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Michel Random, Japon – la stratégie de l’invisible

Le Japon, cette contrée étrange, s’éloigne à mesure qu’on l’approche. D’où l’exigence d’une pensée complexe qui multiplie les points de vue, laisse ouvertes toutes les portes et compare à tout moment nous et eux. « Toute réalité a toujours et instantanément plusieurs niveaux, et tout état d’être est par définition inexprimable », écrit l’auteur p.21. Il est l’invisible : continu, présent, impermanent. La réalité n’a pas besoin de définition car, si elle en a une, elle n’est plus alors réalité mais seulement définition. Le concept cache le réel derrière sa caricature.

La stratégie consiste à considérer l’humain comme image du tout, microcosme du macrocosme. Elle est au Japon une foi, analogue à celle qui bâtit jadis chez nous les cathédrales. « L’harmonie est elle-même le résultat d’une alchimie cohérente qui allie les forces contraires pour les manifester dans leur stabilité créatrice » p.28. Si l’occident réduit ce qui arrive aux causes et aux effets, fragmente pour analyser et schématise le réel pour le synthétiser en « lois » quasi immuables, l’orient conserve les formes globales, les rythmes et les proportions en relation avec l’humain. Nous disons révolution, travail en miettes, idées toutes faites ; ils disent que les mots sont une prison et qu’il faut laisser être les choses, intégrées, homogènes, globales.

L’harmonie japonaise est une tension des contraires, pas une eau tiède où se laisser jouir. Kokoro est à la fois cœur, volonté et esprit, l’esprit est dans le cœur, le pragmatique côtoie l’irrationnel, l’individualisme n’a sa place que dans l’esprit de groupe. « Au Japon, l’individualisme signifie que le groupe reconnait en lui le meilleur. Il est alors le maître, le sensei » p. 54. La dureté féodale des rapports sociaux protège une nature sensible et sentimentale ; le féminin est dans le masculin et réciproquement ; l’impermanence exige le devoir. D’où ce sentiment d’étrangeté que nous avons face à un Japonais en son pays. Chacun reste ce qu’il est mais s’ouvre à l’autre par respect.

Nous sommes loin des gijau français qui sévissent de nos jours – uniquement le samedi – ces petits moi en uniforme de gilet jaune, produits à la fois de l’égoïsme moral et de l’inculture de masse brassée par la démission enseignante. Le détour japonais nous aide à le comprendre : « L’individualisme occidental est un mal épidermique de récriminations sans fin au nom des intérêts particuliers des individus et de leurs strictes défenses corporatives. Tous les intérêts particuliers s’opposent en bloc à l’intérêt général » p.54. Dans ce combat de sourds où chacun est méconnu pour ce qu’il est, tant les autres ne voient qu’eux-mêmes, le plus faible est inéluctablement écrasé par le plus fort, le plus raisonnable par le plus braillard, le plus démocrate par le plus fasciste. Le non-conformisme occidental produit ce conformisme bourgeois de « la manif », étalage navrant d’impuissance et d’anarchie qui ne sait pas ce qu’il veut, ne sait pas où il va et n’arrive qu’à détruire sans construire.

L’individualisme japonais s’est incarné dans la figure du samouraï, notamment le ronin sans maître, à la fois très libre et très discipliné – l’un n’allant pas sans l’autre. L’auteur évoque Miyamoto Musashi (1594-1645), qui errait par souci de liberté en cherchant la voie droite, attaché à aucun bien, pas même à la vie. Il n’enseignait qu’à de rares élus sa science du combat, ceux qu’il considérait comme digne de s’épanouir dans cette voie. Sur la route, tout arrive, et cela oblige à la vigilance au présent. Il a gagné son premier combat victorieux à 13 ans mais il tente sa vie durant de transformer sa virtuosité naturelle en sagesse. « La grande simplicité est toujours le résultat d’une harmonie, celle-ci d’une présence à soi et le tout d’une conscience qui ne se laisse capter ni par la distraction ni par la concentration. Travailler avec ce qui est signifie intégrer toutes les qualités physiques, psychiques et spirituelles pour les rendre aussi efficaces et légères qu’un souffle. Le grand art est à ce prix » p.76.

La stratégie n’est pas d’additionner les points forts et les points faibles pour prendre une décision, mais de considérer qui est en présence et quel est le moment. La décision n’est donc pas prise abstraitement, selon des schémas pseudo « rationnels », mais relativement aux esprits en présence qui animent le moment. La conscience que nous avons du mouvement des choses donne le rythme de la décision – or, contrôler le rythme, c’est contrôler l’adversaire : être maître des horloges, dit-on en Europe. Le kendo est l’art du sabre (un bambou à l’entraînement) qui donne aux enfants japonais dès leur plus jeune âge cette aisance du moment, en même temps que l’habitude de mobiliser toutes leurs énergies physique et mentale en un même point, en un seul moment. Ce qui n’est pas le cas du foot, sport populaire européen, où les individualités ont peine à fusionner en équipe et les énergies à converger sur le moment.

« L’esprit du zen enseigne que, si l’homme fait ce pourquoi la vie le désigne, s’il le fait aussi bien que possible, et s’il est libre de toute crainte, alors l’infini est réalité en lui » p.140. Conscience de soi est alors vraie nature. « Eveiller l’âme, donner le goût et la saveur des choses, tel est le sens de l’art japonais » p.154. Il s’agit d’être intensément présent au monde, de sentir les choses dans leur nature même : le thé, la cuisine, la calligraphie, le sabre… Et nom de célébrer le Dieu caché ou d’illustrer l’histoire sainte, comme ce fut trop longtemps le cas en occident.

Cette civilisation japonaise proche de nature est probablement celle qui convient à notre siècle : il s’agit de penser global, en harmonie avec la nature des choses, de goûter la planète au lieu de l’exploiter et de la détruire. Le mental n’est pas impérieux mais paisible comme un objet flottant, jusqu’au moment de l’action. Bien loin des sons de trompe, feux de pneus et autres braillements d’inaptes et d’impuissants.

Michel Random, Japon – la stratégie de l’invisible, 1985, éditions du Félin, occasion €1.90 ou e-book Kindle 2015 €6.99

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Yukio Mishima, Le soleil et l’acier

yukio mishima le soleil et l acier folio

L’écrivain japonais écrit ici ses Mots (1964), sur l’exemple de Sartre dont la mère n’avait pas de droits sur lui et dont le grand-père était autoritaire. Comme Sartre, Mishima a vécu enfant la mémoire des mots avant celle de la chair. Élevé en couveuse par une grand-mère despotique et irascible, il lui était formellement défendu d’aller jouer au soleil et de se colleter demi-nu avec les autres garçons – comme  le font tous les enfants normaux. Il s’est mis à nier la réalité par l’imagination, remplaçant les sensations par les mots, construisant une réalité imaginaire par les livres.

La rééducation de Mishima, une fois sa grand-mère décédée et sa majorité obtenue, a été celle du corps : il lui a fallu réapprendre à « parler » en remplaçant les mots par le jeu des muscles et les concepts abstraits par les actes concrets. « C’est en 1952 [à 27 ans], sur le pont du navire où j’accomplis mon premier voyage à l’étranger, que j’échangeais avec le soleil la poignée de main la réconciliation » p.28. Il valorise Icare, rêve de liberté, d’élévation, de gloire dans la mort – comme les phalènes se brûlent à la flamme. Le soleil est le père absolu, symbole de l’empereur au Japon, grand Tout de l’énergie bouddhiste dans lequel toutes les créatures s’immolent. Le soleil caresse et bronze, l’acier muscle et tranche (celui des haltères et celui du sabre) ; les deux lui ont appris la réalité de la vie, dont l’ultime est la mort.

Ce que l’exercice physique révèle, c’est l’énergie, colletée pour de vrai avec le réel, et la fraternité de l’équipe, qui souffre de concert pour un même but. Après le sport, le corps épanoui donne un sentiment de puissance, le physique irradie l’intellect – tout comme Nietzsche philosophait en marchant. L’adversaire au kendo est une réalité, non une idée : « les idées ne regardent pas qui les regardent ; les choses, oui » p.50. La « conscience parfaite » (le satori des arts martiaux) est « le point de contact où la valeur absolue de l’état conscient et la valeur absolue du corps s’adaptaient exactement l’une à l’autre » p.51. Mais cette victoire d’un bref instant ne fait prendre conscience que d’une chose : la mort. L’être ayant atteint ce point n’y peut rester, l’humain n’est pas dieu ; il ne peut que retomber, avec cette déchéance qui vient avec l’âge. Il compense un temps avec « le sentiment radieux d’être semblable aux autres » p.118, corps d’énergie souffrant identique à ceux de l’équipe. Les mots sont personnels tant chacun y met sa définition précise ; les muscles sont universels car ils agissent mécaniquement pareils, effaçant les individualités.

mishima muscle

Les muscles « sont, à l’évidence, dépourvus de signification d’un point de vue pratique, et un beau corps musclé est, pour la plupart des esprits utilitaires, aussi superflu qu’une éducation classique » p.34. C’est vrai dans les années 1960 et 70, où Mishima écrit – aujourd’hui, le narcissisme adolescent et la quête à l’âge mûr de l’éternelle jeunesse, désirée sexuée polymorphe, fait adorer le corps musclé des hommes ou bien roulé des femmes, dans ces selfies projetés sur le fesses-book et autres miroirs des « réseaux sociaux ». Or, pour Mishima, l’œuvre d’art est conforme à l’idéal d’Apollon, dont une statue ornait son jardin : « la forme enveloppant la force, associée à l’idée que l’œuvre doit être organique, de toutes parts rayonnant la lumière » p.38. Mais l’œuvre la plus belle rappelle la mort – cette synthèse : « En prétendant capter la vie, le sculpteur [grec du conducteur de Delphes] ne l’a atteinte qu’en son instant suprême » p.57. Instant que répétera l’ultime, où se rejoignent voir et exister : « Le sang s’écoule, l’existence est détruite et les sens anéantis accréditent pour la première fois l’existence conçue comme un tout, comblant l’espace logique entre voir et exister… C’est cela, la mort » p.91. Mishima confesse sa dette à l’égard de la conception occidentale grecque plus qu’à l’égard de la philosophie bouddhiste. « C’est le sens mystérieux d’une mort à la fleur de l’âge que les Grecs enviaient comme le signe que l’on était aimé des dieux » p.96.

Où il retrouve son fantasme favori, saint Sébastien, éphèbe centurion criblé de flèches pour fidélité à sa tradition, sur lequel il a pour la première fois éjaculé quand il avait 12 ans (voir Confession d’un masque). Cette tension durant la vie est le but de l’écrivain : « Pour me garder contre l’imagination et sa servante, la sensibilité, j’employais l’arme du style. La tension de la vigile nocturne (…) voilà ce que je recherchais dans l’écriture » p.65. A l’image des Grecs antiques, « ressusciter le vieil idéal japonais, où se combinaient les lettres et les arts guerriers, l’art et l’action » p.66.

saint sebastien guido reni

Mais avec cette maniaquerie dont l’excès est typiquement japonais : « je menai une vie que d’autres récuseraient, certes, comme obsession délirante. Du gymnase à la salle d’escrime, de la salle au gymnase… » p.104. Névrose obsessionnelle, aurait diagnostiqué l’inventeur de la psychanalyse. Névrose collective, dirait le sociologue, car ce n’est que par « la souffrance partagée (…) en partageant la souffrance de l’équipe – que le corps pourrait s’élever à cette hauteur d’existence auquel l’individu seul ne pouvait jamais atteindre » p.119. Des 47 rônins aux kamikaze de 1945, Mishima n’a de cesse d’en appeler au tragique de l’existence, à la mort collective en beauté, ivre de jeunesse et d’énergie vitale. Ce néant qu’il propose in fine, ce nihilisme durant la vie, est probablement le reflet de sa névrose intime. Jamais il ne parle de cette grand-mère castratrice qui l’a tordu petit, l’empêchant d’être « normal », corps et esprit, sensation et sensualité, être en développement harmonieux qui fait l’expérience du monde dans la nature, avec les autres.

Le Soleil et l’acier est un peu filandreux, Mishima n’est pas intellectuel ; il est probablement doublé d’obscurité du fait de la traduction du japonais en anglais, puis d’anglais en français. Les seules pages lumineuses sont celles de l’expérience de vol en avion de chasse F104, ce « glaive du firmament » (p.132), ce « phallus d’argent effilé » (p.135), précédant un poème sur Icare. Jung a montré ce que les rêves de vol avaient de compensatoires mais, en ce qui concerne la réalité, Mishima n’hésite pas à écrire : « Bientôt, j’allais savoir ce que ressentait le spermatozoïde à l’instant de l’éjaculation » (p.135). Il a su : la gloire suivie instantanément du néant – très peu s’incarneront.

Pagination indiquée = celle de l’édition Gallimard collection Du monde entier, 1987, en 140 pages.

Yukio Mishima, Le soleil et l’acier, 1967, traduit de l’anglais par Tanguy Kenec’hdu, Gallimard Folio 1993, 120 pages, €5.89

Les œuvres de Yukio Mishima sur ce blog

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Jennifer Lesieur, Mishima

jennifer lesieur mishima bio

A qui veut connaître rapidement la vie réelle de cet auteur japonais sulfureux, ce livre pourra suffire. Il est une biographie de journaliste, vite pompée, vite écrite, vite oubliée. Un survol sans analyse, sans enquête personnelle, uniquement descriptif. Nous sommes loin d’une biographie littéraire, malgré le nom de Gallimard apposé sur l’édition. Avec même une erreur flagrante p.233 quand il est dit que « sous une chaleur accablante, il rencontre par hasard Isao, le fils d’Iinuma (…) Honda y aperçoit trois grains de beauté alignés, les mêmes que ceux qu’il avait remarqué un jour sur Iinuma ».  Il faut lire Kiyoaki et pas Iinuma !

En 16 chapitres courts qui se lisent en une soirée, une chronologie, une bibliographie, un cahier (très sommaire) de photos, quelques notes en référence, vous en saurez autant sur l’écrivain qu’une fiche Wikipedia, mais sous forme brochée d’un objet à classer dans sa bibliothèque.

Kimitake Hiraoka est né par hasard le 14 janvier 1925 et est mort volontairement Yukio Mishima le 25 novembre 1970.

  • Enfance tordue par une grand-mère névrosée qui l’arrache tout bébé à sa mère et ne lui rend, pour cause d’approche de l’agonie, qu’à l’âge de 12 ans.
  • Adolescence tourmentée d’un garçon chétif et très sensible qui n’a jamais eu le droit d’aller au soleil et de jouer avec les autres garçons.
  • Jeunesse qui s’émancipe enfin, avide d’air, de lumière et d’épanouissement physique (musculation, kendo, karaté) après un voyage en Grèce.
  • Maturité responsable avec études juridiques, concours du prestigieux ministère des Finances, mariage, production littéraire, deux enfants – fille et garçon.
  • Et puis l’approche de la vieillesse, du flétrissement physique, du relâchement des passions, de l’étiolement des idées, du succès qui passe.

Hiraoka, descendant de paysans par sa lignée paternelle, a adopté l’origine noble de sa grand-mère. Il a voulu mourir en samouraï selon le rite millénaire du bushido, la voie du guerrier, en quoi il voyait l’âme culturelle du Japon. Ce pays auquel il était charnellement attaché, depuis les arbres et les fleurs jusqu’à la mer et aux montagnes, aux nuages et à la pluie ou la neige. Il évoque cette nature dans ses œuvres mieux que Kawabata, son mentor dans les lettres, prix Nobel à sa place.

Yukio Mishima jeune

Il raconte dans Confession d’un masque  combien son enfance contrainte l’a rendu névrosé, l’attirant vers l’idéal qu’il ne serait jamais : le garçon mâle japonais à l’aise dans son corps et avec les femmes. Déviance sexuelle mimétique, désir pour ce qu’il voudrait être et qu’il admire : la beauté, la musculature, la force, l’aisance – lui qui mesurait à peine 1m60.

Hiraoka a été bien sage, Mishima son double en a trop fait. Auteur prolifique, il est maniaquement organisé (la névrose obsessionnelle, ce travers né de l’éducation japonaise). Il a écrit des feuilletons populaires autant que de grands romans littéraires, commis des films de série B comme des pièces de théâtre, s’est mis en scène nu devant les photographes, mimant saint Sébastien ou le samouraï brandissant son sabre. Il a été explorer les boites gay de Tokyo, sans vraiment y consommer, préférant l’anonymat des parcs ou l’exotisme du Brésil. Il a été bon père pour ses jeunes enfants, mais pas attaché à la fonction paternelle, les abandonnant par sa mort à l’âge tendre (11 ans pour sa fille Noriko, 8 ans pour son fils Ichiro).

Il faut dire que les exemples successifs de son grand-père et de son père l’ont fait mépriser la paternité, tous deux démissionnaires face aux mères, puis autoritaires à contretemps avec le fils.

Pour le reste, lisez directement les œuvres, cette biographie ne fait que les résumer sans approfondir.

Jennifer Lesieur, Mishima, 2011, Gallimard Folio biographie, 277 pages, €7.51

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Yukio Mishima, Chevaux échappés

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Ce tome deux de la tétralogie mishimienne qu’est La mer de la fertilité est le plus long, signe que l’auteur y tenait. Il est le plus lourd aussi pour nos consciences contemporaines, l’univers mental qu’il décrit étant largement ‘ancien régime’, se passant en 1932. Il ne fera vibrer que ceux qui chantent les traditions millénaires d’enracinement d’une race dans une terre.

Isao est un jeune homme de vingt ans, expert en kendo, les yeux clairs brûlant d’une aspiration à la pureté, symbolisée par le lis sauvage du sanctuaire d’Isé. Pour sa fin d’adolescence encore chaste, son honneur est sa fidélité. Pénétré de l’appartenance charnelle du peuple japonais à son domaine éclairé par le soleil levant, symbolisé par l’empereur, il n’a que réprobation pour l’occidentalisation, « un capitalisme dépourvu de tout loyalisme national » (chap.21), et même le bouddhisme venu de Chine « parce que celui-ci niait l’existence, et en conséquence, qu’on puisse mourir pour l’empereur » (chap.22). Il ne voit pas le compromis nécessaire, en ce monde fini, de l’esprit avec la matière, mais la corruption d’une âme du Japon dont il fait un mythe éternel, intangible, né de la terre Yamato. Il brûle donc d’une flamme ardente pour créer l’événement en attirant l’attention de l’empereur-soleil sur les turpitudes commises en son nom. Il se pénètre de la réaction d’un groupe de samouraïs sous l’ère Meiji pour créer à leur exemple une Société du Vent Divin afin de repousser, comme dans la tradition, l’invasion venue d’ailleurs. Entouré de jeunes comme lui, enthousiastes et purs, il compte assassiner des personnalités du monde des affaires et entraîner l’armée à opérer un coup d’État. « Nous sommes tout entier résolus à nous sacrifier pour cette Restauration » (chap.24). Il dit bien l’aspiration au retour à l’âge d’or fantasmé d’un Japon isolé et immobile d’ancien régime.

ephebe japonais

Un Japon aristocrate où les meilleurs font leur propre loi, au-dessus de la loi destinée à encadrer le vulgaire : « La pureté extraordinaire d’une poignée d’hommes, le dévouement passionné qui ne veut rien savoir des règles du monde… la loi est un système qui essaie de les dégrader vers le ‘mal’ » (chap.33). Malgré les apparences, nous sommes bien loin de Nietzsche, qui demandait aux happy few d’être Par-delà le Bien et le Mal pour créer eux-mêmes leurs propres valeurs. Mishima se détache là aussi du philosophe allemand qui l’a le plus influencé, parce qu’il n’est pas japonais et ne ressentait pas cet enracinement charnel des êtres dans leur île et leurs traditions préservées de toute influence étrangères durant deux siècles. Nietzsche incitait à penser par soi-même pour former son propre jugement de valeur – et surtout pas à se laisser dicter sa conduite par les traditions, l’empereur ou l’honneur !

Rien, bien entendu, ne se passe comme prévu et la jeunesse trop effilée ne peut que briller en vain avant de mourir. Car il y a encore un jeune homme sacrifié à la fin, thème éternel de Mishima. A cause d’une femme amoureuse, autre thème cher à l’auteur pour qui la virilité active doit se conquérir sur la part féminine passivement accueillante de chaque garçon.

Le héros, Isao, est fils de l’Iinuma précepteur de Kioyaki, héros du précédent volume. Kiyo est mort mais, mystérieusement, ses trois grains de beauté en-dessous du sein gauche existent de même sur la poitrine musclée d’Isao. Rien de commun pourtant au physique comme au moral entre ces deux jeunes êtres – mais plane ici l’anti-occidentalisme de Mishima, affirmé une fois de plus malgré ses influences profondes. Non seulement il récuse l’humanisme, qu’il qualifie d’ « usine d’idéalisme d’Europe occidentale » (chap.28), mais il veut croire aussi, contre la logique d’Aristote, à la réincarnation de la philosophie asiatique, à la transmigration de l’Esprit dans des corps différents. Après tout, Kiyoaki comme Isao sont Mishima, deux facettes successives de son être, l’adolescence chétive et passionnée, puis la jeunesse qui se cuirasse d’une armure de muscles et s’exerce au kendo. Ce qui nous vaut d’admirables descriptions de combats au sabre de bambou qui ne laissent aucun adepte des arts martiaux indifférent. C’est le mérite de Honda, vingt ans plus vieux, que de reconnaître son ami Kiyo dans le jeune Isao en le voyant nu sous une cascade, se purifiant dans un sanctuaire shinto.

kendo torse nu

Le complot est dénoncé et Honda n’hésite pas à sacrifier sa carrière de magistrat pour devenir avocat et défendre le jeune homme. Non par attirance homosexuelle, comme peuvent le croire des lecteurs obnubilés par l’idéologie du mariage gai, mais par fidélité profonde à l’être jeune qu’il fut et à l’amitié d’alors – conduite très japonaise. Si attirance il y a, elle est peut-être à chercher du côté du père d’Isao, ce précepteur rigide du trop beau Kiyo qui n’a jamais consenti à le voir nu : « Dans l’embarras où se trouvait Iinuma, ses traits rudes se contractèrent et le sang monta à ses joues basanées. ‘Quand le jeune maître était dévêtu, je n’ai jamais pu me résoudre à le regarder’. » (chap.8). Peut-être est-ce la raison qui le poussera à trahir son fils, pour sauver ce beau corps de garçon façonné par lui (double fusionnel idéal), contrairement à Kiyo auquel il ne peut penser sans être encore ému aux larmes ? Mais les rebondissements ne manquent pas sur la fin, que je vous laisse découvrir.

L’indigeste de ce gros roman réside dans la profession de foi nationaliste de tout le chapitre 9, exaltation absurde de valeurs qui n’ont plus cours tels l’honneur rigide, la pureté sacrificielle, la fidélité jusqu’à la mort à refuser tout changement. La jeunesse qui n’a encore jamais connu le sexe s’enivre de grands mots et de grands sentiments, croyant devoir régénérer le monde par ce qu’il a de plus précieux : le suicide exemplaire de sa fleur. Il y a de la pensée magique en cette offrande du meilleur « aux dieux » : « Un sacrifice, au sens le plus large, est le fait de renoncer à quelque chose de précieux pour obtenir autre chose que l’on estime encore plus précieux » (dit-on ici).  Tous les mouvements totalitaires ont joué de ce dévouement des hormones, de cette énergie prête à servir, de ces « chevaux échappés ». Ce pourquoi je serais tenté de suivre Wilhelm Reich lorsqu’il montre que le fascisme et le nazisme sont nés des frustrations sexuelles de la société bourgeoise – frustrations qui n’étaient pas celles des temps aristocratiques. Les cas plus anecdotiques de Merah et de Breivic vont aussi dans ce sens. C’est pourquoi Mishima fait de la femme amoureuse un danger, le personnage de Makiko étant redoutable, maîtresse femme comme l’auteur sait en créer, habile et intelligente à modérer la virilité.

Moins séduisant que le premier tome, mais qui peut se lire indépendamment, Chevaux échappés est plus idéologique que romanesque. Il tenait fort au cœur de l’auteur, expliquant ainsi ce qu’il va accomplir dans la vie réelle : son suicide médiatique en 1970.

Yukio Mishima, Chevaux échappés, 1969, Gallimard Folio 1999, 499 pages, €8.46

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (Neige de printemps – Chevaux échappés – Le temple de l’aube – L’ange en décomposition), Quarto Gallimard 2004, 1204 pages, €27.55 

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Yukio Mishima, Pèlerinage aux Trois Montagnes

yukio mishima pelerinage aux trois montagnes

Ce sont sept nouvelles qui ont été choisies et rassemblées par les traducteurs. Des nouvelles de garçons, depuis le jeune homme qui en a par-dessus la tête de l’amour aveugle de sa compagne (Jet d’eau sous la pluie) à l’amour idéal qu’un vieux professeur se crée comme légende pour compenser sa laideur et sa vie sèche (Pèlerinage aux Trois Montagnes). Mishima et ses personnages sont en quête de la beauté, pas de l’amour. La sentimentalité est pour lui comme pour eux une faiblesse, apanage féminin ; la virilité se doit de respecter l’énergie, la perfection des corps, donc l’honneur de la conduite.

Ce pourquoi Jack, surnom d’un jeune Japonais de Pain au raisin se contente de grignoter durant les ébats nus de son ami très musclé Gôji avec une fille rencontrée lors d’une fête de jeunes. Le mâle lui « laisse le service après-vente » après l’accouplement et Jack, un peu écœuré de cet « amour » animal songe aux étreintes de Maldoror avec la femelle du requin chez Lautréamont…

Ken, abréviation de kendo, joue avec le prénom américain du Barbie mâle – mais il est nippon. Superbe jeune homme de vingt ans entraîné au sabre et d’une beauté magnétique, Jirô dirige un stage martial jusqu’à ce que le groupe, poussé par son ami en tout point opposé à lui, le trahisse en allant se baigner alors qu’il l’avait interdit. Péché véniel mais tache sur l’honneur. Jirô se donne la mort car même son disciple préféré, Mibu, renie trois fois son maître en déclarant qu’il a été nager avec tout le monde. Ce n’est pas la vérité mais les mots sont redoutables, ils disent ce qu’on voudrait être, pas ce qui est. Mibu aurait voulu faire corps avec le groupe, fusionné avec les autres, pas être lui-même, adulte, libéré par la discipline. Jirô a donc échoué à transmettre l’âme du bushido, la voie du guerrier, cette essence du Japon que Mishima révère.

Le lecteur peu au fait du zen dans le combat lira avec profit les descriptions minutieuses de l’auteur sur l’acuité visuelle, le flottement attentif de l’attention, la rapidité des réflexes, le suivi des efforts de l’adversaire jusqu’à trouver une infime faille… Pour avoir pratiqué les arts martiaux durant des années, je retrouve là cette élévation de l’âme, ce corps en fête, cette intensité de vie dans l’instant, qui fait tout le sel de l’expérience.

L’instant présent est le thème de La mer et le couchant. Un vieil occidental s’est fait moine au 13ème siècle, après avoir été de la mythique « croisade des enfants ». Vendu comme esclave avec les autres depuis Marseille, il n’a jamais vu la Terre sainte mais connu toutes les vicissitudes du fait des hommes. Acheté et vendu, il a pu joindre la Perse, puis la Chine et le Japon. A ce bout du monde il s’est fixé, reconnaissant au bouddhisme zen de lui montrer l’ici-bas plutôt que l’au-delà, la responsabilité personnelle efficace du présent plutôt que la ferveur collective vers l’espérance future et l’idéal. Dieu n’a pas ouvert la mer devant ses enfants, mais les a livrés aux marchands d’esclaves ; il n’est donc pas digne qu’on croie en lui. Accompagné d’un jeune garçon sourd et muet qu’il protège et qui le sert, l’ex-enfant croisé médite en haut de la montagne, face au soleil couchant (face à la nature réelle et non à la Croix imaginée), l’esprit enfin en paix.

La cigarette et Martyre sont deux nouvelles sur les adolescents. Le désir d’être reconnu par l’être de beauté qu’on admire, irradiant sans le vouloir sa force et son énergie comme un soleil. L’obstacle du groupe qui fait masse, exige la conformité, exclut toute admiration personnelle au profit de la vulgarité grégaire. Mishima s’y montre aristocrate, sans rien à voir avec l’abêtissement des mouvements de masse que furent le fascisme, le nazisme, le communisme et le militarisme japonais. Ces nouvelles un brin sadiques montrent les tourments du désir et de l’honneur, l’amour voltant en haine, tout aussi changeant que l’éphémère adolescence. L’être pas fini n’a aucun ancrage, il suit le vent, il n’est qu’instant…

Retour à la nouvelle qui donne son titre au recueil, Pèlerinage aux Trois Montagnes. L’auteur livre l’un de ses secrets : [Eifuku] « Monin possédait une sensibilité à fleur de peau. Aussi a-t-elle dû, pour la dissimuler, accumuler des efforts proportionnels à son excès de sensibilité, à sa trop grande vulnérabilité. Mais n’est-ce pas aussi la raison pour laquelle, dans des poèmes qui ont l’air parfaitement indifférents, son cœur se laisse étrangement deviner ? » p.291. Poétesse morte nonne bouddhiste en 1333 après avoir été impératrice douairière, Eifuku Monin est l’un des modèles de Mishima ; comme lui, elle a dû se discipliner pour donner forme à ses sentiments, se corseter physiquement pour éviter les débordements.

Les nouvelles publiées ici sur vingt années, sont ciselées avec précision ; elles montrent tout ce que la maîtrise peut apporter au message – bien loin du grand n’importe quoi spontanéiste à la mode dans la génération des enfants gâtés du bébé boum.

Yukio Mishima, Pèlerinage aux Trois Montagnes, nouvelles 1946-1965, traduit du japonais par Brigitte et Yves-Marie Allioux, Folio 2005, 311 pages, €7.32

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