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Thomas Cleary, La voie du samouraï

L’auteur est un Californien né en 1949, tombé dans le zen quand il était adolescent. Après des études universitaires sur les langues asiatiques, il se lance dans la traduction des classiques chinois et japonais notamment Sun Tzu, L’art de la guerre, et Miyamoto Musashi, Le livre des cinq roues. Dans cette synthèse pratique sur la stratégie au Japon, Thomas Cleary tente de distinguer ce qui appartient au zen authentique des formes militaires qu’il a pu prendre au pays du soleil levant.

« Les premiers shoguns utilisèrent le zen comme une stratégie destinée à encourager une véritable révolution culturelle, seule à même de rehausser le prestige et d’accroître la légitimité des guerriers en tant que chef séculier. Ainsi fut-il, en quelque manière, associé à la caste militaire, jusqu’à devenir la religion officielle des samouraïs » p.21. Cela a pris plusieurs générations car « le bouddhisme authentique fut toujours considéré comme une menace par l’État, dans la mesure même il refusa inlassablement de se plier à tout mécanisme autoritaire » p.26. Le zen est la voie japonaise du bouddhisme venu de Chine.

L’auteur analyse plusieurs traités du zen japonais, ce qui est précieux pour nous, occidentaux.

Miyamoto Musashi a écrit Le traité des cinq roues ou des cinq anneaux. Pour lui, ce qui fonde la volonté du guerrier est une irrépressible volonté de vaincre. La voie du zen ne doit pas seulement s’accomplir dans le combat mais dans chaque aspect de l’existence. « L’art de l’avantage » constitue une expression plus globale « qu’arts martiaux » car elle renvoie à la science de la stratégie en général. La maîtrise d’un métier se fait par un processus naturel de développement ; le samouraï en cela est comme un charpentier qui apprend son métier. L’être aux prises avec un monde changeant doit développer son adresse et sa fluidité, outils essentiels à sa survie.

Yagyû Munenori, auteur du Livre des traditions familiales sur l’art de la guerre (traduit en français par Le sabre de vie : les enseignements secrets de la maison du Shôgun) note que les maîtres de zen ne sauraient avoir droit au nom d’adeptes tant qu’ils n’ont pas surmonté tout attachement à leur pratique. La « maladie » est le blocage de l’attention qui provoque une inhibition de la réaction libre et spontanée. La « normalité » est un état de maîtrise inconsciente et naturelle où l’esprit n’est pas fixé mais vacant, constamment disponible. Quels que soient vos actes, si vous les accompagnez d’une pensée et les exécutez avec une concentration « violente », ils perdront aussitôt toute coordination. La pratique, assimilée, doit devenir inconsciente pour acquérir la maîtrise. Devenu part de soi-même, elle s’accomplit avec liberté et efficacité. Munenori condense les enseignements de Maître Takuan : « Lorsque votre esprit est vacant, toutes choses semblent aller d’elles-mêmes. Pour cette raison, l’étude de tous les arts zen n’a d’autre objectif que de nettoyer votre esprit ». L’être humain est un être d’éducation ; sa langue, ses mœurs, son métier sont des caractères acquis que l’entraînement développe jusqu’à en faire une seconde nature. Cela est valable dans la vie courante, mais vitale pour le guerrier qui met en jeu sa vie à chacun de ses actes au combat. « Lorsque le contenu même de votre étude quitte entièrement votre esprit, et que la pratique elle aussi s’évanouit, alors vous pouvez acquérir avec aisance la maîtrise de toutes les techniques, sans être entravé le moins du monde par votre apprentissage – et sans toutefois vous en écarter » p.48. Le grand artiste est celui qui a copié ses maîtres avant de les surmonter. Dans tous les arts japonais traditionnels, la coutume voulait que le novice observât aveuglément les formes et les rites classiques. Cette règle visait à introduire chez le disciple une perception intuitive de son art, échappant aussi bien à la rationalisation forcenée qu’à la projection de toute idée subjective sur l’action elle-même. L’objectif de cette discipline rigide ne consistait pas à transformer le novice en automate mais bien plutôt à lui fournir une base solide permettant le jaillissement d’une perception non ordinaire, en faisant précisément disparaître l’attention consciente portée habituellement sur les formes de l’enseignement. L’ultime fonction du zen vise à aiguiser le discernement au travers de la toile subtile des relations de cause à effet, cela en ôtant le voile des préoccupations mentales. Mais ce n’est qu’après avoir transcendé les étapes de la pratique et de l’attachement que l’enseignement s’accomplit pleinement.

Sumki Shosan a écrit Zen et samouraï. Pour lui, sans une authentique métamorphose interne, la pratique des disciplines zen peut exercer une influence désastreuse sur l’ego et développer de dangereux travers tels que l’arrogance ou l’insensibilité. Le bouddhisme est une pratique de chaque instant, dégagée de toute aspiration future. Il rejoint le « aide-toi, le ciel t’aidera » du bon sens populaire chrétien. Shosan : « De nos jours, nombre de gens pense que le bouddhisme ne vaut rien s’il ne conduit pas à l’éveil. C’est là une grave erreur. Utiliser au mieux son esprit dans l’instant à des fins d’efficacité immédiate – voilà ce qu’est le bouddhisme. En vérité, la pratique bouddhiste consiste à se servir de son esprit avec toute l’énergie possible. À mesure que votre esprit gagne en vigueur, s’accroît d’autant son efficacité » p.68. Ni impatience, ni excès dans la pratique, tout comme dans la vie quotidienne.

Se contraindre ne sert à rien, l’authenticité est le seul critère qui vaille. Si vous cherchez à dépasser vos limites ou à vous distinguer par quelques mortifications, vous vous épuiserez en vain et affaiblirez votre potentiel sans le moindre résultat. Se connaître est un outil qui permet de connaître aussi les racines psychologiques du comportement social. « Ceux qui ne se connaissent pas en profondeur critiquent les autres du point de vue de leur ego inculte. Ils admirent ceux qui les flattent et détestent ceux qui n’abondent pas dans leur sens. À cause de leurs préjugés, ils finissent par devenir irascibles. Ceux qui ont surmonté leurs propres préjugés ne rejettent pas les autres qui, à leur tour, les accueillent à bras ouverts » p.70. Le zen attire l’attention sur l’irrationalité d’une vie dominée par les instincts et les émotions. Notre époque devrait en prendre de la graine ! Oublier le moi ne signifie pas qu’il n’y ait plus conscience du moi, mais que la conscience n’est pas enclose dans le seul moi. Le moi doit être contrôlé, conscient, ouvert. La fluidité et le non–attachement sont des conditions préalables d’une vision en perspective – qui peut seule replacer les objectifs et les effets de nos actes dans la lumière de leur contexte global. La voie se fonde sur la raison : l’application d’une honnêteté authentique, axée sur la lucidité envers les faits, l’exactitude du raisonnement et la justesse de l’action. La perspective zen réduit la tendance naturelle de l’être humain à la stagnation morale fondée sur le pharisaïsme et le cynisme.

L’irréalité ultime des choses ne signifie pas qu’elles soient insignifiantes ou négligeables, mais qu’elles se révèlent malléables et exploitables. La prise de conscience du vide ne renvoie pas à un retrait du monde mais a une capacité à le transformer, à progresser soi-même dans les changements incessants qui surviennent. L’objectif du zen n’est pas d’accomplir le vide en soi-même, mais d’éliminer les visées subjectives et autres complexes psychologiques indésirables qui fixent l’attention sur les apparences, attachent aux choses et laissent superficiel.

Une force intérieure est nécessaire pour se discipliner en vue de cette libération. Si la discipline est vécue comme une armure, de l’extérieur, elle devient un attachement, un accessoire de l’ego, conduisant à une religiosité sentimentale ou à un attachement communautaire. Il faut distinguer entre la férocité animale du samouraï qui cherche à détruire ses adversaires et la férocité spirituelle du guerrier zen décidé à trancher le nœud de l’illusion.

L’humeur enjouée est une voie vers l’éveil, l’humeur sombre conduit à la prison des sens. « Pour transcender le monde, l’humeur enjouée dispose d’innombrables moyens : le courage de l’esprit, l’insouciance quant à la vie et la mort, la gratitude envers les bienfaits que nous apporte la vie, la confiance Indomptable en ses propres progrès, la conscience de la causalité, la juste perception de l’impermanence et de l’irréalité des choses, l’attention accordée à la valeur du temps, la vigilance dans la connaissance de soi, la capacité à l’abandon, le sens de l’autocritique, le respect pour toutes choses, la pratique de l’équité, l’écoute des maîtres, la bonté, la compassion, la droiture, l’honnêteté, la réflexion, etc. Cette humeur jaillit d’un esprit ferme et courageux, à même d’abandonner toutes les formes d’attachement et de s’élever au-dessus des choses ».

Takuan, Le Zen des samouraïs : Mystères de la sagesse immobile et autres textes, affirme : « Bien que vous aperceviez le mouvement du sabre, ne fixez pas votre esprit sur lui. Veillez à faire le vide en vous, et parez le coup dès la perception, sans réfléchir ni conjecturer » p.87. Ce n’est pas la rapidité du geste acquis par l’entraînement, mais la vigilance de l’attention qui rend l’action possible. Or cette attention à tout ce qui survient ne se produit que dans la liberté la plus totale de l’esprit, ce que le zen appelle « le vide » mais que l’on pourrait traduire plus justement par « disponibilité ». L’état sans pensée n’est pas l’absence de pensée mais un éveil, une attention à tout ce quiarrive et non une indifférence.

Acquérir cette disponibilité nécessite un entraînement en deux étapes. Première étape, il faut se concentrer sur un seul point, par exemple en combat diriger son esprit entièrement sur l’adversaire, ne voir que lui, être attentif à tout ce qu’il fait. Cet exercice est destiné à contrôler les perturbations de l’esprit, à contrôler son attention pour l’empêcher de penser à autre chose et de divaguer hors de l’instant. La seconde étape est l’objectif ultime, le non-attachement. Le bushido des samouraïs s’attache trop souvent à la première étape, sans aller jusqu’à la seconde qui est l’étape ultime du zen.

C’est ainsi que la voie du zen dépasse celle du guerrier. Elle s’applique à la vie quotidienne avant de s’appliquer au combat. Surtout, toute référence à une loyauté personnelle de type féodal ou communautaire n’est pas zen – elle reste un attachement…

Thomas Cleary, La voie du samouraï – Pratique de la stratégie au Japon, 1991, Points Seuil 2016, 192 pages, €7.60

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Michel Random, Japon – la stratégie de l’invisible

Le Japon, cette contrée étrange, s’éloigne à mesure qu’on l’approche. D’où l’exigence d’une pensée complexe qui multiplie les points de vue, laisse ouvertes toutes les portes et compare à tout moment nous et eux. « Toute réalité a toujours et instantanément plusieurs niveaux, et tout état d’être est par définition inexprimable », écrit l’auteur p.21. Il est l’invisible : continu, présent, impermanent. La réalité n’a pas besoin de définition car, si elle en a une, elle n’est plus alors réalité mais seulement définition. Le concept cache le réel derrière sa caricature.

La stratégie consiste à considérer l’humain comme image du tout, microcosme du macrocosme. Elle est au Japon une foi, analogue à celle qui bâtit jadis chez nous les cathédrales. « L’harmonie est elle-même le résultat d’une alchimie cohérente qui allie les forces contraires pour les manifester dans leur stabilité créatrice » p.28. Si l’occident réduit ce qui arrive aux causes et aux effets, fragmente pour analyser et schématise le réel pour le synthétiser en « lois » quasi immuables, l’orient conserve les formes globales, les rythmes et les proportions en relation avec l’humain. Nous disons révolution, travail en miettes, idées toutes faites ; ils disent que les mots sont une prison et qu’il faut laisser être les choses, intégrées, homogènes, globales.

L’harmonie japonaise est une tension des contraires, pas une eau tiède où se laisser jouir. Kokoro est à la fois cœur, volonté et esprit, l’esprit est dans le cœur, le pragmatique côtoie l’irrationnel, l’individualisme n’a sa place que dans l’esprit de groupe. « Au Japon, l’individualisme signifie que le groupe reconnait en lui le meilleur. Il est alors le maître, le sensei » p. 54. La dureté féodale des rapports sociaux protège une nature sensible et sentimentale ; le féminin est dans le masculin et réciproquement ; l’impermanence exige le devoir. D’où ce sentiment d’étrangeté que nous avons face à un Japonais en son pays. Chacun reste ce qu’il est mais s’ouvre à l’autre par respect.

Nous sommes loin des gijau français qui sévissent de nos jours – uniquement le samedi – ces petits moi en uniforme de gilet jaune, produits à la fois de l’égoïsme moral et de l’inculture de masse brassée par la démission enseignante. Le détour japonais nous aide à le comprendre : « L’individualisme occidental est un mal épidermique de récriminations sans fin au nom des intérêts particuliers des individus et de leurs strictes défenses corporatives. Tous les intérêts particuliers s’opposent en bloc à l’intérêt général » p.54. Dans ce combat de sourds où chacun est méconnu pour ce qu’il est, tant les autres ne voient qu’eux-mêmes, le plus faible est inéluctablement écrasé par le plus fort, le plus raisonnable par le plus braillard, le plus démocrate par le plus fasciste. Le non-conformisme occidental produit ce conformisme bourgeois de « la manif », étalage navrant d’impuissance et d’anarchie qui ne sait pas ce qu’il veut, ne sait pas où il va et n’arrive qu’à détruire sans construire.

L’individualisme japonais s’est incarné dans la figure du samouraï, notamment le ronin sans maître, à la fois très libre et très discipliné – l’un n’allant pas sans l’autre. L’auteur évoque Miyamoto Musashi (1594-1645), qui errait par souci de liberté en cherchant la voie droite, attaché à aucun bien, pas même à la vie. Il n’enseignait qu’à de rares élus sa science du combat, ceux qu’il considérait comme digne de s’épanouir dans cette voie. Sur la route, tout arrive, et cela oblige à la vigilance au présent. Il a gagné son premier combat victorieux à 13 ans mais il tente sa vie durant de transformer sa virtuosité naturelle en sagesse. « La grande simplicité est toujours le résultat d’une harmonie, celle-ci d’une présence à soi et le tout d’une conscience qui ne se laisse capter ni par la distraction ni par la concentration. Travailler avec ce qui est signifie intégrer toutes les qualités physiques, psychiques et spirituelles pour les rendre aussi efficaces et légères qu’un souffle. Le grand art est à ce prix » p.76.

La stratégie n’est pas d’additionner les points forts et les points faibles pour prendre une décision, mais de considérer qui est en présence et quel est le moment. La décision n’est donc pas prise abstraitement, selon des schémas pseudo « rationnels », mais relativement aux esprits en présence qui animent le moment. La conscience que nous avons du mouvement des choses donne le rythme de la décision – or, contrôler le rythme, c’est contrôler l’adversaire : être maître des horloges, dit-on en Europe. Le kendo est l’art du sabre (un bambou à l’entraînement) qui donne aux enfants japonais dès leur plus jeune âge cette aisance du moment, en même temps que l’habitude de mobiliser toutes leurs énergies physique et mentale en un même point, en un seul moment. Ce qui n’est pas le cas du foot, sport populaire européen, où les individualités ont peine à fusionner en équipe et les énergies à converger sur le moment.

« L’esprit du zen enseigne que, si l’homme fait ce pourquoi la vie le désigne, s’il le fait aussi bien que possible, et s’il est libre de toute crainte, alors l’infini est réalité en lui » p.140. Conscience de soi est alors vraie nature. « Eveiller l’âme, donner le goût et la saveur des choses, tel est le sens de l’art japonais » p.154. Il s’agit d’être intensément présent au monde, de sentir les choses dans leur nature même : le thé, la cuisine, la calligraphie, le sabre… Et nom de célébrer le Dieu caché ou d’illustrer l’histoire sainte, comme ce fut trop longtemps le cas en occident.

Cette civilisation japonaise proche de nature est probablement celle qui convient à notre siècle : il s’agit de penser global, en harmonie avec la nature des choses, de goûter la planète au lieu de l’exploiter et de la détruire. Le mental n’est pas impérieux mais paisible comme un objet flottant, jusqu’au moment de l’action. Bien loin des sons de trompe, feux de pneus et autres braillements d’inaptes et d’impuissants.

Michel Random, Japon – la stratégie de l’invisible, 1985, éditions du Félin, occasion €1.90 ou e-book Kindle 2015 €6.99

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