Cambodge

Retour du Cambodge

Nous sommes à l’aéroport bien trop tôt. Nous avons trop transpiré au-dehors ce matin et nous sommes enfin au frais. Nous avons le temps de changer de haut dans les toilettes. Nous avons un premier vol jusqu’à Singapour en Boeing 737-8 avant un transit de quelques heures pour le vol de retour vers Paris en Boeing 777-300. Quatre compagnies affrètent le même avion depuis Phnom-Penh jusqu’à Singapour, tant il y a peu de clients internationaux. Ce sont la Lufthansa, Virgin Australie, Air New Zealand et évidemment Singapore Airlines.

Un papa a mis son gamin sur une valise électrique à quatre roues qui avance comme une trottinette. Le guidon est composé de la barre transversale faite pour la tirer. C’est assez amusant et deux petits Chinois l’enfourchent pour virevolter entre les passagers. Nous reconnaissons plusieurs familles vues à l’aller, aux jolis enfants franco-asiatiques.

A l’étape de Singapour, alors que nous attendons dans la salle d’embarquement, une femme m’interpelle. C’est la mère des deux garçons déjà vus à l’aller, un 14 ans tirant vers les 15, costaud brun comme elle, qui remplit bien son tee-shirt et doit faire de la lutte ou du judo, et un petit blond fluet de 12 ans tirant plutôt vers les 11, qui avait une chaîne à gros maillons qu’il a ôtée ; elle devait lui donner trop chaud au soleil d’Asie lorsqu’il tape en plein midi. Elle me demande l’arrivée prévue du vol à Paris (7h15) car leur vol a été annulé et ils ont été reportés sur celui-ci. Le père, crâne ras comme un militaire mais toujours vêtu fantaisie à la punk, vaque loin de la famille. Ce n’est pas lui qui dirige le ménage, et la mère a même réussi l’exploit de faire de son aîné sa copie conforme, alors que ce n’est que le second qui ressemble à son père (c’est souvent l’inverse). Les enfants sont hâlés, en doré pour l’aîné, en rose terni pour le cadet, signe qu’ils sont allés en bord de mer. Peut-être en Thaïlande ? Singapour est un hub pour les destinations. En tout cas, ils n’étaient pas sur notre vol vers Hanoï.

Le Boeing 777-300 est plein comme à l’aller. C’est le retour des vacances scolaires en France et des familles mixtes reviennent pour l’école. Un joli 10 ans au papa d’apparence malaisienne ou indonésienne est très vif, affectif, joli comme un page avec ses cheveux noirs drus brillants coiffés à la Jeanne d’Arc. Sa grande sœur de quelques années est plus quelconque. Quant à la mère, c’est une grande sèche aux cheveux relevés sur le crâne qui lui dégagent un visage anguleux peu avenant.

Un repas complet nous est servi après l’envol, et un autre avant l’arrivée. Nous dînons donc deux fois, cela occupe. Le reste du temps, je dors à peu près, le cou retenu par le coussin gonflable en U qui est si pratique. L’arrivée est à l’heure, il y a la queue pour le contrôle automatique des passeports, seulement quatre postes pour trois avions internationaux en même temps. Celui de Saudi Airlines est remplis d’Arabes voilées et d’hommes en djellabas, tous nonchalants et ayant l’habitude du désordre, occupant les passages de leurs chariots bourrés de bagages sans se préoccuper de déranger.

La famille aux deux ados attend pour sortir de l’avion en dernier, de toutes façon les bagages se feront attendre, ce qui montre qu’ils ont l’habitude de voyager. Les adieux sont brefs, même si le groupe était sympathique. Il fait 6° et gris à Paris pour plus de 30° ensoleillés hier à Phnom Pen. Le décalage horaire dans ce sens ne perturbe pas trop.

F I N

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Musée national du Cambodge et Marché central

Devant lui s’étale en éventail un superbe ravenala, l’arbre du voyageur parce que ses tiges sont remplies d’eau. Tom ne connaissait pas mais Abuela si. A l’intérieur, des Bouddhas. Tu veux du Bouddha ? Tiens, voilà du Bouddha. Il y en a pour tous les goûts, même les moins raffinés.

Le musée comprend en rez-de-chaussée sans étage beaucoup de statues de diverses époques, des bronzes, des sculptures. Mais aussi la reproduction sur toile des scènes du Ramayana en fresques sous les galeries de la cour. Nous pouvons y revoir Rama contre le démon, Sita enlevée, le combat des singes contre les démons. Ce sont des scènes vivantes et des petits sont aussi représentés entre les adultes.

Les photos sont interdites dans le musée, sauf pour les téléphones portables. Les administrateurs ignares ne savent-ils pas que les smartphones récents rivalisent avec les meilleurs gros appareils ?

Nous prenons le bus jusqu’au marché central, une construction française art déco de Jean Desbois, inauguré en 1937. Il est aéré et propre, aux rayons en étoile. Il y a la place de passer entre les rangées de boutiques et beaucoup de choses achetables pour les touristes, des statuettes, des joyaux. Les pierres précieuses de toutes couleurs scintillent dans les vitrines. J’observe un Chinois acheter une croix chrétienne en jade à chacun de ses garçons de 14 et 12 ans. L’aîné se la met au poignet en enroulant plusieurs fois le cordon, le plus jeune la porte au cou. Deux Asiatiques marchandent des chaînes d’argent, peut-être pour leurs garçons. Tom a acheté pour sa mère une boule à neige d’Angkor, elle en fait collection.

Avant l’avion, nous déjeunons dans un restaurant au bord du Mékong, à l’air libre sous un auvent. Cela commence par des brochettes de poisson (on ne sait jamais lequel), se poursuit par un poulet tom yum à la citronnelle et au piment, se continue par des légumes frits au wok et du riz, avec les fruits en dessert.

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Palais royal de Phnom Penh

Avant de prendre l’avion, nous avons toute une matinée. Nous allons visiter le palais royal et sa pagode d’argent, avant le musée national, près de la rivière Tonle Sap.

Il fait très chaud. Norodom Sihanouk voulait du luxe, aux dépens des deniers publics et du bien-être de son peuple. Il pensait que le prestige compensait la faim. Il a donc installé sa statue en or, une autre d’un Bouddha quasi grandeur nature en cristal de Baccarat vert émeraude dans la pagode d’argent Preah Keo, dont les dalles, dit-on, sont faites de ce métal.

Dans l’une des cours, il a fait installer le pavillon Napoléon III créé pour l’impératrice Eugénie pour inaugurer le canal de Suez en Égypte. Las ! le pavillon est tout en fer, ce qui le rend aisément démontable, mais est tout à fait inconfortable compte-tenu du climat : dedans, c’était un four. Il a été donné au roi du Vietnam par la France qui l’a offert au roi du Cambodge. Lequel y a logé les résidents français en visite. Un prêté pour un rendu.

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Phnom Penh

Nous arrivons à la capitale par une immense banlieue en construction, flanquée de terrains vides et d’entrepôts sans travail. La ville a été fondée selon la légende en 1434 par Dame Penh en 1434, sur la colline (phnom) où elle avait découvert un bouddha de bronze. Phnom-Penh est la ville aux quatre rivières, deux bras du Mékong (Tonle Sap River) et deux bras du Bassac (Tonle Bassac). Elle comprend 3 millions d’habitants et fait l’objet depuis les années 2010 de spéculation urbaine sévère.

Nous pouvons observer en effet aux approches de la ville des rangées entières d’immeubles autour d’une avenue, conçus comme des projets d’architectes à la Bofill dans Paris. Tous sont inhabités. Comme en Chine, comme en Espagne auparavant, les promoteurs commencent à construire avant même de trouver les acquéreurs. Il s’agit d’être le premier pour occuper le terrain et les programmes se vendent et se revendent avant même d’être terminés. Telle est la spéculation immobilière qui est en train de ronger la Chine après avoir rongé l’Espagne et auparavant d’autres pays. Mais nul n’apprend jamais des erreurs des autres et l’attrait du fric est plus puissant que la simple raison économique. L’idée est de faire de Phnom-Penh une ville moderne, bien placée géographiquement, qui permette de décentraliser des entreprises de Singapour, Hongkong ou Saïgon jusqu’ici où la main-d’œuvre reste à très bas prix. Les constructions sont donc anarchiques, du n’importe quoi n’importe où. Entre ces programmes gigantesques, des villas individuelles imitent la Maison-Blanche ou un manoir américain. Elles côtoient des immeubles de verre destinés aux bureaux de la high tech et, un peu plus bas, de quasi bidonvilles. Dans le centre, seule la tour de la Banque centrale, face à celle du Trésor, n’est pas finie, faute de financement.

Nous allons visiter la pagode du fondateur de la ville, le Wat Phnom, construit en 1373, avec son stupa où il « serait » enterré, et ses offrandes de bananes (les dieux adorent les bananes, comme les singes). Le site sacré, le plus haut lieu (hors gratte-ciels) de la capitale, a été rénové en 1434, 1806, 1894 et 1926. A l’intérieur, des dizaines de statues de Bouddhas et des tas d’offrandes, certaines avec de vrais billets de banque, pliés en triangle pour former une pagode.

Sur la pelouse en contrebas, une gigantesque horloge à ras de gazon, offerte par la France. A côté, le lapin en osier de l’année du lapin est encore érigé car, au Cambodge, l’année lunaire commence à la fin de la lunaison et pas au début. Le lapin sera bientôt remplacé par un dragon pour la nouvelle année. Des gamins mendiants crasseux errent dans les rues, mais ils ne sont pas collants, ni en loques, ni affamés. Des expatriés occidentaux jouent aux blasés, les femmes surtout, volontiers pimbêches avec à la main leurs petites filles toutes blanches aux robes légères. Nous sommes passés devant l’ambassade de France, toute hérissée de grilles, dont les Khmers rouges ont fait le siège durant des mois.

Notre hôtel, le quatre étoiles Sun and Moon, situé Phar Kandai dans le centre, joue le service et la modernité, mais à la cambodgienne, sans avoir tout compris. Ainsi, la chambre climatisée avant notre arrivée était à 18° alors qu’il fait près de 35° dehors. Une fois la porte ouverte, la porte du coffre bée grande ouverte devant votre figure. Elle vous barre le passage et il est impossible de la fermer sans taper un code. Les toilettes sont en trois pièces d’un orange vif très années 70 : le lavabo dans une pièce, la douche dans une autre, les WC dans une troisième. Avec évidemment des boutons partout pour allumer tout et rien, à profusion, et même une veilleuse bleue au-dessus du lit comme dans les bordels. Ma chambre ne comprend aucune fenêtre, la vitre derrière le rideau donne sur un couloir intérieur.

Le dîner a lieu au cinquième étage, en terrasse. D’un côté la piscine sans bordure, qui donne l’impression de nager entre le ciel et l’eau, perché à 30 m du sol, de l’autre le bar et restaurant qui diffuse une musique de bastringue que nous faisons vite éteindre. Alentour, les lumières des grands immeubles. Un bateau enguirlandé de rose sur l’un des bras du Mékong fait comme un décor à la Walt Disney dans le paysage. Les banques clignotent de tout leurs feux et diffusent des publicités animées. C’est le spectacle du modernisme outrancier, du fric et de l’avidité, porté au sexe et aux excès. Tout est possible ici pour qui a de l’argent, c’est ce que semble dire la ville du haut de cette terrasse de l’hôtel au nom cosmique, Sun and Moon, le soleil et la lune. Ses chambres psychédéliques ornées de citations de cinéma yankee incitent à la débauche.

La ville est bien loin de la bourgade les pieds dans l’eau qu’a connue Henri Mouhot en 1860. Il note sa première impression à son arrivée, la « saleté repoussante » de la ville, les enfants tout nu dans la boue qui n’arrêtent pas de se vautrer dans la rivière, puis le grouillement de foule, le bruit, la pluie ou la chaleur, enfin les moustiques, sangsues, serpents – plus tard dans la jungle léopards et tigres. Récemment marié en Europe, il est sensible aux enfants, comme on l’est jeune adulte, à la trentaine : « j’ai vu les enfants de ce fonctionnaire, de vrais marmots, se jeter dans la rivière, nager et plonger comme des poissons. C‘était un spectacle curieux et ravissant, surtout par le contraste qu’offrent les enfants avec les adultes. Ici comme dans toute la plaine de Siam que j’ai parcourue depuis, j’ai rencontré des enfants charmants que je me sentais porté à aimer et à caresser, tandis qu’arrivés à un certain âge, ils s’enlaidissent par l’usage du bétel qui noircit leurs dents et grossit leurs lèvres » p.17. L’auteur note « l’esprit de famille », mais aussi que les pères peuvent vendre comme esclaves leurs enfants et même leur femme en cas de besoin.

Le service du dîner est comme le reste : fantaisiste. On n’enlève aucun couvert, malgré la batterie qui flanque l’assiette de part et d’autre. Ils sont retirés d’un coup à la fin. Les assiettes, en revanche, sont desservies une fois terminées. Une contremaîtresse tient d’un main de fer et d’une mâchoire sans sourire ses jeunes serveurs à chaîne de cou encore adolescents. Ils apprennent la discipline sous la férule de la matrone.

Le prix de la draft beer ou bière pression, est le double de celui d’Angkor et le triple du restoroute de midi : quatre dollars. La ville se veut au niveau de l’international et le fait sentir dans ses prix. Le dîner est bien présenté, à défaut d’être original : du bœuf satay, de la soupe de fruits de mer tom yum, un poulet en sauce poivre (à défaut de sauce poisson faisandé, désagréable au goût occidental), du riz, un fruit et de la jelly à l’américaine. La pédiatre adore les chats, « ils sont gracieux avec leur queue enroulée autour des pattes », me dit-elle.

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Histoire récente du Cambodge

Tom profite de la route vers Phnom-Penh pour nous parler un peu du pays et de son roi connu, Norodom Sihanouk. Norodom signifie le meilleur des hommes tandis que Sihanouk veut dire à la mâchoire de lion. Le sire avait 17 ans en 1941, et 18 ans à l’indépendance en 1945, situation forcée par les Japonais pour saper la colonie française qu’ils venaient d’occuper durant quatre ans et qu’ils étaient obligés de quitter. En 1953, le roi abdique pour se présenter aux élections et revenir au pouvoir une fois élu. Il modernise et organise le pays. En 1962, c’est la création de l’organisation révolutionnaire communiste, l’Angkar, qui connaîtra une sinistre réputation sous Pol Pot. Mais Norodom ne tient pas le pays et, en 1970, les Américains le déposent en faveur du général Lon Nol, un fantoche à leur botte. Il est tellement impopulaire que, lorsque les Américains quittent le Vietnam, une guerre civile éclate entre les Khmers rouges et le parti factice du général. Norodom s’est exilé depuis sa déposition en France.

1975 est l’année zéro des Khmers rouges. Ils vont vider la ville pour mettre la population aux champs jusqu’en 1979. Ils veulent éradiquer tout occidentalité et tout modernisme à l’américaine. Pour eux, « le peuple » est le seul vrai détenteur des traditions et des mœurs ; la façon de vivre paysanne est la seule valable. Je remarque qu’en prenant de la hauteur, les extrêmes se rejoignent sur le mythe de la « pureté » du peuple paysan immémorial et sur la corruption sociale des villes. Chacun rejoue Rousseau : Pétain, Le Pen ou Poutine vantent travail, famille et patrie ; Mélenchon, Mao ou Pol Pot les dominés des périphéries contre les dominants citadins.

Sous les Khmers rouges, tout est hiérarchisé jusqu’au sommet et chaque échelon rivalise d’excès de zèle pour se faire bien voir. Suivent quatre ans de terreur et de 250 000 à 3,2 millions de morts selon les estimations. Les historiens gardent une estimation moyenne de 1,7 millions de morts, soit quand même 20 % de la population. Saloth Sar (dont il ne faut pas éluder le t en p), dit Pol Pot ou Frère numéro 1, dirige. Il n’est ni fils de prolo, ni fils de journalier, mais de paysans aisés, en relations étroites avec la cour du roi ; sa sœur et sa cousine ont été les concubines de princes et son frère travaillait au secrétariat du palais. Il sera exécuté en 1998.

François Bizot, un anthropologue français, a vécu cette période dans sa chair. Il la raconte dans Le portail en 2000. A 25 ans en 1965, il est à l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) détaché à la Conservation d’Angkor au Cambodge, chargé du relevé topographique des monuments extérieurs et de l’atelier des restaurations. Il prépare une thèse sur le bouddhisme des Khmers sous la direction de Jean Filliozat. Il vit dans un village près d’Angkor, se marie avec une Cambodgienne, a une petite fille prénommée Hélène. Lors d’un déplacement pour aller consulter un vieux moine le 10 octobre 1971 dans la région d’Oudong, il est arrêté avec deux de ses assistants cambodgiens par des miliciens khmers rouges. Soupçonnés, puisque lui est Blanc, d’être « un espion de la CIA », ils sont conduits dans la forêt en camp d’extermination (M13) gardés par des soldats paysans « de 12 à 17 ans » et dirigé par Kang Kek Ieu, alias Douch. Il deviendra, entre 1975 et 1979, le directeur du centre d’interrogatoire et de tortures de Tuol Sleng (S21) où plus de 20 000 Cambodgiens trouveront la mort dans d’atroces souffrances.

Le bourreau Douch est alors un jeune communiste sino-khmer de 29 ans, deux ans de moins que sa victime. Il gardera Bizot durant trois mois enchaîné et malnutris, cherchant par ses interrogatoires à percer à jour ce Français égaré dans l’ancienne religion alors que le présent impérialiste sévit. Il finira par le croire et par convaincre ses chefs qu’ils ne doivent pas le condamner à mort – à coups de gourdin, comme les autres. Les assistants Lay et Son, à qui le livre est dédié, seront exécutés.

Douch montre les paradoxes de l’être humain, la quête d’idéal d’un fils de paysan devenu prof de math à Phnom Penh et arrêté pour communisme. François Bizot le perce à jour : « Une recherche passionnée de droiture morale qui ressemblait à une quête de l’absolu. Douch faisait partie de ces purs, de ses fervents idéalistes, désireux avant tout de vérité » p.128 (édition originale La Table ronde). Pour lui, la société doit être régie selon les mathématiques et la logique de l’Histoire. D’où son inhumanité : il est un rouage de l’Organisation et obéit sans discuter, comme à la Science elle-même. « La détermination des instructeurs qui parlent au nom de l’Angkar est inconditionnelle ! parfois même dépourvu de haine, purement objective, comme si l’aspect humain de la question n’entrait pas en ligne de compte, comme s’il s’agissait d’une vue de l’esprit… Ils accomplissent mécaniquement, jusqu’à l’extrême, les directives impersonnelles et absolues de l’Angkar » 162.

Les Khmers rouges n’avaient quasiment rien de khmer ; ils idéalisaient le peuple paysan sans connaître son existence ni ses pensées, ni lui demander son avis sur le futur Cambodge. Certes, François Bizot reconnaît l’erreur des Américains, leur impérialisme sûr de soi et dominateur : « C’était la méthode grossière des Américains, leur ignorance crasse du milieu dans lequel ils intervenaient, leur démagogie maladroite, leur bonne conscience déplacée, et cette sincérité bon enfant qui confinait à la bêtise. Ils étaient totalement étrangers au terrain, animés de clichés sur l’Asie digne des guides touristiques les plus sommaires, et se comportaient en conséquence » 61. Ils n’ont guère changé…

Mais l’idéologie proposée avait tout du hors-sol : « Ayant substitué aux structures traditionnelles du village celles de la solidarité fraternelle du maquis, mus par des idéaux sincères, ulcérés par la pauvreté des uns et la richesse des autres, fils pour la plupart de petits commerçants ou d’employés frustrés, de Sino-Khmers mal intégrés, tous avaient en commun une existence qui s’était déroulée en dehors du monde rural, dont ils ne connaissaient rien. Aucun d’eux n’avait jamais fait la rizière. La manière dont ils allaient à travers la campagne montrait qu’ils ne respectaient ni les plantations, ni les jardins, ni les arbres, ni les chemins » p.97. Au contraire, « ils se représentaient idéalement le paysan khmer comme un stéréotype de la révolution permanente, un modèle de simplicité, d’endurance et de patriotisme qui devait servir d’étalon à l’homme nouveau, affranchi des tabous religieux. Dans ce scénario contradictoire, le bouddhisme était remplacé par les directives chéries de l’Angkar [l’Organisation], pour le triomphe de l’égalité et de la justice » p.98. La morale communiste de l’Angkar est calque sur la morale bouddhique du Dhamma (vérité non faussée). Pol Pot lui-même a été novice en monastère bouddhiste au Vat Botum Vaddey. Douch : « La révolution ne souhaite rien d’autre pour lui qu’un bonheur simple : celui du paysan qui se nourrit du fruit de son travail, sans avoir besoin des produits occidentaux qui en ont fait un consommateur dépendant. Nous pouvons nous débrouiller seuls et nous organiser nous-mêmes pour apporter à notre pays bien-aimé un bonheur radieux » p.164.

Les « idiots utiles » (mot de Lénine concernant les intellos occidentaux) y contribuent par leur bêtise. François Bizot n’hésite pas à tacler le « grand journaliste » alors au Monde et au Nouvel observateur Jean Lacouture, plus de 50 ans en 1975, sûr de lui-même, de son anticolonialisme et de son opposition aux généraux, dont de Gaulle, et aux Américains. Par naïveté meurtrière, il a adulé le Vietcong et les Khmers rouges qui, selon lui dans le journal officiel des bien-pensants, Le Monde, feront « un meilleur Cambodge ». Il n’a pas écouté Bizot lorsque celui-ci lui a rapporté en 1970 ce qu’il avait vu et appris dans les campagnes khmères – où le « grand journaliste » n’était jamais allé (pp.43-45). Il devra s’en justifier lorsque l’ampleur de la terreur et des massacres commenceront à apparaître. Après deux ans d’aveuglement et d’œillères idéologiques de gauche morale, il devra reconnaître s’être trompé fin 1978 dans Survivre le peuple cambodgien.

Une fois libéré, François Bizot est revenu à Phnom Penh, à l’EFEO puis à l’Ambassade de France où son portail lui est resté en mémoire. Sur ordre de Pol Pot, la capitale a été vidée en 48 h et envoyée aux champs ; affamer la population était la façon de garder le pouvoir. Tous les étrangers titulaires d’un passeport ont été regroupés à l’Ambassade de France. Traducteur du consul, Bizot a eu avec lui et l’équipe autour de lui, à gérer l’afflux des réfugiés, à négocier avec le chef khmer rouge Nhem, à voir céder les principes diplomatiques (occidentaux) sur l’asile et extraterritorialité à la force des kalachnikovs. Il raconte l’humanité et ses misères, ses beautés ; l’adoption d’un bébé khmer par une famille française pour qu’il soit sauvé en obtenant un passeport ; la lâcheté de ce journaliste de l’ORTF qui récuse sa (seconde) femme cambodgienne in extremis sur le pont menant à la Thaïlande, et la fait rejeter aux Khmers rouges par peur du qu’en-dira-t-on en France, puisqu’il est déjà marié – il lui aurait suffit d’un seul mot : « oui » pour la sauver ainsi que leur petite fille…

Un témoignage de première main pour l’histoire sur les Khmers rouges et leur idéologie mortifère, qui a poussé « le communisme » à ses extrémités implacables, bureaucratiques et comme mathématiques 

En 1979, des accrochages avec les Vietnamiens conduisent le Vietnam à envahir le Cambodge en 13 jours. Les Khmers rouges étaient financés par les États-Unis contre le Vietnam devenu communiste jusqu’en 1989. Toujours le double jeu d’apprenti-sorcier de la CIA et des pseudos spécialistes américains qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, étant foncièrement incultes et sûrs d’eux-mêmes. Le pays passe sous la tutelle de l’ONU jusqu’aux élections de 1993. Norodom Sihanouk se présente contre le parti du peuple cambodgien. Il redevient roi et nomme deux premiers ministres, ce qui rend le gouvernement ingérable. 1998 voit la mort de Pol Pot et la fin de tout procès qui aurait pu faire la lumière sur les agissements précis des terroristes rouges. C’est la fin du parti des Khmers rouges. Le pays reste une monarchie constitutionnelle où règne le fils cadet de Norodom Sihanouk, Norodom Sihamoni, un ancien danseur classique. Norodom Sihanouk meurt en 2012. Règne une corruption générale dans le pays, qui subsiste toujours, sous le Premier ministre Hun Sen proche du régime chinois. Une élite financière de sino-khmers a fait sa fortune grâce à la contrebande induite par l’embargo américain sur le Vietnam. « On peut tout acheter au Cambodge », nous dit Tom, qui nous met en garde contre la prostitution des mineurs, couplet désormais obligé de tout voyage collectif.

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Lac Tonlé Sap

Le lendemain, nous partons en bus vers Phnom-Penh à 320 km de là, avec une étape sur le grand lac de Tonlé Sap. Son rôle est de servir de réservoir : il se remplit des eaux du Mékong durant la mousson et se vide dans le Mékong durant les mois d’hiver. C’est un lac d’eau douce en forme de violon, quadruplant sa superficie et sa profondeur en période de pluie, s’étalant sur près de 10 000 km² et sur une profondeur de 10 à 16 m. En se retirant à partir d’octobre, les eaux laissent du limon fertile, comme le Nil, le riz sera plantureux et les poissons bien gras.

Il est bordé de villages communautaires gérés par la pagode. Ils vivent de pêche, d’agriculture et de tourisme. Ce qu’ils cultivent exige une récolte rapide car la crue survient tous les six mois et elle est très rapide. Ce pourquoi les maisons sont bâties sur de hauts pilotis et même certaines sur flotteurs, en cas de sur-crue. Lacustre, ça flotte, palustre, c’est sur pilotis, nous récite Tom. Mais la différence est maigre : le palustre se réfère aux marais, le lacustre aux lacs – mais tous deux sont sur pilotis et aucun ne « flotte ».

Le poisson, faute de conservation par le froid, est vite transformé en prahok, une pâte fermentée qui entre comme sauce dans la préparation de certains plats. Les enfants aident les parents même si le travail est interdit au Cambodge en dessous de 15 ans. Nous en voyons un certain nombre qui ne sont pas à l’école, et qui étendent les filets torse nu et pieds nus sur les rives. Ils sont la peau couleur terre du pays et sont habitués à l’eau depuis toujours.

Un tour en bateau est prévu de façon fort sympathique. Nous pouvons voir de près les maisons sur pilotis de la berge, et même une école primaire flottante ou de petits garçons sans chaussures mais en chemise blanche et culotte noire récitent à voix haute quelques leçons. Les adultes conduisent des bateaux de pêche ou nettoient leurs filets posés sur le fond. Ils s’immergent dans l’eau de la rive pour rejeter les branches qui ont pu s’y prendre. Passent des pirogues à longue queue qui vrombissent sans réducteur d’échappement, labourant l’eau limoneuse dans un sillage jaune. Chacun donne un dollar à la batelière qui s’est démenée, et elle en est tout étonnée ; en général les groupes donnent peu. Le nôtre doit être exceptionnel.

Au débarqué, une nuée de petits vendeurs récite leur incantation rituelle aux touristes : « please buy, 1 $ ». Mais ils sont habitués à avoir peu de succès.

De même lors d’un arrêt technique sur une aire remplie de boutiques, ou de petits garçons et petites filles pieds nus proposent des mygales vivantes comme Mimi Siku dans le film Un indien dans la ville. Leurs mères et grandes sœurs offrent tout un étal d’insectes grillés : mygales, scorpions, sauterelles, gros vers gras, petites grenouilles. C’est une étape obligée pour les touristes ; les natifs se délectent du dégoût qu’ils voient sur les visages et cherchent à attendrir les Occidentaux en laissant courir sur leur peau nue des grosses mygales noires et velues. La doctoresse en retraite en goûte mais elle sera malade le soir même, probablement par répulsion. Il ne faut pas se croire invulnérable à la psychologie. Le chauffeur de car, prévenant, propose du gel désinfectant au retour pour ceux qui ont touché les mygales. Le J : « ah, moi aussi… j’ai touché un gamin ! »

Nous repartons pour nous arrêter dans un restoroute gigantesque face au lac. C’est l’endroit du déjeuner. Nous y sommes placés dans des paillotes ouvertes avec ventilateurs, ce qui est très agréable. Huit plats traditionnels nous sont servis, toujours les mêmes, avec du bœuf émincé contenu dans un ananas évidé, ce qui est original. Comme nous ne mangeons qu’un seul des deux sur la table, notre guide emporte l’autre dans un sac plastique en guise de doggy bag. Nous avons aussi des beignets de poulet, du poisson épicé, des légumes au wok, des aubergines grillées et de la pastèque en dessert.

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Divers temples du complexe d’Angkor 2

Nous repartons sous le cagnard, probablement autour de 35°, pour voir les trois autres sites assez intéressants du circuit. Mais nous sommes fatigués et le bourrage d’informations fait son effet. Nous avons besoin de digérer, de prendre du recul. Le stakhanovisme des voyageurs d’aujourd’hui, pressés de remplir toutes les cases de leur programme à prix ajustés, n’a rien à voir avec la lenteur et la méditation des anciens voyageurs. C’est l’inconvénient, et ce pourquoi je prends beaucoup de photos, rédige un carnet, complète ensuite le texte par la lecture de livres ou d’articles. Un voyage ne s’arrête pas le jour du retour.

L’un des retraités a un Smartphone Samsung qui fait d’excellentes photos. Il ne prend plus son gros appareil comme moi, qu’il trouve trop lourd et trop encombrant. Le J et le sourd sont souvent derrière ; le premier à prendre des photos, le deuxième à chercher encore à comprendre. Il se réfère sans cesse aux plans et cartes du Guide vert, pour être sûr d’avoir bien vu ce qui est noté comme visible – donc à voir. Étrange conception de la vision que de « voir » au travers de ce qu’on vous dit de voir. Autant observer par soi-même et compléter éventuellement par les suggestions du livre ! Je suis un peu acide mais, au bout d’une dizaine de jours, chacun a révélé ses côtés, et pas seulement les mauvais. Au final, le groupe se révèle sympathique, équilibré et de bonne composition, malgré la chaleur qui fait avaler deux litres d’eau dans la journée, et la fatigue des nuits courtes dues au retard des avions locaux. Nous finissons même par nous tutoyer naturellement et même par nous souvenir des prénoms (pas tous).

Les édifices laissés dans leur jungle sous les ficus religiosa dont les racines enserrent les pierres, correspondent le mieux au mythe d’Angkor que nous avons dans la tête : la ruine romantique. Nous avons marché une dizaine de kilomètres aujourd’hui et monté une centaine de marches assez raides.

Ta Prohm est en ruines, mais laissé en l’état de nature exprès pour le tourisme. Il correspond à l’image romantique que nous nous faisons des sites d’Angkor, envahis par la végétation. De grosses racines de fromager enserrent les pierres comme des trompes d’éléphant ; certaines sont broyées comme par une force supérieure. Elles se déroulent en cordes pour s’infiltrer par tous les interstices. Il est de bon ton parmi les touristes de se faire prendre en photo devant elles, signe de décadence, d’éphémère humain, de toute-puissance de la vigueur naturelle. La voûte en encorbellement semble fragile avec ses blocs assemblés. Tout peut s’écrouler en un instant, même si cela a tenu mille ans.

Dans la foule de l’après-midi, parmi les méandres de l’édifice aux ficus, un petit garçon de quatre ans en chemise blanche à col ouvert hurlait pour voir sa mère. Il était vietnamien ou chinois et gardé par sa grand-mère tandis que la maman était allée se faire prendre en photo à une dizaine de mètres de là sous les grandes racines pendantes au-dessus des pierres. Ce n’est pas bien de laisser un petit tout seul au milieu de gens étrangers, notamment occidentaux, sans rien lui expliquer, alors que l’on va faire sa coquette.

Baray est un ancien réservoir d’eau pour l’irrigation, l’usage religieux et domestique, et pour éviter les crues. Le Baray nord a été construit sous Jayavarman VII qui a vécu de 1181 à 1218. Le Baray a 3600 m de long et 930 mètre de large, avec le temple Neak Pean au centre. A l’ouest, une terrasse mène au temple Preah Khan. Des lotus fleurissent rose en cette saison à la surface du baray.

On entre au Preah Khan par une allée brodée de démons et de divinités tirant les anneaux du naga pour baratter les mer de lait. Les bâtiments se succèdent, très ruinés. Une belle dentelle de pierre pour illustrer les épisodes légendaires. Une enfilade de couloirs et de salles où trônent parfois les restes d’un dieu de pierre. Le soleil descend, c’est la fin du jour et de la chaleur lourde.

Au dîner, la doyenne est requinquée. Elle aime qu’on s’occupe d’elle et elle a deux femmes-médecine à son chevet. Le repas est bien présenté mais toujours le même. Les cinq fruits et légumes par jour sont amplement représentés, de même que le peu de viande et l’absence d’alcool et de fromage. Tout cela est très sain. Sauf le dessert : un morceau de potiron cuit à la vapeur avec une sorte de crème dite custoard à l’anglaise, immonde à mon goût.

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Bayon

Le Bayon, au centre du complexe d’Angkor Thom. C’est un temple montagne édifié par Jayavarman VII au 12e. Ce n’est pas un temple bouddhique mais un complexe religieux recelant toutes les divinités importantes du Cambodge. On y trouve au cœur le Bouddha mais aussi les dieux hindous Shiva et Vishnou, ainsi que les mânes des anciens rois, protecteurs éminents de l’Empire khmer. Le temple figure le mont Méru avec les tours centrales aux sourires figés comme sommet (45 m de haut), les murs qui les entourent qui sont la terre et les douves et bassins qui sont les océans. Nous y entrons par la porte est. Là encore, des bas-reliefs représentant une bataille navale où l’on peut voir les guerriers morts flottant parmi les poissons, dévorés par des crocodiles, tandis qu’au-dessus d’eux les marins restent impassibles. Les tours sont très érodées.

Au Baphuon, un grand Bouddha couché.

La doyenne du groupe, bien en chair et maladroite, se prend le pied dans une racine et chute. Elle se fait une plaie ouverte au bras gauche ; rien de grave, mais infectable. Nous avons trois médecins dans le groupe mais le guide, qui est culturel et pas formé à l’accompagnement dit « de moyenne montagne » comme les voyages d’aventures, n’a pas de trousse de secours, ni aucune compétence en secourisme. Avec les moyens des autres, lavage, désinfection et pansements sont effectués sur place, mais il faut recoudre la plaie ou poser des steri-strips. Personne n’en a. Le guide local appelé Sip réquisitionne une moto, contre cinq dollars à payer « pour boire », afin de conduire Abuela jusqu’au bus. Elle va attendre ainsi que des soins plus appropriés lui soit prodigués. Il faudra trouver une pharmacie avec le matériel nécessaire, ce qui sera fait avant le déjeuner.

Le temple Phimeanakas date du 10e et nous entrons par l’est. Mais, passée une tour visage, c’est très vite une terrasse, celle des éléphants, puis celle du roi lépreux, du 12e – et l’heure du déjeuner.

Déjeuner que nous prenons dans un restaurant pour touristes qui débite les tables à la chaîne. Sitôt parti, sitôt occupé. Un banc de lycéens parlant anglais envahit les autres tables avec leur prof. Notre prof d’anglais parle avec eux, ils viennent du lycée international de Dubaï et sont de toutes les nationalités d’expatriés, même des Français.

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Divers temples du complexe d’Angkor 1

Nous partons à 7h30, assez tôt pour enchaîner divers temples du complexe d’Angkor, tous différents.

Nous commençons par un pont à Naga à Angkor Thom, où se rejoue l’éternelle histoire du barattage de la mer de lait. Ce pont enjambe les douves en carré qui entourent le site, au centre duquel est le temple sur son île. Nous entrons par la porte sud Tonle Om, trois tours à visage du 12e. Des employés du site, en haut vert, ramassent les algues des douves sur une barque à fond plat ; ils doivent récurer régulièrement pour ne pas que le site s’engorge.

Passe avec son père un Américain d’environ 11 ans, bien plus robuste qu’un petit Cambodgien du même âge, en témoignent les pectoraux déjà saillants sous le fin T-shirt. Des tours à visage ponctuent les entrées, du temple notamment celle de l’est, sacrée, car celle où le soleil se lève. Défilent des groupes de Français, d’Américains, et même de Russes qui n’ont pas l’air de s’en faire à propos de la guerre d’agression à laquelle se livre leur pays sous le président autocrate qu’ils ont élu et réélu. Ils sont relativement plus riches qu’avant, voyagent comme les Occidentaux, en bref, jusqu’à ce que les bombes ukrainiennes en représailles leurs tombent sur la gueule, ils s’en foutent.

Les Cambodgiens connaissent le non-sens. J’observe ainsi deux femmes qui balayent les feuilles dans la forêt, hors de toute piste de circulation, en soulevant un nuage de poussière nocif à tout le monde. J’observe aussi ce gardien qui a posé une brosse à chaussures… à côté de sa paire de tongs.

Les sites que nous visitons se mélangent à la mémoire, tant la journée a été bourrée dans le programme. C’est le rôle des photos, et éventuellement des notes prises à la volée, que de remettre dans l’ordre et de goûter le souvenir. Il y a eu Angkor Thom, le Bayon, le Baphuon, Phimeanakas, la terrasse des éléphants et la frise du roi lépreux avant midi. Puis l’après-midi Srasang, Ta Prohm, Nak Pot et Prea Khanh. Heureusement que le médecin a noté les noms !

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Angkor et encore

L’ascension des 45 marches abruptes pour accéder à l’intérieur du sanctuaire est un grand moment vertigineux. L’escalier actuel en bois, moins raide que les marches de pierre en dessous, est interdit aux moins de 12 ans, aux porteurs de chapeaux, et de shorts uniquement féminins. D’en haut, nous avons une vue aérienne sur l’entrée du site, les tours, le pont. Signe de modernité, les drones sont interdits. Je n’en ai pas dans mon sac.

A la redescente, un petit de trois ans me regarde de ses grands yeux noirs derrière la barrière de bois. Il est vêtu d’un tee-shirt safran bayant qui laisse voir ses talisman protecteurs, une corde ornée d’un bout de métal et une chaîne d’or portant une amulette dans un tube. Beaucoup de Cambodgiens sont touristes dans leur propre pays ; ils visitent comme nous leurs cathédrales anciennes, les temples des cités hydrauliques.

Il y a du soleil sans nuages, une chaleur lourde de 33° à 35°, mais nous nous habituons finalement. Nous sommes fatigués, mais pas autant que nous pouvions l’anticiper. En comparant les températures d’aujourd’hui à celles parues dans le recueil Saisons et climat datant de 2003, je constate que les températures moyennes en février au Vietnam comme au Cambodge ont pris dans les 2°. Il devait faire dans les 14 à 21° à Hanoï, nous avons constamment dépassé les 20° ; 22 à 33° à Hô-Chi-Minh-Ville, il a fait constamment plus de 31°. Quant au Cambodge, il dépasse les 33° presque toute la journée. Je ne sais pas où Abuela a pris sa météo, mais elle m’affiche 47° sur son smartphone ! J’ai connu 45° en Inde du sud et je suis certain que nous n’avons jamais subi 47° sur nos sites.

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Ramayana d’Angkor Vat

Le Ramayana, dont il existe autant de versions que de peuples, raconte l’histoire d’un prince promis au trône et les querelles entre demi-frères. Rama est l’aîné et devrait avoir la préséance, mais la plus jeune reine, la mieux aimée du roi, tient à ce que son propre fils Bharata devienne roi à la place de Rama. Le roi l’a promis et il ne peut se déjuger. Rama s’exile donc pendant 14 ans et le trône reste vacant. Bharata règne au nom de Rama, devant ses sandales qu’il a déposées sur le trône. Mais l’épouse de Rama, Sita, rencontre le beau prince des démons Ravana. Rama n’est jamais là, toujours à la chasse, sa passion. Ravana enlève Sita et veut la violer puis l’épouser. Sita résiste dans la cité de Lanka. Rama marche donc pour retrouver sa femme avec une armée d’habitants de la forêt, les ours et les singes (ou les tribus forestières) sous la direction d’Hanuman, le roi des singes. L’affrontement est cosmique, à la mesure des dieux, Rama tue Ravana et retrouve Sita – mais pour la répudier car il la croit impure après que son corps ait été touché par les pattes du démon. Il faudra une ordalie pour prouver la pureté intacte de Sita. Rama et Sita enceinte rentrent au palais mais le peuple reste soupçonneux et Sita est de nouveau répudiée. Elle disparaît dans la terre, d’où son nom, Sita signifiant le sillon. Rama règne alors dix mille ans (c’est-à-dire beaucoup). Chaque roi khmer tient à montrer comment il a imité Rama et refondé son royaume toujours menacé par les divisions.

Nous passons de la lumière à l’obscurité, puis à la semi-pénombre propice aux contes dans les galeries sculptées de scènes de légendes. Nous alternons le plein et le vide dans le labyrinthe géométrique de l’intérieur, sans ordre apparent. La partie sud de la galerie ouest présente l’épisode final du Mahabharata, la bataille de Kurukshetra où les Pandava et les Kauravas s’affrontent à mort. Les Pandavas gagnent et montent au ciel tandis que meurt Krishna. C’est le triomphe du dharma (la vertu) sur l’adharma (le vice).

La parade militaire du roi Suryavarman II s’étend sur 94 m de long sous une galerie. Sur la montagne de Shiva, les troupes du roi descendent et le roi commande à ses officiers. Dans le bas, des dames attendent le résultat en écoutant de la musique. Vingt capitaines chevauchent des éléphants, le roi sur un éléphant surmonté de quinze parasols. L’infanterie marche en rang, armée d’épées, de lances, d’arcs et de flèches. A la tête de la parades, des brahmanes exécutent un rite religieux pour les troupes et la procession du dieu du feu.

J’avais dans l’idée que le temple d’Angkor était plus élevé et beaucoup plus entouré de végétation. Reste peut-être à l’esprit des gravures touristiques des voyageurs du XIXe siècle, dont Henri Mouhot dont j’ai lu récemment le carnet de voyage. Henri Mouhot fut un explorateur, naturaliste et archéologue, né en 1826 à Montbéliard et qui est tombé amoureux de la Cochinchine encore sauvage. Il part en Indochine dès 1858 pour collecter des insectes et des reptiles autour de Bangkok, puis va explorer vers le Vietnam via le Cambodge, enfin va (re)découvrir Angkor, qu’il écrit Ongkor, l’écriture n’étant pas encore fixée. Il en est ébloui. En 1860, il s’attarde sur le site d’Angkor, encore enseveli sous la jungle. Seuls quelques temples en ruines émergent. Mais c’est un enchantement, « des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques » p.183.

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Angkor Vat

Nous avons tout le temps pour visiter l’après-midi entière Angkor Vat, la cité de Suryavarman II (1113-1150). Nous entrons par l’ouest. Un naga à sept têtes brandit sa capuche finement sculptée et la roue de la vie sur sa gorge. Il domine le visiteur.

Le temple principal est célèbre, avec ses trois tours caractéristiques dont la rondeur est due aux réductions d’angles, comme le dit Tom, ce qui fait tiquer l’ingénieur des Ponts et chaussées. Il se demande ce que c’est. Ce sont de petites tours posées sur les degrés des grandes tours, ce qui permet, par le jeu de la perspective, de voir une tour arrondie de loin alors que les pierres sont posées en encorbellement.

Outre l’aspect général du site, et les trois tours qui se reflètent dans le lac selon les photos célèbres que tout le monde prend pour les publier sur les réseaux sociaux, l’intérêt du temple d’Angkor réside dans ses bas-reliefs sous galerie. Ils représentent des épisodes du Mahabharata et du Ramayana de façon très vivante.

Le Ramayana est la marche de Rama. On peut y voir des princes expressifs, des soldats sérieux, des mercenaires thaïs en désordre, des dieux agissants et des singes facétieux. Avec comme grand moment le barattage de la mer de lait où dieux et démons tirent le Naga autour du mont Méru, centre du monde, afin de lui faire baratter le lait primordial pour qu’il en sorte la liqueur d’immortalité. Les apsaras innombrables égayent de leurs seins rondement pommés les murs austères de latérite. L’une d’elle rit même en montrant les dents. La latérite est une argile séchée riche en hydroxydes de fer ou d’aluminium. Une fois exposée à l’air libre, elle durcit rapidement et résiste alors aux agents météorologiques comme la brique cuite.

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Temples du site d’Angkor 2

Le temple de Preah Ko, du 9e siècle est dédié à Shiva. Le roi Indravarman I l’a fait bâtir en 879 pour le dédier à ses ancêtres. Son nom Preah Ko (= le bœuf sacré) vient du taureau Nandi, monture de Shiva, devant le temple. Il est composé de six tours sur une terrasse peu élevée gardée par des lions accroupis. Les décors sculptés sont en grès plaqués sur la brique. Des apsaras graciles s’élèvent des vagues de la mer de lait et chevauchent le naga. Shiva se tient en pied, viril, la poitrine haute et dure comme un bouclier, le trident à main droite, collier au cou et pagne sur les reins.

Le Bakong, du 9e siècle, est le premier temple-montagne khmer, consacré en 881 par le roi Indravarman I. Il comprend 22 monuments en briques, certains recouverts encore par la végétation, entourés de trois murs d’enceinte et une double ceinture de douves. Le temple-montagne se veut la figuration du mont Méru, montagne mythique où séjournent les dieux hindouistes. Macrocosme et microcosme se rejoignent dans la personne divinisée du roi, qui assure ainsi l’harmonie du monde. Il a été anastylosé après les fouilles entre 1936 et 1943 car il ne restait guère mieux qu’un tas de pierres.

La balustrade d’entrée au-dessus d’anciennes douves à sec est constituée de deux nagas dont la queue baratte la mer de lait. C’est une pyramide royale à cinq niveaux sur une base carrée de 65 mètres de côté. Elle est décorée de garuda, naga et yaksa. La tour centrale en grès, élevée sur une succession de terrasses décroissantes, est plus récente, du 12e siècle. Elle renferme le linga de Shiva (sa bite), propre aux dieux-rois. Il faut encore monter – et descendre – force marches. Le couple de médecin grimpe en se tenant la main.

Lolei a été réalisé sous Yashovarman 1er avant 900. L’une de ses quatre tours s’est effondrée. Il est au centre d’un baray, grand bassin aujourd’hui à sec de 3800 m de long sur 750 m de large, en rectangle parfait. Il pouvait contenir 10 millions de mètres cubes d’eau provenant de la rivière Roluos, détournée pour ce faire par les ingénieurs du premier millénaire de notre ère.

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Temples du site d’Angkor 1

Le régime est de deux douches par jour, ce qui n’est pas très écologique. Ce voyage, d’ailleurs, n’a d’ailleurs rien d’écologique avec son vol long-courrier depuis la France, ses trois vols intérieurs en avion, ses doubles douches quotidiennes et sa climatisation constante, sans parler de la débauche d’ampoules allumées dans la chambre d’hôtel lorsqu’il s’agit d’un quatre étoiles. Et, naturellement, des quatre bouteilles d’eau de 30 cl que nous buvons chaque jour. Une seule d’un litre et demi serait quand même plus écologique. L’adaptation au durable n’a pas été seulement pensée. Il est probable que, lorsque j’aurai 80 ans à mon tour, ce genre de grands voyages internationaux très énergivores pourraient n’être plus possibles. C’est la triste rançon de l’explosion humaine : il n’y avait que 2,5 milliards d’habitants lorsque je suis né au milieu des années 1950, nous en sommes à 8,5 milliards aujourd’hui, tous avides de vivre décemment et donc de consommer des ressources. Quant aux imbéciles qui ne voient pas pourquoi nous demanderions aux pays pauvres de limiter leurs naissances s’ils veulent se développer, ils ne savent pas ce qu’ils disent. Ils confondent le rejet du colonialisme avec le simple bon sens.

La grande journée de 7 heures à 17 heures sous la chaleur va être éprouvante. C’est la rançon d’un programme serré.

Au premier monument, le temple Banteay Srei en grès rose de la fin du 10e siècle, un couple de Français en fin de trentaine avec deux gosses, une fille de 13 ans aux seins nus qui pointent déjà sous le T-shirt, et un échalas maigre à lunettes de 11 ans qui a l’air de s’ennuyer comme un rat mort. Les parents discutent entre eux, comparant maniaquement les bas-reliefs du site avec les photocopies annotées qu’ils tiennent en main dans un dossier. Il est vrai que les sculptures sont fines et nombreuses, les jeunes femmes bien roulées et les jeunes hommes graciles. Ils observent aux jumelles les détails. Ils donnent l’apparence de cultureux plus que de chercheurs, ou même de simple professeurs d’histoire.

Le matin, nous commençons par trois temples, Peah Ko aux ancêtres du vizir, Lolei dédié à l’hydraulique, et Bakong le temple montagne. Ce sont les trois temples de Roluos, à une quinzaine de kilomètres d’Angkor Vat. Ils sont en briques avec des portes de grès. Les sculptures décoratives en forme de figures humaines sont protectrices. La porte voûtée qui mène aux cours s’appelle un gopura et des pavillons flanquent les cours des bibliothèques ; elles étaient destinées à conserver les manuscrits sacrés.

Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre – c’est ainsi qu’on visite les temples ici – on peut voir le démon à dix têtes Ravana secouer le mont Kailash, le palais de Shiva et d’Uma, ce qui rend le roi furieux et il presse la tête du démon sur la terre avec son orteil. Il n’est délivré que lorsque Ravana offre cent ans de prières à Shiva. Puis Indra, chevauchant son éléphant à trois têtes Airavata aidé de son ami le serpent naga Tatsaka, crée la pluie pour éteindre l’incendie de la forêt des Khandava, allumé par Agni, le dieu du feu, pour tuer le naga. Krishna et son frère Balarama interviennent pour arrêter la pluie en tirant leurs flèches. Ensuite, Krishna tue son oncle Kamsa, le roi de Mudhura. Un devin lui avait annoncé qu’il serait tué par son neveu, aussi, le roi avait ordonné de tuer tous les enfants mâles de ses sœurs dès leur naissance, mais Krishna et son frère Balarama avaient échappé au massacre, d’autres bébés leurs avaient été substitués. Lorsque Kamsa l’a su, il a cherché à les éradiquer mais Krishna l’a tué. Dans un autre cartouche, divers dieux sont gravés comme gardiens des quatre directions : à l’est Indra, le dieu du ciel sur son éléphant tricéphale ; à l’ouest Varuna, le dieu de la pluie sur son oie ; au sud Yama, le dieu de la mort sur son buffle ; au nord Kubera, le dieu de la santé et de la prospérité. Puis c’est le combat des deux frères singes Valin et Sougriva dans le Ramayana. Rama tire une flèche qui tue Valin, et Sougriva devient roi. Autre scène de pierre : Shiva réduit Kama en cendres d’un trait de son troisième œil, après que Kama l’ait blessé d’une flèche de sucre durant sa méditation. Mais le trait de Kama, qui est dieu de l’amour, fait tomber Shiva amoureux de Uma, qui met au monde un fils, Skanta, le dieu de la guerre, le seul apte à défaire le démon Taraka qui met la zizanie entre les dieux.

J’offre pour un dollar une noix de coco fraîche à N., qui n’en avait jamais goûté. Elle me promet en contre-don la bière ce soir, elle y tient. Nous déjeunons dans un restaurant classique à la salle climatisée classique avec un menu classique : nems, soupe potiron lait de coco, poisson tom yum, bœuf en sauce avec frites, légumes sautés, riz, pastèque et ananas en dessert. Le tout expédié en une heure.

Dans certains temples, des singes gibbons sont audacieux et vite agacés. L’un d’eux a couru et volé d’un seul geste la bouteille d’eau que l’un de nous tenait à la main ; un peu plus loin, il l’a ouverte en tournant le bouchon, a bu et l’a jetée encore à demi pleine. Ils apprennent vite. Pas de chapeau ni de nourriture nous avait dit Tom avant d’entrer.

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Hydrographie du site d’Angkor

Tom nous fournit quelques explications globales sur l’hydrographie d’Angkor. Le site comprend les ruines d’une dizaine de capitales royales qui se sont superposées et imbriquées dans un réseau hydraulique, aujourd’hui asséché. Ces villes datent toutes du IXe au XIIIe siècle. Chaque nouveau roi manifestait sa légitimité en recréant réservoirs, temples et palais, d’où la multiplication des capitales. Elles ont été progressivement abandonnées par le lent processus de transfert du royaume vers Phnom Penh et le delta du Mékong.

Le Cambodge est sujet à la mousson et l’eau est surabondante une saison avant de manquer à la suivante. Survivre exige donc de capter l’eau et de la gérer par un réseau de réservoirs ou baray et de canaux d’irrigation. Une aristocratie militaire a mis en place dès le IXe siècle ce système en branchant sur les rivières des réservoirs artificiels, les barays, surélevés par rapport au niveau des terres à irriguer par des digues. La distribution des eaux est alors assurée par la déclivité. Ce qui permet deux à trois récoltes par an. Et qui augmente la population, donc la puissance militaire et économique du pays, nécessaire aussi pour l’entretien : d’incessants travaux de curage et d’exhaussement des digues.

Au XIVe siècle, une succession de grandes sécheresses puis de moussons violentes ont déstabilisé le système, déjà fragilisé par l’érosion des sols due à la déforestation, pour pousser les élites à migrer vers le delta du Mékong, plus prospère économiquement. Le royaume d’Angkor chute en 1431, date jésuite tirée d’une chronique thaïlandaise, mais qui signale seulement qu’Angkor n’est plus capitale. Elle n’est pas pour autant abandonnée et demeure un centre monastique et religieux. Cependant, le passage au bouddhisme theravada rend les monuments plus impermanents, en bois principalement, qui n’ont pas laissé de traces sauf de grandes esplanades en pierres sur lesquels ils étaient peut-être montés. .

Jacques Népote, ancien chargé de recherche au CNRS et ex-directeur de la revue Péninsule explique : « Au centre de chaque terroir considéré s’érige un « temple-montagne » de type Bakong, Bakheng, Pre Rup, Takeo… qui représente le mont divin, au sommet duquel est érigé le symbole divinisé de la force royale, un linga. À cette « montagne » sont adjoints deux temples complémentaires dont la fonction est de légitimer le roi : celui dédié à ses ancêtres féminins, « maîtresses du Sol » – type Prah Ko – et celui dédié aux ancêtres masculins, vecteurs de la fonction royale – type Lolei. À l’aplomb et « au pied » de ce temple-montagne, est édifié le palais où réside le roi en tant qu’être vivant. Au cœur du palais, se trouve un bâtiment très particulier, dont le prototype est le Phiméanakas, où le roi vient rejouer tous les soirs le mythe de fondation du royaume en allant coucher avec l’une de ses concubines habillée en Serpente. »

Puis nous allons à l’hôtel car il est déjà plus de 16h30 et tous les sites ferment vers 17h30. L’hôtel est le Seam Siem Riep à quatre étoiles comme d’habitude. Il est de très bon standing avec une climatisation déjà mise dans la chambre grâce à une seconde carte d’accès. Un plateau de fruits est offert sur la table, que je dévore illico : trois petites bananes, une grappe de longanes et une goyave verte. Il faut toujours emporter un canif pour éplucher dans ses bagages de soute.

Le dîner a lieu à l’hôtel, à 20 heures. Demain, nous partons à sept heures avec un petit-déjeuner à partir de six heures, pour une très longue journée de visites. Le dîner est bon mais trop copieux : salade de mangue, plats aux trois spécialités, poisson à la tomate, bœuf sauté aux légumes, curry de légumes, riz au jasmin, et dessert de riz gluant bourratif. Le pétrole fête aujourd’hui ses 80 ans et offre l’apéritif à tout le monde, c’est une gentille attention. Le restaurant a préparé un gâteau avec une unique bougie, une génoise fourré d’une crème en conserve de couleur rose, au goût américain. Tous les réglages des éclairages et de l’alarme se font sur un tableau de bord posé sur la table de nuit. Mais qui enlève la clé de la chambre en sortant remet tous les réglages zéro, et il faut à nouveau rentrer l’heure qu’il est et l’heure de l’alarme pour le réveil.

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Vol vers le Cambodge

Nous quittons le Vietnam nord, centre et sud pour nous rendre au Cambodge, pays voisin mais de civilisation différente. À l’aéroport, les queues sont multiples. Il faut enregistrer les bagages, contrôler les passeports et le visa, passer la sécurité des sacs et des chaussures, avant d’être autorisé à accéder à l’avion. Le médecin se fait arrêter et fouiller à cause d’un blaireau qu’il a dans son sac, un truc avec plein de poils partout, MAIS un manche métallique qui se révèle à la radiographie. Quelle idée d’emporter un blaireau plutôt qu’une mousse à raser ! Les contrôleurs n’avaient jamais vu ça. Moi non plus : il trimbale toute sa trousse de toilette en cabine plutôt que de la laisser dans la valise. C’est une paranoïa d’hygiène bizarre. Certaines valises sont contrôlées spécialement, et une liste de noms défile sur un écran : il ne faut pas la rater, sinon on se retrouve sans bagages à l’arrivée.

Dans les couloirs vers les avions, je réussis à changer mes dongs restant contre des dollars américains avant que la porte d’embarquement ne change, passant de 27 à 18 et nous obligeant à faire 200 m en arrière. Je n’aurai pas trouvé ce kiosque sinon.

La compagnie Cambodian Angkor Air est à l’heure et propose un Airbus A320. Nous débarquons au nouvel aéroport de Siem Reap, entièrement financé par les Chinois, y compris la surveillance de l’immigration avec une caméra pour le visage et un appareil de prise d’empreintes digitales. Ce double contrôle n’est pas pour tout le monde, par exemple pas pour moi, je ne sais pourquoi. Certaines personnes du groupe passent la totale, moi seulement avec mon passeport. Dans l’avion, trois Chypriotes, des Allemands, des Américains.

Dans le bus, pour les visites à venir, Tom nous conseille de lire sur le site d’Angkor, patrimoine mondial de l’humanité selon l’Unesco, le livre de Claude Jacques, Angkor cité khmère. Ce livre est pour lui la Bible sur le sujet.

Nous nous rendons jusqu’au restaurant Stoeng Trorcheak dans le district de Bakong, où nous déjeunons fort bien sous un toit de palmes brassé par des ventilateurs. Nous sont proposés des nems frits, une soupe aux patates douces avec lait de coco, du poisson aux oignons et tomates, du poulet citronnelle à peine épicé à la thaï. Les boissons sont en dollars américains mais on peut les régler dans la monnaie locale, le riel. Les touristes du troisième âge aiment toujours changer à l’aéroport ou dès leur arrivée à l’hôtel plutôt que de payer en monnaie internationale ou par carte bancaire. Toutes les boissons sont à 4000 riels, soit un dollar.

La ville de Siem Reap est tout entière dédiée au tourisme et les prix sont à l’occidentale. Quant au luxe, il est hors de prix : 180 à 296 $ américain pour une bouteille de whisky Macallan, selon l’âge. Plus de 100 $ américain pour une bouteille de vin rouge australien ; le vin de Bordeaux et plutôt dans les 450 $, un prix pour les Chinois de l’élite.

Il est tard dans l’après-midi quand nous sortons du restaurant et nous ne pouvons visiter aucun site sans aller tout d’abord acheter le passe nominatif avec photo, qui coûte à chacun 62 $ pour 31 sites. Bonne surprise : il est compris dans le prix du voyage que nous avons déjà payé.

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