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Michael R.D. Foot, Des Anglais dans la Résistance

Le credo véhiculé par les gaullistes et par les communistes était que « la » Résistance (à majuscule) était purement française, les « alliés » n’étant qu’accessoires. La vérité des historiens est différente et bien plus nuancée. Michael Foot, auquel on ajoute R.D. pour le différencier d’un politicien, est un historien universitaire de Manchester, ancien officier SAS (Special Air Service) durant la Seconde guerre mondiale. Il a été mandaté au début des années 1960 par le gouvernement anglais pour faire le point des succès et des échecs de l’entreprise de formation et d’armement des groupes clandestins en France, afin d’en tirer des leçons.

Il ne s’agit pas de froisser de Gaulle (encore au pouvoir ces années-là), mais de rendre objectifs des faits complexes, et embrouillés à dessein de propagande. Le livre n’a pas été autorisé à paraître en France par les Anglais du Foreign Office (un éditeur français voulait en acheter les droits de traduction). Il ne le sera qu’en 2008, les passions s’étant apaisée et l’histoire neutre devenant possible.

C’est dire combien « la vérité » importe peu aux politiciens et à leurs partisans. Trump, mettant ses gros pieds dans le plat médiatique avec sa notion de post-vérité, n’a fait qu’actualiser le mensonge pour l’action – cet autre nom de l’idéologie que Nietzsche, Marx et Freud ont théorisée pour notre monde contemporain…

Ce livre épais et érudit est écrit « à l’anglaise », dans ce mélange de citations classiques et de fluidité de conversation ; il se lit avec délices. Il fait le point de façon précise sur ce foisonnement de groupes, groupuscules et d’initiatives venues de Londres comme de France occupée. Il n’occulte en rien les réticences des militaires de carrière, tant anglais que français, envers le travail clandestin considéré comme mineur et ignoble. Il dit le chaos des premières années entre improvisations, querelles d’ego et rivalités hiérarchiques. Il montre les insuffisances de sécurité des Français – criantes ! – l’anarchie initiale des mouvements, la politisation moscovite côté communiste et progressive côté gaulliste, l’échec de Jean Moulin malgré la symbolique.

Ce livre de 800 pages comprend plus de 200 pages d’appendices sur les sources, les noms, les réseaux, les messages BBC, la chaîne de commandement ; il est flanqué de 46 pages de notes dans l’édition française et d’un index de 18 pages. Plus quelques photos en noir et blanc. C’est dire s’il est documenté, étayé et précis. Il est une somme – provisoire car la recherche historique avance comme toute recherche scientifique.

Une première partie décrit les structures du mouvement clandestin ; une seconde fait le récit de ce qui fut réalisé.

La naissance du Special Operations Executive le 16 juillet 1940 est due à la défaite de la France, il n’existait pas avant. Il sera supprimé juste après la guerre, le 30 juin 1946, sa fonction remplie. Il s’occupait de désinformation de l’ennemi, de sabotages, de renseignement – mais surtout d’entretenir le moral combattant de Français abattus par une défaite imprévue et écrasante, et anesthésiés un temps par le conservatisme repentant du vieux maréchal de Verdun. Tout nous est dit sur le recrutement (disparate), la formation (trop rapide) et les communications (handicapées par une technologie lourde et archaïque).

Le récit montre les tâtonnements des années 1940 et 1941, le développement 1942 et la série de fautes 1943-44, avant les succès de juin à septembre 1944 lors des deux débarquements. Les résistants, formés et armés par les Anglais, mais bien Français sur le terrain et voulant en découdre, ont ralenti la progression des divisions vers les différents fronts et ont permis l’ancrage du débarquement de Normandie, malgré des représailles cruelles d’une armée aux abois (Vercors, Tulle, Oradour…).

Complémentaires aux bombardements, mais bien plus précis, les sabotages réussissaient à l’économie ce que la débauche d’aviation et de bombes ne parvenaient pas toujours à réaliser. Mieux : le moral des Occupants a été sévèrement atteint, ce qui n’était pas explicitement prévu : « Le résultat final de ses actions en France (et de celles d’autres acteurs de la guerre souterraine) fut bien de briser la combativité des Allemands dans ce pays. L’influence du SOE à cet égard a été inestimable, au double sens du mot, c’est-à-dire à la fois très forte et impossible à quantifier » p.583. Maitland « Jumbo » Wilson, « l’autre commandant suprême allié qui a opéré en France », « a estimé, sans que cela ait valeur officielle, que la présence de ces forces a abaissé de soixante pour cent l’efficacité au combat de la Wehrmacht dans le sud de la France au moment des opérations de débarquement en Provence » p.588.

Malgré les rodomontades des partisans communistes et des tard-venus « naphtalinés » de la mi-1944, « tout historien attaché à la vérité doit reconnaître que l’influence du SOE sur la résistance française a été importante, parfois même cruciale. C’est grâce à lui que parvinrent à destination des milliers de tonnes d’armes et d’explosifs envoyés pour aider les réseaux. Sans ces livraisons, elle n’aurait pas accompli le dixième de ce qu’elle a accompli » p.92. Chacun a fait sa part, gaullistes, communistes et Américains, mais le SOE anglais fut le plus précoce et le plus constant dans l’aide apportée aux résistants de France.

« En 1941, la section F n’avait envoyé sur le terrain que 24 agents opérationnels ; en mai 1944, elle faisait tourner plus de 40 réseaux, dont la plupart comprenaient plusieurs agents entraînés en Grande-Bretagne » p.496. C’est bien de le rappeler, et mieux de le montrer de façon étayée, en historien plus qu’en histrion. Ce gros livre est un livre de faits, utile à ceux qui veulent savoir, mais plus utile encore à ceux qui veulent comprendre les leçons de l’histoire.

Michael R.D. Foot, Des Anglais dans la Résistance 1940-1944 (SOE in France), 1966, préface et notes de J.L. Crémieux-Brilhac 2012, Tallandier collection Texto, 799 pages, €12.50, e-book format Kindle €4.99

La résistance au nazisme sur ce blog :

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Où partir pendant la guerre du Golfe ?

Du 23 février au 9 mars 1991, j’effectue un raid en kayak de mer « pour observer les baleines grises » en Baja California au Mexique, avec l’agence “ Grand nord / Grand large ”.

carte Basse Californie

Il faut dire qu’il y a peu de possibilités de voyager à l’époque, la première guerre du Golfe est imminente pour faire reculer le dictateur irakien Saddam Hussein qui a envahi le Koweït. Tous les vols sont annulés, sauf les liaisons transatlantiques car les missiles Scud lancés d’Irak pleuvent sur l’Arabie Saoudite, Israël, Bahreïn, le Qatar et menacent la Turquie. Ce périple pour « voir les baleines » est donc un peu contraint et forcé : y serais-je allé si j’avais eu un autre choix ? Probablement pas, puisque j’irai au Népal les mois suivants, lorsque la guerre aura eu lieu, que Saddam Hussein aura été vaincu en quelques semaines et que les craintes d’attentats aériens auront diminué, notamment à Roissy. L’inquiétude était forte en ce temps-là chez les Américains comme chez les Français, du fait de l’importante communauté arabe en France. C’est dire si les contrôles étaient multipliés à Roissy même.

Ogre Saddam Hussein et Stephen 23août1990

Après une préparation aérienne de la coalition internationale de 34 pays, qui a commencé le 16 janvier, la mise en route des troupes terrestres n’a pas encore eu lieu mais la date de l’ultimatum à l’Irak expire cette nuit. Le commandant de bord du Boeing nous déclare au micro qu’il nous informera du déclenchement de l’offensive dès qu’il en aura connaissance. Rien ne se passera durant le vol. De fait, mais nous ne le saurons qu’au retour car nous étions avant l’Internet et les mobiles… les troupes terrestres américaines, saoudiennes et koweïtiennes foncent vers Koweït-City dès le 24 février. http://guerredugolfe.free.fr/fevrier.htm Environ 250 chars américains vont combattre les 200 chars soviétiques de la Garde républicaine, élite du régime qu’ils vaincront très vite, les Britanniques s’enfoncent vers Bassorah pour prendre les Irakiens à revers tandis que les Français se dirigent vers As-Salman pour prendre l’aéroport.

Explosion de joie patriotique au retour aux États-Unis, le 8 mars, la guerre terrestre s’est terminée en quelques jours, le 27 février Saddam Hussein s’est retiré du Koweït, a accepté sans conditions les résolutions de l’ONU et réclamé un cessez-le-feu immédiat. Nous n’avons rien suivi de cette guerre éclair médiatique.

cactus Basse Californie

Nous débarquons à Chicago en fin de soirée du 23 février et le fonctionnaire des douanes est méfiant. Bien que disposant d’un visa de 5 ans obtenu à Paris et d’un tampon d’entrée-sortie à Anchorage (Alaska) deux ans avant, il avise mon passeport sur lequel figure en plus d’un visa pour le Mexique un tampon marocain et un algérien ; c’est ce dernier qui l’intrigue. Conversation en anglais : « Pourquoi avez-vous été en Algérie ? – Pour faire du tourisme au Sahara. – Pourquoi aller au Sahara ? – C’est comme pour vous le Mexique, un lieu mythique et de vacances avec randonnée en chameau. » Peut-être mon accent en anglais, pas si marqué : « – Vous êtes sûr que vous êtes français ? Chantez-moi une chanson… » Je commence Au clair de la lune. Pas simple de me souvenir d’une chanson, il y a belle lurette que les Français ne chantent plus, n’apprenant même plus à l’école primaire, n’allant plus ni aux scouts, ni à la messe. Après quelques mesures : « Bon, ça va, passez ! ».

Parce que nous ne sommes pas seulement en transit pour le Mexique, nous prenons un vol intérieur aux États-Unis pour joindre San Diego, y passer la nuit pour partir la journée suivante. Nous louons un van pour sept, y entassons nos bagages – dont les quatre kayaks de mer démontés dans leurs gros sacs – et passons la frontière. Il serait plus sûr pour tout un tas de raisons (de mécanique, d’assurance, etc.), me dit-on, de louer aux États-Unis et pas au Mexique.

mer Basse Californie

Celui qui nous guide est un étudiant en médecine en cinquième année à Paris, dont je n’ai pas jugé utile de me souvenir du nom. Il était très centré sur lui-même et un brin autoritaire. Abordant la randonnée en kayak pour la première fois, je me suis dit (à tort) que mon carnet prendrait l’eau, et je n’ai pris aucune note. Seules les photos (à l’époque argentiques et avec un appareil étanche, donc en faible nombre) et la documentation de l’agence subsistent comme traces, hormis les souvenirs. Je reconstitue donc ce séjour de mémoire ; elle est faillible, mais des images gravées sur la rétine me restent parfois, isolées, je ne sais pourquoi. Ce ne sont en tout cas pas de « faux souvenirs ».

Nous débarquons à San Diego pour y découvrir une ville basse, très étendue, longeant la mer. Nous aurons une journée au retour pour visiter la ville.

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Mettez-vous au parfum

Un parfum est constitué de trois « notes » qui sont des senteurs particulières. Leur assemblage selon de savants dosages fait l’originalité d’un parfum. Le « piano » permet au nez de composer, tout comme un musicien avec ses notes.

Grasse usine Fragonard piano du nez

La plus volatile – mais aussi la première que l’on sent – est la note de tête ; composant près de 30% du parfum, elle disparaît rapidement. Légères, gaies, fraîches, on trouve des agrumes (bergamote, raison, citron ou citron vert, orange, pamplemousse), des conifères (pin, sapin, cyprès), certaines herbes aromatiques (basilic, laurier, romarin, menthe, coriandre) ou certaines fleurs (lavande, néroli – ou fleur d’oranger).

La signature d’un parfum est la note de cœur – à 50% de la dose, c’est ce qui rend le parfum boisé, fruité, ambré, floral et autres ; elle subsiste jusqu’à quatre heures de suite. Épicée (poivre noir, cardamome, cannelle, clou de girofle, muscade), boisée (sapin, genévrier, bois de rose) ou fleurie (camomille, jasmin, iris, néroli, rose, ylang-ylang, géranium), la fragrance constitue l’âme du parfum.

Le complément qui renforce et fixe la note de cœur est la note de fond pour 20% ; elle peut subsister plusieurs heures sur la peau et plusieurs mois sur un vêtement – voire plusieurs années, s’il est enfermé. Cette note est surtout boisée (cèdre, cyprès, bois de santal, pin) ; on utilise aussi des racines (iris, gingembre, vétiver), des herbes (patchouli), ou encore la vanille, le miel, l’ambre ou le musc.

Grasse usine Fragonard assembler un parfum

Ce sont les notes de fond qui commence un parfum ; le nez incorpore ensuite les notes de cœur puis les notes de tête. Le total des huiles essentielles n’entrent que pour 15 à 30% dans un litre de « parfum » (le reste est de l’alcool ou de l’huile et de l’eau distillée), de 8 à 20% pour une « eau de parfum », de 6 à 12% pour une « eau de toilette » et sous les 8% pour une « eau fraîche ». Le support du parfum peut être une huile végétale pour mieux tenir sur la peau (jojoba, amande douce, pépins de raisin), un alcool neutre pour se diffuser plus vite (vodka), ou de la cire d’abeille (ou cire de soja, ou beurre végétal) pour les baumes ou sticks.

Grasse usine Fragonard distillation

Le Comité français du parfum a classé les créations de parfums en sept familles :

  1. Hespéridés : zestes d’agrumes (orange, bergamote…), floral (chypré), épicé, boisé, aromatique.
  2. Floraux : (rose, tubéreuse…), en une seule fleur, lavande, bouquet floral, fleuri vert, aldéhydé, boisé, fruité.
  3. Fougères (rien à voir avec ces plantes), associent notes boisées et lavandées : fougère, fougère ambré doux, fleuri ambré, épicé, aromatique.
  4. Chyprés (selon le parfum « Chypre » créé par François Coty en 1917), odeurs de mousse de chêne accompagnées de notes fleuries et fruitées : chypré, chypré fleuri, fleuri aldéhydé, fruité, vert, aromatique, cuir.
  5. Boisés, plutôt destinés aux parfums homme : santal ou cèdre, patchouli, vétiver : boisé, boisé conifère hespéridé, aromatique, épicé, épicé cuir, ambré.
  6. Ambrés ou orientaux : fragrances chaudes et poudrées, parfois aux accents vanille : ambré fleuri boisé, fleuri épicé, doux, hespéridé, semi-ambré fleuri.
  7. Cuirs : davantage masculins, évoquent les odeurs de tabac, de fumée ou de peau tannée : cuir, cuir fleuri, cuir tabac.

Grasse usine Fragonard eaux de toilette

La visite de la boutique Fragonard à Grasse permet de voir et de humer la variété des déclinaisons cosmétiques et parfumées. Les Japonais sont ravis ; les Français en visite aussi. Un test permet de savoir quel parfum vous convient le mieux, des échantillons gratuits de les tester à la maison et de les faire goûter à d’autres, un site internet de commander en ligne. La Fleur de l’année est l’iris. De beaux cadeaux en perspective !

Catalogue et commande par Internet : www.fragonard.com (je n’ai aucune commission sur les ventes)

Grasse usine Fragonard boutique

  • L’usine historique : 20, bd Fragonard, 06130 Grasse, tél 04 93 36 44 65
  • Ouverte tous les jours de septembre à juin : 9h-18h00 (fermé de 12h30 à 14h de mi-novembre à mi-décembre), en juillet et août : 9h-19h00. Vente de produits à prix de fabrique.
  • Visites guidées gratuites toute l’année.
  • Groupes : contacter par téléphone du lundi au vendredi au 04 93 36 44 66, ou par courriel : tourisme@fragonard.com
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Noter ou évaluer ?

La notation va de 0 à 20 et se décline, chez les plus maniaques, jusqu’aux quarts de point. L’évaluation est une appréciation globale qui va de très insuffisant à très satisfaisant, avec des intermédiaires ; elle est parfois traduite de A à E, selon le système américain – mais comme il n’y a pas plus conservateur réactionnaire qu’un prof (surtout « de gauche » – je l’ai vécu…), le E devient vite de 0 à 5… jusqu’au A qui va de 16 à 20 !

La notation donne bonne conscience à la profitude, en faisant croire qu’il s’agit d’une évaluation quantifiable, donc « neutre » en termes de classes sociales, voire « scientifique ». Elle est utile quand le chiffrage est possible sans trop de subjectivité, par exemple dans les exercices de math ou dans les réponses à un QCM (sauf que les profs, surtout « de gauche », détestent les QCM car cela vient des États-Unis). Mais tout n’est pas chiffrable : les rédactions et autres dissertations comme les conversations en langues sont évaluées « au pif », selon la classe et selon les autres notes (il serait très mal vu qu’aucune note ne dépasse 10/20 alors que, parfois, cela le mériterait). Les notes au Bac sont chaque années « réévaluées » sur ordre du Ministère, pour obéir au mantra démago-politique de « 80% d’une classe d’âge au Bac ». D’ailleurs, dès l’Hypokhâgne ou la Sup,fini de rire ! Les Terminales math ou philo qui avaient couramment des 16 et des 18 voient leurs premières notes rarement dépasser 8 : c’est qu’il s’agit, cette fois, de compétition pour les concours des écoles d’ingénieur, de Normale Sup ou HEC deux ans plus tard !

Mais ce qui peut se justifier à 18 ans n’est pas admissible jusqu’à 15 ans (âge de l’identité fragile). Une « évaluation » sur des critères moins fixistes et plus « humains » reste préférable. Ce sont pourtant les mêmes qui refusent la détection des enfants difficiles dès les petites classes – et qui militent pour le maintien de la notation arithmétique au collège ! Les contradictions profs ne sont pas à un virage idéologique près.

ado spleen

On connait les arguments des conservateurs, tels l’ancien ministre de l’Éducation nationale Luc Ferry dans Le Figaro : « c’est la vieille rengaine soixante-huitarde chère à la deuxième gauche selon laquelle les notes seraient le reflet de la société de compétition capitaliste ». C’était vrai dès 1969, je l’ai vécu. A cette époque post-68, les élèves refusaient la notation « flic » de zéro à vingt au profit des flous A à E, moins humiliants. A l’époque, des « tribunaux du peuple » naissaient spontanément dans les cours de lycée pour juger les profs coincés, autoritaires et hiérarchiques. A l’époque, le chahut au bahut était de règle dès qu’un adulte se mêlait de dicter ce qu’il fallait faire ou – pire ! – penser. Mais la doxa socialiste des syndicalistes FSU a eu beau jeu de faire rentrer dans le rang tous ces petit-bourgeois… dès que la gauche fut au pouvoir en 1981.

L’idéologie, tant de droite que de gauche, n’a que faire de la réalité : la France décroche dans les évaluations égales des élèves dans tous les pays européens aux mêmes niveaux et au même moment – mais la profitude ne se préoccupe que de ses petites habitudes, pas de l’élève. Bien éduquer, ce n’est ni multiplier les notes, ni les supprimer ; c’est les remplacer là où elles ne se justifient pas et découragent par leur arbitraire – et les laisser là où elles sont utiles et où les connaissances peuvent être chiffrées sur une échelle.

Toute la polémique idéologique des « gauchistes » contre « autoritaires » se réduit au fond à la différence qu’il y a entre « connaissances » et « compétences ».

  • Les connaissances doivent être apprises et retenues – elles sont évaluables par QCM où la note chiffrée se justifie : on sait, ou on ne sait pas.
  • Les compétences sont des mises en œuvre de connaissances organisées qui font appel à autre chose qu’au seul savoir tout court ; elles mobilisent le savoir-faire, les capacités et le comportement ; elles sont l’intelligence vive appliquée au savoir mort – elles ne peuvent être évaluées que par niveaux d’acquisition : compétence maîtrisée, partiellement maîtrisée, à revoir, avec les conseils nécessaires pour « élever » plutôt que sanctionner.

La notation chiffrée aux 80 grades, quart de point par quart de point entre 0 et 20, est non seulement ridicule, mais largement subjective. Elle sert de parapluie pseudo-scientifique aux inaptes à transmettre la connaissance vivante. Telle cette prof de philo en Terminale scientifique (je l’ai vécu il y a quelques années) qui, incapable de faire passer cette compétence en herbe qu’est la curiosité pour toutes choses et le regard philosophique, assommait ses élèves déjà chargés d’exercices de math et de physique pour les coefficients élevés du Bac, de dizaines de pages de commentaires sur ce savoir livresque qu’ils devaient absolument réviser en philo.

Avant les événements de mai, le colloque d’Amiens tenu en mars 1968 et présidé par Alain Peyrefitte, ministre du général De Gaulle, dénonçait déjà « les excès de l’individualisme qui doivent être supprimés en renonçant au principe du classement des élèves, en développant les travaux de groupe, en essayant de substituer à la note traditionnelle une appréciation qualitative et une indication de niveau ( lettres A,B,C,D,E ) ». Évidemment, venant d’un gouvernement « de droite » – voire « fasciste » pour la gauche jacobine mitterrandienne de l’époque – ce rapport est resté lettre morte.

Or l’ancienne compétition pour « être le premier de la classe » en société hiérarchique n’a plus lieu d’être dans une société en réseau appelée au travail en équipe.

C’est la misère de l’ENAtionale (qui se prend pour l’élite de la crème fonctionnaire) de forcer l’élitisme dans la masse infantile. En laissant pour compte 80% d’une classe d’âge, sans aucun diplôme (1 jeune sur 5 selon l’INSEE) ou avec un Bac dévalué.

Misère éducative que l’on constate à l’envi lorsque l’on devient formateur pour adultes : tant d’immaturité, tant de compétences laissées en friches, tant de mauvaise habitude d’apprendre par rabâchage scolaire. Tant de savoir théorique et tant d’incapacité à l’utiliser en pratique, tant de connaissances livresques et tant d’incompétence en relations humaines…

Les élèves sortant de six années secondaires :

  • ne savent pas s’exprimer devant les autres,
  • ne savent pas faire un plan,
  • ne savent pas chercher l’information fiable,
  • ne savent pas parler anglais (ou autre première langue)
  • ne savent pas compter leurs dépenses par rapport à leurs revenus
  • ne savent pas mettre des priorités,
  • ne savent pas organiser leur travail,
  • ne savent pas travailler avec les autres ni expliquer clairement,
  • ne savent pas écrire sans dix fautes par phrase,
  • ne savent pas se comporter en situation civique, sociale ou professionnelle.

Imaginez un banquier qui vous reçoit en débardeur, short et tong ? Un « BTS banque » (qui n’a jamais quitté le giron irresponsable de l’Éducation nationale) ne voit pas a priori où est le problème, il juge que c’est au client de s’adapter, pas à lui. On ne lui a jamais fait prendre conscience qu’une fonction oblige et que le respect des autres exige qu’on soit net dans son vêtement, clair dans son expression et adéquat à sa fonction sociale.

Un système éducatif efficace, ce n’est ni le gavage des oies ni l’allègement des programmes, mais des enseignants capables et des enseignements par objectifs et compétences : non des flics mais des tuteurs, non des sanctions mais des encouragements. Est-ce vraiment la notation de 0 à 20 qui font les « bons » et les « mauvais » élèves ? Je ne le crois pas : ce sont plutôt les notants qu’il faut noter… Bien plus que l’inspection en moyenne tous les 5 à 10 ans au collège !

Notes a l ecole

L’usage aujourd’hui des textos échangés en cours, la notation des profs par net interposé, ne sont que manifestations bénignes de l’éternelle rébellion adolescente. Pourquoi les notants ne seraient-ils pas notés ? Cela se pratique couramment en Grandes écoles. Pourquoi les lycées échapperaient-ils à cette pratique de bon sens, puisque les élèves y sont déjà mûrs, voire majeurs ? L’enseignement serait-il considéré comme une bastille imprenable de l’emploi protégé ? Comme un fonctionnariat intouchable devant échapper à toute évaluation ? Dans le même temps que les tests européens PISA pointent la dégradation des inégalités éducatives dans le système français ?

On dira : évaluation oui, mais pas comme ça. Alors comment ? Cela ne fait-il pas 30 ans que les syndicats en refusent toute forme ? Si l’administration démissionne de sa fonction d’évaluer l’enseignement, pourquoi les « usagers » (comme on dit dans les services publics) ne prendraient-ils pas eux-mêmes la question en main ? Ils font entendre leur voix de façon brouillonne et provocatrice – mais c’est ce qui arrive quand nulle règle démocratique n’est admise. Or tout citoyen a le droit de contrôler ses mandants et les fonctionnaires de l’État : c’est inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, en Préambule de la Constitution de 1958 : « La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration. »

A bloquer dialogue et évaluation, on encourage anarchie et révolution – du pur Louis XVI. Ne serait-ce pas plutôt moderne (voire « de gauche » si cette appréciation n’avait pas été si dévaluée par la génération bobo), cette façon d’échanger les expériences ? Tu m’apprends, je t’apprends ; tu me notes, je te note ; si t’es bon, on est bon. L’évaluation encouragement n’est-elle pas préférable à la note sanction ? N’est-ce pas le meilleur apprentissage à la démocratie « participative » (cette autre tarte à la crème « de gauche » toujours vantée en discours et jamais mise en actes) ? Au fond, meilleur tu es, meilleurs nous serons tous. Voilà qui est sain, non ? Tu m’élèves, je t’élève.

Les profs arc boutés sur leurs privilèges de noter sans être notés se croiraient-ils d’une essence supérieure ?

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Mes 12 notes favorites de la gamme 2013

Ces notes sont parues sur le blog tout au long de l’année qui s’est achevée hier. Il y en a bien d’autres… mais celles-ci forment un panel des différentes facettes d’Argoul.com.

Vous trouverez de la philo, appliquée au bien vivre aujourd’hui, dans la société que nous connaissons ; des critiques économiques et politiques ; quelques thèmes géopolitiques car il faut aller voir ailleurs comment le monde s’agence, en-dehors de notre nombril ; des lectures littéraires marquantes – et des voyages, à chaque fois une aventure, une découverte emplie de curiosité pour l’autre.

Douze notes sur 365, c’est peu, mais vous pourrez piocher ici ou là selon les catégories rappelées dans la colonne de droite du blog. Vous pouvez aussi taper n’importe quel mot-clé dans la case ‘recherche’. Bonne lecture… pour bonne réflexion !

  1. Albert Camus extrémiste de la mesure (L’homme révolté)
  2. Tartuffe ou l’esprit français
  3. Maître et esclave chez Nietzsche
  4. Évasion fiscale et secret bancaire
  5. Pourquoi voter Marine Le Pen serait une aventure ?
  6. Pour l’Europe
  7. Libertés en Chine
  8. La charia a bon dos
  9. Ian McEwan, Expiation
  10. Yasunari Kawabata, Pays de neige
  11. Sein
  12. Ma vie sous les tropiques (par Hiata de Tahiti)
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Yasunari Kawabata, Les servantes d’auberge

Yasunari Kawabata les servantes d auberge

Il y a dans ce recueil trois nouvelles et un scénario de film. Ce sont des œuvres du début, assez peu séduisantes aujourd’hui, sauf pour les spécialistes.

Le scénario d’Une page folle, par exemple, n’est pas lisible : autant voir le film (muet) réalisé par Tenosuke et présenté une fois à Beaubourg en 1967. On peut aussi le considérer comme une suite de twits (qui n’existaient évidemment pas à l’époque), mais qui ne sont que l’amplification de la séquence cinéma : « La nuit. Le toit d’un hôpital psychiatrique », « L’enfant répond. Il a l’air de s’ennuyer », et ainsi de suite.

Cette « expérience » d’écriture se voit, mais atténuée, dans les nouvelles. Des micro-scènes sont mises bout à bout pour former un vague récit sans histoire. Les servantes d’auberge sont ainsi décrites par Kawabata, qui passait du temps dans ce genre d’établissement thermal de la montagne. Il les observe, les écoute, et transcrit. C’est populaire mais automatique ; ni reportage, ni littérature, quelque chose comme une suite de notes pour étude. C’était original à l’époque, mais passe très mal les années. Ce qui reste est l’œuvre aboutie, qu’a-t-on à faire des gammes d’un artiste ?

Reste que les fantasmes de l’écrivain se révèlent à cru : fascination pour la femme, peur d’elle et de son corps, préférence pour la jeunesse immobile (endormie ou cadavre), tentations homosexuelles, un certain sadisme maniaque.

Illusions de cristal dit l’impossibilité d’avoir à la fois la connaissance scientifique et l’amour d’un être ; le mari n’apprécie sa femme que reflétée dans le miroir ; celle-ci est attirée par une jeunette qui vient faire saillir sa chienne.

Les servantes d’auberge décalent le regard puisqu’il n’y a dans cette nouvelle aucun personnage principal, pas même celui qui observe ; « on » s’offre selon les circonstances, pour diverses raisons ; ce qui compte est l’offre des corps jeunes dans la montagne.

Le pourvoyeur de cadavre ne se marie avec la fille qu’il admire dans le bus qu’à l’article de sa mort ; il paye l’enterrement de cette solitaire en vendant le cadavre à la morgue, n’en conservant qu’une image, la photo d’elle nue sur la table de dissection…

Toujours le regard, voyeurisme de l’écrivain, angoisse de l’acte. Il faut s’aimer pour se lancer; ce qui domine chez Kawabata est la peur de l’autre, la crainte du corps, l’angoisse du sentiment.

Yasunari Kawabata, Les servantes d’auberge (1926-1931), Livre de poche biblio 1993, 189 pages, €5.32

Tous les romans de Kawabata (prix Nobel 1968) chroniqués sur ce blog.

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Le collège dans l’étouffoir administratif

Mara Goyet est prof d’histoire-géo (« et instruction civique ») dans un collège du 15ème arrondissement parisien. Elle a enseigné des années en banlieue « difficile » et a tiré de son expérience trois livres : Collèges de France (2003, Folio), Tombeau pour le collège (2008) et Formules enrichies (2010). C’est dire si elle aime son métier et sait prendre du recul. Dans un article de la revue Le Débat de janvier-février 2012, elle donne son dernier constat : Collège, on étouffe. Cela me fait réagir et le texte qui suit, partant de son article, va être polémique. Exprès : ce n’est pas avec de l’eau de rose qu’on soigne le cancer !

Mara Goyet publie une série de « fiches », de Burnout à Transmission, dans le désordre non alphabétique propre au collège. « La personne s’évalue négativement, ne s’attribue aucune capacité à faire évoluer la situation. Ce composant représente les effets démotivants d’une situation difficile, répétitive, conduisant à l’échec malgré les efforts » : tiré d’un test d’entreprise, voilà qui s’applique parfaitement au métier d’enseignant ! Au bout de 15 ans de sixièmes, comment encore « blairer les dieux grecs » ? Après quelques années de ZEP, comment apprécier en quoi que ce soit la collectivité éducative aux classes « peuplées d’élèves cyniques et retors dans un collège miné par l’indifférence, l’inertie et les petites concurrences » ?

La cause en est moins la société – qui change –, ou Internet – qui dévalue ce cours magistral traditionnel où un adulte expert « délivre » un savoir ignoré du haut de sa chaire dans le « respect » des jeunes âmes avides de savoir. La cause en est l’étouffoir administratif – où le politiquement correct, le syndicalement corporatiste, le Principe érigé en immobilisme, se liguent pour surtout ne rien changer. « J’avais le sentiment (juste, je crois) que tout le monde s’en fichait, hiérarchie, politiques, et que nous étions abandonnés dans ce combat. Abandonnés, mais peinards. » Juste obéir, sans réfléchir, sans faire de vagues. Le ministère fabrique à la chaîne peut-être du crétin, en tout cas des enfeignants.

« Le poids du ministère, de la direction, des formulaires, des décisions politiques. Un poids insupportable qui nous empêche de sauver ce qui peut être sauvé ».

« Le collège est devenu une sorte de sas explosif et hétéroclite, un patio triste dans lequel on attend d’avoir l’âge d’entrer au lycée, de choisir une autre voie, de s’égailler dans la nature, de dealer à plein temps. » J’aime le « dealer à plein temps »… si réaliste, loin des bobos technos du ministère.

Il faut dire que le collège rameute tout son lot d’adultes mal orientés, réfugiés dans les bras de l’État, souvent infantiles et irresponsables. « Un des surveillants passe son temps à nous pincer les tétons. Mais il ne le fait pas aux filles… Du coup, on les lui pince aussi. Mais ça fait trop mal, j’vous jure ! – me disent des élèves » de troisième. On croit rêver. L’indignation du réel – « bien que la moitié des clips qu’ils regardent à la télé soient remplis d’acrobaties sado-maso avec menottes et piercing ». Ce n’est pas de la pédophilie, plutôt du voyeurisme, de la provocation peut-être. « C’est que, plongés dans un délire collectif, assommés de discours psychorigides ou permissifs, nous en sommes tous arrivés à un tel degré de désarroi que je ne sais plus très bien comment réagir. Je ne suis même pas persuadée que les élèves soient vraiment choqués. » C’est vrai qu’ils sont excitants les jeunes garçons, dopés d’exhibitionnisme télé et d’hormones, surtout les 14 ou 15 ans à la chemise ouverte sur leur chaîne d’or, ou les tétons pointant sur les pectoraux mis en valeur par un tee-shirt moulant… « Leurs préoccupations (…) en troisième, elles sont majoritairement sexuelles ! » Mais un adulte chargé d’éducation ne pince pas les tétons des ados – même de 15 ans, âge légal du consentement sexuel. Cela ne se fait pas, c’est tout. « Un homme, ça s’empêche », disait le père de Camus contre l’infantilisme du désir réalisé tout de suite.

Dans cette ambiance foutraque, comment donner l’exemple ? Car la « transmission » du savoir commence par l’exemple. Qui aime ce qu’il fait – c’est-à-dire ce qu’il enseigne et les élèves qu’il veut « élever » – y arrive. Les « jeunes » sont toujours intéressés par un adulte bien dans sa peau qui leur parle de sa matière. Mais attention ! « Il ne s’agit pas d’être un beau prof qui roucoule ses humanités avec charme et tient ses classes par l’autorité de son savoir, loin, très loin des vulgarités ambiantes. Il s’agit d’être un bon prof. Il faut s’y résigner modestement : nous nous devons d’être utiles, pas décoratifs. » Or le ministère, les syndicats, les politiques, ont peur. « On a peur de ce que l’on en a fait et de ce qu’ils pourraient être. On ne sait plus très bien qu’en faire non plus. Nous faisons si souvent semblant… De les aider, des les écouter, de ne pas les écouter, de les orienter, de ne pas les comprendre, de ne pas les voir. »

Écouter qui ?… Probablement plus les syndicats que les élèves, les partis idéologiques que les parents – mais surtout pas les enfants ! « La bureaucratisation du métier accompagne le délabrement de la situation. Sans doute pour la dissimuler. Il faut un formulaire pour changer de salle, un rapport sur la feuille ad hoc quand on sort un élève de votre cours, une fiche pour déplacer une heure de cours (et un délai préalable), un certificat médical si vous manquez une demi-heure (…) il faut émarger aux réunions Sisyphe, recevoir les fiches navettes, les rendre, les récupérer, les rendre, les recevoir, entrer les notes pour les bulletins de mi-trimestre, valider des trucs pour le brevet, valider, valider (…) subir les remarques de la direction parce que vous n’êtes pas bon administrateur (prof, on s’en fout), apporter en suppliant à genoux la fiche projet (dont vous ignoriez l’existence mais qu’au bout d’une semaine vous avez fini par trouver), puis attendre en tremblant un éventuel refus arbitraire parce qu’il ne faudrait pas oublier que la hiérarchie c’est la hiérarchie. » Tactique du parapluie : c’est pas moi c’est l’autre, « le » ministère, la prescription, l’opinion. Irresponsabilité totale.

Photo : vu sur un collège parisien en 2011…

Casser le mammouth ! Il n’y a que cela d’utile si le collège veut évoluer. Virer un tiers des administratifs, ils sont redondants, pontifiants, inutiles. A l’ère du net, pourquoi tous ces papiers ? Beaucoup de choses peuvent se faire en ligne. Dès que vous créez un service, naissent immédiatement des règlements, des contrôles, de la paperasserie : le service justifie ainsi son existence. Supprimez purement et simplement ce soi-disant « service » et vous aurez de l’air. C’est ce qu’a compris le mammouth IBM dans les années 1970, le mammouth soviétique effondré sous son propre poids de je-m’en-foutisme en 1991… et le mammouth suédois où les fonctionnaires ne sont désormais plus nommés à vie mais par contrat de cinq ans.

« Je n’avais jamais ressenti à ce point cette violence qui nous vient d’en haut : l’indifférence, la bureaucratie, la technocratie, les réformes, les directives, les choix absurdes, la volonté de masquer. » A droite comme à gauche… Mais qu’a donc fait Jospin sur l’école ?

Décentralisez, donnez de l’autonomie, créez un collectif d’établissement avec une hiérarchie légère. Jugez au résultat. L’anarchie du collège est peut-être un peu de la faute des élèves, parfois celle des profs démissionnaires, mais surtout celle du « système ».

Il en est resté à cette mentalité IIIe République d’usine militaire à la prussienne, lorsque Messieurs les éduqués daignaient se pencher sur les ignares à discipliner et à gaver de connaissances qu’étaient les petits paysans mal dégrossis par le primaire. Sortez de vos fromages, fonctionnaires ! Inspectez autre choses que les travaux finis, inspecteurs ! Peut-être y aura-t-il alors en France un peu moins d’enfeignants et un peu plus de réussite scolaire…

Revue Le Débat, n°168, janvier-février 2012, Gallimard, 192 pages, €17.10, comprenant l’article de Mara Goyet (12 pages) et deux ensembles d’articles sur les spécificités allemandes en « modèle » (58 pages) et un point très instructif sur les révolutions arabes (63 pages).

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Je veux devenir moine zen !

Il avait huit ans, le petit garçon, lorsqu’il a déclaré cela à son père. Qui est tombé des nues ce dimanche matin là, au début du printemps. Être moine zen, c’est renoncer à la vie normale, préférer la méditation, dépasser la dualité, s’anéantir en nirvana à terme dans le grand tout, en aidant les autres avant. En bref, la voie de l’ascétisme : pas de femme, pas de désirs, une existence frugale.

Le gamin avait pris l’habitude d’accompagner son père aux séances de zazen, cette méditation en tailleur sur un thème défini par l’abbesse du temple, avant le déjeuner communautaire. Il était turbulent et sa mère accusait le père de ne pas s’en occuper assez. L’enfant jouait, imitait les adultes, ne pouvait pas tenir longtemps la position. Qu’importe : il aimait ça et, avec les années, s’est accoutumé. A douze ans, il méditait une heure ou deux en tailleur comme un grand.

Et il n’avait aucunement changé d’avis : « Je veux devenir moine zen ! ». Il a douté à la puberté, en même temps qu’il ouvrait son col d’uniforme, sortait des magazines pornos de son cartable et cassait le talon de ses chaussures de sport pour les porter comme des mules. Classique rébellion adolescente. Il est même devenu chef de bande pour tabasser les élèves du collège voisin. Ses parents envisagent de le changer de collège et en parlent à l’abbesse. Celle-ci a de l’intuition et même les animaux viennent en confiance auprès d’elle.

Le jeune garçon n’est pas sûr de sa vocation parce qu’il sent que ses parents ne le croient pas capable de s’y faire. Mais l’abbesse croit en lui et c’est ce qui le décide. Rien de tel qu’une personne extérieure aux parents pour orienter la jeune pousse et lui servir le temps qu’il faut de tuteur. Ryôta décide lui-même de confirmer sa décision d’enfant et devenir moine. A quatorze ans, la tonsure. Elle le distingue des autres garçons au collège, mais ne font pas de lui un paria. La voie noble n’est pas donnée à tout le monde mais n’est aucunement moquée au Japon.

De dernier de la classe dans le collège précédent, le garçon reconquiert des places. Il sait ce qu’il veut et, conscience apaisée par le but, s’intéresse au travail. L’abbesse lui sert de parent, allant même jusqu’à l’adopter en lui donnant son nom, comme c’est la coutume. Elle ne s’intéresse absolument pas à ses notes mais reste ferme sur l’objectif long terme : rien de tel pour que l’adolescent ne se sente pas contraint et qu’il  travaille de lui-même pour devenir ce qu’on attend de lui. Avis aux parents trop obsédés de notes régulières à court terme !

Le garçon deviendra moine parce qu’il l’a voulu, et peut-être parce que tel était son destin dans le grand mouvement du monde. Mais cela implique une série de ruptures douloureuses pour tout le monde. Ryôta doit changer de prénom pour devenir Ryôkai-san ; il doit changer de nom de famille pour être adopté par l’abbesse du temple qui en fera son successeur ; ses parents doivent renoncer à tout droit sur lui, y compris celui de lui parler durant trois ans. Quand on a seize ans, c’est dur. Peut-être moins pour le novice lui-même, qui croit en sa vocation, que pour son entourage : sa mère qui l’a mis au monde pour qui il est comme mort, son père qui a enclenché l’engrenage et se demande s’il a pris la bonne suite de décisions, sa sœur qui l’imitait en tout bien que le chamaillant, les voisins et parents qui ne comprennent pas le renoncement au monde.

L’attrait de ce petit roman contemporain est celui des contes. Écrit simple, il délivre des leçons comme des koans zen, ces textes à méditer pour comprendre le sens de l’existence. Regarder ce qui est à ses pieds est l’essence du zen, est-il calligraphié dans le temple. Le gamin est turbulent et vole des gâteaux chez les voisins ? « C’est parce qu’on leur interdit de faire ceci ou cela que les enfants se mettent à faire les quatre cents coups, dit l’abbesse. Je suppose qu’on lui fait manger des choses bonnes pour les lapins, du genre diététique, esthétique, écologique, et je ne sais quoi encore. C’est quand un enfant en pleine croissance ne peut pas manger chez lui ce qu’il aime qu’il va ailleurs et prend ce qui lui fait envie ». Se prendre par le bout du nez et regarder en bas, à ses pieds, au fond c’est ça le zen. Tout le reste est illusion : les liens, les craintes, les espoirs, les peut-être, les « et si »…

Un petit livre grave sous ses airs facétieux.

Kiyohiro Miura, Je veux devenir moine zen !, 1988, Picquier poche 2005, 143 pages, €5.70

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