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Les Bronzés de Patrice Leconte

Quand les bobos s’amusaient, dans les années 1970, tout tournait autour du sexe. Sea, sex and sun, chantait Gainsbourg, en générique du film. Chacun venait au Club Med, seul ou en couple, pour baiser – si possible avec d’autres. C’est ainsi que Bernard (Gérard Jugnot) retrouve sa femme Nathalie (Josiane Balasko), que tous deux sont amoureux et mariés depuis cinq ans, mais qu’ils s’ingénient à se trouver des partenaires pour faire la nique à l’autre. Seul Jean-Claude (Michel Blanc) ne conclut jamais, cherchant sans cesse des « ouvertures », tel Sisyphe célibataire poussant son éternel rocher. Popeye (Thierry Lhermitte) est le dieu du lieu, animateur musclé qui nique plusieurs fois par jour, trois tonnes cinq de minettes dans la saison…

Ces gens-là, petit-bourgeois du siècle, pseudo-libérés après 68, viennent en Côte d’Ivoire comme ils iraient à Trouville. Ils restent entre eux, au chaud dans leur bande, passant d’un sexe à l’autre sans jamais déroger. L’Afrique alentour n’est qu’un décor de cinéma et les employés noirs – pourtant luisants, élancés et musclés – ne leur font nulle envie. Lorsqu’ils vont au village de cases, où les sollicitent des gamins demi-nus, ce n’est que pour rapporter des colifichets vendus à prix d’or et fabriqués industriellement, pas pour connaître le pays ni rencontrer leurs habitants. La mode, une génération plus tard, est aux « croisières », les villages de cases ont passé – mais l’idée est la même : rester entre soi, « s’en mettre jusque-là », flirter comme des collégiens, baiser si l’on peut (encore) – Amour, Coquillages et Crustacés titrait la pièce de théâtre du Splendid d’où est tiré ce film.

Revu près de 40 ans plus tard, le film garde quelques scène d’anthologie (la pesée des minettes, les blagues aux seaux d’eau aux nouveaux arrivants, Jugnot sous les poings du masseur, l’adolescente qui « aime la bite » selon Popeye devant ses parents, Michel Blanc qui échoue toujours… dont la copine s’est séparée « d’un commun accord » 48h après l’avoir connu, tentant un suicide au laxatif) mais il fait beaucoup moins rire. C’est que les bobos ont vieilli, et mal. Eux qui ne pensaient qu’à s’envoyer en l’air ont eu le sexe triste, ce que Houellebecq a bien décrit dans Les particules élémentaires. Déçus, frustrés, ils se posent désormais en moralisateurs : les seins nus (érotiquement peints dans une animation du club sous l’œil animateur de Martin Lamotte), le string très mini (que porte en permanence Christian Clavier), l’ensemble jean blanc à veste ouverte sur torse nu (que porte élégamment Thierry Lhermitte avant de baiser Balasko) – tout cela est désormais interdit, voire haram ! Les arrêtés municipaux comme les « je signale » des réseaux sociaux sont là pour gendarmer – sans parler de la morale de quaker véhiculée par les puritains des USA dans leurs séries globalisées. Ceux qui ont trop joui ne peuvent plus ; ils défendent à leurs rejetons de jouir comme eux, par revanche sur le destin.

La jeunesse de l’époque, plus dénudée que saine, plus longiligne que bien bâtie, était irréductiblement infantile. Ya du soleil et des nanas, Darladirladada ! Dans cette colonie de vacances pour adultes immatures, Thierry Lhermitte et Christian Clavier (26 ans), Dominique Lavanant (34 ans), étaient dans leur splendeur d’âge tandis que Gérard Jugnot et Michel Blanc allaient mûrir leur jeu et prendre de la bouteille.

Il faut avoir passé quelques jours de sa vie dans un Club Med pour comprendre combien cette époque de baise communautaire préparait l’ère narcissique d’aujourd’hui. Les bourgeois voulaient avoir du sexe sans conséquences (c’était avant les années SIDA), dans un milieu propice où les vêtements sont de trop et où l’agencement des cases offre toute liberté, sous le regard compréhensif (et un brin admiratif) de toute la société. Mais tout en gardant leur quant à soi bien bourgeois : la fausse camaraderie est manifeste quand Michel Blanc demande leurs prénoms aux deux pétasses Chazel et Lavanant, qui se racontent leur réussite sociale sur la plage. Quant à la nature, elle se rappelle aux touristes par une raie qui pique Bobo, ne causant qu’un chagrin d’amour à Gigi. Rien que ces surnoms enfantins disent combien cette génération élevée sous l’autorité s’est retrouvée perdue quand la liberté lui fut offerte ; elle s’est bien vite réfugiée dans le moralement correct, la tutelle d’Etat socialiste et la domination de classe. Comme papa.

Car le sexe est loin de l’amour : Jugnot souffre que sa femme se fasse « passer dessus par tout le camp », Lhermitte souffre de baiser sans que jamais une fille ne s’intéresse à autre chose qu’à son engin et à ses muscles de béton, Blanc souffre de ne jamais pouvoir conclure parce qu’il n’est ni beau, ni adroit, ni drôle.

On se lasse très vite des petits jeux sexuels, aussi vite que le touche-pipi en maternelle. Tout sentiment vrai ne peut qu’être absent, toute culture abêtie, réduite aux rengaines autour de la piscine ou aux sketchs plus ou moins comiques des soirées avant la danse. Ces bobos incultes, vains, égoïstes et indifférents aux autres seront mieux incarnés encore dans Les bronzés font du ski et dans Le Père Noël est une ordure.

Toute une époque !

DVD Les Bronzés de Patrice Leconte, 1978, avec Josiane Balasko, Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, Christian Clavier, Thierry Lhermitte, Dominique Lavanant, StudioCanal 2008, 90 mn, blu-ray €15.00

Coffret Splendid 3 DVD : Les Bronzés / Les Bronzés font du ski / Le Père Noël est une ordure, StudioCanal 2004, €38.99

Le Père Noël est une ordure chroniqué sur ce blog

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Vide socialiste

Le monde a changé, pas le socialisme.

Idéologie dominante du siècle dernier, née au siècle encore avant en réaction à l’individualisme croissant dû à l’essor démocratique et industriel, le socialisme est désormais mort et Macron vient de l’enterrer. Il restera désormais comme une secte de gauche parmi d’autres, un parti-croupion analogue au parti radical, cet ex-faiseur de rois de la IIIe République.

J’ai connu cette génération socialiste qui a intronisé Mitterrand en 1981 – ex-ministre de l’Intérieur hostile à l’indépendance de l’Algérie puis ministre de la Justice donnant les pleins pouvoirs à l’armée – avant de crever sous Hollande, secrétaire de parti une bonne décennie à gérer les egos entre 1997 et 2008. Ceux qui ont poussé le machiavélien né camelot du Roy, présenté à Pétain avant de virer résistant, gaulliste puis ministre, étaient ces petit-bourgeois arrivistes des années 1980 qui avaient fait quelques études et avaient soif de participer aux décisions. Fils amers de ceux qui n’avaient pas su résister durant la guerre de 40, ils ont cru bon de porter les valises des terroristes FLN, futurs dictateurs soigneusement planqués jusqu’aux accords d’Evian – et toujours au pouvoir en Algérie. Comme la « résistance » allait bien pour les autres ! Comme la bonne conscience jouissait à s’éclater pour « les pauvres, les déshérités, les damnés du colonialisme… justement terminé » !

A ceux-là, leurs ados ont « fait » 68 contre la guerre et la consommation, avant de se réfugier dans la prébende d’Etat comme profs ou politiciens. Ce sont ces ados jamais vraiment grandis qui ont joué du synthétiseur hollandais contre l’agitation sarkozyste, croyant apaiser le pays par un train de réformettes que la revancharde Aubry a taclé via les députés qu’elle fit nommer. Car ce n’était « jamais assez à gauche, ma chère ! » comme Jospin – qui n’avait pas démérité – l’apprit à ses dépens en avril 2002. Le socialisme battu par Le Pen, quelle honte déjà ! Les « frondeurs » ont achevé l’ouvrage en faisant battre au premier tour de la présidentielle tous les socialistes – le frondeur Hamon comme le radical Mélenchon – à la fois par Le Pen et Fillon.

Car le ver était dans le fruit… Qu’a donc « le socialisme » à dire sur le monde actuel ?

De plus en plus globalisé, faisant la place à l’ancien « tiers » monde qui lui taille des croupières à marche forcée, emporté par le numérique, l’informatique, la robotique, les algorithmes et les nanomachines, le monde change à grande vitesse – et pas le socialisme. Le libéralisme au contraire – et c’est là sa vertu – sait s’adapter puisqu’il accepte par construction ce qui vient, « liberté » étant le maître-mot.

Mais le socialisme, loin de pencher vers les associations de base du modèle français selon Proudhon, a vivement préféré les grandes idées philosophiques du prophète juif qui prenait la suite des Evangiles : Marx. Lequel a été récupéré par tout ce que l’Allemagne compte de fumeux et de proto-totalitaires sous la houlette de l’hégélianisme, avidement repris par les Sartre et autres petits intellos français qui avaient honte d’apparaître trop rationnels (comme Bergson, Valéry ou Alain) à l’époque où l’Allemagne dominait l’industrie mondiale. Les années antitotalitaires post-68, après les révélations de Soljenitsyne puis de Solidarnosc, ont emporté le marxisme en acte du « socialisme réel » (ainsi se disait-il)… et tout le socialisme avec !

La société de cour, idolâtre du Mitterrand-soleil, a fait le reste, remplaçant les militants enthousiastes et la fraîcheur des idées par les technocrates d’appareil et les slogans de parti. Comment penser le monde quand vous faites allégeance à une bande où l’entre-soi compte plus que l’universel ? D’où ce « gauchisme culturel » décrit par Jean-Pierre Le Goff, qui acheva de faire divorcer les intellos bourgeois urbains du populo des périphéries et des villages. Le « socialisme » réduit aux bons sentiments et aux mot-valise, avec l’écologie comme nouvel horizon de croyance.

Libéralisme des mœurs adulé, libéralisme économique honni : quelle magnifique contradiction ! Car cela signifie « tolérance » aux intolérants – par exemple poutiniens, trumpiens ou islamistes ; ouverture des frontières – juste pour les migrants, pas pour les marchandises ni pour les capitaux ; incantation au « collectif » – et préoccupations uniquement focalisée sur les « droits » aux minorités infimes (homo, voilées, féministes).

La plus vaste blague a été la candidature de Benoit Hamon. Lui, un renouveau du socialisme ? Apparatchik né dans le système, dont le seul métier a toujours été la politique, adepte de l’entre-soi fanatique par ses réseaux multiples cultivés depuis toujours – comment aurait-il pu représenter un homme neuf dans « le système » ? Quant à son programme, il reste l’utopie-reine de toute croyance millénariste : demain on rase gratis (revenu universel, hédonisme, RTT avant retraité, annulation de la dette, taxation de tous ceux qui dépassent la norme d’Etat, imposition des robots – avant de leur accorder des « droits » en tant que minorité visible ? -, loi contre la torture des chatons, agnelets et autres petits veaux). Comment gouverner dans la réalité si l’on reste guidé par le principe du plaisir ?

Que reste-t-il en 2017 du « socialisme » ? Rien. Ce vide est le vide de « la croyance » face aux faits.

Et c’est tant mieux : le champ est enfin libre pour créer autre chose.

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Le Père Noël est une ordure

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Quel bonheur de revoir l’humour du début des années 1980, époque Mitterrand avec la gauche bobo au pouvoir, à peine sortie de mai 68 ! Même si je préfère Les bronzés font du ski, le film qu’a tiré Jean-Marie Poiré de la pièce de théâtre est un bon moment de poilade. Peut-être parle-t-il moins à la génération Y qu’à la nôtre, car nous voici replongés dans la grand hypocrisie du « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » de l’utopie hippie – bien passée d’époque.

Voir circuler des Simca 1100, des Renault 5, des Peugeot 504, des Citroën CS et même une Talbot Samba (celle de la mère Balasko) nous replonge en pleine euphorie des Trente glorieuses finissantes. Les pères Noël déguisés avec barbe en coton distribuent des bonbons aux enfants, payés par les grands magasins aux trottoirs noirs de monde. Les vitrines croulent de victuailles et de bouteilles pour Noël. Les cadeaux sont déjà emballés. Toute la France bourgeoise et petite-bourgeoise communie aux ripailles et au plaisir des enfants.

Toute ? Non. Une tribu exotique résiste encore et toujours à la consommation. Faute d’argent, faute de volonté, faute de culture. Gérard Jugnot est un sous-père Noël obligé à distribuer des tracts pour un spectacle porno, faute d’être engagé par un magasin. Il a « collé un polichinelle dans le tiroir » de sa compagne de galère Marie-Anne Chazel, comme elle le dit, et achète une demi-portion de boudin pour en voler prestement une autre. Quant à son grand cru, c’est un gros rouge qui tache en bouteille plastique. Le couple habite un bidonville bordant le périphérique et vit de récupération.

Les bourgeois coupables se sentent obligé d’user de charité à Noël – mais pas comme avant, nous sommes dans la modernité branchée Mitterrand. C’est donc SOS-Détresse, qui calque SOS-Amitié et tous ces numéros d’aide sociale qui fleurissent à cette époque, en même temps que se poursuit l’accueil chez les uns et les autres des gens à la rue, dans la foulée de mai 68. Mais ces bourgeois ne sont pas naturels ; ils sont coincés, mal à l’aise. Ils jouent les branchés fraternels, selon les nouvelles normes issues de 68, mais n’ont pas la capacité en eux d’être vrais ; leur morale et la nôtre ne sont pas les mêmes. D’où leur constante hypocrisie, l’affichage haut et fort de convictions qui ne résistent pas à la moindre intrusion.

Les quiproquos et les inversions de rôles sont donc constants, ironiques – jusqu’au pédé de service (Christian Clavier), plus humain que le petit-bourgeois Lhermitte. Seuls le populo est vrai, car nature. Il concilie sans problème ce qu’il est avec ce qu’il fait, tandis que le bourgeois est sans arrêt obligé à jouer un rôle qui ne lui va pas. Sous les oripeaux de l’humour à la française, la bande du Splendid pratique là une critique philosophique marxiste (le divorce de l’être avec sa propre nature) avec les habits plus récents de l’existentialisme sartrien (la mécanique du garçon de café).

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Donc vous allez rire. Thierry Lhermitte, au costume à carreaux taillé dans de la housse de canapé et aux lunettes à la Chirac, a un vernis cultureux de langage (« c’est ç’là, oui… ») et l’aspiration (artiste peintre à ses heures), tout en révélant sa vraie nature ordurière lorsque les événements le surprennent (le doigt coincé par Anémone, le porc qui gambade sur le tableau, la vision d’une « serpillère » au lieu du gilet… dans les mêmes tons que son propre costume). Internationaliste et respectueux des cultures différentes, il est vite agacé par le Bulgare qui vient lui proposer les spécialités de son pays avec, coup de griffe au socialisme réel, alors en vigueur sous la férule de l’URSS dans les pays de l’Est, la margarine et la saccharine qui composent le gâteau… Lhermitte joue à merveille le petit-bourgeois du temps, vaguement intello et vaguement marié, coincé de partout mais prétendant au style et à la morale. Josiane Balasko, en grande bourgeoise autoritaire, apparaît plus authentique, n’hésitant pas user du beau langage pour rembarrer un pervers qui téléphone des propos orduriers.

Ce sont les personnages autour qui vont défier ces deux-là, écaillant le vernis de respectabilité. Anémone en rescapée de l’école des bonnes sœurs est généreuse au fond, pensant toujours aux autres avant de penser à elle. Ce qui occasionne quelques gaffes, dont l’irruption de Chazel en Zézette cherchant refuge contre Jugnot qui veut la battre, ou la scène de la douche où Psychose est joué à l’envers, se terminant non par le meurtre mais par le stupre, le vrai meurtre se déroulant par hasard à la porte.

Car Balasko s’est coincée dans l’ascenseur bêtement (elle savait qu’il se bloquait et, un soir de Noël, c’était prendre un bien grand risque que de l’utiliser plutôt que de descendre à pied !). Elle tente bien de bricoler les fusibles avec le tournevis d’une panoplie cadeau pour un neveu (alors qu’il suffisait d’un bon coup de poing popu pour remettre en marche le machin), mais échoue et fait appeler le dépanneur. Lorsqu’il arrive – bien tard (comme quoi la technique ne suit pas, dans ces années « modernistes ») – tout le monde l’a oublié et il se fait poivrer de trois balles par une Chazel qui décharge le pétard de son mec qui voulait la buter.

Les bourgeois sont épouvantés, Anémone tremble au point de chercher refuge dans les bras maladroits de Lhermitte. La police ne répond pas, diffusant en boucle ce message d’époque, que seule la SNCF ose aujourd’hui imiter : « vous avez appelé la police, ne quittez pas ». Jugnot, en populo avisé, s’empresse de raccrocher et de dépecer le cadavre en morceaux pour qu’il tienne dans des paquets de Noël, dont il s’agit de se débarrasser. Et toute la bande s’emploie à balancer la viande aux tigres, aux lions, aux singes, aux ours du zoo de Vincennes, désert en ce petit matin de Noël où tout s’arrête en France.

Il n’y a que le pédé, assommé par Jugnot parce qu’il voulait aller lui aussi à la police, emmené lui aussi dans la camionnette aux paquets, qui se réveille et balance la bidoche n’importe où, sans deviner ce dont il s’agit. Ecart de culture ou profond fossé entre ceux qui vivent dans un monde Bisounours et ceux forcés à survivre au jour le jour de façon réelle ? Le couple popu Chazel-Jugnot laisse alors en plan le trio de bourgeois sidérés. Il n’est de bon égoïsme qui ne commence par soi-même, n’est-ce pas ? Et pan sur le bec des charitables aux pincettes, qui ne s’investissent que pour leur bonne conscience, sans remettre jamais en cause le système qui crée les écarts sociaux. Le Père Noël est un mythe et la fraternité un grand mot : il ne suffit pas de dire ce qu’il faudrait, ni même de répondre au téléphone pour « aider ».

Le Père Noël est une ordure est plus percutant au théâtre, où les dialogues remplacent tous les actes. Mais le film est davantage dans la réalité vécue, ce qui est probablement mieux aujourd’hui pour saisir cette époque révolue, mais dont ceux qui avaient la trentaine ont la soixantaine aujourd’hui… et trustent le pouvoir. Je ris autant à chaque fois que je vois le film ou la pièce, tant sont vraies ces caricatures, tant ils nous ressemblent dans les travers « de gauche » que la France périphérique commence à dégommer à vue. Rien de tel que de s’en moquer pour en saisir toute la bêtise, au fond.

DVD Le Père Noël est une ordure de Jean-Marie Poiré, 1982, avec Anémone, Thierry Lhermitte, Josiane Balasko, Christian Clavier, Marie-Anne Chazel, Studiocanal 2010, blu-ray €15.66

Edition simple, Studiocanal 2003, €8.20

DVD La pièce de théâtre, TF1 vidéo 2007, €11.95

DVD coffret Les Bronzés / Les Bronzés font du ski / Le Père Noël est une ordure, Studiocanal 2004, neuf €99,90, occasion à partir de €14.98

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Normal s’efface, le néant s’ouvre

Monsieur le président, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être, maintenant que vous avez le temps…

Vous avez eu raison de renoncer à vous représenter pour à nouveau cinq ans. Personne ne vous désire, tant vous avez mal incarné la fonction régalienne par vos hésitations, votre manque de clarté, votre autorité bafouée sans jamais de conséquences.

Vous avez laissé proliférer les ambitions mesquines et les critiques en l’air des petits egos en mal de médiatique.

Vous avez laissé les Français sur une ambiguïté à la Mitterrand – sauf que n’êtes pas à la hauteur d’un Mitterrand. « Mon ennemi la finance », avez-vous dit, « renégocier le traité européen avec Mme Merkel », avez-vous affirmé, « taxer à 75 % les hauts revenus », et ainsi de suite. Vous n’avez rien fait de tout cela (c’est heureux pour la France), mais vous avez excité les nostalgiques de la gauche archaïque, des frondeurs aux atterrés, qui se présentent désormais en ordre dispersé à la primaire (s’ils sont disciplinés) et directement au premier tour (s’ils se sentent plus gros que le bœuf).

Vous avez promis d’éradiquer le chômage à peu près chaque année depuis 5 ans, en faisant une politique qui est le contraire même de celle qui peut créer de l’emploi : l’augmentation massive des impôts sur les ménages (qui tue la consommation), sur les entreprises (qui dissuade d’investir), les normes tatillonnes votées à grand renfort de surenchère par vos députés en liberté (plus contraignantes que celles de Bruxelles), la nomination purement politicienne d’une Cécile Duflot au logement (qui a fait reculer le marché, donc la construction, donc l’emploi dans le bâtiment sur au moins deux ans)…

Votre social a été remplacé par la technocratie du social, la minable petite « boite à outils » contre le chômage faite de contrats aidés en associations et collectivités (qui n’aboutissent sur rien) et sur des « formations » sans métier au bout (qui ne font que reculer l’inévitable). Ah, vous avez été lyrique sur le mariage gai (qui ne concerne qu’une infime minorité de Français), sur le détricotage des peines planchers (qui ne rendent pas les délinquants plus réfléchis mais les ramènent plus vite dans le trafic et la violence).

Peut-être avez-vous « sauvé la Grèce » que le grand méchant loup Merkel s’apprêtait à croquer, mais est-ce si sûr ? Si la puissante Allemagne a consenti à prêter pour faire durer, n’était-ce pas aussi dans son intérêt ? Vous en Sauveur, faut-il sourire ?

Certes, la gauche a toujours secrété une nouvelle religion en tordant Marx du côté messianique, puis Keynes en prophète de l’État-providence, puis en faisant de l’écologie une prophétie d’apocalypse… Mais avez-vous fait assez la pédagogie de ces illusions aux militants, aux intellos, aux Français ?

Certes, le Parti socialiste s’est réduit à une machinerie pour sélectionner des candidats, abandonnant toute ambition d’être un laboratoire d’idées. Mais n’avez-vous pas été 11 ans durant son Secrétaire général ? Vu son état actuel, on ne peut que frémir en imaginant la France après deux quinquennats de François Hollande.

Donc vous avez bien fait, Monsieur le président, de vous retirer. Vous avez su garder une dignité, laissant les egos et les moralistes se battre entre eux – puisqu’ils savent mieux que vous ce qui est bien pour tout le monde.

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J’aime la gauche pour son élan et quand elle est en mouvement – ai-je écris il y a quelque temps ; je n’aime pas la gauche morale, figée dans son catéchisme. Ma génération a assez subi les curés, les cocos, les maos, les trotskistes, les profs, les adjudants et les patrons pour subir aujourd’hui l’impérieuse moraline d’un « parti » socialiste. Ce mot de Nietzsche décrit cette glu édifiante qui se croit obligée d’enrober tout discours du miel des Grands mots pour qu’il soit « acceptable » aux adeptes.

D’ailleurs, « la gauche », qu’est-ce que c’est ? Jacques Julliard, son historien, en a caractérisé quatre : libérale, jacobine, collectiviste, libertaire. Vous étiez de son aile droite, en social-libéral – mais si vous l’aviez dit, vous n’auriez jamais été élu par « le peuple de gauche », qui vibre toujours aux grands souvenirs et dénie au présent tout pouvoir de réalité. Votre actuel Premier ministre de même tendance, Manuel Valls, brûle de se présenter : il sera vraisemblablement minoritaire au sein de ce parti explosé qui n’a plus rien de « socialiste » – puisque l’intérêt collectif y est sacrifié à chaque seconde aux petits intérêts privés des egos qui se poussent du col.

La gauche libérale est désormais incarnée par un jeune poulain que vous auriez pu adouber, mais que vous laissez batifoler sans soutien : Emmanuel Macron. Tant pis pour votre image dans l’Histoire – à laquelle vous tenez – puisqu’il va recomposer une gauche non jacobine et encore moins collectiviste hors du parti dont Mitterrand vous avait laissé l’héritage. Libéral mais aussi réformiste (comme Rocard), il a aussi un côté moderne, libertaire, (comme Joseph Proudhon). Il désire comme lui le moins d’État possible parce que la société – la jeunesse – est apte et aspire à se prendre en main à la base.

Tout l’inverse d’un Montebourg volontiers histrion, enflant la voix pour accoucher de quoi ? de promesses ? de réalité reniée ? Tout l’inverse surtout d’un Mélenchon adepte de la bande des quatre principes de la gauche collectiviste : centralisme, autoritarisme, fiscalité, clientélisme.

Quels sont donc les intérêts de classe sous-jacents à ces candidatures ?

  • les fonctionnaires, les urbains et une part des classes moyennes salariées avec Valls ;
  • les jeunes entrepreneurs, les professions libérales et la bourgeoisie de province avec Macron ;
  • les retraités et l’âge mûr nostalgique de l’époque Mitterrand avec Montebourg ;
  • les petit-bourgeois déclassés amers de leurs études qui n’ont servi à rien avec Mélenchon ?

Qui saura entraîner les intérêts divergents de ces groupes sociaux par une idéologie qui transcende ces clivages ? Vous n’avez pas su, trop préoccupé de vos petits jeux tactiques politiciens avec les Taubira, les Duflot, les Batho, les Cahuzac…

Les médias et vos partisans parlent de « sidération » – comme si votre décision était tombée des nues ! C’est qu’ils ne pensent pas par eux-mêmes, qu’ils se contentent de suivre et de hurler les slogans du parti, vos partisans ! « Sidérer : atteint par l’influence maligne des astres », dit le dictionnaire (même racine que sidéral) : combien ils sont loin des réalités, vos socialistes, s’ils se laissent « frapper de stupeur » (sens dérivé de sidérer) par votre décision ! Ne voient-ils pas pourtant que tous les ténors qui se croyaient sont systématiquement dégommés par les urnes ? Duflot, Sarko, Juppé, Copé… Vous-mêmes l’auriez été, probablement. Votre sagesse aura été d’anticiper.

Votre folie aura été de croire que les socialistes, que vous avez dirigés, à qui vous avez demandé votre élection, étaient capables d’intelligence sur le monde actuel et sur les changements inévitables de l’avenir proche. Or ils résistent des quatre fers à tout changement, ces soi-disant « progressistes » ! « Stupeur : engourdissement de l’intelligence et de la sensibilité », dit encore le dictionnaire. Le monde les stupéfait, comme votre décision ; ils sont hors du sens, hors du monde.

Le normal s’efface, le néant s’ouvre, ils ont déjà perdu la partie.

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Montherlant contre la morale petite-bourgeoise

Henry de Montherlant est mort – volontairement – depuis plus d’une génération. Engagé volontaire en 1918, rengagé volontaire en 1939, il a soutenu sa patrie malgré son désir d’indépendance. Mais qui aime bien châtie bien. Il n’a cessé de stigmatiser la perte de vitalité française depuis 1918, le laisser-aller moral, la lâcheté petite-bourgeoise… qui dure encore.

Lui, aristocrate picard dont une branche remonte à la noblesse de Castille, il a cherché aux sources : l’enfance dans la ‘Relève du matin’, la soif dans Aux fontaines du désir’, l’ailleurs stimulant dans ‘Un voyageur solitaire est un diable’, les raisons de vivre et de mourir dans ‘Mors et vita’, l’éthique personnelle dans un siècle matérialiste avec ‘Service inutile’.

Il a vu le retour possible de la guerre dès 1919 ; il a raconté l’impréparation politique, le je-m’en-foutisme du commandement, le crétinisme des vieilles badernes parlementaires et le conformisme des militaires en 1938 ; il a décrit le désastre, l’exode et la débâcle de 1940. Il y eu certes la perte d’énergie d’un peuple saigné entre 1914 et 1918 – mais l’Allemagne le fut aussi. Il a mis plutôt en cause la morale du pastis et de la belote avec ce mot d’ordre national « Pas d’histoires ! ». L’âme de tout réduire au « petit », au « gentil », à l’insignifiant. L’effondrement de 1940 était écrit.

Devant la persistance de la société de Cour, du conformisme bachoteur des Grandes écoles, de l’hypocrisie devant l’argent, des coups politiques permanents, de l’histrionisme télé et footeux, on se dit que notre XXIe siècle commençant ressemble étrangement au XXe siècle débutant. Et que Montherlant a écrit quelques pages d’une morale française qui perdure. Citations :

« Car je méprise moins la dernière des bigotes que ceux qui, levant la tête et se prétendant libres, vacillent devant la première liberté qu’on leur offre » Aux fontaines du désir 1925, p.244. Les burkinis sont plus fières de leur provocation que les chiens couchants de la soumission à prétexte tiers-mondiste et repentant.

burkini vahine

« C’est suivre les autres sur leur terrain, que répondre à l’aiguillon ; c’est se faire manœuvrer. Tenons que l’absence d’amour-propre est quelquefois vertu, si laisser dire est toujours force de caractère. Il montre le courage qu’il faut pour ne pas céder à cette terreur d’être seul, ou seulement de la minorité, qui est une des plaies de la France d’aujourd’hui » Service inutile, 1935 p.668. La plaie de de bêler avec les moutons, de « réagir » (d’être donc « réactionnaire ») à toute provocation fomentée exprès par une clique d’islamistes qui cherchent à déstabiliser le consensus républicain et forcer à la guerre civile.

« Un imbécile est fait pour être homme de parti : ne voyant que sa vérité, il ne saurait en renier d’autres » Aux fontaines du désir 1925, p.280. Nos partis politiques, nos « zassociations » toujours promptes à revendiquer et à crier au scandale, sont remplis d’imbéciles – leur vérité bornée par leur petit esprit et par le groupe fusionnel.

2014 paysage partisan france

« Quant à ce qui est simplement hors du commun, cela paraît ‘ridicule’. Surtout en France, nation petite-bourgeoise et qui adore le petit. Dante, Michel-Ange, Shakespeare, Byron, Wagner ont été d’abord jugés ridicules, ici, parce que ‘bizarres’, c’est-à-dire autre chose que petit-bourgeois. Le XVIIe siècle est pour nous le grand siècle parce qu’il a affadi tout ce qu’il a touché : l’antiquité comme l’épopée moresque » Aux fontaines du désir 1925, p.260.

Fonctionnaires et système scolaire pour un même combat : le convenable. « Cette grande conspiration française contre la naïveté et le naturel ! Les mots d’ordre du primaire ne sont pas si différents de ceux du classique : pas de lyrisme, pas de fantaisie, pas de vision vraie de la réalité, pas d’expression directe de ce qui est ressenti, tout cela est ou ridicule ou choquant : un peuple avec perruque, aujourd’hui avec certificat d’études, ne saurait le supporter. Le jargon de nos petits intellectuels avancés sert un idéal bien opposé, certes, à celui des beaux esprits de Versailles ou à celui des scolastiques : n’importe, ‘tarte à la crème’ et ‘baralipton’ y montrent le nez. Le lit de Procuste sur lequel un professeur de 1928 étend une page d’écrivain, pour la mutiler de tout ce qu’elle a de vigoureux et d’inspiré, ou une copie d’écolier, pour y barrer rageusement tout ce qu’elle a de personnel et qui sente la valeur, c’est un meuble national, le même depuis des siècles : le duc de Roannez y étendit Pascal, Fontanes y étendit Chateaubriand, lequel y avait étendu Dante, etc. Quand Hugo et Zola veulent parler du peuple, ils en font une description « littéraire », c’est-à-dire fausse, tout comme un auteur de bergeries du XVIIIe siècle, et c’est seulement parce que cette description est fausse qu’elle a plu et qu’elle a été acceptée » Service inutile, 1935 p.610. L’idéalisme, le monde en Bisounours – cette plaie du petit-bourgeois bien-pensant.

droite ou gauche

La « morale de midinette » plus que jamais à l’œuvre : « Peur de déplaire, peur de se faire des ennemis, peur de ne pas penser comme tout le monde, peur de peindre la réalité, peur de dire la vérité. Mais, en fait, ce sont tous les Français qui, depuis le collège et dès le collège, ont été élevés sous le drapeau vert de la peur. Résultat : le mot d’ordre national « Pas d’histoires ! » ; la maladie nationale : l’inhibition. Depuis près d’un siècle, depuis vingt ans plus encore [1918] on injecte à notre peuple une morale où tout ce qui est résistant est appelé « tendu », où ce qui est fier est appelé « hautain », où l’indignation est appelée « mauvais caractère », où le juste dégoût est appelé « agressivité », où la clairvoyance est appelée « méchanceté », où l’expression ‘ce qui est’ est appelée « inconvenance » ; où tout homme qui se tient à ses principes, et qui dit non, est appelé « impossible » ; où tout homme qui sort du conformisme est ‘marqué’ (comme on dit dans le langage du sport) ; où la morale se réduit presque exclusivement à être « bon », que dis-je, à être « gentil », à être aimable, à être facile ; où la critique se réduit à chercher si on est moral, et moral de cette morale-là » L’équinoxe de septembre, novembre 1938, p.843. La gauche dégoulinante de jérémiades déconsidère ce qui a fait longtemps le souffle de la gauche ; les associations anti, professionnels du choqué, déconsidèrent ce qui a fait longtemps la noblesse de leur combat, la défense des faibles et des minorités ; les politicards courant derrière les sondages à coup de communication et de petites phrases déconsidèrent ce qui a fait longtemps la noblesse de la politique : servir l’État.

Aboitim avait raison : voir le monde au bout de la truffe en dit plus sur le monde politico-médiatique français que bien des analyses. « Montre-moi ton chien, je te dirai qui tu es. Une certaine petite bourgeoisie française, en supportant, que dis-je, en adorant le contact journalier, la cohabitation avec d’immondes roquets, que nous ne regardons qu’avec nausée, nous ouvre un jour sur elle-même. Il y a dans le mystique musulman Al Hallaj l’histoire d’un chien qui suivait un homme, et qui était l’âme de cet homme. Le roquet de cette petite bourgeoisie française, c’est son âme » Service inutile, 1935 p.641.

Henry de Montherlant, Essais, Gallimard Pléiade, 1963, 1648 pages, €62.00
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Jacquou le Croquant

jacquou-le-croquant 1969 stellio loenzi

J’avais été bouleversé, comme on peut l’être à 14 ans à une époque où la télévision était rare, par la série de six épisodes du roman régional d’Eugène Le Roy, fils de domestiques d’un baron à Hautefort, devenu socialiste et anticlérical. La fin des années 1960, et surtout après mai 68, était à la lutte des classes et à la contestation des dominants. Stellio Lorenzi en 1969 s’est fait un plaisir d’en rajouter dans l’émotion primaire pour ces pauvres paysans périgourdins et contre ces nobles cyniques et cruels d’Ancien régime. Il était communiste et avait en tête l’époque contemporaine et la lutte du « peuple » contre « la bourgeoisie », comme on disait alors.

La gauche aspirait à arriver au pouvoir après les années de Gaulle et la guerre civile battait son plein avec ses cortèges de manifs et ses rebelles en tous genres. C’était aussi (on l’a oublié, tellement les intellos français en ont honte) l’époque où le culte de Mao était répandu ; tout esprit bobo grégaire béait devant le Grand bond en avant (qui fut en arrière) et la Révolution culturelle (qui n’avait rien d’une révolution, ni à voir avec la culture). Des paysans en lutte pour libérer l’Humanité au début du XIXe siècle, voilà qui « justifiait » le culte du Grand timonier dans la France de Pompidou : les Français n’étaient-ils pas (comme d’habitude) précurseurs ? Cocorico !

eric damain jacquou-le-croquant

Malgré cette caricature en noir et blanc de la lutte des classes, le petit Jacquou de Lorenzi était à la fois fragile et émouvant. Joué par un Eric Damain de 13 ans qui en paraissait 10, l’enfant avait cette tristesse résignée du visage et ces mouvements brutaux de révolte irrépressible qui cadraient bien avec son caractère. J’aimais beaucoup son personnage, que j’aurais voulu protéger. J’avoue avoir oublié l’acteur qui jouait Jacquou adulte, beaucoup plus fade. Le monde paysan, qui plaisait tellement aux petit-bourgeois socialistes nostalgiques des « lieux de mémoire », des lampadaires lanternes, du chèvre chaud sur salade et des sabots suédois, était idéalisé et présenté avec complaisance. Être vêtu de sac de jute à même la peau et avoir les pieds nus était le must pour un enfant après 68 !

Laurent Boutonnat a remis le couvert en 2007, au moment où s’achevait l’ère Chirac et où Ségolène Royal allait briguer le pouvoir. Mais la lutte des classes et la guerre civile sonnaient moins bien qu’en 1969. La gauche avait régné, la gauche avait déçu ; la mondialisation prouvait combien le monde avait changé, les crimes de Mao avaient douché les fantasmes (quelques 20 millions de morts…), et le film revenait dans l’histoire, celle du passé. Avec la mythification un peu western de l’action, des bons contre les méchants, et de l’innocence bafouée vengée à la fin.

leo legrand jacquou-le-croquant

Cette fois, les deux Jacquou, l’enfant de 9 ans et l’adulte de 24 ans sont également intéressants. Léo Legrand joue un Jacquou tout physique, bien qu’un peu cabotin et fluet malgré ses 11 ans, les joues un peu trop rondes pour figurer un petit paysan affamé et mendiant. Ses répliques et sa diction ne resteront pas dans les anthologies (Éric Damain jouait mieux !) mais Léo s’exprime avec tout son corps, à commencer par son regard. Largement dépoitraillé qu’il neige ou qu’il fasse soleil, il se douche de pluie, se roule dans la boue des cochons, se baigne tout nu dans la rivière glauque devant les filles, se bat (sans grand succès) avec des petits délurés qui lui font saigner le nez, se plaque torse nu dans la neige pour en finir par désespoir. Tout est un peu excessif dans son rôle, mais Eugène Le Roy voulait cela. Avec la vie qu’il mène aux basques de son père (un ancien soldats de l’empire fait colonel par Napoléon à Waterloo), avec son chien et ses moutons, le spectateur est un peu étonné qu’il ne soit pas plus musclé et plus costaud.

C’est juste après le premier baiser (scène de douce émotion) qu’un repli de terrain le cache – et que surgit Gaspar Ulliel en Jacquou jeune homme (subtil fondu d’époques). Les deux se ressemblent un peu physiquement, mais Gaspar joue plus avec sa diction et son expression qu’avec tout son corps. En révolutionnaire professionnel, il est parfait. Et son semi-pardon final (il laisse la vie sauve à Nansac et se déplace pour un dernier adieu à sa fille) est une belle leçon morale : ce qui compte est la liberté de tous, pas la vengeance de quelques-uns ; la réalisation démocratique de soi-même, pas l’obéissance aux règles de la naissance et du milieu.

gaspar ulliel jacquou-le-croquant

jacquou-le-croquant 2007 laurent boutonnatLe ton flamboyant, les belles images et les orages systématiques qui marquent les temps forts de l’histoire sont un peu martelés, mais les acteurs sont convainquant, les filles et les femmes bien réévaluées, et l’émotion se coule avec fluidité dans la réalité.

L’époque paysanne de 1815 à 1830 en Dordogne n’était pas à l’hystérie Hollywood, mais à la volonté – que la révolution, puis Napoléon, avaient montrée possible. On ne peut rien contre le destin, croyait-on avant, il est celui de Dieu ; or l’époque avait changé et la génération nourrie de la méritocratie napoléonienne ne pouvait plus jamais rester résignée : elle voulait sa part et la reconnaissance juste de ses qualités. Ce pourquoi le Jacquou de Boutonnat est moins larmoyant et plus dans l’action que celui de Lorenzi. Les nostalgiques de la gauche archaïque, les jacobins des années 80, le regrettent – mais tant pis : le monde n’est plus le même et il change de nos jours encore plus vite.

Il y a toujours des bastilles à prendre, mais ce doit être pour la vie et pour l’avenir, pas pour la haine ou le ressentiment.

DVD Jacquou le Croquant de Laurent Boutonnat, 2007, Pathé, €7.49

DVD Jacquou le Croquant de Stellio Lorenzi, 1969, TF1 video 2002, 3 DVD (6x90mn) €19.99

Eugène Le Roy, Jacquou le Croquant, 1899, Livre de poche 1985, €5.00

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Inconséquences à gauche de la gauche

Il y a « la gauche », celle qui gouverne et qui aspire à gouverner ; et il y a la « gauche de la gauche » qui ne veut surtout jamais gouverner pour rester au chaud dans le nid des « principes » – puisque ces principes sont LA Vérité révélée un jour par un prophète barbu (qu’Allah en soit loué !… Euh, non, il s’agit d’un juif et allemand en plus, un certain Marx, Karl).

Belle et rebelle, la gauche de la gauche attire les immatures, les Clémentine Autain passées directement des barricades étudiantes à la vie trépidante de militante politique. Sans espoir d’en sortir… Elle cumule, Clémentine, égérie de jeunesse, mère suicidée, auteur d’une maitrise d’histoire sur la colonisation en Algérie et d’un DEA sur le féminisme, violée à 23 ans dit-elle aux marches de l’université Paris VIII, UNEF et MLF, engagée auprès des sans-papiers, à gauche de la gauche de la gauche, écolo et adepte de refaire le monde (sur RTL). Elle pousse l’ivresse à être plus dans le vent que le vent ne peut la porter, à l’extrême pointe de « ce qu’il faut ». C’est que, fille de comédienne et de chanteur, elle est tombée dans la com’ toute petite. Jack Ralite le communiste et Alain Krivine le trotskiste ont été ses mentors.

Clémentine Autain a parfaitement le droit d’être ce qu’elle est et de militer comme elle veut. Mais elle ne possède ni LA vérité révélée, ni même la cohérence qui la rendrait légitime. Elle parle fort, trop vite, assène sans complexe ses idées, intervient partout – mais cet activisme ne vaut pas qu’on la suive. Au contraire.

L’exemple Autain n’est pas unique mais exemplaire. La gauche de la gauche se déconsidère par ses outrances, ses postures et ses inconséquences. Que propose-t-elle de concret ? Couper des têtes à la Chavez (Mélenchon) ? Tout nationaliser et augmenter les salaires (Besancenot) ? Yaka et encore yaka – mais surtout ne jamais faire front uni pour accéder au pouvoir, ni même accepter des concessions réalistes pour faire de l’entrisme dans un gouvernement de gauche comme EELV. La politique est un combat où il ne s’agit pas d’être dans le vrai mais d’imposer sa raison.

Et cette raison est l’absence totale de frontières. L’idée vient de Marx, qui la voyait dans l’avenir, évoquant l’internationalisme des prolétaires, définis comme soumis aux puissants. Les prolétaires ont bien régressé, moins nombreux parce que l’industrie s’est robotisée et surtout exilée dans les pays émergents, mais aussi parce que la hausse des salaires ouvriers a suscité chez eux une « trahison de classe ». Les ouvriers mieux payés n’ont plus autant revendiqué mais sont devenus petit-bourgeois, aspirant au frigo, à la bagnole, à la télé, au Smartphone, aux congés payés à Sousse ou Antalya.

Et la gauche de la gauche crie à la trahison de l’idéal, elle qui est composée surtout de fonctionnaires pour qui ni l’emploi, ni la santé, ni la retraite ne sont – leur vie durant – un problème, et de petits intellos qui se croient aptes à refaire le monde en moins de deux sans jamais avoir travaillé en usine ni même à la caisse d’un supermarché.

Délaissant les prolos, trop réactionnaires à leur goût, ils ont investi massivement sur l’immigré, l’ex-colonisé, le musulman, devenus Victimes puissance dix puisqu’à la fois pauvres, peu éduqués, « différents » et mal considérés. La grande idée socialiste s’est dévoyée dans le maquignonnage spéculatif du toujours plus « petit » selon le Christ, celui qu’il faut absolument aduler pour entrer au paradis (« Ce que vous faites au plus petit, c’est à moi que vous le faites »). Pas mal pour des gauchistes athées laïcards…

Donc toutes les victimes ont « droit », toutes les victimes du monde doivent pouvoir entrer librement dans cet Eldorado qu’est l’Europe, sans qu’aucune frontière ne puisse les en empêcher.

Penser à l’envers est le propre de la gauche de la gauche… Démonstration :

gamins torse nu en croisiere

Les frontières, dites-vous ? Ne sont-elles pas les bornes de la souveraineté, où les citoyens décident de vivre ensemble et d’organiser leurs relations ? Ouvrez tout grand les frontières et vous n’aurez plus de citoyens souverains – à moins de considérer les immigrés comme des hilotes exclus de tous droits. Première inconséquence de la gauche de la gauche.

Si les frontières sont abolies, comment interdire aux marchandises de passer avec les gens, aux escrocs et aux terroristes de pénétrer partout sans contrôle, aux échanges généralisés (rêves du libre-marché intégral) de se produire ? Ah non ! fulmine la gauche de la gauche, pas les OGM ni le produit du travail des enfants, ni… Alors, faut-il rétablir les contrôles, donc les frontières ? Deuxième inconséquence de la gauche de la gauche.

Et si la majorité des citoyens (qui ne sont pas tous à gauche de la gauche) ne sont pas d’accord ? Faut-il abolir la démocratie au nom de la Vérité qu’on croit détenir ? Hélas ! l’immigration fait peur. Moins la concurrence pour les emplois ou le spectacle de la pauvreté que le choc des mœurs et des religions, dont on voit bien, depuis une vingtaine d’années, les inconvénients dans le « vivre-ensemble » (pourtant incantation à gauche de la gauche). Les citoyens veulent avoir leur mot à dire : certains disent carrément ça suffit (ils votent Front national), d’autres pas trop ni trop vite (ils votent plutôt centriste), d’autres établissons des règles claires de ce qui est permis et de ce qui n’est pas permis (ils votent un peu Républicain), d’autres encore commençons par améliorer les procédures d’éducation et d’intégration avant d’ouvrir (ils votent plutôt socialiste). Il n’y a que la gauche de la gauche à réclamer le laisser-faire, laisser-passer des immigrés sur tous les sols. Troisième inconséquence de ces gens.

Les gauchistes de la gauche se sont monté le bourrichon, haletant de « s’exprimer », pas le temps de penser, zappant d’une wiki-fiche à l’autre sans jamais lire, étudiant à peine et comprenant à demi-mots – puisque l’idéologie donne toutes les clés. Pour eux, l’Histoire est en marche et le mouvement social induit par le mouvement inéluctable de l’économie va amener l’internationalisme planétaire. En parlent-ils aux Chinois, aux Russes ou même aux Indiens (deux-tiers de la planète) ? Que nenni !

  • NOUS Européens sommes coupables de colonialisme, même si les colonies sont indépendantes depuis deux générations.
  • NOUS sommes donc sommés d’expier ce péché originel, par des laïcards athée qui ne craignent pas d’en appeler au préjugé chrétien si cela sert leurs intérêts de pouvoir.

Le Français de souche appelé Souchien vote Front national, c’est entendu à gauche de la gauche. Faisons de ce sous-chien notre Bête noire, notre pire ennemi – car chacun sait, depuis le proto-nazi Carl Schmidt qu’il faut désigner l’ennemi pour se créer une identité. Identité ? Mot tabou à gauche de la gauche mais qu’on est bien obligé d’employer pour se différencier et simplement exister. Quatrième inconséquence de la gauche de la gauche…

La cinquième ne serait-elle pas d’inciter à voter massivement Front national les citoyens effrayés des outrances posturales des militants sans-frontières ?

Et je suis certains qu’on peut en trouver d’autres !

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Robert-Louis Stevenson et Lloyd Osbourne, Le grand bluff (Un mort encombrant)

robert louis stevenson un mort encombrant

Dans l’hiver glacial de 1887 dans les Adirondacks, Stevenson s’amuse du premier roman tiré d’un conte des Mille et une nuits que vient de pondre son beau-fils Lloyd, 19 ans. Il transforme l’intrigue en roman comique et fait de l’essai sur la tontine une grosse blague dans l’air du temps, qui amuse encore le lecteur aujourd’hui.

La tontine est une mise en commun d’un patrimoine pour livraison (à l’époque) au dernier héritier vivant.

Deux frères commerçants flanqué d’un oncle qui a mal géré leur fortune, mais bénéficiaire d’une tontine à 37 dont il ne reste que deux survivants, vont essayer de gruger un avoué de leur parenté qui est le fils du deuxième tontinier. Mais n’est pas escroc qui veut. Profitant d’un accident de chemin de fer, ils veulent faire passer un cadavre pour celui de leur oncle qui lui ressemble fort. Car celui-ci, dans le train avec eux, a disparu. Ils se voient déjà héritiers de l’affaire de commerce de cuir et de la tontine… mais un gentleman facétieux intervertit volontairement les étiquettes des caisses et tonneaux envoyés à Londres. L’un d’eux contient le cadavre, que quiconque le reçoit va tenter de refiler à un autre, jusqu’à ce qu’il soit dérobé par un chemineau indélicat.

Telle est la trame de l’histoire, commencée dans la dérision, poursuivie dans le rire et qui s’achève dans la pitié.

Mais chacun des personnages est faux, velléitaire et raté. Les faux commerçants ne connaissent rien aux affaires, le faux avocat est plus roublard que versé dans la loi, le faux oncle ne connait rien à la paternité, le faux sculpteur en est réduit à enseigner aux jeunes filles pour nourrir sa famille, le faux avoué est étudiant attardé plus porté à folâtrer qu’à travailler, lui-même se grime en faux musicien alors qu’il est incapable de coucher des notes sur une portée, après avoir commis un mauvais roman de gare que personne n’a acheté…

Nous sommes dans la critique aiguë d’une société, la victorienne, qui fait de l’arrivisme une vertu mais ne donne pas les moyens à chacun pour y parvenir. Ni aux riches qui dilapident leurs dons en potacheries, ni aux pauvres qui ne peuvent accéder au savoir, ni aux middle-class avides de gagner plus mais sans courage de travailler plus. Nous sommes dans l’univers de la bêtise pédante des petit-bourgeois, que Gustave Flaubert brocardera dans Bouvard et Pécuchet : l’imbécile gentleman farceur, la ravissante idiote, le casanier sans bon sens, l’oncle péroreur plus que pédagogue.

La célébration du goût vulgaire est poussée à son extrême (le comique n’est pas l’humour) : les personnages n’hésitent pas à éventrer un vénérable piano d’acajou pour y fourrer le cadavre et à vanter en parallèle la musique du pipeau, à marteler une statue d’Hercule antique par caprice rageur tout en se disant sensible à la sculpture sur cire des mannequins de vitrine, à préférer la lecture des journaux – plus « instructive » – à celle des livres, à lire des gazettes de blagues plutôt que l’austère Atheneum littéraire. Le noble serait-il le factice ? Le roman un art fini ?

Les auteurs nous proposent en effet un pastiche d’aventure ; il reprend les ficelles du sensationnel et du sentimental à l’eau de rose, genres promus par cette industrie du faux roman qu’on achète dans les gares pour lire dans les trains, vite absorbé, vite oublié, abandonné, donné ou jeté.

Écrit à la manière d’un amateur, le roman parodie l’écriture du feuilletoniste, faculté critique rare d’un écrivain pour son apprentissage. Chacun peut donc y trouver son miel, le lecteur lambda le plaisir d’une succession de coups de théâtre et d’une cascade de rires, l’érudit matière à supputer sur l’écriture, la société et les mœurs (car il y a plusieurs « inversions » dans cette potacherie très anglaise).

Robert-Louis Stevenson et Lloyd Osbourne, Le grand bluff (The Wrong Box), 1889, parfois traduit en français sous le titre Un mort encombrant, Livre de poche jeunesse 1999, 346 pages, occasion €1.37
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou village occitan

le roy ladurie montaillou village occitan

J’avais 20 ans lorsque j’ai lu ce livre pour la première fois et je viens de le relire pour une randonnée en pays Sabarthès. Il explore les registres d’inquisition de l’évêque de Pamiers Jacques Fournier, juriste et enquêteur méticuleux qui deviendra pape en 1334 sous le nom de Benoît XII. Il n’hésitera pas à faire arrêter une année toute la population du village au-dessus de 12 ans ! L’Église, à cette époque, était totalitaire : qui ne pensait pas comme elle était suppôt du Diable. Montaillou est un village fermier des pré-Pyrénées ariégeoises, vers 1300 m d’altitude. L’isolement, la vie très communautaire, les frasques des curés catholiques, font se tourner volontiers les habitants vers le catharisme 50 ans après la chute de Montségur. Le catharisme est un christianisme populaire, de bon sens, régénéré des origines sur l’exemple des apôtres mêmes. L’Église catholique le déclare « hérésie » par un coup de force moral, afin de disqualifier ces idées qui ne passent pas par ses clercs et pour punir ceux qui ne payent pas l’impôt d’agnelage.

Ce gros pavé d’ethnographie historique pourrait être indigeste, mais à la fois le registre très près de la vie quotidienne des habitants et le style de l’auteur imagé et un brin démagogique, en font un bon ouvrage de chevet lisible par tous. Surtout à l’époque de sa parution, avant Internet et à quatre chaînes de télé seulement, où les gens un peu cultivés avaient pléthore de temps.

Deux parties dans ce monument : l’écologie puis l’archéologie de Montaillou.

La première analyse la façon de vivre : la maison et le berger. L’existence s’étend entre la domus (maisonnée au sens large, familial et domestique) et la cabane (l’élevage et la transhumance des moutons sur les hauts pâturages). Pour être passé dans la région récemment, cela n’a guère changé, l’électricité en plus.

La seconde partie creuse les mentalités, le sexe, les stratégies de mariage, l’éducation par les aînés, les parents et le village, les réseaux culturels liés au fait de savoir lire, les lieux de rencontres que sont la taverne et la messe, le sentiment de la nature et du destin, la pratique religieuse entre la Vierge et tous les saints, les prêches des bonshommes, la pauvreté et le travail, le folklore et le sentiment d’au-delà.

En 1975, il y a 40 ans, ces thèmes ont rencontré la mentalité française. Le livre s’était déjà vendu à 129 000 exemplaires fin 1978 et se trouve aujourd’hui traduit en 21 langues. L’émission littéraire Apostrophes de Bernard Pivot le 15 septembre 1978 n’y est pas pour rien, Le Roy Ladurie ayant été invité par François Mitterrand lui-même, pas encore président. Mais cet engouement « de gauche » pour Montaillou prouve la nostalgie – paradoxale pour des « progressistes » – de cette France rurale et communautaire du « bon vieux temps » qui était en train de disparaître – et que Mitterrand accélérera malgré son affiche électorale sur « la force tranquille » sur fond de clocher campagnard.

C’était la grande époque du chèvre chaud-salade, des sabots suédois et des poutres apparentes, la mode des petit-bourgeois urbains issus de paysans, pour la plupart fonctionnaires, qui se découvraient un sentiment de classe et qui ont voté avec optimisme à gauche dans les années 1975-1985. Emmanuel Le Roy Ladurie, en 1975, se met à leur portée : il parle comme eux, avec ces tics d’époque que sont « au niveau de » et l’usage dans le vent d’une pléthore de mots américains devenus ridicules aujourd’hui dans la conversation : fifty-fifty, revival, challenger, meeting… Il n’hésite pas, lui historien universitaire, à causer familier, voire cru : « A cousine du second degré, enfonce-lui tout », écrit-il plusieurs fois (dont p.437) pour dire les limites de la prohibition de l’inceste au village.

Montaillou excitant : il parle sexe et entraide, féminisme et sodomie, révolte morale contre les puissants du Nord (le roi de France) et de Rome (le pape corrompu). La fornication simple n’était pas un péché à condition que les deux y trouvent plaisir, l’homosexualité (péché des villes et des intellos) n’est pas plus grave (p.243), l’amitié se gradue entre frères, amis et compères (p.183). Un petit air de mai 68, déjà, semblait régner au village.

Montaillou occit tant : l’auteur évoque cette Occitanie opprimée comme une colonie, ces croyants égalitaires cathares réprimés, emprisonnés, brûlés, ce qui parle aux gens de gauche volontiers pro-FLN, pro-palestiniens et anticapitalistes. Par ses oppositions entre domus et cabane, mâle et femelle, adulte et jeune, lettré et analphabète, il caresse le schéma en noir et blanc d’époque, gauche contre droite, à l’œuvre dans les petits esprits. Courant souterrain de la mentalité française des années 1970 imbibée du marxisme simplifié par Staline qui interprète l’histoire avec ses œillères idéologiques, croyant « comprendre » ce qui au fond n’a rien à voir.

le roy ladurie montaillou village occitan 1

Commençait déjà le stade sans mémoire où le « patrimoine » était d’autant valorisé que chaque génération se croyait la première, après 1968, pour inventer le monde nouveau. Le registre de Jacques Fournier conte une époque sans lettrés où l’histoire populaire est à plat, sans mémoire, le grand-père appartenant déjà pour ses petits-enfants à « un temps mythologique« . L’auteur note que ce temps rencontre le nôtre (en 1975), l’inculture et le zapping de la génération toujours neuve ignorant à dessein passé et traditions, sauf pour y sacrifier en chœur dans ce collectif obligé par les politiciens qui tentent de faire croire périodiquement qu’ils représentent la France. « En notre époque de message télévisuel et de massage télé-auditif, tous deux abolisseurs des logiques livresques, les procédés de l’histoire immédiate, du suspense, de l’énigme policière et du nouveau roman retrouvent sans effort les vieilles et simplistes méthodes qu’employaient en 1320, avant la ‘Galaxie Gutenberg’, les narrations du berger, vierge d’imprimerie et même d’écriture » p.430. L’avènement des petit-bourgeois socialistes, désormais installés et vieillissants, n’a fait qu’accentuer ce travers – dont on mesure aujourd’hui les méfaits, de l’école qui n’enseigne plus au terrorisme issu du manque de sens et de la dépravation bobo des mœurs.

Le Roy Ladurie, qui avait à se faire pardonner des parents collabos sous Vichy (dont un ministre), cite Nietzsche à contresens et même Céline (ce que l’histoire de Montaillou ne demandait pas), tout en érigeant autour de cette audace un mur de politiquement correct d’époque devenu risible à la relecture. Mais c’est qu’il fallait « se positionner », montrer clairement (même dans un ouvrage qui se voulait scientifique) de qui on « faisait le jeu ».

La lecture de Montaillou aujourd’hui reste agacée de ces scories idéologiques qui gâchent l’expression. Mais la plongée dans la vie quotidienne à la fin du moyen-âge d’un village de bergers reste un grand moment de l’histoire nationale. Elle montre l’existence ancestrale des petites gens, l’oppression des puissances intellectuelles et politiques sur le bas peuple, la trahison des clercs et les dénonciations anonymes, les liens transfrontières qui se nouaient déjà par vagabondages, commerce et transhumance tout autour du bassin méditerranéen. Une sorte d’éternité moderne, si l’on ose cet oxymore… À déguster par petites doses, les 28 chapitres fournissent ample matière à plaisir et réflexion.

Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou village occitan de 1294 à 1324, 1975, Folio histoire 2008, 640 pages, €11.90
Format PDF €11.99
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Christian Rol, Le roman vrai d’un fasciste français

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Qui a vécu sa jeunesse entre 1967 et 1987 lira avec passion ce livre. Il retrace la vie parisienne, idéologique et activiste de ces années-là. L’éditeur est spécialiste des vies exemplaires et a déjà publié la vie l’Al Capone, le testament de Lucky Luciano, les confidences de J.E. Hoover, les histoires d’espions ou de P.J. de Charles Pellegrini, les rires de Spaggiari et les braqueurs des cités de Rédoine Faïd – entre autres. Il s’intéresse ce mois-ci à René Resciniti de Says, flambeur déclassé, barbouze élégant et possible tueur de Pierre Goldman (demi-frère aîné de Jean-Jacques, l’idole des années 80 et enfoiré de première pour les Restau du cœur) – tueur possible aussi d’Henri Curiel (fils de banquier juif égyptien, communiste et anticolonialiste), plus quelques inconnus nécessaires.

Possible, car rien n’est sûr malgré le titre accrocheur, même si les présomptions sont fortes, encore que le brouillage des pistes soit la spécialité des « services » parallèles, notamment sous de Gaulle (avec Foccart), Giscard (avec Debizet) et Mitterrand (avec Grossouvre). Pourquoi Goldman ? (dont j’ai parlé ici) – Parce qu’il représentait aux yeux de la droite au pouvoir tout ce que le gauchisme post-68 avait de repoussant : l’arrogance d’un juif polonais délinquant, la pression jamais vue des intellos de gauche sur la justice, l’impunité d’un braqueur qui aurait tué deux pharmaciennes et blessé un policier. Pourquoi Curiel ? Parce que cet internationaliste marxiste, il y a peu traître à la patrie en portant des valises pour le FLN algérien, était devenu le centre d’une nébuleuse d’aide aux terroristes gauchistes, dont Carlos a été la figure la plus meurtrière. René de Says a tué sans état d’âme ni passion ; il n’était pas un tueur psychopathe mais un activiste politique, convaincu d’agir pour le bien de la France.

René, dit Néné, baisait bien avant sa majorité les sœur Nichons, devant ses copains ébahis. A 15 ans, en 1967, il avait la virilité précoce et la prestance de l’adolescent affranchi, étreignant déjà et régulièrement les filles du Lido près de chez lui, et couchant un mois entier avec sa marraine à la trentaine épanouie. Il avait dû commencer à 12 ou 13 ans et les collégiens et collégiennes de son âge, dans la famille de l’auteur, en étaient fascinés. Néné n’avait pas attendu mai 68 pour jeter l’austérité puritaine aux orties et bafouer l’autoritarisme suranné des dernières années de Gaulle. Ce pourquoi il n’a jamais été sensible aux sirènes sexuelles du gauchisme, dont on se demande s’il aurait eu tant de succès s’il n’avait pas encouragé la baise entre tous et toutes, selon les multiples combinaisons de Wilhelm Reich… D’ailleurs le marxisme du Parti communiste est devenu brutalement ringard en quelques mois, alors que les cents fleurs du maoïsme et la prestance christique de Che Guevara enflammaient les passions. Baisons rimait avec révolution alors que votons était piège à cons. C’était l’époque – bien décrite aussi côté mœurs par Claude Arnaud.

Mais nous sommes avec René dans l’aventure. Ce « garçon de bonne famille à la réputation de voyou » (p.25) est aussi à l’aise au Ritz qu’au bordel. Il aime les putes et les fringues, avant l’alcool et l’adrénaline. Il n’a pas froid aux yeux ni la morale en bandoulière : ce qu’il ne peut s’offrir, il le vole – habilement – ou monte une arnaque pour l’obtenir. A demi-italien, il a le sens du théâtre ; même sans le sou, il a celui de la prestance. Son bagout et sa culture font le reste. Abandonné par un père volage qui n’a jamais travaillé mais qui descend d’un neveu du comte Sforza, célèbre antifasciste, il fait le désespoir de sa mère mais revient toujours à elle. En bon déclassé, habitant un minable deux-pièces – mais sur les Champs-Élysées – il est séduit par le baroque désuet de l’Action française, malgré le titre racoleur et faux du livre qui en fait un « fasciste ».

Christian Rol, petit frère d’amies de Néné et journaliste aujourd’hui à Atlantico, n’hésite pas à en rajouter pour faire monter la sauce, poussant la coquetterie jusqu’à déguiser nombre de témoins par des pseudonymes « pour protéger ses sources » – tout en lâchant un vrai nom page 308, sous couvert d’un article cité d’un obscur canard que personne n’aurait jamais cherché. Que valent des « témoignages » qui doivent rester anonymes ? Ce pourquoi le dernier tiers du livre est assez mal ficelé, redondant, citant de trop longs passages d’un journal intime insignifiant ou un dithyrambe nécrologique de peu d’intérêt. Christian Rol, c’est clair, est un conteur d’histoire au style action, un brin hussard, mais pas un journaliste d’investigation.

Et c’est dommage, car les 200 premières pages sont captivantes, replaçant bien les personnages dans le contexte d’époque, les jeux de guerre froide, le terrorisme à prétexte palestinien, la trahison des clercs qui, par lâcheté, hurlent avec les loups, l’explication universelle par un marxisme dogmatique revu et simplifié par Trotski et Mao, la haine de classe des petit-bourgeois qui veulent devenir de grands bourgeois à la place des grands bourgeois (ce qu’ils feront sous Mitterrand), la haine de génération envers les vieux cons, encouragée par Sartre de plus en plus sénile à mesure des années 1970. L’extrémisme de gauche a secrété de lui-même un extrémisme de droite, moins dogmatique et plus romantique, habité de la fureur de vivre des enfants du baby-boom, trop nombreux et avides d’exister dans une société coincée par la petite vertu des années de guerre mondiale et de reconstruction. L’auteur note de René « sa bohème et sa nature profondément libertaire » p.62.

Gauchiste, ne te casse pas la tête, on s’en charge ! était le slogan minoritaire de ces années de guerre civile en faculté. L’engeance du progressisme bourgeois, qui allait donner le bobo dans sa crédule bêtise et son narcissisme de nanti, était la mode à combattre. Sans avoir été de ce bord, je le comprends dans son époque. La pression médiatique des quotidiens contaminés tels l’ImMonde, le Nouveau snObs, l’Aberration, le Mâtin des paris et autres LèchePress (titres parodiques inventés ces années-là) était telle qu’elle suscitait son antidote, par simple santé mentale. Dès qu’on voulait penser par soi-même, il fallait quitter la horde, lire autre chose que le Petit livre rouge ou Das Kapital, analyser autrement que par les structures marxistes faites de rapports schématiques de domination.

Néné et ses copains ne s’embarrassaient pas d’intellectualisme ni de théorie ; ils aimaient la France, vieux pays du sacre de Reims, et n’aimaient pas ces idées immigrées de la philosophie allemande. Ils baisaient comme les gauchistes – mais surtout les filles, pas les garçons comme leurs adversaires, encore moins les enfants ; ils faisaient le coup de poing comme eux – mais avec plus de conviction et trop souvent à deux contre dix ; ils étaient surtout moins lourdement « sérieux », nettement plus potaches. Au point d’aller fesser JJSS (Jean-Jacques Servan-Schreiber lui-même !) en pleine conférence devant les bons bourgeois d’Angers.

Faute de vouloir se caser avec emploi, épouse et gosses, nombre de ces rebelles sans cause se sont engagés. Pour René, ce fut dans les parachutistes, au 9ème RCP où il deviendra caporal-chef. Mais toute hiérarchie lui pèse, les putes lui manquent et les fringues militaires ne valent pas les costumes sur mesure de son tailleur Cohen, ni les pompes Weston sans lesquelles il se sent en tongs. Après les paras, ce sera l’engagement au Liban, côté phalanges chrétiennes contre les « islamo-progressistes » financés par l’URSS, puis au Bénin avec Bob Denard pour un putsch manqué à cause du manque d’envergure stratégique dudit Denard – qui laisse sur le tarmac une caisse emplie d’archives, contenant les noms et photos des papiers d’identité de tout le commando ! Le portrait du mercenaire, page 167, vaut son pesant de francs 1980.

Ce n’est que page 179 qu’on assassine Henri Curiel, et page 185 Pierre Goldman. Sur ordre du Service d’action civique (SAC) mais pour le compte d’autres commanditaires : Poniatowski ? le SDECE ? les services secrets sud-africains ? Gladio ou la CIA ? On mourrait sec dans la France giscardienne : Jean de Broglie, Robert Boulin, Jean-Antoine Tramoni… Curiel et Goldman ont été pris dans cette mixture inextricable de paranoïa barbouzarde et de liaisons internationalistes-progressistes manipulées par les grands de la guerre froide. Rien de personnel, rien que le nettoyage d’agents de la subversion. Est-ce réalité, est-ce vantardise ? peu importe, au fond. Ce qui compte est le roman d’aventure de ces années, l’amoralité de cette génération qui a explosé en 68, la vie accomplie avant trente ans, comme Achille, Alexandre ou Jésus…

René de Says a encore arnaqué des Chinois des Triades, fait la bringue avec l’ex-Waffen SS Christian de La Mazière, témoigné dans Le chagrin et la pitié de Max Ophüls, mais le cœur n’y était plus. Difficile de rester un flambeur marginal épris de la patrie et des filles, une fois passée la vigueur exceptionnelle de la jeunesse. René l’aristo à demi italien reste un clochard céleste qui a vécu mille vies, mais a toujours été hanté par le néant. Sa fin, à 61 ans, est dérisoire : Néné le Camelot est mort d’une tranche de gigot, en fausse-route à Fontenay.

Si ce livre n’est ni « une bombe », ni la révélation « de l’homme qui tua Pierre Goldman et Henri Curiel », il est surtout le roman politique d’une époque, de l’autre côté de la mode. Ce qui est rare, d’autant plus passionnant.

Christian Rol, Le roman vrai d’un fasciste français, avril 2015, éditions La manufacture de livres, 314 pages, €19.90

Éditions La manufacture de livres – attachée de presse Guilaine Depis – 06.84.36.31.85 guilaine_depis@yahoo.com

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Noter ou évaluer ?

La notation va de 0 à 20 et se décline, chez les plus maniaques, jusqu’aux quarts de point. L’évaluation est une appréciation globale qui va de très insuffisant à très satisfaisant, avec des intermédiaires ; elle est parfois traduite de A à E, selon le système américain – mais comme il n’y a pas plus conservateur réactionnaire qu’un prof (surtout « de gauche » – je l’ai vécu…), le E devient vite de 0 à 5… jusqu’au A qui va de 16 à 20 !

La notation donne bonne conscience à la profitude, en faisant croire qu’il s’agit d’une évaluation quantifiable, donc « neutre » en termes de classes sociales, voire « scientifique ». Elle est utile quand le chiffrage est possible sans trop de subjectivité, par exemple dans les exercices de math ou dans les réponses à un QCM (sauf que les profs, surtout « de gauche », détestent les QCM car cela vient des États-Unis). Mais tout n’est pas chiffrable : les rédactions et autres dissertations comme les conversations en langues sont évaluées « au pif », selon la classe et selon les autres notes (il serait très mal vu qu’aucune note ne dépasse 10/20 alors que, parfois, cela le mériterait). Les notes au Bac sont chaque années « réévaluées » sur ordre du Ministère, pour obéir au mantra démago-politique de « 80% d’une classe d’âge au Bac ». D’ailleurs, dès l’Hypokhâgne ou la Sup,fini de rire ! Les Terminales math ou philo qui avaient couramment des 16 et des 18 voient leurs premières notes rarement dépasser 8 : c’est qu’il s’agit, cette fois, de compétition pour les concours des écoles d’ingénieur, de Normale Sup ou HEC deux ans plus tard !

Mais ce qui peut se justifier à 18 ans n’est pas admissible jusqu’à 15 ans (âge de l’identité fragile). Une « évaluation » sur des critères moins fixistes et plus « humains » reste préférable. Ce sont pourtant les mêmes qui refusent la détection des enfants difficiles dès les petites classes – et qui militent pour le maintien de la notation arithmétique au collège ! Les contradictions profs ne sont pas à un virage idéologique près.

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On connait les arguments des conservateurs, tels l’ancien ministre de l’Éducation nationale Luc Ferry dans Le Figaro : « c’est la vieille rengaine soixante-huitarde chère à la deuxième gauche selon laquelle les notes seraient le reflet de la société de compétition capitaliste ». C’était vrai dès 1969, je l’ai vécu. A cette époque post-68, les élèves refusaient la notation « flic » de zéro à vingt au profit des flous A à E, moins humiliants. A l’époque, des « tribunaux du peuple » naissaient spontanément dans les cours de lycée pour juger les profs coincés, autoritaires et hiérarchiques. A l’époque, le chahut au bahut était de règle dès qu’un adulte se mêlait de dicter ce qu’il fallait faire ou – pire ! – penser. Mais la doxa socialiste des syndicalistes FSU a eu beau jeu de faire rentrer dans le rang tous ces petit-bourgeois… dès que la gauche fut au pouvoir en 1981.

L’idéologie, tant de droite que de gauche, n’a que faire de la réalité : la France décroche dans les évaluations égales des élèves dans tous les pays européens aux mêmes niveaux et au même moment – mais la profitude ne se préoccupe que de ses petites habitudes, pas de l’élève. Bien éduquer, ce n’est ni multiplier les notes, ni les supprimer ; c’est les remplacer là où elles ne se justifient pas et découragent par leur arbitraire – et les laisser là où elles sont utiles et où les connaissances peuvent être chiffrées sur une échelle.

Toute la polémique idéologique des « gauchistes » contre « autoritaires » se réduit au fond à la différence qu’il y a entre « connaissances » et « compétences ».

  • Les connaissances doivent être apprises et retenues – elles sont évaluables par QCM où la note chiffrée se justifie : on sait, ou on ne sait pas.
  • Les compétences sont des mises en œuvre de connaissances organisées qui font appel à autre chose qu’au seul savoir tout court ; elles mobilisent le savoir-faire, les capacités et le comportement ; elles sont l’intelligence vive appliquée au savoir mort – elles ne peuvent être évaluées que par niveaux d’acquisition : compétence maîtrisée, partiellement maîtrisée, à revoir, avec les conseils nécessaires pour « élever » plutôt que sanctionner.

La notation chiffrée aux 80 grades, quart de point par quart de point entre 0 et 20, est non seulement ridicule, mais largement subjective. Elle sert de parapluie pseudo-scientifique aux inaptes à transmettre la connaissance vivante. Telle cette prof de philo en Terminale scientifique (je l’ai vécu il y a quelques années) qui, incapable de faire passer cette compétence en herbe qu’est la curiosité pour toutes choses et le regard philosophique, assommait ses élèves déjà chargés d’exercices de math et de physique pour les coefficients élevés du Bac, de dizaines de pages de commentaires sur ce savoir livresque qu’ils devaient absolument réviser en philo.

Avant les événements de mai, le colloque d’Amiens tenu en mars 1968 et présidé par Alain Peyrefitte, ministre du général De Gaulle, dénonçait déjà « les excès de l’individualisme qui doivent être supprimés en renonçant au principe du classement des élèves, en développant les travaux de groupe, en essayant de substituer à la note traditionnelle une appréciation qualitative et une indication de niveau ( lettres A,B,C,D,E ) ». Évidemment, venant d’un gouvernement « de droite » – voire « fasciste » pour la gauche jacobine mitterrandienne de l’époque – ce rapport est resté lettre morte.

Or l’ancienne compétition pour « être le premier de la classe » en société hiérarchique n’a plus lieu d’être dans une société en réseau appelée au travail en équipe.

C’est la misère de l’ENAtionale (qui se prend pour l’élite de la crème fonctionnaire) de forcer l’élitisme dans la masse infantile. En laissant pour compte 80% d’une classe d’âge, sans aucun diplôme (1 jeune sur 5 selon l’INSEE) ou avec un Bac dévalué.

Misère éducative que l’on constate à l’envi lorsque l’on devient formateur pour adultes : tant d’immaturité, tant de compétences laissées en friches, tant de mauvaise habitude d’apprendre par rabâchage scolaire. Tant de savoir théorique et tant d’incapacité à l’utiliser en pratique, tant de connaissances livresques et tant d’incompétence en relations humaines…

Les élèves sortant de six années secondaires :

  • ne savent pas s’exprimer devant les autres,
  • ne savent pas faire un plan,
  • ne savent pas chercher l’information fiable,
  • ne savent pas parler anglais (ou autre première langue)
  • ne savent pas compter leurs dépenses par rapport à leurs revenus
  • ne savent pas mettre des priorités,
  • ne savent pas organiser leur travail,
  • ne savent pas travailler avec les autres ni expliquer clairement,
  • ne savent pas écrire sans dix fautes par phrase,
  • ne savent pas se comporter en situation civique, sociale ou professionnelle.

Imaginez un banquier qui vous reçoit en débardeur, short et tong ? Un « BTS banque » (qui n’a jamais quitté le giron irresponsable de l’Éducation nationale) ne voit pas a priori où est le problème, il juge que c’est au client de s’adapter, pas à lui. On ne lui a jamais fait prendre conscience qu’une fonction oblige et que le respect des autres exige qu’on soit net dans son vêtement, clair dans son expression et adéquat à sa fonction sociale.

Un système éducatif efficace, ce n’est ni le gavage des oies ni l’allègement des programmes, mais des enseignants capables et des enseignements par objectifs et compétences : non des flics mais des tuteurs, non des sanctions mais des encouragements. Est-ce vraiment la notation de 0 à 20 qui font les « bons » et les « mauvais » élèves ? Je ne le crois pas : ce sont plutôt les notants qu’il faut noter… Bien plus que l’inspection en moyenne tous les 5 à 10 ans au collège !

Notes a l ecole

L’usage aujourd’hui des textos échangés en cours, la notation des profs par net interposé, ne sont que manifestations bénignes de l’éternelle rébellion adolescente. Pourquoi les notants ne seraient-ils pas notés ? Cela se pratique couramment en Grandes écoles. Pourquoi les lycées échapperaient-ils à cette pratique de bon sens, puisque les élèves y sont déjà mûrs, voire majeurs ? L’enseignement serait-il considéré comme une bastille imprenable de l’emploi protégé ? Comme un fonctionnariat intouchable devant échapper à toute évaluation ? Dans le même temps que les tests européens PISA pointent la dégradation des inégalités éducatives dans le système français ?

On dira : évaluation oui, mais pas comme ça. Alors comment ? Cela ne fait-il pas 30 ans que les syndicats en refusent toute forme ? Si l’administration démissionne de sa fonction d’évaluer l’enseignement, pourquoi les « usagers » (comme on dit dans les services publics) ne prendraient-ils pas eux-mêmes la question en main ? Ils font entendre leur voix de façon brouillonne et provocatrice – mais c’est ce qui arrive quand nulle règle démocratique n’est admise. Or tout citoyen a le droit de contrôler ses mandants et les fonctionnaires de l’État : c’est inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, en Préambule de la Constitution de 1958 : « La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration. »

A bloquer dialogue et évaluation, on encourage anarchie et révolution – du pur Louis XVI. Ne serait-ce pas plutôt moderne (voire « de gauche » si cette appréciation n’avait pas été si dévaluée par la génération bobo), cette façon d’échanger les expériences ? Tu m’apprends, je t’apprends ; tu me notes, je te note ; si t’es bon, on est bon. L’évaluation encouragement n’est-elle pas préférable à la note sanction ? N’est-ce pas le meilleur apprentissage à la démocratie « participative » (cette autre tarte à la crème « de gauche » toujours vantée en discours et jamais mise en actes) ? Au fond, meilleur tu es, meilleurs nous serons tous. Voilà qui est sain, non ? Tu m’élèves, je t’élève.

Les profs arc boutés sur leurs privilèges de noter sans être notés se croiraient-ils d’une essence supérieure ?

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William Faulkner, L’intrus dans la poussière

william faulkner l intrus
Après six ans affairé à autre chose l’auteur, à la veille de recevoir son prix Nobel de littérature, approfondit sa chronique du comté imaginaire de Yoknapatawpha près de Jefferson, dans l’État du Mississippi. Un Noir est accusé du meurtre d’un Blanc, par derrière et d’une balle dans la tête. Il est retrouvé près du cadavre, son pistolet sur lui, auquel manque une balle tirée récemment. Emprisonné d’abord dans la salle à manger du constable, le temps que le shérif se remue, puis dans la prison de briques du comté, il va probablement être lynché par la foule avant le dimanche soir.

Ce Noir est Lucas, que le lecteur a déjà rencontré, métis du même grand-père que le Blanc Edmonds, fermier indépendant comme le sont les Gowrie dont le fils vient d’être tué. Ces derniers sont les petits Blancs venus comme une invasion de sauterelles exploiter le Sud après la guerre de Sécession et la libération de l’esclavage ; ils sont en rivalité avec les Noirs mais plus entreprenants et plus indépendants, se défiant de l’État fédéral autant que des bourgeois des villes et des aristocrates déchus des grandes plantations. Ils se moquent donc du droit et ne respectent que la force – plus la Bible dans sa version redoutable d’Ancien testament. « Tu ne tueras point » est le sixième Commandement, mais n’est-il pas pire encore de tuer son propre frère ?

Lucas le Noir qui a la soixantaine n’a pas tué – mais comment le dire à une foule blanche, anonyme et en colère ? Nulle raison ne peut convaincre une bande menée par la passion : « non pas même une masse, ni même une mosaïque de visages, mais un Visage : pas même vorace, ni insatiable, simplement en mouvement, stupide, vide de pensée ou même de passion : une Expression sans aucun sens ni passé » p.154. Même l’avocat qui le connait bien, Gavin, héritier de grand domaine et oncle du narrateur, ne croit pas Lucas ; il l’empêche de parler en l’assommant de conseils tout fait pour lui éviter la pendaison. La vérité, qui s’en soucie ? Ni Lucas qui préfère la fierté, ni le shérif qui préfère l’ordre public, ni Gavin préoccupé de vraisemblance et de preuves, ni le meurtrier qui cherche à brouiller les pistes, ni la foule qui exige un bouc émissaire.

La vérité ne peut sortir que de la bouche des mineurs : Chick, diminutif de Charles pour le différencier de son Charley de père, et Miss Habersham, une veuve de 70 ans. Nous ne sommes pas chez Miss Marple, mais pas loin : ‘L’intrus’ est un roman policier autant qu’un roman d’apprentissage. « Si vous avez jamais besoin de faire faire quelque chose qui sorte de la règle commune et qui ne peut attendre, ne perdez pas votre temps avec les hommes ; ils agissent d’après ce que votre oncle appelle les lois et les règlements. Allez chercher les femmes et les enfants : eux, ils agissent d’après les circonstances » p.96. Tout comme ce sont les femmes et les enfants qui ont résisté à l’invasion yankee alors que les hommes jouaient aux soldats confédérés. Naturellement, obstinément, aveuglément. « Laisser sa marque sur son époque, en tant qu’homme, mais cela seulement, pas plus que cela, une empreinte sur sa parcelle de terre, mais humblement, n’attendant, ne voulant, même avec humilité, n’espérant, même pas en réalité, rien (c’est-à-dire, bien entendu, tout), que sa chance unique et anonyme d’accomplir quelque chose d’émouvant, de beau, de noble, pas seulement pour marquer, mais pour s’intégrer à la durable chronique de l’humanité, digne d’y prendre place… » p.164.

Ce type de phrase interminable, alambiquée, rend compte du fil de la pensée dans la tête du jeune homme ; elle est un procédé littéraire bien connu de Faulkner, pas toujours facile à suivre pour les lecteurs impatient d’aujourd’hui, vite zappeurs, mais qui rend par son envoûtement même tous les tâtonnements de réflexion, toutes les pistes émotives et raisonnables d’une jeune tête de 16 ans. Le présent immédiat, y compris à l’intérieur de soi, tel est le fil de cette littérature, tout événement passé n’étant lisible qu’à la lumière du présent, comme la chute dans le ruisseau glacé et la nudité sous la couverture qui sent le nègre, devant le feu de Lucas, répond au présent en caleçon devant l’oncle, le matin d’après avoir déterré le cercueil. Il y a, à chaque fois, épreuve et renaissance : la première de l’enfance à l’adolescence, quand le gamin de 12 ans remet en cause les principes naturels de sa société blanche envers les nègres ; la seconde de l’adolescence à l’âge d’homme, quand l’adolescent de 16 ans découvre « qu’il y a des choses qu’il faut qu’[il] soit toujours incapable de supporter (…) L’injustice, le scandale, le déshonneur et la honte » p.175.

Le jeune Chick écoute donc malgré lui le vieux Noir et va déterrer la victime pour montrer qu’elle n’a pas été tuée par derrière, ni par l’antique pistolet calibre 41 bien reconnaissable de l’accusé. Il est aidé en cela par son comparse noir Aleck, de quelques mois plus âgé avec qui il a été élevé, et de la veuve Habersham, femme pratique et décidée qui ne badine pas avec la morale. Chick a une dette envers Lucas depuis qu’à 12 ans il l’a aidé à se tirer du ruisseau gelé dans lequel il avait chu en allant chasser le lapin avec Aleck. Pour sa honte, le jeune garçon avait voulu payer le Noir de l’avoir séché et nourri dans sa maison, et celui-ci avait tout simplement refusé : il voulait être traité à l’égal d’un Blanc, lui qui l’était au quart, et sans les conventions du Sud qui sont « le nègre agissant comme un nègre et les Blancs comme les Blancs, et sans rancune ni d’un côté ni de l’autre » p.41. Cette faute originelle de Chick est rachetée par le chemin de croix qui consiste, durant une nuit et un jour entier, à ouvrir une tombe, regarder ce qu’il y a dedans, reboucher, prévenir l’oncle et le shérif, assurer la sécurité de Lucas, rouvrir la tombe devant les Gowrie, rechercher la piste du cadavre qui aurait dû y être et qui n’y était plus, attendre que la foule se disperse et que tout rentre dans l’ordre. A l’issue, le garçon est devenu un homme.

Mais c’est aussi un roman sur l’Amérique et sur le Sud. L’oncle, humaniste et juriste, auquel le garçon « voue un aveugle et total attachement (…) sur lequel il n’avait jamais essayé de raisonner » p.18, distingue les Gowrie, petits fermiers farouchement indépendants des collines (on dit aujourd’hui libertariens), les Littlejohn, fermiers et industriels prospères des plaines (aujourd’hui Républicains), enfin les Sambo, Noirs émancipés ignorants mais très petit-bourgeois (à majorité Démocrates). Mais tous ont la mentalité anglo-saxonne, contraire à celle de la vieille Europe continentale où les gens « ont une peur intense de la liberté individuelle, et la regardent avec méfiance ». L’Européen « avec un ensemble concordant et immédiat, met de force sa liberté entre les mains du premier démagogue qui lui tombe sous les yeux ; faute de quoi il la détruit et la fait disparaître lui-même de sa vue, de son esprit et même de sa mémoire, avec l’unanimité forcenée des voisins qui piétinent un feu de prairie » p.127. Après le nazisme, le stalinisme et la tentation prosoviétique des intellos français (Sartre en tête), Faulkner n’est pas tendre avec les Européens qui se croient plus civilisés. Quant au Sud, il est particulier en Amérique même : « nous défendons (…) notre homogénéité, contre un gouvernement fédéral auquel dans un simple geste de désespoir le reste de ce pays a dû livrer volontairement de plus en plus de sa liberté personnelle et privée afin de continuer à faire partie des États-Unis » p.131.

C’est un roman très riche où la mentalité américaine, le particularisme du Sud, l’essor de la société de consommation, l’attention à la jeunesse et le passage à l’âge d’homme se tissent dans une intrigue policière racontée comme une œuvre littéraire.

William Faulkner, L’intrus (The Intruder in the Dust), 1948, Folio 1973, 320 pages, €7.90
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade, 2007, 1429 pages, €78.50
Les romans de William Faulkner chroniqués sur ce blog

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William Faulkner, Le Hameau

faulkner le hameau

Éblouissant Faulkner ! Il écrit son Hamlet, mais son personnage n’est pas prince de Danemark mais hameau perdu de la campagne sudiste. En pleine possession de ses moyens littéraires, il offre un feu d’artifice pour son 12ème roman. Fait de nouvelles raboutées mais emportées par un lyrisme puissant et construit en labyrinthe, Le Hameau est le début de la trilogie. Il conte l’ascension des petits Blancs après la guerre de Sécession. Vaincues, les grandes familles aristocratiques à esclaves laissent la place aux petit-bourgeois malins. Dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, à des milles de Jefferson, une agglomération d’une centaine d’âmes est envahie de rats.

Ce sont les Snopes, une famille du coin, petits Blancs au passé douteux, métayers qui n’hésitent pas à mettre le feu à une grange lorsqu’on les contrarie – ou qui en font courir la rumeur. Snopes sonne en anglais comme snoop, fouiner, et la référence à ce genre de prédateur (belette, fouine, vison ou rat) est répétée avec des variantes tout au long des chapitres. De l’ancêtre Ab, qui convainc Will Varner le propriétaire du lieu de lui louer une ferme, naît Flem qui s’impose au magasin du même propriétaire, épouse sa dernière fille enceinte d’un autre, puis roule dans la farine tous ceux qui l’entourent, n’hésitant pas à faire appel à d’innombrables cousins et neveux tels Eck, I.O. Mink, Lumb… Certains sont idiots, tel cet adolescent qui se fait chaque soir une vache, sous les yeux égrillards de la communauté mâle rivée au spectacle gratuit au travers d’une planche déclouée. D’autres sont touchants, comme le petit Wallstreet Panic (prénommé d’après la Crise parce que « cela porte bonheur »), modèle réduit de son père Eck, yeux pervenche et salopette bleue, toujours pieds nus et col sans boutons, qui passe tel un elfe innocent entre les poneys déchaînés comme dans une case de bande dessinée.

gamin salopette gamine

Le principal est l’avarice, l’obsession d’accumuler, la crainte donnant le pouvoir, le fait d’impressionner permettant de trafiquer. « T’es trop malin pour essayer de vendre quoi que ce soit à Flem Snopes, dit Varner. Et t’es pas assez bête, sacré nom, pour lui acheter quelque chose » p.594 Pléiade). Lorsqu’un Snopes consent, c’est que vous avez fait une mauvaise affaire. Et même Ratliff, le colporteur conteur, à qui s’adresse la phrase, observateur aigu du hameau et de ses ignorants, se fera avoir… Ratliff sonne comme l’antithèse de Ratkill, éleveur de rats (life) plutôt que tueur (kill) ; il est un peu le joueur de flûte de Hameln, mais pas celui qui ensorcelle les rats pour en délivrer la ville. Il est l’observateur, au-dessus de la mêlée, faisant office de journal local en allant d’un coin à l’autre du comté pour vendre ses machines à coudre, et d’intermédiaire à qui l’on confie un paiement ou une transaction.

La terre est ingrate, qu’il faut travailler sans arrêt tout le jour pour produire maïs et coton. L’existence est dure aux petits Blancs. On ne peut s’en sortir que par le commerce, avant la banque et l’industrie, pas encore arrivées dans d’aussi lointaines provinces. Quoique… signer des billets à ordre entre cousins (ce que font les Snopes au début) n’est-il pas une forme de cavalerie bancaire ? Choisir une femme dure à la tâche et pondeuse d’enfants est le premier pas ; bien marier ses gars à des propriétés est le second. Il y a une ironie peut-être volontaire à faire suivre le mariage de Flem avec Eula, du mariage païen entre l’idiot et la vache, seul dans la forêt d’abord, dans l’étable où tout le monde peut le voir ensuite. Le fils malingre du petit Blanc prend pour femme la dernière fille compromise du gros propriétaire, Eula. Déjà formée à 8 ans, toujours ruminant de la gomme, elle attirait les garçons dès 11 ans par son odeur féminine, toujours molle et placide comme une génisse (le terme est prononcé).

Faulkner donne un portrait sans concession de cette engeance affairiste née des campagnes, sans aucun scrupule, dont la mentalité épouse celle « de l’ancienne loi biblique (…) qui dit que l’homme doit suer ou ne rien posséder (…) un certain goût sévère et puritain pour la sobriété et la ténacité » p.434. Tout le mal ne vient pas des villes, comme le disaient les nostalgiques du monde paysan à la même époque en Europe ; le mal pour Faulkner est dans la nature humaine, à l’image de Dieu mais faite de boue, tiraillée entre Christ et Satan. « Ces Snopes, je ne les ai pas inventés, pas plus que j’ai inventé les gens qui meurent de baisser culotte devant eux » p.562. Par histoires et collages, découpes et montage, cette fresque paysanne à la Balzac est surtout la température mentale qui a fondé l’Amérique. Pour cela passionnant.

Écrit sans ces expérimentations parfois difficiles des premières parutions, voici l’un des meilleurs livres de William Faulkner.

William Faulkner, Le Hameau (The Hamlet), 1940, Folio 1985, 544 pages, €9.40
William Faulkner, Les Snopes (Le Hameau – La Ville – Le Domaine), Gallimard Quarto 2007, 1260 pages, €29.50
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 3, Gallimard Pléiade, 2000, 1212 pages, €66.00

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Kiev

A près de mille kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg, abritant 3 millions d’habitants, la vieille ville capitale est bâtie sur une colline qui domine le Dniepr.

kiev metro
Natacha nous emmène au centre-ville par le métro. Les lignes sont enfouies profondément sous terre, peut-être par souci de créer ces abris antiatomiques dont les années 50 étaient friandes. Pas de tickets, mais des jetons en plastique qui remplacent les anciennes pièces de monnaie. On les achète aux guichets, je ne vois pas quel est le progrès. Le métro est très animé, bondé sur la ligne qui va au centre. Banlieusards, familles, jeunes à quelques-uns, filles en couples, gamins solitaires, empruntent la ligne où presque tout le monde est debout, les rares banquettes étant disposés le long des parois. C’est très « collectif ».

kiev jeunes
On se côtoie, on se frotte, on se bouscule. Rien, ici, de cette phobie parisienne de « se toucher ». L’idéologie « prolétaire » et la longue pratique du collectivisme ont façonné des comportements plus directs, moins portés au quant à soi. Nul n’hésite à exhiber son corps par des décolletés plongeants, des chemises ouvertes ou des débardeurs filet. Même les tout jeunes adolescents, si honteux chez nous d’exposer leur poitrine fluette alors que leur groupe d’âge rêve de ressembler à ces supermen des films américains, n’hésitent pas, en Ukraine, à montrer leur jeunesse sous une vague mousseline. Les filles n’hésitent pas à promouvoir une image de « vamp ». Je me souviens d’une jeune femme, blonde décolorée, en mini short de jean, vraiment très mini, « californien », sous un haut blanc à bretelles moulant, vraiment très moulant pour mettre en valeur son opulente poitrine. Ses lunettes noires en amande cachaient volontairement une partie de son visage pour attirer les regards là où elle voulait, sur ses meilleurs attraits : une paire de jambes interminables montées sur sandales, fuselées, s’arrêtant au jean tout à fait en haut des cuisses…

kiev police
L’artère principale, Khreschatyk, est vide de voitures et envahie par les piétons les samedis et dimanches après-midi. Plus écologique que Delanoë, le maire de Kiev a osé rendre le centre ville « sans voitures » un jour et demi par semaine. L’origine légendaire de la ville veut qu’elle fût fondée par trois frères, Kii, Schtchek et Khoriv, et leur soeur Lybed. Elle existait déjà dès le Vème siècle, et payait le tribut aux Khazares turkmènes. Elle est vite devenue le chef-lieu d’un pays indépendant en relations avec Byzance. Oleg s’en empara pour en faire la capitale de toute la Russie en 882. Sviatoslav son petit-fils et Vladimir-le-Saint ayant soumis les peuples voisins slaves, ont donné à Kiev la prépondérance politique et militaire. Ce fut Vladimir 1er, son troisième petit-fils qui introduisit officiellement le christianisme à Kiev en faisant baptiser tout le monde dans un affluent du Dniepr en 988. La religion y avait pénétré depuis un certain temps déjà de Constantinople mais Vladimir est devenu « saint » orthodoxe pour ce bain collectif et royal.

kiev maidan
Notre hôtel, le Kozatskiy, ouvre sur la place principale de l’Indépendance. Nous allons y déposer nos bagages. Ce Maidan Nezalezhnosti est la grand-place de la ville. Une colonne droite de marbre blanc supporte une statue ailée, représentation allégorique de l’Ukraine, inaugurée lors du 10ème anniversaire de l’indépendance le 22 août 2001. Tout le quartier est neuf, les décombres des immeubles fumaient, le 6 novembre 1943, lorsque Kiev fut libérée des nazis après 200 000 morts et 100 000 déportés. Mais il a été refait par les architectes populaires staliniens dans le style traditionnel – pas comme Le Havre, rebâti par un architecte lui aussi stalinien qui se contentait d’imaginer « le peuple » au futur.

kiev monastere saint michel
Nous montons aussitôt la rue Mikhaïlivska, bordée de façades viennoises, jusqu’au monastère Saint-Michel du nom du protecteur de Kiev. Brillent au-dessus des immeubles les bulbes dorés de sa cathédrale. A l’extérieur, les mariages se prennent en photo et déambulent. Nous, qui avons laissé ce cérémonial dans les années 60, retrouvons un parfum d’enfance dans ce qui se déroule sous nos yeux. Une demoiselle d’honneur à peine adulte passe en hauts talons rose bonbon, assortis à son bandeau de tête et à son discret rose à lèvre. Sa robe, très déshabillée, fanfreluche autour des cuisses, à la mode « ciseaux ». Une délicieuse adolescente de moins de quinze ans, s’est emballée en confiserie dans une longue robe mousseline rose pâle, serrée à la taille, laissant la gorge novice découverte et bouffant aux épaules. De petites roses sont cousues sur le devant, ici et là, n’attendant que d’être cueillies par son petit copain adonaissant, très sage comme il se doit en ce pays où les mœurs sont restées conservées dans le traditionnel, « vertu » communiste oblige.

kiev fille adonaissante
La cathédrale abritée en son centre est, dit-on, l’une des plus belles de l’Ukraine. Elle aussi a été entièrement reconstruite – fin 1999, après la chute du communisme – sur le modèle du bâtiment des XIIe et XIIIe siècles détruit en 1934 sous Staline. Elle brille désormais de tous ses feux, bleu pastel, blanc et or, faisant la fierté du néonationalisme ukrainien. Les anciennes fresques et mosaïques conservées au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg ont été en partie restituées.

kiev mariage
Sous le porche d’entrée nous accueille un saint Michel archange, saluant de la main droite, tenant de la gauche une brassée de lys. Ses lèvres adressent au visiteur un sourire sibyllin tandis que son regard, lointain, semble vous passer au travers pour sonder votre âme particulière au tréfonds. Le monastère Saint-Michel est tout frais redoré et repeint. A l’intérieur, un public nombreux fait le tour des icônes avec bougie et prière à chacune. Il est sensé abriter les reliques de sainte Barbe. Alentour, alignés le long des façades ou entassés dans le kiosque du parc, des mariages endimanchés se font photographier pour la postérité. Un couple de sept ans, garçon et fille d’honneur qui se font isolément tirer le portrait, sont frais et emballés à croquer.

kiev mariage photo
Qui serait venu à Kiev il y a 20 ans encore n’y reconnaîtrait aujourd’hui pas grand-chose : la place Kalinine est devenue la place de l’Indépendance, la place des Komsomols léninistes place Evropeiska. Les magasins se sont multipliés, les devantures brillent de verre transparent et les vitrines attirent, les gens ne sont plus vêtus comme des sacs. Une nouvelle jeunesse souffle indéniablement sur le pays malgré les ratés démocratiques : il est dur de vivre sa liberté lorsqu’on a toujours été élevé dans la hiérarchie et l’obéissance.

Au centre de la place du monastère Saint-Michel, un ensemble architectural représente Sainte-Olga, première grande-duchesse baptisée de la Rous kiévienne, les moines Cyril et Méthode, inventeurs de l’alphabet cyrillique, et Saint-André qui avait prédit le futur développement de Kiev. Les statues ont cet air rigide et sévère typique de la sculpture stalinienne où il s’agissait d’être « sérieux », concentré, tendu vers la construction de l’avenir – très « petit-bourgeois » selon Roland Barthes, en somme.

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Des paysans goutsouls aux citadins ukrainiens à la campagne

Après l’altitude la plus haute suit une grande descente boueuse « un wasserfall blond qui s’échevela au travers des sapins », pour paraphraser l’aube d’été rimbaldienne (Illuminations). Dans la semi obscurité de la forêt résineuse la vie reprend, joyeuse, au seul passage du promeneur qui ranime les énergies. Chaque mouvement est ainsi renaissance. La nature est un désir, comme a senti le poète, ce sale gosse trop doué.

campagne verkhovina ukraine
Nous visitons rapidement une ferme pauvre avant d’attaquer une remontée qui nous mènera à un pylône de relais hertzien. La ferme est composée de plusieurs bâtiments qui servent de remises ou de logement à plusieurs membres d’une même famille, mariés ou célibataires.

fermiere goutsoul ukraine

La fermière, qui semble avoir gardé deux de ses fils avec elle, évoque son oncle, perdu de vue lors de la seconde Guerre mondiale. Elle s’interroge pour savoir comment elle pourrait savoir s’il a été retrouvé, s’il est enterré quelque part ou s’il est toujours porté « disparu » sans laisser de trace. Natacha note le nom, le prénom et la date de naissance pour tenter une recherche Internet à Kiev, au cas où.

ferme goutsoul ukraine
Nous visitons le corps de bâtiment principal où l’entrée au milieu ouvre sur la cuisine à gauche, une chambre à droite puis, car il s’agit d’une grande bâtisse, sur deux autres vastes pièces au fond qui servent de chambre collective et de pièce aux souvenirs.

interieur ferme goutsoul ukraine

Dans cette dernière, en effet, jamais occupée, s’entassent toutes les photos et tous les cadeaux non directement utiles accumulés par les années. C’est une sorte de musée kitsch et de « trésor » familial qui tient du grenier et du salon petit-bourgeois.

cadeaux kitsch ferme goutsoul ukraine
Toute autre est la maison riche que nous visitons au-delà de la crête, une fois redescendu à vous faire mal aux genoux, dans le hameau proche de la route. Natacha demande à visiter au cas où elle aurait besoin d’un gîte pour randonneurs lors d’un autre circuit. Tous les habitants possédant quelques mètres carrés sont disposés à les louer de façon saisonnière pour gagner un peu d’argent. La demeure est aussi vaste que la ferme pauvre mais ne sert que d’habitation. Elle est celle d’un paysan d’origine, formé à la ville, et revenu dans sa campagne selon le même mouvement des petit-bourgeois français des années 70 : sabots suédois, poutres apparentes et chèvre chaud au petit rouge du pays. C’est ainsi que l’on sort du communisme « prolétaire » pour en venir au socialisme « propriétaire ».

datcha rurbaine verkhovina ukraine
L’extérieur est décoré de métal repoussé brillant de neuf et de bow-windows agrémentés de rideaux de mousseline synthétique. Une vaste cuisine à gauche recèle une télé que des enfants assez grands sont en train de regarder. Notre arrivée leur fait fermer la porte ; le feuilleton compte plus que les étrangers : nous ne sommes plus chez les paysans mais chez les rurbains. Ladite cuisine partage un gros poêle avec le vestibule, ce qui permet de conserver la chaleur au centre de la maison en hiver. A droite, sanitaires et salle de bain, au fond un escalier, flanqué d’une chambre confortable à droite et d’un salon empli de canapés et de fauteuils à gauche, ces deux pièces donnant, au rez-de-chaussée, sur les prés à l’arrière.

fenetre datcha verkhovina ukraine

A l’étage, deux vastes pièces lumineuses servent de chambres. L’une d’elle, de petite fille, rassemble sur un fauteuil une vingtaine de peluches de divers animaux et, sous vitrine, divers trésors de porcelaines kitsch.

collection de peluches kitsch ukraine

Nous marchons encore une vingtaine de minutes sur une piste à travers bois avant de rejoindre la grand-route goudronnée à l’orée de laquelle nous attend le minibus. Nous ne sommes pas fâchés de nous y asseoir après ces grimpettes et ces descentes depuis le matin.

lustre kitsch verkhovina ukraine
Avant de revenir au gîte, nous effectuons un arrêt dans un magasin pour acheter des boissons, des sucreries pour les ados du groupe et diverses chips avec de la bière pour l’apéritif adulte de tout à l’heure. Des maltchiki nous jettent des regards de curiosité (maltchik : jeune garçon en russe). L’un de ces ados en goguette n’a pas de selle sur son VTT et il pédale en danseuse. Le tube menaçant directement ses fesses n’est pas pour effrayer ce petit mâle « à la russe » ; ses ancêtres ont vu pire avec les pals mongols… Son copain, un peu plus grand mais guère plus âgé, pédale en seul jean, peau halée, regard clair et cheveux blonds coupés courts. Il offre l’image d’un scout allemand des années trente.

nounours datcha verkhovina ukraine
Nous retrouvons les mêmes maisons et nos chambres d’il y a quelques jours. Nos lits n’ont pas été refaits, ils nous attendaient. Trois petits gars, les fils du patron, 11, 8 et 6 ans à peu près, jouent dans la cour pour nous voir arriver. Ils portent short et débardeur sauf l’aîné qui porte un maillot de foot au numéro de Beckam. C’est probablement lui qui ressemble le plus à son père, il est brun alors que ses petits frères sont tout blonds.

Nous prenons une vraie douche chaude dans une vraie salle de bain et nous dormons ce soir dans un vrai lit : c’est étonnant comme le confort peut être apprécié lorsque l’on a vécu à la dure quelques jours. J’en profite pour secouer mes puces. Oh, non pas celles attrapées dans les granges, mais les modernes, celles des appareils numériques. Je décharge leur mémoire sur CD à l’aide du graveur, puisque je dispose d’électricité. J’ai pris presque 1 giga durant ces trois jours.

L’apéritif est à 19h pour un dîner prévu une demi-heure plus tard. Il se met à pleuvoir. Nous buvons notre bière et croquons nos chips dans une chambre attenante à la « cuisine d’hiver ». Le dîner est l’occasion de nos adieux à Vassili. Si j’ai pu confirmer mon expérience de l’attitude soviétique, lui nous dit avoir découvert un peu mieux qui sont les Occidentaux – assez loin des stéréotypes qu’on lui avait inculqué… Il fait naturellement un autre discours, « à la russe », tant le rituel de ces années Staline continue de marquer la dernière génération élevée dedans. Ne voilà-t-il pas qu’il nous remet une « médaille » pour avoir accompli le parcours de randonnée de Verkhovina ? Le communisme adorait les médailles, façon de distinguer au mérite sans faire bouger d’un pouce le pouvoir politique. Nous voici donc méritants.

Vassili a apporté une vodka « maison » dont il distribue de généreuses rasades qu’il serait de bon ton de boire cul sec, « à la russe » toujours. Nous nous en gardons bien, le libéralisme nous a appris la prudence et à réfléchir avant de faire bovinement tout ce que fait tout le monde. Vassili, puis Natacha, portent des toasts à plein de choses : le circuit, les cuisinières du dîner de ce soir, les roulés au chou réussis (« golubsky »). Son objectif : descendre le litre de vodka à sept. Vassili a apporté aussi une bouteille de vin de Crimée, un genre de vino sancto rouge et sirupeux, très agréable au goût et favori de ces dames. A la suite de ces libations, nous dévorons la salade de chou au concombre assaisonné d’aneth frais, les goloubsky au chou et les vareniki, sortes de gros raviolis au fromage blanc ou aux myrtilles (sans sucre). C’est la fin de notre périple paysan chez les Goutsouls d’Ukraine.

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Élections : le cave se rebiffe

Ce n’est pas en soi « la gauche » qui a été rejetée par les électeurs ces deux dimanches de municipales, ni vraiment « le président » ou peut-être « sa politique » – c’est bel et bien le socialisme à la française et l’indigence de son parti.

Le socialiste est trop souvent content de soi, sûr de son bon droit « progressiste », animé d’une foi aveugle en sa « mission » d’émancipation des Lumières et d’égalitarisme révolutionnaire féministe. Comme tous les croyants, il n’écoute pas ; comme tous les prêtres d’une quelconque religion, il est sûr de détenir le vrai, donc de savoir mieux que « le peuple » ce qui est bon pour lui. Aujourd’hui comme hier, « le peuple » infantilisé, méprisé, ignoré se venge : il vote avec ses pieds. Hier contre le socialisme de l’Est lorsque le mur de Berlin est tombé, aujourd’hui contre le socialisme municipal, cette exception française qui a façonné le parti.

francois hollande rit

Missionnaire, le socialiste remplace le peuple par l’image idéale qu’il s’en fait : celle du troupeau sous la houlette de son berger, des poules en poulaillers protégées du « renard » par l’État fermier, pater familias macho, autoritaire et propriétaire. Mais l’État ne remplit plus ses promesses, ayant trop promis et trop prélevé, désormais obèse des structures empilées et impuissant de moyens essoufflés. Malgré les impôts en hausse pour tous, y compris pour les plus modestes, y compris sur les mutuelles santé, le déficit (4,3% du PIB) et la dette publique (93,5% du PIB) continuent de croître, dépassant l’objectif que s’était même fixé le gouvernement pour 2013. A quoi bon payer toujours plus, si c’est pour le gouffre de la gabegie administrative et des ayants-droits qui sont toujours les autres ?

Aucun électorat n’est captif, pas plus celui des prolétaires que celui des Français issus d’immigrés, pas même celui des profs… A trop caqueter contre le renard fantasmé de la finance tout en se couchant devant les puissances réelles qui font marcher l’économie et assurent les fins de mois de l’État, on perd son crédit. A trop valoriser les comportements marginaux sans prendre en compte la sensibilité populaire sur le fondement social de la famille et des enfants (plafonnement des allocations, mariage gai et lesbien, théories sur le genre à l’école), les bobos parisiens des ministères ont braqué non seulement la province restée catholique, mais aussi les Français issus de l’immigration sur leurs convictions religieuses, et encore leur volonté d’être conformes et de s’intégrer à une société sûre d’elle-même.

Impuissant à faire encore rêver, le socialisme du terrain croit emporter le peuple dans « le progrès » – sans rien changer dans l’économie. Il est pour ces intellos le nomadisme multiculturel, la redéfinition perpétuelle de soi et le zapping opposé à tout enracinement identitaire au profit d’une valorisation a priori du métissage, d’un antiracisme qui apparaît comme la tare des seuls Blancs, une repentance pathologique. Le Paris d’Hidalgo contre le désert français. Ce que propose le socialisme est, au fond, la haine de soi, l’ouverture aux autres se réduisant à se fondre dans l’ailleurs plutôt que de s’enrichir aux contacts. Le peuple en ses profondeurs refuse cette mentalité d’esclave, unique en Europe.

elections paris hidalgo

Tout se passe comme si le socialisme s’était coulé dans le catholicisme pour reproduire sa religion, son église et son sectarisme moral. Chasser les marchands du temple, encourager à tout quitter pour suivre le maître qui promet le Progrès, déraciner les militants pour leur faire parler toutes les langues et les envoyer partout dans le monde porter les leçons, imposer ce qui doit être pensé, ce qui peut être dit, ce qu’on doit enseigner – certain de sa bonne conscience – il faut écouter ce refrain sans cesse ressassé dans les médias que c’est toujours « de la faute des autres » si la Cité de Dieu n’advient pas. Thierry Pech, directeur de Terra Nova, a le poli sympathique de l’intellectuel modéré mais son discours reste dans la croyance que tout est de la faute à l’euro fort, à la Banque centrale européenne, à Angela Merkel, à « l’austérité » imposée à la dépense publique. Comme s’il suffisait de recommencer comme avant, sous la vieille gauche 1981, à dépenser, augmenter autoritairement les salaires, travailler encore moins que 35 h, réglementer encore plus, donner encore plus de « droits » pour que – miraculeusement – les capitaux affluent, l’investissement reprenne, les entrepreneurs innovent, les emplois fleurissent. Est-ce un hasard si le chômage augmente, si les jeunes bien formés s’expatrient, si le logement s’écroule et que les impôts rentrent moins ? N’est-ce pas plutôt parce que les ministres (depuis 2 ans au pouvoir) ont insulté les entrepreneurs, pigeonné les créateurs, réglementé les bailleurs, taxé la production et un peu plus tout travail ?

Sociologiquement issu des classes populaires en ascension scolaire, fraction de petit-bourgeois ambitionnant d’égaler les grands bourgeois par la méritocratie élective, le parti est devenu de plus en plus hermétique, entre copains intellos qui discutent interminablement et se tirent dans les pattes. L’électeur a du mal à cerner la vision socialiste de la société dans la valse des grandes promesses suivies de petites politiques inverses, dans « les efforts » demandés à tous qu’on ne restitue qu’à quelques-uns : les minorités sexuelles ou ethniques, les grandes entreprises, les syndicats majoritairement composés de fonctionnaires, les mauvais payeurs locatifs et ainsi de suite.

De plus en plus âgés et provenant en large majorité du secteur public, les militants et les élus socialistes ne représentent pas les Français en leur diversité. Non seulement l’électorat socialiste est volatil, mais de larges fraction du peuple ne votent plus ou contre lui, aux extrêmes, surtout à droite. Marine Le Pen a su valoriser l’État-nation autoritaire et protecteur que Sarkozy a incarné un temps mais que le Louis XVI au pouvoir a laissé tomber au prétexte d’être « normal ».

Les exclus des prébendes, les effrayés du monde, les non-intellos se sont vengés dimanche. On peut mépriser le cave, quand on est du Milieu et spécialiste de la fausse monnaie électorale. Mais un jour il se rebiffe…

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Blaise Cendrars, La main coupée

blaise cendrars la main coupee

Nous sommes en 14 et, il y a un siècle, Français et Boches recommençaient à s’étriper, comme régulièrement depuis 1813. Blaise Cendrars, Suisse allemand émigré en France, s’est engagé comme volontaire dans le 1er Régiment étranger le 3 août 1914 après avoir lancé un appel avec d’autres écrivains et artistes en faveur de « la civilisation ». Nommé caporal le 12 juin 1915, il a été blessé en Champagne et amputé du bras droit en octobre. Médaille militaire et croix de guerre avec palme, la nationalité française lui est accordée par décret le 16 février 1916 et il est démobilisé.

Ayant « perdu la main », il attend trente ans avant de passer la plume à gauche et de parler des morts comme des survivants de la grande guerre. Il l’a vécue au ras des tranchées, le plus souvent dans la boue et les marais de la Somme. Parlant plusieurs langues, français, allemand, anglais, russe au moins, il s’est très vite imposé parmi ses camarades venus d’horizons très divers, tous étrangers à peine assimilés. Il y a là des Juifs russes du Sentier, un faux prince polonais, des Tchèques, des Albanais ou Bulgares, des Suisses allemands, un Gitan (qu’il écrit ‘Gitane’ selon l’ancienne orthographe en usage chez Gide et Cocteau), des Belges, des Américains… et même un très jeune Coquoz de 16 ans, ayant menti sur son âge, chasseur de grand hôtel parisien où avec les autres « ils se livraient certaines nuits à des courses à quatre pattes dans les corridors désert, une bougie allumée dans le derrière et sous l’œil impavide des maîtres d’hôtel et des garçons d’étage » (chapitre 8). Parlant plusieurs langues, il s’est très vite imposé aussi comme intermédiaire entre les hommes et les officiers, appelé à traduire les propos des prisonniers, au grand dam des sergents, dotés d’un petit pouvoir et jaloux, qui lui ont mené la vie dure.

Les officiers, en bons bourgeois Français imbus d’eux-mêmes, savent tout mieux que les autres et lors de la montée au front, le colonel a fait marcher tout le régiment à pied de Paris à Rosières, dans la Somme « pour nous entraîner », alors que le train qui devait les mener roulait à vide, encombrant la voie pour rien. « Ce colonel ! C’était un vieux décrépit qui nous venait du service géographique de l’armée, un homme de cabinet avec un lorgnon et des idées d’un autre âge » (chapitre 9). D’un lieutenant vaniteux fonctionnaire : « Comme son surnom l’indique, Plein-de-Soupe était bouffi, mais les circonvolutions de son cerveau devaient être en pur boudin. (…) Il était plein de suffisance. Il se croyait encore dans son bourg et jouer un rôle de par ses fonctions et son titre d’officier ministériel. Il était sûr de soi, satisfait, gras, et puis, officier français, petit-bourgeois à la tête d’une compagnie de la Légion étrangère, il se croyait d’une essence supérieure » chapitre 13). Tous ne sont pas comme cela, mais il y en a bien trop ! (Et il en reste…)

1914 officier pantalon garance et soldat

Cendrars, caporal Frédéric Sauser de son vrai nom, est au front incognito ; personne ne sait qu’il est écrivain sauf un fonctionnaire du Deuxième bureau qui vient le voir, admiratif, et classe une sombre affaire de photos prise d’un calvaire alors que toute photo est interdite. L’auteur, un brin anarchiste et en tout cas libre de pensée, ne manque pas de critiquer la bureaucratie française et la mentalité jugulaire d’une armée mal organisée, mal équipée, rigidement commandée – et qui n’a pu « tenir » face au matériel et à la discipline allemande que parce le front était paradoxalement une zone de liberté où seuls les camarades de son petit groupe comptaient, et pas « les ordres » abstraits venus des bureaux à l’arrière. « La pagaïe ? Mais c’est quand les événements débordent les règlements édictés dans un État bien policé qui n’a rien laissé à l’imprévu » (chapitre 13). Juin 40 montrera combien la bureaucratie française n’a rien compris, les politiciens rien changé, les ganaches rien appris. Tout le Mal français est là, symbolisé par cette défaite, déjà perceptible dans la fausse gloire héroïque de 14-18.

Blaise Cendrars n’a pas voulu être un écrivain ancien combattant comme tant d’autres ; la mentalité française du statut acquis lui est restée étrangère. Libre il était et a voulu le rester. S’il s’est engagé alors que l’on ne lui demandait rien, c’est qu’il l’a voulu. Mais il n’a jamais rien eu de cette exaltation patriotarde et xénophobe qui a lancé la guerre « fraîche et joyeuse » Nach Berlin. L’instinct de survie l’a conduit à tuer au nom de la nation, mais de cette exception il a honte. La mort n’est jamais belle, ni souhaitable – il est stupide de la glorifier. Cette obsession personnelle en faveur de la vie le conduit à publier ces récits de guerre, œuvre de mémoire pour les camarades de tranchée dont il se souvient. La mort est le premier personnage du livre, mais la vie sourd partout dans ces portraits humains et gouailleurs. Il prend le ton de chacun, alterne descriptions et dialogues, voire dérives poétiques sur la brume des marais, la nuit. Les contes édifiants suivent les récits de coups de main, les prouesses des hommes celles des animaux, un petit chien messager, un hérisson détecteur de mines.

En ce livre qui n’est pas un roman mais une reconstruction proustienne de la mémoire, Blaise Cendrars bâtit un véritable monument aux morts et à ceux qui en ont échappé, retournés à l’anonymat civil. Le livre s’ouvre avec Hélas ! qui pleure la mort par accident aux commandes de son avion de l’un de ses deux fils, Rémy, en 1948. La Seconde guerre boucle la Première, montrant combien l’héroïsme falsifié de 1914 a conduit à la honteuse défaite de 1940. Pour Cendrars, il ne faut jamais se payer de mots, jamais se laisser saouler par les concepts comme gloire, honneur et patrie – qui ne sont qu’idéologie pour faire mouvoir la chair à canon. Ce que chaque homme accomplit sur le terrain appartient à lui-même ; il n’est pas « un héros » mais un combattant qui fait son boulot parmi les autres, ses copains. « Vous vous croyez au théâtre, monsieur ? (…) La guerre est une ignominie. (…) La vie dangereuse peut convenir à un individu, certes, mais sur le plan social cela mène directement à la tyrannie, surtout dans une république menée par un sénat de vieillards, une chambre de bavards, une académie de m’as-tu-vu, une école de généraux… » (chapitre 17). La France n’a guère changé…

Ces 25 chapitres donnent une vision plus juste et plus longue que le reste de la littérature de guerre, trop souvent enflée, selon cette vanité arriviste française issue des envieux de la révolution, que Cendrars a toujours méprisée – même dans le civil : « les profs, ce concours de vanité » (chapitre 17). Plutôt que lire des profs sur la guerre de 14, lisez ces récits d’un combattant qui y était – lui.

Blaise Cendrars, La main coupée, 1946, Folio 1975, 447 pages, €7.79

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 1, Gallimard Pléiade sous la direction de Claude Leroy, 2013, 974 pages, €57.00

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Art con(temporain)

Tout ce qui s’autodésigne comme « art » peut ne pas plaire. Il n’en est pas moins une expression d’artiste, personne faisant profession de créer des œuvres. Reste que créer « pour soi », sans souci de partager, est très égoïste. Créer pour quelques-uns, happy few « initiés », est très narcissique. Notre époque est volontiers égoïste narcissique – et pas seulement dans l’art. Songeons à la politique, aux médias, à la finance…

L’expression artiste peut être reconnue ou méconnue, passer les années et les siècles ou tomber dans l’oubli. Ce n’est que le temps qui fait la réputation sur le long terme. Mais c’est la mode qui l’établit sur le court terme. Tout bon artiste préférera être méconnu de son vivant pour demeurer célèbre après sa mort ; mais il est humain de préférer la reconnaissance immédiate et l’oubli ensuite.

jeune homme seins nus

Il reste que le snobisme est parfois de se vanter d’être méconnu parce que « d’avant-garde ». Nul ne sait ce qu’est l’avant-garde en art. L’idée fondamentale tirée du marxisme est qu’un petit nombre est sociologiquement en avance sur son temps parce qu’il suit les lois de l’Histoire. Mais cette idée est tordue par l’individualisme artiste (appelé par Marx « petit-bourgeois »). Depuis des décennies, chacun sait que tout ce qui est « loi » de l’Histoire, Grand horloger ou Dessein intelligent n’est que croyance. Aucune preuve n’en est apportée par une prédiction réaliste du futur. En ce sens, l’avant-garde artiste n’est que la fatuité de créer la mode avant qu’elle naisse. Au risque des impasses.

Ian McEwan, écrivain anglais d’origine écossaise, observe sa société avec férocité. Il ne manque pas d’épingler ces snobs qui se croient d’une autre essence que le vulgaire. Tels ces artisans de musique qui fuient tout succès car « pas assez d’avant-garde, ma chère ». Dans Amsterdam (1998), il se livre à un festival réjouissant :

« Un concert subventionné donné dans une salle paroissiale pratiquement déserte, au cours duquel les pieds d’un piano avaient été frappés sans relâche avec la crosse d’un violon durant plus d’une heure ; la notice du programme expliquait, en se référant à l’Holocauste, pourquoi aucune autre forme de musique n’était viable à ce stade de l’histoire de l’Europe. Dans la petite tête des zélateurs (…), toute forme de succès, si limité fût-il, toute espèce de reconnaissance publique étaient l’indice flagrant du compromis et de l’échec esthétiques. » Nous avons là tous les ingrédients du snobisme « artiste » : se vouloir original à tout prix, provoquer en rebelle éternellement adolescent, aduler la bonne conscience antinazie, être d’accord avec les soi-disant lois de l’histoire, volonté de rester en marge – connu seulement des initiés.

Ian Mc Ewan poursuit : « Lorsque l’histoire définitive de la musique occidentale au XXe siècle viendrait à être écrite, elle mettrait en évidence le triomphe du blues, du jazz, du rock et des musiques traditionnelles en constante évolution. Ces formes démontraient amplement que la mélodie, l’harmonie et le rythme n’étaient pas incompatibles avec l’innovation » p.42.

Il existe quand même de la musique symphonique contemporaine célèbre ou au moins reconnue d’un public (Messiaen, Xenakis, Britten…). Mais l’auteur fait bien de pointer le narcissisme orgueilleux des artistes autoproclamés, trop souvent subventionnés d’État alors que « l’intérêt général » est très restreint si l’on en juge aux audiences.

Certes, toute forme d’art exige une éducation du goût, une habitude du regard, une persévérance dans la pratique. Toute œuvre n’est pas « facile », immédiatement expressive à qui l’écoute, la voit, la touche ou la goûte. Mais, si chacun exprime son individualité unique, le génie est rare, la postérité fait seule le tri. Se croire méconnu, voire maudit, n’est en aucun cas une preuve de qualité mais une pathologie narcissique de l’individu exacerbé d’aujourd’hui. Ce pourquoi il faut faire la distinction entre l’art contemporain (qui se crée au présent) et l’art con (qui se croit beau en son miroir).

Ian McEwan, Amsterdam, 1998, traduit de l’anglais par Suzanne Mayoux, Folio 2003, 255 pages, €6.27

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Ian McEwan, L’innocent

Ian McEwan l innocent

Il s’agit d’espionnage, mais ce n’est pas un roman d’espionnage ; il se crée une intrigue policière, mais ceci n’est pas un roman policier ; il se fonde sur une histoire vraie, mais ce n’est pas un récit. Il s’agit d’un roman – tout court. Qui s’intéresse à la psychologie d’un personnage représentatif de l’Angleterre d’après-guerre, un « innocent ». Coincé, vierge, hésitant, parlant par habitude avec un accent snob et tenant des propos anodins. Le jeune Leonard, 25 ans, fils unique d’un couple de petit-bourgeois de la banlieue de Tottenham, a eu jusqu’ici une vie sans histoire.

Jusqu’à ce qu’il soit confronté à l’étranger, aux Allemands vaincus et aux Américains vulgaires, aux Russes menaçants de l’autre côté de la frontière. Nous sommes en 1955 et un projet d’espionnage est en gestation : creuser un tunnel sous la frontière pour pirater un câble téléphonique soviétique et dériver les communications. L’opération Gold, conjointe au MI6 et à la CIA, a réellement existé ; elle a permis d’espionner une année durant les lignes téléphoniques qui transitaient par Berlin. Le traître George Blake, présent dans le roman, a réellement existé ; c’est lui qui a vendu la mèche. Mais tout le reste de l’intrigue est inventé.

Léonard, technicien électrique chargé de la maintenance des magnétophones pour le tunnel, rencontre par hasard une Allemande et en tombe amoureux. Il n’a jamais baisé et c’est la première fois. Avec gaucherie, il s’imagine Tarzan ou le guerrier vainqueur. Cela ne marche pas comme ça. Maria, sa belle, a été mariée très jeune à un soldat allemand, devenu ivrogne parce qu’il a été vaincu. L’individu revient de temps à autre la battre et la mater, jouissant de la voir avec d’autres. Jusqu’à ce que…

C’est là que la petite rencontre la grande histoire. Léonard croit se sacrifier en vendant le tunnel aux Soviétiques, alors qu’il n’est qu’un jouet dans une partie qui le dépasse. Il croit avoir dissimulé l’acte inévitable produit par sa liaison avec Maria, alors qu’il a été protégé par qui il ne soupçonnerait pas. No happy end, seulement le savoir ultérieur d’avoir été berné, sans le vouloir, sans que personne en particulier soit coupable. Innocent au départ, Léonard le reste à l’arrivée.

Tout comme l’Angleterre qui croyait régner sur le monde et qui a passé la main en 1929 avec la crise, puis en 1940 avec la guerre. Désormais, le monde se passe très bien des Anglais. Ce sont des innocents d’une partie qui ne les concerne plus…

Un roman écrit juste avant la chute du Mur, qui n’en est que plus aigu. Désormais, ce n’est plus seulement l’Angleterre (après la France puis l’Allemagne) qui a quitté l’histoire, mais aussi l’ex-URSS, réduite à la Russie. Bien mené, décrivant avec affection un antihéros au demeurant sympathique, Ian McEwan maîtrise la gradation du suspense et la précision des actes. Le lecteur restera impressionné longtemps par sa lecture.

Ian McEwan, L’innocent (The Innocent), 1989, Folio 2002, 392 pages, €7.12

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Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

pierre drieu la rochelle gilles

Gilles est le « grand » roman de Drieu, roman fleuve qui emmêle trois romans différents en un seul, voulant tout embrasser d’un coup, de la Grande guerre à la Seconde guerre. Mais la première était nationaliste, ligne bleue des Vosges et Alsace-Lorraine ; la seconde est européenne, fusion du communisme et d’Action française en fascisme pour régénérer la race.

Fascisme, pas nazisme : Drieu n’aime pas ce que les Juifs représentent, « la misère du ‘monde moderne’, son immonde hypocrisie de capitalisme, de franc-maçonnerie, (…) de démocratie socialisante, (…) toute son impuissance » p.1005. Avec l’absence de racines, la servilité envers le plus fort, l’amour de l’argent, la psychanalyse et le rationalisme. Ce qui ne l’empêche pas de coucher avec les juives, mais il n’a aucunement l’idée de les éradiquer de la surface du globe : « L’antisémitisme, c’est donc une de ces ratatouilles primaires, comme tous les ismes » p.927. Gilles va cependant des gueules cassées au casse-gueule, car l’histoire a tranché et lui s’est retranché, repris une dernière fois par le mépris de soi et la « bouderie d’enfan» du suicide.

La mode d’époque était au roman fleuve : Roger Martin du Gard, Jules Romains, Louis Aragon… Mais tous créaient plusieurs volumes, chacun présentant un moment. Drieu, lui, met tout en un, ce qui fait fatras, avec des longueurs. Son style se relâche ou se resserre selon ce qu’il conte. Rien n’est plus fastidieux que ses coucheries à répétition (« la quête des filles » p.1014) pour se prouver qu’il est un mâle alors qu’il en doute en son intime. Il aurait voulu jouer les Fabrice Del Dongo, né à 17 ans à la bataille de Waterloo, mais n’est pas Stendhal qui veut. Drieu reste entre Céline et Montherlant. L’intrigue policière autour de l’Élysée est assez sombre et psychologiquement réussie, proche d’Aragon. L’aventure espagnole, qui clôt le livre en Épilogue a la sécheresse d’Espagne d’un roman de Malraux.

annees folles fille seins nusL’ensemble fait disparate, déconcertant. Il écrit bien, désormais fluide, mais avec des fautes de français étonnantes (ex. expatriement pour expatriation). La psychologie est décortiquée mais pas à pas, au gré de son âme inquiète, ce qui n’améliore pas son image. Il apparaît dandy fasciné par l’argent, cynique et moraliste, décadent et fasciste. Quel est donc cet être caméléon qui crache sur la démocratie mais admire l’énergie américaine, qui refuse le capitalisme mais épouse Myriam Falkenberg, qui vante la fraternité fasciste mais garde le souci de soi égotiste (p.894), qui louange la race mais persiste dans le libertinage stérile ?… Il se décrit lui-même : « Rêveur et praticien, solitaire et pèlerin, initié et homme du rang » p.1306. Sincérité de l’asthénie, sous les mêmes signes des précédents livres : luxure, faiblesse, suicide.

Un enfant mal aimé ne conquiert jamais l’estime de soi. Il cherche un père dans la force du chef, une mère dans la race nordique, une régénération dans ce qui l’a créé adulte : la guerre. Est-ce un « roman » cet exercice spirituel qui mêle récit autobiographique, analyse psychanalytique, profession de foi et engagement politique ? Nous sommes quelque part en confession catholique, entre Jean-Jacques Rousseau et Julien Sorel. On peut aimer ce baroque, on peut rester indifférent comme c’est mon cas. Je crois que nulle décadence ne peut être rachetée par l’action à tout prix, nulle faiblesse intime par une rigidité d’esprit, nul désespoir par la baise tout azimut.

Drieu raconte sa vie, bien qu’il la romance et que les personnages prennent leur vie propre. Il ne parvient pas, une fois encore, à se détacher de lui-même. La romancée Myriam est la vraie Colette Jéramec (juive qu’il sauvera de Drancy avec ses deux moufflets), Alice est Marcelle Jeanniot, Dora est Constance Wash (qui reproduit l’existence de sa mère, « femmes mariées, il savait quelles chiennes enchaînées c’était » p.1238), Pauline est Emma Besnard, Berthe est Christiane Renault (femme du constructeur de voitures). De même, Caël est André Breton (« un Robespierre sans la moindre guillotine, sans le moindre canif » p.1034, « Grand Inquisiteur de café » p.1158), Galant est Louis Aragon, Preuss est Emmanuel Berl, Clérences est Gaston Bergery, Chanteau est Herriot le gros radical-socialiste et Paul Morel un peu Philippe, fils de Léon Daudet.

Ce pauvre Paul, 18 ans, fils du Président de la République, a été circonvenu par le groupe Révolte (surréaliste) et entraîné par Galant (Aragon) aux Bains où il s’est promené nu, attouché par les vieux messieurs avant d’être fini par son mentor dans un recoin (p.1069). Une fois tenu, on exige de lui le vol de certains papiers… L’inversion est pour Drieu, avec la drogue, le cynisme velléitaire des intellos et l’esprit petit-bourgeois, le symbole de la décadence parisienne, ce qui donne quelques pages acides sur l’époque. « Les bourgeois : s’en fourrer jusque là et puis rien d’autre » p.833. Il a la nostalgie, chez les hommes comme chez les femmes, de l’« être fort, libre, sincère, un de ces rares êtres qui sont entiers » p.962. Ils sont si rares dans le Paris 1917-1937… A notre époque si conformiste dans l’anticonformisme, c’est assez rafraîchissant.

annees folles parisienne

Gilles, entre je et il, personnage de sain Français peint par Watteau, est donc un témoignage qui dépasse le petit moi solitaire de l’auteur. Il décrit comment un garçon intelligent peut devenir fasciste, après avoir tâté du communisme, du radicalisme et de l’anarchisme. Mais son fascisme est plus proche de Franco que d’Hitler. Il appelle la Tradition plus que la révolution, « il faut rouvrir les sources » (p.1029), « le catholicisme mâle du Moyen âge » (p.1290), « le chemin de Jeanne d’Arc, catholique et guerrière » (p.1304), « le Christ des cathédrales, le grand dieu blanc et viril. Un roi, fils de roi » (p.1311).

Il analyse finement le glissement bien-pensant : « Le fascisme n’avait-il pas été fait dans une pareille inconscience par des gens de gauche qui réinventaient ingénument les valeurs d’autorité, de discipline et de force ? » p.1234. Rien que de très actuel, n’est-ce pas ? Avis aux mélenchonistes et autres antilibéraux… Ce qui fait qu’on peut relire Drieu aujourd’hui sans vergogne malgré ses longueurs.

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles, 1939, Folio 1973, 683 pages, €8.64

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Les numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

Tous les romans de Drieu La Rochelle chroniqués sur ce blog

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Pierre Drieu La Rochelle, Rêveuse bourgeoisie

Après État civil, récit d’enfance, voici le roman familial, entrepris juste après la mort de son père. Drieu y romance la déchéance bourgeoise et catholique de ses parents et grands-parents. C’est une psychanalyse salutaire à propos de son père, qu’il aurait bien voulu aimer mais qui l’a rejeté avec indifférence et auquel il ressemble, et une vengeance envers sa mère, coincée entre l’appétit du sexe et les préjugés de son milieu. Ne vous moquez pas, rien n’est pire pour l’estime de soi qu’avoir été mal aimé enfant. Vous, aimez-vous assez vos petits pour leur éviter plus tard la drogue ou l’extrémisme dû à la mésestime ?

Pierre Drieu La Rochelle Reveuse bourgeoisie

Le ton du roman est proche de Balzac au début, de Zola à la fin. Mais le roman est trop long, la cinquième partie inutile, redondante. Elle fait redescendre le lecteur porté au paroxysme par la rupture de l’auteur et son double avec sa famille maudite ; elle se traîne en longueur, les dernières pages particulièrement bavardes. L’impression reste d’un souffle mal maîtrisé, d’un manque de cohérence d’ensemble. Drieu n’avait pas l’esprit architecte de son grand-père.

Comme Zola, Drieu voit dans l’hérédité la cause de ses malheurs. Un père faible, une mère sensuelle – aucune éducation ne pouvait forcer ces deux là à s’élever. Le père n’a jamais pu arriver en affaires, plein d’imagination mais calant sur toute réalisation concrète (l’inverse de son beau-père, architecte). Il vivait de luxure tout en renvoyant à demain les éternels problèmes d’argent. « Que vaut l’intelligence sans le caractère » ? p.691. La mère n’a jamais pu se défaire du sexe, qu’elle n’avait connu qu’avec son mari, prise jeune et « ravie » jusqu’à la fin. Elle n’a pas divorcé, n’a pas protégé ses enfants, n’a pas refait sa vie ailleurs, « lâche devant son désir, comme lui » p.762 et « victime de son éducation » p.693. Mais le milieu débilitant des villes n’arrange rien : « La mauvaise hygiène, cette longue retraite confinée au fond des appartements qui au siècle dernier a privé à un point incroyable presque toutes les classes de la lumière et de l’air les avaient rapidement réduits ; mais la lésine morale avait fait plus encore » p.686.

Comme Balzac, Drieu voit le Préjugé catholique et petit-bourgeois engoncer les gens dans la routine du malheur en ces années 1890-1914 dite « la Belle époque ». On ne dira jamais assez combien l’Église – comme toutes les croyances rigides – a tordu les âmes en les corsetant de tabous. Le curé maquignon plaçait les filles comme les chevaux, en mentant sur leurs dents. Le mariage était affaire d’argent, de dot et d’espérances, pas d’amour – il viendrait avec le sexe, peut-être, sinon tant pis, la vertu et la piété en tiendront lieu. D’où cet humour balzacien de l’auteur : avant les fiançailles, les deux familles se testent « pourtant, vers le milieu du repas, tout s’éclaircit d’un coup. Camille désira Agnès. Cela arriva entre le gigot aux flageolets et le foie gras avec salade » p.585. Chaque famille tente de renforcer sa position en s’alliant un peu plus haut. Divorcer, cela « ne se fait pas », et tout est dit. Mieux vaut la faillite que la séparation, il faut tenir son « rang social ». Ce pourquoi Drieu vomira toute sa vie cette inversion bourgeoise des choses : faire passer son intérêt avant ses besoins. « Les petites gens s’effraient de voir sortir les leurs de la régularité médiocre, temple de l’honnêteté dont ils se sentent dépositaires dans la société » p.639.

petits blonds

Drieu se réinvente en Yves, petit garçon mince et pâle, éperdu de sensiblerie et d’admiration pour Napoléon, mais au final lâche et faible comme son père, tenu par la luxure comme sa mère. Il souffre de n’être pas aimé : « Entendant son père l’interpeller, Yves avait attaché les yeux sur lui encore plus vivement qu’auparavant, avec soudain une gratitude éperdue. Alors qu’il croyait qu’enfin son père allait s’occuper de lui, il fut déçu comme à son entrée » p.595. On a de la peine pour le gamin. Autoportrait à vingt ans : « Il était long, mince, flexible au point de paraître fragile » p.735. Mais il enjolive par l’amour qu’il avait pour une fille de la haute son échec à Science Po, et se glorifie au final d’être tué à la guerre. Il se crée aussi une sœur, Geneviève, de deux ans plus jeune que lui, qui l’aime et l’admire, dédoublement narcissique du moi, et peut-être penchants homosexuels allant jusqu’à séduire par elle son meilleur ami. Mais il ne peut s’empêcher de se vautrer avec délices dans le mépris de soi. Suicidaire perpétuel, Drieu… qui cherchera le salut dans le fascisme, cette grande fraternité raciale qui voue un culte à la force – tout ce dont il a manqué dans sa famille.

Des rêveurs petit-bourgeois, pas des hommes d’action – que lui rêve d’être.

Pierre Drieu La Rochelle, Rêveuse bourgeoisie, 1937, Gallimard l’Imaginaire 1995, 364 pages, €8.60

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Le numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

Tous les romans de Drieu La Rochelle chroniqués sur ce blog

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Tropisme

En rajouter nuit à sa cause : trop de pub tue la pub, trop d’impôt tue l’impôt, trop de morale tue la morale.

Le coup d’arrêt à la pub de Free a moins fait chanceler Google que les publivores, dont le délire finit par lasser sur les écrans du net. Il n’y a plus de travail dans l’industrie et tous les étudiants veulent être soit fonctionnaires, soit « dans le marketing ». Mais trop d’encarts sur les ordinateurs finissent par agacer sérieusement. Ils vous barrent l’accès au texte, ils clignotent sans vergogne pour vous empêcher de lire autre chose qu’eux, ils s’imposent soi-disant pour vous « servir ». Rien de plus importun au restaurant qu’un serveur qui n’arrête pas de tourner autour de vous : pareil sur écran. Altavista et Lycos ont disparu parce qu’ils avaient forcé sur la pub. Mais c’est qu’il est « tendance » de renier la radio et la presse au profit de la télé et du net. Toute la publicité se recentre sur le nouvel outil de communication car les magasins coûtent trop cher en loyer et frais de personnel, surtout les charges sociales empilées sur l’entreprise et jamais remises à plat par les technocrates de Bercy et les députés confortablement installés dans le fromage public. Virgin et Surcouf disparaissent, la Fnac bat de l’aile… Mais croyez-vous que le « trop » recule ? Chacun garde sa courte vue, comme ces ouvriers du Livre surpayés pour les rares heures travaillées qui, à force de grèves et d’avantages zacquis, ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis. Plus de presse à imprimer, plus d’emplois.

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L’impôt, c’est bien, mais trop d’impôt tue l’impôt. Vous pensez ce que vous voulez de Gérard Depardieu. Je le trouve moi-même gonflé, enflé, démesuré. Il fut un beau Danton, un risible Obélix. Mais quand le symbole du révolutionnaire et du Français moyen filent à l’étranger parce qu’ils ont l’impression de payer pour les autres – ceux qui sont incapables de gérer avec raison, rigueur et économie l’argent public – il y a question. Depardieu est un boulimique agaçant, certes, mais il a tourné dans 200 films et en a produit 5, il a créé plusieurs entreprises. Qu’il parte avec pertes et fracas n’est pas bon pour la France. Pour son image. Pour la soi-disant justice que voudrait faire régner François Hollande. Un président « normal » commence par imposer tous les citoyens (et pas seulement ceux qui ne votent pas socialiste) ; par les imposer « normalement » (la norme en Europe est de 50%, pas de 75%), avec un discours « normal » (qui n’accuse pas une catégorie entière, « les riches » ou « les patrons », comme s’ils étaient une « race » à part) et une action « normale » qui inclut les entreprises dans la lutte pour l’emploi (et pas les exclut à coup de mépris et de vengeance fiscale).

Si « normal » voulait dire « mesuré » dans la bouche du candidat… Car rien n’est moins sûr ! La normalité était ce que réclamaient les gouvernements du socialisme réel, dans ces pays de l’Est où le formatage des esprits était la vertu des ingénieurs des âmes au service de l’État-parti. « Moi, président de la République »… on verrait ce qu’on allait voir ! Et on voit, jour après jour, que la morale bat la campagne, mais s’ignore dans les ors. Elle est pour les autres, rarement pour soi. Pourquoi nommer un militant socialiste à la tête du CSA ? Pour « normaliser » l’information ? La « moraliser » pour faire du « service public » le serviteur des gens au pouvoir ? Mitterrand l’avait fait et Edwy Plenel justement dénoncé. Hollande, qui veut faire du Mitterrand, le fera-t-il jusque dans ses mauvais côtés ?

Trop de pub, trop d’impôts (car trop d’étatisme), trop de morale. L’excès était, selon Roland Barthes, la particularité du « petit-bourgeois ». Il voyait dans le catch, sport tout entier pour la galerie, où les prises sont d’autant plus spectaculaires qu’elles ne font pas mal, la quintessence du mythe petit-bourgeois. L’esbroufe, la société du spectacle, la mise en scène narcissique de soi. « Ceux qui ont la plus grosse », disaient alors les gens. Les « trop », disaient il y a peu les ados. Les petit-bourgeois au pouvoir, dira-t-on aujourd’hui.

Nous sommes gouvernés par des « trop » : ne pas s’étonner de la « réaction » qui monte – dans le peuple. Les riches ont le moyen d’aller ailleurs, pas ceux en-dessous du revenu médian. Pourquoi est-ce toujours la gauche qui fait monter le Front national ? Ne serait-ce pas l’expression aujourd’hui de la « lutte des classes » où le petit-bourgeois ne veut renverser le grand bourgeois que pour s’imposer au prolétaire ? Sauf que le prolétaire n’a plus d’emploi et bientôt moins de prestations sociales.

Attention, le cave se rebiffe !

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Le Clézio, Révolutions

Jean, Marie, Gustave Le Clézio est révolutionnaire… mais le mot révolution possède un double sens. En romancier, Le Clézio joue sur cette ambiguïté. La révolution est le soulèvement d’un peuple contre une condition injuste que les circonstances ont rendue insupportable. Elle est aussi, plus mystérieusement, la roue du temps sur lui-même, l’éternel retour des choses. Le Clézio évoque les unes avec l’autre ; il les lie dans l’histoire, son histoire, romancée, éclatée, humanisée.

  • Révolution est la mémoire de tante Catherine, aveugle comme Homère, qui conte si bien son enfance à l’île Maurice, son départ forcé, son exil.
  • Révolution est cet exil premier de l’ancêtre, Jean Marro, double de l’auteur qui s’appelle Jean lui aussi dans le livre et Marro par transmission de lignée. L’ancêtre a quitté la Bretagne à 18 ans en 1792 pour aller vivre l’idéal des Lumières à Maurice, nouvelle France, après avoir soutenu la Révolution – la grande – à Valmy.
  • Révolution encore ce retour de l’auteur à Nice, tout enfant, chassé de Malaisie par la révolution communiste, où il est né d’un père anglais. A son adolescence, c’est la guerre en Algérie et lui, à demi-français, doit faire son service militaire dans l’armée coloniale.
  • Révolution toujours, retour aux sources, il joue de son ambiguïté de demi-anglais pour s’exiler à Londres, y poursuivre des études de médecine. Puis il part au Mexique pour fuir l’incorporation.

Il y vivra 1968, une autre révolution que la verbosité idéaliste des intellos du quartier latin : de vrais morts, par centaines, sur la place des Trois Cultures à Mexico ! Aussi, quand un copain prend des airs mystérieux pour lui parler du « courant politique » auquel il adhère, il se fout carrément de sa gueule de petit-bourgeois planqué : la révolution, le parisien imberbe n’a aucune idée de ce que c’est.

Car la révolution, la vraie, est celle des astres et de la philosophie. Elle se trouve chez Parménide et Héraclite, dans ces Présocratiques qui sont la pensée d’Occident et que l’auteur révère en son adolescence, avec le Nietzsche de l’énergie et de l’éternel retour. Dans l’immensité de l’éther, les astres retournent à leur point de départ au cours d’une longue ellipse. Les humains ne font que revivre l’éternel retour du départ et du recommencement, inlassablement, imitant Sisyphe poussant son rocher. « N’oublie pas, disait la tante au gamin de 12 ans, tu es Marro de Rozilis, comme moi, tu descends du Marro qui a tout quitté pour s’installer à Maurice, tu es du même sang, tu es lui. (…) C’est lui qui est en toi, qui est revenu pour vivre en toi, dans ta vie, ta pensée » p.53.

Il y a de la réincarnation dans l’air, cette vieille idée indo-européenne, mais surtout l’obscure idée que tout humain accomplit sa destinée d’humain, quelles que soient les époques : grandir, s’imbiber de l’exemple et de la tradition, faire des petits, la transmettre, bâtir et rebondir.

Il y a de la quête identitaire – un retour aux sources – dans une époque qui exalte les valeurs humanistes tout en les niant par sa contrainte technique, son exploitation économique et sa manipulation politique. Sachant qu’une source n’est pas un puits : les intellos qui raillent la quête d’identité devraient méditer cet écart des mots. Si un puits stagne, une source ne cesse jamais de couler. « La philo, c’est être accordé au temps céleste, comprendre le cours des astres » p.97. Et ne pas suivre le dernier histrion politicard…

Jean le comprend, tout à fait vers la fin, page 505 : « C’était donc ça. C’était si simple, après tout. Un moment, juste un moment dans la vie pour être libre. Pour être vivant, sentir chaque nerf, être rapide comme un animal qui court. Savoir voler. Faire l’amour. Être dans le présent, dans le réel ». Pour être libre, quittez le temps ; pour quitter le temps, vivez intensément l’instant présent. Le réel, tout est là : carpe diem disaient les sages romains, goûte le jour qui passe. Ces Romains, qui savaient vivre, considéraient l’heure selon le cours du soleil : les 12 h de jour étaient réparties équitablement entre son lever et son coucher, quelle que soit la saison. Ainsi, les heures étaient plus longues en été et plus courtes en hiver, plus proches du temps psychologique que de l’abstraction mécanique inventée par les horlogers, ces ingénieurs des âmes ! Le temps n’est pas une machine qui impose également ses minutes, mais il est court ou long selon l’intensité des instants qu’on vit.

« Vent, vents, tout est vent », dit l’épigraphe. Tout passe, mais tout repasse dans la mémoire, tout revit dans l’imagination, tout renaît dans chaque enfant qui croit – au double sens de croître et de croire.

Ce roman est tout empli de personnages emblématiques leclézien, des exilés, des paumés, des amoureux, des vivaces. Ceux qui s’accrochent et ceux qui transmettent, ceux qui résistent aux modes, aux lâchetés, et ceux qui sont les soldats mécaniques et disciplinés des oppresseurs ou des principes. Aurore, petite Viet importée ; Amoretto réfractaire, torse nu sous son cuir au lycée ; Santos, peintre philosophe tué absurdement en Algérie ; Conrad, Ukrainien géant qui ne cesse de se révolter contre « les staliniens » qui renaissent n’importe où (le stalinisme est un état d’esprit) ; Allison, l’infirmière londonienne qui aime baiser ; John James, petit malfrat anglais haineux, sexuel et boule d’énergie ; Marcel le yogi de Nice, précurseur des babas cool au tout début des années 60 ; Mariam, Kabyle passant le bac, qui deviendra sa femme. Le Clézio aime à mêler les histoires, celle de Jean, celle de la tante, celle de l’ancêtre ; celle d’une esclave noire importée à Maurice, celle de petits Mexicains attachants qui passent aux Etats-Unis, et tant d’autres. Chacun de ces êtres est à lui tout seul une révolution minuscule.

Le roman se lit bien, fresque lyrique tissée d’histoire personnelle et de détails vécus, grand souffle du monde dans la France étriquée de la décolonisation. Parmi les nombrilistes, trop nombreux dans la littérature française contemporaine, J.M.G.L.C. fait « sa » révolution – et c’est bien meilleur que celle qui est chanté par les sédentaires de salons télé, surtout quand ils ont « des idées » politiques !

Le Clézio, Révolutions, 2003, Gallimard Folio, 533 pages, €7.41

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Reviennent les idées des années 30…

La hantise de la modernité, l’angoisse de la perte d’identité, la crainte du déclassement – tout ce qui a fait déraper l’Allemagne d’hier dans l’irrationnel, dans l’essentialisme et dans la haine envers un bouc émissaire (capitaliste et juif) – revient en force aujourd’hui. Le succès du ‘Da Vinci Code’, les thrillers de Maxime Chattam, l’habileté des avocats de DSK à le faire échapper à ses responsabilités, la croyance paranoïaque en de tout-puissants Complots, nous font replonger dans cette atmosphère ‘fin de siècle’ de l’Allemagne vers 1880. Sans parler de l’antisionisme des banlieues, et des intellos de gauche qui feignent de confondre identité nationale et essence ‘raciale’.

Un historien a étudié avec attention cette période. George Mosse est juif, allemand et américain. Exilé en 1933 à 15 ans, il est devenu professeur d’histoire à l’université du Wisconsin. Dans un ouvrage d’il y a presque 50 ans, Mosse étudie l’idéologie qui a permis au nazisme non seulement d’arriver au pouvoir, mais de dériver jusqu’à la Solution Finale. Il nous permet de comprendre le présent.

La préférence de notre époque pour l’épidermique, l’émotionnel et le superficiel est aussi fumeuse que l’idéalisme néoromantique Völkisch. La peur des banlieues-ghettos, la haine du Financier-Capitaliste-Américain-Juif, le sentiment de dépossession de soi dans la bureaucratie européenne ou la technocratie politique, les palabres interminables des institutions parlementaires – tout cela incite à s’évader du réel présent pour fantasmer un avenir « autre » :

  • Plutôt voter extrémiste que de conforter la bourgeoisie satisfaite !
  • Plutôt tout casser que d’accepter une quelconque réforme qui ne pourra qu’être au détriment du « peuple » !
  • Plutôt se réfugier dans le paranormal, l’inconscient, la mystique, que d’affronter le réel, déterminer le raisonnable et faire la part des choses !

Le nazisme a réussi parce qu’il a su marier l’organisation politique et la mobilisation des masses à cette nébuleuse idéologique :

  • Il s’agissait alors d’être anticapitaliste et antibolchevique, tous deux matérialistes et apatrides.
  • Il s’agissait de reconquérir la protection des frontières, d’enraciner le sang dans le sol pour exprimer son Modèle national, sa vraie ‘Natur’, de récupérer sa souveraineté mise à mal par le traité de Versailles.
  • Il s’agissait de retrouver l’harmonie avec le cosmos tout entier en vivant à la campagne, au soleil, en cultivant la terre et en respectant les valeurs posées de la glèbe. Le ‘bio’ d’hier étaient la randonnée Wandervögel, le naturisme hors des villes, le végétarisme (Hitler était végétarien), les produits de la ferme bien de chez nous, l’homéopathie anti-chimique, les chants populaires collectifs contre l’individualisme, les fêtes dans les champs plutôt que dans les boites.
  • Les ennemis étaient la science, la finance, le parlement, la modernité et la ville : tout ce qui est trop sèchement rationnel, calculateur et cupide, technocrate sans cesse à bavasser sans décider, impérieusement progressiste, industriellement aliénant.

Le concept fumeux de ‘race’ n’a plus son actualité dans le politiquement correct d’aujourd’hui ; mais il revient par les marges, en négatif, utilisé par les ‘minorités visibles’ qui fantasment une quête historique de reconquête d’identité en bricolant les revers sociaux du présent. L’idéologie völkisch fut, selon George Mosse, « d’opposition au progrès et à la modernisation qui transformaient l’Europe du 19ème siècle. Elle utilisa le romantisme en l’exacerbant, pour fournir une alternative à la modernité, à la civilisation industrielle et urbaine en expansion qui semblait dépouiller l’homme de son moi créateur, le coupant ainsi d’un ordre social apparemment épuisé et anémié » p.60.

Les concepts de ‘nature’ et d’harmonie cosmique sont remis au goût du jour par les écolos. Le retour à la terre et la vogue du ‘bio’ consolent de la production apatride délocalisée, aux mains de multinationales manipulatrices. Le « petit » producteur s’allie au « petit » commerçant contre les « gros » : grande distribution, multinationales agroalimentaires, capitalisme cosmopolite, impérialisme américain (Monsanto). Il y a de tout chez les écologistes aujourd’hui : des scientifiques qui mettent en garde fort justement sur la finitude des ressources, les dangers de la chimie tirée du pétrole ou du nucléaire, le nécessaire ajustement entre l’humanité et le milieu naturel. Mais il y a aussi des mystiques réactionnaires pour qui l’humain est un parasite de la planète, une engeance à surveiller et punir par le retour à la terre (qui seule ne ment pas, disait Pétain). Ceux qui s’expriment le plus vigoureusement ont un furieux air Völkish, pas très moderne…

Comme dans la communauté organique prônée par Hitler, chaque métier d’aujourd’hui se veut un ‘ordre’ corporatiste qui s’organise lui-même et récuse toute réforme venue de la légitimité démocratique : les banques veulent s’autoréguler, mais aussi les cheminots qui croient seuls avoir le sens de leur métier très technique, le corps enseignant qui sait mieux que parents ou spécialistes ce qu’il faut aux enfants, ou les universitaires qui s’émeuvent de tout ce qui pourrait toucher à leurs libertés de recherche ou de programmes. Même les Indignés réclament de réguler les élus. Et ceux-ci penchent vers le souverainisme pour garder leur petit pouvoir.

Le nombre démocratique, l’immigration ouverte, la circulation des capitaux, obligent chacun à être compétitif pour réussir. Les étudiants fourvoyés dans des filières sans débouchés forment aujourd’hui ce qui, en 1880 déjà, s’appelait le « prolétariat universitaire ». Aspirant au statut de petit-bourgeois, leur hantise est d’être déclassés. Ouverture, concurrence et chômage sont leurs ennemis. Les sectes sataniques, complotistes ou extrémistes permettent de se croire une élite tout en couchant en studio – exactement ce qu’Hitler ressentit à Vienne durant sa jeunesse pauvre et Breivic sur Internet avant de massacrer les jeunes Norvégiens.

N’y aurait-il pas un parallèle dans la façon de penser entre hier et aujourd’hui ?

Les frères Strasser résumaient ainsi leur programme dans les années 20 : « nationaliste, contre l’asservissement de l’Allemagne ; socialiste, contre la tyrannie de l’argent ; völkisch, contre la destruction de l’âme allemande » p.460.

  • Les anti-européens souverainistes, protectionnistes et anti-américains français, sont contre l’asservissement de Bruxelles, contre l’économie libre-échangiste et contre la finance internationale. Ne ressemblent-ils pas aux nationalistes d’hier ?
  • Les socialistes de gauche, mélenchonistes et autres jacobins sont clairement contre la tyrannie de l’argent, souvent parce qu’ils sont fonctionnaires ou politiciens professionnels. « L’âme » du peuple n’est-elle pas aujourd’hui infuse dans l’écologie, cette harmonie Völkisch entre l’être humain sur sa terre et le cosmos ?
  • Si elle n’est pas ethnique, comme dans l’Allemagne d’hier, ne pourrait-elle pas le devenir ? A droite par hantise des banlieues et à gauche par haine du libre-échange apatride, toujours connoté américain et juif ? Goldman Sachs, Lehman Brothers, Madoff… Pourquoi les sites complotistes sont-ils presque toujours antisémites ? Pourquoi Mein Kampf se vend-t-il aussi bien en Turquie et dans tout le Moyen-Orient ? La Chine, modèle de Mélenchon, ou la Russie de Poutine, modèle de Marine Le Pen, ne sont-ils pas ouvertement xénophobes ?

Il ne s’agit pas d’un retour AUX années 30 mais un retour aux idées et façons de penser DES années de crise : 2008 a engendré la plus grande crise économique, sociale, politique et spirituelle depuis 1929.

Nous disons que les périodes de bouleversements induites par la modernité remettent en cause les acquis et les statuts, notamment ceux des petit-bourgeois hantés par l’arrêt de « l’ascenseur social ». Ce sont eux qui, jadis, ont fait le gros du vote nazi. Aujourd’hui ils se radicalisent, tirant Mélenchon vers Doriot et l’UMP vers dame Le Pen.

Nous disons que la lutte des places déclasse, surtout en récession économique – les places moins nombreuses étant réservées en priorité aux dominants possesseurs du capital social, culturel et économique. Le chômage de masse et le sentiment de déclassement suscitent les autoritarismes ou les fascismes, ce qui s’est passé en Italie, en Allemagne, en Espagne et même en France dans les années 20 et 30. Il s’agit d’une réaction de peur qui pousse vers l’ordre établi et appelle l’autorité qui peut le préserver.

Nous disons que les exclus se réfugient alors dans le fantasme, ce qui les dédouane de leurs échecs personnels. Ils ont le choix entre la paranoïa (« je n’y peux rien puisque le Complot est trop puissant, mais je suis malin parce que je décrypte »), ou l’utopie (« je ne peux rien sur mon destin, mais mon collectif élitiste me fait partager son rêve d’un « autre » monde, je nage en bande comme un poisson dans l’eau, bien au chaud dans le ‘tous d’accord’ »). Le Pen ou Mélenchon…

Nous disons que le mysticisme nature et le fantasme de la « pureté » (le bio, le sain et musclé, l’entre-soi, l’austérité morale) étaient typiques des mouvements Völkisch allemands des années 1880-1940. Ce n’est pas le « bio » en soi qui est condamnable, ni le torse nu, mais le fantasme de pureté dont le « bio » ou la nudité ne sont que la traduction narcissique cocoon la plus récente.

Hier, les dictateurs n’ont réussi que parce qu’ils ont su rallier dans un parti organisé les masses confusément en attente avec un programme politique attrape-tout. Ils ne l’auraient pas pu si la nébuleuse fumeuse des idées Völkisch, pétries d’irrationnel, de ressentiment et du fantasme ‘nature’ n’avaient travaillé les Allemands sur plusieurs générations. Il suffirait chez nous d’une aggravation de la crise, et d’un führer plus méchant que les politiciens d’aujourd’hui – mais tous les ingrédients sont là. Autant ne pas être naïf.

Sommes-nous moins manipulables aujourd’hui ? J’en doute. L’effondrement de l’éducation à penser par soi-même, la pression banlieue sur les « bouffons » qui travaillent bien en classe, la préférence pour le zapping plutôt qu’à « se prendre la tête » à lire un texte et à l’analyser, la facilité à croire aux complots comme dans les séries d’Hollywood, l’instinct grégaire à faire comme tout le monde, à « être d’accord » avec la bande, à dénier tout ce qui va contre – ne me rendent pas optimiste. L’extrême-droite monte en Europe, ses idées paranoïaques fantasmant la « pureté » se répandent, les passages à l’acte augmentent. Les attentats ne se font plus aujourd’hui pour libérer l’universel, ils se font pour assurer la domination ethnique, celle des islamistes ou de la Suprématie blanche.

Les États restent démocratiques mais la peur peut très vite engendrer ces contrôles étroits que réclament les gens. Surveiller les délinquants sexuels, traquer les pédophiles, accumuler les données personnelles pour la pub, c’est encore démocratique – mais les mêmes instruments peuvent servir à d’autres fins, politiques ou ethniques. Les médias peuvent être muselés en un temps record grâce aux nouvelles techniques : voyez la Chine, Cuba, la Birmanie, le Zimbabwe. Vous savez qu’ON vous piste sur toutes vos interrogations Google ou Yahoo – et les données sont gardées durant trois ans. Facebook ne détruit rien et, étant immatriculé dans l’État de Californie, le FBI y a accès sans limites grâce à la loi américaine. Pour quel contrôle absolu en cas de basculement ? Le Patriot Act américain a montré ses dérives graves en confondant les noms à consonance arabes pour les assimiler aux terroristes.

L’Occident perd son leadership. La puissance montante est la Chine, avec ses valeurs plus autoritaires et nationalistes… pas vraiment « démocratiques ». Demandez non seulement aux Tibétains mais aussi à ceux qui contestent les décisions des autorités à Shanghai ou Pékin. Mélenchon est « chinois » sur la langue bretonne ou la Dalaï lama. Le pétrole est menacé par des intégrismes musulmans qui ne brillent pas par leur tolérance, leur désir du bien commun universel ni leur relation avec les femmes. L’Europe reste impuissante faute de savoir ce qu’elle veut. Nous avons 27 criailleries à chaque débat fiscal, économique, politique, stratégique. La réaction des peuples est donc au repli frileux, à l’étroitesse de la famille, du clan, de la région, du national – bien avant l’Europe et l’universel.

Vague Europe dont les contours sont de plus en plus flous, menaçante mondialisation qui se dilue dans les rivalités, perte de l’information qui s’évanouit dans le superficiel, la copie et le zapping. Plus la cohésion est lâche, plus le désir fantasmé de voir surgir un ordre fort travaille. On ne se soude que contre d’autres. C’est ce que démontrent René Girard avec le ’bouc émissaire’ et Régis Debray dans ’Le moment fraternité’. Le nous n’existe que parce qu’il y a eux, les opposants. C’est ainsi qu’on se sent frères… Si vous avez des enfants, vous observerez très vite le phénomène : on se chamaille en famille mais, devant les autres, tous unis !

Les solutions sont connues : elles passent (comme sous Roosevelt) par l’action des États, la négociation internationale pour définir des règles, les filets sociaux de sécurité, et la réflexion démocratique de chaque citoyen dans le débat critique. Plus de transparence dans les négociations (et pas ces compromis de cabinet à la Aubry-Duflot), plus de participation démocratique locale, moins de pouvoir centralisé avec cour royale à la française. Avec pour lumière les acquis scientifiques plutôt que les fantasmes et pour guide l’empathie que l’on peut avoir pour ceux qui sont victimes. Cela suffira-t-il ?

George Mosse, Les racines intellectuelles du Troisième Reich – la crise de l’idéologie allemande, 1964, Points Seuil 2008, 510 pages, préface de Stéphane Audouin-Rouzeau, €11.40

Cet article est la version revue et actualisée d’un billet publié dans mon blog précédent en mars 2009. J’ai tenu compte des objections, nombreuses sur AgoraVox, ce pourquoi la version actuelle est longue. Le thème est malheureusement encore plus d’actualité !

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Zola, L’Argent

Émile Zola écrivit ‘L’Argent’ en 1891. Fidèle à sa méthode, il s’est documenté, a beaucoup interrogé, est allé voir les lieux mêmes de l’intrigue. Il compose son roman en trois actes, comme un drame classique : l’exposé des motifs, le nœud de l’intrigue, la conclusion édifiante. Ce n’est pas une tragédie, Zola est trop positiviste ; c’est bel et bien un ‘drame bourgeois’ avec le mari, la femme, l’amant :

  • Le mari c’est le banquier juif Gundermann, froid et rationnel.
  • La femme c’est la bourse, la passion laïque du jeu, incarnée d’ailleurs par la baronne qui se donne à qui en veut contre un tuyau.
  • L’amant c’est Saccard, le ‘héros’ dramatique catholique mené par son enthousiasme, féru d’activisme, mais qui ne sait pas se contrôler.

Au fond, Zola se moque bien de l’économie ; contrairement à Balzac, il n’y connaît pas grand chose. S’il décortique les techniques boursières de son temps après s’être documenté en journaliste, c’est pour leur plaquer l’a priori général qu’il a de « l’histoire naturelle » de la société : tout est sexe et fumier. On ne fait de beaux enfants que dans le stupre ; de bonnes affaires que par magouilles ; de belle politique que par trahison. C’est pourquoi Émile n’est pas Honoré, aux perspectives plus vastes ; ni surtout Gustave, ce Flaubert qui pousse le réalisme jusqu’au surréel. Zola reste englué dans ses préjugés envieux de petit-bourgeois ébahi par ce qu’il comprend mal : l’empire, la banque, l’élan vital. Tout reste chez lui coincé au foutre : pas de politique sans coucheries intéressées ; pas d’affaires sans viol ni maîtresses achetées ; pas d’amour sans boue ni saleté. Freud ne fera que rationaliser cet état d’esprit catholique-bourgeois du 19ème siècle où la chair (diabolique) commande tout et le sexe (faible) parvient à tout détruire comme Ève au Paradis…

La bourse ? Elle est pour Zola « ce mystère des opérations financières où peu de cervelles françaises pénètrent » chap. 1. Dès lors, tout est dit : puisqu’il n’y comprend rien, il traduit avec ses lunettes roses :

1. L’argent comme fièvre du jeu : « A quoi bon donner trente ans de sa vie pour gagner un pauvre million, lorsque, en une heure, par une simple opération de Bourse, on peut le mettre dans sa poche ? » chap. 3 Alors qu’il y a très peu de vrais « spéculateurs » en bourse. Même Jérôme Kerviel le trader n’en était pas un, mû par l’ambition de prouver aux gransécolâtres de sa banque qu’il réussissait mieux qu’eux – pas par l’appât du gain.

2. L’argent comme passion sexuelle : « Alors, Mme Caroline eut la brusque conviction que l’argent était le fumier dans lequel poussait cette humanité de demain. (…) Elle se rappelait l’idée que, sans la spéculation, il n’y aurait pas de grandes entreprises vivantes et fécondes, pas plus qu’il n’y aurait d’enfants sans la luxure. Il faut cet excès de la passion, toute cette vie bassement dépensée et perdue, à la continuation même de la vie. (…) L’argent, empoisonneur et destructeur, devenait le ferment de toute végétation sociale, servait de terreau nécessaire aux grands travaux dont l’exécution rapprocherait les peuples et pacifierait la terre. » chap. 7 Mais pourquoi l’argent serait-il « sale » – sauf par préjugé biblique du travail obligatoire dès qu’on n’obéit plus à Dieu ? Il n’est qu’un instrument, la nécessaire liquidité pour investir et l’outil de mesure du crédit ?

3. L’argent comme capacité positiviste : « Mais, madame, personne ne vit plus de la terre. L’ancienne fortune domaniale est une forme caduque de la richesse, qui a cessé d’avoir sa raison d’être. Elle était la stagnation même de l’argent, dont nous avons décuplé la valeur en le jetant dans la circulation, et par le papier-monnaie, et par les titres de toutes sortes, commerciaux et financiers. C’est ainsi que le monde va être renouvelé, car rien n’est possible sans l’argent, l’argent liquide qui coule, qui pénètre partout, ni les applications de la science, ni la paix finale, universelle… » chap. 4. Par là, Zola traduit le désarroi des « fortunes » traditionnelles, issues des mœurs aristocrates singées par les bourgeois accapareurs de Biens Nationaux à la Révolution : ils n’ont rien compris à l’industrie ni au commerce, ces Français archaïques ; ils ne désirent que des « rentes » pour poser sur le théâtre social. Alors que l’argent est liquide comme le foutre et que seule sa liquidité permet d’engendrer de beaux enfants, ils regardent avec jalousie ces financiers qui utilisent le levier du crédit pour créer de vastes empires industriels ou commerçants. C’est pourquoi son ‘héros’ devra chuter – car une réussite terrestre aussi insolente appelle une punition « divine » ou « de nature » (pour Zola, c’est pareil).

4. L’argent comme immoralité suprême : « Il n’aime pas l’argent en avare, pour en avoir un gros tas, pour le cacher dans sa cave. Non ! s’il en veut faire jaillir de partout, s’il en puise à n’importe quelles sources, c’est pour la voir couler chez lui en torrent, c’est pour toutes les jouissances qu’il en tire, de luxe, de plaisir, de puissance… (…) Il nous vendrait, vous, moi, n’importe qui, si nous entrions dans quelque marché. Et cela en homme inconscient et supérieur, car il est vraiment le poète du million, tellement l’argent le rend fou et canaille, oh ! canaille dans le très grand ! (…) Ah ! l’argent, cet argent pourrisseur, empoisonneur, qui desséchait les âmes, en chassait la bonté, la tendresse, l’amour des autres ! Lui seul était le grand coupable, l’entremetteur de toutes les cruautés et de toutes les saletés humaines. » chap. 7.

Voilà, tout est dit : le credo de la gauche française est fixé pour un siècle et demi. Zola était radical, la gauche de son temps. Mesdames et Messieurs Aubry, Moscovici, Royal, Dufflot, Mélenchon et Besancenot ne parlent pas autrement aujourd’hui. Les immobilistes donneurs de leçons comme Messieurs Chirac et Bayrou non plus. Le dogme est que l’argent le rend fou et canaille – point à la ligne. Où l’on ramène l’économie à la morale, comme si c’était du même ordre. Est-ce de réciter le Credo qui produit le pain ? Ne serait-ce pas plutôt le travail ? Il y a un temps pour prier et pour faire la morale, et un temps pour travailler et produire. C’est même écrit dans la Bible…

Confondre les deux en dit long sur la capacité de penser. La moraline remplace la morale et les inquisiteurs les politiques. L’argent est un outil et un outil n’a pas de morale : seul l’être qui l’utilise peut en avoir une. Le bon sens populaire sait bien, lui, qu’un mauvais ouvrier a toujours de mauvais outils.

Que faire contre l’argent ? Zola a lu Marx et c’est pour cela que la gauche l’encense, malgré l’antisémitisme affiché de ‘L’Argent’. L’un des personnages est Sigismond Busch, louche apatride – juif russe émigré – dont le frère récupère sans merci les dettes signées par les gigolos pour les faire cracher. Mais Sigismond incarne chez Zola l’Idéaliste, le jeune homme, fiévreux de théorie, évidemment phtisique. Il ne rêve que collectivisme socialiste – et il mourra évidemment selon la morale de Zola, pour que le roman respecte « l’histoire naturelle » de son temps.

Zola, en exposant les bases du marxisme, a quand même cette incertitude salvatrice à laquelle JAMAIS le socialisme n’a pu répondre : « Certainement, l’état social actuel a dû sa prospérité séculaire au principe individualiste que l’émulation, l’intérêt personnel, rendent d’une fécondité sans cesse renouvelée. Le collectivisme arrivera-t-il jamais à cette fécondité, et par quel moyen activer la fonction productive du travailleur, quand l’idée de gain sera détruite ? Là est pour moi le doute, l’angoisse, le terrain faible où il faut que nous nous battions, si nous voulons que la victoire du socialisme s’y décide un jour… », chap. 1.

‘L’Argent’ ? Un roman porno autorisé fin 19ème : sans doute pas la meilleure explication de la bourse.

Émile Zola, L’Argent, Folio classique, €5.41

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Christiane Rochefort, Printemps au parking

L’histoire est toute simple, écrite en 1969 dans la lignée de la libération de mai. Un adolescent, Christophe (16 ans ?) fugue parce qu’il n’a pas supporté une remarque insignifiante de son père. De la banlieue sud, il gagne Paris où il fait la connaissance de Thomas, étudiant. Après diverses péripéties naît entre eux l’amour.

La thèse est d’époque. Le fils du peuple élevé en grand ensemble par un ménage petit-bourgeois routinier et moraliste, doté d’une culture d’école primaire axée sur le devoir et le travail, s’évade brusquement, libéré par une pulsion printanière. L’intellectuel, ancien gauchiste un peu amer, végète dans ses études avec ses camarades, dans ce quartier latin rituel. L’arrivée de Christophe et de sa jeunesse apporte la candeur et l’élan que l’après mai 68 avait laissé disparaître. Tel un bon sauvage, il bouleverse par sa seule présence et par ses actes spontanés le nouveau confort moral et idéologique que s’est constitué Thomas. La passion, comme une folie dionysiaque, balaye le « vieil homme » et libère l’être.

La portée du message est immense. Nul besoin de lire Wilhelm Reich pour saisir la logique du désir libérateur. Il se révèle ici avec efficacité et vraisemblance. L’Occident bourgeois parle pour masquer la frustration constante de ses désirs élémentaires. Le discours même le plus gauchiste reste idéologique, masqué d’illusion morale. Seule l’action libère car elle est vérité, et la vérité est toujours révolutionnaire. Le refoulement bourgeois est si profond que l’action n’apparaît pour la société que comme compensation ou sublimation des désirs – mais ceux-ci restent de toute façon refoulés. La puissance apparente devient le dérivatif de l’impuissance sexuelle. La frustration, selon l’auteur, se transmute en oppression physique, sadique, militaire et économique, justifiée par l’idéologie technocrate.

Cette domination de la nature dont nous sommes si fiers, maîtrise et possession selon Descartes, serait-elle la compensation sublimée de nos désirs sexuels insatisfaits ? Le schéma est un peu simple, Reich était aussi obsédé que Freud par le sexe. L’après 68 adorait provoquer mémère en étalant du sexe sur toutes les pages. Mais le dilemme jouissance ou puissance apparaît comme un faux dilemme. L’homme n’est pas naturellement bon, même ses désirs sexuels pleinement satisfaits (pour autant que cela soit possible). La marée pulsionnelle libératrice n’a pas fait de nous des Indiens préhistoriques heureux au sein de mère Nature.

Cela, ce n’est pas le livre qui le dit, même s’il le laisse entendre par la bouche de Thomas toute emplie d’idéologie. Les mots ne sont pas les choses et les classiques soixantuitards ne sont pas des bibles. Il biaise en citant Socrate, le modèle du philosophe selon Maurice Clavel, fort à la mode ces années là (et complètement oublié depuis… comme quoi le médiatique n’est pas le talent). Le sage agit avant de discourir et son enseignement est moins construction de mots (idéologie des sophistes) qu’accouchement de connaissances (donc chemin révolutionnaire).  De nos jours, en Occident, nous n’avons plus de Socrate. Les philosophes ne sont plus hommes d’action mais tenants de postes d’État, poseurs dans les médias. La lumière ne peut donc plus venir des discours mais des désirs, elle ne peut plus émaner des professeurs adultes en sagesse, mais des adolescents du peuple, restés sauvages et encore innocents.

Christiane Rochefort, qui se disait communiste (elle est décédée en 1998 à 81 ans), va loin dans la remise en cause du parti comme guide éclairé des masses prolétaires. Elle lance les culottes par-dessus les moulins pour déclarer tout uniment que la connaissance est amour. Non pas l’amour à la platonicienne repris par les chrétiens, épuré, essentialisé, déifié – mais l’amour humain fait de désirs, de tendresse et d’attention, tout de chaleur et de peau, de frottement d’épidermes et d’éclatements liquides – l’amour matérialiste.

‘Printemps au parking’ excite les mineurs à la débauche, ce qui signifie désapprendre la volupté impuissante des mots pour retrouver les mots vrais issus de la volupté charnelle. C’est dire aussi qu’une autre éducation est possible.

Christiane Rochefort, Printemps au parking, 1969, Grasset 1998, 323 pages, €9.02

Christiane Rochefort sur Wikipedia

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Flaubert : être heureux en trois leçons

« Être bête, égoïste et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux. Mais si la première vous manque, tout est perdu. » Flaubert, lettre à Louise Colet 13 août 1846. Ne voilà-t-il pas la sagesse de base ? Certes, les gens cultivés se diront que le niveau est plutôt celui du petit-bourgeois content de lui-même, à la Bouvard & Pécuchet. Mais surmontons ce réflexe bégueule ou cépanou pour nous pencher sur la vérité profonde contenue dans ces phrases. Examinons le contexte, le prétexte puis le texte.

Tout d’abord le contexte. Flaubert répond à sa maîtresse qui lui « dit des choses dures » parce qu’elle est atteinte d’une « lassitude de chagrin ». Il se justifie : « Je suis sûr que tu me crois égoïste ». Il l’est, mais « là-dessus, chacun s’illusionne. Je le suis comme tout le monde, moins peut-être que beaucoup, plus peut-être que d’autres. » La charité de saint Vincent de Paul n’est-elle pas égoïste elle aussi, puisqu’obéissant à « un appétit de charité » ? N’est-ce pas une forme d’égoïsme que de se faire du bien ? d’obéir à l’un de ses appétits ? « Chacun jouit à sa mode et pour lui seul. » Il y a « les prodigues et les avares. Les premiers prennent plaisir à donner, les autres à garder. »

Première leçon : ne pas se fier aux apparences. Les motivations des gens ne sont pas aussi pures qu’elles paraissent, parfois même à leurs propres yeux. Ils « se la jouent » comme disent souvent les ados.

Ensuite le prétexte. Le bonheur est un état physique et physiologique d’équilibre. Être bête signifie ne pas trop réfléchir, prendre les choses comme elles viennent, apprécier l’ordinaire – qui ne manque jamais – comme les animaux, sans se prendre la tête. La bêtise étant la chose du monde la mieux partagée, le bête est heureux parmi d’autres bêtes ; il s’y sent bien, la vue courte, en troupeau. Rires lourds, blagues grasses, connivence entre mâles ou entre épouses, sentiment fusionnel entre militants de la même secte. Rien ne vient troubler la béatitude de la bête. La bonne santé, répétition ironique du dicton populaire (‘quand la santé va, tout va’) n’est que redondance des deux premiers concepts. L’état physiologique du bonheur est un corps qui fonctionne bien.

Seconde leçon : l’égoïsme est une réaction d’aise du mouton lambda rassuré dans sa bergerie, on est bien, au chaud, entre nous. Ne pas penser soi-même mais rester fusionnels, le troupeau pense pour vous. Voilà qui est confortable.

Enfin le texte. « Mais si la première vous manque, tout est perdu. » La première condition, c’est d’être « bête ». Si l’on pense trop, on s’illusionne, on s’inquiète, on n’est plus dans le présent immédiat des choses terrestres. Soit l’on ressasse le passé (‘comme tout était mieux avant ! Le niveau baisse !’), soit on craint l’avenir (et si… le monde allait venir frapper à notre porte ? …les réformes allaient changer mon confort ? …les jeunes allaient me prendre mon travail ? …le complot des multinationales ? et si…) Cette frilosité réactionnaire est clairement celle du « bourgeois » que Flaubert a toujours poursuivi de sa hargne. Avec une arrière-pensée anticléricale en ces temps où le goupillon s’alliait volontiers au sabre et où le Pape bullait contre la république. « Heureux les bêtes », semble énoncer Flaubert, parodiant l’Évangile, la référence des bien-pensants de son époque (« Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume de Dieu est à eux » Mt 5,8). Évangile d’apparence, empressons-nous de le préciser, car Jésus dit clairement « lorsque tu fais l’aumône, ne sonne pas de la trompette devant toi comme font les hypocrites, dans les synagogues et dans les rues, afin d’être glorifiés par les hommes. » (Mt 5,6)

Troisième leçon : n’est-ce pas justement le propre de la bêtise de prendre l’apparence pour la réalité et le mot pour la chose ?

Conclusion : l’homme heureux est une bête à l’étable, broutant paisiblement le foin de la ferme d’État, conduite par son berger qui lui dit ce qu’il faut faire, quand et comment, et le mène en troupeau dans les prés lorsqu’il n’y a aucun risque d’orage ni de loup. L’homme heureux rumine, force tranquille qui regarde passer les trains bovinement. Cet homme béat est le « dernier homme » de Nietzsche, une bête à l’engrais voué à produire et à se reproduire sans conscience. L’intelligence veut la volonté sans laquelle elle n’est rien, la curiosité d’explorer l’ailleurs et les autres, aime à se confronter pour se remettre en cause, tourmenté de mettre en question ses habitudes, son confort et ses zacquis pour vivre plus. L’homme complet n’est pas heureux, il est joyeux !

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1 – Janvier 1830-Mai 1851, Gallimard Pléiade 1973, 1232 pages, €53.79

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Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit

Le second roman de Céline, paru en 1936, est un gros machin – un double. Il ne fait pas moins de 600 pages dans l’édition de la Pléiade. Trois parties : 1/ le prologue qui poursuit ‘Voyage’ avec le même personnage et une histoire héroïque de roi Krobold ; 2/ l’enfance à Paris au passage Choiseul (appelé passage des Bérésinas) dans une atmosphère étriquée de petits-commerçants menacés par l’industrie et le grand commerce ; 3/ l’adolescence à 16 ans auprès d’un inventeur charlatan, après un quasi meurtre du père. Les deux dernières parties auraient du donner deux romans mais Céline a mis quatre ans pour rédiger tout ça et il en a eu assez : que ça paraisse !

Nous avons donc un mélange de styles, passant de Rabelais à Flaubert avant d’anticiper San Antonio. Céline se cherche. Certains ont dit que ‘Mort à crédit’ était son meilleur roman, pour moi il est trop inégal, manteau d’arlequin de la littérature où l’écrivain raboute. Ses histoires sont intéressantes, il s’agit de sa vie reprise par l’imagination. Son style est original, rien dans le descriptif et tout dans la parole, le mot familier qui vient tout seul. La raison ne fait pas le poids face à l’émotion, la langue veut télescoper la grammaire pour courir en souterrain et se faire expressionniste. Ca passe ou ça casse, j’avoue ne pas y être toujours sensible. C’est « trop » : partant dans des listes à la Rabelais, des onomatopées où rien ne commence ni ne finit, un vocabulaire d’argot qui date très vite. Heureusement qu’un lexique est publié en fin de Pléiade… L’ensemble fait un peu baroque, « héneaurme » aurait dit Flaubert, dont l’auteur a la causticité tout en partant dans des « délires ». La partie adolescente est un inventaire d’encyclopédiste raté inspiré de Bouvard et Pécuchet.

L’enfance parisienne à la Belle époque (avant 1914) reste marquée par l’autoritarisme. La France, c’est le caporalisme botté, bardé de certitudes et de morale. Tout gamin se voit dresser par les adultes, en butte à ses paresses et à ses manques, jamais « comme il faut ». Il en chie de trouille, toujours pressé, stressé, pressuré. Son seul dérivatif est le sexe. Dès six ans, il « se touche » puis « se branle », se voyant offrir à 7 ans une motte nue par une grande bourgeoise cliente de sa mère (p.555), s’accointant à 10 ans avec un môme un peu plus grand qui se fait sucer (p.604), puis à 14 ans se faisant « dévorer » à son tour par un plus jeune qui aime ça (p.732), avant de se faire violer par la directrice du collège (p.769)… La névrose d’autorité, mal bien français, produit ces aberrations pédophiles, obsédées et cochonnes. Céline décrit le tout à loisir, comme en passant. Était-ce le « normal » des garçons dans ces années-là ?

Deux révolutions ont fait exploser cette société coincée et moralisatrice : 1940 et 1968. Ce pourquoi elle nous paraît la lune. Mais le milieu dans lequel a baigné Céline enfant est celui qui a donné le fascisme, celui des petit-bourgeois déclassés avides de méritocratie et d’ordre. Ils veulent se distinguer des ouvriers qui n’ont que leurs mains, eux qui ont de la tête, du goût et de l’instruction. Ils veulent survivre malgré l’industrie et les grands magasins, eux qui sont proches des artisans, maîtres d’eux-mêmes et de leur commerce. Mais la mode et les prix ne permettent pas ces extravagances. L’insécurité est permanente, engendrant des comportements étriqués, avares, jaloux, volontiers portés au complot. Ce seront les Juifs et les Francs-Maçons avant les Bourgeois, tous ces gens insoucieux de traditions, de devoirs et de sacrifices. En attendant, la France d’avant 14 c’est « le possédant économe, l’épargnant méticuleux, tapi derrière ses persiennes » p.964.

Le gamin, lui, est élevé entre torgnoles et branlettes. Ballotté entre la réalité du monde et l’idéologie des parents, il n’est bon à rien. D’où cette existence qui est une « mort à crédit », où l’on doit payer avant de disparaître. « Tu pourrais, c’était l’opinion à Gustin, raconter des choses agréables… de temps en temps… C’est pas toujours sale dans la vie… » Dans un sens, c’est assez exact. Y a de la manie dans mon cas, de la partialité » p.515. Mais ni les parents, ni les voisins, ni les patrons grigous où il est mis en apprentissage (gratuit) ne l’encouragent ni ne le reconnaissent. « Je faisais pourtant des efforts… Je me forçais à l’enthousiasme… J’arrivais au magasin des heures à l’avance… Pour être mieux noté… Je partais après tous les autres… Et quand même j’étais pas bien vu… Je faisais que des conneries… J’avais la panique… Je me trompais tout le temps… Il faut avoir passé par là pour bien renifler sa hantise… Qu’elle vous soye à travers les tripes, passée jusqu’au cœur… » p.643. Là transpire la véritable haine de classe de Céline. Il n’a pourtant pas eu l’existence misérable qu’il décrit en son enfance : plutôt aimé de ses parents, travaillant correctement à l’école, passant plus de six mois à chaque fois dans les maisons où il apprenti.

Mais Céline auteur amplifie et déforme, il imite son père qui fait une légende aux voisins de sa visite à l’Exposition 1900. Il délire ce réel qui ne lui semble pas assez riche pour exprimer son intérieur. Ce pourquoi il suivra l’inventeur aux cents manuels sur tout appelé Courtial des Pereires (qui n’est même pas son nom). Comme le Krobold inventé enfant, il lui faut tout magnifier, tout porter à l’épopée. Cela donnera les pamphlets antijuifs où le bagout se laisse aller tout seul jusqu’à l’hallucinatoire. Le court récit du premier bain de mer, à Dieppe à 11 ans (p.621) en est un exemple, tout comme le mal de mer lors de la traversée qui suit (p.623).

Céline s’identifie au populaire qui en rajoute pour compenser son sentiment d’infériorité. « Ils étaient pouilleux comme une gale, crasspets, déglingués, ils s’échangeaient les morpions… Avec ça ils exagéraient que c’étaient des vrais délires ! Ils arrêtaient pas d’installer, ils s’époumonaient en bluff, ils se sortaient la rate pour raconter leurs relations… Leurs victoires… leurs réussites… Tous les fantasmes de leurs destins… Y avait pas de limites à l’esbroufe… » p.795. Céline en est, de ces pouilleux vantards. Il ne pourra pas s’empêcher d’agonir les Juifs, poussant très loin le bouchon, sans raison au fond. Ce roman de 1936 fait à peine allusion aux Juifs, pas du tout dans le premier roman de 1932 : comme quoi l’antisémitisme de Céline est fabriqué, « littéraire », dantesque. Ce qui le perdra mais, avec le recul, on voit bien le carton-pâte.

C’est ce côté excessif qu’aiment en général ses lecteurs. Ils s’y défoulent par la logorrhée délirante. Pour ma part, je ne suis pas en connivence avec ces tempéraments. Rabelais m’amuse mais ne m’incite pas à le relire ; San Antonio, qui sera successeur de Céline par la langue, je n’ai jamais pu accrocher. Louis-Ferdinand, ça se laisse lire.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Pléiade Gallimard, 1981, 1578 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936, Folio 622 pages, €8.93

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