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Yves Bontaz, Le bal est fini

Un ouvrier devenu chef d’entreprise, un provincial de Haute-Savoie devenu entrepreneur mondial, lance à sa retraite un brûlot politique. Il déclare que rien ne va plus et que le petit jeu des politocards sortis de la même école et vivant dans les mêmes milieux a assez duré. L’échec retentissant de François Hollande en est la preuve : place à la société civile ! Elle est aussi compétente que les politiciens professionnels, surtout ceux qui prétendent parler au nom des « travailleurs » : Mélenchon, « que sait-il des travailleur» p.46 pour avoir passé seulement trois mois dans une usine dans sa jeunesse ?

L’essai est plein de bon sens et de gros réalisme. Il dit tout haut ce que tout le monde (sauf les politiciens) pense tout bas : finies les réformes, il faut un « choc » ! Mais, après le Brexit et Trump, la démagogie menace ; il faut donc que les initiatives citoyennes émergent, malgré la crainte de donner des parrainages (Yves Bontaz ne sera pas pour la troisième fois candidat aux présidentielles, faute d’avoir obtenu les 500 parrains représentatifs de chaque département).

Après une longue introduction biographique de 40 pages, le constat court sur 62 pages et il est sans appel : « Ni la gauche, désinvolte sous Mitterrand, Jospin et Hollande, ni la droite, prétentieuse sous Chirac et Sarkozy, n’ont eu le courage d’enclencher une seule réforme, pas une seule, susceptible d’améliorer notre compétitivité » p.49. En cause ? « Le dédain de l’économie appliquée, le dédain du bon sens économique » p.49. La France a 90 fonctionnaires pour 1000 habitants alors que l’Allemagne en a moins de 60 ; les Français payent 44% d’impôts en moyenne contre 26% pour les Suisses, 34% pour la moyenne OCDE et 38% en Allemagne ; les cotisations sociales représentent 11.6% du PIB français contre 6.6% en Allemagne et 4.1% au Royaume-Uni. Qui voulez-vous concurrencer avec ces boulets ?

L’Etat omniprésent sait mieux que vous ce qui vous convient ; il dépense sans compter, il gaspille plus que les voisins ; il handicape l’économie – y compris la demande des ménages. Un dirigeant d’entreprise fait le calcul : « Quand je donne 100€ bruts à l’un de mes salariés, ça me coûte, avec les charges patronales, 150€. Sur ces 100€ bruts, ce salarié va percevoir 70€ nets. Comme il va être imposé sur le revenu à environ 30% – soit 21€ d’impôts – il va donc lui rester 49€ de pouvoir d’achat. Mais (…) ce qu’il va dépenser sera soumis à une TVA de 20%. Ce qui fait qu’au final son pouvoir d’achat réel ne sera que de 39€. (…) L’Etat prélevant 110€ au passage » p.67. Imparable ! Et on se lamente encore sur la « misère » des services publics ? Ne serait-ce pas la misère de la gestion fonctionnaire ignare en économie ? De l’irresponsabilité hiérarchique où chacun se renvoie la balle ? Du mépris des citoyens qui ne contrôlent rien ? De la démagogie des syndicats – surtout la CGT qui rêve encore et toujours du Grand soir – et qui ne représentent qu’à peine 7% des salariés ?

Qui crée de la richesse ? – Les entreprises. « Faute d’offrir des emplois, on offre des aides sociales, mais cet argent que l’Etat distribue, il le reprend par le biais des prélèvements fiscaux (…) frein pour sortir de la crise » p.85.

Alors, que faire ?

Après 12 pages sur « la démocratie pervertie » et 12 pages sur « une diplomatie à la dérive » (où les interventions de François Hollande en Syrie, Irak et Mali ont suscité, selon l’auteur, les attentats islamistes), 12 pages de propositions.

Elles n’ont rien de révolutionnaires et prennent ici ou là les bonnes ou les moins bonnes idées en 19 mesures :

  1. Baisser les charges patronales de 20% sur tous salaires et de 30% jusqu’à 1.6 fois le SMIC.
  2. Augmenter la TVA de 2% pour compenser et taxer les importations (et éviter les délocalisations).
  3. Baisser l’impôt sur les sociétés à 25%.
  4. Supprimer l’ISF.
  5. Revenir sur la hausse des frais de succession Hollande.
  6. Réformer l’enseignement de l’économie
  7. Favoriser l’apprentissage.
  8. Réduire la vie politicienne à deux mandats au maximum.
  9. Baisser le nombre de fonctionnaires en n’en remplaçant qu’un sur trois (hors régalien).
  10. Etablir deux jours de carence pour les fonctionnaires, comme dans le privé.
  11. Limiter le droit de grève dans les services publics.
  12. Baisser les prestations chômage après 1 an.
  13. Supprimer les 35h pour revenir à 39 sans hausse de salaire.
  14. Sanctuariser l’agriculture.
  15. Relancer la révolution verte.
  16. Etablir des statistiques ethniques pour en finir avec les fantasmes et adapter les politiques.
  17. Faire du handicap une cause nationale.
  18. Incarcérer les condamnés à une peine inférieure à 2 ans.
  19. Conduire la politique étrangère sur les seuls intérêts de la France et pas sur « la morale ».

Voilà qui fleure bon le « radicalisme » florissant sous la Troisième République : du bon sens travailleur, le citoyen contre les pouvoirs, la base et la province contre les élites de Paris. Mais aussi le programme de François Fillon, dont il s’avère le plus proche, avec un côté Emmanuel Macron pour le réalisme économique.

Yves Bontaz a réussi à 14 ans le concours de l’Ecole nationale d’horlogerie en candidat libre avec son jumeau et en est sorti major à 19 ans. Il s’est mis à son compte dans le décolletage et a travaillé très vite pour les grandes marques automobiles, fondant des filiales dans divers pays. Son dogme : productivité et qualité ; sa méthode : s’organiser et intervenir où cela ne va pas. « Une théorie inverse de celle du politique » – persiffle-t-il p.28. Il a fondé un orphelinat, une école et un dispensaire à Madagascar, et un centre pour autistes en France. Il a donné des emplois à des milliers de gens, en Haute-Savoie, en France et dans le reste du monde. « Je suis un patron qui jamais, jamais, n’a oublié de privilégier le facteur humain dans la gestion de ses sociétés » p.35.

Tout le contraire des François Hollande et autres Nicolas Sarkozy, n’est-ce pas ?…

Yves Bontaz, Le bal est fini – Le programme choc d’un esprit libre, 2017, édition Jean Picollec, 144 pages dont 6 tableaux et graphiques, €13.99

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Guillermo de La Roca, Connaître et apprécier

guillermo de la roca connaitre et apprecier
Seize nouvelles d’un auteur inconnu, voilà qui pourrait rebuter. Il n’en est rien : contradictions et oxymores suscitent un univers magique où la réalité est bien là, ondoyante et jamais telle qu’on l’attend. Le rationnel en prend un coup, mais telle est la vraie vie, jamais logique comme une épure. Nous sommes ici-bas et non au-delà, comme Satan et autres mythes aiment de temps à autre à nous le rappeler.

Il faut connaître et apprécier cette existence qui nous est offerte. Certes, il est utile de se méfier des modes et de la langue de bois. Ainsi de la première nouvelle, déconcertante, qui se moque du tourisme bobo : « L’organisation Connaître et apprécier nous avait fourni des places de figurants payants dans la coproduction interaméricaine El Macho-Le Mâle. Cette formule réservée à quelques cadres de l’industrie permettait de passer des vacances originales et utiles en Amérique latine » p.9. En effet… il s’agit d’assister les guérilleros marxistes à lutter contre le gouvernement. La seconde nouvelle conte le voyage de Mathurin le lapin : sorti de sa cage parce que sa maitresse avait oublié de la refermer, le lapin domestique est effrayé de la liberté. Tout lui fait peur et se prendre en pattes pour exercer sa responsabilité l’ennuie. Il n’aura de cesse de retrouver sa cage et ses repas de fonctionnaire à heures fixes… jusqu’au bouquet final où sera le héros de la table de mariage – mais pas comme il le prévoyait.

Le gamin normal d’une autre nouvelle est jugé anormal par tout ce que la société compte de décideurs autorisés : ses parents, le prêtre, le psychiatre, le gourou. C’est qu’il ne veut pas entrer dans les cadres étriqués et abstraits de ses ingénieur et prof de maths parentaux, ni dans les religions fixées des clercs et spécialistes de la psyché. Autoportrait de l’auteur ? On nous dit qu’il a « débuté comme ouvrier dans la banlieue de Buenos Aires », ce Français né en 1929 devenu « musicien réputé et nouvelliste ». Tout comme le cheval Quiproquo, fils de personne, qui s’est ingénié à retrouver la liberté loin des contraintes du haras et des courses, pour choisir le maquis révolutionnaire et emporter la victoire par une charge qui ne lui était pas demandée.

Il y a de la sagesse dans ces contes sur le mode de Voltaire ; de la légèreté aussi dans la moquerie des grands mots et du jargon à la mode ; de l’humour souvent dans les petits détails, comme ces « trois garçons d’écurie [qui] durent quitter le haras sur le champ » après qu’une jument fut trouvée enceinte (p.133). De l’absurde aussi, comme ces rôles convenus que la société nous fait jouer, rôle de patriote (Le Rhin), rôle de pouvoir (Davel le Yasa), rôle de savant-gourou (Le congrès d’Ankashttica, Le chaman et le professeur), rôle du rationaliste (La chapelle du vallon), rôle de gagnant (L’oiseau-mouche), rôle de bon garçon (Un gamin normal).

La chute, qui fait le sel de toute nouvelle, n’est pas toujours à la hauteur, parfois bâclée comme pour le chat dans Arthur et son maître, mais le style est vivant et l’imagination emporte. Entre l’Amérique du sud où règne la pensée magique chère à Lévi-Strauss et les paysages français adeptes de la raison cartésienne, l’écartèlement de l’auteur produit de belles histoires.

Un autre regard sur le monde.

Guillermo de La Roca, Connaître et apprécier, 2013, éditions Chroniques du ça et là, 159 pages, €12.00

Attachée de presse Guilaine Depis http://www.guilaine-depis.com/

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Libéral malgré la gauche

L’ignorant n’est tourmenté que par l’opinion qu’il a des choses, non par les choses elle-même. Le mot chien ne mord pas, selon William James, mais la Gauche d’ambiance pourtant salive de rage comme un chien de Pavlov quand elle entend le mot « libéralisme ». Elle le qualifie même, avec la lourdeur petite-bourgeoise de la redondance qu’avait noté Roland Barthes, de « néo » ou d’« ultra », pour bien marquer le tu dois de sa pensée moralisante.

hollande 2013 photo

Car il n’y a rien de réel dans la caricature faite par la gauche (française) du libéralisme

Né durant les Lumières, le libéralisme est le règne du droit, la liberté dans les règles du jeu : liberté de conscience, liberté d’expression, libertés politiques et d’entreprendre. Ces autonomies individuelles sont opposées aux hérédités, ethnies, communautés, ordres et corporations. Le libéralisme politique a été inventé par les Français et les Anglais des Lumières. De cette conception philosophique découle une attitude, le respect à l’égard d’autrui (voir Diderot), une règle pratique, la tolérance envers les opinions (voir Voltaire) et une conception de la vie en commun (voir Montesquieu). Politiquement, elle se traduit par une charte des droits et devoirs, par la règle de droit et par la participation du plus grand nombre au gouvernement du pays.

La France révère « l’État » (avec majuscule) au nom d’une liberté qui ne serait rien sans la contrainte du Père. Or le concept de liberté est double : absence de contraintes – mais aussi choix des règles qui contraignent la vie commune. Les Anglais (protestants incités à lire par eux-mêmes la Bible) ont privilégié le premier, avec cantonnement de l’autorité par le consentement régulier. Les Français (catholiques sous la houlette de prêtres qui ont le monopole de l’interprétation biblique, eux-mêmes sous l’autorité du Pape) ont privilégié le second, sous prétexte que le peuple (les faibles, les ignorants, les infantiles) ne saurait être libre sans contrainte d’en haut. Mais pourquoi garder cette idée venue tout droit du Dieu tonnant, du Père fouettard, du Roi soleil, de l’État-c’est-moi, de la Terreur paranoïaque, de l’orgueilleux empereur des Français, de l’absence d’écoles publiques jusque bien tard dans le 19e siècle et de l’absence de droit de vote aux femmes jusque bien tard dans le XXe ? Les temps n’auraient-ils pas changé ?

Le choix des règles est l’exercice de la démocratie. Les penseurs français de gauche ont longtemps œuvré pour l’éducation, l’égalité devant la loi et la laïcité d’État pour délivrer les individus des contraintes de naissance, de race ou de religion. Ce n’est que depuis le choix du marxisme, transformé en instrument de guerre léniniste, qu’ils considèrent les citoyens comme mineurs au nom de la Vérité révélée déclarée « scientifique » qu’une caste cooptée à la tête du Parti se charge d’interpréter et de réaliser. La « liberté » à gauche est donc progressivement passée de la libération de ce qui aliène à la contrainte idéologique, traduite dans tous les pays du socialisme réel en contrainte d’État et, dans les autres pays, en contrainte de parti. Comment ne pas noter que, dès qu’ils ont pu (boat-people vietnamiens, chute du mur de Berlin, ouverture cubaine), les citoyens se sont empressés de fuir ?

L’État s’est retrouvé en France le seul créateur du lien social après que la Révolution ait tout aboli, jusqu’aux syndicats, recréés seulement en 1884. L’État absolu français (jacobin, colbertiste, élitiste et parisien) ne veut face à lui que des individus atomisés qui lui doivent tout. C’est le sens de « la volonté générale » de l’orphelin éperdu de Père, Jean-Jacques Rousseau, magnifiée aujourd’hui par le proto-tyran Mélenchon. On comprend pourquoi l’initiative est peu répandue en France, pourquoi le peuple attend tout de l’État, pourquoi toute innovation ne peut s’y épanouir… L’État français est une machine politique pour assurer le pouvoir à une élite restreinte ; l’État anglais est un garant juridique – voilà l’écart essentiel que les intellectuels devraient analyser !

Dans cette idéologie française de l’État, tout ce qui est « libéral » représente à gauche le Diable, puisque menaçant le pouvoir de quelques-uns. Selon Pierre Bourdieu, le néolibéralisme se réduirait à « un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur. » Cette opposition radicale entre l’État et le marché n’est malheureusement qu’une « idée pure », aussi évanescente que les ombres de la caverne de Platon. Karl Polanyi l’a largement démontré, le libre marché présuppose une intervention réglementaire constante et le développement d’un appareil de contrôle…

L’utopie néolibérale n’est pas le « marché pur » mais le profit protégé par un État camouflé en « non politique » qui se consacre uniquement à la gestion rationnelle et technicienne du social, à l’administration des choses (ce qui se passe à peu près en Chine depuis 1978). Pourquoi ne pas constater que le Parlement est bien plus efficace dans les pays où la « volonté générale » ne se traduit pas par le « j’veux voir qu’une tête » (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Scandinavie, Suisse, Inde…) ?

Le gauchisme idéologique se pare ainsi de « grands mots »

Il fait illusion et empêche d’analyser la réalité des choses. « Tout le monde » (ce qui signifie en fait « de gauche, français, parisien et guignant le pouvoir ») est anti-américain par antilibéralisme ; mais nul ne se pose jamais la question des libéraux là-bas. Or les Liberals américains (de gauche) sont clairement pour un État fort, appuyé sur la puissance militaire garantie par un oligopole de sociétés nationales protégées. Où se trouve la fameuse « libre concurrence » et « l’ouverture mondialisée » dont la gauche idéologique nous rebat les oreilles ? Les libéraux américains (Obama en est un, après Clinton) peuvent empêcher l’achat d’une société par un groupe étranger si l’intérêt national est en jeu… mais ils ont une claire vision nationale de cet intérêt – pas une vision étroitement idéologique servant aux Montebourg à faire mousser leur ego. Le refus ne passe donc pas par un oukase ministériel devant les médias mais par des arguments clairement présentés au Congrès – qui décide.

Pour tout ce qui est autre que l’intérêt national, le privé règne, donc l’initiative, l’entreprise, les financements. Pourquoi croyez-vous que les entreprises les plus dynamiques de la dernière révolution technologique se soient créées aux États-Unis et pas en France ? Nous avons inventé la Fnac, le Minitel, la carte à puce, Copains d’avant : mais le succès a été Amazon, l’Internet, Paypal et Facebook. Les intellos de gauche ne se sont-ils jamais demandé pourquoi ? Ce n’est pas l’incantation à la croissance qui la fera surgir. Encore moins le pouvoir magique de l’Administration d’État.

Liberal définition Robert

Le socialisme est né du libéralisme et dans son prolongement

Il était l’aspiration des prolétaires à étendre à l’économie les principes de liberté et d’égalité conquis en politique. Il visait à « désaliéner » les consciences, pas à remplacer l’aliénation bourgeoise (prédatrice, consumériste, bien-pensante) par l’aliénation d’État (centralisé, malthusien, politiquement correct). L’histoire a conduit trop souvent les socialistes à s’allier avec les ennemis de ses ennemis, donc à confondre le socialisme (« les producteurs associés », disait Marx) avec l’étatisme antilibéral.

Le libéralisme ne s’identifie pas à sa version étroite héritée de Frédéric Bastiat et défendue par les journaux financiers. Il ne peut être amalgamé à l’ultralibéralisme des Reagan et Thatcher mais connaît d’autres versions plus ouvertes comme celles de Léon Walras, de Stuart Mill, de John Rawls, d’Amartya Sen et de Joseph Stiglitz. L’État réalise mieux certaines activités, Stiglitz cite la sécurité des aéroports, la recherche, l’éducation, l’aide médicale, l’environnement. « Cet équilibre peut être différent selon les pays et les époques ; il varie d’un secteur d’activités à l’autre, d’un problème à l’autre » (The Roaring Nineties). Mais pas question d’entretenir des privilèges de monopoles lorsqu’ils sont indus et économiquement injustifiés ; ni de refuser de rationaliser l’organisation et l’emploi des moyens publics. L’État est dans son rôle lorsqu’il régule et arbitre, dans son rôle lorsqu’il prend en charge ce que le marché n’est pas apte à faire, dans son rôle lorsqu’il impulse la recherche dans un secteur stratégique – mais il ne doit en aucun cas se substituer à l’initiative privée lorsque celle-ci est efficace.

Les idées libérales incarnent une culture de la résistance : aux idées imposées, à l’expression bâillonnée, à une administration tentaculaire (y compris de Bruxelles), à un marché sans règles, à une économie mondialisée sans ordre ni normes, à une société civile sans principe de légitimité ou de critique, à une culture uniformisée, au droit du plus fort. La liberté n’existe que garantie par un pouvoir souverain… contrôlé par des contrepouvoirs citoyens. C’est le rôle du droit, de la loi votée, de l’État qui applique et contrôle. Mais dans cet ordre qui part de la base. Ce n’est pas à l’État de me dire comment il faut baiser, avec qui et pourquoi ; c’est cependant son rôle de faire appliquer le droit qui autorise ou interdit la relation ou le mariage, son rôle encore d’informer sur les dangers sanitaires, son rôle toujours de faire assumer les conséquences.

Quant au socialisme ouvrier traditionnel, des origines à Marx inclus, il n’est pas antilibéral. Il faut se garder de le confondre avec les diverses variétés de socialisme réactionnaire et petit-bourgeois surgies en même temps. Au contraire, l’utopie ouvrière est celle de la coopérative (pas de l’entreprise nationalisée), de la décision à la base (pas par une Administration), du moins d’État possible (qui selon Marx doit disparaître). Elle est plus libertaire qu’autoritaire, plus proche du libéralisme que du despotisme, plus tolérante que doctrinaire. Elle confisque moins la démocratie (expression, élections, droits) que le jacobinisme (partisan, centralisé, technocrate). Les antilibéraux sont toujours partisans de la contrainte – car l’opposé du libéralisme, c’est l’autoritarisme. Difficile de sortir de là.

Or les élites socialistes qui se disent “morales” et “progressistes” se gardent bien d’aider le peuple à s’émanciper, se contentant de le manipuler par de grands mots d’un vide sidérant, afin de conserver leur confortable contrôle issu de la légitimité partisane ou énarchique. La seule chose qui les intéresse est leur pouvoir personnel, étatique et parisien. Ce “chacun pour soi” est beaucoup plus dangereux que celui des PDG qui se gavent de stocks options : ils montrent leur intérêt tout cru mais parfaitement transparent (donc démocratiquement contestable, et d’ailleurs réellement contesté), alors que les politiciens d’une certaine gauche se parent de “vertu” et de “grandes idées généreuses”… pour faire entre soi les petites magouilles tout en se préservant entre soi par des copinages choisis, dans l’entre-soi des quartiers réservés et des entreprises publiques.

C’est là où la position dogmatique est non seulement un aveuglement politique, mais aussi une erreur démocratique. Machiavel l’a très bien montré, ce sont les lucides qui manipulent les gogos, les pragmatiques qui analysent les situations et ceux qui se gardent bien de suivre les idées générales qui ont – toujours – le pouvoir.

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Premiers pas dans Pékin 1993

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Il fait doux à notre arrivée : -4° le matin, +8° dans la journée. Nombreux sont les enfants et les jeunes dont le col est ouvert. La population ne me séduit pas particulièrement ; je lui trouve les traits plutôt rustiques, accentués par une attitude de « grossièreté prolétarienne » volontairement cultivée. Par idéologie, il faut forcer depuis deux générations le trait ouvrier ou, à la rigueur, paysan. Le vêtement commun est simple, mal taillé, souvent sali.

petit garcon pekin 1993

Nous ne rencontrons aucune excentricité ni « révolte d’ego » comme nos punks, skins et autres rastas. Le moi est réduit et la masse exaltée ; l’individu est soumis tout petit à la discipline du parti et de la société. On ne lui demande pas de créer mais d’être un rouage. L’avant-garde décide pour lui. Dans cette gigantesque administration qu’est le communisme, tout s’invente en haut et se décline vers le bas. On ne réfléchit pas, on exécute, on « fonctionne » – le rêve jacobin d’une Administration parfaitement réalisée ! Les Pékinois cru 1993 offrent le spectacle d’un vaste troupeau unisexe.

fillette chat

La beauté existe, pour parler comme François Cheng, je la rencontre parfois. Les enfants, comme partout, ont une fraîcheur et un air éveillé qui fait plaisir. Ils sont peu nombreux, la politique de l’enfant unique dans les villes est la norme imposée ; les parents semblent donc s’occuper d’eux pleinement. Ils sont les seuls à être habillés joyeusement. Les mères prennent plaisir à les vêtir de couleurs vives qui leur vont bien au teint. Ils sont gâtés, à l’aise ; ils sourient et lancent parfois un « hello ! » aux « long nez » qui passent. D’ailleurs, pour leur répondre, « bonjour » en chinois se dit « nin hao » et merci « xiexie ».

Pekin hotel

Nous déjeunons vers deux heures locales de l’après-midi, à l’Hôtel de Pékin, après avoir emménagé vers onze heures. Nous n’avons accès qu’à un reste de buffet qui allait fermer – horaires syndicaux obligent ! – et dont les plats sont très moyens.

Pekin place Tien an Men 1993

Nous partons à neuf en promenade vers le plus facile et au plus près : la place Tien An Men et le quartier sud. Le temps est humide et frais, le soleil voilé. Beaucoup de piétons occupent les trottoirs et les chaussées des rues. Le niveau de vie et les habitudes individualistes n’ont pas, en 1993, envahis Pékin. Circulent plutôt de nombreux vélos, des taxis de marque japonaise assez neufs et d’anciens bus usés, à soufflets. Notre déambulation n’est qu’une simple prise de contact avec la ville et son ambiance.

Un ami a plusieurs fois tenté de pénétrer dans les hutongs, ces ruelles où s’ouvrent les maisons chinoises traditionnelles qui forment un quartier entouré de murs et fermé par une porte sur la rue. Nous voyant arriver, les gardiens nous ont toujours dit : « interdit ». On ne peut pas entrer. Moralisme ? Crainte de contagion idéologique ? Souci de rester entre soi ? Ou politiquement correct qui n’ouvre que ce qui est montrable ?

La place Tian An Men est immense et vide ; elle sert de passage pour les piétons qui ont hâte de se rendre à l’une de ses extrémités. L’impression est pire encore le soir, quand nous y revenons. Ce symbole de la Révolution maoïste a été aussi le lieu de la Réaction d’un vieux parti communiste aux abois devant les revendications démocratiques de 1989. La répression aurait fait trois mille morts. La loi martiale n’est levée, en 1993, que depuis trois ans.

pekin Tian an men 1993 soir

Sur un côté s’élève le Mausolée de Mao. Il est fermé pour restauration. On doit refaire son lifting au Grand Timonier, bien malmené par les bactéries. Tout cet ensemble autour de la place est triste et froid. Le « peuple » institutionnalisé ne présente aucun intérêt pour le visiteur. Seul le peuple vivant l’intéresse, le « vrai ». Sur la place s’élève un monument Kolôssal et belliqueux, l’un de ces tanks de la sculpture qu’affectionnent les tyrannies. Un paysan et un ouvrier encadrent un soldat, tendus vers un avenir laborieux. Une femme les suit, tout aussi hommasse. Les quatre sont carrés, rigides, obtus. Ils ont cet inénarrable « sérieux » du socialisme réel qui les rend dangereux – mais qui fait aussi, et c’est heureux, leur faiblesse.

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Le malentendu Mélenchon

La France vaniteuse et légère encense un mouton noir parmi une pléthore de moutons blancs en costume-cravate. L’inverse de l’Italie où la population comme la classe politique ont pris conscience de la gravité de la crise, après des années d’illusionnisme Berlusconi. Jean-Luc Mélenchon veut tout et son contraire ; il le tonitrue en brandissant le drapeau rouge des traditions. Dans ce folklore, beaucoup se reconnaissent… mais ils sont trop différents pour jamais s’amalgamer. Mélenchon pratique la politique « à l’ancienne », comme on le dit de l’andouillette ; mais ses partisans sont pour la plupart des jeunes, libertaires anarchistes – uniquement dans le présent.

La raison du bouffon

Les protestataires ne manquent pas dans les pays occidentaux depuis que sévit la crise. Les États-Unis de Bush et de Goldman Sachs ne sont décidément plus un modèle, aussi stupides dans la confrontation des cultures que dans la gestion de l’économie. L’Europe de l’Union est un gros « machin » impuissant qui doit prendre la moindre décision à 27 sans qu’il y ait une quelconque homogénéité. L’Eurozone est une union pratique plus efficace, mais dont le volet de convergence économique et fiscale a été laissé en déshérence par les politiciens de droite comme de gauche depuis Maastricht (1992). Les populations, dopées à l’endettement cigale, se sont trouvées fort dépourvue lorsque la bise fut venue. Elles se croyaient maîtresses du monde, plus avancées moralement, mieux expertes en gestion économique et en innovations… et patatras ! Voilà que l’Inde et la Chine, le Brésil et l’Afrique du sud, commencent à leur tailler des croupières. Certains s’en sortent, avec patience et discipline, conduisant des réformes pour s’adapter dans la durée : la Suède, le Danemark, le Canada, l’Allemagne… D’autres s’effondrent, comme feu l’empire romain : tous les pays riverains de la Méditerranée, dont peut-être la France.

Il y a donc partout des protestataires de l’austérité, du ressentiment contre la finance internationale, les banques, les politiciens en place. Ce sont les Grecs en résistance, les Indignés, les Pirates… et les Mélenchoniens. Car la gauche radicale a régulièrement échoué à rassembler les revendications populaires depuis des décennies. Trop intello, trop hédoniste, trop alter, trop écolo… Mélenchon a le talent de faire croire qu’il gagne, alors qu’il rassemble à peine plus que le total des voix de gauche extrême à chaque élection. Mais il remplit la fonction tribunicienne hier tenue par Georges Marchais puis par Jean-Marie Le Pen. Les proximités sont plus proches que l’on croit. Jean-Luc, comme Jean-Marie, fait haine ; les deux sont des enfants élevés sans père, comme Merah. La crise exacerbe les tensions, pousse donc les partis à la radicalité, ce pourquoi Sarkozy assume la droite, le centre avec Bayrou implose et Hollande flageole. Arrive qui ? La grande gueule « de gauche », franc-maçon que « tout le monde » attend, des bobos intellos aux profs stakhanovistes, et des fonctionnaires moyens aux jeunes en rupture, souvent ouvriers non qualifiés « grâce » à notre merveilleux système scolaire : sénateur socialiste, ex-ministre de Jospin et député européen Mélenchon !

Dans sa bio soigneusement repeignée sur Wikipedia, on apprend que le politicien du peuple a peut-être travailloté comme ouvrier durant ses études (arrêtées à la licence, juste avant les années recherche personnelle), mais qu’il a surtout été élu depuis 1983. A-t-il jamais effectué son service militaire, année « citoyenne » s’il en était ? Silence sur le sujet… Il vit de la politique, est payé par la politique, ne produit que de la politique depuis 30 ans. Que connaît-il du « vrai » monde du travail, de l’entreprise, de la production ? Affectif au point de prendre les expressions des masques nô, licencié de philo, un temps prof, vaguement journaliste, il préfère les grands mots. La révolution, le peuple, l’avenir, la dignité, le citoyen, ça fait bien. Ça chante dans les manifs et les meetings.

Mais pour réaliser quoi ?

Augmenter le SMIC, baisser l’âge de la retraite, distribuer du pouvoir d’achat… mais rester dans l’euro. Comment donc financer la dette abyssale sans les grands méchants marchés financiers ? « Je prends tout » aux riches est un slogan facile, qui ne se réalise qu’une fois s’il advient. Mais alors, plus d’entrepreneurs au-dessus de l’artisan, plus de financement extérieur, plus de convergence européenne – et certainement plus d’euro ! Il faut savoir ce qu’on veut : ou un programme coréen du nord (fermer les frontières et imposer l’égalité par la force) – ou un programme coréen du sud (ouvert au monde et compromis avec les forces mondiales, négociations avec les partenaires européens, et l’enrichissement personnel qui est la seule source du progrès – tous les pays du socialisme « réel » l’ont parfaitement montré).

L’insurrection civique, cela fait joli, mais concrètement ? Qui va canaliser ce vaste foutoir défouloir soixantuitard pour le traduire en intérêt collectif ? Un parti d’avant-garde ? Un leader maximo ? Un néo-Chavez ? Mélenchon se garde bien de trancher, lui qui admire tant Chavez que Morales, lui qui méprise les langues régionales et encense la politique du PC chinois colonisant le Tibet. Autoritaire, centralisateur, jacobin. Ses héros sont Robespierre et Saint-Just, grands humanistes français comme chacun sait. Quand la raison délire, elle n’atteint pas que la finance : sûre du Vrai, du Bon, du Bien, elle cherche à l’imposer à tous, malgré les résistances et les différences. Cela donne le rasoir républicain, la mission coloniale, le j’veux voir qu’une tête ! de l’administration à la française, le communisme léniniste, la Tcheka de Trostki, l’apanage Castro ou Kadhafi… Rien de ce que désire vraiment la base électorale du PDG, ce parti Mélenchon au sigle curieux pour des anticapitalistes.

Pour le comprendre, il faut aller voir ailleurs

Si l’on regarde aux États-Unis, la sociologie électorale montre un divorce croissant entre Boomers et Millenials. Les Boomers sont la génération baby-boom, nés entre 1946 et 1964, majoritairement Blancs anglo-saxons protestants et éduqués. Les Millenials sont la génération portable-mobile-internet-jeux vidéo, nés entre 1980 et 2000, beaucoup plus multiculturels, moins éduqués et racialement divers. Les premiers prennent leur retraite, les seconds entrent dans la vie active. La politique va en être changée. Les communicants agacent, puisqu’ils n’en savent pas plus que le citoyen lambda au vu des années Bush qui vont des attentats du 11-Septembre à la crise financière, en passant par l’occupation de l’Irak. L’Amérique, florissante sous Clinton, est en ruine lorsqu’arrive Obama. Que veulent les Millénials ? Revenir aux valeurs de l’Amérique, au self-made man et à l’esprit novateur. Mais avec plus d’État qui règle (et moins de politiciens). Cela donne à gauche Occupy Wall Street et à droite les Tea parties. Tout cela très libertarien…

Si l’on regarde en Allemagne, voici que monte le parti Pirate, qui entre aux parlements régionaux de Berlin et de Sarre. Il allie les alter, les Verts, les geeks et les protestataires. Tous militent pour la libéralisation d’Internet et leur seul programme est « méfiance » envers les politiciens. Leur insurrection civique consiste à prôner la transparence de tous les débats politiques et sociaux via le net. L’approfondissement du libéralisme vers l’anarchie plutôt que la centralisation bismarckienne…

Si l’on regarde en Espagne, Los Indignados pacifiques et vaguement hippies se radicalisent, aidés par les Black Blocs aux marteaux brise-vitrines. Anarchistes, antimondialistes, égalitaires et libertaires, ils sont contre la contrainte financière, les puissances anonymes et pour reconquérir la politique. Pas vraiment jacobins !…

En tout cela, un point commun : l’hyper individualisme postmoderne. Mélenchon, avec ses revendications collectivistes à l’ancienne fait vieux ringard face à ces courants. Le système politique doit se restructurer, la liberté personnelle est cruciale, l’exigence de participation citoyenne plus criante comme l’avait déjà montré en 2007 Pierre Rosanvallon. Les partis traditionnels échouent à convaincre. En cela Mélenchon a raison d’appeler à faire de la politique autrement… mais pas comme il la voudrait, pourtant.

Le malentendu

Quand on est né en 1951 on n’est plus vraiment jeune, bien qu’empli de ressentiment envers l’autorité parce que le père a divorcé quand il avait 11 ans, parce que le PS l’a « humilié » en donnant un faible score à son courant. Quand on a occupé depuis trente ans les fromages de la République, nanti d’un patrimoine frisant l’ISF et d’un revenu égal à cinq SMIC. Quand on a voté oui à Maastricht et qu’on reste député européen. Quand on se dit trotskiste lambertiste (dont une fraction a soutenu Marcel Déat en 1941, socialiste autoritaire devenu collabo parce qu’antilibéral et anti-anglais, ministre du Travail de Pétain). Quand on est pétri de toutes ces contradictions, comment convaincre dans la durée ? Le rassemblement des mélenchonistes apparaît bien hétéroclite : geeks du divertissement immédiat qui admirent le bouffon comme naguère Coluche ; bobos du « pas assez à gauche ma chère » de 2002 qui ont éjecté Jospin sans même y penser au profit de Le Pen pour le second tour ; nostalgiques de leur jeunesse gauchiste 68 bien enfuie ; volontaristes politiques qui croient encore qu’il suffit de dire « je décide » ; écolos militants qui prônent l’austérité morale ; cégétistes anars qui vivent la lutte des classes à ras d’usine ; militants organisés du parti communiste qui veulent recycler leur méthode…

Il y a une vraie interrogation sur la politique. Elle a été portée par Ségolène Royal en 2007, par les Verts de Cohn-Bendit aux dernières Européennes de 2009 et, hors de France, par le mouvement Occupy Wall Street, les Grecs en résistance, Los Indignados et les Pirates – sans parler de l’humoriste élu maire de Reykjavik en Islande. De la transparence, de la participation, du libertaire : loin, très loin, de Mélenchon ! Qu’il soit à la mode est-il un effet de la société du spectacle ? Son « message » une communication de plus ? Un malentendu ?

Au fond, à qui profite le crime ?

Mais à bon entendeur… La montée Mélenchon profite à Nicolas Sarkozy : tout comme François Mitterrand avait excité le Front national pour faire perdre la droite, tout comme la gauche caviar avait snobé Jospin pour faire advenir Le Pen en avril 2002, la surenchère Mélenchon repousse le centre vers Nicolas Sarkozy au détriment de François Hollande. Et qu’on ne vienne pas m’objecter qu’au second tour ce petit monde va se rallier : avez-vous jamais vu des têtes de linotte penser au-delà du présent immédiat ? C’est l’abstention à gauche qui va gagner, avec la surenchère ; à l’inverse la droite va se ressouder contre le gauchisme Robespierre. Sarkozy pourrait gagner : n’est-ce pas la stratégie du billard, encouragée en sous-main par les ex-UMP qui se disent « impressionnés » par le Mélenchon ?

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Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit

Le second roman de Céline, paru en 1936, est un gros machin – un double. Il ne fait pas moins de 600 pages dans l’édition de la Pléiade. Trois parties : 1/ le prologue qui poursuit ‘Voyage’ avec le même personnage et une histoire héroïque de roi Krobold ; 2/ l’enfance à Paris au passage Choiseul (appelé passage des Bérésinas) dans une atmosphère étriquée de petits-commerçants menacés par l’industrie et le grand commerce ; 3/ l’adolescence à 16 ans auprès d’un inventeur charlatan, après un quasi meurtre du père. Les deux dernières parties auraient du donner deux romans mais Céline a mis quatre ans pour rédiger tout ça et il en a eu assez : que ça paraisse !

Nous avons donc un mélange de styles, passant de Rabelais à Flaubert avant d’anticiper San Antonio. Céline se cherche. Certains ont dit que ‘Mort à crédit’ était son meilleur roman, pour moi il est trop inégal, manteau d’arlequin de la littérature où l’écrivain raboute. Ses histoires sont intéressantes, il s’agit de sa vie reprise par l’imagination. Son style est original, rien dans le descriptif et tout dans la parole, le mot familier qui vient tout seul. La raison ne fait pas le poids face à l’émotion, la langue veut télescoper la grammaire pour courir en souterrain et se faire expressionniste. Ca passe ou ça casse, j’avoue ne pas y être toujours sensible. C’est « trop » : partant dans des listes à la Rabelais, des onomatopées où rien ne commence ni ne finit, un vocabulaire d’argot qui date très vite. Heureusement qu’un lexique est publié en fin de Pléiade… L’ensemble fait un peu baroque, « héneaurme » aurait dit Flaubert, dont l’auteur a la causticité tout en partant dans des « délires ». La partie adolescente est un inventaire d’encyclopédiste raté inspiré de Bouvard et Pécuchet.

L’enfance parisienne à la Belle époque (avant 1914) reste marquée par l’autoritarisme. La France, c’est le caporalisme botté, bardé de certitudes et de morale. Tout gamin se voit dresser par les adultes, en butte à ses paresses et à ses manques, jamais « comme il faut ». Il en chie de trouille, toujours pressé, stressé, pressuré. Son seul dérivatif est le sexe. Dès six ans, il « se touche » puis « se branle », se voyant offrir à 7 ans une motte nue par une grande bourgeoise cliente de sa mère (p.555), s’accointant à 10 ans avec un môme un peu plus grand qui se fait sucer (p.604), puis à 14 ans se faisant « dévorer » à son tour par un plus jeune qui aime ça (p.732), avant de se faire violer par la directrice du collège (p.769)… La névrose d’autorité, mal bien français, produit ces aberrations pédophiles, obsédées et cochonnes. Céline décrit le tout à loisir, comme en passant. Était-ce le « normal » des garçons dans ces années-là ?

Deux révolutions ont fait exploser cette société coincée et moralisatrice : 1940 et 1968. Ce pourquoi elle nous paraît la lune. Mais le milieu dans lequel a baigné Céline enfant est celui qui a donné le fascisme, celui des petit-bourgeois déclassés avides de méritocratie et d’ordre. Ils veulent se distinguer des ouvriers qui n’ont que leurs mains, eux qui ont de la tête, du goût et de l’instruction. Ils veulent survivre malgré l’industrie et les grands magasins, eux qui sont proches des artisans, maîtres d’eux-mêmes et de leur commerce. Mais la mode et les prix ne permettent pas ces extravagances. L’insécurité est permanente, engendrant des comportements étriqués, avares, jaloux, volontiers portés au complot. Ce seront les Juifs et les Francs-Maçons avant les Bourgeois, tous ces gens insoucieux de traditions, de devoirs et de sacrifices. En attendant, la France d’avant 14 c’est « le possédant économe, l’épargnant méticuleux, tapi derrière ses persiennes » p.964.

Le gamin, lui, est élevé entre torgnoles et branlettes. Ballotté entre la réalité du monde et l’idéologie des parents, il n’est bon à rien. D’où cette existence qui est une « mort à crédit », où l’on doit payer avant de disparaître. « Tu pourrais, c’était l’opinion à Gustin, raconter des choses agréables… de temps en temps… C’est pas toujours sale dans la vie… » Dans un sens, c’est assez exact. Y a de la manie dans mon cas, de la partialité » p.515. Mais ni les parents, ni les voisins, ni les patrons grigous où il est mis en apprentissage (gratuit) ne l’encouragent ni ne le reconnaissent. « Je faisais pourtant des efforts… Je me forçais à l’enthousiasme… J’arrivais au magasin des heures à l’avance… Pour être mieux noté… Je partais après tous les autres… Et quand même j’étais pas bien vu… Je faisais que des conneries… J’avais la panique… Je me trompais tout le temps… Il faut avoir passé par là pour bien renifler sa hantise… Qu’elle vous soye à travers les tripes, passée jusqu’au cœur… » p.643. Là transpire la véritable haine de classe de Céline. Il n’a pourtant pas eu l’existence misérable qu’il décrit en son enfance : plutôt aimé de ses parents, travaillant correctement à l’école, passant plus de six mois à chaque fois dans les maisons où il apprenti.

Mais Céline auteur amplifie et déforme, il imite son père qui fait une légende aux voisins de sa visite à l’Exposition 1900. Il délire ce réel qui ne lui semble pas assez riche pour exprimer son intérieur. Ce pourquoi il suivra l’inventeur aux cents manuels sur tout appelé Courtial des Pereires (qui n’est même pas son nom). Comme le Krobold inventé enfant, il lui faut tout magnifier, tout porter à l’épopée. Cela donnera les pamphlets antijuifs où le bagout se laisse aller tout seul jusqu’à l’hallucinatoire. Le court récit du premier bain de mer, à Dieppe à 11 ans (p.621) en est un exemple, tout comme le mal de mer lors de la traversée qui suit (p.623).

Céline s’identifie au populaire qui en rajoute pour compenser son sentiment d’infériorité. « Ils étaient pouilleux comme une gale, crasspets, déglingués, ils s’échangeaient les morpions… Avec ça ils exagéraient que c’étaient des vrais délires ! Ils arrêtaient pas d’installer, ils s’époumonaient en bluff, ils se sortaient la rate pour raconter leurs relations… Leurs victoires… leurs réussites… Tous les fantasmes de leurs destins… Y avait pas de limites à l’esbroufe… » p.795. Céline en est, de ces pouilleux vantards. Il ne pourra pas s’empêcher d’agonir les Juifs, poussant très loin le bouchon, sans raison au fond. Ce roman de 1936 fait à peine allusion aux Juifs, pas du tout dans le premier roman de 1932 : comme quoi l’antisémitisme de Céline est fabriqué, « littéraire », dantesque. Ce qui le perdra mais, avec le recul, on voit bien le carton-pâte.

C’est ce côté excessif qu’aiment en général ses lecteurs. Ils s’y défoulent par la logorrhée délirante. Pour ma part, je ne suis pas en connivence avec ces tempéraments. Rabelais m’amuse mais ne m’incite pas à le relire ; San Antonio, qui sera successeur de Céline par la langue, je n’ai jamais pu accrocher. Louis-Ferdinand, ça se laisse lire.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Pléiade Gallimard, 1981, 1578 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936, Folio 622 pages, €8.93

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