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Jordan Belfort, Le loup de Wall Street

jordan belfort le loup de wall street
La « vie et les mœurs des riches détraqués », comme le dit l’auteur, est décrite comme le roman de sa jeunesse, dans ces années 1990 rugissantes. Les Roaring Ninetees ont été célébrées par Joseph Stiglitz dans un livre traduit de façon imbécile en français par Quand le capitalisme perd la tête : tout était possible, le meilleur (l’essor des technologies de l’information et de la communication) et le pire, les arnaques en série des jeunes loups dépravés de la finance. Jordan, « Juif de bas étage » comme il se décrit, « élevé dans un trois pièces du Queens », est l’un de ceux-là. Il a commencé à 20 ans comme « connecteur » pour les vendeurs de titres dans une société de courtage nommée L.F. Rothschild. Un connecteur est une sorte de standardiste, celui qui téléphone 300 fois dans la journée pour décrocher 10 liaisons avec le client de son vendeur, passant en cela le barrage des secrétaires. S’il est obéissant et efficace, il peut monter en grade après ce bizutage : il peut devenir vendeur junior, puis vendeur à son tour.

Cela fait chic d’appeler les vendeurs de titres des « traders », mais ce dernier terme est réservé depuis longtemps à la caste des spéculateurs à la Jérôme Kerviel, ceux qui prennent des risques par l’achat et la vente pour compte propre – le leur ou celui de leur employeur. Pas grand-chose à voir avec le jeune Jordan Belfort quand il fourgue des actions par paquets aux gogos, comme d’autres des aspirateurs… Parti de « sous-merde » à 20 ans, il devient six ans plus tard « patron » – à 26 ans – en créant en 1987 sa propre société de courtage, Stratton Oakmont. Ce qui lui permet de gagner directement les commissions de placement, mais aussi d’opérer diverses transactions aux limites (ou carrément en marge) de la loi : portage fictif, manipulation de cours, délit d’initié, blanchiment… Il devient richissime, « maître de l’univers » comme c’était la mode de se croire à l’époque. Il méprise les fonctionnaires de la SEC (l’autorité américaine des marchés financiers), car ils gagnent 50 000 $ par an, soit seulement 1% de ce que lui gagne dans l’année…

Jordan fait partie de ces « Juifs féroces » (ainsi dit-il) à l’avidité sans borne et à l’ambition en délire. Raisonneur mais pas intelligent, il ne pense qu’au calcul pour entuber, entourlouper, arnaquer, tromper – à la fois sa femme, les fonctionnaires, les lois et les WASP, ces White Anglo-Saxons Protestants qui ont la culture et l’ancienneté que lui n’aura jamais. La richesse, contrairement à ce que son micro cerveau pense, n’est pas une masse d’argent à disposition, c’est une éducation. La vulgarité est de confondre le beau avec le cher. Or tout ce qui compte, pour Jordan Belfort, n’est ni le plaisir des objets et bijoux, ni le confort des vêtements, voitures et maisons, mais ce qu’il a payé. Le fric comme supplément de bite, pour faire des enfants dans le dos des clients afin d’asperger des obligés reconnaissants tant que la manne dure.

Une telle existence revancharde, tout entière mue par le ressentiment de classe et de race (la seconde submergeant la première très souvent aux États-Unis), est tristement vouée à l’impuissance : qu’a-t-il donc créé, Jordan Belfort, après ces quelques années d’excès en tous genres ? Rien. Que deux enfants qui vivent avec sa seconde ex-femme, et à qui il destine – dans un langage de charretier – ces lignes de « mémoires» (d’ailleurs très sélective…). Sa société a disparu, ses amis l’ont quitté dès qu’il n’a plus eu les moyens de les shooter, sa femme s’est lassée de ses délires dues aux drogues, aux putes et aux salles des marchés. Le FBI l’a coincé et il purge une peine de prison – où il a enfin le temps de revenir sur cette adolescence très attardée brûlée par tous les bouts.

La « passion toujours ardente pour le rugissement de Wall Street » (p.80) n’est que l’instant. Le jeu, l’arnaque, la brutalité égoïste sont peut-être les « valeurs » de l’Amérique des westerns, que les jeunes hyènes de la finance rejouent en costumes cravate. Mais on ne fonde pas une société adulte sur l’évanescence des plaisirs par le fric. Malgré l’attrait du « délire » que les ados adorent : « De quelle autre façon un homme pouvait-il mesurer son succès – dit cet immature – si ce n’était en réalisant tous ses fantasmes d’adolescent, aussi bizarres qu’ils pussent être ? » p.157. Pauvre Jordan… « Je suis un ado dans le corps d’un adulte », finit-il par avouer p.248. Non sans avoir arnaqué et spolié des milliers de clients, ce dont il se fout comme de sa première capote même dans ces « mémoires » d’excuse. Mémoires probablement téléguidées par son pool d’avocats pour montrer sa rémission et obtenir un allègement de peine pour bonne conduite…

Ce bouseux yankee élevé sur les marchés s’étonne de la richesse ancienne des grands hôtels de Genève ; il leur préfère le neuf et le cliquant. Ce qu’il aime par-dessus tout à chaque jour qui passe, est se défoncer au Mandrax avant la cocaïne, discourir devant ses vendeurs pour les motiver à « téléphoner et sourire », puis se faire une pétasse ou deux à 5000 $ (qu’il appelle les Blue-chips, comme les principales actions de la cote), avant de rentrer à la maison défoncé, en hélicoptère privé, retrouver ceux qu’il appelle de façon quelque peu méprisante « la ménagerie » : ses quelques 22 employés de maison. Il a un chauffeur noir, deux gardes de sécurité italiens, une nounou jamaïcaine, un couple de cuisiniers portugais, sans compter deux biologistes pour l’équilibre écologique de son étang fantaisie, une infirmière diplômée, un pilote d’hélicoptère attitré, un capitaine de yacht et deux matelots à demeure, plus d’autres figurants. Son épouse, « la Duchesse », claque à n’en plus finir l’argent selon ses lubies : 2 millions de dollars pour refaire le salon, 1 million pour paysager le jardin, 400 000 $ pour deux nuits d’hôtel (suite présidentielle). C’en est écœurant de frivole vantardise. Moins on a de cervelle, plus on étale son fric : en Amérique, ceci remplace cela.

Jordan a beau tenter, par ce livre, d’effectuer un bilan pour l’édification des jeunes après s’être laissé aller aux drogues, putes et tromperies diverses, il apparaît définitivement comme un raté de la vie. L’époque voulait ça, mais il n’a pas résisté. J’ai vécu la même époque – certes à Paris mais les mœurs financières n’étaient guère plus belles – et je sais que l’on pouvait résister. Nul être intelligent n’est obligé de réduire sa raison à n’obéir qu’aux seuls bas instincts. Lui, si. Il est ridiculement fier de son « équipe magnifique, explosant de vanité » où « la tension sexuelle était si forte qu’on pouvait littéralement la palper » (p.81). Pipes par les stagiaires mâles ou femelles (du moment qu’ils sont très jeunes), enfilages répétés par tous les trous, drogues diverses pour se motiver, lancer de nain ou rasage de fille en salle des marchés pour motiver les troupes par « le délire » tellement ado d’humilier les autres pour se rehausser : ce ne sont que jeux de collégiens prolongés, immatures et obsédés de sexe. Les vendeurs, tous de moins de 30 ans, s’envoient en l’air constamment « sous les bureaux, dans les toilettes, les penderies, le parking souterrain et, bien sûr, dans l’ascenseur de verre » p.81.

martin scorsese le loup de wall street film

Tous sont pourris par le fric, la fille du standard était embauchée à 80 000 $ par an, le vendeur débutant à 250 000 $, le vendeur confirmé se faisait 3 millions – et le patron ? Oh, juste 1 million par semaine… « Il est facile de les contrôler s’ils sont fauchés », avoue Jordan Belfort. Ils veulent imiter sa « Belle vie » de nouveau riche et s’endettent pour se payer des fringues et des Ferrari – tout comme les racailles de banlieues. Fric et frime, pas besoin d’avoir fait des études, il suffit de décrocher son téléphone et de savoir vendre n’importe quoi. Pour la boite, il suffit « d’émettre de nouvelles actions en-dessous du prix du marché, afin [de] les vendre en réalisant un énorme profit, grâce au pouvoir de ma salle des marchés » p.109. Le même processus est à l’œuvre chez Merrill Lynch, Morgan Stanley, Lehman Brothers et autres. Voilà comment s’expliquent les bulles suivies de krachs initiées par la bourse américaine : 1929, 1987, 1991, 1997, 1998, 2000, 2002, 2007…

« Jusqu’à quel point ma dépendance aux drogues avait-elle entraîné ma vie du mauvais côté ? Sans elles, aurais-je couché avec toutes ces prostituées ? Aurais-je détourné illégalement autant d’argent en Suisse ? N’aurais-je jamais laissé dériver à ce point les méthodes de vente de Stratton ? Bien sûr, il était trop facile de tout mettre sur le dos des drogues : j’étais toujours resté responsable de mes actes » p.568. L’acte de repentance est tellement dans la mode américaine ! Suffit-il de dire « je regrette » pour être pardonné ? D’exposer ses erreurs pour être blanchi ? De dire publiquement mea culpa pour être réhabilité ? Car le fric mal acquis, il le garde… Ce n’est pas lui qui va faire un don à une fondation !

Le lecteur, s’il n’a pas comme l’auteur le QI d’un boutonneux infantile, va être écœuré de tant de cynisme prétentieux, de tant d’égoïsme faussement penaud. Il sera choqué au-delà de toute mesure par ce langage terre à terre, non seulement cru (Rabelais et Céline l’ont fait avec talent), mais d’une vulgarité sans rémission, tout entière tournée autour du sexe. C’est non seulement abject, mais montre combien l’intelligence américaine s’est dégradée dans les années 1990, combien la cupidité et la stupidité ont été les mamelles du succès reconnu, combien les exemples offerts à la jeunesse ont été pourris de l’intérieur. Comment s’étonner d’un Bush, ivrogne « repenti », actionnant le Bien et le Mal en Irak, mentant effrontément à la face du peuple américain ? Comment s’étonner des délires de la finance en 2007, aboutissant au krach le plus grave depuis 1929 ? Comment mesurer l’assurance outrancière des lois extraterritoriales qui mettent à l’amende aussi bien BNP qu’UBS pour des faits qui se produisent hors des États-Unis ? Sinon par ce matérialisme terre à terre, avide et égoïste, d’un peuple qui a la Bible à la bouche mais un petit pois derrière – et une queue qui commande – la cervelle mitée par les drogues les plus diverses ?

Ça le capitalisme ? Vous voulez rire ! Le capitalisme, système d’efficacité économique, exige la concurrence, donc une instance d’État pour la faire respecter. Le capitalisme, même dans sa structure financière la plus évoluée, n’est pas la loi de la jungle, type « loup de Wall Street » : les Américains eux-mêmes s’en sont rendu compte, réglementant à tour de bras depuis l’an 2000 (Dodd-Franck Act, Loi Sarbanes-Oxley, FIN 46…)

Ce que montre Jordan Belfort, dans ce livre édifiant, est combien la bêtise est proche de l’intelligence – et combien une société malade peut encourager des comportements antisociaux. Du livre a été tiré un film, avec Leonardo di Caprio dans le rôle du loup immature. Les images sont probablement meilleures que le texte, car le vocabulaire de chiotte employé par l’auteur n’arrange vraiment rien !

Jordan Belfort, Le loup de Wall Street (The Wolf of Wall Street), 2007, Livre de poche 2014, 765 pages, €8.10
Martin Scorsese, Le loup de Wall Street, DVD de 3 h, Metropolitan video 2014, €22.99 blu-ray

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Libéral malgré la gauche

L’ignorant n’est tourmenté que par l’opinion qu’il a des choses, non par les choses elle-même. Le mot chien ne mord pas, selon William James, mais la Gauche d’ambiance pourtant salive de rage comme un chien de Pavlov quand elle entend le mot « libéralisme ». Elle le qualifie même, avec la lourdeur petite-bourgeoise de la redondance qu’avait noté Roland Barthes, de « néo » ou d’« ultra », pour bien marquer le tu dois de sa pensée moralisante.

hollande 2013 photo

Car il n’y a rien de réel dans la caricature faite par la gauche (française) du libéralisme

Né durant les Lumières, le libéralisme est le règne du droit, la liberté dans les règles du jeu : liberté de conscience, liberté d’expression, libertés politiques et d’entreprendre. Ces autonomies individuelles sont opposées aux hérédités, ethnies, communautés, ordres et corporations. Le libéralisme politique a été inventé par les Français et les Anglais des Lumières. De cette conception philosophique découle une attitude, le respect à l’égard d’autrui (voir Diderot), une règle pratique, la tolérance envers les opinions (voir Voltaire) et une conception de la vie en commun (voir Montesquieu). Politiquement, elle se traduit par une charte des droits et devoirs, par la règle de droit et par la participation du plus grand nombre au gouvernement du pays.

La France révère « l’État » (avec majuscule) au nom d’une liberté qui ne serait rien sans la contrainte du Père. Or le concept de liberté est double : absence de contraintes – mais aussi choix des règles qui contraignent la vie commune. Les Anglais (protestants incités à lire par eux-mêmes la Bible) ont privilégié le premier, avec cantonnement de l’autorité par le consentement régulier. Les Français (catholiques sous la houlette de prêtres qui ont le monopole de l’interprétation biblique, eux-mêmes sous l’autorité du Pape) ont privilégié le second, sous prétexte que le peuple (les faibles, les ignorants, les infantiles) ne saurait être libre sans contrainte d’en haut. Mais pourquoi garder cette idée venue tout droit du Dieu tonnant, du Père fouettard, du Roi soleil, de l’État-c’est-moi, de la Terreur paranoïaque, de l’orgueilleux empereur des Français, de l’absence d’écoles publiques jusque bien tard dans le 19e siècle et de l’absence de droit de vote aux femmes jusque bien tard dans le XXe ? Les temps n’auraient-ils pas changé ?

Le choix des règles est l’exercice de la démocratie. Les penseurs français de gauche ont longtemps œuvré pour l’éducation, l’égalité devant la loi et la laïcité d’État pour délivrer les individus des contraintes de naissance, de race ou de religion. Ce n’est que depuis le choix du marxisme, transformé en instrument de guerre léniniste, qu’ils considèrent les citoyens comme mineurs au nom de la Vérité révélée déclarée « scientifique » qu’une caste cooptée à la tête du Parti se charge d’interpréter et de réaliser. La « liberté » à gauche est donc progressivement passée de la libération de ce qui aliène à la contrainte idéologique, traduite dans tous les pays du socialisme réel en contrainte d’État et, dans les autres pays, en contrainte de parti. Comment ne pas noter que, dès qu’ils ont pu (boat-people vietnamiens, chute du mur de Berlin, ouverture cubaine), les citoyens se sont empressés de fuir ?

L’État s’est retrouvé en France le seul créateur du lien social après que la Révolution ait tout aboli, jusqu’aux syndicats, recréés seulement en 1884. L’État absolu français (jacobin, colbertiste, élitiste et parisien) ne veut face à lui que des individus atomisés qui lui doivent tout. C’est le sens de « la volonté générale » de l’orphelin éperdu de Père, Jean-Jacques Rousseau, magnifiée aujourd’hui par le proto-tyran Mélenchon. On comprend pourquoi l’initiative est peu répandue en France, pourquoi le peuple attend tout de l’État, pourquoi toute innovation ne peut s’y épanouir… L’État français est une machine politique pour assurer le pouvoir à une élite restreinte ; l’État anglais est un garant juridique – voilà l’écart essentiel que les intellectuels devraient analyser !

Dans cette idéologie française de l’État, tout ce qui est « libéral » représente à gauche le Diable, puisque menaçant le pouvoir de quelques-uns. Selon Pierre Bourdieu, le néolibéralisme se réduirait à « un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur. » Cette opposition radicale entre l’État et le marché n’est malheureusement qu’une « idée pure », aussi évanescente que les ombres de la caverne de Platon. Karl Polanyi l’a largement démontré, le libre marché présuppose une intervention réglementaire constante et le développement d’un appareil de contrôle…

L’utopie néolibérale n’est pas le « marché pur » mais le profit protégé par un État camouflé en « non politique » qui se consacre uniquement à la gestion rationnelle et technicienne du social, à l’administration des choses (ce qui se passe à peu près en Chine depuis 1978). Pourquoi ne pas constater que le Parlement est bien plus efficace dans les pays où la « volonté générale » ne se traduit pas par le « j’veux voir qu’une tête » (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Scandinavie, Suisse, Inde…) ?

Le gauchisme idéologique se pare ainsi de « grands mots »

Il fait illusion et empêche d’analyser la réalité des choses. « Tout le monde » (ce qui signifie en fait « de gauche, français, parisien et guignant le pouvoir ») est anti-américain par antilibéralisme ; mais nul ne se pose jamais la question des libéraux là-bas. Or les Liberals américains (de gauche) sont clairement pour un État fort, appuyé sur la puissance militaire garantie par un oligopole de sociétés nationales protégées. Où se trouve la fameuse « libre concurrence » et « l’ouverture mondialisée » dont la gauche idéologique nous rebat les oreilles ? Les libéraux américains (Obama en est un, après Clinton) peuvent empêcher l’achat d’une société par un groupe étranger si l’intérêt national est en jeu… mais ils ont une claire vision nationale de cet intérêt – pas une vision étroitement idéologique servant aux Montebourg à faire mousser leur ego. Le refus ne passe donc pas par un oukase ministériel devant les médias mais par des arguments clairement présentés au Congrès – qui décide.

Pour tout ce qui est autre que l’intérêt national, le privé règne, donc l’initiative, l’entreprise, les financements. Pourquoi croyez-vous que les entreprises les plus dynamiques de la dernière révolution technologique se soient créées aux États-Unis et pas en France ? Nous avons inventé la Fnac, le Minitel, la carte à puce, Copains d’avant : mais le succès a été Amazon, l’Internet, Paypal et Facebook. Les intellos de gauche ne se sont-ils jamais demandé pourquoi ? Ce n’est pas l’incantation à la croissance qui la fera surgir. Encore moins le pouvoir magique de l’Administration d’État.

Liberal définition Robert

Le socialisme est né du libéralisme et dans son prolongement

Il était l’aspiration des prolétaires à étendre à l’économie les principes de liberté et d’égalité conquis en politique. Il visait à « désaliéner » les consciences, pas à remplacer l’aliénation bourgeoise (prédatrice, consumériste, bien-pensante) par l’aliénation d’État (centralisé, malthusien, politiquement correct). L’histoire a conduit trop souvent les socialistes à s’allier avec les ennemis de ses ennemis, donc à confondre le socialisme (« les producteurs associés », disait Marx) avec l’étatisme antilibéral.

Le libéralisme ne s’identifie pas à sa version étroite héritée de Frédéric Bastiat et défendue par les journaux financiers. Il ne peut être amalgamé à l’ultralibéralisme des Reagan et Thatcher mais connaît d’autres versions plus ouvertes comme celles de Léon Walras, de Stuart Mill, de John Rawls, d’Amartya Sen et de Joseph Stiglitz. L’État réalise mieux certaines activités, Stiglitz cite la sécurité des aéroports, la recherche, l’éducation, l’aide médicale, l’environnement. « Cet équilibre peut être différent selon les pays et les époques ; il varie d’un secteur d’activités à l’autre, d’un problème à l’autre » (The Roaring Nineties). Mais pas question d’entretenir des privilèges de monopoles lorsqu’ils sont indus et économiquement injustifiés ; ni de refuser de rationaliser l’organisation et l’emploi des moyens publics. L’État est dans son rôle lorsqu’il régule et arbitre, dans son rôle lorsqu’il prend en charge ce que le marché n’est pas apte à faire, dans son rôle lorsqu’il impulse la recherche dans un secteur stratégique – mais il ne doit en aucun cas se substituer à l’initiative privée lorsque celle-ci est efficace.

Les idées libérales incarnent une culture de la résistance : aux idées imposées, à l’expression bâillonnée, à une administration tentaculaire (y compris de Bruxelles), à un marché sans règles, à une économie mondialisée sans ordre ni normes, à une société civile sans principe de légitimité ou de critique, à une culture uniformisée, au droit du plus fort. La liberté n’existe que garantie par un pouvoir souverain… contrôlé par des contrepouvoirs citoyens. C’est le rôle du droit, de la loi votée, de l’État qui applique et contrôle. Mais dans cet ordre qui part de la base. Ce n’est pas à l’État de me dire comment il faut baiser, avec qui et pourquoi ; c’est cependant son rôle de faire appliquer le droit qui autorise ou interdit la relation ou le mariage, son rôle encore d’informer sur les dangers sanitaires, son rôle toujours de faire assumer les conséquences.

Quant au socialisme ouvrier traditionnel, des origines à Marx inclus, il n’est pas antilibéral. Il faut se garder de le confondre avec les diverses variétés de socialisme réactionnaire et petit-bourgeois surgies en même temps. Au contraire, l’utopie ouvrière est celle de la coopérative (pas de l’entreprise nationalisée), de la décision à la base (pas par une Administration), du moins d’État possible (qui selon Marx doit disparaître). Elle est plus libertaire qu’autoritaire, plus proche du libéralisme que du despotisme, plus tolérante que doctrinaire. Elle confisque moins la démocratie (expression, élections, droits) que le jacobinisme (partisan, centralisé, technocrate). Les antilibéraux sont toujours partisans de la contrainte – car l’opposé du libéralisme, c’est l’autoritarisme. Difficile de sortir de là.

Or les élites socialistes qui se disent “morales” et “progressistes” se gardent bien d’aider le peuple à s’émanciper, se contentant de le manipuler par de grands mots d’un vide sidérant, afin de conserver leur confortable contrôle issu de la légitimité partisane ou énarchique. La seule chose qui les intéresse est leur pouvoir personnel, étatique et parisien. Ce “chacun pour soi” est beaucoup plus dangereux que celui des PDG qui se gavent de stocks options : ils montrent leur intérêt tout cru mais parfaitement transparent (donc démocratiquement contestable, et d’ailleurs réellement contesté), alors que les politiciens d’une certaine gauche se parent de “vertu” et de “grandes idées généreuses”… pour faire entre soi les petites magouilles tout en se préservant entre soi par des copinages choisis, dans l’entre-soi des quartiers réservés et des entreprises publiques.

C’est là où la position dogmatique est non seulement un aveuglement politique, mais aussi une erreur démocratique. Machiavel l’a très bien montré, ce sont les lucides qui manipulent les gogos, les pragmatiques qui analysent les situations et ceux qui se gardent bien de suivre les idées générales qui ont – toujours – le pouvoir.

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