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Gide et la post-vérité

Le président Donald Trump, aussi éléphantesque dans le magasin de porcelaine démocratique que l’appendice dont il porte le nom, n’a rien inventé. La post-vérité est le nom contemporain du mensonge déconcertant. Staline en était passé maître, élevé au cynisme de Lénine (qui était certain d’avoir ‘scientifiquement’ raison) et à la propagande de Goebbels (qu’il admirait fort). André Gide le rappelle dans son Journal.

Il l’a seriné contre le moralement correct bourgeois de son temps, jusqu’à ce que Freud montre que « le sexe » pouvait faire l’objet d’une réflexion, d’un discours et d’un savoir – pas seulement d’une réaction offusquée ni du déni le plus honteux.

Il l’a affirmé contre la pression catholique, « scandalisée » évidemment – moins d’ailleurs par ses mœurs que par son esprit de libre-examen. Cette propension protestante ne pouvait être qu’hérésie pour un catho, sentir le souffre et montrer la griffe du diable.

Il l’a réitéré à propos de l’URSS dont il avait vu les débuts avec bienveillance et même optimisme, et qui l’a déçu rapidement dès qu’il a pu en mesurer sur place les limites orwelliennes : « Toute pensée non conforme devient suspecte et est aussitôt dénoncée. La terreur règne ou, du moins, s’efforce de régner. Il n’est plus de vérité qu’opportune ; c’est-à-dire que le mensonge opportun fait prime et triomphe partout où il peut. Les ‘bien-pensants’ seuls auront droit à l’expression de leur pensée. Quant aux autres, qu’ils se taisent, ou sinon… » 15 janvier 1945, p.1009.

Sinon, c’est le goulag pour les sans-grades, le procès public où les « aveux » sont extorqués par torture, torture des proches, ou carrément inventés. La lutte antinazie oblige à composer avec le stalinisme soviétique, « mais demain, c’est contre ce nouveau conformisme qu’il importera de lutter » p.1010.

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Contre tous les conformismes. Qu’ils soient raciaux, nationaux, sociaux, familiaux ou amicaux. Certes, nul ne pense tout seul, nul n’a raison sans raison – mais les bêtes humaines sont moins intelligentes qu’elles le croient. Le mimétisme, la pensée unique, l’influence du groupe, les mots d’ordre de foule, tout cela inhibe la raison au profit de la horde. Gide affirme donc avec raison : « Ce n’est que lorsqu’elle diffère des autres qu’il m’importe d’exprimer mon opinion, et qu’il m’apparaît que celle-ci mérite d’être dite, vraie ou fausse » 18 janvier 1945, p.1012.

Chacun peut y réfléchir, opposer des arguments, en bref débattre. Ce qui est le propre de la politique comme de l’expression démocratique. Sans débat, sans opinions contradictoires, sans liberté de penser, d’exprimer et de croire – pas de démocratie possible. C’est ce que Lénine, Staline et leurs épigones Mao, Castro, Pol Pot, Kim Jong-Il, Daech ont montré par expérience in vivo. C’est ce que Poutine, Erdogan, Maduro, Duterte, Trump assument aujourd’hui sous l’apparence démocratique – et l’islam salafiste sous l’apparence religieuse. En attendant tous les autres, qui piaffent à la porte : Le Pen ou Mélenchon en France notamment, mais aussi les idiots utiles à toutes les pensées totalitaires.

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Pour tous ces gens, seul compte la force. Le droit légitime est celui du plus fort. La loi, celle de la jungle. L’histoire n’est faite que par les vainqueurs. Celui qui se veut roi peut se pavaner nu, aucun courtisan ne le verra, sous peine d’avoir la tête tranchée. Seul l’enfant dit que le roi est nu. Andersen ne dit pas ce qu’il advint de l’enfant. Nous, nous le devinons.

André Gide, Journal II, 1926-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

Le site André Gide en anglais http://www.andregide.org/

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Réformer la démocratie

Tout va mal : les politiciens, une fois élus, font ce qu’ils veulent et s’assoient sur leurs promesses « qui n’engagent que ceux qui les croient » perroquettait Chirac sur l’air de son bon maître Queuille ; même fraudeurs, même pris dans « les affaires » et cités en justice, les élus continuent de se pavaner aux Assemblées, dans les collectivités, et parfois au gouvernement – et ils peuvent se représenter sans obstacle ; les partis programment ce qu’ils ne peuvent pas tenir, la négociation européenne reste lointaine et opaque (chaque élu s’empressant de dire célafôtabruksel). En bref, l’électeur a la triste impression que ses élus sont des charlatans, que son gouvernement est impuissant et son président un histrion. Communiquer remplace gouverner et le performatif l’acte.

D’où la tentation réelle de renverser la table, de jeter dehors tous ces incapables plus ou moins pourris, au profit de gens neufs (si possibles des hommes, pour leur aura « d’autorité », d’ailleurs…). Nous l’avons vu en France aux dernières européennes ; nous venons de le voir aux Etats-Unis avec le macho Trump contre la femme Clinton ; nous le voyons aujourd’hui avec François Fillon et les emplois fictifs au Parlement français, avec Marine Le Pen au Parlement européen ; nous le verrons peut-être plus tard avec Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, Benoit Hamon ou d’autres (sait-on jamais ?).

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La fracture est dans « la démocratie » même, depuis les origines. Elle sépare le régime représentatif du régime direct, les élites déléguées et le peuple participant.

Mais ce qui est aisé en cité (Grèce ancienne), en collectivité locale (française) ou même en petit pays fédéral (Suisse, Belgique), est nettement plus compliqué en grands Etats étendus, voire multilingues et multiethniques (Inde, Russie…). D’où la représentation : le citoyen délègue ses pouvoirs de décider et d’exécuter pour un temps limité à une assemblée parlementaire ou à un « homme fort » – parfois les deux, comme en France où le président comme le député sont élus au suffrage universel sans intermédiaires (ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis pour le président). L’inconvénient est que « la politique » se résume à voter, voire à adhérer à un parti, donc à suivre sans grand pouvoir de décision ses oukases. Le citoyen est vu comme abstrait, « universel » donc interchangeable, doué de raison donc sondable, et mu toujours par son intérêt personnel – ce qui est loin d’être la réalité !

L’opposé du régime représentatif est la participation directe : chacun vote sur tous sujets d’intérêt commun, et peut remettre en cause ses élus chargés d’exécuter la politique décidée par la majorité. Le citoyen n’est pas uniquement électeur mais pluriel (sujet de droit, combattant pour la patrie, ouvrier ou chercheur, enseignant ou artisan, délibérant en assemblées, associations ou mouvements). Il n’est pas abstrait mais socialement concret, ses intérêts de groupe sont pris en compte et non pas seulement ses « droits universels ». C’était le cas dans certaines cités grecques (mais pas en tout temps) et de la république romaine (plusieurs siècles avant notre ère). C’était l’idéal de la Commune de Paris et des soviets russes en 1917 ; mais les élites ont vite mis le holà à cette prise de pouvoir qui les privait du leur, Thiers et Lénine ont durement réprimé « le peuple » en armes. Cela reste l’idéal d’un certain gauchisme libertaire, de certains écologistes (avec les sempiternelles scissions de groupuscules que l’on observe).

Un régime intermédiaire permet de gouverner par des représentants tout en conservant une participation directe : le régime fédéral. Il n’est pas innocent que la plupart des grands Etats soient fédéraux : Inde, Etats-Unis, Canada, Russie, Allemagne, Suisse, plus récemment Espagne, bientôt peut-être Royaume (ex-)Uni. Le citoyen participe à la politique qui lui est proche (collectivité locale, région) et délègue les décisions complexes et long terme à l’Etat fédéral (diplomatie, guerre, justice, politique économique).

La France, régime semi-présidentiel jacobin, centralisé et autoritaire, est en adoration devant le régime représentatif.

La politique est un métier, la cooptation la règle et l’esprit de caste permet toutes les dérives non sanctionnées – sauf par les médias, curieusement « informés » au meilleur moment politique – puis par la grosse caisse de résonance de l’Opinion. Mais l’Opinion n’a rien à voir avec la justice, pas plus que la morale avec le droit : la loi de Lynch est immédiate et sans appel ; la réalité des faits est toujours plus nuancée – la justice en tient compte à l’aide des procédures, jamais l’Opinion qui juge sur impressions.

Tout se joue par concours à l’ENA, se poursuit en cabinets ministériels et dans les grands partis qui trustent les financements, et se parachève par un entre-soi social (collèges privés, rallies pour se rencontrer et se marier, échanges de postes en conseils d’administration ou en investiture, inceste avec les médias…) et un accaparement économique (le pantouflage).

Un sondage Viavoice pour la Fondation Jean Jaurès de septembre 2016 intitulé L’observatoire de la démocratie montre combien les Français sont à la fois très attachés à la démocratie (91%) et combien ils la sentent menacée (72%). Seuls un tiers d’entre eux considère qu’elle « fonctionne bien ». Conscients de sa fragilité, ils revendiquent une plus grande participation, dans la lignée des études de Pierre Rosanvallon. Seuls 52% votent systématiquement, et les moins assidus sont les jeunes sous 35 ans et les classes populaires (ces deux catégories, quand elles votent, n’hésitent pas à renverser la table).

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Mais c’est surtout qu’ils ont mal à la représentation : non seulement on leur promet tout pour ne réaliser que pas grand-chose, mais on leur cache qu’on ne peut guère, comme si un « Complot » allait contre leur volonté. Ils sont 46% à vouloir réformer le gouvernement, 44% le Sénat et l’Assemblée nationale, 43% à vouloir diminuer les pouvoirs du Sénat (dont ils ne comprennent pas le rôle et pour qui ils ne votent pas). Ils ne comprennent pas qui fait quoi du président et du ministre, du député et du sénateur. Sans parler de l’Europe qui « impose » ses règles (alors qu’elles sont négociées par les ministres de chaque nation à Bruxelles). Ils rejettent massivement les partis politiques de gouvernement, tant ils semblent de simples machines à élire, qu’ils fonctionnent entre copains et qui ne prennent pas en compte les besoins des « vrais gens ».

Ils réclament, cela ne vous étonnera pas, plus de participation…

Des référendums, à l’initiative du gouvernement ou d’initiative populaire, sur les sujets de société (mais pas sur la diplomatie, la justice et la police, ni sur la politique économique).

Plus de pouvoirs locaux aux collectivités territoriales (commune, communauté de communes, région) – avec le financement y afférent.

Un contrôle des élus par les électeurs, notamment par le non-cumul des mandats, l’abaissement du nombre des parlementaires – mais aussi par le pouvoir de démettre. Le 49-3 citoyen, bien que trop manipulable, donc dangereux pour le fonctionnement de l’Assemblée, va dans ce sens.

Un engagement citoyen plus que politique, qui permet de « refaire société » hors des partis mais dans les associations, les ONG, les mouvements. Ce pourquoi l’écologie est populaire en France, même si les « partis » écologiques et leurs politiciens à l’ego trop souvent gonflé ne font pas recette comme en Allemagne.

Pour répondre à ce désir de participer, ne faudrait-il pas que la France devienne, comme l’Allemagne, la Suisse et l’Espagne et même le Royaume-Uni – ses voisins – un Etat fédéral ? Les régionalistes seraient contents, les électeurs de « la France périphérique » aussi, la participation serait mieux assurée et les problèmes de bac à sable (type barrage de Sievens ou aéroport bis de Notre-Dame des Landes) ne remonteraient plus systématiquement à Paris en psychodrames nationaux. La France des régions s’intégrerait probablement mieux à « l’Europe », celle-ci étant moins vue comme un super-Etat jacobin que comme une association de régions semi-autonomes avec lesquelles il est possible de tisser des liens directs.

Alors, la démocratie : le pire des régimes… à l’exception de tous les autres ?

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Paul Veyne, Foucault – sa pensée, sa personne

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Michel Foucault était philosophe, Paul Veyne historien ; le premier homosexuel, le second hétéro. Mais ils étaient amis, après avoir été ensemble à Normale Sup, Foucault de quatre ans plus vieux déjà enseignant.

Dans un court essai de 217 pages, qu’il a porté « 20 ans » (p.217), le professionnel et l’ami Veyne cherche en quoi Michel Foucault l’a marqué, en quoi il parle à son époque et offre un exemple. C’était « un samouraï » (chap.XI), un fervent de liberté personnelle, conquise par autodiscipline, contre tous les pouvoirs et notamment celui de la doxa – cette opinion commune qui fait les poncifs de chaque époque. Depuis la « bêtise » de Flaubert au « politiquement correct » dont la gôchmorâl comme la droitekon-passionnelle ne cessent d’inonder les média.

Michel Foucault, « ce gauchiste prétendu qui n’était ni freudien, ni marxiste, ni socialiste, ni progressiste, ni tiers-mondiste, ni heideggérien, qui ne lisait ni Bourdieu ni ‘Le Figaro’, qui n’était ni nietzschéen de gauche (…) ni d’ailleurs de droite, a été inactuel, l’intempestif de son époque… » p.201. Il avait « cette attitude attentive et qui ne jugeait pas » p.203. Point de Vérité existant de toute éternité quelque part qu’il suffirait de dévoiler ; pas de Raison dans l’histoire, ni de Projet divin qui nous serait révélé : il n’existe que des variations historiques, humaines trop humaines. « Rien d’humain n’est adéquat, rationnel ni universel. Ce qui surprend et inquiète notre raison » p.23. Et là deux attitudes depuis Platon et Aristote, depuis même les cavernes, sait-on jamais :

  • les frileux qui préfèrent les bras de Maman qui rassure et obéir aux ordres de Papa qui se charge de tout ;
  • les curieux qui préfèrent se jeter à l’eau pour apprendre à nager, explorer le monde pour découvrir des choses nouvelles, et se former eux-mêmes le jugement par observations, échanges, comparaisons et réflexions.

Michel Foucault, bien sûr, était de ces derniers. Ce pourquoi il n’était ni freudien, ni marxiste, ni socialiste, ni… « Chose rare en ce siècle, il fut de son propre aveu un penseur sceptique, qui ne croyait qu’à la vérité des faits » p.9.

« Nous ne pouvons rien connaître de certain sur le moi, le monde et le Bien, mais nous nous comprenons entre nous, vivants ou morts » p.27. Supposons que « la folie » ne soit qu’un concept : « dès lors, quelle est donc l’histoire que l’on peut faire de ces différents événements, de ces différentes pratiques qui, apparemment, s’ordonnent à ce quelque chose supposé qu’est la folie ? » (Foucault, Naissance de la biopolitique, p.5). La société n’explique pas tout, l’idéologie non plus ; chaque événement est singulier, mais pris dans un « discours » et encadré par un « dispositif ».

  • « Les discours sont les lunettes à travers lesquelles, à chaque époque, les hommes ont perçu toutes choses, ont pensé et agi ; elles s’imposent aux dominants comme aux dominés » p.46.
  • Le dispositif est tout l’appareil qui impose le discours aux personnes, à une époque. Par exemple, « le savoir médical justifie un pouvoir, ce pouvoir met en action le savoir et tout un dispositif de lois, de droits, de règlements, de pratiques, et institutionnalise le tout comme étant la vérité même » p.50.

C’est le mouvement historique qui fait changer les discours, qui fait passer l’esclavage de normal à haïssable, la peine de mort de réaffirmation du pouvoir royal symbolique à une pratique barbare. Chez chaque individu, c’est le mouvement de la pensée qui permet de prendre du recul  sur les « vérités » du temps.

« Foucault doute de toute vérité trop générale et de toutes nos grandes vérités intemporelles, rien de plus, rien de moins » p.63. Il est un intellectuel critique, pas un gourou ni un nihiliste. Peu importe ce qu’est la « vraie » démocratie : ce qui importe, c’est comment nous la voulons ici et maintenant. L’histoire humaine ne dépend pas – et c’est heureux ! – de l’histoire de la philosophie. Nietzsche, penseur dont Foucault se sentait proche, « n’était pas un penseur de la vérité, mais du dire-vrai », disait-il à Paul Veyne (p.140). Il y a de la liberté partout parce qu’il y a du pouvoir partout et que, si certains se laissent faire, d’autres entrent en résistance, voire en rébellion : ils pensent par eux-mêmes. « Ce qui fait bouger ou ce qui bloque une société, ce sont les innombrables petits pouvoirs autant que l’action du seul pouvoir central » p.142.

Ce pourquoi nous croyons la démocratie être le régime qui offre le plus de liberté, puisqu’il est nécessaire de confronter les idées et de débattre publiquement afin qu’une majorité de petits pouvoirs convergent pour agiter les idées et changer les choses. La passivité, c’est le consentement. Nous l’avons vu, il y a les éternels fatigués et les éternels explorateurs ; les chercheurs d’une éthique personnelle et les adorateurs des règles morales toutes faites ; les vieux rassis (même à 20 ans !) et les jeunes en devenir (encore à 80 ans). Michel Foucault se plaçait sans nul doute au côté des seconds. Par style de vie peut-être, par énergie intime sans doute. Il avait la force et le courage d’établir son éthique personnelle en relation (et parfois contre) les convictions et les pratiques de son époque.

Mais c’est un travail sur soi que bien peu de nos contemporains semblent effectuer. Indigence de caractère ? Ennui de la « prise de tête » ? Goût du troupeau ? Ils se sentent plus à l’aise à brailler de concert des slogans vides de pensée, plutôt que d’analyser eux-mêmes les choses, pour en convaincre les autres avec des arguments. L’argument d’autorité est le seul qu’ils connaissent – comme en banlieue : les poings, pas les points ; où chez les politocards : les petites phrases, pas le programme. « N’utilisez pas la pensée pour donner à une pratique politique une valeur de vérité », écrivait Michel Foucault (cité p.10).

« Qu’est-ce donc que la philosophie aujourd’hui – je veux dire l’activité philosophique -, si elle n’est pas le travail critique de la pensée sur elle-même ? » (cité p.175). « Le rôle d’un intellectuel est de ruiner les évidences, de dissiper les familiarités admises ; il n’est pas de modeler la volonté politique des autres, de leur dire ce qu’ils ont à faire. De quel droit le ferait-il ? » (cité p.178). Foucault, c’est l’anti-Bourdieu. Trop nombreux sont ceux qui, dans les media et même sur les blogs, se prennent pour des intellectuels alors qu’ils ne répondent en rien aux critères. C’est le grand mérite de ce petit livre de Paul Veyne, écrit sans jargon et avec une affectueuse attention, de nous le rappeler.

Paul Veyne, Foucault – sa pensée, sa personne, 2008, Livre de poche Biblio essais 2010, 256 pages, €6.10

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Flaubert contre l’embrigadement social

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Le trentenaire est un jeune adulte qui s’affirme. C’est l’époque où l’on choisit sa vie. Flaubert, trentenaire en 1852, compose Madame Bovary. Il écrit depuis Croisset à sa maîtresse Louise Colet, qui vit à Paris. Elle le presse de venir à la capitale ; elle aura même la drôle d’idée de vouloir l’enchaîner au mariage. Ses amis le pressent de publier quelque chose, de se faire connaître pour « arriver » en société, tel Maxime du Camp. Gustave, lui, ne peut travailler que loin du monde, recueilli. Il a besoin de constituer une atmosphère en se documentant sur tous les sujets sur lesquels il écrit ; il a besoin d’aiguiser son style en lisant chaque jour un classique ; il a besoin d’être seul à « gueuler » dans sa chambre pour faire venir les phrases sonores qui tiennent debout.

Le 8 février 1852 (p.43), il synthétise tout cela dans une missive à sa chère Colet, qu’il conclura d’« un bon baiser sous ton col ». Pas « sur » mais « sous » – au lecteur de deviner où. Gustave a de l’humour. Après avoir évoqué son travail en cours, il passe à ce qui lui est néfaste. Cela sous trois aspects : l’actualité, le milieu littéraire, sa maîtresse. En bref toutes les goules qui peuvent l’entreprendre et sucer son énergie, autant d’obstacles à sa création, à la continuité de son labeur, à la mise au jour de son talent.

« Oui, tu es pour moi un délassement, mais des meilleurs et des plus profonds. – Un délassement du cœur, car ta pensée m’attendrit. » Nul doute que Louise Colet a dû apprécier d’être reléguée au rang simple de « délassement »… Avis aux goules qui se croient des maîtresses alors qu’elles ne sont que le repos consenti du guerrier – même si la plume fatigue moins que l’épée. L’Hâmour, Flaubert s’en moquait ; le fusionnel idéaliste, il l’avait en horreur ; croire qu’on ne peut faire qu’un, quelle ineptie ! C’est une compagne qu’il faut à l’écrivain, pas une suceuse de sang, de moelle ou d’énergie. L’égalité des sexes, le réclame – donc pourquoi cette bêtise du rêve fusionnel ? Serait-ce par envie ? Par jalousie de n’être pas à la hauteur ?

« A ce qu’il paraît qu’il y a dans les journaux des discours de G[uizot] et de Montal[embert]. Je n’en verrai rien. C’est du temps perdu. Autant bâiller [jeu de mot entre bâillement et bayer] aux corneilles que de se nourrir de toutes les turpitudes quotidiennes qui sont la pâture des imbéciles. L’hygiène est pour beaucoup dans le talent, comme pour beaucoup dans la santé. La nourriture importe donc. »

Ceux qui courent après les infos sont donc des moutons qui jamais ne feront le berger ; ils ont bien trop peur de louper le tout dernier brin d’herbe pour voir au loin le loup qui les guette. L’hygiène est de s’isoler, de prendre de la hauteur, de se désaccoutumer des servitudes et du « tout savoir, tout de suite » : Tweeter, Facebook, Google, CNN live et autres BFM TV – « C’est du temps perdu ». Faute de cette hygiène de la distance : pas de talent ! Ceux qui prétendent sont prévenus par Flaubert en personne. Ont-ils des yeux pour voir et des oreilles pour entendre ? « C’est du temps perdu », de la badauderie, de la cochonnerie donnée aux confiseurs (qui est l’inverse de la confiture donnée aux cochons, comme chacun sait). « L’hygiène » du créateur exige qu’il se préserve de l’inutile, des « turpitudes » et des « imbéciles ». Mieux vaut relire les classiques, Goethe par exemple, qu’il cite dans sa lettre. « La nourriture importe donc. »

Mais tout part, dans cette lettre, du discours de réception à l’Académie française de Montalembert par Guizot. Dans la « bonne société » littéraire, « il faut » avoir lu cela faute d’y avoir assisté, et « il faut » applaudir à la chose. Flaubert s’en moque, toute cette comédie humaine n’est pour lui que du théâtre parisien. « Voilà encore une institution pourrie et bête que l’Académie française ! Quels barbares nous faisons avec nos divisions, nos cartes, nos casiers, nos corporations, etc. ! J’ai la haine de toute limite. Et il me semble qu’une Académie est tout ce qu’il y a de plus antipathique au monde à la constitution même de l’Esprit qui n’a ni règle, ni loi, ni uniforme. »

Car qu’est-ce que l’Académie française ? Une cour spécialisée créée par le monarque pour mettre au pas les penseurs. Une « institution pourrie et bête » à la solde du pouvoir, toujours « engagée » donc – ce qui ne fait jamais honneur au talent mais plutôt à la servilité. « L’Esprit n’a ni règle, ni loi, ni uniforme » signifie que tout ce qui réglemente, légifère et standardise n’appartient pas à l’Esprit – mais sans doute aux « imbéciles » : à ceux qui industrialisent, qui marchandisent, qui fonctionnent – tout le contraire de ceux qui innovent, qui entreprennent et qui créent. Des imbéciles heureux qui sont nés quelque part, précisera plus tard un poète. De ceux qui divisent, cartographient, mettent en casiers, se closent en corporations – comme le tropisme français décrit par Flaubert. Les abstracteurs de quinte essence, disait Rabelais (chéri de Flaubert), les scolastiques diront les anticléricaux, les rhétoriques diront les antisocialistes, le « ghetto français » affinera un sociologue contemporain, les intellos renchériront les populistes – « nous ! » ne crieront pas les bobos (car ils s’ignorent).

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« J’ai la haine de toute limite » est le cri de la liberté, furieusement pré-68. Ce pourquoi Flaubert a toujours été contre les idées reçues des épiciers bourgeois (Bouvard et Pécuchet), contre le conformisme social catholique-conservateur (qui tentera de condamner Madame Bovary et condamnera Les Fleurs du Mal), contre le pouvoir autoritaire et plébiscitaire (Napoléon III et ses épigones), contre le caporal-moralisme des socialistes de son temps. Il n’est pas pour cela anarchiste mais plutôt libéral : il traduit les Lumières pour son époque, dans la promotion du talent individuel contre tous les bons plaisirs à la suite de Voltaire.

C’est pour cela même qu’il reste fort actuel. De 1870 (avec la répression de Thiers après l’invasion prussienne qui engendra les dérives de la Commune) à 2003 (avec l’invasion de l’Irak par George W. Bush pour de menteuses raisons), nous avons vécu un long siècle d’embrigadement nationaliste, xénophobe, partisan (14-18, Mussolini, Staline, Hitler, Pétain, Franco, Mao, Castro, l’ordre moral des cons et des néo-cons américains… qui arrivent en France avec le politiquement correct de gauche bobo, puis la « réaction » souverainiste-catholique qui se profile).

Avec la néo-fragmentation du monde qui se produit depuis l’échec américain en Irak et l’émergence de grands pays fiers d’eux-mêmes comme la Chine, la Russie, l’Inde, le Nigéria, le Brésil, etc., la liberté redevient pourtant une valeur qui devrait compter. Beaucoup plus que « la morale » (que l’on perçoit relative) ou que « la démocratie » (sans cesse à construire selon sa propre histoire comme Poutine, Trump ou Erdogan le prouvent). Être libre n’est pas donné à tout le monde sur la planète (même aux Etats-Unis sous Trump… et en France sous l’état d’urgence permanent).

Or, la liberté, c’est le potentiel laissé à l’individu de s’épanouir. Sans liberté, pas de création, ni d’innovation, ni d’avenir – mais l’éternelle stupide répétition de la tradition. Oh, certes ! L’individu ne devient pas libre seul, pas sans sa famille ni son entourage qui l’encouragent, pas sans la société où il vit qui lui offre des possibles, ni sans la culture dans laquelle il baigne qui le stimule ; pas sans des maîtres ni des exemples qu’il suit et dont il se détache. Mais enfin : les « sociétés de la connaissance » que nous prônons se doivent d’éviter le zapping médiatique, l’enfermement dans des règles académiques, et l’Hâmour qui serait tout, l’alpha et l’oméga d’une existence réussie si l’on en croit la doxa des séries télé et des magazines pour coiffeuses.

Rappelons plutôt, avec Flaubert, que l’Esprit « n’a ni règle, ni loi, ni uniforme. » Et que c’est à chacun de le révéler en lui. Même si la société qui se referme un peu partout sur la planète est moins favorable qu’hier aux libertés – même à gauche (surtout ! à gauche).

Gustave Flaubert, Correspondance tome II, 1851-1858, édition Jean Bruneau, Pléiade, Gallimard 1980, 1568 pages, €61.00

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Tzvetan Todorov, L’esprit des Lumières

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Tzvetan Todorov vient de mourir. Ce Bulgare devenu Français après sa fuite de l’oppression socialiste a sorti, à l’occasion de l’exposition qui s’est tenue en 2006 à la Bibliothèque Nationale, un opuscule sur les Lumières. Je réédite la note que j’avais fait paraître à l’époque sur un blog précédent, puis à nouveau en septembre 2014 sur ce blog.

Pour Todorov, les Lumières ne sont pas une innovation mais un aboutissement. Les idées viennent de l’Antiquité, reprises à la Renaissance et épanouies à l’âge classique. Nous sommes alors à une époque de débats où l’on privilégie ce qu’on choisit plutôt que ce qui est imposé, et où l’on découvre (après les Évangiles) que des droits inaliénables existent du fait seul d’appartenir au genre humain.

  • La raison, par ce qu’elle permet la connaissance, libère des peurs et des superstitions. Dès lors,
  • la quête du bonheur remplace celle du Salut, car un délit n’est plus un « péché » mais une faute sociale,
  • la propriété n’est plus un privilège « divin » attaché à une caste élue mais le fruit de l’initiative et du travail
  • il n’y a pas de Dessein de Dieu ou de l’Histoire (le Progrès) mais une perfectibilité de l’homme (selon Rousseau) recommencée à chaque génération.

Oh, certes, les Lumières ont amené la table rase de la Révolution, puis l’exacerbation paranoïaque de la Terreur, le rationalisme dévoyé du Scientisme et le moralisme condescendant du Colonialisme avant celui de « la gauche morale »… Les Raisonnables savent tellement mieux que tout le monde, n’est-ce pas, ce qui est bon pour les autres ! Ils ont reçu la révélation de la Vérité de leur propre esprit, tout comme Mahomet avait reçu la Parole d’Allah de Djibril (Gabriel) même.

C’est à la gloire du christianisme d’avoir décidé que tous les êtres humains avaient une âme (les Jésuites du Paraguay ont été à la pointe et se sont fait mal voir pour cette raison). Par la suite, l’inertie des mentalités a été celle de l’aventure et des gros sous, mais avec cette idée lumineuse qu’il fallait les aider à sortir de l’obscurantisme en faisant travailler les « peuples-enfants » pour les éduquer. La France en Afrique, il y a quelques décennies, avait ce même raisonnement chez les coopérants profs.

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Les règlementations françaises en ont gardé un travers bien connu : dire le Vrai et l’Unique, pour le Monde entier, de toute Éternité – sans jamais tenir compte des particularités individuelles, ni de la maturation sociale, ni des conditions historiques. La gauche en France reste remarquablement imbibée de cet état scientiste, clérical et autoritaire de penser : il y a ceux qui sont « éclairés » et tous les autres ne sauraient savoir (ni décider) par eux-mêmes de ce qui est bien pour eux (d’où l’idée de dictature du prolétariat inventée par Lénine).

Mais, fort heureusement, les Lumières sont bien autre chose que cette caricature pour intellos dépressifs. Elles sont un combat constant contre les obscurités, y compris celles qui subsisteront toujours en nous : tout simplement parce que nous ne sommes pas des dieux. Pour les Grecs, ce combat personnel et collectif permanent était tout bonnement la civilisation, cet épanouissement humain à reconstruire à chaque génération. Ils opposaient le citoyen éclairé partie au débat public au barbare, soumis aux clans, aux coutumes et au despotisme.

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Todorov relève cinq vertus des Lumières : l’autonomie, la laïcité, la vérité, l’humanité et l’universalité.

Oser penser par soi-même avait ravi Diderot. La tradition constitue un être humain mais ne suffit pas à rendre quoi que ce soit légitime ; il y faut la raison. Celle-ci n’est pas seule en l’homme, mais flanquée de la volonté et des désirs. La raison peut éclairer l’homme, mais elle peut aussi faire le mal car l’autonomie n’est pas l’autosuffisance : l’homme n’est humain qu’en société… et toute société exerce sur l’individu une pression, positive par l’éducation et l’exemple, mais aussi aliénante par la mode, l’opinion commune, le qu’en-dira-t-on. C’est pour cela que Rousseau fit élever Émile hors des villes. De même, la critique qui émane de la raison est utile mais, lorsqu’elle s’exacerbe et tourne à vide, elle devient un jeu gratuit, une ‘private joke’ stérile entre intellos.

Avec les Lumières, le pouvoir spirituel regagne enfin son empyrée, laissant à lui-même le pouvoir temporel. Déjà, le Christ annonçait que son Royaume n’était pas de ce monde, demandant de rendre à César ce qui appartenait à César, réservant le reste à Dieu. Si l’empereur byzantin Constantin impose le christianisme comme religion d’État au IVe siècle, la Réforme protestante crée la laïcité en libérant la conscience et les conduites de « l’infaillibilité » des représentants terrestres. La laïcité refuse toutes les « religions », qu’elles soient papales ou politiques : la Terreur jacobine, le nazisme, le communisme, le positivisme, la loi de la jungle financière, la mystique écolo…

Aucun jugement de valeur ne doit inhiber la recherche scientifique qui, si elle ne dit pas « le vrai », recherche par essais et erreurs le « vraisemblable », n’hésitant jamais à remettre en cause dès le lendemain les certitudes les mieux acquises. Penser, croire, critiquer, rechercher la vérité, sont des libertés de l’homme du fait même qu’il appartient à l’humanité.

jeune grec nu et satyre barbare

Mais il est entendu que toutes les « opinions » ne sauraient se valoir : seuls les humains « éclairés » (hommes et femmes informés et capables de raisonnement), savent appliquer la méthode expérimentale pour connaître la vérité des sciences, puis en débattre lors de dialogues argumentés. La libération de l’homme est un processus qui s’apprend. La démocratie est l’état où la souveraineté populaire s’exerce dans le respect des droits de l’individu.

Dès lors, la vérité n’est pas le Bien transcendant, mais ce qu’on trouve ; pas l’éternel immobile, mais le provisoire observé ici et maintenant. Pouvoir n’est pas du même ordre que savoir. Éduquer aux valeurs n’est pas du même ordre qu’instruire les faits. Nulle volonté collective ne peut rembarrer l’indépendance de la vérité si elle est recherchée selon les méthodes de la raison. Le réel n’est pas de convenance idéologique mais s’impose, sous peine de délirer, ce qui signifie « sortir du sillon de labour »,  perdre la raison. Et se trouver alors gibier tout trouvé pour le n’importe quoi d’une volonté, des désirs ou des pulsions.

Avec les Lumières, ce n’est plus Dieu mais l’homme, qui devient le centre. Son existence n’est plus un « moyen » que la Providence a trouvé pour faire son « Salut » dans un Dessein intelligent. L’homme a sa fin en lui-même comme être vivant sur une planète globale : sa préservation, son épanouissement, son bonheur – à l’égal de toutes les espèces vivantes. L’État n’est plus sauveur sous l’égide d’un Roi oint de Dieu mais protecteur des libertés et fournisseurs de services négociés en commun en échange de l’impôt.

Détourner ce mouvement des Lumières est, hélas, fréquent mais pas pour cela justifié : l’art pour l’art, le scientisme, le colonialisme, la technocratie, le social-collectivisme ne sont que des Lumières dévoyées. On ne peut atteindre une fin noble par des moyens ignobles. L’universalité des Lumières veut que tout être humain ait droit à la vie, à la dignité et au bonheur. Simplement parce qu’il appartient à l’espèce humaine – pas parce qu’il serait « élu » de tel Dieu ou citoyen de tel État. En revanche, le respect de chacun ne limite pas la nécessité de normes communes.

Les Lumières se sont épanouies dans l’Europe du 18ème siècle, mais il s’agit bien, selon Todorov, d’une pensée « universelle ». Il en retrouve les traces dans l’Inde du 3ème siècle avant, dans le christianisme proche-oriental bien sûr, mais aussi dans l’islam des 8ème au 10ème siècle, dans le confucianisme Song et même dans l’Afrique anti-esclaves du 17ème siècle. Le mouvement éclot en Europe en raison de l’autonomie politique des pays qui la composent et de la séparation acquise de haute lutte entre Dieu et César. Le Papisme a laissé dégénérer le savoir selon Hume ; au contraire, la séparation du spirituel et du temporel l’a régénéré. Le morcellement des puissances, allié à un espace culturel et commercial commun a rendu l’Europe foisonnante d’échanges matériels et spirituels ; les idées neuves ont circulé sans entraves. Tout au contraire des espaces unifiés à autorité affirmée, comme celui de la Chine.

Malgré les dérives et les excès, puissent les Lumières irradier le monde entier afin que l’être humain s’y épanouisse sans heurt. Ce petit livre de 126 pages est un bien beau livre. Une mine politique pour une grande partie du globe, si l’on y réfléchit.

Tzvetan Todorov, L’esprit des Lumières, 2006, Livre de poche 2007, 160 pages, €5.60

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Justice démocratique ou lynchage populiste ?

Après Le Canard Enchaîné, Médiapart,u Envoyé Spécial, BuzzFeed, le Monde publie de nouvelles informations sous la plume des familiers du président, les journalistes Davet-Lhomme, et BFM-TV ajoute des infos sur la société de conseil Fillon. Ce qui suscite des vocations sur les politiciens de gauche, Benoit Hamon, Anne Hidalgo et Emmanuel Macron. Tous pourris ? Jusqu’où va-t-on aller dans le grand déballage moraliste ? Les journalistes eux-mêmes en seront-ils protégés ?

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Lorsque l’on songe à représenter le peuple, nul doute que le peuple a le droit de savoir si c’est l’intérêt général qui motive le candidat – ou son intérêt privé. Ce pourquoi la transparence sur le patrimoine avant et après le mandat est une opération de salubrité publique. Un contrôle effectif – et indépendant – peut permettre d’éviter les tentations et de « conseiller » utilement le candidat sur les pratiques déontologiques ou non, même si elles sont légales. Ce qui est loin d’être fait : le copinage et l’esprit de caste règnent chez les parlementaires, les ministres et les technocrates comme partout ailleurs.

Nous ne sommes pas, en France, dans une société protestante (ils ont été « déchus de nationalité » sous Louis XIV dit « le Grand », soleil de l’univers représenté dans son palais de Versailles). Nous sommes dans une société catholique qui calque ses mœurs sur celles de la papauté : infaillibilité, hiérarchie, népotisme (les « neveux » du Pape). L’état d’esprit n’est pas celui de la vertu personnelle ici-bas qui permettrait seule l’accès au paradis, mais la grâce ultime qui viendrait de la contrition une seule fois dans sa vie, pour laver tous les péchés.

Ce pourquoi, dans les pays latin, la morale ne se confond pas avec le droit, ce que les étudiants apprennent en première année de fac. L’opinion supporte de moins en moins les privilèges de la classe politique car elle a l’esprit imbibé de séries commerciales moralisantes américaines – mais aussi parce que la gauche ravive le souvenir de l’abolition des privilèges lors de la nuit du 4 août 1789. Ce qui est salubre, mais risque de quitter la ligne de crête de la vertu pour tomber dans le populisme. Ne devons-nous élire que des Incorruptibles ? Un peu d’histoire (que l’on n’apprend plus guère à l’école, encore moins à l’école de journalisme) montre comment Robespierre dit l’Incorruptible a « dérivé » et combien le Soupçon généralisé a engendré la Terreur qui a failli mettre le régime à bas et le pays à merci des forces étrangères de réaction.

Car il n’y a qu’un pas entre exigence de transparence et soupçon, entre la simple vertu et la figure de l’Incorruptible. Les citoyens sont humains, ils élisent l’un des leurs pour les représenter : ils ne sont pas des dieux, pas plus que leurs électeurs. Qu’ils soient contrôlés et doivent justifier de leur propriété et de leur enrichissement durant leur mandat, rien que de plus normal. Mais pas plus. Ce qui relève de la vie publique doit être transparent, pas ce qui relève de la vie privée. Or les médias se repaissent du scoop et adorent jeter en pâture pour faire du buzz n’importe quelle information, vérifiée ou non, que les faits soient légaux ou seulement limites en termes d’éthique. La confusion est à son comble dans l’immédiat revendiqué, la course au fric par le scoop le plus croustillant livré avant tous les autres. Est-ce « moral » ?

Cela aussi, cette divulgation médiatique infâmante vouant au pilori un homme en vue, si c’est légal, est-ce moral ?

Curieusement, Edwy Plenel de Mediapart est d’accord avec cette analyse. Il dénonce « le système » et l’opération diversion de l’indignation morale : Fillon ne serait pas le candidat exigé par le système capitaliste mondial. Pourquoi pas ? Son analyse serrée a le mérite de remettre un peu de bon sens sur savoir si dame Pénélope a travaillé ou pas !

Le circuit du dossier Fillon aurait été, selon des sources informées, le suivant : Thomas Cazenave, ENA-promotion République, ex-directeur du cabinet d’Emmanuel Macron et Secrétaire général adjoint de l’Elysée en remplacement de Boris Vallaud (mari de Najat Vallaud-Belkacem), a remis les documents sur Fillon au cabinet de François Hollande. Ce dernier aurait transmis ces informations à Gaspard Gantzer pour en faire bon usage. Grand ami d’Emmanuel Macron (même ENA-promotion Senghor) le conseiller chargé des relations avec la presse, chef du pôle communication à la présidence de la République, est également proche de Dominique Strauss-Kahn – qui n’a pas digéré l’affaire de Lille visant à saboter sa candidature à la présidentielle 2012. Mardi 9 Janvier, Gaspard Gantzer aurait rencontré Michel Gaillard, directeur de la Rédaction du Canard Enchaîné (ami de François Hollande depuis longtemps) pour lui remettre les documents – qui ont été publiés.

Comme on le voit, c’est moins la vertu que la vengeance qui anime l’information, moins l’intérêt général du pays, des élections et du processus démocratique des primaires, que l’intérêt partisan.

Si la morale publique ne tolère plus les pratiques de jadis, pourquoi ne pas légiférer efficacement ? Le président Hollande a eu cinq ans pour le faire, que ne l’a-t-il fait ? Dénoncer ses adversaires en politique n’est pas plus moral qu’aller le dire à la maitresse dans la cour d’école – on reconnaît bien là l’un des travers de Hollande, une certaine lâcheté. Ce n’était pas mieux sous Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn en aurait pâti… s’il ne s’était pas lui-même enferré dans le corps défendant d’une soubrette noire américaine.

La justice passera sur les révélations à épisodes de « l’affaire Fillon » et dira si elles sont condamnables ou pas, mais elle est lente car elle doit enquêter et respecter les procédures (et c’est heureux). Politiquement, légal ou non, le mal est fait. Doit-on annuler le résultat massif des primaires à cause de faits allégués mais non prouvés, de simple suspicion d’abus de pouvoir ou de népotisme ? Sans candidat légitime de remplacement, doit-on adouber n’importe quel aspirant comme le fit le parti socialiste avec Hollande lorsque Strauss-Kahn a failli ?

La répétition aujourd’hui par la gauche du montage imaginé hier à droite montre que le coup est très certainement venu de la gauche, confirmant les sources informées. De cette « gauche morale » qui adore donner des leçons à tout le monde alors qu’elle est loin d’être une oie blanche : n’est-ce pas Monsieur Cahuzac ? Monsieur Guérini ? Monsieur Kucheida ? Madame Andrieu ? Monsieur Dalongeville ? Monsieur Vallini ? Et tutti quanti…

Croire que l’argent et la politique seront séparés par la simple vertu, contrôlée par de sourcilleux journalistes en quatrième pouvoir, aiguillés par de judicieux lanceurs d’alerte au-dessus de tout soupçon d’intérêt personnel, c’est de l’hypocrisie. Le politiquement correct relayé et amplifié par les médias vise plutôt à empêcher de penser. Le temps de cerveau disponible (comme disait l’ineffable Le Lay) est accaparé par cette pub moraliste, au détriment des vrais sujets qui fâchent : terrorisme, chômage, pelote réglementaire, lois mal conçues, mal ficelée, mal appliquées, déficit public persistant, gaspillage de l’argent public (voir le tout dernier rapport de la Cour des comptes sur les tergiversations et atermoiements Hollande sur l’écotaxe… édifiant !).

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La moraline est caquetage, nul n’est saint en ce bas monde, pas plus les dénonceurs que les dénoncés. Elaborer longuement un droit juste et le faire appliquer efficacement, voilà qui serait positif. Mais cela demande du travail de recherche, du temps grignoté par les mandats multiples, de la curiosité pour savoir comment font les autres pays, de l’audace pour violer la répugnance des élus (à gauche comme à droite), une formation approfondie des magistrats pour juger en droit et pas en opinion.

Justice n’est pas lynchage – c’est tout ce qui sépare la civilisation de la sauvagerie.

Or ces mœurs médiatiques, qui se calquent sur les habitudes de Trump et les accents complotistes à la Le Pen-Mélenchon, rendent la société plus sauvage qu’auparavant. La manipulation de l’indignation publique (la « vérité relative » prônée par Trump, qui touche les médias français à propos de ces affaires non jugées) va susciter probablement de l’abstention, une hausse des votes extrêmes (surtout à droite…), quelques ralliements au centre (si Macron ne se voit pas lui aussi cloué au pilori) – bien que la énième probable candidature Bayrou en Père-la-morale va probablement fusiller cette velléité.

Ce n’est certes pas « la gauche » de gouvernement qui en sort grandie, amplifiant un peu plus son rejet par les citoyens. Après l’opération mains-propres en Italie, c’est un Berlusconi qui en a bénéficié, pas les vertueux de gauche… Le rejet du politiquement correct aux Etats-Unis vient d’accoucher d’un Donald qui trompe le monde entier, confit en égoïsme et partisan du rapport de force (le « gros bâton » sexiste et machiste).

Espérons qu’en France nous puissions voir plutôt le peuple de droite républicaine faire bloc autour de son candidat désigné qui affirme son réalisme et sa volonté de gagner. Cela s’appellerait un retour de bâton – le dernier coup raté d’un François Hollande désormais à bout de course. Et cela permettrait l’exercice libre de la démocratie – qui est choix entre plusieurs possibles politiques.

La droite extrême – quasiment sûre de l’emporter si Fillon est empêché – représenterait le chaos que le Brexit, le Renzit et le Clintonit ont déjà commencé à étendre, en attendant le Merkexit, le Grexit – et quoi d’autre encore ? A jouer avec le feu…

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Les vestiges du jour

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Honneur, devoir… des concepts complètement étrangers à l’époque présente. Mais ils imprègnent ce film tiré d’un roman de Kazuo Ishiguro, écrivain britannique (comme son nom ne l’indique pas) né en 1954 – bien après le temps d’avant-guerre qu’il met en scène.

Ces concepts permettent une vie emplie de bonne conscience, de satisfaction du travail bien fait, du bonheur d’avoir trouvé sa place dans le grand ordre du monde.

C’est ainsi que lord Darlington (James Fox) joue les entremetteurs diplomatiques, armé de bons sentiments pour assurer la paix après les horreurs qu’il a vécues entre 1914 et 1918.

C’est ainsi que son majordome James Stevens (Anthony Hopkins), place son devoir professionnel avant sa vie amoureuse et son amour filial, se contentant de romans sentimentaux pour ouvrir son esprit au rêve durant ses rares moments à lui (et sous le prétexte idéaliste bourgeois de cultiver son langage).

C’est ainsi que les démocraties de « la vieille Europe », toutes imbues de noblesse et de fair-play, ne comprennent rien à la realpolitik de la force et du fait accompli des régimes autoritaires nés dans l’après 1918 – dans le film les nazis, mais la naïveté sera la même dans les années 1980 contre les soviétiques, date d’écriture du roman – et dans les années récentes la victimisation des terroristes salafistes par les idiots utiles de l’islamo-gauchisme.

L’auteur réussit à englober à la fois la grande histoire, la structure sociale britannique et l’existence d’êtres particuliers dans la même tragédie. Car chacun joue son rôle – et l’ensemble va dans le mur.

Par honneur, le gentleman ne veut pas croire aux mauvaises intentions des autres ; par honneur, le diplomate fait confiance à la parole donnée et aux promesses, même quand elles sont non tenues. Le devoir commande d’agir selon l’honneur, même si les autres ne respectent pas le code. Le déni est l’attitude caractéristique de ce genre d’esprit, incapable de lucidité car incapable de se remettre en question.

Lord Darlington se fourvoiera dans la compromission avec le nazisme par morale, qui pave l’enfer de bonnes intentions, et par inaptitude complète aux affaires, qui sont une lutte sans merci, lui qui se contente de rentes dues à sa naissance. Le diplomate américain Jack Lewis (Christopher Reeve), le traitera « d’amateur » – et la suite lui donnera raison.

Le majordome James Stevens passera à côté de l’amour et du mariage par devoir, qui empêche les sentiments personnels de s’exprimer au nom d’une neutralité de fonction – une sorte de « laïcité » des affects qui ne prend jamais position. Il laissera mourir son père, victime d’une attaque, pour servir au même moment à la table où son maître reçoit les diplomates allemands ; il ne peut pas quitter son service, se jugeant indispensable pour que tout marche droit. Il laissera partir l’intendante efficace et amicale Miss Kenton (Emma Thompson), parce qu’il n’ose lui avouer ses sentiments et qu’il ne fait aucune remarque lorsqu’elle lui annonce son mariage prochain avec un autre majordome alors même qu’elle n’a encore pas dit oui. Il laissera toute autre forme de métier possible, tant il est imprégné de sa fonction, en a acquis les mœurs, le vocabulaire, l’attitude ; un médecin de village lui en fera la remarque après l’avoir écouté quelque temps : « Ne seriez-vous pas domestique ? ». Oui – tel est son destin.

Anthony Hopkins, Emma Thompson

Vingt ans après, lord Darlington est mort, regrettant sa bêtise et sa candeur avec les Allemands dont il aimait parler la langue, son filleul très aimé Reginald (Hugh Grant) étant mort sur le front lors de la Seconde guerre mondiale qu’il a contribué à générer. Jack Lewis vient s’installer à Darlington, le château ayant manqué d’être vendu pour démolition. Il demande à Stevens, qu’il a connu avant-guerre, de rester au poste qui était le sien et de reconstituer un personnel. Le majordome pense alors à Miss Kenton, l’ancienne intendante qu’il avait appréciée. Celle-ci est mariée, même si le couple ne va pas fort par incapacité de cet autre ex-majordome qu’est son mari à gérer une pension de famille. Lorsqu’on est habitué aux ordres et à la règle, prendre soi-même une décision d’affaires est un obstacle insurmontable… Miss Kenton serait bien revenue à Darlington Hall, mais sa fille va accoucher d’un bébé et elle veut voir grandir le petit. Si Mister Stevens lui avait proposé le mariage, tout aurait pu se concilier, mais c’est le tragique des protagonistes de n’être jamais en phase avec leur être profond.

Tous veulent bien faire, mais tous sont enserrés dans les filets de leur éducation, de leur position sociale, de leur sens moral du devoir et de l’honneur. C’est ainsi qu’a péri « la vieille Europe », disent les Américains (et ils le répètent aujourd’hui).

Le romancier, dont l’œuvre a fourni le scénario du film, voulait illustrer la colonisation au sens large : celle des pays faibles par les pays forts (comme le Japon après la guerre), celle des individus par leur position sociale, celle des personnes par intériorisation de la morale en vigueur. Tout colonisé garde la conviction que son maître lui est supérieur : l’Allemagne nazie revendiquant les Sudètes, après tout, pourquoi pas ? les invités de lord Darlington interrogeant le peuple en la personne du majordome, sur l’étalon or et l’économie internationale ne se trouvent-ils pas confortés dans leur sentiment que le peuple n’y comprend rien et que l’élite à laquelle ils appartiennent justifie leur position supérieure lorsque Mr Stevens leur répond « sur ce point, je crains de ne pouvoir vous aider, Monsieur » ? l’obsession de sa dignité et de sa conscience professionnelle n’inhibe-t-il pas Stevens lorsque Miss Kenton lui envoie des signaux clairs qu’elle pourrait l’aimer ? Même le pigeon est moins bête lorsque, fourvoyé dans une salle, il cherche la lumière et parvient à recouvrer la liberté par une fenêtre ! On se demande de l’homme ou de l’animal lequel est le plus « pigeon » dans l’histoire.

Jusqu’où va donc se nicher la servitude volontaire… Karl Marx parlait « d’aliénation »  et les sociologues « d’habitus ». Il fallait un regard étranger au Royaume-Uni (Kazuo Ishiguro est d’origine japonaise) pour saisir dans toutes ses nuances ce mélange de contrainte et de bonheur que représentait la vie anglaise des gentlemen et de leur entourage.

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Si le film incarne des caractères qui resteront longtemps dans l’esprit du spectateur, le roman, d’un bel anglais littéraire, laisse les personnages dans leur ambiguïté humaine ; il ne moralise pas, il décrit. Et le décor somptueux de la campagne anglaise, resté tel qu’il y a deux siècles, n’est pas pour rien dans le charme des traditions et des valeurs établies qui font un costume si confortable – même quand changent les saisons.

Lisez le livre, regardez le film, vous pourrez méditer sur les liens qui enserrent, malgré soi, et sur la saine vertu de penser par soi-même et de n’obéir qu’avec raison à toutes les « obligations » de naissance, de famille, d’entourage, de travail, de clan politique et de nation.

DVD Les vestiges du jour (The remains of the Day) de James Ivory, 1993, avec Anthony Hopkins, Emma Thompson, James Fox, Christopher Reeve, Hugh Grant, Sony Pictures 2008, €6.79

Kazuo Ishiguro, Les Vestiges du jour (The Remains of the Day), 1989 – lauréat du Booker Prize 1989 -, Folio 2010, 352 pages, €8.20 

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Gauche et droite : inversion

Selon Pierre Bourdieu (vidéo en fin de note), être de droite c’est « avoir un rapport à l’ordre » ce qui, une fois traduit en langage commun, signifie « vouloir que rien ne change, être autoritaire, avoir toujours raison ». Outre que cette définition s’applique tout uniment au gourou comminatoire qu’était devenu Bourdieu, je suis infiniment heureux de constater que le libéralisme… est bel et bien « de gauche » !

En effet : la libre-pensée, la libre-circulation, la laïcité, le laissez-faire laissez-passer, qui vont du libertinage amoureux au libéralisme moral, puis politique jusqu’à l’économique, avant d’aboutir au « libertaire » des mœurs, est bel et bien « libéral ». Et pas autre chose : ni communiste, ni conservateur, ni bien-pensant, ni politiquement correct. Non – seulement « libéral » !

Pourquoi donc la gauche accuse-t-elle la droite d’être (ô infamie !) « libérale » ? Parce qu’elle a perdu de vue sa boussole émancipatrice et qu’elle est devenue la caricature d’elle-même. Elle apparaît aujourd’hui, comparée aux pays voisins, comme la gauche la plus bête du monde.

D’où son échec avec Hollande sur le pouvoir d’achat (entre autres) :

pouvoir-d-achat-des-menages-france-2006-2015

A droite, on a la conviction que le monde est soumis à la volonté de Dieu ou des lois naturelles, que les chances sont « de nature » (voire « génétiques »), que « l’on n’y peut rien » et qu’il faut s’y soumettre. Dans les trois droites françaises, il s’agit de s’en remettre à plus fort que soi : le Dieu (légitimistes), le temps (libéraux), l’Etat Sauveur (bonapartistes).

A gauche, on a la conviction que l’important n’est pas ce qui différencie « de nature » mais ce qu’on a en commun « par condition » ; que l’homme peut créer un destin, la société orienter son histoire et l’humanité maîtriser la nature. Dans les trois gauches françaises (mais pas dans la quatrième, libertaire), il s’agit de créer « un autre monde » et de « changer les hommes » : par l’Histoire scientifique (communistes), par la démocratie sans cesse à préciser (socialistes) ou par l’utopie globale incarnée localement (gauches radicales). Seule la gauche libertaire, qui se réfère à Proudhon, préconise le moins d’État possible parce que la société se prend en main à la base (comme sous la Commune). Il n’en reste pas moins que même les écologistes – en France – ont ce tropisme stalinien de vouloir « imposer » aux gens ce qu’ils doivent penser, aimer et faire…

La droite serait le plus souvent indifférente aux idées et aurait tendance à ne se déterminer que par la passion, enthousiasme ou indignation. Le laisser-faire serait l’usage.

La gauche aurait trop tendance à croire au Progrès comme en Dieu et à ne pas faire confiance à la société civile. Elle placerait la politique dans la dépendance de la morale, l’a priori préféré à l’analyse, le souhaitable au possible.

Selon cet ideal-type, « l’aventurier » serait plutôt de gauche, et « le soldat » plutôt de droite ; l’un explore le changement, ne craint pas le désordre, doute avec ironie – l’autre obéit à l’ordre, aux commandements, à Dieu et à la patrie, avec sérieux et sens du sacré. L’un serait hiérarchique et autoritaire, l’autre libéral et libertaire.

Las ! Ce serait trop facile…

C’est bien sous « la gauche » du PS, des radicaux et d’EELV que le chômage a massivement augmenté :

chomage-2003-2015Tout bouge et, si les tempéraments demeurent, ils ne votent plus comme avant. La gauche française, n’est-elle pas aujourd’hui réduite à l’Illusion et au Moralisme, ces justifications d’impuissants ? Elle l’a abondamment montré lors de la dernière campagne de 2012 ; n’en sera-t-il pas de même dans la prochaine en 2017 ?

Le débat remonte à Platon et Aristote. Le premier croit que tout est inné, figé, reflet terrestre d’un Souverain Bien ; le second suggère que nos idées viennent plutôt de l’expérience pratique que nous acquérons du monde. Idéalisme de Platon l’aristocrate contre Réalisme d’Aristote le plébéien, Croyants contre Matérialistes, Moralistes contre Pragmatiques : point besoin de décortiquer les diverses sectes qui pullulent à gauche, tous ceux qui dénient la réalité des choses et croient dans une essence idéale de l’homme apparaissent (aujourd’hui, en France) “à gauche”.

Oh, certes, il y a des illusionnistes et des manipulateurs-de-grands-sentiments à droite mais, et c’est là où c’est drôle : ils n’y croient pas eux-mêmes – souvenez-vous de Sarkozy… La réalité retrouve très vite ses droits et c’est probablement plus sain. La méfiance légitime du citoyen contre les pouvoirs reste personnelle à droite, mais plus difficile sous la gauche (actuelle, française), tant celle-ci vous force au moralement-socialement-écologiquement-politiquement correct.

Cette distinction entre Moralistes et Pragmatiques n’a rien à voir avec le légitime souci des hommes, le juste gouvernement de la société et les aménagements pour rendre meilleure la vie du plus grand nombre. Je ne parle pas de bonheur, je parle d’épanouissement.

Le libéralisme (l’originel, celui qui vient de la France 18ème – et pas cette illusion construite, ce Diable épouvantail de la gauche) est historiquement :

  • pragmatique : féru de calcul et de rationalité bénéficiaire puisque soucieux du commerce qui rapporte – il regarde ce qui est,
  • négociant : puisque né avec l’essor du commerce – il discute avec tout le monde, il est prêt à concéder,
  • explorateur : puisque né avec les grandes découvertes… liées au commerce – il va voir ailleurs et cherche en scientifique si l’on peut adapter ce qui est mieux en consommant le moins de matière première, d’énergie et de temps; il aime l’innovation, la création, la curiosité pour l’autre et pour l’ailleurs.

Voilà ce qu’est l’“idéologie” du libéralisme – car il en est une. Cette idéologie exploite “le capitalisme”, qui est un outil d’efficacité économique mais ne se confond pas avec lui. La droite française actuelle n’est pas « libérale » mais autoritaire, donc les sempiternelles « craintes », « dangers », « dérives » et autres « dénonciations préalables » de la gauche ne sont là encore que constructions fantasmatiques, réaction de démons aspergés d’eau bénite…

Raison contre fanatisme, liberté contre oppression, révolte contre aliénation, savoir contre ignorance ont marqué l’idéologie de “la gauche” française selon l’historien Maurice Agulhon. Et comme tout cela est bon lorsque la gauche est portée par sa jeunesse ! Les baby-boomers qui ont fait irruption sur la scène en 1968 ont fait gagner la gauche pour une génération (2×7 ans de Mitterrand + 5 ans de Jospin). Mais aujourd’hui ? Ils sont vieux, rassis, confits en privilèges et acquis ; ils n’aspirent plus qu’à la retraite, à la campagne, au soleil déclinant de leurs idéaux trop anciens. Ils disent pis que pendre de la politique de François Hollande. Pour l’homme ils ont raison, son hésitation névrotique et ses manipulations le desservent ; pour sa politique économique qui vise à desserrer ce qui empêche l’emploi, c’est moins sûr.

Mais sur les palinodies Hollande à propos de l’immigration (l’affaire Léonarda !), son déni, la minimisation de ses conséquences, la démissions de l’école à intégrer, sur les freins à l’embauche renforcés par le côté « visible » des minorités : RIEN ! Et pourtant, elle monte :

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Dites-vous raison ? La gauche (actuelle, française) “croit” plutôt que constater, elle dénie et naïvement s’illusionne : à propos des banlieues à qui il suffisait de « plus de moyens », de l’islamisme qui ne serait qu’une radicalité comme le gauchisme, du sentiment d’insécurité culturelle qui ne serait que celui des cons, du code du travail qui est comme un texte sacré. La crispation est à gauche, le défensif, le maintien du « modèle », la conservation de ce qui est. On l’a vu avec la loi El Khomri. Quant à la gauche extrême, le sénateur Mélenchon adule le régime de Castro, comme s’il était l’acmé des libertés et de la démocratie… alors qu’il emprisonne les homosexuels, qu’il tue ses opposants, qu’il dénie tout parti et toute élection. Ségolène Royal, reine des gaffes, en a fait l’un de ses derniers morceaux. Une « belle raison » de gauche que cet hymne au totalitarisme – tandis que l’on vante sans vergogne la libération des peuples !

Dites-vous liberté ? La gauche (actuelle, française) “espère” plutôt qu’elle n’agit. Elle reste velléitaire, sans programme autre qu’un catalogue catégoriel, sans souffle ni esprit, ressassant inlassablement les vieux clichés (qui servent d’analyses) ou créant des boucs émissaires commodes (l’anti-sarkozysme comme seul programme) et cherchant désespérément la faute des autres, nécessaire pour se garder bonne conscience. La gauche conforte l’existant, elle « subit » le changement, elle « résiste » sans autre projet que l’inertie à tout ce qui explose alentour : la globalisation, les compromis européens, la pression américaine, le poids chinois, la menace turque et russe, l’immigration explosive, la radicalisation de l’islam qui finance les mosquées en France, la transition vers une société de services, la mutation numérique du travail…

Dites-vous révolte ? Elle reste dans les mots, tournant en rond et rejetant sur « les autres » la faute. La gauche (actuelle, française) “se réfère”, elle ne produit rien elle-même. Référence/révérence à l’au-delà, qu’il soit celui des Idées platoniciennes, du Paradis des religions du Livre, de l’Histoire qui avance, ou comme une “Natûr” providentielle contre laquelle nul ne peut rien, nécessaire conscience écologique qui va « obliger inévitablement », comme un destin. Cette conscience que nous appartenons comme les autres être vivant à la même terre est une belle et bonne chose, mais se vautrer dans l’apocalyptique pour se venger du monde qui va sans vous est une attitude négative – et elle est plus celle de la gauche que de la droite (aujourd’hui, en France).

La seule révolte de gauche serait-elle la redistribution clientélistes des « cotisations » sociales obligatoires ?

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Oui, je dis bien « aujourd’hui » et « en France » – ni hier, ni ailleurs. Car la gauche n’était pas ainsi, en France, jadis ; les autres gauches européennes sont moins idéologues et plus soucieuses d’efficacité sociale pragmatique ; il y a même des idées utiles dans la gauche française d’aujourd’hui, malheureusement cachées par l’histrionisme médiatique des ego en mal de candidature.

Tout n’est donc pas perdu, à condition que la pensée-de-gauche se débloque de la fameuse moraline qui fait sans cesse la leçon à tout le monde. Car tout « débat » sur, par exemple, la sélection à l’université dérive aujourd’hui aussitôt sur l’apprentissage à 14 ans puis, comme argument atomique de la “Morââll” au « travail des enfants dans les mines » – un repoussoir évidemment ! Dans le réel, il ne s’agit pas de cela, mais simplement de l’université – après 18 ans, et après le bac.

Comment voulez-vous ouvrir un quelconque « débat » avec ceux qui ont l’impression d’être engagés sans merci dans une « guerre sainte » pour « les Valeurs » ? Toute « négociation » ne peut qu’être exclue dans ce monde idéal du Bien en noir et blanc. L’aveuglement croyant bloque toute volonté de discuter des modalités pourtant nécessaires à éviter l’échec social de tant d’étudiants recalés par naïveté. Car laisser les choses en l’état conforte le système de reproduction sociale… sans « le vouloir », sans doute, comme tous les Croyants qui ne cessent de paver l’enfer de leurs « bonnes » intentions !

Le mouvement est plutôt à droite, avec ce que veut changer François Fillon et les idées à foison de sa majorité. Qu’il les réalise telles quelles, c’est autre chose : mais le propre de la droite n’est-elle pas la souplesse d’adaptation ? En tout cas il existe un cap, un projet, un présidentiable. Pas à gauche, où Normal 1er vient de jeter le gant.

La campagne de la primaire, puis celle de la présidentielle, va nous offrir probablement de beaux exemples supplémentaires de cette façon de voir le monde en Bien et Mal, en petits soldats fanatisés de la guerre morale… Au détriment de la gauche et de ce qu’elle pourrait apporter de positif aux chômeurs, aux pauvres, aux retraités – en bref aux vrais gens.

« Être de droite » selon Bourdieu commence à 4mn25. Notez aussi les bruits agaçants de moulinette de ces deux-roues tellement valorisés par les écolos de la Mairie de Paris !

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Réformer la Ve République ?

Ces institutions, nées à la fois de la déroute de la IIIe sous l’avancée allemande et de l’explosion de la IVe à cause de la crise algérienne, sont une création du général de Gaulle. Elles visent à assurer l’efficacité de l’Exécutif pour les décisions qui divisent, en même temps qu’elles maintiennent le lien démocratique par l’élection directe du président de la République et par l’usage du référendum. Après quatre décennies d’instabilité institutionnelle et de versatilité politicienne des constitutions précédentes (1918-1958), cela fait près de six décennies que l’actuelle fonctionne à peu près bien malgré démission, décès présidentiel, alternance, cohabitation et état d’urgence.

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Pourquoi donc la « réformer » ?

Changer le thermomètre lorsque la température monte ou parce qu’elle ne vous convient pas est un travers politique très français. Surtout à gauche dont la plupart des idéologues n’ont jamais accepté les institutions gaulliennes – mais pas seulement.

Décider exige d’avoir une vision de la France dans le monde, un projet politique pour les Français et de susciter un élan à la fois chez les militants, les électeurs et les parlementaires. Comme tout cela est fatiguant ! Comme il serait préférable de botter en touche, de proclamer « cépamoicélôtre », en associant les députés et les sénateurs, voire même les citoyens à la décision ! Première réforme envisagée : le VRAI référendum d’initiative populaire. Car il existe, mais tellement limité et corseté qu’il est inutilisable. Quant à son utilisation régionale pour l’aéroport breton, tout le monde attend que l’Exécutif fasse… exécuter enfin la décision prise par 55% des voix pour. Or Normal 1er s’en garde bien !

Il est vrai que, selon le mot d’Olivier Duhamel, président de la Fondation nationale des sciences politiques, « les Français sont un vieux peuple plus que monarchique, dont la plupart des cultures politiques et métapolitiques sont des cultures de l’autorité et de la verticalité, qu’il s’agisse de celles de l’Ancien régime, de celle des jacobins, de celle des catholiques, de celles des bonapartistes, de celles des républicains, de celle des staliniens, de celles des gaullistes… » (entretien avec Marcel Gauchet dans Le Débat 191, septembre 2016, p.47). Les socialistes, comme les radicaux et les centristes mais aussi les faux-gaullistes radsoc, sont plutôt de culture parlementaire, moins dans l’autoritarisme et plus dans le compromis et la négociation. Sauf que la société française, écartelée entre partis idéologiques, syndicats dans l’affrontement et les ego démesurés, ne peut fonctionner sans qu’une instance tranche, en dernier ressort. Le retour à la IVe ou à la IIIe République n’est souhaité par personne.

Réformer la présidence ?

Cela a déjà été fait (passage à 5 ans et deux mandats successifs seulement), mais les hommes comptent autant que les institutions : un président qui ne préside pas ne sert pas à grand-chose : voyez le Fout-Rien Chirac (disciple de Queuille) et la « névrose d’hésitation » (O. Duhamel) Hollande. Peut-être pourrions-nous revenir à un mandat assez long de 7 ans, mais unique ? Raymond Barre et René Rémond y étaient favorables. Cela permettrait de distinguer à nouveau la fonction présidentielle (qui est garante) de celle du Premier ministre (qui gouverne), en lieu et place du cafouillage sarkollandais depuis dix ans.

Réformer le Parlement ?

Cela passe peut-être par moins de députés et une dose de proportionnelle pour qu’ils représentent enfin la vraie France éclatée entre partis de gouvernement et partis qui ne veulent surtout pas gouverner. Cela passe peut-être par une réforme du Sénat avec moins de sénateurs et une représentativité un peu plus directe que le vote des grands électeurs.

Cela passe surtout par une navette moins longue entre les assemblées et par une réforme du droit d’amendement – qui devient ridicule quand on en dépose plusieurs milliers sur le même sujet. Certaines démocraties en Europe permettent d’adopter des lois directement en commissions – pourquoi ne pas le tenter ? Avec plus de moyens d’expertise pour les parlementaires : tout le monde y gagnerait, y compris le délai pour les décrets d’application.

Un changement du calendrier électoral est facile à faire : il suffit au président de dissoudre l’Assemblée nationale juste avant les présidentielles. Les députés seraient donc élus sur des programmes de partis avant l’élection du président de la République, redonnant tout son lustre au premier des ministres et à son gouvernement. La France deviendrait alors un peu plus proche des autres régimes parlementaires européens, sans modifier radicalement sa Constitution. Mais ce n’est probablement pas l’Obsédé de la synthèse, actuellement en poste, qui accomplira cette tâche régénératrice.

En fait, à part quelques petites réformes comme indiqué ci-dessus, la Ve République ne demande pas à être changée – elle fonctionne mieux que d’autres, sachant qu’il existe aucun régime parfait : voyez Hillary Clinton, battue malgré ses 2 millions de voix de plus que Donald Trump. Mais la règle est la règle et tout le monde s’y soumet. Renverser la table parce que l’on est battu est une option de mauvais joueur. Justement : faut-il réformer ceux qui vivent de la politique ?

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Réformer les politiciens ?

Ce qui va mal en France est l’effondrement de la gauche, prise entre les changements du monde qu’elle ne sait pas penser et la nouvelle option de bloquer faute de vouloir gouverner. L’islamisme radical et la révolution numérique demandent autre chose que le « socialisme XIXe » à la Mitterrand, le social à outrance Jospin ou les mesurettes branlantes Hollande ! Sans parler des impasses du « mouvement social », des manifs pour rien et des gens qui passent la nuit debout sans que rien n’en sorte.

Les extrémismes Mélenchon-Le Pen n’ont aucun projet – hors de « revenir » au tout-Etat, jacobin ou mussolinien : donc encore plus d’autoritarisme à la Chavez ou Poutine, à la Erdogan ou Trump.

La droite est probablement mieux apte à gérer l’islamisme, rien qu’en réaffirmant ce fait que la France a été longtemps catholique (pas besoin d’avoir la foi, reconnaître la culture suffit) et que ce vieux pays n’est pas les Etats-Unis (affairiste et individualiste). Mais saura-t-elle gérer les bouleversements du travail engendré par le numérique ? A part NKM, il n’y a personne.

A gauche, il y a Macron – s’il est accepté comme homme de gauche par les socialistes… ce qui reste à démontrer.

Laissons donc la Ve République telle qu’elle est, réformons-là à la marge en pesant bien les conséquences (tout le contraire de la légèreté Chirac-Jospin sur le quinquennat !) – ce qui importe avant tout est de PENSER le monde tel qu’il change, donc de proposer des voies d’avenir. Inutile de casser le thermomètre, il faut surtout changer de politiciens.

 

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La jeunesse s’en fout

Deux enseignements sont à tirer d’un sondage IFOP pour Atlantico du 1er septembre 2016 : 1/ le sens des mots qui se perd dans le slogan politicien, 2/ l’évasion de la jeunesse de toute politique.

La question est posée de savoir si « les valeurs républicaines » et si « l’identité nationale » sont des concepts qui touchent personnellement. Gauche et droite sont ainsi mesurées à leurs slogans intimes.

Rappelons qu’un sondage, même selon des méthodes scientifiques, n’est qu’une image à un moment donné de l’opinion et que la taille de l’échantillon peut biaiser l’interprétation sur des sujets aussi vagues que les valeurs. Mais la tendance mesurée par un sondage qui pose les mêmes questions à un an d’intervalle environ est plus fiable – ce qui est le cas du sondage cité.

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Saturation des mots : valeur républicaine comme identité nationale ne veulent plus rien dire, employés à tort et à travers et pour n’importe quoi par des politiciens qui préfèrent la posture morale du discours médiatique aux décisions pratiques efficaces. L’enflure à gauche, les rodomontades à droite, incitent les citoyens à ne plus en voir le sens. Ils étaient 35% à être touchés par les « valeurs républicaines » en mai 2015 ; ils ne sont plus que 25% le 1er septembre…

C’est la même chose pour « l’identité nationale », car la nation reste mal définie et l’identité un concept flou : est-ce la devise de la république ? les idées d’émancipation des Lumières ? l’origine chrétienne recyclée en humanisme ? l’histoire révolutionnaire ? ou les simples idées du patron de la droite qui les emploie ?

Les valeurs proclamées et les valeurs observées ne coïncident pas : la démocratie semble accaparée par quelques-uns et ce microcosme élitiste fonctionne dans l’entre-soi, avec pour complicité les médias – et plus particulièrement la presse écrite. D’où la baisse massive de lecture des journaux, la perte de crédibilité abyssale des journalistes et la croyance de plus en plus forte dans les théories du complot où une minorité intéressée « cache des choses » au grand nombre pour mieux le manipuler.

Rien d’étonnant à ce que les partisans du FN croient plus en l’identité nationale (encore qu’à 48% seulement !) que les partisans du FG (encore qu’à 15% quand même !). Mais il est encore plus étonnant que le votant FN ne soit pas touché par le mot « république » (10% seulement !), et que les membres du PS ne soient touchés QUE pour 43%. Ces gens-là, socialistes et nationaux socialistes, sont-ils donc pour une « dictature » – qui est l’exact inverse de « république » ? En ce cas les électeurs et surtout les jeunes sont fondés à fuir et à surtout ne pas voter pour ce genre de bouffons.

Il y a là une perte de sens préoccupante, les mots paraissent dévoyés et sans signification – alors qu’une claire définition est le premier pas vers l’adhésion. Les « valeurs républicaines » ne parlent pas à 75% des Français, même à 63% des socialistes ! Comme le disait Manuel Valls, la langue politique devient une langue morte, comme si les politicards parlaient latin ou hébreu. En revanche, dès que l’on fixe une valeur sur un exemple concret, là les langues se délient et la politique reprend ses droits : voyez en août le ridicule burkini.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » : telle est la faute claire et nette de la gauche culturelle que de tortiller du cul pour désigner les choses. Ce ne sont que : « pas de stigmatisation ! pas d’amalgame ! c’est plus complexe que ça ! on ne peut pas dire ! »

Mais si : disons les choses – pas de tabou dans le débat public. Ce qui ne signifie nullement que « la parole raciste » ait droit de cité, mais observer qu’il y a 91% d’enfants d’origine musulmane dans une école est un FAIT, pas un jugement. C’est sur ce fait que l’on peut débattre, juger et éventuellement agir (accentuer la mixité, traiter tout le monde pareil, répartir en bus les classes dans différents quartiers, comme aux États-Unis, etc.). Les têtes soumises à l’extrême-gauche « supposée » avant-garde parce qu’elle connaîtrait mieux le marxisme, cette prophétie soi-disant « scientifique » de l’Histoire, ne pensent plus : elles ont trop peur d’avoir « honte à la gauche », d’être en état de péché mortel devant les ayatollah de l’extrême, gardiens du Dogme. Cette gauche encombrée de tabous nie donc le fait, une vieille habitude communiste de la langue de bois, qu’Orwell avait si bien ridiculisée dans 1984 : le ministre de la guerre s’intitulait ministre de la paix, la pire dictature d’apparatchiks après 1945 se présentait comme démocratique et populaire, la liberté était la contrainte et le tortionnaire en chef était qualifié de Génial leader à la Pensée avancée…. Ce serait une vaste blague si ce comportement clérical, attendant la parole éclairée de la curie gauchiste avant de parler, n’avait des conséquences dramatiques à la fois pour la république, pour la démocratie et pour la concorde civile.

On mesure là combien les « idiots utiles » qui peuplent les médias et qui aboient en horde toujours à gauche, sont une nuisance à la démocratie. Ces petits intellos plein de bonnes intentions et le cœur sur la main, enflés dans des poses généreuses avec de grandes envolées lyriques à la Victor Hugo, croyant en l’idéalisme réalisable de suite et dans la bonté du pire ennemi – mais sans jamais se compromettre aux affaires ni mettre les mains dans le cambouis – empêchent le débat plutôt qu’ils ne font avancer l’histoire. Peut-être y aurait-il autant d’idiots utile à l’extrême de la droite, si d’aventure le poutinisme était poussé un peu plus… Mais la génération post-68 qui truste les places a été biberonnée au marxisme le plus à gauche possible, cette maladie infantile, disait Lénine.

Affirmer le contraire de ce qui est, inverser les valeurs : « Aujourd’hui, les mouvements islamistes font exactement la même chose. On l’a vu avec le burkini. Les associations islamistes défendent cet uniforme en se plaçant sans scrupule sur le terrain de la liberté individuelle et de la tolérance, alors même que ces mouvements entendent promouvoir une société qui tourne le dos à ces valeurs. Le renversement du mot discrimination restera sans doute comme le summum de cette stratégie puisque, par la grâce de la rhétorique, ce sont ceux qui dénoncent une pratique hautement discriminatoire qui se voient accusés de prôner la discrimination » déclare Vincent Tournier, maître de conférences à Science Po Grenoble. Je n’ai RIEN à changer à ces propos.

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Le pire est ce que ce sondage montre de la conscience politique de la jeunesse actuelle : ils s’en foutent. Près de deux sur trois (63%) « ne savent pas » ce qui les touche, le mot « république » étant très vague (grâce à l’Éducation nationale qui entonne plutôt le colonialisme de la IIIe, la défaite de la IVe et le monarchisme de la Ve ?).

Non seulement ils n’ont pas été éduqués à penser par eux-mêmes ni à savoir ce qu’un mot veut dire, mais ils restent ignorants des informations de base, piochant ici ou là sur Internet sans être capable de mesurer le vrai du faux. Ils ne s’intéressent pas aux conflits de la société, tellement habitués qu’ils sont à rester égoïstes, centrés sur leurs hormones et avides seulement de selfies qui les mettent en valeur auprès de leurs pairs. Pire, ils fuient les conflits, « surtout pas de vagues » dit-on à l’ENA, et les jeunes font pareil : dès que l’on élève le ton, ils zappent. Affirmer les ennuie, se défendre demande trop d’effort, résister à la rigueur… mais en restant passifs, ne « faisant rien », surtout pas s’indigner pour pas grand-chose comme les velléitaires parisiens qui se contente de passer la nuit debout en bavassant à l’infini.

Dépolitisés, individualistes, ne croyant plus aucun « adulte » tant ceux-ci, de la génération mûrie juste après 68, leur apparaissent emplis de narcissisme moral, gavés de mots creux, de blabla social et de comportements égoïstes – ils désertent… C’est que les jeunes imitent toujours les plus âgés qu’eux, qui leur indiquent la voie : leur égoïsme jeune est le miroir de l’égoïsme bobo content de lui post-68, arrivé au pouvoir avec la génération Mitterrand – et n’a jamais décroché depuis.

D’où le problème du sens : des mots, des valeurs, des conflits. Ceux-ci sont pourtant inévitables en toute société, ce que la politique doit régler. Tout politicien élu a pour devoir quotidien de gérer les multiples conflits entre les intérêts divergents de son peuple d’électeurs, pour aboutir aux compromis nécessaires sans dévoyer le cœur de ce qui fait vivre ensemble.

Si nous sommes dans le chacun pour soi, comme dans les pays anglo-saxons, alors toutes les revendications sont aussi légitimes et la guerre civile n’est pas loin : on le voit aux États-Unis avec la guerre des Noirs et en Angleterre avec les exceptions du droit pour les minorités (il a fallu une dizaine d’années pour emprisonner un prêcheur haineux issu du Pakistan !).

Un sondage European Value montre combien un cœur européen qui réunit de la Scandinavie à l’Espagne (sans le Royaume-Uni ni l’Italie – ni les pays de l’est) fait consensus sur un « corps de valeurs mêl[ant] engagement dans la vie citoyenne, sociale et politique, sécularisation religieuse, ouverture aux autres, fort degré d’adhésion aux principes démocratiques et libéralisme des mœurs ». Au contraire, l’Europe orientale, la Russie et la Turquie, sont d’un type « religieux-autoritaire » qui les repousse hors de l’Union.

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C’est probablement cette double contradiction – entre les discours et les actes des politiciens 1/ nationaux, et 2/ entre un cœur européen et ses marges – qui pousse « les jeunes » à éviter d’émettre un avis. Ils ne veulent entrer en conflit avec personne, ayant déjà du mal à gérer leurs conflits intimes et personnels ; ils n’ont pas appris à penser sous le gauchisme pédago béat en spontanéité et laisser-faire ; ils ont à leur disposition la puissance d’Internet, la meilleure et la pire des choses, où le soft-power américain peut se donner à plein, tandis que les manipulateurs sectaires ont tout loisir de rafler quiconque dans leurs filets. Tout ce qui les intéresse, en cette fin d’été sur le blog, c’est (quand même les livres mais surtout) la nudité, le sexe et la plage…

Dommage pour la jeunesse : elle sera bientôt adulte et « aux affaires ». Elle aura à prendre des décisions graves et radicales. Elle n’est en rien préparée, ni ne s’y intéresse. C’est la faute de ma génération, celle qui a cru aux promesses de Mitterrand comme à celles de Chirac, ces menteurs de profession qui ont fait des émules, de Sarkozy à Hollande, de Mélenchon à Le Pen… Ce pourquoi le changement : c’est maintenant !

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Djihadisme

Gabriel Martinez-Gros Fascination du djihad
« Tout le monde » connait le djihad, aventure romantique exaltante ou pillage de prédateur voyou, sous le prétexte noble de « religion ». En fait, la religion a peu de chose à voir avec la violence djihadiste, sinon de fournir une idéologie facile et à bon marché reconnue dans le monde entier. Les analystes ont montré combien les djihadistes partis en Syrie sont peu au fait de la religion musulmane et ne savent guère que « l’islam pour les nuls ».

Un historien du long temps, spécialiste du monde musulman, Gabriel Martinez-Gros, retrouve dans les œuvres d’Ibn Khaldun (au 14ème siècle), l’origine sociologique du djihad : l’affrontement millénaire entre pillards nomades et riches producteurs sédentaires. Les guerriers sont solidaires et violents, ils agissent selon l’idée simple qu’il y a « eux et nous » et que la force doit gagner. Les producteurs sont riches et gras, individualistes et égoïstes, et ont beaucoup à perdre ; ils préfèrent se soumettre et tenter ensuite d’imposer le minimum par le « droit ». Le temps amollit les guerriers, qui sont assez vite noyés sous les administrateurs issus des sédentaires, puis marginalisés. Jusqu’à ce qu’un ressaut surgisse, sous n’importe quel prétexte, et que les guerriers pillards fassent à nouveau des adeptes. C’est ce qui semble se produire

Partant de ce constat, allons plus loin dans l’analyse.

Avec la mondialisation américaine, la planète devient un ensemble global de production et d’échanges. Le bloc de l’Est et même le « tiers » monde s’y sont mis, construisant un seul monde, le « village global » des marketing-men et la planète Gaïa chère aux écolos. Ne restent aux prédateurs violents que les marges, situées dans les confins des frontières identitaires géographiques (ainsi en Syrie et en Irak) ou dans les conflits ethniques à l’intérieur des sociétés (en France, en Allemagne, aux États-Unis). Lorsque les sociétés sont en croissance et optimistes, la guerre civile est contenue – ce fut le cas des Noirs américains. Lorsque « la crise » dure et s’installe, ce n’est plus une crise mais une remise en cause du progrès espéré – les intérêts de classe se superposent aux intérêts ethniques, plus permanents, pour pousser les adolescents vers la haine et la revanche : le djihad peut renaître, aux États-Unis, en France, en Belgique.

Des « sociétés guerrières » (Bertrand Badie) peuvent donc ressurgir parmi les États de la planète, justement là où l’absence d’État ou sa carence rendent possibles les milices ethniques ou sectaires : Irak, Syrie, Somalie, Yémen, Afghanistan, Mali, Congo, etc. Sans projet politique, sans futur, la jeunesse est aspirée par la fascination de la violence, le mérite social résidant alors seulement dans l’affichage immédiat de ses couilles plutôt que dans la lente formation pour acquérir compétence et talents. Une kalach fait le mâle, un voile la femelle, l’ordre d’Allah est respecté – à la lettre. Contre le monde entier. Et s’il se refuse, le suicide par explosion permet d’entrer dans « l’autre » monde (promis) où les vierges lascives et complaisantes attendent le mâle en rut (quant aux femmes, que doivent-elles attendre ?)…

Pour Martinez-Gros, l’islam est la seule idéologie cohérente et globale aujourd’hui au monde, et le djihad le seul cadre subsistant de combat unitaire. Il y avait hier le communisme, avant-hier la « vraie » foi, il n’y a aujourd’hui plus rien. Ne reste d’entrainant que l’islam, religion des « purs », qui génère en ses marges idéologiques son inquisition et sa croisade – version musulmane – autrement dit le djihad. L’ordre mondial est rejeté au profit d’un ordre musulman « voulu par Dieu ».

Ce n’est pas tout l’islam, comme accusent avec mauvaise foi les islamo-gauchistes, c’est la marge de l’islam – mais belle et bien DANS l’islam. Sans religion musulmane, pas de djihad pouvant servir de prétexte… Pourquoi donc – sinon par déni – vouloir obstinément séparer le djihad de la religion ? Ce n’est pas aider les musulmans modernistes, choqués de la violence et désirant vivre dans les libertés démocratiques, que de faire semblant d’ignorer ce que la religion peut avoir de fanatique et de totalitaire. Toutes les religions – y compris l’islam. Nous avons bien eu nos intégristes catholiques, nos sectaires protestants, nos staliniens dans la ligne et nos petits gardes rouges : pourquoi les musulmans n’auraient-ils pas leurs moutons noirs ?

« Imagine-t-on d’analyser le nazisme comme on prétend analyser aujourd’hui le djihadisme, en détachant sa ‘base sociale’ de son ‘propos idéologique’ ? », demande candidement Gabriel Marinez-Gros… « La guerre mondiale, la hiérarchie des races, l’extermination des Juifs ? Mais de quoi parlez-vous ? Simple habillage infantile d’une violence de déshérités… » C’est pourquoi la thèse de certains que le djihadisme ne serait que l’habillage classique de la révolte adolescente est un appauvrissement d’analyse ; elle peut aboutir au déni de réalité, conséquence habituelle de la culture de l’excuse.

djihadiste en burqa

L’auteur va même plus loin : cette culture gauchiste du victimaire vient du fameux tiers-mondisme, tellement à la mode dans les années 60, encensé par Sartre et Beauvoir, relayé par les porteurs de valises du FLN, dont Cuba et le castrisme furent le summum de libération du peuple et de démocratie en actes (il suffit d’y aller pour juger sur pièces…). Mais ce tiers-mondisme, dit Martinez-Gros, n’est pas issu de la base, il n’est pas une idéologie nouvelle, née ailleurs qu’en Occident. Au contraire ! Il s’inspire du christianisme, des Lumières et du marxisme occidental pour fonder une nouvelle idéologie « universelle » des intellectuels : un autre nom de l’impérialisme occidental. Notre règne était béni par le Progrès parce que nous étions les meilleurs techniquement et les libérateurs des maladies et du sous-développement ; nous régnons toujours parce que nous sommes capables de critique sur nous-mêmes et que nous sommes coupables de tout – rien ne peut advenir sans nous, pour le meilleur comme pour le pire.

Il n’est que d’observer sans œillères ce que les Chinois, les Indiens ou les Brésiliens pensent de l’Occident, de son système économique, de sa prétention à l’hégémonie diplomatique comme de son idéologie universaliste : pas grand-chose de positif !… La « démocratie » ne se décline pas uniquement sous l’angle anglo-saxon « libéral », ni sous l’angle latin « césariste » ; il existe une démocratie indienne, une démocratie chinoise, une forme de participation du peuple à son destin qui ne correspond pas forcément à nos critères mais qui existe de fait. Ce genre de démocratie n’est pas la nôtre ; il est « illibéral », mais il fait consensus dans chacun des pays. L’universel n’est que l’autre nom de notre orgueil à vouloir être à la tête du Progrès, version sécularisée de la chrétienté catholique (qui veut dire « universel ») vrais fils de Dieu qu’il a créé à Son image… Notre petit djihad à nous, soft mais contraignant.

Si l’Asie s’est débarrassée de l’idéologie tiers-mondiste qui la maintenait sous tutelle progressiste occidentale, par l’essor du commerce et la fierté nationale, les pays arabes le font par le djihad islamiste – leurs gouvernements étant bloqués par le clanisme et la corruption. Ils se révoltent à la fois contre le progrès occidental, dont ils n’ont que les miettes dans les sociétés européennes faute de vouloir s’intégrer, et contre leurs États modernisés qui les maintiennent sous tutelle.

Il s’agit donc de bien d’autre chose que de religion : il s’agit de guerre et de soumission, de préjugés et de fanatisme, de pillage et de production. En bref d’une lutte structurelle des plus violents contre les plus gras. De quoi réfléchir au-delà des petites guéguerres entre franco-intellos, bornés aux « polémiques » de tribunes et de salons.

Gabriel Martinez-Gros, Fascination du djihad – fureurs islamistes et défaite de la paix, 2016, PUF, 120 pages, €12.00
Format Kindle, €9.99
Voir aussi :
Gabriel Martinez-Gros et Lucette Valensi, L’Islam, l’islamisme et l’Occident : Genèse d’un affrontement, 2013, Points histoire, 339 pages, €9.50
Gabriel Martinez-Gros déjà cité sur ce blog

Voir aussi :

Bertrand Badie, Nous ne sommes plus seuls au monde, 2016, La Découverte, 252 pages, €13.90

format Kindle, €9.99

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Vers la démocrature ?

Le raccourci entre démocratie et dictature est un mot de Pierre Hassner, disciple de ce Raymond Aron qui – bien plus que Sartre et Beauvoir ! – fut lucide sur le totalitarisme marxiste en URSS, en Chine, à Cuba et ailleurs dans les années 50, 60 et 70. Ce qui n’a pas été vu hier peut n’être pas vu aujourd’hui. La démocrature donne les apparences de la libre décision démocratique (partis, élections, parlement, droit) mais assure dans la réalité l’essentiel du pouvoir aux mêmes.

La Russie de Poutine est une démocrature, l’Algérie et la Chine à parti unique en connivence avec l’armée aussi, la Turquie d’Erdogan en devient une, le Brésil du sénat destituant en est un embryon, et c’est le rêve de Donald Trump (la trompette trompeuse du parti des Éléphants !) comme de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon de la réaliser en France. Leur idéologie, c’est le Peuple. Magnifié, idéalisé, massifié : le Peuple en soi, sans aucune distinction particulière, le peuple en masse comme hier sous Hitler et Staline, « l’immense majorité » disait-on à l’époque, la « volonté générale » disait Rousseau, ce totalitaire émotionnel. Et c’est vrai : les Allemands comme les Soviétiques des années 30 votaient régulièrement ; ils élisaient massivement les mêmes, nazis et communistes – la démocratie apparente était sauve.

democratie dictatoriale

C’est que « le Peuple » n’existe pas ; comme Dieu, il lui faut des interprètes qui disent Sa pensée et qui agissent en Son nom… En URSS et en Chine pop, c’est le Parti communiste qui est le détenteur de la vérité révélée comme de l’exégèse des œuvres des grands révolutionnaires (Marx-Engels, Lénine, Staline, Mao). Dans la Russie de Poutine, c’est ce mélange de conservatisme petit-bourgeois et de nationalisme ravivé par les guéguerres aux ex-frontières qui est populaire, entretenu par une propagande massive des médias aux mains des dirigeants (tous manipulateurs experts de l’ex-KGB). En Turquie, Erdogan prend tous les pouvoirs, surtout après la tentative de putsch ratée de généraux pusillanimes qui n’ont pas pris les moyens de leurs ambitions ; le parti d’Erdogan est soutenu par une confrérie islamique sunnite puissante – et Allah est convié à soutenir le Pouvoir.

Mais la démocrature tente aussi les pays jusqu’ici démocratiques : le Royaume-Uni vient de vivre un hold-up institutionnel avec le Brexit en faisant croire que tous les maux étaient dus à la bureaucratie européenne ; certains se repentent aujourd’hui d’avoir cédés aux mensonges et aux sirènes de la souveraineté solitaire. Les États-Unis sont en train de vivre le psychodrame présidentiel, éclatés entre un Trump qui parle haut, proclame publiquement le politiquement incorrect et renverse la table – et une femme traditionnelle trop raisonnable, bien connue et longtemps au pouvoir.

Nous ne sommes pas exempts, en France, de ce genre de tentation, surtout après le troisième attentat de Nice, contre lequel le culbuto content de lui qui reste notre Président répète tout sourire que « tout va être fait » pour éviter un quatrième (puis un cinquième, puis un sixième ?) attentat – sans surtout ne rien changer aux institutions, aux procédures, ni aux manières de faire, malgré « l’état d’urgence ». Mais à quoi sert-il donc concrètement, cet état ? Le petit barrage de tapettes assuré par les diverses forces de police à Nice n’a pas de quoi rassurer les foules : il était aussi inefficace que l’entrée du bâtiment qui abritaient les parachutistes à Beyrouth, dans un pays en guerre, en 1982. Les « spécialistes » et les « décideurs » ne comprendront-ils donc jamais ?

Faut-il attendre à chaque fois la réalité meurtrière de la vraie guerre pour prendre enfin des mesures qu’on aurait dû prendre avant ? Les juges (administratifs) en restent à la lettre du droit, sans considérer les circonstances et les 240 morts français à cause de l’islam radical ? L’islam existe depuis 1300 ans et le burkini est une nouveauté : qu’a-t-il à voir avec la religion musulmane ? La provocation n’est-elle pas manifeste ? C’est ce que disent les femmes saoudiennes… contre les idiots utiles du gauchisme bobo. Toutes ces provocs ne sont-elles pas orchestrées ? C’est la thèse que défend Fatiha Boudjahlat, militante pour l’égalité en droits des femmes et secrétaire Nationale du MRC à l’Éducation… contre la bien-pensance qui se dit anti-réactionnaire et qui réagit au quart de tour. Manuel Valls a raison de dire que cet arrêt n’épuise pas le débat « politique ». L’arrêt juridique, rendu par le Conseil d’État au sujet des arrêtés des maires sur le burkini défend « les libertés » mais reste dérisoire : Tuot, l’auteur du rapport socialiste 2013 sur l’intégration a été l’un des juges. Il persiste à minimiser l’islam en religion « comme les autres », donc soumise au même droit commun – alors que l’islam est un projet global, totalisant, comme l’était le catholicisme jusqu’en 1905. Si l’idée française de nation est  la volonté de vivre ensemble, qu’en est-il de ces comportements ? Peut-on être « français comme les autres » quand on rejette volontairement et violemment ce projet collectif ? Revenons aux origines de la IIIe République, celle qui fonde la France actuelle : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » C’est Ernest Renan qui le dit – fort justement ! Faut-il en revenir à la conception allemande du droit du sang, qui était celle de la France d’Ancien régime ? Pourquoi, dès lors, les intellos de gauche tortillent-ils du cul comme s’ils étaient gênés face à la volonté manifeste des islamistes (pas des musulmans) de renverser ce qui fait la France ? Comment devons-nous comprendre cette « soumission » volontaire au plus fort parce qu’il brandit un couteau ?

« L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion », disait encore Renan : la liberté existe, celle d’aller vivre ailleurs, en conformité avec ses convictions. Mais l’exercice des libertés n’est possible que dans la neutralité et je souscris à la déclaration de Raphaël Enthoven (dans La morale de l’info sur Europe 1 le 24 août) : « interdire un interdit, c’est lui donner de la force ». Laisser faire cette « mode » aussi inconfortable que ridicule du burkini, n’est-ce pas la vouer à disparaître ? Ce qu’il faut quand on est sûr de soi ? – « défendre sans trembler la laïcité et la République qui défend aussi la majorité des musulmans contre la prise de pouvoir d’un islamisme rétrograde », dit aussi Michel Santo sur son blog. Le meilleur du libéralisme est sans doute là.

Sûr de soi, sans trembler… mais quel politique est sûr de soi et ne tremble pas ? Mais quel politique va-t-il expliquer à la fois le droit et son application POUR TOUT LE MONDE ? N’y a-t-il pas des islamistes intolérants ? des racistes musulmans ? Des bobos qui crient à l’écorché dès que l’on OSE aborder ces questions pour eux taboues ? Les électeurs sont lassés de se retrouver avec les mêmes incapables, qui trustent les postes sans résultats concrets. Et nous allons rejouer en 2017 le duo des bras cassés Hollande-Sarkozy, comme si de rien n’était ? Si les primaires sont aussi indigentes qu’elles le promettent, l’électeur sera tenté plus qu’ailleurs de renverser la table, de passer un violent coup de karcher sur ces nuisibles qu’il a assez vus.

islamisation a peine voilee 2016 a saint denis

Car, après les attentats à répétition excusés par la boboterie de la repentance et de padamalgam, des mosquées financées à guichet ouvert par les intégristes wahhabites, des prêches haineux laissé sans réaction, des provocations en tous genres donnant lieu à « polémiques » entre intellos bien au chaud ; après l’éclatement partisan à la suite de Nice ; après la dislocation européenne initiée par l’Outre-Manche attisant le pourquoi pas nous ; après l’explosion turque, « pays candidat à l’Union européenne » – les électeurs sont désormais sans aucune illusion.

Ils ont l’impression qu’une démocratie directe, où ils auraient enfin leur mot à dire, serait préférable à la démocratie représentative qui balance les pouvoirs, équilibre les institutions et demande des débats avant toute décision. Si « nous sommes en guerre » comme le dit le président, alors pourquoi ne pas adopter les processus de décision raccourcis de la guerre ? 1914-18 a montré combien l’autoritarisme s’est amplifié avec le conflit ; la guerre contre le terrorisme pourrait bien avoir de semblables effets, exigés d’en bas comme en Turquie ou aux États-Unis par la population, contre les résistances des bobos mondialistes et des élites confortablement installées dans le fromage public. L’électeur à qui l’on a appris à obéir plus qu’à réfléchir se demande : tous ces garde-fous des institutions (la double délibération des Assemblées, le recours au Conseil constitutionnel ou au Conseil d’État, l’élaboration rituelle du droit, l’indépendance de la justice, la surveillance de la police), sont-ils encore utiles ? Ne faut-il pas les raboter ? les suspendre ? les supprimer ?

Ces vertus du libéralisme politique sont fragiles, d’autant que le libéralisme est attaqué de toutes parts, à gauche comme à droite, au nom de l’État, de la Nation en armes une et indivisible, de la neutralité jacobine qui ne reconnaît aucun particularisme – ni corse, ni basque, ni breton, ni catholique, ni musulman. Le multiculturalisme est à la mode chez les gendegôch et les bobos parisiens, alors que la fécondation de la culture par l’Ailleurs est conditionnée avant tout par la santé de sa propre culture. Tout ne vaut pas tout, dans le grand méli-mélo métissé des gauchistes hors sol. Être fier d’être soi serait-il bien en Kabylie ou à Tahiti, mais horrifique en France même ? Montaigne doit-il être traduit en novlangue texto et simplifié au politiquement correct dans une jacklanguerie « artiste » du dernier chic ? Pourquoi introduire l’arabe en classe alors qu’on ne sait même pas apprendre le français correctement ?

moins de libertes contre le terrorisme

Mais si tout va mal et que les pires conservateurs apparaissent comme ceux qui sont au pouvoir et autour (en France la gauche bobo depuis Mitterrand ; aux États-Unis le clan Clinton), c’est aussi parce que la promesse de la démocratie libérale n’est plus tenue depuis le nouveau millénaire. Les excès de la finance, « la crise », la puissance des lobbies bancaires, le droit extraterritorial imposé par les États-Unis, la prosternation envers les pratiques chinoises de voyou, ont laissé stagner, voire régresser, le pouvoir d’achat – en Europe comme aux États-Unis.

L’immigration massive et incontrôlée, la culture sociologique de l’excuse qui justifie la vengeance islamiste par l’injustice passée, le rejet des fils d’immigrés mal intégrés à cause de leur idéologie radicale, l’intolérance croissante aux différences revendiquées (burkini, voile… mais aussi torse nu en ville, seins nus à la plage, short en vélo !), apparaissent à l’électeur en régression sociale comme d’insupportables provocations : les élites s’occupent des « victimes » autoproclamées par la repentance coloniale (France) ou le culte du fric et de la performance individuelle (USA), elles ne s’occupent pas de l’électeur moyen ou populaire.

Sauf qu’il a le droit de vote. Et qu’il va s’en servir. Même si les partis politiques ne font guère recette, Internet dit tout, permet tout, entraîne tout. Les vieux rassis, au pouvoir depuis trop longtemps, n’en ont aucune conscience ; ils n’y « croient pas ». Dommage pour eux, le phénomène Trump et la grossière erreur des sondages anglais le montrent.

Je déplore à titre personnel la haine irrationnelle du libéralisme, tant politique qu’économique, qui agite nos élites de gauche comme de droite, tout comme la distorsion vers le monopole du libéralisme aux États-Unis ou en Allemagne. Car le leg libéral est aussi politique : celui des institutions. Il assure la tempérance et la raison par la séparation des pouvoirs et le débat organisé. S’il venait à disparaître dans l’illibéralisme comme en Russie, en Turquie ou en Hongrie, tous les petits « révolutionnaires » indignés qui manifestent à longueur d’années pour revendiquer des « droits » seraient les premiers à en pâtir. Lénine les avait éradiqués sans état d’âme… Et nous aussi en pâtirions.

Il est difficile de résister à la pulsion de mort qui taraude nos sociétés malsaines, face à des contre-sociétés plus vigoureuses et sûres d’elles-mêmes. La psychologie de masse rencontre le petit moi étriqué laissé à lui-même par la famille déstructurée à la mode et par l’école démissionnaire du tout vaut tout. Mais il faut résister, affirmer ce qui vaut, faire appliquer les lois existantes, modifier celles qui le doivent pour assurer de vivre ensemble, renforcer l’Union européenne en posant clairement ses frontières et ses normes – comme le font les États-Unis, la Chine ou l’Inde, sans état d’âme. Cela sous peine de disparaître dans une prochaine nuit des longs couteaux.

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Liberté ou égalité en France ?

Les Français ont une devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Tout paraît bien équilibré, la liberté en premier qui seule permet le reste, l’égalité en second qui permet à chacun de se révéler, la fraternité pour le tout afin de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Sauf que, selon les périodes, la liberté est vue comme opportunité ou comme aliénation, comme l’expression de sa propre responsabilité ou comme une soumission aux forces qui dépassent : le capitalisme, le monde, le destin, la religion. Si ceux qui ont fui Pétain et les nazis à Londres en 1940 avaient agi comme les gréviculteurs d’aujourd’hui, crispés sur leurs acquis, la France ne serait plus la France mais une province éloignée de l’Hinterland allemand. Résister, c’était faire preuve de sa responsabilité en faisant le pari de la liberté. Oh, ils étaient bien peu nombreux, ceux qui ont osé ! La majorité attendait de voir, tergiversait avant de se décider, accrochée par mille liens trop respectables aux habitudes, aux droits acquis, au regard de leur milieu, à la révérence envers l’autorité, à la force imposée…

2016 n’est pas 1940 et nulle armée n’occupe encore la France pour enjoindre de se soumettre ou de mourir. Mais le dilemme entre liberté et abandon est toujours là. L’égalité est ce qui permet de se justifier lorsqu’on ne veut rien changer : tout le monde pareil, évidemment figé dans les positions acquises… Tiens, cela ne rappelle-t-il rien à ceux qui se piquent d’un peu d’histoire ? Mais si, souvenez-vous : ce fameux Ancien régime que l’on se vante tellement, deux siècles après, d’avoir renversé par « LA » Révolution !

Le statut était d’Ancien régime : on naissait noble et nanti ou réduit au tiers et asservi ; seuls « les ordres » religieux (encore un statut !) permettaient de botter en touche lorsqu’on avait quelque talent. La révolution a voulu mettre la chose du peuple (la république) avant les privilèges de quelques-uns et le pouvoir du peuple (la démocratie) au-dessus du pouvoir de quelques privilégiés. Mais, pour fonctionner efficacement, la démocratie exige que chacun y mette du sien : chacun doit trouver sa place, elle n’est plus acquise ; initiative et compétences font avancer la machine, hier figée dans l’idéologie d’un Ordre divin.

Or, aujourd’hui, chacun se réfugie en ses statuts et privilèges, cherchant à reconstituer cet Ordre immobile d’Ancien régime face au mouvement du capitalisme, à la déferlante du monde, aux changements de la modernité. Ce pourquoi la « démocratie » est moins démocratique, les privilégiés s’arrogeant le droit de gouverner dans l’abandon général. Les gens s’effraient de voir que tout va plus vite, que rien n’est plus acquis, que toutes les situations peuvent être remises en cause. C’est humain.

sempe dessin bonheur

Mais ce qui est humain aussi est de savoir réagir, « prendre ses responsabilités » comme dit la langue de bois politicienne. Il s’agit en fait de voir le monde tel qu’il est et de s’adapter aux réalités. Pas forcément en démissionnant des règles et procédures élaborées pas à pas depuis longtemps, mais en les adaptant, en en créant de nouvelles.

C’est ce que refusent de comprendre une partie des syndicats, des partis politiques, des fonctionnaires, des employés, des citoyens. Oui, l’économie est désormais globalisée et il est nécessaire d’adapter notre façon de produire et ce que nous produisons pour simplement survivre : existe-t-il encore des allumeurs de réverbères ? des rempailleurs de chaise ? des chaisières dans les parcs ? Pourquoi voulez-vous que certains métiers restent les mêmes alors que tout change autour d’eux ? Pourquoi les taxis garderaient-ils leur monopole ? Pourquoi telle usine, de moins en moins rentable, ou telle raffinerie, inadaptée à la mutation anti-diesel, ne devraient-elles pas fermer ? Pourquoi tel service administratif, qui produit des règles et du papier, ne devrait-il pas être aminci, précisé et réorganisé ? Pourquoi tant de collectivités locales emboitées en poupées russes, avec à pour chacune sa bureaucratie ? Ne sommes-nous pas à l’ère du numérique où nombre de procédures peuvent s’effectuer en ligne ?

Aujourd’hui, la démocratie, la technique et le capitalisme (qui sont liés), demandent de l’autonomie, pas de l’obéissance ; de l’initiative, pas de la discipline militaire. Schumpeter a remplacé Ford. Il est nécessaire de s’affranchir des habitudes pour adapter son travail à une consommation et à des services publics de moins en moins standards (pareil pour tout le monde, montraient les magasins soviétiques avec un seul paquet de lessive sans possibilité de choix – tout le monde pareil, clamait l’Administration à la française qui ne voulait voir qu’une tête). Chacun exige aujourd’hui qu’on le considère dans sa personne particulière et pas comme un « ayant-droit » lambda ou un consommateur « de masse ». Même les téléphones portables sont customisés.

Employés du privé habitués à suivre et fonctionnaires habitués à obéir aux règles sans jamais se poser de question se trouvent perdus, renvoyés à leurs compétences et à leur autonomie – qui, justement, ne s’apprennent pas dans les écoles : le savoir-vivre, le savoir-être. L’obéissance était un confort, un art d’être conforme, une protection contre la responsabilité (c’est pas moi, c’est la règle). Aujourd’hui que la génération rebelle a enjoint chacun d’être différent – parce que l’autonomie de l’individu a progressé – il faut se distinguer ou stagner. Le statut acquis par un concours ou un premier emploi vers 20 ans n’est plus acquis : il faut prouver ses compétences année après année.

D’où la « souffrance au travail », les périodes de chômage et de reconversion, la dépression dans le couple, la « perte du lien social » que pointent tant de sociologues. Et les échappatoires vers le déni, l’alcool et les drogues, ou vers la violence, conjugale, parentale ou sociale. Ce sont tous des symptômes de cette liberté qui ne passe pas.

Il est bien loin, ce mois de mai 1968 où les forces de la jeunesse, les énergies du printemps et l’élan de la vie faisaient craquer les gaines, tomber les tabous, briser les carcans, et libérer le désir comme les initiatives ! Mai 68 a permis la libération des déterminismes : être soi-même devenait possible. Sauf que… a-t-on toujours le cœur de se regarder tel qu’on est ? Un coming out est-il personnellement libérateur ou bien socialement dangereux ? Le regard des autres est parfois fatal à l’estime de soi.

N’est-on pas mieux, au contraire, dans le nid fusionnel où tous égalent tous, grognant ensemble (pas une voix plus haute que l’autre), dormant ensemble dans le même panier formaté, tétant ensemble, en ayant-droits bien sages le même lait standard des mamelles en apparence inépuisables de l’État-providence ? (Mais qui paye ?) De Ford à Schumpeter, de la chaîne à l’innovation, le capitalisme (cette technique d’efficacité économique) s’est adapté – pas la société française. Car le Français n’aime rien tant que de se savoir à sa place, en hiérarchie et statut, là où la fonction crée l’organe (même inutile), où l’on n’est rien si l’on « n’appartient » pas : à une grande école, à un corps d’État, à telle entreprise, tel parti ou telle association d’anciens ci ou ça. Presque tous les Français rêvent d’être « président » – le plus souvent d’une insignifiante association sportive de quartier – mais ils « appartiennent », là est leur honneur, leur seule personnalité. Ils ne sont rien sans le titre, la carte ou l’uniforme. Ils ont trop peur d’être simplement eux-mêmes, tout nu face à tous les autres et au monde entier qui regarde comment ils sont foutus et comment ils s’en sortent… Hier il fallait obéir, aujourd’hui créer – cela change tout !

D’où la peur sociale : du changement, de la mondialisation, des jeunes (« qui ne sont pas comme nous » – air connu), du progrès, des autres. D’où l’angoisse intime : de ne plus être soi, de ne pas être capable, de se montrer à la hauteur, d’être submergé par des forces qui dépassent, voire par les mœurs étrangères. Les Français ne veulent pas être libres, ils veulent être égaux. Ils préfèrent appartenir que s’appartenir ; ils se disent non pas citoyens, ni producteurs, mais fonctionnaire, cheminot, profession libérale, corps des Mines, franc-maçon, socialiste… Ils ne veulent pas penser par eux-mêmes, ni décider en conscience de par leur libre-arbitre – ils préfèrent obéir aux consignes, suivre les mouvements, voter selon la ligne. Et tant pis si leur petite décision individuelle fait crever le collectif : ils se seront trompés avec tout le monde – irresponsables. Cela fait 40 ans que les politiciens, les syndicalistes, les idéologues des partis, les corps de métier, nous prouvent tous les jours que cela se passe ainsi. Mérah évitable ? – C’est pas moi, c’est la règle. Brétigny une erreur ? – C’est pas moi, c’est faute de moyens. Le chômage plus qu’ailleurs ? – C’est pas moi, ce sont les patrons, Bruxelles, l’euro, le droit du travail, les charges sociales et j’en passe – ce ne sont jamais les politiques néfastes des gouvernants, ni les règles tatillonnes et prolifiques des faiseurs de lois.

La grande peur de la liberté fait se précipiter les gouvernants dans le convenu, les fonctionnaires dans les procédures, les employés dans l’attente des ordres et les syndicats dans les manifs rituelles (aussi braillardes, voire violentes, qu’inefficaces). Quant aux pauvres en esprit, pauvres gens, inadaptés du système, paumés du changement, flemmards et profiteurs (mais oui, il y en a), ils sont laissés pour compte. Personne ne s’occupe d’eux. Ils se précipitent donc vers ce qui brille, ce qui promet, ce qui gueule plus fort : les religions, les partis extrémistes. Eux promettent protection, barrières, surveillance, souveraineté.

gamin s envoie en l air avec une gamine

Mais les autres ? Les jeunes, les ouverts, les responsables, les coopératifs (qu’ils soient californiens technologiques ou écolos de proximité) ? Ceux qui préfèrent la liberté dans les règles à l’égalité d’obéissance ? Ils existent aussi, ils sont de plus en plus nombreux comme en témoignent tous les mouvements « alternatifs » – parfois naïfs et velléitaires, mais qui prouvent une quête de neuf : Occupy Wall Street, Los indignados, Nuit debout, En avant, Rassemblement pour l’initiative citoyenne – et tout le reste.

Gageons que les perdants seront les vieux, les rigides, les privilégiés du statut. Et les gagnants seront tous les autres, à commencer par ceux qui représentent l’avenir. Cette note est loin d’être pessimiste, au contraire !  Elle fait le pari de la jeunesse, du futur, de la vie qui va et qui s’adapte. Sans cesse. Contre les vieux cons…

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Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand

sebastien haffner histoire d un allemand

Écrit à chaud après son exil en 1938, les souvenirs de Sebastian Haffner montrent pas à pas la montée du nazisme, non seulement dans les urnes et dans la rue, mais surtout dans les esprits et dans les cœurs. Après tout leur prise de pouvoir est « légale », après tout « ce n’est pas si terrible », après tout le parlementarisme a échoué… L’auteur, aryen de bonne famille, était magistrat stagiaire à Berlin. Mais les nazis se sont assis sur le droit comme sur le reste, pour eux, seul le « bien de la race » constitue le droit, autrement dit celui du plus fort. Tout l’héritage de Kant est balancé aux orties au profit du monstre Hegel.

Le manuscrit devait être édité à Londres en 1940 lorsque la guerre éclate ; il restera dans les tiroirs jusqu’à ce que les fils de l’auteur, à sa mort, le redécouvrent. S’il est utile aujourd’hui, c’est pour l’histoire bien sûr, mais surtout peut-être pour ce qui, dans l’histoire, se répète : la lente et progressive adaptation au pire, la fausse indignation vite assourdie par l’habitude, les liens sociaux, familiaux, nationaux qui font que l’on accepte – comme tout le monde – ce qui nous révulsait hier. Alors que la montée des nationalismes populistes et des autoritarismes tribuns monte en Europe – et en particulier en France – lire Sebastian Haffner a quelque chose de salubre. Vous ne pourrez pas dire « je ne savais pas » : tout est décrit !

Certes, la dépression des porte-monnaie due à la crise de 1929 a suivi la dépression des cœurs après la défaite de 1918, mais la montée du nazisme a été celle de la violence et de l’entre-soi, celle du Collectif contre l’individu, celle de la Revanche contre le sort déterminé par les plus forts. Le nationalisme détruit la civilisation, l’unanimisme la personne, le narcissisme l’humanité. Qui serait immunisé contre la capitulation morale ? Les Russes avec Poutine ? Les Turcs avec Erdogan ? Les Américains avec Trump ? Les Français avec Mélenchon ou Le Pen ? Allons donc !…

Tout commence avec la plus grosse Connerie européenne : la guerre de 14, tant vantée par nos politiciens avides de rassembler autour de leurs petites personnes. « La guerre est un grand jeu excitant, passionnant, dans lequel les nations s’affrontent ; elle procure des distractions substantielles et des émotions plus délectables que tout ce que peut offrir la paix : voilà ce qu’éprouvèrent quotidiennement, de 1914 à 1918, dix générations d’écoliers allemands. Cette vision positive est la base même du nazisme » p.35. L’auteur avait 7 ans en 1914, 11 ans en 1918. Aujourd’hui l’euro de foot provoque ce genre d’exaltation malsaine chez les immatures, qui peut vite tourner à la xénophobie nationaliste chez les jeunes adultes. Et il suffit à Poutine, Erdogan ou à certains politiciens français de désigner un bouc émissaire, en cas d’attentats sur le sol national, pour ressouder les nationaux contre les allogènes.

Tout continue avec la lâcheté sociale : « Le courage civique – c’est-à-dire le courage de décider soi-même en toute responsabilité – est d’ailleurs une vertu rare en Allemagne, comme Bismarck le remarquait déjà dans une formule célèbre. Mais cette vertu fait totalement défaut à l’Allemand dès lors qu’il endosse un uniforme » p.65. Il suffit aujourd’hui en France de donner un uniforme à n’importe quel petit-bourgeois pour qu’il se croie investi d’une mission quasi divine : il se sent l’État tout entier. Le guichet de SS ou le flic imbu du Règlement n’ont pas changé depuis M. Hitler.

Et la Grande dépression économique due aux suites du krach boursier puis financier de 1929 à Wall Street, a bouleversé les fortunes : « Les jeunes et les petits malins se portaient bien. D’un jour à l’autre ils se retrouvaient libres, riches, indépendants. La conjoncture affamait et punissait de mort les esprits lents et ceux qui se fiaient à leur expérience, et récompensaient d’une fortune subite la rapidité et l’impulsivité (…) La concupiscence régnait dans une atmosphère de carnaval généralisée » p.90. Qui ne verra aucun rapport avec l’époque contemporaine, la crise de 2008, l’essor des start-up et l’histrionisme à la Dieudonné ou Hanouna ?

L’époque des grandes fois collectives a laissé la place au débat politique dispersé : « environ vingt classes d’âge, les jeunes et les très jeunes, avaient eu l’habitude de voir la sphère publique leur livrer gratuitement la matière première de leurs émois véritables – amour, haine, allégresse et deuil (…) Maintenant que cette livraison cessait, ils se retrouvaient désemparés, appauvris, déçus et ennuyés. Ils n’avaient jamais appris à vivre sur leurs réserves, à organiser leur petite vie privée pour qu’elle soit grande, belle et féconde ; ils ne savaient pas en profiter, ignoraient ce qui en fait l’intérêt. C’est pourquoi ils ne ressentirent pas la fin des tensions publiques et le retour de la liberté privée comme un cadeau, mais comme une frustration. Ils commencèrent à s’ennuyer, ils eurent des idées stupides, ils se mirent à ronchonner – et pour finir à appeler avidement de leurs vœux la première perturbation, le premier revers ou le premier incident qui leur permettrait de liquider la paix pour démarrer une nouvelle aventure collective » p.108. De nos jours, après la Résistance, le communisme, l’anticolonialisme et le gauchisme hippie-écolo de 1968, la perte de sens affecte toute une génération. Se réfugier dans le fusionnel par peur de sa liberté est le recours le plus fréquent, que ce soit dans « la musique » (les raves), le militantisme botté (les Black blocs, la CGT, les Bonnets rouges), la religion intégriste (salafistes), voire la destruction pure et simple (hooligans et casseurs). Retrouver « la souveraineté » est pour les politiciens la version édulcorée de cette même peur de liberté : l’identité traditionnelle rassure quand on ne sait pas la faire vivre.

En politique, 1930 voit un tournant : ce qu’on appelle aujourd’hui la démocrature. « A ma connaissance, le régime de Brüning [devenu chancelier] a été la première esquisse et pour ainsi dire la maquette d’une forme de gouvernement qui a été imitée depuis dans de nombreux pays d’Europe : une semi-dictature au nom de la démocratie et pour empêcher une dictature véritable » p.133. Le recours aujourd’hui à l’autoritarisme jacobin à gauche, ou aux ordonnances à droite, n’est-elle pas cette sorte de procédé au nom du Salut national ? « C’est un système qui décourage ses propres adeptes, sape ses propres positions, accoutume à la privation de liberté, se montre incapable d’opposer à la propagande ennemie une défense fondée sur des idées, abandonne l’initiative à ses adversaires et finalement renonce au moment où la situation aboutit à une épreuve de force » p.134. Il faut bien distinguer le passage en force du 49-3 et le résultat du référendum à Notre-Dame des Landes : dans le premier cas il s’agit de diktat d’État, dans l’autre de démocratie directe. Les opposants dans les deux cas feraient bien de faire la distinction !

Les citoyens, déboussolés et un brin indignés, s’adaptent progressivement : « On se mit à participer – d’abord par crainte. Puis, s’étant mis à participer, on ne voulut plus que ce fut par crainte, motivation vile et méprisable. Si bien qu’on adopta après coup l’état d’esprit convenable. C’est là le schéma mental de la victoire de la révolution national-socialiste » p.194. Ceux qui viennent, à petits pas, sur les positions extrêmes, lepénistes ou mélenchonienne, obéissent à ce schéma de fascination-répulsion qui fait des otages les meilleurs serviteurs de leurs bourreaux (on l’appelle le syndrome de Stockholm).

D’autant que les habitudes de la vie matérielle et bourgeoise inhibent toute révolte : il faut n’avoir rien à perdre pour se mettre en jeu tout entier ! « La sécurité, la durée ne se trouvent souvent que dans la routine quotidienne. A côté, c’est tout de suite la jungle. Tout Européen du XXe siècle le ressent confusément avec angoisse. C’est pourquoi il hésite à entreprendre quoi que ce soit qui pourrait le faire dérailler – une action hardie, inhabituelle, dont lui seul aurait pris l’initiative. D’où la possibilité de ces immenses catastrophes affectant la civilisation, telle que la domination nazie en Allemagne » p.207. Le père de l’auteur, juriste humaniste, a dû remplir un questionnaire humiliant sur ses appartenances, race et croyances, pour conserver sa pension de retraite ; il a hésité trois jours… puis s’y est résigné. Les Russes s’habituent à Poutine, les Turcs à Erdogan – et ils en redemandent. Demain les Français pourront s’habituer tout autant à qui viendra les commander.

Surtout si l’État met en scène la fusion collective, « cette camaraderie qui peut devenir un des plus terribles instruments de la déshumanisation – et qui le sont devenus entre les mains des nazis. (…) La camaraderie est partie intégrante de la guerre. Comme l’alcool, elle soutient et réconforte les hommes soumis à des conditions de vie inhumaines. Elle rend supportable l’insupportable. Elle aide à surmonter la mort, la souffrance, la désolation. Elle anesthésie. (…) Mais (…) recherchée et cultivée pour elle-même, pour le plaisir et l’oubli, elle devient un vice. Et qu’elle rende heureux pour un moment n’y change absolument rien. Elle corrompt l’homme, elle le déprave plus que ne le font l’alcool et l’opium. Elle le rend inapte à une vie personnelle, responsable et civilisée. Elle est proprement un instrument de décivilisation » p.418. Les manifs braillardes, les dégradeurs des permanences CFDT, les hooligans du foot, les djihadistes de Daech, tout ce qui veut le fusionnel au détriment de la personne avilit – et prépare au fascisme. « La camaraderie ne souffre pas la discussion : c’est une solution chimique dans laquelle la discussion vire aussitôt à la chicane et au conflit, et devient un péché mortel. C’est un terrain fatal à la pensée, favorable aux seuls schémas collectifs de l’espèce la plus triviale et auquel nul ne peut échapper car vouloir s’y soustraire reviendrait à se mettre au ban de la camaraderie » p.421.

Les huit causes du nazisme, pointées à chaud par Sebastian Haffner sont toujours présentes… Ne croyons pas que l’histoire ne repasse pas les plats : les êtres humains restent les mêmes, avec les mêmes schémas mentaux et les mêmes réactions viscérales. Soumission de Houellebecq avait un ancêtre : Histoire d’un Allemand de Haffner.

Pour savoir ce qui peut nous arriver prochainement, il faut lire ce livre.

Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand – souvenirs 1914-1933, 1939, publié en 2000 et complété en 2002, poche Babel 2004, 437 pages, €9.70

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Islamo-fascisme

Le Califat entrepris par Daech est une entreprise totalitaire, ce pourquoi il est permis – sans « stigmatiser » les croyants musulmans – de parler de fascisme, plus exactement d’islamo-fascisme.

carte daech 2015

Cette façon de désigner la réalité des choses est bien étayée par l’article qu’un docteur en histoire, professeur agrégé des universités qui enseigne à Science Po Aix, a publié en juin sur le site Diploweb, Le Califat : une entreprise totalitaire. Patrice Gourdin, auteur en 2010 de Géopolitiques – manuel pratique, montre qu’il existe clairement des points communs entre fascisme (Mussolini), nazisme (Hitler), communisme (Staline, Mao, Pol Pot) et Califat (Daech). « Est-il approprié de parler d’« islamo-fascisme » au sujet du Califat ? Rejeter la formule au motif qu’il s’agirait de l’expression d’un sentiment islamophobe, d’une tentative de manipulation politique, ou d’une comparaison abusive ne constitue pas une réponse satisfaisante. Il convient de dépassionner le débat et de procéder à une analyse rigoureuse », écrit Patrice Gourdin.

Le nier est inexact, inepte et immature. C’est vouloir que la réalité ne soit pas, au nom d’un rêve de Bisounours selon lequel toutes les « victimes du colonialisme » ont raison, forcément raison. Ce n’est faire injure ni aux ex-colonisés (dont ni les fils, ni les petits-fils n’ont connu la colonie et qui ont du se prendre en main tout seuls), ni aux croyants de l’islam (qui a plus d’un millénaire d’existence, d’approfondissement et d’évolution), que de désigner la dérive djihadiste comme une secte totalitaire, analogue aux idéologies de contraintes qu’a connu le XXe siècle.

« Analogue » ne signifie pas « identique », il y a des différences ; mais les points communs sont tellement nombreux que l’on peut regrouper toutes ces aspirations politiques fusionnelles dans une même catégorie : celle du totalitarisme. Patrice Gourdin le définit selon Bernard Bruneteau, Les Totalitarismes, p. 8 : « il s’agit d’une forme de régime utilisant l’État pour imposer une idéologie qui bouleverse et régente, sous tous ses aspects, la vie des femmes et des hommes d’un pays. Ce type de système politique vise « l’édification d’une humanité nouvelle par l’élimination de toute différenciation au sein d’un grand Tout sacralisé (nation, race, ou classe) ».

J’ai résumé ci-après dans un tableau synthétique les convergences nettes pointées par Patrice Gourdin. Nul ne pourra plus nier les ressemblances.

islamo fascisme

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Musulmans ou islamistes

Comme beaucoup de ceux qui réfléchissent avant d’énoncer, je fais une claire distinction entre ceux qui croient simplement et ceux qui veulent imposer leur foi. Ainsi entre catholiques et intégristes, ou musulmans et islamistes. Notons ce fait particulier qu’aucun juif ne veut convertir les autres, et que les bouddhistes ne proposent que leur exemple de vie bonne pour attirer les adeptes.

N’oublions pas qu’Arthur Rimbaud, Henri de Monfreid et Isabelle Eberhart se sont convertis à l’islam. Mais cela restait de la foi intime, pas du prosélytisme intolérant, une manière aussi de pénétrer les sociétés étrangères de l’intérieur pour mieux les comprendre. La foi est du domaine individuel, intime, et Sadiq Khan élu en mai 2016 Maire de Londres a laissé le djihad au vestiaire.

Certes, les croyants peuvent tenter de convertir « de bonne foi », étant sûrs non seulement de détenir la Vérité absolue révélée par le seul Dieu suprême, mais surtout de « sauver » les âmes des mécréants. Ce fut le cas des Jésuites du Paraguay et des missions en terres étrangères. Mais nul besoin de religion pour cela : aider les autres est un mouvement généreux universel. La médecine et l’école furent les vertus d’une certaine colonisation faite pour de « grandes idées » – en général républicaines puis humanistes.

Ce qui n’est pas allé sans dérives. Le positivisme scientiste et la foi républicaine, socialiste voire communiste, ont été aussi des autoritarismes visant à dominer les peuples-enfants et à discipliner l’anarchie sexuelle africaine et polynésienne. Pour mieux exploiter le travail, faire « suer le burnous » et « éradiquer la paresse congénitale » (hum !).

ibn khaldun le livre des exemples tome 1

Mais la vertu des pays occidentaux est de s’être rendu compte de ces dérives, qu’elles soient celles des missions évangélisatrices dont les Jésuites sont revenus, de la « volonté générale » de 1789 que la révolution voulait étendre à toute l’Europe avant tout le genre humain, du communisme soi-disant « scientifique » qui devait libérer le monde entier des chaînes de l’exploitation – au service d’une étroite élite soumise au grand Parti unique…, ou du socialisme jacobin dont les technocrates savent mieux que vous ce qu’il vous faut. Tous se méfient de « la démocratie », le peuple leur paraissant ignare, manipulé ou beauf réactionnaire. Les discours sur le Brexit, après celui sur la montée du Front national aux européennes, en témoigne.

Ces croyances religieuses ou séculières, qui sont légitimes car elles font avancer l’humanité, sont désormais cantonnées dans la sphère privée pour ce qui est de Dieu, et dans la sphère politique pour ce qui est du débat sur les valeurs. La guérilla catholique contre la révolution a cessé ses effets après 1945 – non sans avoir sali les idéaux humanistes puis étriqué la pensée durant un siècle et demi – jusqu’au pétainisme de soumission (la « manif pour tous » est restée sans lendemain). L’agitation permanente marxiste depuis 1945 n’a jamais cessé (avec la CGT, Besancenot et Mélenchon) – mais elle se maintient dans les normes démocratiques, même si « la rue » exige plus de démocratie directe et moins de démocratie représentative. Le Parlement, en France, étant réduit à voter selon l’appartenance partisane sans discuter – ce qui est pourtant son rôle.

Mais aujourd’hui, seul l’islam renaît comme religion conquérante, intolérante, terroriste.

Pourquoi ? Parce qu’il veut en revenir aux origines et que ces origines sont la guerre tribale mêlée à la guerre idéologique au nom de la Révélation. S’il n’est de dieu que Dieu, il commande en tout et les minables humains doivent s’humilier devant Lui et obéir en tout aux Paroles qu’il a distillées via l’archange Djibril à l’oreille de l’illettré Mahomet, puis aux paroles du Prophète en son vivant, puis des gloses des érudits après le Prophète, puis des fatwas de savants autoproclamés qui se veulent détenteurs de l’unique interprétation de la vraie Vérité…

Les Musulmans sont des croyants légitimes s’ils pratiquent leur foi en privé, acceptant le compromis de la vie en commun. Mais les islamistes sont des croyants guerriers qui veulent imposer leur foi particulière au monde entier, surtout dans les pays qui les acceptent mal. C’est leur vengeance – que ce « surmusulman » (Fethi Benslama, psychiatre) : le renversement de l’humilité en arrogance analogue au Superman inventé en 1933 par un Juif américain sur le modèle de l’Übermensch de Nietzsche – déformé par l’aryanisme nazi. Le ressentiment intime projette une image boursoufflée de soi, déformée par la haine et dominatrice, qui conforte le moi blessé. Surtout de ceux qui ne sont pas encore des hommes, entre 15 et 25 ans, eux qui cherchent leur virilité dans la fraternité garçonnière d’où les femelles sont bannies, et qui justifient la raideur du sexe interdit par la kalachnikov rigide qui crache son jus puissant.

Cette quête de la Pureté, qui est l’un des ressorts du radicalisme adolescent confronté à la « souillure » du désir sexuel, trouve dans le corpus islamique de quoi se justifier.

Car les textes sacrés sont loin d’être innocents… Ils sont considérés par les oulémas comme véritablement authentiques. L’islam doit être étendu par les armes ; le djihad n’est pas qu’intérieur mais se manifeste dans la société et contre les ennemis ; les Juifs de Médine ont été exterminés par Mahomet lui-même – par calcul politique ; les minorités non-musulmanes des autres religions du Livre doivent être « soumises » et reléguées avec des droits inférieurs, payer un impôt communautaire.

fesses mediavores

L’islam, dans sa pureté croyante originelle, est dans ses effets analogue au nazisme – sauf que la foi remplace la race et que quiconque peut toujours se convertir. Ceux qui ne le font pas sont des sous-hommes, ceux qui résistent des cafards à exterminer. Toute la littérature militante de Daech – proclamé État islamique – le répète à l’envi.

De l’administration de la sauvagerie’ (édité en français sous le titre ‘Gestion de la barbarie’ et un temps disponible sur Amazon, à la Fnac et à la Librairie catho…), rédigé vers 2003 par Abou Bakr al-Baghdadi, explique en détail comment s’emparer d’un territoire, le soumettre brutalement par la terreur et l’application stricte de la charia wahhabite, puis porter la guerre au cœur de l’ennemi occidental et juif par les techniques mêmes du trafic financier, de la communication et de l’information occidentales. Mentir, voler, violer, vendre des œuvres d’art ou des êtres humains, crucifier, torturer, tuer – sont des pratiques permises et même légitimes « au nom d’Allah ». Comme si Dieu avait créé les bas instincts pour qu’ils servent sa Gloire.

L’historien de l’islam Ibn Khaldun (1332-1406) démontre clairement combien la religion est ce qui donne corps et forme au peuple arabe. « L’islam – la religion musulmane – est le seul monothéisme qui implique les devoirs de la guerre dans ceux de la religion », selon le professeur d’histoire médiévale de Nanterre Gabriel Martinez-Gros dans un numéro de la revue L’Histoire (423, mai 2016, p.56). C’est la progressive instauration de l’État, avec sa division des tâches entre guerriers, experts et lettrés, qui pacifie la violence originelle de la croyance. Pour Ibn Khaldun, les Turcs, les Mongols et les Berbères dans l’Oumma ont affaibli les Arabes – puisque la religion n’avait plus d’utilité politique pour l’empire. Or, rappelle Ibn Khaldun : « Dans la communauté musulmane, la guerre sainte est un devoir religieux parce que l’islam a une mission universelle et que tous les hommes doivent s’y convertir de gré ou de force » (Muqaddima – Le Livre des Exemples, p.532).

C’est cet écart entre l’origine et aujourd’hui qui fait que des musulmans deviennent islamistes. Le retour aux sources est un danger, aussi bien pour les racistes que pour les croyants. Mais c’est bien ce qui guette notre monde, déçu de la tournure des choses.

Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice : le Surmusulman, 2016, Seuil, €15.00

e-book format Kindle, €10.99

Ibn Khaldun, Muqaddima – Le Livre des Exemples tome 1, Gallimard Pléiade, 2002, 1555 pages, €76.50

Jean Lafontaine, Pourquoi l’aveuglement occidental est la plus grande force de l’islam : illustration avec la « Déclaration de Marrakech », 2016, Atlantico

 

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Marcel Gauchet, La condition historique

marcel gauchet la condition historique

Visage carré, menton en avant, lèvres pincées, Marcel Gauchet a tout du curé laïc. Il a d’ailleurs été instituteur après l’École Normale de Saint-Lô. Il s’intéresse à l’humanité, à l’homme dans la société. Ces entretiens, publiés en 2003, permettent d’aborder son œuvre sans le jargon qui souvent l’accompagne. A l’heure où certains sont tentés de mélanger à nouveau État et religion, la vision historique de Marcel Gauchet est plus que jamais nécessaire pour bien comprendre.

Mais plutôt que de lire son dernier livre Comprendre le malheur français, passablement mauvais si l’on en croit certains, relisons La condition historique, parue en 2003, bien plus intéressant.

L’État a surgi de la révolution religieuse. Dans les croyances primitives, les ancêtres dictaient la loi aux vivants. Avec l’État, la loi passe entre les hommes vivants, séparant ceux qui sont fondés à commander et les autres. L’État vient de Dieu, l’unique, qui est « un dieu ethnique qui a la particularité d’être un dieu au-dessus de tous les dieux des autres » p.95. Il a été inventé par un « peuple dominé dont le problème est de dominer spirituellement ceux qui le dominent politiquement » p.96 -autrement dit le peuple juif.

Dieu investira l’État par l’Église. Poussé à l’extrémité, cela donnera l’islam : « Qu’est-ce que l’islam en effet, sinon la rationalisation de l’idée monothéiste par un homme simple et solide qui n’était en rien un profond théologien mais un bon esprit rigoureux, un patriarche de bon sens soucieux de remettre les choses ‘à plat’ ? » p.122.

La bifurcation de l’histoire chrétienne arrive autour de l’an mil, lorsque la forme pleine de l’Un se retrouve dans l’indivision des sociétés sauvages. L’Église rétablit l’unité ontologique en conjuguant autorité spirituelle et temporelle dans l’attente de la seconde venue du Christ. Elle se pose en intermédiaire obligé entre ciel et terre. Dans le collapsus de l’Empire apparaît un type de rapport social nouveau, recomposé depuis les unités de base de la famille, du village et du terroir. Les moines prennent le pouvoir contre les prélats corrompus et affiliés aux grands.

Le protestantisme sera le retour à l’esprit de médiation directe du Christ, contre la médiation par l’institution. Le pouvoir politique sera contraint de trouver une autre légitimation que le sacre d’Église. Vers 1600, surgit alors « notre » notion moderne d’État.

La sortie de la religion s’est faite en trois mouvements :

  1. 1500-1650 : ère théologico-politique, absolutismes après les guerres de religion, Hobbes et l’État-Léviathan. Le consensus des élites françaises est très fort pour sortir des guerres de religion et des féodalités de toutes espèces par l’État absolu.
  2. 1650-1800 : ère théologico-juridique, Rousseau et la Révolution française, le citoyen-militant et le culte de l’Être Suprême.
  3. 1800-1880 : ère historique, mouvements nationaux et universalisme en réaction à la Révolution française et à ses armées, Schelling, Fichet, Hegel. L’Allemagne est victime et l’expansionnisme révolutionnaire accuse un retard, lui donnant de bons motifs d’être critique. L’Allemagne reste profondément marquée de religiosité, contrairement à la France où la déchristianisation au 18ème siècle a été très forte. « La société de l’histoire est une société de travail, de production, elle sera la société de l’économie » p.248.

La suite, c’est la pathologie totalitaire, puis le triomphe des démocraties, du mouvement scientifique et du capitalisme (les trois sont liés). « La société civile est fondée à revendiquer sa liberté par sa capacité d’initiative et d’invention. Elle est le laboratoire de la production de l’histoire et, à ce titre, le siège de la légitimité » p.249. L’État n’est qu’au service de sa puissance dynamique, expression et instrument de la société, plus au-dessus. « Je fais partie de ceux qui pensent que ce n’est pas l’économique qui explique le politique, mais que c’est le politique qui est premier, qu’il faut en expliquer la configuration du dedans de lui-même et que c’est à partir de là qu’on peut comprendre comment l’économique se sépare et influence l’ensemble » p.16. Ce n’est pas le mouvement spontané des échanges qui explique la dynamique sociale, ni l’économique qui assure la cohésion de la société.

Après l’âge de l’organisation jacobine par l’État (dû à la reconstruction d’après-guerre), l’explosion de mai 68 « marque la fin de l’État technocratique à la française, où l’on conduit les gens sans leur demander leur avis et sans leur dire où, mais pour leur bien ! » p.41. Le rejet du villepinisme, du ségolénisme Royal puis des lois imposées à la hussarde par Manuel Valls me paraissent ressortir de la même réaction.

« L’autonomie, en pratique, c’est l’historicité, c’est la quête de soi au travers du changement conscient et délibéré, avec ce que cela implique d’ouverture sur l’inconnu du futur et d’efforts toujours à reprendre pour ressaisir et gouverner tant bien que mal l’œuvre du devenir » p.201.

Marcel Gauchet ne croit pas en l’effervescence créatrice des marginaux : « Je ne parviens pas à voir dans cette radicalité irresponsable autre chose qu’une corruption de la démocratie (…) La spontanéité protestataire consiste à réclamer des droits ou à émettre des revendications dont on charge l’oligarchie en place de se débrouiller, en se lavant les mains des suites. L’esthétique de l’intransigeance et le culte de la rupture dissimulent une attitude profondément démissionnaire » p.160. Et pan sur le bec des gauchistes et autres « alter » du mouvement social, réactualisé en Nuit debout. Dégagent-ils un avenir ? Proposent-ils des solutions viables ? Non pas : « il est clair que la protestation passionnelle contribue à l’obscurcissement du présent et nourrit l’impuissance collective » p.350. Pour Nuit debout, on verra si l’aurore peut advenir.

Pourquoi ? Parce que « les intellectuels ont eu leur siècle d’or au 20ème siècle. Ils ont été propulsés au pinacle par le culte de la révolution et par le culte subséquent de la radicalité critique. Il en est résulté une véritable rente de situation pour eux. (…) Ses avantages sont énormes. Le premier est de recueillir les bénéfices de la radicalité théorique sans avoir à en payer le prix, sous forme de travail et de difficulté. La posture tient lieu de contenu. (…) Par la même occasion, vous accédez à l’authenticité morale en vous dégageant des compromissions avec l’ordre établi. (…) Dernier avantage, et pas le moindre pour des gens par fonction en quête d’audience : la radicalité a l’intérêt de se voir et de s’entendre. (…) Marketing et bonne conscience marchent main dans la main » p.347.

Décidément, rien ne vaut plus que de relire les grands classiques : Marcel Gauchet est de ceux-là.

Marcel Gauchet, La condition historique, entretiens avec MM. Azouvi et Piron, 2003, Folio essais 2005, 496 pages, €10.40

e-book format Kindle, €9.99

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Géopolitique de l’Europe après Brexit

L’Europe est une unité de civilisation au cap ouest de l’Asie ; la Turquie n’en fait manifestement pas partie, de même que l’autre rive de la Méditerranée ; la Russie aurait vocation à y entrer, mais pas sans remettre en question beaucoup de ses façons de faire. Cette unité de civilisation n’est jusqu’à présent pas une unité politique. Le rêve (naïf et vaniteux) de « République universelle » chanté avec enflure par notre Hugo national s’est brisé sur la réalité : celle du refus anglais, celle de la réticence des pays de l’est, celle de la montée partout du souverainisme. L’Europe n’est aujourd’hui qu’un agrégat de nations de forces inégales où la puissance armée équilibre de moins en moins la puissance économique. Disons-le tout net : Hitler a en partie réussi, l’Europe sans les Anglais est aujourd’hui allemande.

revue le debat 190 mai 2016

Passons sur la nullité passée de Chirac et présente de Hollande : aucun dessein, aucune idée, aucun projet sur l’Europe. Seule compte la survie au jour le jour en fonction de petits intérêts parisiens liés au parti du président ; les rodomontades hollandaises présentées depuis le Brexit sont dans l’urgence, sans rien de préparé de longue date – elles ont peu de chances d’aboutir ; la nomination de pitoyables, exilés à Bruxelles vaut placard de la politique ; la poursuite des idéologies nationales bornées se prolonge à Bruxelles au lieu de s’élever au niveau. L’adoration de la technocratie par les énarques et la confiscation de toute démocratie par les petits partis qui font cuire leur petite soupe à petit feu dans leurs petits coins (selon les mots inénarrables du général de Gaulle), ont rendu l’Union européenne non seulement illisible au citoyen moyen, mais flanquée d’une image de contrainte qui permet aux politiciens lâches de se défausser sur « Bruxelles » de tout ce qu’ils n’osent pas présenter aux électeurs.

Nombreux sont les sceptiques, Européens mais pas comme ça, allergiques aux intrusions sans explication sur l’économie et la finance, aux règlementations maniaques sur des détails de production, mais emplies d’indulgence pour les lobbies chimiques, industriels et de santé – au détriment des gens. Inquiets aussi de la montée des nationalismes dans le monde et refusant de plus en plus viscéralement cette espèce d’intégration sans frontières de tous les pays « ayant vocation » sur les seuls critères du droit, sans aucune considération de culture ni de civilisation. Il existe en ce sens une vraie fracture entre l’Europe de l’est, restée très nationale, et une Europe de l’ouest devenue très multiculturelle. Les premiers refusent de changer de civilisation, les seconds constatent le fait des cultures qui se côtoient sur leurs sols et sont tentés d’en faire une idéologie « de progrès ». Comme si le progrès résidait dans le mélange, l’égalisation, la moyenne.

Ce que viennent de dire les Anglais avec force est : NOUS VOULONS CHOISIR. Ils ne sont pas contre l’immigration (vue comme invasion ethnique et changement des mœurs) mais contre l’afflux de migrants (qui déstabilise le système social et l’Etat-providence). Ils veulent modérer le nombre et prendre en priorité ceux qui peuvent travailler et contribuer au revenu national. Il s’agit donc d’un raisonnement économique plus que d’une passion identitaire, le pragmatisme d’une « nation de boutiquiers » aurait dit Nietzsche. Mais les Anglais ont le mérite de ne pas s’enfumer l’esprit comme les Français par fièvre idéaliste. Leur vote fait partie de ce qu’Hubert Védrine appelle (avant le Brexit) un « retour au réel », dans un entretien à la revue Le Débat, n°190, mai-août 2016.

Les bobos idéalistes de gauche en France croient le monde composé de Bisounours, gentils par essence, unis dans une « communauté internationale » (qui n’existe que dans le discours paresseux des médias français), aspirant aux Droits-de-l’Homme véhiculés par un ONU qui aurait vocation à devenir l’État central du monde et aux méchants punis par une Cour pénale internationale. « Nous vivions sur une tradition intellectuelle qui a sa grandeur, certes, mais qui faisait de nous les responsables de toutes choses, les ordonnateurs du système international, les concepteurs du droit international, les missionnaires de nos fameuses ‘valeurs’. Pour ce courant de pensée, tout ce qui se passait dans le monde nous concernait soit au titre d’un remord, maladie expiatoire issue d’une histoire mal digérée, soit du fait de l’universalité de nos idées ou de notre responsabilité auto-décrétée ! », fulmine Hubert Védrine (lui aussi de gauche, mais pas de la même) dans l’excellent article cité. Attention au retour de bâton encore à venir : malgré sa clownerie vulgaire, Donald Trump trompette à l’envie ce que pense l’Amérique, Obama compris, que seuls les intérêts yankees comptent et que les États-Unis n’ont plus la mission de sauver le monde ni de protéger de leurs dollars des alliés qui ne font pas leur part.

bisounours rose

L’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse la Grèce à ses démons clientélistes au lieu de l’aider à construire un État viable dont l’administration collecte efficacement des impôts justes ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle reste à la remorque des États-Unis à propos de la Russie, de la Syrie ou d’Israël, sans affirmations calmes ni conscience de ses intérêts propres ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse une Merkel sans contrôle négocier seule avec un Erdogan de plus en plus islamo-fasciste des avantages indus et une entrée programmée dont personne ne veut ; l’Europe n’est pas l’Europe quand elle prend des gants avec l’islam pour ne pas « stigmatiser » une religion, alors qu’il s’agit bien d’Allah dans les cris des tueurs, et bien de la religion dans les justifications idéologiques à massacrer les mécréants ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse faire le laisser-passer des migrants à tout va, sans distinguer le droit d’asile de la migration économique. Sans les Anglais, l’Europe est un peu moins l’Europe, même si l’Écosse et l’Irlande du nord pourront peut-être négocier d’y rester.

Définissons clairement les frontières, distinguons clairement qui a droit ou pas, renvoyons clairement dans leur pays ceux qui n’ont pas droit de venir, négocions clairement avec les pays de départ et les pays passeurs les aides au contrôle et au développement (rétorsions financières à l’appui s’il le faut), établissons clairement un Schengen fédéral volontaire qui fonctionne en instantané (pas sur l’exemple du supporter nationaliste russe revenu aussitôt après expulsion parce qu’un fonctionnaire aux 35h était déjà parti en week-end et avait omis de mettre à jour la base…). Disons aussi ce que l’Europe veut et ne veut pas, avec la Chine, les États-Unis, la Russie, les pays hors Union. Pas besoin de faire les gros yeux, la force de la puissance réelle compte par inertie : un grand marché, de nombreux chercheurs, une industrie mondiale. Sans les Anglais, notre puissance est plus faible, mais elle reste importante.

Mais pour cela… il faudrait que les dirigeants de chaque pays de l’Union cessent de se défausser haut et fort à la Chirac-Hollande sur « Bruxelles » de tout ce qu’ils cautionnent tout bas par leurs votes en Conseil européen « des chefs d’État et de gouvernement » ! L’égoïsme sacré de chaque État existe, la mise en commun de certains pouvoirs bénéfique à tous existe aussi – autant l’expliquer et convaincre. Sans les Anglais, tout sera peut-être plus facile, mais la nullité Hollande fait encore moins le poids face à la légitimité Merkel – surtout si celle-ci perçoit une volonté de coaliser les « pays du sud » contre une Allemagne hégémonique !

attractivite france 2016

Et nous, Français, cessons d’accuser la « force » de l’euro, « l’ordo-libéralisme » allemand, l’égoïsme financier anglais, la xénophobie autrichienne, le traditionalisme chrétien hongrois et ainsi de suite. Lorsque nous serons exemplaires, nous pourrons donner des leçons à tout le monde. Mais pour être exemplaires, il nous faut réformer le pays tout entier : le millefeuille territorial, le cumul des mandats, la corruption des élites, le droit du travail, les entraves à l’entreprise, la fiscalité illisible, les conflits d’intérêt dans l’homologation des médicaments, la filière agricole ; il nous faut associer les citoyens aux « grands projets » d’État, assurer une meilleure représentation parlementaire et rendre les syndicats plus représentatifs… Tout ce que nous n’avons PAS su faire depuis la chute de l’URSS, depuis Chirac, depuis Hollande, avec la parenthèse Sarkozy qui avait commencé un peu, mais trop peu et avec changement de cap inexpliqué.

Revue Le Débat n°190, mai-août 2016, €20.00

Comprendre ne signifie pas excuser, comme certains illettrés le croient. Je rappelle que je suis POUR l’Union européenne. Ci-après quelques notes sur ce blog :

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Subprimes : comment l’engrenage s’est enclenché

Presque dix ans déjà…

Les attentats du 11 septembre 2001, suivis par la guerre en Afghanistan, puis en Irak, ont poussé aux excès financiers : excès de dépense publique pour financer la guerre et soutenir la consommation, excès de laxisme monétaire qui encourage l’endettement, excès de sophistication financière qui titrise n’importe quel crédit et répand les produits structurés sans marché autre que le gré à gré, dans l’ensemble des bilans des banques et des assurances. Ces excès ont créé des bulles d’actifs (actions technologie-media-télécoms, immobilier, matières premières, pays émergents), encouragé la reprise de l’inflation, poussé à la hausse le pétrole, et à la baisse le dollar.

La crise financière de l’été 2007 est tout d’abord une crise bancaire.

Elle met en scène plusieurs acteurs interconnectés dont aucun ne voit le risque global, ne considérant que son propre intérêt : la Fed, les banques, les mathématiciens spécialistes des modèles de trading, les techniques de l’information et de la communication, les chasseurs de primes, les agences de notation.

La Fed a créé par sa politique de taux bas une abondante liquidité. Toute croissance se fonde sur le crédit, c’est toute la différence entre prendre un risque pour innover et se contenter de gérer l’immobilisme ambiant. Tout risque entraîne une volatilité, c’est-à-dire des écarts constants d’évaluations et de perspectives ; cette gestion du risque s’appelle « spéculation », ce qui signifie un pari sur l’avenir ; c’est à ce niveau que des modèles de simulation mathématiques sont volontiers utilisés.

L’innovation financière des spécialistes des banques a fait le risque. Ce qui est innovant pour un établissement prend des proportions systémiques dangereuses lorsque le levier et l’opacité décalent des actifs réels et que les produits titrisés et dérivés sont vendus à ceux qui en ignorent tout. La titrisation consiste, pour une banque, à transformer un ensemble de créances en titres négociables sur un marché financier, via un SPV (Special Purpose Vehicle), afin d’améliorer ses conditions de refinancement et d’optimiser la gestion de ses fonds propres en cédant une partie de ces actifs ou en externalisant une partie des risques auxquels ces actifs sont exposés. La sophistication croissante des techniques de titrisation a rendu plus difficile l’évaluation des risques afférents aux portefeuilles de titres et l’identification des porteurs de ces risques.

Il est à noter que la crise des subprimes n’est pas venue des hedge-funds, mais bel et bien des banques (Bear Stearns, Lehman Brothers, Goldman Sachs, etc.) et des assurances (AIG), pourtant très « régulées ».

Les récentes techniques de l’information et de la communication rendent instantané et réflexif tout mouvement dans un sens ou dans l’autre ; on y voit la propension très humaine à l’imitation et au panurgisme amplifié par la technique. L’essor récent lui aussi de la globalisation (depuis 1991 en gros) diffuse les techniques nouvelles instantanément à l’ensemble du système financier de la planète ; les Chinois comme les Européens ont acheté des crédits titrisés contenant des subprimes ; sans plus en mesurer les risques comparés à leur rendement affiché.

La bulle des actifs immobiliers due à la liquidité encouragée par la Fed a amplifié le crédit facile aux remboursements gagés sur la hausse, notamment des prêts risqués subprimes allant jusqu’aux ninja (no income, no job, no assets – ni revenu, ni emploi, ni actifs en garantie). Les rabatteurs indépendants des banques, chasseurs de primes, leur ont apporté des clients peu garantis, fondés sur la hausse constante des prix. Comme le vélo, tant que dure le mouvement à la hausse, le remboursement des crédits ne pose aucun problème. Lorsque la hausse s’inverse, les problèmes commencent…

La titrisation de ces crédits à risques, mélangés avec de bons crédits sous la forme d’ABS (Asset Backed Securities), MBS (Mortgaged Backed Securities), PSV (Special Purpose Vehicles), CDO (Collateralized Debt Obligations), CMO (Collateralized Mortgage Obligations), CBO (Collateralized Bonds Obligations) ou CLO (Collateralized Loans Obligations) – a noyé le danger. Tous ces produits ont fait eux-mêmes l’objet de dérivés, contrats bilatéraux sur mesure d’échanges de risques entre banques ou CDS (Credit Default Swap).

Ces crédits sont évalués par des agences de notation dont le laxisme théorique a fait qu’il y a plus de crédit noté triple-A que d’actifs réels triple-A. Puis les hedge funds ont joué du levier sans fonds propres sur tout cela (dépôt de 1,5 % du montant acheté pour les CDO et CDS contre 10 % pour les obligations ordinaires).

subprimes engrenage resume alain sueur

La crise du crédit succède fin 2008 à la crise bancaire.

Le ralentissement du marché immobilier américain a entraîné, par effet de dominos, une contagion de la crise, avec effet de levier, à toutes les banques, et dans le monde entier du fait de la globalisation financière. Les mauvais crédits ont amplifié la baisse du marché immobilier réel, donc des produits titrisés vendus, donc des hedge funds qui doivent renverser leurs positions en prenant des pertes, donc des banques qui ont acheté leurs titres. Tous les prix sont entrés en mouvement, les actions, les obligations, l’immobilier, les monnaies, l’énergie, les matières premières – et même les denrées agricoles – pour tenter de trouver des placements alternatifs rentables. Le coût du risque a violemment fluctué. Les banques ne se font plus confiance, l’une d’entre elles – Lehman Brothers – ayant été laissée aller à la faillite le 15 septembre 2008 sans que les autorités publiques n’interviennent. C’est toute la confiance dans le système financier qui a été atteinte.

Toutes les grandes banques ont acheté sur le marché des tranches de dettes polluées par les prêts à risque mais supposées stimuler leurs rendements. Elles en ont parfois transféré le risque à des investisseurs sous forme de produits structurés complexes ARS (Auction Rate Securities), de CDO (Collateralized Debt Obligations) et CDO d’ABS (Auction Bonds Securities).

Par peur des mauvaises surprises dans leur bilan, non seulement les banques ne se prêtent quasiment plus entre elles, mais elles prêtent beaucoup moins à l’économie « réelle », ce qui entraîne baisse de l’investissement, de l’innovation, de la consommation, chômage, délocalisations, etc. Cet effet vient s’ajouter à une phase de ralentissement cyclique normal après le rebond des années 2003-2007. Le ralentissement économique, parti des États-Unis, se diffuse à l’Europe et aux pays émergents (qui exportent moins).

Le quatrième étage de la fusée a failli être constitué par une panique des ménages.

Ils ont eu la tentation de retirer massivement leurs dépôts des comptes bancaires et leurs titres des portefeuilles pour les stériliser sous forme d’or métal ou de billets en coffre-fort, se méfiant même des emprunts d’État qui, bien que réputés habituellement « sans risque », se trouvaient fragilisés par l’envol de la dette et le doute sur la solvabilité des plus petits (l’Islande entre autres).

Nous aurions pu avoir alors une atmosphère de méfiance généralisée, une crise aiguë de liquidité des banques et une spirale de grande Dépression analogue à celle des années 1930. C’est à ce risque qu’ont tenté de pallier le plan Paulson (secrétaire au Trésor américain) et les plans coordonnés issus des accords européens d’octobre 2008, sans parler des plans chinois, japonais, russes et autres.

La crise est mondialisée, or le contrôle des banques est national. Des faillites de grands établissements obligent les États à intervenir massivement par nationalisation, rachat de crédits en défaisance ou garantie des prêts entre banques, pour éviter une situation de crise généralisée du crédit. Les budgets restent ceux des États, contraints par leur dette, le niveau des impôts et leur balance des comptes. Ils doivent rassurer les épargnants en garantissant les dépôts, relancer la consommation par la fiscalité et la redistribution, et sauver le système bancaire. Seules les politiques monétaires sont par grandes zones devises, elles assurent la liquidité des banques en acceptant des prises en pension plus risquées, mais elles ne suffisent plus à elles seules à régler le système notamment parce que les taux de change politiques des pays asiatiques n’aident en rien au rééquilibrage.

La suite a été vécue dans les années 30 : crise économique égale crise sociale, donc crise politique.

Les extrémismes simplistes, le populisme démagogique et l’appel au chef à poigne sont la conséquence du ressentiment social. Sortez les sortants est le slogan. La démocratie représentative, lente et procédurale, parfois corrompue par des « affaires », est violemment contestée, à la fois par les démagogues manipulateurs des foules en colère, et par ceux qui aspirent à une démocratie plus directe.

Dans les années 30, nous avons eu la montée des autoritarismes : socialiste (URSS, Chine), fasciste (Italie, Japon), nazi (Allemagne, Autriche), conservateur (France pétainiste, Espagne franquiste, Portugal salazariste), démocratie de guerre à Exécutif fort (Royaume-Uni, États-Unis). Cela a abouti à la guerre.

Une telle montée s’observe aujourd’hui, heureusement dans un monde qui n’est plus le même. La guerre ne met en œuvre que l’intégrisme islamique avec le reste du monde. Mais chaque peuple se replie sur lui-même et l’Union européenne vacille tout comme le fédéralisme américain ou peut-être aussi allemand.

Les subprimes n’ont été qu’un élément de l’engrenage.

Cette note est tirée (avec son autorisation) de l’ouvrage d’Alain Sueur, Gestion de fortune (2009). L’auteur a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques et a écrit également Les outils de la stratégie boursière (2007). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Non à la Turquie dans l’Union Européenne

Barack Obama a clairement fait savoir urbi et orbi quel est l’intérêt de l’Amérique : que la Turquie, partenaire de l’OTAN, rejoigne au plus vite l’Union Européenne, ce rival potentiel des États-Unis dans le nouveau monde multipolaire. Obama donne un souffle nouveau à beaucoup de choses – mais certainement pas à la géopolitique américaine, constante depuis un demi-siècle. Celle-ci, pilotée selon les idées d’Henry Kissinger et par les administrations militaires, reste de marbre face aux bouleversements du monde. Il s’agit d’America first et les intérêts bien compris des Yankees sont d’éviter la constitution de blocs puissants, de diviser pour régner. Ils ne font en cela que reprendre la vision de l’Angleterre impériale.

Une Union Européenne à identité affirmée parlerait d’une seule voix sur la scène internationale ; elle imposerait sa culture millénaire de nuances et de libertés, son capitalisme rhénan orienté vers le travail bien fait et la participation des salariés et des collectivités à l’entreprise ; elle serait un concurrent redoutable pour les États-Unis confrontés à une Chine qui grossit et qui commence à montrer les dents. Diluer l’UE dans une vaste zone de libre-échange, liée aux États-Unis par l’Organisation de défense, est la meilleure politique pour éviter la concurrence. Le Royaume-Uni y aide de toute son âme, préférant toujours le grand large à une quelconque convergence continentale. L’intégration des pays de l’Est y ont aidé, bien plus tournés vers l’Amérique des libertés que vers l’Europe des intérêts, occupation soviétique oblige.

Ajouter la Turquie, c’est diviser un peu plus et augmenter d’un lourd boulet économique et culturel ce concurrent dangereux (le PIB turc par habitant est le quart de la moyenne de l’UE). Tout en se déchargeant un peu plus sur l’Europe du handicap islamiste, mal contré par les experts militaires et du renseignement depuis 1945 ! Que la carotte du droit européen remplace donc le gros bâton armé américain, pense l’administration américaine. Une fois la Turquie dans l’UE, les frontières seront communes avec l’Irak, l’Iran et la Syrie, la diplomatie européenne ne pourra plus faire semblant de regarder ailleurs.

turquie arguments pour ou contre le monde 2004

Il y a de multiples arguments en faveur ou contre l’entrée de la Turquie dans l’UE.

  • Certains, dans la lignée romantique, y voient l’amorce d’un gouvernement mondial qui avancerait pas à pas par le droit, l’UE étant une sous-ONU en développement. C’est le rêve hugolien de République universelle par anticapitalisme, que chantent les gens de gauche (Pascal Lamy, La démocratie-monde), y compris aux États-Unis même (Immanuel Wallerstein). Pour ces postmarxistes, seules les sociétés barbares s’identifient à une ethnie, se transformant en sociétés closes, répétitives, immobiles.
  • D’autres ont justement ce rêve d’une Europe suisse, sortir de l’histoire pour se replier entre soi, dans un club chrétien, élevant des barrières protectionnistes à l’entrée et réservant l’État-providence aux nationaux. La méfiance envers le monde ouvert, envers l’étranger, la religion différente, sert de socle à une réaction en faveur d’un âge d’or où l’Europe dominait le monde.

Je ne suis pour ma part partisan d’aucun de ces projets.

Pour moi, l’Europe n’est pas qu’une entité économique et l’identité compte. Mais la xénophobie de l’entre soi et du communautarisme grégaire n’est pas mon fort. L’Europe est un projet politique (plus que juridique !) et plus le nombre des États augmente, plus ce projet se dilue dans le plus petit dénominateur commun : les seuls intérêts matériels. Ce n’est pas au moment où le capitalisme anglo-saxon, focalisé sur la seule rentabilité financière, fait faillite, que l’Europe va s’y convertir ! Notre culture est différente, nous devons la valoriser, le monde a besoin de diversité. Un projet, c’est un mouvement. Les deux puissances anglo-saxonnes sont des îles ; elles ont une identité forte et sont adeptes du chacun pour soi et du droit du plus fort. Elles ont donc tout le loisir de rester entre soi tout en côtoyant les autres, c’est l’esprit même du communautarisme. L’Europe continentale n’est pas dans le même cas, plus solidaire, plus collective.

Une intégration, compte-tenu du poids démographique et culturel de la Turquie, signifierait une dilution d’identité, une emprise des mœurs musulmanes par capillarité, une censure de fait de la liberté d’expression, une certaine islamisation de l’Europe qu’on le veuille ou non. Le soutien sans faille des milices islamistes turkmènes en Syrie montre que l’impérialisme religieux musulman turc est loin d’être un fantasme. En Turquie même, la laïcité d’Atatürk est bien loin sous l’AKP d’Erdogan, parti paravent des confréries religieuses sunnites… Une société libre, permissive et (pire encore) ‘démocratique’ apparaît aujourd’hui pour les musulmans de Turquie comme contraire à l’islam (égalité des femmes, seins nus, avortement, mariage gai, caricatures de Mahomet et neutralité de la religion). Comment un régime qui pose en souverain le peuple lui-même et pas Allah serait-il acceptable ?

J’ai montré comment islam et démocratie pouvaient ne pas être incompatibles : mais ni aujourd’hui, ni maintenant, ni avec la Turquie 2016. Surtout pas sous le satrape actuel, de plus en plus autoritaire, nationaliste, islamiste – l’inverse même des valeurs européennes. La régression culturelle, liée à la restriction socialement correcte des libertés publiques et des minorités (dont la kurde) est réelle. Kemal Atatürk était, certes, occidentaliste lorsqu’il voulait réformer la Turquie, mais c’était à une époque où la France apparaissait comme la première puissance militaire du globe. La Turquie d’aujourd’hui remet en cause la laïcité et l’esprit républicain d’Atatürk au profit des partis religieux et des mafias.

L’effacement de la foi chrétienne en Europe laisse un vide que l’islam est avide de remplir. La Turquie est musulmane à 98%, elle n’a rien de « multiculturel », au contraire ! La société turque a été homogénéisée volontairement par la force avec le génocide arménien 1915 et l’expulsion des Grecs dans les années 1920 ; elle poursuit dans cette voie avec la volonté de soumettre les Kurdes. Une telle Turquie contaminerait sans aucun doute nos mœurs, expressions, libertés et institutions. Déjà, Angela Merkel « accepte » des poursuites contre un humoriste allemand qui édite en Allemagne ! La « soumission » n’est pas loin… Michel Houellebecq ne s’y est pas trompé, ayant souvent des intuitions justes.

Les « pour » croient « civiliser » ce pays déjà de plus de 79 millions d’habitants par le droit, la politique étrangère et le marché : mais pour qui donc se prennent-ils, ces néo-colonialistes « de gauche » ? Les relations entre l’Europe et la Turquie peuvent avancer par partenariat, comme ils l’ont fait de façon constante depuis 1949. Ils n’ont pas besoin d’Union – sauf à dénaturer une telle union par son contraire.

pays qui n auront plus de majorite chretienne en 2050

L’identité n’est pas du ressort du raisonnable et il ne faut pas confondre les ordres, comme le disait Pascal, repris par Raymond Aron. L’Europe se cherche, son identité est floue. Cernons d’abord l’identité voulue du projet européen avant d’aller plus loin. Quiconque voyage sait bien ce qu’est l’Europe dans le monde. À Bamako ou à Pékin, le Français se sent avant tout « Européen ». Les limites géographiques sont floues, marquées par les flux et reflux de l’histoire. Elles sont plutôt naturelles au nord, à l’ouest et au sud, du fait des mers et océans ; elles sont historiques à l’est et au sud-est, l’Europe s’étant constituée contre les envahisseurs mongols et arabes, avant de se constituer CONTRE les religions intolérantes (l’islam et l’orthodoxie ont longtemps été les frontières de l’Europe, le catholicisme autoritaire français ou bavarois a été contré avec Waterloo 1815 et Berlin 1945). On dit que la Turquie a pris la suite de l’empire byzantin, qui était bien romain : certes ! Mais par conquête et conversion forcée à l’islam. Il a fallu le siège de Vienne en 1683 pour repousser les musulmans, après Poitiers, Lépante et la Reconquista. N’oublions pas qu’au 14e siècle la Chine, la Russie, l’Égypte, le monde arabe, le monde persan et une partie du monde indien étaient gouvernés par des princes turco-mongols. Ni l’histoire, ni la religion, ni le droit, ni les mœurs, n’ont été communs à la Turquie et à l’Europe. Comment envisager brusquement de faire civilisation commune ?

Intégrer la Turquie est un très gros morceau.

C’est renoncer à toute identité européenne propre car ce pays a 45% de sa population en-dessous de 24 ans et en aura près de 100 millions d’habitants dans 20 ans. Il serait alors le premier pays « européen » en termes démographiques, avec les conséquences institutionnelles que l’on peut aisément concevoir avec le traité de Lisbonne. Compte-tenu des écarts de niveau de vie, de mœurs et de projet de civilisation, ce n’est ni raisonnable ni souhaitable. Peut-être dans quelques générations mais pas tout de suite, et probablement avec l’entrée conjointe de la Russie – plus culturellement proche malgré sa dérive autoritaire à la Erdogan.

Ce n’est nullement mépris de ma part, j’ai voyagé en Turquie, travaillé avec des financiers turcs, eu de bons amis qui étaient Turcs durant mes études. Mais intégrer la Turquie dès maintenant, c’est donner la victoire à une certaine conception de l’Europe que je refuse : celle du seul libre marché, indépendant de toute affiliation culturelle, comme de tout projet commun.

Or la culture commande à la forme de capitalisme que nous pratiquons. L’Union européenne comme seul grand marché libre est le rêve affirmé du libéralisme à l’américaine perroquetté par les Anglais. Ces deux puissances anglo-saxonnes ont une identité forte et donc tout le loisir de rester entre soi tout en côtoyant les autres, c’est l’esprit même du communautarisme. L’Europe continentale n’est pas dans le même cas : une intégration signifierait une dilution d’identité, une emprise des mœurs musulmanes par capillarité (ces maillots de bain islamistes pour dames), une censure de fait de la liberté d’expression, une turquisation de l’Europe qu’on le veuille ou non (on commence à le voir sous Merkel…).

union europeenne percue selon sociologie

L’Europe, comme chacun d’entre nous, doit se choisir un destin.

C’est toute la philosophie de l’histoire d’un Raymond Aron tout comme l’existentialisme d’un Sartre. Je ne crois pas que les suivants les aient dépassés en ce sens. Le « non-choix » est simplement de poursuivre les tendances, sous le prétexte sous-jacent que le mouvement seul est « bon » et que la multiculture communautaire une fatalité. Je ne suis pas d’accord. C’est même le principal du rejet qui mine la construction européenne. Un temps de réflexion, d’approfondissement de ce que l’on VEUT s’impose. Une fois confortés dans le projet, nous pourrons envisager de poursuivre l’intégration. Ici et maintenant, je dis NON à l’incorporation de la Turquie dans l’Union Européenne.

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CGT-Le Pen : même combat !

La pensée gros-bras de la CGT rencontre la pensée simpliste du Front national pour résoudre d’un coup de faucille ou de marteau tous les problèmes complexes. Le yaka est la solution habituelle du populisme. Oh, non pas pour résoudre effectivement les problèmes – ils sont bien trop complexes et imbriqués pour qu’ils aient une solution simple – mais seulement pour dire à chacun ce qu’il souhaite entendre dire.

  1. A gauche le jacobinisme fusionnel à la Rousseau, où la « volonté générale » est cooptée par quelques-uns. Ils seraient plus lucides selon la CGT, plus « avancés » selon la théorie marxiste de l’Histoire, plus menaçants dans les rapports de force selon les trotskistes de FO.
  2. A droite le fascisme organique à la Mussolini, volontiers repris par Poutine ou Erdogan, au nom de l’unité communautaire nationale.

Les ennemis communs : l’individualisme, donc l’émancipation personnelle, la liberté de dire et d’entreprendre, le choix électoral. Autrement dit le libéralisme, avec ses traductions que sont la démocratie en politique, le libre-marché concurrentiel en économie et le libre-examen en sciences. L’économie ne serait pas une question de savoir mais de volonté, la monnaie pas une mesure des échanges mais un acte juridique d’Etat – qui décide souverainement de sa valeur et de sa quantité. Donc pas de science économique mais la volonté d’Etat, pas de liberté de marché mais les monopoles d’Etat, pas de régime des changes mais une autarcie non-convertible d’Etat. Quelque chose comme la Chine avant Deng Xiaoping ou la Corée du nord du Grand leader incomparable Kim Jong-un.

Pourquoi ces ennemis sont-ils communs ? Parce qu’ils viennent de la tradition protestante anglo-saxonne, bien loin de l’autoritarisme catholique ou orthodoxe (ou en Turquie musulman), traduit il y a peu dans l’infaillibilité du Pape ou du Parti.

Quoi : lire tout seul la Bible comme le voulaient les Protestants ? Donc apprendre à lire à tous, y compris aux femmes et aux humbles ? Que chacun puisse juger par soi-même – donc « se faire avoir » par les forces du Mal (patrons, consommation, désirs) ? Ou créer son entreprise pour « faire de l’argent » et pas pour « créer des emplois » ?

  • Rien de pire pour un cégétiste (qui n’a jamais lu la loi Travail mais seulement les préjugés et contrevérités dont son syndicat emplit ses tracts). L’existence est simple : il y a d’un côté les patrons – immondes, forcément immondes comme dirait la Duras – et de l’autre les angéliques travailleurs « qui n’ont que leurs bras » (en effet, on se demande où sont leurs têtes dans l’avalanche de contrevérités et le jusqu’au-boutisme sans avenir qu’ils acceptent sans réfléchir). Dans cette guerre civile, il s’agit donc de rapports de force. Bloquer le pays avec peu est donc « le droit » d’imposer sa minorité, au nom de la volonté générale.

moustachu cgt

  • Rien de pire pour un frontiste (qui se moque du parlementarisme mais considère seulement la nation). L’existence est simple : il y a d’un côté l’élite apatride – cosmopolite et universaliste, multiculturelle – et de l’autre l’angélique « peuple réel » enraciné, attaché à ses habitudes, mœurs et traditions. Dans ce divorce croissant qui devient guerre culturelle (avant peut-être la guerre civile comme sous Mussolini et Hitler), il s’agit de rapports de force. Qui t’a fait roi ? demande-t-on à l’élu. Qui représentes-tu ? Et revoilà le mandat impératif que les Jacobins pratiquaient, avant que le droit constitutionnel ne rende l’élu représentant du peuple tout entier. Faire basculer le pays avec le grignotage quasi salafiste « à la base » des élus de terrain et des associations locales, permettra donc de renverser la hiérarchie des normes et de replacer le local avant le global (tout l’inverse de ce que veut la CGT sur la loi Travail, d’ailleurs).

national pride

Mais tous deux, CGT comme Front national, de vilipender « le capitalisme » (au nom des monopoles d’Etat), la soumission aux Yankees (au nom de la soumission au tsar Poutine), le parlement-croupion où des députés-godillots votent comme leur majorité sans penser (au nom de la révélation permanente du peuple par lui-même – évidemment manipulé par la petite caste du parti).

Ils sont pour la « démocratie » directe, ces bons patriotes… C’est-à-dire pour la prise de pouvoir par la force d’une minorité sur la majorité – tout comme fit Lénine en 1917. Au nom de leur volonté à eux, censée être la Vraie, la Pure, l’expression du Peuple réel même : travailleurs pour les uns (comme si les « patrons » ne travaillaient pas), communauté nationale pour les autres (comme si « être né » suffisait aux talents).

Penser par soi-même, voilà l’ennemi ! « Réagir » selon sa caste, sa classe, sa race – voilà le réflexe « sain » pour ces « réactionnaires ».

Car il s’agit bien de « revenir à » un Ancien régime, celui des Trente glorieuses pour la CGT, celui d’avant la Révolution pour le Front national. L’individualisme est destructeur : de la race et de la nation par mariages mixtes et cuisines exotiques, premiers pas vers le « multiculturalisme » qui relativise tout par utilitarisme marchand. L’individualisme permet de placer l’entreprise au-dessus de la branche, pour s’adapter au terrain, ce qui va contre l’égalitarisme forcené des cégétistes Jacobins – qui n’ont jamais voulu voir qu’une tête, que ce soit à l’école (contre les intellectuels traités hier de pédés, aujourd’hui de bouffons), à l’armée (penser, c’est déjà désobéir), dans la société (être différent, c’est être non-conforme, donc rejeté), dans l’entreprise (voir son intérêt est être « jaune », donc être tabassé), en politique (trahir sa classe).

Libéralisme, individualisme, démocratie, capitalisme : tout ça dans le même sac, à l’extrême gauche comme à l’extrême droite. La société est unité organique, le syndicat unité de classe : il n’y a pas à sortir de là.

La liberté ? Mais qu’est-ce là ? La liberté de savoir et d’apprendre qui creuse les inégalités entre les gens ? La liberté de créer et d’entreprendre qui marque ceux qui osent de ceux qui restent ? Le capitalisme est l’expression économique de cet individualisme fondé sur la liberté : c’est cela même qu’il faut combattre !

Pour rester entre soi, c’est l’égalité qui prime, la fraternité viendra en sus. La liberté, si l’on veut conserver ce terme bourgeois, c’est d’obéir volontairement à la loi qu’on s’est choisie (Rousseau dixit). Autrement dit : ferme ta gueule et fait comme tout le monde, sinon…

Le cégétisme comme le frontisme aboutissent donc inéluctablement à la fin du débat, à la fin de la pensée, à l’alignement « organique » sur la volonté générale – dont « le droit » serait discrétionnaire et non opposable. Seule façon d’imposer l’égalité ? – La dictature. Car qu’est-ce que l’inverse de la liberté à votre avis ? L’inverse du libéralisme ? L’inverse de la démocratie – où chacun débat sur l’agora ?

Allez, faites un effort personnel : cherchez dans le dictionnaire les antonymes de ces concepts dont chacun a la bouche pleine sans plus en sentir la saveur. Vous verrez…

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Montesquieu ou Rousseau

L’Angleterre et la France ont fondé l’Etat parlementaire moderne. La féodalité y fut plus forte qu’ailleurs et la théorie de la souveraineté y a été élaborée par les juristes pour asseoir le pouvoir du roi. C’est contre cet absolutisme que sont nées les revendications libérales : liberté de penser, d’aller et venir, de s’exprimer, de posséder la terre, de commercer.

La tentative absolutiste de Charles 1er d’Angleterre, catholique, lève une opposition armée parlementaire qui exécute le roi (30 janvier 1649), dissout la monarchie (7 février), fonde le Commonwealth (république) en mai et élimine les Niveleurs (partisans du peuple souverain, adeptes baptistes de la cité de Dieu ici-bas). Un roi ne reviendra qu’en 1660 avec Charles II. John Locke (1632-1704) et Montesquieu (1689-1755) vont penser cette révolution pour accoucher de la réflexion politique moderne.

Locke est l’anti-Descartes : il ne s’isole pas pour rentrer en lui-même afin de découvrir la Vérité. Il se veut immergé dans son temps et utile aux hommes en société. Ainsi écrit-il des réflexions diverses sur la tolérance, la valeur de la monnaie et l’art de soigner. Montesquieu est de même un penseur de la complexité, écrivant sur le climat et sur les mœurs avant de théoriser les régimes politiques et d’établir l’esprit des lois.

montesquieu de l esprit des lois anthologie

La France est héritière de Montesquieu ; mais elle s’est laissé tenter par Rousseau le Genevois orphelin (1712-1778), sa mystique paranoïaque de la fraternité, son absolutisme populaire, son abstraction universelle. Elle oscille depuis entre Robespierre et Napoléon – héritiers dialectiques de Rousseau – et la IIIe République, acmé de l’équilibre des pouvoirs.

Notre République Ve n’est qu’un compromis bâtard entre Rousseau et Montesquieu. Il n’évite ni le caporalisme jacobin ou extrémiste, ni la tentation du centre. La France reste écartelée entre l’équilibre des pouvoirs (qui laisse la société vivre par elle-même) et l’interventionnisme étatique ou partisan (qui veut imposer une ligne « unanimiste »).

Montesquieu considère les mœurs plus efficaces que les lois. Quant aux institutions, « il faut que le pouvoir arrête le pouvoir ». La loi incarne la raison, mais c’est la vertu qui anime tout régime. Grandeur de la loi, infirmité du législateur : Montesquieu est sceptique sur l’humanité. Ce pourquoi la religion est utile : beau décor et frein social. L’égalité absolue est un rêve mais l’État « doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé. » La séparation des pouvoirs assure l’harmonie de trois forces sociales : le roi, le peuple, l’aristocratie – en trois pouvoirs qui se balancent : l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire.

Montesquieu distingue trois régimes-type qu’il appelle par convention :

  1. République : elle peut être soit démocratique (le peuple en corps, animé d’une vertu civique à l’antique), soit aristocratique (comme à Venise où la vertu est la modération).
  2. Monarchie : le gouvernement d’un seul, sa vertu sociale est l’honneur (ou esprit de corps), mais les lois fondamentales sont indépendantes du monarque et exercées par des pouvoirs intermédiaires. Ce type a la faveur de Montesquieu.
  3. Despotisme’ : le gouvernement d’un seul mais lui seul fait les lois. Sa ‘vertu’ est la crainte.

Que reste-t-il aujourd’hui de Montesquieu ?

Incontestablement les institutions américaines, qui fonctionnent comme ‘république aristocratique’, de même que la fédération allemande créée en 1946. La Ve République tient nettement du type ‘monarchique’, tout comme le régime chinois « communiste » actuel. Le type despotique a donné lieu hélas à d’innombrables exemples : Napoléon 1er, Staline, Hitler, Fidel Castro, Hugo Chavez… Le régime russe sous Poutine balance entre type monarchique et type despotique. Le régime de type démocratique est probablement le mieux représenté par les institutions anglaises : élections simples et directes, la reine restant symbole du pays et de sa ‘vertu’ traditionnelle.

rousseau du contrat social

Rousseau considère la société (concrète) comme injuste et la nature (abstraite) comme bonne.

Cet affect lui vient de son enfance orpheline (abandonné par son père, mère morte en couches), autodidacte et campagnarde. Par ressentiment personnel et empreinte chrétienne profonde, il croit l’homme « naturellement » bon, aliéné seulement par la société. Pour lui, société naît de propriété, qui est sauvegarde égoïste des intérêts. De là viendrait le malheur. Il surgit de la quête d’intérêt personnel, d’amour de la propriété, d’avidité à accumuler de l’argent et de se croire plus que les autres en le dépensant.

Du Contrat social est inspiré par la passion de l’unité. Rousseau veut imposer la subordination des intérêts particuliers à la « volonté générale », souveraine et absolue comme sous les rois. « Chaque membre est partie indivisible du tout ». Cette abstraction fonde l’égalité théorique, donc la « liberté », puisque Rousseau définit ladite liberté comme l’obéissance aux lois de sa propre communauté…

La souveraineté, ainsi rêvée, se doit d’être :

  • inaliénable (pas de gouvernement représentatif),
  • indivisible (ni séparation des pouvoirs, ni corps intermédiaires, ni partis ou factions),
  • infaillible (la souveraineté est vérité d’elle-même),
  • absolue (mais pas « arbitraire » car la « volonté générale » ne serait plus souveraine).

Cette souveraineté unanimiste est le rêve de Mélenchon, tout comme celui – toutes proportions gardées – de Marine Le Pen et de Nicolas Dupont-Aignan. Mélenchon veut la révolution permanente, la fin de la politique comme métier, les citoyens mobilisés ; Le Pen rêve du peuple comme la vache rêve du taureau, le bon sens près de chez vous, la terre ne ment pas, le sens de la race infaillible; Dupont-Aignan reprend le gaullisme historique pour en faire un intégrisme souverainiste.

Pour Rousseau (et probablement pour la réalité), la démocratie « ne convient qu’à un peuple de dieux ». Les humains étant ce qu’ils sont, le régime aristocratique leur va mieux. Il est l’aptitude des meilleurs, éduqués pour servir et surveillés par les citoyens. Mais le gouvernement est secondaire selon Rousseau, car il a tendance à dégénérer et trahir. Ce qui compte est la souveraineté. D’où l’importance de former des citoyens qui soient conscients de leur pouvoir en corps. Rousseau prône l’éducation (« Émile »), la religion civile et (comme Tocqueville) la vertu à l’antique.

Que reste-t-il aujourd’hui de Rousseau ?

Le caporalisme de la ‘volonté générale’, la mobilisation spartiate des citoyens au nom de l’universel, le mythe du « naturel » qui va de l’écologie mystique à l’éducation libertaire, la haine de la société (assimilée à la Cour, la mode, le médiatique, l’industriel, l’argent, le capitalisme…), la méfiance de tous contre tous, le surveiller et punir, l’intolérance pour les factions et partis, la tentation technocrate, l’illusion fusionnelle.

Connaître les racines de nos inspirations politiques doit nous rendre conscients de ce qu’il est bon de garder – et de ce qui serait nécessaire de faire évoluer. Cela en-dehors des ego surdimensionnés et sans intérêt du personnel politique.

Montesquieu, De l’esprit des lois (anthologie), Garnier-Flammarion 2013, 395 pages, €5.90 

e-book format Kindle, €2.49

Montesquieu, Œuvres complètes tome 1, Gallimard Pléiade 1949, 1665 pages, €59.50

Montesquieu, Œuvres complètes tome 2, Gallimard Pléiade 1951, 1800 pages, €60.00

Rousseau, Du contrat social, Garnier-Flammarion 2011, 255 pages, €3.90

e-book format Kindle, €2.99

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Luc Ferry, Le sens du beau

luc ferry le sens du beau
Une thèse d’État universitaire se prête mal à la vulgarisation en poche. Mais l’auteur a fait l’immense effort de profondément remanier et réécrire le texte, et de l’illustrer de reproductions d’œuvres dans cette édition accessible. Il ne fallait pas moins que cela pour rendre à peu près compréhensible une tentative d’explication de l’art contemporain.

Car le lecteur se demande immédiatement pourquoi il faudrait que le travail universitaire soit chiant et obscur. Ne devrait-il pas servir la recherche, donc le savoir démocratique ? Parler clair suffit-il pour avoir – auprès de Messieurs les mandarins inamovibles – une mention moyenne ? Le fossé entre l’élite autoproclamée par ses diplômes acquis à force d’années passées et de léchage de culs – et le bas peuple qui cherche à comprendre mais dont l’institution se fout « royalement » – ne milite-t-il pas pour la disparition pure et simple de ces « temples du savoir » qui sont autant de chapelles sectaires ? Le succès des écoles d’application que sont les « grandes » écoles et les écoles « de commerce » (où l’on y aborde un domaine bien plus vaste que la banale économie) devraient interpeller le public sur la dérive des universités tristement françaises en « sciences humaines »…

Luc Ferry a eu le louable souci de traduire le « faire chiant » (consigne de Balladur Premier ministre à ses énarques durant son règne) en français à peu près compréhensible par un assez large public. Ce n’est pas entièrement réussi mais louable. Car comment bien vivre sans la beauté ?

Or celle-ci a été traduite par les artistes au cours des siècles de diverses façons. Si l’on peut encore vibrer aux statues grecques qui ont 2500 ans, et même aux peintures préhistoriques qui ont 25 000 ans, les dernières manifestations des artistes suscitent plus d’interrogations et de scepticisme que d’adhésion. Pourquoi ?

Le philosophe met en œuvre tout son savoir pour, à forces de citations et d’articulations, nous montrer que ce qui était d’évidence – le beau antique – pose désormais question. L’Antiquité voulait mettre au jour l’ordre du monde en ses principes mathématiques, l’harmonie entre l’œil et l’œuvre. L’art, en ce sens, était naturellement sacré ; il était « religion » au sens étymologique qui signifie relier l’individu au cosmos tout entier.

Le Moyen Âge fera de l’art le reflet d’un autre monde, supérieur et extérieur à l’humain, la Cité de Dieu pauvrement esquissée ici-bas en matériaux fragiles. Il faut attendre le 17ème siècle pour que « le goût » parte du cœur de l’homme et que son « bon sens » lui permette d’être la mesure de toute chose. La vérité ultime et abstraite laisse alors la place à la sensibilité personnelle, que le 19ème siècle romantique va exacerber en esthétique. L’auteur parle au spectateur, qui est acteur de l’œuvre elle-même en se sentant inclus en elle. Les paysages de Kaspar David Friedrich en sont l’illustration la plus forte.

C’est à la fois la technique (l’invention de la photographie) et les progrès de la démocratie (qui accentue l’individualisme) qui vont créer « l’art moderne », puis « post-moderne ». Si la forme disparaît, c’est moins par snobisme de transgression (encore que…) que par souci d’être encore plus réel en introduisant une quatrième dimension. « Il nous faut donc distinguer, au sein des premières avant-gardes, entre deux moment divergents, pour ne pas dire contradictoires. D’un côté la volonté – élitiste, historiciste, et ‘ultra-individualiste’ – de rompre avec la tradition pour créer du nouveau radical ; mais de l’autre, le projet non moins remarquable de mener l’esthétique classique à son terme, de la conduire à ses limites au nom d’un réalisme nouveau qui, pour être tourné vers l’expression de ce que le réel (…) peut avoir de chaotique et de ‘différent’, n’en reste pas moins rivé à l’intelligence plus qu’à l’imaginaire.. (etc. l’auteur s’embrouille dans une phrase sans fin très « universitaire » dont je vous fais grâce de la fin…) » p.273.

En 2 parties et 6 chapitres, Luc Ferry parcourt à grands traits le « théologico-culturel » antique, l’humanisation de l’art entre sentimentalisme et classicisme, le « moment kantien » du beau, vrai et agréable, le « moment hégélien » de l’Histoire, le « moment nietzschéen » de la physiologie de l’art et de l’individualisme sans sujet ni objet, jusqu’à la naissance et au déclin des « avant-gardes », puis à la fin de l’innovation avec la « post-modernité ». Pour conclure que l’art garde un rapport avec le sacré, comme s’il fallait boucler la boucle.

Un peu lourd en raisonnement, un tantinet pesant en lecture, mais bien articulé et orné de 110 reproductions d’œuvres très bienvenues et d’un index fort utile. Pour les amoureux de l’art et les spécialistes de l’esthétique.

Luc Ferry, Le sens du beau –Aux origines de la culture contemporaine, 1990, édition remaniée Livre de poche biblio essais 2001, 349 pages, €10.20

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Utopie ou projection pour Nuit debout ?

La mentalité utopiste est un fait psychologique proche de la schizophrénie. L’utopie est fixiste alors que tout ne cesse de changer et que chacun le sait. Elle est antihistorique alors que l’histoire ne cesse de se faire malgré tout et malgré la réticence de tous. Ce pourquoi qui rêve d’un « autre monde » parfait, ici-bas ou au-delà, se situe en-dehors de la réalité. D’où la schizophrénie, perceptible lors des Nuits debout, « un désir de fusion aussitôt remplacé par une envie de séparation définitive » selon le site Doctissimo.

Certains ne le voient pas, qui se contentent de rêver en poètes, certains autres en sont conscients, qui organisent leur utopie rationnellement comme on prévoit le tableau de financement d’une entreprise. Ceux-là savent que le réel va modifier les données et que leur épure ne sera jamais réalisée telle qu’elle a été pensée – mais elle est un guide pour l’action.

Laissons les rêveurs à leurs rêves, leur cas est désespéré. Perpétuellement insatisfaits de ce qu’ils sont et où ils sont, ils n’ont que ressentiment pour ce monde qui ne les a pas récompensés comme ils le voudraient, pour cette société dure qui les ignore comme perdants. Ils ne se posent pas la question de savoir quelle est leur part de liberté qu’ils n’ont pas utilisée, leur part de responsabilité qu’ils n’ont pas prise, leur part d’infantilisme qu’ils n’ont pas surmontée. Ressentiment, paranoïa et complot est leur lot. Soit ils sont niais, soit ils ont « l’intelligence d’un cendrier vide », selon la formule belge à qui l’on doit les Molenbeek et autres lâchetés du laisser-faire et du renoncement.

vierge a l enfant dans le metro alexey kondakov

Gardons le cas de ceux qui anticipent, leur utopie étant la projection dans le futur des choses telles qu’ils voudraient qu’elles soient. Cette tendance-là de l’utopie est un phénomène socio-historique plus qu’une tendance psychologique de fond. Les choses vont mal, et de mal en pis : donc que pouvons-nous penser pour qu’elles aillent mieux, ou dans un meilleur sens ?

Nul ne devient révolutionnaire par savoir, mais par indignation. Le savoir ne vient qu’ensuite remplir et préciser la protestation initiale. Bien sûr, il y a les professionnels du choqué qui se content de gueuler et sont pour cela très contents d’eux. Ils ne veulent surtout pas sortir de cette posture, car il s’agirait de s’engager, de proposer du positif, du concret ; il s’agirait de faire – de s’investir. Ceux-là restent sur « l’Indignez-vous ! » du papy de la résistance, ils discutent à perdre haleine durant les nuits debout (sagement assis devant ceux qui « s’expriment »). Ceux-là « posent des questions », « cherchent à comprendre ». Ils ne feront jamais rien, jamais sûr d’eux ni des autres, surtout pas prêts à aliéner leur individualisme à un projet collectif avec lequel ils seraient – forcément – « pas tout à fait d’accord », puisque telle est l’essence de la démocratie que le débat suivi du compromis. Vous avez là ce qui explique l’échec permanent de la fausse révolution permanente du parti écolo hé hé el Vé (écho à hé ho la gauche) !

La dernière grande utopie laïque fut celle du communisme, dégénérée en socialisme, lui-même crevé par perte de sens. Les intellectuels qui ont adhéré au communisme, tout comme les dirigeants d’origine ouvrière, ont été influencés à la fois par les Lumières et par le catholicisme – les grandes utopies qui ont précédé. L’instituteur et le curé ont inspiré les gamins qui, devenus adultes, ont adhéré aux idées généreuses du paradis futur. Thorez, Duclos, Vassart (secrétaire à l’organisation et représentant du parti communiste français au Komintern) ont eu une très forte éducation religieuse, Benoît Frachon avait un frère curé, Vaillant-Couturier avait été avant 1914 l’auteur de poèmes mystiques. Dostoïevski lui-même, dans son Journal d’un écrivain (Pour 1873, Pléiade) écrivait : « Il est de fait, à la vérité, que le socialisme naissant était alors comparé, même par certains de ses meneurs, au christianisme : il était pris en somme pour une correction et une amélioration du christianisme en fonction du siècle et de la civilisation ». Raymond Aron dira, dans L’opium des intellectuels (1955) que « le communisme me semble la première religion d’intellectuel qui ait réussi ».

C’est ainsi qu’il faut comprendre Nuit debout, du moins la fraction qui discute et veut changer le monde – pas celle qui vient pour jouir, se faire voir et casser du bourge. Fraction qui « cherche à comprendre » et qui est nuit après nuit récupérée par les seuls un tant soit peu organisés, Lordon et son Fakir, par exemple.

Le débat démocratique sur l’agora, mouvement spontané sympathique, dégénère en réunion informelle de toutes les sectes utopistes pour qui le yaka compte plus que la proposition politique pour la cité. S’y manifeste volontiers une pensée alimentée de surenchère révolutionnaire, d’idées courtes et de slogans simplistes « pour les nuls ». Car toutes ces réflexions tournent autour d’une même obsession : la pureté – de la représentation, des votes, des élus, du droit, du travail, des salaires. Rien de plus dangereux que ce fantasme de pureté ! Que ce soit la race, la classe ou l’idée, le pur exclut tous ceux qui lui paraissent contaminés ou carrément impurs. C’est que ce font les islamistes (qu’on ne saurait confondre avec les musulmans), c’est ce que font les gauchistes, les écologistes, hier les communistes, les catholiques – en bref tous ceux qui croient détenir LA vérité unique et éternelle…

me myself and i mediavores

Rien de positif dans cette utopie de « pureté », rien que du négatif au contraire : « ne pas » ci ou ça, empêcher la casse, résister. L’exemple du concept de socialisme nous éclaire à ce sujet. Inventé vers 1840 pour désigner le contraire de ce qui faisait mal, « le capitalisme ». Personne ne savait trop ce qu’était en réalité le capitalisme (système d’efficacité plutôt qu’idéologie) mais cette poupée-vaudou était un repoussoir commode pour tout ce qui n’allait pas. Quant au « socialisme », cette chimère (à qui Marx ne donnera que plus tard une caution « scientifique »), il était un peu en 1840 comme la licorne : une bête fabuleuse qui n’a jamais existé, composée d’éléments disparates pris dans les bêtes réelles. L’utopie de Nuit debout ressemble fort au socialisme infantile d’il y a quasi deux siècles…

Il est vrai que le peuple a besoin d’illusion car la vérité lui parait trop effrayante. Les manipulateurs ont toujours joué sur ce besoin « religieux » de donner du sens là où il n’y a que l’histoire en train de se faire, sans dessein ni volonté. Les Bolcheviks ont ainsi offert la paix, la terre, le pain et le pouvoir aux soviets locaux – leur réalité au pouvoir fut la guerre civile, la collectivisation, la confiscation du grain et la famine, la dissolution de l’Assemblée constituante et le pourvoir absolu du Parti unique et de la Tcheka, son bras armé. Alors que la société occidentale s’appauvrit, économiquement et intellectuellement, que le travail est perçu comme exploitation (sauf aux États-Unis où l’on « crée » des entreprises), que le jouir est élevé au rang de philosophie (après les attentats du 13 novembre), que le terrorisme incite au repli et à l’intolérance, que le matérialisme le plus ras de terre occupe les cœurs et les esprits – l’utopie de la nuit debout semble apporter la lumière.

  • Oui si cette utopie est projection dans l’avenir, consciente des négociations exigées avec les autres citoyens et des adaptations nécessaires avec le réel.
  • Non si elle se contente d’être ce rêve béat du niais qui croit au grand « yaka », aussi intelligent qu’un cendrier vide prêt à s’emplir de n’importe quel mégot capté sur Internet ou auprès des sectes manipulatrices.

Le phénomène religieux, au sens étymologique d’être relié, est un élément permanent du rapport au monde – même si religion ne signifie pas forcément croyance en un quelconque dieu. Mais ce phénomène n’est utile à l’être humain que comme élément dialectique pour le faire avancer, entre transcendance et finitude, entre collectif citoyen et personne individuelle. Pas sûr que la Nuit connaisse jamais son Aube…

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Techniques de manipulation

la recherche avril 2016

« Nous sommes tous manipulables », ainsi s’ouvre le dossier central de la revue scientifique La Recherche en son dernier numéro d’avril 2016. Quatre articles font le point sur : ‘nos actes sous influence’, ‘prisonnier de ses souvenirs’, ‘il faut apprendre le doute méthodique dès l’école’ et ‘comment désamorcer l’embrigadement des jeunes’.

La manipulation exploite les travers de notre cerveau. Daniel Kahneman l’avait montré, notre disque dur est partagé en deux systèmes : Système 1 est réflexe, fonctionnant sur préjugés, intuition et belles histoires ; Système 2 est réfléchi, analysant, comparant et ordonnant selon la logique. Le premier est utile pour échapper aux prédateurs surgis dans la savane (95% de l’existence humaine depuis ses origines), le second est utile pour dépasser l’animalité, concentrer ses facultés à résoudre un cas, faire un choix, décider d’une action.

La dissonance cognitive de Leon Festiger, élaborée en 1957, montre qu’un individu confronté à deux croyances qui ne vont pas ensembles génère une tension psychologique qui ne demande qu’à être réduite – d’où les justifications acrobatiques ou les minimisations d’actes ou opinions contradictoires. Les Français sont spécialisés dans cette propension au déni, qui consiste à volontairement ne pas voir tout ce qui irait contre leurs fantasmes.

Contrairement au préjugé qui voudraient que nous soyons « cartésiens », adeptes de la pure logique (fantasme des Lumières), l’appel à la raison modifie très peu nos comportements ; de même la menace de punition ou de récompense. C’est au contraire la liberté de faire qui permet de croire qu’on est libre. En réalité, on imite les autres, nos pairs en premier, ceux que l’on admire en second. Les commerciaux le savent bien : si vous laissez les gens évaluer eux-mêmes le prix d’un bien ou d’un service, ils auront tendance à le payer plus cher parce qu’ils l’auront choisi. Si vous demandez une pièce de monnaie dans la rue, vous n’aurez que 10% de chances d’en obtenir une ; si vous ajoutez « mais vous êtes libres d’accepter », le score monte à 50% (aux États-Unis).

Les techniques de manipulation les plus efficaces sont « de créer un état de dissonance tel que le sujet se précipitera sur le premier moyen qu’on lui offrira de le réduire » (Anne Debroise, opus cité p.41). La « technique de la porte au nez » montre que demander un grand service contre la morale ou l’opinion en premier permet d’en faire passer un plus petit ensuite ; la situation d’inconfort due au refus rend plus malléable pour accepter l’acceptable. A l’envers, l’individu acceptera plus facilement de rendre un grand service si vous lui en avez d’abord demandé un anodin. Cette « technique du pied dans la porte » est bien connue des démarcheurs.

Ne vous y trompez pas, vous y avez cédé ! Les pompiers qui passent vendre leur calendrier sont au fait du « pied dans la porte », les dons d’organe aussi. La pub récente contre les accidents de la route utilisait « la porte au nez », une grosse baffe d’un accident spectaculaire à la suite d’un acte banal, pour demander qu’on fasse attention.

technique de l etiquetage

Mais la manipulation ne sert pas seulement au comportement civique, elle peut être détournée (sans toujours le vouloir) par les flics ou les psys, et utilisée (sciemment) par les terroristes et les sectes. Les « faux souvenirs » sont ceux qui sont implantés peu à peu, à votre insu, sur le flou de la mémoire. Chacun croit que dont il se souvient est juste alors que, même dans l’instant qui suit, notre mémoire est sélective. Elle ne voit pas tout, elle déforme ce qu’elle a vu, elle reconstruit une cohérence à partir de bribes (Système 1). Les suspects cuisinés des heures, même sans tortures physiques, finissent par douter de leurs propres souvenirs et accepter les « suggestions » des flics ; quelques heures plus tard, ils croient en être les auteurs !

Pareil pour les psys, tellement obsédés de sexe génital depuis les années 60, qu’ils ne voient qu’abus, attouchements et viols dans toute enfance. Certain(e)s sont persuadés avoir été violé(e)s petit(e)s, leurs souvenirs « refoulés » – alors que ce n’était qu’une construction a posteriori de l’imagination, orientée par les a priori théoriques du psy… La chercheuse en psychologie sociale à l’université South Bank de Londres Julia Shaw a expérimenté elle-même le procédé avec ses étudiants : « Au terme d’une série de trois entretiens, mes participants sont sortis convaincus d’avoir fait l’expérience d’un événement particulièrement marquant – qu’ils n’avaient en réalité jamais vécu ».

L’antidote : « n’essayez jamais de vous représenter ce qui aurait pu arriver » (Julia Shaw, opus cité p.45). Laissez vos souvenirs dans le flou s’ils sont flous, ne tentez pas de les recréer par l’imagination, vous obtiendriez de « faux souvenirs » qui pourraient vous faire avouer ce qui n’est pas si vous êtes suspect, ou vous culpabiliser de ce qui n’est jamais arrivé – voire être atteint de stress post-traumatique – si vous êtes en psychanalyse.

dissonance cognitive

Gérald Bronner, sociologue, déclare pp.48-51 qu’« il faut apprendre le doute méthodique à l’école ». Il explique le processus de la fanatisation, décrit dans son livre La pensée extrême. « Le premier processus (…) est celui de la frustration relative : lorsqu’un individu croit avoir droit à quelque chose que la vie ne lui a pas donné, alors cet écart engendre une frustration qui peut conduire à l’extrémisme. L’extrémisme est un monde alternatif qui lui propose de redistribuer les cartes, un monde où les derniers seront les premiers ».

La démocrature, caricature égalitariste de la démocratie, est responsable de ces « droits » multipliés à l’infini pour tous les particularismes : droit au logement, droit d’asile, droit au travail, droit au mariage, droit à l’enfant, droit à la procréation… Le désir sans contraintes, issu de la mentalité hédoniste des soixantuitards, est un excès en lui-même qui engendre son inverse : la frustration. Égalitarisme et « moi je » se conjuguent pour exacerber les âmes faibles, d’autant plus que la « repentance » rappelle jour après jour combien les mâles, blancs, occidentaux sont des « salauds » au sens de Sartre : riches, beaux, dominants, contents d’eux, ex-esclavagistes, ex-colonisateurs, ex-fascistes ou pétainistes, égoïstes, capitalistes et ainsi de suite.

Le second processus est celui de l’escalier : la grenouille dans l’eau froide, si on la fait progressivement chauffer, va périr ébouillantée sans s’en apercevoir. Même chose pour les candidats djihadistes, attirés d’abord par un monde utopique de solidarité, par une fraternité collective, par le mythe du sauveur, par l’aventure d’une communauté de garçons au combat, par la revanche sociale de la kalachnikov qui leur donne un sentiment de toute-puissance. Ils vont peu à peu perdre leurs repères, se construire un univers mental fermé sur leur groupe de croyants. Ils perdent leurs liens sociaux et familiaux pour être embrigadés, leur sens critique et leurs doutes pour être endoctrinés, leur vague foi universaliste pour être fanatisés. Tuer des mécréants – donc coupables – est pour eux un devoir, même s’ils ne sont pas si différents de nous : « Je fais le pari que ces terroristes doivent avoir une capacité d’indignation égale à la mienne. Ils n’ont pas perdu cette valeur mais ils adhèrent si inconditionnellement à une valeur concurrente qu’il n’y a plus de comparaison possible », dit Gérald Bronner (p.50).

Instiller un doute suffisant est la première étape pour évacuer la radicalité. « Sortir ces fanatiques de l’abstraction en leur montrant les conséquences concrètes, en termes de morts, du crime qu’ils s’apprêtent à commettre ». Instaurer une concurrence cognitive permet de leur faire prendre conscience que, même s’ils ont un libre-arbitre, leur cerveau peut être trompé. Les replacer dans leurs souvenirs familiaux aussi, dit Dounia Bouzar, auteur de Désamorcer l’islam radical pour recréer l’individualité, diluée par le discours djihadiste dans le discours paranoïaque (p.52). Pourquoi ont-ils voulu adhérer ? « Les amener à se rendre compte du décalage entre le mythe présenté par le discours radical (sauver les enfants gazés par Bachar Al-Assad), leur motif personnel (servir à quelque chose) et la déclinaison réelle de l’idéologie (devenir complice de l’extermination de tous ceux qui ne sont pas comme eux) » p.53.

C’est là que, selon Gérald Bronner, « L’Éducation nationale a un rôle capital à jouer » : apprendre à douter de façon méthodique, par exemple apprendre la différence entre corrélation et causalité, entre ce qui est statistiquement significatif et ce qui ne l’est pas en raison de la taille de l’échantillon.

Pas sûr que la démagogie ambiante puisse assurer le suivi d’un tel rôle… Ce n’est pas toujours de la faute des autres, du « système » du « capitalisme ». Il n’y a pas que l’histoire occidentale, ni « la société » qui soient coupables de laisser à l’abandon la jeunesse : l’école, donc les syndicats enseignants et les technocrates du ministère le sont aussi.

Revue La Recherche, n°510, avril 2016, pages 36 à 54, €6.40 en kiosque

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Inconséquences à gauche de la gauche

Il y a « la gauche », celle qui gouverne et qui aspire à gouverner ; et il y a la « gauche de la gauche » qui ne veut surtout jamais gouverner pour rester au chaud dans le nid des « principes » – puisque ces principes sont LA Vérité révélée un jour par un prophète barbu (qu’Allah en soit loué !… Euh, non, il s’agit d’un juif et allemand en plus, un certain Marx, Karl).

Belle et rebelle, la gauche de la gauche attire les immatures, les Clémentine Autain passées directement des barricades étudiantes à la vie trépidante de militante politique. Sans espoir d’en sortir… Elle cumule, Clémentine, égérie de jeunesse, mère suicidée, auteur d’une maitrise d’histoire sur la colonisation en Algérie et d’un DEA sur le féminisme, violée à 23 ans dit-elle aux marches de l’université Paris VIII, UNEF et MLF, engagée auprès des sans-papiers, à gauche de la gauche de la gauche, écolo et adepte de refaire le monde (sur RTL). Elle pousse l’ivresse à être plus dans le vent que le vent ne peut la porter, à l’extrême pointe de « ce qu’il faut ». C’est que, fille de comédienne et de chanteur, elle est tombée dans la com’ toute petite. Jack Ralite le communiste et Alain Krivine le trotskiste ont été ses mentors.

Clémentine Autain a parfaitement le droit d’être ce qu’elle est et de militer comme elle veut. Mais elle ne possède ni LA vérité révélée, ni même la cohérence qui la rendrait légitime. Elle parle fort, trop vite, assène sans complexe ses idées, intervient partout – mais cet activisme ne vaut pas qu’on la suive. Au contraire.

L’exemple Autain n’est pas unique mais exemplaire. La gauche de la gauche se déconsidère par ses outrances, ses postures et ses inconséquences. Que propose-t-elle de concret ? Couper des têtes à la Chavez (Mélenchon) ? Tout nationaliser et augmenter les salaires (Besancenot) ? Yaka et encore yaka – mais surtout ne jamais faire front uni pour accéder au pouvoir, ni même accepter des concessions réalistes pour faire de l’entrisme dans un gouvernement de gauche comme EELV. La politique est un combat où il ne s’agit pas d’être dans le vrai mais d’imposer sa raison.

Et cette raison est l’absence totale de frontières. L’idée vient de Marx, qui la voyait dans l’avenir, évoquant l’internationalisme des prolétaires, définis comme soumis aux puissants. Les prolétaires ont bien régressé, moins nombreux parce que l’industrie s’est robotisée et surtout exilée dans les pays émergents, mais aussi parce que la hausse des salaires ouvriers a suscité chez eux une « trahison de classe ». Les ouvriers mieux payés n’ont plus autant revendiqué mais sont devenus petit-bourgeois, aspirant au frigo, à la bagnole, à la télé, au Smartphone, aux congés payés à Sousse ou Antalya.

Et la gauche de la gauche crie à la trahison de l’idéal, elle qui est composée surtout de fonctionnaires pour qui ni l’emploi, ni la santé, ni la retraite ne sont – leur vie durant – un problème, et de petits intellos qui se croient aptes à refaire le monde en moins de deux sans jamais avoir travaillé en usine ni même à la caisse d’un supermarché.

Délaissant les prolos, trop réactionnaires à leur goût, ils ont investi massivement sur l’immigré, l’ex-colonisé, le musulman, devenus Victimes puissance dix puisqu’à la fois pauvres, peu éduqués, « différents » et mal considérés. La grande idée socialiste s’est dévoyée dans le maquignonnage spéculatif du toujours plus « petit » selon le Christ, celui qu’il faut absolument aduler pour entrer au paradis (« Ce que vous faites au plus petit, c’est à moi que vous le faites »). Pas mal pour des gauchistes athées laïcards…

Donc toutes les victimes ont « droit », toutes les victimes du monde doivent pouvoir entrer librement dans cet Eldorado qu’est l’Europe, sans qu’aucune frontière ne puisse les en empêcher.

Penser à l’envers est le propre de la gauche de la gauche… Démonstration :

gamins torse nu en croisiere

Les frontières, dites-vous ? Ne sont-elles pas les bornes de la souveraineté, où les citoyens décident de vivre ensemble et d’organiser leurs relations ? Ouvrez tout grand les frontières et vous n’aurez plus de citoyens souverains – à moins de considérer les immigrés comme des hilotes exclus de tous droits. Première inconséquence de la gauche de la gauche.

Si les frontières sont abolies, comment interdire aux marchandises de passer avec les gens, aux escrocs et aux terroristes de pénétrer partout sans contrôle, aux échanges généralisés (rêves du libre-marché intégral) de se produire ? Ah non ! fulmine la gauche de la gauche, pas les OGM ni le produit du travail des enfants, ni… Alors, faut-il rétablir les contrôles, donc les frontières ? Deuxième inconséquence de la gauche de la gauche.

Et si la majorité des citoyens (qui ne sont pas tous à gauche de la gauche) ne sont pas d’accord ? Faut-il abolir la démocratie au nom de la Vérité qu’on croit détenir ? Hélas ! l’immigration fait peur. Moins la concurrence pour les emplois ou le spectacle de la pauvreté que le choc des mœurs et des religions, dont on voit bien, depuis une vingtaine d’années, les inconvénients dans le « vivre-ensemble » (pourtant incantation à gauche de la gauche). Les citoyens veulent avoir leur mot à dire : certains disent carrément ça suffit (ils votent Front national), d’autres pas trop ni trop vite (ils votent plutôt centriste), d’autres établissons des règles claires de ce qui est permis et de ce qui n’est pas permis (ils votent un peu Républicain), d’autres encore commençons par améliorer les procédures d’éducation et d’intégration avant d’ouvrir (ils votent plutôt socialiste). Il n’y a que la gauche de la gauche à réclamer le laisser-faire, laisser-passer des immigrés sur tous les sols. Troisième inconséquence de ces gens.

Les gauchistes de la gauche se sont monté le bourrichon, haletant de « s’exprimer », pas le temps de penser, zappant d’une wiki-fiche à l’autre sans jamais lire, étudiant à peine et comprenant à demi-mots – puisque l’idéologie donne toutes les clés. Pour eux, l’Histoire est en marche et le mouvement social induit par le mouvement inéluctable de l’économie va amener l’internationalisme planétaire. En parlent-ils aux Chinois, aux Russes ou même aux Indiens (deux-tiers de la planète) ? Que nenni !

  • NOUS Européens sommes coupables de colonialisme, même si les colonies sont indépendantes depuis deux générations.
  • NOUS sommes donc sommés d’expier ce péché originel, par des laïcards athée qui ne craignent pas d’en appeler au préjugé chrétien si cela sert leurs intérêts de pouvoir.

Le Français de souche appelé Souchien vote Front national, c’est entendu à gauche de la gauche. Faisons de ce sous-chien notre Bête noire, notre pire ennemi – car chacun sait, depuis le proto-nazi Carl Schmidt qu’il faut désigner l’ennemi pour se créer une identité. Identité ? Mot tabou à gauche de la gauche mais qu’on est bien obligé d’employer pour se différencier et simplement exister. Quatrième inconséquence de la gauche de la gauche…

La cinquième ne serait-elle pas d’inciter à voter massivement Front national les citoyens effrayés des outrances posturales des militants sans-frontières ?

Et je suis certains qu’on peut en trouver d’autres !

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Dans la caboche des djihadistes

David Thomson est journaliste, il travaille à RFI. La mention « internationale » de sa radio l’incite à écrire en franglais « jihadiste » au lieu de « djihadiste ». Comme c’est transcrit de l’arabe, la lettre d permet seule la bonne prononciation, mais le snobisme n’a pas de prix. Faut-il écrire comme un Américain pour avoir l’air d’un « pro » ? Les attentats de 2015 et 2016 remettent au goût du jour une enquête qu’il a publiée en 2014, fondée sur une vingtaine d’entretiens avec des Français partis combattre en Syrie. La réédition a été augmentée. De quoi en apprendre un peu plus, malgré le faible nombre d’interviewés, sur ce qui se passe dans la tête d’un tueur au nom de Dieu.

djihadistes attentats Paris Bruxelles

Les profils des djihadistes sont très divers : immigrés de la troisième génération majoritaires, mais aussi catholiques blancs convertis ; majorité de garçons mais aussi des filles – et pas si soumises ; quartiers populaires, mais aussi monde rural ; désocialisés mal dans leur peau, mais aussi installés dans la vie active avec bon emploi de classe moyenne et famille.

Il y a les délinquants en rupture qui trouvent dans « la religion » une justification, une « excuse théologique » à leurs plaisirs violents.

Il y a les frustrés sexuels qui subliment leurs pulsions dans le viol de fillettes de neuf ans avant l’apothéose : se faire sauter en public.

Il y a les croyants qui cherchent désespérément une logique à leur foi et qui trouvent dans l’islam, la dernière mouture des trois religions du Livre, un monothéisme clair et simple qui résout les mystères catholiques de la trinité. « J’ai même rencontré des djihadistes issus de familles juives », déclare paradoxalement l’auteur !

Il y a les ados de 15-30 ans tourmentés de puberté et de problèmes d’identité, de place dans la société, tourments qui sont le propre des ados. Ils se font mousser à publier des photos d’eux virils, kalachnikov en main, et les filles les plus connes les adulent parce qu’ils ont l’air macho et sûrs d’eux-mêmes, un substitut de papa autoritaire en place de la majorité efféminée molle des jeunes mâles occidentaux – tentés par le féminisme de devenir pédés (toutes « perversions et abominations » pour l’islam rigoriste !).

djihad ado

Il y a des humanitaires lassés de la misère du monde et qui se lancent dans une quête spirituelle, leur opposition à la guerre occidentale, aux séquelles de la colonisation maghrébine et à l’occupation israélienne les conduisant, étape par étape, à épouser les thèses de l’islam le plus radical.

Il y a les criminels repentis qui, tels des Jean Valjean, se sentent touchés par la grâce et se font désormais très soumis à Allah.

Il y a ceux qui ne supportent ni la liberté personnelle ni la responsabilité qui va avec et cherchent désespérément à remplir le vide spirituel qu’ils ressentent autour d’eux.

Il y a ceux qui croient au Complot judéo-maçonnique des financiers juifs américains et à la fin de l’histoire apocalyptique racontée à titre symbolique dans le Coran. Auquel cas, foin de la démocratie, il faut « obéir » à Dieu (donc au texte intégral) pour être sauvé !

cerveau djihadiste

Il y a les immigrés de deuxième, troisième ou quatrième génération qui, bien que Français, se sentent mal vus ou discriminés par leur patronyme ou leur faciès. Ils croient être les seuls à atteindre un plafond de verre et renvoient à la société leur sentiment d’échec (qui est pourtant le même que celui de la majorité des Français, puisque l’élite au pouvoir dans l’État, les entreprises et les médias est très restreinte, soigneusement entre-soi et cooptée…)

Il y a les indignés qui rétablissent leur dignité en optant pour ce qui révulse a priori la société française, blanche, républicaine et laïque : la communauté tribale des basanés maghrébins clanique et croyante. Ils sont passés de la laïcité scolaire à l’islam de leur père, puis de la version commune à la secte salafiste, puis de la pratique rigoriste à la violence terroriste. Pas à pas, sans que personne ne s’aperçoivent de rien ni ne fasse rien, surtout pas la famille – démissionnaire. Jusqu’à tuer au nom de Dieu les membres au hasard de la société qui les avait recueillis, enfants compris – tous des mécréants, donc des « choses ».

tuer courageusement pour allah

Ils se sentent tous mal dans leur être, « sales » de péchés imaginaires, stigmatisés dans le regard des autres. Ils veulent se venger, appliquer implacablement leur foi pour « se purifier ». Ils croient au paradis dans l’au-delà (s’ils savaient…). Le code de conduite islamique de la vie quotidienne, aussi contraignant qu’un règlement de caserne selon Lévi-Strauss, les rassure, leur donne un guide, les font se sentir supérieurs, « élus ».

Le déclencheur a été la Syrie. « Pour moi, la diffusion ouverte de l’idéologie djihadiste dans l’internet public émerge ensuite véritablement en 2012 : c’est à partir de ce moment-là que des Français commencent à poster des photos d’eux en armes sur leur page Facebook ». Cela commence par le retour identitaire à la tradition, continue par les prêches de la mosquée, se poursuit enfin sur Internet où la rupture a lieu avec le quiétisme des adultes. Il suffit d’un frère, d’un copain – ou d’une fille sur Internet – pour que s’opère le saut vers la Syrie ou le Yémen.

L’irénisme de la gauche au pouvoir dans les médias, le tabou de l’islamophobie, le déni de trop d’universitaires reconnus (qui ne parlent pas arabe et qui préfèrent édicter une fatwa contre Kamel Daoud), le laxisme de la police et des services de renseignements désorientés, mal organisés et en sous-effectifs, l’absence de lien fait entre filières de la drogue et du banditisme et communautarisme islamique, ont fait que le danger a été sous-estimé. Merah était connu des services, il a été laissé sans surveillance ; l’un des frères belges qui s’est fait sauter à l’aéroport avait été signalé aux services bruxellois par les Turcs mais le foutoir entre Flamands et Wallons dans un État fédéral aux trois langues officielles avec des services et sous-services qui ne se parlent pas pour cause de bisbilles linguistiques a fait ignorer le renseignement. L’absence de coopération européenne offre en plus un terrain de jeu sans frontières ni contrôle à tous ceux qui reviennent faire le djihad jusque dans leur nid.

david thomson les francais jihadistes

Tous, « même lorsqu’ils tuent, ils sont convaincus de faire le bien ». Ils ne sont pas fous, simplement délirants car la religion, comme toute croyance totalitaire, abuse ceux qui s’y soumettent. Les « civils » ne sont pour eux que des mécréants et des soldats passifs, puisqu’ayant voté pour les gouvernements qui bombardent l’Irak, la Syrie et le Mali musulman. Porter la guerre au cœur des attaquants est la meilleure défense, croient-ils. La loi du talion – bien que juive – ne pose aucun problème aux croyants d’Allah.

« Ceux qui rentrent sont souvent déçus par ce qu’ils ont vécu, ou fatigués, mais peu se repentent : la plupart restent fidèles à l’idéologie djihadiste dans laquelle ils sont ancrés ».

Il faut dès lors analyser pour comprendre (l’exact inverse d’un Manuel Valls porté à user plus du menton que du cerveau). Cette analyse faite, prendre des mesures : diplomatiques envers l’Arabie saoudite et les Émirats, foyers d’intégrisme qui exportent leurs prêcheurs radicaux ; militaires en Syrie, Libye, Yémen et ailleurs ; policières et de renseignements en interne ; agir sur l’Europe, voire par un coup de force à la Thatcher/Cameron (qu’avait utilisé de Gaulle en son temps…) ; surveiller les trafiquants et le banditisme apte à basculer dans la croyance ; isoler et condamner lourdement les terroristes attrapés. Cesser de croire en la bonté naturelle de l’Homme, surtout lorsqu’il devient aveuglément croyant.

Il y a ceux qui pensent que seule une contre-croyance peut éradiquer le terrorisme : donner du sens à la vie. Les Identitaires exaltent alors le nationalisme et la communauté ethnique blanche. Ils tombent dans le même fanatisme borné et leur système de narration est mimétique : pas la peine de revenir au nazisme pour éradiquer ceux qui agissent en nazis. Nous valons mieux que cela !

David Thomson, Les Français jihadistes – qui sont ces citoyens en rupture avec la République, pour la première fois ils témoignent, 2014, Les Arènes, 256 pages, €18.00
e-book format Kindle, €12.99
Entretien sur Slate

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Le doute est salutaire

Dérivé de ‘duo’, le doute exprime l’hésitation, l’indécision. Jusqu’au 16ème siècle, douter signifiait avant tout ‘craindre’, avant d’être cantonné à ‘redouter’. C’est le réflexe intellectuel frileux auquel nous assistons systématiquement de nos jours : tout changement fait ‘douter’ de l’habitude, donc automatiquement ‘craindre’ ce qui va être modifié. Il marque la défiance dans ce nouveau Moyen-Âge assoiffé de certitudes.

La locution ‘sans doute’ est d’ailleurs restée avec le sens de ‘je choisis l’hypothèse’. Le doute est condamné par l’Église comme par l’islam : il n’y a de Dieu que Dieu et Jésus ou Mahomet annonce Son règne. Tous les non-chrétiens ou non-musulmans sont mécréants, donc exploitables (colonisables) et taillables (en pièces) à merci – et Allah Dieu reconnaîtra les siens. Aucun doute, rien n’est douteux pour le Croyant.

Seuls les disciples ont parfois le doute édifiant : ils sont humains, comme vous, mais ont fait le ‘bon choix’, celui de s’abandonner entre les mains du Père. Seuls les non-convaincus sont ‘douteux’, de maintien, de mœurs et de pensées. Ont-ils donc une âme ? Le Diable ne les possède-t-il pas ? Les côtoyer est redoutable, les ignorer requis, les massacrer encouragé.

Et pourtant, le doute est salutaire. « C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance », disait Montaigne, Essais I 27. Encore fallut-il la redécouverte des préchrétiens antiques, à la Renaissance, pour « oser » défier le Dogme. A l’inverse, une bonne part de l’islam est retourné aux origines, encouragé par cette démocratie à la pointe de l’épanouissement humain qu’est l’Arabie saoudite, et par cette utopie d’un « monde meilleur possible » vantée tant par le salafisme (une secte de l’islam) que par l’État islamique. L’islamisme wahhabite ou salafiste est violemment « réactionnaire » envers toute modernité. Car, aucun doute, tout a été déjà dit par Djibril à Mahomet et écrit pieusement par ses disciples jusqu’à la troisième génération. Comme dans l’armée, réfléchir, c’est déjà désobéir – et douter du commandement un crime de haute trahison !

protocoles de la rumeur

Or, pour nous en Occident, le doute est ‘penser sans certitude’, sens qui est resté dans ‘se douter’. Le doute salutaire permet l’étonnement philosophique, l’hypothèse scientifique, le dialogue démocratique, le risque d’entreprendre – rien que ça ! Le doute est un pari : quitter les rives de l’habitude, de l’enclos, de la certitude – pour aller prendre le risque d’explorer le monde, les autres jamais vus et les pensers nouveaux. Si la ‘dubitation’ fut jadis rhétorique – il s’agissait de feindre d’hésiter pour mieux asséner son argument – être ‘dubitatif’ demeure suspendre son jugement a priori pour exercer ses talents d’observation (sens), d’examen (cœur) et de critique (esprit).

Si les sceptiques y arrêtent leur pensée, poussant jusqu’à la relativité générale de tout jugement, les dogmatiques en font un passage obligé : c’est rhétorique d’Église, tout comme de Parti, que de tenir pour faux tout ce qui se présente – avant de feindre de « remettre sur ses pieds » la réalité et de catéchiser dans le « bon sens » les fidèles. Au nom de la certitude, évidemment. Pour Descartes, que l’on cite souvent comme ayant défié la Tradition par le ‘je pense’, Dieu demeure au final l’anti-doute ; pour Hegel, c’est l’Histoire qui s’accomplit et nous écrase ; pour Marx, le mouvement social qui crée l’Histoire inexorable qui nous emporte. La certitude devient ‘état de fait’ lorsqu’on est incapable de douter. Par peur de la liberté, par crainte de la responsabilité, par hantise de l’initiative. Ou par un ego hypertrophié.

Or, il est raisonnable de douter quand les faits semblent faux où incertains. Et tous les faits le sont, de « que mangerai-je demain ? » à « m’aime-t-elle ? » ou « faut-il le croire ? ». Ni Dieu, ni maîtres, ni masse ne créent le certain – même si leur force vient de la puissance terrible qu’on leur attribue. Montaigne encore disait fort bien : « Il n’est rien cru si fermement que ce qu’on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, judiciaires, chiromanciens, médecins. Auxquels je joindrais volontiers, si j’osais, un tas de gens, interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses œuvres » Essais I 32. La théorie du Complot n’a pas été inventée par notre siècle.

La science elle-même n’est pas un corpus déjà écrit, une « bible » que nous aurions à charge de « découvrir » – mais une méthode. Elle est un perpétuel échange entre nos capacités de penser, l’expérience humaine accumulée et le réel donné. Rien n’est jamais tenu pour acquis, même si les instincts automatisent certains de nos comportements. Si la confiance en l’expérience et le savoir permet de se fonder, leurs postulats éprouvés (bien que non démontrés) permettent de penser et d’agir en attendant. Les « dogmes » de la physique, de la biologie, de l’économie et autres sont remis en cause presque à chaque génération. La connaissance scientifique fonctionne comme un processus : étonnement soudain, observation, questionnement, hypothèses, tests des hypothèses, modélisation (qui est une fiction d’imagination), épreuve de l’expérience (qui replonge dans le réel) – avant nouvelles hypothèses, affinement du modèle ou impasse, nouvelles questions, etc. Tel Sisyphe, le scientifique roule sans fin son rocher, cent fois sur le métier il remet son ouvrage. A charge à ses descendants de poursuivre la tâche.

Le doute, pour être utile, n’est pas sans limites – il est « méthodique ». Ne nous fions ni à nos sens, ni à nos mouvements de cœur, ni à notre esprit si prompt aux ‘préjugés’ – suspendons simplement notre avis. L’instinct (aveugle) ne doute jamais, le cœur (faible) et l’âme (crédule) trop souvent ; c’est à l’esprit (critique) de balancer. Crainte, désirs, croyance, espérance sont des travers trop humains. Au lieu d’y céder d’un premier mouvement, examinons la chose, l’être ou l’idée, tournons autour, usons avec elle de l’éclairage de nos sens, de notre expérience des hommes, de la logique de notre pensée. Faisons attention aux paralogismes, syllogismes ou sophismes : ils sont nombreux, ils masquent le chemin par leur facilité. La bêtise y tombe souvent, même chez les plus intelligents et de bonne foi. Il faut un minimum de confiance dans la constance du monde, mais point trop. Délicat équilibre qui établit l’humaine condition. Car nous ne sommes ni anges, ni bêtes, mais voués à l’entre-deux ; travaillant à connaître, sans être sûrs de rien.

Douter ne signifie-t-il rien d’autre que d’être vigilant ? – Sans doute. « Quand un homme doute au sujet de ses propres entreprises, il craint toujours trois choses ensemble, les autres hommes, la nécessité extérieure, et lui-même. Or c’est de lui-même qu’il doit s’assurer d’abord » dit le philosophe Alain dans Les idées et les âges, Les Passions et la Sagesse, Pléiade p.186. Le pire ennemi de l’homme reste lui-même : « Il me semble que la mère nourrice des plus fausses opinions et publiques et particulières, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soi » dit justement Montaigne, Essais II 17.

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Henri Mendras, La France que je vois

henri mendras la france que je vois
Un petit livre intéressant en ce qu’il fait la synthèse sociologique de la France à l’aube du siècle, reprenant les travaux de nombre de spécialistes de l’OFCE dont l’auteur a été le directeur. Le changement, les classes et les réseaux, le pouvoir, la religion et la famille, les rites et les mœurs, la fabrication des élites et la démocratie directe, la souveraineté et l’Europe, l’immigration… tous ces sujets sont abordés en langage clair et offrent un bon résumé de ce que l’on pensait à l’aube des 35 h et de l’euro.

Depuis…

L’époque a changé. Le ton optimiste de « tout va bien madame la marquise » sous l’ère Chirac, du « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » de l’époque Jospin, en bref cette vision du monde français comme le meilleur des mondes possibles à la Pangloss n’est plus d’actualité.

Il a suffi de 15 ans…

La France a mal à son immigration musulmane, qui a choisi la voie de la haine parce que la société la relégué les banlieues au bas de l’échelle sociale et des priorités. L’auteur évoque le problème, mais c’était des années avant les émeutes de 2005 et la radicalisation intégriste qui a suivi. « On est atterré devant la légèreté des hommes politiques et des responsables administratifs qui ont laissé se développer ces zones hors de tout contrôle » p.96. Aujourd’hui, seul certains économistes sont « atterrés », absolument pas un seul politicien.

La France a mal à son désir d’Europe, bureaucratie molle dans les décisions mais impérieuse dans les détails, qui a donné « raison » à ceux qui s’offusquent du nivellement de la mondialisation. Même si les États-Unis donnent en 2016 le ridicule exemple ultra-souverainiste d’un candidat du parti de l’éléphant nommé… trompe (Trump en anglais).

La France a mal à son divorce entre peuple et élite, cette dernière de plus en plus restreinte et de plus en plus déconnectée des réalités vécues par 95% des autres, ce qui incite un bon tiers de ces 95% oubliés à voter pour celle qui veut renverser le système.

Le « second XXe siècle », concept forgé par l’auteur, voit exploser la dynamique française entre 1945 et 1973, avec le baby-boom démographique jusque vers 1965 qui fait passer le pays de 40 à 60 millions d’habitants et l’optimisme jeune en mai 68 et jusqu’en 1982 – année où « la rigueur » rattrape l’exubérance irrationnelle de l’idéologie. Depuis, c’est la déprime, la seconde révolution est terminée et la France rejoint le rang des démocraties moyennes dans un monde qui émerge à plein.

Les Français s’adaptent tant bien que mal, les fonctionnaires le moins bien tant ils sont attachés à l’immobilisme du statut et de la hiérarchie. Les autres agissent désormais en réseaux multiples et prennent les choses en mains, malgré des institutions encore monarchiques et peu enclines à la démocratie directe. En résulte un sentiment de déclassement des « militants moraux » p.49 qui savent toujours mieux que vous ce qui est bon pour vous. La « réaction » des moralistes à la Aubry et des indignations (en paroles) des très vieux résistants témoignent de l’offense à l’ego. Tant pis, le monde bouge, les gens aussi, les ringards n’ont rien à proposer que de « revenir à »…

Même les rassis de la France de gauche qui militent pour les pédés mais sont « choqués » par un torse nu ou une citation du Coran. Je ne croyais pas la génération 68 aussi bourgeoise, cul-bénit et conservatrice, et pourtant… L’exemple du puritanisme yankee fait des émules, surtout à gauche. Ce qu’écrivait encore Mendras en 2002 n’est hélas plus d’actualité, mais souvenons-nous de cette période de grâce : « Tous ces indices montrent que les Français ont appris à vivre ensemble, à comprendre la position d ‘autrui, ses intérêts, ses atouts et son jeu social, et par conséquent à tolérer les différences pour les surmonter et entretenir des rapports de négociation, de coopération et de concurrence » p.82.

L’émancipation de l’individu, projet des Lumières porté par la France et la Grande-Bretagne, recule au profit de la part du groupe, porté par le monde germanique et orthodoxe, dont les « réticences » des ex-pays de l’est aujourd’hui témoignent. Poutine et son communautarisme national séduit aujourd’hui les souverainistes de Chevènement à Le Pen. Et même le Royaume-Uni veut retrouver le quant à soi sur son île. Elles sont loin les Lumières, elles s’éteignent faute d’énergie, sapées par les régressifs comme par les gauchistes écolos.

Un bon livre sur le monde d’avant, celui qui a tout juste 15 ans et qui se meurt de leucémie morale. Infection, métastases, rachitisme, trisomie 21… nous allons être servis ! Lisez ce livre salubre avant qu’il en soit trop tard, juste pour vous souvenir qu’un autre monde était possible.

Henri Mendras, La France que je vois, 2002, l’Aube poche essai 2005, 295 pages, €4.00 occasion

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Noam Chomsky, De la propagande

noam chomsky de la propagande
Linguiste américain juif, Noam Chomsky qui a fondé la grammaire générative et transformationnelle ne s’en laisse pas conter. Il démonte les discours dominants des États-Unis, d’Israël et du Royaume-Uni sur le « droit » humanitaire (qui masque l’ingérence impérialiste), sur la « défense » des intérêts nationaux (qui permettent la guerre préventive), sur les « réformes » économiques (qui sont l’autre mot des régressions sociales) et sur la déréglementation financière (qui augmente la volatilité et engendre des crises). Les États n’ont pas de morale mais seulement des intérêts. Les entreprises et les banquiers de même, jusqu’à la cupidité. Lorsque la collusion entre gros entrepreneurs, grosses banques et gros États s’effectue, le monde peut trembler.

Rares sont les intellectuels à pouvoir tenir un contre-discours et démonter cette « propagande ». C’est l’autre nom – plus pragmatique – de l’idéologie qui, comme Marx l’a montré, justifie toujours les intérêts.

Ces entretiens datent du début de la décennie 2000 et font référence à des événements passés. Ce livre est-il pour cela daté ? Un peu sans doute, mais pas tant que cela si l’on y réfléchit. Dialogué, très facile à lire, il est une bonne approche de la fonction d’intellectuel critique américain.

Ce qui m’effare est que les « scies » que l’on entend partout chez nous aujourd’hui à gauche, dans les médias chez les économistes, chez les politiciens, dans le discours intello… sont exactement les mêmes que celles que Chomsky développait en 2000 ! Le capitalisme prédateur, le fondamentalisme de marché, la stagnation des salaires pour les classes moyennes, l’essor des inégalités, la nationalisation des pertes et la privatisation des profits, l’impérialisme sur le tiers-monde… tout cela est depuis longtemps (dès 1969 !) dans le discours de Noam Chomsky. Nos intellos si fiers de leurs talents n’ont même pas été capables de le penser par eux-mêmes, ni même de soutenir des analyses qui se tiennent sur ces sujets ! Ils se créent en revanche sur mesure des poupées vaudou qu’ils s’empressent de piquer de leur dard venimeux – mais ces poupées n’ont pas grand-chose à voir avec le réel, elles sont plutôt des constructions fantasmatiques.

Comme si, depuis Sartre, Glucksmann et Bourdieu, les intellos français ne savaient plus penser. La gauche française ne savait plus à quelle propagande se vouer – la contre-propagande venue des États-Unis tenant lieu d’idéologie. Certes, la droite s’est aussi calquée sur le binaire américain : Sarkozy a fait prendre à son parti le nom de Républicain ; même la droite extrême se positionne vis-à-vis des États-Unis en renversant la table libérale pour révérer le nationalisme autoritaire de Poutine. Mais nos politiciens de gauche, si volontiers professeurs de vertu et défenseur de la Morâââle (voire des Lumières elles-mêmes, ils ne se refusent rien), apparaissent pour ce qu’ils sont : de minables toutous serviles de la pensée libérale américaine (autre nom de la gauche outre-Atlantique). Décidément oui, les États-Unis sont leaders ! « La puissance la plus concentrée du monde, les pays les plus riches, les plus forts, les multinationales, les institutions financières internationales, le contrôle quasi-total des médias. Un tel pouvoir, aussi concentré, est inédit dans l’histoire » p.25.

« Et pourtant, dit Noam Chomsky – volontiers anarchiste et proche d’un socialisme syndical à la Proudhon – l’activisme de base a pu l’arrêter » : l’opinion publique. Car l’idéologie du laisser-faire exige dans le même temps le laisser-penser… Paradoxe de la démocratie américaine, bien PLUS démocratique que la nôtre, où même les puissants ne peuvent pas tout car ils sont susceptibles d’avoir honte devant leur opinion publique. Rien de tel dans notre société de cour, centralisée à Paris, où le quarteron de médias ne réagit que dans l’entre-soi des mêmes écoles, mêmes milieux et mêmes modes politiques ! Aux États-Unis existe la religion, sa morale s’impose à tous ; en France n’existe que l’idéologie, sa morale ne s’impose qu’à ses croyants. Or ceux de la génération Mitterrand, actuellement au pouvoir dans la société, sont de plus en plus ignorants, de plus en plus effrénés d’avant-garde, angoissés de rater tout mouvement du Progrès.

Où est donc le progrès ? Mais aux États-Unis, bien sûr ! D’où le penser américain qui remplace le penser par soi-même, dans une débauche de panurgisme qui décalque les idées libérales (ô pardon, « de gauche » bien sûr). Sauf que les mots ne voulant plus rien dire à gauche, à force de langue de bois, ils incitent à ne plus penser. Les socialistes ont même fait de Sarkozy un « libéral », lui qui était plutôt reaganien ! Ils n’ont donc rien compris, ni au sarkozysme, ni à la gauche elle-même : un comble.

Car le libéralisme a été l’idéologie des libertés, il s’est confondu avec les mouvements de gauche tout au long de son histoire (c’est la pensée sociale, « la pensée de la majorité », dit Chomsky) – mais pas en France où l’attrait jacobin pour la dictature ne s’est jamais démenti (encore aujourd’hui avec Mélenchon, chez les socialistes ringards avec Aubry, toujours à froncer les sourcils – et même chez les écolos avec l’autoritarisme Duflot). Il ne nous reste donc plus comme « penseurs » de gauche que les extrémistes idéologiques : Alain Badiou et son communisme des essences platonicien, Jean-Luc Mélenchon et son jacobinisme chaviste ou castriste.

Les autres « penseurs » en France ne pensent pas, ils imitent en technocrates. Les pires étant les technocrates de gauche qui se disent « politiques » : « La Banque mondiale a inventé une belle expression pour cela : les gens doivent être à même de travailler dans ce qu’elle appelle ‘l’isolement technocratique’. Il s’agit des technocrates qui savent comment gérer et diriger, les ultra-diplômés, qu’il faut isoler du contrôle et de l’interférence plébéienne » p.30. Tout le parti socialiste, des sociaux-libéraux honteux aux grondeurs qui n’osent pas la Fronde, est calqué sur ce modèle.

Quant aux économistes de gauche, en France, ils vilipendent avec une suspecte unanimité « le marché », ce « grand méchant » comme ralliait un bon livre… Or le marché « libre et non faussé » de l’incantation idéologique libérale n’existe pas ; il est un voile pour les gogos, un bouc émissaire commode des bobos – qui n’ont jamais compris l’économie, faute d’enseignement digne de ce nom ou (plus simplement) de la volonté de savoir. « L’administration Reagan fut l’administration la plus opposée au marché de toute l’histoire américaine moderne. Elle a pour ainsi dire doublé les droits de douane à l’importation pour sauver l’industrie des États-Unis (…) Au surplus, elle a prodigué des fonds publics à l’industrie » p.43. Bush et Obama ont fait pareil, sur les banques et l’automobile, entre autres. Où est le libéralisme en Amérique ?

Pour contrer la propagande, c’est-à-dire la pression de l’idéologie à penser en mouton de Panurge sous la houlette des manipulants, « la première chose à faire, c’est d’être très sceptique », dit Chomsky. « Dès qu’il existe une quasi-unanimité, nous devons nous méfier. Rien n’est à ce point évident ici-bas » p.55. Est-ce à dire qu’il faut devenir paranoïaque et voir systématiquement un Complot dans toute parole officielle ? Certes non ! Penser par soi-même ne signifie pas passer d’une croyance béate à une anti-croyance tout aussi bête. Car la théorie du Complot dispense de penser : tout est écrit, tout est schéma identique, tout est signé. Or, « rien n’est à ce point évident ici-bas »

Penser par soi-même n’est pas simple, surtout tout seul. « Les industries intéressées par la définition des pensées et des attitudes : la publicité, l’industrie des relations publiques et de la communication, les intellectuels responsables qui pérorent sur la manière de gérer la planète » – tous ont intérêt à tenir les gens isolés, atomisés. « Aussi longtemps qu’ils sont seuls, les gens ne sont pas capables de comprendre grand-chose. S’ils sont ensemble, ils commencent à échanger des avis, à s’interroger et à apprendre » p.57.

Sauf que les intellos et les politiciens français courent toujours après le pouvoir ; leur petite notoriété importe plus que n’importe quelle vérité. Or le pouvoir appartient à la force, parfois à l’argent, la plupart des cas à la puissance. « C’est H.R. Haldeman, je crois, qui l’a attribuée à Nixon. (…) Elle consiste à déclarer : nous ne pouvons convaincre les gens, et nous sommes puissants. Il est donc fructueux d’adopter le masque d’une nation violente, vindicative, irrationnelle et hystérique » p.91. Faites peur et les intellos comme les politiciens se coucheront – exactement comme sous l’Occupation, ou sous Staline (à qui Aragon a dédié un poème… n’est-ce pas mignon ?)

Un exemple, que nul intello de gauche n’a jamais osé reprendre : « Nous continuons à donner à nos hélicoptères de combat des noms de victimes de génocide, et cela n’émeut personne : Faucon noir, Apache et Comanche. Si la Luftwaffe donnait à ses hélicoptères militaires les noms de Juif et Tsigane, je suppose qu’on s’en émouvrait » p.286. Pas en France, où les gens de gauche, écolos compris, sont drogués aux séries télé et révèrent la puissance et la gloire – quand elles sont celles du plus fort auquel il est bon de s’identifier.

Ce n’est en France que les gens de gauche se prennent le plus au sérieux. Regardez leurs tronches sur les écrans : ce ne sont que faces austères, visages indignés, voix impérieuses pour « dénoncer ». Rien à voir avec les gauches du reste de l’Europe. Or, déclare Noam Chomsky : « nous ne sommes pas divins, après tout. Si nous sommes sérieux, nous savons que nous sommes faillibles. Quiconque est trop catégorique s’agissant de ses convictions dans ces domaines est en mauvaise posture. Il en résulte que les différences d’opinion nous donnent des raisons de nous remettre en question » p.312. Michel Onfray le dit très bien aujourd’hui – honni pour cela par tout ce que la gauche moutonnière peut générer d’ânerie – mais Noam Chomsky l’avait dit dès 2001 : « C’est une remarque que Trotski fit jadis, quand on l’accusa de fascisme parce qu’il critiquait le stalinisme dans les mêmes termes que les fascistes. Si quelqu’un se trouve émettre les mêmes critiques que vous, et qu’elles soient exactes, ce n’est pas une raison pour y renoncer » p.313.

Comme quoi la gauche française d’aujourd’hui, de Hollande à Mélenchon en passant par les écolos qui voudraient bien être de gauche, suit aveuglément le modèle critique américain – mais sans en assimiler le ressort, que Chomsky nous dévoile. Tout en restant imprégnée du modèle de pensée stalinien – que jamais la gauche américaine n’a connu. Une pâle copie donc : grenouille (froggy) qui se croit aussi grosse que le bœuf ?

Noam Chomsky, De la propagande – entretiens avec David Barsamian (Propaganda and the Public Mind), 2001, 10-18 2003, 329 pages, €8.10

Un blog personnel sur Noam Chomsky

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