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Mythe californien

La Californie est née comme eldorado à la fin des années beatnik 1960, mais s’est révélée dans les années new age 1970, tout en se renouvelant avec la Silicon Valley dans les années 80. L’état le plus peuplé des États-Unis est la patrie de la technologie, comme Chicago l’était de l’industrie et New York de la création artistique. On dit que son nom proviendrait de l’île mythique de Califerne dans La chanson de Roland…

Californie coucher de soleil

Chaleur solaire et courant froid s’opposent, tout comme les plaques continentales qui font trembler Big Mamma, la terre. Coca et cocotiers donnent du piquant à l’exotisme, tandis que le Pacifique pacifie, sa houle comme un pouls. Mon adolescence fut bercée de ce mouvement d’extrême-occident, à la frontière de l’océan.

1975 gamins blonds californie

25% des Californiens ont moins de 18 ans, ce qui en fait le paradis des ados, même si les mythiques blonds bronzés d’origine allemande, irlandaise ou anglaise – Blancs non-hispaniques – ne comptent plus que pour 40% aujourd’hui. Leur éducation est volontairement physique et pour l’environnement, ce qui change de New York ou de Houston, climat et ambiance obligent. Vivre dévêtu et offrir son corps aux caresses du soleil et du vent font partie de l’éducation californienne. Jusqu’à, pour les plus grands, cette californication chantée par les rebelles. L’université CalTech forme aux nouvelles technologies de l’avenir. Liberté, jeunesse et esprit de contestation sont dans les gènes depuis la ruée vers l’or et l’opposition à la guerre du Vietnam.

guitare californie terry smith

Comme la Frontière s’arrête à l’océan, les Américains frustrés dans leur désir de nouveau monde et d’éternelle jeunesse ne l’ont jamais admis. Après la banque Wells Fargo, bien connue des westerns à diligences, Hollywood a voulu créer le rêve en images tandis que le mélange détonnant de philosophie pratique à l’orientale et du gros bon sens technique anglo-saxon a créé les Apple, Hewlett Packard, Google et Amazon. Jack Kerouac, Ray Bradbury, Philip K. Dick, James Ellroy, F. Scott Fitzgerald, William Faulkner et Tennessee Williams, ont écrit de belles pages d’évasion sur la route, dans le crime ou dans les étoiles.

jim morrison torse nu

À la fin de mon adolescence, The Beach Boys chantaient le corps libre et The Doors l’insouciance, tandis que Van Halen imposait Eruption à la guitare. Jim Morrison torse nu, en pochette d’album 1967, personnifiait l’éphèbe californien androgyne et planant, ancêtre des joggers, vététistes, surfeurs, skateurs et rollers d’aujourd’hui.

1979 Californie skate

Terre instable, paradis désiré mais trop urbanisé, la Californie cherche l’harmonie dans les contraires : la part féminine de chaque homme, l’adrénaline dans chaque femme. Bien que les années 70 voient peu de filles dans les sports de mec qui sont à la mode. Tout un réseau d’aventuriers philosophes a pris la suite des pionniers à Bible en théorisant la fluidité de l’ère du Verseau et de l’amour de la glisse.

1970 Californie John surf

Comment être sans cesse tout neuf au présent ? Les Californiens voulaient pour cela être dans le courant depuis l’enfance, courir, glisser, trouver l’équilibre dans le mouvement. C’est peut-être ce qui relie tous ces sports adolescents, des rollers de l’enfance ludique au skate de l’adolescence à risque, puis au surf à se faire peur des jeunes adultes en bande. Ne pas être, exister ; ne pas se figer, bouger ; ne pas rester rigide mâle ou femelle, alterner.

1970 Californie Craig

Médecine, informatique, éducation, sexe, croyances – tout se veut fluide, limpide, liquide. En bref jeune, sans cesse en transformation sous la poussée des désirs et des rêves.

Oui, la Californie des années 1970 fut un mythe pour beaucoup d’entre nous, petits Français engoncés dans la morale bourgeoise et l’avenir fonctionnaire.

Jusqu’à devenir adultes, à notre tour responsables d’enfants qui deviendraient ados, puis jeunes adultes.

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Jacques Berlioz, Le pays cathare

jacques berlioz le pays cathare

Les historiens le savent, « le » pays cathare n’existe pas. Il existe des régions d’hérésie, déviantes de la foi catholique romaine, mais la notion de province colonisée par le nord, en butte à la répression politique des évêques de Rome et résistante en ses châteaux, est une construction mythologique. Les châteaux dits « cathares » ne sont PAS cathares mais édifiés par les seigneurs inféodés au roi de France pour défendre le comté des incursions catalanes, sarrasines et des vicomtes rebelles aux comtes reconnus par le roi.

Mais le catharisme a existé, comme croyance. Elle se voulait plus « pure », fondée sur une interprétation plus littérale des Évangiles, avec certaines superstitions concernant la guérison par imposition des mains et la migration des âmes (métempsychose). La Maison des religions médiévales et de leurs expressions méridionales, installée à Fanjeaux dans l’Aude, a mandaté une équipe internationale d’historiens qui a livré en 1998 un rapport d’étude sur le sujet. C’est ce rapport – technique – métamorphosé en livre lisible pour le grand public, qui est publié en poche.

Il fait le point utilement sur « le phénomène cathare », replacé dans son contexte plus général des « contestations évangéliques » (Vaudois, Franciscains spirituels, Béguins du Midi) et en cohabitation avec la présence un temps de l’islam, des juifs et des superstitions païennes. L’étude des réseaux monastiques et de l’encadrement paroissial, des rites et dévotions dont les pèlerinages, vient compléter cet aspect « cathare ».

Celui-ci est lié au mouvement de la société, plus urbaine, lettrée et commerçante, et se développe par la contestation politique entre puissants voisins : Prince noir d’Aquitaine, comte de Toulouse, vicomte de Trencavel, papauté d’Avignon, roi de France.

« Il paraît clair que le catharisme a pris naissance en milieu urbain, d’autant qu’il valorise les activités de transformation et d’échange et que, en opposition avec la doctrine de l’Église, il élimine toute contradiction entre le négoce, le commerce de l’argent et le salut. Il propose également une sociabilité religieuse bien adaptée à la demande des élites urbaines, qui savent désormais lire, écrire, compter et raisonner » p.24. L’Église ne parle que d’autorité et d’allégeance, les Parfaits cathares ne parlent que d’Esprit qui circule : cherchez l’écart. Le jour où les clercs d’Église seront pauvres et investis dans la vie communautaire des villages, et où le Purgatoire sera instauré comme antichambre du Rachat (p.258), la légitimité catholique sera retrouvée. Ce sera le rôle des ordres mendiants qui fleuriront après le bûcher de Montségur (p.47).

Mais la dérive de l’Église catholique n’a jamais cessé : après les Cathares ce furent les sorcières, les Sarrasins, puis les Protestants, la Révolution, le communisme… Le pape François, tout sympa qu’il soit, pourrait éviter d’appeler à l’austérité et à la redistribution des richesses tant qu’il continue à vivre dans des palais somptueux et à conserver des richesses immenses qu’il ne produit en rien. En ce sens, le catharisme n’a jamais cessé, appelant à l’esprit plutôt qu’à la matière, à l’aide aux gens plutôt qu’aux points de doctrine.

sorciere seins nus brulee

L’hérésie sous toutes ses formes sera combattue avec opiniâtreté et rigorisme, et il est bon de noter que Staline s’inspirera du manuel des inquisiteurs pour fomenter ses procès aux dissidents. Qui n’abjure pas des faits souvent imaginaires ou des façons de penser non orthodoxes, est torturé, condamné à faire pénitence par pèlerinage, ou au bûcher s’il est relaps (retombé dans le péché d’hérésie). « Il s’agit très clairement d’un contrôle social – étendu dans les campagnes les plus reculées – plus que d’un contrôle religieux, et ses incidences politiques semblent évidentes (…) la réduction de tous les éléments locaux susceptibles de nuire à la puissance monarchique » p.62. Il n’y a d’hérétique que celui désigné comme tel – façon d’asseoir sa puissance par le fait d’énoncer « sa » vérité en Vérité divine, absolue. Après les communistes, les islamistes ne proclament pas autre chose.

Les musulmans en Languedoc font justement l’objet d’un chapitre dû à Philippe Sénac (historien du Moyen-Âge à l’université de Poitiers). Les incursions musulmanes sont très exagérées, au nord des Pyrénées, « les sources arabes n’y font guère allusion » p.163. Trois expéditions principales ont laissé des traces, celle d’Al-Samh sur Narbonne et Toulouse en 721, celle d’Anbasa en 725 vers Lyon et peut-être Autun et Sens, celle Abd al-Rahman al-Gheliq en 732 via Bordeaux, arrêtée à Poitiers par Charles Martel. Les raids se poursuivirent, mais plus coups de main et enlèvement de richesses et d’êtres humains que d’occupation réelle. « À l’exception de quelques objets (…) les traces de cette présence musulmane restent peu nombreuses » p.169. En bref et contrairement à l’idéologie militante qui voudrait nous faire croire autrement, des contacts, mais une présence de moins d’une génération… Bien moindre que la présence juive, attestée dès l’époque romaine et jusqu’à l’excommunication de 1305, puis l’expulsion de 1394 (p.182).

Voici un recueil d’études récentes qui fait utilement le point sur l’état de la recherche scientifique sur les Cathares et autres « hérésies » au dogme catholique dans ce haut Moyen-Âge récupéré par le tourisme.

Jacques Berlioz (CNRS direction de recherches), Le pays cathare – Les religions médiévales et leurs expressions méridionales, 2000, Points Histoire, 319 pages, €7.60

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Techniques de manipulation

la recherche avril 2016

« Nous sommes tous manipulables », ainsi s’ouvre le dossier central de la revue scientifique La Recherche en son dernier numéro d’avril 2016. Quatre articles font le point sur : ‘nos actes sous influence’, ‘prisonnier de ses souvenirs’, ‘il faut apprendre le doute méthodique dès l’école’ et ‘comment désamorcer l’embrigadement des jeunes’.

La manipulation exploite les travers de notre cerveau. Daniel Kahneman l’avait montré, notre disque dur est partagé en deux systèmes : Système 1 est réflexe, fonctionnant sur préjugés, intuition et belles histoires ; Système 2 est réfléchi, analysant, comparant et ordonnant selon la logique. Le premier est utile pour échapper aux prédateurs surgis dans la savane (95% de l’existence humaine depuis ses origines), le second est utile pour dépasser l’animalité, concentrer ses facultés à résoudre un cas, faire un choix, décider d’une action.

La dissonance cognitive de Leon Festiger, élaborée en 1957, montre qu’un individu confronté à deux croyances qui ne vont pas ensembles génère une tension psychologique qui ne demande qu’à être réduite – d’où les justifications acrobatiques ou les minimisations d’actes ou opinions contradictoires. Les Français sont spécialisés dans cette propension au déni, qui consiste à volontairement ne pas voir tout ce qui irait contre leurs fantasmes.

Contrairement au préjugé qui voudraient que nous soyons « cartésiens », adeptes de la pure logique (fantasme des Lumières), l’appel à la raison modifie très peu nos comportements ; de même la menace de punition ou de récompense. C’est au contraire la liberté de faire qui permet de croire qu’on est libre. En réalité, on imite les autres, nos pairs en premier, ceux que l’on admire en second. Les commerciaux le savent bien : si vous laissez les gens évaluer eux-mêmes le prix d’un bien ou d’un service, ils auront tendance à le payer plus cher parce qu’ils l’auront choisi. Si vous demandez une pièce de monnaie dans la rue, vous n’aurez que 10% de chances d’en obtenir une ; si vous ajoutez « mais vous êtes libres d’accepter », le score monte à 50% (aux États-Unis).

Les techniques de manipulation les plus efficaces sont « de créer un état de dissonance tel que le sujet se précipitera sur le premier moyen qu’on lui offrira de le réduire » (Anne Debroise, opus cité p.41). La « technique de la porte au nez » montre que demander un grand service contre la morale ou l’opinion en premier permet d’en faire passer un plus petit ensuite ; la situation d’inconfort due au refus rend plus malléable pour accepter l’acceptable. A l’envers, l’individu acceptera plus facilement de rendre un grand service si vous lui en avez d’abord demandé un anodin. Cette « technique du pied dans la porte » est bien connue des démarcheurs.

Ne vous y trompez pas, vous y avez cédé ! Les pompiers qui passent vendre leur calendrier sont au fait du « pied dans la porte », les dons d’organe aussi. La pub récente contre les accidents de la route utilisait « la porte au nez », une grosse baffe d’un accident spectaculaire à la suite d’un acte banal, pour demander qu’on fasse attention.

technique de l etiquetage

Mais la manipulation ne sert pas seulement au comportement civique, elle peut être détournée (sans toujours le vouloir) par les flics ou les psys, et utilisée (sciemment) par les terroristes et les sectes. Les « faux souvenirs » sont ceux qui sont implantés peu à peu, à votre insu, sur le flou de la mémoire. Chacun croit que dont il se souvient est juste alors que, même dans l’instant qui suit, notre mémoire est sélective. Elle ne voit pas tout, elle déforme ce qu’elle a vu, elle reconstruit une cohérence à partir de bribes (Système 1). Les suspects cuisinés des heures, même sans tortures physiques, finissent par douter de leurs propres souvenirs et accepter les « suggestions » des flics ; quelques heures plus tard, ils croient en être les auteurs !

Pareil pour les psys, tellement obsédés de sexe génital depuis les années 60, qu’ils ne voient qu’abus, attouchements et viols dans toute enfance. Certain(e)s sont persuadés avoir été violé(e)s petit(e)s, leurs souvenirs « refoulés » – alors que ce n’était qu’une construction a posteriori de l’imagination, orientée par les a priori théoriques du psy… La chercheuse en psychologie sociale à l’université South Bank de Londres Julia Shaw a expérimenté elle-même le procédé avec ses étudiants : « Au terme d’une série de trois entretiens, mes participants sont sortis convaincus d’avoir fait l’expérience d’un événement particulièrement marquant – qu’ils n’avaient en réalité jamais vécu ».

L’antidote : « n’essayez jamais de vous représenter ce qui aurait pu arriver » (Julia Shaw, opus cité p.45). Laissez vos souvenirs dans le flou s’ils sont flous, ne tentez pas de les recréer par l’imagination, vous obtiendriez de « faux souvenirs » qui pourraient vous faire avouer ce qui n’est pas si vous êtes suspect, ou vous culpabiliser de ce qui n’est jamais arrivé – voire être atteint de stress post-traumatique – si vous êtes en psychanalyse.

dissonance cognitive

Gérald Bronner, sociologue, déclare pp.48-51 qu’« il faut apprendre le doute méthodique à l’école ». Il explique le processus de la fanatisation, décrit dans son livre La pensée extrême. « Le premier processus (…) est celui de la frustration relative : lorsqu’un individu croit avoir droit à quelque chose que la vie ne lui a pas donné, alors cet écart engendre une frustration qui peut conduire à l’extrémisme. L’extrémisme est un monde alternatif qui lui propose de redistribuer les cartes, un monde où les derniers seront les premiers ».

La démocrature, caricature égalitariste de la démocratie, est responsable de ces « droits » multipliés à l’infini pour tous les particularismes : droit au logement, droit d’asile, droit au travail, droit au mariage, droit à l’enfant, droit à la procréation… Le désir sans contraintes, issu de la mentalité hédoniste des soixantuitards, est un excès en lui-même qui engendre son inverse : la frustration. Égalitarisme et « moi je » se conjuguent pour exacerber les âmes faibles, d’autant plus que la « repentance » rappelle jour après jour combien les mâles, blancs, occidentaux sont des « salauds » au sens de Sartre : riches, beaux, dominants, contents d’eux, ex-esclavagistes, ex-colonisateurs, ex-fascistes ou pétainistes, égoïstes, capitalistes et ainsi de suite.

Le second processus est celui de l’escalier : la grenouille dans l’eau froide, si on la fait progressivement chauffer, va périr ébouillantée sans s’en apercevoir. Même chose pour les candidats djihadistes, attirés d’abord par un monde utopique de solidarité, par une fraternité collective, par le mythe du sauveur, par l’aventure d’une communauté de garçons au combat, par la revanche sociale de la kalachnikov qui leur donne un sentiment de toute-puissance. Ils vont peu à peu perdre leurs repères, se construire un univers mental fermé sur leur groupe de croyants. Ils perdent leurs liens sociaux et familiaux pour être embrigadés, leur sens critique et leurs doutes pour être endoctrinés, leur vague foi universaliste pour être fanatisés. Tuer des mécréants – donc coupables – est pour eux un devoir, même s’ils ne sont pas si différents de nous : « Je fais le pari que ces terroristes doivent avoir une capacité d’indignation égale à la mienne. Ils n’ont pas perdu cette valeur mais ils adhèrent si inconditionnellement à une valeur concurrente qu’il n’y a plus de comparaison possible », dit Gérald Bronner (p.50).

Instiller un doute suffisant est la première étape pour évacuer la radicalité. « Sortir ces fanatiques de l’abstraction en leur montrant les conséquences concrètes, en termes de morts, du crime qu’ils s’apprêtent à commettre ». Instaurer une concurrence cognitive permet de leur faire prendre conscience que, même s’ils ont un libre-arbitre, leur cerveau peut être trompé. Les replacer dans leurs souvenirs familiaux aussi, dit Dounia Bouzar, auteur de Désamorcer l’islam radical pour recréer l’individualité, diluée par le discours djihadiste dans le discours paranoïaque (p.52). Pourquoi ont-ils voulu adhérer ? « Les amener à se rendre compte du décalage entre le mythe présenté par le discours radical (sauver les enfants gazés par Bachar Al-Assad), leur motif personnel (servir à quelque chose) et la déclinaison réelle de l’idéologie (devenir complice de l’extermination de tous ceux qui ne sont pas comme eux) » p.53.

C’est là que, selon Gérald Bronner, « L’Éducation nationale a un rôle capital à jouer » : apprendre à douter de façon méthodique, par exemple apprendre la différence entre corrélation et causalité, entre ce qui est statistiquement significatif et ce qui ne l’est pas en raison de la taille de l’échantillon.

Pas sûr que la démagogie ambiante puisse assurer le suivi d’un tel rôle… Ce n’est pas toujours de la faute des autres, du « système » du « capitalisme ». Il n’y a pas que l’histoire occidentale, ni « la société » qui soient coupables de laisser à l’abandon la jeunesse : l’école, donc les syndicats enseignants et les technocrates du ministère le sont aussi.

Revue La Recherche, n°510, avril 2016, pages 36 à 54, €6.40 en kiosque

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Le système démocratique

N’avez-vous pas noté combien régime démocratique, économie de marché et méthode expérimentale en sciences font – toutes trois – système ?

L’ensemble ne fonctionne comme un tout lorsque ces trois pôles sont activés. Qu’un seul vienne à faiblir et c’est l’entier qui se grippe. Un système est une combinaison de parties qui se coordonnent pour fournir un résultat d’ensemble. L’analogie avec la cybernétique s’arrête là : nous parlons de relations humaines, pas de mouvements de pièces mécaniques. Le « système démocratique » est né de l’histoire, par tâtonnement successifs, il a évolué dans le temps sous la poussée de forces internes, et il s’est établi par son succès à faire coexister les groupes humains. Son histoire se poursuivra car nul système humain n’est jamais stable. Mais ce tripode fait la force de la démocratie non pas comme seul blabla, mais comme système pratique.

En Birmanie, malgré sa puissance, la junte militaire n’a pas gardé pas le pouvoir : cela a pris le temps mais était inscrit dans le mouvement des choses. Aucune incantation en disant cela, mais l’analyse du système des trois fonctions de Georges Dumézil : le savoir, le politique, l’économique. Aujourd’hui, le savoir birman est figé (parce que traditionnel) mais souple et ferme (le bouddhisme est adapté à la modernité) ; le politique était rigidifié, fort en apparence, mais avec le seul soutien de l’emprise économique ; or cette emprise a été sapée par… la Chine, autoritaire elle aussi mais qui a besoin de l’ouverture birmane pour assurer son débouché sur l’océan Indien, son hégémonie politique sur l’ASEAN et plus globalement sa respectabilité internationale.

dumezil trois fonctions

Analysons la genèse de la démocratie. Elle est très ancienne, née en Grèce plusieurs centaines d’années avant notre ère ; elle a été pratiquée ailleurs que dans le monde méditerranéen, notamment par les Vikings, inventeurs du parlement. Mais la démocratie n’est pas le seul régime qui ait existé, pas même en Occident. L’aspiration démocratique a ressurgi à la Renaissance, de la redécouverte des textes antiques et du dégoût pour les guerres de religions. Cela au moment où l’essor du commerce encourageait « les » franchises et libertés et que les Grandes découvertes ouvraient le monde et les esprits. Il a fallu deux siècles pour que cette aspiration sorte des cénacles intellectuels pour faire pénétrer ses ‘Lumières’ parmi le peuple – et aboutir aux révolutions qu’on connaît.

Mais ce régime de libertés, plus égalitaire, qui a rendu les citoyens plus responsables, aurait-il pu naître sans la hausse du niveau de vie ? Hausse qui a permis l’accumulation et la diffusion des connaissances, la circulation des marchandises et des hommes. Ce niveau de vie meilleur a rendu ainsi possible de penser à autre chose qu’à sa propre subsistance journalière. A pu surgir alors la conscience des contradictions sociales de plus en plus criantes entre les castes aristocratique et cléricale et tout le reste du Tiers-état. C’est bien le commerce qui a poussé les Anglais à négocier la Grande Charte et les bourgeois de Paris à brûler les listes de privilèges. C’est probablement le commerce qui fera changer le régime chinois – peut-être en douceur si tout va bien, mais inéluctablement. C’est le divorce entre l’enrichissement dû au commerce et les blocages de la société qui a causé les printemps arabes, malgré la triste fin qu’ils connaissent sous les coups de boutoir du fondamentalisme régressif et la peur des petites gens qui se réfugient en islam pour fuir la modernité.

Le négoce est né du goût d’entreprendre et de mesurer son succès par les bénéfices, mais aussi de la demande de produits « exotiques » et de l’intérêt mutuel des échanges. Demande issue du désir sans fin de goûter ce qui se fait ailleurs, hors de l’étroit horizon. La recherche des « épices » a poussé aux Grandes découvertes, tandis que la technique était sollicitée afin d’aider le travail. La science moderne est née de cette double exigence. Son essor a été encouragé alors que les idées faisaient reculer les croyances toutes faites, en général religieuses.

Tout apparaît lié : la méthode expérimentale dans les sciences est le pendant de la revendication démocratique dans les gouvernements, comme du goût de risquer et d’entreprendre en production et commerce. Il s’agit toujours de « libertés » revendiquées et exercées :

1. pour découvrir des choses nouvelles et les tester ;
2. pour donner son avis personnel et solliciter celui des autres en ce qui concerne le bien commun ;
3. pour fabriquer ou aller chercher des produits demandés, alimenter le désir pour en proposer de neufs, jouir des échanges mutuellement avantageux entre pays.

Si le régime politique n’est pas défenseur de la liberté personnelle, qui osera découvrir des terres nouvelles ou aller contre les dogmes reconnus ? Ce fut le drame de l’Église de s’accrocher à ses croyances, tout comme celui du régime soviétique, ou encore le statu quo jusqu’à récemment entre bouddhisme birman et la junte ; c’est encore aujourd’hui le cas de pays comme le Japon, trop consensuel et socialement contraignant pour susciter chez ses citoyens l’innovation – ou la France, dont le régime quasi monarchique et la société très hiérarchique encouragent peu l’initiative. Pourquoi penser contre le consensus ? Pourquoi entreprendre quand on va « tout vous prendre » ? Pourquoi ne pas plutôt « servir l’État » ou le keiretsu avec pour contrepartie salaire régulier, statut établi, chômage évacué et retraite assurée ?

A l’inverse, c’est bien la diffusion des sciences, de leur méthode, des informations libres, qui encourage la démocratisation une fois un certain niveau économique atteint : voyez la Chine rouge et Internet, le parti communiste chinois et les technologies étrangères, le peuple chinois et les échanges avec l’extérieur. Tous les régimes autoritaires réfrènent la liberté des informations – qui est la base même de la science -, ou la liberté des échanges – qui est la base même de la fortune, donc du pouvoir. Voyez hier la Birmanie de la junte et l’Iran d’Ahmadinejad ou l’Irak de Saddam Hussein. Ce pourquoi, en l’état, je ne signerais PAS le traité de libre-échange transatlantique (TAFTA) : la transparence y est proscrite. Si la démocratie est la transparence pour débattre, pas question d’accepter le droit du plus fort ou du plus riche – américain. Opposons la force à la force, pour faire accepter la transparence !

Offrir des biens sur un libre marché c’est encourager l’émulation par la concurrence, susciter des désirs nouveaux. Il apparaît comme le seul engrenage qui engage à chercher encore et à inventer toujours. Certes, la mise en spectacle est un moyen d’offrir du neuf aux désirs, sans innovation de produit, incitant Guy Debord à évoquer une société devenue folle. Mais, chacun a pu s’en apercevoir : les gens ne sont pas idiots – ils apprennent. Nulle publicité ne pourra leur faire élire telle lessive ou tel personnage politique, ni leur faire croire longtemps que la terre est plate !

De même, ne croyons pas, dans notre narcissisme d’époque, que « la mode » ait été créée par ladite « société du spectacle » ! Regardez plus loin, vers la « société de Cour » qui sévissait sous l’Ancien Régime et dont Norbert Elias a étudié le processus de « civilisation des mœurs ». Le capitalisme moderne s’est adapté à la masse – il n’a pas créé la mode. C’est bel et bien la démocratie comme régime politique qui a créé la masse égalitaire des acheteurs. Tocqueville l’a fort bien montré pour l’Amérique il y a un siècle et demi.

Envie Alain Ducasse

Car le marché est une chose mais l’économie n’est pas tout, surtout dans les pays dont le niveau de vie est au-dessus du seuil de subsistance. Nulle liberté ne va sans règles car tout système construit sa propre organisation, par petites touches. Ni dans les sciences, ni sur les marchés, ni dans les régimes démocratiques, la liberté n’est jamais absolue. Car alors prévaudraient soit le relativisme impuissant du savoir, soit le droit du plus fort en politique, soit l’anarchie économique (qui est la fin du faire-société).

Mais édictez trop de règles et vous rendrez le système inerte, bouffi et impotent :

1. la recherche somnolera, confite en mandarinat d’un côté – et bon vouloir pour distribuer les crédits de l’autre ;
2. la production s’enlisera, malthusienne pour l’emploi et pour l’investissement, soucieuse de minimiser tout bénéfice, préférant innover ailleurs ;
3. la démocratie s’effacera devant la technocratie, la ploutocratie ou la partitocratie.

N’est-ce pas l’immobilisme institutionnalisé qu’a connu la France ces 40 dernières années, qui se trouve ainsi malheureusement décrit ?

Car régime démocratique, économie de marché et méthode expérimentale en sciences font système… Touchez à l’un et vous touchez à l’autre. Ce pour quoi la recherche est si peu financée en France, pays peu démocratique au fond et hostile « par principe » catholique romain à l’économie de marché.

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Gauchisme culturel

Cette expression heureuse de « gauchisme culturel » est de Jean-Pierre Le Goff, sociologue du présent au CNRS et auteur entre autres de La fin du village chroniqué récemment. Qu’est-ce en effet que « la gauche » ? Un tempérament peut-être, mais pas plus aujourd’hui où le social-libéralisme, l’écologie ou le populisme autoritaire se disent autant « de gauche ». Pourquoi cet éclatement ? Parce que mai 68 et ses suites, notamment son héritage impossible, continuent d’irriguer les mentalités des soixantenaires.

« La notion de ‘gauchisme culturel’ désigne non pas un mouvement organisé ou un courant bien structuré, mais un ensemble d’idées, de représentations, de valeurs plus ou moins conscientes déterminant un type de comportement et de posture dans la vie publique, politique et dans les médias », dit l’auteur. Cinq thèmes ont glissé de la question sociale à la question individuelle :

  1. corps et sexualité,
  2. nature et environnement,
  3. éducation,
  4. culture,
  5. histoire.

La lutte des classes a laissé place à la lutte des ego, du mouvement ouvrier au « mouvement social ». L’universalisme du « genre humain » a été délaissé au profit du droit des extrêmes minorités.

Représenté au Parti socialiste, au gouvernement, dans les médias ‘mainstream’, chez les intellos médiatiques, ce gauchisme culturel est une véritable révolution culturelle – et une plaie sociale :

  • Le boulot ? – Non, le mariage homo.
  • L’immigration ? – Non, l’islamophobie.
  • Produire pour partager ? – Non, préserver les zacquis.
  • Gouverner ? – Non, militer.

La rupture avec la démocratie est consommée : le président de gauche ne parvient pas au pouvoir pour gouverner tous les Français, mais la seule frange bobo d’entre eux. Monsieur Synthèse se dit Normal pour ressembler à la gauche intello – pas pour rassembler les Français.

Si toute différence devient une insupportable « inégalité », où va-t-on ? Mais le gauchisme culturel n’est pas sans contradictions : différence sexuelle contestée par les gais-bi-trans-et-lesbiens mais différence religieuse et même « raciale » encouragée par les « associations ».

Les Musulmans (arabes) seraient « plus égaux que les autres » parce qu’ils ont été jadis discriminés selon Emmanuel Todd at Alain Badiou par la colonisation (terminée depuis un demi-siècle). L’antiracisme, marqueur « de gauche », n’a fait que raviver le thème de la « race », que le mouvement ouvrier avait éliminé par l’internationalisme prolétarien. Le gauchisme exige un ennemi : comme « le fascisme » a fait long feu, le « racisme » en est un tout trouvé ! Mais qui a parlé à nouveau de « race », sinon les antiracistes de SOS racisme poussés par la gauche Mitterrand ?

La liberté arrive-telle dans la vie des gens les plus pauvres avec ces happenings ? Pour ma part – je le répète – le mariage gai m’indiffère, mais revendiquer des droits civiques m’apparaît autrement plus citoyen que revendiquer des droits à baiser devant le maire.

couple a trois Bruce Weber Adirondack Park New York 2002

Le gauchisme culturel n’est pas plus libéré des croyances et des religions, bien qu’il se veuille « laïque ». On peut d’ailleurs se demander si, dans quelques années, la « laïcité » ne sera pas considérée par les gauchistes bobos comme étant l’essence du « fascisme », puisque Marine Le Pen la revendique haut et fort – moyen d’euphémiser son islamophobie, croient les paranoïaques.

La nouvelle religion gauchiste, c’est l’écologie. Pour ma part – je le répète – la dégradation de l’environnement et l’harmonie avec la nature sont de vraies questions, mais la « mission » de sauver la planète, revendiquée par le gauchisme culturel est la nouvelle croyance après l’échec du communisme, du maoïsme, du castrisme et des Khmers rouges (Aragon, Sartre, Sollers, Lacouture s’y sont beaucoup fourvoyés et ont beaucoup trompé…). Le messianisme écolo dépasse de loin la lutte contre le gaspillage et l’économie des ressources : il veut tout simplement « changer l’imaginaire de la société ». En, 1981, la gauche voulait plus modestement « changer la vie ».

« Ce n’est plus désormais par le développement des ‘forces productives’ de la science et de la technique que l’humanité pourra se débarrasser d’un passé tout entier marqué par l’ignorance et les préjugés. L’utopie écologique renverse la perspective en faisant du rapport régénéré à la nature le nouveau principe de fraternité universelle et de la réconciliation entre les hommes » – analyse Jean-Pierre Le Goff.

Inégalité anthropologique homo-hétéro, inégalité raciste Blanc-Arabe, inégalité planétaire gaspilleur-écologiste – voilà qui dévalorise d’un coup toute notre histoire, toute notre culture et toute notre identité.

La France d’avant (jusqu’à aujourd’hui) était machiste, pétainiste et productiviste, dit le gauchiste culturel. Elle doit se convertir sur l’heure et proscrire comme un péché toute « domination » (sauf évidemment celle du gauchisme culturel… puisqu’il est sûr de détenir la Vérité). Les enfants sont endoctrinés à l’école comme au temps communiste, et encouragés comme Pavel Morozov sous Staline à « dénoncer » leurs parents pour leurs « fautes » : polluer au diesel, dire qu’il y a trop d’immigrés, ne pas trier ses ordures, jeter ses mégots, manger trop de viande, boire trop de lait, utiliser un mouchoir en papier.

Inquisiteur, justicier, délateur, le gauchiste culturel n’hésite pas à publier les noms et adresses de ceux qui lui déplaisent (les Jeunes socialistes lors de la Manif pour tous), voire à ester en justice (le CRAN contre l’historien Pétré-Grenouilleau à propos de l’esclavage islamique en Afrique). Moralisme bien-pensant, sentimentalisme victimaire, sentiment de culpabilité : ne retrouve-t-on pas l’attitude même de Pétain en 1940, fustigeant l’hédonisme des cong’pay’, le péché de laisser-aller pour lequel la France a été punie par la défaite, et la volonté du « redressement national » ?

carte tendances politiques france 2011

  • Penser ? – Non, s’indigner.
  • Agir ? – Non, grands principes.
  • Politique ? – Non, moralisme.

« Il ne s’agit pas de convaincre avec des arguments mais de faire partager aux autres son émotion et ses sentiments, de les englober dans son ‘ressenti’ comme pour mieux leur faire avaler ses propres positions », écrit Jean-Pierre Le Goff. Pire encore : « Ils affichent le sourire obligé de la communication tant qu’ils ne sont pas mis en question ; ils se réclament de l’ouverture, de la tolérance, du débat démocratique, tout en délimitant d’emblée le contenu et les acteurs légitimes ». Tant qu’ils ne sont pas mis en question… Certains commentaires sur mes notes polémiques sont un exemple parfait de cette « tolérance » réduite aux semblables.

L’utopie gauchiste de société réconciliée et d’individu indifférencié rencontrent la prospérité sortie de l’histoire des sociétés démocratiques européennes, ce qui la conjugue au présent. Mais en France, elle se réalise lorsque la gauche au pouvoir change subrepticement de politique économique, en 1983. Elle ne fait de cette nouvelle « rigueur » qu’une « parenthèse » (jamais refermée depuis). Le gauchisme culturel prend alors progressivement la place de l’idéologie socialiste de tradition ouvrière traditionnelle : puisqu’on ne peut rien sur l’économie, investissons les mœurs. Nous n’en sommes pas sortis, et le bonneteau de Mitterrand troquant la rigueur contre SOS racisme trouve son pendant avec la lancée du mariage homo et la déchéance de nationalité de Hollande (grands principes) pour masquer son échec cuisant sur la croissance et le chômage (réalité des faits).

Conclusion de Jean-Pierre Le Goff : « La gauche a atteint son point avancé de décomposition, elle est passée à autre chose tout en continuant de faire semblant qu’il n’en est rien ; il n’est pas sûr qu’elle puisse s’en remettre. Le gauchisme culturel, qui est devenu hégémonique à gauche et dans la société, a été un vecteur de cette décomposition et son antilibéralisme intellectuel, pour ne pas dire sa bêtise, est un des principaux freins à son renouvellement ».

Jean-Pierre Le Goff, Le gauchisme culturel, in revue Le Débat n°176, septembre 2013, pages 39-55, €18.50

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Culture, inculture, multiculture

Le débat existe dans l’élite française entre les bobos postmodernes, nomades sans attaches, qui se croient de gauche alors qu’ils adoptent sans réfléchir l’idéologie américaine de l’homme sans qualités – et les autres, attachés aux Lumières mais ancrés dans une culture ouverte : celle de l’Europe.

• Les cultures existent, elles sont diverses – c’est un fait anthropologique.
• Elles ne sont ni isolées, ni figées, mais en interactions entre elles et en devenir – c’est un fait historique.
• Elles fondent les appartenances et font société par la transmission des façons de voir et de sentir, de parler et de se comporter, de cuisiner et de croire – c’est un fait sociologique.

Mais les bobos de gauche ne croient pas aux faits ; ils préfèrent leurs illusions confortables de Bisounours roses pour lesquelles tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et si le monde entier se donnait la main… La niaiserie du christianisme de vieilles filles laïcisé sous forme « d’idéal » humanitaire.

Je crois pour ma part que les croyances ne doivent pas tenir contre l’analyse des faits. Ce pourquoi je ne peux « être » de gauche, puisque les bobos de gauche, qui refusent tout naturalisme et toute essence, font de cette croyance en l’utopie que tout le monde il est beau une « essence » qui prouverait la gauche. Je ne peux que « suivre » la gauche en quelques actions, mais pas en croyance.

Contrairement aux communautaires, pour qui la culture enferme dans le clan et assigne aux traditions et à la religion, les sociétaires croient en l’Homme abstrait platonicien, d’essence universelle. Or si j’ai croisé nombre d’humains, je n’ai jamais rencontré l’Homme en soi : il faut faire avec. Je ne crois donc ni l’une ni l’autre des positions tranchées entre communauté ou société. Chaque être humain est dans une dépendance, mais relative, à son milieu ; il dispose d’une autonomie – qui croit avec son niveau d’éducation, son intelligence et ses moyens d’existence. Encore faut-il vouloir acquérir tout cela, au lieu de récriminer être discriminé. La multiculture serait-elle une façon de nier la culture par inculture ?

torse plastique

Il suffit de quitter la France pour se sentir français, l’Europe pour se constater européen et – nous ont dit les astronautes d’Apollo 13 – de quitter la planète pour se sentir vraiment terriens. Il y a donc bien un universel humain, mais dans lequel les appartenances emboitées ont chacune leur place sans qu’aucune n’exclue l’autre. Dans les faits, nous parlons des langues différentes, vivons sous des climats différents, avec des cultures (agricoles) et des habitudes culinaires différentes, un rapport à l’État et à la société différent. Il faut tout le narcissisme des bobos égoïstes dans leurs « créations » artistes (et jalousement gardiens des « droits » d’auteur sur leurs œuvres), pour ne pas vouloir même le savoir. Il faut toute la bêtise de masse de la classe aisée politiquement correcte, qui s’auto-congratule entre soi dans les médias connivents, pour ignorer qu’on peut être de tel village et disons Normand et Français, Français et Européen, et se sentir appartenir à la planète pour prendre soin d’elle. Ignorer : est-ce faire preuve de culture ?

La culture est naturelle, mais elle n’est pas de nature. Les multiculturalistes confondent allègrement, avec cette courte vue qui est de leur génération, la multiplicité des cultures (qui est une bonne chose en termes d’environnement) et la multiculture (qui est un magma sans queue ni tête). Mais le bobo cultureux adore faire ce qu’il veut, quand il veut, sans se soucier des autres et encore moins de la cité. « J’ai l’droit » est son slogan, sans cesse réaffirmé sur la route en voiture, en contresens en vélo à Paris, en skate sur les trottoirs (à 30 ans passés). Il adore papillonner, le bobo sans passé, goûter un peu de ci, et puis un peu de ça, guidé par les « j’aime » ou « j’aime pas » dont il assaisonne ses « commentaires » emplis de vide sur les réseaux sociaux. Sans voir que ce papillonnage participe de l’abrutissement commercial du système économique (que pour autant il pourfend… en paroles seulement). Le marketing fait son miel des micro-tribus qui cherchent à se « distinguer » pour se hausser du col, montrer combien ils sont « plus » beaux et gentils que les autres, voire combien ils sont « trop ».

Ils sont contre les cultures car « la » culture demande un passé, qu’ils récusent (bien qu’ils se repentent sans cesse et commémorent à longueur d’année), et que « la » culture demande un effort dont ils sont incapables, bien trop accros aux derniers gadgets de la technique (dont ils vilipendent l’intrusion et l’esclavage à longueur d’éditoriaux indignés). Nier toute différence permet leur liberté négative, celle de faire ce qu’ils veulent quand ils veulent et comme ils veulent, degré dernier de l’individualisme narcissique qui est la licence – cette perversion démocratique analysée par Tocqueville.

Rien de plus intolérants que ceux qui ont répudié la Raison au nom de la Tolérance. Car ce qu’ils affichent n’est jamais pratiqué, mais imposé comme mantra et slogan. Le « respect » pour tout et tous n’est qu’ignorance de tout et tous. Une vaste flemme qui répugne à aller vers l’Autre, l’Étrange ou l’Ailleurs parce qu’on préfère cocooner dans son nid douillet, entre soi. De cette paresse on fait vertu, « stigmatisant » ceux qui évoquent les particularités des gens autres que les nôtres, grimpant immédiatement aux rideaux du « racisme » et de la « Shoah » – mot magique, tu-dois impérieux qui arrête toute discussion. Là où il n’y a rien à débattre, il n’y a pas d’attention à l’autre (qui pense différemment de vous), ni de démocratie possible. Il y a seulement l’égoïsme borné de qui croit détenir la Vérité tout entière, troupeau qui voudrait imposer par la force du politiquement correct le silence à tous ceux qui osent être (eux aussi, quel scandale !) des individus pensants.

Nier les autres, leurs particularités, leur culture propre, c’est faire du monde un endroit « neutre » et des gens un genre : l’« homo » standard réduit aux actes, sans attache – ni humanité. Acte de consommer : homo oeconomicus ; acte de produire : homo faber ; acte de gloser : homo delirans. Il est bien beau, le bobo, dans son inculture de bande, de mépriser l’homo oeconomicus (évidemment « libéral », alors qu’il ne sait même pas ce que le mot « libéral » veut dire). Il est qui, lui, l’homme sans qualités ?

poubelles de l histoire

La gauche postmoderne avec sa multiculture négociée, métissée, fluctuante, est un toxique dangereux.

  • L’État islamique ne se fait pas faute de lui enfoncer dans la gorge à coup de coutelas ou de balles de 9 mm que « sa » culture n’est pas la leur.
  • Le Juif orthodoxe qui brûle des bébés et poignarde allègrement les pédés en Gay pride piétine les héros de la grande cause victimaire bobo.
  • Le Catho intégriste qui brûle des cinémas, pisse sur les œuvres narcissiques ou profane des tombes de victimes, nie les « œuvres » pour lui de non-culture.

Tous disent leur haine de la multiculture, du mélange à la carte et du métissage. Faudrait-il, au nom du tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil – au nom du multiculturel – accepter ces manifestations tellement « originales » ?

Au contraire, il faut « stigmatiser » les haineux, les meurtriers, les intolérants. Et, pour cela, assigner les multicultureux à leur inanité. « Les » cultures existent ; elles ne se font pas la guerre – sauf si on les nie. Ce sont les bobos réfutant les différences qui suscitent la haine et la guerre, pas la loi républicaine qui reste neutre et laïque pour tous. On ne peut faire société en climat de guerre civile, or les bobos clament qu’il « faut » faire société. Ils étalent en cela leur inculture pétrie de contradictions dont ils ne veulent même pas débattre : ils sont bien trop contents d’eux.

Seul le déni de ce qui existe alimente le fantasme et fait monter la peur – jamais la réalité toute crue.

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Paul Doherty, Le trésor de l’Indomptable

Paul Doherty Le trésor de l'Indomptable

Nous sommes à Cantorbéry au cœur d’un hiver rigoureux, en 1303. La neige s’infiltre sous les vêtements et la glace fait glisser les chevaux. Les forteresses de pierre sont glaciales malgré les braseros, les chandelles de cire pure, les tentures et tapis, le bon vin. Hugh Corbett, clerc royal d’Edouard d’Angleterre et investi du pouvoir d’enquêter, se voit envoyé dans la ville pour chercher un trésor. Ou plutôt une carte sur parchemin censée dire où il se trouve.

Ne croyez pas en l’imagination débridée de l’auteur : ce trésor du Suffolk existe réellement. Il a circulé longtemps sous forme de légendes, enjolivées par le merveilleux, mais il a été retrouvé par les archéologues après la Seconde guerre mondiale… Il s’agit du bateau viking de Sutton Hoo, où un prince saxon a été enterré avec ses richesses sous un tertre funéraire !

La fiction ne cesse de rencontrer la réalité chez Paul Doherty, éminent professeur d’histoire médiévale dans le civil. Il a l’art de tresser une intrigue d’Agatha dans un décor moyenâgeux plus vrai que nature. Cette fois-ci, il n’est pas en reste. D’obscures vengeances issues de meurtres, des trafics de marchands, des hôtes étrangers assassinés dans leur demeure bien gardée sans que nul n’ait rien vu, des carreaux d’arbalète qui volent ici ou là pour menacer ou pour tuer, une jeune femme divine et froide accusée du meurtre de son mari, un amant, une servante, un médecin, un lord maire, divers moines et mimes…

Hugh et son assistant Ranulf vont de monastères en manoirs, d’hostelleries en guildhalls ; ils arpentent les chemins glacés et les ruelles encombrées ; côtoient Joyeux, ruffians, godelureaux, ribaudes et jouvenceaux, tous en haillons superposés et parfois pieds nus sur la neige. Ils croisent des pendus aux yeux cavés par les corbeaux, des processions funéraires avec croix et encens balancés par les enfants de chœur. Ils hument les bonnes odeurs puis se sustentent de « chapons et volailles cuits au beurre ; tourtes à la croûte dorée agrémentées de sauces noires relevées ; perdrix rôties ; porc craquant servi avec des champignons et des oignons ; soupe aux œufs et au lait, le tout arrosé des meilleurs vins du Béarn. » p.270 Contrastes.

Ce moyen-âge est rude, étonnamment vivant. « Corbett fit ses adieux à Vive-la-joie et s’éloigna, précédé des jouvenceaux qui gambadaient, se bousculaient, donnaient des coups de pieds nus dans la neige, effrayaient les oiseaux et agitaient les bras. La pure exubérance de leur jeunesse fit sourire Corbett : c’était un réconfort bienvenu… » p.155 Chacun y cherche fortune et à se hausser du col. Les passions sont vives et l’intelligence de quelques-uns aussi. L’au-delà inspire de la crainte et de l’espoir. On tue dans les églises, mais le chant qui s’élève des chœurs monastiques est bien beau. On ne craint pas, non sans humour, d’abuser des croyances naïves : « Un vendeur de reliques, barbu, la peau hâlée par le soleil, les yeux étincelants, hurlait qu’il allait mettre aux enchères l’alliance de la Vierge Marie, une lanière des sandales du Christ, et un morceau de la porte de l’église que Simon le Mage avait édifié à Rome » p.161. L’inégalité est forte et presque héréditaire. Dans la ville, les jours de marché, « les miséreux réclamaient une aumône et les riches, l’œil brillant, la lippe vermeille, la peau blanche comme lis, paradaient dans leurs atours de satin et de samit avec, sur la tête, de courts capuchons à la pointe enroulée autour du cou, sur les épaules des capes de laine et, autour de la taille, des ceintures aux cabochons d’or et d’argent » p.100.

Tout commence par un rude pirate arraisonné, se poursuit par les meurtres mystérieux d’une famille de marchands, hôtes du maire de Cantorbery. D’autres comparses sont mêlés à l’histoire et tout se termine par la justice du roi. Si le lecteur en vient à soupçonner à peu près tout le monde, il a des doutes sérieux sur les vrais coupables. On se dit que… Et puis ce ne peuvent être qu’eux ! Mais jusqu’au dernier moment le suspense demeure. Un bon Doherty à lire au cœur de l’hiver devant une tasse de vin chaud à la muscade et à la cannelle, devant les enfants qui jouent, alors que la glace fige les arbres au-dehors.

Paul Doherty, Le trésor de l’Indomptable (The Waxman Murders), 2006, 10/18 2008, 318 p., 8.80€

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Patrick Rambaud, Le Maître

patrick rambaud le maitre
« C’était il y a vingt-cinq siècles au pays de Song, entre le Fleuve Jaune et la rivière Houaï » – dès la première phrase, le ton est donné. Patrick Rambaud sait introduire une histoire, il écrit direct, avec des phrases qui tapent dans le mille. Le Maître est ce philosophe chinois antique qui n’a justement pas voulu être un maître. Il a lu Confucius mais son existence durant les Royaumes combattants l’a fait se dégager bien vite de cette sagesse de maître d’école, souple aux puissants et rigide aux faibles – tout comme Montaigne au temps des guerres de religion.

D’un ton léger mais incisif, l’auteur conte au galop la vie imaginée de Tchouang Tcheou dont le nom peut être inconnu des lecteurs, mais probablement pas son interrogation favorite : « Était-ce Tchouang Tcheou qui se rêvait en papillon ou un papillon rêvant qu’il était Tchouang Tcheou ? » p.229. Il faut dire que l’orthographe française hésite sans cesse entre la francisation et la pression anglo-saxonne ; le personnage est donc écrit aussi Tchouang-tseu ou Zhuāng Zhōu.

Son existence constamment mêlée de réflexion distille une sagesse primesautière et volontiers anarchiste, au fil des événements. On connait peu sa vie réelle, seulement qu’il fut fonctionnaire et qu’il a refusé un poste de Premier ministre. Le talent de Patrick Rambaud tisse une trame plausible pour une vie qui n’a peut-être jamais existé mais qui apparaît exemplaire de la sagesse millénaire.

La base : « A dix ans, Tchouang avait saisi les fondements de la pensée chinoise, laquelle reposait sur des principes simples. Oui et non n’existaient pas à l’état naturel. Il n’y avait pas de contraires mais des contrastes ; le monde était une somme d’impressions. Les forces se combinaient, se succédaient, permutaient, s’alliaient, s’harmonisaient, se remplaçaient comme le yin et le yang, la nuit et le jour, l’ombre et la lumière, la femme et l’homme. La vie évoluait à chaque instant, rien n’était définitif » p.23. Nous ne sommes pas dans l’univers des religions du Livre, où « Dieu » a révélé aux vermisseaux humains tout ce qu’ils ont à savoir, avec interdiction de chercher ailleurs. Peut-être pourrions-nous nous inspirer aujourd’hui de la pensée chinoise ?

Le rôle social de l’intello : « Tu gardes un air sombre, tu plisses le front, tu trousse à l’occasion des sentences obscures, tu joues au passeur inspiré. Tu seras d’autant mieux inspiré que personne ne te comprendra, mais chacun cherchera un sens profond à tes paroles pourvu qu’elles soient floues : voilà ce qui compte » p.56. Il suffit d’ouvrir une chaîne de télé pour voir que ce qui compte reste ce Grand sérieux inspiré – outre gonflée de vent le plus souvent car, dès que l’on creuse un peu, la baudruche médiatique éclate.

La sagesse personnelle est de se couler dans les forces naturelles, comme un nageur se joue de l’eau. Pour être heureux, goûter les dons de la nature et pour cela s’ouvrir, faire taire sa raison bavarde qui cherche à tout théoriser. « Faire le vide. Il fallait quitter ses intentions, interrompre ses mouvements, et puis s’écouter respirer, écouter le souffle qui s’apaise, ralentit, devient imperceptible » p.150. Une fois calme, s’ouvrir à ce qui est, car le vide n’est pas le rien, mais la disponibilité. Le poète est le berger de l’être, disait il y a peu Heidegger.

Afin d’être sage et heureux, surtout fuir les spécialistes, les prophètes, les clercs, les vertueux ! Pour cela, dompter ses peurs, devenir adulte, libre et responsable. Car « de la peur naît un besoin de réconfort, du besoin de réconfort naissent les croyances, des croyances naît la vanité et de la vanité naît la haine » p.199. Hier comme aujourd’hui. Tchouang Tcheou dénonce les bonnes âmes, les soi-disant purs, les professeurs de vertu : « Tes charitables, ils guettent la souffrance des autres pour compatir en public et se donner un rôle » p.215. Parfait portrait des bobos.

« Tchouang expliqua qu’il y avait plusieurs niveaux de conscience, que la réalité était une métamorphose permanente, qu’il fallait l’épouser telle qu’elle était, sans préjugés, sans constructions savantes, et s’oublier soi-même comme cet enfant dès qu’il saurait avancer sur ses jambes » p.227. Le sage est un enfant qui joue, dira Nietzsche plus tard…

Voici la philosophie telle qu’elle était jadis et telle qu’elle devrait être de nos jours, facile à lire et à comprendre, des exemples concrets devenues fables, le style aérien qui domine son sujet et sait le faire passer dans la vie même.

Tout le monde ne tournera pas contemplatif ni oisif comme Tchouang Tcheou mais, contrairement à lui, aimera ses enfants et les élever, participera à la vie de la société voire à la chose publique. Mais la leçon de Rambaud, distillée sous couvert du Chinois, est que prendre au sérieux tout cela empêche de réussir chaque cela : la politique rend avide, la vie sociale vaniteux, l’éducation n’est ni élevage ni domptage mais élévation par discipline, l’oisiveté sans personnalité n’est que vie futile, la contemplation sans réflexion n’est que nihilisme. Il faut de tout un peu, équilibrer les contraires, nager dans l’eau selon les vagues et les courants.

Ce qui déplaît aux critiques médiatiques français qui préfèrent trop souvent être guidés par un maître vers la Vérité suprême. Or il n’y a pas de vérité, montre Tchouang Tcheou, la voie du Tao est personnelle, pas collectiviste, chemin bien plus digne d’attirer le lecteur lassé des politiciens et du sectarisme que le panurgisme médiatique. Ces lecteurs, à en croire la presse décidément indigente, sont-ils devenus si rares ?

Rambaud, le pasticheur de Roland Barthes et de Marguerite Duras (gendegôch qui se prenaient tellement au sérieux…) mais aussi de Charles de Gaulle et de Malraux (gendedroit qui s’élevaient volontiers des statues de leur vivant), a erré un temps dans le roman politique contre Nicolas Sarkozy (dont les tomes seront vite oubliés, comme le personnage). Il réussit mieux dans le roman historique, sur la Grande armée ou sur Tchouang Tcheou. Langue souple et acérée, conte léger qui vise profond, récit enlevé qui jamais n’ennuie, voici un bon roman qui se lit comme il vient et qui laisse à penser.

Patrick Rambaud, Le Maître, 2015, Grasset, 237 pages, €19.00

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Clément Rosset, La philosophie tragique

clement rosset la philosophie tragique
Le tragique est un sentiment de joie philosophique, venu de l’être même, qui bannit le pessimisme comme le moralisme. Il est probablement ce « vouloir-vivre » de l’Occident qui a permis l’essor du savoir et de l’économie, en même temps que les conquêtes et les explorations. Ce qui a eu pour conséquences l’exigence de la liberté de penser avec celle d’entreprendre, et la participation démocratique progressive, de puis l’Habeas corpus anglais jusqu’aux Révolutions française et américaine. « Rien de plus noble et de plus élevé en l’homme que son attitude critique qui le porte à déchirer impitoyablement toutes les croyances qui pourraient compromettre sa lucidité intellectuelle, mais auxquelles il se sent lié par un pressant besoin affectif : cette attitude – qui suppose une dureté envers soi-même – est proprement la ‘purification philosophique’ » (introduction).

L’auteur définit le tragique comme un « soudain refus radical de toute idée d’interprétation » p.7. Il est l’intelligence, cette faculté de l’esprit qui s’oppose à l’imbécilité. Le ‘baculus’ en latin est la canne, sur laquelle s’appuie toujours l’imbécile pour s’éviter de penser et de prendre ses responsabilités. L’imbécile est un boiteux de l’âme.

A l’inverse, l’esprit tragique accepte la surprise radicale, même celle qui fait mal parce qu’elle déstabilise : l’échec de l’affectivité et la solitude fondamentale de tout homme, la découverte de la bassesse inhérente à la nature humaine, l’apprentissage de l’absurde et de la mort. A cela, le tragique ne pourra jamais donner d’interprétation. Il s’agit d’un échec insurmontable, irrémédiable, irréconciliable avec l’univers. L’homme se découvre mortel, seul et nu. Il ne sera jamais Dieu, malgré le « progrès », le « bien », le « mérite ».

Les infantiles préfèrent refuser rageusement ce monde-là et croire aux chimères du « bonheur ». Les virils l’acceptent – tragiquement (viril au sens philosophique inclut les femmes, évidemment, au sens de fortes, fermes, courageuses tout comme les hommes). Il n’y a pas de liberté fondamentale de choix, mais un instinct, une force intérieure ou une faiblesse interne. Rodrigue (le Cid) ne choisit pas entre la grandeur ou l’égoïsme, il préfère la voix la plus longue de son instinct naturel : la générosité.

Le tragique est réaliste, il constate que l’humain n’est libre que relativement, contraint par sa condition de mortel, seul et faible – ni dieu ni ange, mais à moitié bête. Et qu’il faut faire avec. L’individu puise sa force en lui-même pour réaliser son humanité avec les autres, telle est sa gloire et sa joie. Tel est le tempérament que l’on pourrait qualifier « à la française » de droite, bien que ces distinctions apparaissent un tantinet ridicules dès que l’on quitte les frontières étroites du ghetto médiatique parisien. A gauche, pour user des mêmes distinctions poseuses, le tempérament est porté à l’illusion et aux grands mots ronflant – que l’on aime à confondre avec les choses. On croit encore que l’humain n’est qu’un ange déchu que ses mérites existentiels suffiraient à remplumer, une page blanche où « la société » écrirait tout le bien, qu’il a le « droit moral » de choisir pour éviter tout le mal – sans que Bien ou Mal ne soient vraiment définis autrement que « par ce qui est admis », donc ce que tout le monde aspire à faire – et qu’enfin ce choix détermine sa vertu au regard d’une justice immanente. Même si Dieu est mort, les laïcs de gauche croient encore en une Balance suprême…

« Le tragique est d’abord ce qui nous permet de vivre, ce qui est le plus chevillé au corps de l’homme, c’est l’instinct de vie par excellence » p.49. La vitalité est source de la joie, la grande joie dionysiaque de Nietzsche, « semblable à Hamlet ; tous deux ont plongé dans l’essence des choses un regard décidé : ils ont ‘vu’, et ils sont dégoûtés de l’action, parce que leur activité ne peut rien changer à l’essence éternelle des choses ». Connaître empêche parfois d’agir, il faut à l’action le mirage de l’illusion.

Mais le tragique n’est pas l’à-quoi-bon ? S’il est étranger à toute mise en question, il est lui-même l’éternel scandale. La vie vaut moins que l’homme, elle emprisonne, mais l’humain est le plus grand. Être homme, c’est ce courage s’assumer toutes les situations, bien que l’on n’ait aucune prise sur elles. Sans la responsabilité, que resterait-il de la liberté, donc de l’humanité ? L’estime de soi est allégresse. « L’héroïsme n’est pas un élément tragique : c’est le tragique qui engendre l’héroïsme » p.74. L’homme vaut plus que toute chose car il est le seul à posséder cette valeur-là. « La valeur réside dans l’exception, l’ordre des choses’, lui, est platitude » p.88.

La morale commence avec le non au tragique, par le refus du réel. Socrate avait senti l’incompatibilité entre morale et religion, cette conscience tragique de l’existence. Il fut donc le premier « blasphémateur » par peur et par haine de l’instinct religieux, blasphémateur du don tragique qui explique à la société les contradictions de la vie et des valeurs. Le refus d’affronter précède le refus d’admettre. Il conduit à l’absence de respect devant l’Être. La pitié, par exemple, consiste à s’illusionner sur autrui et écarte la réaction saine du mépris. Mépriser constitue une douleur morale intolérable : « entrer dans la pitié, c’est refuser de considérer que le méprisable est méprisable, c’est s’aveugler sur la réalité tragique, c’est fuir devant la souffrance » p.122. Avoir pitié, c’est fuir devant le réel humain, préférer l’illusion, réagir par atavisme moral (idéal) contre le tragique (réel) qui fait trop mal. Alors que la générosité est une force active qui aide dans la réalité son prochain par surcroît de vitalité et empathie pour endiguer ce qui va contre la vie.

Le moralisme triomphant secrète la bêtise, heureuse et sûre d’elle-même comme une vache à l’étable qui rumine son foin et regarde, quiète, passer les trains. L’idée bête du bonheur refuse l’irréconciliable pour lui substituer le « mieux ». Elle espère une solution de synthèse pour l’avenir, un « progrès » : c’est Socrate contre Sophocle, Voltaire contre Pascal.

Meurt alors l’innocence du devenir : le « mérite » est la causalité introduite dans le monde des valeurs. Si chacune a « sa raison », ce sens causal exerce une tyrannie et fait régner un esprit de sérieux clérical. Telle est l’Église solennelle de l’Inquisition, la sévérité puritaine des sectes, l’esprit de purification de la Terreur et de Daesh, la « ligne » de Lénine ou Staline, le « cant » victorien et le « politiquement correct ».

Un ancien petit livre encore tout frais de ses découvertes toujours actuelles.

Clément Rosset, La philosophie tragique, 1960, PUF Quadrige 2014, 204 pages, €11.00
Clément Rosset sur ce blog

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Clément Rosset, Le principe de cruauté

clement rosset le principe de cruaute

La réalité est cruelle parce qu’elle fait souffrir. Se consoler par l’illusion est le remède philosophique par excellence, que les religions exploitent abondamment. Le désespoir n’est pas la mélancolie mais le fait d’être réfractaire à tout espoir d’au-delà et de transcendant : il n’y a de réalité qu’ici et maintenant. Le principe de cruauté est donc, selon Clément Rosset, le principe de réalité suffisante allié au principe d’incertitude. Si la théorie en philosophie est le résultat d’un regard porté sur les choses, on distingue aisément ceux qui voient et ceux qui refusent de voir ce qui est. L’auteur poursuit son entreprise de démolition des illusions et des croyances, pour le plus grand bien de la pensée.

« Le philosophe trébuche habituellement sur le réel non en raison de son inépuisable richesse mais plutôt de sa pauvreté en raisons d’être » p.13. Seul le sens apaise, seul le dessein console, seule la fin justifie. Puisque le réel est insuffisant, la réalité est alors située en-dehors du réel. A cette position de faiblesse, l’auteur oppose le principe que la réalité suffit : elle est pleine et sans pourquoi. N’être pas intelligible n’équivaut pas à n’être pas réel : « Une femme au comportement indéchiffrable n’équivaut pas à une femme qui n’existe pas » p.16. Imparable. « Je soupçonne fort la brouille philosophique avec le réel de n’avoir pas pour origine le fait que la réalité soit inexplicable (…) mais plutôt le fait qu’elle soit ‘cruelle’ et (…) qu’elle constitue un risque permanent d’angoisse (…) intolérable » p.17. (Nous sommes forcés de couper les phrases interminables avec incidentes qu’affectionne un peu trop l’auteur pour les rendre immédiatement compréhensibles bien que – rappelons-le – Clément Rosset soit l’un des rares philosophes qui ne jargonne pas).

Que la réalité soit incompréhensible, à la rigueur, il s’agit de raison et l’homme peut s’en accommoder ; mais qu’elle soit douloureuse, non, et son intolérance conduit au déni. Comme si le développement intellectuel ne s’était pas accompagné du développement psychologique qui convient. La grande tante de Vinteuil, chez Proust, est l’un des plus purs exemples de déni forcené : elle refuse toute preuve de la haute position de Swann, malgré les faits réitérés. Par jalousie sociale probablement, par tendance à ramener le grand bourgeois Swann à sa condition à elle de bourgeoisie moyenne. D’où l’« exorcisme hallucinatoire du réel » p.26. Ce qui « doit être » supplante « ce qui est ». La morale n’en veut pas à l’immoral ni à l’injuste mais à ce qui est, au réel. « Le dernier mot de la philosophie de Platon comme celle de Rousseau me paraît ainsi se résumer à ce simple et aberrant adage : que si la vérité est cruelle, c’est qu’elle est fausse – et doit par conséquent être à la fois réfutée par les doctes et dissimulée au peuple » p.29.

« Pensée morale et pensée tragique se partagent ainsi l’opinion des hommes, leur suggérant tour à tour l’idée la plus apaisante mais la plus illusoire (principe de réalité insuffisante) et l’idée la plus cruelle mais la plus vraie (principe de réalité suffisante). D’où deux grandes catégories de philosophies et de philosophes, selon que ceux-ci en appellent à un mieux-être ou au contraire s’accommodent du pire » p.31. Il va de soi que Clément Rosset se rattache au pire.

L’intérêt d’une vérité philosophique est moins la vérité (toute relative et critiquable) qu’elle énonce que de « dénoncer un grand nombre d’idées tenues abusivement pour vraies et évidentes » p.37. C’est souvent le cas, la partie critique des philosophes est bien plus intéressante que la part de construction : voyez Marx ou Nietzsche, même Montaigne ou Pascal. Ce qu’ils dénoncent est bien plus « réel » que ce qu’ils proposent, trop vague ou incertain. « En tant que philosophie critique, le matérialisme constitue la pensée peut-être la plus élevée qui soit ; en tant que philosophie ‘vraie’, il est en revanche la plus triviale des pensées » p.40. S’en tenir à la moindre des erreurs n’est pas le plus gratifiant.

antoine olivier pilon torse nu

Et pourtant, la bêtise offre le plus beau spectacle du gratifiant dans l’illusion car « elle ne consiste pas, contrairement à ce qu’on pense généralement et à tort, en une paresse d’esprit mais bien en une débauche désordonnée d’activité intellectuelle, dont témoignent par exemple Bouvard et Pécuchet, héros modernes et indiscutés de la sottise » p.41. Peu importe la marotte si elle évacue le réel : l’une chasse l’autre, la collection de timbres chasse la culture du jardin ou l’étude des papillons. Ce qui compte est moins de s’intéresser à quelque chose que de s’étourdir à le faire pour éviter de voir le réel en perpétuel changement et les vérités durement acquises sans cesse remises en cause.

Cette intolérance à l’incertitude aboutit à toute forme de croyance. « L’adhérent fanatique à une cause se reconnaît principalement à ceci qu’il est au fond totalement indifférent à cette cause et seulement fasciné par le fait que cette cause lui paraît, à un moment donné, pouvoir être tenue pour certaine. Un marxiste convaincu prête peu d’attention aux thèses énoncées par Marx, un stalinien convaincu peu d’attention à la réalité historique et psychologique de Staline : ce qui compte pour eux est l’idée purement abstraite que le marxisme est vrai ou que Staline a raison » p.45. Remplacez marxisme par socialisme ou islam, remplacez Staline par Mélenchon ou Ben Laden et vous verrez le même mécanisme psychologique à l’œuvre : le goût de la certitude côtoie dangereusement le goût de la servitude…

Ah, un dernier mot : « Il n’y a nul divorce entre la croyance et la raison, puisque l’objet de la croyance, faute d’être, se soustrait a fortiori à un examen en raison » p.91. Il n’y a pas de solution quand il n’y a pas de problème.

Clément Rosset, Le principe de cruauté, 1988, éditions de Minuit, 95 pages, €13.00

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Genre rétro

Un « grand débat de société » amuse la galerie ces temps-ci en France. Comme les politiciens sont impuissants à conforter l’économie et que leurs outils sont obsolètes, comme l’éducation dite « nationale » et la formation dite « permanente » ne préparent en rien à faire confiance, à travailler avec les autres, à entreprendre ou créer, comme la seule issue d’un gouvernement aux abois est de taxer encore et toujours sans jamais réduire la dépense – une diversion existe : l’idéologie.

Elle fait appel aux croyances et surtout pas aux faits ; elle agite les mythes rassembleurs et clive les appartenances ; elle ne met pas la raison en tête mais le cul en premier. Car qu’est-ce que cette rationalité tant vantée chez les socialistes de gouvernement comme chez les chrétiens activistes de Civitas – puisqu’ils s’assoient dessus ? Leur discours cul par-dessus tête affirme « la » théorie du genre. Or elle n’existe pas : seules « des » études de genre existent dans les universités américaines (Gender studies). Même si des députés socialistes affirment le contraire, dans leur inculture crasse formatée éducation nationale ; même si la porte-parole d’un gouvernement de Bisounours le répète, dans son féminisme hargneux de minorité visible.

baigneur garcon

Écoutons Sylviane Agacinski, philosophe rationnelle accessoirement épouse de Lionel Jospin : « Dans la mesure où le genre désigne le statut et le rôle des hommes et des femmes dans une société, c’est en effet une construction historique et culturelle. Ce qu’il faut défaire, c’est la vieille hiérarchie entre hommes et femmes : c’est ce qu’ont voulu les féministes. En revanche, cette déconstruction n’abolit pas la différence sexuelle… » Voilà qui est dit, et bien dit. Que je sache, ce ne sont pas les hommes qui portent à ce jour les enfants dans leur ventre. En revanche, les hommes comme les femmes sont capables au même titre d’élever les enfants. Françoise Héritier, anthropologue, ne dit pas autre chose : la différence biologique existe, mais l’être humain n’est pas que biologique, il n’est pas conditionné par ses programmations instinctives, comme les fourmis. Il est un être social qui, sitôt né tout armé de gènes, est plongé dans le milieu physique, familial, social, national et culturel pour se développer et construire sa personnalité.

La vieille querelle de l’inné et de l’acquis ne concerne que les croyants des religions du Livre. Ils ont cette foi que Jéhovah/Dieu/Allah a tout créé en sept jours, tout dit lors de la Chute du paradis terrestre en vouant les humains à travailler et enfanter dans la douleur pour avoir osé être curieux de connaissance. Les dérivés laïcs de ces croyances (rousseauisme, socialisme, positivisme, gauchismes et écologismes divers) gardent la foi qu’un Dessein intelligent existe (la Nature, l’Histoire, le Progrès) et que découvrir ses lois permettra la naissance d’un Homme nouveau – beau, intelligent, épanoui, en bonne santé…

Dès lors, surgissent comme partout les activistes et les conservateurs.

Ceux qui veulent conserver souhaitent que rien ne bouge, car tout est bien. Créé une fois pour toutes, dans la perfection de l’Esprit omniscient et tout-puissant, il « suffit » de découvrir le Sens pour être enfin apaisé, fondu dans le grand Tout divin.

  • Découvrir le sens littéral du Texte tonné sur la montagne ou susurré tel quel par l’ange messager Gabriel/Djibril dans l’oreille du prophète.
  • Découvrir le sens du progrès historique par les lois marxistes « scientifiques » de l’économie, donc de la sociologie, donc de la politique, donc du mouvement historique.
  • Découvrir les équilibres non-prédateurs de l’humain dans son milieu planétaire, donc renoncer au néolithique, cette appropriation de la terre pour la cultiver, engendrant la propriété privée et la thésaurisation des récoltes, donc les États et la guerre, donc le machisme, l’esclavage, le colonialisme, l’exploitation de l’homme par l’homme jusque dans les usines et les bureaux.

Pour les conservateurs croyants, il suffit d’attendre que la Vérité émerge, que la Voie se dégage – et l’avenir sera radieux, forcément radieux.

Pour les activistes de ces mêmes croyances, la destinée écrite de tous temps a besoin d’un coup de pouce, d’un coup de main ou d’un coup de force – selon leur radicalité. La société nouvelle doit accoucher dans la douleur. D’où cette fascination pour les révolutions, qu’elles soient françaises passées (on ne parle jamais de l’anglaise, pourtant plus ancienne et bien plus efficace !), marxiste-léniniste, maoïste, castriste, arabes, ukrainienne, vénézuélienne, notre-dame-des-landaise…

Les conservateurs mettent en avant le temps, qui fera naître inéluctablement le progrès ; les activistes mettent en avant la volonté politique, qui fera accoucher au forceps ce même progrès. D’un côté Civitas (et tous les religieux intégristes), de l’autre le parti Socialiste (et tous ses avatars plus ou moins radicaux). C’est ainsi qu’il faut commencer à la racine : dès l’enfance, dès l’école.

Le gène serait une contrainte qui conduit à la famille, donc à l’inertie conservatrice. Nier le gène au profit de la construction revient à changer l’homme dont on a déjà écrit les Droits sur une table de la Loi. « On ne naît pas femme, on le devient », disait Simone de Beauvoir, masculinisée en Castor (Le deuxième sexe). Son compagnon Jean-Paul Sartre lui-même, disait la même chose des Juifs, on ne l’est que par le regard des autres : « C’est l’antisémite qui fait le Juif » (Réflexions sur la question juive). Demandez aux Juifs (ou aux Corses, Arméniens, Bretons et autres) s’ils sont d’accord…

collegiens torse nu au vestiaire

Le biologique est donné, le social est construit. Ce qui fonctionne sur l’appartenance ethnique et culturelle fonctionne pour le sexe. La propension majoritaire hétérosexuelle est autant le résultat de la société et de l’éducation que la propension minoritaire homosexuelle. Il n’y a aucune « raison » à penser que la répression de l’homosexualité suffit à l’éradiquer – ni que l’encourager suffit à éviter l’attirance pour l’autre sexe. Les Grecs antiques comme les Anglais victoriens aimaient pour partie les beaux éphèbes et pour partie les femmes : ces deux sociétés n’ont en rien disparues faute de descendance ! Leur sensualité était surtout indifférente à la distinction des genres…

C’est la symbolique politico-religieuse qui fonde une société, pas la biologie, montre Maurice Godelier. Or les humains ne font société que par le symbole : « déconstruire » est scientifique, mais construire est une exigence si l’on veut faire société. Une société ne fonctionne pas sur le seul rationalisme scientifique, trop réducteur pour embrasser l’humain. Le désir n’a pas de « sens social », seule la reproduction en a un, d’où l’encadrement de la sexualité par la religion, la morale et la loi dans tout groupe humain partout dans le monde et dans l’histoire des primates (eh oui, les singes aussi sont « sociaux »). Les sociétés humaines ne se sont donc pas fondées sur le ‘meurtre du père’ selon Freud, mais sur un refoulement sublimé, ou canalisé par les rites, du désir forcément asocial (anarchique).

Brice Couturier dans un Matin récent de France Culture, a fort justement insisté sur la différence entre égalité entre les sexes – objectif légitime et consensuel – et déconstruction des stéréotypes de genre qui relève d’une tout autre logique. Les stéréotypes sont partout : l’esprit critique et la raison consistent à les déconstruire – non pour les abandonner totalement avec horreur, mais pour comprendre comment ils fonctionnent – et accepter ceux qui sont nécessaires. Par exemple, Poutine comme nouveau Mussolini est un stéréotype actuel répandu : il est partiellement vrai ou, du moins, il trahit peu la vérité (qui est plus nuancée, dans son contexte et l’histoire d’aujourd’hui). Poutine vu comme nouveau Mussolini permet de comprendre comment il fonctionne, le stéréotype peut être ainsi un schéma pour l’action.

Mais les stéréotypes ne sont pas des modèles de comportement. Les enfants qui construisent leur personnalité ont besoin de modèles sociaux, ils n’ont besoin ni de foi (affaire personnelle) ni de préjugés (le nom vulgaire des stéréotypes). Les « mythes » en société existent, Roland Barthes a écrit un beau livre là-dessus ; on peut en jouer, aimer les belles histoires – sans pour cela les croire ni sacrifier à leurs incitations. Caroline Eliacheff : « stéréotypes. Ceux-ci ne sont pas immuables : on peut proscrire ceux qui introduisent une hiérarchie ou des comparaisons dévalorisantes; on peut ne porter aucun jugement sur les enfants qui ne s’y conforment pas : libre à eux de se dégager des stéréotypes mais pas de les ignorer. Ce n’est pas la même chose de « faire comme les garçons » et « d’être un garçon » ». Le film Tomboy est à cet égard éclairant !

Ce pourquoi il faut faire confiance à l’esprit critique et au libre examen – attitude intellectuelle qui n’est possible qu’en démocratie – et pas chez les croyants du Livre qui – eux – doivent obéir au Texte d’en haut. Critiquez Poutine en Russie et vous aurez cinq ans de camp. Comme le modèle de Marine Le Pen est celui de Mussolini actualisé en Vladimir Poutine, les votants français devraient savoir ce qui les attend…

La neutralité de la raison n’est

  • ni le relativisme généralisé (tout vaut tout – donc enseignons au même niveau que la terre est plate puisque c’est ce que disent les religions du Livre – et qu’elle est ronde puisque c’est bien ainsi qu’on la voit de l’espace)
  • ni le rationalisme qui est une dérive réductrice de la faculté de raison (les trois ordres de Pascal ou de Nietzsche).

L’esprit critique n’est pas le scientisme – mais la méthode scientifique (partielle, incomplète, évolutive) est la seule méthode efficace que nous ayons pour l’instant trouvée pour approcher le vrai. Reste que si l’esprit critique est utile en société (pour innover, avancer, proposer), ce n’est pas lui qui FAIT société, mais un ensemble de mythes et de rites arbitraires – symboliques.

  • Déconstruire les stéréotypes sociaux du genre : oui.
  • Nier de ce fait qu’il n’existe plus ni homme ni femme mais une gradation sexuée où transgenres, gais, lesbiens et bi sont fondés en biologie : non.

L’acceptation des différences est sociale, mais la vérité biologique est scientifique.

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Anatole France, L’anneau d’améthyste

Où le lecteur retrouve ce bon Monsieur Bergeret, professeur de littérature latine dans une université de province, qui vient de se séparer de sa femme, d’adopter un chien, et qui commente avec un humanisme républicain l’Affaire en cours. Anatole France plonge cette fois-ci dans l’histoire de son temps, très fin de siècle, tout entière accaparée par le jugement pour trahison du capitaine Dreyfus en 1894.

L’antisémitisme se déchaîne à la fois contre le Prussien aidé par un apatride, et contre le Juif volontiers républicain et hostile à la religion catholique. La France se cherche, blessée par la défaite de Sedan sous Napoléon le petit ; elle se croit le phare universel du monde, sans voir qu’elle n’a de puissance que celle qu’elle se forge, notamment en économie. Or le rêve de toute fille à marier est d’épouser « un propriétaire, un rentier ou un fonctionnaire » – toutes professions de statut qui produisent peu mais vivent en parasites sur l’État et la société, comme sous l’Ancien régime.

L’antisémitisme est le bouc émissaire idéal qui permet d’attaquer le financier, le libre-échangiste, le rationnel libre-penseur et le républicain – tous ces industrieux optimistes aimant le progrès. Même si le Dieu des chrétiens est juif, Jéhovah comme Jésus et Saint-Esprit. La Contre-révolution veut effacer 1789 pour retrouver la société organique des ordres voulus par Dieu, dans un immobilisme national (qui n’a pas disparu en 2013) : une foi, un roi, une loi. Anatole France est le deuxième sur la pétition des intellectuels après Émile Zola pour la révision du procès Dreyfus. Ses romans contemporains ne peuvent qu’y faire allusion.

Monsieur Bergeret est bien seul dans sa petite ville, rares sont ceux qui pensent comme lui que l’armée n’a pas forcément raison, ni que l’église catholique doive édicter ce qu’il convient de penser. Que sept ou même quatorze officiers en conseil de guerre puissent se tromper plus qu’un seul, Bergeret et Anatole France en sont convaincus. L’esprit de corps, la révérence hiérarchique et la peur de ne pas dire comme tout le monde poussent à un unanimisme fusionnel propice à toutes les erreurs judiciaires. Que vaut « la vérité » contre la raison d’État ? Eh bien tout, répond France avec esprit de libre examen ; surtout rien, rétorque la foule moutonnière avec esprit d’autorité.

Si la discipline fait la force des armées, elle fait aussi sa bêtise : il suffit qu’elle soit mal commandée, comme à Sedan, mal guidée par les politiciens, comme Napoléon III. La suite verra que rien ne change, en 1914, en 1940, sous la IVème République… Un bel outil entre des mains débiles ne fournira que de mauvais services.

Anatole France démontre la progressive inculture intellectuelle par le duc de Brécé : la déchéance de sa bibliothèque, commencée au XVIIème siècle par les grands classiques et censurée par l’actuel duc devenu prude bourgeois.

Il montre aussi la progressive influence de l’argent par les parvenus Bonmont – nés Wallstein – qui ont racheté l’antique château de Montil pour y entreposer une collection d’armes et de tableaux cosmopolites pour se créer un statut.

C’est à ces deux puissances que s’oppose le républicain cultivé Bergeret, nommé professeur à la Sorbonne à la fin du roman. Méritocratie républicaine contre le fait de naître ou la fortune spéculative : voilà Anatole France.

Antimilitariste, anticlérical, antiprivilèges – et volontiers socialiste-libéral à la Jaurès – Anatole France distille sa critique acerbe de la société de son temps dans une langue française limpide et précise. C’est un bonheur de le lire. L’histoire commencée avec L’orme du mail et poursuivie avec Le mannequin d’osier, va de l’avant avec la victoire de l’abbé Guitrel par les femmes : il obtient sa titulature d’évêque de Tourcoing du ministre et du nonce, après les multiples intrigues et coucheries des grandes bourgeoises de son milieu. L’une d’elle, juive convertie et mariée à un baron d’empire (le summum de la parvenue pour le temps), veut lui offrir une bague sertie d’améthyste (d’où le titre du roman)… mais l’oublie dans la garçonnière de son amant militaire.

amour couple printemps

Ce n’est pas le seul trait d’ironie du livre. Contre les croyances imbéciles, Anatole France évoque cette jeune Honorine « de 13 ou 14 ans » qui a « des visions de la Vierge » dans la chapelle – mais qui n’oublie pas d’aller retrouver dans la forêt Isidore « de deux ans plus jeune » : « ils se réconcilièrent. Et, comme ils n’avaient rien, ils s’amusèrent sur eux-mêmes et prirent leur plaisir l’un de l’autre. (…) Isidore (…) avait une longue habitude des choses de l’amour » p.27. C’est mignon, et berne par la nature les bons bourgeois idéalistes.

En ces temps de renouveau de la haine et de la guerre civile idéologique, il est bon de relire cet Anatole France.

Anatole France, L’anneau d’améthyste – Histoire contemporaine III, 1899, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Format Kindle, 434 pages, €0.89

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Anatole France, Thaïs

anatole france thais

Thaïs est une courtisane. Trop belle et mal aimée durant son enfance à Alexandrie, « elle se donna avant l’âge à des jeunes garçons du port » – elle avait 11 ans. Mais Alexandrie est ce bouillon de cultures romain où fermente l’Occident naissant dans un Orient qui meurt. Juifs et Grecs côtoient Levantins et Égyptiens dans une atmosphère futile et inquiète, propice aux croyances les plus folles. La vie vivace résiste encore et toujours aux doctrines de la souffrance. Il y a là message, en cette fin de siècle (1890) trop rationaliste mais travaillé de hantises. Thaïs résume en elle toutes les séductions du temps : femme, comédienne, putain, orientale. Elle est celle par qui tout est permis, la luxure comme la foi.

Anatole France était marié et amant de Madame de Caillavet, bien plus cultivée et sensuelle que sa femme. La maîtresse encouragea l’œuvre et Thaïs est un hommage qui reprend un vieux conte copte. Oh, certes, les cathos intégristes du temps, déjà fâchés de la république, ont manifesté dans les revues littéraires contre ce blasphème qui mêlait sexe et religion. Car Thaïs fut sauvée par la foi, tandis que son sauveur, le moine anachorète du désert Paphnuce, s’est abîmé dans les œuvres du diable.

Thaïs fut sauvée car, bien qu’ayant depuis l’enfance brûlé sa chandelle par les deux bouts, elle a reconnu ce qui meut toute sur la terre : le désir. Sans désir, nulle action, nulle connaissance, nul art, nulle science. Le désir est sexuel, mais pas seulement ; il est curiosité pour l’autre, goût pour l’ailleurs, conquête de l’impossible – tout ce qui compose le bonheur. Même l’épicurien Nicias, ami d’études de Paphnuce, n’est pas heureux car il ne réalise pas la vie même en ne connaissant rien aux vrais désirs. Pour lui tout reste tempéré, modéré, illusoire. Les humains n’étant pas des dieux, abolir les passions et les instincts ne se peut. C’est nier l’humain, choisir l’abandon, la mort, le néant. Ce n’est pas suivre la voie de Dieu, montrée aux hommes par son Fils unique Jésus.

Ce pourquoi les anachorètes qui se macèrent au désert, croyant vivre déjà hors de cette vallée de larmes, ne sont pas des hommes mais des rebuts. Ils sont des hommes déchus, en proie aux tentations des anges déchus que sont les démons. Le refoulement du désir aigrit et ferme l’esprit au réel. La maîtrise des désirs passe par leur reconnaissance et leur bon usage, pas par leur refus névrotique. C’est ce que dit Palémon, gai vieillard qui cultive son jardin en philosophe, à Paphnuce dévoré d’austérités.

N’est-ce pas par orgueil que ce moine quitte le désert pour la ville, afin d’aller arracher la courtisane la plus belle aux griffes du sexe ? Il va réussir, certes, et l’on saura pourquoi en écoutant son enfance. Mais il se prend pour Dieu et cet excès le perdra. « Il bondit, se dressa devant elle, pâle, terrible, plein de Dieu, la regarda jusqu’à l’âme, et lui cracha au visage ». Une telle haine de l’autre ne peut cacher qu’une haine de soi. Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre, exhortait pourtant Jésus. Lorsqu’on est « plein de Dieu » on n’est plus en soi, et le soi finit par vous rattraper lorsque Dieu s’éloigne. Car nul ne peut être rempli de Dieu constamment durant cette vie – l’être humain n’a pas été créé pour s’abolir, mais pour s’accomplir.

C’est ce que ne comprend pas Paphnuce, battu dans la foi par un fol, Paul le Simple, une innocence qui « voit » par le cœur bien mieux que par la raison tordue de désirs refoulés. Paphnuce devient néphélococcynien (une ville des nuées qui intercepte les offrandes aux dieux chez Aristophane). Pour se punir, Paphnuce se juche en haut d’une colonne et prend à lui tous les péchés du monde. Ne se prend-t-il pas pour le Christ ? Les mendiants, les malades et les illuminés affluent, une ville se crée. Le bouc émissaire s’enfle de sa souffrance pour se glorifier. Jusqu’à Satan, qui lui montre l’étendue à ses pieds, comme il a tenté Jésus au désert. Orgueil, tourments de luxures et doutes, est-ce cela vie bonne ? cela la vie grande ?

Thaïs, qui a vécu, connait l’espérance et la crainte plus que l’orgueil ; l’amour total plutôt que la luxure avec chacun ; la foi unique plutôt que le doute perpétuel. Mais pour trouver la voie, il faut d’abord vivre et ne rien refuser. Albine, la mère abbesse, est bien plus sage que le moine Paphnuce : « j’ai pour règle de ne point contrarier leur nature ». Tout excès est orgueil car qui sait les desseins de Dieu ? Thaïs : « Mais pourquoi l’offenserions-nous ? Puisqu’il nous a créés, il ne peut être ni fâché ni surpris de nous voir tels qu’il nous a faits et agissant selon la nature qu’il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui prête bien souvent des idées qu’il n’a jamais eues. (…) Qui es-tu pour me parler en son nom ? » Tous les intégrismes sont contenus dans cette phrase : leur haine née d’un incommensurable orgueil, leur vanité de se prendre pour le glaive de Dieu – comme s’il en avait besoin, le Tout-Puissant… Les femmes sont plus sages que les hommes en ces matières, montre Anatole France : « Aussi les femmes qui, d’ordinaire, sont moins réfléchies, mais plus sensibles que les hommes, s’élèvent-elles plus facilement à la connaissance des choses divines. »

Thaïs est un conte comme la vie est un songe. Il montre que la folie et l’imagination supplantent trop souvent la raison ; que l’ignorance emplit de foi plus que la science ; mais que chaque fois le second doit dompter le premier pour le faire servir la vie. « Les uns cherchent la beauté éternelle et ils mettent l’infini dans leur vie éphémère. Les autres vivent sans grandes pensées. Mais, par cela seul qu’ils cèdent à la belle nature, ils sont heureux et beaux et, seulement en se laissant vivre, ils rendent gloire à l’artiste souverain des choses ; car l’homme est un bel hymne de Dieu ».

Anatole France, Thaïs, 1890, Dodo Press 2008, 148 pages, €9.37 (ou format Kindle €2.35)

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Gai, gai, marions nous !

Les débats s’endorment à l’Assemblée, où l’absentéisme est toujours abyssal en raison du cumul des mandats. En raison de la rafale d’amendements de l’opposition aussi, mais c’est de bonne guerre, la gauche a tellement utilisé cette tactique depuis des années… Droite assez stupide d’ailleurs, qui se contente de bloquer toute évolution sans proposer aucun argument de raison autre que l’inceste et la polygamie (déjà légaux puisque les enfants nés ainsi à l’étranger peuvent rejoindre leurs parents établis en France : y a-t-on pensé ?…). Et les Français en ont déjà marre, têtes de linotte pour qui un « débat » doit se trancher très vite, habitude héritée du droit divin catholique et de la présidence impériale Vème République.

Il ne leur vient pas à l’idée que « la démocratie », dont ils ont d’habitude plein la bouche, exige le débat contradictoire, et jusqu’à ce que tous les arguments soient sur la place publique ? Mais il est vrai que les Français et la démocratie, ça fait deux. Entre une existence sociale éduquée à l’individualisme matheux, au fonctionnement pyramidal des entreprises et au système politique où règne le culte du Chef et où le Parlement est croupion, comment penser une seule seconde qu’une « démocratie » puisse sereinement exister ? Blanc seing est donc donné aux partis et aux zassociations (qui ne représentent qu’elles-mêmes), voire aux « experts » soigneusement sélectionnés par le bord politique au pouvoir, de « dire le droit ». Les citoyens se contentent de brailler dans la rue et sur le net, et leurs députés de faire les pitres, sans aucun intérêt pour le débat ni pour la démocratie. Les Anglais, au même moment et sur le même sujet, sont bien plus cohérents !

couple pigeons

Je n’ai aucun a priori sur l’union de deux êtres, fussent-ils de même sexe, à condition qu’ils soient adultes et consentants. Mais la société a quelque chose à dire sur la transmission : du nom, des biens, des devoirs. Il s’agit d’ordre public. L’origine du mot « marier » est intéressante : il s’agit de pure biologie, « unir des arbres à la vigne ». Autrement dit greffer une branche venue d’ailleurs sur une souche. Marier une fille est le sens dérivé d’associer deux familles par une union sexuelle, dans le but de produire des enfants et d’assurer la transmission de l’héritage (nom, réputation, biens, métier…). Le sens plus moderne (déjà au XVIIème siècle…) étend le concept jusqu’à « allier avec une idée d’harmonie », selon le Robert historique de la langue française.

Le mot « mariage » est né en français en 1135 comme une action de s’unir d’abord (constatation), puis comme un sacrement de l’église catholique, au moment où le mariage des prêtres devenait interdit par la réforme grégorienne. L’église protégeait d’ailleurs l’amour contre les intérêts, puisqu’elle demandait à égalité le consentement public de chacun des époux, mâle et femelle, et ne sacrait pas un mariage trop précoce. Ce n’est qu’avec Napoléon, après la Révolution, qu’apparaît la notion de « mariage civil », contrat bourgeois (et traditionnel) qui laisse le sacrement aux croyances de chacun. Nous vivons jusqu’ici sous ce régime résolument moderne, à l’exception du divorce et de l’égalité entre époux, conquêtes récentes du XXème siècle. Puisque le mariage en droit est un « contrat » entre égaux de répartition des biens (communauté réduite aux acquêts, communauté universelle ou séparation de biens), pourquoi ne pas en faire bénéficier tous ceux qui veulent s’allier ?

Mais le sexe vient par-dessus, ce qui agite les tabous profonds et met en question les religions du Livre, immobiles depuis 4000 ans (avec nouveau prophète tous les 1000 ans, Moïse, Jésus, Mahomet, Moroni)… L’évolution des mœurs fait que le sexe entre adultes consentants est désormais légal (c’est assez récent), mais il reste contesté par les églises, qui croient en une Révélation figée une fois pour toute. Le patriarcat méditerranéen, berceaux des trois religions du Livre, a soumis depuis des millénaires les femmes aux hommes ; les autoriser à se « marier » entre elles, c’est enfreindre le tabou ; quant aux hommes entre eux, c’est perdre de la semence vouée au « croissez et multipliez » et pervertir les « honnêtes gens » en les focalisant sur le plaisir sexuel au détriment du Salut. Même si le Christ a valorisé nombre de femmes, à commencer par Marie sa mère, mais aussi Marie-Madeleine « la pécheresse » (autrement dit la pute), saint Paul (comme le judaïsme intégriste et plus tard l’islam) a rigoureusement séparé les hommes (appelés à la spiritualité) des femmes (impures et tentatrices). Il n’y a donc que des tabous ou croyances à faire valoir contre le mariage entre personnes du même sexe, aucun argument rationnel.

Je ne peux cependant que m’étonner de voir le contrat bourgeois supplanter l’amour… Les soixantuitards qui avaient jeté slips et soutifs aux orties pour « s’unir » à hue et à dia sur le mode libertaire ont aujourd’hui 60 ans. Ils s’embourgeoisent, se voient atteints par le sida, la solitude, l’absence d’héritiers. Ils désirent alors (tout, tout de suite !) se marier comme les bourgeois, pour bénéficier du confort familial. C’est cela qui me fait douter du bien-fondé des arguments « pour ». Il s’agit d’instincts, pas de raison. Du vulgaire désir irrépressible d’État-providence au civil contre la vieillesse et la dépendance qui viennent, pas de grands principes. Déjà, nombre de ceux qui avaient fui « le système » pour aller vivre nus en Inde où la drogue était libre, étaient vite revenus, une fois la trentaine usée, s’enkyster dans la fonction publique. Combien en ai-je connu de ces soixantuitards-là (instit, profs, facteurs, cantonniers…) !

Reste l’intérêt des enfants : savoir de qui ils sont issus, de qui ils portent le (ou les) noms, qui est leur père et qui est leur mère (au sens biologique), qui va s’occuper d’eux en cas de disparition d’un « parent ». L’angoisse profonde de tous les gosses est d’être abandonnés. La littérature XIXème en a fourni de nombreux exemples (Cosette, Oliver Twist, Rémi de Sans famille, Un capitaine de 15 ans, Romain Kalbris, etc.). Mais peu importe qui s’occupe d’eux, l’important à leur yeux est que quelqu’un les aime, les protège et les élève. Une seule femme ou deux, un seul homme ou deux, un homme et une femme, pourquoi pas trois ou quatre avec les oncles/tantes, les grands-parents et les parrains. Ou même par les fratries (une sœur aînée ou un frère aîné jouant le rôle d’adulte pour les plus jeune). C’était le cas au Moyen-âge où l’on mourait jeune, c’est le cas aujourd’hui avec les divorces, des accidents, les familles décomposées. Même s’il est meilleur qu’un enfant soit élevé par ses deux géniteurs (parce que l’amour est plus « charnel ») il peut être aussi bien élevé par une, deux ou plusieurs personnes (aux rôles sociaux définis) sans que sa construction psychologique n’en souffre. Depuis le temps que le divorce et le veuvage existent, ça se saurait ! Il trouvera ses modèles masculin/féminin autour de lui, s’il est aimé et reconnu comme une personne par au moins un adulte sur lequel il peut compter.

Le mariage est un marchandage entre familles (et entre individus) pour les biens à user et à transmettre – plus aujourd’hui, avec le fisc. L’union est un sentiment durable entre deux êtres, que l’on peut sanctionner ou pas par un sacrement religieux, social ou païen. Je n’ai aucune opinion ni pour ni contre sur ce « droit » de proclamer son union sexuelle à la face de toute la collectivité. Mais avilir l’être en avoir m’étonne de ceux qui se proclament dans le fil des Lumières… Mieux vaudrait aménager la fiscalité (tabou à gauche !) et argumenter contre les religions homophobes en cessant de se coucher devant toute revendication communautariste comme le font si souvent les bobos.

Il y a aussi l’amour, même entre personne du même sexe. N’ayant pas cette expérience, je laisse la parole à un financier gai, Français de New York qui se fait appeler Hadrianus en référence à Yourcenar, découvert par hasard. « L’impossibilité pour certains de vivre l’amour qu’ils ressentent au plus profond de leur cœur, de toute leur âme, parce que la société, leur éducation, les autres, leur apparaissent comme autant d’obstacles qui empêchent la révélation au grand jour de leur amour. Une belle illustration au débat de société qui occupe la France en ce moment. Ici aussi on chuchote et on bouge. L’amendement californien qui revient sur les acquis de la communauté homosexuelle fait du bruit, le mouvement NO H8 se répand et reçoit le soutien de nombreux artistes et personnalités dans tout le pays. Pourtant je continue de m’interroger. N’est-ce pas un phénomène de mode qui pousse les plus jeunes d’entre nous à vouloir à tout prix révéler au monde entier leur inclination sexuelle ? Qu’on lutte contre la violence de l’homophobie latente dans notre monde est une chose, que chacun soit laissé libre de ses choix et de ses inclinations sans que cela nous regarde c’est fondamental et il est impensable qu’il en soit autrement. Mais le coming-out est-il obligatoire ? Est-on anormal quand on ne ressent pas le besoin de dire à voix haute et à tous ce qu’on est et ce qu’on vit ? L’amour, le sexe, nos désirs et nos répulsions, tout cela n’appartient qu’à nous. En quoi les autres, la famille, les amis, les voisins, ont-ils besoin de savoir avec qui et comment on couche ? » Je ne vous donne pas le lien, le politiquement correct ne l’autorise pas aux quelques collégiens qui suivent mon blog, mais la note est parue le 30 décembre 2012.

Ce n’est pas la loi qui fait l’amour, ce sont les gens. L’union fait la force, le mariage fait le divorce : quel « progrès »…

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Problèmes de poids : on vous doit la vérité

Dr Rakotovao Problemes de poids

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Vous avez fait les fêtes ? Pris quelques kilos ? Ne faites surtout pas régime amaigrissant, ce genre de commerce ne fait qu’amaigrir votre porte-monnaie – tout en engraissant les charlatans. Le mérite de ce livre est qu’il ne sera jamais un best seller : il ne promet pas de perdre des bourrelets en quelques semaines, ni d’avoir un corps de rêve, ni de ressembler aux modèles des magasines. Mais c’est justement parce qu’il a du bon sens que ce manuel est précieux.

Le docteur Rakotovao est d’origine malgache et a passé le bac à 16 ans (dans plusieurs séries). Il a étudié la médecine à Tananarive puis à Marseille avant de suivre la formation universitaire Nutrition de Rennes. Il est à la fois médecin généraliste et spécialisé en nutrition : l’idéal pour soigner les gens dans toutes leurs dimensions.

Car nous ne sommes pas qu’un corps… Nous sommes aussi émotions et sociabilité. Manger n’a pas pour fonction que de se remplir, mais aussi de converser agréablement ou de gérer le stress, tout en obéissant à des normes sociales et culturelles. Vaste programme ! Comment voulez-vous qu’un régime diktat, qui n’agit que sur un seul facteur, vous réussisse durablement ? « Il faut admettre et ne pas hésiter à dire qu’un régime d’amaigrissement est une des principales causes de l’obésité, si ce n’est la première » p.59. Surveiller et punir troublent la régulation naturelle, engendrant ces yoyos de poids que forme le couple infernal restrictions/boulimie.

Pour arriver à cette prise de conscience, le Dr Rakotovao a appliqué une méthode simple : « J’ai organisé régulièrement des soirées avec des personnes souffrant de problèmes de poids : j’ai réuni à chaque fois de dix à quinze patients, au rythme d’une fois par semaine pendant deux ans. Nous avons travaillé les ressentis, les problèmes auxquels ils avaient été confrontés, ce qu’ils avaient entrepris précédemment au niveau du poids, les personnes qu’ils avaient déjà rencontrées, etc. » p.16. Le docteur a aussi rencontré ses confrères, en médecine et autour : diététiciens, psychologues.

Il publie ce manuel court et facilement compréhensible en deux parties : ce qu’il faut savoir et ce qu’il faut faire. Dans la première, il apprend qu’une alimentation équilibrée doit provoquer trois équilibres : le physiologique (varier les aliments), le psychologique (goût et plaisir), le social (identité culturelle). Il insiste sur le rôle néfaste des additifs dans l’alimentation industrielle. Tout le monde évoque les cancers possibles, le Dr Rakotovao pointe surtout la perturbation de la sensation de faim : les colorants, conservateurs, exhausteurs et autre E000 servent à exciter l’appétit dans un but commercial. Manger naturel est la première leçon pour perdre du poids.

La seconde est de surveiller son IMC (indice de masse corporelle) = poids / (taille)². Pas de tyrannie du surpoids ! On n’est obèse qu’avec un IMC>30, en-dessous il faut faire attention aux prédispositions génétiques de maladies liées au poids (diabète, hypertension, os et articulations). Rien de moins, mais rien de plus. Il n’y a de poids « idéal » que celui dans lequel on se sent bien, mangeant à sa faim et en société, sans risque de santé.

La troisième est de gérer son état psychologique. Pour ce faire, le docteur donne l’exemple de patients concrets : régimes à répétition, arrêt du sport, stress et grignotage de compensation, manque de confiance en soi et intériorisation de la colère qui pousse à manger pour se faire plaisir, fantasme du carré de chocolat « qui fait prendre 1 kg », repas tout prêts avec additifs qui excitent et perturbent, médicaments, pilule… Chaque cas est différent mais, pour tous, « l’apprentissage d’une régulation (…) permet de vous faire perdre du poids » p.98. « Le résultat final doit devenir un comportement, c’est-à-dire un réflexe naturel ne nécessitant pas d’effort et qui stabilise l’organisme quelles que soient les circonstances » p.102.

Tyrannie de la mode…

torse nu mode

Il faut apprendre à manger de bonnes choses, et avec plaisir. Avec la variété, la présentation, l’absence d’interdits, le calme d’une mastication nécessaire à une sensation de satiété, vous perdrez du poids. Cela prendra plusieurs mois mais perdurera. Finis les diktats péremptoires : pas de sel, que des protéines, ni graisses ni alcool, voire régime de bananes… Ou boire en mangeant : à proscrire, disent les uns, car le bol alimentaire file plus vite vers l’intestin et ne favorise pas la sensation d’être rassasié ; au contraire, disent les autres, boire leste l’estomac, ce qui empêche de trop manger. Rien de tout ça, dit le Dr Rakotovao : boire trop est néfaste en effet, mais boire un peu est utile car hydrate le bol alimentaire et rassasie. Et le vin est bon car il ouvre l’esprit et calme le corps (1 verre par repas).

Point trop n’en faut, mais de tout un peu. Manger avec plaisir et laisser le corps réguler. Faire de l’activité physique mais pas forcément « du sport » passé un certain âge. Laisser les magasines de mode et les conversations de pintades à leur inanité. Ne pas croire aux miracles (des régimes). Prendre conscience du lien entre les croyances et leurs conséquences sur le comportement. Telles sont les leçons de bon sens du Dr Rakotovao, bien loin de l’hystérie médiatique qui ne pousse à toujours plus faire vendre (tout en se revendiquant anticapitaliste). Un manuel du bien vivre.

Docteur M. Rakotovao, Problèmes de poids : on vous doit la vérité, 2012, éditions Baudelaire, 166 pages, €15.50 Préface du professeur honoraire de cardiologie Bernard Denis.

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J’ai visité le site d’où est partie la fin du monde

La « fin du monde » (maya) est une histoire de calendrier et de computation. Un cycle commencé en 3114 avant JC se termine et un autre commence – parce que le calendrier solaire de 365 jours et le calendrier divinatoire de 260 jours ne coïncident que rarement. Il n’existe que 13 chiffres mayas, donc tous les 13ème bak’tun un nouveau cycle commence. Les ignares ont vu sur Internet que « le calendrier » maya situait la fin du monde le 21 décembre 2012 (ou peut-être le 23). Les ignares sont donc « cru » que c’était arrivé, tout comme la finance en 2008, les millénaristes en 2000, les partisans de l’Ancien régime en 1940, les pacifistes en 1914, les anarchistes en 1871, les Lumières en 1789, les moines en l’an mille… Déjà « le monde » était né du chaos en Grèce antique, tout comme le Crépuscule des dieux allait advenir dans le monde nordique. Et alors ? La terre continue de tourner, le soleil de briller, la galaxie d’étaler sa spirale – et l’humanité est toujours vivante.

calendrier maya et bas relief

Mais les ignares ont « la croyance ». Nul ne peut rien dire contre les croyances. Aucune raison ne saurait en venir à bout. C’est au contraire prétexte à délires, comme les lycéennes immatures de Poubelle la vie, le feuilleton phare de la chaîne multiculturelle régionale. Faire « des conneries », voire « baiser pour la première fois » : les ados auraient-il besoin de prétextes ? Redécouvre-t-on l’idéologie ou l’emballage marketing avec la soi-disant « fin du monde » ? L’idéologie, chacun devrait le savoir depuis l’imbibition marxiste des profs du secondaire, est le masque des intérêts. L’emballage marketing, chacun devrait le savoir depuis l’imbibition intello-médiatique des Normaux supérieurs, est la manipulation du désir. Un prétexte pour forcer la main. Rien de tel qu’une bonne peur bleue pour que la ou le chéri(e) vienne se blottir dans vos bras – et plus encore pour oublier. Nous sommes bel et bien dans La société du spectacle.

palenque tête maya en forêt vierge

Mais le calendrier maya est réel, la date d’aujourd’hui n’apparaît qu’une seule fois sur l’ensemble des stèles mayas découvertes. Il s’agit du monument 6 de Tortuguero, lié au site de Palenque au Mexique. Je l’ai visité par une riante matinée, avant les grosses chaleurs du jour et l’afflux des touristes. Voilà un site enchanteur tel que je les rêvais dans mes lectures d’enfants, de vieilles pierres monumentales érodées, une jungle proliférante au-dessus et alentour, les mystères des rites oubliés.

Bob Morane y situait quelques-unes de ses aventures, exaltantes pour les gamins de 12 ans des années 60. Les photos de quelques têtes mayas parues en noir et blanc dans la vieille revue Archaeologia ont entretenu ma flamme d’archéologue en herbe. « Aux confins septentrionaux du pays lacandon, où la montagne couverte de forêts vient s’achever en contreforts et en gradins qui dominent la plaine marécageuse, les monuments gris et dorés de Palenque se détachent sur le moutonnement vert de la jungle », écrit Jacques Soustelle dans son livre Les Quatre Soleils.

bob morane et revue l histoireNous pénétrons dans un bois clairsemé au-delà duquel nous pouvons apercevoir une partie des 15 hectares fouillés sur une superficie évaluée à 16 km². Palenque signifie « maisons de pierres fortifiées », traduction espagnole du mot chaol Otulum. Le site aurait été occupé de -100 à +900 avec son apogée au 7ème siècle sous le roi Pacal pendant 46 ans, auquel a succédé son fils durant 18 ans. Le déclin de la cité commença quand le successeur du fils fut vaincu par le roi de Tonina et décapité selon les rites. Des peuples venus du golfe du Mexique affaibliront progressivement la ville continentale jusqu’à son abandon. Cortès ne l’a pas vue durant son périple. Le père de Solis, venus évangéliser, la découvrira en 1746, le comte aventurier français Jean Frédéric Maximilien de Waldeck y passera un an, en 1832, pour dessiner les ruines.

Palenque expédition Stephens & Catherwood

Mais ce seront Stephens et Catherwood, en 1840, qui révèleront Palenque au public en publiant leur récit de voyage. Il est vivant, sensible et imagé, illustré de gravures réalistes ; il se lit encore agréablement aujourd’hui. « Nos Indiens crièrent « el palacio ! » et nous vîmes, par les éclaircies de la forêt, la façade d’un grand édifice dont les piliers étaient ornés de personnages en stuc, aux formes curieuses et raffinées. Des arbres avaient crû tout près et leurs branches pénétraient dans ses ouvertures. Unique par son style et l’effet qu’elle produisait, cette extraordinaire structure nous frappa par sa beauté funèbre ». Les fouilles scientifiques du site n’ont débuté qu’en 1949 et se poursuivront longtemps.

Palenque temple et plan generalNous commençons par le temple de la Calavera. Ce terme signifie « bambocheur » mais aussi « tête de mort », parce que l’on y a découvert un relief en stuc de crâne modelé sur un pilier de la galerie. Pour les amateurs de chiffres, la tombe contenait 670 pièces de jadéite, aujourd’hui au musée du site, un vrai trésor ! Mais le roi Pacal a sa vraie tombe dans le temple en pyramide d’à côté, dite « des Inscriptions ». Elle fut découverte en 1952 après 1269 ans de secret. Quatre hommes et une femme ont été sacrifiés en même temps que le roi et laissés là, dans le couloir funéraire, pour l’accompagner dans cet au-delà auquel la plupart des humains tentent désespérément de croire. La crypte renfermant le sarcophage de 3 m de long et pesant 20 tonnes a une voûte de 7 m de haut. De somptueux ornements de jade reposaient sur la poitrine, les poignets, les doigts et les oreilles du défunt. Un masque funéraire en mosaïque de jade recouvrait son visage, les yeux en coquille et obsidienne. Les deux têtes en stuc de Pacal à 12 ans (âge où il devint roi) et de Pacal adulte, ont été découvertes sous le sarcophage. La pyramide a, selon les datations au carbone 14, été construite après la tombe, en une vingtaine d’années.

Le fameux « palacio » se visite en groupe. 100 m de long, 80 m de large, 10 m de haut, il comprend deux cours, une tour de 15 m de hauteur et une série d’édifices dont les usages restent obscurs. Des reliefs en stuc montrent le fils de Pacal, Chan-Bahlum, dansant devant sa mère. Dans la cour de la Maison A, ce sont des captifs agenouillés qui se soumettent. Des galeries souterraines, au sud, permettent de ressortir vers le rio Otolum. Une fois passé le pont, fin de la visite commentée, la liberté commence.

Palenque bas reliefUn petit sentier mène au temple XX d’où il est aisé de photographier le temple de la Croix, celui de la Croix Foliée et d’autres temples. Elles s’élèvent à une vingtaine de mètres du sol et permettent d’accéder à une sorte de sanctuaire représentant cet inframonde qui communique avec les défunts. Le fils Pacal, qui devait bien aimer son père, les a fait bâtir pour cela. Depuis les corniches du temple de la Croix qui domine le site, je peux prendre en photo les autres temples découverts, dont le temple du Soleil en face. Le reste du site est dans la forêt, ce qui donne de l’ombre et de jolies vues. Ce qui sert aussi à réfléchir sur l’histoire et sur l’obstination de la nature à tout recycler dans le temps.

PalenqueCes pyramides, durant de longs siècles, avaient disparu du regard des hommes, recouvertes par la jungle. La nature, avec lenteur et patience, avait repris ses droits, ne laissant de traces de l’homme que cet ordre enfoui des pierres. Je pense à ce naturaliste qui déclare qu’il suffirait de « laisser faire », une fois coupée la source, pour que toute pollution se résorbe d’elle-même, tant la nature est luxuriante. Sur le long terme, le plus patient et le plus têtu gagne, comme l’eau des philosophes chinois. Souple, éminemment adaptable, l’eau se coule dans tous les moules qu’on veut lui imposer. Mais elle pèse, elle s’infiltre, elle passe par toutes les failles. Elle ne peut que gagner.

Palenque gaminLa grandeur de l’homme est justement de s’opposer un temps au courant, de bâtir un ordre éphémère au-dessus de la nature (mais pas « contre » elle, il en fait partie !). Existence tragique puisque l’homme n’a que moins d’un siècle de temps à passer alors que la nature a des millénaires devant elle… Il n’empêche que transformer le donné naturel pour l’adapter à l’homme, c’est cela même qui est « la civilisation ». Et tous ceux qui ne veulent rien changer ou, pire, revenir à une neutralité de cueillette, ceux-là sont des « barbares » puisqu’ils veulent abandonner ce qui fait l’homme même pour le ramener à sa pure condition d’animal prédateur.

Peut-être est-ce le retour de cette « barbarie » qui est pour l’homme « la fin du monde » ?

Les Mayas : la fin du monde n’aura pas lieu, dossier de la revue L’Histoire, décembre 2012, €6.20 en kiosque ou sur www.histoire.presse.fr

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Thorgal 20 La marque des bannis

Pendant que Thorgal erre, sans mémoire, aux côté de Kriss, sa walkyrie, sa petite famille désespère. Elle vit toujours au village, où il est plus facile d’élever un bébé. Trois ans ont passé depuis que le père est parti et Louve, la petite fille, a désormais 4 ans. Elle se révèle : curieusement environnée de loups, elle n’a ni peur ni agressivité : elle les entend « discuter » ! C’est ce qu’elle dit à son frère. Elle est née en même temps que des louveteaux, jadis, dans la grotte où s’était réfugiée sa mère.

Jolan, le fils, en a 10, son visage a changé, plus allongé, préadolescent déjà. Il cultive son talent de détruire les objets, mais ne sait pas encore recombiner les atomes pour construire. Il reste petit garçon, la larme lui perle à l’œil quand il pense à son papa qui ne revient pas. Mais cet album est celui où il surgit à l’aventure. Il s’émancipe du village (où il a quelques ami(e)s) et de sa mère. Il sent qu’en se montrant digne de lui, il pourrait faire revenir son père. C’est pourquoi j’aime tant Thorgal, cette bande dessinée où la psychologie des enfants est réaliste, évoluant avec leur âge.

Les hommes du village, partis piller les Saxons, ne reviennent pas de leur expédition. Le mythe viking (repris par la BD) veut que ces guerriers-commerçants aient été surtout des pillards, alors qu’ils ont été avant tout des négociants. Ce sont les moines, peureux et improductifs, fonctionnaires avant la lettre réfugiés sous l’égide l’Église-providence, qui ont écrit cette légende. Eux n’avaient rien à échanger et voyaient « le diable » dans tout étranger païen. Le malheur veut que ce soient les vainqueurs qui écrivent l’histoire, pas ceux qui ont vaincu sur le terrain. Heureusement que l’histoire comme recherche scientifique vient désenfumer les croyances ! Les assauts des « lois mémorielles » n’ont pas d’autres visées que d’imposer la vérité totalitaire de quelques-uns sur tous, par la menace.

Au village, pourtant, un jeune homme revient, blessé, épuisé. Il manque de se faire bouffer par les loups et c’est Louve, parce qu’elle entend les bêtes « discuter » entre elles, qui le sauve au matin. Les bonnes femmes du village sont soupçonneuses, haineuses, prêtes à trouver n’importe quel bouc émissaire à leur colère d’avoir perdu leurs hommes. Le jeune homme s’appelle Erik et décrit un grand guerrier brun appelé Shaïgan, à la barre d’un bateau plus grand que les autres et peint en rouge, du sang de ses ennemis. Il est excité au combat par son égérie guerrière Kriss de Valnor, sans pitié pour les faibles. Ceux qui ne se rendent pas sont égorgés ; ceux qui se rendent ne méritent plus le nom d’homme, rendus esclaves et vendus à un marchand byzantin.

Ce Shaïgan ne serait-il par Thorgal, par hasard ? Celui qui a été adopté par le village mais n’a jamais vraiment été accepté par ces xénophobes de terroir ? Jolan, naïf, avoue reconnaître Kriss de Valnor – que n’a-t-il pas dit là ! Aussitôt les mégères réclament le prix du sang, le wergeld. Mais comme les Vikings sont reconnus (malgré les écrivaillons moines) comme révérant le droit, c’est le parlement du village, le Thing, qui délibère et juge. Ni Aaricia ni les enfants ne sont condamnés à mort, mais exclus. La marque des bannis sera apposée au fer rouge sur la joue d’Aaricia, l’empêchant ainsi de se refaire une vie ailleurs dans le monde viking. Jolan en vient à détester son père, « parti pour aller vivre avec une autre femme » comme plusieurs hommes du village l’ont fait, qui a changé de nom et n’aime plus ses enfants…

La famille doit fuir, ses biens sont confisqués et distribués aux femmes qui n’ont pas revu leur mari ; l’ordre règne par la délation et le profit, comme plus tard sous Pétain. Seule une femme les aide, l’amie d’Aaricia, Solveig. Elle leur donne un cheval et des provisions. Mais la loi des bannis est celle du chacun pour soi : belle leçon aux adolescents qui lisent la BD.

Être trop bon n’est jamais sûr quand on n’assure pas ses arrières. Des voisins pillent ans vergogne ceux qui sont accusés sans preuves ; des esclaves sauvés volent sans vergogne leurs bienfaiteurs. Mais Jolan a appris avec Thorgal qu’on est quand même plus fort à plusieurs que tout seul. Les loups en bande donnent l’exemple en protégeant la petite famille…

Cependant Kriss ne peut vivre sans écraser sa rivale dans le cœur de Thorgal. C’est elle qui a tout manigancé : la capture des bateaux qui revenaient chargés de butin, l’envoi d’Erik comme victime pour avouer, le bannissement inévitable. Aaricia est donc à sa merci ; elle s’en empare avec Louve, tandis que Jolan erre en gamin des rues avec Darek, un copain de rencontre, un Suédois rendu esclave puis délivré par la bande de loups.

Jolan connaît son devoir : aller délivrer sa mère, enfermée dans un château imprenable construit sur la mer et à la passerelle bien gardée. Il n’a que dix ans mais du courage comme à dix-huit. Petit homme dont l’éducation (la meilleure) s’est faite par l’exemple. Il a vu son père courageux lui enseigner qu’on ne devait jamais renoncer ; il a vu sa mère avilie ne pas haïr mais chercher à comprendre ; il a connu des erreurs et sa mère lui a enseigné à suivre son but quand même, sans se décourager. Il n’hésite donc pas à se lancer nu dans l’eau glacée de l’hiver nordique pour aborder la forteresse du côté de la mer, mal gardé. Son copain le suit, de deux ans plus âgé, mais admiratif de sa hardiesse.

Je songe à Nietzsche, dans l’aphorisme 225 de Par-delà le bien et le mal : « Cette tension de l’âme dans le malheur, qui l’aguerrit, son frisson au moment du grand naufrage, son ingéniosité et sa vaillance à supporter le malheur, à l’endurer, à l’interpréter, à l’exploiter jusqu’au bout, tout ce qui lui a jamais été donné de profondeur, de secret, de dissimulation, d’esprit, de ruse, de grandeur, n’a-t-il pas été acquis par la souffrance, à travers la culture de la grande souffrance ? » Il ne s’agit pas de masochisme, mais d’acceptation pleine et entière du réel, avec tout ce qu’il a de dur ; il s’agit de supporter pour risquer. La BD Thorgal comme initiation au philosophe Nietzsche, qui aurait cru ?

Et voilà les gamins qui délivrent les hommes, enfermés dans les sous-sols – dont une partie du village, capturé sur les bateaux. Être délivré par un môme, quelle honte pour les valeureux Vikings ! Ils ne savent pas quoi faire pour se faire pardonner. Jolan, grand seigneur comme son père, n’accepte que quelques pièces d’or pour acheter un bateau et se rendre sur l’île de Kriss de Valnor. Car sa mère et sa sœur n’étaient pas avec les esclaves délivrés, mais emmenées in extremis par Kriss sur un navire ancré en bout de ponton. Jolan ne peut rien faire, la guerrière le vise d’une flèche, substitut de pénis qu’elle affectionne. Elle ne la décoche pas cependant car, si elle est sans pitié, elle garde de l’honneur. Elle doit quelque chose au gamin, qu’elle appelle « petit garçon » en hommage à sa virilité naissante, donc l’épargne pour cette fois… mais le défie de venir chercher sa mère chez elle !

La figure de Kriss se fait meilleure au fil des albums. Dans le premier où elle est apparue, c’était une vaniteuse féministe, prête à tout pour prouver qu’elle faisait mieux que les hommes. Elle avait notamment ce coup de poignard bas qui violait autant qu’il tuait, en basse vengeance pour tous les viols qu’elle avait elle-même subis. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été nommée Kriss, du nom d’un poignard malais. Elle devient plus vivable, louve désormais plus éprise de liberté que de paraître. Elle est possessive, jalouse du mâle qu’elle veut, Thorgal, qu’elle refuse de partager avec Aaricia. Qui va gagner ?

Jolan, émoustillé par ses premières hormones d’adonaissant, prend la digne suite de Thorgal. Il sait s’allier des compagnons tels que Darek, 12 ans et sa sœur de 10, un peu amoureuse de lui. C’est mignon, prenant, et bien tourné. Avec un dessin détaillé et amoureux des personnages. Suite aux prochains numéros…

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 20 La marque des bannis, 1995, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Clément Rosset, La force majeure

Clément Rosset, philosophe français né en 1939, est peu connu, c’est dommage. Évidemment, il a une vision tragique de la vie, donc joyeuse. Très loin des idéologies de l’illusion, à commencer par la Bible, le platonisme ou le socialisme. Ce pourquoi il n’est pas « à la mode », l’illusion constituant la principale consolation du politique et du médiatique pour les souffrances des gens (sans que cela résolve quoi que ce soit). Bien plus intéressant que les Bourdieu ou Badiou, parce qu’il parle du réel sans concession, Rosset égrène au fil des années de petits livres écrits simplement, que tout le monde peu comprendre. De quoi dégoûter l’élitisme bobo qui préfère le jargon, ce qui lui permet de mépriser tous ceux qui ne comprennent pas.

La force majeure, c’est la joie.

Déjà chantée par Jean-Sébastien Bach dans sa cantate « Jésus, que ma joie demeure », mais célébrée aussi par Nietzsche, elle devrait plaire aux féministes. Car la joie a un « privilège extraordinaire » : « cette aptitude à persévérer alors que sa cause est entendue et condamnée, cet art quasi féminin de ne se rendre à aucune raison, d’ignorer allègrement l’adversité la plus manifeste comme les contradictions les plus flagrantes : car la joie a ceci de commun avec la féminité qu’elle reste indifférente à toute objection » p.8. Les cuistres peuvent toujours contester ce qu’est « la féminité », mais nous comprenons sans peine.

L’essai compte trois notes : la joie comme force majeure ; Nietzsche, sa béatitude, la gaieté musicale et le gai savoir, jusqu’à l’éternel retour ; enfin un court essai sur Cioran concernant la possibilité de la joie malgré la lucidité. De quoi réfléchir utilement sur ce monde-ci, dans le maintenant de l’existence – et pas dans l’éternel « demain » des promesses de mieux ou d’ailleurs…

La joie est un sentiment océanique qui se passe de toute raison d’être. Elle est probablement l’élan de la vitalité même, comme le sentait Nietzsche mais aussi Freud par son concept de libido, ou peut-être l’élan amoureux des Évangiles envers le monde, avant qu’il soit déformé par les clercs, comme le pensait Camus. Pour Clément Rosset, le sourire de l’aurige de Delphes va au-delà de la victoire remportée, il est « la joie générale qui consiste à vivre, à s’aviser que le monde existe et qu’on en fait part » p.14. La joie est joie de vivre, non pas malgré le changement permanent du temps, mais grâce à l’impermanence des choses qui les rendent délicieuses ici et maintenant – à jamais. « C’est pourquoi Ulysse oppose à plusieurs reprises, dans l’Odyssée, la vigueur de l’existence, fût-elle la plus fugitive et misérable, à la pâleur et l’inconsistance de l’immortalité, fût-elle la plus glorieuse ; immortalité que lui offre Calypso dès le début de l’épopée mais qu’il refusera sans cesse… » p.20.

Le simple fait de vivre est réfutation de « l’être », ce concept ontologique d’une essence qui ne change pas. La joie est illogique, puisqu’approbation d’une existence jamais parfaite et qui ne cesse de passer. La joie est cruelle car insouciante du sort, non la cruauté qui a plaisir à souffrir, mais celle qui est sans concession vis-à-vis du réel. La réalité est dure à voir, dure à connaître, dure à accepter. Mais refuser de voir, dénier de connaître et s’opposer à ce qui est, qu’est-ce donc sinon l’illusion bouddhiste, le mensonge scientifique, le tabou religieux, le changer la vie en rose idéologique ? Un pansement de croyances, une consolation par le futur rêvé ou l’au-delà imaginé.

Montaigne : « Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie » (cité p.26). Nietzsche : « Je veux apprendre de plus en plus à considérer la nécessité dans les choses comme la Beauté en soi : ainsi je serai de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ceci soit désormais mon amour ! » (cité p.37).

Pour Nietzsche, la musique est « le moment le plus intense de jubilation vitale » (p.53) – comme pour Stendhal. Le noble est qui « est absolument à son aise dans l’existence (…), le non-noble (…) éprouve une certaine gêne ou honte à exister » p.65. C’est dire le moment plébéien de notre époque ! La noblesse (l’aisance sans tabou) est cependant condition du gai savoir (les jeux floraux littéraires) comme du savoir scientifique : « Car il n’est pas de savoir sérieux qui soit redevable en conscience sans l’autorisation d’une absolue béatitude, laquelle, ne posant aucune condition à l’exercice du bonheur, n’impose (…) aucune limitation à l’exercice du savoir » p.68. Alors que les croyances, les idéologies, les illusions, multiplient les obstacles au savoir, à la connaissance sans concessions du réel, à la dure réalité qu’on ne « veut » pas voir. Toute loi, même physique, est fragile et humaine ; ce pourquoi elle peut être changée en droit ou remise en cause par l’expérimentation. L’idéalisme platonicien, à l’inverse, est « un parti-pris d’ignorance pour cause de détresse, un ‘refoulement,’ au sens freudien, de ce qu’on ne doit pas savoir si l’on veut conserver le courage de vivre » p.68.

Or le monde n’a pas de sens, pas de signification à la mesure de l’intelligence humaine, encore moins des totems créés par la parole (comme l’être, Dieu, le progrès, etc.). « Mais cela n’implique pas qu’on soit en position de décréter une non-signification générale des choses. Semblable affirmation serait vaine et contradictoire, concernant un domaine dont on reconnaît précisément qu’on n’y entend rien » p.73. Ceux qui croient en Dieu peuvent donc se rassurer à propos de leur béquille – mais la « croyance » n’est pas un savoir, c’est une espérance – donc une illusion par rapport au présent de l’existence ici-bas. Nietzsche est « critique » au sens grec du mot kritikos : observer, discerner, distinguer. Il ne combat aucun moulin et ne veut en rien « changer » la vie. « Observateur impitoyable, mais sans aucune mauvaise intention, sans intention autre que celle qui consiste à voir et comprendre. Non pour porter remède, offrir une solution de changement, empiéter d’au moins un rien sur l’espace de la ‘bassesse’ et de la ‘bêtise’ dont parle Deleuze dans son livre sur Nietzsche » p.76.

L’éternel retour, en ce sens, est un mythe, une fiction. Pour Nietzsche, il s’agit d’adhérer pleinement à la jouissance d’exister, donc de « vouloir » que tout revienne à l’identique, de toute éternité. Par « amour » le plus grand. Clément Rosset note que Nietzsche n’en a parlé que deux fois dans ce qu’il a publié (Gai savoir aphorisme 341 et Par-delà le bien et le mal aphorisme 56). La thèse d’Heidegger selon laquelle on ne saurait se limiter à ce que Nietzsche a publié est idiote, voire « suspecte », reflétant bien plus ce qu’Heidegger a envie de dire « à propos » de Nietzsche que ce que Nietzsche a vraiment dit et estampillé par l’édition…

C’est dire, ici en très résumé, combien ce petit opuscule est riche d’idées et de réflexions qui font sens.

Clément Rosset, La force majeure, 1983, éditions de Minuit 2012, 105 pages, €10.59

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La France va-t-elle rater la postmodernité ?

Article repris sur Medium4You.

Au train où vont les choses, difficile de suivre. J’ai donc pris l’Express du 15 août pour me mettre sur les rails d’un sociologue décalé, Michel Maffesoli. Il analyse la postmodernité autrement que les autres, il remet la France en place dans un monde devenu global. Oh, certes, il n’encense pas Mélenchon comme « tout le monde » (comme l’avant-garde progressiste qui se croit le tout du monde), il est honni de la gauche à la mode, celle qui blablate dans les quartiers bourgeois en s’habillant peuple, se croyant révolutionnaire parce qu’habitant rue Daguerre plutôt que boulevard Saint-Germain. Mais il faut entendre Maffesoli parce qu’il touche juste – même si la traduction politique de ses dires reste l’affaire de chaque conviction.

Il expose que la modernité cartésienne des Lumières, inventée par la France au XVIIème siècle, arrive en fin de course. La chute des utopies globales, marquée par l’effondrement de l’URSS et par la conversion de la Chine populaire aux affaires, s’accompagne du krach de la raison pure, incarnée par la finance mathématisée qui a explosé en 2007. Nous entrons donc dans une ère de postmodernité qui s’invente sous nos yeux, aidée par les techniques de l’information et de la communication et par l’ouverture totale du monde – l’ex-tiers monde devenant pays émergents (à grande vitesse).

La France a vécu sur ses lauriers de raison, de progrès, de travail, croyant que la révolution périodique permet d’avancer socialement en droite ligne d’un horizon défini par les intellectuels. Où sont les intellectuels aujourd’hui ? Probablement plus aux États-Unis, en Inde et en Chine – ou même en Europe de l’est – qu’en France… Les valeurs hexagonales de certitudes, de positivisme et de commandement ne sont plus d’actualité. Elles ne sont plus des stimulants mais des pesanteurs. Les ères gaulliste et mitterrandienne sont bien du siècle dernier.

La nouveauté du monde veut le léger, peu embarrassé de principes, de morale ou de lois intangibles. La loi demeure, mais contingente et réformable ; la morale est remplacée par l’éthique, mieux adaptée aux situations toujours particulières ; les principes disparaissent au profit des expériences. Souplesse, intelligence, sensations supplantent rigidité, raison pure et bienséance. L’ère de la pensée unique a vécu. Dionysos est préféré à Apollon, bien que les deux doivent marcher main dans la main pour l’équilibre humain. Le balancier va vers l’ivresse immédiate, matérialiste et sensuelle, au détriment de l’ordre immuable et glacé des abstractions. Il s’agit de s’ajuster au coup par coup plutôt que d’avoir un plan. De s’appuyer sur ses proches, sa bande, son réseau, plus que sur des appareils, partis et associations, ou sur des gourous référents.

Ce pourquoi Michel Maffesoli voit en Nicolas Sarkozy un animal politique mieux adapté au monde postmoderne que François Hollande. Le « sale gosse » arriviste et agité est en phase avec l’ambiance de débrouille permanente qui est exigée d’un monde qui bouge. Combinazione et trafics permettent de s’adapter bien mieux que grands principes et morale intangible. Le mouvement permanent est tragique, l’aspiration à l’immobilité dramatique. Drame hollandais, tragique sarkozien : même si cette opposition du sociologue est un peu caricaturale à mon goût, elle a le mérite de placer les enjeux. La France lasse, qui a voté Hollande d’assez peu, surtout parce qu’elle avait le tournis, se veut « un pays de fonctionnaires avec, à la clé, la production de normes (…) Seulement notre pays risque de passer à côté de l’évolution du monde actuel, qui exige de l’audace, des prises de risques. » De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! N’était-ce pas le révolutionnaire Danton qui l’exigeait ?

Observez combien l’ambiance sociale est émotionnelle : musicale, sportive, culturelle, religieuse… Ce ne sont qu’humeurs, buzz, rumeurs. Naissent des solidarités nouvelles comme la colocation ou le couch surfing. Est affirmée la relation permanente en fonction des tribus : amicales, professionnelles, contingentes. L’iPhone, Facebook, Twitter, les réseaux pros tels Viadeo ou Linkedin, entretiennent horizontalement et dans l’immédiat permanent ce qui était hier vertical et fixe (« on se téléphone et on se fait une bouffe », le club de son école, les réunions formelles de l’association favorite, les banquets annuels d’anciens de ci ou ça). L’individu était Un, sous les Lumières ; dans le crépuscule postmoderne, il est plusieurs – selon les circonstances. Il aspirait hier à l’autonomie, base de sa liberté ; il a désormais peur d’être libre car ne se sent pas armé pour être seul. Il veut être avec, coller aux autres, bien au chaud. C’est dommage, mais c’est un fait social.

Pour moi, la philosophie est une méthode de connaissance parce qu’elle est le guide d’un voyage qui éloigne des régions obscures, l’enfer des passions et des illusions, et rapproche des régions lumineuses, science et réalité. La lumière était trop crue et a grillé des ailes ; la tentation de l’obscur revient avec la mode des vampires, des sorciers, des complots, de l’irrationnel et des « contre » médecines, « anti » économie et autres côtés obscurs de la Force. L’ère des tribus recommence… comme dans les années 1930. Ce qui veut dire moins d’État et plus de nations, moins de classes sociales et plus de communautés, moins de syndicalisme et plus de débrouille, moins de famille et plus de bandes, moins de vérité historique et plus de mythes qui confortent, moins de vérités scientifiques et plus de croyances…

Nous n’avons pas fini avec le changement du monde – autant commencer à le penser.

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Montagne Saint-Michel

Quiconque pense Bretagne imagine aussitôt la mer. Il existe aussi une Bretagne de l’intérieur, plus sauvage et plus pauvre, que l’on se contente trop souvent d’ignorer dans la pudeur du politiquement correct. Les monts d’Arrée, entre Brest et Morlaix, sonnent comme « arriérés ». Ce plissement hercynien apparaît mufle de bête préhistorique, ouvrant bientôt la gueule à l’Océan de sa langue trifide, vers Crozon. La terre arable peine à s’accrocher au socle primaire. C’est le domaine du vent et de la lande, des marais et du brouillard, à plus de 300 m du niveau des mers. Voici le paysage « celtique » par excellence, chanté par les ballades. Le paysage aussi des temps plus anciens où l’on érigeait des menhirs alignés pour lire dans les étoiles et où l’on s’endormait, pour le sommeil éternel, sous de massifs dolmens de granit.

L’Ankou errait sur le Yeun Elez, ce marais près de Brénnilis ; il effleurait les bruyères en éteignant leurs fleurs ; il faisait plier les ajoncs de son souffle glacé. Avec le vent qui vient des flots, s’élevant sur le massif au crépuscule lorsque s’inversent les thermiques, la nature semble frissonner au passage d’un esprit qui soupire et se plaint. Les croyances des siècles obscurs – avant la télé de Paris, Concorde et Internet – faisaient du Yeun Elez le Youdig : les portes de l’Enfer.

De retour de Crozon, gavés de grand large et de rocs luttant avec les vagues, nous sommes passés par la dépression du Yeun Elez. Elle a été civilisée en 1930 par le réservoir de Saint-Michel dont les eaux plombées reflètent un ciel aux nuances incertaines. Au-dessus, en promontoire, s’élève la montagne Saint-Michel. Il fallait bien se concilier l’archange-chef des milices célestes pour contenir les hordes démoniaques qui pouvaient surgir de ces portes d’Enfer. La montagne est bien fière, du haut de ses 380 m ; le clocheton de chapelle élève le lieu à 391 m, le point le plus élevé des montagnes bretonnes. L’archange à son sommet peut observer 60 km à la ronde par temps clair. A l’est du lac artificiel, qui a servi longtemps à rafraîchir la centrale nucléaire gaulliste des monts d’Arrée, désaffectée sous Mitterrand après 20 ans de loyaux services, les alignements de Brénnilis ont été démonisés en noceurs de Pierre, empêchant le bon curé d’aller porter le viatique aux mourants. Leur biniou éteint, le Dieu tonnant les a – dit-on – pétrifiés, reléguant symboliquement les anciennes coutumes d’un âge de pierre polie au rebut de l’Histoire.

Sur la montagne, des millénaires après les premiers dolmens, les Celtes ont adoré Bélénos, dieu solaire qui ne pouvait que vaincre les brumes du marais en contrebas. Saint Michel n’est que son avatar chrétien, muni d’une épée flamboyante qui ferraille contre les dragons tourbeux. C’est pourquoi peut-être tant de terres celtes ont leur culte à saint Michel, des Chtis de la baie de Somme aux Normands du mont Saint-Michel, jusqu’aux Bretons de la montagne du même nom. Sur le mamelon primaire qui domine, une chapelle fut dédiée à l’archange au 17ème siècle avant de s’écrouler au siècle suivant : on était bien pauvre dans la contrée. Le siècle du raidissement catholique, ce 19ème anti-Lumières et anti-démocratique, a restauré la chapelle et l’a entourée d’un mur de pierres pour la protéger des vents mauvais – et protéger la foi de la critique rationnelle. Il a fallu des païens radicaux, les nazis, pour démolir le mur et en faire un socle à radar, afin de prévoir l’au-delà (géographique). La chapelle en perdit son autel, aujourd’hui réduit à une fleur sèche dans un vase de plastique. La statue de saint Michel devint réfugiée à l’église de Brasparts, une « grande paroisse » (comme signifie bras parrez), à 5 km au sud.

Après la chaleur solaire du sable à l’anse de Dinan, sur la presqu’île de Crozon ; après l’éclat du ciel vaste, au-dessus de l’océan, faisant chanter les fleurs d’ajoncs comme autant de petites flammes ; après les rires et les cris des enfants, enivrés de vent et de soleil, la peau libre et les cheveux flottant ; après ce grand bol d’air et de lumière, de vie et de joie, la montagne Saint-Michel était comme un signal. Le soleil descendait au loin sur Ouessant ; un vent insistant s’était levé qui faisait onduler l’herbage, grimpait à l’assaut du mamelon et culminait à la porte de la chapelle, sa pierre chaude encore du jour. Vers l’est, l’obscurité montait, le lac était comme un miroir d’étain, impassible et trompeur. Une vague brume commençait à flotter sur la lande. Nous avions vu le point culminant de Bretagne, il était temps de rentrer.

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François Furet, Inventaires du communisme

Si vous ne connaissez pas l’historien du XXe siècle François Furet, lisez ce petit livre ! Il contient la quintessence de ses réflexions sur la révolution et sur l’enchantement communiste. Après 7 ans au parti, de 1949 à 1956, les yeux de cet intellectuel exigeant se sont décillés au moment de l’invasion soviétique de Budapest. Spécialiste de la Révolution française, François Furet s’est mis à réfléchir à l’illusion démocratique, celle qui pousse à chercher encore et toujours l’égalité sans cesse à recréer. Contre le conformisme intello de gauche, il écrivit en 1995 ‘Le passé d’une illusion’, best-seller d’une fin de règne. L’URSS était morte et l’illusion communiste avec, Lénine emporté avec Staline et Trotski.

Mais si tout était fini, ce serait trop simple… La politique n’est pas que rationnelle, elle agite les passions, dont la principale, en démocratie de masse, est égalitaire. François Furet se rapproche donc de Tocqueville pour analyser notre temps. Contre les tabous, les boucs émissaires et les négations de la gauche, parti des nouvelles croyances. Au printemps 1996, le philosophe François Azouni a organisé un débat de l’historien François Furet avec le philosophe Paul Ricœur. Ce sont les bandes enregistrées, retravaillées par François Furet puis mises en titres par Christophe Prochasson, qui paraissent aujourd’hui dans cette pépinière intellectuelle qu’est l’EHESS, dont François Furet fut le président de 1977 à 1985. Ricœur n’a pas relu, Furet avait bien avancé. Ce pourquoi, tous deux étant morts, seuls les propos de François Furet sont retranscrits ici. Ils sont le testament intellectuel de l’historien, son message à l’histoire en train de se faire, le dernier texte auquel il aurait travaillé.

Il ne s’agit ni d’un texte militant (pour ou contre), ni moral (bien ou mal), mais d’un texte d’analyse (chercher à comprendre). « Il ne s’agit pas du tout de la fin de toute illusion de l’homme démocratique ; au contraire, je pense que la démocratie moderne est porteuse d’une illusion constitutive qui naît de l’exigence d’autonomie et d’égalité, avec laquelle nous vivons depuis plusieurs siècles » p.33. Mais force est de constater que l’empire soviétique, jamais battu militairement, s’est effondré de lui-même. « A peine ouvert à la liberté, le socialisme ‘réel’ s’est effondré comme un château de cartes, incapable de rivaliser avec la civilisation capitaliste » p.39. Parler de « civilisation » capitaliste est probablement un abus de langage, un mot pas relu… Nuançons : le capitalisme est un système d’efficacité économique qui est adopté par n’importe quelle « civilisation », pas une civilisation par lui-même.

« L’idée communiste, en tant qu’idée désincarnée, n’est effectivement pas morte avec la disparition de l’Union soviétique. Dans la mesure où elle naît des frustrations inséparables de la société capitaliste, et de la haine d’un monde dominé par l’argent, elle est indépendante de sa ‘réalisation’ ; il lui suffit de demeurer l’espérance abstraite d’un univers postcapitaliste » p.41. C’est sur cette espérance que joue Mélenchon, sur cet irrationnel non économique et quasi religieux. Sur l’absence d’alternative à l’argent ou aux rêveries de l’universel. « On le voit très bien aujourd’hui avec l’humanitarisme et les droits de l’homme. Ces idées fournissent moins que jamais un cadre à une politique, et évoquent inévitablement le mot de Pascal : ‘Qui veut faire l’ange, fait la bête’. Dans les faits, l’action politique au XIXe et au XXe siècle, passe par les intérêts et les passions des classes et des nations » p.53. Avec cette particularité française : « Dans l’histoire de France, l’idée révolutionnaire est inséparable de l’idée démocratique. Il n’y a pas moyen de les séparer. L’idée démocratique, l’idée constructiviste, l’idée de l’autocréation de l’homme par l’homme : tout cela est inscrit dans l’idée de la révolution. Nous ne sommes si malheureux aujourd’hui que parce que nous n’avons plus d’idée révolutionnaire » p.59.

Le mythe fondateur de la Révolution française a fait table rase des vieilles religions pour imposer la sienne : laïque, universelle, citoyenne. « La chimie politique qui a nourri l’aventure révolutionnaire française, à l’aube de la démocratie, ce mélange instable d’universel et de national, a reconstitué ses deux pôles un peu plus d’un siècle après, cette fois comme des éclats à travers l’Europe, la Russie devenue la patrie de l’internationalisme et l’Allemagne celle du nationalisme » p.44. Est-ce à dire que ces deux totalitarismes se ressemblent ? Oui et non. Furet a nuancé sa pensée sur ce point. « Pour lui donner du lest ‘matérialiste’, les communistes ont voulu l’inscrire dans l’économie en faisant du fascisme le produit du capitalisme financier dans sa phase ultime : dès lors le seul vrai antifasciste se devait d’être anticapitaliste, donc communiste. La thèse est absurde, mais le fait qu’elle a été si répandue (…) démontre qu’elle tire sa force de la passion politique plus que de sa cohérence intellectuelle » p.71. Le gauchisme façon Mélenchon tire toujours son énergie de ce genre de mythe historique.

Est-ce à dire que le nationalisme est condamné ? En partie. « En ce qui me concerne, si je suis Européen, c’est parce que c’est la moins mauvaise manière d’être fidèle à l’idée nationale, dans un paysage très déprimé, où l’Europe n’est plus ce qu’elle était, où il faut donc qu’elle unisse ses forces, donc ses nations, en face des ouragans et de l’état du monde » p.47.

Est-ce à dire que la passion égalitaire est condamnée ? François Furet pointe « l’ambiguïté constitutive du monde de l’égalité, qui peut conduire à la liberté, mais aussi à des formes inédites de despotisme » p.79. La tyrannie est du vocabulaire du monde classique ; l’âge des masses, l’âge démocratique, introduit le totalitarisme : « C’est ce côté démocratique qui entraîne l’aspect idéologique, parce qu’il faut, pour cimenter les masses, une sorte de corps de croyance commune, donnée par le parti et le chef du parti, et qui caractérise cette espèce de monarchie nouvelle qu’est la monarchie totalitaire » p.86.

Rien n’est ni tout bon, ni tout mal… contrairement aux naïves illusions des révolutionnaires, enthousiastes donc aveugles, jeunes donc ignorants, emportés par l’affectif donc sans raison. Et c’est d’un ton proche d’Albert Camus que François Furet conclut ces entretiens : « Ce qui m’étonne, c’est à quel point cette division est peu supportable, à quel point nous sommes tous, les citoyens modernes, toujours tendu vers cette espèce de recherche de l’unité de nous-mêmes, dont nous cherchons la solution dans la politique, depuis qu’il n’y a plus de religion. Et on ne peut pas la trouver. Il faut accepter de vivre amputé, brimé, de vivre dans la finitude et la division. (…) L’investissement psychologique dans le salut par l’histoire s’est révélé catastrophique » p.88.

Qui veut comprendre le présent dans son époque lira avec profit ce court ouvrage d’un historien des passions politiques.

Merci à Guilaine Depis, charmante et efficace attachée de presse par intérim des éditions de l’EHESS, de m’avoir fait connaître ce livre.

François Furet, Inventaires du communisme, 1997, édition Christophe Prochasson, éditions EHESS audiographie, mars 2012, 95 pages, €7.49

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Albert Camus, La peste

Souvent les lecteurs d’aujourd’hui préfèrent ‘L’Étranger’ à ‘La peste’ et je m’en étonne, trouvant ce dernier mieux réussi que le premier. Est-ce parce ce que l’étranger tue « un Arabe » et que cet acte fascine à la fois les pro et les anti ? Ou que la peste fait peur, tout comme la grippe à chiens et nains et celle de Sale RaS ? La philosophie humaniste de Camus prend toute son ampleur dans ‘La peste’, évoluant de la révolte individuelle (qui se termine mal) à la révolte commune (fraternelle) des humanistes. Le personnage de Rambert, jeune, amoureux, journaliste, et tiraillé entre la femme de sa vie au loin et ses amis de hasard proches, est emblématique : il choisit l’ici et maintenant de la fraternité au grand amour – mais personnel, futur et lointain.

C’est que ‘La peste’ est une allégorie. Le fléau qui s’abat sur la ville « innocente » a tout d’une tyrannie. Chacun y réagit à sa façon.

  • Le chrétien y voit la punition des péchés et se résout au fatalisme. Le personnage du père Paneloux s’abandonne, il refusera tout médecin parce que contradictoire avec les desseins de Dieu.
  • Le partisan y voit le moyen d’accoucher de l’Histoire et de réorienter les vices vers la vertu, ou bien de faire avec sa bande ses petites affaires. Le personnage de Tarrou, hanté par les condamnations à mort de la société bourgeoise a rêvé de la société communiste… jusqu’à ce qu’il assiste à un peloton d’exécution en Hongrie, au nom de la société future ; il se replie alors sur la contrebande.
  • L’humaniste à la Camus ne se veut ni héros, ni saint ; il se contente de faire ce qu’il doit, c’est-à-dire « bien son métier », solidaire de ses semblables, consentant à être ce qu’il est – ni Dieu, ni maître, ni esclave. Le personnage du docteur Rieux est le narrateur, objectif et détaché, dévoué et efficace. Celui qui, malgré le tragique de la condition humaine, ne baisse jamais les bras.

« Cela donnera à la vérité ce qui lui revient, à l’addition de deux et deux son total de quatre, et à l’héroïsme la place secondaire qui doit être la sienne, juste après, et jamais avant, l’exigence généreuse du bonheur », déclare le narrateur. Avec un coup de griffe aux médias, empressés de grands mots et de tout monter en épopée, il oppose les bons sentiments aux sentiments bons, « qui ne sont ni ostensiblement mauvais, ni exaltant à la vilaine façon d’un spectacle. »

Les incantations médiatiques à « la solidarité » (orchestrées pour le tsunami asiatique, le tremblement de terre en Haïti, la catastrophe nucléaire de Fukushima…) sont touchantes mais à côté. Démontrant « la terrible impuissance où se trouve tout homme de partager une douleur qu’il ne peut pas voir. » Inutile d’appeler à changer le monde, il faut simplement tout essayer là où l’on est, avec ses moyens humains. « Le salut de l’homme est un trop grand mot pour moi, dit le docteur Rieux au curé Paneloux, Je ne vais pas si loin. C’est sa santé qui m’intéresse, sa santé d’abord. » Car ce qui l’intéresse, c’est d’être un homme, ni un vertueux narcissique, ni un gourou paranoïaque, ni un dieu vivant – en bref aucune des figures de la gauche au temps de Camus… Seuls obtiennent ce qu’ils veulent ceux qui demandent « la seule chose qui dépende d’eux. »

L’épidémie révèle les dessous de la ville (les rats) mais aussi les dessous des âmes. Ceux qui sont de condition comme ceux qui n’en sont pas se retrouvent égaux face au malheur collectif. Grand, qui fait partie des petites gens, se révèle autant qu’Othon, juriste sec flanqué de « chiens savants » qui sont ses enfants. Son petit Philippe mourra, crucifié nu dans un lit par la peste, sans que cela sauve la ville. Le père biologique comme le père d’église s’y résignent, croyant que Dieu a un dessein caché ; ni Tarrou, ni le docteur Rieux ne s’y résignent, combattant jusqu’au bout ce scandale absolu de la souffrance d’enfant – même né « de classe » ! « Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée », dit le narrateur, autrement dit Camus.

Allégorie de la société, la ville devient une prison dans laquelle d’autres prisons de quarantaine sont installées : les camps de prophylaxie. On ne peut que songer aux camps nazis ou aux camps soviétiques. La métaphore est claire : la peste est bien la peste brune que la Résistance a combattue. L’Administration glisse insensiblement de la rationalisation de bureau à la barbarie nazie : ne voilà-t-il pas que, pour d’excellentes raisons abstraites, sanitaires et sociales, on en vient aux convois de trams charriant des monceaux de cadavres nus qui seront enterrés pêle-mêle en fosses communes sous des couches de chaux vive puis, un peu plus tard, entassés en four crématoire ? Les camps staliniens de Kolyma, ou ceux de Pol Pot ou de Mao ne vaudront pas mieux. « Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des instants. » L’« ingéniosité des bureaux » est une peste insidieuse présente au cœur de chaque société. « Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter. »

« Mais qu’est-ce que ça veut dire, la peste ? C’est la vie, et voilà tout. » Vie qui se termine mal comme chacun sait. Résister, c’est vivre, lutter avec ses seuls moyens contre les forces de mort. Menés par l’amour, « la tendresse humaine », la sympathie avec les êtres, la vie est tragique parce qu’un jour on meurt. Est-ce pour cela qu’il faut choisir le suicide de suite ? Suicide violent ou suicide lent des allégeances qui annihilent : celles au Parti, à la Vertu, à l’Histoire, à Dieu… Celles qui font renoncer tout simplement à être un homme.

Le message, à la parution du livre, est plus vaste que l’allégorie nazie que l’on a complaisamment vue. Camus reste donc, contre toutes les religions, les superstitions et les croyances (y compris politiques, y compris rationnelles-bureaucratiques), plus que jamais actuel.

Albert Camus, La peste, 1947, Gallimard Folio €5.89

Pléiade Oeuvres complètes tome II, 2006

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Flaubert en sa correspondance

Les lettres de Flaubert sont moins empesées que ses œuvres littéraires. Il avait beaucoup de mal à « bien » écrire, écrasé par l’idée qu’il se faisait du Style. Il lui fallait gueuler ses textes pour qu’ils prennent quelque consistance à ses yeux et ses manuscrits ne sont qu’un ramassis de remords en pattes de mouche… Ses lettres le montrent en son intime, avec ses amis et sa famille, au débotté. Il argote, il familière, il dit comme il sent. Sa plume file comme sa conversation, ce qui est tout à fait vivant !

Né en décembre 1821, la première lettre de lui conservée date de ses 9 ans ; elle est à sa grand-mère pour les vœux. Le tome 1 de la Pléiade va jusqu’à ses 30 ans, en passant par ses amis de collège, ses études de droit interrompues par une épilepsie (à laquelle une syphilis ne serait pas étrangère), son amour pour la putain de haut vol Louise Colet dont l’époque ne compte plus les amants – enfin le plus intéressant, son fameux voyage en Orient avec Maxime du Camp. L’écrivain voyageur et l’auteur se sont rencontrés lorsque Gustave était étudiant. Maxime a 27 ans et Gustave 28 quand ils quittent Paris le 29 octobre 1849 pour embarquer en paquebot vers l’Égypte. Ils y séjournent 8 mois avant de poursuivre vers la Palestine, la Syrie, la Turquie, la Grèce et l’Italie. Ils ne reviennent en France qu’en 1851.

Flaubert collégien vomit l’école, son encasernement, ses frustrations physiques et sexuelles, sa politique du « concours » pour toutes matières et le mépris des pions pour les élèves. Misanthrope et ironique à 12 ans, il se gave d’auteurs grecs et latins, d’histoire antique. Amoureux à 13 ans de deux anglaises de 14 et 11 ans, il sera transi par la belle adulte Élisa, rencontrée aux bains de mer de Trouville. Gustave gardera des relations avec elles toutes car il aime les gens, frustré sans doute de s’être vu préférer son frère aîné Achille par son père et sa petite sœur Caroline par sa mère. C’est souvent le destin des seconds… Il se réfugie alors dans l’amitié des copains, Émile, Alfred, Louis, plus tard Maxime. Il invente et joue avec eux le rôle du Garçon, personnage de comédie : grotesque, rabelaisien, fouteur allègre, caricature de bêtise égoïste et pétante de santé. A 17 ans, il aime Hugo (d’avant Les Misérables, qu’il trouvera moraliste et naïf), Racine, Calderon, Montaigne, Rabelais, Byron. Il aime rire devant l’absurdité de toutes les croyances, la vanité étant pour lui la pire de toutes.

Gustave Flaubert se veut hors du siècle dont il méprise les « épiciers » – les bourgeois. Il n’hésite pas à provoquer « le système », se faisant virer du lycée pour avoir protesté, à la tête de ses camarades, contre le renvoi du professeur de philo. Il passera le bac en candidat libre – avec réussite ! A 18 ans, « Gustave était aussi beau qu’un jeune grec », affirme la biographie Troyat. Au retour d’un voyage en Corse, il est déniaisé par une tenancière d’hôtel à Marseille, Eulalie Foucaud, qu’il ne reverra jamais. Il aime ça, se repaît de la chair (« buffle indompté des déserts d’Amérique » versifiera la Colet), mais garde une tendresse romantique pour les amours platoniques. Il restera toujours partagé entre le cœur et le ventre, l’euphorie des passions et la « viande ». Pour lui, l’artiste est celui qui sait partager sa vie entre son œuvre et les nécessités, sans que ces dernières n’empiètent sur ce qui doit rester premier : le travail de créer. Ne pas « mêler à l’art un tas d’autres choses, le patriotisme, l’amour, la gloire » (lettre 7 nov. 1847).

Le droit l’ennuie, occupé de propriété, d’héritage et d’argent. Paris, ses spectacles et ses cocottes, lui plaît bien mais il n’a pas les moyens. Première année de droit réussie, la seconde échoue sur une crise nerveuse à 22 ans (affectant le « lobe temporo-occipital gauche ») qui l’oblige à abandonner les études. Son père mort, sa sœur décédée, son beau-frère fou – il se trouve enchaîné par sa famille et s’enterre à Croisset, dans le fonds d’une province près de Rouen. Sa mère, sa nièce et les vagues visites de son frère médecin lui servent de boulet. Sa passion tumultueuse pour Louise Colet, parisienne, lui est l’occasion d’approfondir les variétés du sexe, du cœur et de la politique. Il rencontre la mauvaise foi, les accusations gratuites, l’injure suivie de repentir, la cocotte amoureuse. Possessive, susceptible, envahissante, jalouse, Louise Colet veut l’orage romantique de la passion tandis que Gustave a besoin de calme intérieur. Ils s’écriront 5 ans, se verront souvent, se baisant fougueusement. Puis la rupture sera d’évidence. Mais il lui écrit et l’appelle sa Muse.

Le voyage en Orient sur 21 mois est une bouffée d’air frais. Certainement le plus vivant du recueil de lettres. Il est libre, enfin libre ! Délivré des bonnes femmes et des attaches du Devoir. Il va où il veut avec l’ami du Camp, il aime ce qu’il veut quand il veut. Il bâfre, galope, gamahuche ; il visite les sites antiques ; il est ébloui de « couleurs d’enfer ». L’Égypte lui paraît du dernier « grotesque » avec ses chameaux gracieux, ses indigènes crus, ses almées tétonnières. « Tout le vieux comique de l’esclave rossé, du vendeur de femmes bourru, du marchand filou, est ici très jeune, très vrai, charmant » (1er décembre 1849). Il goûtera des filles au bordel comme des garçons au hammam, jouera « le Cheik » sur le mode du Garçon dans ces rôles entre amis qu’il affectionne. Le ciel « casse-pète » de bleu, tandis que « rien n’est beau comme l’adolescent de Damas » (4 septembre 1850) et qu’il s’extasie sur un bas-relief de l’Acropole : « Il ne reste plus que les deux seins depuis la naissance du cou jusqu’au-dessus du nombril. L’un des seins est voilé, l’autre découvert. Quels tétons ! nom de Dieu ! quel téton ! Il est rond-pomme, plein, abondant… » (10 février 1851). Suivent deux pages de pur bonheur sur la typologie des tétons féminins.

Bien sûr, il n’écrit pas ce genre de chose à sa mère (60 lettres !) et le contraste des missives à ses copains est une drôlerie du recueil. Nous découvrons Flaubert intime, loin du « style » laborieusement accouché où architecture du récit, musique des phrases et précision des mots lui arrachent habituellement des mois de travail ! Un vrai bonheur de lecture.

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1, 1830-1851, édition Jean Bruneau, La Pléiade Gallimard 1973, 1232 pages, €53.79

Henri Troyat, Gustave Flaubert, biographie 1992, Flammarion 410 pages, €18.05

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Étiolles au musée de préhistoire de Nemours

Article repris par Ideoz.

J’ai déjà évoqué Étiolles pour sa découverte, à laquelle j’ai participé à la fin de mes seize ans. Étiolles reste un chantier école pour les étudiants archéologues de l’université de Paris 1 Sorbonne, mais est aussi au musée. La petite ville de Nemours, assoupie au bord du Loin en Seine-et-Marne, a ouvert en 1981 le musée de préhistoire de l’Île-de-France. L’époque était à la mode rétro, élever des chèvres, restaurer les vieilles pierres, marcher en sabots (suédois). Le musée de l’architecte Roland Simounet s’est donc installé à l’écart du centre ville, dans les bois, en même temps que le collège. Les neuves frimousses côtoient les plus anciens silex. Le béton brut du musée s’ouvre par des puits de lumière et de grandes baies sur les arbres alentour, illusion d’être ramené aux âges farouches…

La création d’un musée offre de la place pour tout ce qui est trouvé au même moment. Les visiteurs peuvent ainsi voir un moulage de l’habitation n°1 de Pincevent, dans une pièce assombrie pour créer une « atmosphère ». Cette ambiance ne plaît pas à tous les petits, j’ai vu l’un d’eux hurler de terreur en imaginant des monstres assoupis, restes de télé mal digérés parce que les parents laissent regarder n’importe quoi à n’importe quel âge. Le moulage du foyer W5 d’Étiolles est en bonne place, mais lumineux. Autant le visiteur est incité à rêver dans l’obscurité sur Pincevent, autant Étiolles est présenté comme chantier école à la lumière. C’est un théâtre scientifique avec truelles et grattoirs, mètre pliant et carroyage, sur planches à plots destinées à préserver le sol archéologique.

Une pièce entière est consacrée au Magdalénien, cette période séparée de nous en gros de 10 à 15000 ans. Le climat était plus froid, les humains vivaient de chasse, pêche, nature et traditions, suivant les bonnes habitudes. Ils poursuivaient troupeaux de rennes dans leur migration saisonnière à la recherche d’herbe grasse. Cela permettait aux hommes d’exploiter le silex affleurant en certains endroits, de pêcher sur la Seine et ses affluents, et de ramasser les baies, herbes et champignons comestibles sur les pentes. Des coquillages inconnus dans la région et des variétés de silex que l’on n’y trouve pas montrent que des contacts étaient entretenus avec d’autres communautés humaines vivant ailleurs.

Les activités étaient principalement pour se nourrir, s’abriter, se vêtir et s’outiller. Le soir à la veillée, ou lors de cérémonies magiques, les traditions s’exaltaient pour dire l’origine et le destin, chanter la gloire du clan et des grands personnages. Chamane ou chamasesse, ancien ou ancienne, guérisseur ou guérisseuse, donnaient un sens à l’existence.

Les enfants apprenaient tout petit sur l’exemple de leurs parents ce qu’il faut faire et ne pas faire, non pas d’une quelconque morale « révélée », mais simplement pour survivre. Si les activités les plus physiques étaient probablement masculines (vigueur musculaire oblige), rien ne permet de penser que les femmes ne taillaient pas le silex ou ne chassaient pas avec les hommes et les adolescents. Tous les pionniers le savent, la survie en milieu hostile exige de chaque individu la plus grande autonomie et réduit la spécialisation sexuelle ou sociale.

Les grandes lames de silex, qui font la réputation du site magdalénien d’Étiolles chez les archéologues, étaient tirées par percussion indirecte, un os ou un bois faisant levier pour détacher la pièce. En reconstituant le nucleus (noyau originel de silex brut), les préhistoriens permettent de donner du mouvement aux objets. Chacun étant relevé précisément sur le sol archéologique, un schéma se trace aisément entre les morceaux qui se remontent sur le nucleus commun. On peut ainsi formuler des hypothèses sur l’endroit (de taille, de retouches, d’usage ou de déchet), sur la succession des mouvements (éclats corticaux, éclats de préparation, outils, finition) et sur la répartition sociale des tailleurs (confirmé, apprenti, gamin imitant).

C’est ce qu’il y a de plus émouvant : faire lever les gestes humains des millénaires. L’outil de silex une fois taillé, il pouvait servir à chasser, gratter les peaux, couper les viandes, écharner les os, tailler le bois et mille autres usages dont un canif donne une assez belle idée à la campagne.

Les os travaillés en harpons, en alènes et  en aiguilles à chas permettent d’imaginer un artisanat du vêtement et de la tente, issu de pauvres bêtes (comme écrit le Cancre des dictées).

Outre le moulage du sol, le musée de Nemours recèle le trésor d’Étiolles : le galet gravé. Sur la face et sur l’avers, à chaque fois un cheval, dessiné de stries dans la pierre. On distingue parfois l’ébauche d’un autre animal, mais surtout une figuration humaine derrière le grand cheval.

Sur deux pattes, cuisses musclées, sexe tendu, bras levés, tête couverte d’un masque chevalin, naseaux et œil dardant des rayons, la « créature » fait penser aux déguisements des rituels chamaniques. Mais ce n’est qu’hypothèse. Certains (certaines, pour cause de féminisme ?) voient dans « le sexe » un « sein flasque » puisque placé au-dessus de l’entre-jambe. Mais la musculature impressionnante des cuisses me laisse dubitatif sur l’aspect féminin de la créature. D’autant que le cheval est indubitablement un mâle, le sexe clairement dessiné.

L’animal, en tout cas, est bien dessiné, d’un trait sûr comme à Lascaux, grotte peinte à peu près à la même époque. Faut-il y voir une exaltation religieuse de l’animal fétiche chassé pour sa viande, ses tendons, ses os ? Deux traits sur le flanc peuvent montrer qu’il est en train de mourir, haletant selon les traits qui échappent des naseaux. Est-ce un hommage à sa beauté charnelle arrêtée dans son mouvement, une excuse pour avoir ravi sa vie, la reconnaissance de sa vigueur musculaire masculine ? C’est le cas encore de nos jours chez les peuples animistes, mais nous ne pouvons qu’inférer de notre humanité d’aujourd’hui les croyances éventuelles de l’humanité d’hier, sachant que les Magdaléniens étaient des Homos sapiens sapiens comme nous.

Vous trouverez bien autre chose dans ce musée, des silex issus des fouilles de Daniel Mordant un peu partout ou Béatrice Schmider à Saint-Sulpice de Favières, entre autres, une barque fossile du néolithique à Noyelles-sur-Seine, des épées et de haches de l’âge du bronze, un casque gaulois, des verres gallo-romains… Philippe Andrieux a reconstitué l’expérience des métalliers du bronze, dans des fours de fortune faits de terre et d’un soufflet de peau.

Chaque jour que l’été fait, une animation est effectuée sur un sujet : la chasse, l’alimentation, les outils, le feu, la protohistoire… Une partie est destinée aux enfants, avec toucher des armes et broyage du grain à la meule. Toucher, mimer, ils adorent ça. Leur imagination travaille bien plus que par les mots du prof !

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Croyances et violences en Polynésie

Un satellite americain tombe dans le pacifique sud ? Il semblerait que les habitants de Mangareva (Gambier) aient entendu des bruits et aient vu pour certains une boule de feu… Glory, un satellite américain était trop lourd pour atteindre l’altitude d’orbite, des débris auraient chuté dans le Pacifique. Le laboratoire de géophysique de Pamatai (Tahiti) a enregistré « un bruit » à la station de Rikitea (Gambier). Alors y aurait-il un rapport entre la chute de Glory et ce qu’ont vu quelques habitants de Rikitea ? Par contre, on connaît le montant de la facture du feu d’artifice, 37 milliards de francs pacifiques. Il faut savoir également que l’US Air Force a installé une station aux Gambier pour suivre la mise en orbite de plusieurs satellites de défense depuis février 2010. Aux dernières nouvelles, Glory serait allé se perdre du côté de l’Antarctique. Les Gambier ont du rêver !

Mais il faut bien croire à quelque chose. L’église protestante mao’hi célèbre l’arrivée de l’évangile le 5 mars. Depuis 1978, c’est un jour férié en Polynésie. Les 18 missionnaires anglais de la London Missionary Society sont arrivés dans la baie de Matavai (Pointe Vénus), sont restés à bord du Duff le samedi 5 mars 1797 jour de sabbat, et ne sont descendus à terre que le dimanche matin pour commencer leur évangélisation. La communauté protestante est toujours proportionnellement la plus importante des communautés religieuses en Polynésie française. Un petit monument commémore cette arrivée et les évangélisations des autres îles du Pacifique Sud  à partir de Tahiti : les Marquises 1797/1822, Huahine 1818, les Cook 1821/1823, les Australes 1821, les Tuamotu 1821/1829, les Samoa 1830. Le petit monument a souffert de dégradations et a perdu son mât. « Pour que rien ne soit dégradé, ici, il faudrait un gardien rien que pour cet endroit », me confiait le jardinier tondant le gazon ! La baie de Matavai, bien protégée a abrité les révoltés de la Bounty, le Capitaine Cook, les missionnaires du Duff.

La foi et la violence sont le lot des îles. Le papa, ultra-violent, avait secoué son bébé, il l’a rendu infirme. « J’arrive pas à me contrôler. Moi, je règle mes problèmes en boxant. Je tape même mon fils ». Pour ce père violent la balance de la Justice terrestre s’est arrêtée sur 13 ans de réclusion…

Un autre procès se tient actuellement, celui de l’assassin d’une jeune femme de 22 ans dans des conditions insoutenables. C’est l’un des plus odieux crimes commis ces dernières années ici en Polynésie française. Cet homme jeune a pris en stop une femme jeune, prise de boisson, l’a traînée dans sa voiture dans un coin désert, pour boire un coup, fumer un joint, lui faire des avances. Il l’a frappée de deux ou trois coups de poing quand elle s’est refusée à lui. Tandis qu’elle était à terre, sonnée, il lui a administré deux monstrueux coups de pied en pleine tête. Puis il l’a déshabillée, violée, je vous passe les détails. Elle ne respirait presque plus. Alors il s’est assis à califourchon sur son dos, lui a relevé la tête de la main gauche pour l’égorger avec son couteau tenu dans la droite. Il dira au juge : « comme pour une tortue ». Son crime accompli, il est allé dîner aux roulottes avec sa compagne comme si de rien n’était. A savoir que les tortues marines sont des animaux protégés en Polynésie. Et les femmes ? Le verdict est tombé : réclusion criminelle à perpète assortie de 22 ans de sûreté. Son avocat avait demandé l’acquittement ! Tant qu’à faire…

D’autres se retirent dans leur monde intérieur. Bobby Holcomb, vous connaissez ? Il fut « l’homme le plus populaire de Polynésie en 1988 ». Noir américain et indien par son père, Philippin et Polynésien par sa mère, il était né le 25 septembre 1947 dans les ruines de Pearl Harbour. Après avoir découvert les USA, l’Inde, le Népal, la Grèce, la France et la Polynésie, il s’installa à Huahine (Iles Sous le Vent) en 1976 et plus particulièrement dans le village de Maeva, réputé pour avoir résisté à la colonisation française et être resté imprégné de son histoire et de ses traditions. Maeva demeure la clé de voûte identitaire du pays. Bobby était connu pour se balader en paréo, pieds nus et toujours coiffé d’une couronne de fleurs et feuillage. Chanteur, peintre, il est davantage connu pour ses chansons alors qu’il vivait plutôt de sa peinture. Cette année, une rétrospective de ses tableaux est organisée au musée de Tahiti et des Iles. Il est décédé, à 44 ans seulement, en 1991.

Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun est décédé en métropole le 12 février 2011. Il était le directeur du Musée de Tahiti et des Iles et aussi l’auteur de biographies, théâtre, romans, essais, légendes. Voici quelques titres : Huna secrets de famille, Henri Hiro héros polynésien, Les parfums du silence, Le bambou noir, L’allégorie de la natte, La naissance de Havai’i.

Hiata de Tahiti

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