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Khiva 1

Nous avons 7 h de route vers Khiva. Nous traversons le Kyzylkhum, le grand désert de sable rouge. Il commence 50 km à peine après Boukhara et s’étend sur près de 300 000 km². Monotone, il est parfaitement représenté par la musique de Borodine, Dans les steppes de l’Asie centrale : grave, lancinante, rythmée lentement.

Il est planté de sakhsoul, arbustes proches du tamaris, dont les racines vont plonger à plusieurs dizaines de mètres sous terre pour chercher l’eau. Ce désert est loin de l’être : y grouillent nombre de serpents, scorpions, lézards. Des varans d’un mètre de long et des oiseaux y vivent. Les bêtes sont plus venimeuses l’après-midi après s’être bien réchauffées entre 10 et 15 h, prêts à chasser leurs proies. Mais ces animaux hostiles n’aiment pas semble-t-il l’odeur du feutre, fait de laine de chameau et de mouton pressée. C’est pourquoi les nomades vivent quiètement l’été sous leurs yourtes. Alentour paissent les chameaux et les moutons noirs karakul.

Nous nous arrêtons à un campement. Les moutons se pressent comme si nous étions des prédateurs, et les gamins marchent pieds nus dans le sable caillouteux.

Tout au long de la route, à une dizaine de mètres en retrait, court un réseau de câbles téléphoniques à ras de terre. C’est moins coûteux que de planter des poteaux, et résiste probablement mieux aux tempêtes qui se lèvent. Rios nous affirme que la période 1996-2005 a donné la priorité à la construction de collèges dans le pays. La période qui suit, 2006-2012, donnera la priorité aux routes.

Au loin des ondulations ; une vallée a été creusée paresseusement dans le grand désert. C’est l’Amou Daria, l’Oxus grec, qui roule ses eaux tranquilles dans un large lit. Les Grecs d’Alexandre l’ont traversé jadis sur des outres de mouton gonflées.

Khiva nous voit débarquer à l’hôtel Malika Khan, un autre de la même chaîne qu’à Boukhara. Il est situé en face de la vieille ville entourée de remparts de terre rouge, au bout d’un bassin rempli d’eau stagnante dans lequel les gamins pêchent. Ils n’ont semble-t-il pas le droit de s’y baigner ; nous n’en avons vu aucun dans l’eau durant les deux jours que nous avons passés.

La grande salle de l’hôtel, ouverte comme une cour sous le toit, est bellement décorée de charrettes, tapis et poteries traditionnelles. Mais ni les draps ni la taie d’oreiller ne sont changés… Nous sommes dans la région autonome ouzbek du « Pakistan ». Aux repas, seules les salades sont appétissantes. Les soupes sont toujours lourdes et roboratives, trop grasses pour nos besoins de non paysans. La viande est soit dure, soit hachée en chachlik. Aujourd’hui, ce dernier est déguisé en crêpes roulées.

L’après-midi, nous allons faire un premier tour dans la ville ancienne ou ville intérieure, « itchan-kala ». Elle est étroite et rectangulaire, 600 m sur 400 m, ceinturée de remparts de briques lissés à la terre crue hauts de près de 8 m et ouverte de 4 portes aux points cardinaux. Aux temps soviétiques, la population a été expulsée de la ville-musée ; depuis l’indépendance, les gens ont été autorisés à revenir habiter l’intérieur pour la rendre vivante et l’entretenir.

Devant la porte des gavroches du coin, torse et pieds nus, jouent dans la poussière ou au bord des bassins. Cuivrés par l’été, sales de la terre du désert, ils ont la vie chevillée au corps. La première chose que nous sommes obligés de faire, sous l’arcade d’entrée de la porte, est de payer le droit de photographie : 5000 soums (soit le prix de 2 bières ou 3 euros, ou une demi-journée de travail pour un professeur de collège ouzbek).

Nous allons voir les remparts, le minaret, la mosquée d’été, la mosquée d’hiver – et la mosquée du Vendredi.

La mosquée Djouma (1788) contient 212 colonnes de bois qui font comme une forêt de piliers sculptés du plus bel effet dans la lumière solaire qui tombe des parties de toit à ciel ouvert. Certaines colonnes datent du 11ème siècle.

La place du Khan était celle où l’on décapitait, lapidait, pendait et éviscérait les condamnés : les mœurs du temps étaient animales – et les islamistes rigoristes veulent les voir revivre. Une cellule de prison, transformée depuis quelques décennies en musée, énumère tout cela complaisamment. Elle présente des dessins de pilori, des menottes de fer, des fouets de cuir ayant servi. La salle du trône garde un siège recouvert d’argent.

Nous prenons un pot dans un café en face de la mosquée du Vendredi. La porte extérieure sur la rue s’ouvre sur une cour-jardin ombrée de tonnelles où des tables entourées de coussins bas permettent de s’asseoir sans chaussures.

Nous revenons avec le soleil qui tombe, droit dans l’axe de la rue qui mène à la porte.

Au crépuscule, les remparts crénelés, les tours en cône et les coupoles des mosquées, ensanglantés par l’astre, ont un air féerique. La ville ressemble alors à un décor d’opéra de Verdi.

D’autres fois, l’aspect massif du minaret ou la façade obtuse de la medersa donnent un air satrape au décor. On se croirait à Bagdad sous Saddam, ou à Karnak au temps des Pharaons. Khiva est la ville la plus ramassée, un amas de splendeur des plus typiques de cet art de la brique et de la majolique qui a fait le charme de la civilisation musulmane à son apogée.

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Montagne Saint-Michel

Quiconque pense Bretagne imagine aussitôt la mer. Il existe aussi une Bretagne de l’intérieur, plus sauvage et plus pauvre, que l’on se contente trop souvent d’ignorer dans la pudeur du politiquement correct. Les monts d’Arrée, entre Brest et Morlaix, sonnent comme « arriérés ». Ce plissement hercynien apparaît mufle de bête préhistorique, ouvrant bientôt la gueule à l’Océan de sa langue trifide, vers Crozon. La terre arable peine à s’accrocher au socle primaire. C’est le domaine du vent et de la lande, des marais et du brouillard, à plus de 300 m du niveau des mers. Voici le paysage « celtique » par excellence, chanté par les ballades. Le paysage aussi des temps plus anciens où l’on érigeait des menhirs alignés pour lire dans les étoiles et où l’on s’endormait, pour le sommeil éternel, sous de massifs dolmens de granit.

L’Ankou errait sur le Yeun Elez, ce marais près de Brénnilis ; il effleurait les bruyères en éteignant leurs fleurs ; il faisait plier les ajoncs de son souffle glacé. Avec le vent qui vient des flots, s’élevant sur le massif au crépuscule lorsque s’inversent les thermiques, la nature semble frissonner au passage d’un esprit qui soupire et se plaint. Les croyances des siècles obscurs – avant la télé de Paris, Concorde et Internet – faisaient du Yeun Elez le Youdig : les portes de l’Enfer.

De retour de Crozon, gavés de grand large et de rocs luttant avec les vagues, nous sommes passés par la dépression du Yeun Elez. Elle a été civilisée en 1930 par le réservoir de Saint-Michel dont les eaux plombées reflètent un ciel aux nuances incertaines. Au-dessus, en promontoire, s’élève la montagne Saint-Michel. Il fallait bien se concilier l’archange-chef des milices célestes pour contenir les hordes démoniaques qui pouvaient surgir de ces portes d’Enfer. La montagne est bien fière, du haut de ses 380 m ; le clocheton de chapelle élève le lieu à 391 m, le point le plus élevé des montagnes bretonnes. L’archange à son sommet peut observer 60 km à la ronde par temps clair. A l’est du lac artificiel, qui a servi longtemps à rafraîchir la centrale nucléaire gaulliste des monts d’Arrée, désaffectée sous Mitterrand après 20 ans de loyaux services, les alignements de Brénnilis ont été démonisés en noceurs de Pierre, empêchant le bon curé d’aller porter le viatique aux mourants. Leur biniou éteint, le Dieu tonnant les a – dit-on – pétrifiés, reléguant symboliquement les anciennes coutumes d’un âge de pierre polie au rebut de l’Histoire.

Sur la montagne, des millénaires après les premiers dolmens, les Celtes ont adoré Bélénos, dieu solaire qui ne pouvait que vaincre les brumes du marais en contrebas. Saint Michel n’est que son avatar chrétien, muni d’une épée flamboyante qui ferraille contre les dragons tourbeux. C’est pourquoi peut-être tant de terres celtes ont leur culte à saint Michel, des Chtis de la baie de Somme aux Normands du mont Saint-Michel, jusqu’aux Bretons de la montagne du même nom. Sur le mamelon primaire qui domine, une chapelle fut dédiée à l’archange au 17ème siècle avant de s’écrouler au siècle suivant : on était bien pauvre dans la contrée. Le siècle du raidissement catholique, ce 19ème anti-Lumières et anti-démocratique, a restauré la chapelle et l’a entourée d’un mur de pierres pour la protéger des vents mauvais – et protéger la foi de la critique rationnelle. Il a fallu des païens radicaux, les nazis, pour démolir le mur et en faire un socle à radar, afin de prévoir l’au-delà (géographique). La chapelle en perdit son autel, aujourd’hui réduit à une fleur sèche dans un vase de plastique. La statue de saint Michel devint réfugiée à l’église de Brasparts, une « grande paroisse » (comme signifie bras parrez), à 5 km au sud.

Après la chaleur solaire du sable à l’anse de Dinan, sur la presqu’île de Crozon ; après l’éclat du ciel vaste, au-dessus de l’océan, faisant chanter les fleurs d’ajoncs comme autant de petites flammes ; après les rires et les cris des enfants, enivrés de vent et de soleil, la peau libre et les cheveux flottant ; après ce grand bol d’air et de lumière, de vie et de joie, la montagne Saint-Michel était comme un signal. Le soleil descendait au loin sur Ouessant ; un vent insistant s’était levé qui faisait onduler l’herbage, grimpait à l’assaut du mamelon et culminait à la porte de la chapelle, sa pierre chaude encore du jour. Vers l’est, l’obscurité montait, le lac était comme un miroir d’étain, impassible et trompeur. Une vague brume commençait à flotter sur la lande. Nous avions vu le point culminant de Bretagne, il était temps de rentrer.

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