Voyages

The Impossible de Juan Antonio Bayona

L’impossible (qu’on aurait pu traduire en français) est ce gigantesque tsunami de décembre 2004, en pleine période de Noël, qui dévaste notamment la Thaïlande. L’impossible est aussi cette famille avec trois jeunes garçons qui en réchappe en entier. Entre les deux l’épreuve et, en héros solaire, un prime adolescent : Lucas (Tom Holland). C’est un film, mais aussi une histoire vraie, celle de Maria Belón, 38 ans, médecin, et de sa famille aux trois garçons dont les prénoms ont été repris dans le film : Lucas, 10 ans, Tomas, 8 ans, et Simon, 5 ans. Pour les besoins de l’action, le fils aîné a été vieilli de deux ou trois ans et Tom a 14 et 15 ans au tournage en 2010 et 2011. Garçon anglais petit pour son âge mais musclé par la danse, Tom Holland est plus âgé que son rôle mais assez fluet aux normes internationales (c’est-à-dire américaines) pour figurer 12 ans.

Un couple « européen » (sans indication de nationalité dans le film mais avec un nom anglo-saxon pour plaire à Hollywood) est venu du Japon où le père peine à garder son poste. Ils ont emmené les enfants passer les vacances de Noël en Thaïlande. Le 26 décembre, au lendemain de leur arrivée dans l’Orchid Resort magnifique au bord de la mer d’Andaman, la famille se repose. La mère, Maria, lit sur un transat et le père joue au ballon dans la piscine avec les deux plus petits. Le fils aîné est au bord du bassin et regarde vers la mer, cachée par un rideau de palmiers. Un bruit sourd – soudain une gigantesque vague surgit au-dessus des arbres. Panique. Chacun crie : Lucas ! Papa ! Le gamin plonge dans la piscine in extremis, il sera plus protégé dans l’eau et dans le bassin qu’à l’extérieur avec les branches et les objets ramassés par le flot. Le père qui tient les deux enfants est submergé, la mère éclatée contre une vitre. C’est le chaos.

Le film est centré sur la famille et ne montre quasiment pas les autres. Maria émerge, elle suffoque. Elle hurle, accroché à un tronc d’arbre, mais comme le font les loups à la lune : pour rien car personne ne peut venir à son secours dans la confusion universelle. Elle aperçoit dans le flot une tête qui émerge, c’est Lucas ! Agile et souple, le garçon se coule dans les remous comme il peut. Les deux se rejoignent, manquent de s’accrocher puis se perdent dans les vagues successives.

La mère, épuisée, ne plonge pas comme son fils et se fait heurter par des branches pointues ; elle est blessée, anéantie, démoralisée. Lorsqu’il la rejoint, Lucas est à la fois abattu et en colère : « Je veux rentrer à la maison, plus jamais ça, plus jamais ce pays ! » Sa mère tente de le réconforter en le serrant contre elle, tous deux accrochés à un tronc flottant. Lucas, d’une petite voix, avoue : « Je suis courageux mais j’ai peur ». Il découvre ce qu’est la peur, ce qu’il n’avait pas voulu savoir lorsque son frère de 8 ans, Tomas, lui disait craindre l’atterrissage.

La mer peu à peu se calme et l’eau redescend. Mère et fils reprennent pied et sortent de l’eau. Ils sont en maillot de bain, fatigués et trempés mais il fait chaud. Ils marchent pieds nus dans les champs inondés et Lucas voit les blessures de sa mère, ce qui lui donne une forte émotion car le sang coule. Avec l’adrénaline et le support de l’eau, elle n’a pas encore senti la douleur mais la marche sur la terre ferme puis l’arbre sur lequel elle doit grimper au cas où une autre vague surviendrait l’épuise. Malgré son interdiction formelle pour ne pas qu’il prenne de risque, son fils descend l’aider et lui fait la courte échelle, les muscles bandés par l’effort. Lucas, à peine adolescent, joue les hommes, et c’est touchant. Il sauve littéralement sa mère qui, sans sa présence, se serait laissé aller. Mais elle aussi le conforte, lui donne un rôle et le convainc surtout de répondre aux appels d’un garçonnet emporté par la vague. Lucas trouve Daniel (Johan Sundberg) un petit blond de trois ou quatre ans pas plus effrayés que cela dans le film. Lucas a récupéré une canette de Coca, ce qui leur permet de tenir un peu sur les branches.

Ce sont des villageois venus inspecter les épaves qui les trouvent et les emmènent au village, où ils leurs donnent des vêtements. Lucas, jusqu’ici torse nu, est affublé d’un débardeur verdâtre dont le rôle est de mettre en valeur ses deltoïdes et ses muscles subclaviers, et de le rendre plus mûr que son âge. Les villageois sont frustes, traînant Maria sur les herbes malgré sa jambe blessée, mais compatissants puisqu’ils les réconfortent et les nourrissent. Ils les emmènent en pick-up à l’hôpital de la ville. Pendant ce temps, le petit Daniel a été oublié ; Lucas le retrouvera plus tard dans les bras de son papa, pleinement heureux.

L’hôpital est bondé car nombreux sont les blessés et chacun attend son tour pour être soigné ou opéré. María est très faible et crache du sang. Médecin, elle s’inquiète de sa jambe infectée : si elle passait du rouge au noir, ce serait mauvais signe. Lucas n’a que des égratignures et elle invite son fils à aider les autres pour l’occuper. Pieds nus et maculé de boue et de sang du début à la fin mais apparemment jamais affamé, ce qui est peu plausible, Lucas prend les noms de ceux que l’on cherche et parcourt les rangées de lits pour tenter de les retrouver. Il a le bonheur de voir un père revoir son fils, ce qui lui tire un sourire bouleversé, son père à lui étant probablement mort.

Tout est centré sur l’émotion et les petits détails de la vie réelle sont volontiers gommés par le film. L’émotion suscitée par les images est contagieuse et cette histoire est servie par des acteurs vrais dans leur rôle. Le père (Ewan McGregor ») est très tactile, mettant volontiers la main sur les épaules et serrant dans ses bras ses enfants comme son épouse. Les deux parents tentent de donner à chacun des garçons de l’attention, ce qui n’est pas si courant, et le grand frère, dans l’épreuve, se montre très épris de ses petits frères. Tous font l’œuf lorsqu’ils se retrouvent. Mais le père a échappé au tsunami avec les deux petits qui se sont accrochés miraculeusement aux arbres. Toujours dans l’hôtel dévasté, il doit « prendre la plus grave décision de sa vie » lorsqu’il laisse ses deux benjamins aller dans la montagne avec les évacués, pour rester chercher jour et nuit sa femme et son aîné. « Tu vas encore nous abandonner ? » est le cri du cœur murmuré de Tomas, 8 ans (Samuel Joslin), 10 ans au tournage. Vulnérable dans son débardeur de deux tailles trop grand, il se voit confier malgré son inexpérience la garde de son petit frère Simon (Oaklee Pendergast). Aurais-je laissé les enfants qui me restent ? Probablement non, mais chacun réagit à sa manière.

Tout se terminera bien, après le cache-cache un brin comédie de qui cherche qui dans l’hôpital bondé. Et c’est « l’assureur » (ce démiurge américain de qui peut payer) qui les prend en charge pour hospitaliser Maria à Singapour. L’avion privé emmène toute la famille encore sale et dans les mêmes débardeurs lâches. Ils n’ont ni argent, ni papiers, mais l’ambassade n’apparaît pas une seule fois dans le film. Cela aurait nui au crescendo des émotions, mais affaiblit à mon sens le spectacle. Heureusement que Tom Holland joue un ton en-dessous, évitant l’hystérie même dans les pires moments, et qu’il manifeste seulement par un sourire qui lui illumine le visage sa très grande émotion. Naomi Watts a obtenu pléthore de prix d’interprétation alors qu’elle passe les trois quarts du film couchée sur un lit. C’est plus Maria Belón et son rôle de mère courage que Naomi Watts qui a été récompensée. Tom Holland me semble le meilleur acteur de l’histoire réécrite et certainement le point focal du scénario.

Il reste que, si vous avez plus de 12 ans, vous vivrez des moments d’intense émotion et de remuement familial en regardant contée et embellie par le grand spectacle cette histoire vraie dont le cinéma a fait un scénario vendable.

DVD The Impossible, Juan Antonio Bayona, 2012, avec Naomi Watts, Ewan McGregor, Tom Holland, Samuel Joslin, Oaklee Pendergast, M6 video 2013, standard €8.17 blu-ray €17.32

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T2 Trainspotting de Danny Boyle

Ce film est la suite de Transpotting du même réalisateur, sorti en 1996, et reprend les mêmes personnages « vingt ans après » selon les recettes du feuilleton à la Alexandre Dumas. Quatre jeunes des cités d’Edinbourg en Ecosse ont vécu (mal) la crise économique et ont sombré dans l’héroïne, fort à la mode en ces années laxistes. Tommy, trop accro, est mort du sida et Mark (Ewan McGregor) décide d’arrêter. L’opportunité lui est fournie par un gros coup proposé par Sick Boy (Jonny Lee Miller) : acheter 4000 £ deux kilos d’héro revendue 16 000 £ à un revendeur. Après la fête, alors que tous sont endormis, Mark se tire avec le fric, laissant sa part à Spud (Ewen Bremner) dans une consigne de gare. Ce dernier se gardera bien d’en faire état auprès des autres.

Vingt ans après, Mark revient sur les lieux de son enfance. Il rencontre un à un ses anciens amis, ce qui ne vas pas sans cassage de gueule pour se venger. Spud est sauvé in extremis du suicide par Mark qui vient le voir mais Sick Boy, qui tient le pub désert de sa tante dans la zone, se défoule avant de proposer à Mark, qui le dédommage, de s’associer pour créer un « sauna » avec huit chambres pour les filles. Autrement dit jouer au mac. Il a déjà tenté le chantage par caméra cachée avec Veronica sa copine bulgare (Anjela Nedyalkova), mais cela n’a pas vraiment marché. Les travaux commencent, Mark a passé un petit diplôme de comptable avant d’être débarqué de son entreprise comme trop peu qualifié, pour cause de fusion, il cherche et convainc le jury pour un financement européen. Les associés obtiennent 100 000 €.

C’est alors que Franco (Robert Carlyle), le quatrième des trois mousquetaires de la bande, s’évade de prison où il doit purger encore vingt ans après les cinq ans qu’il vient de faire. Revenu chez lui, il s’aperçoit que son gamin a grandi et qu’il est désormais un bel adolescent ; il l’embauche derechef pour l’aider aux cambriolages. Mais il n’a plus la main et se prend les pieds dans le tapis, c’est son fils qui leur sauve la mise en sautant sur le propriétaire réveillé et l’étourdissant assez pour qu’ils aient le temps de s’enfuir. Mais c’en est fini, ce n’est pas son truc, le garçon veut « étudier » et pas finir comme son père taulard ni son grand-père pochard.

Franco cherche alors à tuer Mark, bouc émissaire idéal de sa vie ratée. Ah, s’il avait eu ces 4000 £ il y a vingt ans ! Il n’en aurait probablement rien fait de bon, mais c’est l’illusion qui compte. De fil en aiguille, il va le retrouver par hasard, le poursuivre, le pendre, mais en sera empêché par Sick Boy qui a un intérêt pécuniaire à ce que Mark vive. Franco assommé d’un coup de chiotte à monter sera fourré dans un coffre de bagnole et abandonné devant une gare, où les flics viendront le cueillir, intrigués par les coups dans la tôle.

Spud est encouragé à écrire les histoires de sa vie par Veronica, mais le spectateur ne sait pas vraiment si l’éditeur entraperçu dans le film est intéressé. Ce qui compte pour Veronica est de se tirer de ce pays sans avenir et de quitter en beauté cette bande de losers. Après avoir flirté avec Mark, le plus doué de la bande mais qui s’avère perdant comme les autres, elle apprend par ses écrits que Spud imite à la perfection les signatures et se sert de lui pour soutirer les 100 000 € du prêt et filer avec, retrouver son gamin en Bulgarie. Et les niais se retrouvent comme devant, enfermés dans l’inutilité sociale et la banlieue reliée par trains, incapables de s’en sortir sans sortir des clous.

Tiré d’un mauvais roman d’Irvine Welsh, cette fable sociologique est contée avec humour et zapping permanent, sur une musique du tonnerre. La bande-son rassemble Iggy Pop, The Clash, Blondie, Queen, Frankies Goes to Hollywood et d’autres, tous excellents pour rythmer les séquences et offrir une échappée subliminale à l’image. Restent deux scènes trash avec un proviseur adjoint d’un collège de jeunes filles qui se fait mettre par un gode géant manié vigoureusement par Veronica et un sniffage de rails de coke par Sick Boy – ce pourquoi le film est « interdit aux moins de 12 ans » (dès 13 ans, ils ont déjà expérimenté tout ça ?)

Que faire quand le système social vous barre la route ? Vous ne pouvez ni exploiter la terre (privée), ni être exploité comme ouvrier (prolétaire) faute d’emplois, ni exploiter les filles sans subir leur résistance (féministe), ni monter une entreprise sans avoir sur le dos les gros bras des caïds de la zone… L’Europe, par ses financements, peut aider mais il faut en avoir les moyens intellectuels et la volonté. Ne reste que la tentation de se détruire – par l’héroïne, la prison ou le suicide. Le Royaume-Uni du No future est représenté avec un certain charme, bien que l’éclatement des séquences soit un brin outré, presque déréglé. Probablement comme les personnages.

DVD T2 Trainspotting [DVD + Copie digitale], Danny Boyle, 2017, avec Ewan McGregor, Jonny Lee Miller, Ewen Bremner, Robert Carlyle, Anjela Nedyalkova, Sony Picture 2017, 1h53, standard €8.79 blu-ray €13.37

DVD Trainspotting + T2 Trainspotting [DVD + Copie digitale], Sony Pictures 2017, 3h23, standard €12.49 blu-ray €29.01

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Salon des maths

Dès le jeudi 23 mai à 9 heures, et jusqu’au dimanche 26 mai à 18 heures, se tiendra au cœur de Paris le 20e salon Culture et jeux mathématiques. Il aura lieu place Saint-Sulpice dans le sixième arrondissement. Ce salon est parrainé cette année par Jean-Marie De Koninck, mathématicien québécois reconnu pour ses travaux en théorie des nombres.

70 stands d’animation tous publics et 6 espaces thématiques seront installés sur la place, avec un espace de récréation mathématique qui présentera une exposition interactive et des jeux. Le numérique ne sera pas oublié avec l’espace Imaginary comprendra un FatLab (espace de fabrication avec machines à libre disposition), des logiciels mathématiques et des jeux vidéo – mais pourquoi ne pas parler français ? Le bouffon qui Tromp son monde aurait-il colonisé aussi les esprits mathématiques cartésiens ?.

La recherche sera présente aussi avec le CNRS, Sorbonne université, Paris Diderot, le MMI de Lyon, le FSMP, et le laboratoire Nicolas Oresme de l’université Caen-Normandie.

Les métiers des maths seront présentés par des sociétés savantes, filles et garçons sauront que les mathématiques ouvrent à de nombreux métiers, depuis la recherche la plus abstraite jusqu’aux applications les plus concrètes. Un membre de l’Observatoire de Paris montrera l’intérêt des mathématiques en astronomie, tandis que le stand des jeux de l’esprit présenteront les dames, les échecs, le bridge, le go, l’awalé, etc. Car l’être humain joue toute son existence et ne devient vieux que lorsqu’il cesse de jouer, selon George Bernard Shaw.

Six groupes de collégiens et de lycéens vont faire partager leurs découvertes et leur enthousiasme pour les maths lors d’événements-compétitions. Le spectacle Euromath–Casio, mettra en compétition des équipes de sept personnes de 10 à 18 ans représentant différentes régions de France et du monde. Un tournoi de calcul mental permettra de fêter les 20 ans de Mathador. Un espace jeux mathématiques, historique et énigmatique, autour de Saint-Sulpice sera proposé sous forme de concours. Il y aura également un concours de photos, des jeux et des conférences.

Il faut noter la rencontre avec Éric Jeux, ingénieur polytechnicien, entrepreneur et écrivain pour adolescents. Il ira du jeu vidéo au monde virtuel. Jean-Philippe Aubin de la Maison des mathématiques et de l’informatique à Lyon (MMI) évoquera le hasard, ami ou ennemi. Leili Anvar, maîtresse de conférences franco-iranienne à l’INALCO, évoquera le mathématicien persan, poète et marionnettiste connu dans le monde entier : Omar Khayyâm. Lisa Rougetet, de l’université de Brest, montrera comment mathématique et récréation à travers l’histoire forment une belle équation.

Enfin, un spectacle avec le cas inquiétant du chat de Geluck (La mathématique du chat), sera présenté par Daniel Justin sous le thème : Peut-on faire des maths sans le savoir ? Un autre spectacle burlesque, plus familial, sera présenté par l’association Sciences mathématique en action pour les petits et les grands et s’intitulera Compte sur moi.

Trois soirées exceptionnelles auront lieu, l’une de débats sur l’éducation, les mathématiques et le jeu, la soirée anniversaire du 20e anniversaire du salon, et la soirée cabaret mathématique conduite par Jean-Marie de Koninck, parrain du salon, sur le thème : faire des mathématiques autrement, pourquoi ? et surtout comment ?

Retrouvez tous les renseignements sur www.cjm.org/salon/

Ce salon 2019 est organisé avec la Mairie de Paris.

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Escobar de León de Aranda

Pablo Escobar fut le plus puissant narcotrafiquant de la planète dans les années Reagan. Riche à milliards, il a réussi à fédérer en cartel les narcos de Medellin et de Cali, exportant en commun la drogue par avion aux Etats-Unis. Machiste et orgueilleux, son hubris n’a plus connu aucune limite. Il a fait descendre ses concurrents, descendre les politiciens qui voulaient voter un accord d’extradition avec les Etats-Unis, descendre les flics, descendre les juges, descendre les journalistes. En bref tous ceux qui se dressaient sur son chemin. Pourquoi ? Pour obtenir « du respect ».

L’argent ne suffit pas, contrairement à ce que croient les gens de gauche sur « le capitalisme » : il faut encore être reconnu. Par sa femme à qui il colle deux gosses ; par ses hommes auprès de qui il faut paraître sans cesse déterminé ; auprès de ses concurrents, à qui il ne faut pas lâcher de terrain et se montrer le plus fort ; par le pays, les pauvres à qui il construit à ses frais plusieurs quartiers, les riches auprès de qui il entre au Parlement. Mais le plafond de verre est bien présent, comme dans toute société. Son argent pue et il l’étale trop pour se faire des amis des politiciens ; sa grande gueule l’empêche de nouer des alliances sociales profitables. Il est donc méprisé, humilié publiquement dans l’enceinte de la Chambre, ses méfaits rappelés dans les journaux.

Il n’agit qu’en solitaire, ce qui le perd. Il a trop assimilé la loi des pionniers yankees qui fait de la force le seul droit. Sauf qu’il a oublié la Bible dans l’autre main, cette justification sociale hypocrite mais indispensable pour régner au nom de Dieu ou de son élection. C’est un bouffon avant d’être un tueur. Pablo Escobar est joué par un Javier Bardem encore plus gros et plus laid qu’à l’habitude – imposant de présence. Aucun autre ne lui arrive à la cheville parmi les acteurs, surtout pas le pâle et impuissant agent de la DEA américaine (Peter Sarsgaard) venu « aider » le gouvernement colombien à terrasser le dragon.

Seule la journaliste Virginia, présentatrice télé colombienne, paraît à la hauteur malgré ses poussées épisodiques de terreur. Car il la respecte. Elle est une icône, même si elle avoue que les gens la regardent plus à la télé pour savoir ce qu’elle porte plutôt que pour ce qu’elle dit. Escobar veut s’éterniser en héros, sa part bénéfique devant racheter à terme sa part maléfique. Le bâtisseur sur les ordures. Il engage Virginia comme biographe et elle est amenée à le suivre dans tous ses déplacements « même les plus intimes » – il va d’ailleurs la baiser, même si ce n’est pas montré (le viol tarifé des « nymphettes » livrées par leurs parents émerveillés est en revanche plus que suggéré). La journaliste colombienne Virginia Vallejo existe réellement, elle a incontestablement été baisée par Escobar entre 1983 à 1987 et elle a vraiment écrit en 2007 l’autobiographie du trafiquant : Amando a Pablo, odiando a Escobar, titre cité d’ailleurs durant le film : « Aimer Pablo, haïr Escobar ». Le livre a été (mal) traduit en français par le racoleur « Pablo, je t’aime, Escobar, je te hais ».  Penelope Cruz, dans le rôle de mijaurée esclave du chic et constamment en représentation, est le pendant du monstre. Féminine à souhait, féministe au travail, elle suit, elle regarde, elle raconte.

Car c’est le génie du film de nous montrer le personnage et ses horreurs par la voix off de la journaliste qui conte a posteriori la geste du narcotrafiquant descendu à la fin par la police. Ou du moins par un commando spécial, non corrompu, des forces armées colombiennes, aidé par la technique de repérage téléphonique d’un Escobar trop « famille » par la CIA.

La terreur est donc enrobée de conte, juxtaposant Pablo entouré de gamins fouillant les tas d’ordures de Medellin, tous nommés Pablito en son honneur, et le massacre à la tronçonneuse des alliés infidèles ; ou l’atterrissage sur une autoroute américaine d’un avion du cartel rempli de sacs de cocaïne à l’aide d’un Mack truck en travers bloquant les deux voies, et l’exécution par un chien loup attaché sur le dos d’un exécutant qui a mal exécuté les ordres ; ou encore le discours en réponse au ministre de la Justice d’Escobar qui dénonce le financement occulte de sa campagne avec preuves, et le dressage des sicarios, ces adolescents de 14 à 16 ans entraînés à tuer d’une rafale d’Uzi à l’arrière d’une moto les cibles désignées par le patron.

De même la parade bouffonne de « la prison » qu’il s’est fait construire lui-même, et la fuite à poil dans la jungle lorsque les hélicoptères de combat ont repéré sa planque ; les robes chics qu’il paye à Virginia pour le représenter, et les description qu’il lui fait du viol collectif « par vingt soldats » qui l’attend si elle l’abandonne, « il te déchireront tes vêtements, là, ta robe… – Thierry Mugler. – C’est çà, puis ils t’attacheront et te passeront dessus l’un après l’autre, puis, lorsqu’ils auront fini, ils te pénétreront avec un mixeur ou un sèche-cheveux, te réveillant avec un seau d’eau si tu t’évanouis, puis ils recommenceront à te violer, enfin, lorsque tu seras au bout, ils te laisseront saigner de l’intérieur jusqu’à ce que tu en crèves… ». Une belle déclaration d’amour.

Le plus atroce comique est cette scène surréaliste où Pablo Escobar avec son jeune fils de 9 ans Juan Pablo, lors d’une discussion entre hommes, lui décrit « le pain » de résidus de cocaïne qui doit être dilué dans l’eau avant de « fusiller le cerveau » – c’est pour les pauvres – et la poudre de cocaïne pure, blanche comme de la farine, qui doit être coupée avant de fusiller aussi le cerveau mais plus proprement – c’est pour les riches. Le gamin écoute, comprend, approuve. Pablo : « On produit, on vend, mais on n’y touche pas, tu as compris ? Il faut écouter Nancy (la femme de Reagan), elle a raison ». Juan Pablo : « Oui ».

Le spectateur ne s’ennuie pas, le monstre sacré glace comme il faut, la pute de luxe séduit comme il se doit avec son air effarouché sur ses hauts talons, la famille Escobar qui se voudrait normale, entraînée dans le maelström, touche à l’envi. Mais la série Narcos a sans doute nui à l’impact de ce film, trop fade face au souffle criminel du genre. Manque surtout le pourquoi de la cocaïne, qui n’est jamais abordé, au profit de la geste commerciale possessive et maniaque du truand. Comme si la drogue était une marchandise comme une autre et Escobar un capitaliste ordinaire. Sauf une fois : lorsque Virginia apprend à Miami que l’aspirine est considérée comme une drogue aux Etats-Unis !

Y aurait-il de quoi dédouaner le narcotrafic en l’abaissant au rang de la pharmacie et les narcotrafiquants au rang d’entrepreneurs aventureux ? C’est, au fond, un peu ce qui me gêne dans ce film par ailleurs fort bien mené.

DVD Escobar (Loving Pablo), León de Aranda, 2017, avec Javier Bardem, Penelope Cruz, Peter Sarsgaard, + 30 mn d’interviews avec Bardem et Cruz, M6 Video 2018, 1h58, standard €8.99 blu-ray €11.99  

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Patricia MacDonald, Sans retour

Dans le domaine du roman policier, autant les Français ont réussi dans le psychologique, autant les Anglaises dans le sociologique, autant les Américains ont inventé une nouvelle forme : l’efficacité.

Les hommes créent des thrillers, romans montés comme des films et découpés comme au cinéma en séquences courtes remplies d’actions, caractérisées par des caractères tranchés et une grande précision pour faire vrai (horaires, paysages, rues, procédures, crimes, institutions, self-défense – tout est documenté soigneusement). La morale est celle, individualiste, du self-made man, du cow-boy, du pionnier, qui ne compte que sur lui-même et se méfie de l’État. Il n’a, comme base, que les Dix Commandements du moralement correct, encore que la nécessité lui fasse prendre quelques libertés avec le meurtre et l’adultère. Chez Robert Ludlum, Tom Clancy, David Morrell, Clive Cussler, Stéphane Coonts, Frederick Forsyth, Ken Follett, le cadre est le monde et le thème est la guerre.

Les femmes ont investi l’intérieur du pays. Leur thème est la psycho-sociologie, la banlieue moyenne. Patricia Cornwell, Mary Higgins Clark, Lawrence Sanders, Dorothy Uhnak, sont de cette veine. Avec Patricia MacDonald, les suspenses sont bien montés. Le lecteur entre sans peine dans le décor, partage vite la façon de voir les choses du personnage central, qui est une femme. L’intrigue avance sans temps mort, pas à pas, avant l’apothéose – souvent inattendue.

Sans retour va au-delà du divertissement en évoquant un personnage, le tueur, jusqu’à sa dimension mythique. En 1989, époque où ce roman a été écrit, le Japon semble avoir battu l’Amérique sur beaucoup de plans. Le modèle américain vacille. Dans ce livre, il est incarné superbement par Grayson, un jeune homme de 15 ans. Grayson est flamboyant, il est la réussite en personne, fierté de son père, de son collège, de sa ville – le parfait bon gars américain, le gendre idéal. Il est intelligent, sportif, travailleur. Il baise les plus belles filles, dirige l’équipe de baseball, bûche ses maths, est lauréat de la Chambre de commerce. Grand, blond, musclé, très beau, il est le fils de rêve, le rejeton du Nouveau Monde. Mais voilà, il a les défauts de ses étonnantes qualités : l’égoïsme, l’arrogance, l’amoralité, l’hypocrisie. Tout lui est dû, tout doit s’arranger selon ses désirs. Il se sent d’une espèce supérieure, au-dessus du commun des mortels et des règles qui les régissent, au-dessus des lois et de la morale. Lorsque quelque événement dérape, il ment à la société et séduit ses proches pour arranger les faits à sa manière. Un vrai Yankee au fond, la suite des ans le prouvera… Mais tout comme l’Amérique de Nixon et de Reagan n’est qu’apparence de force et de santé, la beauté de l’adolescent individualiste n’est qu’extérieure : elle est celle du diable.

Patricia MacDonald est Bostonienne, d’une ville–référence pour la bonne société américaine, celle qui établit les conventions. Son personnage de maman est obstiné, scrupuleux, attentif à l’amour. Mais le féminisme est passé par là et cette mère pèse dans sa propre balance ce que les hommes de son entourage lui apportent : la sécurité, le plaisir, la position sociale. Les figures mâles sont rarement positives dans ce livre. Elles sont fragiles et très mêlées : la lâcheté voisine avec la force ou le courage avec la faiblesse. Pour l’auteur, le modèle WASP, blanc, anglo-saxon, protestant est décrépi. Elle préfère valoriser les femmes, les filles, les Noirs – probablement l’essentiel de ses lecteurs qu’il s’agit de caresser dans le sens du poil. Elle a le sens commercial. Le seul garçon un peu aimable est homosexuel mais il périra de trop aimer le diable.

Étonnante thérapie qu’entreprend l’Amérique par ses séries romanesques ou filmées, à la fin du siècle dernier. Plus qu’ailleurs, on peut suivre les états d’âme du pays suivant les thèmes de sa littérature populaire. Ce MacDonald-là est bon pour la santé.

Patricia MacDonald, Sans retour, 1989, Livre de poche 1992, 377 pages, €7.60 e-book Kindle €7.99

Les romans policier de Patricia MacDonald déjà chroniqués sur ce blog https://argoul.com/?s=patricia+macdonald

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Maria Daraki, Dionysos

Dionysos est un dieu dialectique. Ambivalent, il unit aussi les contraires. C’est un dieu de synthèse, entre le monde d’en bas et celui de l’Olympe, entre l’avant et l’après. Ancien professeur d’histoire ancienne à l’université de Paris-VIII, Maria Daraki nous offre dans ce petit livre une étude d’anthropologie historique passionnante sur la pensée sauvage et la raison grecque.

Il est lumières et ténèbres. Un éclair marque sa naissance. Lorsqu’il sort de la cuisse de Zeus, où il a parachevé sa gestation commencée dans le ventre d’une mortelle, il est armé de deux torches. Il est gardien du feu, rôdeur de nuit, assurant la jonction des ténèbres et de la lumière. Sa couronne est de lierre, plante de l’ombre, soporifique, et il porte la vigne, plante solaire, enivrante, qui pompe les sucs de la terre pour les faire chanter au soleil. Union de la surface terrestre et du monde souterrain, Dionysos circule entre le monde des morts et celui des vivants. C’est pourquoi il est le maître de l’élément liquide, l’eau qui sort de sous la terre puis y retourne. La mer, dit Maria Daraki, n’est « couleur de vin » selon Homère que dans sa fonction dionysiaque d’antichambre du monde ténébreux. Le serpent est l’animal du dieu car il joint le terrestre et le souterrain. Il joint aussi la saison ; par les offrandes alimentaires aux morts, les rituels de végétation relancent la circulation entre sous terre et sur terre. L’abondance est un cycle de dons et de contre don entre Gaïa et ses fils. Le milieu est magique, non humanisé par le travail. Le « sacrifice » de Dionysos, en ce sens, n’est pas une passion souffrante comme celle du Christ, mais un cercle qui traverse la mort pour renaître comme celui d’Osiris.

Pour cela même, Dionysos intègre les enfants à la cité. Il dompte par les rites, dont celui du mariage, les poulains et les pouliches sauvages que sont les jeunes garçons et les jeunes filles. C’est la « culture » qui établira la distinction entre enfants légitimes et bâtards, dont dépend la citoyenneté. Le mariage dompte la virginité (Artémis) et le désir (Aphrodite). Il humanise parce qu’il juridise la sexualité brute. Mais, toujours ambivalent, le dieu instaure les Dionysies qui sont une fête de transgression dans une Athènes très masculine. C’est un carnaval qui lève toutes les barrières. Les temples des dieux sont tous fermés sauf celui de Dionysos. La civilisation est mise entre parenthèses pour se ressourcer et renouveler, comme chaque année, l’alliance du dieu et de la cité. Comme rite d’intégration, on offre au garçonnet dès trois ans des cruches de vin, on fait s’envoyer en l’air les petites filles sur des balançoires, symbole sexuel rythmique. Moitié divin, moitié animal, l’enfant est un petit satyre dionysiaque qui se passe de déguisement. Freud, plus tard, a retrouvé cette intuition en le qualifiant de « pervers polymorphe ». Dionysos lui-même est un amant, un séducteur, pas un satyre. Ni homme, ni enfant ; ni humain, ni taureau ; il se propose à la reine en amant–fleur. Il est l’éphèbe fugace, beauté fragile, triomphe du printemps entre enfance et virilité, inachevé mais en devenir. Une fois de plus, le dieu unit les contraires dans les catégories comme dans le temps.

Car l’humanité grecque antique se pense en catégories collectives : masculin, féminin, enfant. L’union sexuelle est le miracle ou les trois se rejoignent pour perpétuer l’espèce. Homme et femme sont des instruments de la terre, non des agents. Ils doivent subir l’épreuve de médiation pour récolter ce qu’ils attendent, des nourritures et des rejetons. Les figurines « d’enfant–phallus » symbolisent les pères qui renaissent en fils, transmettant au-delà des personnes la catégorie collective mâle. Maria Daraki conclut, dans ce contexte, que l’inceste n’est pas transgression sexuelle mais transgression du temps de filiation. Œdipe est la tragédie des deux logiques : l’une, collective, de reproduction de la catégorie mâle, l’autre de quête d’identité ; le désordre filial produit par l’inceste est insupportable.

Le but d’un homme est de produire un fils, voir un petit-fils s’il n’a que des filles. La continuité de la filiation masculine importe, les femmes ne sont que des vases de nutrition. De même, les femmes sont une race à part, issue de Pandora. Pour les Grecs, la somme des âmes est stable et tourne. Dès que la terre a repris son « germe fécond », l’aïeul devient fécond à son tour et un petit-fils peut surgir du sol. Pour que le groupe humain se perpétue, il faut que s’épanouisse l’ensemble du règne vivant, espèces sauvages comprises. C’est l’activité procréatrice équitable de la terre. L’écologie aujourd’hui en revient à cette conception du tréfonds très ancien de l’esprit occidental.

La religion grecque est séparée en deux ensembles : céleste et chtonien. Les Olympiens conduits par Zeus sont personnes juridiques. Les divinités collectives patronnées par Gaïa sont anonymes et polyvalentes (Erinyes, Heures, Grâces, Titans, Nymphes). Elles sont des valeurs vitales dont l’orientation est la reproduction de tout ce qui vit, et sa nutrition. Les hommes, par l’institution civilisée de la société, se donnent comme milieu. Ils s’adaptent à la nature magique par le culte et le rituel, car la terre enfante tout, enfants, bêtes et plantes. Le monde est circulaire, la vie naît de la mort, les opposés sont également nécessaires au système. Les rituels ne sont pas des événements mais l’éternel retour du même, l’aller–retour cyclique des échanges vitaux entre sur terre et sous terre. Au contraire, la raison des dieux use exclusivement des oppositions. Elle est « logique de non–contradiction », selon Aristote. Le vote à l’Assemblée, la décision du tribunal, doivent trancher. La religion olympienne distingue un espace civilisé – ou règnent les rapports contractuels – et un espace sauvage – ou règnent les rapports magico-religieux. L’homme doit choisir, et cette capacité de choix est à la base de l’invention de la morale, de la logique, de l’histoire.

Coexistent donc deux systèmes, deux « intelligences adultes » : la pensée circulaire et la pensée linéaire ; les valeurs vitales et les valeurs politiques ; les rapports magico-religieux au milieu et les rapports de travail sur le milieu ; la logique circulaire « éternelle » et la logique linéaire du « temps » ; le culte et le droit ; Gaïa avec les divinités chtoniennes et Zeus avec les Olympiens ; le mariage reproduisant tout le règne vivant et le mariage reproduisant la cité politique et mâle ; le oui ET le non comme le oui OU le non ; le cercle d’éternel retour et le linéaire du progrès. La tragédie va naître de la transition entre ces deux logiques, et Dionysos va émerger comme médiateur.

« C’est l’athénien qui est tragique au Ve siècle. Mais tragique dans l’euphorie. La nouvelle société, celle de la cité démocratique, est une société profondément voulue. Nul n’a exprimé l’attachement général à la polis plus ardemment que les tragiques. Et ce sont eux qui, en même temps, ont mesuré dans toute sa profondeur le plus épouvantable des gouffres : l’écart entre le social et le mental que nous appelons désadaptation » p.188. L’émergence du dionysisme coïncide avec la carte des cités en Grèce. Le contrat politique importe plus que l’origine ethnique autochtone. L’hellénisation engendre un sentiment de supériorité plus que l’origine. On ne naît pas grec (donc civilisé), on le devient par l’éducation de la cité.

Présent en Grèce depuis le IIe millénaire, fils de Zeus et d’une princesse mortelle, Dionysos s’éveille brusquement vers la fin de l’époque archaïque. C’est le moment où le démos s’oppose aux nobles, où se fixent les cités et les rapports juridiques. La fonction de Dionysos est de gérer l’antique passé en tant que dieu olympien nouveau. Un Olympien atypique car il permet à tous les autres grands dieux de l’être dans les normes. Dionysos subordonne le système de reproduction au royaume du père, dieu du politique. La religion de terre fut repoussée du côté des femmes et des cultes à mystères. Le dionysisme participe à la fois à la religion de la terre et à la religion civique. Féminin et secret d’une part, masculin et public de l’autre, son culte a deux volets qui se déploient sur deux univers religieux. Il est un médiateur entre deux mondes étrangers. Il aménage l’âme sauvage sans l’altérer, il ménage la raison et l’éthique.

Entre la logique du logos et celle qui l’a précédée en Grèce, il n’y a pas eu passage mais affrontement, puis négociation. Dès que la nouvelle pensée surgit, l’ancienne dispose d’un pôle de comparaison qui lui permet de se penser depuis « l’autre ». La culture grecque que nous aimons est « fusion de deux modes logiques. Celui, linéaire et exclusif, qui est conforme aux besoins de la Grèce du politique, et cet autre exprimant une Grèce sauvage qui avait pensé le monde en cercle et développé une autre logique, circulaire et inclusive, qui traite les oppositions par oui et non. C’est pour avoir superposé le cercle et la ligne que la Grèce a pu réussir cette combinaison des deux qui en est le plus beau produit : non « la raison » mais la raison dialectique. C’est elle qui est en œuvre dans tout ce qui en Grèce est beau, le dionysisme, la tragédie, la dialectique spéculative, les mythes dont l’intrigue inclut son propre commentaire, et la beauté des formes qui, dans l’art, nous donne à voir la greffe de l’abstraction sur les valeurs anciennes, elle, corporelles… » p .230.

La synthèse dialectique est équilibre instable, sans cesse remis en cause. Le débat grec dure encore. « Dans le cas de la Grèce, nous serons précis : c’est la construction de la « personne », de l’identité individuelle, qui introduit contrainte et intolérance, et ouvre une guerre sans merci à « l’âme sauvage ». On ne peut pas être à la fois individu et sujet collectif, avoir et n’avoir pas de contours. Mais comme cela mène loin ! La vraie « personne » est au centre de l’ordre olympien, au centre de la filiation linéaire, au centre du temps irréversible, au centre du tribunal et de la citoyenneté active. En d’autres termes, elle est au centre de toutes les composantes de la « raison grecque ». » p.235.

Le dionysisme a surgi comme une protestation contre le prix à payer. Elle a été protestation organisée, formalisée en fête. Zeus, dieu juste, a eu deux enfants-dieux seulement, qu’il a pris la peine d’engendrer tout seul : Athéna, déesse de la raison, et Dionysos, dieu de la folie. Le nouveau et l’ancien coexistent en nous comme les deux cerveaux de notre évolution et en notre culture avec la science et le sacré. Et nul besoin d’avoir la foi pour ressentir du sacré. Dionysos est un dieu complexe, intéressant les origines de notre civilisation, et que nous devons connaître.

Maria Daraki, Dionysos et la déesse Terre, 1985, Champs histoire 1999, 287 pages, €9.00

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La mort en Grèce antique

Alain Schnapp est professeur d’archéologie grecque à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne et a fondé l’Institut national d’histoire de l’art. Son dernier livre est une Histoire des civilisations à La Découverte, écrite sous la direction de Jean-Paul Demoule et Dominique Garcia.  Il a surtout publié un ouvrage sur Préhistoire et Antiquité, des origines de l’humanité au monde classique.

Dans un article déjà ancien, paru dans la revue L’Histoire en juillet 1978, il évoque la mort en Grèce ancienne. A comparer avec la nôtre. La mort grecque se dessine chronologiquement en trois figures : le héros, la mort en commun, le tombeau royal. La nôtre n’est plus aucune des trois mais a gardé un peu de toutes, avec une dimension supplémentaire due au christianisme.

En Grèce archaïque, notamment dans l’Iliade, le héros doit mourir dans la plénitude de ses moyens physiques et dans l’auréole intacte de son prestige social. Son corps exprime la figure éternelle de la beauté du guerrier, ce pourquoi il lui faut éviter les mutilations et le récupérer à tout prix. Il sera brûlé pour conserver dans les mémoires le souvenir de ses hauts faits et de son physique imposant. Dans le courant du huitième siècle (avant) apparaissent les tombes princières qui se donnent à voir dans la richesse de leurs inhumations. Le culte héroïque assure le souvenir et les tombes héroïques désignent et organisent l’espace collectif, le territoire et les frontières. Cette évolution est due à la nouvelle conscience sociale des groupes de paysans libres. Notre Panthéon des Grands hommes (et femmes) est un symbole du même type, organisant l’adhésion républicaine.

En Grèce classique, la mort devient abstraite et surtout égalitaire. Ce ne sont plus les héros qui font la guerre individuellement, entraînant leurs compagnons, mais la phalange des citoyens, organisée et disciplinée. Les guerriers morts au combat sont incinérés sur le lieu même de leur mort. On fait une oraison funèbre collective des citoyens tous égaux, même s’il s’agit parfois d’aînés et de cadets, d’hommes mûrs ayant adopté comme amants des garçons plus jeunes pour les former à la virilité et au métier des armes. L’épitaphe collective est mise en vers et l’inscription du nom du combattant gravée sur l’obituaire. Ce fut le cas durant la guerre de 14 avec les monuments aux morts et dans les cimetières collectifs du Débarquement ; aujourd’hui, une cérémonie aux Invalides en tient lieu.

En Grèce hellénistique surgit le tombeau royal. Certains citoyens bienfaiteurs se montrent plus riches et plus puissants que les autres. Ce sont les évergètes qui éternisent leur existence par des fondations. C’est ainsi que l’on découvre des tombes–sanctuaire des rois de Commagène au premier siècle avant notre ère. Elles sont autonomes avec des dépendances et des territoires, comme les futurs monastères médiévaux. L’État royal fonctionne symboliquement comme une cité dont le centre économique, civique et religieux est le tombeau royal. Là, les citoyens républicains ne suivent pas. Depuis le pillage de la basilique des rois à Saint-Denis, le tombeau des ancêtres communs ne fait plus référence. Le mausolée de Napoléon, comme celui de Lénine, de Staline, de Mao et de Franco, étaient une tentative pour répéter le rite, mais l’individualisme croissant a fait que les dirigeants célèbres sont tout bonnement enterrés chez eux, avec leur famille : de Gaulle, Mitterrand ; Staline a été viré de la place rouge, Lénine a failli sous Eltsine avant d’être conservé pour raisons marchandes et Mao, souvent vandalisé depuis Tien-An-Men, sorti « pour restauration ». Quant à Franco, sa dépouille devrait être sortie du mausolée pour entrer dans le cimetière familial.

Durant l’ensemble de ces périodes, les Grecs ont utilisé les barbares Scythes pour se différencier.

  • Le roi Scythe mort est transporté sur un char autour du royaume – tandis que les Grecs archaïques font défiler le groupe entier devant le héros mort.
  • Les Scythes s’infligent des mutilations rituelles, inscrivant leur peine dans leur chair – les Grecs inscrivent le souvenir dans la pierre.
  • Le tombeau Scythe est placé en un point extrême – le héros grec est placé au centre de la cité.

Pour les Grecs, les Scythes apparaissent comme le comble de la différence, ce qui leur permet de fonder leur propre culture. Car une société fonctionne toujours sur une symbolique issue de l’imaginaire, ce qui permet la politique : la vie de la cité dont la transmission du savoir et des mœurs.

Le christianisme, surtout dans sa version catholique, se veut universel – mais on ne fonde pas une culture sur l’universel : tout au plus peut-on favoriser son ouverture et sa curiosité pour les autres. C’est ce qu’a fait l’Occident. Mais aujourd’hui, les morts sont nationaux et privés, pas universels. Les rites qui entourent la mort sont culturels et avoir la même religion ne suffit pas pour suivre les mêmes usages. Les seuls barbares auxquels nous nous opposons sont ceux qui décapitent et démembrent, puis jettent les corps dans des charniers. Pour le reste, nous admettons diverses pratiques. Mais les âmes restent attachées à leur nation ou à leur famille, comme en témoignent nos rituels républicains.

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Wind River de Taylor Sheridan

Le mythe du Pionnier viril se battant pour sa survie dans la nature sauvage est magnifié par ce film à la gloire des Etats-Unis. Le spectateur y retrouve de l’action forte dans un décor de montagnes somptueux et l’excitation de la traque contre les gros machos bourrés qui considèrent les femelles du cru comme de la viande à baiser. C’est du lourd.

Cory (Jeremy Renner) est un chasseur officiel de la réserve indienne de Wind River dans le Wyoming. Il pilote un énorme pick-up au moteur V8 apte à rouler dans les congères et une motoneige rugissante qui avale les gallons de carburants. Il est équipé d’une tenue antifroid doublée d’un camouflage neige et porte, outre un téléphone satellite dans son giron, une paire de jumelles, un couteau Bowie et un fusil court à lunette capable de descendre un loup ou un puma des montagnes à plusieurs centaines de mètres. Un méchant aussi, à l’occasion.

Car, lors d’une traque de lionne qui a tué deux bœufs au grand dam des fermiers, Cory découvre un cadavre en anorak bleu ciel. Il est celui d’une jeune femme pieds nus (Kelsey Chow) qui a couru dix kilomètres dans la neige « comme une guerrière » avant de s’effondrer, les poumons gelés. Car il fait volontiers moins trente dans ces étendues glacées la nuit. Cory connait la fille : elle est celle de son ami indien Martin (Gil Birmingham) ; elle venait d’être majeure et rejoignait son copain, employé de sécurité de la plateforme pétrolière du coin (Jon Bernthal). Les Indiens sont parqués dans cette réserve inhospitalière depuis un siècle, mais la prédation économique ne s’arrête pas pour autant : fermiers, éleveurs, chasseurs de fourrure, exploitants de pétrole viennent comme des vautours sur la nature, ne laissant que l’os aux indigènes. Ceux-ci, sans futur, dépriment et les jeunes sombrent dans la drogue ou la prostitution – même si l’université ou l’armée leur permettraient de s’en sortir.

Cory lui-même, marié à une Indienne de la réserve, sait que celle-ci cherche un poste pour s’en sortir et qu’elle ne peut le trouver que loin de la réserve ; elle emmènera leur fils pas encore adolescent. Cory a vu aussi sa fille aînée violée et morte à 16 ans, les poumons gelés, quelques années auparavant parce qu’il n’était pas là et que des copains de sa fille entraînant des inconnus étaient venus « faire la fête » (ce qui veut dire, chez les Yankees, se saouler, se shooter et baiser tout ce qui bouge). Il est donc effondré lorsqu’il trouve le cadavre.

La chef de la police indienne du territoire (Graham Greene) informe le FBI qui, faute d’agent disponible sur un territoire aussi étendu, n’envoie qu’une jeune femme (Elisabeth Olsen) encore en formation à las Vegas ! Elle n’est ni équipée ni au fait des mœurs indiennes et demande à Cory de l’aider. L’enquête s’annonce sauvage, les mœurs du lieu étant celles de la Frontière : tirer d’abord et parler ensuite. La vengeance sera elle aussi biblique, style Ancien Testament : œil pour œil et dent pour dent, bien loin du « christianisme » trop volontiers affiché pourtant à la face du monde.

La bêtise des mâles yankee, rustres et ignorants, s’étale sans vergogne tandis que les subtilités de la tradition, expérimentées par le pisteur de la réserve et transmises à son jeune garçon (Teo Briones), sont réhabilitées. Ainsi que les femmes indiennes, dont « beaucoup disparaissent » nous apprend un texte de fin de film. Le racisme des machos blancs américains est un fait bien connu, mais le racisme héréditaire contre les Indiens est moins médiatisé que celui contre les Noirs. L’époque récente exige un rééquilibre.

Nous avons donc de bons sentiments écologistes, féministes, antiracistes et des personnages torturés par l’introspection dans un décor de nature sauvage en proie aux prédations industrielles. Le déroulé d’action impeccable ne vous lâche pas jusqu’au bout, même si les armes prennent trop souvent le raccourci sur les mots : pas le temps ni les neurones pour convaincre, il ne faut que s’imposer par la force (comme en Irak). Evidemment le Bien triomphera du Mal, comme d’habitude en cette mentalité biblique où tout est vu en noir et blanc, et la Technique sera célébrée comme il se doit en plein territoire sauvage.

Un polar puissant, “interdit en salle aux moins de 12 ans” (mais l’hypocrisie veut qu’ils aient accès au DVD).

DVD Wind River, Taylor Sheridan, 2017, avec Elizabeth Olsen, Jeremy Renner, Kelsey Asbille, Jon Bernthal, Julia Jones, Metropolitan Video 2018, 1h45, standard €9.45 blu-ray €14.99

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Eugen Herrigel, Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc

Eugen Herrigel était Allemand et philosophe, né en 1884, mais il a vécu au Japon de 1924 à 1929 où il a étudié l’art du tir à l’arc avec le maître zen Awa Kenzō. Il raconte son chemin.

Le zen est l’esprit de tous les jours : dormir quand on a sommeil, manger quand on a faim, boire quand on a soif. Dès que nous réfléchissons, délibérons, conceptualisation, la spontanéité se perd. La conscience submerge l’inconscience originelle qui agit naturellement. Quand la pensée s’interpose, nous ne mangeons plus quand nous mangeons mais nous appliquons des concepts de goût aux aliments et un imaginaire culturel autour. Pour le zen, il nous faut redevenir comme des enfants par de longues années d’entraînement à l’oubli de soi. Il ne s’agit pas de se nier, mais de retrouver le naturel en nous. Lorsque cela est réalisé, l’être humain pense et pourtant il ne pense pas : il cogite comme les vagues déferlent sur l’océan, il est l’océan, il se met à la place des choses et reste en même temps extérieur. Il existe plutôt que d’être pensé par des représentations en lui.

L’action n’est que le reflet d’une attitude mentale. Le zen est l’expérience du fond insondable de l’être que l’entendement ne peut concevoir. Chacun doit surmonter sans cesse ses expériences, retraverser ses triomphes et ses échecs aussi longtemps qu’ils sont « les siens ». Le tout qui est décrit comme « le soi » doit s’annihiler, car le moi ou le soi (le petit moi et la conscience préexistante) ne sont que des agrégats. Il s’agit de retrouver une vie qui n’est plus sa propre vie particulière mais le battement de toutes les choses avec lesquelles nous sommes en rythme.

Le tir à l’arc est une voie de progression zen comme une autre. Il existe la voie des fleurs et la voie du sabre, comme celle des haïkus et des arts martiaux à mains nues. Le détachement de soi commence par celui de son corps, et la méthode, dit Herrigel, est la respiration. Pour se décontracter, il faut expirer longuement, se concentrer sur le mouvement de l’air dans ses poumons avec l’impression d’être respiré. C’est alors que l’esprit devient comme de l’eau : elle cède sans jamais s’éloigner, elle s’adapte au terrain, investit tout car elle se plie à tout. Penser est un obstacle, il faut devenir comme l’enfant qui serre le doigt puis le lâche sans secousse car il est sans raisonnement ; il joue avec les choses.

« L’art véritable est sans but, sans intention. Plus obstinément vous persévérez à vouloir apprendre à lâcher la flèche en vue d’atteindre sûrement un objectif, moins vous y réussirez, plus le but s’éloignera de vous. Ce qui pour vous est un obstacle, c’est votre volonté trop tendue vers une fin ». Chaque tireur vit cette expérience, que ce soit avec un arc ou avec un fusil : lorsque vous pensez à la cible, votre corps n’est plus en accord avec votre esprit, il se fatigue, il tremble, il tire à côté. J’avais un capitaine, lors de mon service militaire, qui nous disait que les intellectuels étaient les moins bons tireurs que les plus cons. Pour nous rendre con, il nous faisait courir quelques centaines de mètres avec un sac de 10 kg sur le dos et nous faisait tirer à plat ventre dans la foulée sur une cible à 200 m. Nos résultats étaient nettement meilleurs que lorsque nous étions sans fatigue. L’exercice physique avait dompté notre pensée et l’avait mise à l’écart, ce qui était bon pour les réflexes coordonnés de l’œil et de la main.

« Libérez-vous de vous-même, laissez derrière vous tout ce que vous êtes, tout ce que vous avez, de sorte que de vous il ne reste plus rien, que l’attention sans aucun but. » Il faut détendre son esprit en vue d’être non seulement un esprit mobile, mais tout entier libre, disponible à l’incertitude originelle qui est une disposition à céder sans résistance pour mieux agir et à réagir sans réfléchir pour la meilleure efficacité opportune.

« Mais pour que réussisse d’instinct ce comportement passif, il faut à l’âme une armature interne ; elle s’acquiert en se concentrant sur l’acte de respirer. Cette concentration s’opère en pleine conscience, en y apportant une sorte de pédantisme : inspiration et expiration exécutées séparément et avec soin. »

Il s’agit de laisser pénétrer dans l’esprit ce qui apparaît ; c’est alors que l’on regarde les événements avec équanimité. Cet état détendu est proche de l’état de pré-sommeil, mais avec un sursaut de vigilance. L’esprit est omniprésent mais nul part il ne s’attache en particulier. Il est toujours prêt à agir comme une eau prête à se déverser, et sa force inépuisable vient de ce qu’il est libre, apte à s’ouvrir à toutes choses. « Toute création convenable ne peut réussir que dans l’état purement désintéressé, état dans lequel le créateur est absent en tant que lui-même. Seul l’esprit est présent en une sorte d’état de veille qui ne se colore pas précisément de l’atteinte du « moi » et qui est plus capable de pénétrer tous les espaces, toutes les profondeurs. » Notons que la traduction en français de l’allemand est toujours laborieuse, les phrases sont lourdes dans l’original.

Mais tel est l’art de la vie originelle, pénétrée du « regard de Bouddha ». L’acte pur est vide de pensée, libre et fulgurant, engageant tout l’être d’un coup comme s’il était lui-même l’arc, l’épée ou le poing.

L’adepte avancé connaît alors parfois l’état mental de satori, cet état d’éveil parfait à toutes choses. C’est une intuition qui saisit à la fois la totalité et l’individualité des choses. C’est un fait d’expérience qui outrepasse les limites de l’ego. En logique, c’est voir la synthèse de l’affirmation de la négation à la fois. En métaphysique, c’est savoir par intuition que le devenir est l’être et l’être le devenir – que rien n’est jamais absolu ni immobile mais sans cesse changeant, et qu’il faut s’y adapter.

Dans ce petit livre, l’auteur replace le jeu du tir à l’arc dans toute une philosophie japonaise bouddhiste. La voie du zen permet d’emprunter ce chemin, il est long et ardu, comme toute progression dans une voie quelconque, mais permet de sortir de soi. De quitter sa petite individualité centrée sur ses bobos particuliers et transitoires, de s’ouvrir aux autres, amis ou ennemis, comme au monde naturel qui nous entoure. Ainsi devient-on en accord avec la nature et ses rythmes cosmiques – et avec soi-même.

Eugen Herrigel, Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, 1936, Dervy 1998, 131 pages, €9.00 e-book Kindle €6.99

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Kakuzô Okakura, Le livre du thé

Le thé, au Japon, n’est pas qu’une boisson énergétique, il est toute une philosophie. La voie du thé est l’expression conviviale du zen, un rituel qui permet de s’ouvrir en commun à sa vie intérieure, en harmonie avec la nature. Car le thé est une conception intégrale des relations homme-nature : son hygiène oblige à la propreté, son économie montre que le bien-être réside dans la simplicité, sa morale définit notre proportion dans l’univers.

Préparer le thé est célébrer un culte de pureté et de raffinement. L’hôte a une fonction sacrée et ses invités s’unissent pour réaliser ensemble la plus haute béatitude de la vie en société. Chacun fait silence dans la maison de thé, admire la qualité artistique des bols et des instruments, suit des yeux la lente élaboration de la recette d’un breuvage parfaitement infusé, puis goûte dans la chaleur du récipient le thé vert servi brut, au goût d’herbe et de nature. La pièce où s’élabore le thé est une oasis d’harmonie où l’art rituel est un moyen d’harmonie avec les autres et de communion avec le naturel.

Ancêtre du zen japonais, le Tao chinois est l’esprit du changement cosmique, l’éternelle croissance qui revient toujours à elle-même pour produire de nouvelles formes. Elle s’enroule comme le dragon. Le Tao est l’effort individualiste de l’esprit chinois méridional en contraste avec le grégarisme de la Chine du Nord qui a son expression dans le confucianisme.

Pour le Tao, l’absolu est le relatif. L’éthique reconnaît un bien et un mal selon les temps et les sociétés et non en soi ; ils sont vécus plus comme le bon et le mauvais de circonstance que comme des absolus moraux. Car définir une morale est toujours un arrêt du développement, donc une dictature du passé et de ses modèles – ainsi Confucius en Chine, Platon chez les philosophes et les Commandements divins pour les croyants du Livre. Le Tao comme le zen encouragent à l’inverse une conduite plutôt qu’une conformité. Le taoïste comme l’adepte zen accepte le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Il s’y adapte et s’efforce d’y trouver de la beauté, ce qui signifie conserver leurs proportions aux choses et faire de la place aux autres humains sans perdre la sienne.

L’essentiel est le vide. Non le vide de la forme mais le vide comme encouragement à tout contenir, comme attente, comme éveil. Ainsi la chambre ou la cruche sont vides, mais elles peuvent accueillir quiconque ou quoi que ce soit. Ce vide existe par exemple dans l’art martial du jiu-jitsu qui s’efforce d’aspirer la force de l’adversaire par l’effacement de soi, ce qui crée un vide, tout en conservant sa propre force pour la lutte finale. Le vide existe aussi par la suggestion. En ne disant pas tout, l’artiste laisse au spectateur l’occasion de compléter son idée et de s’approprier ainsi l’œuvre. Il s’agit d’un vide à pénétrer, d’un désir à combler, le plaisir de tout ce qui est incomplet, inachevé, asymétrique, en devenir, sans cesse en mouvement. Telle la mer qui sans cesse bouge, ou l’enfant que l’appétence pour tout ne fait pas tenir en place, ou encore l’esquisse, les saisons, la musique, la poésie, la curiosité scientifique, l’exploration et l’aventure, la simplicité, la peur des redites, de la redondance et du baroque.

Pour avoir tout son prix, l’art doit être incarné dans la vie. D’où la voie du thé qui joint l’avenir au passé dans le présent immédiat. Car il faut jouir du présent, s’adapter aux instruments, s’accorder au moment – mais dans la coutume millénaire et en suivant la tradition des étapes rituelles. Ou encore l’ikebana, souvent associé au thé dans le décor de la pièce où se passe la cérémonie. Les légendes japonaises attribuent le premier arrangement floral à ces vieux saints bouddhistes qui ramassaient les fleurs fauchées par l’ouragan et qui, dans leur sollicitude infinie pour toutes les choses vivantes, les mettaient dans des vases pleins d’eau pour qu’elles vivent encore un peu.

Le thé est un art de vivre, un art de penser, un art d’être au monde purement japonais. Mais chacun, partout ailleurs, peut se mettre en situation de calme, faire silence en soi-même et avec les autres, pour accomplir un rituel comme celui du thé. Le vin, le fromage ou même l’eau peuvent remplacer le breuvage doré. Car tout est culture à qui veut vivre et penser son propre rapport à la nature.

Depuis plus d’un siècle, ce petit livre est constamment réédité et parle toujours, surtout à nos oreilles sensibilisées au devenir de la planète et de notre espèce, aspirant à vivre en harmonie avec le cosmos.

Kakuzô Okakura, Le livre du thé, 1906, Piquier poche 2006, 170 pages, €6.10 e-book Kindle €1.99

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Le tour de Notre-Dame

La cathédrale Notre-Dame est plus qu’un lieu de culte catholique, elle est un symbole, l’incarnation d’un imaginaire dans l’histoire longue, ce qui fait toute société selon l’anthropologue Maurice Godelier.  Le tweet raciste de l’inculte nomade diversitaire de l’UNEF nommée Hafsa montre que « faire société » n’est pas l’objectif de tous dans notre pays. Or Notre-Dame est le cœur de la France. Pour le comprendre, il faut en faire le tour.

Depuis son parvis sont calculées les distances de tous les lieux du pays. Le point zéro des routes est ici, sur l’île où vogue Notre-Dame comme une nef renversée. Car cette église est un vaisseau échoué, ses deux tours comme un château arrière, sa flèche (aujourd’hui détruite) comme un beaupré haubané d’arches fines, tendant les mâts de sa toiture. Elle vogue à la rencontre du soleil et de Jérusalem, lieu de la naissance du Christ. Ce vaisseau de ligne est la foi qui passe et qui protège.

Elle recèle un trésor : celui ramené par Saint-Louis des croisades, « la » Couronne d’épines qui a martyrisé Jésus, attestée par les récits des pèlerins au 4ème siècle et négociée par le roi Louis en 1239. Chaque premier vendredi du mois et le Vendredi Saint, elle est présentée à la vénération des fidèles. L’accompagnent un clou de la Passion et un fragment du bois de la « vraie » Croix, découverte par Hélène, impératrice devenue Sainte, à Jérusalem en 326. L’authenticité de ces reliques est rien moins que prouvée mais cela n’importe pas aux croyants.

La cathédrale par le quai Saint-Michel surgit au-dessus des éventaires des bouquinistes comme une élévation de la culture, une sorte de temple qui justifie le savoir et la philosophie. Sa façade ouest fait face au soleil de l’après-midi. Elle est carrée, claire, apollinienne. Elle est force sereine, même la nuit. Sa façade est un visage : ses deux yeux sont les tours de 69 m de haut, son nez la rosace de la Vierge, son sourire les trois portails en demi-lune comme des dents. Elle présente sa puissance aux vents venus du large comme aux Vikings et autres ennemis venus par la Seine. Sur son île, elle trône comme la Foi, le Savoir et la Sagesse. Elle est la France éternelle dont l’esprit survit sous d’autres aspects.

Elle a été bâtie en ce beau treizième siècle de réchauffement climatique, d’essor démographique et de formidable optimisme des hommes. Un lieu de culte gaulois, puis romain, existait sur cette partie de l’île – des vestiges datant de Tibère (+14 et +37) ont été découverts. Une basilique mérovingienne les avait remplacés vers le 5ème siècle. Mais c’est le mouvement gothique qui a incité l’évêque Maurice de Sully à lancer ce projet en 1160. La première pierre a été posée en 1163 il y a presque mille ans. La consécration du maître-autel a eu lieu en 1182 et la cathédrale a été déclarée achevée en 1345 – jusqu’aux restaurations du 19ème siècle après les déprédations révolutionnaires.

Louis VII a fait un don en 1180, mais la cathédrale n’a pas été un « chantier royal » ; elle a été financée par les bourgeois de la ville et par le peuple. Comme aujourd’hui où les dons, même défiscalisés à 60 ou 75%, seront les principaux financements du chantier, « l’Etat » n’apportant que peu au pot, hors les impôts qu’il ne prélèvera pas (il est donc faux de dire que la défiscalisation appartient au budget de l’Etat : il ne donne rien, il ne ponctionne pas).

Le vaisseau doit être contourné pour l’examiner sous tous ses angles. Son portail sud, bâti en 1257 au-dessus du petit jardin du presbytère, est lumineux, au centre exact de ses 127,5 m de longueur. Au centre du portail Saint-Etienne trône de part et d’autre des portes la rosace des Vierges sages et des Vierges folles, thème issu de l’évangéliste Matthieu: « Les folles, en prenant leurs lampes, ne prirent point d’huile avec elles; mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l’huile dans des vases » (25:3-4). Celles qui sont prêtes dans l’Au-delà entrent dans la salle des noces avec l’Epoux ; les autres sont laissées à la porte. La leçon de morale est que fou est celui ou folle est celle qui méprise la sagesse, qui ne craint pas le Seigneur, qui ne respecte pas sa volonté ni les commandements de Dieu.

Sur le pont de l’Archevêché, des peintres du dimanche composaient jusqu’à l’incendie des Notre-Dame d’amateurs. Ils tentaient ainsi de s’approprier cet élan et cette beauté qui, partout, font vivre.

Côté est, la flèche gracile prévue à l’origine mais installée en bois au 19ème siècle par Viollet-le-Duc a brûlé et s’est effondrée ce lundi soir 2019. Elle pointait comme une aiguille aimantée vers la lointaine Ville sainte qui sert de méridien zéro. Elle pesait quand même 750 tonnes : faut-il la reconstruire en bois à l’identique ? Ou en matériaux contemporains ? Ce qui compte est le symbole, pas la lettre, et « conserver » la restauration 19ème ne me semble pas forcément le meilleur. Ce chevet respire par la verdure du square Jean XXIII, espace dégagé par les travaux du baron Haussmann sous Napoléon III. Un ange de l’ère romantique frissonne au coin de la fontaine.

La façade nord est sombre et froide, coincée par l’étroite rue du Cloître Notre-Dame. Elle est toute hérissée de contreforts qui dardent leurs gargouilles monstrueuses. L’ennemi est bien l’obscurité, le gel, l’obscurantisme. La barbarie vient de ces endroits sombres d’où ressurgissent toutes les terreurs, les non-dits, l’informulé. Le retour vers le parvis est un soulagement. Toute religion, en nos pays tempérés, semble liée d’une façon ou d’une autre au soleil : à sa chaleur qui apaise, à ses facultés germinatives, à sa lumière qui chasse les fantômes.

Il y a la queue à la tour nord. 387 marches à monter et une vue sur tout Paris. Le tout Paris médiéval car depuis, la ville s’est trop étendue pour la saisir d’un regard. Même la tour Eiffel n’y suffit plus. Mais il faut se remettre dans les conditions du 13ème siècle pour mesurer le tranquille orgueil de qui pouvait contempler toute la ville capitale du royaume d’Occident d’un seul coup d’œil. La Foi, le Savoir et la Sagesse dominaient le monde alentour comme l’esprit humain dominait le corps. Ce temps d’optimisme, nous l’avons perdu.

Est-ce pour cela que 11 millions de visiteurs viennent ici chaque année ? Sont-ils en pèlerinage pour implorer cette source de vitalité ? Est-ce pour cela que courent encore ces petits Scouts de France dont la chemise bleu de ciel est un rappel du manteau bleu de la Vierge ?

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Notre-Dame est l’inconscient français

Quand il fait beau, la façade de Notre-Dame de Paris resplendit de cet ocre un peu gris de pollution du calcaire parisien. Par contraste, l’intérieur apparaît bien sombre. Autant le bâtiment se dresse sur son île, fier et serein au soleil, autant l’intérieur paraît une caverne où rôdent les non-dits et les tabous de l’inconscient. Les vitraux clairs et les grandes rosaces ne suffisent pas à éclairer le ventre du bateau malgré ses 48 m de large et ses 35 m sous la voûte. La grand porte a même été ouverte pour assurer plus de lumière.

C’est que, si la nef a été bâtie durant le 13ème siècle optimiste, le décor intérieur date de la restauration fin 19ème, une époque à la fois rationaliste et mystique, à peine sortie de trois tourmentes révolutionnaires et de deux empires, à la démographie déclinante, victime de sa première grave défaite face à son voisin prussien, aspirant de tous ses pores à la stabilité et au conservatisme.

Les chapelles qui défilent de part et d’autre de la nef – il y en a 14 – sont un catalogue des bondieuseries dont raffolait la bourgeoisie bien-pensante des débuts de la République troisième. Dans les chapelles de droite, c’est le coin des hommes : un saint Pierre de bois, un saint François-Xavier se penchant pour baptiser un très jeune Annamite presque nu, un Monseigneur se pâmant devant la mort proche avec une belle maxime oratoire pour Chambre des députés, une peinture « gothique » à la Walter Scott pour saint Denis.

Les chapelles de gauche, côté portail de la Vierge, rassemblent les femmes : une sainte Clotilde, une Sainte-Enfance, une Vierge noire de la Guadalupe, une Vierge de Bonne-Grâce. Nous sommes presque en Amérique latine tant les particularités des dévotions se ramifient. A chacun son intercesseur, comme s’il n’existait pas de Dieu unique ou qu’il fallait une mère différente pour chacun. Le visiteur croyant fabrique sa petite mixture votive d’une bougie allumée, accompagnée ou non d’un « vœu », d’une prière vite murmurée ou d’un grand silence de contemplation, certains les yeux fermés. Il y a de la superstition et du théâtre dans ces dévotions-là.

Nous sommes loin de l’illumination mystique qui a saisi Paul Claudel en cette nuit de Noël 1886, à 18 ans, près « du deuxième pilier à l’entrée du chœur, à droite de la sacristie ». Tout près de la statue dite « de Notre-Dame de Paris ». Déchiré entre son lyrisme hormonal-poétique (il admirait Rimbaud) et « le bagne matérialiste » de son lycée où officiait Mallarmé, entre l’amour de la chair et l’amour de Dieu, il transposera cette crise morale et mystique dans Tête d’Or. Ne plus douter, ne plus avoir à décider, ne plus être responsable de son destin, quel soulagement !

Je respecte infiniment ces révélations intimes et la foi tranquille qu’elle génère par la suite. Mais je ne peux qu’observer qu’il s’agit d’une démission de l’existence ici et maintenant, d’une peur de la liberté et d’une angoisse du tragique, d’un déni de responsabilité pour équilibrer les contraires de la nature et de l’homme. Claudel : « Ô mon Dieu (…) je suis libre, délivrez-moi de la liberté ! » (2ème des cinq Grandes Odes). Il a envisagé un temps de recevoir le sacrement de l’Ordre pour devenir prêtre ou de se soumettre à la Règle monastique.

Je ne vois pas autre chose dans la France d’aujourd’hui, comme quoi le catholicisme est tellement ancré dans la culture française qu’il ne s’en distingue plus. La liberté « libérale » fait peur, entreprendre apparaît un calvaire, le grand large « mondial » angoisse, la responsabilité existentielle est trop lourde : « au secours l’État ! Que fait le gouvernement ? » La majeure partie des jeunes Français rêve d’être fonctionnaire, les partisans du « non » à l’Europe rêvent d’une mythique forteresse publique France, toute la gauche naïve s’est effondrée dans la démagogie unibversaliste plutôt que de se confronter aux autres Européens réels et aux problèmes concrets du quotidien, toute la droite se cherche dans un « gaullisme » qui s’affadit d’année en année.

La France est-elle ce pays « laïc » qu’elle revendique ? La laïcité ne nie pas la foi, elle la place à côté, dans l’ordre de l’intime ; le public se doit d’être neutre, rationnel, équilibré. Mais nombreux sont les Français imbibés de catholicisme sans le savoir, depuis les Révolutionnaires jusqu’aux derniers écolo-gauchistes. Les rationalistes de 1789 ont fait de Marianne le symbole de la République : Marie-Anne, le prénom de la Vierge et le prénom de sa mère accolés, quel beau pied de nez à ces « radicaux » qui ont coupé la tête de son représentant de droit divin sur terre – comme naguère les Juifs ont crucifié Jésus – mais n’ont pas remis en cause la décision de Louis XIII de placer son royaume sous la protection de la Vierge Marie ! Et qui ont des trémolos dans la voix aujourd’hui devant « la catastrophe » de Paris, s’appropriant Notre Drame.

Rappelons les lourdeurs d’Aragon à la gloire de Staline, pesantes et bien-pensantes. Rappelons aussi l’hystérie émotionnelle qui a suivi la mort du même Staline auprès de laquelle celle de Jean-Paul II a fait pâle figure. Rappelons encore l’adoration de Mao par les catho-progressistes du quartier Latin, le Grand Timonier terrassant l’hydre capitaliste tel saint Michel. Puis ce fut le Che Guevara christique des forêts boliviennes, écrivant chaque jour son évangile de bonne parole et crucifié torse nu sur la porte de bois où les militaires qui l’ont abattu l’ont placé pour la photo. Nous avons aujourd’hui l’invocation à Gaïa-Notre-Mère des écologistes mystiques qui se sont battu pour Notre-Dame des Landes, l’Enfer climatique qui menace de nous griller et la Vertu outragée comme le Christ, recyclée en gauchisme moral où la pose l’emporte sur l’idée.

Le recours à Dieu, comme à son substitut récent, l’Etat, est un refus de la concurrence, de l’émulation, de la comparaison, de la confrontation à l’autre ; un refus de sa propre culture, la culpabilité de son identité historique, un repli sur l’Absolu comme refuge – le Dieu sauveur à la fin des temps (qui sont proches depuis mille ans). La « démocratie » fatigue parce qu’elle est discussion publique où il faut débattre, vote citoyen où il faut convaincre, marché ouvert où il faut négocier et s’allier pour faire force. Comme tout cela épuise ceux qui voudraient simplement jouir ! Comme si leur niveau de vie était un acquis intangible, leur bonheur intime un droit immuable – et qu’il ne faudrait jamais faire effort, s’investir, prouver.

Toutes ces croyances soi-disant « progressistes » apparaissent comme les avatars du vieux culte catholique dans sa variante française, un peu gallican mais pas trop, révérencieux de la hiérarchie et des pompes du pouvoir, soucieux d’ordre et de statuts, recréant la monarchie et sa cour d’énarques ou de caciques de parti dans la République même. Les contradictions sont dans l’homme mais certaines cultures leur trouvent une tension positive ; pas la France, toujours portée à la scolastique et à l’abstraction théologique, que ce soit pour interpréter la Bible, les textes de Foucault ou Lacan, les actes de Sartre, les articles du projet européen, les mesures d’Emmanuel Macron ou le concours pour reconstruire ou non la flèche de Notre-Dame.

Devant les bondieuseries du ventre de Paris en sa cathédrale, ce sont ces réflexions qui me sont venues à l’esprit, du temps encore proche où l’on pouvait pénétrer à l’intérieur. Il faudra désormais attendre des années pour y revenir. Les platitudes de l’art sulpicien conformiste et bien-pensant qu’on y voit font peut-être rire les gens de gauche naïfs de notre temps. Ils se croient bien au-delà mais ils ne s’aperçoivent pas que leurs discours ressortent les mêmes platitudes de pensée et les mêmes arguties « subtiles » utilisées par la foi catholique décrites à Cluny au 11ème siècle par Dominique Iognat-Prat, Ordonner et exclure, et pour notre temps par Marc Lazar, Le communisme, une passion française. De biens beaux livres sur l’inconscient religieux français.

Seules, les rosaces élèvent un peu l’esprit. Elles sont des trous de lumière dans ce trou noir de la nef.

La rose nord est légèrement inclinée, les verres à dominante violette montrent de très haut des scènes de l’ancien Testament. Le violet est signe de l’attente du Messie.

La rose sud est droite dans ses bottes, plus sereine car elle évoque depuis 1270 le nouveau Testament au soleil rayonnant de l’extérieur qu’elle filtre de ses tesselles colorées.

La rose ouest de la façade a été refaite par Viollet-le-Duc fin 19ème et la Vierge y trône en majesté, entourée des Travaux, du Zodiaque, des Vices et des Vertus. Je n’y vois pas le capitalisme, ni le « service public » – serait-ce pour la prochaine restauration ?

Ces Français convertis par l’Europe au nationalisme-social sous la férule ordo libérale allemande savent-ils qu’Henry VI, roi d’Angleterre, a été couronné ici ? C’était il y a plus de cinq siècles, en 1430. L’Europe se formait déjà et malgré tout.

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Notre-Dame crucifiée

Lundi 15 avril à 18h50, le feu a pris dans les hauteurs de Notre-Dame. Il a ravagé toute la soirée la charpente et fait s’effondrer la flèche de Viollet-le-Duc. La cause la plus probable en serait un ouvrier étourdi (ou malveillant). Des travaux étaient en effet en cours. Que cela se soit produit juste avant Pâques, est-ce un hasard ? Le sacrifice juif de l’agneau à la suite d’Abraham est pour le chrétien le sacrifice du Fils de Dieu, terme qui est blasphème pour les musulmans qui fêtent l’Aïd en tuant le mouton selon les rites. Christ est mort crucifié mais Christ est ressuscité au troisième jour, dit la légende de la foi. Notre-Dame de Paris, de même, ayant brûlé, renaîtra.

Mais cet effroi catholique et français pour la perte de ce qui semble permanent et traverser immobile les siècles (la réaction du laïcard révolutionnaire Mélenchon en est un exemple) pose question. Au Japon, les temples sont systématiquement détruits tous les 25 ou 30 ans, et reconstruits à l’identique, le bois distribué en amulettes aux pèlerins. Car, en Asie, tout est impermanence et sans cesse en mouvement – tout comme la vie même et l’expansion de l’univers.

En chrétienté, et surtout en catholicisme, rien ne doit jamais changer puisque Dieu a tout prévu et que l’homme a été créé à son image. Il y a donc un Dessein, depuis la Chute, qui est de retrouver le paradis au-delà en éprouvant sa liberté ici-bas. Les cathédrales, sièges des évêques assis sur leur cathèdre, est donc un symbole d’occupation du territoire par la foi. Elles ont marqué le territoire européen et surtout français, réunissant en une seule œuvre tout le savoir du temps, des bâtisseurs aux tailleurs de pierres, aux sculpteurs et vitriers. C’est tout un Moyen-Âge enluminé qui orne la maison commune en l’honneur de Dieu.

D’où le symbole, aujourd’hui encore, pour la nation – même progressivement déchristianisée. Notre-Dame de Paris, comme d’autres cathédrales, est un lieu de mémoire pour tous les Français. Et faire nation, c’est se retrouver périodiquement sur les symboles alors que chacun vaque individuellement à ses affaires dans la vie courante. Il faut côtoyer à Paris, le soir mais surtout le lendemain de l’incendie, la foule qui se presse et défile pour voir la carcasse calcinée derrière les deux tours qui ont résisté. Le grand vaisseau est atteint mais n’a pas coulé.

Reste notamment la façade intacte, toujours rationnelle et sereine. Elle se veut le visage présentable de la Foi catholique française et, en cela, aide à comprendre un peu mieux nos mentalités. En vertical, les deux tours (dont les flèches n’ont jamais été montées) encadrent la rosace centrale de la Vierge derrière laquelle surgit la pointe effilée de la flèche est.

La Vierge Marie est bien centrale dans l’édifice ; elle trône au cœur de la rose de 9,60 m de diamètre, honorée par deux anges androgynes et délicats. Elle est la Vierge de gloire, engendrée par une mère stérile, sainte Anne, choisie par Dieu pour accoucher du Fils par l’opération du Saint-Esprit (sous les traits virils de l’archange Gabriel). Elle est immaculée, montée au ciel en son entier, elle est la Femme qui rachète Eve et son péché de curiosité malgré l’Interdit.

En horizontal, les trois étages de la Trinité comme de la scholastique (thèse, antithèse, synthèse) soumettent le libre orgueil de l’homme et son aspiration vers le ciel (les tours) à la médiation du nouveau testament (les porches) par Marie, cette intermédiaire humaine qui est « la plus près de Dieu parce qu’elle est la plus près des hommes » (Péguy). Au-dessus d’elle il n’y a que l’air et le vent, la grâce des balustrades ouvertes et les bourdons, dont cet « Emmanuel » de 500 tonnes dont la voix grave s’entend sur tout Paris. Il a grondé le soir de la tuerie islamique du Bataclan.

A sa droite est Adam, frêle, nu et solitaire ; à sa gauche Eve, repentante et pudique.

Au-dessous d’elle se tient la galerie des ancêtres, ces rois de Juda qui rattachent le divin Christ à la lignée des hommes. Au bas de l’édifice, pour entrer et sortir, les trois porches édifiants.

Le porche central est celui du Jugement (1220, restauré fin 19ème), le seul où trône en majesté le Christ en jeune homme de beauté grecque (datant de 1885), l’éternel Fils.

Le porche de gauche, près du nord menaçant de froid et d’obscurité, révèle la Vierge en Mère de tendresse (1210), tenant en ses bras le Bambin et repoussant du pied l’histoire en trois parties du péché originel qui s’enroule autour du pilier. Avez-vous noté que le démon qui tente Eve est une femme ? Une démone qui pourrait se prénommer Lilith, échappée d’un mythe babylonien. Elle serait la première femme du premier homme, née comme lui du limon et non d’une de ses côtes. Et comme Dieu a repris son ouvrage, elle se révolte.

Le porche de droite est celui de sainte Anne (1170), épouse de Joachim et mère stérile de Marie selon la tradition.

Marie est à peine citée dans les Évangiles : saint Paul n’en parle que par une allusion, Marc ne l’évoque que par deux incidents de la vie de Jésus, Matthieu en parle, Jean aussi, mais surtout Luc. Le dogme s’est développé par la piété au-delà des textes. C’est ce qui fait l’originalité du catholicisme et suscite l’accusation d’idolâtrie chez les Protestants.

En France, le culte de Marie prend une allure plus forte qu’ailleurs. Être Vierge et Mère est la contradiction fondamentale du christianisme, le dogme de la foi. Maris n’est reconnue « accoucheuse de Dieu » qu’au concile d’Éphèse en 431, Jésus est dit à la fois homme et Dieu car il a une mère. Le culte à la Vierge se développe dès le siècle suivant à Byzance, puis dans l’empire Carolingien qui fait de la souveraineté une royauté sacrée. Comme Marie est mère du Christ, l’Église se veut mère des chrétiens au grand tournant de l’an mil – et nous vivons toujours dans cet idéal de Cluny : une Église collectant les dons des puissants pour les redistribuer aux nécessiteux, ce qui se traduit de nos jours par l’État collectant les impôts des « riches » pour les redistribuer au « peuple ».

En 1215, au concile de Latran, la Vierge devient le modèle de l’Église : obéissance au Père, exemple maternel à suivre, sainteté idéale où le sexe est banni. Pour les religions du Livre, le sexe a toujours été la boite de Pandore car il rattache trop l’humain à sa condition charnelle : qui l’ouvre voit s’abattre sur lui tous les maux échappés de la boite – sauf l’espérance. Nombreux sont les mystiques qui se sont « convertis » après une crise hormonale ou le dégoût du désir : Charles de Foucauld et Paul Claudel sont les Français les plus connus. La Contre-Réforme promeut la Vierge guerrière, sur le modèle de Jeanne d’Arc, au concile de Trente (1545).

C’est alors que Louis XIII timide, sensible et zézayant, affectueusement peint par Robert Merle dans L’Enfant-Roi en 1993, glacé par une mère prompte aux intrigues et froide avec lui, esseulé par la mort trop tôt d’un père adoré et queutard vite idéalisé, lui consacre le 5 septembre 1638 « particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets » à la Vierge Marie pour en avoir obtenu un fils après 23 ans de mariage. Avec l’enfant Louis-Dieudonné, futur Louis XIV (et auteur du célèbre « l’Etat c’est moi » que tous nos Présidents s’empressent de remettre à jour) la France, « fille aînée de l’Eglise », adore Marie plus que le Christ.

C’est en réaction aux excès révolutionnaires – et masculins – que se multiplient dès le 19ème siècle les visions de Marie (plus de 120 en France dont La Salette, la Drôme, Lourdes, Pontmain, Neubois…) et que se développent les communautés vouées à la Vierge sous les noms de Notre-Dame de Grâce, de la Charité, du Bon Secours, de Pitié, de l’Immaculée Conception. Ce dernier dogme sera édicté par Pie IX en 1854. En 1950, ce sera l’Assomption qui deviendra dogme catholique et le 15 août, fête du royaume depuis Louis XIII (et toujours férié) en est revivifié. Le salut viendra des femmes, moins soumises à la testostérone qui fait lutter pour le pouvoir, plus soucieuses de faire naître et d’élever la génération suivante, pragmatiques et intermédiaires entre les Idées et les Réalités. Peut-être est-ce ce message que nous délivre Notre-Dame de Paris ?

Un beau livre collectif sur Notre-Dame de Paris dans l’histoire

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Lafcadio Hearn, Kokoro

Kokoro veut dire le cœur, l’esprit et l’âme à la fois. Il exprime le sentiment de l’éphémère, si bouddhique et tellement japonais. Car le pays est voué aux catastrophes naturelles, typhons, tremblements de terre, raz-de-marée, quand ce ne sont pas les catastrophes initiées par les hommes : guerres, naufrages, incendies, accidents industriels. Peu de constructions ou d’objets sont faits pour durer. Le pays a connu plusieurs capitales et le temple shinto d’Isé est démoli tous les vingt ans selon la coutume, sa charpente découpée en milliers de petits talismans distribués aux pèlerins.

Tout ce qui existe dans le temps est destiné à périr. Le Japonais a le sentiment aigu du présent, de l’éclosion printanière au chant des cigales l’été, du rougeoiement des feuillages d’automne à la beauté de la neige l’hiver. Le nuage ou la vague montrent l’illusoire mobilité du réel. Les humains sont dociles au changement et acceptent ce qui vient.

L’auteur a un talent incomparable pour décrire l’âme comme être intérieur unique et intangible qui n’existe pas. Le moi japonais n’est pas individuel mais est un agrégat de l’esprit des ancêtres, la somme concentrée de toute la pensée créatrice des vies antérieures. Le karma est la survivance non de la même personne mais de ses tendances qui se combinent à nouveau pour former une autre individualité. Chacun se considère comme multiple. La lutte entre les bons et les mauvais penchants trouve sa raison d’être dans le conflit opposant les volontés diverses et mystérieuses qui composent le moi.

Lafcadio Hearn est lui-même fils d’un chirurgien de marine anglais et d’une mère grecque. Il découvre le Japon à 40 ans et épouse une japonaise et le bouddhisme. Il est multiple, comme l’être japonais. Car, dans cet archipel nippon, tous sont un, tous les humains font partie du même cosmos. La forme est le vide, comme l’atome n’est qu’un agrégat descriptif d’une multitude de particules dans un même champ de forces. Toute l’humanité peut être reconnue en chacun, tout comme la valeur et la beauté précieuse de toute vie ici et maintenant. Le diable lui-même est beau à 18 ans, dit l’expression japonaise cité p. 213. Ce qui forme et dissout le karma, ce destin, ce qui tend à la perfection du nirvana, cette fusion avec le tout, ce n’est pas notre moi au sens occidental, mais le divin en chaque être.

Un beau livre pour saisir la mentalité nippone, non réédité depuis longtemps.

Lafcadio Hearn, Kokoro, 1896, Minerve 2000, occasion

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François Berthier, Le jardin du Ryoanji

A Kyoto, le temple du Ryoanji est un mystère. J’ai eu l’occasion de le visiter deux fois au début des années 2000. Ce qui m’a ravi est moins le temple en lui-même que son jardin sec. Le jardin japonais traditionnel est fait, comme les nôtres, de plantes et d’arbustes. C’était le cas à l’époque Heïan. Mais l’école bouddhique zen Rinzai a bâti son temple en 1450 et l’a adjoint d’un kare sansui – un jardin-sec.

Il est composé uniquement de pierres sur 200 m², enclos d’un mur sur deux côtés. Sur les graviers blancs se dressent quinze roches de basalte mais l’on n’en peut voir que quatorze au maximum, autre mystère. Il a été dessiné par le peintre et paysagiste Soami Shinso en 1499, presque un demi-siècle après l’érection du temple de bois. Il est désormais inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

François Berthier, décédé en 2001, est un historien de l’art français spécialiste du Japon. Il a écrit cet opuscule sur le jardin du Ryoanji en 1989 qui fait toujours autorité. Le zen est un mode de pensée ; ni une religion ni une philosophie mais une sorte d’humanisme austère. Il a pour origine le Tao chinois qui voulait libérer du carcan des règles et faire retrouver à l’adulte la spontanéité de l’enfant, sa nature initiale, son être originel. C’est ce que le zen appelle sa « nature de Bouddha ». Les moines zen ne sont pas idolâtres, ils méprisent le culte aux objets comme la récitation de soutras : ce sont pour eux des actes superficiels. Ils recherchent l’au-delà des apparences.

Dans leur jardin, les moines ont rejeté les phénomènes transitoires : ils ont dévêtu la nature pour en révéler la substance. L’idée est que l’essence de la nature révèle à l’homme sa propre nature originelle. Les pierres sont comme les os d’un squelette. Les blocs posés sur un lit de sable ou de gravier n’ont pas d’auteur, ils disent le silence, ils sont inertie. Ils renvoient à la beauté brute du naturel sans artifice, le regard face à lui-même sans illusion, et le moment à son éternité. Le jardin zen est donc tout le contraire de l’ikebana, cet art du bouquet qui conjugue l’harmonieux et le contradictoire, le tranquille mais éphémère, une éclaboussure de beauté fragile et violente.

La richesse peut naître d’une extrême sobriété, d’une anecdote peut s’épanouir une philosophie, de l’émotion d’un instant toute une poésie – et de quelques pierres un sentiment d’infini. Pour créer, il faut trouver le calme en soi-même, être attentif, plein d’attention et d’amour envers les éléments choisis. Il faut les respecter. Comme le bouquet est composé selon un rythme adapté aux lois cosmiques, le jardin dispose les pierres dans un certain ordre qui n’est pas au hasard. Il vise à exprimer un souffle de la beauté suprême pour trouver en soi l’harmonie.

Il dit un monde où le moi n’a pas d’importance, ni l’exigence tyrannique de l’ego. Le jardin n’a pas d’artiste, il est art brut né des éléments mêmes. Le zen encourage l’effacement du moi, il récuse l’individualisme pour l’intégration de l’individu dans la communauté : le moi est faible mais le nous est fort. Les mots sont souvent illusion, aussi le zen se méfie-t-il des mots et préfère le silence. L’intuition capte le message exprimé dans la parole et la poésie est à base de pauses, tout comme l’élévation de l’âme naît de la disposition des rochers sur le gravier. « Devant l’œuvre d’art, l’Occidental bavarde et interpose l’écran de son moi ; le Japonais reste muet et transparent sous le choc de la beauté » p.47. Du sentiment esthétique nait l’harmonie qui est ouverture vers le sacré, la sensibilité à la présence universelle de l’esprit.

Il faut sortir de soi et faire silence pour tenter se saisir ce qu’est un jardin zen. Ce dont nous n’avons pas l’habitude et qui est d’autant plus précieux. Parcourir le Ryoanji avec François Berthier est une initiation à un autre monde.

François Berthier, Le jardin du Ryoanji, 1989, Adam Biro 2004, 64 pages, €17.93

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Conte d’été d Eric Rohmer

Tout commence le 17 juillet et se termine le 4 août ; le film est rythmé par des inserts de dates comme si le temps des vacances s’égrenait, inexorable. Gaspard (Melvil Poupaud) sort d’une maîtrise de mathématiques à Rennes, un peu perdu et guitariste amateur. Il débarque seul de la vedette sur la Rance et s’installe dans la maison d’un « ami » (les fils de bourgeois ont toujours beaucoup d’« amis »). Durant deux jours, il déambule, solitaire, sur la plage, au bord de la mer. II n’a pas de problème d’argent, ne fait rien, il attend.

Un soir qu’il va manger une crêpe et avaler un bol de cidre comme le veut la mode, la serveuse Margot (Amanda Langlet), est touchée par sa fragilité et sa solitude. Elle le revoit sur la plage où il va se baigner, pâle et mince, le torse lisse sans muscle apparent, et l’interpelle. Il fait plus juvénile que son âge et son instinct maternel qui commence à la travailler en est remué. Ils sympathisent et elle s’installe dans le rôle de confidente, une « amie » non amoureuse.

Gaspard attend Léna (Aurélia Nolin) qui a promis de le rejoindre « vers Saint-Lunaire » (nom évocateur !) vers la fin juillet. Elle est partie en Espagne avec sa sœur et le copain de celle-ci. Mais elle n’arrive pas, n’écrit pas, ne téléphone pas. Gaspard s’en croit amoureux mais elle ? Lorsqu’elle apparaît enfin, c’est une virago contente d’elle-même tenant par-dessus tout à sa liberté personnelle qui se révèle. Elle n’aime que les garçons soumis, pas ceux qui souhaitent imposer quoi que ce soit, même par négociation réciproque. Gaspard est fort en math mais nul en sentiments. Il laisse « le hasard » choisir, c’est-à-dire la loi des grands nombres et la provocation des circonstances.

Margot, ethnologue des marins bretons qui attend son petit ami archéologue parti à l’étranger, le traîne en discothèque un soir. Une Solène décidée (Gwenaëlle Simon) n’a d’yeux que pour lui, séduite par son côté pâle ténébreux. Elle n’apprécie pourtant que les sportifs musclés, selon les deux petit-amis successifs qu’elle « largue » en une semaine. Solène le mène en bateau avec son oncle, mais refuse de coucher « la première fois ». Il n’y aura pas de seconde fois intime car Léna qui refuse l’ENA, saute sur Gaspard alors qu’il erre à bicyclette, lunaire à Saint-Lunaire.

Le voilà, lui le solitaire, avec trois filles pour l’été. Il a promis à chacune « d’aller à Ouessant » avec elle, sorte de mirage et de bout du monde pour « se trouver », mais aucune n’ira, car il ne sait pas choisir, donc accomplir. Il ne veut pas quitter Léna, intello égocentrée qui ne l’aime pas, ni Solène qui préfère de plus virils et déterminés. Il ne voit pas que Margot commence à tomber amoureuse de lui, bien qu’il « se sente bien avec elle » et elle avec lui. Il a composé une chanson de marin à la guitare pour Léna mais la donne à Solène qui ne la mérite pas, juste parce qu’elle est là. Alors que Margot fait sa thèse sur les chants de marins et qu’elle aurait probablement aimé en être destinataire.

Gaspard est un étrange jeune homme, matheux qui préfère la musique, amoureux qui ne sait pas dire non, breton qui ne connait rien à la Bretagne. Il « ne fait pas le poids » auprès de Léna, selon les cousins, et Léna est très sensible à l’opinion des cousins. Eux ont laissé le grattage de guitare pour faire des études de commerce et voient d’un mauvais œil la bohème prolongé de l’adolescent taciturne, homme sans qualités. Lui ne voit rien : ni le faux « amour » de la fille intello, ni l’attrait purement sexuel de la fille pour l’été qui lui tâte sans cesse la poitrine, ni la tendresse qui naît de l’adéquation des tempéraments avec Margot. Seul le hasard le sauvera, les coups de fil qui se succèdent un après-midi en accéléré se terminant par la proposition d’un « ami » de le mettre en relation avec un vendeur de magnétophone d’occasion huit pistes pour « sa musique » – à condition de faire affaire loin de Dinard et dès le lendemain. Gaspard n’a pas à choisir, il se défile, trop heureux, laissant la construction de sa maturité en suspens.

Le film a du charme et Melvil Poupaud, à 23 ans, de la présence. Il réussit à en faire une absence en distillant avec une diction nette des sentences définitives et contradictoires que l’on sent écrites. Il apparaît extérieur à son enveloppe de banale endive qu’il vêt d’une collection de tee-shirts à col en V uniquement dans les noir, blanc et gris, surmontée d’une touffe de boucles dans tous les sens. Il craint les groupes car il a peur de s’y perdre, de prendre un masque qui n’est pas lui mais un peu quand même, imposé. D’ailleurs il le dit : « je suis transparent, je n’existe pas » – et le spectateur tend à le croire. Au fond, la plus vraie et la plus vivante est bien Margot (29 ans), la seule fille avec laquelle Gaspard ne se croit pas obligé de jouer le rôle du sexuellement actif en tâtant les seins et embrassant la bouche, croyant que c’est ce qu’elles veulent toutes ou que c’est le masque obligatoire de l’ado mâle normal.

Les mots ne sont pas les actes et, si les adolescents s’en grisent, ils en sortent malheureux. Les familles en vacances alentour, les couples qui se promènent et les enfants qui se baignent, forment un contraste éclatant entre la vraie vie et la vie rêvée, entre la maturité adulte et l’illusion jeune. Gaspard n’est pas aimable, il est touchant ; il n’est pas beau, il est inachevé. Le parfait croisement de l’étudiant matheux qui se croit musicien, du futur fonctionnaire qui se voit en poète. En bref un bobo des années 1990.

DVD Conte d’été, Eric Rohmer, 1996, Potemkine films 2018, 1h43, €12.97

DVD Contes des quatre saisons, coffret Eric Rohmer, Potemkine films 2013, standard €34.90 blu-ray 49.99

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Philipp Meyer, Le fils

Le fils est un gamin de 12 ans, seul rescapé d’un raid d’indiens Comanches sur la ferme de son père parti traquer des voleurs de bétail. La mère, stupide, a débarré la porte et livré la maison en croyant qu’ils allaient seulement voler. Les Comanches l’ont violée, tuée puis scalpée ; sa fille adolescente a suivi le même sort, les seins coupés par cruauté dans l’excitation ; les deux garçons de 14 et 12 ans ont été dénudés, battus puis attachés sur des chevaux et emmenés ; la maison a été brûlée ainsi que tous les vêtements, symbole du Blanc. Mais l’aîné s’est laissé mourir, amoureux de sa sœur qu’il a vue tuer sous ses yeux. Reste le plus jeune, le plus fort, le mieux à même d’être adopté. Il n’aura de pagne que lorsque son initiation sera faite et ne cessera d’être esclave des femmes que lorsqu’il prouvera qu’il est un homme.

C’est la technique des Comanches d’adopter les enfants assez tendres et assez équilibrés pour s’adapter à la vie nomade d’Indien des plaines. Eli est élu, vigoureux petit mâle qui passera par bien des supplices avant de devenir le fils du chef comanche et l’ami de ses neveux. Il sera sexuellement initié à 12 ans et demi par une fille de 20 ans envoyée par son « père » et fera son premier scalp à 13 ans. Il deviendra indien, sans oublier pourtant ni sa langue maternelle ni sa vie d’avant. Et lorsque les Comanches de sa tribu mourront de variole, lui seul étant vacciné, il retournera chez les Blancs. Il aura passé trois ans chez les Indiens, acquérant un physique de dieu, une volonté de fer et une sensibilité à la nature que les autres n’auront jamais.

L’auteur s’est longuement documenté sur la réalité du brigandage indien, des enlèvements à la Frontière et des conditions de vie des adoptés dans les tribus. Il donne des détails vécus et précis, ce qui est précieux, bien loin des fantasmes écologistes des bons sauvages. Ainsi, la cruauté entre mâles est épreuve du courage de l’autre, conduisant au respect ; la cruauté avec les femelles une vengeance pour avoir violé la terre ancestrale. Eli regarde tout cela sans anticiper ni regretter, tout entier au présent, acceptant l’inévitable avec la volonté enracinée de vivre. Son père indien reconnait en lui un digne fils. Quant à son vrai père blanc, il l’a cherché un moment sans succès, s’est engagé dans les Rangers pour patrouiller à la Frontière, et a fini par se faire tuer dans un engagement.

Eli, à 15 ans, a du mal à se réadapter à la vie « décente » des Blancs même si le juge Black, son tuteur légal, fait tout son possible. Il accepte le pantalon mais a du mal avec les chaussures et refuse toute chemise durant des mois. Il ne supporte pas l’école et préfère emprunter des chevaux pour galoper, chasser à l’arc et camper dans les bois. Il ne tarde pas à baiser la femme du juge, une belle plante avide de 40 ans attirée par l’énergie de son « jeune sauvage ». Il devra alors, car cela ne se fait pas, s’engager dans les Rangers. Il fera la guerre de Sécession comme franc-tireur sudiste, vite nommé colonel, puis sera baisé sans trop le désirer par la fille aînée du juge qu’il mariera et dont il aura trois enfants. Mais les indiens Comanches violeront et tueront sa femme et son fils aîné Everett – sans les scalper – et Eli ira pour les venger éradiquer avec une vingtaine d’homme le dernier camp de la tribu.

Il fera désormais souche et le roman croise les destins aux époques consécutives. Nous lirons le journal de son fils Peter, à la tête du ranch marié et deux enfants mais amoureux de la fille d’un voisin mexicain dont son père et les autres Texans ont tué toute la famille sauf elle, ce qui donnera la branche mexicaine. Sa petite-fille côté texan, Jeannie, bâtira un empire de pétrole comme un garçon manqué. Elle aura trois enfants dont le plus prometteur se tuera en voiture, bourré, dans un virage, tandis que le second se découvrira « différent » et que sa fille ira vivre et se droguer à l’aise en Californie, pondant quand même deux fils issus de pères de hasard. Ainsi est le melting pot américain, décrit comme fondateur par l’auteur, originaire de Baltimore dans le nord-est des Etats-Unis.

Ces destins successifs content la saga de l’Amérique, l’invasion de la terre indienne et l’assèchement des prairies par le bétail et l’irrigation du coton, le bouleversement du pétrole et la saignée des quelques mois de la fin de guerre de 14 côté yankee (une armée d’amateurs face à l’armée du Kaiser), enfin l’affairisme devenu mondial pour l’accès aux ressources contre l’URSS, puis de plus en plus par égoïsme paranoïaque (surtout après le 11-Septembre). « Les Américains… (…) Ils croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avaient volé. Mais c’était pareil pour tout le monde (…) Les Mexicains avaient volé la terre des Indiens (… les) Texans avaient volé la terre des Mexicains. Et les Indiens qui s’étaient fait voler leur terre par les Mexicains l’avaient eux-mêmes volée à d’autres Indiens » p.775. L’esprit pionnier est le droit du plus fort. Ce roman est celui du struggle for life, de la lutte pour la survie à laquelle la pensée de Darwin a été réduite par les Etats-Unis et qu’ils ont adopté avec enthousiasme. En piétinant les gens, y compris les siens, comme le décrit le romancier.

Cet état de nature n’est pas naturel mais une idéologie de la prédation tirée de la Bible, où le seul Dieu reconnu a élu un seul peuple pour en faire le dominateur de toute la Création et du Nouveau monde la future Cité de Dieu. Dans la nature, à l’inverse, les Comanches le prouvent, l’entraide entre humains et l’harmonie avec les espèces vivantes sont privilégiées. Adopter un petit Blanc, c’est en faire un fils – tout le contraire des Indiens parqués en réserves par les chrétiens puritains, scolarisés et méprisés comme une sous-espèce.

Ce roman est énorme et d’un style inédit : le lyrisme réaliste. Une fresque de 1848 à nos jours, six générations qui ont bâti le Texas, des 12 ans d’Eli à l’enfance de ses arrière-arrière-arrière petits-fils !

Philipp Meyer, Le fils (The Son), 2013, Livre de poche 2016, 787 pages, €9.20 e-book Kindle €9.99

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Venezuela le retour

Une dernière heure en pirogue nous fait réviser les façons de vivre en usage depuis 5000 ans, nus, ouverts à l’air et à l’eau, vivant de cueillette et de pêche, en tribus familiales très conviviales, sans s’en faire pour le lendemain qui ne saura être que comme la veille.

Les petits enfants se roulent sans rien sur le corps dans la boue de la rive et nous font de grands signes en pataugeant dans le fleuve. L’un d’eux, de six ans peut-être, est si joyeux de nous saluer qu’il en glisse sur les fesses et se retrouve maculé de vase jusqu’au ventre. Cela le fait rire.

Nous dépassons en quelques secondes des pirogues silencieuses glissant à la rame le long des rives, là où le courant est moins fort. Deux singes hurleurs s’exposent sur leur arbre clairsemé, leur fourrure rousse étant bien éclairée par le soleil du matin. Un échassier blanc prend la pose entre les jacinthes d’eau à la dérive.

Nous voici au port, prêts à reprendre le bus Mercedes et le 4×4 à bagages. Nous pensions être toujours à court de rhum et nous voyons débarquer un carton et demi de bouteilles pleines, soit neuf bouteilles ! Piroguiers et chauffeurs les embarquent, il n’y a pas de petits bénéfices.

Direction Maturin pour un vol intérieur jusqu’à Caracas. Depuis ce matin, échange d’adresses, pourboires obligatoires aux piroguiers, aux chauffeurs, à Javier. Son prénom a commencé prononcé « Rat-bière » (Laurent), puis c’est devenu « Rapière » avant de devenir – aujourd’hui selon José – « Gravier »… Il nous présentera sa fameuse copine, venue l’attendre à l’aéroport de Caracas. Elle se prénomme Jocelyne, elle a des traits espagnols et elle est fort jolie.

Au débarqué de Roissy, Chris nous fera un œdème des pieds « fort peu sexy » selon José. Quelle mouche l’a piqué ? Une allergie quelconque ? Ou la réaction spéciale aux heures nombreuses, passées immobile, dans l’avion ?

Ce trek de l’agence Terre d’Aventures existe encore, mais il a été remanié sur deux semaines pour se focaliser exclusivement sur l’ascension du Roraïma. La partie sur l’Orénoque a été supprimée, ce qui est à mon avis dommage car elle montrait bien les contrastes du Venezuela : Caracas, la grande savane, la selva et ses chutes, le tepuy, l’Amazonie.

Les dates ne sont pas programmées pour 2019, troubles civils obligent.

FIN du voyage au Venezuela

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Jungle en pirogue indienne

Avant le soleil, les femmes viennent installer leurs paniers, colliers et autres objets en bois destinés à la vente. Plusieurs d’entre nous achètent, cela fait marcher le commerce et est une façon d’aider ces tribus. Trois garçonnets de 8 à 3 ans, vêtus pour tout d’une culotte, sont peu réveillés encore et ont froid dans l’humidité du matin. Le plus petit se serre contre le plus grand, frottant sa tête hérissée contre sa poitrine, prenant ses mains sur lui pour solliciter une caresse et un étroit contact.

Les deux plus grands feront un peu plus tard des acrobaties de gymnastes sur les rambardes de la paillote visiteurs. Le soleil les réchauffe et l’exercice les assouplit sur place de façon naturelle.

Le chien a repris sa place habituelle sous la table du petit-déjeuner ; il dégage une odeur intermédiaire entre le chien mouillé et le clochard. La paillote d’à côté a installé un foyer sur pilotis, à hauteur d’homme, juste au-dessus de l’eau. Une sole en terre est faite sur la claie et le feu est allumé par-dessus. C’est ingénieux et pratique ; il suffit de balayer les cendres dans la rivière une fois la cuisine faite.

Nous partons en pirogue « visiter la jungle ». Nous n’allons pas très loin. Nous quittons en effet notre grosse pirogue d’acier à moteur double pour nous couler dans de petites pirogues indiennes traditionnelles maniées à la pagaie. Quand je dis que nous nous « coulons », c’est au sens propre pour Julien et Christian : leur tronc évidé prend l’eau et Julien passe son heure à écoper le fond à la bassine émaillée. Ces barques légères sont instables, l’eau rentre dès que l’on se penche un peu trop à droite ou à gauche ; elle rentre aussi par les fentes mal colmatées.

Trois petites filles s’amusaient comme des folles avec l’une de ces pirogues pendant que nous prenions notre petit déjeuner. Toute petite, prévue pour deux enfants légers au maximum, la pirogue coulait peu à peu lorsqu’elles montaient à trois. Nues comme à leur naissance, elles riaient aux éclats de cette lente et sensuelle montée des eaux qui les livrait toutes entières à la rivière chatouilleuse. Une fois coulées, il leur suffisait de retourner la pirogue qui flottait, de la vider et de recommencer.

Nous partons dans un bras calme qui s’enfonce sous les arbres. Un long serpent jaune taché de noir nous attend, immobile sur une branche en arceau au-dessus du petit canal. La bête prend le soleil allongé de tout son long. Sur les quatre pirogues, la nôtre est menée par une femme.

Vingt minutes de pagaie plus tard sur l’eau glauque encombrée de branches mortes et de végétation pourrissante, nous mettons bottes à terre. L’humus est épais, spongieux, sans doute gorgé de bêtes rampantes. Cela n’empêche nullement les Indiens du village qui nous accompagnent d’aller pieds nus et l’un d’eux sans chemise comme un gamin. C’est lui qui taille un jeune palmier pour en extraire son cœur tout frais qu’il nous donne à goûter. C’est tendre et sucré comme une jeune laitue mais sans plus de saveur. Il nous coupe ensuite de la liane d’eau qu’il suffit de mettre à la verticale pour qu’elle suinte le liquide qu’elle retient entre ses fibres. Il nous montre aussi les fruits en forme de burnes du palmier favori des Indiens. Ces fruits à la coque piquante contiennent une eau acidulée très rafraîchissante. Ces « palmiers à burnes » se nomment moriche. Avec leurs palmes pliées en deux dans le sens de la longueur, il fait des tuiles pour les toits. Avec la feuille en bourgeon, il extrait la fibre qui, une fois cuite, servira à tresser des paniers et à réaliser des cordes résistantes. D’une feuille, on prend l’écorce très fine pour en faire du « papier » à cigarette. Le bois de balsa, très léger et facile à tailler, sert à sculpter tous les gadgets que nous voyons aux étals, dont les capibaras chers à Jean-Claude. Joseph nous montre une araignée au diamètre large comme la main mais au corps tout petit. Elle est toute en pattes. Volent dans la pénombre les blue chips des Morphées, ces grands papillons turquoise. Au loin grondent les singes hurleurs. Julien joue avec un scorpion au grand effroi de Françoise. Mais l’Indien lui a préalablement arraché le dard. José le remet dans la forêt : sans arme pour paralyser ses proies, il n’a pas beaucoup de temps à vivre. Sous la futaie, il fait sombre et moite.

Nous revenons entièrement à la pagaie jusqu’à Las Culebritas, nom du camp évoquant les serpents où nous avons couché hier soir. Le village va s’installer bientôt un peu plus en aval, dans un emplacement dont nous voyons les débuts du défrichement. Avec tous les enfants, le village familial actuel est devenu trop petit. Les adolescents sont partis à l’école ou au travail peut-être ; ne restent que les petits, dont les trois frères qui se ressemblent très fort, ayant le visage typique de leur mère, et qui jouent au singe sur les montants des paillotes.

Avant le déjeuner, comme il n’y a plus de bière, Le chef de pirogue nous prépare un Cuba libre de sa façon. Je n’aime pas le Coca Cola et le mien ne contient que du citron vert et des glaçons, en plus du rhum. C’est « un cocktail d’homme », dirait Jean-Claude – il est plutôt fort même s’il ne fait pas des trous dans le comptoir comme dans Lucky Luke ! Ce midi, la stéréo fonctionne ; elle passe des chansons populaires colombiennes parlant « de femmes comme des diablesses » et accompagnées à l’accordéon. Notre faim sera matée aux spaghettis bolognaise. Christian se rend propices les enfants autour de nous en les bourrant de tranches de pastèque. C’est un plaisir de voir les mômes dévorer le fruit avec le jus qui leur coule sur le menton et jusque sur le ventre. Les plus grands partagent gentiment avec les plus petits.

Nous quittons avec un petit pincement au cœur ces familles bien sympathiques, à la convivialité de nature, pour revenir au camp de base. Sur le chemin, une pirogue qui dérive nous fait des signes. Elle est immobilisée en panne d’essence. Elle est toute garnie d’enfants du village que nous venons de quitter, dont Luis numéro deux et d’autres que nous avons vus hier soir. Nous les dépannons. Nous repassons à toute vitesse devant le hangar à bateaux de notre pique-nique. La silhouette lointaine de Luis numéro un nous fait quelques signes, toujours en jean bleu, bottes jaunes et chemise blanche ouverte. C’est Javier qui s’initie à la barre et ça ne rigole pas.

Un peu plus loin a lieu une nouvelle tentative – désespérée – de pêcher des piranhas. Cela semble un jeu, comme le « dahu » pour les scouts de mon enfance. Personne, sur la pirogue, n’en voit la queue d’un ! Ne regrettons rien, il paraît que la bête se mange mais qu’elle est pleine d’arêtes.

De retour au camp, certains prennent leur douche de suite. Nous reprenons la pirogue pour nous rendre dans le Morichal largo, canal secondaire fort étroit où deux pirogues peinent à se croiser. Destination les singes hurleurs et divers oiseaux. Nous apercevons plusieurs singes en couples, en haut des arbres. Ils sont assez gros, d’un brun roux, et restent indifférents à nos sifflements et autres simagrées. Ils en ont vus, des touristes ! Quand ils sont en colère, entre eux, ils émettent un grondement qui, de loin, ressemble à une tempête qui se lève. Nous apercevons aussi des ibis, des colibris et une sorte de coq de bruyère. Une autre pêche au piranha reste tout aussi infructueuse que les précédentes. N’est-ce pas la blague classique pour touristes ? Un signe : nous n’avons jamais vu, dans les villages que nous avons traversés, un quelconque gamin pêcher le piranha. Au contraire, les gosses se baignent avec délice sur les bords.

Une pirogue à moteur nous dépasse à toute vitesse, conduite par un jeune père dont la femme tient le bébé au centre de la barque. Une plaine bien verte et bien grasse s’élève au-delà du fleuve. Dans le pré, un gros buffle nous regarde placidement. Les Indiens vivent ici plus en dur, faisant du fromage de l’espèce un peu acidulée que nous avons goûtée sur les pâtes. L’un d’eux vient voir ce que nous faisons là, avec nos cannes à pêche ridicules, à titiller le piranha évanescent. Trois petits garçons l’accompagnent sur le débarcadère, corps souples et cuivrés ; le plus grand n’a pas sept ans. Le crépuscule tombe assez vite et les moustiques s’élèvent. Cela ne gêne en aucune façon les gamins nus.

Nous rentrons à la nuit tombée pour la vraie douche. Dans le vent de la vitesse, les moustiques et autres mouches se collent aux yeux et fouettent le visage.

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Steven Saylor, L’énigme de Catilina

Ce gros roman historique, cent pages de plus que les précédents, poursuit les enquêtes du Romain Gordien le limier. Nous sommes en 63 avant notre ère, il a désormais 47 ans et vit à la campagne à la suite d’un héritage de son ami Lucius. Il joue au gentleman farmer loin de la ville et de ses intrigues politiques, mais n’est pas vraiment à l’aise avec les travaux des champs. Son premier fils adoptif Eco s’est installé dans sa maison du Palatin et officie comme enquêteur à la suite de son père. Le second fils adoptif Meto a désormais 16 ans et une cérémonie de prise de la toge virile est organisée pour lui à Rome sur le Capitole. C’est alors qu’un aigle vient se poser tout près, un grand signe du destin interprété par l’augure Rufus que Gordien a connu lorsqu’il avait 15 ans lors de sa première enquête avec Cicéron.

L’avocat Pois Chiche est devenu consul, porté par sa présomption et son ambition. Le portrait que fait l’auteur de Cicéron est peu amène. L’orateur à la voix puissante s’occupe à écrire ses mémoires pour la postérité, et c’est effectivement ce que nous en retenons aujourd’hui. Mais sa fameuse vertu républicaine n’a eu qu’un temps, son opportunisme politique a pris le dessus. Gordien s’est éloigné de lui mais Cicéron se rappelle à son bon souvenir parce que c’est comme avocat qu’il a fait valider le testament lui léguant la ferme contre la famille de Lucius. Gordien lui doit donc un service et Cicéron lui demande, par un intermédiaire, de loger son ennemi politique Catilina si celui-ci le demande -probablement pour mieux le surveiller.

L’auteur évoque donc le tribun de la plèbe Catilina, battu aux élections plusieurs fois par Cicéron et conduit à la révolte par ce déni de justice. Les discours de l’avocat l’accusaient en effet de tous les maux, y compris les pires, comme le meurtre, l’infanticide, l’inceste, et l’injure aux dieux par le viol d’une vestale, Fabia – qui était comme par hasard la belle-sœur de Cicéron. Lequel ne croyait guère aux dieux mais s’en servait devant le peuple et les sénateurs. Il défendait les Optimates, ceux qui se proclamaient les meilleurs à Rome, autrement dit les plus riches issus des familles les plus anciennes. Ayant pris ainsi le parti des dominants, Cicéron ne pouvait qu’exercer sa verve contre tout ceux qui appelaient à un quelconque changement, au pire une meilleure justice sociale et une redistribution des terres. C’est sur ces frustrations que Catilina a joué.

Gordien en sa ferme est en butte à la famille des Claudii dont seule la veuve Claudia paraît en sa faveur. Les autres n’ont pas apprécié que la ferme de leur cousin Lucius soit sortie de la famille et ait échu en héritage à ce plébéien. Les intrigues du Sénat et les haines familiales font que les temps sont troublés. De mystérieux cadavres sans tête apparaissent sur le domaine et Gordien est bien en peine de savoir quel message ils portent : l’effrayer pour qu’il vende la ferme ou l’obliger à accueillir Catilina dont « le corps sans tête et la tête sans corps » est l’énigme favorite en politique ? Meto, son fils qui veut désespérément devenir un homme et le prouver à son père, reconnaît une tache de naissance à la main gauche du second cadavre. Il s’agit d’un chevrier, gardien de l’ancienne mine d’argent sur le mont en face de la ferme et qui appartient à un Claudii. La mine est abandonnée mais peut servir de cachette à quiconque veut quitter la voie romaine et se dissimuler.

Catilina vient effectivement demander l’hospitalité à Gordien et en profite pour rectifier l’alignement des engrenages d’un nouveau moulin que Gordien construit sur la rivière. Le jeune Meto est séduit par son allure virile, son pouvoir de commandement et ses ambitions politiques. Comme tout « adolescent » (le concept même n’existe pas aux temps antiques malgré la mauvaise traduction), Meto cherche un modèle adulte à imiter. Catilina l’a-t-il séduit physiquement ? L’auteur en fait une énigme de plus, mais l’hypothèse peut être formulée malgré la jalousie probable de l’amant en titre plus âgé, Tongilius. Toujours est-il que, lorsque Catilina fuit Rome pour lever une armée dans le nord, Meto court le rejoindre. Et c’est Gordien, en père soucieux du fils qu’il a aimé et éduqué, qui part à sa poursuite. Il le rejoint dans le camp de Catilina la veille de la bataille définitive en janvier 62 à Pistorium et finit par prendre les armes à ses côtés.

Qui du père et du fils a sauvé l’autre ? Probablement le père car, sans sa présence, le fils aurait péri aux côtés de son mentor vaincu. Mais le fils a porté le père blessé derrière un rocher pour lui éviter d’être achevé et s’est évanoui de fatigue en plus de ses blessures. Enfin Rufus, venu comme augure avec l’armée consulaire sur ordre du Sénat, sauve in fine Gordien et Meto. Les dieux l’ont voulu ainsi et le Minotaure, dans ses rêves, révèle à Gordien la vérité sur les cadavres. Cicéron n’est plus consul et, une fois Catilina disparu, Gordien marchande l’échange de sa ferme avec une nouvelle villa sur le Palatin à Rome.

L’énigme de Catilina est l’occasion pour l’auteur de nous faire pénétrer la vie quotidienne romaine, ses dieux et ses superstitions, sa république avec ses troubles politiques incessants, ses inégalités économiques accentuées et la présence toujours plus nombreuse d’esclaves portés à trouver l’ordre social injuste. Gordien est lui-même un représentant de ce melting-pot à l’américaine dans lequel baigne Steven Saylor : « Quelle famille, en vérité ! Sa femme n’est pas romaine mais à moitié égyptienne et à moitié juive, et elle a été auparavant son esclave et sa concubine ! Leur fils aîné, celui qui vit aujourd’hui dans cette maison, est bien Romain, mais il n’est ni de lui ni de son épouse esclave (…mais…) un mendiant abandonné, recueilli dans la rue. Quant au garçon dont on fête ici la naissance et l’âge d’homme, il semble qu’il soit né esclave du côté de Baia et est d’origine probablement grecque » p.178. C’est ainsi qu’est résumé le statut social de l’enquêteur Gordien par un Claudii à Rome.

Catilina, à la personnalité ambigüe, a une vision plus humaine de Gordien : « Il préfère au contraire le rôle de chaste mentor. (…) Gordien n’exploite pas et ne viole pas ses esclaves ; il ne fréquente pas non plus les milieux interlopes. Non, il enseigne, il nourrit, il élève ; il fait du sentiment son idole et ses gestes sont grandioses. Il va jusqu’à adopter un gamin des rues et un esclave pour faire d’eux ses héritiers. Quelle famille peu conventionnelle ! Il reste sensible à la beauté des jeunes gens, mais il n’y touche pas. C’est vraiment un homme hors de ce monde qui encourage le fort a dévorer le faible, qui récompense la cruauté et punit la gentillesse, qui mesure la virilité à la volonté de dominer hommes, femmes, enfants et esclaves – et le plus impitoyablement sera le mieux » p.324. L’inverse même de l’Amérique à la Trump… Toujours intéressant, Steven Saylor : au travers de Gordien et de la Rome antique, il nous parle de lui-même et des Etats-Unis de son temps.

Steven Saylor, L’énigme de Catilina (Catilina’s Riddle), 1999, 10-18 1999, 447 pages, €8.10 e-book Kindle €9.99

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Indiens et bêtes de jungle

Nous disons adieu à nos nouveaux amis pour foncer à nouveau une demi-heure et trouver ainsi le campement du soir. C’est une suite de paillotes sur pilotis tout au bord de la rivière, comme on en voit partout sur les rives. Une grande pièce ouverte de tous côtés contiendra nos hamacs, pas encore installés. Une autre sert de sas avec le débarcadère, ouverte à tout le monde, c’est là que nous dînerons. Les autres sont des habitations individuelles. Même si tout est ouvert, sans mur pour séparer les territoires, la disposition des objets ne trompe pas. A chaque famille sa paillote.

Des poissons d’eau douce appelés ici morocato attendent sur la table d’être cuits pour notre dîner de ce soir. Au-dessous du plancher sur pilotis règne l’eau, la vase et les cochons nettoyeurs. Les ordures sont jetées directement par-dessus bord, comme depuis un bateau, c’est pratique. L’eau de la cuisine est puisée directement au-dessous ; heureusement qu’elle doit bouillir. L’endroit ne fait pas trop propre même si les « sanitaires » sont à une quinzaine de mètres vers la forêt pour ne pas polluer l’eau de baignade et de boisson. Le chemin est une suite de troncs branlants au-dessus de la vase et je ne vous évoque pas l’odeur… Mais les gens sont gentils, conviviaux, habitués à vivre en groupe, les uns sur les autres. Ils habitent en famille élargie, grand-mère et tout-petits mêlés.

Nous reprenons la pirogue pour aller dans un village indien construit d’une suite de maisons traditionnelles waraos, toujours au bord du fleuve. C’est une importante communauté car les maisons s’étendent sur près de 500 m !

Au coucher du soleil, la pirogue nous emmène à l’île aux perroquets. Nous y voyons surtout des cormorans et des ibis… La lune offre son croissant en dernier quartier, presque horizontal par rapport à nous. La faucille posée sur le ciel est d’une perfection quasi islamique. Mais quelle est donc cette étoile – ou planète – qui brille tout auprès ? Sans doute Vénus, me dit Joseph. Réflexion faite, je crois qu’il a raison.

Nous revenons au campement dans le crépuscule. Le groupe électrogène décline de la musique disco vénézuélienne qui s’arrête, par respect pour nos oreilles, lorsque nous arrivons. C’est une délicate attention même si nous n’avons rien dit. Plusieurs adolescents revenus de l’école traînent dans la semi-obscurité. Ils restent dans la paillote des visiteurs parce qu’ils sont curieux de ce que nous représentons, du monde extérieur qui vient à eux et, secondairement, des gadgets que nous transportons. Les appareils numériques portés par Chris et Yannick, avec leur petite fenêtre en couleurs comme un écran de télévision les fascinent. Un 13 ans en jean et les pieds nus, à l’indienne, regarde tout ce qui se passe de ses yeux brillants. Il est vigoureux, sain et rit facilement. S’il enfile vite un tee-shirt blanc à notre arrivée, par pudeur, il l’ôtera bien vite pour se remettre à l’aise, lorsque nous serons installés à table et habitués à lui. Il se fait photographier trois fois par les appareils numériques aux côtés d’un petit copain, pour se voir en images. Il se prénomme Luis, comme l’autre.

Nous dînons du poisson vu tout à l’heure au museau long et carré de requin. Pas de riz, en l’honneur de Jean-Claude qui le supporte mal, mais des pommes de terre et des carottes. Un chien très discret, très convivial comme ses maîtres les gens d’ici, est couché sous la table. On ne l’entend pas. Seule son odeur le révèle. Elle est puissante : il pue ! A la lumière de l’unique ampoule, dont l’énergie est fournie par un petit groupe électrogène situé à une dizaine de mètres, l’atmosphère est à la Le Nain.

Les peaux cuivrées des enfants qui nous regardent luisent doucement. Seul l’éclat des dents éclate comme des rires. Dans la maison d’à côté, ouverte partout, un jeune couple s’occupe d’un bébé de 18 mois peut-être.

Françoise les observe et commente. Le petit tout nu tète un moment, puis va jouer avec son père. Il se fait câliner avant de s’endormir par terre avant même qu’il ne soit l’heure d’installer les hamacs. Il dormira avec sa mère, probablement, dans le hamac installé juste au-dessus de celui du père. Les nôtres ont été installés dans la « chambre » en rang, comme des gousses blanches.

La nuit balancine en hamac protégé ne sera pas ma meilleure. Je ne sais pas comment on peut trouver si « confortables » ces demi-lunes qui arquent le corps en croissant, l’empêchant de bouger. Les Indiens dorment aussi en hamacs fermés par des moustiquaires. Joseph a d’ailleurs trouvé une « grosse » araignée au-dessus de la poutre qui soutient son hamac.

Les singes hurleurs font leur sarabande à certaines heures. Ils se défient ou s’invitent, je ne sais, mais on croirait la rumeur grondante d’une manifestation. Puis ce sont les coqs à répétition qui jouent du clairon dès que pointe le jour ! Culinairement, ça donnerait quoi, un « coq à la chicha » ? En revanche, aucun bébé ne braille ou même ne pleure plus de trente secondes. Quelqu’un lui prête attention tout de suite et ces enfants sont parmi les plus sages du monde.

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Joies de l’Orénoque

Puisqu’il n’y a pas de poissons carnivores (et cela aussi aurait dû nous mettre la puce à l’oreille), nous allons tout simplement nous baigner un peu plus loin. C’est tout près d’un lodge à touristes, d’ailleurs garni. Ces animaux-là nous regardent nous baigner comme si nous étions des dauphins d’eau douce (si les touristes sont Allemands) ou de dangereux inconscients (s’ils sont Américains). Le courant en cet endroit est assez fort mais nous avons souvent pied. Julien se coiffe de jacinthes dérivantes, ce qui lui donne l’air d’une vieille anglaise de l’époque Victoria. Jean-Claude l’imite.

Pour amuser les touristes qui nous regardent en troupeau, groupés sur la jetée de la rive, les indigènes jettent à l’eau ce qui nous paraît tout d’abord être un chien. Mais c’est un drôle d’animal, un gros rongeur qui fonce vers nous avec son museau arrondi et de longs poils rêches. Il s’agit d’un capibara, un cabiai en français. La bête est apprivoisée, mais impressionnante car elle nage et plonge sans effort. Et elle vient vers nous de toutes ses pattes qui battent. Jean-Claude pousse des cris hauts-perchés comme une fille devant un rat. C’est vrai que ce demi-chien filant droit vers vous a de quoi intimider ! Mais la bête ne veut que poser ses pattes sur votre avant-bras pour se reposer et avoir de la compagnie. Elle pousse alors des gloussements de satisfaction très touchants. La repousse-t-on à l’eau ? Elle plonge aussitôt pour ressurgir un peu plus loin et vous suivre obstinément, jusqu’à trouver une autre victime, plus proche. C’est une histoire d’amour entre le capibara et Jean-Claude.

Un coup de pirogue plus loin et nous faisons une halte à une paillote déserte qui ne le reste pas longtemps : les femmes et les petits enfants traversent le bras de rio à force de pagaies pour venir déballer leur marchandise artisanale. Ils n’ont aucune idée des prix et citent des chiffres au hasard : cela peut être hors de prix ou tout à fait ridicule. Les petits ont des visages éveillés et des corps et attitudes de jeunes singes en portée. Ils sont charmants. Originalité dans l’artisanat : des femmes vendent de petits capibaras en bois ! Jean-Claude va-t-il en acheter un pour sa baignoire ? Il se contente de dénicher un ensemble en bois tendre sculpté qui présente une scène d’accouplement articulé entre hétéros, morale oblige. C’est assez réaliste même si la position n’est pas celle « du missionnaire » mais plus celle de La Guerre du Feu (film de Jean-Jacques Annaud, 1981).

Un panier rempli de terre abrite de gros vers blancs de palme. C’est l’attraction programmée en cet endroit. Javier nous montre comment il faut couper la tête rouge de la bête qui se tortille, car les petites dents risquent d’irriter le système digestif, puis croquer le reste avec un morceau de pain. C’est écœurant à voir mais ceux qui ont tenté l’expérience disent que cela a la consistance et le goût de l’œuf brouillé. Après Javier, pour donner l’exemple, Jean-Claude, Julien et Joseph (que des J) suivent. Le ver est gros comme une limace, beige clair et caoutchouteuse.

La pirogue nous emmène dans un long parcours, les moteurs à fond, avant d’aborder un hangar incongru de réparations de bateaux. L’endroit n’est peuplé que d’enfants comme si les adultes avaient été atteints d’on ne sait quelle maladie de fiction. L’aîné est un beau gosse de 13 ans à qui les hautes bottes jaunes, le jean bleu et la chemise blanche nouée négligemment sur le ventre donnent une dégaine de jeune homme. Il est très bronzé et se prénomme Luis. Deux des cinq ou six enfants qui l’entourent sont ses petits frères, d’autres des copains.

Il y a un 10 ans, deux de 6 ou 7 ans et un petit de 4 ans peut-être. Françoise, émue par tant d’enfance, leur offre des bonbons et des Ovomaltines qui lui restent. Ils sont timides et charmants, à peine vêtus d’une culotte, sans rien d’autre. Ils n’osent approcher, prendre et manger. Les plus grands se décident les premiers et les autres suivent, mais il leur faut du temps. Nous déjeunons en attendant de poulet grillé froid et d’une salade de carotte cuite, betterave rouge, maïs et petits pois. Une bière ou un Pepsi a rafraîchi dans une glacière et c’est agréable.

Trois trembladores – des anguilles électriques – nagent dans un petit bassin pour l’attraction des touristes qui passent. L’un des petits, en salopette, qui doit être l’un des frères de Luis, est particulièrement réservé, plus que son grand frère qui réussit quelques beaux sourires. Il frôle le poisson torpille de la main comme si aucune décharge ne devait le secouer. Et, de fait, quand le poisson n’a pas peur, il n’a aucune raison de se cabrer. Cela est quand même surprenant pour nous qui ignorons tout des mœurs de ces étranges poissons.

Après le déjeuner, sous le soleil vif, nous avisons dans la cour herbue derrière l’atelier, un jeu de boules plus grosses que les nôtres, que Javier appelle « les boules caraïbes ». Cela se joue comme chez nous, le pastis en moins. Les Rouges s’opposent aux Noirs. Nous avons pris Luis dans l’équipe. Durant la première manche, les Rouges (Jean-Claude, Christian, Luis et moi) mettent la pâtée aux Noirs (Javier, José, Joseph et Arnaud) : 14 à 0, c’en est bouffon. La seconde manche est quand même gagnée par eux 13 à 9, ils ont dû commencer à comprendre le jeu.

La police débarque avant la belle pour une obscure histoire de fric. On ne sait pas vraiment de quoi il s’agit selon les explications que Javier peut s’ingénier à rendre embrouillées, comme le premier soir avec les sacs. Peut-être est-ce une « amende » pour ne pas avoir demandé un « permis de transporter des touristes » parce que la pirogue est trop neuve, ou quelque chose de ce genre. Toujours est-il que nos conducteurs de pirogues discutent longuement avec les pandores adipeux – puis casquent le prix de la corruption.

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Sur l’Orénoque

Nous prenons la pirogue sur la rivière dont le nom est Manamo, pour aller au village le plus près, Santo Domingo, acheter du rhum pour les cocktails et quelques sacs de farine « à offrir aux indigènes » – Javier dixit. Des petits tout nu ou quasi selon leur âge jouent près du bord de l’eau et nous font de grands signes.

Les plus jeunes, encore bébés, sont timides. Les plus grands sont délurés mais parlent peu l’espagnol qui n’est pas leur langue maternelle et qu’ils doivent ingurgiter comme première langue à l’école primaire.

Les petites filles ont l’air plus sage et elles sont de fait plus belles avec leurs longs cheveux et leur attention aux tout-petits. Cela m’émeut toujours qu’un petit encore vulnérable protège un plus petit encore.

Au village, dans la boutique ou Javier négocie les bouteilles de rhum, Deux garçons vêtus de seuls shorts chahutent et se battent. Il s’agit de Jon, 10 ans et de Joël, son frère, 8 ans. Jon est étonnamment beau : le visage rond, des grands yeux francs, le corps robuste où les muscles commencent à saillir, bien campé sur ses jambes, voilà un gamin plein de santé. Les deux frères se poursuivent puis, tout uniment, se jettent à l’eau à corps perdu, directement au travers des plantes aquatiques dans la boue de la rive. Ils en ressortent ornés et gluants, mais heureux, s’étreignant les épaules. Je comprends cette joie du corps en mouvement, de la peau libre, de l’eau, de l’air, des éléments bruts de la nature. Profusion végétale, exubérance de la vie, des plantes, des animaux, des enfants. Tout pousse et croît, dévorant d’un bel appétit les joies de l’existence. La moiteur du delta n’est qu’à peine tempérée par une brise venue de l’amont.

Nous reprenons la pirogue, moteurs à fond, pour trouver des canaux moins fréquentés. Sur les bords du « grand canal » sont érigées des habitations traditionnelles indiennes, de simples toits de palmes ouverts à tous les vents, sous lesquels des hommes et des femmes, en hamacs, se balancent. Les petits courent partout, cuivrés, les garçons au plus près de l’eau, là où ça se passe.

Un adolescent se lève avec prestance, il est en jean et bottes et exhibe un torse brun, souple et musclé. Il nous sourit et nous fait un signe de salut. Dans un canal secondaire, la pirogue d’acier bute contre un radeau de jacinthes d’eau coincées là. Les hélices risquent de se prendre dans les herbes et il faut relever les moteurs et forcer le passage à la pagaie. Les feuilles sont vertes et gorgées d’eau comme de la laitue.

Un peu plus loin, sur la branche en arceau au-dessus du canal, un serpent se prélasse. Il cherche à se confondre avec la forme des branchages mais il ne réussit pas très bien les angles aigus avec son corps trop souple. Il n’échappe pas à l’œil aiguisé de Yannick et il faut faire demi-tour à grands coups de pétarades pour que chacun le voie.

Ce n’est guère plus tard, après avoir passé une barcasse de touristes américains presque aussi étonnés que nous, que nous tentons de pêcher le piranha. « J’en tiens un ! », s’écrire Jean-Claude : ce n’est qu’une tige de jacinthe qui dérivait sous la surface. Les appâts appétissants de poulet cru encore frais n’ont pas de succès, même en agitant la canne pour stimuler les affres de l’agonie. On leur a déjà fait le coup et les piranhas se sont passé le mot. Rien d’étonnant à ce que le programme de Terre d’Aventures ne note pour la journée : « tentative de pêche des piranhas… » Il faut noter les trois petits points ironiques !

 

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Pompéi de Paul Anderson

Plum plum péplum ! Revu XXIe siècle mais bel et bien péplum avec héros invincible et musculeux, amour impossible et victorieux, épreuves inouïes vite évanouies. La mode n’étant plus à la civilisation ni à la morale, les Romains sont les méchants qui ont massacré les gentils Celtes si délicieusement sauvages, les gens de Rome sont des gens de la capitale qui méprisent les bouseux de province, et le sénateur est un arrogant officiel qui ne se sent plus aucune probité face à la femelle qu’il convoite.

En face, Milo le Celte qui porte curieusement un nom gréco-latin (Kit Harington). Il a vu enfant son père tué à l’épée au combat et sa mère décapitée par le sénateur Corvus – qui signifie corbeau – (Kiefer Sutherland), alors tribun en Bretagne (l’actuelle « Grande » Bretagne). Fuyant sous la pluie dans la forêt, le gamin inoxydable est récupéré par un marchand d’esclaves qui le baffe, l’élève à la dure et le fait gladiateur. Le jeune homme, qui n’a plus rien à perdre, vainc sans problème tous les adversaires qu’on lui oppose car il est vigoureux et habile. Bardé de muscles comme d’une cuirasse, il manie l’épée courte des Romains comme personne.

Un imprésario des jeux plein d’ennui en province le voit combattre et l’achète pour l’arène. Il le produira à Pompéi, sa ville, où le cirque tient sa réputation intacte depuis un siècle. Sur le chemin, la colonne d’esclaves enchaînés en haillons voit un chariot s’embourber dans une ornière et l’un des chevaux de l’attelage s’écrouler en hennissant, blessé. Milo le Celte, qui aime les chevaux pour les avoir fréquentés quand il portait encore tunique et cheveux longs, demande qu’on le déchaîne pour achever l’animal. Sur les instances de la belle Romaine qui occupe le chariot, Cassia (Emily Browning), le bellator y consent.

Cassia est la fille d’un riche campanien promoteur immobilier qui veut bâtir une ville nouvelle à Pompéi avec un nouveau cirque et attend de l’empereur Titus qu’il l’encourage et le finance pour sa gloire. Mais ce dernier envoie un sénateur dans la lointaine province du sud à l’automne de l’an 79, au moment des Vinalia, la fête du vin – et ce sénateur est Corvus. Il est toujours flanqué de son âme damnée Proculus, soldat costaud et vrai Romain qui l’a aidé à mater la rébellion celte (Sasha Roiz). Corvus se moque de Pompéi, il y voit une occasion d’y faire de l’argent mais surtout d’obtenir contre sa participation au projet du père, la main de sa fille qui se refuse à lui et qui a quitté Rome pour le fuir.

Pour flatter le sénateur, le père fait venir les deux plus beaux esclaves gladiateurs comme décor érotique à la réception officielle du projet. Cassia revoit donc les muscles et l’amoureux du cheval qui lui avait tapé dans l’œil. Milo calme la jument qui a pris peur des signes avant-coureurs d’un tremblement de terre ; il la calmera de nouveau lorsqu’elle revient sans son palefrenier parti la débourrer le soir aux abords du Vésuve. Le volcan gronde comme si la débauche, l’orgueil et les méfaits des Romains devenaient insupportables aux dieux. Pline le Jeune le décrira, cité dès les premières images.

Corvus sénateur est jaloux de l’aura de Milo et exige de l’impresario qu’il le fasse combattre en premier aux jeux du cirque et le tue. Ce n’est pas ce qui était prévu car le bellator (qui a donné bellâtre) désirait garder le jeune homme pour Atticus, un gigantesque Noir (Adewale Akinnuoye-Agbaje), dans le dernier combat – attendu grandiose – entre deux montagnes de muscles rusées dont le prix sera en théorie la liberté. Telle est la loi romaine, mais qui peut y croire, opérée par des arrogants qui se croient tout permis ? Atticus s’en aperçoit très vite lorsqu’il se retrouve enchaîné à la colonne centrale du cirque, aux côtés de Milo, jouant avec leurs compagnons les Celtes rebelles contre une centurie de gladiateurs déguisés en soldats romains. Rejouer devant lui la victoire du sénateur Corvus sur la rébellion celte est destiné à le flatter et le chœur en rajoute lourdement (pour ceux qui n’ont pas compris).

Mais Milo et Atticus réussissent à résister, Atticus abat la colonne fait de mauvais plâtre armé (signe que le promoteur immobilier est véreux) et Milo parvient à briser l’aigle romaine. C’en est trop pour le sénateur qui, cette fois, impose sa volonté sans nuance : Cassia est renvoyée à la maison malgré son père et enfermée sous bonne garde, tandis qu’il ordonne à Proculus d’aller tuer le Celte. C’est à ce moment que le Vésuve, atterré, se réveille un peu plus et, quoique Corvus tente de récupérer les événements naturels en invoquant Vulcain, le cirque s’écroule (au sens propre et figuré) et les spectateurs des gradins fuient dans une panique indescriptible.

Le port est bombardé de boules de lave volcanique, un tsunami submerge toute l’avant-ville tandis que des cendres incandescentes commencent à dévaler des pentes du volcan dont le sommet explose dans un Grand-Guignol de fin du monde apprécié d’Hollywood. Milo part délivrer Cassia prise sous les décombres du toit de sa maison mais ne peut fuir et retourne au cirque chercher des chevaux. C’est là que Corvus reprend Cassia et l’enchaîne à son char avant de partir au triple galop pour quitter la ville. Milo les poursuit et réussit à les rattraper comme dans un western où l’Indien serait le gentil contre ceux de la diligence, tandis que Cassia se délivre toute seule. C’est au tour de Corvus d’être attaché à son char renversé, puis laissé là par un Milo curieusement magnanime à la vengeance des dieux.

Les deux amants fuient mais ils sont trop lourds pour un seul cheval et la nuée les rattrape. Fin tragique, montrée dès le début : deux amants ensevelis sous les cendres du Vésuve, unis dans un baiser éternel.

Le scénario est primaire mais l’action violente. Les effets spéciaux sont bien redoutables mais le Vésuve en fond de toile fait quand même un peu décor peint. Tout saute, tout explose, la vague engloutit tout et la nuée rattrape le reste. La Pompéi antique est bien reconstituée sur maquettes archéologiques mais le cirque a résisté, on le visite encore… Les caractères sont bien trempés et le spectateur le plus stupide n’a aucun effort à faire pour distinguer sans peine le bien et le mal. Reste le puritanisme anachronique des producteurs américano-germano-canadien qui drape les femmes comme sous Victoria et a grand peine à dénuder partiellement les hommes, même au combat. La musculature de Kit Harington aurait sans conteste mérité mieux et aurait justifié l’excitation d’Emily Browning qui paraît un brin rapide pour être vraisemblable. Mais, vous l’aurez compris, un péplum ne fait jamais dans la nuance depuis Ben-Hur, quand même bien meilleur malgré son âge.

En bref un film pour ados juste avant les boutons ou pour un primaire qui n’apprécie au cinéma que la romance, la bagarre et l’apocalypse. No future !

DVD Pompéi, Paul Anderson, 2014, avec Kit Harington, Emily Browning, Adewale Akinnuoye-Agbaje, Kiefer Sutherland, Carrie-Anne Moss, M6 vidéo, 1h41, standard €7.99 blu-ray €11.81

Pompéi, ce qu’il en reste, sur ce blog

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Gens de Tahiti

L’INSEE compte 275 918 habitants en Polynésie française en 2017. Les Marquises ne comptent que 9350 personnes et les îles Australes 6970. Les retours dans les îles entre 2007 et 2012 en raison de la crise économique, avaient augmenté ; depuis 2012, ils diminuent.

La fécondité baisse et les départs de la Polynésie française restent plus importants que les arrivées, notamment pour les jeunes avant 25 ans dont un dixième quitte le territoire. 17 500 personnes sont parties de Polynésie depuis 2012, soit 6 % de la population – car seulement 44 % de la population au-dessus de 15 ans déclare occuper un emploi. C’est donc la recherche de travail et les études qui poussent à partir et à s’installer ailleurs.

Près de la moitié des Polynésiens vivent en noyaux familiaux d’environ six personnes. Les familles nombreuses ne représentent que 8 % des ménages et les familles monoparentales seulement 6 %. Les personnes âgées de plus de 60 ans comptent pour 12 % de la population et 36 % d’entre elles vivent avec leur famille plus ou moins élargie car seulement 21 % des plus de 60 ans travaillent. Les trois quarts des emplois sont dans le secteur tertiaire du commerce, des services, notamment l’hôtellerie et la restauration. Ce n’est qu’aux Tuamotu-Gambier qu’une personne sur deux travaille dans la pêche, la perliculture ou le coprah. L’industrie ne représente que 7 % de l’emploi total en Polynésie dont la moitié dans l’alimentaire et les boissons. Seulement 1200 personnes travaillent dans l’artisanat. La moitié des foyers est équipée d’un ordinateur avec connexion Internet, sauf aux Tuamotu-Gambier, moins bien desservis par l’éloignement.

L’espérance de vie moyenne est de 77 ans car le taux d’obésité a beaucoup augmenté depuis 30 ans dans les îles du Pacifique. La question s’est posée de savoir pourquoi plus dans les îles qu’ailleurs. Il est probable que les sociétés traditionnelles agricoles vivant de fruits, de légumes et de la pêche n’étaient pas préparées biologiquement par les millénaires à l’arrivée de produits venus de l’extérieur. L’arrivée des militaires américains pendant la seconde guerre mondiale puis l’essor des communications et du tourisme après introduit de nouvelles nourritures, parfois moins chères et plus séduisantes. Le mode de vie moderne des activités tertiaires est sédentaire. Il est mauvais pour la santé de ceux qui ne sont pas habitués depuis des générations. La nourriture importée, notamment le sucre, la farine, l’huile à friture, les sodas et la bière – même la viande en conserve – offre trop de calories par rapport au régime traditionnel.

Des chercheurs pensent que les corps des insulaires du Pacifique sont génétiquement programmés pour stocker le gras plus que les autres parce que vivre sur des îles loin de tout subissant des tempêtes et des cyclones, voulait dire connaître de longues périodes de restriction ou de famine. Pour le reste du temps, se nourrir demandait un travail physique important pour cultiver la terre et aller pêcher. Dans un nouvel univers de métier sédentaire et de fast-food, la prise de poids s’explique facilement.

Mais il n’y a pas que cela. La culture joue aussi un rôle car, dans l’imaginaire, un physique imposant est considéré comme un statut de richesse et de puissance. Les chefs traditionnels bénéficiaient de repas plus copieux que le reste de la population et présentait un corps dodu et un teint florissant. Ce n’est qu’avec la nouvelle norme véhiculée par le cinéma  américain que les jeunes femmes comme les jeunes hommes se doivent être au standard mince et aux attributs sexuels bien marqués : Barbie et Ken. Cette obésité engendre le diabète et réduit l’espérance de vie.

Ce n’est que par l’éducation à bien se nourrir, la revalorisation des cultures polynésiennes et par l’écologie encourageant la production locale que ce fléau pourra être enrayé.

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Dans le delta de l’Orénoque

Le bus traverse une zone industrielle pour rejoindre le port où un bac fait traverser le fleuve. La ville a exporté longtemps le minerai de fer de la région vers les Etats-Unis. Elle produit en 2004 de l’acier et de l’aluminium. L’Orénoque roule ses eaux rapides et jaunes sous la coque. Un petit garçon, curieux de nous entendre parler étranger, s’installe sur le bastingage à côté de nous, silencieux. C’est à peine s’il consent un sourire. Sa mère qui le rejoint à l’arrivée a les traits un peu africains tandis que son père conduit un vieux taxi Chevrolet. Dans une famille typique de la classe très moyenne du pays, le petit aspire au grand large et à la modernité. A ses yeux, nous l’incarnons et c’est pourquoi il nous dévore ainsi du regard, toutes oreilles ouvertes.

Il nous reste une heure de route dans la plaine. Une brume grise s’élève-t-elle au loin ? De près, c’est de la fumée qui monte d’une vaste étendue d’herbes, comme un gros nuage à ras de terre. Le soleil en devient une boule toute rouge au travers avant de disparaître complètement par moment. La seule conversation suivie a lieu tout à l’arrière du bus. Françoise et José sont assis côte à côte et ils parlent des métiers manuels.

Nous parvenons à Boca de Uracoa où nous quittons le Mercedes et le 4×4 à bagages pour nous entasser dans une longue pirogue métallique munie d’un tau. Passent, sur ce bras de l’Orénoque, des radeaux de jacinthes d’eau qui descendent joliment le courant. Quelques oiseaux, ibis blancs, martin-pêcheur, s’envolent à notre approche. Les deux moteurs Yamaha Enduro de 60 CV nous font foncer dans un gros vrombissement durant près d’une heure sur l’eau plate. Le ciel se fonce, le soleil disparaît complètement sur l’horizon, laissant les arbres de la rive en ombres chinoises. Les étoiles s’allument.

Nous arrivons dans l’obscurité complète sur l’île de Zagaray où sera notre base pour explorer cette région amphibie et leurs conviviaux Amérindiens. Des pots à pétrole enflammés, disséminés dans les allées, nous éclairent jusqu’à un bloc de chambres protégées des moustiques par un couloir-sas et des portes grillagées. Les lits sont munis de moustiquaires individuelles comme des baldaquins. Nous sommes deux ou trois par chambre. Jean-Claude sort sa lampe torche car il déclare « craindre les serpents et les mygales ». José, lui, s’attend à dormir avec une « nanaconda », s’il s’en trouve une offerte. Une délicate fillette aux pieds nus s’introduit dans notre chambre ; elle vient allumer. Mais pas de fantasmes grossiers : elle se contente de la bougie fichée sur une bouteille de bière et du tortillon anti-moustiques. A la lumière de la flamme, elle a un beau visage pensif.

Nous dînons dans une grande salle aussi grillagée que le reste, pour mettre les moustiques en prison je suppose. Le cocktail est agréable, correctement dosé cette fois : avec le temps, Javier prend conscience des bonnes mesures. Le riz et la salade sont, ce soir, accompagné de poisson d’eau douce, ce qui nous change des pâtes de montagne et du bœuf de savane.

Nous n’avons pas entendu de singe hurler cette nuit : Julien a dormi paisiblement et les autres – les vrais – se cachent encore de nous. En revanche, les querelles de perroquets, à l’aube, nous réveillent par leur accent acariâtre. Je sors jusqu’à la paillote-douches, pas très loin. L’eau est fraîche mais agréable avant tout petit-déjeuner qui se prend en terrasse, au-dessus du fleuve. Un coco tout vert (en France les Cocos sont rouge vif…) se confond avec les feuilles de l’arbre qui pousse juste à côté. C’est un jeune perroquet apprivoisé à qui l’on a rogné les ailes. Mais parfois il l’oublie, comme ce matin, et tente de rejoindre ses petits camarades sauvages. Las ! L’eau traîtresse l’attire immanquablement et il chute. Par réflexe de survie, il bat désespérément des ailes et réussit à se maintenir hors de l’eau suffisamment pour agripper un radeau de jacinthes qui dérive lentement au bord de la rive. Le voilà sauvé. Sa maîtresse, placide, qui se hâte lentement pour aller le chercher, ne réussit qu’à le sortir des herbes pour qu’il s’ébouriffe sur son avant-bras. Eût-il été plus loin que les secours se seraient fait attendre ! Il revient tout mouillé et fort en colère. Nous l’entendrons s’ébrouer et cracher sur sa branche initiale pendant plusieurs minutes. Sa voix acariâtre se fait encore entendre un long moment après.

En voyant une fournée fraîche de touristes, des femmes du village d’en face sont venues en masse en pirogue pour ouvrir leurs ballots. Tout l’artisanat indien s’y trouve : sarbacanes, colliers, oiseaux de bois, vannerie. Joseph, entre autres, y réalise quelques emplettes pour offrir. D’adorables petits enfants ont accompagné les mères. Les fillettes jouent les femmes ; les garçonnets les aventuriers. Une partie de la nichée caresse du ventre et de la poitrine le tronc d’un arbre ou explorant du pied nu les jacinthes échouées par plaques le long de la rive.

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Dans le pays minier vénézuélien

Nous reprenons les voitures qui roulent lentement dans les virages car leurs freins chauffent, semble-t-il. Le premier arrêt est juste avant la ville minière, « fantasme-de-José ». Les voitures font le plein de carburant et les passagers le plein de bière ou de glaces – pour ceux qui aiment lécher. Deux gavroches d’une douzaine d’années se poursuivent à grands cris sur le macadam du parking encombré de camions, sous le soleil implacable. Ils vont pieds nus et torse nu, la transpiration coulant de leurs fronts quand ils s’agrippent. Je crois à une bonne bagarre entre deux gosses des rues mais il n’en est rien. Une fois rattrapé, l’adversaire redevient le petit copain ; on se claque l’abdomen, on se bourre les pectoraux, on se pelote les biceps, puis on se tient par les épaules en sensuels camarades. Et, la sueur dégoulinant sur leurs torses, les deux vont récupérer leurs chaussures, abandonnées ici et là dans la course. Rude existence pour les mineurs, ici !

Las Claritas est la ville mythique de la mine où règnent les mœurs viriles. Les 3J regardent avec avidité passer la foule des rues, depuis la porte monumentale du complexe hôtelier. Notre lieu de couchage est une suite de bungalows à ventilateurs dans un jardin ombré de palmiers. L’endroit est propre et calme, isolé de la rue par un haut mur. La douche est un filet tiède, encore plus réduit quand les chambres d’à côté tirent dessus, mais l’eau est bienvenue à nos corps poussiéreux. Nous rangeons nos affaires qui en ont bien besoin entre montagne, savane et delta.

Pour le dîner, il faut remonter en voiture. L’usage n’est pas de prendre ses repas dans les hôtels, ici. La Brasilera est un restaurant un peu western (pour le mythe) qui reçoit des mineurs plutôt bien habillés ou des vieux qui se connaissent depuis des années (pour le calme). Les seules « filles » sont les deux serveuses, plantureuses et court vêtues, mais d’un âge certain et d’un décoloré écœurant de feuilleton yankee. Très peu de femmes parmi la clientèle. Comme le dirait Jean-Claude (il l’a dit) : « c’est un restaurant d’hommes ! » Faut-il s’étonner que « la Braisière » serve surtout des viandes grillées ? Les accompagnements tournent toujours autour des mêmes plats : rondelles de tomate, bananes ou patates frites et le sempiternel riz !

La nuit est excellente, dans un vrai lit. Tout est calme sauf les cigales sur les arbres, de grands modèles qui crissent fort. José a trouvé un singe apprivoisé dans le complexe. Il déclare tout de go qu’il ressemble à Jean-Claude. Je ne peux pas le confirmer, je ne lui ai pas rendu visite. Mais le singe était habile et, m’a-t-on dit, il arrivait à se donner satisfaction avec la bouche. Une performance que je serais bien curieux de voir Jean-Claude tenter, si c’est vrai…

Nous prenons le petit-déjeuner au restaurant d’hier soir avec des beignets fourrés de viande, du jambon carré en boite, un lourd gâteau piqueté de fruits confits très colorés et des tranches de pastèque. Jean-Claude, tout ému, en laisse échapper la poignée mal vissée du pot de lait. Le voilà tout éclaboussé, de la barbe au haut du pantalon, aspergeant un quart de Julien dans la foulée – bien que le lait ne se remarque pas sur la Biafine. Les serveuses sont en émoi, boudinées dans leurs petits ensembles sexy pour attirer le client macho. Elles ont le délice de faire déshabiller Jean-Claude, qui fait très respectable avec ses cheveux poivre et sel, pour qu’il nettoie son tee-shirt baveux dans le lavabo.

Les 4×4 nous ont laissé hier pour repartir aussitôt à San Francisco, affaire de quatre heures de route. Nous allons cette fois en minibus Mercedes M140 diesel. La route au sortir de Las Claritas est assez belle mais parfois cassée de plaques jamais réparées. Nous n’allons pas très loin. La communauté évangélique d’Araimatepuy est un lieu de passage obligé pour les touristes. Tout y est propre et au carré, de l’école entourée de grillage aux maisons alignées et au pré soigneusement tondu. Pas un papier ne traîne, ni un mégot – je suppose que l’on ne fume pas et que l’on ne boit pas chez ces puritains pasteurisés. Nous y sommes accueillis aimablement (contre émoluments discrets). Au sortir du bus, une troupe de tout-petits passe près de nous en rejoignant l’école. Ils sont frais lavés et bien habillés. Une petite fille est si émue par la vue de Jean-Claude – ou si effrayée, on ne sait pas – que, telle une sage, elle regarde la star et ne voit pas le puits à ses pieds. Elle s’effondre dans un trou de lapin, robe chiffonnée par-dessus la tête et museau dans l’herbe. Elle en pleurerait, pauvre petit bout.

Une femme nous explique quelles sont les différentes opérations pour rendre le manioc comestible. La grosse racine, une fois sortie de terre, est lavée et épluchée. Il reste une sorte de rave blanche qu’il faut râper au-dessus d’un baquet en bois pour recueillir la pulpe. Jean-Claude lui prend des mains et s’y met de bon cœur. Il râpe si fort qu’il manque d’y laisser une partie de la paume, mais – prudent – il s’en rend compte juste à temps et passe plus de temps à finir de râper le trognon qu’à entamer la manœuvre. La pulpe ainsi récoltée est fourrée dans une sorte de long étui pénien comme en portent les Indiens sauvages (mais bien plus gros, même pour les vantards). La chose est spécialement tressée pour s’élargir lorsqu’elle est tendue et se compresser lorsque les fibres se tassent. Suspendues comme de grosses bananes à un piquet, elles permettent à la pulpe de s’égoutter dans un seau, ne laissant plus qu’une sorte de grossière farine appelée cassave. On la cuira en galettes comme celles que nous avons mangées tous les matins. Avec le jus récolté, on fera de la bière. Les épluchures iront aux poissons ou aux cochons, rien n’est perdu. Nous prenons des photos de tout cela. J’aime aussi à prendre des compositions de palmes, particulièrement larges et à bonne hauteur, dans ce jardin. Et sur les troncs des palmiers, des chrysalides de cigales vides font comme des cadavres desséchés de monstres du plus bel effet en macro photo.

Dans cette communauté autonome, on tresse aussi le coton sauvage récolté dans les champs plantés alentour. La bourre est tressée en mèches qui sont affinées et tournées en fils. On en fera des hamacs comme celui que j’essaie entre deux arbres. C’est assez large pour y tenir à plusieurs et c’est d’ailleurs ce que font les Indiens, si l’on en croit Gheerbrant. Le hamac ne sert pas seulement à dormir, seul ou à deux, mais aussi de salon où l’on fume et où l’on discute.

Deux heures de route plus tard, nous nous arrêtons à la mine ouverte dans le flanc d’une colline après la ville d’El Callao où nous déjeunerons ensuite. Il ne s’agit pas d’une exploitation industrielle, mais d’une mine traditionnelle, galerie creusée au pic dans la roche. Les mineurs cherchent et suivent un filon de quartz. L’or s’y est concentré mais il faut sortir des tonnes de roches pour obtenir quelques grammes du précieux métal. Une carotte est d’ailleurs prélevée régulièrement pour en calculer la teneur. L’entreprise qui achète le minerai extrait à tant de dollars la tonne évalue si son traitement par lixiviation (lavage chimique) sera rentable, compte tenu du prix du métal, ou non. La mine actuelle a été fermée depuis six ans et n’a repris que depuis quelques mois en raison du rebond des cours de l’or sur le marché. La galerie que nous suivons, casque de mineur sur la tête et lampe à la main (pour ceux qui ont pensé à en emporter une) s’enfonce horizontalement à droite et à gauche, descend en courte pente, puis plonge à 180 m de profondeur. Le puits est muni d’une échelle de bois branlant et d’un tuyau d’air comprimé pour alimenter les marteaux pneumatiques. Les mineurs remontent à dos d’hommes la roche concassée car on ne voit aucun dispositif de transport. C’est un métier de brute qui n’exige aucune qualification et n’a guère d’avenir. Les deux gros, assis au dehors sous un auvent de palmes, près d’une Chevrolet antique des années 70, le savent bien : ils ne font rien. Une machine est cassée et la mine est immobilisée et déserte depuis quinze jours. Eux se contentent de nourrir et d’abreuver les mineurs, seule façon de gagner de l’argent dans ce métier d’extracteur.

Nous revenons à El Callao pour déjeuner dans un restaurant local d’une rue principale. Nous est commandé par Javier le plat national, « el pavilion » aux trois couleurs riz-haricots rouges-bœuf en sauce. Une bière Polar Gold à 6° d’alcool fait passer le tout. Au sortir du restaurant, assis sur la terrasse avec Chris en attendant les autres, je prends en photo le trottoir d’en face où deux « dames » discutent. Ce ne sont manifestement pas des secrétaires ni des mères de famille et l’une d’elle me fait des signes. Elle porte un body rose vif et une choucroute de fausse blonde. Sa copine est une grande sèche, austère et anorexique. Jean-Claude qui sort à ce moment-là – et qui n’en fait jamais d’autres – leur répond en rigolant et soulève même son tee-shirt par provocation. La femme la plus plantureuse en fait autant, nous livrant un soutien-gorge blanc et le haut d’un slip de même couleur. Et ce sont cinq minutes d’échanges par signes et grimaces de part et d’autres de la rue, invitations d’un côté et sourires de l’autre. Nous ne sommes pas en tel manque que ces propositions nous incitent à nous exécuter. Chris en Anglais réservé reste sans voix. Il aura quelque chose à raconter à Yannick tout à l’heure.

Nous repartons dans la chaleur en direction de Ciudad Guyana d’après la carte de Joseph. La voiture, moderne, est munie d’une climatisation pas trop brutale qui rafraîchit juste comme il faut l’habitacle. Nous traversons un paysage de plaine planté d’herbes, d’arbustes et même de cactus poussant sur les alluvions d’argile et de sable apportées par l’Orénoque dans son immense delta. De nombreux incendies, localisés, sont allumés de part et d’autre de la route. Sont-ils volontaires ou spontanés ? Pas mal de mégots mal éteints doivent voler le long d’une voie aussi fréquentée par les routiers. Nous en rencontrons quelques spécimens à un arrêt dans une station Texaco où nous prenons une glace. Ils ont le genre viril des Amériques, bottes texanes, jean graisseux, gilet effiloché sans manches parfois sans tee-shirt dessous et clope au bec. Ils s’enfilent plusieurs bières avant de reprendre le volant de leurs « gros culs ».

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Il pleut sur la grande savane

Ce matin, il pleut sur la savane vénézuélienne. Un coq vient faire l’intéressant au bord des tentes, juste quand le jour se lève. Je rêve de lui tordre le cou et d’en faire un coq au vin – encore faudrait-il du vin, donc je me rendors. La pluie est comme d’habitude un crachin de nuage qui passe un peu trop lentement. Mais la température est celle d’un été européen, ce qui relativise l’inconvénient de l’eau qui tombe. Le petit-déjeuner est le bienvenu – depuis hier soir, nous avons besoin de liquide pour distiller l’alcool des nombreuses bières. Les Anglais n’ont pas « pu » se coucher tout de suite et ont paraît-il chahuté dans leur tente jusqu’à une heure avancée de la nuit. On dit même qu’ils ont testé les sarbacanes et que la porte de leur tente est désormais criblée de trous. L’un d’eux n’aurait-il pas aussi été touché à la fesse ? C’est ce qu’affirment les blagueurs, mais cette information de collège n’est pas confirmée.

La pluie, accompagnée d’un petit vent, rafraîchit quand même l’atmosphère malgré la température estivale. Nous supportons la polaire mais cela n’empêche nullement le gamin du restaurant d’être en short et en débardeur. Il est vrai qu’il porte une bonne couche de graisse, ce qui le protège. Depuis l’horizon convergent vers le hameau de jeunes garçons qui se rendent à l’école en ce lundi ; ils arrivent des fermes de la plaine. Ils portent tee-shirts blancs (ou chemisettes) et jean bleu, l’uniforme du primaire. Le collège a le haut bleu et le lycée le haut beige – toujours en pantalon, au contraire de l’Asie où la température est la même, machisme oblige. En pays catholique, on ne montre pas ses jambes, je ne sais pourquoi. Peut-être parce qu’elles ressemblent à celles du bouc (diabolique) lorsque les poils poussent ? La vêture traditionnelle indienne est mieux adaptée et plus jolie, comme en témoigne une photo.

Comme à chaque fois qu’un touriste se pointe, mais c’est de bonne guerre, une femme ou un enfant sort un ballot et étale des gadgets d’artisanat à vendre. Cette fois-ci, outre les colliers de graines et autres ébauches d’oiseaux en bois, ce sont des bâtons creux remplis de petits cailloux qui reproduisent le crissement progressif d’un serpent en colère : « ksss ! ksss ! »

La pluie s’est arrêtée. Le ciel est toujours gris mais le soleil pousse ses rayons au travers. La moiteur monte. Nous prenons une pirogue pour descendre la rivière jusqu’à une corde tendue en travers qui signale des chutes plus loin. Nous devons débarquer et continuer à pied. Nous croisons un père et ses trois enfants, deux fils et une fille de 6 à 10 ans. Ils sont pieds nus et dépenaillés, portant chacun sur l’épaule un long bâton qu’ils sont allés couper dans le bois un peu plus bas. L’enfant le plus petit est une fille ; elle travaille comme les garçons mais ses deux frères, pourtant mal vêtus et vulnérables, ont des gestes protecteurs envers elle, c’est mignon.

Plus bas, nous pouvons observer dans toute sa splendeur une cascade de pastis nommée Apongwao, attraction locale. Un étroit sentier pierreux descend par la forêt jusqu’au pied des chutes, assez loin car l’eau rejaillit en pluie sur une grande distance. Il faut ôter sa chemise ou enfiler la cape pour ne pas se retrouver trempés. Les roches sont luisantes, glissantes d’eau limoneuse. D’en bas, le bruit de l’eau qui tombe est fort et sourd comme le tonnerre. La rivière chute comme une chevelure, à longs traits droits, rebondissant sur une saillie de la falaise au dernier quart de sa hauteur. C’est là qu’elle éclate en gerbe brumisatrice. Devant le bassin, le tonnerre nous envahit les oreilles, les gouttelettes pénètrent nos poumons et saturent nos yeux. Selon Javier, « on sent l’énergie » – ces fameux ions négatifs qui euphorisent. Il est interdit de se baigner ici à cause des turbulences du courant. Il faut se rendre plus loin pour jouer Adam après la chute. Cette eau vivante, bondissant comme un jeune cabri, incite à se mettre nu et à cabrioler comme un adolescent imbibé d’hormones. Cela malgré ces pourritures de jejens qui poursuivent leurs danses cuisantes.

Il nous faut descendre un moment la rivière, bifurquer dans la forêt par un sentier à peine tracé, guidés par une grosse et placide indienne du hameau, pour trouver non el pozo del amor (le puits de l’amour) – mais le puits caché. Javier nous avoue que l’amour est à sec en cette saison… Caché, le puits que nous cherchons l’est : c’est un trou d’eau au fond de la forêt, entouré d’arbres serrés, creusé par une cascade d’une dizaine de mètres de haut. Le ruisseau qui en émerge ira plus tard finir ses jours dans la rivière. Nous pouvons nous baigner dans le bassin de la forêt. L’eau est bonne, autour de 20° seulement. Sous la cascade, l’eau qui tombe est un vrai massage à la turque. Elle cogne et rebondit sur les épaules et le dos comme si elle voulait nous essorer. Nous restons un moment au frais sous les arbres, à égoutter et à sécher, prenant en photo « deux Anglais sous la cascade » et autres scènes champêtres. La remontée du sentier jusqu’au-delà des chutes pour retrouver la pirogue à moteur s’effectue sous le cagnard d’un soleil pleinement présent – elle efface tous les bienfaits du bain.

Nous prenons le déjeuner au même restaurant qu’hier soir – pas beaucoup de choix dans ce hameau désert ! Poulet grillé, riz, tomates et oignons. La bière ne nous paraît plus aussi savoureuse, peut-être parce que nous nous en sommes rassasiés hier. Elle a déjà un goût d’habitude.

Nous quittons cet endroit perdu pour une heure sur la piste, pas trop désagréable cette fois. Sur les deux 4×4 Toyota, l’une a 400 000 km au compteur. Elle est confiée à un chauffeur d’un certain âge, calme, avec une petite bedaine. L’autre 4×4 est plus neuf, 24 soupapes, 4.5 l. Celui qui le conduit est un jeune typique du pays, un « macho » dans toute sa splendeur : frimeur, fumeur, bâfreur – roulant au diesel. Rien dans la tête, tout dans l’apparence. Il se croit obligé de faire des acrobaties avec sept vies à bord, luttant puérilement pour doubler, fonçant dans les trous pour entendre les cris des passagers, prenant des ornières à 45°.

Sur la piste d’aviation « d’urgence », un petit avion s’est posé, un court deux hélices de la Garde Nationale. La grande savane s’estompe après que nous ayons pu admirer, sur le sommet d’un piquet, le fameux oiseau-cloche déjà cité. C’est une bête de la taille d’un petit rapace au cou jaune.

Puis arrive la forêt, traversée par la route, transition d’altitude entre la savane et la plaine. Nous sentons dans les oreilles que nous descendons. Dans un virage, se dresse la piedra de la Virgen – le Rocher de la Vierge – appelé ainsi peut-être parce que de nombreux chauffeurs ont dû se faire peur dans la suite de virage qu’elle marque. Sur la face du gros rocher noir qui se dresse comme une falaise, incongrue dans ces bois, une vague ombre blanche comme un ballon sous un drap peut figurer (avec beaucoup de foi) l’apparition fantomatique de la Vierge venue sauver les imprudents. La mère du Christ est honorée d’une statue protégée d’une grille. Les fidèles ont déposé autour d’elle des bougies, des fleurs, mais surtout beaucoup de photos d’identité, de cartes de lycéens ou de société pour personnaliser leurs prières. C’est touchant par les visages ainsi livrés au sort ; c’est naïf et plus superstitieux que chrétien de s’attendre à ce qu’un désir aussi égoïste soit exaucé. Près de la fontaine qui sourd à quelques pas, près de deux mètres de chenilles processionnaires velues se pressent et s’enroulent en une spirale grégaire. Françoise n’en avait jamais vu.

Une voiture chic s’arrête sur le parking. En descendent deux adultes en costume et un petit garçon bien habillé. Mais il garde les pieds nus, habitude de nonchalance du pays. Le gamin prend les adultes en photo devant la Vierge dressée. Deux goulées d’eau à la fontaine, tout en s’éclaboussant les jambes et le short, et tout le monde repart.

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Deux jours de route

Nous quittons San Francisco par la route pour faire 59 km jusqu’à des doubles chutes d’eau du Chinak Meru, qui n’ont d’autre intérêt que de se tenir en bord de route. Un bassin calme au-dessus des chutes permet la baignade aux pique-niqueurs du dimanche, jour de la semaine que nous avons atteint.

Toute une famille aux enfants demi-nus fait griller des viandes dont l’odeur se répand alentour et dont les petits se régalent. Mais cela attire deux chiens mâles, qui se battent pour un os. Cela grogne et se déchire, les poils volant en tous sens parmi les enfants apeurés. Le fils aîné – ou l’oncle – en saisit un par une patte et jette le tout à l’eau. Ce traitement les calme. Ils ressortent les oreilles en sang, mais sans plus le goût de se peigner. Les petits se mettent à rire. C’est à ce moment que sort d’une Mitsubishi étincelante aux vitres entièrement fumées une richarde snob, boudinée dans un ensemble criard aux couleurs patriotiques. Le drapeau du Venezuela ne fait pas dans la nuance, la grosse non plus. Sa prétention et son air supérieur sont parfaitement ridicules. L’argent n’achète pas le respect social.

Des indigènes, le long du parapet qui permet d’admirer les chutes, vendent des sarbacanes et autres gadgets classiques. A force d’en voir et de se demander quoi rapporter, l’impulsion d’achat se déclenche chez beaucoup. Presque tous ont acheté leur sarbacane, Laurent pour son fils, Françoise pour ses neveux, Yannick et Chris pour le jeu du pub chaque lundi soir – le perdant paie la tournée de bière.

Encore un peu de route et c’est un autre arrêt pour faire de l’essence pour l’auto, de la bière et du rhum pour nous – le cocktail obligé du soir. Deux petites voitures barbouillées d’inscription au blanc d’Espagne sur les vitres repartent sur les chapeaux de roues. Elles sont garnies uniquement de garçons bourrés, encore une bouteille à la main. Ils ont déjà dû boire l’apéritif, boire en déjeunant, puis s’achèvent par le coup de l’étrier. Ils enterrent peut-être la vie de garçon de l’un d’entre eux. J’espère que les enterrements du jour s’arrêteront à cette étape. Heureusement, il y a peu de circulation sur la route, même en ce dimanche, sauf un énorme camion Mack qui fonce, nous rattrape et nous dépasse en rugissant. Cette vision me rappelle le film de Steven Spielberg, Duel, tourné en 1971 pour la télévision, où le camion devenait une sorte de monstre mécanique sans chauffeur, animé d’une haine propre et poursuivant le héros durant 90 mn. Il était tiré d’une nouvelle de Richard Matheson.

Nous quittons l’asphalte pour une heure pénible de pistes défoncées. Les 4×4 ont les banquettes non pas face à la route, mais perpendiculaires, ce qui est très inconfortable et fait se cogner aux parois sur toute secousse trop forte. Une piste d’aviation à quatre voies, asphaltée et longue de près de 2 km, surgit en plein désert. « Aérodrome stratégique », nous dit l’aide-chauffeur. Les avions commerciaux ne sont pas censés y atterrir, sauf cas d’urgence ; c’est plutôt réservé aux avions militaires. La piste reprend aussitôt, encore plus défoncée qu’avant parce que chacun veut ruser et passer juste à côté des ornières, en creusant de nouvelles qui s’entrecroisent.

Ce pays est étrange, plat, vide, à l’exception de rares fermes solitaires, construites en bois avec des réservoirs d’eau suspendus sur pilotis à côté, comme dans les westerns. Nous arrivons en plein champ dans un hameau de lodges du parc national du Canaïma, bâti pour le tourisme tout près d’une rivière. Le village s’appellerait Liwo Riwo. Au débarqué, les jejens nous attaquent. A peine le temps de monter nos tentes qu’il fait nuit.

Le dîner est prévu un peu plus loin, dans une baraque qui se révèle être un restaurant avec terrasse couverte. Les propriétaires sont là mais pas l’électricité et un 4×4 ouvre sa gueule pour prêter l’énergie de sa batterie afin d’alimenter une unique ampoule au-dessus de nos têtes. C’est suffisant pour reconnaître la bière, qui coule à flot une fois de plus ce soir. La trilogie bifteck-riz-salade est engloutie comme si nous en avions été privés depuis une semaine (c’est presque vrai). Deux bouteilles de rhum d’un litre (pour 12) et quelques jus de fruits servent à faire le cocktail apéritif. Mais ce sont quatre bières au moins par personne qui font le gros du dîner. « Soirée de folie » susurre Jean-Claude ; Chris, arrosé à la bière, refleurit. Il a eu une pensée paillarde pour Françoise, assise en face de lui dans le 4×4, cet après-midi. Jambes écartées, elle moulait son camel pawt sous le bermuda ! C’est ce que j’ai compris, je ne connais pas cette expression même si je saisis à quoi il est fait allusion (en forme de « patte de chameau »). Après huit jours, il en faut peu.

Javier, en regardant descendre la bière, tente de faire peur aux « J » qu’il en arrive à prendre pour de dangereux loubards. José, Jean-Claude et Joseph veulent « sortir » dans les bars « autorisés aux mineurs » (pour une fois) – de la ville minière dans laquelle nous allons dormir demain soir. « La prison pour bagarre est fréquente », dit Javier. Et d’ajouter : « la prison n’est pas confortable, la vie sexuelle y est très active entre hommes et tous les nouveaux doivent y passer ». Les J d’en rire et Javier ne sait pas si c’est du lard ou du cochon. La ville minière est pour José un « fantasme de western » avec saloons, poupées, bière et whisky sur une musique de bastringue. La réalité ne saurait être à la hauteur, mais Javier marche à fond, les J sont si sérieux quand ils blaguent.

Une bonne moitié du groupe part se coucher tandis que le patron et les chauffeurs offrent une autre tournée à ceux qui restent. La bière est de la Polar light à 4° seulement et elle ne fait pas trop mal. Les cadavres de bouteilles s’entassent devant Yannick, mais il ne sait plus les compter. A 22 cl la cannette, c’est encore raisonnable. Nous rentrons par la piste ensablée, à pied, sous le ciel étoilé. Les jejens sont partis se coucher et la nuit sera bonne.

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