Voyages

Christian Jacq, Néfertiti l’ombre du soleil

L’Egypte ne connaissait pas le machisme patriarcal des religions du Livre ; les femmes avaient du pouvoir, y compris en politique. C’est Tiyi, l’épouse d’Amenhotep III, qui règne sur la politique étrangère du pharaon, c’est Néfertiti, l’épouse du fils de Tiyi Amenhotep IV dit Akhenaton, qui surveille les peuples menaçants et soutient son roi mystique. Néfertiti signifie « la belle est venue », autrement dit d’incarnation d’Hator, la déesse des étoiles, donc de la bonne navigation et de l’amour.

Néfertiti, avant d’être épouse du prince héritier du pharaon, est adolescente rebelle, fille d’un administrateur d’une province de Haute-Egypte. Christian Jacq romance son histoire avec sa connaissance précise de l’Egypte antique. Ay est appelé à Thèbes pour servir l’administration du pharaon et sa fille aînée Néfertiti, à 17 ans, est remarquée par le prince Amenhotep lors de la soirée de présentation. Il a le coup de foudre et c’est réciproque. Tiyi va convoquer la jeune fille, la percer de son regard, puis consentir. Néfertiti se marie à 17 ans, comme Christian Jacq. Le couple restera amoureux jusqu’à la fin, se caressant nus, se baisant sous les yeux de la foule, copulant pour six filles successives en quinze ans. Cette païennerie mystique avant la Bible et surtout le Coran est très rafraîchissante et Christian Jacq l’évoque avec une pudeur admirative.

Amenhotep IV aime la vie et ce qui donne la vie : la lumière, le soleil, la fécondation, la femme. Son frère aîné était destiné au trône mais il est mort trop tôt. C’est donc à lui qu’échoit la tâche et il y répugne, préférant les papyrus et la méditation sur les choses éternelles. « Le pharaon n’était pas un tyran agissant selon son bon plaisir ; premier serviteur de Maât et soumis à sa loi, il composait avec les principaux corps de l’Etat, soucieux de l’équilibre et de la prospérité du pays » ch.27. Maât est la déesse de l’équilibre, de la vérité, de l’équité et de la justice. Néfertiti va l’aider, volontiers autoritaire et toute dévouée au projet du pharaon. Il est de contrer les prêtres d’Amon, le dieu principal d’une multitude qui ne s’adore que dans l’ombre et le secret. Lui préfère Aton, le dieu soleil, l’unique à donner la vie et à féconder humains, bêtes et plantes. Contre la tradition et le conservatisme de servants repus et trop enrichis qui complotent volontiers pour servir leurs intérêts au nom des dieux, Akhenaton va fonder une nouvelle religion, un nouveau temple, une nouvelle capitale.

Entre Thèbes et Memphis, entre le Nil et les collines, s’élèvera Amarna, la ville du désert fertilisée par les puits et par le soleil levant. Son temple à Aton sera entièrement ouvert au soleil et, de cette capitale utopique, naîtra une existence nouvelle. Tout est conçu, bâti et achevé en deux ans, prenant de court les réactionnaires et forçant les indécis à choisir le camp de pharaon et de l’avenir. Les filles naîtront, vivront nues dans la nature au cœur de la ville, assisteront leur père aux cérémonies. Akhenaton donnera l’image d’un père fécondateur heureux qui veut le bonheur de son peuple, offrant en exemple sa famille. Sa femme est à son ombre, en retrait mais accolée à lui et lui à elle.

Néfertiti meurt vers 1333 avant notre ère, vraisemblablement avant son mari. Son probable neveu Toutankhamon, né dans la douzième année du règne, deviendra pharaon vers sa dixième année et épousera la troisième fille de Néfertiti de cinq ans plus vieille, ce qui le légitime. Il quitte Amarna pour Thèbes et la terminaison Aton pour Amon. Amarna sera rasée et les prêtres tradi rétablis dans leurs privilèges gras. Le jeune pharaon mourra à 18 ans d’une blessure, laissant à la postérité une sépulture inviolée jusqu’en 1922, 3250 ans plus tard, et un masque d’or de toute beauté. Le général Horemheb deviendra pharaon et fondateur de la dynastie des Ramsès.

Malgré les hypothèses qui circulent sur le destin de Néfertiti, faute de documents probants, Christian Jacq privilégie celle qui rassemble le plus de faits établis. Ce pourquoi la forme du roman est à mon avis la meilleure pour rendre vivante cette reine exceptionnelle. Il est écrit en 77 courts chapitres qui font progresser l’action par de courtes phrases directes et beaucoup de dialogues, à la moderne, sans jamais ennuyer. Car son voyage de noce en Egypte à 17 ans en 1954 l’a ébloui. Il a poursuivi des recherches en égyptologie sous la direction de Jean Leclant jusqu’en 1979, année de soutenance de sa thèse de doctorat sur les rites funéraires égyptiens. Ecrivain prolifique (plus de 200 titres !) il connait le succès par ses sujets ésotériques ou égyptiens. Il dirige l’Institut Ramsès chargé de publier des transcriptions de textes anciens et crée un fonds photographique sur les monuments d’Égypte.

Ce bonheur de lecture ne dispense pas de lire des ouvrages de chercheurs sur l’Egypte antique, mais il nous fait vivre de l’intérieur la mentalité reconstituée du temps, ce qui est précieux pour entrer en empathie avec ceux du passé.

Christian Jacq, Néfertiti l’ombre du soleil, 2013, Pocket 2014, 448 pages, €7.95

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Dernier jour au Cap vert

De la musique a retenti une partie de la nuit dans la maison d’en face, le disco habituel qui remue les corps. Ici, comme en Afrique ou au Brésil, les gens sont pris physiquement par le rythme. Ce matin, l’une des jeunes serveuses de l’hôtel paraît nue sous sa robe. Je suis sûr qu’elle l’est. Ses seins menus pointent sous la toile brute et tressautent au mouvement. On dirait des cabris qui luttent pour se libérer et ces bonds fascinent. Elle a une peau de miel avec cet aspect presque translucide de la jeunesse ; pourtant elle a bien 18 ans.

L’harmattan impose toujours son voile de poussière sur le paysage. Les avions ne décollent ni n’atterrissent plus de l’île depuis quatre jours. « On » dit que demain les vols reprendront… Ce matin, très tôt, nous avons entendu un bruit d’hélices dans le ciel.

Après un petit-déjeuner tardif de pain grillé et de chèvre élastique, vamos a la playa sur le coup de onze heures. Pas la plage de la ville comme hier, mais une autre plus sauvage – et même carrément déserte – au bout d’une piste tracée dans un paysage lunaire à plusieurs kilomètres de Mindelo. Rocs noirs, plantes rares que broutent, incongrues, trois vaches, des cabanes indigènes qui se regroupent autour de quelques palmiers. La plage est belle, l’une des rares avec du sable jaune pâle, dans un écrin de rochers noirs usés par l’eau. Flotte dans l’air une odeur d’algues et de sel. L’eau turquoise est fraîche sans l’être trop. Le soleil tape dur et exige vêtements et protection lorsque nous ne sommes pas dans l’eau.

Nous pique niquons de « pan bagna » à composer soi-même sur la plage. Xavier se contente d’ail et d’huile dans son pain : un peu fort pour moi qui rajoute des tomates. Il nous invite à rendre visite au volcan qui se dresse tout près de là. « Tout près » est d’ailleurs vite dit. Il faut arpenter les champs de lave solidifiée, se tordre les chevilles dans les scories où ne poussent que les coloquintes d’âne. Une demi-heure plus tard nous abordons les pentes du volcan, pierrier glissant où deux pas en avant sont payés d’un pas en arrière avant d’atteindre le roc solide. Au sommet s’ouvre la récompense : le cratère. Au fond, les visiteurs locaux ont tracé leur prénom à l’aide de pierres alignées. On peut lire Aldida, Deniza, Jesus, Nelson, et ainsi de suite.

De retour à la plage, nous reprenons les aluguer (« à louer »), le nom des taxis ici, pour rentrer à Mindelo. L’apéritif est pris sur la terrasse de l’hôtel et réunit progressivement tout le monde pour une discussion impromptue. Il paraît qu’il y a déjà des danses dans la ville. Chacun choisit le poisson qu’il veut entre morue, thon et garupa, du « poisson rouge » selon Xavier, et qui se révèle dans l’assiette… un rouget !

Quelques personnes du groupe sont allées dans les bars avant de se coucher. Au Café Musique se donnait une « nuit exceptionnelle » avec chants et danses de groupes dans le vent, gays et travelos pour faire américain branché. Il y avait un « grand spectacle », des « peintures de corps », c’était le carnaval et le « cabaret sauvage » ! Encore une fois « la fête », la fiesta permanente avec ses trémoussements, ses battements, ses cadences, entre euphorie physique et hébétude sexuelle, dans un bruit immense et des rythmes effrénés. Il s’agit de « s’éclater », d’oublier tout présent et toute individualité pour fusionner dans le rythme et avec la foule, dans un dérèglement de tous les sens.

L’ATR 42 pour Sal, tiré par ses deux hélices ronflantes, décolle inexplicablement à l’heure, sept heures, instant où le soleil se lève. Plus de brume, pas de retard, vol sans histoire – il est toujours futile et vain de s’en faire à l’avance ! Nous apercevons l’astre émerger de l’horizon au décollage, d’abord pâle comme une lune dans les nuages du lointain, puis luisant comme une pièce d’or, enfin vermeil liquide, en fusion, vite insoutenable à l’œil. Sal la désertique s’étend sous les ailes, 6500 habitants.

FIN du voyage au Cap Vert.

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Retour à Mindelo

Ce matin, le réveil a lieu avec l’aube. Une longue route nous attend, la traversée de l’île du nord au sud en Toyota. Je note la lumière nacrée du ciel où se découpent les palmes ébouriffées des deux arbres qui surplombent la cour.

Le minibus emprunte la route de Corda, creusée à sueur d’hommes dans le ventre de la montagne. Pavée à l’origine, les pluies de chaque octobre l’ont ravinée par endroit. La route monte, interminablement. On pense atteindre le col bientôt quand l’on s’aperçoit être déjà sur l’autre versant. En altitude, la brume épaisse d’en bas se dissipe et le ciel apparaît tout bleu. Sur le versant sud la terre est aride et quelques vagues biquettes broutent les seuls arbres plantés en bord de route. Nous croisons des gamins dépenaillés, certains torse et pieds nus, d’autres en uniformes d’école, des fillettes nattées portent des bacs remplis sur la tête.

Nous retrouvons Porto Novo et ses quartiers neufs de béton brut. Le chauffeur est fier de nous montrer un cube en nous déclarant : « c’est ma maison. » Souk de l’embarquement sur le vieux rafiot qui fait l’aller et retour Mindelo-Porto Novo. Paquets, bagages et légumes voyagent en vrac sur le pont avant. On embarque même un taureau, sanglé par le ventre, avec la grue de charge ! Sur le bateau, il est pour nous incongru de voir ici de petits blancs en jeans longs, chemises fermées et chaussures. Ils sont trop pâles, trop habillés, trop réservés, presque fades en regard des gamins capverdiens. Mindelo : nous débarquons. Le rocher isolé avec son phare désert avait déjà fait changer la houle. Nous retrouvons l’hôtel, le même qu’à l’arrivée, et reprenons les mêmes chambres. Après un repas de thon grillé et de frites, de fromage caoutchouteux à la papaye confite, le tout arrosé d’une bière, nous voici libres de visiter à nouveau la ville.

Quelques-uns vont à la plage dans le prolongement du port. L’eau est bleu turquoise, propre, assez profonde pour y nager, protégée des courants, et la plage est de beau sable doré. Enfants et adolescents du coin viennent y jouer et parfois s’y baigner. Un petit Ernani de 8 ou 9 ans, tout seul, vient s’installer auprès de nous. Il s’ennuie et cherche la compagnie comme un jeune animal. Il nous observe et nous sourit mais reste à l’écart faute de langue commune. Toute la communication humaine passe par le sourire, les gestes. Le gamin est caramel, fluet, frisé, laineux, il a de longues jambes et de grands cils. Nous nageons, nous reposons, lui sourions. Il va s’éclabousser, toujours seul, et retombe dans le sable où il se roule. Les grains dorés s’accrochent à sa peau comme un décor de sucre. Il agitera longtemps la main en au revoir lorsque nous quitterons la plage.

Maria avait lu dans le guide à broutards qu’outre les restaurants à homards – très chers – on pouvait aussi visiter le « musée » d’artisanat local. Nous le tentons. Il est sans grand intérêt : tapisseries, batiks, poupées, peintures, tout cela est d’inspiration planétaire avec quelques prétentions « modernes ». Nous rencontrons Joana Pinto en pleine action. Elle est peintre capverdienne et fixe sur la toile des scènes locales en géométries colorées. On distingue des pêcheurs, des femmes, du carnaval et du grog. Ce sont des allégories lumineuses, intéressantes, mais auquel leur entassement nuit probablement. Elles mériteraient d’être vues isolément. Les sculptures métalliques ou en bandes plâtrées sur armatures, qui peuplent la cour, font « travaux manuels ».

Le marché central s’ouvre dans le centre ville. Les étals regorgent de légumes et d’épices, et à l’étage de musique enregistrée. Des CD d’Herminia, Evora, Llobo, Bana, nous sont proposés. On peut les écouter pour s’en faire une idée et toute la boutique en profite. Une affiche de métis bodybuildé au petit nez refait à la Michael Jackson attire mon regard : je viens de croiser le chanteur dans la rue avant d’entrer !

Aujourd’hui vendredi, beaucoup de gamins et gamines essaient leurs costumes pour dimanche. Les filles ont un maquillage de star, les garçons se sont dessiné une grosse barbe noire et des moustaches. Elles se sont affublées de tutus ; ils portent des capes de Zorro. Certains sont en chat, d’autres portent un masque. C’est à la fantaisie de chacun, réalisation de fantasmes, rêves de féminité ou de virilité, idéal mimé pour un soir, fragile starlette ou macho musclé.

Nous prenons en groupe l’apéritif sur la terrasse, au vent qui souffle mais ne dissipe pas la brume. Nous allons ensuite au restaurant « Copa Cabana » près de l’Alliance Française, comme au premier jour. C’est l’un des seuls, selon Xavier qui a bourlingué de longs mois dans les îles, qui serve une cuisine correcte à Mindelo pour pas trop cher, et où nous pouvons nous installer à quinze. Nous payons 500 escudos le plat. Le plat de calmar au safran, avec pommes de terre et riz, n’était pas mauvais, mais le vin rouge portugais que Xavier s’obstine à nous recommander était toujours aussi mal conservé et râpeux, avec un arrière-goût de banane trop mûre.

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Le port de Paul

Le minibus de ce matin vient nous reprendre pour descendre vers Paul, un port sur l’océan au bas de la vallée. Nous nous entassons dans cette boite à sardines où il fait vite très chaud malgré les fenêtres ouvertes ; le véhicule n’avance pas, toujours bloqué par un camion qui négocie lentement les virages, des travaux en milieu de chaussée ou une vieille dame chargée de ballots, qui occupe la moitié de la route.

Nous visitons en passant une distillerie de cannes à sucre. Tout est archaïque et bricolé : le four de pierres alimenté de restes de cannes, les grands bidons récupérés où macère le jus, agrémenté de divers débris et d’écorces d’orange pour donner du goût. On laisse faire cinq jours et le sucre fermente. Il suffit de mettre le nez au-dessus des gros bidons pour sentir un lourd parfum de vinasse et entendre le glouglou discret de centaines de bulles de fermentation qui viennent éclater en surface. L’alambic est de même facture : la tête en cuivre et de longs tuyaux raccordés à des rigoles alimentées en eau pour la condensation. Piétinent dans les déchets de distillation une brochette d’enfants, les nichées des ouvriers. Trois garçons et une fille, de neuf à un an, jouent à l’inévitable foot, avec un vrai ballon. L’aîné s’appelle Freio. Il a un visage large, tout de suite illuminé d’un sourire joyeux. Il porte une chemise vert pomme décorée de motifs en peau de serpent. La couleur va bien à son teint bronzé. Le plus petit est son frère, qu’il prend par la main pour enjamber les débris de cannes trop hauts pour lui.

Ribeira Grande est une ville, un grand centre avec un lycée. On voit déambuler lycéens et lycéennes en pantalons ou jupes vert olive et chemise ou blouse vert clair. Chaque école a son uniforme. Les cadets sont en bleu clair, les plus petits en vichy rose. Les églises sont désertes et fermées – il y en a au moins deux. Les boutiques sont les seuls endroits vivants, avec les cafés et les placettes où se réunissent les adolescents après les cours. Les commerçants peignent soigneusement leur façade aux couleurs des îles : tout pastel. Tandis que je prends une bière avec Yves dans un café local, un lycéen arrive en coup de vent, commande un sandwich et un coca, engouffre le tout, paye et s’en va. Il s’agit de son goûter avant de refaire la route pour rentrer chez lui, peut-être assez loin dans la montagne…

La Toyota nous mène ensuite par une piste cahotante au village de José, notre aide-cuisinier, enfoncé dans la Ribeira da Torre. Nous campons dans la cour d’école. Les cours ne sont pas encore finis, du moins ceux de l’après-midi. La pénurie d’instituteurs les oblige à faire deux classes dans la même journée. Il faut attendre cinq heures et demie pour voir sortir les élèves, sagement disciplinés, deux classes de 6 et 8 ans, garçons et filles mélangés. Quelques délurés nous font des signes, presque tous des sourires. Ils sont curieux mais sages ; on leur a fait la leçon.

La douche est à la fontaine du village, un enclos muni de cabines, de bac à laver et d’une fontaine. L’eau est tiède, conservée en citerne. Les peaux caramel, minces et souples, nous regardent arriver de leurs grands yeux d’enfants. Les petits garçons qui ne sont pas allés à l’école cet après-midi ne portent qu’un short pour être à l’aise et ne salir ni abîmer leurs vêtements. Deux d’entre eux nous regardons justement écrire ou lire, du haut du muret qui entoure l’école où nous sommes installés.

Le punch du soir, après la douche, nous rend joyeux. Pour le dîner, Angelo nous a préparé une cachupa mémorable – hénaurme ! – garnie de maïs, bananes plantain, patates douces, chorizo, lard de porc, le tout longuement mijoté au piment. Un délice des goûts divers et assortis ou contrastés qui fait qu’à chaque bouchée on a l’impression de manger un morceau différent. Pour le reste, « la fête » se prépare au village. En guise de fête, c’est une terrasse aménagée comme les autres, vaste plan bétonné avec deux gros baffles à un bout. Celle-ci est au troisième étage d’une maison à laquelle nous accédons après moult détours dans les ruelles une fois la nuit venue. La sono, manipulée par des adolescents, fait déjà pulser le disco à pleins tubes. L’endroit est sombre, vibrant, et peuplé uniquement de garçons autour de douze ans. Ils se sont changés depuis l’après-midi. L’un des fils cadets de José a ôté son infâme casquette jaune et sa chemise qui ne fermait que par un seul bouton et opté pour un maillot de foot rayé noir et vert. Les touristes sont attendus, surtout les filles. On sent déjà, palpable, l’émotion sensuelle des garçons, ici précoces. Je suis venu pour voir. La danse ne me dit rien, la sono m’use très vite les oreilles.

Impossible de dormir : la lune brillante, la moiteur de l’air, la pulsation disco, la consistante cachupa. Mais je reste allongé, l’œil aux étoiles, songeur. Les filles ont dansé longtemps. Avec qui ? Mystère. Les gamins de douze ans n’avaient ni la taille, ni la sensualité requise pour exciter les corps sevrés après dix jours de nature – même pour des femmes couguars. Mais les filles sont revenues fébriles, sans pouvoir s’endormir de suite. Marie-Claire m’explique tout cela sous la lune, avant d’aller avec les autres « finir la cachupa » en l’assaisonnant d’oignons grillés et d’œuf battus en omelette ! Elles ont cuisiné tout cela pour un souper clandestin de minuit. Comme quoi le sexe a un rapport subtil avec la nourriture ; faute de l’un on se contente avec l’autre.

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Cratère de Cova et village de Passagem

Réveil avec le soleil, au frais sous les arbres. Les chevreaux sont libérés de sous leur demi-tonneau et galopent vers leur mère qui les appelle pour téter. Petit-déjeuner aux rayons d’altitude. Mais nous allons grimper encore ! Nous prenons en effet un minibus pour le cratère de Cova qui s’élève à 1166 mètres au-dessus de la mer. La cuvette, large comme une arène de géant, est plantée de champs secs en damiers. Y bougent quelques vaches broutantes, quelques hommes piochant, fourmis dérisoires dans l’étendue. L’auto nous abandonne.

Nous nous mettons alors à grimper les pentes du cratère sous les clochetons wagnériens des pics embrumés dans le soleil. Sur la crête, nous avons une vue générale sur la cuvette d’un côté et sur une vallée couverte d’arbres et de plantations de l’autre. C’est vers elle que nous nous dirigeons en empruntant un chemin en lacets qui descend, interminablement, avec des méandres, vers une ribeira où coule l’eau. Comme à chaque fois que l’eau sourd de la terre, en ce climat, la végétation devient de suite luxuriante : bananiers, papayers, caféiers et même pommiers poussent allègrement, entourés des cannes à sucre omniprésentes. Sur des terrasses aménagées sont cultivés de petits lopins de choux et de carottes.

A un arrêt devant des plants de tabac, qu’entourent des caféiers, une minuscule Patricia de cinq ans nous salue. Elle est parée d’une robe blanche de poupée, mais déchirée ; elle a le visage grave, les traits doux.

Les lacets se poursuivent et le sentier descend toujours. Des femmes épierrent des terrasses. Elles récupèrent pour la construction et portent au village de Passagem dans de grands paniers sur leur tête. Deux vieilles fument la pipe. Un petit travailleur sans chaussures, ni chemise sous son gilet ouvert, brandit deux pics d’un air martial. Il montre les dents pour sourire et prend fièrement la pose. Que voilà un viril petit mâle d’à peine cinq ans ! Les filles du groupe se pâment.

Des écoliers jouent au foot dans la cour ouverte de leur école. Leur « ballon » est une boule de sacs plastiques entourés de ficelle. Ils jouent sans chaussures ni boutons à leur chemise, mais avec une conviction qui prouve leur santé. D’autres enfants ont préparé des chapeaux pour le carnaval qui démarre dans les îles la semaine prochaine. Un beau gaillard se prénomme Hercule et porte un tee-shirt à l’effigie d’un noir américain musclé. Ercoleo a le sourire des enfants bien dans leur peau et de l’énergie plein les membres. Sur invitation de sa maîtresse (oui je sais, il est si jeune, mais elle n’est pucelle que vous croyez) nous entrons dans une salle de classe. Filles et garçons de 6 à 8 ans sont mêlés, en chemisette ou blouse bleu ciel d’uniforme. Au mur sont accrochés des dessins d’objets et d’animaux de la vie courante avec leur nom en portugais : gato (le chat), pato (le canard), copa (le verre)… Les gosses sourient de toutes leurs dents blanches, traits doux, teint chaud, visage frais.

Nous descendons la piste parmi les fleurs et les plantes après le village. Se dressent des manguiers aux longues feuilles vert brillant, des dragonniers à la chevelure de cactus pointue, des bougainvillées fleuri pourpre profond, et un arbre sans feuilles où fleurissent des sommités mauves d’un bel effet. Un oranger en fleurs, subtilement odorant, nous attend au virage juste après un petit footballeur solitaire. Des gamines au sortir de l’école suivent le même chemin que nous et engagent la conversation à deux ou trois. Beautés en bouton. Nous entendons enfin des chants d’oiseaux et le gloussement du rio. A force de descendre et de descendre toujours, nous enfonçant dans cette vallée, nous avons bien fini par découvrir celui qui a creusé tout cela dans les siècles ! Le village de Passagem s’étend le long de ses rives, sur des centaines de mètres. Nous entrevoyons même une piscine – vide – entre les arbres. C’est un bassin de béton profond, peint en bleu ciel, avec des escaliers couleur sang de bœuf pour remonter et une échelle de métal noir. Très chic ! Le bassin est vide, mais on imagine le plaisir des enfants le jour où elle fut remplie.

Nous installons le pique-nique près d’une fontaine au robinet coupé. Le riz cuit hier soir se peuple de thon et de tomates vertes avant d’être englouti à pleins bols. Et les petites bananes qui suivent, poussées ici, sont parfumées. En revanche, les sardines portugaises « à l’huile de soja » n’ont aucun succès.

Les jeunes désœuvrés qui rôdent autour de nous durant la sieste près de la fontaine à sec se coiffent rasta et arborent des médaillons d’émail coloré sur la gorge. Ils sont entre deux mondes, celui des îles où ils sont nés mais où rien n’est possible pour eux, et le monde extérieur fascinant mais difficile à conquérir. Ils ressentent le malaise essentiel d’être d’ici mais de rêver d’ailleurs, sachant que lorsqu’ils y seront, ils auront la nostalgie du déraciné. Ni d’Afrique, ni d’Amérique, ni noir, ni blanc, ils sont toujours entre deux mondes. L’histoire de leur peuple est courte et dramatique : enlèvement, esclavage, famine, émigration. Ils aspirent à un monde nouveau puisque l’ancien ne leur apporte rien. Ils n’ont rien à hériter, ils doivent se faire eux-mêmes. Ils préfèrent le disco d’Amsterdam et ses rythmes de modernité aux vieilleries traditionnelles nées des plantations et de la dictature. Comment ne pas comprendre cet écartèlement culturel ? L’un d’eux s’appelle Tony. Il est coiffé rasta et arbore tous les accessoires de la réussite locale : vêture occidentale, quincaillerie, lunettes noires – et un pick up Toyota avec lequel il doit faire taxi. Rasta Tony fait nettoyer son véhicule par un gamin complaisant qui va pieds nus, chante et lui fait la conversation pendant qu’il passe un chiffon mouillé sur la carrosserie rutilante. Rasta Tony a des bouclettes nattées, une chemise hawaïenne ouverte sur un torse maigre, une médaille verte et rouge lacée au cou et un short de jean noir. Rasta Tony se paie le luxe d’aller boire une bière pendant que le gamin peaufine en battant pour quelques sous le tapis du chauffeur.

Au-dessus de nous le manguier fait de l’ombre et les cannes, un peu plus haut, balancent en rangs serrés leurs tiges souples et leurs feuilles dont le soleil souligne en filigrane les nervures. Une sieste morne en vallée moite. Soudain éclate un disco local, remixé dans les studios d’Amsterdam. C’est une radio-cassettes allumée par un rasta qui croit ainsi nous faire plaisir. Ce bruit en attire d’autres en débardeurs et lunettes noires. Un cabot (verdien) aux oreilles mitées sent la nourriture et vient quémander, œil triste et queue doucement battante. Je lui donne du pain qu’il mâche consciencieusement jusqu’à la dernière miette.

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Bivouac à la maison du garde

Le vent a soufflé toute la nuit dans nos bronches, apaisant nos rêves. Le rose d’une nuée au-dessus de ma tête me réveille. Le soleil commence à apparaître sur la mer. La ville s’éveille peu à peu. Des gamins gazouillent déjà en allant vers l’école, oiseaux du pavé. Les adolescents de la maison sont déjà debout et vaquent à leurs affaires, unis comme deux frères qu’ils sont. Le plus grand, 15 ans, porte chaussures et pantalons, tandis que le plus jeune, 13 ans, va en bermuda et pieds nus. Le petit-déjeuner est au rez-de-chaussée de la maison, comme le dîner d’hier. Le gâteau cannelle-orange est moelleux ce matin et le pain est frais. Le café fait par la mama est bon. Nous découvrons en guise de confiture une pâte de goyave très savoureuse.

Un tour sur le port avant le départ : c’est une simple jetée ruinée par le ressac et les ans, qui protège à peine le bassin minuscule prévu pour les barques de pêche. Il y faut peu de tirant d’eau car une grosse plaque de roche s’étale en son milieu. On a toujours débarqué les marchandises des bateaux hauturiers comme le faisaient de tous temps les contrebandiers : en chaloupes depuis le mouillage. Sur l’estran un peu plus loin, une piste d’aéroport a été aplanie. Quelques ouvriers piochent et pellettent pour on ne sait quels travaux derrière le bassin. Un gamin couleur café, en short bleu et maillot de foot rayé jaune et vert joue avec un chien dans une barque tirée sur la grève. Il sourit de toutes ses dents blanches, ses orteils vigoureux ancrés sur un banc de nage.

Adieu au village de pêcheurs de Ponta do Sol. Nous nous entassons dans un taxi collectif de marque japonaise Hiace pour une heure de route, d’abord le long de la mer puis sur une piste qui grimpe dans les montagnes de l’intérieur par la Ribeira Grande. La piste passe à Coculi puis s’arrête à Cha de Pedra. Nous poursuivons à pied sous les regards plus curieux ici qu’ailleurs des habitants du cru. Une vieille cassée en deux chante et danse, puis se met à grignoter quelque chose emballé dans une feuille sous l’œil intéressé d’un chien. Deux tout petits nous regardent de loin avec crainte, comme si nous étions des diables venus les emporter. Plus loin des hommes se rafraîchissent à la fontaine, les regards inquisiteurs ; ils murmurent des « bom dia » à peine polis. Que venons-nous baguenauder dans ces montagnes isolées où l’on survit à force de travail ?

La grimpée sera rude, sous le soleil, sans un souffle d’air. Nous avons 800 mètres de dénivelé à monter sur un sentier de chèvre qui serpente sur la pente parfois très forte. Toute pause à l’ombre est bienvenue. Le pique-nique est comme une récompense, très haut, à flanc de montagne, à même le chemin, face à la vallée immense. La vue est embrumée comme si la terre que nous venons de quitter s’éloignait déjà dans un passé ancien. Après le pilpil de blé au thon en boite, nous avons mérité une longue sieste à l’ombre de la crête. Le silence est presque minéral.

Nous repartons pour terminer moins rudement. Sur la crête le paysage change. Les pentes caillouteuses où pousse une herbe rare laissent place à des champs où lèvent le maïs et les pois. Quelques fermettes s’égaillent de-ci delà, couvertes de sisal et entourées d’un muret de pierres. Des garçons de tous âges jouent au foot dans la poussière, pieds nus, leur ballon gros comme un pamplemousse. Ils interrompent un moment leur partie pour mieux nous observer. Le plus grand gratte son ventre nu, perplexe. Faut-il nous saluer ? Nous parler ? Mais en quelle langue ? Ne vaut-il pas mieux attendre nos réactions ? En l’absence d’adulte pour lui indiquer sa conduite, il reste indécis, pourtant chef de sa petite bande. Comme il ne sait que faire, il relance le ballon ; les petits se déprennent et se remettent à jouer.

Sur les crêtes alentours, de vastes opérations de reboisement ont rassemblé ici des pins et des mimosas. Il s’agit de retenir la terre, sinon vite entraînée par le vent et les pluies violentes. Nous suivons un moment la route, si blanche de poussière qu’il nous faut impérativement chausser des lunettes de soleil.

La maison d’un garde forestier se dresse sur une hauteur. Le nom du site est évocateur : Moro de vento. Nous camperons autour. Il y a de l’eau au robinet pour faire la cuisine. Une infusion de camomille nous attend à l’arrivée en guise de thé. « Tiens, c’est ce que prennent les vieilles dames à cinq heures ! » Je ne sais plus qui a lancé cela mais Maria (la trentaine) rétorque aussitôt : « mais moi aussi, j’en prends ! ». Rires.

Chien jaune, coq noir, biquette ocre. Nous sommes à la campagne. Le garde attrape les deux chevreaux que cette dernière nourrit pour les enfourner sous un demi-tonneau renversé pour la nuit. Y aurait-il des « bêtes sauvages » ? Ou seulement la malice des hommes ou la lubie d’un chien ? Je termine la lecture du livre de l’ethnologue voyageur Jean-Yves Loude, « Cap Vert, Notes Atlantiques », écrit en 1997, et la dixième de ses îles du Cap Vert ce soir. Ce qu’il a écrit sur San Antao ne me convainc pas, il y est trop bref, mais il a parfois le style lyrique qui convient à l’atmosphère du lieu.

Le dîner, une fois la nuit tombée, est de poulet aux fayots avec un peu de chorizo pour le goût. Gilles et Chantal nous avouent faire partie d’une chorale. Ils s’isolent quelques minutes pour répéter avant de chanter en duo. Nous passerons la nuit sous les mimosas, face aux étoiles, dans la température agréable des mille mètres au-dessus de la mer.

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Cha da Igreja

La nuit est calme et bien lunée. Des milliers d’étoiles au ciel scintillent comme si elles pulsaient de vie. Le vent ce matin est à peine un filet, il fait presque trop chaud. Le soleil n’atteint pas encore notre terrasse à l’heure où les petits, déjà, se précipitent à l’école. Il fait bon mais les écoliers du soir ont recouvert leur débardeur de vestes et de pulls. Eux ne vont pas en classe ce matin mais en début d’après-midi. Comme il y a trop d’enfants pour trop peu d’instituteurs, on divise ainsi les classes en deux.

Nous disons adieu aux âniers ici, passons sur le terrain d’épandage des alentours (ordures et merdes en tous genres), avant de grimper sur la pente d’en face. Le matin, il s’agit toujours de grimper, je l’ai remarqué. La montée est longue, sans un souffle d’air. Nous transpirons à pores ouverts jusqu’à ce que le relief permette au vent de se faufiler. Je comprends maintenant pourquoi j’étais si assoiffé hier après-midi : c’étaient moins les sardines que le vent desséchant qui masquait la transpiration.

Sur le chemin, des maisons isolées délivrent leurs nichées d’enfants qui vont chercher de l’eau ou pour nous voir passer. Les hommes adultes ont l’air usés alors qu’ils doivent avoir à peine 40 ans. Les toits de sisal sont tendus de cordes contre le vent. Parfois un muret arrondi entoure la maison, la transformant en petit château fort. Un homme sort l’âne, bâté et chargé ; la femme suit, accompagnée d’une dizaine d’enfants de 2 à 10 ans. L’aîné porte la plus jeune dans ses bras. Ils sont bruns, métis, un peu sauvages. Ils vivent isolés et vont à l’école quand ils ont le temps. Le reste est pris à garder les bêtes et à cultiver les champs en terrasse alentour.

Nous montons encore. Sisals pointus, tomates cerise, fleurs blanches dont j’ignore le nom, fleurs bleues en cône, lantaniers ; odeur de foin, parfois de coriandre. Le col se mérite. Au débouché nous recevons le paysage comme un paquet d’eau : les pics érodés se dressent sauvagement au-dessus des pentes aménagées par l’homme en terrasses, la route qui serpente en fond de ribeira, et les maisons dispersées de ci delà. Le tout se décline en vert bleuté, un peu voilé d’humidité salée diffusée par le vent. Un soleil brut surligne les ombres. Au verrou de la ribeira est installé le village de Selada do Mocho.

A peine montés, à peine installés devant le paysage grandiose, nous devons déjà redescendre pour « aller à la plage ». Le dénivelé serre les genoux. Nous croisons une femme accompagnée de ses trois petites filles. Elles sont de jolis visages ronds aux grands yeux noirs. L’une des fillettes a les cheveux artistement tressés, geste d’amour de sa mère ou de sa grande sœur. De loin, ce tressage ressemble aux aménagements de pentes que l’on lit dans le paysage, des champs en terrasses régulièrement disposés, chacun séparé de buttes régulières pour les pommes de terre.

Nous suivons le fond de la ribeira où l’eau ne coule que par grandes pluies à l’automne. Xavier a déniché une rare anse de sable, protégée par des avancées de rochers. Là il est permis de se baigner. La mer s’y brise violemment, comme ailleurs, mais sur une pente plus douce. La falaise crée des contre-vagues qui rendent les rouleaux plus anarchiques, dans un déferlement d’écume. Le vent est fort mais l’eau à bonne température. Je suis le seul à me tremper. Pas question de nager, bien sûr, attention aux courants et à l’aspiration puissante du ressac. Mais je peux me plonger entièrement dans le bruit et la fureur marine. Ces coups de fouet liquide attisent mon appétit, d’autant qu’il est déjà plus de 13 heures et que le petit-déjeuner de 7 heures et demi est loin ! Vive le pâté français, le fromage de chèvre local toujours un peu élastique, et le gâteau indigène est à la fleur d’oranger ! Reste une noix de coco dont personne ne veut plus boire et dont je mange la pulpe. Suit un peu de lecture, le dos contre la falaise, au bruit des vagues et à l’odeur saline des embruns. Quand nous repartons, l’atmosphère est devenue brumeuse et un voile recouvre la découpe des rochers sur le ciel.

Le village de pêcheur de « la croix du héron » nous revoit passer. Nous prenons une autre piste qu’hier, par le fond de ribeira, pour rejoindre notre village de Cha da Igreja vers 16 heures. Le soleil est encore vif et la douche – froide – est agréable tout comme le baquet de thé qui attend notre soif.

Un peu plus tard, nous assistons depuis la terrasse à la sortie des écoliers du soir en chemisette d’uniforme bleu ciel. Certaines filles proposent de laver des affaires au lavoir municipal en face – pour 5 escudos ! Mais le vent s’en mêle et un tee-shirt de Marie s’envole dans le chantier d’à côté. Qu’à cela ne tienne, des gamins qui n’attendaient que de se faire remarquer vont le récupérer en escaladant les palissades. Deux chats se roulent et jouent à se battre sur une terrasse voisine. Un petit garçon en polo déchiré promène dans ses bras sa petite sœur soigneusement vêtue d’une robe blanche en dentelles. Je les regarde depuis le haut de la terrasse ; il me montre du doigt à la fillette, elle agite la main mignonnement, je réponds.

Le ragoût de ce soir est aux abats de bœuf : foie, rognons, poumon, assaisonné de citron et accompagné de patates douces. C’est un délice local mais répugne à certains. Je trouve le plat très parfumé et la viande goûteuse. Seconde tournée de grog une fois le dîner avalé, surtout le dessert de bananes flambées touillées vigoureusement par Angelo dans la cocotte tant elles sont vertes. Le punch est servi en deux fois : un peu de mélasse où macèrent tranches et écorces de citrons et d’oranges en fond de verre, puis le rhum brut en proportion. La dose « normale » est moitié/moitié, mais Marie-Claire trouve que « c’est trop sucré » – et elle rajoute du rhum. La nuit est presque chaude, peu de vent ; quelques moustiques font leur musique.

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Ponta do Sol

Deux gigantesques gâteaux parfumés au citron ne résistent pas à treize occidentaux nourris au sucre depuis l’enfance au petit-déjeuner. Ce matin le fromage fait moins recette, mais l’on commence à apprécier – ou à savoir préparer – le café « à la turque ». Les premiers jours, la découverte d’un paquet de café moulu nous avait surpris : à Paris « ils » ont fait une erreur, ce n’est pas possible ! Et puis, faute d’autre solution, nous avons essayé. Ce café en poudre, jeté dans l’eau bouillante, est en fait bien meilleur et plus facile à conserver que le café « soluble ». Les « technocrates de Paris » ne s’étaient pas trompés : ils l’avaient fait exprès. Et ils avaient raison…

Une rumeur enfle : ce sont les gamins, garçonnets et fillettes, qui jacassent à l’entrée de l’école. Les coqs chantent ici ou là, comme si le soleil venait à peine de se lever. On entend les cris d’une maman engueulant son petit garçon trop lent. Sur les crêtes autour de nous flotte la brume. Aucun nuage au ciel mais un voile assez épais, poisseux, sur le paysage. Une fillette joue avec une ficelle dans la rue ; elle lève une jambe et saute à la corde, toute seule, perdue dans son plaisir.

Nous prenons le départ, le chemin vers la mer. Le village a ses vieilles femmes et ses enfants dans les rues quand nous le traversons : « bom dia ! adios ! ». Enfin la mer et sa rumeur sur les rochers, inlassable soupir. Le chemin longe la falaise, empierré, sinuant sur le relief. Sur la mer stagne un voile de brume, le vent est coulant. Le long de la mer se dressent quelques maisons et une école, dans laquelle nous invite la maîtresse. La classe est vide. Sur le mur est affichée la liste des élèves aux prénoms et noms composés à rallonge. L’orthographe est phonétique. Je relève un « Stivan », un « Ailtron » et un saint hypothétique : « Navy ». Les visages sont à l’extérieur. On ne peut interrompre notre marche, se poser quelque part, sans voir surgir très vite par deux ou trois, toute une bande de gamins et gamines entre deux et dix ans.

Une ribeira s’ouvre dans la falaise, à notre droite, la Ribeira Graça. Le vent est à décorner les bœufs. Yves, d’ailleurs, en perd sa casquette. Des femmes repiquent l’igname dans la terre grasse bien irriguée par un ruisseau en activité. Nous marchons sur les murets de pierres qui délimitent les cultures. Plus haut, nous pique-niquons à l’ombre, sous un bassin de retenue d’eau aménagé de grosses pierres. L’itinéraire fait jardin japonais : de l’eau glougloutante, des pierres rondes disposées en chemin, les feuilles triangulaires du manioc en guise de nénuphar, les cannes à sucre en guise de roseaux – et la falaise de basalte noir.

Pendant que les autres ronflent au soleil, repus, je pars seul explorer le haut de la gorge. Elle sinue fort loin vers l’intérieur, se rétrécissant progressivement. J’ai l’impression enfantine d’explorer une île déserte. Si forte que je retire mon maillot pour mimer les corsaires qui hantaient mon imagination, il y a longtemps. Pas un bruit, pas même un oiseau. Des bananiers, en ligne, sont élevés dans l’ombre, les pieds au bord de l’eau. De gros papillons brun ocellé volettent, de larges libellules au corps vermillon passent lentement dans un vibrion d’ailes. De l’eau tombe goutte à goutte de la falaise sur les feuilles avec un bruit mat. Je m’avance longuement sans voir le bout de la gorge. La bananeraie n’en finit pas ; chaque endroit est aménagé pour fixer la moindre parcelle de terre. Alors que je revins, je croise Cyril parti explorer à son tour, blond et osseux jeune corsaire d’histoire. Il est le seul être humain que j’aperçois depuis vingt minutes. Encore une autre impression capverdienne, celle d’être seul à quelques mètres des chemins…

Retour vers la mer. Les gamins de Corvo (corbeau) nous saluent au passage. Très rude montée par une piste en lacets jusqu’au col avant le village de Fontainhas, où la bière nous tend le goulot. Au col s’élève une étrange lame de basalte, toute droite. Alourdis de taboulé et de bananes, les touristes arrivent un à un au sommet, rouges et soufflant. Dans la montée, les cheveux de sorcière sentaient le jasmin. Devant l’arrêt bière se prélasse au soleil un chat tigré couché en rond sur la pierre. Une petite fille vient acheter deux sous d’éponge à récurer et jette un regard étonné au groupe réuni dans la courette de l’épicerie pour siroter. Sa jupe est un jean de garçon repris en volants successifs. Fontainhas est « le village le plus photographié » de l’île. Il faut dire que, perché sur son promontoire au milieu des vallées, ses façades peintes en pastel, il a le cachet des vieux villages de nos sud. En poursuivant la piste, nous rencontrons dans l’ordre cinq travailleurs, dont un seul brasse du ciment (les autres discutent), trois gavroches perchés dans les branches d’un figuier, un père blanc tenant de sa main gauche un petit garçon et de la droite une fillette (tous trois français, selon le « bonjour » qu’ils nous lancent en chœur), puis deux dames touristes en sandales et bibis. Arrêt photo au virage qui surplombe le village – un classique. Suivi d’un arrêt admiration au virage suivant : la vue sur l’océan et Ponta do Sol.

Au loin dans la brume, Ponta do Sol apparaît comme une presqu’île frangée d’écume blanche. Se dressent quand même quelques immeubles d’un modernisme agressif qui doit plaire aux locaux, mais que nous avons abandonné depuis les années soixante. Le cimetière juif, le chrétien, des dizaines de maisons en parpaings bruts, pas finies, certaines à peine commencées et abandonnées aux fondations en attendant des jours meilleurs ; d’autres sont déjà habitées parmi la zone, c’est le quartier neuf. Près du port, le vieux quartier est en ruines. La terrasse de la maison où nous allons dormir donne sur un toit voisin de tuiles percées, et sur un autre en lattes de bois à demi pourries. Les rues se coupent à angles droits, pavées de galets où roulent les cyclomoteurs et où jouent au ballon pieds nus les tous jeunes adolescents. Les façades paraissent de pâte d’amande comme dans les contes tant leurs pastels sont appétissants à l’œil. Parfois, un arbre dépasse d’un muret, signe d’un jardin secret où il doit faire bon s’isoler. L’atmosphère est coloniale, nonchalante, lourde. La lumière atlantique est humide, salée, diffuse. Elle donne envie de se soûler ou de se perdre dans les moiteurs de femme. Aucun monument dans la ville ; tout est à ras de terre, deux étages au plus. On ne vit qu’au présent.

La marche, le vent et la déprime réclament une bière glacée avant même le thé chaud et les biscuits de rigueur. Le dîner est servi « dans l’hôtel » non par Angelo mais par la mama qui parle un peu français et ses enfants, deux métis adolescents d’âges rapprochés et deux petites filles jolies. Thon sauce piment et poulet aux pois chiches composent le principal des agapes. Xavier tient ensuite à nous emmener déguster le « café de San Antao », cultivé et torréfié ici, artisanalement. Nous n’allons pas loin, juste au bistro d’en face, une maison de vieille famille commerçante, restaurée il y a quelques années par un Suisse.

Le café, préparé à la turque par l’épouse, est suave et parfumé. Le grog servi ensuite, provenant des plantations personnelles du même Suisse, est infect. Xavier a beau nous vanter la distillation « en tête de chèvre » de tradition, plutôt qu’en tête métallique plus moderne, rien n’y fait. On déguste une sorte d’alcool à brûler amer, sans aucun raffinement. Le petit garçon vient taquiner son papa, un vieux blanc maigre et barbu à lunettes, faire câlin. Sa mère est Capverdienne et colorée. Le gamin peut avoir six ans, il est brun, fin, court pieds nus comme les autres petits du coin. Devant les étrangers blancs, il revendique son papa blanc aussi, tout fier. Il en est émouvant. Il a de beaux yeux noirs brillants et un malicieux sourire.

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Cruzinha da Garça

Nous revenons ce matin vers la mer pour emprunter le chemin de crête sur l’autre flanc de la ribeira. C’est une grimpée pavée sinuant sur la pente, à l’ombre puis au soleil. En nous retournant, nous avons une vue plongeante sur le village que nous venons de quitter. Sur l’aire de foot les ânes qui transportent nos bagages sont encore à peine bâtés. Sur l’autre versant, le chemin descendu hier joue les couleuvres dans le paysage. Sur notre droite s’étend l’océan bleu sombre, surplombé d’un petit cimetière marin. Rares sont les tombes à mausolée, la plupart des emplacements sont marqués de simple croix plantées dans le sol.

Près du sommet sont cultivés les champs de maïs. Un métis de 16 ans les ramasse à brassées, pieds nus dans la terre sèche. Il porte un lourd gilet de laine à même la peau, ouvert sur la poitrine. Au bord du chemin poussent quelques buissons de tomates cerise sauvages. Des choucas jouent avec les courants d’air au-dessus de tout.

La descente est aussi raide que la montée le fut. La falaise nous coupe du vent venu du large et c’est le cagnard. Nous nous dépêchons d’arriver en bas pour nous allonger à l’ombre d’un acacias, le long d’un rocher qui a gardé le frais de la nuit. Relevés, nous suivons le lit de la ribeira et débouchons droit sur l’océan. Passé le tournant de la falaise, nous arrive alors, droit sur le visage, une grande bouffée d’air salé. Le vent étrille les vagues et les fait friser en moutons. L’eau est claire, le ressac mousseux brumise l’air ambiant. Nous longeons le rivage, marchant avec précaution sur les gros galets de basalte poli, à l’ombre un peu dangereuse des falaises d’où peuvent tomber des pierres. Le village de pêcheurs de Cruzinha da Garça (la croix du héron), construit sur un promontoire, se rapproche. Il est fabriqué de cubes de ciment, certains pastels. Quelques palmiers agitent leurs têtes majestueuses et font crisser leurs palmes. Des enfants quasi nus nous regardent avec la joie de la nouveauté. Nous échangeons de spontanés sourires. Leur vitalité nous fait chaud au cœur et nous donne envie de chanter.

Nous traversons les rues en plein soleil pour nous éloigner le long de la côte. Une descente à pied nous conduit à une anse large où vient battre le flot. L’eau atlantique y vient mousser avec de mâles soupirs. Nos plantes de pieds se rafraîchissent avec délice dans l’eau marine sans cesse réoxygénée sur les rochers. L’air vivifiant donne faim, comme son parfum de sel. Les boites de sardines et de thon, les pickles et les olives, le fromage et le pain, sont vite dévorés. Seuls les beignets locaux, gras et serrés, sont moins appréciés, sauf des jeunes qui ont besoin de se caler l’estomac. Toujours pas de bain possible. Aussi, regardant la mer avec nostalgie, nous nous résignons à la sieste à l’ombre d’une avancée de falaise, dans le bruit incessant des rouleaux.

Soudain Marie-Claire pousse une exclamation : « Alain, vient voir ! » Qu’a-t-elle donc trouvé qui la mette dans cet état ? Elle me désigne quelque chose entre deux rochers. De loin on dirait une poupée gonflable – petit format – irisée de bleu et mauve. De près, la chose ressemble plutôt à un préservatif usagé, vu la forme. Mais ce n’est qu’une méduse garnie d’un sac qui se gonfle d’air pour flotter et se déplacer sans effort à la surface de l’eau. Le ressac l’a jetée sur le rocher où elle se dessèche peu à peu. Nous la mouillons, la repoussons avec un bâton vers l’eau qui la reprend. Nous avons le plaisir de la voir flotter à nouveau ballottée par les vagues.

Retour au village, avant de remonter la sierra da Garça du côté droit. Nous passons devant le cimetière, puis se dresse le village de Chada Igreja au milieu de ses champs de cannes à sucre en terrasses. La municipalité est riche : fleurs publiques, squares, boutiques, église. Les gamins vont pieds nus mais par plaisir ; ils sont bien habillés, pantalons sans trous et débardeurs aux sigles de basket.

La maison où nous logeons, dans le village, est luxueuse. Elle comprend plusieurs étages qui la rendent aussi haute que l’église, sa façade est peinte en saumon et des affiches de Kingston upon Hull sont encadrées dans l’escalier, pour rappeler que le maître de maison a travaillé en ce lieu étranger où il est devenu « riche ». Je ne sais pas où se trouve ce Kingston : en Jamaïque ? en Angleterre ? en Australie ? en Nouvelle-Zélande ? De la terrasse, nous avons une vue imprenable sur les pitons de l’île comme sur les toits du village. L’on s’amuse un moment aux interprétations des formes qu’ont pris les cheminées de basalte sous l’érosion : là un visage tourné vers le ciel, ici le profil d’une poitrine féminine au téton dressé.

Un punch pas trop sucré permet d’attendre que reviennent les derniers à passer sous l’unique douche, dans une vraie salle de bain, mais avec de la seule eau froide. A treize, la douche dure bien deux heures ! Le bouillon de poule au vermicelle qui nous attend ensuite est de facture très classique (sachets dilués dans l’eau chaude) mais le ragoût d’oiseau est un délice. Son odeur alléchante nous a accompagné une partie de la soirée et la saveur du plat servi était à la hauteur de son parfum. Marie-Claire aime le grog et la clope. Elle boit l’un et allume l’autre, tirant alternativement sur les deux. Ce soir, je trouve qu’elle a furieusement le look « copines » de Brétécher.

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Ambiance de boite à Cha de Paulo

Nous traversons le village, prenons l’autre versant de la gorge d’hier. Le chemin pavé sinue à flanc, bordé d’un muret côté vide. Il a quelque chose d’une muraille de Chine sur la pente. Il va vers la mer. Par les trous des crêtes notre œil s’échappe vers le large. Un grand ciel bleu couvre le paysage, comme toujours, à peine atténué d’un voile sur l’horizon marin. Montée rude, descente de même, du versant ombre au versant soleil, vers la ribeira d’à côté. Cha de Paulo, le village, est plus haut mais nous faisons halte au terrain de foot construit sur un endroit plat du fond de ribeira. Un dispensaire est bâti au-dessus et nous nous installons là. Il est à peine onze heures.

Nous attendons les ânes pour ranger nos affaires et prendre le pique nique. Nous achetons bière et coca à l’épicerie locale minuscule qui surplombe le terrain de foot. Yves nous raconte des histoires d’abeilles. Quelques gamins aux polos usés jusqu’à la corde nous regardent sous leurs longs cils. Danis est un brun vigoureux au col si échancré par les bagarres qu’il lui dégage une épaule ; Vanin porte un polo blanc ; Adrien est le grand frère en salopette de jean. Ils sont curieux et nous observent avec amitié. Nous engageons la conversation en semblant de portugais.

Le déjeuner se compose de taboulé synthétique peu appétissant et de fromage hollandais qui est devenu tout rouge et s’est mis en boule. Comme nous sommes déjà installés pour le soir, de l’eau chaude bienvenue permet un café turc avec la poudre idoine. Plaisir. J’en ronronnerais presque.

Nous partons pour la plage qui étale ses galets au bout de la ribeira Alta. Le sentier vole au-dessus des vagues, ouvert sur l’horizon immense, tout bleu. Flotte une odeur de sel. L’eau s’écrase en contrebas sur les rochers noirs, libérant une écume volatile que nos narines inhalent avec délice. Beauté atlantique faite de contraste de matières, de vaste lumière et de subtiles odeurs. La piste aménagée à flanc de falaise mène à un débarcadère de pirates, un creux de rocher aménagé où viennent se fracasser les vagues. Un escalier taillé dans le roc et rongé de sel permet d’accéder à l’eau. Une barque vient de décharger là du riz et du sucre. Les bateliers ont eu le plus grand mal à la tenir à distance du roc où la mer la poussait à se briser à chaque instant. Des nègres nus attrapaient les lourds sacs et leurs muscles luisaient d’embruns au soleil. Des ânes parqués là ont été chargés, Ils remontent et nous croisent. Deux Noirs aux visages de corsaire les accompagnent des charges sur les épaules. Nous restons un moment à écouter le fracas des rouleaux et à regarder jaillir l’écume neigeuse qui gifle régulièrement les rocs noirs. Une musique ample et virile sourd de la gorge de l’océan, soupir lourd, inlassable et fascinant. Je tente d’observer la lumière ; elle joue sur l’eau qui roule, au travers d’elle quand elle explose en gouttelettes irisées ; elle se répand dans l’atmosphère, donnant à l’air ambiant cet éclat transparent que l’on perçoit au travers d’une loupe.

Au débouché de la ribeira ont été remontées loin des flots quelques barques à rames, de courtes chaloupes à trois bancs de nage. Une fois de plus nous nous installons face à la mer, arrangeant de nos fesses un nid dans les galets. Nous restons silencieux à écouter le fracas des éléments, chacun perdu dans ses pensées, bercé par les braoums des vagues qui s’abattent et les chuintements d’eau qui se retire en faisant chanter les galets. Xavier nous l’avait bien dit, il n’est même pas question de se tremper les pieds, les galets volcaniques ont des tailles de têtes humaines, de quoi se tordre les chevilles avant même d’entrer dans le flux. Quant à se baigner, il n’y faut point songer, c’est trop dangereux ; rouleaux et courants sont impitoyables.

Au soir tombé, la fiesta se prépare, le bal du samedi soir. Nous avions oublié que nous sommes samedi, pas les villageois dont c’est le grand défoulement hebdomadaire, corps déchaînés, jeunesse en rut, musique techno plein les ouïes. Sur la terrasse couverte de la boutique qui surplombe le dispensaire où nous devons dormir, deux gigantesques baffles crachent déjà leurs décibels. Elles passent des pots pourris rythmés juste pour l’échauffement. On nous laissera à peine dîner avant de lâcher les watts. Une feijoada bien dense couronne ce jour sans marche, suivie d’une noix de coco pour quinze, juste pour agacer les dents. Puis les décibels montent pour la jeunesse des ribeiras. S’enchaînent les scies brésilo-portugaises, le disco remixé à Amsterdam. On pousse encore un peu la sono. Défilent sur la platine Lili puis Mi corazon, et d’autres beuglantes à la mode popu locale. La jeunesse est vraiment très jeune, plafonnée à 16 ans – les autres travaillent en ville ou ont déjà émigré.

Impossible de trouver un quelconque sommeil dans le dispensaire qui vibre de basses, à quelques mètres des baffles. Et il y fait trop chaud. Je pars dormir seul à la belle étoile, sur le stade bien aplani. Je dormirai assez bien, malgré le son qui se prolonge fort tard dans la nuit. L’éclairage public s’arrête vers minuit : l’électricité est coupée et avec elle le son. Soulagement de courte durée car – qu’à cela ne tienne ! – on met très vite en route un générateur à mazout, qui vient rétablir la sono et ajouter son grondement régulier ! Le courant électrique a été apporté jusqu’au village il y a deux mois seulement, nous a-t-on dit, juste avant les élections municipales. Depuis, on en use comme de nouveaux riches, à profusion. Il faut bien que jeunesse s’amuse et que les corps s’apaisent dans l’agitation et le rythme.

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Débouché sur la mer au Cap Vert

Notre copain l’âne s’abouche avec son copain le coq pour nous rendre le petit matin infernal. Braiments hystériques, cocoricos obtus, le soleil est loin d’être levé mais les bestioles s’impatientent. La lune en son dernier quartier travers encore le firmament bleu turquoise. Ce n’est qu’un peu plus tard que l’astre rosit les écharpes de nuages qui traînent, très haut.

Le village finit par s’animer : des femmes partent pour les champs, des hommes rapportent déjà sur la tête des bottes de cannes coupées hier. Les gosses commencent à sortir des maisons, habillés pour la journée : jambes nues et gorge à l’air. Lorsque l’eau est rétablie, vers 8h, à la fontaine publique, des petits garçons se lavent tout nu devant le monde avant de se rendre à l’école. Ce spectacle habituel et naturel n’intéresse même pas les petites filles qui viennent puiser de l’eau.

Xavier regrette qu’il soit interdit de parler créole à l’école. Le portugais est obligatoire, avec punition pour les contrevenants. Les Français ont connu cela avec les langues régionales au début du siècle. Mais l’émotion fait tout mélanger. Il est préférable de réfléchir malgré la pression du politiquement correct : éducation et identité ne se confondent pas. La famille et le groupe social fondent l’identité ; l’éducation est une instruction qui mûrit, elle ouvre l’esprit à autre chose – peut-être à l’universel. On ne devient pas Chinois parce que l’on étudie la Chine ou la langue chinoise à l’école et, pour un Capverdien, il est utile d’apprendre le portugais. Leur destinée est d’émigrer, au moins d’écouter la radio, de regarder la télé, de voter pour des candidats. Comme il y a autant de parlers créoles que d’îles, on ne voit pas comment sortir du particularisme étroit sans parler une langue commune qui ouvre sur le vaste monde.

La piste à flanc de colline longe le canyon abordé hier soir. Terrasses, irrigations, roches nues et quelques fleurs composent le paysage : une euphorbe, une sorte de convolvulus, une fleur en grappes jaunes verticales comme un lupin…

Le chemin débouche brusquement sur l’océan. Rumeur de vagues, de l’eau partout qui descend des champs par les canaux d’irrigation, qui se précipite comme si elle était pressée et joyeuse de rejoindre la mer. Les champs minuscules sont soigneusement plantés de vert tendre. Plantes enfants qui s’étirent au soleil, toutes fraîches du bain, aspirant goulûment les bons éléments nourriciers de la terre. Des gamins leur font échos dans une cour d’école. Un trapiche se dresse encore pour presser la canne et faire chanter les hommes dans les brumes d’alcool. Paysage de falaises et d’herbe rase, odeur atlantique. Notre marche nous fait longer désormais la mer. L’eau est si claire au pied de la falaise que l’on peut compter les gros galets dessous. Poussent au bord du chemin des chardons à fleurs jaunes, des grappes fines de fleurs bleues, des plantes grasses. La piste est pavée comme un chemin inca. Elle serpente à flanc de falaise, elle sinue, monte et descend, dessinant de curieux signes en méandres sur les pentes.

Pique-nique sous les acacias, vers l’intérieur où le vent ne parvient pas. A contre-jour, avec la végétation qui les couvre, les falaises ont pris une couleur bleu-vert. De près, on reconnaît les longues tiges qui bifurquent à angle droit des « cheveux de sorcière ». Ce sont des plantes sans feuilles aux fleurs groupées en bouquet qui pendent en de longues lianes accrochées entre les roches. La mer nous a ouvert l’appétit. Nous nous repaissons d’une bassine de salade de pilpil au thon, olives, betteraves rouges, tomates, et autres ingrédients sortis des boites et des pots. La tomme apportée de France et la pseudo-mozzarella locale servent d’appoint. Ce fromage local à une consistance caoutchouteuse, comme si les chèvres avaient les pis siliconés.

Nous quittons le bord de mer un peu plus tard devant un étrange terrain de foot installé tout seul sur la falaise. Pas de village en vue, rien que le ciel et l’eau et ces cailloux aplanis pour les pieds nus. Qu’il doit être beau de jouer ici et de marquer des buts face au large, en rêvant d’un vrai stade remplis. Les hourras ne sont poussés que par les corbeaux. Sur un autre promontoire un peu plus loin, un cimetière marin. Le jeu et la mort sont isolés loin des maisons comme s’ils participaient d’un ailleurs mystérieux et un peu inquiétant, de rites religieux. Ballon soleil lancé au ciel à coups de pieds, sommeil éternel creusé dans le roc face au grand large. Ces endroits sont les deux annexes des villages dispersés sur les hauteurs de l’intérieur.

Dans une gorge, nous atteignons le village de Melo de Espania. Il est agricole, escarpé et joliment disposé avec de minuscules champs en terrasse entre les maisons bâties sur les pentes. Une brochette de gosses attend notre arrivée sur l’escalier de l’école où nous devons passer la nuit. Ils nous contemplent silencieusement, les yeux bien ouverts, la mémoire éponge et sans envie. Une mégère engueule copieusement son mari trois terrasses plus haut. Les enfants rient et ne perdent pas une miette de la dispute. Un psychotique adulte délire sur la terrasse de la maison au-dessus, éructant dans un mélange d’anglais et de créole. Pendant cette exhibition une chèvre rit, sarcastique. Les indigènes sont indulgents envers la folie ; ils laissent faire comme on laisse un petit enfant, veillant de loin à ce qu’il ne se blesse pas.

Le punch est fort ce soir et le ragoût habituel est à base de poisson salé – trop salé. Il faut aimer cette cuisine de fond de cale. Nous faisons notre lit sur la terrasse scolaire, sous la lune.

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Les enfants d’Alte Mira

La rosée, cette nuit, s’est déposée sur les sacs. L’air qui va par coulées intermittentes est chargé d’humidité et sa fraîcheur saisit au réveil, bien qu’il fasse largement au-dessus de zéro. Ce frais ne durera pas. Il nous suffit d’observer les enfants déjà pieds nus, en shorts courts. Quand le soleil se lèvera…

Lentement, le petit-déjeuner est bu et mâchonné, lentement les affaires sont remballées, les sacs refermés. Les uns et les autres commencent à s’agiter de plus en plus, de plus en plus vite, émergeant de la glu du sommeil. Ce n’est pas que nous soyons pressés, l’étape d’aujourd’hui est prévue courte. Mais l’effet de groupe joue à plein ; personne ne veut être le dernier à enfiler ses chaussures, boucler son sac, chercher à la fontaine de l’eau pour sa gourde. Sur les crêtes en face le soleil souligne les reliefs. Aiguilles et pics, blocs et mesas, ce chaos volcanique éructé des profondeurs et brutalement figé au froid de l’air s’est immobilisé pour des millénaires.

Sur le chemin, nous longeons un pressoir de cannes à sucre, un trapiche. Il n’est pas en fonctionnement, mais Xavier nous explique qu’un joug entraîne trois cylindres verticaux entre lesquels on enfile les cannes. Happées par la vis, celles-ci expriment leur jus frais, qui est récupéré en tonneau au-dessous. Il est laissé à fermenter cinq jours avant d’être distillé en alambics pour produire le grog, ce nom local du rhum brut venu du vocabulaire marin international.

Nous poursuivons le tour du village, étagé sur les flancs de la vallée. Un vieux nous invite à nous asseoir et à discuter un moment. Il a travaillé au Luxembourg jadis et parle français. Il a été ensuite marin, a visité plusieurs pays. Il est revenu chez lui finir ses jours, s’établir et faire dix enfants. Les aînés ont déjà émigré au Portugal, en Espagne, en Hollande, d’autres sont restés dans les îles mais se sont installés en ville. Ne restent que les plus jeunes qui sont là, de 3 à 17 ans. Les garçons portent les cheveux ras et la casquette à la mode américaine ou des dreadlocks rasta avec la nuque rasée. Les plus grands ont la boucle d’or des marins à l’oreille. Toute la panoplie pour paraître moderne, dans le vent et branché sur la planète. Eternelle question d’identité des adolescents. Ils sont timides et ne nous adressent pas la parole, mais nous dévorent des yeux pour apprendre comment « on doit » être. Plus loin, une vieille dame nous entreprend, à qui il ne reste qu’une seule canine à sa mâchoire. Elle nous dit qu’elle est pauvre, qu’elle a eu plusieurs enfants, mais que ses filles sont mortes. Restent deux petits garçons qui nous regardent, indifférents. Ce sont ensuite deux gamins portant une grosse balle de foin sur la tête qui nous lancent le rituel « comment tu t’appelles » dû à tous les touristes qui passent ici, la majorité français et randonneurs comme nous.

Nous descendons la piste pavée jusque dans le canyon vers la ribeira Alte Mira pour pique-niquer sous un grand arbre. Trois enfants sont assis et nous regardent faire. L’un d’eux, au teint plus clair, est robuste et lumineux. Son teint, ses yeux, son sourire, tout en lui irradie comme un dieu grec. Il est heureux et avide de vivre. Le voir apporte de la joie, sa santé est communicative. D’autres gamins ne tardent pas à les rejoindre et ce sont bientôt une vingtaine de personnes, enfants de tous âges et quelques adultes, garçons et filles, qui s’installent en face de nous et nous observent exister. Quelques « comment tu t’appelles » pour se faire remarquer, mais surtout le plaisir d’être là et de regarder.

Le vent, qui s’est levé à nouveau, fait chanter les feuilles de canne à sucre derrière nous, tandis que nous cherchons individuellement ou par couple un endroit plat pour la sieste. Une maman est fière de ses enfants, elle pousse sa petite fille à aller demander à chacune et chacun d’entre nous « comment il s’appelle ». Son prénom à elle est Saïda. Ses cheveux ne sont pas crépus, non plus que ceux du garçon, son frère, que la maman lisse amoureusement avant que cela ne finisse par agacer. Le petit a des reflets châtains dans sa chevelure et de grands yeux noirs, pas plus de chaussures que les autres. A voir le gavroche se rouler à plat ventre sur les cailloux, se frotter le dos au rocher, puis étreindre un copain, on le sent tout de plain-pied avec la nature, ses instincts et les êtres.

Deux fillettes invitent Chantal et Martine « voir chez elles » au village un peu plus haut. La moitié du groupe les suit, visite le village, regarde les photos, rencontre les grands-mères et les petits frères et sœurs. Lorsqu’elles sont de retour, les fillettes se sont fait belles ; elles ont ôté leurs oripeaux pour passer des robes colorées, ont pris leur poupée à la main, pour nous faire honneur et tenter une photo. Certains garçons, sur l’instigation de leurs mères, se sont changés aussi, un 12 ans qui revenait de l’école et le gavroche de tout à l’heure. Il porte maintenant un bermuda fait d’un vieux pantalon coupé et un maillot de foot aux bandes verticales bleu et jaune.

Nous nous enfonçons dans la gorge qui doit déboucher sur la mer… J’aime ce paysage des gorges, toujours un peu mystérieux, avec un ruisseau au centre qui roule sur les cailloux. Grâce aux pluies d’octobre dernier il n’est pas à sec. De temps à autre des aiguilles de basalte coupent la falaise, déchiquetant un peu plus le paysage. Il fait frais. Quelques filets d’eau coulent en cascade sur la paroi et rendent la roche luisante comme de l’étain poli. Pas un bruit. Nous allons trop loin, revenons sur nos pas, retournons, rebroussons à nouveau chemin. Xavier ne sait plus où il faut prendre le sentier pour remonter sur le plateau. Nous finissons par découvrir une sente de chèvres pour rejoindre la route plus haut, et le village. Celui-ci est bâti en bord de falaise, ses champs cultivés en terrasses alentour. Nous grimpons deux étages de la maison où nous allons coucher pour rejoindre le toit plat. Il est plus étroit et moins isolé du village qu’hier soir.

Le vent coulant s’est fait trop frais et nous dînons à l’intérieur. Le traditionnel ragoût, ce soir, est au thon. Même composition de légumes qu’hier, même temps de cuisson. Le poisson, n’étant pas une vieille poule, est trop cuit. Mais les parfums se mêlent avec la même étrangeté. A la nuit tombée, la seule télévision du village est sortie de l’école et installée dans la rue. Le spectacle est public et chacun s’agglutine en cercle devant le poste. Les vieux et les vieilles ont sorti leurs chaises et ne regardent l’écran que du coin de l’œil, en continuant à discuter. Les adolescents sont debout, en groupe. Les enfants sont assis en tailleur, serrés les uns contre les autres, béats et silencieux.

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Premiers pas sur les chemins du Cap Vert

La piste part d’un village aux quelques maisons. Elle sera tout au long un véritable sentier pavé de cubes bien taillés et très jointifs. Du beau travail, financé par les gouvernements de Lisbonne lors des famines locales, jadis. S’étendent à la sortie du village des cultures en terrasse de pommes de terre et maïs, et autres végétaux inconnus à nos yeux.

Des ânes très chargés de tiges de maïs sont menés par un garçon dépenaillé. Il nous salue d’un signe de tête, beau dans sa nature. Nos pas nous mènent à une grande descente dans le rio, suivie aussitôt d’une rude remontée.

La montagne se découpe en flèches et clochetons sur notre horizon. Le basalte s’est figé en aiguilles que l’érosion n’a pas entamées. Certaines sont comme des lames plantées verticalement, d’autres rappellent les pignons de maisons écroulées. Nous faisons une pause sous un arbre, allongé sur la pierre, après avoir ri avec une brochette d’enfants.

Un col se dresse devant nous, minuscule fente dans la crête montagneuse. La montée pour l’atteindre est dure, mais l’altitude demeure très supportable aux habitués des hauteurs. Le soleil frappe les nuques tandis que l’air se fait plus rare. Mais le vent nous attend au-delà du col. Il nous prend brutalement d’un grand souffle. Nous nous sentons embrassés, comblés. Les filles n’arborent plus cet air chiffonné, les frustrations disparaissent. Vive le vent ! Passées les deux aiguilles de basalte du col, la redescente est aussi vertigineuse que la montée ; il faut se faire à ce relief particulier, ce volcanisme de pierre dure. La piste va en lacets, heureusement assez larges pour faire se croiser deux ânes. Les pierres qui roulent fatiguent les genoux et je suis content d’arriver à la route. Ribeira das patas, la vallée des canards, semble le nom de l’endroit.

Le village où nous bivouaquons ce soir est à quelques centaines de mètres de là. Nous le traversons sous les saluts des gamins à moitié nus. Nous pénétrons dans une maison, montons deux étages jusqu’à la terrasse, et nous sommes à l’étape. Point de tentes sur l’herbe, mais un duvet à installer sur une terrasse. Un bac de thé chaud attend notre soif, avec du pain d’épices. Le temps de se poser, de se changer, d’installer un peu son sac et sa couche, voici que la nuit tombe déjà. Chacun se cale dans son coin parmi ses affaires, reconstituant son petit château fort avec tours d’angles et pont-levis. Bruits de fermeture éclair, froissements de sac plastiques, odeurs de crèmes pour le visage ou de pansements pour les ampoules. Dans un petit enclos de parpaing sur la terrasse, nos hôtes élèvent des cochons d’inde. Ils couinent et se bagarrent pour quelques grains de maïs, grimpant les uns sur les autres en piaillant pour grappiller la nourriture.

La nuit est franchement tombée. Pour apéritif nous prenons le grog, ce punch capverdien de rhum brut et de mélasse aromatisée à l’orange. Ce soir, c’est une bouteille de la production locale des gens qui nous accueillent. Je l’ai trouvé meilleur que celui du restaurant d’hier, moins sucré et mieux citronné. A la lueur d’une seule bougie vacillante dans les courants d’air nous dégustons un ragoût de poulet aux légumes. Divers condiments donnent ce goût chaud et parfumé qui fait toute la différence ; je reconnais l’ail, l’oignon, la coriandre fraîche. C’est un délice. Pommes de terre et patates douces ont été ajoutées à mi-cuisson, l’ensemble a mijoté longuement. Pour ceux qui sont affamés, du riz blanc est servi à part. Les étoiles se dévoilent, innombrables. Nous sommes presque sous les tropiques ! Je vois Orion juste au zénith. La lune n’est pas levée. Un seul chien aboie de temps à autre. Pour un pays agricole, il y a semble-t-il peu de chiens. Il est vrai que, faute d’eau toute l’année, les bêtes sauvages ne survivent pas et que l’élevage est difficile, sauf peut-être de chèvres. Usés de tant de splendeurs, nous ne tardons pas à nous couler dans nos duvets, le visage levé vers les étoiles.

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Vers San Antao

Tôt réveil pour un petit-déjeuner identique à celui d’hier. Nous devons attraper le bateau de huit heures pour l’île en face, plus sauvage, où nous allons randonner : San Antao. De loin elle paraît sèche et découpée. Le bateau est un vieux caboteur à mât de charge sur l’avant, reconverti en promène-couillons. Il a été rebaptisé Mar Azul (mer bleue) et son unique cheminée vomit une fumée noire à l’odeur de diesel lorsqu’il pousse les feux pour la manœuvre. Touristes et indigènes s’entassent sur les deux ponts dans un mélange très démocratique, en tout cas post-colonial. Des familles entières passent d’une île à l’autre comme on prend le métro, encombrées de mioches et de ballots. La houle atlantique fait vomir plus d’un petit, ce qui est étonnant pour un peuple de marins.

Le débarquement est anarchique. Se croisent les interpellations des uns et des autres, ceux à terre et ceux qui vont débarquer, ceux qui attendent et ceux qui arrivent, ceux qui doivent embarquer plus tard et l’équipage, et ainsi de suite. Les touristes sont les plus discrets, habitués à raser les murs et à chuchoter par leur société dépourvue de soleil et de joie de vivre. Caisses et ballots passent de mains en têtes, car femmes et gosses portent souvent les charges sur le sommet du crâne. Nos bagages sont entassés sur un taxi collectif.

Nous avons le temps de visiter Porto Novo, ce « grand port de débarquement » au sud de l’île, réduit à une jetée de pierres et à deux lignes de maisons le long de la route qui longe la plage rocheuse. Le marché local, un peu plus loin, offre de rares légumes ; des barques à rames ramènent quelques poissons, vite ouverts en deux et mis à sécher au soleil faute de consommateurs immédiats. Âmes en peine, nous errons dans ce délabrement presque caraïbe, la joie en plus. Car les Capverdiens nous apparaissent joyeux de nature ; ils n’ont pas le ressentiment d’anciens esclaves que l’on peut rencontrer dans nombres d’îles caraïbes.

S’offre à nos yeux le spectacle des gens, je ne m’en lasse jamais. Les petites filles portent des nattes pincées avec des bibelots de plastique coloré, des robes courtes qui leur laissent à nu cou, jambes et bras. Elles marchent pour la plupart en tongs. Les garçons vont pieds nus, en short usé et tee-shirt largement échancré au col par les grands frères ou les bagarres. Tous les enfants ont les yeux brillants et la frimousse pleine. Ils paraissent débrouillards, habitués à vivre en famille et en bande. Hors la pêche (archaïque), le tourisme (limité) et l’émigration (espérée mais contingentée), que vont-ils devenir ? A 35 ou 40 ans, déjà vieux, des hommes nous parlent en français. Ils ont travaillé en Europe et vivent de peu une fois revenus au pays. Mais ils gardent la fierté d’avoir connu un autre horizon et d’autres gens, ce vaste monde que les anciens n’avaient jamais vu pour la plupart. Cette volonté de vivre sans rien refuser de la vie est une vertu que j’honore.

Nous voici sur la terrasse face à la mer du Residencial Bar Restaurante Antilhas. Il y a une atmosphère particulière des îles à laquelle je suis sensible. Je l’ai trouvée en Bretagne, en Grèce, aux Caraïbes, sur les îles atlantiques et je la qualifierai « d’aérée ». Le vent participe de ce sentiment, bien sûr, par son omniprésence, mais aussi la lumière, l’espace, le goût de l’air sur la langue, son parfum dans les narines. Il est ici un peu salé, chargé d’humidité ; il est ailleurs chargé d’odeur de terre et d’herbe ou de plantes aromatiques.

L’étendue, sous nos yeux, éclaircit l’esprit, apaise l’âme, comble le regard de son immensité. Plus de limites pour le souffle. Dans les îles, on ne s’intéresse plus aux mêmes choses qu’en ville, au trop proche, au détail. L’esprit s’ouvre comme l’œil, la poitrine et la narine. Tout s’enfle, par mimétisme, le regard, les poumons et le goût de vivre. L’océan infini, toujours changeant, rend l’appétit de tout tenter ; le ciel éthéré, de son soleil impitoyable, donne envie de tout connaître. L’air, l’espace, la lumière, rendent lucide, inspiré, heureux. Lorsque l’œil, alors, accroche le proche, les êtres ou les plantes de l’île, il garde un peu de cet espace en lui, un peu de cette lumière, de cette façon pénétrante de voir, et le goût d’embrasser. Ambiguïté de ce mot « embrasser » qui va du plus proche au plus lointain.

Après avoir dévoré pain, riz et poisson, nous nous entassons dans un minibus rouge Toyota qui nous conduit à l’orée de la piste randonneuse. Nous traversons en voiture un paysage étrange, presque lunaire, halluciné malgré le soleil vif et le bleu amical du ciel. S’étendent des montagnes à la mer des champs de lave solidifiée, sombres et tourmentés, sans un brin d’herbe ni un tronc d’arbre. Un cimetière s’élève d’ailleurs à un endroit, isolé mais parfaitement à sa place. Parfois, un ru à sec a labouré le sol comme si les pluies si rares étaient d’une violence inouïe. De minuscules ponts enjambent ces ribeiras, bâtis, comme tout ici, avec une minutie de fourmis.

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Mindelo

Terre rouge, buissons ras, rocs. Le paysage est aride, pré-saharien. Les constructions aux abords de Mindelo sont en béton-cubes. Les rouleaux atlantiques viennent s’écraser joliment sur la plage, la dentelant d’écume blanche. Deux cargos échoués y rouillent depuis des années sous le regard indifférent des autochtones. Notre hôtel est sur la colline. Il porte le nom portugais nostalgique de Saudade. Les chambres sont étroites mais leur plafond est très haut. Eclairées d’un néon blafard, elles restent sombres même en plein jour. Les lits n’ont pas de couvertures, à nous de voir si nous sommes frileux.

Nous gagnons le restaurant. Nous sont servis un plat de thon grillé sauce safran, jambon et crevettes, du riz et des frites, puis un fromage-dessert dans la même assiette : du chèvre à la papaye confite. Xavier joue les préludes de sa partition de guide en nous contant l’histoire très résumée du Cap Vert, les explorations portugaises, le commerce d’esclaves, le métissage obligatoire. Nous avons de la chance, ce soir arrive une chanteuse locale très connue, dont nous trouverons plus tard les disques : Herminia. Elle pousse quelques romances nostalgiques en plein air, sur la terrasse, dans la nuit nuageuse et le vent puissant. Sa voix est moins grave que celle de Cesaria Evora, mais le ton est aussi prenant. Elle traduit l’âme d’un peuple sans racines, nomade, à l’histoire douloureuse. Ce que nous devenons tous plus ou moins, avec la modernité et la mondialisation. Il n’y a qu’ici que je m’en suis rendu compte : les branches tombées du manguier laissent des cicatrices en forme de cœur.

Avec seulement deux heures de décalage depuis Paris, le réveil est facile. Petit-déjeuner de pain et de café, de fromage de chèvre et de jus d’orange. Nous partons en ville pour un programme chargé. Il nous faut aller à la banque pour le change, à l’Alliance Française pour les cartes de l’île et les cartes postales, à la poste pour les timbres… L’Alliance Française est studieuse lorsque nous y entrons. De jeunes adultes consultent des livres dans la grande salle claire de la bibliothèque. Ils prennent des notes et discutent à mi-voix. Quelques enfants vont choisir des livres illustrés parmi les trésors soigneusement étiquetés des rayonnages qui les entourent. Sur une carte de lecture du comptoir en attente de classement, je relève les livres empruntés par un Capverdien à barbe : ‘Mythologies’ de Roland Barthes, des ouvrages sur les rapports religion et science, Jésus et l’islam, les mythologies africaines. Sur une affiche, le visiteur est incité à parrainer un enfant indigène pour accéder à la bibliothèque : le paiement d’une carte à l’année ne coûte que quelques dizaines de francs.

La poste est un bâtiment frais repeint de blanc et bleu, très moderne d’aspect. Des efforts d’architecture et de teintes sont manifestes sur les constructions publiques. Je suis frappé par les couleurs : elles sont vives mais non criardes, elles donnent une touche de gaieté et s’intègrent bien au paysage avec son franc soleil. Ciel bleu, rocs bruts, océan profond – et l’exubérance des hommes d’ici – c’est un peu de tout cela qui se reflète dans l’architecture. Des femmes déambulent dans la rue, affairées. Certaines portent sur la tête de larges bassines où s’étalent des quartiers de thon cru rouge bordeaux, juteux, odorants.
Le marché aux poissons est plus loin. C’est le thon que l’on y débite le plus. Quelques maquereaux et de courts poissons d’argent, d’un ovale parfait, gisent dans quelques bassines. Un marin me demande en riant de le prendre en photo. Il empoigne un thon entier, sous la queue et les ouïes, pour faire saillir ses biceps et offrir une vision de nourriture et de santé. Des fresques peintes sur azulejos parent les murs ; elles sont fraîches et joliment naïves.

Le déjeuner a lieu dans une rue parallèle au port. Le service est lent, la cuisine n’est préparée que lorsque nous nous installons, comme partout en Afrique. Des éphèbes métis nous servent salade de tomates, poulet frit avec riz et frites, bananes. Xavier a oublié de nous le dire, le patron est gay. Le principal garçon a peut-être 16 ans, la barbe lui pousse à peine. Il nous regarde avec intensité, sa réserve préservée d’un fin sourire. Il a paré son cou d’un lacet noir orné d’une pierre verte pointue comme un piment entourée de deux coquillages. Faut-il y voir un symbole phallique ? La théorie s’écroule dans un grand patatras lorsque nous sortons du restaurant : il est dans la rue, adossé au mur, son service achevé et une jeune fille étreint sa poitrine juvénile. Le sourire du serveur s’est fait tendre.

Une partie du groupe se décide pour la montagne qui culmine à 750 m entre la ville et la plage. De ce plus haut point de l’île, nous aurons une vue étendue. Nous louons un gros taxi pour nous y rendre, nous rentrerons à pieds. Antennes et paraboles sont dressées au sommet pour profiter de l’endroit pour relier ce bout de terre au vaste monde. On pourrait presque sentir passer les ondes parmi les courants d’air. Ces délicates oreilles métalliques sont gardées par des soldats en armes qui déboulent aussitôt voir qui nous sommes et ce que nous faisons là. Notre venue les distrait de leur guérite et de leurs sempiternelles histoires ou plaisanteries de salle de garde. Ils reluquent les filles, comme tout militaire qui se respecte.

Nous entreprenons de parcourir bravement nos dix kilomètres retour, le nez au vent. Nous suivons la route, magnifiquement pavée de basalte jointif sans une once de goudron. Un beau travail d’artisan. Le vent souffle toujours, cet alizé régulier qui dessèche la gorge mais fait pousser le maïs. Les champs sont orientés au vent et cultivés en terrasses. On y trouve haricots, tomates, et évidemment maïs. L’eau est rare, les plantes vivent surtout de l’air du temps, cet air chargé d’humidité qui vient du large. Au loin en contrebas s’étend l’Atlantique, la plage frangée de mousse, le sable blond et les quelques constructions cubiques en béton qui forment le village.

Xavier a prévu ce soir un dîner au « Café Musique » (en français sur l’enseigne), un restaurant orchestre branché où se retrouvent en général les Français résidents ou de passage. Il a commandé un plat unique et national : la catchupa. C’est une sorte de cassoulet au maïs et chorizo, accompagné de divers légumes cuits en pot-au-feu et de quelques rares morceaux de lard et de thon. Un vrai ragoût de marin où l’on ramasse dans le pot tout ce qui traîne pour donner du goût mais avec une teinture africaine : le maïs, les patates douces. Nous goûtons au punch local, mélange de rhum brut et de mélasse où ont macéré écorces d’oranges et de citrons. C’est sucré, aimable et fort, mais ne laisse pas un souvenir impérissable (sauf le lendemain si l’on en boit trop). La serveuse accorte qui porte les consommations se laisse suivre des yeux. Elle est rembourrée aux bons endroits plutôt que bien en chair, et accentue son effet en portant un jean très moulant et un bustier élastique marqué « Kookaï » au-dessus des seins. Tous les garçons repèrent instantanément la marque, ce qui doit être l’effet commercial recherché. Ce café mérite son appellation de « musique » par un quatuor qui interprète des airs de morna, ces chants nostalgiques et vivaces du pays. Deux guitares classiques entourent une petite guitare sèche et un grand métis au nez en trompette fait jaillir de sa poitrine le chant en se dandinant un peu. C’est assez beau bien que les paroles nous échappent pour la plupart.

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Cap Vert d’un coup d’ailes

Le Boeing 757 des Transportes Aereos do Cabo Verde – TACV – est à l’heure. Il se remplit de familles sang-mêlé et de jeunes blancs mâles aux carrures californiennes. C’est à cet instant que je découvre que certaines îles du Cap Vert sont un paradis à quelques heures d’Europe pour les mordus de planche à voile.

Le vent constant des alizés et la houle atlantique en font un haut lieu sportif. Les costauds emmènent pour la plupart leurs compagnes. Elles ne font pas de planche mais tentent de se faire une raison. Elles consultent les guides touristiques, comme celle qui commente les « autres activités » derrière moi. Elle en aura vite marre des flots bleus et de la plage immense, des autres nanas enduites d’huile et du vent éternel. Mais elle suit les muscles adorés pour les voir se dorer.

Deux sièges devant moi causent et remuent des jumeaux français de 5 ans. A l’arrivée sur les îles, alors que l’avion survole une terre sèche et jaune, à peine plantée de rares buissons ras, l’un d’eux élève la voix : « maman, on est au Cap Vert ? Mais pourquoi c’est pas vert, maman ? On n’est pas au Cap Vert ! »

Je n’imaginais pas qu’il fallait autant de temps pour venir d’Europe : 5h40 de vol ! Nous changeons d’avion à Sal pour joindre l’île de Sao Vicente au nord. L’aéroport « international » est tellement vide que nous traversons les pistes à pied pour gagner l’aérogare. Grand soleil et grand vent. Odeur salée inimitable des îles atlantiques.

Nous avons à peine le temps de faire connaissance avec un Xavier à l’allure de titi provincial en sandales, rougi par les tropiques, que nous rembarquons dans un avion à deux hélices et deux dizaines de sièges. Une famille mêlée nous suit dans notre périple. Difficile d’attribuer les enfants aux parents. Il y a un père blanc, une mère métisse, une mère blanche. Les enfants vont du café au lait au blanc blond. L’aîné, le garçon, peut avoir huit ans, la charpente fine, les cheveux crépus presque blonds, les yeux gris bleu, il a surtout un profil délicat de gazelle, le nez allongé aux narines bien dessinées. Métis de noir, de portugais, de français, un peu d’arabe et d’autres origines encore, il est superbe. Il cajole et embrasse la plus petite des trois fillettes qui lui ressemble un peu, en plus rond.

Un touriste feuillette le guide Olizane sur le Cap Vert. Une locale de la haute, un siège en arrière, s’y reconnaît en photo aux côtés de Cesaria Evora, la célèbre chanteuse de morna aux pieds nus. Elle engage la conversation. Le touriste dirige un groupe de presse professionnelle sur le tourisme ; la Capverdienne travaille à la compagnie aérienne.
Sao Vicente pointe ses sommets rocheux et laisse apparaître ses falaises découpées.

L’avion pique vers le sol. A cent mètres au-dessus des flots, il s’engage entre les falaises, dans une anse. Le vent qui fait moutonner la mer secoue la carlingue. A voir une tour blanche défiler par le hublot sur la gauche, j’ai l’impression d’un bateau entrant au port. Il s’agit d’ailleurs du phare de Ponta Machado. La piste est installée dans l’échancrure de San Pedro, orientée à l’ouest face aux vents dominants venus d’Afrique. Et l’on se pose en douceur.

Nous sommes douze dans le groupe, avec Xavier, presque la moitié de l’avion à nous tous seul. Nous récupérons les bagages et nous nous entassons dans trois taxis, trois larges Mercedes 240TD qui datent. La nôtre affiche déjà 236 431 km au compteur et dépasse difficilement les 90 km/h. Après une dizaine de kilomètres pour rejoindre la ville, le totalisateur kilométrique n’aura pas bougé…

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Des îles au vent et sous le vent : Cap Vert

Désireux de prendre un air de printemps il y a vingt ans, j’inclinais en faveur des îles.On peut toujours le faire avec notamment Terre d’aventures. Le Cap Vert ? Encore faut-il apprendre où il se situe et quelle beauté il peut offrir. L’atlas m’apprend que l’archipel se situe dans l’Atlantique à quelques 500 km des côtes du Sénégal. 4033 km² de terres émergées en 10 îles et 5 îlots, dont 13% seulement sont composés de forêts, supportent 392 000 habitants, 137 000 chèvres et 111 000 cochons… 27,7 habitants sur mille naissent chaque année tandis que 8,6 sur mille meurent : il y a trop de monde pour les ressources limités, d’où émigration.

L’archipel est géographiquement africain, ethniquement noir métissé de portugais et autres marins. Ne dites jamais à un Capverdien qu’il est noir, il n’aime pas cela du tout ! 70% de la population est donc métisse, 28% franchement noire et 2% blanche. Le climat est aride, sahélien, tempéré par l’alizé de juillet à novembre. Ce vent circumterrestre qui souffle ici du nord-est a d’ailleurs fait baptiser par les marins les îles en deux groupes aux noms qui m’ont toujours laissé rêveur : les îles du vent (barlaventos) et les îles sous le vent (sotaventos). Découvertes et colonisées par les Portugais au XVe siècle lors de l’exploration des côtes africaines, l’archipel s’est appelé ainsi en référence au vert du cap Sénégal.

Les îles sont resté colonie portugaise jusqu’à l’indépendance de la Guinée-Bissau en 1975. L’archipel a servi de centre de transit entre l’Amérique, l’Afrique du sud et l’Europe, pour la pelleterie, le café et les esclaves. Il est aujourd’hui plaque tournante de la drogue… Le parti unique indépendantiste et marxiste a fait sécession en 1980 après un coup d’état en Guinée-Bissau, pour créer la Republica das ilhas do Cabo Verde.

L’essor de l’économie privée et la chute du mur de Berlin ont entraîné l’abandon du parti unique et l’instauration du multipartisme le 28 septembre 1990 pour suivre la mode mondiale. Le drapeau national est bleu atlantique, rayé aux deux tiers inférieurs de trois bandes, deux blanches entourant une vermillon, et surmontées au tiers supérieur de dix étoiles jaunes en cercle pour les dix îles.

Chaque île a sa spécialité : Fogo son volcan, Sal son aéroport international et ses rouleaux atlantiques, Boa Vista ses hôtels balnéaires, San Nicolau la pêche au marlin bleu attiré par le courant froid, Sao Vicente la musique et Santo Antao la randonnée. Ce sont ces deux dernières îles qui vont être la destination du voyage.

Le pays est pauvre, isolé, peu irrigué. L’agriculture n’a jamais suffit à nourrir la population, certaines îles n’ont pas d’eau. Pour cultiver, il faut compter sur les pluies quelques mois par an qui reconstituent les sources et irriguent les terres. Sécheresse et criquets pèlerins entraînaient des famines dont la dernière n’est pas si ancienne, 1959. On fait pousser surtout du maïs, mais aussi des haricots, des patates douces, des ignames. Canne à sucre, café et bananes sont endémiques. L’industrie est réduite, la principale est le chantier naval de Mindelo. Le reste n’est qu’artisanat : conserve de poisson, production de rhum et de grog, matériaux de construction. Paradoxalement pour un pays pauvre, ce sont les services qui sont les plus développés : ils réalisent 72% du PIB 1989. Mondialisation oblige, l’archipel sert de centre de transit aux échanges et de point stratégique pour l’entretien des bateaux et des avions, leur ravitaillement en carburant. Le tourisme se développe, aidé par la quasi-absence de saisons.

Le pays exporte surtout des bananes, du thon et de la main d’œuvre mâle. 450 000 immigrés établis dans les ports des pays maritimes d’Occident : à Boston aux Etats-Unis, à Lisbonne, à Rotterdam, à Gênes. Cet éparpillement de tradition, en sus du métissage, a créé une culture originale, ouverte sur le monde par force, catholique par religion mais au sens originel « d’universel ». Avec des traces d’animisme, un amour de la musique nostalgique (la morna), une langue créole (le crioulio) différente dans chaque île, des affinités avec l’Afrique et le Brésil, l’aspiration à l’Europe, surtout dans sa version portugaise… Faute de véritable passé d’où tirer fierté, l’avenir est l’espoir bien ancré dans les mentalités. D’où la disponibilité, la curiosité, l’affabilité des Capverdiens pour l’autre et pour l’ailleurs, l’amour des enfants et du grand large. Je m’en rendrais compte avec Terre d’aventures.

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Joseph Kessel, Hong-Kong et Macao

L’année où Sartre et Beauvoir allaient admirer Mao, Kessel se rendait à Hong-Kong, territoire britannique peuplé en majorité de Chinois fuyant la République pop. Dès les années suivantes il y aura en effet les Cents fleurs et sa répression féroce puis le Grand bond en avant qui fut une grave régression. Le journaliste écrivain s’intéresse aux petits humains et pas aux grandes théories -c’est ce qui fait qu’il reste lisible plus de soixante-cinq ans après la parution de ses articles dans France-Soir en 1955 et 1957. En revanche, qui lit encore sans rire l’hagiographie du Castor ?

Pas de fiction cette fois rajoutée au reportage mais la rencontre de personnages clés comme Jardine, descendant des contrebandiers d’opium dans la Chine de Tseu Hi, et de la femme de Mister Tiger Balm, l’inventeur du célébrissime Beaume du Tigre – toujours en vente – qui soigne tout et se porte dans la poche ; sa pagode loufoque se dresse sur une colline de l’île. Kessel s’intéresse aux « maisons de thé » (bordels) et aux « danseuses » (putes) dont les plus entreprenantes vendent les enfants qu’elles se font faire par de beaux mâles occidentaux sortis des bateaux de guerre ou de commerce. En quelques années, elles peuvent elles-mêmes s’établir comme entremetteuses entre les couples en mal d’enfants et l’offre des filles jeunes qui veulent s’enrichir. Il suffit que les bébés soient beaux et que les astres leurs soient propices. Car Kessel ne minimise pas la misère du petit peuple de Hong-Kong, pressuré pour produire, leurs enfants en loques mendiant dans les rues. Les quartiers les plus mal famés abritent des fumeries d’opium tandis qu’une cité interdite – Kowloon-City – existe en plein cœur de Hong-Kong, un ancien village chinois exclu par le traité sur les Nouveaux Territoires, de la tutelle de la colonie.

Quant à Macao, enclave portugaise ignorée des Chinois comme des Japonais venus envahir l’Asie, ce n’est plus un « enfer du jeu » comme elle le fut un moment. Les casinos subsistent, mais sans presque de clients. C’est surtout le trafic d’or qui prospère à l’époque.

L’investigation, le social et le touristique se mêlent dans ce reportage d’aventures qui se dévore littéralement. Le rêve exotique trouve son incarnation avec le meilleur et le pire, dans un paysage de toute beauté. Mais avec une question : « Comment, pourquoi Hong-Kong resterait-il britannique ? » p.900 Pléiade. Une bonne question qui trouvera sa réponse en 1998, une génération plus tard.

Joseph Kessel, Hong-Kong et Macao, 1957, Gallimard Folio 2011, 256 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 2 : Au grand Socco, La piste fauve, La vallée des rubis, Hong-Kong et Macao, Le lion, Les cavaliers, Gallimard Pléiade 2020, 1808 pages, €67.00

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Pier Paolo Pasolini, Les ragazzi

Premier roman de l’enfant terrible des arts italiens, Pasolini raconte l’existence de débrouille des gosses de la banlieue de Rome après la guerre. Né en 1922, il avait 22 ans en 1943 lorsque débute le premier chapitre ; il n’a pourtant habité la banlieue de Rome avec sa mère qu’en janvier 1950. Il s’attache comme un grand frère au Frisé, un gamin de 12 ans qui fait sa communion et sa confirmation dans la foulée. Ici, dans la banlieue capitale, l’Italie reste traditionnelle, à peine sortie de la campagne malgré les usines qui attirent du monde. La mamma reste à la cuisine et à la lessive, cognée par son mari qui va se saouler après le boulot, couverte de gosses par absence de toute contraception – interdite par les eunuques d’Eglise.

Pasolini n’est pas tendre avec « les institutions », qu’elles soient politiques (le fascisme puis la chienlit démocrate-chrétienne), l’Eglise (où les curés expédient les messes et les enterrements), les syndicats (communistes) qui ne se préoccupent pas du Lumpenproletariat. Mais les gosses s’en foutent, livrés à eux-mêmes en bandes d’âges dès qu’ils savent marcher, comme dans les pays arabes. Le climat de Rome en été rappelle d’ailleurs le Sahara avec son soleil implacable qui décourage tout labeur et la poussière des rues qui donne constamment soif. Sa description de Rome vue d’un camion à ordures au chapitre V donne le ton : « Le camion, filant dans ce quartier chic, pris la via Casilina, frôla de sa puanteur toute fraîche des immeubles de pauvres gueux, dansa la samba le long de chaussées transformées en écumoires et dont les trottoirs prenaient l’aspect d’égouts, passa entre de grandes passerelles défoncées, des palissades, des échafaudages, des chantiers, des zones entières de masures, croisa la ligne du tram de Centocelle plein d’ouvriers en grappes sur les marchepieds et parvint par la via Bianca aux premières habitations de la Borgata Gordiani isolée au milieu d’un petit plateau, comme un camp de concentration, entre la via Casilina et la via Prenestina et fouettée par le soleil et par le vent ».

Les gosses vivent dehors tout le jour, en loques. Ils s’agglutinent au bord du Tibre et de l’Aniene pour se baigner à poil dans les eaux sales et huileuses où passent au fil du courant des caisses de bois et des cadavres de rats. En face, l’usine d’eau de Javel. On s’y ébroue, on apprend à nager, on s’y noie. Car les gamins veulent faire comme les grands sans en avoir toujours les moyens. Les petits sont bizutés, vêtements cachés pour qu’ils restent tout nu, claqués pour qu’ils chantent, ligotés et entourés d’herbes auxquelles ont met le feu pour faire comme les Peaux-rouges. Mais cela ne dérape jamais dans la violence mortelle comme chez les adultes qui jouent trop volontiers du couteau. Car, malgré tout, la société façonne les jeunes sauvages : dans le premier chapitre, le Frisé à 12 ans plonge et nage pour sauver de la noyade une hirondelle dans le Tibre ; dans le dernier chapitre, le même Frisé après « redressement » en prison et au travail, laisse finalement se noyer Gégène, un gamin de 10 ans qui voulait traverser le fleuve malgré le fort courant. Chacun pour soi, enseigne la société bourgeoise.

La violence est celle de la société : du manque de logements, du travail abrutissant sous-payé, du prix des denrées. Les familles réfugiées, déplacées, expulsées, habitent des bidonvilles, les écoles désaffectées (qui parfois s’écroulent sur eux), les habitations bon marché, les HLM qui ne cessent de se construire à la va-vite autour de Rome. Elles s’entassent à six ou huit dans une seule pièce, séparée du coin cuisine par un rideau. Les frères couchent avec les frères, tête-bêche, les sœurs avec les sœurs (ou parfois avec le père). La pudeur n’existe guère et les garçons baisent dès 13 ans. Ils chapardent, récupèrent, se servent, volent, se prostituent parfois pour quelques centaines de lires. L’amitié n’est guère que de la camaraderie solidaire, le sentiment ne pouvant s’épurer à cause des conditions matérielles. Nul n’hésite à voler son copain en l’attirant entre les cuisses d’une grue pour détourner son attention, comme le Frisé en fait l’expérience à 14 ans sur la plage d’Ostie.

L’univers suburbain est sous le règne du plus fort, la virilité affichée et les filles laissées de côté. Les garçons se regardent, s’admirent, se soutiennent. Lorsqu’ils roulent à poil dans la boue des rives, leur gourdin se dresse parfois ; lorsqu’ils sortent le soir, ils peignent leurs cheveux un peu trop longs de gouape et enfilent à cru des pantalons moulants et des marinières très lâches au col. L’homosexualité reste mal vue par l’Eglise, par la société, par le virilisme garçonnier, mais reste une tentation permanente et les très jeunes se livrent volontiers aux « pédoques » venus du centre pour gagner quelques sous comme il est dit plusieurs fois. C’est ce qui fit scandale à la parution en 1955, suscitant même un procès en pornographie de la part des catholiques bien-pensants comme jadis pour Flaubert, Baudelaire et Byron. Les communistes ont négligé le réalisme du sujet pour reprocher l’absence de perspectives (politiques). La justice italienne a été moins partiale et Pasolini fut acquitté parce qu’il se contentait de décrire la société des jeunes et leur parler franc. Aujourd’hui, le lecteur n’y voit rien de très scandaleux tant les mœurs ont évolué et qu’ont explosé les outrances des écrivants (souvent vains) qui veulent se faire remarquer.

Ils sont apolitiques, rebelles, sans famille – mais ils sont la vie, ces gamins laissés à eux-mêmes. Ils subissent le destin et s’y débrouillent. Pasolini ne les juge pas mais décrit de façon neutre leurs petites histoires et leur milieu. C’est ce qui rend le roman attachant malgré la langue, difficile à lire en italien et a fortiori à traduire. Car les ragazzi parlent l’argot du Trastevere, un romanesco abâtardi. Le jeune plâtrier Sergio Citti, de onze ans plus jeune que Pasolini et qui fut probablement son amant, l’a appris à l’auteur, initialement frioulant. J’ai lu Les ragazzi dans la traduction 1958 de Claude Henry parue en Livre de poche en 1974 à l’occasion de la sortie du film de Bolognini Les garçons (concentré sur les plus âgés), mais l’argot français utilisé a bien vieilli. Je ne connais pas la nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro mais elle est plus récente, donc probablement plus accessible aux lecteurs d’aujourd’hui.

Pier Paolo Pasolini, Les ragazzi (Ragazzi di vita), 1955, Points 2017 nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro, 288 pages, €8.60 e-book Kindle €7.99

DVD Les Garçons (La notte brava), Mauro Bolognini, 1959, avec Rosanna Schiaffino, Elsa Martinelli, Laurent Terzieff, Jean-Claude Brialy, Anna-Maria Ferrero, Carlotta films 2010, 1h30, €6.22

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Bulbul Sharma, Mes sacrées tantes

Bulbul au prénom d’oiseau est une indienne peintre qui écrit. Née en 1952, après l’indépendance, elle observe avec un humour tout anglais les travers de sa propre société restée traditionaliste et empêtrée dans les rites. Elle en livre huit nouvelles dans ce recueil qui se lit à longs traits. Nous y découvrons par les yeux d’une femme une Inde percutée par la modernité introduite par les Anglais et qui effrite ses croyances et ses coutumes ancestrales.

Lorsqu’une matrone autoritaire doit aller voir son fils aîné qui ne peut venir en Inde par phobie de l’avion, c’est toute une histoire ! La souillure est sa principale angoisse tant une brahmane ne saurait côtoyer, frôler, boire ou manger ce que des êtres impurs ont touché de leurs sales mains.

Le mariage arrangé dès le plus jeune âge par les familles est source constante de quiproquos et de surprises, comme cette épouse plus grande que son mari de quinze bons centimètres une fois adulte. Ou la naïve qui ne sait pas se tenir dans sa belle-famille, sautant pour se retenir de tomber dans les bras de l’aîné de ses beaux-frères, ce qui ne se fait pas. Ou encore la fillette de 7 ans exilée de maman qui découvre son fiancé du même âge, bel enfant espiègle avec qui elle peut jouer et se cacher de l’acariâtre grand-mère qui régit la maison immense aux innombrables couloirs.

Quant aux tantes, elles sont un trio de sœurs soudées qui ne se le font pas dire et en rajoutent dans les anecdotes pour se présenter à leur avantage. Ainsi, lors d’un (toujours très long en Inde) voyage en train, toutes les maladies y passent : celles qu’elles ont eues, celles de la famille et des voisins, celles dont elles ont seulement entendu parler. La femme de médecin, assise dans le compartiment en face d’elles a du répondant et gagne leur respect, mais laborieusement.

Quand ce n’est pas la mère du mari qui commande la maison, c’est le mari lui-même, dans cette société patriarcale où le chef de famille est aussi prêtre hindouiste. Ainsi R.C. a-t-il dressé ses femelles (femme et fille) et ses gens à respecter rigoureusement l’horaire et les rituels du quotidien. Mais ne voilà-t-il pas qu’il se mêle de partir en vacances, à la moderne, dans la vieille auto Ambassador increvable que sa fonction juridique lui a permis d’acquérir ? Dès lors tout se délite, les femmes se libèrent… et le macho aussi, qui découvre sa propre liberté d’homme face au fleuve qui s’écoule comme le temps.

Parfois l’épouse quitte le mari pour s’en aller errer et se faite pute (on dit danseuse) ou nonne, les deux seules voies extrêmes de la liberté des femmes. La vie n’est pas simple dans un pays immense qui parle des centaines de langues et dont l’anglais – la langue du colonisateur – reste indispensable malgré qu’on en ait. La vie n’est pas simple dans l’intrication des traditions qui empêtrent toute initiative et encadrent strictement toute liberté. La vie n’est pas simple mais Bulbul s’en amuse en tant que femme. Et nous aussi.

Bulbul Sharma, Mes sacrées tantes, 1992-2006, Picquier poche 2009, 263 pages, €8.10

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Joseph Kessel, Au Grand Socco

Profitant d’un long séjour à Tanger en 1950, l’écrivain-reporter qui deviendra immortel dix ans plus tard par l’Académie française, livre ses Mille et une nuits. Il se met dans la peau de Bachir, un enfant de 12 ans marocain bossu devant et derrière, orphelin des rues qui dort sur la plage avec Aïcha une gracile fille de son âge et Omar, un garçon plus jeune au fez rouge. Il ne vit que de petits boulots mais chante admirablement et surtout conte comme pas un sur la place populaire du Grand Socco. Le style est enjôleur et l’émotion candide toujours présente, malgré les exigences de la réalité qui font parfois trahir le premier mouvement, comme ce petit âne blanc mourant et sauvé, donné et repris, dont l’obstination et la vitalité sont un fil des histoires.

Tanger après-guerre est une ville interlope, zone internationale sans droits de douane ni impôts par la convention de 1925. S’y côtoient les nationalités comme les trafics, les notables blancs comme les nationalistes rifains. Les collabos et malfrats recherchés dans leurs pays y trouvent refuge pour leurs affaires, tout comme les grands de ce monde lassés de leur climat humide et froid. Ce brassage de civilisations et de mœurs crée des étincelles, matière à histoires pour enflammer l’imagination. Or Bachir est acteur autant que conteur. Son jeune âge le rend invisible et accepté partout, y compris chez les femmes musulmanes dévoilées. Tel le Persan de Montesquieu, il observe et juge, sagace de sa raison précoce et de son cœur d’orphelin tout gonflé.

Kessel s’inspire de personnages réels : la juive rescapée des camps (C’était écrit), le guitariste espagnol antifranquiste, l’américaine mûrissante (L’arbre qui chante), la lady anglaise cruelle aux humains mais protectrice des animaux – et même Bachir le petit mendiant en haillons et doublement bossu mais au visage fin. Il rajoute des types de Tanger : Zelma la nymphomane effrontée, Ibrahim le beau marchand de fleurs, Mohammed l’écrivain public, Abdallah le pêcheur aveugle, Kemal le charmeur de serpents, Fatimah l’aïeule, Nahas l’usurier, Fouad le paysan, Caleb le porteur d’eau, Hussein le vieux qui vend du khôl, Sélim le marchand d’amulettes, Ismet le débardeur musclé : ils font chœur et offrent une vision mosaïque du Tanger réel, vivant et populaire. Ils sont le pendant des Occidentaux résidents qui se réunissent au café le Petit Socco, colons oisifs comme Mme Elaine l’américaine et lady Cynthia l’anglaise, ou affairistes comme M. Boullers le trafiquant d’or, Flaherty le journaliste roux, Varnolle le collabo en fuite et sa capo de camp Edna, M. Ribaudel l’avocat international français.

Par ses histoires, Bachir offre une vision réaliste de la société à ses auditeurs comme aux lecteurs ravis : la décadence occidentale noyée dans le whisky, la promiscuité sexuelle, la contrebande ou la honte familiale (Le tambour-major), l’arriération musulmane qui traite mal ses animaux (Le rezzou, Le petit âne blanc) et ses femmes, laissant les enfants perdus errer sans soins ni secours ; mais aussi l’acculturation du Marocain Abd-El-Meguid Chakraf ayant fait fortune aux Etats-Unis qui a perdu toute identité, le Rifain indépendantiste fanatique qui se prépare à jeter les colons blancs à la mer. Les contes sont autres qu’ils paraissent : un reportage sur le présent autant qu’un support à l’imaginaire. Ils captivent et instruisent, l’auteur étant en empathie avec ses personnages et avec le pays. Pour notre plus grand bonheur de lecture.

Joseph Kessel, Au Grand Socco, 1952, L’imaginaire Gallimard 2010, 294 pages, €9.50

Joseph Kessel, Romans et récits tome 2 : Au Grand Socco, La piste fauve, La vallée des rubis, Hong-Kong et Macao, Le lion, Les cavaliers, Gallimard Pléiade 2020, 1808 pages, €67.00

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Shara de Naomi Kawasa

Naomi Kawase, réalisatrice japonaise, a consacré son œuvre filmée à la recherche de ses origines. Abandonné à sa naissance, élevée par un couple âgé qui l’a adoptée quand elle avait 10 ans, elle évoque son enfance dans ce film où la petite amie du personnage principal découvre de même qu’elle n’est pas la fille mais la nièce biologique de sa « mère ».

L’histoire se passe à Nara, dans ces ruelles enchevêtrées et silencieuses de la ville contemporaine, là où vivent des artisans, des retraités, des commerçants. Deux frères jouent, ils sont jumeaux, ils ont 10 ans eux aussi. Ils font la course dans les ruelles qui tournent et se croisent comme une calligraphie. À un tournant, celui qui est en tête se volatilise. Son frère, soudain, ne le voit plus alors qu’il poursuit sa course fantasque. Kei et Shun ne sont plus deux. Le garçon a-t-il été emporté par le vent qui se lève ? Ou par l’esprit des lieux qui, tel un Minotaure, réclame sa proie de chair à l’issue du labyrinthe ? La caméra s’attarde sur les arbres qui frissonnent dans le vent comme sous le coup d’une émotion surnaturelle.

La mère reste plongée dans la génération : sept ans plus tard, le jumeau n’est pas réapparu et un autre enfant est en route. Enceinte, la mère se plaît au jardin. Elle fait pousser des légumes de forme phallique qu’elle soigne jusqu’à bien les gonfler : des cornichons, des aubergines blanches – ou cultive des fleurs aux pétales délicats dont les pistils s’offrent à la fécondation des bourdons. Lorsque l’enfant paraît à terme, c’est un accouchement collectif dans la maison, devant toute la famille, aidé par les voisines qui chantent. Le jumeau survivant, 17 ans, pleure devant la vie qui renaît.

Le père est artisan, il fabrique de l’encre de Chine. Il trace au pinceau, à main levée, des caractères sinueux. Une vraie lumière. Est-ce une référence à l’encre noire avec laquelle ont joué les jumeaux au début du film ? Le trait est-il l’abstraction de la calligraphie des ruelles ? La main qui se lève du papier figure-t-il l’envol du jumeau disparu ? Beaucoup de scènes se correspondent dans ce film riche en symboles. L’ombre s’efface – reste la lumière, orpheline. Les jumeaux sont le yin et le yang, les deux faces d’un même être. Le survivant est hanté par son double perdu. Il le peint pour l’exorciser, fasciné lui aussi par la représentation et par la création. Si la mère crée avec son corps, le père crée avec son esprit et Shun avec son cœur. Il doit exorciser son double avant de se reproduire à son tour en faisant un enfant à sa petite amie.

Toute l’histoire se passe en un lieu fermé, un quartier résidentiel de la ville de Nara, clos comme un cocon. C’est une ville à la campagne avec ses jardins, son passé agricole, son présent mécanique d’autos et de motos. Mais le Bouddha ancestral veille toujours et nul ne manque les signes propitiatoires. Le cycle complet de l’existence se réalise dans ce quartier bouclé : naissance, mort, famille, liens. La mère génère, crée et recrée sans cesse, pôle stable des traditions et du rituel. Le père est social, il organise une fête en l’honneur de féodaux qui s’habillaient décalé pour contester le pouvoir. Il compartimente l’oubli. Il faut, dit-il, conjurer le sort, exorciser la douleur, surmonter la peur, afin que la vie continue.

Tout est mouvement au Japon, éternel devenir. Ce film ondoyant le montre : s’arrêter est inutile, il faut toujours aller de l’avant, faire pousser, engendrer, aimer, créer, courir, rassembler, animer.

Ce film tellement japonais est fascinant pour nous parce qu’il est humain, bien loin des clichés occidentaux sur le Japon.

DVD Shara, Naomi Kawasa, 2003, avec Kohei Fukungaga, Yuka Hyodo, Naomi Kawase, Katsuhisa Namase, Kanako Higuchi, Lancaster 2005, 1h41, €9.36

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Les 55 Jours de Pékin de Nicholas Ray

Tout commence par les musiques à la montée des couleurs de chacune de huit des onze délégations étrangères sur le sol de Pékin ; tout finit par les musiques de chacune des mêmes délégations étrangères : Autriche-Hongrie, France, Allemagne, Italie, Japon, Russie, Royaume-Uni et États-Unis. Entre les deux périodes, l’union pour 55 jours autour de l’ambassadeur britannique, Sir Arthur Robertson (David Niven, excellent dans ce rôle). Rien de tel que d’être attaqué en milieu hostile pour forger une solidarité occidentale contre les menaces chinoises. Nous sommes de juin à août 1900 pendant la guerre des Boxers, les boxeurs populaires et nationalistes adeptes des arts martiaux de l’empire du milieu, groupés en société secrète au poing fermé.

Le spectateur se voit proposer héroïsme et histoire d’amour dans un Pékin reconstitué sur une centaine d’hectares dans les environs de Madrid – car il était impossible de tourner en Chine de Mao un péplum moderne sur l’humiliation chinoise de Tseu-Hi écrit aujourd’hui Cixi (Flora Robson).

Le 20 juin 1900, les Boxers sont incités par le prince Tuan (Robert Helpmann) à tuer les chrétiens et les Blancs et à envahir les concessions, après leur refus de quitter Pékin sur les instances de l’impératrice. Toutes les délégations sont pour le départ, par prudence et pour protéger les civils ; seul l’Anglais est pour rester, afin de ne pas se montrer impressionné. Le représentant américain, qui n’a pas de territoire concédé et n’en demande pas (le beau rôle), s’abstient. Mais si les Anglais restent seuls, qu’auront l’air les autres ? Le droit de la majorité est donc soumis au droit de la minorité par intérêt supérieur : l’orgueil. Tous restent.

Les Boxers attaquent ; ils sont repoussés parce qu’ils sont peu armés. Mais les munitions manquent et les blessés occidentaux s’accumulent. L’armée impériale n’intervient pas pour ne pas se mettre à dos les puissances, comme le préconise le général Jung-Lu (Leo Genn). Mais celui-ci, s’il prône la prudence diplomatique, a eu comme maitresse la baronne Ivanoff (Ava Gardner), sœur de l’ambassadeur russe (Kurt Kasznar), dont le mari, pourtant brillant colonel, s’est suicidé en apprenant cette infidélité. Depuis la baronne, qui n’écoute que son plaisir personnel, est réprouvée par toute la société et ce n’est qu’avec un œil neuf, l’arrivée du major américain Matt Lewis (Charlton Heston, mâchoire carrée et sourire d’acier) qu’elle revient sur la scène sociale. L’Américain n’obéit en effet à aucunes conventions autres que celle des droits humains et il accueille les circonstances comme elles viennent, sans passé.

Il ne réussit pas à sauver un pasteur anglais torturé par les Boxers et celui qui le vise est tué par son sergent ; l’ambassadeur anglais lui en fait reproche : mieux vaut sauver les apparences et la diplomatie, même si cela doit coûter une vie occidentale ! Ledit ambassadeur sera d’ailleurs touché directement par ces mêmes rigides principes lorsque son fils de 7 ans est abattu par un tir de Boxer (happy end, après un coma de plusieurs jours, il sera hors de danger).

La baronne et le major vivent dans la même chambre (et probablement couchent ensemble). Lors du siège, elle officie comme infirmière pleine d’humanité et tout le monde l’aime, depuis les blessés qu’elle réconforte jusqu’au docteur (Paul Lukas) qui fait ce qu’il peut. Par ses liens avec le général Jung-Li, son ex-amant, elle parvient à acheter de l’opium pour pallier l’épuisement des stocks de morphine pour les blessés et des fruits « pour les enfants ». En ramenant son chargement, elle est tuée d’une balle Boxer mais elle a racheté son « péché ». De même, le major Lewis qui n’a pas réussi à sauver la vie du pasteur anglais, sauve une métisse de 12 ans, Teresa, fille d’un de ses capitaines tué pendant le siège ; il lui avait promis de l’emmener aux Etats-Unis malgré le racisme ambiant dans son pays. Lewis la prend in extremis sur son cheval alors qu’il quitte Pékin ; peut-être va-t-il même adopte l’orpheline ? Son regard pur scande en tout cas le film du début à la fin : elle observe, elle juge selon sa morale candide de 12 ans ; elle n’a qu’une envie, quitter ce cloaque de Pékin.

Les Etats-Unis ont évidemment le beau rôle, bras militaires des Anglais par solidarité de « race », tandis que les autres sont réduits à la portion congrue, notamment les Français, quasi absents de l’action. Les Russes sont représentés comme des mous qui suivent le mouvement (Kurt Kasznar), alors que les Japonais, avec leur colonel méticuleux (Jūzō Itami), sont réévalués. Les préoccupations politiques du début des années soixante – ainsi que les préjugés du temps – tordent comme d’habitude les faits historiques pour chanter la gloire de l’Amérique comme leader du monde « libre » (libre commerce, libre disposition de chacun, libre croyance) – alors que c’est par exemple le Japon qui apporte la moitié des 20 000 hommes qui parviennent à Pékin.

L’action ne manque pas, des grands combats avec tirs nourris, charrettes de feu et explosions, aux coups de main commando pour faire sauter la réserve impériale de munitions ou tenter de joindre Tientsin. Les Occidentaux résistent, le prince Tuan perd la face, les armées étrangères convergent des concessions portuaires vers la capitale, l’impératrice Tseu-hi a perdu. Le colonialisme ne peut être secoué et le réformisme social a échoué.

L’impératrice s’enfuit de la Cité interdite déguisée en paysanne. La dynastie Qing sera balayée douze ans plus tard pour ces raisons. Il est très difficile à faire accepter par le populo les changements en cas de crise économique et nationale : les incultes préfèrent ce qu’ils connaissent, la force brute. Ils vont donc avec élan vers les leaders radicaux conservateurs et xénophobes. Ce n’est pas différent aujourd’hui…

Un beau et long film que j’ai vu au moins cinq fois en quelques décennies et où l’on ne s’ennuie jamais.

DVD Les 55 Jours de Pékin (55 Days at Peking), Nicholas Ray, 1963, avec Charlton Heston, Ava Gardner, David Niven, Flora Robson, Leo Genn, Robert Helpmann, John Ireland, Harry Andrews, Kurt Kasznar, Paul Lukas, Jerome Thor, Jūzō Itami, GCTHV 2000, 2h25, €13.46 blu-ray €13.10

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Joseph Kessel, Marché d’esclaves

Kessel en reportage pour le Matin, vingt livraisons en 1930 plus dix sur les secrets de l’Arabie. Au vu du succès considérable, le recueil sera publié trois ans plus tard avec les vingt plus six des dix articles. Il faut dire que le journaliste plonge directement dans l’Aventure, celle des livres pour adolescents (Gustave Aymard, Mayne Reid…) et celle des romanciers « orientalistes » de son temps (Pierre Benoit, les frères Tharaud). Il introduit et fait connaître Henry de Monfreid qui, sur les traces de Rimbaud, fait de la contrebande d’armes sur la mer Rouge ; il l’encourage à publier ses souvenirs, qui seront un grand moment. Ils ont enchanté ma propre adolescence : « Il y a la liberté, la nudité, les flammes du soleil, le murmure de l’eau et des arbres, le spectacle d’être primitifs » p.696 Pléiade.

Kessel apprend en Syrie que tous les chefs bédouins avaient des esclaves à leur disposition ; en parlant, il découvre que l’usage est traditionnel dans toutes les sociétés arabes. C’est que « le Coran admet l’esclavage. Nul souverain arabe, et surtout Ibn Séoud, ne peut heurter de front la forteresse terrible de la foi » p.689. Pire même : certains croyants trop pauvres doivent vendre leurs enfants pour revenir du pèlerinage à la Mecque. Les centres sont l’Abyssinie et le Hedjaz ; Kessel a pisté la traite depuis le rapt des enfants et des femmes Chankalla, Sidamo ou Oualamo – toutes populations nègres méprisées en Ethiopie – jusqu’à leur convoyage sur la mer Rouge et leur passage, au nez et à la barbe des vedettes des grandes puissances, vers les pays acheteurs. Ils partent à quatre, une bande composée du lieutenant de vaisseau Lablache-Combier, du médecin militaire frère d’écrivain Emile Peyré, et de l’écrivain (oublié) Gilbert Charles par goût du sport et du voyage. Lablache, grâce aux services de renseignements de la Marine, met en contact les quatre avec le cinquième : Henry de Monfreid qui connait tout le monde sur place. Malgré le gouverneur français au nom de frileux, Chapon-Baissac, qui hait Monfreid le corsaire qui le bafoue en trafiquant armes et haschich, la petite bande emprunte des sentiers sauvages à l’écart des pistes, traverse des déserts en armes jusqu’à la mer, puis croise sur le boutre de Monfreid jusqu’au Yémen dans la tempête, puis dans les îles inhabitées qui servent de relais aux convoyeurs, dont « Saïd » (nom modifié) le trafiquant recommandé par Monfreid.

Ce beau programme sera l’occasion de descriptions dantesques de la sauvagerie africaine comme de la beauté des corps et de la luxuriance ou de la rudesse de la nature. Un monde inexploré, barbare, comme aux commencements du monde. Kessel « chasse » l’enfant avec un guerrier, « Sélim », « adolescent (qui) ressemblait, par la puissance et la souplesse de ses muscles, par son rictus, à un animal de proie ». Il va chasser une petite fille gardeuse de chèvres, que Kessel va « racheter » pour la faire libérer, tandis que Sélim repart en chasse pour prendre cette fois un jeune garçon. L’équipe se sépare pour égarer les autorités coloniales du Chapon, une partie par la mer avec Monfreid et l’autre en caravane dans les régions désertiques sur la piste de Saïd et de son convoi d’esclaves, avec Kessel jusqu’au Gubet Kharab où les deux vont se rejoindre pour passer la mer. « Défilés arides et magnifiques, rocs de cuivre, champs de lave et de pierres noires, palmiers au lait qui enivre, hérissés de poignards danakil pour que l’étranger sache qu’en y touchant il mérite la mort, déserts noirs avec ses pistes de galets funèbres, ses lits de torrents desséchés, ses déchirures tragiques, ses points d’eau au creux des pierres, mais désert absolu, voilà quel fut l’horizon, changeant par ses lignes mais immuable par le soleil, dur, l’air bleu et la terre sombre, de notre caravane » p.646. Comment ne pas rêver ? Ce sont ces descriptions qui m’ont fait voyager, explorer le monde après les idées.

Les aventuriers se font peur, durant le trajet, avec le guerrier dankali « Gouri », un véritable tueur qui veut son quota de meurtres d’ennemis de sa race pour être un homme viril. « Mince et souple, tout en muscles fins, durs et dangereux, cet homme avait une terrible figure d’oiseau de proie. Ses petits yeux étirés étaient d’une dureté de pierre et bizarrement striés de sang. Sa bouche, très mince, son nez en bec pointu, son front étroit et son rictus montraient une fierté et une cruauté inexorables » p.647. Il châtre systématiquement tous ceux qu’il égorge, qu’ils soient déjà morts ou encore vivants. Il sera abattu par un garde de la caravane d’esclaves lorsqu’il voudra trop s’en approcher, malgré les ordres de Kessel, pour tuer et encore tuer.

Style sec et sens du suspense, descriptions minutieuses et grandioses, c’est un document humain de « choses vues » sans pareil. Il captive et entraîne le lecteur en participant, sans le laisser simple spectateur. Il pénètre même profondément dans les abîmes de l’âme « civilisée » en revivifiant les comportements prédateurs de nos ancêtres chasseur-cueilleurs puis guerriers conquérants… jusqu’au colonialistes de son époque. Jouir de courir et de capturer, déguster l’égorgement et les mutilations, savourer un bœuf entier cru… Les plus forts asservissent les plus faibles et c’est cela la « nature ».

La civilisation exploite tout autant, peut-être de façon moins physiquement barbare, encore que les exactions bolcheviques qui s’achèvent et les pogroms nazis qui débutent, sans parler des « chasses au nègre » du Ku Klux Klan aux Etats-Unis qui perdurent – prouvent que sous le vernis se cache toujours la bête. Ce n’est pas l’ex-Yougoslavie ni le Rwanda à notre propre époque qui le démentiront ! Quant à l’esclavage dans les pays musulmans, il demeure, tapis dans le texte même du livre religieux, ne demandant qu’à renaître dès que des intégristes s’en emparent. Dénoncer la traite passée, c’est bien, mais dénoncer l’esclavage au présent, c’est mieux ! Il nous manque des journalistes Kessel plutôt que ces moralistes de bureaux qui encombrent les médias.

Grands reportages en mer Rouge : Joseph Kessel, Marchés d’esclaves, 1930, et Xavier de Hauteclocque, Le turban vert, Arthaud classiques 2020, 440 pages, €28.00 e-book Kindle €18.99

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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GR 20 corse Dimanche 30 août

Réveil avec le soleil, vers neuf heures, quand il commence à chauffer les duvets. En me rendant en short vider notre sac de déchets, je dis adieu au garçonnet de 4 ans, le fils du camp, les pieds nus dans la poussière. C’est un petit Corse vigoureux comme son père, blond comme sa mère et tout bronzé. Sa peau est comme une croûte de pain cuit et il court toute la journée, du réveil au coucher, en seul maillot de bain bleu. Il est déjà déluré, l’œil brun et vif et m’interpelle : « Eh, Monsieur, où tu vas ? » Je lui demande où se trouve la poubelle ; il m’indique l’endroit, très responsable, et m’accompagne. Il s’appelle François-Joseph : le prénom de son parrain et le prénom de son grand-père paternel – ainsi est la coutume. C’est un beau petit gars qui est un rayon de douceur après ces deux semaines de rude marche adulte. Il me rappelle les gamins de colo à Pâques dont j’avais la charge, les petits de 5 et 6 ans dont les autres moniteurs, plus anciens, ne voulaient pas car trop bébés pour les jeux ; comme je m’occupais d’eux avec Sylviane la monitrice, ils m’ont très vite appelé « papa ».

Nous allons à pied jusqu’à Santa Luccia, à 6 ou 7 km par la route depuis Conca. Attente interminable d’un car hypothétique en cet après-midi d’un dimanche en fin de saison touristique. J’ai cette fois l’impression que l’expérience GR est vraiment achevée. Nous calculons nos dépenses durant ces vingt derniers jours : environ 600 F. chacun (230 €). Ce sont des vacances bon marché. Un style tout à l’opposé de l’auto et de l’hôtel.

Le car n’est jamais venu. Longue attente devant la poste, puis au café d’en face. Comme nous allons encore attendre, j’achète dans une librairie-marchand de journaux Priez pour nous à Compostelle de Barret et Gurgand en Livre de poche. Après cette randonnée initiatique en Corse, j’éprouve le désir maintenant d’aller à pied jusqu’à Saint-Jacques. C’est un grand GR avec un but spirituel, un passé historique, tout jalonné des souvenirs de la mémoire des hommes gravés dans la pierre : ses monastères, ses églises et cathédrales, ses calvaire, me tentent. Un jour, peut-être ?… Cela fait partie des objectifs que l’on se fixe lorsqu’on est jeune. Avec la vie devant soi pour le réaliser – ou pas.

Eric achète le journal Le Monde. Spectacle de la rue : les vieux qui vont et viennent, passent et s’assoient au café devant une bière, discutent un peu et repartent. Ils sont en chemise blanche, pantalon clair et super pompes d’été cirées, blanches ou beiges, ou même pied-de-poule ! Les jeunes garçons passent en frimant sur leurs mobylettes, pieds nus, torse nu ou en tee-shirt ornés d’agressifs slogans commerciaux américains. Nous ne voyons pas de femme, sauf les touristes. La Corse est un pays de mœurs méditerranéennes. Il y a également peu d’enfants car la plage est trop proche et trop tentante durant la journée. Nous achetons des « beignets aux herbes » fourrés d’une odorante béchamel aux aromates.

Las, nous dormons à la sortie de la ville près d’un figuier. Nous faisons une ventrée de figues bien mûres. Les moustiques sont réapparus.

GR 20 corse Lundi 31 août

Nous sommes dès 7h du matin à l’arrêt d’un autocar qui ne vient nonchalamment qu’à 8h30 en ce lundi matin. Nous lisons Libération. Impression de pluralisme depuis quelques mois : opposition à Mitterrand, à Reagan, à Khomeiny. Le monde n’est plus présenté comme monobloc. Nous sommes à l’ère du Let it be, des différences admises et même revendiquées.

Le voyage est long jusqu’à Casamozza, dans un car bondé. Arrêt pastis de dix minutes pour le chauffeur au bord d’une vigne où les gros raisins rouges sont déjà mûrs en ce dernier jour d’août. Ils sont tentant et chaque passager en dévore 1 kg chacun au moins. Au détour d’un rang, je me trouve nez à nez avec un jeune passager du car de 8 ou 9 ans. Il me croit le paysan du coin et il a un mouvement d’effroi, mais je lui souris et lorsqu’il me voit la grappe de raisin à la main comme lui, il comprend que je suis son complice, un pilleur semblable, passager du même transport.

A Casamozza, attente encore du train du soir près d’un immeuble à 100 m de la gare. Notre occupation consiste en lecture, en déjeuner, en sieste, en discussion. Expérience faite, nous pensons Eric et moi qu’il vaut mieux suivre le GR 20 du sud au nord plutôt que le nord-sud préconisé dans le topo-guide. Le randonneur peut ainsi commencer plus doucement, s’élevant lentement dans le paysage jusque vers les montagnes centrales, et adapter son effort. Le ravitaillement est également mieux assuré, ce qui permet des sacs moins lourds au départ. Ce n’est qu’une fois entraîné par une bonne semaine de marche que commencent les difficultés, mais elles apparaissent alors plus faciles.

Le train pour Calvi (38 F., 14.50 € d’aujourd’hui) est en fait un autocar qui nous fait arriver à 20 heures. Nous dormons sur la plage de Calvi. Un légionnaire en patrouille nous interpelle, intrigué par mon bidon militaire. Je lui explique que je suis lieutenant de réserve des troupes blindées. Respect. Nous avons bien dormi.

GR 20 corse Mardi 1er septembre

Dernier jour. Réveil à 9h, lecture sur la plage de rochers au bas de la citadelle. Nous avons acheté le journal Le Matin sur les Cents jours de Mitterrand et le Quotidien de Paris pour avoir des points de vue différents. Nous prenons un bain de mer, l’eau salée et tiède nous change de la rude douceur des torrents glacés. Nous lézardons au soleil, notre bateau pour Nice n’est qu’à 14h45.

F I N

Topo-guide Corse, entre mer et montagne : Parc naturel régional de Corse, Fédération française de randonnées 2019, 152 pages, €15.90

Carte IGN Traversée de la Corse – GR 20, 2020, €8.95

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Your name de Makoto Shinkai

Au Japon, le merveilleux côtoie sans cesse le prosaïque et quoi de mieux que l’adolescence et ses rêves encore possibles avant la vie adulte, pour le mettre en scène ?

Mitsuha est une lycéenne de 17 ans dans la petite ville campagnarde d’Itomori, au bord d’un lac creusé jadis par une météorite. Elle vit dans une famille traditionnelle menée par la grand-mère qui lui apprend à être miko, à suivre les rites shinto en hommage au dieu du lieu. Taki est un lycéen du même âge mais qui vit à Tokyo, occupé par ses amis et un petit boulot classique d’étudiant dans un restaurant. Tous les deux rêvent de changer la vie, leur vie. Le passage d’une comète entre la Terre et la Lune va être l’occasion d’une distorsion temporelle et la fille va se retrouver dans le corps du garçon et réciproquement… deux à trois jours par semaine.

C’est l’occasion de quiproquos plein d’humour et de côtoyer la folie. Comme souvent les ados, les deux paraissent parfois à leurs pairs comme des zombies qui ont oublié les habitudes et ce qu’ils doivent faire. C’est l’occasion aussi de pénétrer les mœurs japonaises, si bien décrites dans ce dessin animé minutieux : les individus ne sont jamais seuls mais en groupe d’amis, de famille, de communauté, de religion. Ses amis Teshi et Natori aident Mitsuha à atterrir tout comme Fujii et Takaji aident Taki à se réadapter. C’est l’occasion enfin d’explorer l’autre face de son propre tempérament : la volonté virile pour Mitsuha et sa part de féminité séduisante chez Taki, le yin et le yang inextricablement tressés.

Facétieusement, mais avec bon cœur, Mitsuha prend rendez-vous sous sa forme de garçon avec Mademoiselle Okudera, serveuse comme Taki dans le restaurant où il travaille le soir. Elle envoie charitablement un texto à Taki pour qu’il n’oublie pas, lorsqu’il sera revenu dans son corps à Tokyo, d’honorer le rendez-vous et de se déclarer. Mais le garçon est timide et désorienté et Mademoiselle Okudera se rend compte qu’il en aime une autre. Sans le savoir, il est tombé en effet amoureux de Mistuha en palpant son corps lorsqu’il en prend la forme. Ce qui provoque un comique de répétition lorsque Yotsuha, la petite sœur de Mitsuha, la voit au réveil se palper presque tous les jours les seins.

Où est la réalité, où est le rêve ? Est-ce Taki qui rêve d’être jeune fille dans les montagnes ou Mitsuha qui rêve d’être garçon à Tokyo ? Les corps embrassent les âmes et tissent une corde temporelle analogue à celle que tresse la famille traditionnelle de Mitsuha ou celle que dessinent les artères trépidantes de la mégalopole tokyoïte. Le dessin s’anime en adéquation avec ces réflexions. Chacun ressent un manque, comme s’il était une part coupée d’un même être androgyne. Et c’est le dieu du lieu qui va les réconcilier.

Le dessin du décor est si scrupuleusement réaliste que le spectateur reconnait sans peine ces petits détails du Japon tels que les camionnettes très laides mais fonctionnelles adaptées aux petites routes de montagne, les uniformes de lycéens et la cravate portée lâche, la beauté des érables rouges à l’automne, le grand tori impressionnant et les forêts de cryptomères vastes comme des cathédrales. Il visualise quelques lieux réels comme les escaliers du sanctuaire qui sont ceux de Suga, la bibliothèque de Hida, la gare de Furukawa, la passerelle de Shinanomachi… Seule Itomori est une ville imaginaire, d’ailleurs détruite par la comète qui s’est désagrégée de façon imprévue, l’occasion toujours de rappeler les catastrophes régulières qui surviennent au Japon par les éléments naturels et qui ne sont jamais prévues par « les autorités » portées à faire comme si et à ne surtout pas déranger la population.

La musique, très variété japonaise, séduira les adeptes ; je la trouve pour ma part un brin envahissante et d’un optimisme trop forcé.

C’est au total un film envoûtant aux personnages émouvants, tissés dans une histoire cosmique qui les dépasse et dans laquelle ils tentent de trouver leur chemin – en bref une initiation typiquement adolescente.

Tiré d’un roman, le film d’animation qui a connu un gros succès international a été depuis décliné en manga.

DVD Your name (Kimi no Na wa), Makoto Shinkai, 2016, Anime 2017, 1h41, €15.00 blu-ray

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GR 20 corse Samedi 29 août

Nous avons de fait dormis à 200 m au-dessous du col. Au village d’été en contrebas, nous faisons des courses en pain et fruits.

Nous passons notre dernier jour dans la forêt de résineux par des sentiers pierreux qui montent et qui descendent comme d’habitude. Nous rencontrons un groupe de la Légion alors que nous sommes en train de pisser. Ils se sont vantés de faire Calvi-Bavella en quatre jours seulement. Par la route, peut-être ? Ou en marchant comme des bœufs, une partie de la nuit, sans rien voir, juste pour le record commando ?

La brèche de Villaghelo offre ses roches rondes comme dans la forêt de Fontainebleau. L’une d’elle forme un casque de croisé avec son nasal !

 

Sur la fin s’étire un long sentier, dont une heure entière entre deux haies de bruyère arbustive, avant Conca à 228 m seulement, le terme du voyage. Nous ôtons nos chemises et tee-shirts et nous nettoyons à la fontaine. Puis Annick et Éric se précipitent sur le téléphone. Je déguste des mûres et des figues sauvages durant ce temps-là.

Je leur offre le restaurant Chez Folacci, un jeune cuisinier corse qui a compris le commerce et l’usage du GR : camping et auberge avec le « menu du randonneur ». Il s’agit d’une salade mêlée de tomate, poivron, oignon, haricots verts, laitue et olives, pleine de vitamines et de croquant après les céréales trop sèches que nous avons dû ingurgiter. Suit une omelette paysanne avec pommes de terre, courgettes et tomates. Enfin du fromage corse conservé dans l’huile ou une glace en boule. Le tout pour 35 F. (13.40 €), ce qui est un prix assez élevé mais moins que celui des baraques de plage. Le repas est copieux, simple et bon, tout ce qu’il nous faut après deux semaines de restrictions. Je paye 115 F. (44 €) pour nous tous avec le pichet d’un demi-litre de vin rouge corse.

Le GR est cette fois fini. Nous sommes heureux de terminer autant que de l’avoir fait. Nous couchons dans un terrain près du restaurant. Il nous faut encore rentrer sur le continent.

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GR 20 corse Vendredi 28 août

Tout va mieux aujourd’hui. La nuit a été très humide, probablement la plus froide du séjour. Nous lisons dans le guide des « Plantes et fleurs rencontrées » sur la Corse que les températures estivales nocturnes, au-dessus de 1000 m, vont de 4 à 8° !

Lors de la montée du Mont Incudine à 2134 m, se découvre un beau paysage d’arêtes rocheuses tachetées de vert. Mais une barre de brume mauve monte jusqu’à 2000 m et cache les détails de la plaine.

Joli dégradé du ciel vers l’horizon : d’un bleu soutenu à un blanc presque transparent. Certaines nuances me rappellent le bleu grec. Une grande croix chrétienne marque le sommet du mont Incudine.

La descente pierreuse est pénible pour les pieds mais en une heure nous sommes au refuge d’Asinao à 1545 m où nous déjeunons de saucisson et de coquillettes au thon comme prévu dans la liste de nos menus. Suivent des descentes et des remontées à chaque ruisseau dans la forêt qui coulent obstinément vers la vallée. C’est ce que le topo-guide appelle « un chemin approximativement en courbes de niveau ».

Nous rencontrons une vipère – ma première – courte et brune, tachetée de noir, la tête triangulaire. Elle se glisse sous un rocher à mon approche, avertie probablement par les vibrations de mes pas sur le sol. Je marchais devant. La leçon est qu’il vaut mieux marcher en chaussures fermées couvrant la cheville plutôt qu’en sandales comme les randonneuses des premiers jours. Surprise, une vipère peut piquer.

Nous dînons à 18h30 d’un goulasch Buitoni à la boîte un peu bombée qui fait splash quand je l’ouvre. Ma chemise bleu ciel se retrouve tachetée d’orange et ressemble à une peau de limande maintenant. Je devrai la laver demain au ruisseau et marcher sans chemise jusqu’à ce qu’elle sèche. Espérons que nous n’aurons pas mal à l’estomac : le contenu était mangeable et même bon. Le bombement était probablement dû à la différence de pression due à l’altitude. La soupe de poireaux pommes de terre en sachet Knorr l’a précédée et un thé très sucré l’a suivie.

Et nous repartons comme le soleil tombe derrière les montagnes. En forme, et pour changer un peu, nous marchons au crépuscule jusqu’à 22 heures, lorsque la nuit est noire. Il fait frais, ce qui est plus agréable pour randonner que la touffeur du jour ; la bruyère libère ses parfums à l’heure du soir et embaume la citronnelle. J’ai l’impression de retrouver mes 10 ans et l’émotion d’accomplir l’inhabituel. Comme les balises griffées blanc et rouge sont de plus en plus difficiles à trouver, même à la lampe de poche, nous stoppons à un endroit plat derrière un gros rocher, sans doute près du col de Bavella à 1218 m. Mais comme on ne voit rien, la surprise sera pour demain matin.

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Joseph Kessel, Vent de sable

Le 2 janvier 1929, Joseph Kessel s’envole au titre de journaliste sur la ligne Paris-Dakar de l’Aéropostale. La compagnie a été ouverte en 1925 avec des avions monoplan Bréguet 14 sans carlingue fermée ni radio et doit opérer en courtes étapes pour se ravitailler. L’emport des avions et le coût du transport limite la rentabilité de la ligne au seul courrier – mais il met une journée au lieu de trois semaines ! La ligne se poursuivra sur l’Amérique du sud courant 1929 par Toulouse-Santiago du Chili, notamment avec Mermoz en vol de nuit, que Kessel ne connait pas encore mais dont il entend parler lors de son reportage.

Toulouse, Alicante, Casablanca, Agadir, Cap Juby (Tarfaya), Villa Cisneros (Dakhla), Port-Etienne (Nouhadibou), Saint-Louis du Sénégal, Dakar – sont les étapes parcourues par Kessel en trois semaines sur Latécoère 26 reliés par TSF. Il vole avec Marcel Reine, 27 ans, pionnier de l’Aéropostale et Edouard Serre, polytechnicien spécialiste des systèmes radio, tous deux capturés six mois auparavant par une tribu maure après un atterrissage forcé. Régnait déjà la haine religieuse atavique pour les non-musulmans qui fit des Blancs leurs esclaves durant des mois, et l’appât de la rançon versée par la compagnie. Emile Lécrivain sera le pilote de Kessel car la superstition refuse que le duo Reine-Serre refasse le même itinéraire néfaste.

Kessel détend les autres au cabaret, selon son habitude (p.519 Pléiade). Il sait que le vernis guindé des pilotes de 25 ans et des mécanos de 20 ans craquera dans l’atmosphère enfumée de la nuit, avec la fête, les filles et l’alcool. Il rencontre Guillaumet, entend parler de Mermoz et de Saint-Exupéry et il appelle désormais Lécrivain Mimile. A Cap Juby, il fera connaissance de Vidal qui  a succédé à Saint-Ex comme chef de poste, du mécano Toto adepte des « petits Maures » et du très jeune Marchal qui ne peut baiser les Mauresques que dans le coffre d’un avion faute d’intimité ailleurs.

C’est entre Cap Juby et Villa Cisneros, deux postes tenus par les Espagnols et d’un contraste saisissant, que l’avion est pris dans le vent de sable qui bouche toute visibilité et l’oblige à voler soit très haut à la boussole, soit très bas au risque de percuter une falaise ou une vague. Kessel avoue qu’il n’a jamais eu aussi peur de sa (courte) vie ; il a 31 ans. Le pilote Lécrivain crashera d’ailleurs son avion dans les mêmes circonstances quelques jours après que Kessel soit rentré à Paris. C’est qu’il y a un siècle l’aviation était encore une aventure et le transport du courrier une épopée. La France fut pionnière avec des hommes très jeunes qui voulaient effacer le souvenir de la guerre de 14 et se lançaient avec curiosité et soif d’avenir dans la technique en plein essor.

Joseph Kessel en parle admirablement dans ce témoignage vécu rédigé comme un documentaire. Il est témoin des héros modernes, mais se rappelle aussi son adolescence lorsqu’il volait pour observer l’ennemi. La construction du livre agit comme une initiation, de la découverte au vécu d’avoir frôlé la mort. Il romance peu le vrai, même s’il sélectionne et embellit car il reste écrivain : « Un homme qui a eu sa vie déformée par la lecture et le besoin d’écrire ne peut jamais rêver, hélas ! sans mêler à ses rêveries des éléments tirés de livres » p.587.

La fraternité des hommes, les exploits réalisés en commun, la solidarité des pilotes et des mécanos, les copains qu’on ne laisse pas tomber, sont autant de valeurs viriles issues de l’adolescence, comme un prolongement de l’univers scout si prégnant dans la première moitié du XXe siècle alors que les filles étaient cantonnées absolument hors des garçons par les bourgeois hantés par la « faute ». Les aviateurs sont les derniers chevaliers du courage et de l’honneur qui subliment le simple travail bien fait par une générosité d’âme sans égal. « Le courrier est sacré » est une formule qui dit plus que l’honneur du métier : c’est un cri mystique qui justifie tous les dangers et force à se dépasser pour la mission.

Joseph Kessel, Vent de sable, 1929 revu 1966, Folio 1997, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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GR 20 corse Jeudi 27 août

Aujourd’hui, notre itinéraire nous mène du col de Laparo à la passerelle sur le ruisseau de Casamintello.

Nous déjeunons sur les tables de bois du refuge d’Usciolu à 1741 m. Comme nous sommes les premiers et que nous lui plaisons, la gardienne nous offre trois tomates de son jardin.

Nous passons ensuite longuement par les crêtes. De curieuses roches découpées en forme de statue s’y dressent. Au refuge du midi, puis le soir, nous rencontrons deux jeunes Corses de Metz et Strasbourg qui font le GR uniquement pour la partie de Vizzavone à Bavella où ils retrouveront « la famille ». Ils nous disent : « comme c’est beau, hein ! » S’ils avaient pu voir le cirque de la Solitude, ils aimeraient plus encore.

Nous avons dîné d’un couscous en boîte Buitoni prévu sans doute pour deux (250 g de semoule) à 6,90 F. (2.64 €). Il était moins cher qu’une boîte de haricots verts… Nous avons pris auparavant du Viandox en bouillon et ensuite une infusion de thym. Il faut se réhydrater de la transpiration du jour. Nous sommes presque la fin du voyage.

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