Voyages

GR 20 corse Samedi 15 août

La marche sous le soleil harasse vite, surtout les premiers jours en plaine où la chaleur est lourde et les sacs plus lourds. Dès le sentier balisé abordé, il faut grimper jusque vers 2000 m, avant de ne redescendre que très lentement en-dessous de la barre des 1000 m.

Nos corps de citadins réapprennent le temps lent et réglé des pas qui durent, la fatigue des jambes et des épaules, la joie physique du souffle qui s’accélère et s’amplifie pour s’apaiser après l’effort, la sueur qui coule sur le front, dans le dos, sur la poitrine, l’irradiation du soleil sur la peau nue ou la caresse rafraichissante d’une brise sur les sommets.

Le plaisir est d’aller au rythme biologique du pied et du soleil, jamais trop vite, réglé par l’astre qui réveille et qui couche – question de température. On en vient d’ailleurs à compter très vite la distance non plus en kilomètres mais en heures de marche. Nous redécouvrons le corps et ses besoins simples : aller, boire, manger, dormir.

Nous trouvons le sommeil à un quart d’heure de la crête, juste en-dessous exprès pour éviter le vent. L’herbe est sèche et les pins apparaissent noirs sur le ciel.

Nous avons effectué depuis ce matin peu de distance mais notre manque d’entraînement et la chaleur nous achèvent. Sur le GR, nous faisons de fréquentes rencontres : un couple jeune et joli, une famille de pépés minuteurs, deux Allemandes en sandales coiffées comme les vaches, trois femmes écolos–dynamiques certainement enseignantes, enfin, le lendemain matin, deux Parisiens bon vivants avec chiens.

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GR 20 corse il y a 40 ans

En notre année pandémique, les vacances se font à proximité et la France est privilégiée. La Corse m’a attiré jadis, je l’ai parcourue à pied, en bateau, en voiture et même en avion. Aujourd’hui, je ne me sens pas d’y retourner : trop de monde, trop de Corses « parisiens », trop de gens. Il y a quarante ans, c’était différent.

Depuis que j’ai entendu parler du sentier de grande randonnée qui traverse la Corse par les montagnes de l’intérieur, le GR 20, j’ai eu envie de le suivre. Des garçons pris en stop deux ans auparavant jugeaient le parcours trop dur – mais ils étaient très jeunes, portés à l’excès, tentés par la facilité et trop grégaires pour ne pas se monter la tête. A 16 ou 17 ans, on abandonne aussi vite qu’on se lance. Des filles, chargées plus au sud, avaient trouvé le même parcours sans difficultés, à condition d’aller à son rythme. Le peu que j’avais vu des montagnes corses, depuis la route, me tentait.

Aujourd’hui, certains font la course – pardon, le « trail » – toujours plus ultra, pour boucler le parcours de 180 km sur 14 000 m de dénivelée en 32 heures, je n’ai jamais compris pourquoi. Pour moi le voyage est un une façon de se promener pour rencontrer les paysages, les autres et la nature, pas une course au profit de la gloire médiatique. Qu’a-t-il vu, le Thévenard durant cette épreuve ? Qu’a-t-il appris, sinon qu’il n’était pas le man du record ? Quel intérêt que courir pour courir ? Il y a quarante ans, lorsque j’ai entrepris le GR20, c’était avec de toutes autres pensées et un tout autre objectif. Certes, le sentier corse faisait partie des projets que l’on se donne à la fin de l’adolescence tel qu’aller au sommet du Mont-Blanc, découvrir le Tibet, croiser à Tahiti, traverser l’Atlantique à la voile et explorer la nature sauvage au Canada comme les trappeurs.

L’année en question, 1981, rien de précis n’étant encore envisagé, au contraire des années précédentes. J’ai lancé le projet en juin auprès de mes amis et connaissances. Accords, désistements, le lot habituel des enthousiastes qui deviennent réticents avec de faux prétextes. Début août, nous sommes trois : Eric, Annick et moi. J’ai connu ce jeune couple de 18 ans originaire de Saint-Etienne à la colonie de vacances où ils étaient moniteurs comme moi. Ils paraissaient sérieux, sympathiques et discrets. Je suis à peine plus âgé qu’eux.

Le trajet Nice–Calvi a été effectué en une nuit de traversée. J’ai dormi sur le pont. Il fait chaud et la mer est d’huile. Des souvenirs me reviennent à parcourir Calvi qui s’anime peu à peu. Mon sac à dos fait 14 kg ; il est probablement un peu lourd pour la marche, mais nous verrons bien. J’ai pourtant réduit les vêtements et le matériel au minimum mais il faut quand même un duvet, une cape de pluie, un appareil photo et un carnet de notes, une trousse de secours, une lampe de poche, un réchaud à gaz, une marmite – et la gourde d’un litre qui pèse son kilo. Il faut laisser de la marge pour la nourriture à emporter pour durer trois jours au moins. Nous avons prévu de faire le GR du nord au sud, comme préconisé par le topo-guide, « de Calvi à Porto-Vecchio ». Le sac d’Éric est plus lourd car il veut jouer les mâles virils auprès de sa fragile copine.

Nous partons à pied le vendredi 14 août sur la route de Calvi à Calenzana, 12 km en long parcours rectiligne avec des dizaines de voitures passant dans les deux sens. Nous restons plusieurs heures sur la plage à nous reposer de la nuit, et effectuons deux arrêts bienvenus, le premier à un robinet, le deuxième entre la vigne et l’amandier aux fruits à peine mûrs mais déjà délicieux. Nous faisons des courses indispensables à Calenzana, du potage en sachet notamment. Le soir venu, nous dormons sur le GR à 20 m du village.

Au matin, nous refaisons quelques courses pour compenser notre repas d’hier soir et partons à midi. Nous déjeunons à la fontaine d’Orteventi d’où l’on découvre les villages et la plaine. Monte la fumée d’un incendie de maquis. Plusieurs heures de montée assez raide par une chaleur accablante et une forêt brûlée, cela nous occupe l’après-midi. Les sources sont des oasis pour la pause.

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Anne-Lise Blanchard, Carnet de route

Investie depuis 2014 dans l’association SOS Chrétiens d’Orient, l’auteur parcourt le Proche-Orient lors de missions d’aide et d’assistance aux chrétiens persécutés par les milices islamiques en Irak et en Syrie. Ce livre est son carnet de voyage d’août 2017 à août 2018. Danseuse et thérapeute, elle est sensible aux chants, à la musique, au jeu des corps et notamment des enfants ; la foi lui a donné cet optimisme du projet en commun pour rebâtir, reconstruire, ressusciter les communautés.

Cet itinéraire spirituel accouche d’un journal militant pour assurer l’emprise chrétienne sur les terres ancestrales et la mémoire de la foi en pays islamique. Ce qui ne va pas sans hagiographie : tous les humbles sont des saints, toutes les femmes violées des vierges martyres, tous les enfants orphelins qui ont vécu des horreurs des anges meurtris. Quand aux prêtres, ils sont des chevaliers. C’est bon à entendre lorsque l’on est de la partie, un peu candide si l’on est analyste géopolitique.

Choisir le camp opposé à Saddam Hussein et Bachar El Hassad est choisir les principes contre les réalités humaines ; les minorités chrétiennes sont protégées sous les dictatures laïques… Ce pourquoi la France de gauche a choisi le camp du Bien, comme par hasard celui des Etats-Unis, mais aussi celui des islamistes, puisqu’ils sont anti-Hassad. La religion chrétienne encouragerait-elle le statu quo ? L’auteur incrimine plutôt le délaissement des pays musulmans pour ce qui n’est pas leur foi, par exemple à propos de Shobak en Jordanie : « Nous tournons les talons en silence, partagés entre la beauté du lieu et la tristesse du délaissement dans lequel sont maintenus les lieux historiques du proto-christianisme ou de la chrétienté franque » p.58.

Alliée dans l’OTAN, la Turquie joue l’islam en solo contre le reste de l’Occident – non musulman. « Malheureusement la poussée turco-musulmane continue de refouler les chrétiens plus loin en territoire kurde, les éloignant des terres fertiles, me racontait le Père Charbel en janvier 2015, alors que nous nous arrêtions à Qarawella » p.75. Quant au Père Ephrem, « rescapé de Qaraqosh avec vingt-six autres personnes de sa famille, en cette fameuse nuit du 6 août 2014 (…) : ‘On ne peut pas faire confiance aux Kurdes, pas plus qu’on ne peut vivre avec les musulmans. Dès qu’ils sont plus nombreux, ils imposent la charia, la conversion ou la mort. Méfiez-vous de l’Islam’ » p.76. Les musulmans radicaux agissent en effet au XXIe siècle comme Isabelle-la-Catholique au XIVe siècle par inquisition, conversion forcée ou expulsion. La « tolérance » n’est qu’une vertu de nanti majoritaire.

« Partout où je serai passée, où j’aurai recueilli des témoignages, en Irak, en Syrie, j’aurai entendu le même récit : le village a été pris avec la complicité des voisins musulmans, ma maison est maintenant occupée par les voisins musulmans, du jour au lendemain les voisins musulmans ont refusé de nous serrer la main » p.77. Le rêve de modération et d’harmonie (catholique veut dire universel) n’est pas pour demain. « Le Père Fadi (…) à Kazdanan en 2015, avait exprimé sans détour ce que la longue cohabitation de son peuple avec l’islam l’autorisait à dire : ‘L’islam modéré, ça n’existe pas. L’Islam, c’est l’Islam, une religion de conquête où le mot amour n’existe pas » p.77.

Ce qui n’empêche pas, « une fois les situations d’urgence passées » p.120, l’association de s’intéresser aux autres composantes des sociétés dans lesquelles les chrétiens d’Orient vivent.

Attachant témoignage sur le vif, à prendre comme un regard particulier teinté de foi chrétienne clairement militante sur ces sociétés mosaïques en guerre qui cherchent à survivre.

Anne-Lise Blanchard, Carnet de route – de l’Oronte à l’Euphrate les marches de la résurrection, 2020, Via Romana, 132 pages, €15.00

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Tarquin Hall, L’homme qui exauce les vœux

Tarquin Hall est un journaliste britannique mariée à une journaliste indienne. Il écrit ici son premier roman policier indien. C’est délicieux, empli d’humour anglais et de vanité indienne. Son personnage de détective très privé est gourmand, en surpoids, mais sagace et généreux. Un vrai Hercule Poirot imbu de sa tenue et de ses repas. Toute la société indienne apparaît, depuis la jet-set qui étudie l’économie à Londres avant de fonder une société de logiciels, aux fonctionnaires prolifiques qui se multiplient dans la bureaucratie indienne, jusqu’aux minorités pauvres qui extraient l’uranium sans aucune hygiène.

Vish Puri aime son métier et les compliments qui vont avec toute affaire résolue. Fondateur de l’agence Détectives Très Privés (Ltd), il gère une bande de spécialistes des déguisements, des itinéraires et de la filoche. Il n’est pas de haute caste mais se débrouille pour être bien avec tout le monde, étant passé par l’armée, une sorte d’ENA locale. Traditionaliste, il adore son chez lui, sa femme aux petits soins, sa mère à subir et ses copains de club.

On vient le voir de partout. Malgré une tentative d’assassinat alors qu’il soignait ses piments sur son toit-terrasse, il est mandaté par un avocat célèbre du nord du pays qui s’attaque à la corruption endémique en Inde, pour la disparition d’une servante. On accuse l’avocat de l’avoir violée puis assassinée. Vish Puri doit faire la lumière. Il a des techniques particulières qui ne seraient pas reconnues à Londres mais qui disent l’état de prédation de l’Inde contemporaine. Rien que pour cela, le roman est passionnant.

Bien sûr, son enquête aboutira au happy end, non sans quelques digressions anthropologiques sur des enquêtes parallèles. Le tout raconté avec légèreté et en se moquant des travers les plus courants. Quiconque veut en savoir plus sur la vie quotidienne des Indiens d’aujourd’hui lira ce livre. Par petites touches et avec un vocabulaire choisi, il vous introduira dans la société très compartimentée de la seconde puissance démographique de la planète.

Tarquin Hall, L’homme qui exauce les vœux (The Case of the Missing Servant), 2008, 10-18 2009, 319 pages, €0.99

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Il y a 20 ans la Chine…

Il y a 20 ans, je lisais ce livre majeur de Jacques Gravereau. Tout ce qui est écrit s’est réalisé. La Chine a pris son essor silencieusement, ne relevant la crête qu’avec l’éléphant yankee qui barrit de la trompe pour faire le clown devant ses partisans, petits blancs frustrés et chrétiens mystiques.

Dans ma jeunesse, le monde intellectuel voyait l’avenir à l’est, dans la Russie immense et rouge. Il s’agissait de s’adapter, au moins dans sa tête, à l’inéluctable prééminence de l’Etat-Léviathan, à son discours manipulateur à destination des masses et aux réseaux soigneusement entretenus de sa nomenklatura bureaucratique. Et l’on voit aujourd’hui les « révolutionnaires » hier les plus affichés s’être installés avec cynisme dans la société française des privilèges, en fonctionnariat confortable, en mandarinat professoral et dans les lieux de pouvoir médiatique. Certains, plus en retard ou plus provocateurs, avaient poussé l’avenir jusque dans la profondeur des masses chinoises, alors guidées à coup de pensée unique par un instituteur primaire. La simple démographie a donné raison à ces derniers, mais ce phénomène n’a rien d’idéologique. Il est resté « physique » : c’est le nombre qui impose ses idées et non les idées qui mènent le monde. L’URSS en déclin de population s’est effondrée, la Chine en plein essor démographique s’est imposée.

C’est ce que montre Jacques Gravereau, professeur à HEC, dans ce livre de 2001 où il dissèque cette révolution asiatique, non plus tonitruante sous les drapeaux rouges mais silencieuse par l’entreprise et l’intérêt des hommes – jusqu’au dernier empereur rouge qui, désormais, relève la crête. Mais, pas plus que l’idéologie marxiste, ce n’est l’idéologie libérale à l’américaine via la mondialisation qui l’a emporté. « La standardisation des normes techniques n’entraîne pas l’uniformisation des valeurs par la grâce des médias et du consumérisme (…) L’économie de marché n’entraîne pas un alignement sur des principes occidentaux d’égalité, d’individualisme et autres valeurs absolues » p.18. Il suffit d’observer le Japon depuis 1945 ou la Corée depuis 1950 : ils n’ont rien renié de leur civilisation tout en surfant à la pointe de la modernité.

Si la pensée occidentale est logique, causale, analytique, abstraite, la pensée chinoise enregistre des alternances d’aspects appariés tels l’endroit et l’envers, le yin et le yang. A la raison seule, elle préfère les sensations, les émotions, l’empathie pour les choses. L’Occidental se croit le maître d’une nature qu’il vise à expliquer par une science objective et neutre. Le Chinois suspend son jugement et laisse venir les choses pour se couler dans leur mouvement. Si la pensée logique aboutit à l’idéal d’objectivité scientifique, elle exige la liberté de recherche et de critique, donc des droits individuels au scepticisme et, in fine, une propension à un régime politique démocratique. La pensée chinoise, englobante et toute de mouvement, s’accommode de la hiérarchie collective, du respect aux anciens et des devoirs envers la tradition (fût-elle celle du parti), comme de la structure sociale. Les individus sont enserrés dans des familles, des quartiers, des clans, des groupes d’intérêt. Le rite social prime la critique et la honte est la punition. La valeur n’est pas à une « vérité » abstraite mais à la confiance, qui nait d’un dialogue évolutif avec le pouvoir. Ce qui est visé n’est pas la connaissance mais l’harmonie. Ce qui s’écrit en chinois « avoir des céréales plein la bouche », et qui rapproche cette conception de notre épicurisme.

Le « vide » n’est pas le silence à emplir de discours mais une « possibilité totale ». Les choses naissent du mouvement et des transformations, et non pas toutes armées de la cuisse d’un penseur. L’ordre est en perpétuelle altération et le pouvoir n’est que l’action d’accompagner le mouvement avec la même souplesse et obstination que l’eau qui coule et s’infiltre partout où elle peut. Il s’agit de se fondre dans les apparences pour vaincre sans bataille.

Cette conception du monde donne à la Chine une bonne capacité à gérer le long terme. L’ordre y est confortable car les situations y sont prévisibles. La tactique de la non-confrontation permet de s’adapter au mouvement constant tout en restant au pouvoir. L’horreur absolue est l’impatience – et Xi Jinping, dirigeant la Chine depuis 2013, devrait se rendre compte de cet écart à l’harmonie. Le langage n’a pas à être précis ou sincère mais « joli » et « acceptable ». C’est à cela que sert la langue de bois, une sorte de politiquement correct issu des choses mêmes.

Il ne s’agit pas de respecter un contrat politique ou juridique mais de maintenir la relation humaine entre le dirigeant et le peuple. « C’est particulièrement vrai au Japon où l’adhésion est fondée sur une émotion partagée en commun, presque d’ordre esthétique » p.114. Le chef n’est pas celui qui décide mais celui qui, par sa seule présence, permet au groupe hiérarchique de fonctionner et de s’épanouir. Les ralliements y sont féodaux et cette société apparaît peu capable de créativité. En revanche, l’imitation minutieuse et le perfectionnement technique y sont poussés à l’extrême. Le conformisme y est grand, bâti sur la relation personnelle, la parole donnée et un faisceau d’obligations réciproques construit au fil du temps.

« 1960 : L’Asie du sud-est est à parité exacte avec l’Afrique en termes de revenus par habitant » p.142. On voit ce qu’il en est aujourd’hui. « La volonté de s’en sortir puise aux mêmes sources que les Chinois de la diaspora. (…) Trois facteurs communs : le traumatisme de sociétés déplacées par l’exil (…), la guerre d’abord, les valeurs confucéennes de travail, de discipline, de respect de l’autorité et de passion pour l’éducation ensuite, enfin le pragmatisme et la vitalité des entrepreneurs » p.153. Nul « péché » ne s’attache à l’argent, l’éducation est un investissement, le réalisme d’expérience règne à tous niveaux, y compris au sommet de l’Etat. « En Asie, les relations humaines sont un enchaînement de compréhensions réciproques et non le résultat automatique de l’application de principes démocratiquement admis. Le pragmatisme importe plus que les grands concepts abstraits. La discipline est importante et la liberté individuelle est sévèrement limitée au bénéfice des intérêts de la communauté » p.250.

Le matérialisme qui règne changera peut-être cet état d’esprit ; il s’adaptera, mais cela demandera deux ou trois générations. Les Asiatiques ne deviendront pas Occidentaux pour cela ! Même après deux siècles de révolution industrielle, nous Européens restons régis par des conceptions qui remontent au christianisme de l’an mille, au droit romain et à l’éthique grecque. Ne rêvons donc pas de transformer les Chinois et autres Japonais en Américains bien tranquilles : observons-les, apprenons de leurs initiatives te de leurs erreurs, gardons-nous de leurs capitaux et de leurs promesses de coprospérité.

Jacques Gravereau, L’Asie majeure : l’incroyable révolution de l’Asie pacifique, 2001, Grasset, 280 pages, €22.40 e-book Kindle €5.99

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Rois de Paris

Paris la capitale grouille de grands rois statufiés, les Français en sont fiers même s’il ont coupé la tête au précédent de l’antépénultième.

Honneur à Charlemagne, Charles le Grand avant de Gaulle, qui voit son cheval mené par Olivier et Roland sur le parvis de Notre-Dame. Il a été exécuté (la statue, pas le roi) par Louis et Charles Rochet en 1877 sous prétexte d’archéologie. La IIIème République commençante conservait déjà son patrimoine, recensé avec soin dans Le tour de France par deux enfants par G. Bruno. Il est dit que l’épée de Charlemagne est copiée de celle conservée à Madrid et que l’on dit la Durandal de Roland.

Sautons quelques siècles pour tomber sur un autre bon roi, Henri Quatrième pour qui Paris valait bien une messe (ce qui scandalisait Paul Claudel, Académicien français et prix Nobel de littérature : quoi ! devenir catholique juste par politique ? et la transcendance, nom de Dieu !). Le roi de la poule au pot chevauche en plein milieu du Pont-Neuf (qu’il a fait construire de 1578 à 1607). Malgré son nom, ce pont reste aujourd’hui le plus ancien de Paris car construit en pierre durable… Tous les autres étaient en bois et se sont écroulés ou ont brûlé, parfois avec les maisons à étages serrées sur leur tablier ! Il est amusant de savoir qu’Henri IV a été fondu en 1818 par François Lemot dans le bronze de la statue de Napoléon 1er qui trônait place Vendôme, lorsque Louis le Dix-huitième est rentré dans les fourgons de l’étranger. La statue est creuse, comme son socle, et recèlerait divers documents dont des libelles anti-royalistes…


Lorsque le roi meurt, vive le roi ! Non pas celui qui est mort mais celui qui lui succède, en général son fils aîné. La formule indique la continuité de la lignée, donc de l’Etat. C’est ainsi que le petit Louis devint Treizième lorsque son père Henri fut assassiné comme on sait par Ravaillac, en 1610. Une plaque de la rue Saint-Augustin marque l’endroit où le gamin a été prévenu qu’il était désormais roi. Il avait 9 ans…


Louis XIII le Juste est représenté à cheval au centre de la place des Vosges. Il est en marbre et a été exécuté (fort mal) par Louis Dupaty et terminée (pas mieux) par Pierre Cortot cinq ans après. La Restauration s’est empressée de remplacer les statues fondues durant la Révolution. Il y avait un Louis XIII en bronze bien meilleur à cet emplacement avant.


On ne compte plus les statues de Louis XIV, dit le Grand, tant les Français sont prosternés devant leur Etat. Le chef qui incarne la puissance et dirige les armées court la politique française de Vercingétorix à de Gaulle (va-t-on jusqu’à Mitterrand ? pas sûr – en tout cas, l’histoire s’arrête dès que Chirac paraît). Louis XIV cabre son cheval place des Victoires, caracole sur l’esplanade du Louvre, se pose en buste au-dessus de la colonnade du même et pérore en armure dans la cour du musée Carnavalet depuis 1890. C’est un bronze de Coysevox coulé en 1689 qui a échappé à l’incendie de l’Hôtel de ville, où il était placé.


Le Louis XV de la place de la Concorde, par Bouchardon, n’a pas été remplacé après sa destruction révolutionnaire. Et ni Louis XVI, ni l’éphémère Louis XVII, ni le gros Louis XVIII n’ont fait l’objet d’un culte national. Pas plus Charles X ni Louis-Philippe. En revanche, le premier Napoléon a bien pourvu Paris : au sommet de la colonne Vendôme, dans la cour des Invalides, sur le fronton de la façade nord du Louvre et au fronton du pavillon Sully par Barye, bronzier expert ès animaux. Le neveu Napoléon III ne figure qu’au fronton du pavillon Denon du palais du Louvre. Citons aussi de Gaulle devant le Grand Palais…

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Nicole-Lise Bernheim, Saisons japonaises

En 216 notules pareilles à celles d’un blog, qui existent au Japon sous le nom de zuihitsu (essais écrits au fil de la plume), NLB décrit le Japon. Non pas tout le Japon, qu’elle n’a jamais vu, mais ce microcosme qu’est Koyasan, le sanctuaire des montagnes à une heure d’Osaka, où la tradition bimillénaire se mêle intimement à la modernité.

Au fil de plusieurs séjours aidés par des magazines ou des fondations, l’amoureuse du Japon qui ne parle pas la langue ni n’est attirée par le bouddhisme, parvient à évoquer à petites touches ce qui fait l’originalité du pays. Nous qui sommes allés plusieurs fois vers le soleil levant et sommes tombés amoureux aussi, rendons hommage à ce témoignage que tous les curieux du Japon liront avec plaisir.

Les notules se centrent chacune autour d’un thème : le style est direct, parfois cru ; l’affect personnel entre en compte. Voici un blog écrit, au temps où les blogs n’existaient pas encore. C’est ce qui en fait sa lisibilité, la forme impressionniste convenant bien aux étrangetés du Japon aux yeux occidentaux.

Des cryptomerias, ces conifères au vert persistant et à l’odeur balsamique : « Je ferais des kilomètres pour respirer une odeur d’aiguilles de pin exaltée par le soleil… » p.15.

Des relations sexuelles décomplexées : « Hier soir, dans la chambre [du temple] au-dessus de la mienne, étage du personnel, l’un des étudiants en, bouddhisme a baisé l’une des employées du temple. La fille est ressortie, vite fait, bien fait, dès la fin de l’acte » p.17.

De la xénophobie naturelle aux peuples sûrs d’eux-mêmes : « Comme les Japonais ont le sentiment d’être uniques, la tendance est plutôt à la fermeture. Ils apprécient certes les produits venant de l’étranger ; le gaijin demeure néanmoins, le plus souvent, un personnage amusant ou étrange » p.28.

De la nécropole de 300 000 tombeaux depuis le XIIe siècle : « Les pèlerins viennent y prier pour le repos de leur famille, pour expier leurs crimes mais aussi pour réciter un sutra en faveur d’ennemis abattus lors d’un combat, pendant la seconde guerre mondiale par exemple » p.44.

Du bouddhisme pratique japonais : « Ancien marxiste épris d’idéal, Yasunari [fils de prêtre chef de temple] aimerait que le bouddhisme pratiqué ici soit aussi pur qu’il y a mille ans, que les prêtres ne se préoccupent que de sacerdoce, que les marchands soient chassés des temples » p.77.

De l’apprivoisement réciproque : « La famille qui m’a adoptée, je l’ai moi aussi peu à peu adoptée. Notre amitié s’est fondée sur le respect réciproque, l’indispensable politesse, sans intrusion non voulue. L’intimité a grandi, avec la réserve nécessaire toujours au premier plan » p.99.

De l’écologie millénaire : [un professeur, prêtre shinto] « Pour nous, le haut de la montagne est sacré. Cette tradition de montagnes sacrées est liée à l’origine des rivières. Sans eau, l’être humain de vit pas et l’eau provient des montagnes » p.118.

Des petits boulots : « Les jeunes employés du CoCo store, de la boucherie ou d’autres commerce sont des étudiants payés à l’heure. Comme le reste du Japon, Koyasan survit grâce à ce système. L’arbaito – c’est le nom des petits boulots – n’est pas soumis à l’impôt » p.129.

Du désir pour un jeune homme : « L’un de mes voisins de Koyasan, jeune elfe gracieux, vient me questionner : ‘Avez-vous aimé mon kendo ?’ Eh oui. Je suis restée pour l’admirer, lui, jusqu’à la fin du cours » p.192.

De la nature magique : « Les lucioles, qui se méritent, aiment l’eau des rivières et sont au rendez-vous. Des centaines d’insectes apparaissent, disparaissent, bataillon étincelant de lumières. Magie de leur courant alternatif fluorescent. Les enfants courent pour les attraper, nous les montrent avec des cris de joie avant de les relâcher » p.197.

Ce livre, qui a fait connaître Koyasan au monde entier, a contribué à son élection au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2004. Nicole-Lise est au Japon une baku, une avaleuse de rêves. Elle nous les restitue avec précision et demi-teintes, pour notre plus grand bonheur.

Nicole-Lise Bernheim, Saisons japonaises, 1999, Petite bibliothèque Payot 2002, 256 pages, €3.57 

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Michel Lermontov, Un héros de notre temps

Lermontov était un officier écrivain russe né en 1814 et mort en duel en 1841 à 27 ans (dont on dit qu’il était un assassinat déguisé). Moins célèbre que les autres car disparu jeune, il n’en a pas moins marqué le règne conservateur et censuré de Nicolas 1er. Il écrivait sec comme Stendhal tout en se pâmant parfois sur les beautés de la nature comme Chateaubriand. Mais cela ne le prenait jamais longuement.

Son « héros » est un zéro, ou plutôt le modèle de la jeunesse XIXe emplie de spleen nihiliste. Piétchorine est un peu lui mais en pire : il n’écrit pas et se contente de vivre son métier d’officier du tsar sur les confins de la Ligne, face aux Turcs et aux Tatars du Caucase. L’édition Folio 1976 est plus intéressante que l’édition bilingue 1998 (à moins que vous ne lisiez le russe classique d’avant l’appauvrissement révolutionnaire), car les aventures dans le Caucase sont précédées de celles, mondaines, de Saint-Pétersbourg. Seule la préface de Dominique Fernandez est indigente : le pédé de salons post-68 n’y connait pas grand-chose. Il ne s’intéresse qu’aux adolescents : un Fédia de 13 ans valet à la ville, un Azamat de 15 ans amoureux d’un cheval et un aveugle contrebandier au pied sûr de 14 ans. Il ne voit pas qu’il s’agit d’antipersonnages, de garçons bien vivants qui ont une passion, contrairement au héros factice Piétchorine, revenu de tout et surtout de l’amour – qui est pourtant la vie. Fernandez n’a semble-t-il même pas eu connaissance de la biographie du traducteur Gustave Aucouturier en fin de volume. Il se focalise sur les « jambes courtes » de Lermontov et en fait une clé qui n’ouvre guère. Passez donc cette préface inepte, qui a trop vieilli, pour entrer directement dans l’œuvre.

Piétchorine à Saint-Pétersbourg est un riche aristocrate ayant vécu à 16 ans un amour d’enfance qui l’a empêché de réviser ses examens de droit et a forcé sa tante à le faire entrer aux Cadets du tsar (les Junkers). Le temps a passé et la fille s’est mariée. Piétchorine, amer, drague dans les bals une autre qui s’accroche à lui mais il ne l’aime pas, il ne peut plus aimer.

La suite l’envoie au Caucase, peut-être à cause d’un duel interdit qui l’aurait fait exiler. Dans les faits, l’auteur le fut pour écrits « séditieux », car tout paraissait séditieux au cabinet noir de la police tsariste, ancêtre en ligne directe de la Tcheka de Lénine. Là, des aventures parues en nouvelles dans les revues sont fondues en roman sous le prétexte d’un journal trouvé dans les bagages d’un Piétchorine tué en Crimée avant ses 30 ans.

Bella est une « histoire » caucasienne contée par Piétchorine à son collègue Maxime, qui la rapporte au narrateur. Elle est la superbe fille d’un seigneur tatar que désire ardemment le bandit Kazbitch ; lui est l’heureux possesseur d’un cheval fougueux que désire ardemment Azamat, le frère de Bella. Le frère va vendre la sœur pour assouvir son désir de chevaucher, plus impérieux que pour une femme. Mais le bandit va se venger… La suite est présentée comme le journal de Piétchorine, ce qui permet de passer au « je » et d’entrer plus avant dans l’intime. Façon de montrer au lecteur quel vide il recèle.

Taman’ (prononcez tamagne) est un petit port où l’officier ne trouve à se loger que dans la pauvre cabane de pêcheur d’un couple bizarre : un aveugle de 14 ans et sa sœur de 18. La nuit, ils s’éloignent avec de gros paquets qu’une barque vient prendre ou livrer. Démasquée, la fille tente de séduire Piétchorine puis de le noyer, sachant qu’il ne sait pas nager. Mais celui-ci, robuste à 25 ans, l’envoie à l’eau et regagne la rive à la rame. Le contrebandier arrête son trafic trop dangereux et la fille part avec lui. Le garçon reste seul, abandonné. Tel est le destin, impitoyable.

La princesse Mary, prénommée selon le snobisme anglomaniaque du temps en Russie, séduit la garnison de la ville d’eau de Crimée où Piétchorine est nommé. Les officiers la draguent ouvertement lors des bals nombreux qu’organisent les mères pour tenter de marier leurs filles. On appelle cela « faire la cour ». Il s’agit d’être aimable, de beaucoup parler, de faire rire, d’écarter les importuns d’une saillie ou d’une épigramme. Piétchorine, qui a vécu à Saint-Pétersbourg plus qu’à Moscou, y excelle. C’est pour lui un jeu de séduire, surtout pour faire enrager ce fat de Grouchnitski qui, enseigne à 22 ans, va bientôt arborer les épaulettes d’officier. Mais il n’aime pas. Mary tombe amoureuse, après avoir longtemps flirté avec le soudard, pas lui. Elle va être désespérée mais c’est ainsi. La vie n’est pas un conte de fée. Il y a duel avec l’éconduit ridiculisé. Evidemment truqué car le duel est interdit par le tsar sous peine de dégradation. Mais Piétchorine se méfie, il fait vérifier son pistolet (qui n’est pas chargé), après que le sort ait fait tirer en premier à six pas son adversaire (à pistolet chargé). Grouchnitski le rate, pas lui. Mais seulement après avoir réclamé des excuses et être prêt à pardonner. L’orgueil imbécile du soi-disant « honneur » d’officier fait que l’autre se fait tuer plutôt que se dédire. C’est absurde, un signe de plus du nihilisme de la jeunesse du temps.

Lermontov décrit avec un réalisme désabusé l’héroïsme enflé à la lord Byron qui faisait fureur à l’époque dans les milieux cultivés. Piétchorine est un enfant du siècle, cynique qui ne peut aimer, aventurier qui a peur des passions. Il n’use des femmes que comme des chevaux, vite montés, épuisés sous lui au galop, puis laissés fourbus à l’écurie avec un bon picotin. Il n’a pas d’ami mais des camarades de cartes, distractions et beuveries, bien qu’il ne boive pas plus qu’il ne faut. Il aime la chasse plus que la guerre, la nature sauvage plus que les humains. Il est mal dans sa peau, de ce mal du siècle qui hantait l’Occident repu, maître du monde et sans avenir. Surtout dans la Russie tsariste où la société restait figée.

Michel Lermontov, Un héros de notre temps, précédé de La princesse Ligovskoï, préface de Dominique Fernandez, Folio 1976, 319 pages, €9.97

Michel Lermontov, Un héros de notre temps (seul), bilingue français-russe Folio 1998, préface de Jean-Claude Roberti, 475 pages, €13.50 e-book Kindle €1.99

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Le modèle de l’Islande viking

La tendance au Xe siècle, en Scandinavie, était à l’autorité centralisée d’un roi et à la hiérarchie des barons – tout comme en pays franc. Seule l’Islande a échappé au mouvement social, préfigurant la démocratie des pionniers et l’utopie « anarchiste » du XIXe avant de devenir, aujourd’hui, écologique. Pierre Bauduin, dans sa récente Histoire des Vikings offre des éléments de réflexion sur ce modèle (chapitre 22, p.443).

Il tient en Islande tient à trois conditions particulières :

  1. L’isolement : une île est plus facile à défendre et moins sollicitée par les contaminations voisines. Chacun peut noter que toutes les îles ont des régimes particuliers, différents des pays du continent : l’Angleterre, le Japon, Taiwan, Jersey, les Cayman, la Corse…
  2. L’absence de périls extérieurs : trop au nord et conservant de bonnes relations avec son puissant voisin norvégien, l’Islande n’a pas eu besoin de développer une aristocratie militaire ni de se doter d’un Etat fort apte à la défense du pays.
  3. L’anthropologie : les Islandais sont issus de Scandinaves mâtinés de celtes. Peuple homogène, ils ont la culture du fermier, « sire de soi » sur ses terres comme on dit en Normandie. Leur société était fondée sur la famille nucléaire, parfois élargie ; mais chaque fils désirait son propre domaine. Les fermiers libres avaient donc tous voix au chapitre.

Les seules institutions étaient les assembles de justice pour arbitrer les différends : les thing (th anglais).

Une coutume s’est établie pour qu’une réunion de vingt fermiers s’associe en commune afin de coopérer et de s’entraider localement. Cette commune gérait les pâturages estivaux mais procurait surtout aux fermiers une assurance en cas d’incendie ou de perte de bétail par une dîme versée par chacun (lorsque l’impôt ecclésiastique sera établi, cette dîme restera aux communes et n’ira pas aux clercs).

La propriété et l’exploitation des ressources ont exigé la tenue d’un parlement de l’île : l’Althing, assemblée chargée d’approuver les nouvelles lois et d’arbitrer en cour suprême. Les chefs s’y assemblaient pour interpréter les lois ou en proposer de nouvelles, conseillés chacun par deux hommes.

Il est à noter qu’aucun pouvoir exécutif n’existait. L’application de la loi ou des arbitrages dépendait donc de chaque famille, le fermier et son réseau d’alliance. La partie qui avait gagné le procès devait assurer elle-même l’application du jugement.

La société en était-elle plus violente si chacun pouvait ainsi se faire justice soi-même ? Non, car le jugement était collectif, seule son exécution était laissée à l’appréciation du gagnant. Il fallait donc soupeser les rapports de force, ce qui encourageait la négociation et l’arbitrage au lieu de s’en remettre « à la justice », en s’en lavant les mains (« que fait le gouvernement ? »). Nous en connaissons de nos jours la dérive procédurière venue des Etats-Unis.

L’Islande n’était pas pour cela une « société d’égaux » comme l’utopie anarcho-gauchiste le prône. Les fermiers les plus aisés, mais surtout ceux qui possédaient le plus grand réseau d’alliances, formaient une élite de godar (36 sur 20 000 personnes, estime-t-on). Les fermiers plus modestes se plaçaient sous la protection d’un godi en échange de leur soutien au thing. Cette proto-féodalité non militaire accroissait la responsabilité de chacun : le godi devait savoir gérer les disputes, se poser en arbitre et être capable de gagner un procès ; il devait redistribuer richesses et biens de luxe à ses affidés. Son prestige social était à ce prix. La dépendance était donc mutuelle, assez loin de celle du seigneur et des paysans médiévaux au royaume franc.

Ce modèle anthropologique nordique est utile à notre futur. Il montre comment une société d’Occidentaux libres instaure ses propres institutions légères, en l’absence de contraintes extérieures et de peur vitale.

Mais il faut bien avoir en tête les conditions minimales d’un tel régime : tant qu’une menace existe, un Etat centralisé est nécessaire. Aux démocrates de le flanquer de contrepouvoirs de contrôles suffisants pour éviter de basculer dans la tyrannie, tout en assurant à l’Exécutif les moyens de réagir vite sans obstacles juridiques ou administratifs. Ce fut tout le débat entre la IVe et la Ve République en France, entre l’Etat nazi et le fédéralisme des länders en Allemagne.

La pandémie Covid-19 montre combien « les institutions » ne sont jamais bien adaptées aux crises brutales. La décentralisation des moyens est cruciale – tout comme la centralisation des décisions. Un équilibre nécessaire, mais dur à trouver.

Pierre Bauduin, Histoire des vikings, 2019, Tallandier, 666 pages, €27.90 e-book Kindle €19.99

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Andrée Chedid, Nefertiti

L’auteur est égyptienne d’origine libanaise de nationalité française, ce qui lui donne un regard à la fois cultivé et sensuel sur la vallée du Nil plus d’un millénaire avant notre ère. Sa reine de prédilection est Nefertiti, première femme traitée d’égal à égal par son pharaon Akhenaton (dont elle supprime le e dans le nom).

Nefertiti naît en 1388 avant, l’année qui précède la naissance d’Akhnaton, fils d’Aménophis III et de la puissante reine Tyi. Le garçon est malingre, les hanches plus larges que les épaules, le crâne allongé vers l’arrière. Il n’est pas le prototype du mâle guerrier qui tient en respect ses adversaires toujours prêts à fondre sur la riche vallée du Nil, mais plutôt porté à la paix, à la conciliation, aux éléments féminins du caractère.

Contre le pouvoir des prêtres qui règnent par la crainte des dieux et de l’au-delà, tout en accumulant grandes richesses et forte influence, le futur Aménophis IV choisit le dieu soleil Aton, au détriment d’Amon et de sa cohorte de dieux à têtes d’animaux. Cela le condamnera. Il mourra en 1354 avant, sur la barque qui remonte le Nil depuis sa nouvelle cité Horizon (Tell el Amarna) jusqu’à Thèbes, l’ancienne capitale. On ne sait pas de quoi il périt, peut-être de maladie, peut-être d’un empoisonnement commandité par les prêtres. Il avait 33 ans (tiens, comme le Christ !).

L’auteur évoque d’ailleurs Moïse, dont nul ne sait s’il a vraiment existé, comme fuyant l’Egypte (avec les Juifs) à la mort d’Akhnaton. Ce dernier, par le culte du seul dieu solaire, le même pour tous et égalitaire, aurait inspiré le Jéhovah unique au détriment du Veau d’or et autres divinités juives de l’époque. « Le mystère du soleil qui n’en finit pas de renaître, du sang qui nous maintient debout, de l’arbre qui s’élance… Voici le divin, voilà la vie ! » fait dire la reine Nefertiti à son mari pharaon Akhnaton : « Il en voit partout la marque : dans le bruissement des feuilles, dans un jeune veau qui gambade, le poussin qui heurte l’intérieur de sa coquille, la brise qui gonfle la voile (…) Si Dieu existe, il est mouvement, vigueur et turbulence de l’amour. Il est ce qui passe, il est ce qui demeure. Il est dans l’instant et dans l’ailleurs. Il se fait jour en nous » p.141. Ce n’est pas si mal dit, et autrement plus séduisant que le dieu tonnant du haut de sa montagne, secret, jaloux et autoritaire qu’aurait construit Moïse.

Sur le Nil, on vit nu jusqu’à 7 ans et vêtu d’un simple pagne au-delà. Le Pharaon s’affiche avec sa compagne presque nu en public, leurs quatre petites filles entièrement. Ils sont sensuels et affectueux, en phase avec le peuple qui les acclame. Ils se tiennent la main en plein soleil qui irradie, se caressent les reins et le torse, mignotent les corps nus gracieux et élastiques des fillettes qui grimpent sur eux. C’en est trop pour la morale cléricale qui préfère le sombre et le contraint, la discipline qui plie les âmes et le mystère qui donne le pouvoir par la crainte.

Lors de la publication du livre, en 1988, l’Occident était en pleine période de rébellion contre la Morale et la répression patriarcale-bourgeoise du sexe encouragée par les églises. L’insistance d’Andrée Chedid sur le corps et les sens, véritable re-ligion entre le terrestre charnel et le transcendant spirituel, ne serait plus de mise aujourd’hui où « la vertu » consiste à se voiler le corps, à se masquer la face, à maintenir les autres à distance et à n’autoriser « l’amitié » que virtuelle sur des réseaux loin de chez soi, à porter des gants prophylactiques et à se nettoyer névrotiquement les mains avec du gel pour alcoolique. Ces vingt ans de règne anticonformistes du printemps égyptien sont comme un rêve prémonitoire de 1968 et de ses suites – jusqu’au SIDA et à la réaction laborieuse et moraliste des années 90. Relire ce roman d’il y a plus de trente ans est une bouffée de chaleur solaire dans un monde où vient la nuit.

Nefertiti survivra dix ans à son roi, exilée dans un palais excentré de la cité d’Horizon. La ville sera rasée sur ordre du général Horemheb qui a pris le pouvoir après Nebkhéré, mort à 22 ans après sept ans de règne, appelé alors Toutankhaton (devenu Toutankhamon pour faire plaisir au clergé tradi).

L’auteur use de poésie pour un dialogue de Nefertiti avec son scribe inventé, le nain Boubastos, et les chapitres alternent entre les dits de la reine et la prose du scribe. Ce livre court se lit comme un enchantement, une imagination sur le réel. Le lecteur pourra sans dommage sauter la préface à prétention intello d’un doctorant littéraire qui accumule le naming pour accoucher d’une creuse paraphrase ampoulée : tel était le snobisme « de gauche » des années 80 lorsqu’on pondait une thèse sur la littérature et le social.

Andrée Chedid, Nefertiti et le rêve d’Akhnaton – Les mémoires d’un scribe, 1988, GF Garnier-Flammarion poche  1993, 224 pages, €1.68 e-book Kindle €5.49

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Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach

Mary Stuart enfant est emmenée en France pour y servir d’épouse au fils du roi Henri II. A 17 ans, la femme (Camille Rutherford) ne réussit pas à intéresser au sexe son mari François II de 15 ans (Sylvain Levitte). Il est plus attiré par la chasse et couche plutôt avec le pistolet sophistiqué qu’avec la fille que la famille et l’église lui ont collé pour reine. Il meurt à 16 ans après avoir régné moins d’un an et demi et Mary ne veut pas rester en France. Elle gagne l’Ecosse, dont elle est reine.

Mais elle emporte avec elle deux travers : la légèreté française de cour et la guerre des religions.

Dans une première partie dans les rudes châteaux écossais, Mary se montre plutôt (dans le film) la reine des gosses que la reine d’Ecosse. Son bouffon troubadour, le séduisant Rizzio (Mehdi Dehbi), amuse ses suivantes et elle-même, engendrant la réprobation des austères lords emportés par son frère James, comte de Moray (Edward Hogg) qui fait tuer Rizzio sous ses yeux. Ses flirts ne tardent pas à susciter la jalousie de celui qu’elle a épousé par plaisir, son cousin Henry Stuart, lord Darnton duc d’Albany (Aneurin Barnard). Mary veut inverser les rôles, forte de sa légitimité de reine. Elle qui n’était que de celles qu’on sort en France veut régner par elle-même en Ecosse ; elle prend mal les initiatives de son roi rapporté.

D’autant plus qu’il est fana catho et d’une maladresse d’autant plus grande qu’il n’a aucune autorité. Comme en France avec les Guise, le parti catholique en Ecosse exacerbe les tensions. Mary, témoin de la menace lorsqu’elle était sur le continent, exige la tolérance. Mais pour tolérer, il faut être deux. Nul lord ne veut la suivre sur ce terrain, ni John Scott (Tony Curran), chef du parti protestant, tout aussi borné qu’un islamiste de nos jours. Il est toujours vêtu de noir austère et exhibe sa famille aux nombreux enfants, sa femme soumise sous voile de bonne sœur derrière lui. Il est le noir mâle de la rouge Mary dont les robes aiment la couleur, le plaisir et le bonheur ici-bas.

De complots en cruautés, Mary se voit dépossédée. Sa cousine la reine d’Angleterre, Élisabeth 1ère ne tient pas à ce que Mary règne car elle est plus légitime dans l’hérédité qu’elle-même pour le trône d’Angleterre et, de plus, restée catholique dans une île devenue majoritairement protestante. Lorsque Darnton lui fait un petit James en 1566, le gamin est amené à devenir Jacques VI d’Ecosse et Jacques 1er d’Angleterre. Il succédera à Elisabeth 1ère et subira la conspiration des poudres à Londres en 1605. Mais il devient roi d’Ecosse à l’âge de 1 an lorsque Mary, soupçonnée d’avoir fait sauter son mari malade de la varicelle qu’elle avait pris en aversion, est forcée par les lords à abdiquer.

Car Mary s’est remariée trop vite avec le protestant fidèle James Hepburn (Sean Biggerstaff), comte de Bothwell, qui est aux yeux de tous le principal suspect du meurtre. Le peuple gronde aux portes duc château et les lords, peu enclins à tolérer l’hérésie, se liguent contre elle et son nouveau mari. Elle doit s’évader sur une barque de pêche pour gagner l’Angleterre, au sud. Mais la protection qu’elle demande à Elisabeth lui est refusée, elle est emprisonnée et exécutée à la hache vingt ans plus tard pour complot contre la couronne.

Le film reste allusif sur les événements historiques, se concentrant sur la personnalité de Mary. Avec ce but féministe dans l’air du temps de montrer l’avers de la domination du mâle : l’égalité de légitimité entre descendants royaux mâles et femelles, le goût du plaisir, la propension à la paix, l’aspiration à la tolérance. Ce qui donne un beau portrait de femme, l’actrice Camille Rutherford étant particulièrement jolie et vive en garçon manqué qui chevauche comme un homme.

Ne pas confondre avec le film du même titre, portant sur le même sujet, réalisé par Josie Rourke et sorti en 2018, semble-t-il beaucoup plus ridicule par son obsession des thèmes à la mode au XXIe siècle.

Mais le parti-pris de subjectivité de Thomas Imbach se traduit par une caméra qui a souvent le mal de mer comme si la reine Mary était plus ivre que raisonnable, et des horizons toujours penchés comme si l’Ecosse était un pays toujours bancal.

DVD Mary reine d’Ecosse (Mary Queen of Scots), Thomas Imbach, 2014, avec Camille Rutherford, Aneurin Barnard, Sean Biggerstaff, Edward Hogg, Mehdi Dehbi, Tony Curran, Clive Russell, Ian Hanmore, Condor entertainment 2016, 1h59, €5.30 blu-ray €13.01

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Pierre Bauduin, Histoire des Vikings

Enfin une synthèse contemporaine de spécialiste sur ce peuple nordique fascinant qui a essaimé depuis la Scandinavie jusqu’à Byzance et Terre-Neuve, en passant par le Groenland, l’Islande, l’Irlande, l’Angleterre, la Normandie et les fleuves russes. Pierre Bauduin est professeur d’histoire médiévale à l’université de Caen. En cinq parties et vingt-six chapitres, il arpente les thèmes suivants : la construction du mythe, la façon de « faire l’histoire » des vikings, les sources, les sociétés, les croyances, les liens sociaux, les ressources et activités, les navires et les migrations, la violence et la paix, les transferts culturels et la christianisation.

Les vikings sont issus des peuples du nord. Prédateurs et guerriers, ils suscitent des chroniques horrifiées et une image négative auprès des clercs qui écrivent l’histoire. Mais ils sont aussi commerçants et n’hésitent pas à traiter pour des échanges mutuellement avantageux : fourrures contre objets en stéatite sur les fleuves russes, domaine contre défense du territoire pour la Normandie. Un viking est celui qui fréquente les baies (vik) et monte des navires racés en bois assemblé souplement afin de pouvoir chevaucher les vagues de haute mer. Il existe des navires de guerriers et des navires de transport, le monde viking est spécialiste de la mer, donc des migrations et des réseaux.

« La motivation principale des entreprises vikings demeure l’acquisition de richesses butin et captifs, vendus comme esclaves ou rançonnés » p.83. L’implantation durable ne se fait que sur les territoires déserts (Islande, Groenland) ou les îles à portée de navire (Hébrides, Orcades, Irlande, Ecosse, Angleterre de l’est) ; peu à peu, les intermariages et l’acculturation croisée mais surtout la christianisation (qui apporte du prestige) dilueront l’ethnique dans le social et « le viking » disparaîtra pour devenir roi anglais ou irlandais, duc normand, chef mercenaire varègue. Malgré les études sanguines, génétiques, toponymiques ou juridiques, il n’existe pas « un peuple » viking qui aurait essaimé pour former une diaspora homogène en gardant une culture originelle, mais une progressive intégration dans les royaumes abordés.

Le viking est donc devenu un mythe, entretenu par les nationalismes au XIXe siècle et vivifié par le romantisme. Pierre Bauduin se veut scientifique, donc se méfie du mythe. Mais chacun peut prendre un modèle humain idéal comme guide et faire de cette construction (artificielle) une image dynamique qui l’aide à vivre. L’historien agit en critique qui déconstruit les sources ; l’anthropologue constate la construction des images-forces qui ont été créés. Les deux ne sont pas contradictoires, même s’il s’agit d’une autre étude.

L’entreprise viking a duré en gros trois siècles, depuis un peu avant l’an 800 jusqu’un peu avant l’an 1100. Ce qui ne veut pas dire que « les vikings » ont fait irruption à partir de rien ni de nulle part. Ils sont le produit de l’évolution des sociétés danoise, suédoise et norvégienne de l’âge du fer. Leur essaimage, suscité en partie par l’expansion du monde franc vers le nord, a profité des désordres des royaumes féodaux germaniques, francs et celtes après la chute de l’empire romain. S’ils ont eu tant de succès dans le pillage, c’est certes grâce à leurs qualités guerrières et à leur ruse de commandos tout comme à la qualité de leurs navires à faible tirant d’eau aptes à remonter très loin les fleuves, mais surtout aux désunions des princes et rois locaux qui se faisaient la guerre sans jamais pouvoir offrir un front uni contre l’envahisseur. « La cible principale des vikings fut (…) l’Angleterre » p.93.

Toutes les sociétés sont en mouvement, les sociétés nordiques comme les autres. C’est de ce vaste brassage post-romain qu’est né l’expansion viking, sachant que « le » viking-type n’a jamais existé. Il n’était pas le même en 1066 qu’en 780 : ni de même origine, ni de mêmes mœurs, ni de mêmes croyances, ni avec les mêmes armes. Car les sociétés s’interpénètrent et les armes franques sont devenues fort appréciées des hommes du nord, tout comme l’ivoire de morse par les chrétiens. Le sentiment de violence viking, qui a tant saisi les moines et les clercs copistes, était dû principalement à l’incompréhension des coutumes non-chrétiennes de ces païens vus (vers l’an mille) comme une punition divine pour les péchés. Les Francs pouvaient tuer et piller tout autant, et avec autant de cruauté envers les femmes et les enfants, mais « le viking » n’entrait pas dans les cadres reconnus, ni ne respectait les principes admis. D’où la « terreur » qu’ils inspiraient. L’apaisement aura lieu avec les conversions, progressives, partielles, plus politiques que spirituelles le plus souvent, mais qui ont suffi à « intégrer » les barbares dans le monde « civilisé ».

La dernière partie intitulée « Contacts, transferts culturels et identités » permet à l’auteur de chroniquer le passage au christianisme grâce aux textes, aux pierres runiques et à l’archéologie des objets et des églises. Il conte la progressive formation chrétienne des monarchies nordiques, l’organisation des nouvelles sociétés de l’Atlantique nord (dont l’Islande, originale), l’entre-deux violent et commerçant des fleuves d’Europe centrale, et les implantations différentes en Irlande, en Angleterre, en Normandie. Il est édifiant de constater que le mot « russe » vient de la désignation des Suédois sur le fleuve : Rous signifiait « ramer ». Et que les mots courants en anglais que sont husband, fellow, knife ou window (mari, copain, couteau ou fenêtre) viennent du norrois.

Voulant tout embrasser en un volume, le texte est assez dense, truffé de références et de noms, avec des phrases souvent trop longues qui comprennent maint jargon d’initié, comme si l’auteur voulait se garder à droite et se garder à gauche. Dont l’insupportable et éminemment snob « et/ou », venu du codage informatique et qui n’a absolument aucun sens dans la langue*.

Néanmoins, chacun pourra trouver provende en cette synthèse bienvenue, du spécialiste à l’étudiant, du curieux au Normand. De multiples pages de notes, références, bibliographie et cartes complètent le manuel.

Pierre Bauduin, Histoire des vikings, 2019, Tallandier, 666 pages, €27.90 e-book Kindle €19.99 

* NOTE sur le « et/ou » :

Celui qui parle n’est pas un codeur et celui qui écoute pas un programme informatique. Le « et/ou » informatique se traduit très précisément par « ou » dans la langue. Prenons un exemple : « ils portent des vêtements bleu ou jaune ». L’ensemble « vêtements » est bien qualifié de bleu ET de jaune. Mais l’ensemble sujet des « ils » signifie que chacun porte des vêtements OU bleu OU jaune. Dire « ils portent des vêtements et/ou jaunes » est donc sans aucune signification car ils ne peuvent à la fois en porter des bleus et des jaunes en même temps. Cet insupportable snobisme de branché moderniste, qui date des premiers temps du numérique il y a une vingtaine d’années, produit parfois des incompréhensions cocasses : « envoyez-moi un CV et/ou votre carte de visite » m’avait dit une secrétaire qui se voulait « attachée de direction ». J’avais le choix du et ou celui du ou : que faire ? Interrogée, la pimbêche me dit que c’était « évidemment » ET. Mon cerveau n’avait pas dégénéré en programmation Basic et le bio était en mode bug…

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Tchernobyl minisérie

Le 24 avril 1986 à 1h 23mn et 44s du matin, le réacteur RBMK numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, aux confins des frontières ukrainienne et biélorusse, explosait dans une URSS minée de l’intérieur. Cet événement, de retentissement mondial, a probablement précipité la chute du régime communiste et la ruine de sa bureaucratie sclérosée. Le nationalisme actuel des Russes est une réaction à cette humiliante perte de sens, alors que les Soviétiques avaient été les premiers dans l’espace. Mais on ne refait pas l’histoire et ce qui s’est produit là-bas peut s’y reproduire demain car le je-m’en-foutisme, le fatalisme, l’irresponsabilité, la structure verticale de la société ne peuvent compenser le courage, l’abnégation ou le professionnalisme individuel. Chaque société a les catastrophes qu’elle mérite – et les Japonais en savent quelque chose avec Fukushima.

C’est par une suite d’erreurs et d’approximations dues au système soviétique que la catastrophe a eu lieu. Système que les dirigeants de la CGT admirent encore, soit dit en passant, ce qui est l’une des causes de la catastrophe ferroviaire de Brétigny-sur-Orge. Il s’agit pour Tchernobyl d’une technologie instable, d’une construction bâclée pour faire vite et pas cher et « remplir le Plan », aucune enceinte de confinement comme à l’Ouest, des tests de sécurités inaboutis, des opérateurs mal formés, une équipe de nuit pas au courant du test prévu, des ordres politiques retardant la baisse de puissance et laissant s’accumuler le gaz xénon hautement explosif, l’arrogance du supérieur direct des ingénieurs qui ambitionnait la direction de la centrale, les « instructions » caviardées puis laissées de côté dans l’urgence, le bouton de mise à l’arrêt d’urgence (« AZ 5 » dans la série) qui était un leurre, un mensonge scientifique !

La suite n’est guère à l’honneur du système : devant l’incendie à ciel ouvert du cœur nucléaire, la direction… appelle les pompiers ! Ils n’ont évidemment aucun équipement adapté et l’eau ne fait que fournir de la vapeur pour exploser encore plus ; il n’est prévu aucune pilule d’iode pour contrer les effets de l’irradiation. Les dirigeants locaux du parti retardent volontairement l’évacuation de la population pour ne pas créer la panique. Ils ne préviennent personne des dangers qu’il y a à s’approcher du réacteur en feu ou même de le regarder à un kilomètre sur un pont (joli spectacle avec son onde bleue de l’effet Vavilov-Tcherenkov). La centrale ne possède que des dosimètres bas de gamme tout de suite saturés ; l’unique dosimètre professionnel est entreposé dans un coffre dont la clé se trouve dans un autre bâtiment – c’est dire la confiance du parti dans ses ouvriers socialistes ! La direction ment au Comité central sur l’importance de la catastrophe (Gorbatchev, chef de l’URSS, n’est au courant que trois jours plus tard !), puis aux Allemands sur le niveau de radioactivité lorsqu’ils proposent un robot pour évacuer les déchets, puis durant des mois à l’Agence internationale de l’énergie atomique de Vienne, sur ordre de Moscou. Heureusement que le monde est bien fait et que les satellites américains et les détecteurs suédois ont très vite compris l’ampleur de la catastrophe qui allait contaminer une grande part de l’Europe et ruiner le peu de crédibilité qui restait à l’URSS et au « socialisme réalisé ».

300 000 déplacés, 600 000 ouvriers et soldats exposés pour déblayer et coffrer le réacteur selon Wikipedia, 93 000 morts par irradiation selon la série américaine, 18 milliards de dollars de coût induits selon Gorbatchev – tel est le bilan du socialisme réalisé dans son pays phare, « avant-garde » de l’Histoire. C’est bien ce qu’il faut retenir de la religion communiste, aveugle à tout ce qui n’est pas l’idéologie, indifférente aux hommes au profit du Plan, fonctionnant pour le seul pouvoir d’une étroite élite que le recrutement par obéissance et conformisme rend médiocre, enfin régie par les Services de sécurité obsédés de secret (dont le KGB). Une banderole dérisoire sur le réacteur éventré proclame encore que « le peuple soviétique est plus fort que l’atome » – les irradiés apprécieront.

Les héros de la série ne sont pas des politiciens mais des ingénieurs tel Valeri Legassov, directeur adjoint de l’Institut d’énergie atomique de Kourchatov (Jared Harris) ou « Ulana Khomyuk » (Emily Watson) personnage composite de scientifique nucléaire aidant l’ingénieur. Ils veulent « lavérité » car seule la vérité fait avancer la science. Seul Boris Chtcherbina (Stellan Skarsgård), vice-président du Conseil des ministres et chef du Bureau des combustibles et de l’énergie, chargé de diriger la commission gouvernementale sur Tchernobyl après la catastrophe, passe du statut d’arrogant cynique imbu de son pouvoir à celui de personne humaine catastrophée par les erreurs du Système. Sans lui, pas de moyens aussi massifs ni aussi rapides, pas de motivation des « camarades » aussi politiquement patriotes – mais le mal était fait.

Si les 5 épisodes de la série sont romancés et mettent en scène des personnes parfois caricaturées, se tordant à l’hôpital sous les effets de l’irradiation (d’où l’interdiction en France aux moins de 12 ans), le message global est clair : le mensonge tue, l’élite hors-sol est inacceptable, la population a le droit de savoir et d’être associée aux risques. Les explications didactiques de la catastrophe au procès final sont d’une grande clarté pour le profane en centrale ; elles permettent de mesurer comment l’humain peut chevaucher l’atome – à condition de prendre toutes les précautions nécessaires et de respecter les procédures une à une, tout en discutant des apports d’expérience.

Les assertions de la série (américaine…) sont à nuancer et compléter avec les incertitudes recensées dans l’article de Wikipédia sur Tchernobyl et dans le dossier de l’Institut de radioprotection nucléaire. Mais dénoncer un système mortifère qui s’enrobe sous le nom de « socialisme » est œuvre de santé publique et morale.

DVD Tchernobyl (Chernobyl), 2019, écrite par Craig Mazin et réalisée par Johan Renck, HBO minisérie, avec Jared Harris, Stellan Skarsgard, Emily Watson, 5 épisodes en 5h20 + bonus, standard €19.50 blu-ray €24.50

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Arnaldur Indridason, Ce que savait la nuit

A l’approche de la soixantaine, l’auteur quitte l’action pour l’empathie. Exit l’inspecteur Erlendur, introduction de l’ex-policier Konrad. Veuf et tout juste à la retraite, Konrad est obsédé par une vieille affaire d’il y a trente ans, jamais résolue malgré son enquête, la disparition de Sigurvin, entrepreneur.

Deux événements précipitent le retour : la découverte du cadavre congelé de Sigurvin sur le glacier Landjökull et la sollicitation du principal suspect Hjaltalin (prononcez yaltaline) dans l’affaire Sigurvin de parler à Konrad avant sa mort imminente pour cause de cancer. Konrad, qui n’a rien à faire sauf amuser ses petits-fils jumeaux de 12 ans le dimanche, se reprend au jeu du flic et du voyou.

Il va interroger et requestionner un à un tous les protagonistes survivants de cette intrigue interminable et complexe, occasion d’entrer dans les intérieurs et d’aborder les vies à la manière de Simenon. Il va arpenter Reykjavik, capitale de l’Islande, et mesurer combien la modernité a défiguré et abîmé la ville depuis son enfance.

Né le jour avant l’indépendance de l’île, il s’amuse d’avoir été brièvement sujet du roi du Danemark. La crise financière de 2008, qui aboutit à la faillite des banques du pays et à l’effondrement de l’immobilier, est terminée mais a laissé des traces jusque dans les familles. Certains se sont reconvertis en guides à touristes (d’où la découverte par un groupe de vieux Allemands du cadavre sur la glace), d’autres en propriétaires de casse automobile (les pièces détachées sont dix fois moins chères que les neuves). Le réchauffement climatique fait reculer le glacier de manière accélérée et le cadavre est réapparu bien plus tôt que prévu par ceux qui l’ont abandonné dessus.

Ce sont toutes ces transformations qui redonnent du grain à moudre à l’enquête et permettent de brasser à nouveaux les témoignages. Et de leur rattacher un autre décès, celui de Villi, jeune homme bourré renversé par une jeep au sortir d’un bar un soir de tempête de neige, quelques années auparavant. Sa sœur veut savoir si c’est un accident ou un meurtre, le chauffard ayant pris la fuite. Konrad se trouve donc doublement lié : par Marta son ex-chef qui lui demande d’aller parler à Hjaltalin et la sœur de Villi qui lui demande se savoir pour son frère.

Les chapitres sont courts, apportent toujours un indice, autant de marches vers l’étape finale où tout se résout. J’aime à me ressouvenir des rues de Reykjavik, du paysage désolé des landes, du climat venteux qui passe brusquement du grand soleil à la pluie glacée, de l’alcool dans les bars et des maisons en tôles, sans volets ni rideaux.

Les failles du glacier sont celles de l’Islande et sa glace, qui roule et rejette inexorablement, le temps qui n’oublie jamais.

Arnaldur Indridason, Ce que savait la nuit, 2017, Points policier 2020, 341 pages, €7.80 e-book Kindle €14.99 livre audio CD €22.90

Les romans policiers islandais d’Arnaldur Indridason déjà chroniqués sur ce blog

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Grandville

En ce dernier matin du dernier jour, nous visitons la ville. Dès 9h30, nous partons pour longer la mer et passer devant les cabines de bain alignées sagement sur la jetée parfois fortement battue par les embruns. Des sauveteurs en mer, dont le bureau se trouve là, sont déjà en slip et testent la fraîcheur de l’eau comme entraînement.

Nous montons les marches vers la villa rose aux entourages bordeaux de Christian Dior Les Rhumbs (secteurs de la rose des vents) et son jardin, rachetés par la Mairie et devenus publics. La pergola offre une belle vue sur le large du haut de la falaise, la roseraie embaume.

Un buste de Christian Dior (1905-1957) donne un air lunaire à la tête de l’artiste, reflétant probablement l’essentiel de son caractère. Elevé ici, fils d’industriel chimiste à la production puante, l’enfant a pu observer les mille nuances de gris du ciel et de la mer avant de les reproduire sur les robes, et sentir les mille parfums des roses et autres fleurs avant de renverser le préjugé sur son nom. Auparavant en effet, les engrais du père faisaient dire « ça pue le Dior » ; avec les parfums que Christian a créés, nul ne le peut plus.

Deux photos affichées dans les jardins montrent l’enfant à 9 ans pour la première communion en 1914, l’air ahuri, et à 7 ans en 1911, nettement plus tendre et mignon.

Nous poursuivons par les rues intérieures, le stade et un petit parc zoologique, avant d’aborder le marché couvert. Il est plein et bruyant, les paysans locaux viennent y proposer leurs produits comme au bon vieux temps, mais aussi des artisans.

Nous passons ensuite à la ville haute – et il faut encore monter, ce qui éprouve les genoux. Nous prenons les escaliers près du casino pour atteindre le blockhaus dont les canons commandaient les deux directions du nord et du sud. S’ouvre le musée d’art moderne Richard Anacréon, collectionneur de Granville et libraire à Paris qui a légué ses peintures et ses livres rares à la ville. Nous ne le visitons pas, faute de temps et parce qu’il est souvent vrai qu’un musée du lard moderne est empli de cochonneries.

Les rues bourgeoises sont serrées et austères, comprenant de vieilles maisons de pierre grise dont une date de 1621 avec Adam et Eve sculptés. L’église Notre-Dame domine depuis le XVe siècle tout en granit. L’intérieur est sombre bien que des vitraux des années 1950 par Jacques Le Chevalier tentent d’égayer le chœur.

Les anges de l’autel, roses et dorés, se pâment la main sur le sein ou le téton pointant vers le fidèle en guise de délice pâtissier promis dans l’au-delà. Leur attitude langoureuse, leur longue chevelure, leur costume doré qui découvre la moitié de la poitrine, sont destinés plus à la sensualité des prêtres qu’à l’édification des fidèles. La chair est trop présente pour évoquer les purs esprits célestes…

Une plaque sur une maison de la haute ville rappelle que le prince de Monaco est descendant des Matignon, gouverneurs de Grandville de 1578 à 1790. Il a été reçu ici le 15 juin 2015. La rue Lecarpentier, qui domine le port et la rue des Juifs, donne une vue étendue sur les toits qui rappelle Paris, si ce n’est la mer.

Les adieux sont rapides, chacun est mal garé, doit retrouver sa voiture et quitter la ville avant les restrictions de circulation de la parade du Débarquement. Je mets six heures pour revenir, devant faire un détour pour route barrée avant Argentan.

FIN du voyage en Normandie

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François Jullien, Un sage est sans idée

Sauf quelques îlots de pensée – les Stoïciens, Pyrrhon, Montaigne, Nietzsche – l’Europe a sombré dans l’ontologie. La Chine nous aide à retrouver la voie de la sagesse où le sage est sans parti pris, donc ouvert.

Il faut tenir les idées également possibles, accessibles, sans qu’aucune ne vienne cacher l’autre. Tout est ouvert car tout est ensemble. Confucius : « Il n’y a rien de plus visible que le caché » p.60. L’auteur commente : « Le sage est effectivement sans moi puisque, comme il ne présume rien à titre d’idée avancée (1), ni ne projette rien à titre d’impératif à respecter (2), ni ne s’immobilise non plus dans aucune position donnée (3), il n’est rien, par conséquent, qui puisse particulariser sa personnalité (4) » p.23. Une idée est par définition partielle, donc partiale, trop restrictive et trop abstraitement extensive. En se conformant au moment, Confucius réussit à maintenir une cohérence sans qu’elle soit exclusive ni catégorique. C’est en variant d’un pôle à l’autre qu’il peut réaliser le juste milieu continu de la régulation.

Dans la pensée occidentale, juste milieu rime avec demi-mesure. Confucius en fait une pensée des extrêmes variant d’un pôle à l’autre, permettant de déployer le réel dans toutes ses possibilités. Le changement est la réalité du réel et on ne peut l’appréhender qu’en considérant ses deux pôles. La « possibilité » du milieu est de ne s’enliser d’aucun côté. « Une remarque n’a pas pour mission de dire la vérité comme on le sous-entend d’un énoncé ordinaire ; ni non plus d’induire ou d’illustrer (comme le ferait un exemple) – elle n’expose pas une idée (…) mais elle souligne ce qui pourrait échapper, elle attire l’attention » p.48. Elle est souci du moment et des circonstances. La Chine, au lieu de représenter un aspect du monde, de peindre un objet, actualise plutôt l’immanence continue du procès.

En se fixant sur « la vérité » on passe à côté du « cela » à réaliser. La pensée chinoise ne se braque pas sur le vrai, elle reste itinérante. Elle ne vise pas tant à faire connaître qu’à faire réaliser. Elle « élucide des cohérences » p.96 et ne veut pas prouver. Elle rejoint par là la critique de Nietzsche sur la fixation à la vérité comme idéologie. « Derrière l’ombre du logos s’amasse toujours l’ombre des mythes, en dépit de la critique de la raison, leur emprise ne disparaît pas » p.97. La philosophie grecque visera à tirer le mythe au clair pour établir une pensée exclusive (ou vrai, ou faux). Le monde chinois, sans trace de cosmogonie, n’a pas eu une pensée à construire contre le monde ondoyant des puissances mythiques. Et, « dès lors qu’on sort d’une perspective identitaire du sujet, telle qu’elle s’est développée en Occident, pour passer à celle d’un procès continu, comme c’est le cas en Chine, l’unité et la complémentarité des contraires, bien loin de faire problème, sont pensés au principe même de la marche des choses » p.99. La sagesse n’exclut rien et n’a donc pas d’histoire. Elle admet le « à la fois » mais cet apprentissage, s’il n’est pas progrès, est une discipline. C’est ce que n’a cessé de développer la pensée chinoise.

La philosophie a besoin de parler pour dire le vrai ; le sage ne parle guère. Son silence n’est ni ascétique (pour mieux se concentrer), ni mystique (pour mieux communiquer), mais ce qui se passe se passe de parole, « no comment ».

Plus intéressantes, à mon sens, sont les considérations de Jullien sur les sociétés induites par les pensées ainsi décrites. La cité grecque s’est construite sur un face-à-face des discours. La Chine n’a pas ignoré la controverse mais par des discours obliques et allusifs qui visent moins à convaincre les adversaires par des arguments qu’à les fléchir en les manipulant. « La tactique est de tourner cet adversaire contre un autre adversaire, en reconfigurant leur position de façon telle que, en s’opposant, elle laisse voir par là ce qui manque à l’autre, et réciproquement » p.114. Le contraire de la sagesse est donc non le faux mais le partiel. « Tous ont raison, mais d’un certain point de vue ; aucun d’eux ne se trompe, mais tous sont réducteurs car ils ne prennent pas le faux pour le vrai, mais un coin pour le tout » p.116.

La sagesse est la voie par où c’est possible, par où la conduite ne cesse d’être en accord à chaque moment avec la réalité. Est sage celui pour qui le monde et la vie vont de soi. La question de son sens ne dit rien, « il n’y a pas promotion d’une vérité supérieure, mais affranchissement intérieur par absence de parti pris » p.139. Ne pas être objectif (connaître la vérité) mais compréhensif (voir du côté où c’est justifié). Laisser être, laisser venir, sans troubler l’ainsi par son ingérence. « Accompagner le soleil et la lune, embrasser le monde dans son étendue et sa durée » p.165. Ni relativisme, ni scepticisme, ni différence – mais harmonie, immanence et disponibilité. En Occident, Montaigne a le mieux traduit cette disposition.

D’où l’absence de politique « radicale » issue de la pensée chinoise. Il a fallu que Mao aille chercher à l’étranger Marx et Lénine pour bouleverser le consensus confucéen ambiant. Peut-on « penser » sans prendre position ? Le Grec est politique car il débat en public sur des arguments tranchés. Le Chinois, en tant que sage, est toujours disponible et bienveillant. Mais, par là, il s’est toujours privé de cette possibilité de résister au pouvoir. La sagesse est apolitique et c’est « bien l’échec de la pensée chinoise » p.224. Car « toute philosophie se révèle révolutionnaire en son principe – par la rupture qu’elle opère sur le naturel » p.225.

François Jullien, Un sage est sans idée, 1998, Points Seuil 2013, 256 pages, €8.30

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Visite nocturne du mont Saint-Michel

Nous avons rendez-vous à 18 h à l’entrée du Mont pour aller dîner avant d’aller faire la visite en nocturne, où il y a nettement moins de monde. Le restaurant est La Croix blanche, situé sur les remparts côté nord avant la tour du Roi. Le menu du forfait comprend trois plats imposés, un bol aux sept crudités, un gratin de morue breton et une part de tarte normande plutôt industrielle, genre flan gluant de saccharose. C’est plus cher et moins bon qu’à Granville. Hier nous étions entourés de Flamands, aujourd’hui d’Espagnols avec encore un couple et deux petits garçons derrière nous.

La marée qui remonte est une attraction et nous sommes aux premières loges. La légende veut qu’elle « monte à la vitesse d’un cheval au galop » et je m’inscris en faux : c’est plutôt à la vitesse d’un homme au pas – mais c’est déjà beaucoup. Avec le coefficient de 103 actuel, la passerelle n’est pas inondée mais tout juste. Nous verrons au retour que l’écume a pénétré jusque sous le porche d’entrée du Mont. Une affiche sur une vitrine fait un « appel aux dons pour nourrir les chats de Saint-michel », photos à l’appui.

La visite nocturne donne une atmosphère différente de celle le jour ; elle est magique, les jeux de couleurs du son et lumière et sa musique toujours dramatique mettent dans une ambiance sinon propice au recueillement, du moins ouverte au mystère.

Les images religieuses défilent sur les murs ou dans les alcôves, racontant toujours plus ou moins la même histoire : l’archange et la légende de la création du sanctuaire, l’arbre de vie, Jésus.

Des familles comprenant un, deux, trois, quatre et même cinq enfants visitent. Les plus nombreuses sont probablement catholiques pratiquantes mais les gamins échelonnés sont jolis avec leur ressemblance dans les comportements. Il y a de l’entente avec les parents, de la tendresse souvent.

Sur la terrasse de l’ouest de l’église abbatiale, des familles se prennent mutuellement en photo, des enfants jouent, le soleil descend. Deux petits Anglais chahutent et le grand brun torture un brin le petit blond bouclé, trop joli, pour l’aguerrir avant le bizutage qu’il subira bien plus rude au collège privé de l’année qui vient.

Le cloître, visité lorsqu’il faisait encore jour, est un lieu calme de recueillement orienté vers le large. Il incite à la méditation et fait le lien entre les espaces : le terrestre et le céleste. Son jardin se veut une évocation du paradis originel. Les moines y passent entre leur dortoir, leur réfectoire et l’église. Il est suspendu au sommet de la Merveille et a été probablement achevé vers 1228. Granite de Chausey, ardoise en schiste vert pour la toiture, calcaire de Caen pour les arcatures, calcaire marbrier de Purbeck venu d’Angleterre pour les colonnettes, bois de chêne pour la charpente.

Une grande salle nous attend à la sortie pour nous vendre des livres, cartes et souvenirs. Je note une tisane tonique épicée nommée Secret d’Hildegarde qui comprend galanda, origan, maniguette, girofle, cannelle et pétales de roses ; elle doit être infusée à 95° durant 5 mn.

A la porte, le soleil est une boule de glace rose fulgurante qui s’affale dans un nid de nuages. Nous longeons les puissants contreforts de la Merveille pour rejoindre les degrés et descendre vers la cité basse. Les rues étroites ont une atmosphère médiévale dans leur obscurité à peine éclairée par une lanterne. L’enseigne de l’hôtel Saint-Pierre grince au vent du soir comme une potence de pendu.

La nuit tombée, nous attendons longuement la navette tant il y a de monde dans la queue – et les navettes arrivantes sont pleines de touristes ! Le Mont est ouvert jusqu’à minuit, me dit-on, et il n’est que 22 h. Même pleine, une navette ne démarre pas ; il y a sans doute des horaires définis à respecter, un bureaucratisme typiquement français. Ce n’est qu’à la troisième, après 150 personnes, que nous pouvons rejoindre le parking des visiteurs et attraper nos taxis qui attendent déjà. Il fait frais le soir à la nuit, même en plein mois d’août caniculaire. D’après le chauffeur du taxi, le tarif du parking est passé d’une année sur l’autre de 6.40 à 14 €, ce pourquoi il y aurait un peu moins de monde cette année. Il discute avec le guide et raconte qu’il a créé son entreprise après avoir été plusieurs années ambulancier. Il travaille surtout avec des agences américaines qui veulent du sur-mesure et du service de qualité : voitures cossues, bouteilles d’eau, dépose jusque devant la porte. Elles payent ce qu’il faut, surtout lorsqu’elles font voyager des VIP comme des acteurs d’Hollywood. Il reste qu’aucune autorisation, même exceptionnelle, n’est donnée pour l’accès des voitures jusqu’à l’entrée du Mont : il faut prendre la navette comme tout le monde !

Quand nous revenons à l’hôtel, il est déjà demain et nous avons grasse matinée.

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Mont Saint-Michel

La grande rue du Mont est encombrée, il y a un monde fou arrivé par les navettes qui dégorgent leur cinquantaine de têtes de bétail touristique à chaque passage, plus les hordes arrivées comme nous par les grèves. Le début août est « la pire période de l’année » en termes de monde, nous dit le guide. Qu’à cela ne tienne, nous avons deux heures de libre.

Dès l’entrée, le célèbre restaurant de la Mère Poulard dans lequel je suis entré dîner d’une omelette la dernière fois que je suis venu, il y a 25 ans. C’est le dessinateur Christophe qui a rendu célèbre l’omelette de la dame dans sa bande dessinée La Famille Fenouillard, publiée de 1889 à 1893 ; la gastronomie française était en plein établissement. Aujourd’hui, le service est continu pour ne pas manquer un seul client et les menus s’étagent de 18 à 68 €.

Le menu le plus cher est intitulé Menu de la Mère Poulard et propose en entrée du foie gras maison (!), une salade Annette Poulard au saumon fumé maison, des Saint-Jacques marinées salicorne et petits légumes, une bisque de homard aux herbes fraîches, une salade Victor Poulard (toute la famille va y passer) au foie gras maison, émincé de volaille, brisures de truffes et mesclun.

En plat, la fameuse omelette de la Mère Poulard cuite au feu de bois et garnie au choix de coquilles Saint-Jacques, de foie gras poêlé ou de champignons du moment, une assiette dégustation d’agneau de pré-salé avec purée maison, une cocotte de la mer avec Saint-Jacques, cabillaud et saumon au beurre blanc, un filet de bœuf sauce camembert, frites maison « au couteau ». En dessert une assiette variée Mère Poulard, un fondant au chocolat, une tarte tatin aux pommes caramélisées (ce qui est la définition même de la tatin), un macaron framboise et sa crème vanille. Mais nous ne dînerons pas là.

Une omelette seule coûte de 38 à 44€ à la carte : « surfait, onéreux et sans scrupule » sont parfois les commentaires des clients aujourd’hui. Ils sont trop nombreux pour que la qualité reste au rendez-vous, surtout en saison touristique ! Beaucoup d’œufs, battage vigoureux (il faut que ça mousse !), beaucoup de beurre, poêle en cuivre à longue queue et feu de bois vif, sont les ingrédients de la réussite. Certains séparent blanc et jaune puis battent les blancs en neige, d’autres ajoutent du lait ou de la crème pour faire mousser plus vite, mais ce n’est pas utile. L’effort long et continu suffit.

Nous commençons le tour des remparts et je quitte rapidement les filles car il y en a toujours une qui veut s’arrêter pour acheter une glace, regarder les souvenirs, ranger un truc et ainsi de suite. J’en profite pour me poser à l’ombre dans un petit jardin côté nord, la terrasse du Saut Gautier. J’écris mes souvenirs de traversée tant qu’ils sont encore vifs. Puis je me pose à nouveau sur un autre palier, au débouché de la Grande rue pour monter à la Merveille, sous le Grand degré extérieur, où je peux observer les gens à loisir. Une famille avec trois adolescents m’amuse ; ils sont assis juste devant moi sur les marches. Le benjamin est un garçon, Zac, les deux aînées des filles. Elles aiment bien leur petit frère qui a cette année 15 ans et désormais quelques poils de moustache sous le nez. Il devient mâle, il est beau et fort sous son tee-shirt noir moulant, il porte le sac à dos avec les bouteilles de soda et les biscuits pour tout le monde, il est conciliant. J’observe aussi le manège de certains goélands, peu farouches, qui restent près des gens qui ont à manger, quêtant un moment d’inattention pour leur chiper de la nourriture.

A la redescente, je visite l’église abbatiale Saint-Pierre avec sa statue de saint Michel recouverte d’argent. Michel l’archange est beau comme un Apollon de lumière et terrasse le visqueux et rampant dragon Satan : tout un symbole !

« Selon la Revelatio ecclesiae sancti michaelis, le plus ancien texte retraçant les origines du Mont-Saint-Michel, la première fondation de l’abbaye remonteraient à l’an 708. Cette date est retenue comme étant celle de l’édification par Aubert, évêque d’Avranches, d’un premier sanctuaire dédié à l’archange Michel sur le Mont-Tombe, actuel Mont-Saint-Michel. Selon la légende, à trois reprises l’archange serait apparu en songe à Aubert, lui intimant d’établir un sanctuaire en son nom. La tradition veut que l’archange, à la troisième tentative, aille jusqu’à percer le crâne d’Aubert avec son doigt pour que celui-ci s’exécute enfin. Aubert envoya des messagers au Monte Gargano en Italie, afin de ramener sur le Mont-Tombe des reliques de l’archange. Le sanctuaire, une fois terminé, peut enfin être dédié à saint Michel le 16 octobre 709 ». C’est ainsi qu’écrit le site Internet dédié au Mont. Il est en Normandie car la frontière avec la Bretagne est fixée sur le Couesnon en 1008 – il y a plus de mille ans.

L’oratoire d’Aubert a été remplacé par une abbaye carolingienne au VIIIe siècle et le duc de Normandie a confié en 966 le sanctuaire à des moines bénédictins. La crypte carolingienne et l’abbaye gothique sont construites en granit de Chausey ou de Bretagne, acheminé par barges jusqu’au pied du Mont par marée haute.

Il est composé de plusieurs strates selon les siècles : l’église du XIIe siècle sur la crypte carolingienne, la Merveille au XIIIe siècle affectée aux moines et aux pèlerins, le châtelet et défenses avancées de l’entrée au XIVe siècle, les bâtiments abbatiaux du sud au XVe siècle pour loger l’abbé et la garnison. Le Mont Saint-Michel sera le seul point de la France du nord et de l’ouest à n’être pas tombé aux mains des Anglais durant la guerre de Cent ans. Le chœur roman de l’église s’est écroulé en 1421 et a été rebâti à la fin du même siècle en gothique flamboyant. Les trois dernières travées de la nef et la façade romane sont démolies en 1780 et le clocher actuel date de 1897 avec sa flèche de Viollet-le-Duc qui supporte le Saint Michel doré sculpté par Emmanuel Frémiet ; il culmine à 157 m.

Le Mont devient prison en 1811 et Barbès, Blanqui, Raspail, y ont séjourné contraints et forcés. Le site ne redeviendra religieux qu’en 1963 avec l’installation de quelques moines bénédictins. Le Mont reçoit plus de deux millions de visiteurs par an et est le 17ème site le plus visité de France. De 2006 à 2015, des travaux de désensablement suppriment le parking aux voitures et la digue d’accès et permettent enfin à l’île-monument d’être à nouveau entourée par la mer à marée haute.

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Traversée des grèves vers le mont Saint-Michel

Vendredi 2 août est le jour de la grande traversée des grèves entre le Bec d’Andaine et le Mont Saint-Michel. C’est l’ultime étape des pèlerins venus du nord, les Miquelots se dirigeant vers Saint-Michel-au-péril-de-la mer : c’est que brouillards et marées, vase et sables mouvants étaient des dangers inconnus pour la plupart. Un panneau informatif récent vante le SOS 112 et liste tous les risques qui attendent qui ose traverser : noyade, enlisement, isolement, orage, brouillard, lâchers d’eau du barrage sur le Couesnon – on ne pourra pas dire que nous n’avons pas été prévenus !

De loin, le rocher est presque plat, d’un aspect de dolmen ; il fait cependant 900 m de périmètre et 80 m de haut. Ce n’est que Viollet-le-Duc fin XIXe qui fit s’élever la flèche, comme sur Notre-Dame de Paris. Elle donne sa silhouette au Mont, le rocher s’élançant vers le ciel. J’y suis déjà venu trois fois depuis mon enfance.

Ce matin, il fait grand soleil et pas de vent. Nous prenons le bus depuis Granville, la même ligne qu’hier mais cette fois jusqu’à Genêts. Nous marchons trois-quarts d’heure avant de nous affaler sous un pin pour pique-niquer au bord du Bec d’Andaine d’où nous allons partir. Nous avons rendez-vous avec un passeur agréé appelé par cet inénarrable vocabulaire fonctionnaire un « guide attesté ». Il est accessoirement pompier dans le civil et d’origine picarde. Il effectue quatre ou cinq traversées aller et retour par jour en saison avec des groupes de 40 ou 50 personnes, parfois des enfants. Il a emmené un groupe de CM2 en sortie scolaire durant l’année et même des maternelles, mais jusqu’à mi-chemin sur Tombelaine. La distance est de 3 km pour Tombelaine, puis 3 autres km pour le Mont. Aller et retour dans l’après-midi, comme la plupart aujourd’hui le font, cela fait 12 km et 6 h de marche. Notre groupe ne comprend que des adultes mais trois autres groupes partent presque en même temps, avec un petit écart et un petit décalage pour ne pas se chevaucher. Dans l’un des groupes il y a des enfants assez jeunes, dont deux en court slip et bob qui gambadent avec une exubérance accentuée par l’air, le soleil et la sensualité du sable mouillé et de la vase sous les pieds.

Nous marchons pieds nus, surtout pour mieux tâter le terrain car tout n’est pas de sable. La plage fait vite place aux vasières dans lesquelles s’enfoncer jusqu’aux chevilles, voire jusqu’aux genoux. Je retrouve un plaisir de gosse à marcher dans le visqueux fort glissant, comme lorsque nous marchions pieds nus dans la boue des chemins ou la bouse des prés dont la matière giclait entre les orteils, faisant remonter une sensation délicieuse jusqu’en haut des jambes. Erotisme des 10 ans : on fait de tout chez les scouts.

Les sables mouvants, ici appelés « lises », sont des plaques de sable emplies d’eau qui fuit lorsqu’on la frappe. Il faut toujours bouger, dévisser les jambes, baratter des pieds. Pour se dégager d’un enfoncement trop profond, dégager une jambe d’abord en la tournant, puis mettre le genou sorti en terre et dégager l’autre. On ne s’enfonce jamais que jusqu’à mi-poitrine maximum, quelle que soit notre taille, dit le passeur, car nous avons une masse d’air dans les poumons qui fait bouée. Mais si l’on reste immobile, le sable bétonne et il est impossible de s’en extirper. Être « avalé » par les sables mouvant comme dans Victor Hugo est un mythe, mais on peut évidemment, si l’on reste bloqué, mourir noyé à la prochaine marée haute ! Donc bouger sans cesse, battre des pieds comme on palme et se pencher en avant. Plus on baratte et plus l’eau revient dans le sable, le rend plus visqueux, permettant de s’en dégager progressivement.

La promenade sur l’estran vide nous permet de reconnaître les œufs de seiche qui ressemblent à des grappes de petits raisins noirs, les œufs de calmars qui sont de longues grappes aux filaments orangés, l’œuf de roussette – un petit requin – comme une coque noire munie de quatre branches. Nous retrouvons les œufs de bulots déjà vus et les crépidules agglomérées les unes sur les autres contre les prédateurs.

Nous avons deux rivières à traverser à même le sable, la Sée et la Sélune et, dans la première, un fort courant qui file vers le large. Nous y avons de l’eau jusqu’aux genoux et avancer est un exercice musculaire qui me rappelle la gymnastique en piscine chère aux clubs de sport. Le soleil implacable et la réverbération exigent des protections en chapeau, lunettes, vêtement ou crème solaire. Je ne sais pas comment les deux petits qui ont gambadé quasi nus ont supporté la traversée car ils avaient le corps blanc du touriste fraîchement débarqué.

Nous passons Tombelaine, ilot autrefois occupé par quelques moines mais réservé désormais à la protection des oiseaux, oies cendrées et flamants roses. Il est interdit d’y camper, d’y pique-niquer et même d’y monter à certaines périodes de ponte. Des gardiens profitent souvent de cette hauteur pour observer si les pêcheurs à pied ou les touristes respectent les interdictions.

De loin, nos groupes de traversée sont comme des caravanes dans le désert, égrenées sur une centaine de mètres.

Dommage pour nos pieds, les derniers cents mètres avant la porte d’entrée au Mont sont de la vase gluante qui colle fort à la peau. Vu les restrictions d’eau et le coût pour la commune, le maire a désormais interdit aux touristes de se laver les pieds au robinet public juste sous la voûte d’entrée et il est nécessaire de bêtement ruser : remplir sa gourde et aller se laver les pieds ailleurs. Il faut cependant une gourde entière par pied pour à peu près se nettoyer !

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Saint-Jean le Thomas

Nous pique-niquons dans un champ moissonné tout près de là, séparé du sentier par une haie dont un trou nous permet de voir passer les promeneurs. Le soleil tape mais le guide installe deux mini-réchauds Primus, sort deux poêles de trente centimètres de diamètre de son grand sac, des galettes à réchauffer de marque Reflets de France (Carrefour), et confectionne une jambon-gruyère pour chacun avec force beurre ! Il a prévu ses menus originaux pour chaque jour. Pont l’évêque, salade, orange, compote de pomme à la rhubarbe complètent le déjeuner. En apéritif, du cidre au cassis, le « kir normand » (en fait une invention touristique bretonne), des chips anglaises de marque Tilley’s et des noix de cajou.

Nous poursuivons l’après-midi le sentier du littoral jusqu’à Saint-Jean le Thomas. La marée basse laisse percevoir une série de V au sol : ce sont des pêcheries construites en pierres, établies au XVe siècle. Les premières étaient en bois. Le V en amas de cailloux sert à capturer le poisson et certains crustacés : des seiches, des araignées de mer, des crevettes, des sardines, du maquereau, des plies, des soles.

Aujourd’hui que la pêche est réglementée pour cause de raréfaction du poisson en raison de la surpêche et du réchauffement climatique, nous voyons surtout déambuler des pêcheurs à pied. Nous le constaterons sur le parking de Saint-Jean le Thomas, ils récoltent des coques, des praires, des moules et des crevettes à l’aide du haveneau, cette large épuisette à manche en bois. Je demande à la pêcheuse diserte qui nous détaille ses prises comment elle mange sa récolte : les moules souvent crues, les coques au court-bouillon ou farcies – mais elle ne fait pas de coques au vin. Quant aux huîtres sauvages, elle en trouve mais ne les aime pas, même cuites, ni son mari qui abonde ; elle n’en ramasse que « lorsque les enfants viennent ». Ils doivent être grands et parisiens.

De crique en crique, suivant les méandres de la côte sur la falaise, de sentier dégagé en chemin creux, nous approchons du Mont Saint-Michel. A un détour, nous apercevons en contrejour la flèche au loin sur son rocher druidique du mont Tombe. Il fait pendant en Normandie au mont Dol en Bretagne, au large de Cancale. Nous randonnons sur « le plus beau kilomètre de France ». C’est ce qu’aurait dit Eisenhower qui a logé un temps dans une villa.

En parlant avec le guide, se pose le casse-tête des « reliques » : une abbaye férue de créer un pèlerinage se doit d’avoir des reliques à adorer. Or Michel est un archange, celui qui chassera Satan dans l’Apocalypse ; il n’est « saint » que par titre honorifique et n’a rien d’un humain de chair : il n’a ni corps, ni pieds, ni ailes, il n’est qu’esprit, émanation de Dieu pour porter un message, il n’a d’humain que l’apparence. Dès lors quelle « relique » matérielle pourrait-il bien laisser ? Ni une plume d’aile, ni un fragment de voile, ni un os du pied… Seulement un effet de ses actes : par exemple le crâne percé d’un trou de l’évêque à qui l’archange a mandé par trois fois (chiffre symbolique évoquant la Trinité) de bâtir un temple sur le Mont. La relique du « chef de saint Aubert » est aujourd’hui visible dans le trésor de l’église Saint-Gervais d’Avranches mais le trou serait un kyste bien naturel.

Notre regard suit aussi les virgules successives des bancs de sable sculptés par la marée, admire les couleurs changeantes de l’eau avec les fonds et le ciel. Les silhouettes du rocher de Tombelaine et du Mont se découpent sur l’horizon gris, voilées d’une légère brume. Le sentier monte, descend, terreux, pierreux, parfois en plein soleil avec ajoncs et genêts, parfois en chemin creux avec chênes verts, épines-vinettes et merisiers. Nous croisons de nombreux promeneurs plus ou moins bien chaussés. Un jeune sauvage nous dépasse, pieds nus, chemise déboutonnée sur le thorax, poils follets au menton. Il grommelle un peu de français et beaucoup d’américain en guise d’excuse pour être si pressé puis s’arrête carrément pour se gaver un peu plus loin de mûres sauvages à demi grillées sur les ronces au bord du chemin. Je retiens surtout une fille jeune et aventureuse au ventre nu et aux cheveux bruns qui m’a frôlé sur le sentier étroit sous une voûte de chemin creux. Sa peau était douce et craignait plus les épines que le contact de mon bras. Elle a laissé un étrange effluve parfumé dans son sillage. Je crois qu’elle avait les yeux bleus. Son mec probable était passé devant. Une femme en short, sandales et haut de bain, plutôt blette et au ventre ridé à gros plis, s’égare sur la falaise. Le guide lui demande, ingénu, si elle s’est baignée…

Avant la pointe du Grouin, Saint-Jean le Thomas est une autre station balnéaire qui s’étage de la plage à la falaise. Certaines maisons s’élèvent sur quatre niveaux, le rez-de-chaussée étant à la fois sur la route en haut et quatre étages plus bas au pied de la falaise. L’une de ces maisons est à louer avec « quatre chambres pour huit à dix personnes » annonce un écriteau. Les villas balnéaires sont cotées de 150 000 à 250 000 € selon les annonces d’une agence immobilière que j’ai vue dans la commune.

Nous reprenons le bus à Saint-Jean le Thomas pour Granville. Un convoi de jeeps et GMC parade à grandes bouffées de diesel pour fêter les 75 ans du Débarquement ; c’est la Piper Operation Cobra des festivités de cet été qui culminera le week-end prochain à Grandville.

Nous allons dîner ce soir toujours sur le port mais au dernier restaurant de la jetée, Le Phare, 11 rue du Port. Le menu à 20 € et trois plats est sympathique. J’ai pris du tartare de bulots cuits au wasabi et graines de sésame, du cabillaud sauce crème chorizo et une pomme melba. Un couple de Belges avec deux garçons tout blond et bouclés comme des anges dîne derrière nous. Le petit de 6 ans a une voix forte et rauque, il parle un flamand guttural. Le père parle un bon français sans accent. Le petit a pris du tartare de bulot mais c’est trop épicé pour lui et papa, gentiment, échange son assiette avec la sienne ; il a pris de la soupe de poisson. Le gamin ne la mangera d’ailleurs pas entière et le père la finira.

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Falaises de Champeaux

Nous prenons un bus de ligne Maneo jusqu’à Jullouville, à 8.5 km de Grandville centre. La station de bus n’est pas loin de l’hôtel. Le chauffeur a de l’humour comme un anglais ; c’est peut-être une caractéristique normande.

Sur le front de mer se succèdent des villas de villégiature datant du XIXe et, devant, se dresse une longue plage de sable blanc de près de trois kilomètres où les familles peuvent s’ébattre à l’aise ; elles ont de l’espace. Les architectes ont rivalisé d’imagination pour bâtir ces villas bourgeoises qui s’affranchissent des normes d’urbanisme habituellement imposées. Chacune est différente, des modestes et des luxueuses, des grandes et des petites. Un papa joue au ballon avec ses deux garçons pieds nus dans le jardin en partie garni de sable derrière la maison, face à la plage dont ne le sépare qu’une haie basse et la promenade du front de mer. Des catamarans attendent, couchés sur l’estran comme des oiseaux blessés ; un kayak de mer a déjà pris le large, se dirigeant vers les rochers au bas de la falaise vers le sud ; quelques rares adolescents se sont mis en tenue et portent leurs planches à voile, certains se préparent au kit-surf, très pratiqué ici. En mai ont lieu des courses hippiques sur la plage. Elie Chouraqui y passa son enfance et le guide nous rappelle que Jullouville est le décor du film Pauline à la plage d’Éric Rohmer avec Arielle Dombasle, sorti en 1983. Je ne l’ai pas vu, je crois. Jullouville a été un QG du Débarquement et le général Eisenhower a résidé dans l’une des villas.

Dans les rues de l’intérieur du quartier d’Edenville où il y a moins de vent, d’incongrus palmiers affirment que le climat est doux tandis que des mimosas rappellent Nice ! Plus nos pas nous éloignent de la mer, plus les habitations se font modestes, bien que pour la plupart soient des résidences secondaires. La station balnéaire est calme, pourtant en pleine saison. Les familles ne sont pas encore levées et prêtes pour la plage ; d’autres sont déjà parties ou ne sont pas arrivées car nous sommes au 1er août.

La ville comprend un peu plus de 2300 habitants et a été fondée artificiellement par le promoteur immobilier Armand Jullou en 1882. C’est en 1973 que son nom a été attribué à la ville, issue du regroupement des communes de Bouillon et de Saint-Michel des Loups. Les habitants ne sont pas des vilains comme peuvent le croire les mauvaises langues mais des villais : ils se nomment Jullonvillais. L’office de tourisme sur la hauteur a la forme d’une gare, prolongée d’un bout de quai : de fait, c’en est une – une ancienne, aujourd’hui reconvertie. Une voie ferrée reliait Granville à Avranches entre 1908 et 1935, elle suivait la route côtière jusqu’à Edenville et franchissait le massif du Pignon de la Névourie en remontant la vallée des peintres par le nord. La vitesse moyenne était de 20 km/h, avec des pointes à 45 km/h. Dès 1935, des bus ont remplacé le train, une sorte de tramway aux wagons parfois découverts.

Au-dessus s’élève une falaise granitique de 110 m de haut que nous devons grimper, d’abord par des escaliers aménagés puis par une rue en pente et un chemin qui s’enfonce dans les bois. Cela nous mène à la Vallée des peintres, sous-bois ombreux où le viaduc de l’ancien train enjambe un ravin dans lequel coule le Crapeux, ruisseau peu abondant mais obstiné. Ce bois raviné près de la mer fut source d’inspiration pour de nombreux peintres de la région dont les noms nous restent il faut bien l’avouer quasi inconnus, sauf des spécialistes : Jacques Simon, Emile Dardoize, Ernest Simon, Edmond Debon, Eugène Paturier, Constantin Leroux, Pierre Berthelier, Albert Depré, René Durel, Baudoux, Guillaumin… Avant 1840, le lieu était le plus sauvage de la contrée. Un certain Ducoudray y ouvrit une carrière pour en extraire le granit bleu. C’est dans ce décor de grotte et en cherchant dans une coupe le granit bleu que Monique découvre son fantasme : un phasme ! Mais son appareil à téléphoner n’a pas assez de lumière pour faire la mise au point et prendre une belle photo. Vue prise, il s’agit plutôt d’une libellule habilement planquée à l’abri des feuilles et ne laissant dépasser que son corps en forme de brindille.

Au Pignon butor, le paysage est aussi vaste que le ciel : plus belle la vue ! Au bas des rochers s’étend la longue plage de Carolles puis celle de Saint-Pair sur mer ; la falaise de Grandville fait le fond du décor avec la pointe du Roc. Quelques adultes se baignent déjà mais l’eau est froide.

Pendant que nous sommes assis à écouter Le guide pérorer sur le coin, je reconnais un couple et ses deux enfants vus hier sur la plage près du havre de la Vanlée. Le père est très brun, les cheveux noirs longs en queue de cheval et le mollet sec, une diction de prof lorsqu’il explique le paysage au gamin ; la mère est blonde et d’un physique plus doux. Le petit garçon, probablement 7 ans, tient physiquement de son père et a le torse noueux sous son tee-shirt ample qui lui dégage largement le cou. La petite fille, dans les 5 ans, tient plutôt de sa mère. Je trouve mignon de voir les deux enfants se tenir par la main pour suivre leurs parents partis quelques mètres en avant sur le sentier qui longe la falaise en direction du Mont. Ces enfants sont manifestement aimés ; il est seulement dommage que le garçon porte des sandales aux semelles lisses, peu adaptées au chemin rocailleux.

Nous les retrouvons un peu plus tard à la cabane Vauban, ce poste d’observation en pierres sur la pointe de Champeaux, destiné à surveiller les navires venant du large, notamment les corsaires anglais du temps de Louis XIV. Elle a servi ensuite de poste aux douaniers qui traquaient la contrebande de tabac contre calva des pêcheurs locaux avec les îles anglo-normandes.

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Bout du monde

Nous allons jusqu’au « bout du monde » comme le vante Le guide, un brin lyrique pour faire mousser l’itinéraire somme toute banal, c’est-à-dire la pointe face à La Bretonnière, au-delà de la route submersible. Nous marchons sur le sable humide pieds nus, observant les coques, les praires, les couteaux, les moules, les bulots, les patelles, les crépidules, les rares huîtres plates et d’autres coquilles encore, en plus des algues, des ficus vésiculeux agréablement visqueux sous la plante des pieds.

Des vers ont laissé maints tortillons sur le sable : ce sont les arénicoles qui ressemblent au lombric terrestre et construisent des nids en U profond de 10 à 40 cm ! Ils se vident l’intestin toutes les quarante minutes pour former ces esthétiques tortillons pâtissiers. Il peut y en avoir plus de cent par mètre carré et servent de nourriture aux poissons plats et souvent d’appât. Les chercheurs ont constaté que l’arénicole de la Manche est compatible tous donneurs pour les transfusions de sang. La société Hemarina de Morlaix a développé un transporteur d’oxygène universel à partir de l’hémoglobine d’arénicoles ; il est lyophilisable contrairement au sang humain.

Nous traversons l’ultime filet d’eau qui s’écoule vers la mer, pas plus haut que les chevilles, « un avant-goût de la grande traversée vers le Mont Saint-Michel », annonce le guide.

La mer est au loin, les parcs à moules et les parcs à huîtres sont à découvert et nous allons voir les plus proches : les huîtres. Les naissains sont élevés ailleurs puis les petites huîtres de l’espèce creuse japonaise (crassostrea gigas) entre trois et six mois sont mises en filets plats et arrimés sur des supports ancrés sur l’estran. Loués à l’Etat car faisant partie du domaine maritime, ils sont recouverts dès la mi-marée pour que les bêtes puissent filtrer le plancton et se nourrir. Une fois par mois il faut retirer les algues qui s’accrochent et tous les trois mois taper le sac et les retourner pour ne pas que les coquilles s’agglomèrent. C’est un travail assez dur que les jeunes veulent de moins en moins faire, laissant cela à une main d’œuvre immigrée. Une fois à maturité, les filets sont récupérés, mis sur la remorque d’un tracteur, puis emportés pour mise en bourriche selon leur numéro (de zéro à cinq pour les creuses, de triple zéro à six pour les plates). L’huître est très riche en protéines et pauvre en calories. Elle est connue pour sa teneur record en zinc et en iode et contient aussi du sélénium, du manganèse et du fer, sans parler d’autres oligo-éléments et minéraux tels que le calcium, le magnésium, le potassium, le fluor et le cuivre. L’huître est naturellement riche en vitamines E, B, D. Le citron que certains mettent dessus élimine malheureusement la vitamine E et il vaut mieux éviter.

Nous croisons de nombreux pêcheurs à pied, souvent des retraités ou des papys et mamies avec petits-enfants, qui remontent avec leur sac empli de coques et de praires. Ils ne peuvent ramasser les huîtres même tombées des filets mais peuvent cueillir celles qui se trouvent à plusieurs dizaines de mètres des parcs. Pareil pour les moules, plus proches du flot encore au loin.

Nous quittons la plage près de La Planche-Guillemette. A deux pas de l’entrée bétonnée accessible aux remorques de bateaux un couple de vieux est assis sur des pliants tandis que jouent autour d’eux deux beaux petits-fils en mini slip bleu France liserés de jaune vif. Tout blond et le corps bien doré, ils courent sur le sable, creusent à la pelle, se jettent un ballon en pleine exubérance pour l’air, le soleil et leur nudité. De loin, leurs graciles silhouettes se découpent sur la plage comme des virgules dans un texte.

Une fille plus grande manie un cerf-volant en forme d’aile, des couples se promènent plus ou moins vêtus, pataugeant dans les légères flaques.

La lumière envahit l’espace car rien ne vient l’arrêter, aucun arbre, aucune forme sur le plat de l’estran. Ciel et mer rivalisent de nuances de gris mêlant le blanc et le bleu en dégradé.

Nous renfilons nos chaussures et rejoignons les taxis, tout juste appelés, pour rentrer une fois de plus à l’hôtel. Mais nous prenons cette fois directement nos voitures ; ceux qui sont venus avec emmènent les autres. Les bagages sont prêts depuis ce matin, entreposés dans un placard de la réception, car nous devions libérer la chambre avant 11h30.

La journée a été plus douce aujourd’hui : déjà le temps s’est nettement amélioré et le vent est progressivement tombé ; l’itinéraire resté plat était moins long qu’hier puisque sans la visite de la ville ; enfin le rythme fut moins soutenu avec plus de pauses, comme si Le guide hier voulait en finir au plus vite en raison du vent.

Nous joignons en file Grandville où nous attend, facile à trouver près du Casino au pied de la ville haute, l’hôtel des Bains, 19 rue Georges Clémenceau. La difficulté est de se garer, l’hôtel ne comprenant pas de parking. Nous faisons de la dépose-minute de bagages à la réception avant d’aller chacun chercher une place, souvent fort loin car notre heure d’arrivée est trop tôt. A 17h30, nombre de gens sont encore garés pour la plage.

L’hôtel a trois étoiles mais le seul ascenseur est très lent et très sollicité. Ma chambre est plus vaste et plus moderne que celle de Coutances, dotée de lits jumeaux. La douche est puissante et j’ai une vue, depuis le cinquième étage, sur la place de l’hôtel Normandy. Ce qui me permet d’assister à une scène d’autorité entre une mère exaspérée et une petite fille blonde de 3 ou 4 ans. Elle hurle et sa mère la traîne par le bras au risque de lui déboiter l’épaule (c’est arrivé à la fille de la sœur de Justine à ce qu’elle me dit). Je ne sais pas le pourquoi de cette colère mais je crois qu’user de violence n’est pas la meilleure solution. J’ai mal à voir des enfants malheureux, qu’elles que soient les circonstances.

Le guide nous donne rendez-vous à 19h45 pour aller dîner hors de l’hôtel. Il pleut et fait un peu frais lorsque nous ressortons. Nous allons au Cabestan, près du port de pêche. Nous avons droit à un menu à 19.90 € avec trois plats. Ils sont élaborés et présentés avec une certaine recherche. Je prends des tartines à la provençale (le terme « provençal » doit attirer les étrangers comme phare de la gastronomie française), le poisson du jour (un pavé de merlu sauce curry aux petits légumes) et le brick croustillant de pommes à la glace vanille.

Dans le port, sur le quai d’Orléans, est amarré un trois-mâts goélette pour la manifestation « Voiles de travail ». Le lendemain, il sera parti. Je l’apprendrai plus tard – Le guide ne nous en a rien dit – qu’il s’agit du Marité, terre-neuvier de Fécamp lancé en 1923 et restauré par des Suédois entre 1978 et 1987.

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Havre de la Vanlée

Au réveil, le jour est gris et une légère bruine tombe. Après le petit-déjeuner, nous partons en taxi pour Saint-Martin de Bréhal d’où nous remonterons à pied la dune qui sépare la mer du havre – jusqu’à traverser à pied à marée basse. Cela exige de bien connaître l’horaire des marées pour que la promenade soit compatible avec les eaux.

La femme taxi est une quadragénaire normande sympathique qui fait ambulancière habituellement. Elle a deux enfants, une fille aînée qui a passé son BAFA et travaille comme monitrice de colonie de vacances depuis cinq ans et un fils de 18 ans qui n’a pas encore le BAFA et qui travaille pour la première fois comme moniteur. Il n’a pas l’autorisation d’accompagner les enfants hors du camp. Il s’occupe des 6-12 ans. Comme il fait du judo, il est athlétique et les enfants aiment ça, surtout les petits garçons qui admirent le modèle mâle et aspirent à être musclés ; de même, cela rassure les petites filles d’avoir un moniteur fort et sain, protecteur.

Nous partons des abords d’un haras où un cheval bai racé tente de trouver du picotin frais au-delà des barrières ; il se laisse ombrageusement caresser le museau si l’on est calme et sans geste imprévu. Dans un chemin, un cirque aux roulottes rouges alignées. Dans le havre, la terre est craquelée là où le soleil a fait sécher la vase. Au bord d’une mare d’eau saumâtre, des traces pieds nus d’enfant ou de jeune adolescent me rappellent celle de la grotte préhistorique du Mas d’Azil ; l’humain reste toujours humain. Elles se situent face à un affut de chasse au canard, camouflé sous une motte d’herbe. Comme à Saint-Pierre et Miquelon (où sont allés beaucoup de marins normands) on chasse le canard de mer ou de terre à l’appelant.

Nous passons vite sur la dune que borde un camping fort rempli et descendons sur la plage. Quelques baigneurs sortent de l’eau qui semble fraîche car ils se rhabillent très vite de sweats sans même s’essuyer le torse. Des cavaliers et cavalières passent au ras de l’eau sur le sable dur dans un paysage de Boudin. Trois petites voiles blanches dessinent au loin leurs triangles ; des moutons parsèment la mer.

La plage de sable s’étend sur des kilomètres sous un ciel immense ; l’eau est à plusieurs centaines de mètres, la marée descend. Jeu des nuages et de la lumière sur l’estran, ses flaques, ses rides de courant sur le sable, le liseré du ressac et l’eau bleu-vert au loin. Au bord des dunes, des cabanons de plage sont tolérés sur l’espace public maritime et plus ou moins entretenus. L’un d’eux a été vandalisé puisqu’une inscription s’exclame : « pourquoi avez-vous saccagé chez moi ? ».

Des enfants s’amusent à sauter la falaise de sable, partant de l’emprise végétale pour tomber dans la pente qui s’écroule.

Sur la plage dunaire, au-delà de la limite des marées extrêmes, poussent les oyats, les ajoncs et l’euphorbe des sables. De fines plantes au plumet balançant au vent sont nommées queues de lapin ici (lagurus ovatus). Une petite fleur mauve est appelée lavande de mer (limonium vulgare), elle adore les prés salés. Une autre, bien découpée, est le panicaut maritime ou chardon de mer. Pousse au ras du sol une plante charnue aux feuilles coriaces comme une oseille mais d’un vert plus foncé aux reflets d’argent, l’obione (halimione portulacoides). De la même famille que la salicorne, la bette ou l’épinard, elle se mange et fleurit en été. Je la goûte, elle est salée et un peu acide comme du cresson en moins prononcé.

La marée a apporté sur l’estran intérieur du havre de petits coquillages ovales à la coquille plate en forme de spirale comme une galaxie. Ce sont les crépidules, apportées par les Liberty-ships durant la seconde guerre mondiale, d’abord dans les chargements d’huîtres venues des Amériques puis sur la coque des bateaux du débarquement. Elles se présentent en colonies encastrées les unes dans les autres quand elles sont encore vivantes et sont invasives tant elles résistent aux courants et aux prédateurs. Une société bretonne de Cancale cherche à valoriser la chair riche en protéines et oligo-éléments mais les coquilles sont remplies de métaux lourds et ne peuvent servir que pour le remblai des routes. Le guide nous montre aussi des sortes d’éponges blanchâtres qui ressemblent à des nids de guêpes abandonnés : ce sont des œufs de bulot. Ce gastéropode comestible est fort apprécié du Cotentin et sa collecte est réglementée : on ne peut pas le ramasser à moins de 4.5 cm de longueur. Plantes, oiseaux, promeneurs et crottes de lapin comme sur les plages du Club des Cinq, peuplent ce site remarquable de dix hectares recouvert d’herbus, de salines et de prés-salés où nichent paraît-il environ 150 espèces d’oiseaux.

Nous ne tardons pas à pique-niquer à l’abri de la dune car le vent reste soutenu, bien que moins fort qu’hier. Le soleil fait de fréquentes apparitions, ce qui laisse présager un apaisement du temps. Le pont-l’évêque fait bon ménage avec la poire juteuse en entrée, puis la tartine de saumon fumé sur toast avec un lit de crème et d’aneth, arrosée de citron et saupoudrée de poivre, spécialité du guide, est le clou du repas. Suit un yaourt de marque Malo, parfum caramel au beurre salé, une production bretonne, puis le café et le carré de chocolat, cette fois du Côte d’or bio goût orange. A chaque jour son chocolat et son yaourt différent. Son vin aussi, cette fois du vin blanc bas de gamme ; il y a toujours aussi peu d’amateurs et la bouteille de rouge d’hier n’est pas finie. Le guide nous offre à croquer un petit normand : comme le petit suisse ou le petit noir qu’on s’enfile vite fait, il s’agit d’une gourmandise alimentaire et pas d’une incitation à la débauche.

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Havre de Regnéville

Le guide a acheté le pique-nique et nous prenons deux taxis pour 9 km jusqu’à Urville, entrée du havre où se jette la Sienne et qui se termine à Regnéville, face à la pointe d’Agon. La Normandie est remplie d’eau souterraine et des puits condamnés le marquent encore, ce qui explique la multiplication des villages et hameaux un peu partout. Il était facile de trouver de l’eau. Nous allons suivre sa rive sud à pied, dans un paysage façonné par les marées où nichent de nombreuses espèces d’oiseaux.

Nous commençons par profiter du soleil revenu pour un temps, malgré le vent force 7, pour pique-niquer sur l’herbe derrière la petite église, face au havre où les prés salés excitent quelques moutons. La mer recouvre l’herbe aux grandes marées trois ou quatre fois l’an. Le guide a apporté de Bretagne de la terrine de cousin (le sien) et de la tomme de brebis bretonne bio de gens qu’il connait. Pour lui, la Bretagne imite beaucoup ses voisins pour promouvoir son image : elle crée son whisky, sa bière, son fromage, ses terrines de campagne, ses biscuits – tout ce qui n’existait pas il y a encore un siècle pour cause de pauvreté. Nous avons en outre par personne, du pain, deux tomates et deux abricots, un yaourt, du café en thermos et un carré de chocolat Lindt à la fleur de sel. Il commet cependant une petite erreur à propos du vin. Il a apporté – sur le budget – une bouteille de Chinon rouge mais annonce tout d’abord avec forces excuses que c’est pour sa consommation personnelle et qu’il ne force personne à boire du vin… avant d’en proposer à chacun. Ceux qui hésitaient un peu pour cause de chaleur et de marche ont décliné, alors qu’ils en auraient peut-être pris une lichette avec le fromage.

Le vent qui s’est levé très fort en début d’après-midi apporte des grains successifs entrecoupés de soleil. Nous devons mettre et enlever les vestes goretex constamment. Les chapeaux sont soumis à rude épreuve par les rafales. Nous longeons le havre sur l’herbe rase, ce que les gens du coin appellent « le marais ». Y pousse le chiendent de mer parmi mouettes, goélands, fous de bassan et cormorans qui se reposent près du filet d’eau qui rejoint l’estuaire. Des crottes de mouton des prés salés ont séché entre deux grandes marées. Les prés sont parsemés de bois flotté et de coquilles de bulots apportés par le flux. Sur les bords poussent des mauves, des roseaux, de la salicorne près des bermes. La « tengue », ce lœss fertilisant apporté par le vent et qui servait d’engrais jusque dans les années 1930, farine les herbes d’une fine pellicule de poussière qui reste sur les doigts.

Plus à l’intérieur, nous pouvons observer des restes du bocage traditionnel : des prés plantés de pommiers et entourés d’une haie, dans lesquels les vaches allaient pâturer. Depuis le remembrement des années 1960, les vaches restent à l’étable et sont nourries par ensilage, les prés transformés en champs de maïs qui, une fois mûr, est fauché à la racine, broyé et mis à fermenter sous bâche. L’agriculture industrielle a remplacé l’agriculture traditionnelle en une seule génération. Mais, avec les préoccupations écologiques, les urbains et les touristes engueulent désormais les paysans en Bretagne lorsqu’ils les voient traiter les champs. Ils doivent le faire de nuit… La reconversion est inévitable, vu l’opinion et la pression croissante, mais la reconversion en bio est dure à cause des investissements élevés et des dettes déjà consenties pour le matériel et les semences, et il faut plusieurs années pour obtenir le label bio. Le tournant semble pris depuis quelques années et ira en s’accentuant.

Nous suivons les bords de l’estuaire. Au loin des bateaux de plaisance sont échoués sur la grève ; ils ne seront libérés que par la mer qui remonte. Nous pouvons apercevoir le liseré blanc de la vague frontale sur l’horizon lorsque le soleil luit. Nous franchissons un échelage contre les moutons, trois marches de bois au-dessus d’une clôture en fil de fer. Il s’agit de ne pas se déséquilibrer en l’enjambant, conseil pour troisième âge mais bienvenu au vu du groupe…

A Regnéville, petite cité devenue balnéaire, un grain nous invite à entrer dans la salle des mariages qui fait office de salle d’exposition pour nous protéger du vent et de la pluie qui cingle. Une vraie « vouéchie » comme on dit ici ! Emmanuelle Delaby présente trente de ses photos du coin, portées surtout vers la lumière. Outre les couchers et levers de soleil colorés habituels, nous pouvons observer les nuances du ciel et de l’eau, la mer de nuages, les oiseaux. Je suis en admiration devant le vert glauque d’une houle au large ; elle me rappelle la mer dessinée par Hergé dans Le crabe aux pinces d’or et cela me ravit. Cette photographe amateure a du talent. Regnéville s’ensable et son port, autrefois actif pour Coutances, n’est plus que de plaisance. Le camping municipal, au ras de la mer lorsqu’elle est haute, pourtant bien garni de campeurs, est peu engageant avec ce vent : il n’est aucunement protégé, pas un arbre ni un clos. Les toiles des tentes battent et une femme s’est même réfugiée dans sa voiture.

Dans les rues perpendiculaires à la mer les maisons sont protégées du vent d’ouest et parfois de ravissants cottages en grès du Cotentin s’y élèvent, précédées d’un jardinet, dont une aux fenêtres blanches garnies de rideaux de dentelle derrière lesquels nous regarde passer, ébahie on ne sait pourquoi, une petite fille.

Un autre grain vient et nous nous réfugions dans l’église où pend, au centre de la nef, la maquette ex-voto d’un bateau de guerre à voiles et où trône, à la droite du chœur, une statue de sainte Barbe, patronne des artificiers, canonniers et mineurs de fond. Princesse devenue chrétienne et refusant d’abjurer, Barbe aurait vue, au moment d’être décapitée, ses deux bourreaux la hache déjà levée, être brutalement frappés par la foudre – évidemment divine. Face à elle, à gauche du chœur, dans une niche contenant d’autres restes, a été remisé un buste de saint Sébastien fléché un peu partout sur le torse ; seuls subsistent les trous dans la pierre, curieusement sadiques.

Lorsque nous ressortons de l’obscurantisme fervent, le soleil est revenu et nous pouvons faire le tour du château mi-XIVe en ruines, résidence royale de Charles le Mauvais. Il a été construit non pas en hauteur mais sur la rive gauche de la Sienne pour protéger le port d’échouage et le bourg de Regnéville. L’importance de son trafic était dû à la foire de Montmartin. Nous visitons les salles restaurées sur la mer qui servent aux expositions concernant le « lait et cidre » (instruments paysans) et la peinture d’un « archiculteur » (architecte qui se pique de peindre abstrait en acrylique et dont le nom ne mérite pas d’être retenu). Le château, pris plusieurs fois par les Anglais, défendait l’accès à Coutances lorsque les bateaux pouvaient y accéder avant l’ensablement. La garnison ne se composait que d’une douzaine de soldats seulement. Le bâtiment a été détruit en 1637 sur ordre de Louis XIII au moment du siège de La Rochelle lors de la révolte des Protestants ; le seigneur de Regnéville conspirait en effet avec les parpaillots, ce qui constituait un crime de haute trahison. Il ne reste du donjon qu’un chicot révélant un escalier à vis à l’intérieur.

Vers 17 h, deux taxis nous ramènent à Coutances, à l’hôtel où nous pouvons prendre une douche et nous reposer. Nous dînons une fois de plus à l’hôtel, à 19h30, et nous sommes curieux de voir si le menu a changé. Il l’est en partie. Je prends un tartare de Saint-Jacques au basilic très goûteux, du saumon malheureusement à la « sauce provençale » et malheureusement trop cuit et donc sec comme souvent dans les restaurants, et un nougat glacé.

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Coutances

Le petit-déjeuner buffet est surtout continental et plutôt moyen ; il offre cependant du camembert et du pont-l’évêque à qui veut se nourrir autrement que de féculents et sucreries à la mode. Le café à la machine est en revanche très bon, pas trop fort et parfumé.

Nous partons de l’hôtel à pied, sac sur le dos, pour commencer par une visite de la ville. Coutances est une vieille cité sur sa colline qui a donné son nom au Cotentin, chapeautée depuis les temps médiévaux par l’Eglise en remplacement de Cosedia, la capitale des Gaulois Unelles. La cathédrale domine, siège de l’évêque du diocèse et capitale de la Manche jusqu’à ce que la Révolution décide de la décentrer à Saint-Lô. Les Anglais ne l’ont pas ratée en 1944, détruisant 60% de son bâti. L’évêché a été brûlé par les bombasses. Il fait gris, humide, un brin pluvieux.

Nous commençons par le jardin botanique, légué à la ville avec son hôtel particulier du XVIIe en 1852 par les Quesnel-Morinière pour cultiver des plantes médicinales à destination des indigents. Le jardin a été aménagé par un officier de marine en retraite qui a planté des arbres exotiques comme un gigantesque cèdre du Liban, un gingko biloba, un hêtre à feuilles de fougères, un séquoia. C’est un vrai « paradis des arbres » comme disait Rémy de Gourmont, romancier et critique littéraire fin XIXe originaire du Cotentin ; il aimait s’y promener.

Des buis taillés représentent un paon faisant la roue, un chat aux yeux brillants et à la queue dressée. Une statue de Anne Hilarion de Costentin de Tourville, vice-amiral et maréchal de France (1642-1701) y trône au bout d’une allée et un pressoir à cidre en pierre, jadis actionné par un âne, est sous hangar protégé d’une grille. Nous ne visitons pas le musée qui contient entre autres des peintures du Pou qui grimpe, un mouvement artistique transgressif de l’entre-deux guerres, mais nous passons par l’Hôtel de ville.

Le hall et la salle des mariages sont ornés de peintures locales qui rappellent l’histoire de la Normandie et la vie paysanne. Une vaste fresque évoque les vikings barbares puis les médiévaux de Guillaume. Dans la salle des mariages, femmes en coiffes traditionnelles et hommes en habit et chapeau haut de forme mènent une noce. Sur la cheminée, derrière la table de l’officier d’état civil, trône une statue en bronze représentant un couple idéal à la manière des demi-dieux antiques, tous deux enlacés, jeunes, vigoureux et presque nus pour montrer leur santé procréative (le communisme soviétique reprendra cette symbolique dans ses statues de prolos).

Le menu du restaurant de l’Hôtel de ville affiche normand : saumon fumé crème ciboulette, bulots mayonnaise, côte de porc au camembert d’Isigny Sainte-Mère, filet de poisson crème de salicorne, pomme au four crème fouettée. Alléchant !

La cathédrale élève sa voûte de pierre grise. Commencée en 1056 par le prélat-chevalier Geoffroy de Montbray, compagnon de Guillaume, elle a été poursuivie par les fils de Tancrède de Hauteville au XIIIe siècle dans le style gothique normand. Le transept est élevé en 1225 et le chœur achevé vers 1240. Epargnée par les bombes mais pas par la volonté des Anglais, la cathédrale reste un fleuron de Normandie avec ses flèches à 78 m.

Les colonnes montantes sans aspérité donnent une impression de hauteur intérieure. La tour-lanterne octogonale s’élève à 41 m. Des vitraux remontent jusqu’au XIIIe siècle et l’un du XIVe présente le Jugement dernier. La vierge Notre-Dame de Coutances, du XIVe, tient un Bambin tout nu qui la regarde avec tendresse.

Un petit garçon blond aux cheveux en casque et au tee-shirt rouge qui déambule avec sa mère dans la nef me rappelle les Vikings antiques tandis qu’à l’extérieur un adolescent vigoureux au teint fleuri arpente le trottoir pour aller voir un copain et qu’une robuste jeune fille arbore une bonne gueule de Normande. Si le duché de Normandie est fondé en 911, en 933 le duc Guillaume Longue-Épée conquiert l’Avranchin, le Cotentin et les îles Anglo-Normandes sur Incon et ses Vikings de Bretagne. Avec son consentement, le roi danois Harald, déchu par son fils et chassé de ses terres, débarque un peu plus tard avec soixante navires. Les Scandinaves ont clairement influé sur le patrimoine génétique du Cotentin selon des chercheurs britanniques de l’université de Leicester qui ont collecté en juin 2015 des centaines d’échantillons de salive pour le prouver.

Plus bas, nous faisons le tour de l’église Saint-Pierre avec une tour-lanterne de 1550 ornée de clochetons. Les maisons grises de la ville en granit des îles Chausey s’harmonisent avec le gris du ciel qui déverse parfois ses giboulées.

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Départ pour le Cotentin

En ces temps où le confinement empêche quiconque de voyager pour un temps, j’éprouve l’envie de me remémorer la Normandie l’été dernier. Dans la banlieue d’Île-de-France où je suis ces temps-ci, deux petits voisins normands s’ébattaient au jardin ce dimanche, jour d’élection. Ils jardinaient. L’un de 7 ans et l’autre de 17 ; ils avaient ôté leur tee-shirt pour prendre le soleil, signe de vie qui continue, vigoureuse et saine.

Me voici donc embarqué pour cinq jours avec la Compagnie des sentiers maritimes, agence de voyages fondée en 1993 en Bretagne, pour un périple à pieds Coutances-Grandville-Mont Saint-Michel par les grèves. Le suivi du sentier du littoral, baptisé GR 223 peut se faire tout seul, mais je préfère être en groupe. Le rendez-vous est donné en fin d’après-midi à l’hôtel Cositel de Coutances (le nom gaulois de la ville). Situé un peu à l’écart de la ville, dans un bosquet d’arbres avec un grand parking, il est calme et flanqué d’une terrasse à ciel ouvert avec bassin aux carpes. Il est en outre facile à trouver, même sans GPS, car situé juste après les stades et la piscine municipale, lieux clairement indiqués par les panneaux indicateurs.

Je choisis la voiture plutôt que le train au vu des sempiternels ennuis SNCF : prix plus élevé aller et retour que le seul carburant, changement à Caen, longueur du trajet presque équivalente à l’auto. Sans parler des retards ou des grèves pour rien, avec la trop connue liste de prétextes : trop chaud pour les caténaires, trop froid pour les rails, incendie sur la voie, arbres tombés, feu de broussailles, personnes sur les rails, problème voyageur, incident technique, retard dû au trafic… cochez la case utile. Quatre sont venus par le train depuis Paris et ont d’ailleurs subi un retard de près d’une heure en raison de « gens sur les voies ».

En voiture, j’ai eu le plaisir du paysage, les champs de blé fauchés, les prés verts et les bosquets du Perche, les vallonnements normands. Vitres fermées, climatisation légère, je glisse, avec ou sans musique, de façon feutrée aux vitesses limites. Les écolos ont fort à faire pour prouver aujourd’hui que le train, avec le monopole centralisé de la SNCF et la mainmise des syndicats, est préférable à l’automobile. Même seul. Pour aller à Coutances, je n’ai pas besoin d’autoroute : la N12, Dreux, Argentan, Flers, Vire, Villedieu-les-Poêles. Les routes permettent le 110 km/h, le 90, le 80, 70 en agglomération et 50 dans les villes, voire 30 parfois. Je découvre le ridicule des ronds-points. Toutes les petites villes en ont dans leur zone industrielle, parfois cinq ou six en enfilade tous les 500 m ! J’arrive tôt, vers 16 h, après deux pauses. Il fait beau, assez chaud, mais une courte pluie s’invite en fin d’après-midi.

A mon arrivée, une seule voiture sur le parking : l’hôtel se remplira le soir. Il semble que les voyageurs ne soient ici que de passage pour une ou deux nuits. La chambre sent le renfermé, pas utilisée depuis un moment ; elle ne comporte ni frigo, ni climatisation – il est vrai que le climat ne l’exige pas, hivers humides, étés doux. Cet hôtel me semble en sous-utilisation bien qu’à peine plus cher qu’un gîte : de 70 à 106 euros la chambre. L’hôtesse m’annonce que le rendez-vous est finalement fixé à 18h45 dans le hall. J’ai le temps de me rafraîchir et de ranger mes affaires.

Nous sommes neuf avec le guide, museau fin et jambes sèches, grand mais avec un léger bedon, arborant une tignasse bouclée poivre et sel, une barbe d’une semaine et de petites lunettes rondes qu’il masque parfois de plus larges lunettes noires. Il est diplômé accompagnateur de moyenne montagne. Pour le reste nous sommes deux garçons et six filles – plutôt mûres. La doyenne a 77 ans et a commencé à travailler à 15 ans. Elle a pris le train et est passé par Rennes et elle a dû changer de train à Grandville. Trois travaillent à l’Education nationale, une dans l’informatique et une dernière dans la formation.

Avec sa curieuse façon de présenter les choses, le guide ouvre une bouteille de cidre en « apéritif » (pour neuf), en précisant bien que c’est exceptionnel, que cela fait un trou dans le budget, et que nous devons apprécier comme il se doit cette attention inattendue. Ce ne sera que la première fois qu’il usera de cette ironie à l’envers qui prend les gens à rebours et le dessert plutôt. Le cidre bio du coin racle plutôt les intestins et fait aller rapidement aux toilettes ; il est heureux que nous n’en ayons eu qu’un demi-verre. Maniant toujours le paradoxe, il nous parle du séjour. Pour le situer, il déplie une grande carte… de l’Europe. Il présente l’essaimage viking puis explique les fortes marées par le plateau continental augmenté de la barre du Cotentin qui resserre les eaux dans la Manche. Il n’y aurait qu’un seul autre endroit dans le monde où les marées seraient aussi fortes. Notre marche se fera « selon les astres », ce qui signifie moins les étoiles que la lune et le soleil qui influent sur les marées. Le guide insiste sur la lumière changeante et toujours vive du Cotentin qui a inspiré les peintres. Il n’y a pas de peintre parmi nous, la race des amateurs se perd.

Sur ces hautes considérations, nous allons dîner. Il suffit de faire cinq mètres et de passer une porte pour nous retrouver dans le restaurant de l’hôtel. Le menu est mi-normand, mi-international, chacun peut choisir un plat parmi trois ou quatre. Je choisis la version locale : saumon fumé, cabillaud à la crème, les trois fromages de Normandie sur salade (camembert, pont l’évêque, livarot).

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Comte Ivan Matzneff, Un voyage dans les airs de Paris à Spa

En 1851, un aristocrate russe en France qui a combattu avec le futur tsar Alexandre II dans le Caucase, s’aventure en ballon avec quelques amis, Madame la comtesse de Solms (née Marie Laeticia Bonaparte) et le comte Alexis de Pomereu. Le ballon du nom de L’Aigle s’est élevé de Paris le 5 juin 1851 à 5h17 de l’après-midi. « Nous étions d’une gaieté radieuse en quittant la terre » p.29.

L’avion n’existait pas et la terre vue du ciel était un plaisir rare. Non sans une sensation quasi sexuelle, tout comme les balançoires le font aux petites filles. Car Monsieur le comte aime « les actrices » de Paris et est vu souvent en galante compagnie. L’époque savait vivre et donner du plaisir sans la froide exploitation comptable du bourgeois calculateur. La comtesse née Bonaparte fait bien quelques fantaisies pour balancer la nacelle et se pencher au-dessus du vide, par exubérance irrationnelle comme on le dit des ados en état d’ébriété hormonale et comme le dira un banquier central célèbre de l’autre côté de l’Atlantique pour qualifier le marché boursier de son époque. Mais elle quitte le ballon à la fin de la première étape.

En effet, la technique n’est pas au point et les coutures de toile de l’enveloppe se distendent et laissent fuser du gaz. La portance est moindre et le poids doit être allégé pour repartir. Ivan Matzneff reste donc seul avec les deux frères aérostiers Godard.

Ce qui est drôle est que, lors des atterrissages, les paysans accourent et admirent – tout au contraire des moujiks russes filmés par Tarkovski dans Andrei Roublev : eux savent lire, ils ont lâché la superstition pour la science, ils rêvent de bâtir la modernité. Cette époque optimiste du XIXe siècle s’est un peu perdue aujourd’hui, sauf peut-être dans le secret des chambres d’adulescents rivés à leurs gadgets et chattant en forcenés sur smartphones, tablettes et ordinateurs de jeux. Une corde longue de 150 mètres est lancée du ballon et retenue par les paysans accourus, jusqu’à ce que la nacelle rencontre le sol et puisse être amarrée.

Souvent les gens veulent faire entrer l’engin dans leur ville, pour le spectacle, et le ballon est ancré sur la place principale, faisant l’objet d’attraction en ces temps où la télé n’est pas encore inventée. « J’entrais dans un corps de garde ; les soldats ne furent pas médiocrement étonnés de la demande que je leur fis de remiser notre ballon. (…) Je m’emparais de la corde qui flottait sur le devant de notre machine et le ballon captif entra triomphalement dans Soissons en passant par-dessus les fortifications » p.34. C’était la première étape, effectuée en six heures depuis Paris : bien mieux que le train, encore poussif à l’époque !

La seconde étape sera à Montcornet dans l’Aisne, près du château du comte Jules de Chabrillant. Mais le vent s’est levé et amarrer le ballon n’est plus possible à cause des arbres. Il faut repartir de suite, « aller jusqu’à Bruxelles » selon les conseils de M. Godard, l’aérostier. Ce qui est fait derechef. « Quoique le temps fut magnifique, l’intensité du vent devait grandir avec l’élévation du soleil au-dessus de l’horizon, et M. Godard ne doutait pas que nous n’eussions de grandes difficultés à vaincre pour notre descente ; mais nous étions encore sous l’empire de l’enthousiasme, et la fièvre de l’extraordinaire nous dévorait » p.47. Le ballon montera cette fois à 6310 m d’altitude ; c’était le 6 juin 1851 à 9h15 environ du matin. Surdité, difficultés à respirer, fatigue, sont les maux d’altitude bien connus des alpinistes mais ignorés alors.

L’atterrissage définitif du ballon est mouvementé, le vent empêchant son ancre de crocher et les laboureurs de le maintenir. « L’échevin de la commune de Basse-Bodeux » en Belgique intervient et le ballon finit par toucher terre pour être dégonflé et rapporté à Paris par le train depuis Bruxelles. C’est dans cette capitale que « le surlendemain, je gagnais Paris en chemin de fer dans un wagon spécial où Mme la princesse régnante de Valachie, venant de Bucharest, voulut bien m’offrir une place » p.58.

Comme tous ses amis veulent savoir, le harcèlent et lui écrivent, le comte Ivan décide de publier son récit dans la Revue des Deux-Mondes ; il paraît le 1er juillet 1851, soit à peine un mois après l’exploit. Son descendant Gabriel, écrivain contrairement à sa sœur Alexandra et à ses frères André et Nicolas, décide de raviver le souvenir de cet ancêtre fantasque et merveilleux, personnage à la Jules Verne ou à la Hergé, dès qu’il en lu la mention chez Barbey d’Aurevilly, l’un des amis du comte. Il profite dans les seize premières pages de parler moins de l’ancêtre que de lui-même…

Gabriel Matzneff, Monsieur le comte monte en ballon – Comte Ivan Matzneff, Un voyage dans les airs de Paris à Spa en trois étapes, 1851, éditions Léo Scheer 2012, 71 pages, €14.50 e-book Kindle €14.49

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Andreï Roublev d’Andreï Tarkovski

La Russie des années 1400 est barbare, écartelée entre moujiks grouillants, superstitieux et ignares, boyards brutaux s’entredéchirant et moines qui savent lire et se croient au-dessus du monde et de ses vicissitudes. Andreï Roublev (Anatoli Solonitsyne) est l’un de ces moines, peintre d’icônes et de fresques, et il parcourt le pays appelé par les princes ou les évêques afin de décorer leurs palais et églises. Il rêve d’un monde meilleur, comme tous ceux qui sont inadaptés au leur. Il a pour armes la foi et l’art.

Mais suffit-il d’obéir aux Commandements et de respecter la Bible à la lettre ? Ne dit-elle pas que la femme est soumise et que l’amour charnel est péché ? Que rire est grave au point d’être fouetté ? Qu’il est d’un orgueil puni de Dieu de vouloir voler comme les anges ? Ce film est une fresque visionnaire plus qu’une biographie historique. Andreï Roublev est « le Russe », celui qui vit dans la fange et aspire au ciel, les pieds dans la boue sempiternelle du printemps et de l’automne mais qui peint des icônes lumineuses et colorées ; celui qui creuse l’argile de ses mains pour y fondre une cloche dont le son va s’élever dans les airs ; celui qui a pour viatique l’espérance et en permanence dans les yeux un monde meilleur à venir.

Quant à l’art, Andreï Roublev, constatant la barbarie du peuple, ne peut plus peindre ; il ne veut plus. Figurer les horreurs du Jugement dernier est au-dessus de ses forces : pourquoi ajouter du malheur au-delà à celui qui règne en-deçà ? Dieu est-il implacable à ses créatures ? L’artiste peut-il donner une quelconque espérance sous une idéologie totalitaire (la religion en est une) ? Que peuvent les images de la Vierge et du Christ face à la trahison des siens et à plus barbare que soi : le Tatar ?

Le film, en noir et blanc, est long, trois heures à cinq minutes près, trop long ; il engourdit, surtout dans la première partie où l’action est lente et sans cohérence apparente. Selon moi, il est à voir en plusieurs fois, comme une série ; et à voir plusieurs fois pour en goûter les détails, qui foisonnent. Il est composé en trois parties : les années 1405, 1408, 1423 et se termine en couleur par plusieurs minutes des vraies icônes peintes par Roublev et ses contemporains, sorte d’hommage à l’art russe du passé. Leçon aussi d’immortalité : ce qu’on réalise de toute son âme reste.

Le premier tableau narre le périple des moines de l’école Andreï Roublev en route pour la capitale, où ils doivent décorer la toute neuve cathédrale de l’Annonciation sur demande de Théophane le Grec (Nikolaï Sergueïev). Un bouffon (Rolan Bykov) fait rire grassement les paysans en se moquant de tout, y compris de lui-même, mais aussi du boyard ; il est dénoncé par Kirill, l’un des moines (Ivan Lapikov). Saisi par la soldatesque, il sera fouetté dos nu et collé au cachot pour cinq ans. Le « respect » de la lettre biblique commande-t-elle de renoncer à l’amour du prochain ?

Dans la plaine, des torches flamboient : c’est le printemps, la nuit de l’alliance des corps. Andreï y voit un sabbat de sorcières car les gens courent nus et se roulent dans les buissons, baisant frénétiquement. Cette païennerie n’est-elle pas une offense à Dieu ? « C’est pourtant Dieu qui a créé l’amour », lui dit une femme à poil qui l’embrasse (Nellie Sneguina) après que les hommes l’eurent attaché pour qu’il ne parasite pas leurs ébats ; « Dieu a créé l’homme à son image » – « mais pas la femme, issue d’une côte de l’homme », renchérit le jeune Sergueï à qui l’on fait lire les Ecritures.

Second tableau, l’invasion tatare favorisée par le frère du « grand » prince Vassili Ier de Russie ; il veut devenir calife à la place du calife (Youri Nazarov). Trahison, massacre, viols et mépris du peuple russe, tel est le bilan. La sainte ville de Vladimir et ses hautes murailles est prise sans coup férir, tous les soldats sont partis en Lituanie, guerroyer pour la gloire du « grand » prince, laissant sans défense le sud et l’est du pays. La cathédrale est enfoncée, pillée, saccagée ; ceux qui se sont réfugiés dedans sont tués ou violés. Andreï Roublev est parmi eux mais en réchappe avec une simplette (Irma Raush), contrairement aux jeunes de son atelier, impitoyablement sabrés ou fléchés un par un par la main jaune sous le regard du traître qui renie sa parenté, sa race et sa religion. Dès lors, tuer un homme qui veut violer et massacrer, est-ce péché ?

Le tableau final se passe en reconstruction car « sans cesse sur le métier remettons notre ouvrage » pourrait être la devise du peuple russe. Il s’agit sans cesse de bâtir l’avenir en le rêvant radieux. Le « grand » prince – dont on ne sait s’il s’agit du traître enfin au pouvoir ou de son frère légitime qui a repris la main – cherche des artisans pour refondre une cloche à la cathédrale de Vladimir. Mais tous sont morts ou ont fui vers le nord. Seul un adolescent, Boriska, végète dans son isba, fils d’un fondeur de cloche mort dont « il a appris les secrets », déclare-t-il (le spectateur retrouve Nikolaï Bourliaïev, l’Ivan de l’Enfance, à désormais 19 ans).

En fait il s’y connait peu mais la jeunesse improvise ; elle est optimiste et croit qu’il vaut mieux tenter que d’attendre et que l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace (mot du révolutionnaire Danton) est à la racine de l’esprit du peuple. Il va donc rameuter une équipe d’ouvriers, chercher l’argile adéquate pour mouler, creuser le trou où fondre, récolter auprès du prince les métaux nécessaires et auprès des marchands le bois et les cordes pour l’opération.

Et puis la cloche est fondue, sortie de sa gangue, élevée à la lumière avec saint Georges gravé sur ses flans : elle sonne ! Le gamin s’écroule en larmes : il a réussi ! Car il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer (mot de Guillaume d’Orange-Nassau). Certains y voient le « don » de Dieu comme une grâce par essence, moi pas ; j’opte plus pour la volonté vitale de la jeunesse prête à tout essayer. Mais l’URSS en 1966 était-elle encore dans cet état d’esprit ?

Le film Andreï Roublev a été présenté au Festival de Cannes 1969 puis interdit par les autorités soviétiques jusqu’en 1972 : mysticisme et foi étaient en contradiction avec l’idéologie communiste, selon Léonid Brejnev.

DVD Andreï Roublev, Andreï Tarkovski, 1966, avec Anatoli Solonitsyne, Ivan Lapikov, Nikolaï Grinko, Nikolaï Sergueïev, Irma Raush, Nikolaï Bourliaïev, Youri Nazarov, Youri Nikouline, Rolan Bykov, Potemkine films 2017, 2h55, €18.42

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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L’enfance d’Ivan d’Andreï Tarkovski

Ivan est un enfant (prononcez à la française en laissant sonner le n à la fin). Il a 12 ans dans l’histoire, 13 ans au tournage, 15 ans à la sortie du film (Nikolai Bourlaiev) ; c’est un garçon blond au nez un peu épaté et au sourire tendre. Mais il sourit rarement car la guerre l’a souillé, marqué, détruit. La guerre, c’est l’invasion nazie, jamais anticipée par le Petit Père des Peuples au surnom d’acier qui se croyait rusé d’avoir signé un traité avec Hitler. La guerre, c’est la barbarie à l’état pur, les civils qu’on tue parce qu’ils gênent, pour rien. Ainsi Ivan voit-il sa mère abattue d’une balle et sa compagne de jeu disparue ; son père, garde-frontière, est tué sur le front.

Orphelin, frustré de son enfance finissante, le jeune garçon suit les partisans mais ceux-ci se font encercler ; il connait le camp, s’évade, est envoyé en internat soviétique où il s’ennuie et n’apprend rien d’utile, le quitte. Il se retrouve sur le front comme espion, sa petite taille lui permettant de passer sans être vu. Il est ici dans son élément, l’aventure scoute et le danger chers aux gamins de 12 ans. Ivan n’est pas un enfant dans la guerre mais la guerre au cœur même de l’enfance. Il n’a pour volonté que de se venger, une scène inouïe le montre dans la crypte d’une église qui sert de QG en train de jouer à la guerre tout seul, le poignard à la main, un manteau accroché lui servant de nazi qu’il veut… mais il s’effondre en larmes : il n’a que 12 ans et tuer est une affaire d’homme.

Le spectateur cueille le garçon trempé, boueux et glacé au sortir des marais lorsqu’il revient d’une mission de reconnaissance pour le colonel du régiment. Le lieutenant-chef Galtsev (Evgueni Jarikov) à qui un soldat l’amène ne le connait pas, se méfie de lui, réclame des ordres ; son supérieur n’est pas au courant. C’est l’insistance d’Ivan qui va lui faire contacter directement le colonel Griaznov, passant par-dessus les ordres et la hiérarchie. Car le gamin a du caractère et de la volonté, sa fragilité fait fondre les cœurs en même temps qu’admirer son courage.

Ivan a rapporté des informations sous la forme de graines, de brindilles et de feuilles dans sa poche ; elles lui servent à décompter les chars et les canons ennemis et il les replace sur le papier dans des cases correspondant à leurs emplacements. S’il est pris, rien d’écrit ; il peut passer pour un civil « innocent », même si nul n’est innocent dans la guerre.

Une fois sa mémoire vidée, son estomac rempli et son corps lavé et réchauffé, le lieutenant de 20 ans attendri par ce cadet de 12 qui pourrait être son petit frère, lui prête une chemise blanche d’adulte et le porte, déjà endormi d’épuisement, comme saint Christophe porta le Christ, sur le lit où il le borde. Ce guerrier qui commande trois cents hommes au front, qui a vu la mort et combattu, est touché par la grâce de cet ange guerrier, par sa volonté obstinée tirée par le patriotisme. L’adjoint au colonel, le capitaine Kholine (Valentin Zubkov) qui trouve le garçon au réveil le voit sauter dans ses bras et l’embrasser à la russe ; il l’adopterait bien, une fois la guerre finie.

Mais l’enfance détruite ne peut construire un adulte humain. Ivan n’est que haine et ressentiment envers l’ennemi. Ses rêves lumineux, où il revit la paix dans l’été continental au bord du fleuve, pieds nus et torse nu, tout de sensibilité, sont comme des cauchemars car ils lui rappellent sans cesse la fin terrible qu’ils ont connu : sa mère (Irma Tarkovskaïa) tuée d’une balle alors qu’il nageait tout nu au fond du puits (symbole de l’innocence et de l’harmonie avec la nature profonde du pays) ; la fille disparue avec qui il ramenait un chargement de pommes à donner aux chevaux, la pluie d’automne ruisselant sur leur torse et moulant leurs vêtements à leur peau (symbole de l’attachement à la nature et à leur patrie). Le bon sauvage dans la nature généreuse où le soleil caresse son corps, l’eau pure désaltère sa soif ou le douche et le sourire de sa mère comme une étoile, s’est transformé en barbare sauvage dans les marais bourbeux, haineux du genre inhumain et avide de vengeance.

Le colonel (Nikolaï Grinko) veut envoyer Ivan en école d’officier mais Ivan ne veut pas quitter le front. Il tient trop à « agir » pour ne plus penser à ses sensations blessées. Au lieu de l’été, c’est l’approche de l’hiver, au lieu de la lumière du bonheur les ténèbres du malheur ; au lieu d’aller quasi nu il se vêt de lourdes chaussures à lacets, chaussettes, pantalon, chemise et veste doublée, une chapka sur la tête ; au lieu de l’eau rafraichissante du puits, l’eau glacée des marécage hostiles ; au lieu du sourire lumineux de sa mère et de son eau qui est la vie (voda) la rude gnôle pour les hommes du capitaine (vodka) et la silhouette menaçante du nazi en patrouille, mitraillette à la main. Les nazis sont des caricatures de Dürer, des cavaliers de l’Apocalypse de Jean (prénom latin d’Ivan), dont le garçon a feuilleté les gravures dans un livre pris à l’ennemi. La monstruosité humaine n’est plus extérieure à lui, elle est en lui ; il ne reconnait même pas Goethe, allemand mais humaniste. Monstre, martyr et saint, Ivan accomplit toutes les étapes de la Passion car toute guerre rend l’enfant Christ, abandonné du Père.

Il veut rester au plus près de la conflagration qui l’a détruit vivant, être utile à ses camarades du front et venger les morts torturés qui ont inscrit leur nombre et leur destin sur les murs de la crypte (« nous sommes huit, de 8 à 19 ans, dans une heure ils nous fusillent, vengez-nous ») ; il veut être à nouveau un « fils » pour ceux qui le connaissent plutôt qu’un orphelin dans l’anonymat d’un internat, même militaire. Car ce n’est pas la guerre qu’il aime mais l’amour des autres, la relation humaine – qu’il ne pourra jamais connaître, comme cette scène en parallèle de Macha (Valentina Malyavina), lieutenant infirmière, draguée à la fois par le lieutenant-chef et par le capitaine. Au front, la mort fauche qui elle veut et surtout ceux auxquels vous vous attachez. Si le lieutenant-chef renvoie Macha à l’hôpital sur l’arrière, le caporal Katasonov (Stepan Krylov) qui aimait bien Ivan, est tué. Il ne faut pas que le gamin le sache et le capitaine lui déclare qu’il ne peut lui dire au revoir car il a été « convoqué immédiatement par le colonel ». La scène montre le regard paternel des deux parrains d’Ivan, capitaine et lieutenant-chef, lorsque le garçon se déshabille entièrement pour revêtir ses habits usés passe-partout de mission. Son dos nu d’enfant est marqué par une cicatrice de blessure, innocence ravagée, griffe du diable.

Ce sera la dernière tâche dit le colonel, bien décidé à le renvoyer à l’arrière, mais Ivan l’exige, cette action dangereuse d’éclaireur. Il n’a pas peur, ce qui montre combien il perd son humanité, mais il garde une sourde angoisse au ventre comme s’il était enceint du mal. Les « grands » faisant partie du peloton de reconnaissance se sont fait repérer et ont été pendus, placés en évidence avec un panneau en russe marqué « bienvenue ». Ivan, dans son orgueil de gamin intrépide croit que sa petite taille peut le faire passer entre les mailles du filet, ce ne serait pas la première fois. Le capitaine et le lieutenant le conduisent en barque au-delà du fleuve, parmi les marais, où Ivan se fond dans la nuit. On ne le reverra jamais. Dans les archives de Berlin, pillées après la victoire, son dossier montre au lieutenant-chef, seul survivant, qu’il a été pendu par un lien de fil de fer – ça fait plus mal et la mort est plus lente. Il a donné du fil à retordre aux nazis et ceux-ci lui ont tordu le fil autour du cou. Les ennemis ne voulaient pas de cela pour leurs propres enfants, ce pourquoi Goebbels a assassiné les siens, dont les cadavres sont montrés complaisamment, par vengeance, aux spectateurs.

Car Ivan est le prénom russe le plus répandu, l’enfant blond symbole de la patrie russe et de l’avenir soviétique, le garçon lambda bousillé par la guerre des méchants : les nazis allemands, les capitalistes de l’ouest, voire même le Diable de Dürer dans l’indifférence de Dieu (symbolisée par cette croix penchée et cette église détruite) – tous ceux qui veulent envahir ou dominer la république socialiste soviétique de l’avenir radieux.

Andreï Tarkovski avait 30 ans lorsque les autorités lui ont demandé de « finir » ce film mal commencé sur une nouvelle de Vladimir Bogomolov. Il n’a eu droit qu’à la moitié du budget : les restes. Il a refait le scénario, changé les acteurs, constitué une autre équipe de jeunes comme lui, et accouché par bouts de ficelle d’un chef d’œuvre en noir et blanc de l’époque du Dégel post-stalinien. Khrouchtchev, dont on ne se souvient pas pour son intellect, n’a pas apprécié que l’on montre un enfant employé dans l’armée soviétique et le film est resté confidentiel en URSS. Mais cette histoire simple a explosé en Occident, Lion d’or à la Mostra de Venise à sa sortie en 1962.

Elle reste dure et belle, commence par un rire au passé et se termine par un rire éternel, l’enfance courant nue dans la nature. Elle conte comment le Mal gangrène le Bien et combien la guerre reste la pire des choses. Les pères reconnaîtront ce geste caractéristique des garçons de se caresser la poitrine par bonheur de la peau nue et du soleil câlin. Mais l’arbre mort qui dresse son tronc décharné vers le ciel vide rappelle, faut-il qu’il t’en souvienne, que si la joie venait toujours après la peine, si la nature et le naturel reprennent leurs droits, l’humanité est au fond d’elle-même prédatrice, monstre et sauvage, et qu’elle aime à détruire ou saccager les paysages, les corps et les âmes.

DVD L’enfance d’Ivan, Andreï Tarkovski, 1962, avec Nikolai Bourlaiev, Valentin Zubkov, Yevgeni Zharikov, Potemkine films 2011, 1h35, standard €18.99 blu-ray €19.99

DVD Andrei Tarkovski, intégrale Version restaurée (7 DVD), Potemkine films 2018, blu-Ray €78.34

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Akira Yoshimura, La guerre des jours lointains

Voici un roman japonais décalé. Il évoque l’histoire douloureuse de la défaite face aux Américains en 1945, après les bombardements incendiaires, puis atomiques des villes du pays. Le lieutenant Takoya Kiyohara, des forces antiaériennes, exécute sur ordres des aviateurs américains abattus. Il les tue sans état d’âme, ces flambeurs de gosses et de femmes, qui lâchaient leurs bombes sur des civils en écoutant du jazz.

Mais voilà, la loi du vainqueur s’applique dès lors qu’il est le plus fort. Les Américains occupent le Japon et font la chasse à ceux qu’ils qualifient de « criminels de guerre ». Ceux qui, dans le camp victorieux, ont incendié les villes et tué des centaines de milliers de civils ne sont pas inquiétés. Ils agissaient sur ordre et pour la patrie. Quand il s’agit de Japonais, agissant sur ordre et pour la patrie, il en est tout autrement : ils doivent être pourchassés, arrêtés, jugés et condamnés, le plus souvent à mort.

Takuya l’accepte mal. Il fuit dans son propre pays. Il sollicite ses amis puis, voyant leur gêne, il se cache. La nature humaine est ainsi faite qu’elle est volontiers pute, elle se plie avec amour à la loi du vainqueur. Ces Américains arrogants qui ne supportent pas qu’on double l’une de leur jeep ou qu’on ne leur cède pas le passage, deviennent beaux et désirables pour les filles, forts et justes pour les hommes. Les premières se donnent à eux pour de la nourriture et des bas, les seconds leur obéissent car ils ont le pouvoir. Pas question d’aider les pourchassés, des soldats qui ont pourtant fait leur devoir pour le Japon. Pas question de réclamer une dignité pour les morts d’Hiroshima et de Nagasaki.

Qu’est-ce donc qu’un crime de guerre ? Ce que le vainqueur déclare qu’il est ? Yoshimura décrit de façon glacée et implacable l’itinéraire d’un soldat instruit, un officier, qui a fait ce qu’il a cru devoir faire, avant de se voir condamner par l’histoire et renier par son peuple. Cela peut arriver à n’importe qui, sûr de son bon droit, porté par la propagande de son pays, incité à obéir par ses chefs. Il n’est pas sûr que ce soit la justice. Plonger dans l’âme d’un soldat pris dans cette nasse est une prévention salubre.

Akira Yoshimura, La guerre des jours lointains, 1978, Actes sud Babel poche, 2007, 284 pages, 7.70€

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