Voyages

Divers temples du complexe d’Angkor 2

Nous repartons sous le cagnard, probablement autour de 35°, pour voir les trois autres sites assez intéressants du circuit. Mais nous sommes fatigués et le bourrage d’informations fait son effet. Nous avons besoin de digérer, de prendre du recul. Le stakhanovisme des voyageurs d’aujourd’hui, pressés de remplir toutes les cases de leur programme à prix ajustés, n’a rien à voir avec la lenteur et la méditation des anciens voyageurs. C’est l’inconvénient, et ce pourquoi je prends beaucoup de photos, rédige un carnet, complète ensuite le texte par la lecture de livres ou d’articles. Un voyage ne s’arrête pas le jour du retour.

L’un des retraités a un Smartphone Samsung qui fait d’excellentes photos. Il ne prend plus son gros appareil comme moi, qu’il trouve trop lourd et trop encombrant. Le J et le sourd sont souvent derrière ; le premier à prendre des photos, le deuxième à chercher encore à comprendre. Il se réfère sans cesse aux plans et cartes du Guide vert, pour être sûr d’avoir bien vu ce qui est noté comme visible – donc à voir. Étrange conception de la vision que de « voir » au travers de ce qu’on vous dit de voir. Autant observer par soi-même et compléter éventuellement par les suggestions du livre ! Je suis un peu acide mais, au bout d’une dizaine de jours, chacun a révélé ses côtés, et pas seulement les mauvais. Au final, le groupe se révèle sympathique, équilibré et de bonne composition, malgré la chaleur qui fait avaler deux litres d’eau dans la journée, et la fatigue des nuits courtes dues au retard des avions locaux. Nous finissons même par nous tutoyer naturellement et même par nous souvenir des prénoms (pas tous).

Les édifices laissés dans leur jungle sous les ficus religiosa dont les racines enserrent les pierres, correspondent le mieux au mythe d’Angkor que nous avons dans la tête : la ruine romantique. Nous avons marché une dizaine de kilomètres aujourd’hui et monté une centaine de marches assez raides.

Ta Prohm est en ruines, mais laissé en l’état de nature exprès pour le tourisme. Il correspond à l’image romantique que nous nous faisons des sites d’Angkor, envahis par la végétation. De grosses racines de fromager enserrent les pierres comme des trompes d’éléphant ; certaines sont broyées comme par une force supérieure. Elles se déroulent en cordes pour s’infiltrer par tous les interstices. Il est de bon ton parmi les touristes de se faire prendre en photo devant elles, signe de décadence, d’éphémère humain, de toute-puissance de la vigueur naturelle. La voûte en encorbellement semble fragile avec ses blocs assemblés. Tout peut s’écrouler en un instant, même si cela a tenu mille ans.

Dans la foule de l’après-midi, parmi les méandres de l’édifice aux ficus, un petit garçon de quatre ans en chemise blanche à col ouvert hurlait pour voir sa mère. Il était vietnamien ou chinois et gardé par sa grand-mère tandis que la maman était allée se faire prendre en photo à une dizaine de mètres de là sous les grandes racines pendantes au-dessus des pierres. Ce n’est pas bien de laisser un petit tout seul au milieu de gens étrangers, notamment occidentaux, sans rien lui expliquer, alors que l’on va faire sa coquette.

Baray est un ancien réservoir d’eau pour l’irrigation, l’usage religieux et domestique, et pour éviter les crues. Le Baray nord a été construit sous Jayavarman VII qui a vécu de 1181 à 1218. Le Baray a 3600 m de long et 930 mètre de large, avec le temple Neak Pean au centre. A l’ouest, une terrasse mène au temple Preah Khan. Des lotus fleurissent rose en cette saison à la surface du baray.

On entre au Preah Khan par une allée brodée de démons et de divinités tirant les anneaux du naga pour baratter les mer de lait. Les bâtiments se succèdent, très ruinés. Une belle dentelle de pierre pour illustrer les épisodes légendaires. Une enfilade de couloirs et de salles où trônent parfois les restes d’un dieu de pierre. Le soleil descend, c’est la fin du jour et de la chaleur lourde.

Au dîner, la doyenne est requinquée. Elle aime qu’on s’occupe d’elle et elle a deux femmes-médecine à son chevet. Le repas est bien présenté mais toujours le même. Les cinq fruits et légumes par jour sont amplement représentés, de même que le peu de viande et l’absence d’alcool et de fromage. Tout cela est très sain. Sauf le dessert : un morceau de potiron cuit à la vapeur avec une sorte de crème dite custoard à l’anglaise, immonde à mon goût.

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Bayon

Le Bayon, au centre du complexe d’Angkor Thom. C’est un temple montagne édifié par Jayavarman VII au 12e. Ce n’est pas un temple bouddhique mais un complexe religieux recelant toutes les divinités importantes du Cambodge. On y trouve au cœur le Bouddha mais aussi les dieux hindous Shiva et Vishnou, ainsi que les mânes des anciens rois, protecteurs éminents de l’Empire khmer. Le temple figure le mont Méru avec les tours centrales aux sourires figés comme sommet (45 m de haut), les murs qui les entourent qui sont la terre et les douves et bassins qui sont les océans. Nous y entrons par la porte est. Là encore, des bas-reliefs représentant une bataille navale où l’on peut voir les guerriers morts flottant parmi les poissons, dévorés par des crocodiles, tandis qu’au-dessus d’eux les marins restent impassibles. Les tours sont très érodées.

Au Baphuon, un grand Bouddha couché.

La doyenne du groupe, bien en chair et maladroite, se prend le pied dans une racine et chute. Elle se fait une plaie ouverte au bras gauche ; rien de grave, mais infectable. Nous avons trois médecins dans le groupe mais le guide, qui est culturel et pas formé à l’accompagnement dit « de moyenne montagne » comme les voyages d’aventures, n’a pas de trousse de secours, ni aucune compétence en secourisme. Avec les moyens des autres, lavage, désinfection et pansements sont effectués sur place, mais il faut recoudre la plaie ou poser des steri-strips. Personne n’en a. Le guide local appelé Sip réquisitionne une moto, contre cinq dollars à payer « pour boire », afin de conduire Abuela jusqu’au bus. Elle va attendre ainsi que des soins plus appropriés lui soit prodigués. Il faudra trouver une pharmacie avec le matériel nécessaire, ce qui sera fait avant le déjeuner.

Le temple Phimeanakas date du 10e et nous entrons par l’est. Mais, passée une tour visage, c’est très vite une terrasse, celle des éléphants, puis celle du roi lépreux, du 12e – et l’heure du déjeuner.

Déjeuner que nous prenons dans un restaurant pour touristes qui débite les tables à la chaîne. Sitôt parti, sitôt occupé. Un banc de lycéens parlant anglais envahit les autres tables avec leur prof. Notre prof d’anglais parle avec eux, ils viennent du lycée international de Dubaï et sont de toutes les nationalités d’expatriés, même des Français.

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Divers temples du complexe d’Angkor 1

Nous partons à 7h30, assez tôt pour enchaîner divers temples du complexe d’Angkor, tous différents.

Nous commençons par un pont à Naga à Angkor Thom, où se rejoue l’éternelle histoire du barattage de la mer de lait. Ce pont enjambe les douves en carré qui entourent le site, au centre duquel est le temple sur son île. Nous entrons par la porte sud Tonle Om, trois tours à visage du 12e. Des employés du site, en haut vert, ramassent les algues des douves sur une barque à fond plat ; ils doivent récurer régulièrement pour ne pas que le site s’engorge.

Passe avec son père un Américain d’environ 11 ans, bien plus robuste qu’un petit Cambodgien du même âge, en témoignent les pectoraux déjà saillants sous le fin T-shirt. Des tours à visage ponctuent les entrées, du temple notamment celle de l’est, sacrée, car celle où le soleil se lève. Défilent des groupes de Français, d’Américains, et même de Russes qui n’ont pas l’air de s’en faire à propos de la guerre d’agression à laquelle se livre leur pays sous le président autocrate qu’ils ont élu et réélu. Ils sont relativement plus riches qu’avant, voyagent comme les Occidentaux, en bref, jusqu’à ce que les bombes ukrainiennes en représailles leurs tombent sur la gueule, ils s’en foutent.

Les Cambodgiens connaissent le non-sens. J’observe ainsi deux femmes qui balayent les feuilles dans la forêt, hors de toute piste de circulation, en soulevant un nuage de poussière nocif à tout le monde. J’observe aussi ce gardien qui a posé une brosse à chaussures… à côté de sa paire de tongs.

Les sites que nous visitons se mélangent à la mémoire, tant la journée a été bourrée dans le programme. C’est le rôle des photos, et éventuellement des notes prises à la volée, que de remettre dans l’ordre et de goûter le souvenir. Il y a eu Angkor Thom, le Bayon, le Baphuon, Phimeanakas, la terrasse des éléphants et la frise du roi lépreux avant midi. Puis l’après-midi Srasang, Ta Prohm, Nak Pot et Prea Khanh. Heureusement que le médecin a noté les noms !

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Angkor et encore

L’ascension des 45 marches abruptes pour accéder à l’intérieur du sanctuaire est un grand moment vertigineux. L’escalier actuel en bois, moins raide que les marches de pierre en dessous, est interdit aux moins de 12 ans, aux porteurs de chapeaux, et de shorts uniquement féminins. D’en haut, nous avons une vue aérienne sur l’entrée du site, les tours, le pont. Signe de modernité, les drones sont interdits. Je n’en ai pas dans mon sac.

A la redescente, un petit de trois ans me regarde de ses grands yeux noirs derrière la barrière de bois. Il est vêtu d’un tee-shirt safran bayant qui laisse voir ses talisman protecteurs, une corde ornée d’un bout de métal et une chaîne d’or portant une amulette dans un tube. Beaucoup de Cambodgiens sont touristes dans leur propre pays ; ils visitent comme nous leurs cathédrales anciennes, les temples des cités hydrauliques.

Il y a du soleil sans nuages, une chaleur lourde de 33° à 35°, mais nous nous habituons finalement. Nous sommes fatigués, mais pas autant que nous pouvions l’anticiper. En comparant les températures d’aujourd’hui à celles parues dans le recueil Saisons et climat datant de 2003, je constate que les températures moyennes en février au Vietnam comme au Cambodge ont pris dans les 2°. Il devait faire dans les 14 à 21° à Hanoï, nous avons constamment dépassé les 20° ; 22 à 33° à Hô-Chi-Minh-Ville, il a fait constamment plus de 31°. Quant au Cambodge, il dépasse les 33° presque toute la journée. Je ne sais pas où Abuela a pris sa météo, mais elle m’affiche 47° sur son smartphone ! J’ai connu 45° en Inde du sud et je suis certain que nous n’avons jamais subi 47° sur nos sites.

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Ramayana d’Angkor Vat

Le Ramayana, dont il existe autant de versions que de peuples, raconte l’histoire d’un prince promis au trône et les querelles entre demi-frères. Rama est l’aîné et devrait avoir la préséance, mais la plus jeune reine, la mieux aimée du roi, tient à ce que son propre fils Bharata devienne roi à la place de Rama. Le roi l’a promis et il ne peut se déjuger. Rama s’exile donc pendant 14 ans et le trône reste vacant. Bharata règne au nom de Rama, devant ses sandales qu’il a déposées sur le trône. Mais l’épouse de Rama, Sita, rencontre le beau prince des démons Ravana. Rama n’est jamais là, toujours à la chasse, sa passion. Ravana enlève Sita et veut la violer puis l’épouser. Sita résiste dans la cité de Lanka. Rama marche donc pour retrouver sa femme avec une armée d’habitants de la forêt, les ours et les singes (ou les tribus forestières) sous la direction d’Hanuman, le roi des singes. L’affrontement est cosmique, à la mesure des dieux, Rama tue Ravana et retrouve Sita – mais pour la répudier car il la croit impure après que son corps ait été touché par les pattes du démon. Il faudra une ordalie pour prouver la pureté intacte de Sita. Rama et Sita enceinte rentrent au palais mais le peuple reste soupçonneux et Sita est de nouveau répudiée. Elle disparaît dans la terre, d’où son nom, Sita signifiant le sillon. Rama règne alors dix mille ans (c’est-à-dire beaucoup). Chaque roi khmer tient à montrer comment il a imité Rama et refondé son royaume toujours menacé par les divisions.

Nous passons de la lumière à l’obscurité, puis à la semi-pénombre propice aux contes dans les galeries sculptées de scènes de légendes. Nous alternons le plein et le vide dans le labyrinthe géométrique de l’intérieur, sans ordre apparent. La partie sud de la galerie ouest présente l’épisode final du Mahabharata, la bataille de Kurukshetra où les Pandava et les Kauravas s’affrontent à mort. Les Pandavas gagnent et montent au ciel tandis que meurt Krishna. C’est le triomphe du dharma (la vertu) sur l’adharma (le vice).

La parade militaire du roi Suryavarman II s’étend sur 94 m de long sous une galerie. Sur la montagne de Shiva, les troupes du roi descendent et le roi commande à ses officiers. Dans le bas, des dames attendent le résultat en écoutant de la musique. Vingt capitaines chevauchent des éléphants, le roi sur un éléphant surmonté de quinze parasols. L’infanterie marche en rang, armée d’épées, de lances, d’arcs et de flèches. A la tête de la parades, des brahmanes exécutent un rite religieux pour les troupes et la procession du dieu du feu.

J’avais dans l’idée que le temple d’Angkor était plus élevé et beaucoup plus entouré de végétation. Reste peut-être à l’esprit des gravures touristiques des voyageurs du XIXe siècle, dont Henri Mouhot dont j’ai lu récemment le carnet de voyage. Henri Mouhot fut un explorateur, naturaliste et archéologue, né en 1826 à Montbéliard et qui est tombé amoureux de la Cochinchine encore sauvage. Il part en Indochine dès 1858 pour collecter des insectes et des reptiles autour de Bangkok, puis va explorer vers le Vietnam via le Cambodge, enfin va (re)découvrir Angkor, qu’il écrit Ongkor, l’écriture n’étant pas encore fixée. Il en est ébloui. En 1860, il s’attarde sur le site d’Angkor, encore enseveli sous la jungle. Seuls quelques temples en ruines émergent. Mais c’est un enchantement, « des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques » p.183.

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Angkor Vat

Nous avons tout le temps pour visiter l’après-midi entière Angkor Vat, la cité de Suryavarman II (1113-1150). Nous entrons par l’ouest. Un naga à sept têtes brandit sa capuche finement sculptée et la roue de la vie sur sa gorge. Il domine le visiteur.

Le temple principal est célèbre, avec ses trois tours caractéristiques dont la rondeur est due aux réductions d’angles, comme le dit Tom, ce qui fait tiquer l’ingénieur des Ponts et chaussées. Il se demande ce que c’est. Ce sont de petites tours posées sur les degrés des grandes tours, ce qui permet, par le jeu de la perspective, de voir une tour arrondie de loin alors que les pierres sont posées en encorbellement.

Outre l’aspect général du site, et les trois tours qui se reflètent dans le lac selon les photos célèbres que tout le monde prend pour les publier sur les réseaux sociaux, l’intérêt du temple d’Angkor réside dans ses bas-reliefs sous galerie. Ils représentent des épisodes du Mahabharata et du Ramayana de façon très vivante.

Le Ramayana est la marche de Rama. On peut y voir des princes expressifs, des soldats sérieux, des mercenaires thaïs en désordre, des dieux agissants et des singes facétieux. Avec comme grand moment le barattage de la mer de lait où dieux et démons tirent le Naga autour du mont Méru, centre du monde, afin de lui faire baratter le lait primordial pour qu’il en sorte la liqueur d’immortalité. Les apsaras innombrables égayent de leurs seins rondement pommés les murs austères de latérite. L’une d’elle rit même en montrant les dents. La latérite est une argile séchée riche en hydroxydes de fer ou d’aluminium. Une fois exposée à l’air libre, elle durcit rapidement et résiste alors aux agents météorologiques comme la brique cuite.

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Temples du site d’Angkor 2

Le temple de Preah Ko, du 9e siècle est dédié à Shiva. Le roi Indravarman I l’a fait bâtir en 879 pour le dédier à ses ancêtres. Son nom Preah Ko (= le bœuf sacré) vient du taureau Nandi, monture de Shiva, devant le temple. Il est composé de six tours sur une terrasse peu élevée gardée par des lions accroupis. Les décors sculptés sont en grès plaqués sur la brique. Des apsaras graciles s’élèvent des vagues de la mer de lait et chevauchent le naga. Shiva se tient en pied, viril, la poitrine haute et dure comme un bouclier, le trident à main droite, collier au cou et pagne sur les reins.

Le Bakong, du 9e siècle, est le premier temple-montagne khmer, consacré en 881 par le roi Indravarman I. Il comprend 22 monuments en briques, certains recouverts encore par la végétation, entourés de trois murs d’enceinte et une double ceinture de douves. Le temple-montagne se veut la figuration du mont Méru, montagne mythique où séjournent les dieux hindouistes. Macrocosme et microcosme se rejoignent dans la personne divinisée du roi, qui assure ainsi l’harmonie du monde. Il a été anastylosé après les fouilles entre 1936 et 1943 car il ne restait guère mieux qu’un tas de pierres.

La balustrade d’entrée au-dessus d’anciennes douves à sec est constituée de deux nagas dont la queue baratte la mer de lait. C’est une pyramide royale à cinq niveaux sur une base carrée de 65 mètres de côté. Elle est décorée de garuda, naga et yaksa. La tour centrale en grès, élevée sur une succession de terrasses décroissantes, est plus récente, du 12e siècle. Elle renferme le linga de Shiva (sa bite), propre aux dieux-rois. Il faut encore monter – et descendre – force marches. Le couple de médecin grimpe en se tenant la main.

Lolei a été réalisé sous Yashovarman 1er avant 900. L’une de ses quatre tours s’est effondrée. Il est au centre d’un baray, grand bassin aujourd’hui à sec de 3800 m de long sur 750 m de large, en rectangle parfait. Il pouvait contenir 10 millions de mètres cubes d’eau provenant de la rivière Roluos, détournée pour ce faire par les ingénieurs du premier millénaire de notre ère.

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Temples du site d’Angkor 1

Le régime est de deux douches par jour, ce qui n’est pas très écologique. Ce voyage, d’ailleurs, n’a d’ailleurs rien d’écologique avec son vol long-courrier depuis la France, ses trois vols intérieurs en avion, ses doubles douches quotidiennes et sa climatisation constante, sans parler de la débauche d’ampoules allumées dans la chambre d’hôtel lorsqu’il s’agit d’un quatre étoiles. Et, naturellement, des quatre bouteilles d’eau de 30 cl que nous buvons chaque jour. Une seule d’un litre et demi serait quand même plus écologique. L’adaptation au durable n’a pas été seulement pensée. Il est probable que, lorsque j’aurai 80 ans à mon tour, ce genre de grands voyages internationaux très énergivores pourraient n’être plus possibles. C’est la triste rançon de l’explosion humaine : il n’y avait que 2,5 milliards d’habitants lorsque je suis né au milieu des années 1950, nous en sommes à 8,5 milliards aujourd’hui, tous avides de vivre décemment et donc de consommer des ressources. Quant aux imbéciles qui ne voient pas pourquoi nous demanderions aux pays pauvres de limiter leurs naissances s’ils veulent se développer, ils ne savent pas ce qu’ils disent. Ils confondent le rejet du colonialisme avec le simple bon sens.

La grande journée de 7 heures à 17 heures sous la chaleur va être éprouvante. C’est la rançon d’un programme serré.

Au premier monument, le temple Banteay Srei en grès rose de la fin du 10e siècle, un couple de Français en fin de trentaine avec deux gosses, une fille de 13 ans aux seins nus qui pointent déjà sous le T-shirt, et un échalas maigre à lunettes de 11 ans qui a l’air de s’ennuyer comme un rat mort. Les parents discutent entre eux, comparant maniaquement les bas-reliefs du site avec les photocopies annotées qu’ils tiennent en main dans un dossier. Il est vrai que les sculptures sont fines et nombreuses, les jeunes femmes bien roulées et les jeunes hommes graciles. Ils observent aux jumelles les détails. Ils donnent l’apparence de cultureux plus que de chercheurs, ou même de simple professeurs d’histoire.

Le matin, nous commençons par trois temples, Peah Ko aux ancêtres du vizir, Lolei dédié à l’hydraulique, et Bakong le temple montagne. Ce sont les trois temples de Roluos, à une quinzaine de kilomètres d’Angkor Vat. Ils sont en briques avec des portes de grès. Les sculptures décoratives en forme de figures humaines sont protectrices. La porte voûtée qui mène aux cours s’appelle un gopura et des pavillons flanquent les cours des bibliothèques ; elles étaient destinées à conserver les manuscrits sacrés.

Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre – c’est ainsi qu’on visite les temples ici – on peut voir le démon à dix têtes Ravana secouer le mont Kailash, le palais de Shiva et d’Uma, ce qui rend le roi furieux et il presse la tête du démon sur la terre avec son orteil. Il n’est délivré que lorsque Ravana offre cent ans de prières à Shiva. Puis Indra, chevauchant son éléphant à trois têtes Airavata aidé de son ami le serpent naga Tatsaka, crée la pluie pour éteindre l’incendie de la forêt des Khandava, allumé par Agni, le dieu du feu, pour tuer le naga. Krishna et son frère Balarama interviennent pour arrêter la pluie en tirant leurs flèches. Ensuite, Krishna tue son oncle Kamsa, le roi de Mudhura. Un devin lui avait annoncé qu’il serait tué par son neveu, aussi, le roi avait ordonné de tuer tous les enfants mâles de ses sœurs dès leur naissance, mais Krishna et son frère Balarama avaient échappé au massacre, d’autres bébés leurs avaient été substitués. Lorsque Kamsa l’a su, il a cherché à les éradiquer mais Krishna l’a tué. Dans un autre cartouche, divers dieux sont gravés comme gardiens des quatre directions : à l’est Indra, le dieu du ciel sur son éléphant tricéphale ; à l’ouest Varuna, le dieu de la pluie sur son oie ; au sud Yama, le dieu de la mort sur son buffle ; au nord Kubera, le dieu de la santé et de la prospérité. Puis c’est le combat des deux frères singes Valin et Sougriva dans le Ramayana. Rama tire une flèche qui tue Valin, et Sougriva devient roi. Autre scène de pierre : Shiva réduit Kama en cendres d’un trait de son troisième œil, après que Kama l’ait blessé d’une flèche de sucre durant sa méditation. Mais le trait de Kama, qui est dieu de l’amour, fait tomber Shiva amoureux de Uma, qui met au monde un fils, Skanta, le dieu de la guerre, le seul apte à défaire le démon Taraka qui met la zizanie entre les dieux.

J’offre pour un dollar une noix de coco fraîche à N., qui n’en avait jamais goûté. Elle me promet en contre-don la bière ce soir, elle y tient. Nous déjeunons dans un restaurant classique à la salle climatisée classique avec un menu classique : nems, soupe potiron lait de coco, poisson tom yum, bœuf en sauce avec frites, légumes sautés, riz, pastèque et ananas en dessert. Le tout expédié en une heure.

Dans certains temples, des singes gibbons sont audacieux et vite agacés. L’un d’eux a couru et volé d’un seul geste la bouteille d’eau que l’un de nous tenait à la main ; un peu plus loin, il l’a ouverte en tournant le bouchon, a bu et l’a jetée encore à demi pleine. Ils apprennent vite. Pas de chapeau ni de nourriture nous avait dit Tom avant d’entrer.

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Duong Thu Huong, Sanctuaire du cœur

Than et Phu Vuong fuguent brusquement ensemble du domicile de leurs parents dans la petite ville de Lan Giang, où le verger familial embaume des pamplemoussiers en fleurs. Ils ont 16 et 15 ans. Mais ce n’est pas par attraction réciproque ; c’est à cause de leurs familles.

Than est un adolescent prometteur. Aimé de ses parents, bon à l’école, excellent en maths, son avenir est tout tracé vers l’université. Sauf que la sexualité vient perturber cet équilibre. Amoureux depuis tout petit de sa sœur de lait Tra My, de deux ans plus âgée, et qui lui avait promis de l’épouser plus tard, Than découvre son père Maître Thy, respectable professeur de maths, en train de niquer en cachette comme un forcené la belle jeune fille de 17 ans sous un saule au bord de la rivière. Tra My sait qu’elle est épiée par le garçon, bien qu’il ait ôté sa chemise blanche, trop repérable, ce qui l’excite un peu plus. Comme il le dit, c’est son premier film porno, il entrera en empathie jusqu’à haleter et gicler à l’unisson, et il en sera marqué à vie.

Phu Vuong est le fils aîné d’un incapable, un mauvais « poète » qui vit aux crochets de sa femme et lui a fait quatre gosses qu’elle doit nourrir. Il la bat, bat son fils, reste ancré dans la pauvreté sans intention d’en sortir. En bref, le père toxique dont il faut s’éloigner. Si Than apporte l’argent volé dans les réserves de sa mère, Phu Vuong apporte la débrouillardise et ses connaissances des milieux populaires. Les deux se complètent.

Ils échouent dans une auberge pas chère du bord de mer, où ils se rendent compte que des trafiquants achètent de très jeunes filles de 12 à 14 ans, vendues par les paysans pauvres, pour les revendre à des pontes âgés du Parti alléchés par leur virginité. Ce commerce suscite jalousie et lutte de clans, ce pourquoi la police fait une descente et arrête l’aubergiste, les futures putes, et tous les clients. Dont Than, qui vient de braver l’interdit et de faire la connaissance charnelle de Bê, une gamine de 13 ans vierge qui l’a « initiée ». Elle est « avide de sexe » et veut connaître sa première expérience avec un jeune garçon avant d’être prise par un vieux mâle. Ils font l’amour plusieurs fois par jour, dans les buissons autour de l’auberge, dans la chambre, sur la plage, et même l’ultime fois dans le camion qui les emmène à la prison. Ils ne se reverront pas, mais cette expérience restera gravée dans le corps, le coeur et l’âme de Than. Phu Vuong, quant à lui, avait eu vent de la descente la veille au soir, trop tard dit-il pour prévenir Than qui n’était pas rentré, et avait fui à temps. Il deviendra rabatteur pour restaurant, avec un certain succès.

Le lecteur retrouve Than quatorze ans plus tard, en 1999 à Saigon. Après avoir été libéré par le coup de génie de se présenter directement au directeur de la prison, il a fait de petits boulots avant d’être repéré par Monsieur Khoan, tenancier de l’Orchidée pourpre, un bordel de gigolos. Than, à 18 ans, est beau garçon avec des yeux aux longs cils qui font pâmer les femmes. Il est « acheté » par Kim, femme d’affaires impérieuse qui veut se venger d’un mari volage et l’emmène dans une petite ville où elle a fait construire un vaste nid d’amour. Elle est éperdument amoureuse, ou du moins le croit-elle, puisque l’amour pour elle se réduit à l’extase sexuelle et à la domination. Mais ce n’est pas avec le luxe et l’argent que l’on tient un jeune homme. Au bout de six mois, c’est la rupture. Than craint les violences de Kim, ses menaces de lui crever les yeux, sa jalousie qui lui fait envisager de défigurer à l’acide le visage d’une fille en short blanc de son âge, que Than a regardée.

Il la quittera pour retourner à Saigon, retrouvera Phu Vuong qui est un sale égoïste qui ne respecte que le pouvoir et l’argent, s’apercevra que l’Orchidée pourpre a été spoliée par une épouse de ponte du Parti à son profit. Than retrouve son ami Doan lorsqu’il s’inscrit à nouveau aux cours d’anglais. Celui-ci lui indique un institut médical, faisant partie d’un hôpital public, qui fait aussi centre de remise en forme pour femmes. C’est un bordel de gigolos, mais version officielle. Et sa dernière cliente sera pour Than une vieille créature impérieuse de 71 ans, qui a répudié son mari volage et a élevé seule ses deux fils en réussissant en affaires, mais est devenue obsédée de sexe. Un mélange de sa mère et de Kim. Than la pilonne comme son père a fait de la jeune Tra My, revivant par exorcisme ce moment initial imprimé en lui au fer rouge. Après l’acte, bien payé, il est libéré d’un poids, mais saute du deuxième étage de son hôtel. La vie, l’amour, la famille, le pays, tout cela lui semble frelaté et vain. Grâce au système de débrouille populaire qui détourne l’eau et l’électricité de la ville par une série de câbles et de tuyaux, il en est quitte pour une jambe cassée (humour vietnamien). A l’hôpital, son père Maître Thy vient le voir et lui demande de lui pardonner ; lui et sa femme l’ont toujours aimé. Mais l’amour transformé en haine les a détruits implacablement tous les deux.

Ce long roman, construit par le télescopage de différentes époques, se lit avec aisance. Les phrases coulent comme de source. Il est centré moins sur les mœurs du Vietnam contemporain et de sa corruption par le sexe et l’argent, que sur le vortex qu’est la vulve féminine. Les filles, dès leur prime puberté, ne pensent qu’à ça, abdiquant toute raison jusque dans un âge avancé ; elles se font engrosser sans le savoir, marier sans le vouloir, battre avec résignation. Lorsqu’elles résistent, c’est pour dominer à leur tour, humilier le mari, chasser le jeune mâle et le payer pour qu’il accomplisse son rôle de godemiché comme un singe savant retenu captif. Ni amour, ni famille, ni patrie dans toutes ces excitations exacerbées, mais un égoïsme foncier du corps et des instincts, comme si le communisme avait éradiqué l’humanité des gens pour la marche inexorable de l’Histoire. Nous sommes bien loin de la morale de la propagande. Puisque l’Histoire avance toute seule, comme une mécanique, il s’agit pour chacun de jouir avant tout, et tant pis pour le reste. Les femmes agissent comme les hommes, en miroir.

Duong Thu Huong, Sanctuaire du cœur, 2011, Livre de poche 2012, 811 pages, €8,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Un autre roman de Duong Thu Huong déjà chroniqué sur ce blog :

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Hydrographie du site d’Angkor

Tom nous fournit quelques explications globales sur l’hydrographie d’Angkor. Le site comprend les ruines d’une dizaine de capitales royales qui se sont superposées et imbriquées dans un réseau hydraulique, aujourd’hui asséché. Ces villes datent toutes du IXe au XIIIe siècle. Chaque nouveau roi manifestait sa légitimité en recréant réservoirs, temples et palais, d’où la multiplication des capitales. Elles ont été progressivement abandonnées par le lent processus de transfert du royaume vers Phnom Penh et le delta du Mékong.

Le Cambodge est sujet à la mousson et l’eau est surabondante une saison avant de manquer à la suivante. Survivre exige donc de capter l’eau et de la gérer par un réseau de réservoirs ou baray et de canaux d’irrigation. Une aristocratie militaire a mis en place dès le IXe siècle ce système en branchant sur les rivières des réservoirs artificiels, les barays, surélevés par rapport au niveau des terres à irriguer par des digues. La distribution des eaux est alors assurée par la déclivité. Ce qui permet deux à trois récoltes par an. Et qui augmente la population, donc la puissance militaire et économique du pays, nécessaire aussi pour l’entretien : d’incessants travaux de curage et d’exhaussement des digues.

Au XIVe siècle, une succession de grandes sécheresses puis de moussons violentes ont déstabilisé le système, déjà fragilisé par l’érosion des sols due à la déforestation, pour pousser les élites à migrer vers le delta du Mékong, plus prospère économiquement. Le royaume d’Angkor chute en 1431, date jésuite tirée d’une chronique thaïlandaise, mais qui signale seulement qu’Angkor n’est plus capitale. Elle n’est pas pour autant abandonnée et demeure un centre monastique et religieux. Cependant, le passage au bouddhisme theravada rend les monuments plus impermanents, en bois principalement, qui n’ont pas laissé de traces sauf de grandes esplanades en pierres sur lesquels ils étaient peut-être montés. .

Jacques Népote, ancien chargé de recherche au CNRS et ex-directeur de la revue Péninsule explique : « Au centre de chaque terroir considéré s’érige un « temple-montagne » de type Bakong, Bakheng, Pre Rup, Takeo… qui représente le mont divin, au sommet duquel est érigé le symbole divinisé de la force royale, un linga. À cette « montagne » sont adjoints deux temples complémentaires dont la fonction est de légitimer le roi : celui dédié à ses ancêtres féminins, « maîtresses du Sol » – type Prah Ko – et celui dédié aux ancêtres masculins, vecteurs de la fonction royale – type Lolei. À l’aplomb et « au pied » de ce temple-montagne, est édifié le palais où réside le roi en tant qu’être vivant. Au cœur du palais, se trouve un bâtiment très particulier, dont le prototype est le Phiméanakas, où le roi vient rejouer tous les soirs le mythe de fondation du royaume en allant coucher avec l’une de ses concubines habillée en Serpente. »

Puis nous allons à l’hôtel car il est déjà plus de 16h30 et tous les sites ferment vers 17h30. L’hôtel est le Seam Siem Riep à quatre étoiles comme d’habitude. Il est de très bon standing avec une climatisation déjà mise dans la chambre grâce à une seconde carte d’accès. Un plateau de fruits est offert sur la table, que je dévore illico : trois petites bananes, une grappe de longanes et une goyave verte. Il faut toujours emporter un canif pour éplucher dans ses bagages de soute.

Le dîner a lieu à l’hôtel, à 20 heures. Demain, nous partons à sept heures avec un petit-déjeuner à partir de six heures, pour une très longue journée de visites. Le dîner est bon mais trop copieux : salade de mangue, plats aux trois spécialités, poisson à la tomate, bœuf sauté aux légumes, curry de légumes, riz au jasmin, et dessert de riz gluant bourratif. Le pétrole fête aujourd’hui ses 80 ans et offre l’apéritif à tout le monde, c’est une gentille attention. Le restaurant a préparé un gâteau avec une unique bougie, une génoise fourré d’une crème en conserve de couleur rose, au goût américain. Tous les réglages des éclairages et de l’alarme se font sur un tableau de bord posé sur la table de nuit. Mais qui enlève la clé de la chambre en sortant remet tous les réglages zéro, et il faut à nouveau rentrer l’heure qu’il est et l’heure de l’alarme pour le réveil.

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Vol vers le Cambodge

Nous quittons le Vietnam nord, centre et sud pour nous rendre au Cambodge, pays voisin mais de civilisation différente. À l’aéroport, les queues sont multiples. Il faut enregistrer les bagages, contrôler les passeports et le visa, passer la sécurité des sacs et des chaussures, avant d’être autorisé à accéder à l’avion. Le médecin se fait arrêter et fouiller à cause d’un blaireau qu’il a dans son sac, un truc avec plein de poils partout, MAIS un manche métallique qui se révèle à la radiographie. Quelle idée d’emporter un blaireau plutôt qu’une mousse à raser ! Les contrôleurs n’avaient jamais vu ça. Moi non plus : il trimbale toute sa trousse de toilette en cabine plutôt que de la laisser dans la valise. C’est une paranoïa d’hygiène bizarre. Certaines valises sont contrôlées spécialement, et une liste de noms défile sur un écran : il ne faut pas la rater, sinon on se retrouve sans bagages à l’arrivée.

Dans les couloirs vers les avions, je réussis à changer mes dongs restant contre des dollars américains avant que la porte d’embarquement ne change, passant de 27 à 18 et nous obligeant à faire 200 m en arrière. Je n’aurai pas trouvé ce kiosque sinon.

La compagnie Cambodian Angkor Air est à l’heure et propose un Airbus A320. Nous débarquons au nouvel aéroport de Siem Reap, entièrement financé par les Chinois, y compris la surveillance de l’immigration avec une caméra pour le visage et un appareil de prise d’empreintes digitales. Ce double contrôle n’est pas pour tout le monde, par exemple pas pour moi, je ne sais pourquoi. Certaines personnes du groupe passent la totale, moi seulement avec mon passeport. Dans l’avion, trois Chypriotes, des Allemands, des Américains.

Dans le bus, pour les visites à venir, Tom nous conseille de lire sur le site d’Angkor, patrimoine mondial de l’humanité selon l’Unesco, le livre de Claude Jacques, Angkor cité khmère. Ce livre est pour lui la Bible sur le sujet.

Nous nous rendons jusqu’au restaurant Stoeng Trorcheak dans le district de Bakong, où nous déjeunons fort bien sous un toit de palmes brassé par des ventilateurs. Nous sont proposés des nems frits, une soupe aux patates douces avec lait de coco, du poisson aux oignons et tomates, du poulet citronnelle à peine épicé à la thaï. Les boissons sont en dollars américains mais on peut les régler dans la monnaie locale, le riel. Les touristes du troisième âge aiment toujours changer à l’aéroport ou dès leur arrivée à l’hôtel plutôt que de payer en monnaie internationale ou par carte bancaire. Toutes les boissons sont à 4000 riels, soit un dollar.

La ville de Siem Reap est tout entière dédiée au tourisme et les prix sont à l’occidentale. Quant au luxe, il est hors de prix : 180 à 296 $ américain pour une bouteille de whisky Macallan, selon l’âge. Plus de 100 $ américain pour une bouteille de vin rouge australien ; le vin de Bordeaux et plutôt dans les 450 $, un prix pour les Chinois de l’élite.

Il est tard dans l’après-midi quand nous sortons du restaurant et nous ne pouvons visiter aucun site sans aller tout d’abord acheter le passe nominatif avec photo, qui coûte à chacun 62 $ pour 31 sites. Bonne surprise : il est compris dans le prix du voyage que nous avons déjà payé.

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Saïgon, quartier colonial

Nous visitons le quartier colonial avec la poste, la cathédrale sous échafaudages, l’opéra vu de loin. Comme à Londres, certaines rues portent des noms de défaites telle la rue Dien-Bien-Phu. La cathédrale Notre-Dame de l’architecte Jules Bourard a été terminée en 1880, bâtie en briques de Toulouse et en tuiles de Marseille ; on ajoute en 1895 deux clochers de 57 m de haut. Elle est fermée pour travaux lorsque nous passons. Sous échafaud, comme disait un mien gamin.

La poste centrale date de 1891 et est due à l’architecte français Auguste-Henri Vildieu qui l’a dotée d’une armature en fer de Gustave Eiffel. Nous visitons la rue des libraires tout à côté. Elle offre des reproductions d’anciennes gravures et de vieux plans, mais très peu de livres en français, la plupart sont en globish. On y trouve même Le Petit Prince de Saint-Exupéry traduit en vietnamien, au titre Hoàng Tit Bé. La rue Catinat reste aujourd’hui un quartier chaud : il y fait plus de 30° !

Le guide local Té, qui ne parle pas français et s’exprime peu en anglais, ne sert pas à grand-chose sinon comme truchement avec le chauffeur ou les acheteuses de timbres pour les envois compulsifs de cartes postales aux guichets de la célèbre Poste centrale.

Le musée national d’histoire du Vietnam, construit en style indochinois par l’architecte français Ernest Hébrard, était au programme – mais il est « fermé le premier lundi de chaque mois ». C’est indiqué clairement sur son site et je ne comprends pas pourquoi l’agence de Paris à programmé les musées exprès les jours de fermeture. Est-ce ignorance ou stupidité bureaucratique de qui croit savoir et se fie à ses habitudes ?

Nous déjeunons au restaurant Chuo Ming Nam Moi où la bière 333 coûte 50 000 dongs soit deux dollars.

Nous allons visiter le temple de la Dame Céleste Thien Tau qui date de la fin du XVIIIe siècle. Il est dédié à la protectrice des marins. La cour nous accueille avec deux lions en pierre. La salle antérieure a deux autels, l’un dédié au génie Phuc Duc Chanh Thân (Bonheur-Vertu) à droite, l’autre à gauche au Môn Quan Vuong (génie gardien de l’entrée), et une stèle de pierre sur laquelle est gravée la légende de la Dame céleste. Selon le site Vietnam illustré, sa légende est la suivante : « La légende veut que Thiên Hâu Thanh Mâu soit née en 1044 à Fou Kiên, en Chine, sous la dynastie des Sông, avec comme nom de naissance Mi Châu. Un jour, son père et ses deux frères, qui mènent un bateau transportant du sel pour Jiangxi, rencontrent une grosse tempête. Mi Châu est à la maison avec sa mère sur le métier à tisser. Elle sort et essaye de sauver son père et ses deux frères, mais ne peut extirper des vagues déchaînées que les deux premiers. C’est ainsi qu’elle est devenue la déesse en robe rouge, errant sur les mers pour aider les navigateurs en perdition. Les équipages de bateaux de pêche hauturiers ont l’habitude de prier pour elle. En 1110, elle a reçu le titre de « Thiên Hâu Thanh Mâu » (Matsu, ou grand-mère) par la dynastie des Sông. » Dans la salle principale trône une statue de Matsu d’un mètre de haut. Deux sous-salles sont dédiées à Quan Thanh, Ksitigarbha et Caishen (Dieu de la richesse). De petits papiers mauves des dons avec le nom des donateurs sont empilées sur les murs et des cônes d’encens en spirales tombent du plafond.

Tom en profite pour nous parler du taoïsme. Le Tao est la Voie, un ensemble de pratiques nées au troisième siècle avant notre ère sous la dynastie Han. Il est fondé sur les textes, le Dao de jing de Lao Tseu, le Lie Tseu et le Zhuāngzǐ de Tchouang Tseu. Le but est l’édification des individus, au contraire du confucianisme qui avait un but plus social. Le Tao incite à s’intégrer, à l’harmonie avec le monde, et il a influencé par exemple beaucoup la médecine chinoise des humeurs. Le panthéon taoïste est né au cinquième siècle avec les immortels et des entités supérieures en plus des ancêtres. L’idée est que ce que vous faites et ce que vous mangez définissent qui vous êtes. Il est juste de profiter du monde, mais de participer à l’équilibre de la nature. En retournant à l’authenticité primordiale et naturelle, l’homme peut se libérer des contraintes et son esprit peut « chevaucher les nuages ». Il s’agit selon Marcel Granet d’une sorte de quiétisme naturaliste. C’est un idéal d’insouciance, de spontanéité, de liberté individuelle, de refus des rigueurs de la vie sociale et de communion extatique avec les forces cosmiques.

Cholon est le quartier chinois et nous visitons le plus ancien centre communautaire dont les bâtiments datent de 1830. La communauté est la cellule sociale de base au Vietnam. Duong Thu Huong, la romancière contemporaine, l’a très bien décrit dans son roman Terre des oublis. Tout le monde surveille et juge tout le monde, il est difficile de s’en dépêtrer.

Encore un marché ! Le marché de Bin Te ou Binh Tay. Il a été construit en 1928 par un riche homme d’affaires chinois Quach Dam qui en fit don à la ville contre la possibilité d’extension de son commerce. Son style est chinois malgré une horloge à quatre façades nettement française. C’est un marché de gros, même si les clients sont minces ; il est organisé en production autour d’une cour centrale. Les touristes y sont gênants pour les vendeurs car s’ils achètent, c’est très peu. Ce marché contient de tout, en plus grand, de la vaisselle, des vêtements, des champignons et des poissons séchés. Je n’y passe qu’un quart d’heure, je n’ai pas le même intérêt que les serial-consommateurs. Le J fait des photos, sa femme cherche un savon pour une voisine « maniaque » ; une drôle d’idée que d’offrir un savon chimique sous prétexte qu’il vient d’un pays exotique…

Nous n’avons rien d’autre à voir à Hô-Chi-Minh-Ville. Au fond, la cité s’est développée grâce aux Français, puis comme un champignon après la guerre avec les Américains, et enfin avec le commerce chinois. Elle a submergé l’ancienne ville coloniale, a poussé tout autour ses grands immeubles d’affaires et d’habitation dans une conurbation de plus de 14 millions d’habitants. Si, contrairement aux hommes dont certains vont torse nu (une idée pour la canicule), les femmes sont très habillées en scooter et portent souvent un masque, c’est pour protéger leur teint du soleil, nous dit Té sur une question du groupe. Est-ce la pollution ? Nous éternuons plus.

Je suis fatigué par la chaleur lourde, et même les locaux le sont. On peut voir quelques hommes torse nu au marché et sur le pas des boutiques. Notre nuit ayant été courte, je reste à lire dans ma chambre, à reposer mes yeux, au calme. Une oasis climatisées à 25° et avec douche bienfaisante. Si l’on sort, nous dit Tom et que l’on est contrôlé par la police, il faut donner son nom, sa date de naissance et le nom de l’hôtel. Ainsi, toutes les informations sont recoupées et le Renseignement est content. Nous sommes en effet dans un pays où le Parti veut tout savoir et tout contrôler.

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Saïgon, pagode de l’empereur de Jade

Ho-Chi-Minh-Ville n’a gardé le nom de Saïgon que pour son quartier central ; la conurbation est désormais nommée internationalement par son nom communiste. Albert Morice a connu le Saïgon de 1872, ancien village de pêcheurs khmers proche du delta du Mékong devenue petite ville de cases sur pilotis des marchands viets et chinois venus par le grand fleuve. Mais il observe qu’« au milieu de ces vices des races privées de liberté, (…) des qualités qui permettent d’espérer beaucoup : une gaieté touchant trop souvent au persiflage, une aptitude puissante à apprendre et à comprendre et, chose singulière, un certain orgueil de race, du moins chez quelques-uns » p.27. Autrement dit, tout n’est pas perdu, l’éducation et l’hygiène vont civiliser ces mœurs encore sauvages. L’observation naturaliste se veut neutre d’idéologie, et le sentiment de fierté blanche se met en retrait face aux réalités des gens. Il aime lui aussi les enfants. Comme son modèle parisien d’enfant-moineau, « le gamin de Saïgon est un être hybride : c’est un enfant de Paris enté sur un lazzarone, et transporté sous le soleil de l’Orient » p.31. A moitié nu ou en loques, il sert de porteur dans les villes, de guide et de ramasseur de gibier lors des chasses, de protecteur contre les buffles agressifs qu’il connaît bien, de tuteur aux Blancs inhabiles à marcher sur les minces talus des rizières alors que lui-même plonge « avec insouciance ses jambes dans l’horrible boue chaude » p.32.

Je suis réveillé à 6h45 après avoir dormi moins de quatre heures. Il est vrai que j’ai somnolé assis dans l’avion durant 1h30 de vol. Dans l’hôtel, quelques Blancs dont je ne comprends pas la langue, peut-être du hongrois ou du turc, et tout un banc de Yankees avec un adolescent doré de 12 ans aux cheveux noués en toupet sur le sommet du crâne ; il fait trop chaud ici pour porter la coiffure sur les oreilles.

Nous ne partons qu’à 10h30 pour ceux qui veulent dormir, mais le petit-déjeuner ferme après 9h30. Il offre du chinois, du japonais, de l’anglo-saxon, du thaï, et même du français. Je prends un peu de tout, des rouleaux japonais aux algues, des nems frits, du curry thaï, des œufs sur le plat, un yaourt maison, de la pastèque, un croissant, deux cafés, et un jus d’eau au citron vert appelé par la branchitude « détox ». Ce n’est que de l’eau aromatisée. Quand je reviens à la chambre, la soubrette est déjà en train de la faire. Comme quoi, sans être paranoïaque, il faut toujours cacher le plus précieux pour éviter la moindre tentation.

Nous allons voir la pagode de l’empereur de Jade. Elle a été construite en 1909 ou en 1982 par la communauté chinoise ; le président Obama l’a visitée en 2006. Le toit est couvert de tuiles yin et yang, décorés avec des bords de toit, et des coins aux statues en céramique colorées. Parmi les quelques trois cents statues, certaines sont en papier mâché. Outre les divinités habituelles, le juge des enfers avec les plaques des dix supplices de l’enfer, une partie dédiée à la femme et la fertilité, et une dernière aux morts. La foule est compacte, venue faire ses dévotions. Dans un bassin extérieur évoluent des poissons-chats à grandes moustaches. Pas de carpe diem.

Pour savoir où est l’escalier qui permet de monter à l’étage, je parle à un Canadien qui porte un sweat à capuche et un masque de visage dans le style du compromis « raisonnable » avec les fanatiques islamiques. Du grand n’importe quoi. D’ailleurs, il ne sait pas où est l’escalier, ce wokiste tellement soucieux de ne pas offenser qu’il s’est effacé du monde.

Le climat est tropical et l’humidité sature l’atmosphère. La ville est en effet articulée autour du delta du Mékong et n’a été longtemps qu’une bourgade de pêcheurs. Prise par les seigneurs Nguyen en 1672, elle a été dotée d’une place forte, Gia Dinh. Ce sont les Français qui, après la prise de la Cochinchine en 1859, en ont fait une grande ville de style européen en aménageant un port actif. Saïgon reste aujourd’hui la principale métropole du pays.

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Marché de Hué

Parce que nous avons du temps, et que le touriste troisième âge adore acheter tout et n’importe quoi, Tom nous emmène au marché de Hué. Le Dong Ba a été reconstruit en 1887 après un incendie ; il a été restauré et agrandi en 1987.

Il est sombre, encombré, sans ordre. On y trouve de tout, des chaussures et des claquettes, du thé et des herbes traditionnelles, des légumes et des fruits dont le durian à l’odeur de cadavre et le joli fruit du dragon, des crevettes et des calamars séchés, des pâtes et du riz, des gâteaux de riz gluant, du cochon débité à la hache sur un étal en plein vent, des bijoux fantaisie et des chaînes pour les cols des garçons. C’est un marché de gros, une vraie caverne d’Ali barbare. Je m’y ennuie après y avoir déambulé pour faire quelques photos.

Je ne suis pas le seul, mais la moitié du groupe au moins est contaminé de fièvre acheteuse. C’est la plaie des groupes de tourisme. Une quinzaine de minutes suffisent largement pour qui n’a pas l’intention de brocanter et marchander. Les odeurs sont fortes, le poisson faisandé, la chimie des chaussures ou de la teinture des vêtements. Rien de particulièrement joli ou remarquable à mes yeux dans tout ce fatras. Lorsque nous sortons, il fait déjà presque nuit. Et les visiteurs repartent à quatre sur un scooter, sans casque sauf la conductrice.

Nous allons au restaurant The Tropical Garden, où nous dînons dans une salle qui ressemble à celle d’une pagode. Mais les piliers ne sont pas de bois de jacquier, dit « de fer » ; ils sont en béton et plâtre peint… La vie est animée le soir, des jeunes, des familles avec enfants petits dînent en gargote, prennent un pot avec de la musique disco. C’est une ambiance américaine dans les rues, la vie d’aujourd’hui – bien loin de l’autoritarisme moral des peines à jouir qui voudraient imposer la rigueur communiste.

Nous prenons le bus pour l’aéroport de Hué. Le petit avion est plein : nous sommes dimanche soir et à la fin des vacances scolaires du Nouvel an chinois. Au contrôle des bagages, il faut rituellement enlever ses chaussures, comme dans les temples, mais une bouteille d’eau peut passer. L’avion de la compagnie charter Vietjet Air, prévu à 22h35, est retardé d’1h30 au moins, on ne sait pourquoi. Cette compagnie à bas coût a une organisation défaillante. Cela fait la deuxième fois que nous subissons ses retards, ce qui chamboule un programme très chargé et nous fait dormir à pas d’heure.

Dans l’aéroport, les mamans et les papas tiennent les bébés dans les bras ; les petits sont fatigués et s’impatientent. L’un s’agrippe au vêtement du père comme un petit singe ; c’est un réflexe ancestral émouvant. Un autre rampe à quatre pattes sur le carrelage, suivi par sa mère que cela amuse beaucoup. Un troisième, un bras dans le plâtre et un œil au beurre noir, pleure ; est-il maltraité ? Pourtant, son papa a l’air de l’aimer bien et le console contre lui. Ma voisine, jeune et branchée Vietnamienne, manie son smartphone comme un tableau de bord de Boeing. Elle a une conversation en visio avec son petit ami à l’autre bout du vol, tout en surfant sur WhatsApp et prenant en photo de loin le panneau d’affichage qui indique le vol « délayé ». Cela lui permet, sans quitter sa place, d’agrandir l’image et de lire ce qui est écrit.

L’avion est un Airbus 320 mais les consignes sur les sièges sont en anglais et en turc. L’avion est-il loué ou cédé en troisième occasion ? À l’arrivée à Hô-Chi-Minh-Ville, noté « city » en globish, l’avion est parqué en bout des pistes avec les charters, et nous devons effectuer un très long trajet en bus de piste pour rejoindre le sas des bagages. Un petit garçon est malade et vomit, ce qui fait s’écarter les gens dans un véhicule pourtant bondé. Les bagages n’arrivent que par vagues, conteneur après conteneur, que des bagagistes vident comme des sacs. Ils les balancent sur le tapis roulant sans aucune précaution. D’où l’intérêt des coques solides de valises.

Nous trouvons le nouveau guide de Saïgon qui se prénomme Té, à moins que ce soit son surnom. C’est un grand jeune homme à lunettes et en bermuda, au polo rose. Nous devons faire 500 m dans les couloirs de sortie très encombrés pour trouver le parc à bus et quelques kilomètres encore pour notre hôtel en centre-ville, le Parangon Saïgon Hotel. La chambre est moderne et confortable, nous sommes toujours dans le quatre étoiles. Mais il est déjà trois heures le lendemain lorsque je pose enfin ma tête sur l’oreiller.

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Tombeau de Khaï Dinh et Pagode Tu Dam

Le monument funéraire de Khaï Dinh nous force à monter 127 marches, plus hautes au début et se réduisant à mesure que l’on monte. C’est l’inverse en descente, donc de plus en plus difficile. A noter que 127 est un nombre premier car il n’a que deux diviseurs distincts : 1 et lui-même. Il faut être en forme pour ce faire. Nous avons une vue sur la plaine environnante.

Le monument lui-même est de style facteur Cheval, construit entre 1920 et 1931. Il enferme la tombe de l’avant-dernier empereur du Vietnam, décédé en 1925. Les travaux ont duré onze ans, achevés en 1931 seulement. Il se compose de terrasses reliées par des escaliers. Il a été financé par une augmentation des impôts locaux avant la mort du roi, qui n’avait qu’un rôle de représentation, et ce monument n’a jamais été populaire. Il rapporte désormais grâce au tourisme.

L’intérieur du temple de Thien Dinh a un plafond aux neuf dragons dans les nuages (« Cuu Long an van »). Des motifs et des mosaïques de porcelaine et de cristal tapissent tous les murs dans un style kitsch qui n’est pas à notre goût. Le tombeau lui-même est un monument au mauvais goût, trop chargé, chantourné, les dragons et une horloge arrêtée à huit heures moins dix en fragments de mosaïques collées au mur, la statue d’or du souverain trônant avec orgueil sur tout ce luxe sans intérêt pour l’au-delà. Il y a même, conservés sous vitrine, deux vases de porcelaine de Sèvres représentant la Vierge Marie !

Une pagode est un lieu de culte qui abrite une relique bouddhique. C’est le cas de la pagode Tu Dam, une tour de plusieurs étages, ici huit. Pourquoi huit, qui n’est pas un chiffre symbolique ? Parce que huit plus le tout, font neuf, multiple de trois, le chiffre parfait. Le mot pagode vient du portugais, dérivé du sanskrit baghavat qui signifie saint.

A 2 km du centre-ville, la pagode a été fondée vers 1695 par le Grand bonze Minh Hoang Tu Dung, un Chinois appartenant à l’ordre de Thien, de la secte de Lam Te. En 1936, Madame Karpeies, présidente de la Société des études bouddhiques de France, y a rapporté une branche de figuier prélevée sur l’arbre sous lequel Bouddha a atteint le Nirvana. Des fresques décrivant la vie de Bouddha sont visibles sous le toit et, sur les colonnes du temple antérieur sont inscrites des sentences tandis que des tours à tambours et à cloches s’élèvent de chaque côté.

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Cité impériale de Hué 2

Nous effectuons un long, très long (parce que nous marchons lentement) périple dans la cité impériale avec le palais de l’Harmonie Suprême et l’esplanade des Grandes salutations, le temple du Culte des rois Nguyễn (Thê To Miêu), le Pavillon de la Splendeur, les pavillons de la reine mère, des concubines, et les tombeaux des Nguyen. Le temple The To Mieu construit en 1821 et 22 a été consacré au culte des empereurs Nguyen sous l’occupation française de 1884 à 1954. Seuls sept empereurs y étaient honorés. Chacun a sa photo au-dessus de son autel.

Il y a même un pavillon des Neuf urnes dynastiques en bronze. Les urnes en bronze sont le symbole du pouvoir, de l’orthodoxie et de la continuité de la dynastie Nguyen. Elles sont fondues du métal apporté par les chefs de province et restent comme un trésor sur la durée. Remplies d’eau, elles servent aussi de lutte contre les incendies. A l’intérieur du bâtiment, un escalier en bois permet d’accéder à l’étage mais a aussi une fonction symbolique avec ses deux rampes sculptées de dragons à cinq griffes qui symbolisent l’empereur et sa puissance, et permettent d’accéder au ciel. Les marches sont sculptées de nuages et de vagues de la mer tandis que les rampes sont ajourées en forme de svastikas pour signifier longévité et éternité.

Après les danses, nous avons déambulé deux heures avant de passer la porte Mieu, entrée principale du The To Mieu et formée de trois entrées aux toitures superposées, aux couleurs rouge, jaune, bleu, vert et ses décors des diverses religions confucianiste, bouddhiste et taoïste. Ce sont des animaux sacrés, dragon, licorne, tortue, phénix, les quatre saisons, les quatre plantes sacrées que sont l’abricotier, l’orchidée, le chrysanthème et le bambou, et les huit objets précieux des immortels.

Après ce long et chaud périple, il est temps d’aller au restaurant au nom de Little Italy : nous y avons mangé viet.

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Cité impériale de Hué 1

Nous sommes dimanche et au neuvième jour de notre voyage. Nous allons visiter la cité impériale de Hué. Elle est inspirée du modèle de la cité interdite de Pékin avec une répartition symbolique appuyée sur la géomancie qui oppose les fonctions masculines et féminines. Il y a beaucoup de monde.

Beaucoup de monde aussi au petit-déjeuner de l’hôtel à 7h30. Une majorité de Vietnamiens, me dit un voisin à ma table. Lui est né ici mais habite Hô-Chi-Minh-Ville. Les clients sont des familles avec enfants, pour la plupart des garçons éveillés dont le cou tout neuf est orné de l’inévitable chaîne, ce qui met en valeur le doré de leur teint et la fragilité de leur peau. Je remarque, ce qui n’est pas courant, le T-shirt blanc qui moule bien la vigueur d’un garçon asiatique de 11 ans en short noir (et chaîne d’or) mais au petit bide à plis lorsqu’il s’assoit. Il contraste avec un filiforme 8 ans au polo bleu ciel à col ouvert, caressé affectueusement sur les épaules par son papa. Un 10 ans en T-shirt vert bois, cheveux en brosse et visage haut dans le style des années 50, ressemble à une publicité pour les scouts ou pour les pionniers communistes des premiers temps. Il y a de tout, et cela virevolte autour du buffet, enivré d’abondance. Il n’est pas facile de s’immiscer pour se servir. Peu de fillettes, ou couleur de muraille. Le déséquilibre massif entre sexes en Chine est marqué par un déficit de femmes compris autour de 40 millions. La société préfère les enfants mâles, et la politique de l’enfant unique, instaurée par Deng Xiaoping dès 1979 pour assurer le décollage économique, a entrainé des millions d’avortement sélectifs et d’infanticides.

Le temps est couvert mais il ne fait pas encore trop chaud, c’est un temps « idéal » me dit mon Vietnamien, à ma table, tout en engouffrant une soupe aux nouilles et à la viande avant toute une assiette de viennoiseries. Il joint un petit-déjeuner américain au petit-déjeuner traditionnel vietnamien, ce qui explique son embonpoint. Il me dit que les Chinois préfèrent les grandes villes pour passer leurs vacances. Les campagnes sont pour eux moins confortables et les hôtels sans standing.

Devant la cité impériale, sur les berges de la rivière des Parfums, des hommes roulent à la main des tondeuses à gazon ; le moteur, c’est l’homme.

Nous passons devant les neufs canons d’apparat qui n’ont jamais servis que pour leur pouvoir symbolique. Ils sont installés près des portes The Nhon et Quang Duc, dans l’enceinte de la citadelle de Hué. Ils ont été fondu sur ordre de Gia Long le 31 janvier 1803. Les canons de 5,10 m de long pesant 10 tonnes portent le nom des quatre saisons et des cinq éléments : métal, bois, eau, feu, terre. De petits garçons caressent les fûts phalliques avec gourmandise, dont encore une paire de jumeaux, tandis que les petites filles les chevaucheraient bien. Mais ils sont trop élevés pour qu’elles puissent grimper dessus ; ce n’est pas sans avoir essayé, mais il est écrit très clairement « no entry » en vietnamien et en anglais.

La cité impériale a été bâtie de 1804 à 1833 sur 36 hectares et a été le centre du gouvernement de la dynastie Nguyen qui ont régné de 1802 à 1845. Elle se compose d’une aire administrative et d’une aire rituelle, avec au entre la Cité pourpre interdite de 9 hectares, en deux parties, celle ou l’empereur travaillait et recevait, et une partie centrale réservée à l’intimité. Les résidences de la reine mère et de la reine étaient situées à l’ouest de la Cité pourpre interdite, et sont aujourd’hui autorisées. Nous arpentons tous les lieux, piétinant l’intime d’hier avec nos bottes d’aujourd’hui. C’est que les temps ont changé.

Nous commençons, une fois passée la porte du Midi Ngo Môn, par quarante minutes de danses traditionnelles dans le Théâtre royal de la Cité pourpre. Elles sont reconstituées selon les postures gravées en bas-reliefs sur les temples. C’est une ambiance sonore de craquements, d’ondulations, de miaulements. Les costumes sont chatoyants, où dominent le rouge et l’or. C’est assez plaisant à nos yeux. La ronchonnne du Sud-Ouest a zappé le spectacle, encore et toujours agacée par ce qu’elle n’aime pas.

Nous arpentons les galeries autour de la bibliothèque du roi. Elle date de 1821. Minh Mang a fait bâtir une maison Tri Nhan Duong (Maison de l’intelligence et de la clémence). Sous Thiệu Trị, a été rebaptisée une Thanh Ha Thu Lau (maison de la Littérature). Des visiteurs locaux louent des costumes d’époque, ce qui fait joli sur les photos et redonne vie aux vieux restes. Les Vietnamiens sont très férus de ce genre de photos en situation qu’ils doivent poster, comme tous les jeunes branchés, sur les réseaux sociaux. Les femmes surtout sont très élégantes en costume ; plus rares sont les garçons, quelques enfants sont habillés par leurs parents.

Le palais de réception est d’un curieux style qui mêle l’austérité des formes de Versailles à la dentelle kitsch des temples asiatiques. Murs jaunes, contours de fenêtres gris, volets rouges, tout est fait pour en jeter plein la vue. L’intérieur est pire dans le mobilier empire et le style rococo des décors. Des frises florales et dragonesques sont composées de tesselles de mosaïque colorées où domine le bleu, le blanc et le vert tandis que les murs sont peints de fleurs romantiques éclairées par des lustres à la verrerie Grand siècle. La vaisselle sur la table est en porcelaine de Limoges blanche à liseré d’or ; elle a coûté une fortune.

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Tombeau de Tu Duc à Hué et de Minh Mang

Nous nous rendons ensuite au tombeau de Tu Duc, quatrième empereur de la dynastie Nguyen, qui a régné 36 ans, de 1848 à 1883. Il est situé dans un grand parc planté de pins. C’était tout d’abord une maison de campagne de 12 hectares avant de devenir la dernière demeure. Entouré d’une muraille de 1500 m de longueur, il comprend un petit lac, un îlot au milieu, trois ponts, deux pavillons de chaque côté. L’aire rituelle comprend un complexe de construction dont le temple Hoa Khiem pour le roi et son épouse, le temple Luong Khiem pour la reine mère, un théâtre royal et un pavillon de repos. Le tombeau du roi est « modeste » ainsi que celui de la reine et de l’empereur Kien Phuc, neveu et fils adoptif de Tu Duc, qui ne régna que sept mois à l’âge de quinze ans. Dans le hall, des peintures du roi Thieu Tri lui-même. De jolies bonzesses passent nonchalamment en uniforme religieux. Tu Duc avait une centaine d’épouses et concubines mais aucun enfant ; il était stérile et a dû adopter son neveu.

Un tout petit blond américain adorable, aux cheveux bouclés, court partout sans souci de la chaleur. Sa mère le ramène en le tenant par une oreille, ce qui fait crier de réprobation la prof d’anglais. Le petit obéit et ne pleure pas, cela n’a pas dû lui faire très mal. Il est tellement touchant de voir un petit blond en ces contrées lointaines, l’espèce étant mondialement en voie de disparition.

Dans le palais, une bande de déguisés a loué des costumes royaux et s’en donne à cœur joie pour se faire clicher en mandarins de cour ou empereur lui-même. Nous profitons de leurs jeux pour accumuler aussi quelques images de cette illusion.

La journée est chargée, « beaucoup de marches » avait dit Tom et nous avions compris de marche à marcher, pas à monter.

Nous devons encore visiter le tombeau de Minh Mang de 15 hectares sur le mont Cam Ke, bâti de 1840 à 1843. La chaleur est moite, nous sommes fatigués, mais il fait très beau. Le second monarque de la dynastie Nguyen a érigé un site clair à comprendre, un parc qui mène de pavillon en pavillon (40 constructions) jusqu’au mausolée conçu comme un lingam collinaire dans le yoni de l’étang en croissant de lune – intégré dans la nature. Palais, pavillons, temples, sont disposés symétriquement sur un axe allant de la Porte Dai Hong jusqu’au pied du mur d’enceinte La Thanh, derrière le tombeau royal. Nous croisons de jolis gamins viets, vifs mais peu turbulents passé trois ans. Une harmonie avec la nature.

Nous sommes de retour à l’hôtel comme le soleil se couche. Phap a proposé de réserver un restaurant, le DMZ Café pas très loin de l’hôtel, mais seuls les deux dames sorties d’Agatha Christie ont levé la main. Les couples veulent se retrouver entre eux, flâner, dîner ensemble. C’est un bon groupe mais l’esprit collectif a bien baissé depuis vingt ans.

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Pagode de la Dame céleste à Hué

Hué est une ville impériale des Nguyen. L’ordonnancement de la demeure des morts est calqué sur celle des vivants. Nous allons visiter des tombeaux, celui de Minh Mang et celui de Tu Duc. Le bus va rouler à tombeau ouvert.

La ville de Hué comprend environ 300 000 habitants, elle a été très meurtrie par la guerre lors de l’offensive du Têt en 1968. Le Vietminh a massacré les élites, faisant 25 000 morts. Les Américains ont alors bombardé et détruit le temple de la littérature où s’étaient réfugié les assaillants. La garnison américaine a tenu mais la ville a été ravagée. Hué est restaurée pour le tourisme depuis les années 2000. Nous jouons désormais l’offensive du thé impérial.

Nous visitons la pagode de la Dame céleste Thien Mu, le temple de la coupe de jade Dien Hean Chen, avant de nous rendre au restaurant où nous sont servis les neuf plats traditionnels. La pagode de la Dame céleste est la plus haute du Vietnam avec ses sept étages de 21 m de haut. Elle a été érigée en 1601 selon la légende d’une vieille dame prédisant que celui qui bâtirait une pagode sur cette colline fonderait une grande dynastie. A l’intérieur, la statue en marbre d’une tortue, symbole de longévité. Thalès me montre un lézard à longue queue qui file entre les herbes.

Dans un bâtiment, une vieille voiture bleue de marque anglaise. Dans cette auto, le vénérable Thich Quang Duc est parti en 11 juin 1963 de la pagode An Quang pour Saïgon. Il a fait arrêter la voiture à l’angle des rues Phan Dinh Phung et Lê Van Duyet, s’est assis en position du lotus et s’est immolé par le feu pour protester contre le régime de Ngô Dinh Diêm qui discriminait les Bouddhistes et violait la liberté religieuse.

Plus joyeusement, un trio en rouge se fait photographier par maman et je note que la petite fille de 5 ans porte elle aussi une chaîne de cou comme les garçons. Plus loin, deux amis ados en jaune se tiennent par les épaules et se regardent avec une amitié tendre, leur chair lisse tout en émoi dans le triangle du cou laissé par leurs polos.

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Hué

Dans la ville de Hué, ancienne capitale de l’Annam située sur la rivière des Parfums, puis capitale de l’ensemble du pays en 1802 sous l’empereur Gia Long, notre hôtel est le Huong Giang Hotel Resort et Spa au nom à rallonge, 51 rue Le Loi. C’est un ancien établissement américain gigantesque mais qui a mal vieilli. Nous sommes au troisième étage et le dîner est servi à 19 heures au rez-de-chaussée.

La susceptible du Sud-Ouest qui ne veut pas parler de son ancien métier dans la finance, peut-être parce qu’elle a été virée, m’a piqué ma valise pour aller au plus vite rejoindre sa single. Elle avait laissé la sienne. Heureusement que son nom était écrit dessus. Lorsqu’elle est revenue en coup de vent, elle ne s’est même pas excusée sur le moment, toujours agacée.

Au dîner, nous dégustons un curieux dessert local, une sorte de jelly à la patate douce faite de riz gluant et de sucre de canne. La jelly est une gélatine animale ou parfois une pectine végétale colorée chimiquement. Les Anglais idolâtrent ça, les Américains colorent et adorent les jus de fruit cuits jamais assez vifs pour leurs yeux. L’hôtel s’avère bruyant. La grande rue animée reste passante jusqu’après deux heures du matin et s’entend malgré la distance de la cour, du balcon et des vitres. Cris, klaxons, atmosphère moite ou climatisation glaçante. En bref, une nouvelle douche au matin. Beaucoup ont mal dormi et demandent à changer de chambre pour la nuit suivante. Je reste dans la mienne.

Petit-déjeuner buffet plantureux et surtout chinois. Tout un arrivage est en effet venu avec des enfants petits, des enfants-rois à qui on laisse tout faire, de vrais petit Kim Jong Il en puissance.

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Confucianisme

Tom profite du car pour évoquer le confucianisme. C’est un système de croyances sans transcendance, mais avec un code moral et un mode de vie. Il a été fondé par Maître Kong, né vers -551 et mort en -479. Son but est la recherche de la connaissance. Maître Kong n’a rien écrit, il n’a pas été suivi. De l’homme, on sait peu de choses sinon que les Jésuites en Chine latinisèrent son nom de Kong Fuziu en « Confucius ». Il a vraiment existé mais n’est pas l’auteur de toutes les œuvres qu’on lui attribue. Sage et non prophète, Confucius est l’auteur d’essais que l’on connaît sous le titre d’Entretiens familiers.

Cette façon de penser est née durant la période houleuse de la vie de Kong, sous la dynastie Zhou en Chine. De –591 à la fin officielle des Tcheou au 3ème siècle avant, la Chine n’a connu que des conflits entre chefferies. Son principe est que la connaissance est un devoir moral. L’homme n’a rien inventé mais transmet la tradition. Une particularité est que l’être humain est considéré comme foncièrement bon. C’est le manque de cadre moral de la société qui engendre le chaos communautaire et la méchanceté individuelle. De la famille à l’État, si tout est propre, bien tenu, tout doit aller bien.

Dans la Chine de cette époque, on ne pouvait être que noble ou esclave. Les nobles sans terres, amenuisées par les partages successifs, ne pouvaient que se faire lettrés et conseiller les princes. Confucius fut l’un des derniers et le plus flamboyant de cette lignée de clercs. De bonne naissance mais pauvre et orphelin, il n’avait que 17 ans lorsqu’un grand officier sur le point de mourir l’institua maître de son fils. « On le chargea de l’intendance, dès lors les comptes furent exacts. On le chargea du bétail, dès lors le cheptel prospéra » p.64.

Car l’essentiel, pour Kong, est la vertu. Certes, les hommes n’en sont pas remplis mais « les oiseaux et les bêtes sauvages, nous ne pouvons nous associer à eux ni vivre en leur compagnie. Si je ne fréquente pas les hommes tels qu’ils sont, avec qui frayer ? » p.65.

La base est de bien définir les mots du discours, pour bien comprendre et bien être compris. En effet, « dénominations incorrectes, discours incohérents ; discours incohérents, affaires compromises ; affaires compromises, rites et musique en friche, punitions et châtiments inadéquats (…) le peuple ne sait plus sur quel pied danser, ni que faire de ses dix doigts » p.69. Nos politiciens pourraient utilement s’inspirer de ces conseils de bons sens lorsqu’ils prononcent leurs discours ou qu’ils élaborent la loi. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. De plus, si l’on se dit « souverain », « ministre », « père », ce sont autant de noms qui engagent comme la noblesse oblige. Il n’y a de vertu que dans la droiture de l’intention et la pureté du cœur. Cela se manifeste par la civilité, le premier des rites, qui est respect pour autrui autant que pour soi-même.

L’homme n’est pas un être idéal mais un naturel que l’on éduque par l’exemple plus que par les conseils. Le recours aux anciens permet de tourner les croyances et les manies, mais c’est bien l’homme présent qui doit réfléchir par lui-même et agir. « Parce que je suis maître de moi, je suis maître de l’univers, ou digne de le devenir. Qui veut gouverner doit d’abord se gouverner ». Car telle est la sagesse : on ne change pas le monde par décret, non plus que le peuple, ni les comportements. On ne peut commencer que par ce qui est à notre portée. En premier par soi-même. Seul le maintien d’une bonne santé, puis l’exemple de la vertu permettront, de proche en proche, de changer comportements, hommes et monde. Tout le reste n’est qu’utopie dans son sens maléfique d’idéal inaccessible, donc d’alibi pour – surtout – ne rien faire. La première vertu est de donner un modèle. Par sa réussite « exemplaire », les convictions se feront et le monde pourra suivre. Ce n’est pas l’inverse qui est vrai.

Ne jamais désespérer de l’homme, dit Confucius, mais aimer comme haïr avec discernement. Point de juste milieu mais le « milieu juste », tel la flèche tirée au centre de la cible et pas à côté. Pour cela respecter, écouter, étudier avant de dire et d’agir. « L’homme de qualité n’est pas un spécialiste » – mais il est amateur de tout et il s’enquiert. L’homme vulgaire ne pense qu’à son bien-être et à son intérêt, tandis que celui qui aspire à l’équité s’ennoblit. Sa récompense est la paix du cœur et de l’esprit en voyant se diffuser la justice et le bonheur qui va avec autour de lui. Pas besoin de dieux pour injonction ou pour sanction, l’homme suffit qui est semblable à nous, un frère.

« Tout passe comme cette eau ; rien ne s’arrête, ni jour, ni nuit » – et l’homme de qualité imite ce mouvement, cette fluidité de l’intelligence (qui est faculté d’adaptation) dans le changement incessant des choses (qu’on ne peut immobiliser). L’homme de qualité vit dans le temps, avec son temps, sans regretter un mythique âge d’or ni se consoler dans un quelconque avenir radieux. Ce qu’il faut changer est ici et maintenant, avec les hommes tels qu’ils sont et les rapports de force présents. Pour guide, le sage a la « raison raisonnable et non point rationaliste, et nullement ratiocinante » : point de technocratie ni de foi aveugle dans le seul « calculable », point de coupage de cheveux en quatre idéologique pour noyer le poisson. La justice exige le bon sens, la voie juste, un regard étendu et l’écoute de tous, même si la décision est une. Dialectiquement, elle se situe « après ».

Dans ses Entretiens, Confucius déclare encore : « Les anciens, qui désiraient que la terre entière resplendit de la resplendissante vertu, commençaient par bien gouverner leur principauté.

« Comme ils désiraient bien gouverner leur principauté, ils commençaient par mettre en ordre leur famille. Comme ils désiraient mettre en ordre leur famille, ils commençaient par se perfectionner eux-mêmes.

« Comme ils désiraient se perfectionner eux-mêmes, ils commençaient par régler leur cœur.

« Comme ils désiraient régler leur cœur, ils commençaient par purifier leurs intentions.

« Comme ils désiraient purifier leurs intentions, ils commençaient par étendre leur savoir » p.137.

Tout maître Kong est là – et tout est dit. Il sert de grand exemple

Il faut attendre -221, période des cent écoles, pour voir le développement du confucianisme via le disciple Mencius. Il expose que, depuis la piété filiale jusqu’à l’ordre cosmique, la bonne tenue permet l’harmonie de l’homme et de la nature avec les dieux. Sous les Xin, cette philosophie a été ostracisée ; sous les Han elle devient religion d’État ; sous les Tang, elle est balayée. Elle se réunit au taoïsme au XIe siècle pour donner naissance au néo-confucianisme.

À la campagne, des rizières vertes arpentées par des paysans en chapeau conique. À la ville, des collégiens en chemise blanche qui jouent au ballon pieds nus dans la poussière de la cour. Deux amis plus grands, probablement lycéens, l’un en vélo, l’autre en scooter, me sourient et me saluent de la main à la fenêtre du bus. Ils portent un polo bleu ciel liseré de blanc, au col largement ouvert. Tous deux ont une chaîne au cou. Je trouve leur attitude sympathique, à l’opposé de nos ados revêches et frileux qui vous lancent un regard noir si vous leur souriez.

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Col des Nuages

Le bus commence alors à monter par la route en lacets vers le col des Nuages qui sépare le Vietnam du nord du Vietnam du sud. Une forteresse est établie au sommet, car qui tient le col tient le passage. Vers l’ouest, en effet, ce ne sont que montagnes et très vite la jungle.

Des Viets jeunes font la course en moto vers les 495 m d’altitude du col, s’arrêtant de temps à autre pour se rassembler et s’entre-admirer, ou mesurer leur prestance devant les filles, assises toujours à l’arrière. La jeunesse branchée a des motos neuves au feulement de fauve. Ils sont pleins d’énergie, tout bardé de cuir, casque sur les yeux comme un heaume médiéval. Ils se sentent invulnérables, chevauchant la mécanique uniquement entre mâles ; ils ont lu trop de mangas aux super-héros musculeux.

Sur le sentier du panorama, en face de la forteresse et après les bars inévitables, un petit garçon de sept ou huit ans (difficile de donner un âge tant les enfants sont fin ici) est entièrement paré de branchitude gangnam style : chaîne au cou, bracelet au poignet droit, montre au poignet gauche, bague à chaton à l’annulaire droit, une autre au majeur gauche, casquette blanche sur les cheveux et T-shirt en faux Dior sur le torse. Il fait indiscutablement l’émerveillement de ses parents, plus modestes et plus vulgairement vêtus. Ils me sourient et me saluent après que j’ai pris leur petit prince en photo.

Il aurait dû faire brumeux et sans rien laisser à voir, d’où le nom de Col des nuages. Même Da Nang se laisse entrevoir sous les voiles. Il n’en est rien et il fait grand beau au col, ce qui est rare, nous dit Tom. « Je n’ai jamais vu ça » est l’expression habituelle de ceux qui n’admettent jamais que le monde puisse changer ; je l’entends depuis que je suis enfant, c’était l’antienne des paysans sur la météo dans les années cinquante. Les seuls nuages qui planent sont largement au-dessus. Il ne fait même pas froid.

L’ancienne citadelle et le bunker américain tiennent tous les deux la route. Cette Grande muraille du Sud-Vietnam n’a pas empêché l’invasion du Nord par la jungle de la cordillère et les pistes du Laos. La côte est à 8 % pour redescendre de l’autre côté.

Arrêt syndical du chauffeur de notre tacot – un bus de marque Thaco, Truong Hai Group Corporation, une marque du Vietnam fondée en 1997 qui produit des bus sur des châssis Hyundai. Quinze minutes au bord d’une lagune saumâtre en bas du col. Des barques de pêche, des pneus de vélo où l’on élève des huîtres, des cabanes sur pilotis, bordent la plage sur fond de montagne embrumée. Le col des Nuages s’élève en fond de tableau. Je découvre encore une paire de jumeaux garçon, ce n’est pas la première fois depuis notre arrivée. Ils ont un frère aîné mais ont dans les sept ou huit ans. Est-ce la chimie ou l’après-guerre avec la nature qui compense ? Il y avait souvent des jumeaux dans mes petites classes dans les années 1950 après la Seconde guerre mondiale. On en voit beaucoup moins depuis.

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Musée de la sculpture cham de Da Nang

Dans un bâtiment bas au mur jaune construit par les Français, le seul musée cham du monde inauguré en 1919, une collection près de 2000 objets dont 500 exposés, statues et bas-reliefs de la culture Champa. Il y a notamment des restes archéologiques du sanctuaire de My Son, à environ 40 km du centre de la ville de Da Nang. La galerie expose 18 objets de trois groupes différents, celui de la tour principale, celui de la tour secondaire et le groupe d’objets décoratifs à l’avant et sur le mur de la tour. On peut voir les statues de Shiva, Ganesh, la naissance de Brahma.

La salle Tra Kieu montre plus de 43 œuvres des VIIe au XIIe siècle, dont un piédestal des danseurs. La danse des apsaras qui ondulent avec grâce montre leur qualité céleste, jaillies du barattage de la mer de lait. Elles portent une fine tunique qui passe entre leurs jambes et sur leurs épaules, laissant deviner leur paire de seins affermis par la danse.

Un Vishnou du 10e siècle est assis nu en tailleur sous treize têtes de serpent a quatre bas portant chacun un symbole : une massue, une roue, une conque et un lotus. Il sourit sereinement, son col et sa poitrine couverts de colliers. Un autre du 7e siècle, trouvé à Quang Ngai illustre la création de l’univers. Vishnou médite couché sur le serpent Ananta à sept têtes. Quand il s’éveille, un lotus bourgeonne depuis son nombril. La terre est formée des pétales de ce lotus et Brahma, assis sur elle, entreprend son travail de création. Cette gésine sur la pierre est belle à méditer. Brahma est lui aussi en statues. Il porte quatre têtes, symbole des quatre directions de l’univers. Il est assis sur le cygne Hamsa et d’une main tient une épée, de l’autre un trident. Il porte un double collier qui souligne ses pectoraux accentués de travailleur, et un pagne brodé de fleurs.

Un Yaksa, esprit de nature du 6e siècle, est lui aussi assis en tailleur mais les mains sur les hanches, encadrant son nombril en fleur de lotus. Son expression est plus sérieuse que sereine, même un brin austère comme s’il faisait la morale à qui le regarde. Une Laksmi se présente tout en triangle, bien posée sur la terre avec ses jambes croisées et ses bras qui tombent sur ses cuisses. Ses colliers et sa ceinture soulignent ses deux seins pommés nourriciers tandis qu’un linge pend vers son vagin caché. Elle a la face mild and grateful selon la notice.

Un Bouddha couché sur un Bouddha assis, un Ganesh trompeur qui semble sourire, placide, des danseuses qui s’écartèlent en frise sous les monuments, et une bodhisattva Tara de la fin du 9e siècle aux longues oreilles, taille de guêpe et mamelles énormes, la longue jupe cachant sexe et jambes. C’est un « trésor national » ainsi qu’il est mentionné sur l’étiquette. Une statue d’Avalokiteshvara au « sourire Bayon » – étiré – montre un torse lisse et fluet de très jeune homme et le chignon caractéristique de la déité. Il est ceint d’un pagne au double nœud de l’art khmer du 11e et 12e siècle. Des joueurs de polo du 10e siècle attirent toujours les guides des touristes anglo-saxon ; ils veulent leur montrer que leur sport favori a été inventé en Asie du sud-est et pas par les Anglais en Inde au XIXe. Plus loin, deux guerriers se tiennent mutuellement par la cuisse, forme de lutte ou d’érotisme.

Dong Duong était un centre bouddhiste champa à une vingtaine de kilomètres de My Son. Il a été érigé sur ordre du roi Indravarman II en 875. C’est un complexe de temples et de grandes salles d’assemblée orienté est-ouest. Une stèle montre qu’il a été dédié à Laksmindra Lokesvara, une forme du bodhisattva Avalokiteshvara. L’ensemble a été fouillé par Henri Parmentier et Charles Carpeaux à l’automne 1902. Il a été depuis complètement détruit par l’érosion et par les guerres. Les seuls restes sont au musée sous la forme de statues de gardiens ou de déités de style local cham, notamment un grand Bouddha au visage hiératique, vêtu d’une tunique lamée qui laisse le sein droit nu. Et sur les photos que Parmentier a pris la précaution de prendre in situ.

En reprenant la route, nous longeons la belle plage de sable blanc de la ville, après le pont du dragon et le musée. Le dragon ondule en jaune d’or, tout en métal écailleux sur les superstructures du pont, comme s’il surgissait de l’eau qui coule en-dessous. Nous sommes sur la mer de Chine. Quelques enfants sortent du bain sur la plage, mais peu d’adultes dans l’eau ; quelques-uns déambulent en slip sur le sable ou font des exercices mains sur la tête, comme s’ils étaient sous la menace d’un fusil.

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Hoi Han

Nous allons visiter à pied un atelier de soieries, dont les explications visent à nous faire acheter. J’en suis vite lassé.

Nous suivons ensuite les rues de la vieille ville de Hoi Han qui est l’ancien port cham de Fai Fo, ouvert au XVe siècle aux Occidentaux qui y ont établi des comptoirs et qui a connu une très grande prospérité au XVIIe siècle. La vieille ville a des maisons en bois conservées du XVIIe, toutes transformées en boutiques au rez-de-chaussée. Une maison chinoise en bois jointoyé sans aucun clou montre une trappe au plafond pour y monter les meubles et les marchandises en cas de crue. Lors de la mousson, encore aujourd’hui, l’eau recouvre les rues et les rez-de-chaussée sur plus d’un mètre de hauteur. Tom en a été témoin l’an dernier et les hôtels ont prévu des tongs marquées à leur logo pour que leurs clients puissent circuler en short. Les enfants s’y ébattent en simple slip. Il y a foule aujourd’hui, mais presque exclusivement des touristes chinois, vietnamiens, occidentaux. La crue est encore loin. Passe un jeune Allemand de 11 ans avec sa mère, en polo ouvert, chair rose et cheveux longs ; son grand-frère l’appelle Ube, comme l’un des fils de Ragnard dans la série Vikings. C’est touchant, un petit Blanc pâle parmi tous ces Jaunes dorés.

Nous visitons le temple taoïste du mandarin Quan Cong, aux dragons très chinois. Divers personnages sont représentés pour les prières : la mère et ses avatars enceintes avec poupon dans les bras, neuf sages, un vénérable. Le temple a été érigé en 1653 et destiné au culte à Quan Van Truong, général reconnu pour son talent, son esprit indomptable, sa bravoure et ses vertus d’homme honorable qui a vécu à l’époque des royaumes combattants sous la dynastie chinoise Han. La porte principale est sculptée de dragons serpentant entre des nuages bleus. Quan Cong incarne le Dragon Bleu (Thanh Long) et le Tigre Blanc (Bach Ho). A l’intérieur, sur l’autel du hall principal se trouve une statue de Quan Cong faite de papier mâché entouré des deux statues de ses gardes, Quan Binh et Chau Thuong.

La ville a été sauvée et restaurée par un Polonais, Kazimierz Kwiatkowsky (1944-1997) quand il a préparé son admission au Patrimoine mondial de l’Unesco, effective en 1999. Une statue lui est dédiée, en grès, sur une petite place et fait l’objet d’offrande de fleurs, de fruits et d’encens chaque jour. Nous passons à côté du pont Japonais (Chùa Cầu), en réfection après sa destruction par les crues, pont couvert construit en 1593 pour relier les quartiers habités par les communautés chinoises et japonaises. Chaque extrémité est gardée par un couple de statues, figurant des chiens d’un côté et des singes de l’autre.

Nous revenons par la nuit tombée le long de la rivière. Des sampans à lanternes, glissant sur le fleuve Thu Bồn, des lanternes dans les rues, tout cela brille de couleurs et donne une atmosphère de fête bon enfant, même avec les vélo-pousses qui se frayent un chemin en bancs successifs, parmi la foule. Ils sont envoyés par les hôtels. Plusieurs du groupe sont rentrés seuls, il y a beaucoup de marche dans la journée et je suis fatigué. C’était intéressant mais chargé.

Le dîner est prévu à l’hôtel à 20 h, un menu traditionnel avec les différents plats dont le poisson-chat. Nous commençons par des rouleaux de printemps au porc et crevettes, suit une soupe de maïs au crabe, puis le poisson-chat à queue jaune (Yellowtail Catfish) frit au piment, du chou pak choi frit au wok à l’ail, du riz vapeur et des fruits tranchés de saison.

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Caodaïsme

Puisque nous allons visiter un petit temple caodaï au retour à Hoi Han, Tom nous parle du caodaïsme. Ce courant spirituel est né en 1921 d’une révélation d’un spirite. Ngô Van Chiêu, fonctionnaire vietnamien dit être entré en contact, lors d’une séance de spiritisme, avec un « esprit » qui se nomme Cao Dai Tien Ong (Cao Dai signifie « Haut Palais »). Le caodaïsme est créé en 1925 comme mouvement syncrétique de confucianisme, de taoïsme, de bouddhisme, avec des rituels d’église catholique – et même de Victor Hugo. Le Caodaïsme prône la pratique du bien, de la vertu, l’amour universel, et les femmes ont le même statut que les hommes ; elles peuvent occuper les mêmes positions dans la hiérarchie religieuses. Victor Hugo a été élevé au rang de Saint et les esprits de personnalités telles que Jeanne d’Arc, Jules César, Lénine ou Shakespeare sont vénérés par les croyants. 4 millions de pratiquants sont recensés au Vietnam. Le mouvement prône une non-violence stricte et se veut apolitique, après avoir collaboré avec les Japonais en 1940 et le Vietminh ensuite, avant de rallier les Français puis les Américains.

Il croit à la transmigration des âmes et à l’existence d’entités supérieures, de même qu’à l’existence du paradis et de l’enfer. Le décorum du temple est catho–musulman. Le caodaï est représenté par un œil dans un triangle et par la grande mère Bouddha. Ses couleurs sont le jaune pour le bouddhisme, le bleu pour le taoïsme et le rose.

Le temple que nous visitons est tout neuf, il a été inauguré en août 2023. Il est très coloré, kitsch. Il faut enlever ses chaussures pour y pénétrer, en signe de respect. Un seul pratiquant est en prière, il nous ignore. Le mouvement est unique au Vietnam et seul au monde.

Nous déjeunons au restaurant Ngoc Tuyet à Doi Han avec huit plats que nous trouvons très bons et dévorons avec appétit. Il faut dire qu’il est 15 h et que nous n’avons rien mangé depuis 8 h – il y a de quoi apprécier la soupe poulet-maïs-nouilles, les nouilles sautées aux légumes, le porc frit en escalope pannée, les aubergines au wok sauce soja, le poisson et ses légumes cuits en feuille de bananier, le morceau de pastèque final – et j’en oublie un.

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My Son

Le petit-déjeuner en extérieur au Royal Riverside, est rafraîchi par la fontaine qui coule sur une grande jarre, et un petit vent du matin. Le coq crie alentour et deux enfants s’ébattent dans la piscine, deux petits Chinois qui font chorus et que l’on voit passer à moitiés nus sous la serviette d’hôtel pour regagner leur chambre. Un groupe anglophone d’Américains, d’Anglais et d’Allemands voyage par la même agence. Je rencontre l’un des spécimens dans l’ascenseur, un grand adolescent qui m’interpelle pour savoir de quelle nationalité je suis – décidément, partout ça les travaille de « situer » de quelle identité l’on est.

Au pays des Champas, le sanctuaire de My Son est le plus important. Il est inscrit au patrimoine culturel de l’humanité par l’Unesco. Géographiquement, le pays est constitué de petites vallées coulant vers la mer. Il est peuplé d’Austronésiens de Java et leur civilisation est peu connue. Depuis les premiers siècles de notre ère, le royaume du Champa était une fédération de cités-États au centre du Vietnam actuel. Il faisait commerce. Autour des villes, les rois cham ont pu construire et embellir des temples où étaient vénérés les dieux indiens. Le shivaïsme était le culte essentiel du pouvoir royal ; le vishnouïsme jouait un rôle secondaire ; le bouddhisme du Grand Véhicule (Mahayana) occupait une place privilégiée aux VIIIe et IXe siècles. Puis l’empire Cham de la cité-état a été pris entre la poussée viet vers le sud, civilisation fondée sur la riziculture, de société villageoise et d’administration centralisée, et les Khmers de l’Ouest. La prise de Vijaya, dernière capitale du Champa, par le roi vietnamien Le Thanh Tong en 1471, marqua la fin du royaume en tant que tel.

My Son se prononce mi et pas maille. Le sanctuaire est dédié à Shiva. My Son est en usage du IVe au XIIIe siècle. L’année 1831 verra le dernier souverain Cham. La population est devenue musulmane pour le commerce. Les atouts militaires du peuple Cham ont été les éléphants, qui terrorisaient les Viets, et la marine qui concurrençait celle des Chinois. Le sanctuaire avait une importance stratégique puisque c’était une place forte facile à défendre. Les tours-sanctuaires ont été construites sur dix siècles de développement continu. Ces tours symbolisant le Mont Méru, la montagne sacrée mythique, berceau des dieux hindous au centre de l’univers. Les temples sont construits en brique cuite et en piliers de pierre décorés de bas-reliefs en grès représentant des scènes de la mythologie hindoue. Les danseurs sur grès ont des positions très gracieuses, étirées comme au yoga. Ils sont de pur art cham.

La particularité des Chams est leur brique : elle est anti-mousse. Une analyse chimique a montré qu’elle était constituée d’argile amalgamée avec de la sève d’un certain arbre. Elle était à la fois autoadhésive et empêchait la mousse de pousser. Le sanctuaire est un lingam, sexe mâle enserré dans un amphithéâtre naturel de collines de symbolique féminine. Le site représente le tout. Shiva est le dieu du contact entre le monde des hommes et le monde cosmique.

Le site a été redécouvert en 1889 par Henri Parmentier. Les kalans ou sanctuaires en forme de tour sont précédés d’un corridor et flanqués d’annexes au toit en forme de selle, et de tours-portail ou gopuras. Les kalans ont leur entrée à l’ouest et sont composés de trois toits superposés décroissants, avec des templions à chaque angle. La sculpture cham raffinée est surtout conservée au musée Cham de Da Nong, que nous verrons ; il ne reste sur le site que quelques éléments brisés de moindres importance : linga ornés, morceaux de Shiva, trompe de Ganesh, garuda ou naga, danseurs et danseuses célestes (apsaras), le tout en grès rose.

Le J termine la visite du site en eau, épaules basses à la Néandertal, et en traînant les pieds.

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Hanoï, musée d’ethnographie du Vietnam

Ouvert tous les jours « sauf le lundi et les jours du Têt », comme indiqué sur sa brochure distribuée à l’entrée, le musée a été bâti en 1989 et comporte 15 000 objets et plus de 40 000 photos. Nous n’avons le temps de visiter que les jardins car le musée ferme à 17h30. Mais le parc contient des reconstitutions de maisons des principales ethnies du pays sur les 54 recensées, dont certaines sont magnifiques, tout en bois.

Les tombes Giarai ont 27 sculptures faites à partir de troncs d’arbres qui représentent des personnages fortement sexués en pleine action. Ce ne sont que pénis érigés face aux vagins offerts, ouverts à deux mains. Le monument recouvert de vannerie en bambou est une tombe collective qui pouvait contenir jusqu’à trente morts.

Dans la maison Cham en bambou et en bois, les portes s’ouvrent vers le sud-ouest. Les murs sont faits de briques et d’un mélange de chaux et de coquillages, recouverts de tuiles ou de chaume. Les chambres sont disposées dans un ordre particulier : salon, chambre des parents, enfants et femmes mariées, cuisine, entrepôt, chambre nuptiale pour la plus jeune fille.

Selon la tradition, les aristocrates et les prêtres construisaient la maison Sang lam. Le double-toit comprend un intérieur en torchis de paille et boue qui protège de la chaleur et des incendies. Le couloir est l’endroit où les femmes tissent, la salle commune sert de réception, la réserve est une petite pièce située derrière la chambre à coucher et à laquelle seule la maîtresse de maison a accès. La cuisine est à l’extérieur, pour éviter le feu, au nord-ouest du terrain selon les usages. Elle comprend deux pièces, l’une pour cuisiner, l’autre comme réserve. Le foyer est constitué de trois pierres que les Cham considèrent comme les génies du foyer, symboles de la vie. Les femmes leur rendent hommage tous les trois mois ou quand les enfants ont la fièvre. Elles leur font offrandes de chiques de bétel, du thé, trois assiettes de riz gluant et trois bols de soupe sucrée. Le côté du foyer où l’on introduit le bois de chauffe doit être orienté vers l’entrée de la maison.

La maison Viet a un autel des ancêtres central tandis que les parties latérales sont pour les visiteurs et les membres de la famille.

La maison longue des Ede fait 85 m de long pour 6 m de large. Elle sert de salle communautaire.

La maison des Hmongs est construite en terre et pierre, moulées en coffrages. Le toit est en herbe à paillote, épais de 45 cm avec des gerbes tiges vers le bas. Elle était entourée d’un enclos familial avec une enceinte épaisse en terre. Chaque maison abrite souvent trois générations en ligne patrilinéaire. La grande chambre est celle du maître de maison, les petites chambres celles des fils ou des oncles.

La maison des Tay était en bois et bambous frais laissés dans l’eau boueuse six mois pour les rendre plus résistants aux insectes. Le plancher est sur pilotis à 1,80 m du sol et le toit en palmes. Parois et volets sont en vannerie de bambou et les fenêtres à lamelles de bambous. L’espace entre les pilotis sert aux instruments aratoires et aux animaux. Les enfants y jouent, les femmes peuvent y décortiquer le riz et les vieux se reposer à l’ombre.

La maison communale de Bana sert aux réunions des hommes, de rituels et de préparation à la guerre. Elle un un toit très haut, tout en bois, bambou, rotin et paille.

L’art de la marionnette sur l’eau est présenté dans la maison Thủy Đình.

Ces peuples ont des langues différentes : Austroasiatiques, Taï-kadaï, Austronésiens, Miao-Yao et Sino-Tibétains. Mais ils vivaient à peu près de la même façon en raison du climat et de la géographie. Ils pratiquaient l’agriculture, surtout le riz aquatique et la culture de légumes sur brûlis, avec un élevage familial en complément. Cueillette, chasse, pêche, venaient en sus. L’artisanat était traditionnel, tissage, vannerie, forge, poterie, menuiserie. Le village est la communauté de base et l’animisme la croyance la plus répandue.

La nuit tombe, le musée ferme, les motos et scooters vident le parking, souvent montés en famille, à trois ou quatre, le gamin devant, la femme derrière, la gamine entre elle et le chauffeur. Seuls les adultes portent un casque, il semble ne pas en exister de petits formats pour les enfants.

Nous reprenons le bus pour le restaurant Ann Hoi d’hier, pour un dîner aux sept plats, dont pour la première fois des aubergines frites et du canard. Nous devons être à 19h30 à l’aéroport d’Hanoï pour l’avion de 22h35 vers Danang qui embarque à 22 heures. Tom nous révèle que Danang est la Tourane du temps des Français.

C. a plus de 20 kg dans sa valise et son bagage est refusé. Il doit alléger ce qu’il met en soute pour respecter cette règle, qui était de 23 kg sur Singapore Airlines à l’aller. Quelqu’un lui prend son excédent de bagages pour mettre dans le sien ; ce sont surtout des bouquins. Pourquoi en emporter autant pour deux semaines, est-ce raisonnable ? Ma propre valise ne fait que 14 kg et mon sac de cabine moins de 4 kg. L’avion a encore du retard, ce qui fait que nous n’arrivons à l’hôtel de Hoï Han, le Royal Riverside, que sur les 2h40 du matin. Notre nouveau guide se prénomme Phap, qui veut dire « français » selon lui – un surnom.

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Temple de la littérature Van Mieu à Hanoï

Nous prenons notre grand véhicule pour le temple de la littérature Van Mieu qui est littéralement envahi, une file continue s’écoule. Dans ce temple confucéen fondé en 1070 par le troisième empereur de la dynastie Ly, les familles se prennent en photo, les jeunes couples en selfie, tous lâchent quelques prières à la pensée de Confucius en brandissant 3, 6, ou 9 bâtons d’encens fumant pour réussir aux examens. Frais visages, jolies robes. Tous les garçons ont vraiment une chaîne au cou, cela se voit dans les encolures ouvertes largement en raison de la chaleur ; certaines chaînes sont en maillons larges comme le gamin du vol aller. Le temple est divisé en cinq cours intérieures séparées par des murs selon l’axe traditionnel chinois nord-sud. L’allée principale avec des portes était réservée aux seigneurs, nous sommes condamnés à prendre les allées de côté, comme les manants – autrement dit tout le monde : l’allée centrale est fermée, même pour Ho.

La troisième cour possède un grand bassin rectangulaire appelé le lac de la clarté céleste, et 82 stèles de pierre (plus 34 disparues) où sont inscrits les noms, les lieux de naissance et les résultats d’examen de 1307 diplômés de l’académie confucéenne sous les dynasties Lê et Mạc, entre 1442 et 1779. Tous les candidats ont le titre le plus élevé, tien si (équivalent au titre de docteur). Chaque stèle repose sur la carapace d’une tortue, symbole de longévité et de force et également symbole de l’union de la terre et du ciel, à cause de sa carapace bombée et de son ventre plat. Des stèles sont ornées de fleurs, de symboles du yin et du yang, et des dragons ont été rajoutés au XVIIIe siècle.

Mais c’est dans la quatrième cour, à laquelle on accède par la porte Dai Thanh (la Grande synthèse), que s’ouvre le véritable temple à Confucius et à ses soixante-douze disciples, parmi lesquels les lettrés Truong Han Sieu et Chu Van An. Dans la salle de la Grande synthèse, endroit le plus sacré tout laqué de rouge du sol au plafond, s’élève une statue de Confucius encadré de ses quatre disciples les plus proches et les plus authentiques : Yan Hui (Nhan Uyên), Zengzi (Tăng Sâm), Zisi (Tử Tư), et Mencius (Mạnh Tử). Deux autels latéraux sont dédiés à dix autres disciples distingués.

La cinquième cour contient les salles de cours et les dortoirs des élèves. Des parents veulent des photos de ma personne avec leurs enfants. Je ne soupçonne pas l’effet je leur fais, peut-être l’image d’un vieux robuste et en bonne santé, une sorte de porte–bonheur, un Bouddha bienveillant peut-être, comme il s’en prélasse en statues autour des temples.

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Mausolée d’Ho Chi Minh fermé, pagodes de Hanoï

Nous devions, en ce jour cinq, visiter le mausolée d’Ho Chi Minh, mort le 2 septembre 1969, mais le mausolée inauguré en 1975 est fermé. Nous sommes mercredi, « jour des enfants » et en pleine fête du Têt. « Donc » le mausolée de l’oncle Ho est fermé aux adultes et, nous dit-on, réservé aux petits. L’agence de voyage à Paris n’avait pas l’air d’être au courant. Tom nous dit d’ailleurs que cette visite s’apparente à un hommage superstitieux à un dieu : pas de jambes nues, pas de mains dans les poches, pas de bras croisés, se tenir au garde à vous sur deux rangs et en silence, interdit de fumer, de photographier, ou d’effectuer des enregistrements vidéo à l’intérieur du mausolée. Le Dieu communiste lancerait ses foudres – en tout cas, ses clercs-gardiens ne manqueraient pas de réprimander les irrespectueux pour blasphème. Quel niais a dit que le communisme n’était pas une religion ?

Ni Ho embaumé, ni musée, nous passons au large. La matinée en devient floue.

Sur la grand-place Ba Din devant le palais de la présidence, du soleil cuit les crânes sans chapeau. Beaucoup de monde se prend en photo face au palais du gouvernement. Divers bâtiments officiels sont tout autour dont la présidence de la République, poste honorifique qui ne sert que pour la galerie, car le parti communiste tient tout. Je ne suis pas vraiment déçu de n’avoir pu voir l’oncle Ho momifié, même si c’était un dictateur communiste moral, au contraire de tous les autres, Lénine, Staline, Mao, Castro compris, sans parler des satrapes de moindre importance comme Ceausescu ou Kim Jong Il.

La pagode Môt Côt, construite au XIe siècle construite par l’empereur Lý Thái Tông, est visitée au milieu de la foule et des enfants.

C’est ensuite la pagode Tran Quoc, la plus ancienne de Hanoï, centre du bouddhisme construite au VIe siècle et reconstruite au XVIIe. Elle évoque les luttes contre la domination chinoise, à côté du grand lac de l’Ouest où se promène la jeunesse privilégiée d’Hanoï. Elle y gare ses motos et scooters sur le trottoir, gardés par une maritorne ou un vieux soldat réformé, contre quelques milliers de dongs. Au bord du lac, des vendeuses proposent des crustacés vivants et de petits oiseaux en cage. Ils s’agit peut-être moins de les manger que de les relâcher, surtout les oiseaux. Mais ne reviennent-ils pas, une fois leur liberté payée et relâchés, directement dans la cage d’où ils sont partis ? C’est une arnaque bien connue. Devant l’édifice, dans lequel je n’entre pas car il y a trop de monde et tous les temples se ressemblent, un figuier banian comme celui sous lequel Bouddha a eu sa révélation. Un grand stupa haut de 15 mètres, composé de 11 étages, a été érigé à la mémoire d’un grand dignitaire bouddhiste. Chaque étage à porte cintrée renferme une statue du Bouddha Amitabha

Nous allons ensuite déjeuner d’une soupe de poisson, de canard fumé, de légumes, et de bananes avec une glace coco.

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Théâtre de marionnettes sur l’eau à Hanoï

De retour à Hanoï, nous assistons à une représentation du théâtre de marionnettes sur l’eau Thang Long, rue Dinh Tieng Hong, connu internationalement. C’est assez agréable, joli à voir, et ne dure pas trop longtemps. Il s’agit d’un art très ancien avec bouffons, dragon, gardiens de buffle, paysans cultivant la rizière, chasse au renard qui attrape les canards, pêche des poissons, enfants jouant dans l’eau, danse du Phénix, excursion en bateau de l’empereur Lê Loi, danse de la licorne, et ainsi de suite. En tout une heure, avec vue dégagée, orchestre d’un côté de la scène et chanteurs chanteuses de l’autre côté. La scène est une piscine ou s’ébattent les marionnettes, tirées par des fils depuis le dessus. La musique est pour nous criarde, les voix en vietnamien discordantes, mais le spectacle des bouffonneries est virtuose.

Ce théâtre est pour moi à l’image du pays, lourd, ironique, coloré et populaire. Beaucoup d’étrangers sont parmi les spectateurs. Nous avions les 19 fauteuils tout en haut.

Nous allons ensuite dîner au restaurant Ann Hoa Legend. Il se situe dans un quartier pas fini qui se boboïse. Mais, de nuit, nous avons l’impression de pénétrer dans des ruelles de banlieue. Nous sommes au troisième étage, sans ascenseur car tout le monde veut le prendre et nous ne sommes pas seuls dans ce restaurant. Le menu est de qualité avec notamment des morceaux de poisson à la vapeur accompagnés d’une purée de mangues mûres. Les autres plats sont classiques.

Notre avion prévu demain à 16 heures est annulé et le vol reporté à 22h30. Le programme est à adapter. Ce sera un Airbus A320 de Vietjet. Selon Tom, cette compagnie de charters intérieure du Vietnam est toujours en retard ou connaît toujours des problèmes. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière fois qu’un vol est fortement retardé ou carrément annulé. Évidemment, le billet ne coûte que la moitié que celui de la compagnie nationale classique Vietnam Airlines.

Étant donné le changement d’heure du vol, le départ est fixé seulement à 10 heures de l’hôtel pour respecter les huit heures réglementaires continues du chauffeur de bus. Mais je me réveille toujours aussi tôt à cause du décalage horaire. Cela laisse le temps de bavarder au petit-déjeuner, au milieu d’une horde de Yankees bruyants et impérieux, la même qui était déjà là il y a deux jours. À côté des grands mâles aux cheveux ras et au ventre imposant, et des matrones fessues et tétonnantes, les jeunes serveurs vietnamiens au cou nu dans le triangle du polo qui laisse voir leur fine chaîne d’or ont l’air d’enfants. Passent des Allemands, dont une grande jument coiffée en brosse à la Grace Jones grisonnante, et qui semble toujours en représentation comme si elle était un travelo. Elle garde un sempiternel sourire figé dans les rides d’expression, une taille qui ondule, et une voix rauque. Mais son âge et ses cheveux gris la rendent un brin ridicule. Je retrouve l’odeur de punaises écrasées de ma chambre dans le « thé » au gingembre du petit-déjeuner. S’il y a certes du gingembre, l’infusion est colorée par une autre plante où je reconnais l’odeur de la périlla de Nankin qui parfume les poissons crus japonais.

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