Voyages

Paris Cherbourg

Le train est le transport de cette année : 40 € aller et retour, c’est imbattable ! Et exceptionnel probablement. C’est un TER et pas un TGV, mais qui roule vite. L’arrivée à Cherbourg est prévue à 10h16, soit 3h20 de trajet. Le train s’arrête quand même à Bayeux, Carentan, Lison, Valognes. Nous avons un retard de 23 minutes au terminus à Cherbourg dû à « des vaches à proximité de la voie », comme l’annonce le chef de train. Pas dessus, ni au bord, mais « à proximité ». D’après l’annonce, le chauffeur doit « aller téléphoner sur la voie » donc marcher une dizaine de minutes en dehors du train pour « prendre des ordres ». A l’ère du Smartphone et du TGV, cela me paraît d’un archaïque ! Le paysage est peu visible car les arbres en buissons le cachent le plus souvent, ou bien le talus. Alors, les vaches… Il n’y a pas grand monde en ce lundi 26 juillet, mais le train est double en raison du Covid. Les places sont dispersées et c’est voulu – contrairement à l’an dernier en TGV. Je remarque surtout des étudiants.

Notre hôtel est un deux étoiles, La roche du marais, dans le petit village d’Omonville-la-Petite où Jacques Prévert a vécu malade les dernières années de sa vie. L’adresse est le Hameau Mesnil, 50 440. C’est un beau bâtiment en grès gris normand, qui s’étend en T à l’arrière sur un vaste jardin planté d’une rhubarbe géante du Brésil nommé gomera, de quelques palmiers protégés du vent, et de plusieurs silhouettes en tôle découpée de chèvre et d’âne. Un gros chien nommé Riley est tout joyeux de voir du monde. Les jardins du village, devant les maisons toutes de grès en pierres apparentes, sont plantés d’hortensias le plus souvent bleus, parfois violets, roses ou même blancs. Leurs pommes sont très jolies. La plage est à un demi-kilomètre dans l’anse Saint-Martin et l’on voit la mer de loin. Elle est accessible par un sentier de la lande, mais couverte de galets. Des filles iront s’y baigner dès le soir. L’eau est froide mais supportable, même aux adultes venus d’autres régions.

Il n’est pas encore midi et nous pouvons nous changer, les chambres sont prêtes. Nous faisons les présentations, portant le masque obligatoire à l’intérieur.

Nous partons en Renault Trafic directement pour la plage de Vauville et nous pique-niquons un peu plus haut sur le parking. Des tables et des bancs de bois sont installés en contrebas de la route sur un terrain herbu près d’une rivière glougloutante enfermée sous la verdure. S’il y avait eu canicule, cela aurait été charmant mais il ne fait guère que 18° centigrades et le ciel est partiellement voilé. Au menu du pique-nique, melon, salade de pâtes avion, cuisse de poulet, Livarot et fruits. C’est banal mais copieux et varié. D’un coup de Renault, nous rejoignons ensuite le camping de la plage.

Sur le sable, nous faisons connaissance des bâtons de la marche nordique et de l’échauffement qui précède tout exercice. La marche dite « nordique » ressemble furieusement au ski de fond – sans les skis. C’est normal puisqu’elle est née d’une course de ski de fond qui un jour n’a pu avoir lieu faute de neige. Les participants étant tous venus, ainsi que de nombreux visiteurs, la course a été transformée en marche, sans les skis mais avec les bâtons. Ce nouveau sport s’est installé et fait fureur auprès des kinés et des animateurs de toutes sortes qui cherchent un nouvel élément marketing pour vendre leurs services d’entraîneurs. Il est ludique et demande peu d’effort au néophyte, avec l’attrait « santé ». Les bâtons sont censés donner la poussée qui fait aller plus vite tout en répartissant l’effort sur les bras et les jambes à la fois. C’est un sport tonique et complet mais qui, à mon avis, n’a d’utilité que si l’on marche de façon rapide sur un terrain relativement dégagé, en semi course. Les bâtons m’encombrent dans les sentiers, sur les cailloux, et ne me servent guère dans les montées et descentes. La guide dit que les bâtons aident les genoux pour descendre et permettent un appui pour monter mais je n’en suis guère convaincu, préférant conserver mes habitudes d’équilibre, vite perdues si l’on use de béquilles en toutes circonstances. Je reconnais volontiers que je manque d’habitude et d’entraînement pour pleinement apprécier, mais la semaine ne me fera pas changer d’avis. Il ne m’est pas facile de prendre des photos ou la gourde dans le sac avec les bâtons attachés par une dragonne à chaque main.

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Miss Oyu de Kenji Mizoguchi

Shinnosuke (Yūji Hori) est décorateur et sa tante veut le marier, comme c’est la coutume lorsque l’on approche de la trentaine. La famille choisit une autre famille pour des liens mutuels avantageux et une marieuse joue les intermédiaires. Pas d’amour dans ce contrat mais une alliance clanique. Le prétendant peut refuser la fiancée proposée et la fiancée peut elle aussi refuser le prétendant mais il est supposé qu’une certaine affection naitra de l’accoutumance et des enfants en commun, sinon l’amour. Pas le romantique, mais l’apaisé, acceptable pour le bien de la société.

L’histoire est tirée d’une novella de Junichirō Tanizaki, Le coupeur de roseaux, inspirée de son histoire de couple personnelle en 1916, où la sœur cadette de son épouse est attirée par lui. Le film se situe plutôt juste avant-guerre puisque l’on voit un train à vapeur passer au loin. La promise est Shizu (Nobuko Otowa) que sa sœur ainée Oyu (Kinuyo Tanaka) vient présenter avec ses deux servantes à la tante et à Shinnosuke. Parmi les feuilles tendres de la forêt au printemps à Kyoto, le jeune homme repère l’une des femmes qui s’avance. Elle est vêtue plus sobrement mais respire une dignité et manifeste une sensibilité à la nature qui lui plaît.

Hélas, ce n’est pas Shizu mais Oyu. Veuve et mère d’un petit garçon, Oyu est tenue par sa belle-famille de rester sans se remarier, le temps d’éduquer le fils. Quant à Shizu, elle est timide et effacée, tout entière dévouée à sa grande sœur qui l’aime beaucoup et voudrait la garder auprès d’elle. Ce pourquoi elle a déjà découragé plusieurs projets de mariages arrangés. Mais Shinnosuke lui plaît, elle en tombe amoureuse. Elle encourage pour cela Shizu à l’épouser, puisqu’elle ne le peut pas, afin de le voir souvent. Toute sa famille est contre, sauf elle, et Shizu qui ne dit rien. Mais le frère aîné, qui joue le rôle de chef de maison quand le père est mort, a voix prépondérante ; il suffit que Shizu manifeste ce qu’elle veut. Oyu s’emploie donc à convaincre sa petite sœur qu’elle veut voir souvent et celle-ci comprend : « elle aime quelqu’un mais elle reste liée par des règles qui la contraignent », dira Shizu à son mari.

Le couple à trois, dans une société d’ordres où chacun se surveille pour voir qui transgresse la règle, est impossible. Tout se sait et l’intimité – en tout bien tout honneur – d’Oyu et de Sinnosuke commence à faire jaser. Le jeune mari la porte sur son dos lorsqu’elle est fatiguée, joue avec elle aux chatouilles dans une auberge devant Shizu, au point que la tenancière croit qu’ils forment un couple. Le soir du mariage, accepté par Shizu, elle a fait jurer à son mari de ne pas la toucher car elle sait l’amour que porte sa grande sœur au jeune homme et veut le préserver pour le jour « où elle sera libre ». Ce qui ne signifie qu’une chose : la mort du petit garçon. Car la belle-famille n’acceptera jamais qu’elle se remarie sans avoir tout d’abord accompli son devoir d’épouse et de mère qui est d’élever la progéniture.

Comme si le destin jouait avec les humains, le gamin meurt et Oyu se trouve « libre », mais elle ne peut épouser son amour puisqu’il est déjà marié. Avec le scandale naissant, sa belle-famille la renvoie chez son père, qui ne peut lui assurer le train de vie qu’elle aime et lui propose un autre mariage arrangé avec un riche marchand de saké. Ce ne sera qu’un mariage d’apparences là encore, mais elle pourra s’adonner au chant et à la musique, ce qu’elle aime. Elle a juré de ne plus revoir Shinnosuke ni sa sœur Shizu, seule façon pour eux d’enfin consommer leur mariage et de vivre leur propre vie. Toutes ces émotions socialement gênantes emplissent les jeux de scène où chacun se détourne et fuit, où l’autre le rattrape jusqu’à ce qu’il se détourne à nouveau pour cacher son inconfort et fuit – ce qui est assez drôle lorsqu’un étranger comme nous s’en rend compte. Mais c’est l’usage au Japon : il est inconvenant de montrer que l’on est gêné.

L’amour individuel est impossible si les conventions sociales s’y opposent. Ce qui aboutit à deux morts, un veuf et un orphelin – belle façon « sociale » de conforter la famille ! Mais la règle est aveugle aux cas particuliers. La nature fait mieux les choses qui fait surgir les bourgeons sur les arbres au printemps sans exiger rien de quiconque, tout comme chassent les oiseaux de nuit avec leurs propres règles, ou que chantent les crapauds sous la lune. L’amour naturel est simple, l’amour social est l’antithèse de l’amour, une attraction forcée. Tout le film est empli de cet hymne à la nature et de cette critique sociale acerbe.

Le couple a un bébé et Shinnosuke s’est pris d’affection pour son épouse, comme le veut l’usage. Mais Shizu tombe malade et meurt. C’est au tour de Shinnosuke de se trouver libre, mais Oyu est remariée… Le jeune père dépose donc l’enfant vagissant devant le domicile d’Oyu ; il s’assure qu’elle est bien présente, elle joue de la musique et, lorsqu’elle s’achève, on entend les pleurs du bébé que deux servantes vont découvrir. La société hiérarchique japonaise va jusqu’aux servantes puisqu’on voit l’une chercher tandis que l’autre se contente de l’assister en parfaite gourde. Il va sans dire que le bébé avec on message long comme un drap qu’envoie Shinnosuke va faire adopter le bébé par sa tante et qu’il sera élevé comme s’il était le sien. Happy end ? L’amour saute une génération.

Et Shinnosuke chante à la fin la complainte du coupeur de roseaux dont les dernières paroles sont : « Il n’était pas nécessaire qu’il en fût ainsi ». Société contre nature…

DVD Miss Oyu, Kenji Mizoguchi, 1951, avec Kinuyo Tanaka, Nobuko Otowa, Yûji Hori, Kiyoko Hirai, Reiko Kongo, Films sans frontières 2008, 1h29, €19.80 blu-ray €24.29

En replay sur Arte.tv jusqu’au 14 janvier 2022

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11-Septembre Vingt ans après

Les moins de 20 ans ne savent pas quel monde alors a été perdu.

Le 11 septembre 2001 entre 8 h 14 et 10 h 03, dix-neuf terroristes armés de couteaux à lame rétractable détournent quatre avions de ligne et commettent attentats-suicides islamistes.  2 977 personnes sont tuées dont 310 étrangers (4 Français) à New York, Washington, Arlington et Shanksville, lieux symboliques des États-Unis. Les tours jumelles du World Trade Center à Manhattan s’effondrent. Ces attentats sont revendiqués par Al-Qaïda dans une vidéo diffusé le 17 avril 2002 par la chaîne de télévision arabe MBC, puis à plusieurs reprises par le saoudien Oussama ben Laden, qui sera tué au Pakistan par un commando américain le 2 mai 2011.

C’est la stupeur parmi les dirigeants, les militaires et la population. À 12 h 15, plus aucun vol commercial ou privé ne survole les États-Unis. À 13 h 04, George W. Bush met l’armée américaine en alerte et déclenche le FPCON DELTA, le plus haut niveau d’alerte terroriste. La bourse reste fermée jusqu’au 17 septembre et perd autour de 15%.

Depuis cette date, les Américains sont devenus « fous ».

Ils sont désormais paranoïaques, croyant que tout le monde leur en veut. Tout comme les islamistes, ils ont cristallisé une série de règles et d’interdits qui les rend introvertis, voire xénophobes. Les stratèges ont cru pouvoir jouer impunément avec le feu mais, avec la courte-vue habituelle aux Yankees les yeux sur la bourse, ils n’ont aidé les islamistes pour contrer le communisme que pour mieux les voir, désormais armés par leurs soins, se retourner contre eux. Car communistes ou capitalistes, tous sont des mécréants aux yeux fanatisés des musulmans ; tous sont à dominer ou à tuer car impurs aux yeux de Dieu.

Si Ben Laden réside alors en Afghanistan, sous la protection des Talibans, aucun Afghan n’est parmi les terroristes. Au contraire, ce sont en majorité des Saoudiens, un Égyptien, un Émirati et un Libanais. La responsabilité écrasante de certains Saoudiens est attestée par les enquêtes du FBI et les révélations des terroristes arrêtés ultérieurement. Le consulat saoudien à Los Angeles est notamment pointé du doigt ainsi que l’ambassade d’Arabie Saoudite à Washington et de riches Saoudiens de Sarasota en Floride. Ils savent qu’il y aura impunité faute de preuves directes et ces croyants islamistes ont continué à soutenir Al-Qaïda, puis Daech. En juillet 2016, le Congrès des États-Unis a publié un document de 28 pages crédibilisant les accusations de Zacarias Moussaoui, qualifié de « dérangé » par l’Arabie saoudite. D’autre part, les Saoudiens sont ses principaux actionnaires la banque Al-Taqwa par le biais de la banque privée saoudienne Dar al-Mal al-Islami, connue pour ses sympathies islamistes. Les plaintes concernant l’Arabie saoudite ont été déboutées en 2005, le juge responsable arguant que les supposées activités illégales de l’Arabie saoudite relevaient de son « pouvoir souverain » et lui conférait l’immunité. En mai 2020 encore, le FBI révèle par inadvertance l’identité d’un responsable de l’ambassade saoudienne à Washington soupçonné d’avoir fourni un soutien crucial à deux des pirates de l’air.

Mais l’Arabie Saoudite a-t-elle été inquiétée comme l’Afghanistan (envahi) et l’Irak (envahi) l’ont été ? Pas le moins du monde. Tout juste peut-on dire que les relations se sont un peu « rafraîchies », un charter en urgence ayant réexpédié en Arabie les membres des hautes familles dans les jours qui ont suivis le 11 septembre. Les riches Saoudiens, Emiratis, Qataris, Libanais, et tant d’autres, continuent à financer l’aide aux élèves en religion, qu’ils soient pacifiques, sous couvert humanitaire, nationalistes guerriers ou terroristes. Financer la foi, pas les actes, permet de se dédouaner la conscience à bon compte : telle est la charité, la zakât (aumône légale) qui est l’un des cinq piliers de l’islam. L’opinion américaine a été soigneusement tenue à l’écart de « mal » penser des « alliés » saoudiens contre l’Iran et des détenteurs des principales réserves de pétrole.

Au contraire, « on » a laissé fleurir les théories du Complot pour détourner les esprits des vraies causes du 11-Septembre…

Car la sécurité aux Etats-Unis est très dense mais très bureaucratisée, la rendant jusqu’ici peu efficace. Tout est mis sur le numérique… mais les pirates de l’air ont usé des bonnes vieilles cabines téléphoniques, de portables prépayés, des financements à crédit en plusieurs fois, et du transfert direct de liquide par des réseaux humains. Rien ne vaut l’enquête de terrain, mais les agences de renseignements préfèrent les gros budgets en matériel. C’est ainsi qu’ils ont failli rater Ben Laden, pourtant sous leurs yeux, dans une maison située entre deux régiments de l’armée pakistanaise. Quant aux avions, la porte de la cabine de pilotage n’était même pas sécurisée et la déclaration de piratage très longue à être envoyée.

Pour faire comme si tout cela n’était rien, l’implication saoudienne et la sécurité minable, le président Bush a décidé l’invasion de l’Afghanistan, désigné comme le siège opérationnel d’Al-Qaïda, dès octobre 2001 puis, dans la foulée du succès rapide, l’invasion de l’Irak et le renversement du régime de Saddam Hussein en 2003 au prétexte d’armes de destruction massive dans le pays (jamais trouvées).

Il en a profité aussi pour recentraliser la sécurité intérieure des Etats-Unis par deux lois qui restreignent nettement les libertés. L’USA Patriot Act voté le 26 octobre 2001, qui permet au FBI de pouvoir sans justification espionner les associations politiques et religieuses, de perquisitionner et saisir les documents et effets possédés par des citoyens, de pouvoir faire emprisonner quiconque, y compris des citoyens, indéfiniment et sans procès, sans qu’elles soient accusées, ni qu’elles puissent être confrontées à celles qui auraient déposé contre elles. Le Homeland Security Act, voté le 25 novembre 2002, crée le département de la Sécurité intérieure des États-Unis et permet l’accès par l’administration à des fichiers constitués par des firmes privées sur des citoyens en contournant la protection donnée par le IVe amendement. Si votre compte Facebook (et messagerie What’s app), Micorsoft (le Cloud) ou Google (gmail) est sous la loi d’un état américain, le FBI peut avoir accès à toutes vos données qui y transitent, sans que ni vous, ni la France, ni l’Europe, ne puissent s’y opposer ! Enfin le Military Commission Act, signé le 18 octobre 2006 par le président Bush, abroge avec effet rétroactif le droit des personnes jusqu’alors reconnu dans les traités internationaux signés par les États-Unis, et définit les « combattants illégaux » qui peuvent être traités selon les lois de la guerre.

Vingt ans après, les acteurs ont vieilli, ont-ils appris ?

Rien n’est moins sûr : les attentats de l’aéroport de Kaboul surveillé par les Talibans mais commis par une branche dissidente déjà connue pour son fanatisme – et toujours installée en Afghanistan même – montre que le foyer du terrorisme sunnite est loin d’être éteint. Le jeu de faux cul du Pakistan et de l’Arabie Saoudite, alliés par devant et traîtres par derrière, continuent d’être minimisé ou ignoré. La sécurité américaine est toujours plus intense, traquant toujours plus de données, sans qu’on en voie vraiment les effets concrets. Et la politique internationale, toujours aussi foutraque et arrogante, surtout à l’ère Trump, n’a en rien réconcilié l’Amérique avec le reste du monde. Alors, paranoïaques les Yankees ? Ils ont peut-être de plus en plus de raison de l’être.

Le 11-Septembre sur ce blog :

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Une femme dont on parle de Kenji Mizoguchi

Le Japon d’après-guerre vit en transition. Le conflit des générations recouvre le conflit entre la tradition et la modernité. Le Japon, vaincu par la puissance scientifique et démocratique après sa dérive nationaliste et régressive, tourne la page. Mais la société résiste. Les hommes restent machos et les femmes soumises. Encore que… les hommes d’affaires rencontrent les femmes d’affaires.

Yukiko (Yoshiko Kuga) revient de Tokyo où elle a fait des études. Amoureuse d’un garçon, il l’a quittée lorsqu’il a appris le métier de sa mère : tenancière de bordel. On dit au Japon maison de thé et les putes sont des geishas plus soignées, cultivées et expertes que la vulgarité occidentale, mais quand même. La prostitution, qu’elle soit pour les meilleures raisons (quitter la terre, soigner son vieux père malade, sortir de la condition du peuple) n’est pas bien vue. Il s’agit de condition sociale, pas de péché sexuel – le Japon ne ressent aucune culpabilité biblique envers le sexe.

Yukiko retourne dans la maison de son enfance, bien connue des hommes d’affaires de Kyoto. Sa mère Hatsuko (Kinuyo Tanaka) la dirige d’une main experte et fait travailler quinze filles. Tout roule à merveille, les commerciaux apportant des fournées d’hommes à moitié saoul le soir pour s’amuser avec les putes, dîner et musique compris. La tenancière a de l’argent et de la considération mais il lui manque quelque chose : l’amour. Elle envie sa fille de l’avoir connu, même si c’était pour se tuer ou presque. Son mari à elle, arrangé selon la coutume, est mort jeune et elle songe à refaire sa vie maintenant que son aisance est établie.

Comme sa fille lui reproche son métier vil, elle voudrait acheter une clinique à Matoba (Tomoemon Otani), jeune médecin du syndicat qui s’occupe des filles. Celui-ci est flatté, posséder sa propre clinique le poserait socialement, mais il n’a pas les fonds pour monter une affaire et est réticent à épouser Hatsuko car trop vieille pour lui. Ce serait encore un mariage arrangé. En revanche, lorsqu’il rencontre Yukiko la fille, sur les instances de sa mère qui s’inquiète pour sa santé mentale et physique, il finit par tomber amoureux. D’autant qu’il redonne ainsi goût à la vie à la jeune femme. Il rêve donc de retourner à Tokyo avec elle, passer son doctorat (qui, semble-t-il, n’était pas obligatoire dans le Japon des années 50 pour exercer la médecine) et débuter une nouvelle vie. Elle serait moderne, moins socialement convenue et plus individuelle. Le mariage serait d’amour et non d’affaires.

C’est ce que comprend peu à peu Hatsuko à les voir, à surprendre leur conversation, mais aussi en regardant avec ses clients une pièce du théâtre Nô qui raille l’amour à 60 ans : ce n’est pas raisonnable et un brin répugnant. « Les jeunes doivent aller avec les jeunes » est la leçon de la tradition qui passe bien la modernité. Une Hatsuko de la cinquantaine est tombée amoureuse pour la première fois de sa vie du médecin de 30 ans, mais elle n’a aucune chance – sauf à l’acheter. Elle veut donc lui payer sa clinique, allant pour cela jusqu’à vendre le bordel. Mais Matoba est moins intéressé par l’argent et la position sociale que par l’amour, cette nouvelle donne individualiste de la modernité.

Va-t-elle s’effacer devant le désir des deux jeunes gens ? Elle y est presque prête mais sa fille, décillée de découvrir brusquement l’amour de sa mère pour le même homme qu’elle, se prend à croire qu’il les a trompées toutes les deux. Comme souvent chez Mizoguchi, l’homme est faible et hypocrite ; c’est un paresseux qui se laisse chouchouter en entretenant les illusions des femmes. Hatsuko saisit une paire de ciseaux et Matoba recule, effrayé, au lieu de faire face comme un vrai mâle. Il est déconsidéré. Le sens de l’honneur passe encore de la tradition à la modernité. Si Hatsuko arrête la main qui s’apprête à frapper, Matoba s’efface et ne reviendra pas.

Tombée malade de tant d’émotions, Hatsuko est alitée. Elle est remplacée au comptoir, au téléphone et à la caisse par sa fille, qui reprend les rênes de la maison et devient la nouvelle patronne. « La tradition se modernise », dit un client célèbre qui apprécie. Et c’est une nouvelle fournée de vingt-cinq clients qui s’engouffre dans le claque pour y jouir de tous les plaisirs.

DVD Une femme dont on parle, Kenji Mizoguchi, 1954, avec Kinuyo Tanaka, Tomoemon Otani, Yoshiko Kuga, Capricci 2020, japonais avec sous-titres français, 1h20, Combo Blu-Ray + DVD €24.98

Sur Arte-tv en replay jusqu’au 14 janvier 2022

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Pauline Gedge, La dame du Nil

La dame date du XVIe siècle avant notre ère, elle est égyptienne, elle est reine et un temps pharaonne. Elle se nomme Hatchepsout. La romancière canadienne en son premier roman d’histoire antique la cueille à 10 ans lorsqu’elle est déjà garçon manqué, déambulant en simple pagne dans le palais et ses jardins, rêvant de tirer à l’arc et de conduire les chars comme un adolescent. Ce qu’elle fera dès 12 ans, comme un garçon, car son père Touthmôsis 1er en est fière et son frère, le futur Touthmôsis II préfère la nourriture et la compagnie des femmes à l’exercice et au pouvoir.

C’est un beau roman historique que nous propose l’autrice préféministe, dans la lignée des grandes femelles qui ont fait l’Histoire d’Egypte bien avant l’islam, telles Néfertiti et Cléopâtre. Le pays autour du Nil séduit par son climat doux, ses monuments célèbres et la sensualité de ses corps quasi nus. Mais il n’est pas simple de gouverner un état rendu opulent par la crue annuelle et dont les richesses sont convoitées par les pillards des marges, moins chanceux par la nature mais aussi moins enclins à faire l’effort de travailler la terre.

Hatchepsout va assister à l’empoisonnement de sa grande sœur de 14 ans par le grand prêtre d’Amon pour raisons politiques. Les religions, partout sur la planète, sont de constantes plaies car elles profitent des peurs pour imposer la Croyance, donc le pouvoir des prêtres. Sonnée, la fillette qui va être mariée à son demi-frère de 16 ans, se précipite le soir dans les jardins, sème sa nounou et son gardien, et va nager dans le lac sacré… d’où elle est tirée d’une poigne de fer par un novice adolescent du temple d’Amon, Semnout, fils de paysans du Nil qui rêve de devenir architecte. Le garçon, qui a 14 ans et déjà de robustes épaules selon la romancière, la sèche et la console avant de savoir à qui il a affaire. Mais Hatchepsout lui est reconnaissante de s’être intéressée à sa personne plus qu’à son titre et elle lui voue une fidélité qui durera jusqu’à la fin de sa vie.

Entreprenant son papa pharaon qui ne peut rien lui refuser, elle fait de Semnout un apprenti architecte auprès du plus grand du temps, puis son vizir, le second du pouvoir après elle lorsqu’elle assure la régence après la mort de son époux Touthmôsis II. Elle aurait pu l’épouser, le faisant pharaon qu’on sort, mais elle reste fidèle aussi à la tradition qui veut que la détentrice du sang royal se marie de préférence avec un demi-sang royal, en l’occurrence son frère issu d’une autre mère puis, au décès de celui-ci par maladie, le fils, son neveu. Car elle-même n’a eu que deux filles de sa liaison avec Touthmôsis II et celui-ci a dû faire d’une danseuse sa seconde épouse officielle pour engendrer un fils.

Ledit neveu, futur Touthmôsis III qui ressemble à son grand-père Touthmôsis 1er, aurait bien épousé à 17 ans sa tante, à la mort de son père, mais Hatchepsout de vingt ans plus âgée a refusé. Elle voulait régner seule encore un petit peu de temps tout en admirant la force, la vitalité et le sens politique du garçon. Ce n’est que quelques années plus tard que, devenu jeune homme athlétique et bon guerrier, Touthmôsis s’est lassé d’attendre et a fait assassiner ses soutiens, à commencer par Semnout, avant de l’engager à se retirer du pouvoir. Elle a donc bu la coupe – empoisonnée comme il se doit.

Hatchepsout jeune a conduit les troupes à la guerre et a combattu elle-même sur un char lorsqu’elle n’était encore que princesse héritière. Son seul amour, hors son père, a été pour Semnout par qui elle a fait construire son tombeau, le complexe de temple de Deir-el-Bahari qui se fond avec la falaise, face à Louxor.

Un beau roman de rêve, de pouvoir et d’amour, dans lequel manque un peu de la sensualité du Nil – mais l’époque de sa parution était encore imbibée de la morale coincée évacuée par 1968 mais qui, malheureusement, revient.

Pauline Gedge, La dame du Nil (Child of the Morning), 1977, Balland 1980, 404 pages, occasion €1.68 ou J’ai lu 2 tomes, €19.00  

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Les amants crucifiés de Kenji Mizoguchi

Mariée à Ishun (Eitarō Shindō), Grand imprimeur à privilèges de la Cour impériale japonaise en 1684 – mais de trente ans plus âgé qu’elle – San (Kyōko Kagawa) n’est pas heureuse. [Le O’San n’est qu’un préfixe de respect et n’a rien à faire dans une traduction moderne : hier on disait l’honorable San, aujourd’hui simplement San.] Son frère Doki (Haruo Tanaka) ou sa mère viennent sans cesse la solliciter pour quémander de l’argent. Le frère, désormais chef de maison, se croit artiste de chant et se la coule douce. Mais, cette fois, s’il s’agit d’une petite somme, « un demi-kan d’or » (soit, 1875 kg, au prix actuel de l’or environ 92 000 €). Elle est destinée à payer l’hypothèque de la maison familiale qui, autrement, sera saisie, la famille ruinée, le déshonneur sur elle. San promet de demander à son mari. Mais celui-ci, trop sollicité, refuse tout net. Il n’est pas la vache à lait des familles ; lui travaille, ils n’ont qu’à travailler.

S’il est radin pour sa famille, il est prodigue pour ses plaisirs égoïstes, en bourgeois individualiste dans une société féodale collectiviste – ce qui le perdra. Il profite des privilèges que lui vaut son négoce auprès des nobles de la Cour, à qui il prête de l’argent qui ne lui sera jamais remboursé, et des privilèges du maître dans sa propre maison : il sollicite la jeune servante Tama (Yōko Minamida) pour qu’elle couche avec lui. Il va jusqu’à lui promettre de lui acheter une maison afin que leurs ébats soient discrets ; s’il ne peut être aimé pour lui-même, il peut acheter du sexe. Mais Tama n’a que faire d’un vieux libidineux ou de l’argent ; elle est amoureuse de l’intendant en second, Mohei (Kazuo Hasegawa), beau jeune homme de son âge encore en apprentissage. Lequel voue un amour secret à San, sa maitresse de Maison.

La tragédie qui se noue vient de ce que chacun désire autre chose que ce qu’il peut avoir dans une société hypocrite qui ne fonctionne que par le rang et l’honneur. Le pouvoir n’est rien sans l’argent, mais l’argent n’est rien sans le pouvoir et Ishun, grand bourgeois qui singe les samouraïs, n’est pas noble, donc à la merci des fonctionnaires de la Cour qui donnent les distinctions.

San demande à Mohei la faveur de lui prêter ce demi-kan d’or. Mohei n’a pas la somme et se prépare à user du sceau du Maître sur une feuille vierge pour faire un faux. Sukeimon (Eitarō Ozawa), le premier intendant, le surprend et lui demande de rajouter la même somme à son profit pour prix de son silence. Ce n’est pas la première fois qu’il détourne de l’argent et Mohei le sait. Mais lui, Mohei, n’a jamais trempé dans ces faux et il se rend compte de l’engrenage qui le guette. S’il honore San en lui donnant la somme par un faux en écriture en volant son mari, il avilira son amour pour elle. Même s’il envisage de rembourser son patron dans le futur, son penchant en restera entaché. Il renonce donc et va se dénoncer au Maître, qui le prend fort mal. Pourtant, cet élan d’honnêteté aurait dû le conduire à pardonner et à mieux considérer cet employé. Mais son pouvoir sur les autres l’aveugle et il s’obstine à demander à Mohei à quoi ou à qui était destiné cette somme, ce que le garçon refuse par honneur de dire.

Malgré les objurgations de San, qui est responsable, et de Tama qui l’aime, Mohei sera donc enfermé dans un entrepôt gardé par deux jeunes garçons et livré à la police le lendemain. Connaissant le Maître, le jeune homme sait qu’il ne reviendra pas sur sa décision et il prend le parti de s’évader, ce qui n’est guère compliqué quand les adolescents dans le foin sont endormis.

San avoue à Tama que la demande vient d’elle et qu’elle ne sait trop que faire devant l’obstination de son mari. Tama lui apprend alors avec réticence et honte les avances que lui fait le Maître pour qu’elle le laisse abuser d’elle. San décide alors de prendre sa place dans la chambre, sous le futon, et de confondre son mari, ce qui lui donnera un moyen de pression en faveur de Mohei. Mais ce dernier, qui vient faire ses adieux à Tama, découvre San et lui dit son intention de quitter la maison. Celle-ci, qui a si peu de personnel en qui avoir confiance, ne veut pas qu’il parte, persuadée qu’elle peut faire revenir Ishun sur sa décision avec ce qu’elle sait de ses avances à Tama. Au lieu d’être ferme sur ce qu’il veut et mâle dans sa décision, Mohei reste hésitant et tergiverse. Le temps passe, son évasion est découverte, les serviteurs le cherchent dans la maison. Le mari étant parti aux putes pour se réconforter, le premier intendant cherche la maitresse de maison. Il découvre Tama dans sa chambre et, se précipitant dans celle de Tama, San et Mohei tombés l’un sur l’autre. Il ne s’est rien passé, qu’un mouvement de panique pour retenir Mohei, mais le mal est fait : la réputation de San est compromise.

Mohei s’enfuit, San affronte son mari sans les armes qu’elle avait affûtées. Il ne croit pas ses explications, bien content de sauver son plaisir personnel par la faute sociale de sa femme. San est une fois de plus traitée en objet de parure insignifiant et pas en être humain ni en épouse. Le machisme de la société japonaise du XVIIe siècle est patent. Elle quitte donc la maison, ne voulant plus vivre auprès de ce vieux porc égoïste.

Le drame est qu’elle rencontre Mohei par les rues de Kyoto. Il lui conseille raisonnablement d’aller chez sa mère mais San n’a rien de raisonnable. Epouse bafouée, femme déshonorée, fille en dette envers sa famille qu’elle n’a pas su renflouer, il ne lui reste que le suicide. Mohei, qui l’aime sans lui avouer, en est effaré. Il ne l’abandonnera pas. Se déroule alors implacablement la tragédie de l’amour impossible – jusqu’à la mort. Tragédie parce que tout est écrit d’avance et que les pauvres papillons aveuglés par la lumière de leur passion connaissent déjà le sort qui leur sera réservé : celui des amants convaincus d’adultère que l’on va crucifier en procession devant la foule assemblée, tels que ceux qu’ils ont vu passer la veille devant l’imprimerie.

Le mari, prévenu de la fuite des deux est persuadé qu’ils sont amants et envoie son personnel les rechercher. Devant la Cour il veut éviter le scandale et exige que San soit ramenée seule et que Mohei soit livré à la police. Ou, s’ils se sont suicidés, seule façon de réparer le déshonneur dans une société d’ordres fondée sur la réputation, que leurs corps soient séparés avant d’en aviser les autorités. Mais des invités nobles entendent une partie de conversation qu’Ishun a avec son intendant et supputent tout le profit qu’ils pourraient en tirer. Ils verraient bien sa ruine, ce qui épongerait d’un coup leurs dettes envers lui et rabaisserait sa prétention. Les cloisons des maisons traditionnelles japonaises sont en papier et les apparences ne peuvent se sauver entièrement. Le premier intendant est suborné par le second imprimeur de la Cour, Isan (Tatsuya Ishiguro), chargé des Parchemins, qui lui laisse miroiter son poste dès qu’Ishun sera tombé et qu’il aura pris le sien. Dès lors, argent, pouvoir, honneur, tout concourt à la perte des amants, ce n’est qu’une question de temps.

Ils fuient, s’échappent habilement lorsqu’ils sont reconnus, mais ne vont pas très loin. Marcher à pied avec une femme plus habituée à la litière n’est ni de tout repos, ni vraiment efficace. Ils sont reconnus par un colporteur à deux jours de Kyoto. Il leur faudrait se séparer et Mohei le propose raisonnablement : le mari reprendrait son épouse pour éviter le scandale et lui pourrait peut-être échapper aux poursuites en se réfugiant dans une grande ville anonyme comme Osaka. Mais San ne veut plus quitter Mohei. Juste avant qu’elle se suicide par noyade dans le lad Biwa, il lui a en effet avoué son amour secret pour elle et cela change tout. Elle l’aime en retour parce qu’il est tout ce que son mari n’est pas : jeune, dévoué, protecteur, généreux. Et qu’elle ne veut plus subir le carcan social, la loi des autres, de sa mère, de son frère, de son mari, qui ne lui ont apporté que des déboires. Sa passion personnelle jusqu’alors contenue par les conventions sociales devient effrénée, donnant une impulsion aux engrenages de la tragédie. Il essaye de l’abandonner aux mains d’une vieille femme, elle le rattrape ; retrouvés par les hommes d’Ishun, San ramenée de force à Kyoto chez sa mère, Mohei s’évade avec l’aide de son père et va… la rejoindre à Kyoto. Lui non plus ne peut plus la quitter.

La mère de San est effarée : c’est la ruine assurée de tout le monde, du couple et de leurs deux familles, celle du mari Grand imprimeur et la sienne, le déshonneur complet. Mais rien n’y fait, la raison n’atteint plus ni San, ni Mohei. Ils sont dénoncés par Doki, pris, jugés, et crucifiés. Ce supplice chrétien est considéré comme vil depuis que le christianisme a été interdit en 1613 par le shogun et les convertis massacrés à Nagasaki. Mais ils sont heureux car amoureux, au-delà des classes car humains, rayonnants sur le cheval qui les conduit ligotés au sacrifice ; ils sont égarés, loin des lois sociales, par des lois supérieures. Mohei est innocent, mais c’est aussi sa faiblesse : pas coupable mais demeuré enfant. Il n’aurait pas dû rester pur en refusant de voler individuellement pour le bien social de sa maitresse, donc de la réputation des familles. Celle de San n’aurait pas dû vendre sa personne à un vieux riche laid pour se sauver socialement de la ruine. Mais les purs sont condamnés d’avance car ils ne transigent sur rien alors que les hypocrites s’en sortent toujours car ils changent d’avis et retournent leur veste. Les individus sont écrasés par le collectif social s’ils ne s’y soumettent pas.

A la fin, la société et ses conventions, malgré son code d’honneur féodal, n’a pas été plus forte que la passion qui, elle, est vraiment chevaleresque. Le Maître Ishun, qui n’a pas dénoncé les amants, est exilé, ses biens saisis ; le premier intendant est convaincu d’avoir piqué dans la caisse et banni ; le frère flemmard, par qui tout est arrivé, est forcé de se prendre en mains tout seul. Il a compté sur le mariage arrangé de sa sœur pour continuer à vivre sans travailler et faire des dettes, épongées régulièrement par son beau-frère trop riche… jusqu’au refus définitif, qui va tout précipiter.

Tiré de La légende du grand parcheminier de Monzaemon Chikamatsu (1653-1724), Mizoguchi réalise en vingt-neuf jour un film rare qui montre la face sombre de la société japonaise, trop rigide, enserrée dans des règles d’honneur où l’hypocrisie ne peut que prospérer puisque seules comptes les apparences. Toute velléité individuelle est irrémédiablement condamnée par la loi collective qui ne tolère, comme dans toutes les sociétés rigides, aucune déviance. Le réalisme poétique des décors reconstitués, des costumes, des façons de porter une litière ou de courir, les paysages de sentiers de montagne et de forêts de bambous, participent à l’atmosphère en noir et blanc.

DVD Les amants crucifiés, Kenji Mizoguchi, 1954, avec Kazuo Hasegawa, Kyôko Kagawa, Yôko Minamida, Films sans frontières 2008 (japonais sous-titré français), 1h38, €20.00 blu-ray €24.29

Disponible sur Arte.tv jusqu’au 14 janvier 2022 en replay

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Christian Jacq, La reine soleil

Tout le monde connait Toutankhamon « l’image vivante d’Aton », le pharaon adolescent dont le masque d’or a ébloui les expositions. Mais qui connait sa tendre épouse, la reine Akhésa (Ankhes-en-pa-Aton de son nom complet, parfois écrit Ânkhésenpaaton) ? C’est pourtant elle qui a initié le tout jeune prince, son demi-frère né d’Akhenaton et de la « Young Lady » des fouilles, vers 12 ans (né vers 1345 avant) alors qu’elle en avait elle-même deux de plus. Femme forte, troisième fille d’Akhenaton (Amenhotep IV) et de Néfertiti, elle est descendante royale, celle qui désigne le pharaon qui sera son époux. Car la lignée se transmet par les femmes, sauf rupture brutale, comme le fera le général Horemheb à la fin de l’histoire.

Akhésa est cueillie toute fraîche par le romancier historien à ses 14 ans, devenue femme depuis peu, avec de « petits seins arrogants » qui pointent sous la tunique de lin transparente tout comme le triangle de ses cuisses. Akhésa est une belle fille, élancée, svelte, dorée. Le jeune Toutankhaton en est ébloui, séduit, amoureux, lui qui porte encore le nom voué au dieu soleil Aton imposé par le pharaon Akhenaton son père malgré l’ire des grands prêtres d’Amon à Karnak. Comme partout, le clergé d’une religion totalitaire est une plaie civique. Ces intermédiaires entre les hommes et les dieux qui captent une bonne partie des richesses du pays « au nom des dieux » se croient au-dessus du commun des mortels et veulent régenter l’humanité. Ils supportent mal le politique et n’hésitent pas à tuer, par le poison le plus souvent, en serpents qu’ils deviennent dans l’obscurité des temples et des intrigues entre soi. C’est ainsi que finira Toutankhamon, à 18 ans en 1327 avant notre ère, selon le scénario privilégié par l’auteur (mais pas historiquement établi – il aurait pu décéder d’une plaie au crâne, d’une plaie infectée à la jambe, d’un accident de char).

Entre temps les intrigues de la cour, le mysticisme d’Akhenaton en sa capitale isolée du pays, le retrait de la reine Néfertiti devenue aveugle et indifférente au monde, vont faire bouillir les ambitions. Le « divin père » Aÿ est vieux mais de bon conseil, il deviendra pharaon pour quelques mois avant de partir pour l’au-delà, choisi par Akésa à la mort de Toutankhamon. Le général scribe Horemheb est organisé mais trop ambitieux, encore heureux qu’il soit légitimiste et ne veuille pas attenter à la vie de Pharaon. Il n’obtiendra la double couronne d’Egypte que lorsque tous les autres recours seront épuisés, faisant condamner malgré lui à mort Akhésa (invention du romancier) pour avoir comploté un mariage avec un prince hittite pour contrer son ambition. Akhésa mourra à 20 ans, une année à peine après son amour Toutankhamon.

Elle le trouvait enfant lorsqu’elle a dû se marier avec lui qui avait 8 ou 10 ans pour assurer la succession d’Akhenaton, mort en 1338 ; mais il était touchant. La puberté l’a tourmenté de désir et rendu insatiable. Il aimait sa femme superbe et de plus en plus à mesure des années. Ils baisaient un peu partout, dans la chambre, dans les bosquets, sur la rive du Nil, dans les roseaux, dans une grotte au-dessus des tombeaux. Malgré ses innombrables coups de queue, l’adolescent ne lui a fait que deux filles, mortes-nées. Il y avait un défaut de santé chez le jeune prince. On suppose aujourd’hui par des études poussées sur sa momie qu’il était atteint de malaria et de la maladie de Khöler (une anomalie de la croissance des os). A la fin de son adolescence, il avait encore du mal à supporter longtemps sur la tête le poids de la double couronne, seule son épouse le réconfortait et lui donnait la force.

C’est du moins ainsi que romance Christian Jacq, centré avant tout sur la femme, à la mode de notre temps. C’était avant l’ère biblique (peut-être inspirée d’ailleurs par le culte du dieu unique Aton, imposé par Akhenaton en avance sur son temps) ; la femme était moins dévalorisée que par la suite. Hatchepsout, Téyé (ou Tiyi), Néfertiti, Akhésa, Cléopâtre, sont de grandes égyptiennes, réhabilitées par notre siècle – et par le souci commercial de plaire à un lectorat surtout féminin. Intrigues et eau de rose suffisent à faire de ce roman un plaisir de lecture. La sensualité des adolescents, leur beauté juvénile, l’ambition des adultes, le climat doux et l’aménagement luxuriant des jardins, le savoir-faire luxueux des objets, la majesté des temples de pierre et le grandiose des tombeaux, composent un décor qui ravit. L’Egypte des pharaons était alors « la » civilisation, peut-être la mère de toutes les occidentales, dont la nôtre mâtinée de grecque, de romaine, de juive et de germanique.

Christian Jacq, La reine soleil – L’aimée de Toutankhamon, 1988, Pocket 2018, 576 pages, €7.95

Les romans de Christian Jacq déjà chroniqués sur ce blog

L’Egypte sur ce blog

La vallée des rois sur argoul.com

Voyage en felouque sur le Nil par Argoul

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De Locmaria au Palais

C’est notre partie la plus facile du tour, mais le dernier jour et sur 17 km quand même. Le vent a tourné au nord, ce qui nous permet de l’avoir dans le nez, mais moins fort qu’hier et sans grains cette fois-ci.

Dans une anse près de Locmaria est installé un camp scout. La plage de sable dans la crique est juste au-delà de la route. Les gamins, que l’on voit en chemise par ce matin venteux, doivent être excités par le vent et l’eau froide vu qu’ils sont peu boutonnés. Le climat breton incite à discipliner sa libido.

À la pointe de Kerdonis, le phare qui culmine à 37,90 mètres au-dessus de la mer fait l’objet d’une légende contemporaine. Une famille était gardien de phare et le père, le soir du 18 avril 1911 est mort en nettoyant la lentille. Comme le mécanisme était démonté, sa femme et ses enfants ont fait tourner le phare toute la nuit à la main, avec le cadavre à leurs côtés, pour ne pas que les marins soient privés du feu annonçant les abords de Belle-Île et l’entrée dans le golfe du Morbihan. Le chanteur Théodore Botrel les a appelés « les Petits Gardiens du feu » et la veuve Matelot a reçu la médaille d’honneur des Travaux publics.

À Port An Do, tout près de là, est la plage où ont débarqué les Anglais en 1761.

Nous marchons parmi les fougères avec quelques criques en dénivelée, mais moins accentuées que sur la côte sud. La maison idéale de Sandrine est tout en pierre de granite, une plage au pied dans sa crique. Il faut simplement clôturer le terrain avant la pente si l’on a des enfants petits.

Nous passons le hameau de Samzun, qui me rappelle Anaïck portant ce même nom de famille, une archéologue que j’ai bien connue. Puis surgit la plage des Grands sables, la plus grande de l’île, où la chienne court et aboie aux vagues mais surtout au kit-surfeur dont la voile lui fait peur. Un ado s’essaie à la planche mais il y a moins de rouleaux que sur la Côte sauvage.

Nous avons laissé nos affaires à la bagagerie des Cars bleus ce matin et nous les récupérons pour prendre le ferry de 16 heures qui nous mènera à Quiberon. Sur le pont supérieur du Bangor, j’observe un père aux trois fils ; il les cajole et leur parle à tour de rôle. Celui du milieu, 7 ans, vêtu d’un blouson de simili cuir, d’un pull et d’un polo, veut absolument se mettre sur son ventre nu, sous le T-shirt. Le plus petit, 4 ans et tout blond, l’imite, puis veut jouer l’avion à bout de bras. Un papa poule.

Les adieux sont très brefs, le Tire-bouchon part trois quarts d’heure plus tard et, si je tente d’attendre quelques minutes la navette qui ne vient pas, je décide très vite d’aller à la gare à pied. C’est éprouvant pour mon ampoule sous le pied droit mais efficace, car j’arrive vingt minutes avant le départ. Une fois installé, je suis sur le siège d’à côté où deux frères s’aiment d’amour tendre. Cela semble de plus en plus courant comme si le monde hostile incitait aux câlins. Le plus grand a 13 ans et écoute sa musique avec des oreillettes tandis que le petit a 6 ou 7 ans. Il pose sa tête sur le torse de l’aîné et se laisse câliner distraitement par la main. Un autre garçon plus grand et un cousin ou un ami, ou deux cousins, sur le siège derrière, écoutent eux aussi la musique de leur téléphone portable. La mère est assise sur le siège derrière moi et s’occupe de distribuer les vivres, un sachet de pomme pressée et un mini cake emballé pour chacun. Lorsque le train arrive à Auray, elle demande au petit frère de réveiller l’aîné « en lui faisant une caresse pour ne pas le brusquer ».

Dans le TGV pour Paris, un bobo qui lit Le Monde sur un siège parallèle face à moi est sans cesse sollicité par ses deux filles. La plus jeune a 8 ans, la plus grande 10 ans. Si la cadette fait très fille, l’aînée est un garçon manqué comme la Claude du Club des cinq. Fagotée d’un short de foot, d’un t-shirt vert pomme et d’un k-way rouge, elle porte des tongs. Je l’ai cru garçon avec ses cheveux blonds dans le cou, ses longues jambes nues et sa vêture foutraque, mais ses tongs sont roses et papa l’appelle Pépita. Lui casse la croûte avec une boite de sardines et une boite de thon. Il y a du pain et des crêpes, rien de plus. Les filles doivent s’en contenter ou « demander à Juliette », une amie, une tante ou une belle-sœur du wagon voisin, « si elle a du fromage ». Passe alors celui que le père appelle aussitôt « Cupidon chéri », un mignon petit blond de 5 ou 6 ans qui se prénomme en réalité Paul.

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La conteuse du Palais

Ce soir, d’ailleurs, après le dîner, la guide nous invite à venir écouter pour huit euros (chacun) une conteuse. Pourquoi pas ? C’est original et breton. Mais dans quelle aventure nous sommes-nous engagés ? Nous sommes en retard, la nuit est tombée, le rendez-vous est incertain dans un lieu que personne ne connaît. Il faut passer une passerelle, mais laquelle ? On nous dit la Poste, mais la Poste n’est pas facile à trouver, surtout de nuit. Enfin nous trouvons la personne au GPS (pas très traditionnel) : c’est une Solange en falbalas bleu et vert, haute d’un mètre cinquante peut-être. Ce qui agace d’emblée est qu’elle demande les prénoms et ajoute aussitôt : « oui, j’en connais un ». Sa mère fera de même avec les lieux où nous habitons : « Paris ? je connais ». Comme si c’était important d’avoir tout vu, tout rencontré, tout vécu… Est-ce un « truc » d’acteur pour se concilier la personne ?

Solange Nunney (elle se révèle sur Internet) ne veut pas dire son âge mais elle a 54 ans ; elle fait plus jeune, surtout dans la semi pénombre. Le groupe une fois réuni, sauf le couple de Poitevins qui n’est pas venu, elle nous emmène par le Chemin des fées dans un dédale de ruelles au pied de la citadelle, parmi les bois et les maisons à peine éclairées. Elle nous conduit dans une cabane construite dans un terrain vague rempli de plantes plus ou moins cultivées, qu’elle rassemble pour faire des tisanes et autres potions. C’est sa « cabane magique d’Aël-Hëol », construite il y a vingt ans avec des copains sur un terrain appartenant à sa grand-mère. Lorsque nous entrons, tout est noir. Elle doit allumer plusieurs bougies. Elle nous dit qu’un conte réclame le feu, car les anciens conteurs parlaient à la veillée devant la cheminée. Ce pourquoi les bougies sont aujourd’hui obligatoires pour les conteurs (bretons). Cela participe surtout à rendre un brin mystérieuse et changeante l’atmosphère comme le savaient déjà les peintres de Lascaux.

Elle déclame un peu, en celto-mystique des années 70 entourée de drapeaux de prières tibétains, de figurines en céramique qu’elle fait elle-même et de ses peintures plutôt croûtes qui illustrent les contes. Elle croit aux êtres fantastiques que sont les fées, les elfes et les korrigans, aux forces obscures de la nature, aux « pouvoirs » de communiquer avec « les énergies ». Elle se verrait bien en druidesse moderne. Les Romains ont vaincu les Celtes et les ont forcés à la logique, croit-elle, mais les anciennes croyances ressurgissent avec « les crises ». Sa mère, 80 ans, est très fardée, une grande Castafiore encore en représentation comme du temps où elle était actrice. Les parents étaient en effet baladins et bijoutiers ; le groupe de musique de son père s’appelait le Belligroupe (pour Belle-Île). Le fils Henry a repris l’activité de bijoux et la fille Solange les contes.

En Bretonne bretonnante, issue d’une vieille famille du Palais – en partie d’origine indienne aime-t-elle à penser par idéologie mystique, soit issue des Français revenus d’Acadie qui étaient réputés s’être mélangés – la Solange s’installe sur son fauteuil et commence à conter. Non sans avoir ramassé les sous « versés d’avance ». Il est vrai qu’une centaine d’euros pour deux heures en soirée est une aubaine pour elle ; cela doit être rare.

Elle nous parle du Triskèle, la spirale de l’infini, puis de la légende de Yann et Yanna (Jean et Jeanne), ces deux amoureux transformés en menhirs que l’on peut voir encore au centre de Belle-Île. Yann devait étudier vingt-et-un an pour être druide et Yanna connaissait les herbes et les plantes. Ils étaient jeunes, ils s’aimaient, mais la jalousie du chef qui voulait baiser la fille lui tout seul a tout gâché ; il péchait par « jalousie, égoïsme et orgueil, ces trois défauts humains les plus laids » selon Solange. Il a interdit le mariage par ses pouvoirs de chef, un abus manifeste qui ne pouvait rester impuni selon la sagesse balancée des nations. Les amoureux se voyaient donc en cachette, la nuit, dans la lande déserte de Kerlédan. Un jour, une mauvaise langue les a dénoncés et le chef, d’une jalousie exacerbée, a engagé une sorcière de Locmaria pour les empêcher de s’unir. Il suffisait de composer une potion et d’en verser trois gouttes dans leurs narines durant leur sommeil. Lorsqu’ils se sont rencontrés ensuite comme si de rien n’était sur la lande déserte, ils se sont transformés en roches, dressés l’un vers l’autre sans pouvoir se toucher. Mais on dit qu’une bonne fée est passée par là, et qu’à la pleine lune, ces deux êtres de pierre redeviennent chair et s’unissent – une fois par mois donc. Nul ne les a encore vus mais on aime à le croire.

Pour ceux que cela intéresse, la réservation est au 02 97 31 51 95.

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De la plage d’Herlin à celle de Locmaria

Les falaises de la côte sont plus hautes qu’hier et la Pointe de Saint-Marc, la Pointe de Pouldon, la Pointe du Skeul, nous offrent des perspectives sur l’île qui s’étend vers le nord, ainsi que sur le grand large. Le vent vient directement face à nous. Il nous apporte plusieurs grains successifs, dit « orageux » par la météo. Le grain monte et la pluie claque la cape dans un tourbillon d’atmosphère. Un vrai déluge qui ne dure pas. Je retiens notamment le grain de 12h18, qui marque cinq minutes d’arrêt sous cape avant de laisser passer le soleil.

Les montées et descentes des criques sont moins nombreuses mais plus accentuées. Nous avons fait environ 18 km aujourd’hui. Nous pique-niquons au soleil et au vent sur la falaise. L’écume des vagues qui se jettent sur les rochers en bas vole jusqu’en haut comme s’il neigeait. Les grains reprennent, très violents et avec un fort vent, mais sont éphémères ; ils laissent la place aux suivants vingt ou trente minutes plus tard. Alternance de soleil et de pluie qui se déverse en trombe avant de s’éloigner pour un temps, ce qui nous permet de sécher. Nous n’arrêtons pas de mettre et d’ôter la cape de pluie. Le sentier est bordé de ronces et d’ajoncs qui aimeraient bien occuper le terrain foulé par les marcheurs. Par revanche, elles nous griffent les mollets dès qu’elles le peuvent.

Nous atteignons Port Blanc, la plage de Locmaria, petit village tout au bout de l’île à l’opposé de Sauzon. Le soleil donne, des gens se baignent, un petit gamin et sa sœur en slip travaillent le sable à la pelle, dorés comme des brioches. Mais brusquement le grain se lève et voilà toute la famille rapatriée au ras du rocher en train de se rhabiller. Nous nous sommes réfugiés sous les tamaris qui bordent la falaise.

Puis le soleil revient, et la moitié du groupe va se baigner. On me dit que l’eau est plus froide qu’au Palais mais supportable. La chienne Pixie est ravie, elle nage à la poursuite un morceau de bois lancé par sa maîtresse, puis se sèche en se roulant dans le sable. Les enfants rhabillés trop tôt ont envie d’aller explorer les rochers avec papa au grand soleil revenu et le petit, en débardeur, se mouille la culotte, il faut lui mettre une serviette en paréo car il n’a plus rien de sec. J’aime à regarder les familles. Papa mignote ses enfants pendant que maman lit. Voilà un spectacle « anti sexiste » suivant la mode, mais cette fois positive.

Le village de Locmaria recèle l’église la plus ancienne de l’île, construite en 1714. On dit que ce village isolé au bout du bout, aurait été jadis un lieu de sorcellerie. Les endroits isolés, que l’on connait moins, font peur et suscitent la paranoïa. Une légende veut qu’un orme ait été abattu par des Hollandais pour remplacer un mât de leur bâtiment mais que le tronc s’est tordu, terrifiant les marins. Cela fait partie des histoires consolatrices en cas de défaite. Les Hollandais venaient en effet d’envahir Belle-Île.

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De la plage de Donnant à la plage d’Herlin

Donnant-Donnant, nous revenons en car jusqu’à la plage poursuivre à pied notre côte sauvage vers le sud. Nous n’aurons pas manqué un mètre du sentier qui fait le tour de l’île. Le temps cette fois est gris et plus frais qu’hier. Il est trop tôt et les surfeurs sont absents sauf les pros, plus âgés que ceux d’hier. Certains se débrouillent bien.

Sous le grand Phare de Port-Goulphar, et face aux îles Baguenères, s’étendent sur la mer les aiguilles de Port Coton. Le nom vient de cette écume projetée par les vagues de la houle sur les rochers, qui ressemble à des boules de coton et que le vent porte parfois jusqu’au sommet de la falaise. Claude Monet les a peintes, amoureux du site comme de l’exaltation du climat, même les jours de tempête. Nous prenons la photo de l’endroit précis où l’impressionnant impressionniste posa son chevalet.

La terre est piétinée par les touristes qui s’avancent au bord du vide pour prendre la même photo que le peintre, en souvenir du même tableau : Les Pyramides de Port-Coton – mer sauvage, tableau peint en 1886. J’espère qu’ils ne font quand même pas un selfie dos au vide… Il y a de tels cons ! Monet habitait une auberge à Kervilahouen, le village un peu en retrait dans les terres, et allait toujours écouter au bistrot le soir ce que racontaient les paysans et les marins-pêcheurs. L’un d’eux l’accompagnait par tous les temps avec son matériel de peintre.

Nous passerons ensuite Port Goulphar, avec une belle perspective sur la pointe du Talud, le sémaphore tenu par l’armée, avant Port Kérel et sa vue sur l’île de Bangor. Le bangor, au nom qui sonne indien (on pense à Bangalore) était « le monastère » en breton ; on trouve des lieux-dits Bangor dans tous les pays celtiques. De là nous attendrons enfin la plage d’Herlin puis le village de Kervangeon où le bus nous attendra. Cette énumération n’a l’air de rien, donnée pour environ 20 km alors qu’elle en fait un peu plus, mais nous sommes fatigués. C’est le troisième jour de marche. La journée est très différente de celle d’hier, elle est moins longue mais le temps est gris et venteux. Nous nous sommes pris des gifles ou des bouffées de nimbus très souvent, avec un vent sud-ouest grand frais directement sur nos falaises. La pluie a souvent essaimé sur nos capes, nous laissant à peine le temps de les mettre, d’autant que le vent violeur s’entêtait à nous les arracher du corps.

Nous rencontrons du monde sur le sentier, mais surtout des adultes. Le temps n’est pas propice aux enfants avec les risques du vent et des bords de précipice. Sauf une famille, qu’Isabelle qualifie de baba cool, mais en qui je vois plutôt le prototype nouvel écolo : jean, sandales, sweat à capuche orange. Des vêtements dépareillés de récup, les enfants cheveux mi-longs coiffés maison, élevés à la diable, vacances nature face au large.

Le jeune chauffeur du car qui nous ramène à l’hôtel avoue à Sandrine que, durant l’hiver, il s’ennuie dans l’île. Les touristes sont absents, la vie ralentie. Même les ferries sur le continent sont limités et il faut réserver un mois d’avance car les rares qui font la traversée sont pleins ! La culture dans l’île est quasi absente, hors les contes et les bars. Il y a une vie sociale car tout le monde se connait plus ou moins, mais les jours sont courts et chacun rentre chez soi à la nuit tombée. Lui fait meccano dans une station-service du Palais et son patron lui a fait passer le permis pour conduire les minibus en été, lorsque la demande explose.

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Plage de Donnant

Lorsque nous repartons sur le sentier, nous croisons un couple avec deux jeunes garçons. La mère, en tête, tient dans sa main le T-shirt de l’aîné, brun et déluré, tandis que le père ferme la marche avec le cadet dans le même appareil, plus timide petit blond à mèche sur l’œil. Les enfants sont très blancs et ont besoin de bronzer. Ils ont peut-être 7 et 5 ans.

Nous passons devant l’éperon barré de Koh Kastell (vieux château). Il est appelé le camp de César parce qu’occupé par les Romains en 56 avant JC (non, pas Jacques Chirac, l’Autre), mais était d’abord une forteresse naturelle des Vénètes entre -700 et -450.

Il est désormais réserve ornithologique et, dans la bruyère rase aux tons déjà d’automne, se cache un courlis cendré que m’indique Sandrine pour la photo. Mouettes tridactyles, goélands bruns et argentés, cormorans huppés, huîtriers pie colonisent aussi le site. Le bec de l’huîtrier pie sert à ouvrir des mollusques ; malgré son nom donné par l’homme, l’oiseau préfère les moules et les coques, moins dures, aux huîtres elles-mêmes.

Nous atteignons la grotte de l’Apothicairerie, une falaise verticale sur la mer où les cormorans étaient jadis alignés comme des bocaux en pharmacie. Les cons s’amusaient à les dégommer aux cailloux. Ce fut interdit mais il n’y a plus de cormorans. Des marches dans la roche permettaient d’accéder à deux grottes au ras de l’eau. Un hôtel s’était bâti mais plusieurs accidents mortels dus à la proximité du vide les ont fait fermer. Il faut toujours que l’on prenne soin des gens malgré eux.

Nous croisons de nombreux touristes sur cette portion facile accessible en voiture, à cheval, en vélo, et bien sûr à pied. Dont un père et sa fille d’environ 14 ans qui fait la tronche. Typique des ados : mieux vaut la bande de potes en ville que les vacances avec papa à l’air libre !

La plage de Donnant, fort célèbre, l’une des trois grandes plages de sable de l’île, est noire de monde. Elle est le paradis des surfeurs débutants avec ses rouleaux venus du large. Les jeunes ados sont aussi nombreux que des pingouins et s’essaient mais n’osent, nageant à côté de leur planche comme des gars à côté de leurs pompes.

Sur la plage de sable, que nous traversons, des gamins construisent des châteaux comme pour se protéger de ce large que les ados préfèrent défier – question d’âge. Une fille seins nus, toute bronzée et en slip rouge, me regarde avec un air de défi. Ses seins sont pommés et se tiennent, fort esthétiques ; elle n’a pas à s’en faire. Je lui souris, bienveillant. Un peu plus loin, un frère de 15 ans crème le dos nu de son frère de 13 ; puis c’est au tour du plus jeune. Ces garçons ados chaleureux entre eux, sans jalousie, sont la fierté et le défi des nouveaux pères.

Venue tourner ici en 1947 le film La Fleur de l’âge sur la chasse aux enfants évadés de la colonie pénitentiaire, Arletty (Léonie Bathiat) achète une maison de pêcheur près de la plage du Donnant pour Hans Jürgen Soehring, l’officier allemand dont elle est amoureuse et qui lui a valu d’être arrêtée en 1944. Pour cette collabo horizontale, « mon cœur est français, mais mon cul est international ». Le Jean Georges ne viendra jamais mais des amis de l’actrice si.

Le minibus des Cars bleus nous attend déjà à 17h10 quand nous arrivons enfin, fourbus, ayant traversé la plage, remonté la piste jusqu’au parking, puis parcouru le kilomètre et demi de route jusqu’au cœur du village de Kervellan.

Au menu du Grand hôtel de Bretagne ce soir, le dessert est un « tiramisu breton ». Je me demande quelle en est l’originalité : il s’agit d’un gâteau aux pommes formant base, sur le lequel est coulé du mascarpone battu saupoudré de cannelle. C’est très bon. L’assiette de charcuterie en entrée est en revanche très banale et le poisson en sauce répétitif.

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De Sauzon à la plage de Donnant

Longue étape ce jour, nous sommes prévenus. Plus de 21 km à faire en montée et descente. Nous prenons le bus des Cars bleus à neuf heures en direction de Sauzon d’où nous poursuivons le circuit là où nous nous sommes arrêtés hier.

Nous montons et descendons les criques par la plage de Deuborch jusqu’à la pointe des Poulains où se dresse la maison-phare blanche à tête rouge. Nous faisons une pause devant le spectacle offert par le panorama. Quelques personnes dont un préado se baignent dans la crique au pied du phare. Le garçon rentre et sort de l’eau plutôt fraîche, 19° selon Meteocity.

Un zodiac vient du large avec un bruit de mixeur, il a peut-être longé la côte ou est venu d’un bateau à l’ancre. Il contient six personnes, papy, mamie, papa et deux gamins. Le plus grand a 6 ou 7 ans et, avant même d’arriver, se met déjà torse nu. Papa ôte son T-shirt à son tour et plonge directement. Le gamin hésite, puis se lance à l’encouragement paternel « 1, 2, 3 ! ». Il barbote plutôt que nage mais n’a pas peur de l’eau ni de n’avoir pas pied. Le zodiac a jeté l’ancre à une cinquantaine de mètres de la crique, dans l’anse protégée. Papa crawle, gamin plonge, puis tout le monde remonte sur le bateau, la peau hérissée, se rhabille à la diable et repart ; cela n’a pas duré dix minutes. Le plus petit des enfants est resté en gilet de sauvetage et ne s’est pas baigné, tout comme les grands-parents. Il était trop jeune pour nager.

Nous faisons le tour du phare des Poulains, sur la lande rase, observant les goélands posés sur une arête, et voyons l’ancien fort devenu la maison de Sarah Bernhardt en 1894.

Cette fille de pute éduquée par l’amant de sa tante, le duc de Morny, un peu pute elle-même, est morte en 1923 d’une insuffisance rénale. Grande tragédienne emphatique de Ruy Blas, de Phèdre et d’Hernani, elle adorait les tempêtes et les orages à la Victor Hugo, séduite par les jets et bouillonnements de la vague sur les rocs et entre les blocs. Ce genre de climat empli de mouvements et d’ions négatifs m’exaltait dans mon adolescence. Il fait calme et beau aujourd’hui mais il faut imaginer les jours d’ouragan. Les branches desséchées des cyprès marquent combien le vent peut être violent et constant.

Nous poursuivons vers la côte sud sur un plateau à l’herbe rase qui me rappelle le Club des cinq. L’action se passait au sud de l’Angleterre mais le paysage est très proche de celui de la Bretagne. Trous de ver, de campagnol, de lapin, de renard, c’est le gruyère breton sur lequel la chienne Pixie court allègrement. Un golf s’est installé sur la falaise de la Pointe du Vieux château et certains pratiquent malgré le vent.

Nous pique-niquons sur une plage de sable bordé de tamaris vers Bortifaouen. Nous nous trempons les pieds dans l’eau.

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Sauzon

Pixie la chienne est étonnamment sage ; elle suit sa maîtresse sans gémir ni aboyer. Elle tend cependant à aller voir trop au bord, ce qui lui vaut des rappels à l’ordre réguliers. Habituée des randonnées, elle se couche dès que l’on s’arrête : pas d’effort inutile. Elle aime à chasser le lapin et explore les trous mais n’en lève aucun ; nous devons faire du bruit. Elle a levé un renard la semaine dernière, paraît-il.

Nous déjeunons d’un sandwich sur l’une de ces plages, entre deux grains. La garniture a détrempé le pain, une mauvaise baguette industrielle. Mais c’est le premier jour et, avec les protocoles de sécurité pour le Covid, la guide ne peut plus aller préparer ses propres salades dans les cuisines de l’hôtel, elle doit improviser.

Le petit port de Sauzon, dans son anse très abritée, me rappelle quelques souvenirs lointains de voile. Nous avions mouillé, je crois, dans ce petit port de plaisance à Noël 1979. Les façades ont des couleurs pastel qui donnent un air pimpant au soleil comme sous la grisaille.

Nous allons à pied jusqu’à la pointe en traversant le village situé rive gauche après l’avoir longé rive droite où pousse l’obione ; cette plante se mange, elle a une teneur en sel supérieure à celle de l’eau de mer et peut donc prospérer là où l’eau est trop saumâtre pour les autres. Un paysan plante ou ramasse je ne sais quoi dans la vase.

Au port, des jeunes à bière et des gamins pêcheurs. Jolies couleurs des bouées de casier dans une annexe amarrée. Nous prenons une boisson à la terrasse de l’hôtel du phare, pour moi une bouteille de 75 cl de Plancoët gazeuse et minéralisée – ils n’avaient pas d’eau de Vichy ! J’avais fini ma gourde d’un litre et il me restait une soif à six euros.

Nous ne faisons aujourd’hui qu’environ 13 ou 14 km mais je n’ai pas trouvé trop dur de me remettre à la marche après les confinements, bien que les montées soient pénibles au souffle et les descentes aux genoux. Elles s’arrêtent cependant vite, la falaise n’étant guère haute. Nous terminons vers 15h30. Le bus privé des Cars bleus vient nous chercher à 17 heures. Le port du masque est obligatoire à l’intérieur, nous l’avions oublié tout le jour durant la randonnée.

Après douche, carnet et repos, le rendez-vous pour le dîner est à 19h30, mais cette fois à la crêperie La Chaloupe, dans la rue principale du Palais, au 10 avenue Carnot. Pour 8,90 €, la galette salée est très copieuse et, bien que nous ayons droit à deux galettes, je n’en prends qu’une, me bornant au sorbet citron pour la suite.

À la table face à la nôtre, un vieux bourge bon chic bon genre attend ses enfants et petits-enfants. Connu de la patronne, il commande une première crêpe parce qu’ils sont en retard. Lorsqu’arrive la bande de filles qui compose sa progéniture, de la quarantaine à en dessous de la dizaine, il se met à pérorer comme s’il était au salon. Il cite l’avenue Rapp, commente son périple rapide pour la gare Montparnasse, et ainsi de suite. Isabelle, assise à côté de moi et qui habite à Paris dans le 12e, s’en gausse ouvertement. Ce vieux est la caricature du catho bourgeois bobo parisien.

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Le vent se lève de Ken Loach

L’Irlande secoue en 1920 la tutelle impériale britannique. L’insurrection de Pâques 1916 à Dublin, en pleine guerre mondiale, avait proclamé la république mais avait été durement réprimée par des navires de guerre, et ses meneurs exécutés. Le sentiment d’indépendance continue néanmoins à couver et le parti indépendantiste Sinn Fein a remporté haut la main les élections de 1918. Le gouvernement anglais a interdit le parlement. C’est dans ce contexte que les partisans irlandais rendent le pays ingouvernable par la grève, le boycott des tribunaux et des impôts, le refus syndical de transporter des troupes dans les trains. Les Anglais réagissent comme des Anglais : brutalement. Pour eux, les Irlandais sont des bougnoules incultes, paysans sous la coupe des prêtres catholiques, et il faut les mater comme fut matée en Inde la révolte des Cipayes.

Damien Donovan, devenu docteur en médecine, prépare son départ pour un hôpital de Londres. Il participe à un dernier tournoi de hurling avec ses copains lorsque des paramilitaires anglais, les Black and Tans (noirs et fauves), les alignent contre le mur de la ferme et les humilient au bout de leur fusil. Ils ont le courage des lâches : la sauvagerie faute de légitimité. Comme Micheál Ó Súilleabháin, un adolescent de 17 ans au nom imprononçable pour un anglais, refuse d’articuler avec l’accent requis, il est emmené à l’intérieur, torturé et tué. « Ça fait un de moins, sergent ! », s’exclame un jeune con, sûr de sa bande et des fusils. Damien témoin s’insurge mais ne peut rien ; il semble se résigner malgré les objurgations de ses amis pour qu’il reste parmi eux, avec les partisans.

Mais lorsqu’il va pour prendre le train, il assiste à une nouvelle brimade des Anglais armés sur la population. Une escouade menée par un sergent irascible exige de monter dans le train, ce que refusent le chef de gare et le chauffeur. Ils sont frappés. Ils seraient même tués si la troupe ne retenait son sergent, le train ne pouvant partir sans conducteur… Damien décide alors de rester pour faire cesser cette barbarie. Seule l’indépendance conquise les armes à la main permettra de bouter les impériaux hors d’Irlande et de vivre enfin en paix. Il rejoint donc son grand frère Teddy O’Donovan, chef de maquis et recherché.

Menacé en sa famille par son seigneur foncier sur la requête d’officiers anglais, un jeune homme que Damien a vu grandir livre l’endroit où les partisans se cachent. Ils sont encerclés par les paramilitaires, capturés, emprisonnés. Teddy est torturé pour lui faire avouer où sont les (rares) armes ; on lui arrache les ongles un à un à la pince. Il ne parle pas et son frère Damien le soigne. Ecœuré, une jeune recrue d’origine irlandaise ouvre les cellules et déserte avec eux. Sauf trois car il n’a pas la clé ; ils se feront fusiller. Teddy et Damien retrouvent ceux qui les ont trahis et les exécutent en pleine campagne.

Dès lors, ce sont des actions de guérilla. La ferme des Donovan est incendiée en représailles et la fiancée de Damien rasée. Mais survient la trêve, message apporté par un gamin à vélo envolé : un accord proposé par le Premier ministre britannique David Lloyd George en 1921 pour un Etat libre d’Irlande mais sans six des neufs comtés de l’Ulster au nord, et avec exigence de rester dominion de l’empire. Ceux qui acceptent le compromis et ceux qui veulent lutter pour une complète indépendance s’affrontent – et les deux frères se déchirent comme Abel et Caïn. Le traité est ratifié par le Dáil Éireann, le parlement d’Irlande, en décembre 1921. Mais une majorité du peuple le rejette, d’où la guerre civile jusqu’en 1923.

Ken Loach montre la contradiction entre les nationalistes (qui se contentent provisoirement de l’acquis) et les révolutionnaires (qui veulent instaurer une république de plein exercice et sociale). En caricaturant : les bourgeois et les prolétaires. L’Eglise, comme toujours, est du côté des puissants. Mais le curé est désorienté lorsqu’il voit plus de la moitié de ses paroissiens quitter « son » église quand il les somme de se taire et d’obéir – comme s’il était la Voix de Dieu lui-même, orgueil habituel  à ceux qui croient détenir la Vérité. Quant aux bourgeois, ils agissent comme les Anglais il y a peu, alignant les paysans contre les murs pour trouver les armes, arrêtant les opposants et les faisant fusiller s’ils refusent de parler…

Damien y passera, tué par son frère pour la même cause, mais chacun pris dans l’engrenage de son propre engagement. Damien, qui a exécuté le traître qu’il avait vu grandir, mais qui a livré le groupe aux Anglais, ne peut pas trahir à son tour – même au nouveau gouvernement irlandais. Une tragédie bien amenée dans la camaraderie de combat et les verts paysages. Un grand film.

Le titre anglais est un vers du médecin poète irlandais Robert Dwyer Joyce (1830-1883), né à Limerick, qui chantait la Rébellion de 1798 en Irlande où les partisans emportaient de l’orge dans leurs poches comme provision. Lorsqu’ils étaient tués et enterrés à même la terre, l’orge poussait sur leurs tombes comme une régénération de la vie.

Palme d’or du Festival de Cannes 2006.

DVD Le vent se lève (The Wind that Shakes the Barley), Ken Loach, 2006, avec Cillian Murphy, Padraic Delaney, Liam Cunningham, Gerard Kearney, William Ruane, Arcadès 2019, 2h07, €17.00

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Du Palais jusqu’à Sauzon

Les bruits de la nuit ou du matin sont ceux de la mer, du premier bateau qui lance un coup de sirène, d’un couple qui s’engueule, des scooters des jeunes le soir ou très tôt le matin, et de l’arroseuse municipale. Le petit-déjeuner est au premier étage de l’hôtel en face de notre bâtiment, avec masque jusqu’à la place et pince pour saisir tout ce que l’on prend. Le verre de jus de fruits est tellement riquiqui, autour de 5 cl, que je prends une seconde tasse à café pour la remplir de jus. Il y a du fromage blanc mais pas de yaourt. On sent l’économie dès que c’est en libre-service.

Notre rendez-vous n’est qu’à neuf heures et nous avons tout le temps. Pour ce premier jour, nous effectuons une étape d’environ 13 km qui monte et qui descend beaucoup, depuis Le Palais jusqu’à Sauzon. Nous partons donc de l’hôtel à pied.

Nous longeons la citadelle dite « de Vauban », construite en 1549 sous Henri II et agrandie par le surintendant Fouquet puis par Vauban à la fin du 17ème siècle. Nous passons au bord du marché quotidien où l’étal de poissons est très appétissant avec ses bars et ses dorades énormes tout frais, ses araignées de mer et ses langoustes robustes.

Nous allons rejoindre le sémaphore de la pointe de Taillefer, Port-Fouquet, la pointe de Kerzo, et enfin la crique de Sauzon qui s’enfonce assez largement dans les terres. Nous allons la suivre pour gagner la ville, de l’autre côté de l’aber, jusqu’à la pointe du Cardinal. Un minibus des Cars bleus viendra nous chercher au parking à l’extrémité de Sauzon pour nous ramener à notre hôtel par la D30 en quelques minutes, puisque Le Palais n’est qu’à 5 km de Sauzon par la route de l’intérieur.

Le temps est variable, le soleil le plus souvent voilé avec quelques grains de cinq minutes. Ce n’est pas de la grande pluie mais plutôt du crachin breton, de quoi passer les capes pour les enlever juste après. Elles seront sèches à la fin de la journée.

Notre itinéraire est en haut et bas le long du sentier côtier, le GR 340, une variante îlienne du GR34. Nous sommes aujourd’hui au nord-est de l’île, le plus protégé des vents dominants. Les moutons au large nous indiquent un vent de force quatre ou cinq, parfait pour les voiliers qui sont nombreux sur l’eau ce matin. Le bateau de croisière de la compagnie du Ponant reste ancré face au palais depuis le confinement Covid.

Je retrouve dans mes narines le parfum des sentiers de Bretagne. C’est une odeur de terre humide et de plantes, bruyère, fenouil. Les mûres des ronciers, rosacées à confiture, sont tentantes aux rapineuses sur les buissons. Les aubépines sont en fruits, prêts pour compotes et confitures ; les fleurs de l’aubépine régulent le rythme cardiaque. Les pruneliers donnent leurs sphères rondes dont on fait un vin pétillant appelé troussepinette en Vendée, peut-être parce qu’il est raide ? La recette est simple : laver, sécher et hacher finement 200 g. de pousses de prunelliers ; verser 1 litre de vin rouge et 20 cl d’eau de vie dessus avec 200 g. de sucre ; faire chauffer le tout à 70° maximum et laisser infuser jusqu’au jour suivant ; filtrer la préparation et votre apéritif est prêt pour la nuit qui suivra. Nous sommes dans le domaine du pin maritime, du cyprès desséché côté au vent, et des ajoncs. Sandrine nous apprend que tous les noms qui se terminent en -ic en Bretagne sont des diminutifs : Pierrick veut dire petit Pierre Pierrot.

Les autres randonneurs que nous croisons sont en général des couples jeunes ou des individuels ; nous ne voyons pas vraiment de familles avec enfants, plutôt scotchées sur les plages des criques où l’eau paraît transparente, d’un turquoise qui se fonce dans la profondeur vu du sommet de la falaise. La petitesse des lieux et leurs abords abrupts, font qu’il s’agit presque de plages privatives, connues des initiés. On y est tranquille pour se tremper, jouer et pique ou niquer sur le sable.

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Quiberon

La station balnéaire de Quiberon est composée d’une rue à boutiques qui descend vers la mer et d’une promenade ou les restaurants et les glaciers se côtoient coude à coude. Beaucoup de jeunes style école de commerce ou d’ingénieurs, propres sur eux et riches, descendent en même temps que moi du train. Le soleil est lourd, le masque obligatoire dans la ville.

Je regarde le spectacle des couples, des familles, des jeunes. Des gamins en slip tout blonds et tout dorés vont de l’appartement à la plage avec mamie, d’autres rentrent pieds nus, du sable jusqu’aux genoux, leurs chaussures à la main. Un couple arabe avec la fatma, tous voilés – l’homme aussi – m’apparaît comme un comble ; j’en souris sous le masque. Trois jeunes filles aux seins nus qui pointent sous un haut laissant à découvert le nombril se promènent, ballottant des seins et balançant du cul en guitare. « J’ai pas mes lunettes », dit un jeune mâle à son copain qui l’incite à regarder le spectacle, pas si courant de nos jours. Dommage pour lui. Passent des vieux aux cheveux courts, genre bateau en vacances et directeurs au civil, et des amis septuagénaires qui se reconnaissent et se congratulent, échangeant des adresses de boutiques ou de restaurants. « Quand j’ai besoin de quelque chose, je vais dans telle boutique », déclare une ridée aux cheveux blanc parlant fort, pour affirmer sa haine du net trop moderne. Les glaces continuent à faire recette malgré les masques, mais surtout auprès des kids, même si le soleil se voile. Un petit Noir passe torse nu comme s’il voulait bronzer.

Je suis sur le banc de pierre devant la crêperie à l’enseigne de L’île verte. La ruelle qui monte à côté de moi est décorée de poissons qui ont beaucoup de succès auprès des smartphones petit-bourgeois. La station balnéaire est recherchée pour sa plage de sable fin où joue, en cette fin d’après-midi voilée, une bande d’ados en slip. Pour le reste, des adultes se baignent ou se dorent, allongés sur des serviettes à ne rien faire, tandis que les enfants quasi nus terrassent le sable ou pêchent on ne sait quoi dans les creux de rochers.

Le groupe se constitue à Port Maria devant la gare maritime. Nous sommes quatorze, dont trois gars seulement, un en couple. Les âges s’étagent entre 50 et 65 ans. Notre guide est probablement la plus jeune, elle s’appelle Sandrine, d’origine bretonne mais qui randonne surtout dans les Pyrénées et aux Canaries. Elle est accompagnée d’un chien border colley noir de 9 ans. Mais le nombre de mâles ne s’élève pas pour autant : même le chien est une chienne ; elle répond au nom de Pixie.

Nous embarquons sur le Bangor qui fait la navette entre Quiberon et Le Palais. Sur le pont supérieur, un petit Lubin blond bouclé de 3 ans court partout. Il appartient à une famille de trois enfants dont deux sœurs aînées de 9 et 7 ans. Derrière moi, une bande de cinq filles dans les 20 ans jacasse comme des mouettes. Un goéland jeune au plumage brun plane au même niveau que le bateau ; quand il bat des ailes, il va plus vite que lui. Dans un groupe de quatre, un grand jeune homme porte un sweat-shirt au logo de la SCEP – la Société cairote d’élevage de poulets. Cette société est fictive, pas issue d’un stage d’école de commerce. Elle sert de couverture à OSS 117… Le garçon n’a qu’une raquette de tennis et un mini sac à dos pour tout bagage. Il a dû aller voir des copains sur le continent.

Je trouve l’arrivée du ferry bien rapide dans le port du Palais. Il envoie de grands coups de sirène pour signaler sa présence et le fait qu’il ne s’arrêtera pas. Beaucoup de plaisanciers grouillent encore autour de la cale dont deux petits en gilet de sauvetage sur un canot boudin.

Lorsque nous débarquons, notre hôtel est juste en face. Le Grand hôtel de Bretagne, quai de l’Acadie, a dû acheter le bâtiment de l’autre côté de la rue pour créer une annexe, tant la demande de lits est forte en été. Les chambres sont petites avec deux couches jumelles serrées mais une grande salle de bain qui fait la moitié de la chambre. C’est propre et neuf mais étroit et sombre. La seule fenêtre ouvre au niveau de la ruelle qui monte sur le côté du bâtiment ; nous voyons sans cesse passer les pieds des touristes. Le groupe est d’ailleurs très varié avec deux Marseillaises et deux Bordelaises, un couple de Poitevins, une Messine d’Afrique du Nord, une fille du Pays basque et deux Parisiens.

Le rituel de l’apéro consiste en une bière blanche de Belle-Île, la Morgate, qui est le nom breton de l’os de seiche. Nous prenons le dîner à l’hôtel, en terrasse fermée mais où nous pouvons (évidemment) enlever le masque pour manger. Il faut simplement le remettre pour tout déplacement, même pour aller chercher une cuillère. Le menu est simple et goûteux : gaspacho qui fait plutôt purée, très parfumé au basilic et au thym, servi bien frais ; un duo de deux poissons pas terribles, lieu noir et cabillaud, probablement congelés, avec du quinoa écolo-austère mais une sauce aux agrumes très appétissante ; une panacotta pistache en dessert.

La nuit tombe, la foule a disparu, le dernier bateau ne partira que vers 22 heures.

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Cap sur Belle-Île

Un grand bol d’air en ces temps de Covid, voilà ce que fut ma semaine sur Belle-Île, la plus grande des îles bretonnes qui s’élève jusqu’à 63 m de hauteur et fait 84 km² sur 5 à 10 km de large pour 17 km de long. Où aller, en effet, alors que la pandémie contamine toutes les destinations et que le risque rôde ? Sur une île. Le sentier côtier longe la mer au plus près sur 82 km – mais avec près de 2000 m de dénivelée cumulée tant les montées et descentes dans les criques sont nombreuses sur cette côte schisteuse déchiquetée.

L’île de Fouquet de 1650 à 1661 sera donnée à Porthos dans Les Trois mousquetaires. C’est en effet d’Artagnan qui, sur ordre de Louis XIV, arrêta le surintendant Fouquet pour « malversation » – mais surtout pour avoir blessé l’orgueil de celui qui se prenait pour le Soleil sur la terre. Vauban va fortifier la citadelle du Palais de 1683 à 1689 mais ses préconisations sur le reste de l’île restèrent lettre morte, ce pourquoi les Anglais ont pu débarquer à l’opposé et envahir Belle-Île en 1761. Les lenteurs et impérities de l’Administration ne datent pas d’aujourd’hui.

La Compagnie des sentiers maritimes propose à son programme le tour de Belle-Île à pied par les sentiers côtiers et cela me séduit cette année où l’on ne peut aller loin. Je suis venu à Belle-Île pour la dernière fois il y a quarante ans, en voilier avec les Glénan puis avec des amis lors d’une croisière privée à Noël 1980.

Je choisis le train car moins cher, plus court et plus sûr que l’auto, pour une fois. Il est vrai que Quiberon est la destination privilégiée des bobos parisiens très catho-famille et que « récupérer la clientèle » après les grèves et le confinement exige de faire un effort sur les prix. Le billet Paris Montparnasse-Auray en TGV puis Auray-Quiberon par le Tire-bouchon régional ne coûte que la moitié du trajet en auto et 6h30 en comptant le carburant, les péages et le parking pour cinq jours à Quiberon.

À Auray, la Micheline diesel deux wagons s’appelle le Tire-bouchon parce que les rails qui passent dessinent le filetage d’un tire-bouchon dans le goulot que forme la presqu’île. Il ne fonctionne qu’en saison, il va à vitesse lente et s’arrête très souvent.

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Retour des vacances solaires

Le mardi 6 juillet est un jour attendu. Celui où les moins de 18 ans vont tomber le masque et mettre les voiles. Enfin les vacances ! Fini le scolaire et vive le solaire ! Le club de Cinq se reconstitue – comme chacun sait, ils n’étaient que quatre – plus le chien.


Être enfin soi, sans uniforme ni contraintes, nu face aux autres et au soleil, fier de son short rouge devant la fille qui a l’appareil.


Fier de son torse de préado déjà dessiné devant sa sœur aînée qui le trouve touchant.


Lui la trouve belle, fille ado élancée en maillot deux pièces qu’il rêve de réduire à une.


On ne remet son masque que pour être sous l’eau, soûlaud de la mer.


Les fratries copinent.


Les fillettes se regardent dans le miroir de la nature : vont-elles grandir ?


Les frères garçons se sentent complices.


Pour les plus grands, déjà jeunes et plus ados, c’est repos. Avant la soirée qui va déchirer.

Le vacant c’est le vide, le disponible, l’inoccupé. En bref la liberté d’être et de faire. A chacun, petits et grands, de s’en emparer dans l’égalité des corps et la fraternité de la plage.

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Revue Natives

« Des peuples, des racines », ainsi est sous-titrée en français la revue Natives qui porte un titre en globish, manière agaçante de faire révérence aux colonial studies et autres gender studies qui infestent les universités yankees. Le premier hors-série de la revue recueille les trois premiers numéros parus en 2020 sous la forme d’un pavé de 130 pages richement illustré. Dirigée par Jean-Pierre Chometon, elle connaît un comité de parrainage prestigieux qui comprend notamment Yann Arthus-Bertrand, Véronique Jeannot, Pierre Rabhi, et des parrains ou marraines venus de chaque continent. M. Chometon est handicapé de naissance et entrepreneur à Toulouse, auteur notamment d’un Itinéraire amoureux de la vie sur la spiritualité de l’Orient (Gurdjieff, Luis Ansa, Ramesh) au cœur de ses cellules.

Les confinements successifs dus au Covid ont fait que la revue est parue essentiellement sur Internet, ce numéro papier « issu de forêts durables » est un point de référence pour la faire connaître après une année d’existence. « Notre mère la Terre » comporte encore environ 5000 communautés d’autochtones qui sont « les derniers gardiens de la biodiversité ». La mode est au retour sur soi, au regard sur le passé, aux préoccupations sur l’environnement. L’idée est que la philosophie des origines permettrait (peut-être) de découvrir un équilibre nécessaire à la vie qui reposerait sur l’interdépendance de toutes choses. Ce vocabulaire marketing n’a guère de signification concrète mais pointe une notion, qui était déjà celle des philosophes antiques, selon laquelle la démesure est punie par les dieux, la tempérance est nécessaire à la santé, et s’il faut de tout, il ne faut rien de trop. Vivre, c’est vivre juste.

La revue donne la parole aux peuples autochtones qui défendent leurs droits et enseigne l’intemporel à la modernité. Le sommaire du recueil, qui regroupe trois numéros parus en 2020, est très riche. Il parle de la forêt, de l’intelligence des plantes, de l’arbre et de leur enseignement ; il parle des femmes, du mythe des sociétés matriarcales, du féminin sacré en occident, de la résistance des corps, de la figure de la sorcière ; il parle enfin des sagesses ancestrales, du chamanisme, du retour aux sources, des druides et des rites initiatiques. Tout cela est un peu hors du temps, ce qui est voulu, comme si l’Occident, la science et la modernité, ne conduisaient pas au progrès mais à la régression suicidaire. Pourquoi pas ?

Ayant beaucoup voyagé, fait des études d’archéologie et d’ethnologie, œuvré dans le monde de la finance internationale et des marchés, je connais le présent et le passé et je ne crois pas que l’avenir soit dans le retour aux comportements paléolithiques. Mais le passé nous aide à vivre, et les traditions restées vivantes préservent nos racines. Une belle revue qui ravira tous ceux qui veulent s’évader de leur présent trop morose.

Le site de la revue Natives avec accès aux vidéos publiées sur les réseaux

La page Facebook de Jean-Pierre Chometon

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Bruno Sibona, Japon – vue d’insecte

Après le Brésil, le Japon : Bruno Sibona raconte ses voyages, mais d’un ton autant intérieur qu’extérieur, mettant de lui-même dans ce qu’il voit. Voyager, c’est se transporter, au sens du transport passionnel. Le Japon agit sur lui et le transforme. Non sans mal car l’auteur se déprécie en dépressif mal dans sa peau, toujours entre deux ou trois cultures, né provençal issu d’Italiens et vivant en Irlande ou à Londres après des passages au Japon, au Brésil et ailleurs. Un être qui se cherche, qui se perd dans le zen tant la japonité déteint et fait réagir.

Il aborde le Japon par l’arc, cet art guerrier qui est une voie de vie, et dont il imite faute de comprendre la langue. Il est vrai que le Japonais éduque par l’exemple plus que par la parole car rien ne vaut mieux que de faire par soi-même au lieu de le conceptualiser. Le parcours va donc de l’arc aux temples et des sanctuaires aux dieux et à la mentalité. Le livre est plus un pèlerinage qu’un guide de voyage, encore que le touriste peut reconnaître sites et monuments malgré un itinéraire sinueux et des anecdotes, comme au hasard. Mais y a-t-il un hasard ou une affinité des choses ? Mystère du Japon où les fantômes existent, qui laissent leurs traces de pas sur le sable des jardins secs des sanctuaires zen.

Parfois touffu et comme hanté, le texte a des longueurs et l’effort « littéraire » se remarque. Entrelacer la prose de poèmes en vers libres quelquefois sur plusieurs pages en italiques ne me paraît pourtant pas une bonne idée. La poésie est un état d’esprit et sauter d’un récit à une ambiance casse la lecture. La prose peut devenir poétique par son rythme alexandrin sans pour cela revenir sans cesse à la ligne ni user l’œil par des caractères difficiles à lire. Les élans versificateurs auraient pu se situer à la fin.

Reste une plongée dans ce Japon complexe, étrange aux Occidentaux qui n’en voient que l’aspect superficiel lorsqu’ils parcourent le pays en touristes pressés. L’auteur propose une immersion entre arc et Nô, pèlerinages et rituels. Avec une curieuse histoire d’œuf de cristal retrouvé avec les kids dans les boues des rives de la Tamise à Londres à marée basse. Comme un signe.

Bruno Sibona, Japon – vue d’insecte, 2021, PhB éditions, 268 pages, €14.00

Bruno Sibona déjà chroniqué sur ce blog

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Retour

L’arrivée au-dessus de Mexico permet de prendre quelques vues aériennes car l’avion tourne et retourne entre volcans enneigés et collines avant d’obtenir l’autorisation d’atterrir. Nous avons 4h d’attente avant le vol pour Paris et largement le temps de sortir dans la ville. Nous n’avons pas le temps de visiter le musée national d’Anthropologie, qui demande une demi-journée étant donnée sa richesse. Ni le musée des peintures de Frida Kahlo. Ces manques seront mon regret dans ce voyage. Mais les contraintes aériennes font que les horaires ne sont pas faciles.

Nous prenons le métro, construit par Alstom, ce qui nous permet de côtoyer les Mexicains dans leur vie quotidienne. Deux jeunes garçons câlinent les genoux de leur mère sur les banquettes qui se font face. Nos regards les font sourire. Ce maternage précise la latinité des relations familiales : père macho, libre et souvent avec ses copains, mère maternante qui s’occupe de son intérieur et couve ses enfants, surtout les garçons. Les gens sont amusés, comme à Paris, de nous voir prendre des photos en wagon.

Nous nous promenons une heure dans les rues qui entourent le Zocalo, dans les rues du quartier de la cathédrale. Passer ici en semaine est différent d’y passer un dimanche et c’est une expérience nouvelle pour nous. Les rues sont plus vivantes, un marché spontané s’y tient sur les trottoirs avec de nombreux stands, depuis le vendeur d’orange pressée aux étals de vêtements, de jouets ou de CD pas chers. Quelques jeunes font les bonimenteurs comme autrefois chez nous, criant fort pour vanter leur marchandise. Ils sont coiffés au gel et décolorés, portent débardeur au rebours de la chemise petite-bourgeoise pour se faire remarquer des clients. Leur allure nord-américaine participe de la modernité associée à la nouveauté du produit qu’ils promeuvent.

Nous déjeunons dans une rôtisserie de poulet et patates, le tout très grillé et un peu sec, mais nous n’avons guère le temps de rechercher de la gastronomie.

Dans le métro du retour, un jeune adulte assis en face de moi lit un livre en espagnol intitulé « Economie et marxisme ». C’est un débat qui n’a plus guère lieu en Europe. Il était fort à la mode à la fin des années 1970 mais il a laissé la place à des considérations plus « alter » mondialistes ou « anti-américaines ».

Il y a, en Amérique latine, ce retard sur les modes européennes que j’ai déjà noté. Le culte du marxisme-léninisme subsiste chez les intellectuels latinos, pas chez les entrepreneurs ni chez les gouvernants. Au Mexique, le tiers-mondisme antiaméricain a culminé à la Conférence Internationale pour la Coopération et le Développement à Cancun en 1981 mais la crise économique de 1982 a sonné le rapprochement des intérêts bien compris des élites économiques avec les Etats-Unis. La chute du communisme en 1991 a accentué le phénomène, qui a été scellé en 1994 avec le traité ALENA et l’entrée dans l’OCDE.

Dans l’avion pour Paris ma voisine, mexicaine, est professeur à l’université de Guadalajara, en sociologie. Nous conversons un moment. Elle se rend à Rome pour y prononcer une conférence à l’occasion de la prochaine Journée Internationale des Femmes. « J’y rejoins mon mari » me précise-t-elle, comme si j’avais l’air de la draguer. « Il est parti quelques jours avant pour un autre propos » (je m’en serais douté). Elle sort de sa volumineuse sacoche une dizaine d’ouvrages de sociologie sur le féminisme, le nouvel ordre du travail, les réflexions de Luce Irrigaray. Et elle gratte du papier durant quelques heures, avec la frénésie qui saisit tout intellectuel qui pense, pour jeter les paragraphes de son futur exposé. Elle aura terminé dès avant les côtes européennes.
9208 km plus tard, Roissy paraît. Dès la côte française, nous avons survolé des étendues blanches de neige. Ma voisine ne voulait pas y croire. Il faisait 25° à Mexico lorsque nous avons décollé !

FIN DU VOYAGE AU MEXIQUE

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Cancun – Mexico

Nous arrivons à la nuit à Cancun, peu avant 20h. Nous sommes fatigués de cette longue journée de route et de visites. Par rapport à celles que nous avons traversées, la ville nous paraît artificielle, fêtarde, moderne. Minettes et minets déambulent sur les trottoirs. Cancun est une ville sans histoire, créée de toute pièce en 1970 par le gouvernement pour faire du cordon dunaire entre les lagunes et la mer des Caraïbes une station balnéaire à la mode. « Sea, sex and sun » sont au programme, dans toutes les positions et selon toutes les combinaisons. Les simulations sur ordinateur ont associé le climat, les marées, la température de l’eau, les courants, les communications, les possibilités d’approvisionnement – sauf les ouragans. Le fameux Gilbert au prénom de « fofolle » du 14 septembre 1988 a emporté plusieurs hôtels de luxe et le sable blanc des plages…

Nous ne verrons de la ville que ses artères de nuit et la rue de l’hôtel Xbalanque. Sitôt arrivés et les bagages déposés dans les vastes chambres, nous nous préoccupons d’aller dîner. Luis, le chauffeur, conseille un bar à grillades à quelques centaines de mètres. Il est très long à servir mais fait une promotion sur la bière : 10% de réduction si nous les prenons par deux ! Nous n’hésitons pas. L’après-dîner, dans le hall de l’hôtel décoré de scènes mayas, nous disons adieu à Luis.

Nous nous réveillons à 5h30 pour prendre l’avion Cancun-Mexico deux heures plus tard. La ville est presque vide ; elle vit le soir. Des taxis en maraudent cherchent les clients du petit matin mais ne semblent pas en trouver beaucoup. Les premiers employés de service se hâtent vers leur poste. A l’aéroport, embarquent sur le même vol que nous deux Américaines. Elles se veulent jumelles en apparence, elles sont mère et fille en réalité, ce que l’on distingue parfaitement de près. Mais toutes deux ont ce blond décoloré, ce maquillage rose, ces vêtements « décontracté » en blanc et bleu clair, ce jean artistement reprisé mais maniaquement lavé, ces ongles des mains et des pieds passés au vernis rose nacré, cet anneau d’orteil et ces sacs Vuitton pour poupée qui sont la quintessence de l’esprit Disney. Elles sont les Peter Pan version fille, la Mater Pan perdues dans un rêve sucré, naïf, innocent, enfantin, immaculé, où « tout va bien » toujours, comme chez les très petites filles. Potelées, il en faut peu pour qu’elles basculent obèses, n’étant pas du genre à faire effort pour pratiquer quelque « sport ». La plus jeune mâchonne un chewing-gum depuis des heures avec cet air bovin que donne la ruminance. De son sac émerge encore une boite de Nuts aux trois quarts terminée. Tout est prévu pour se contenter en permanence, pour diffuser du plaisir en continu comme une drogue paradisiaque. Dans ces esprits de gamines de deux ans, la moindre frustration serait insupportable.

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La pyramide de Chichen Itza

Mais la peur des sacrifiés n’est rien en regard de celle qui en saisit beaucoup à la grimpée de la seule pyramide accessible au public, celle appelée « castillo » – le château – depuis les Espagnols de 1533. Surtout à la descente. Une corde lâche permet de « rassurer » les adeptes effrénés du « principe de précaution » assez écervelé(e)s pour ne pas avoir mesuré le risque avant même de monter. Si l’on a le vertige, il faut descendre en tournant le dos au vide et ne regarder que la marche la plus proche au-dessous. La pente n’est qu’à 45° et ne comporte donc aucun risque de déséquilibre physique, seulement une illusion psychologique.

La pyramide est carrée avec 55,5 m de côté et ne mesure que 24 m de haut (un immeuble de huit étages quand même !). Le temple de la plate-forme est accessible par quatre escaliers rayonnants qui traversent ses neuf niveaux. Les photos du site, depuis le haut, sont de toute beauté et la vue sur le temple des Guerriers, précédé de son portique « aux mille colonnes » est imprenable. Il apparaît qu’au moment des équinoxes de mars et septembre les rayons obliques du soleil à son coucher forment le corps ondoyant d’un serpent dont la tête est sculptée au bas de la rampe. La lumière, interceptée par les angles des neufs étages de la pyramide, projettent une ombre sur la rampe nord et donnent l’illusion d’un reptile en mouvement du ciel vers la terre. Le phénomène dure environ trois heures. Nous n’avons pu le vérifier, n’étant présents ni aux bonnes dates, ni aux bonnes heures.

Un « trésor » s’ouvre à l’intérieur de la pyramide, un temple-pyramide construit en premier à deux salles. Un chac-mol aux ongles, dents et yeux en os poli se dresse dans l’antichambre tandis qu’un trône de pierre ayant la forme d’un jaguar dont les crocs sont en coquillage meuble la chambre. Le chac-mol serait un messager des dieux ou une divinité propitiatoire. Il se présente sous la forme d’un homme durcissant ses abdos, à demi assis jambes repliées et buste redressé, tenant des deux mains un plateau à offrandes. Celles-ci pouvaient être des cœurs humains encore palpitants, disent les archéologues. On n’en a retrouvé que des figurations.

Le temple des Guerriers n’est pas accessible au public. Les 60 piliers qui le précèdent devaient supporter un toit plat. Sur chaque face des piliers carrés est sculpté un personnage masculin. Ces 220 prêtres, guerriers armés et captifs, et la déesse lunaire Ix-Chel, forment une procession qui se dirige vers le temple. A l’entrée au sommet des marches, sur la plate-forme, trône un grand chac-mol dont la coupelle recueillait sans doute le sang humain.

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Chichen Itza

Le site de Chichen Itza est très touristique mais moins impressionnant que Teotihuacan, moins agréable à visiter que Palenque et moins beau qu’Uxmal… Il faut dire que beaucoup d’Américains sont en visite, beaucoup de vendeurs de gadgets soi-disant artisanaux s’étalent le long des allées. Ils n’ont pas encore compris que ce sont les enfants qui sont les prescripteurs et non plus les parents, qui préfèrent de vrais objets à poser sur leur cheminée, achetés dans de vraies boutiques. Bientôt, à l’exemple de Disneyland, des endroits pour ça se multiplieront sur les sites archéologiques. Pourquoi pas, après tout ? A condition qu’ils ne viennent pas polluer le paysage et mêler la marchandise aux vestiges mêmes des cultures. Peu de gens, il faut en être conscient, souhaitent « en savoir plus » ; la plupart ne vient ici que pour l’ambiance.

Le site est bien reconstitué avec un grand terrain de pelote. Les anneaux à 8 m de hauteur sont les originaux. Il s’agit du terrain de pelote principal car le site en compte douze autres ! Celui-ci a 168 m de long pour 37 m de large et apparaît comme le plus grand des terrains de la mésoamérique. Des panneaux sculptés sur le mur de soutènement des banquettes montrent des joueurs en action en deux équipes de sept.

On peut distinguer leur équipement. Ils regardent le capitaine de l’équipe perdante perdre la tête au couteau d’obsidienne (ou l’équipe gagnante selon les sadiques, aucun fait ne vient étayer l’une ou l’autre des deux hypothèses). Sept flots de sang jaillissent du cou tranché sous l’aspect de serpents et, au centre, une plante chargée de fleurs et de maïs, symbole notable de fertilité, est ainsi donnée. Au-dessus des panneaux, une moulure en saillie figure le corps d’un serpent gigantesque dont la tête est sculptée à chaque extrémité des talus.

La ville aurait été fondée par Quetzalcoatl – attention, pas le dieu ! mais un roi qui portait ce nom en 987 de notre ère. Les monuments imposants militent pour une cité-forteresse érigée après conquête par la force des populations environnantes. On dit que ce sont les Itzas, peuple de navigateur venus d’ailleurs par la côte, qui auraient entrepris de se tailler un royaume au 8ème siècle. L’endroit est justifié par la présence de l’eau.

Au fond du site s’ouvre en effet un vaste « cenote », une vasque naturelle à ciel ouvert de 60 m de diamètre dont le nom est le « cenote des sacrifices ». L’on y jetait des vierges à Tchac pour faire venir la pluie, fillettes incluses. Leurs narines et leur bouche étaient enduites de caoutchouc liquide qui se figeait au contact froid de l’eau, étouffant les sacrifiées.

Le guide, compatissant, nous précise que ces « éléments féminins » étaient drogués préalablement et qu’ils ne s’en rendaient pas compte. On jetait aussi des mâles, jeunes hommes égaux aux dieux auxquels ils devaient ainsi « parler » et garçons dont la beauté était une offense pour l’humble vie terrestre. Les offrir aux dieux était un échange de bons procédés : on vous donne ce que nous avons de meilleur, vous nous donnez ce dont nous avons besoin, la pluie et la fertilité. Sous nos yeux un adolescent américain se laisse saisir par sa robuste compagne et crie au-dessus du vide pour avoir l’illusion de ce qui pouvait arriver. Toujours pragmatiques, ces anglo-saxons. En 1904, le consul des Etats-Unis a acheté le site pour y faire des fouilles et surtout draguer le grand cenote à la recherche d’objets de prix.

Des disques d’or montrant des scènes de sacrifice, des grelots, des bijoux de jade, de cristal de roche et d’ambre, des statuettes en os ou en nacre, ont été remonté des eaux. Mais aussi des squelettes : 13 hommes, 8 femmes et 21 enfants de 1 à 12 ans. La datation des ossements permettent de dire que les sacrifices, probablement intenses en périodes de sécheresse, ont été perpétrés du 7ème siècle jusqu’après l’arrivée des Espagnols.

Malheureusement, et je ne sais par quelles circonstances, le guide francophone qui nous parle a un accent allemand à couper au couteau. Un véritable accent de caricature des films si longtemps projetés depuis un demi-siècle qu’il nous fait sourire par automatisme. Tant et si bien que, lorsqu’il évoque « les vierrrges jetées du haut du rrrrrocher – hein ! – on les jetttttait ! », il y a comme un souffle de « Docteur Folamour » dans sa version doublée en français. Mais peut-être est-ce seulement le ton qui nous paraît ainsi obsédé et sadique ? S’est-on posé la question de notre accent français auprès des autres ? Les Anglais, férus de patates chaudes « into the mouth » trouvent notre ton bien catégorique et nous taxent pour cela de vanité. Les Allemands trouvent notre façon de parler trop rapide, avec trop de mots inutiles, et nous taxent pour cela de frivolité. Pour les Italiens, nous utilisons au contraire trop peu de vocabulaire et sans chanter les phrases, ils nous trouvent constipés… Comme chaque peuple, nous croyons notre langue, notre culture, nos pensées, être ce qui se fait de mieux au monde. Et pourtant, les chiffres de l’ONU sont formels : jamais dans le monde entier il n’y a eu autant d’étrangers…

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Merida

Nous avons deux heures de route jusqu’à Mérida. Nous dépassons des haciendas (« hacer » = faire en espagnol) de cordes de sisal ou de viande sur pieds. Mérida se fait connaître tout d’abord par sa zone industrielle, bien qu’elle soit célèbre surtout pour son université, son archevêché et son rôle de capitale administrative de l’état du Yucatan. Proche du niveau de la mer, elle compte près de 700 000 habitants et possède l’un des douze aéroports internationaux du Mexique.

Fondée en janvier 1542 sur la cité maya de Tiho, elle porte le même nom qu’une ville d’Estrémadure car les monuments mayas que les conquistadores ont découverts leur rappelaient leur ville natale. La prospérité de la corde de sisal, exportée aux Etats-Unis pour alimenter les moissonneuses-lieuses, ont rendu nombre d’habitants milliardaires au début du 20ème siècle et leur ont permis de construire de luxueuses résidences le long du Paseo de Montejo.

Le bus nous dépose dans la vieille ville, sur la place centrale appelée comme ailleurs Zocalo ou ici, plus spécifiquement, « Plaza Mayor » (la grande place). Le palais du Gouverneur, bâti en 1892, a les murs de sa cour, de l’escalier et du premier étage couverts de fresques terminées en 1978 par le peintre Ferdinand Castro Pacheco. Ce muraliste célèbre au Mexique conte en images l’histoire du pays, l’homme surgissant du maïs, le dieu jaguar, l’aigle tenant en ses serres un serpent.

Dans la cathédrale, achevée en 1598, une messe bat son plein avec la lecture de l’évangile selon saint Matthieu. La façade de style Renaissance se voit flanquée de deux tours que l’absence de recul empêche d’apprécier à leur juste mesure. Il s’agirait de la plus ancienne cathédrale du continent américain. Les voûtes sont à caissons et la chapelle du Christ des Ampoules permet de vénérer une statue de bois du 16ème siècle.

Sur un coin de la place, en poursuivant le tour dans le sens des aiguilles d’une montre, nous visitons l’ex-palais Montejo transformé en banque Banamex, elle-même rachetée il y a quelques années par la Citygroup des Etats-Unis. La façade 1549 est de style plateresque toute sculptée de conquistadores au regard menaçant, les pieds écrasant des Indiens grimaçants. L’intérieur visitable est une suite de vieux salons sombres dans le chic bourgeois alourdi du siècle dernier.

Au sortir du palais, éblouis par la lumière, nous pouvons admirer parmi les jardins de lauriers de la place toute une troupe de petits écoliers en shorts bordeaux et chemise blanche que la touffeur fait bayer. Ils sont bruns, frais et pleins de vigueur. En rang et en uniforme, garçonnets et fillettes mêlés font se sentir joyeux de l’humanité. C’était l’un des secrets des ordres totalitaires. Sur un ordre de leur maître, les écoliers retournent sur leurs pas pour se diriger vers le palais du Gouverneur. Nous ne les verrons pas de près.

Mais la place nous réserve encore le sourire des jeunes devant les photos que nous prenons ; ils sont heureux de vivre, d’être là en ce jour, d’être pris pour cibles par les photographes étrangers. Ils ont l’impression de participer à la modernité et cela enthousiasme plus que l’air revêche de nombre de Français du même âge à Paris.

Nous déjeunons sur un coin de la place, à l’étage, d’une salade César et d’une bière dans un vieux café à l’espagnole. Du balcon, nous dominons l’esplanade de l’église et un coin du parc, nous permettant quelques vues sur les gens qui passent et sur le flic à l’ancienne qui s’efforce de régler une circulation qui n’a pas besoin de lui. Je pourrais me croire revenu dans une ville de province française du début des années 1960, formelle, rituelle et assoupie.

Nous quittons Mérida en traversant la voie de chemin de fer, prospère dans les années 1930 mais à l’abandon depuis la fin des années 1970 faute du désir des gens d’ici d’aller voir ailleurs, donc de rentabilité.

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Uxmal, le jeu de pelote maya

Un porche qui permet un encadrement esthétique pour les photos de genre permet d’accéder au jeu de pelote. Les deux plates-formes habituelles délimitent une aire de 34 m de long sur 10 m de large orientée nord-sud, où les joueurs se livraient à une lutte brutale à incidences cosmiques. Chaque plate-forme est ornée d’un serpent emplumé dont la tête se voit encore sur l’un des bords. Les anneaux servants de but sont à 6 m de hauteur. Le jeu appelé en nahuatl « tlachtli » se généralise dès le 6ème siècle dans la zone maya et sur la côte du golfe avant de se répandre dans le reste du Mexique jusque vers le 11ème siècle où il se raréfie nettement.

Il est bien connu par les textes recueillis par les Espagnols mais aussi par les restes architecturaux des sites, les sculptures, les maquettes et les figurines. Cortès a même expédié deux joueurs auprès de Charles Quint, que le graveur Weiditz a représenté en Espagne. Il semble que, sur un demi-millénaire, les fonctions du jeu et l’architecture du terrain se soient modifiées. On dénombre au moins 13 types de terrains différents. Les jeux servent au divertissement mais aussi à des rituels de cérémonie. Seuls les fils de nobles s’y affrontent, avec quelques spécialistes.

Deux équipes de 1 à 7 joueurs se partagent le terrain et se renvoient une balle de caoutchouc brut et pleine d’une quinzaine de centimètres de diamètre et pesant dans les trois kilos. La balle ne doit pas tomber au sol dans son camp et le décompte des points s’effectue comme au tennis en fonction des fautes.

Passer la balle dans l’anneau est une performance, sans doute rare, et permet de gagner d’un coup. Le poids de la balle (qui est pleine) fait qu’on ne peut la toucher de la main, du pied ni de la tête. Elle est maintenue en l’air et renvoyée par les hanches, les fesses, les épaules et les avant-bras. Aussi, des ceintures de cuir ou de tissu épais protègent les reins, d’autres protections renforcent la tête, les épaules et les mains d’après les sculptures. Sous ces protections, les joueurs sont nus à l’exception d’un pagne et de sandales. Le fort rebond de la balle et l’enjeu probable du résultat font que le jeu est très violent.

L’hypothèse classique du symbolisme solaire, due à l’orientation souvent nord-sud des terrains et à l’analogie entre le mouvement de la balle et le mouvement de l’astre, n’est plus retenue aujourd’hui par les spécialistes. Ils privilégient plutôt le symbolisme agraire lié aux rites de fertilité. En témoignent les figures de sacrifice par décapitation, les végétaux associés et les symboles lunaires. L’analogie caoutchouc-sève-sang-sperme fonctionnerait ainsi comme un rituel de régénération de la vie, les joueurs combattant juste au-dessus de l’inframonde. Le vaincu y est précipité selon certains rites.

Ce jeu de pelote est remis au goût du jour à notre époque, dans ce mouvement de retour à l’indianité qui est l’un des facteurs d’identité du Mexique. Pour ceux qui veulent l’imaginer dans la pratique, David Morrell, auteur américain de thriller et père du célèbre Rambo, décrit un tel jeu dans son roman d’action Usurpation d’identité (Livre de Poche 1993).

La maison des Tortues borde la maison du Gouverneur. Les tortues sculptées en ronde bosse étaient autrefois peintes en rouge ; elles sont le symbole du dieu de la Pluie, bien nécessaire à invoquer dans ce pays sans eau. Le palais du Gouverneur se dresse sur une esplanade de 181 m sur 153 m, à 12 m de hauteur par rapport au site. Il comprend 24 pièces qui servaient à l’administration de l’état. « Les maisons n’avaient jamais de portes mais des rideaux, jamais de fenêtres mais des trous », nous précise le guide. Le seigneur Tchac et d’autres dignitaires sont représentés. Cent trois masques de Tchac ondulent pour évoquer le soleil rayonnant. Devant le palais gît un autel en forme de croix où est sculpté un jaguar. Peut-être a-t-il servi de trône ?

La pyramide de la Vieille Femme est orientée nord-ouest/sud-est, comme le palais du Gouverneur. Alors que tout le reste du site est plutôt nord-sud. « Le 21 décembre et le 21 juin les rayons de soleil y pénètrent en diagonale », explique le guide. La véritable raison serait peut-être à chercher du côté de Vénus : la planète est apparue dans cet axe comme « étoile du matin » vers 750 de notre ère. La pyramide de la Vieille, du 7ème siècle, est l’un des plus anciens d’Uxmal. Un temple la couronne et un réservoir à ciel ouvert la longe.

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Uxmal

« Emergeant soudain des bois nous débouchâmes, pour ma plus totale stupéfaction, sur une vaste étendue dégagée parsemée de monticules, de ruines, de structures pyramidales et de vastes édifices bâtis sur des terrasses. Ces vestiges grandioses étaient bien conservés et richement ornés ». John Lloyd Stephens décrit ainsi sa visite à Uxmal en 1840 (p.249) Aujourd’hui inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, Uxmal signifie « trois fois édifié » selon notre guide du site qui parle un bon français.

Il vient nous prendre à l’hôtel et nous dit bonjour en maya – je n’ai pas retenu l’onomatopée fort longue, ni n’ai pu la transcrire. Ce guide a appris la psychologie des Français : paradoxes pour attirer l’attention, anecdotes culturelles pour soutenir le discours, ironie en transition – il en use à loisir. Il évoque la « tache mongole » des Mayas qui disparaît à l’âge de deux ans et la particularité génétique de ne pas supporter le lait qui rapproche les Mayas des Asiatiques. « Si vous rencontrez quelqu’un avec un sourire : c’est un Maya ; s’il a l’air sérieux : c’est un Toltèque, un Olmèque ou autre Pastèque… S’il a des pesos dans les yeux, il est espagnol. »

Les Mayas d’Uxmal savaient gérer l’eau, ce pourquoi ils ont pu édifier une cité dans cette vallée sans puits naturel. L’approvisionnement en eau était assuré par les pluies, recueillies dans deux types de réservoirs : le bassin à ciel ouvert rendu étanche par de l’argile et la citerne souterraine surmontée d’une surface de captage en forme d’entonnoir. La gestion centralisée de l’eau a exigé sans aucun doute l’instauration de pouvoirs centralisés autoritaires. Le système, conçu pour s’adapter à la nature saisonnière des pluies, aux rios étiques et à l’absence de sources permanentes, était le seul moyen efficace de garantir des réserves en eau suffisantes pour assurer les besoins de la population et l’irrigation des champs. Planifier, construire, entretenir le système nécessitait une autorité pour contraindre les masses humaines à bâtir un système collectif.

L’eau reste d’ailleurs un problème au Mexique, surtout dans la capitale dont la pluviosité et les nappes souterraines ne couvrent que 2% des besoins. 67% de la consommation est puisée dans les nappes phréatiques, ce qui rend instable le sol et fait s’effondrer notamment le centre historique de Mexico de 30 cm par an ! Le solde provient d’aqueducs depuis les vallées voisines. Mais la mobilité du sol engendre des ruptures du réseau de distribution, donc des gaspillages, qui rendent le système peu efficace. Les grandes compagnies des eaux internationales, et surtout les premières mondiales que sont les françaises, sont sur les rangs pour créer un réseau efficace à Mexico.

Des datations au carbone 14 du bois ont permis de situer au 6ème siècle la fondation d’Uxmal dont l’apogée aurait été vers 900. Les linteaux de bois au-dessus des portes sont d’origine ; ils ont 1500 ans. « S’ils ont résistés, c’est parce qu’ils ont été cueillis à la pleine lune : pas de liquide, pas de termites », assène le guide. Il ajoute : « site religieux, il est difficile de le comprendre vraiment sans croire. » Le site est abandonné vers 1200 comme Chichen Itza, à l’époque où est fondée la nouvelle cité de Mayapan dans le nord du Yucatan. Les princes sont contraints de vivre dans cette nouvelle capitale où ils servent d’otages et de courtisans aux princes Cocoms. Stephens et Catherwood décrivent les premiers le site au grand public américain. Les premières fouilles sont entreprises en 1929 par Franz Bloom et les travaux de conservations ont commencé en 1943 ; ils sont toujours en cours.

Plus on s’éloigne des Aztèques, plus les civilisations méso-américaines paraissent traditionnelles. Aux petits groupes agricoles et artisans, aux relations égalitaires, succèdent des sociétés plus complexes, hiérarchisées, rassemblées autour de centres administratifs et religieux, pratiquant l’agriculture organisée, la gestion de l’eau et les échanges commerciaux. Mais la prédation humaine connaît ses limites quand le terrain n’est plus favorable. Une démographie trop forte engendre une intense utilisation des sols, ce qui les appauvrit en l’absence d’engrais apportés et les érode sous ce climat. Des disettes apparaissent qui engendrent des conflits entre les villes, les archéologues en ont la preuve. Ce climat de pénurie et de violence aboutit à une rupture entre le peuple paysan et son élite dirigeante et religieuse. Le commerce s’effondre, l’égoïsme croît. Chacun reprend ses billes et émigre vers des terres nouvelles. Les cités sont désertées. Le déclin rapide des Mayas s’explique probablement ainsi. Parfois, une conquête de peuples venus d’ailleurs achève le désastre. Ce fut le cas dans le nord des basses terres du Yucatan.

Nous commençons par la pyramide du Devin de 35 m de haut, appelée ainsi selon une légende de la superstition locale : un nain magicien l’aurait élevée en une seule nuit… Nombre d’oiseaux sont représentés, des colibris, des quetzals. Les oiseaux étaient vénérés par les Mayas qui croyaient qu’ils communiquaient avec les dieux. Les masques de Tchac sculptés sur la pyramide sont 52 comme les siècles mayas et les semaines d’une année. Les monstres sont les puissances cosmiques dont la gueule ouverte donne accès au monde surnaturel. Il suffit d’y entrer. Suit le quadrilatère des Nonnes, une cour de 65 m sur 45 m entourée de bâtiments allongés qui évoquaient les cellules d’un couvent pour les premiers voyageurs. Il fait bon, côté ombre, car le soleil commence à chauffer dur dès avant 10 h ce matin. Un gros lézard préhistorique se prélasse sur la pierre. C’est un varan qui ne craint pas les hommes. Le dessus des portes est décoré d’une frise où pointe le long nez de Tlaloc. Des statues de captifs, de singes et d’oiseaux sur fond géométrique sont d’un bel effet. Un dieu a face de hibou est figuré sur l’édifice est. « Sur l’esplanade vaste comme le soleil, le soleil de pierre danse et repose, nu, face au soleil nu », dit joliment le poète (Octavio Paz, « Liberté sur parole », p.40).

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Campeche

Campeche est un port de pêche d’où partait, du temps de la marine à voiles, un bois célèbre dont on ne se chauffe pas. Il servait à extraire une teinture de nuance bleue à violette en fonction du pH, connue des Aztèques qui l’appelaient « quamochitl ». L’hématine (Haematoxylon campechianum) est un arbre haut pouvant atteindre 10 à 15 mètres avec un tronc rouge et des branches épineuses. Il pousse dans la baie de Campeche au Mexique et, dès le 17ème siècle d’importantes plantations d’hématine sont créées pour l’industrie qui utilise seulement la partie centrale du tronc. L’Europe a commencé à utilisé ce colorant pour remplacer les colorants végétaux domestiques, guède et indigo. Cela a provoqué une récession sur le marché anglais, entraînant diverses guerres entre l’Angleterre et l’Espagne en Amérique latine afin de contrôler les récoltes de bois de Campeche. Pas de Bourses efficaces à l’époque. Au 18ème siècle, 95 % de la soie, du coton, de la laine et du cuir teints en noir étaient faits avec de l’extrait d’hématine. En 1950, la consommation mondiale de bois de Campeche était encore d’environ 70 000 tonnes malgré la forte concurrence des colorants synthétiques. Le colorant actif du bois de Campeche est l’Hématoxyline, découverte en 1810 par Chevreul, un chimiste français de Dijon.

Protégée par des hauts remparts, rassurante par ses bastions, la ville a su créer aux 18ème et 19ème siècles une vie nonchalante, coloniale, exotique, dont il reste quelques demeures, certaines en ruines. Mais c’est en ce lieu le 22 mars 1517 que les Espagnols ont débarqué pour la première fois au Mexique. Le village s’appelait presque comme aujourd’hui, de son nom indien « Ah Kim Pech ». La ville actuelle n’a été fondée qu’en 1540 par les Espagnols sous le nom plus catholique de San Francisco de Campeche.

Du port partaient des cargaisons de bois, de tabac, de poivre, de vanille, de gomme à mâcher et d’encens, toutes richesses qui excitaient les pirates. Ils ont mis la cité à sac à plusieurs reprises au 17ème siècle. Le gouverneur a donc pris en 1688 la décision de construire une enceinte de 2,5 km de long aux murs de 8 m de haut. Elle ne fut achevée qu’en 1704.

La ville historique est basse, sans étages, les façades très colorées. Les patios qui s’ouvrent sont agréables de verdure et entourés de murs aux teintes pastel dans les tons chauds. Des cafés d’hommes s’élève une rumeur sur la rue ; ils sont semi-fermés mais bien vivants à l’intérieur. Toute une tranquille existence machiste s’y déroule derrière les persiennes tirées durant la sieste de midi à trois heures. On boit du café, joue aux dominos, commente le journal, discute de tout et de rien. Pas une femme ici. La convivialité est celle du sud traditionnel, presque arabe, importée avec d’autres choses par les Espagnols.

Les gens que nous croisons dans la rue ou que nous abordons sont plus civilisés que dans l’intérieur du pays. Ils sont ouverts, plus avenants, moins rancuneux et fermés. Même les Indiens de sang. Une petite fille à sa fenêtre sur la rue accepte de se faire prendre en photo dans son cadre. Je le lui demande, elle acquiesce ; elle me fera de grands signes lorsque je passerai un peu plus tard au-dessus de sa rue, en haut du chemin de ronde du fort San Miguel.

Un jeune garçon jouant au bilboquet m’autorise lui aussi à le fixer sur pellicule. Il en est presque fier, retrouvant là un trait typiquement méditerranéen sans le savoir, le plaisir théâtral de paraître, de se sentir beau aux yeux des autres.

Après un large tour dans les rues, nous visitons la cathédrale, près du port. Sa façade comme son intérieur sont sobres. La Vierge y est omniprésente, d’où son nom de « catedral de la Conception ». L’une de ses représentations est dédiée tout spécialement aux prisonniers. Fondée en 1540, elle ne fut achevée que sous la sécurité des remparts, en 1704. Un souterrain sous l’autel permettait aux curés de se mettre à l’abri dans le bastion. Trois adultes sont abîmés en prières en ce mardi après-midi. Les petits enfants qui les accompagnent sont muets, respectueux. En face, le ci-devant palais du Gouvernement date du 19ème siècle.

Le bus reprend la route et passe un peu plus loin sous un arc en pleine forêt : nous sommes désormais entrés dans l’Etat juridique du Yucatan. Nous venons de quitter l’Etat de Campeche. Les villages traversés sont composés de curieuses cabanes ovales bâties de bâtons verticaux serrés surmontés d’un toit de palmes. Au milieu de la terre rouge et des gosses demi-nus qui jouent, c’est fort joli. Nous traversons l’un de ces lieux hors du temps où l’existence se déroule comme il y a plusieurs siècles, l’école obligatoire en plus.

Le contrôle de la frontière d’Etat a lieu un peu plus loin par des militaires en uniforme, fusil d’assaut en bandoulière. Je doute cependant que le chargeur soit garni de balles, à voir la désinvolture avec laquelle le militaire de garde joue avec la détente. Peut-être, comme dans l’armée française, a-t-il son chargeur plein scellé dans l’une de ses poches, avec une liste d’instructions précises pour son emploi, réservé aux cas graves et bien précisés. Je ne peux m’empêcher d’observer que, question sécurité, le poste est loin d’être à la hauteur : si l’un des cinq hommes présents est protégé à 10 m de là par un parapet de pierres à mi-corps, tous les autres sont trop rapprochés. Il suffirait d’une seule rafale tirée par surprise pour les neutraliser en un clin d’œil. J’en conclus qu’il n’y a donc pas grand-chose à contrôler et que le danger est inexistant depuis longtemps.

Luis, le chauffeur, se range sur le bas-côté. Va-t-on assister à la fouille de tous nos bagages ? Pas le moins du monde : il a seulement peur de manquer de carburant et veut en solliciter contre paiement auprès d’un énorme camion Mack qui arrive dans l’autre sens. La transaction se fait pour un bidon de cinq litres et voilà Luis rassuré. Il est sympathique, Luis, il parle un espagnol très compréhensible et explique le Mexique avec pédagogie.

La nuit tombe dans le « microbus » comme ils disent ici. Elle tombe avant la réalité, étant donné le plastique fumé colle sur les vitres. Mais nous arrivons à la nuit vraie à l’hôtel « Mision Uxmal », situé non loin des ruines éponymes. C’est un grand bâtiment de chaîne hôtelière en arc de cercle autour d’une piscine en forme de haricot, avec vue sur le sommet émergé des ruines et larges chambres meublées de télévision. Cela nous change de tous les logements jusqu’à présent. Il y a des sourires dans le groupe, surtout parmi les filles, plus sensibles à ce genre de détail. L’aventure, ça va bien, mais avec une douche chaude et un lit confortable chaque soir !

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Bain caraïbe

Nous revenons au village lacandon en taxi, appelé par radio depuis la cabane du gardien. Le déjeuner n’est pas prêt : si nous n’étions pas revenus, il aurait été inutile de gaspiller de la marchandise. J’ai le temps (je suis le seul) de prendre une douche à l’eau froide du rio passé en force dans les tubes sanitaires. J’ai le temps encore d’acheter à la case-boutique, puis de boire, une bière Modelo pour 15 pesos. J’ai le temps enfin de regarder œuvrer les deux jeunes garçons en tunique blanche, les fils de Poncho. L’aîné peut avoir onze ans, le cadet huit, peut-être. Ils construisent en lattes de bambous et fines lianes une cage pour un oiseau vivant qu’ils ont attrapé au filet. La bête est à leurs pieds, entortillée dans les mailles, et se débat faiblement.

Le poulet, derrière lequel on a couru à notre arrivée, est enfin plumé, vidé et grillé. Accompagné de frites françaises et de riz, il fera notre repas. Des tranches de fruits de la forêt, ananas, papaye et pastèque l’achèveront, servis dans une bassine en plastique. Nous avions faim d’avoir marché toute la matinée !

Le bus est cette fois correctement climatisé, malgré les sempiternelles remarques elles aussi « à la française » des frileuses chroniques que tout changement hante, même d’atmosphère. Il nous reconduit plus vite qu’hier à Palenque. Thomas veut se servir d’internet et nous avons tout le temps. Le bus nous arrête donc au centre de la ville de Palenque, que nous n’avions pas encore vue. Nous déambulons par la rue principale de ce qui apparaît comme un gros bourg sans intérêt autre que commercial. Ici se rencontrent les produits des campagnes comme ceux venus de la ville. C’est un lieu d’échanges où règne en maître l’électroménager. Quelques agences de tourisme proposent des circuits en anglais ou en espagnol.

Sur le Zocalo où nous attendons le retour des flâneurs, assis sur un banc à quelques-uns, j’observe trois filles qui passent. Elles aiment sortir en groupe, faisant front solidaire contre les dragues des mâles s’il en est. Deux d’entre elles se tiennent par le bras. Elles portent un jean très moulant ou un bermuda noir, de hauts talons pour mettre en valeur leurs mollets, des hauts colorés et ultramoulants pour mettre en valeur leurs mensurations et attirer le regard qu’il faut là où il faut. Elles ont, comme les garçons d’ici, un visage quelconque, mais savent mettre leur physique en valeur. Un nuage de parfum persiste dans leur sillage pour qu’on puisse les suivre à la trace. Elles jouent les leurres pour les machos. Ceux-ci, déjà allumés, les suivent du regard. Les filles d’ici sont sans doute « sages », la province étant encore plus traditionnelle dans les sociétés traditionnelles. Mais elles ont appris de la télé et des feuilletons américains qu’il est bon de séduire avant d’épouser. Une fois la première maternité intervenue, adieu minceur, drague et vêtements moulants.

Après cette exploration ethnologique de la faune locale, après avoir croisé de gros flics au pétard macho pesant dans les deux kilos sur la hanche et des ménagères attirées par les vitrines de frigos, machines à laver et autres cafetières électrisées, nous rejoignons les Cabañas de l’hôtel Pancham pour y prendre une vraie douche et dîner.

Il a plu cette nuit, une longue averse tropicale qui crépite sur les feuilles et le toit et goutte ensuite, interminablement. Cet égouttement prolongé provoque le glapissement de filles, des anglo-saxonnes ivres qui rentrent dans leurs cabanes aux premières heures de la matinée sans se soucier des autres. Ces douches venues du ciel m’apparaissent comme un déversement providentiel sur leur égoïsme obtus, un vrai châtiment protestant pour les laver de leurs excès et de leur irrespect foncier du sommeil des autres. Mais, sensualité de la nuit brusquement fraîchie, le diable les guettait derrière un bananier, poilu et en sandales, j’imagine. Car les glapissements se sont mués subitement en râles.

Une part de la jeunesse nord-américaine vient au Mexique traîner son spleen indécrottable et rechercher les sensations fortes de l’exotisme. La morale protestante est si stricte qu’une fois passée la frontière, tout semble permis. Et l’on se vautre alors dans les débauches offertes par les « barbares » (ceux qui ne parlent pas anglais). Coiffures afro ou barbes rousses, toutes et tous portent l’invariable uniforme de l’anglo-saxon en détente : short, débardeur et sandales. Cela sans la moindre considération non plus pour la pudeur du pays. Les Etats-Unis n’éclairent-ils pas le reste du monde ? Cette bonne conscience messianique les éloigne inexorablement des autres sans qu’ils en prennent conscience. Ils sont tout effarés lorsqu’on leur en fait la remarque.

La route vers Campeche, plus de 300 km à faire, regorge de « topes », ces cassis volontairement placés pour ralentir les véhicules. Nous traversons une plaine arborée où la culture s’effectue encore sur brûlis. Des haciendas aux nombreuses vaches sont surmontées d’éoliennes pour donner l’énergie à la pompe qui remonte l’eau du sous-sol pour abreuver les bêtes. Antennes radios, quelques chevaux et pick-up yankees complètent la panoplie des parfaits cow-boys d’ici qui singent leurs grands frères du nord. Nous suivons de gros « semi-remolque » (en mexicain dans le texte) chargés de fret qu’il nous faut doubler « con precaution », ainsi qu’il est pédagogiquement indiqué au-dessus des feux arrière. La route est droite, mais mal stabilisée. Des cars de transports scolaires ont souvent vidé leur cargaison de garçons et de filles sur un pré pelé ou dans une cour bétonnée d’une école de campagne. Où vont-ils ainsi à la journée ? Visiter un site ? Voir une grande ville ? Est-ce l’heure de la pause ou du pique-nique ? Les garçons, chemise blanche et pantalon noir, jouent au foot sur l’herbe pelée avec leurs chaussures de ville. Les filles, assises à plusieurs autour du terrain, les regardent et commentent peut-être leurs sourires.

Près du viaduc : la mer. L’océan Atlantique du golfe du Mexique, jaune pastis et bleu turquoise tel qu’aux Caraïbes, à quelques centaines de milles en face. Le fond est de sable coquillier blanc et les vagues sont mousseuses. L’eau est chaude, autour de 26° probablement. Le goût du sel et l’odeur de poisson grillé qui monte de la paillote installée les pieds dans l’eau mettent en appétit.

Après le bain et le séchage au soleil, après quelques photos de mer, de mouettes et d’ambiance, après avoir ramassé et trié quelques gros coquillages qui prolifèrent sur l’estran, nous allons déjeuner. Une bière fraîche de marque Sol pour changer, une soupe de légumes en entrée, un rouget grillé humé depuis déjà quelque temps et une salade de fruits divers pour finir. La bière est acide, un peu dans la saveur de la Gueuse, elle est meilleure encore avec un peu de citron comme nous le conseille Hélène qui s’y connaît. L’étiquette revendique « la bière de Moctezuma ». Il n’est plus là pour le contredire.

Nous repartons pour deux heures de route sur des chansons angevines du groupe La Tordue qu’aime Thomas et qu’il a apporté sous forme de CD.

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