Voyages

Confucianisme

Tom profite du car pour évoquer le confucianisme. C’est un système de croyances sans transcendance, mais avec un code moral et un mode de vie. Il a été fondé par Maître Kong, né vers -551 et mort en -479. Son but est la recherche de la connaissance. Maître Kong n’a rien écrit, il n’a pas été suivi. De l’homme, on sait peu de choses sinon que les Jésuites en Chine latinisèrent son nom de Kong Fuziu en « Confucius ». Il a vraiment existé mais n’est pas l’auteur de toutes les œuvres qu’on lui attribue. Sage et non prophète, Confucius est l’auteur d’essais que l’on connaît sous le titre d’Entretiens familiers.

Cette façon de penser est née durant la période houleuse de la vie de Kong, sous la dynastie Zhou en Chine. De –591 à la fin officielle des Tcheou au 3ème siècle avant, la Chine n’a connu que des conflits entre chefferies. Son principe est que la connaissance est un devoir moral. L’homme n’a rien inventé mais transmet la tradition. Une particularité est que l’être humain est considéré comme foncièrement bon. C’est le manque de cadre moral de la société qui engendre le chaos communautaire et la méchanceté individuelle. De la famille à l’État, si tout est propre, bien tenu, tout doit aller bien.

Dans la Chine de cette époque, on ne pouvait être que noble ou esclave. Les nobles sans terres, amenuisées par les partages successifs, ne pouvaient que se faire lettrés et conseiller les princes. Confucius fut l’un des derniers et le plus flamboyant de cette lignée de clercs. De bonne naissance mais pauvre et orphelin, il n’avait que 17 ans lorsqu’un grand officier sur le point de mourir l’institua maître de son fils. « On le chargea de l’intendance, dès lors les comptes furent exacts. On le chargea du bétail, dès lors le cheptel prospéra » p.64.

Car l’essentiel, pour Kong, est la vertu. Certes, les hommes n’en sont pas remplis mais « les oiseaux et les bêtes sauvages, nous ne pouvons nous associer à eux ni vivre en leur compagnie. Si je ne fréquente pas les hommes tels qu’ils sont, avec qui frayer ? » p.65.

La base est de bien définir les mots du discours, pour bien comprendre et bien être compris. En effet, « dénominations incorrectes, discours incohérents ; discours incohérents, affaires compromises ; affaires compromises, rites et musique en friche, punitions et châtiments inadéquats (…) le peuple ne sait plus sur quel pied danser, ni que faire de ses dix doigts » p.69. Nos politiciens pourraient utilement s’inspirer de ces conseils de bons sens lorsqu’ils prononcent leurs discours ou qu’ils élaborent la loi. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. De plus, si l’on se dit « souverain », « ministre », « père », ce sont autant de noms qui engagent comme la noblesse oblige. Il n’y a de vertu que dans la droiture de l’intention et la pureté du cœur. Cela se manifeste par la civilité, le premier des rites, qui est respect pour autrui autant que pour soi-même.

L’homme n’est pas un être idéal mais un naturel que l’on éduque par l’exemple plus que par les conseils. Le recours aux anciens permet de tourner les croyances et les manies, mais c’est bien l’homme présent qui doit réfléchir par lui-même et agir. « Parce que je suis maître de moi, je suis maître de l’univers, ou digne de le devenir. Qui veut gouverner doit d’abord se gouverner ». Car telle est la sagesse : on ne change pas le monde par décret, non plus que le peuple, ni les comportements. On ne peut commencer que par ce qui est à notre portée. En premier par soi-même. Seul le maintien d’une bonne santé, puis l’exemple de la vertu permettront, de proche en proche, de changer comportements, hommes et monde. Tout le reste n’est qu’utopie dans son sens maléfique d’idéal inaccessible, donc d’alibi pour – surtout – ne rien faire. La première vertu est de donner un modèle. Par sa réussite « exemplaire », les convictions se feront et le monde pourra suivre. Ce n’est pas l’inverse qui est vrai.

Ne jamais désespérer de l’homme, dit Confucius, mais aimer comme haïr avec discernement. Point de juste milieu mais le « milieu juste », tel la flèche tirée au centre de la cible et pas à côté. Pour cela respecter, écouter, étudier avant de dire et d’agir. « L’homme de qualité n’est pas un spécialiste » – mais il est amateur de tout et il s’enquiert. L’homme vulgaire ne pense qu’à son bien-être et à son intérêt, tandis que celui qui aspire à l’équité s’ennoblit. Sa récompense est la paix du cœur et de l’esprit en voyant se diffuser la justice et le bonheur qui va avec autour de lui. Pas besoin de dieux pour injonction ou pour sanction, l’homme suffit qui est semblable à nous, un frère.

« Tout passe comme cette eau ; rien ne s’arrête, ni jour, ni nuit » – et l’homme de qualité imite ce mouvement, cette fluidité de l’intelligence (qui est faculté d’adaptation) dans le changement incessant des choses (qu’on ne peut immobiliser). L’homme de qualité vit dans le temps, avec son temps, sans regretter un mythique âge d’or ni se consoler dans un quelconque avenir radieux. Ce qu’il faut changer est ici et maintenant, avec les hommes tels qu’ils sont et les rapports de force présents. Pour guide, le sage a la « raison raisonnable et non point rationaliste, et nullement ratiocinante » : point de technocratie ni de foi aveugle dans le seul « calculable », point de coupage de cheveux en quatre idéologique pour noyer le poisson. La justice exige le bon sens, la voie juste, un regard étendu et l’écoute de tous, même si la décision est une. Dialectiquement, elle se situe « après ».

Dans ses Entretiens, Confucius déclare encore : « Les anciens, qui désiraient que la terre entière resplendit de la resplendissante vertu, commençaient par bien gouverner leur principauté.

« Comme ils désiraient bien gouverner leur principauté, ils commençaient par mettre en ordre leur famille. Comme ils désiraient mettre en ordre leur famille, ils commençaient par se perfectionner eux-mêmes.

« Comme ils désiraient se perfectionner eux-mêmes, ils commençaient par régler leur cœur.

« Comme ils désiraient régler leur cœur, ils commençaient par purifier leurs intentions.

« Comme ils désiraient purifier leurs intentions, ils commençaient par étendre leur savoir » p.137.

Tout maître Kong est là – et tout est dit. Il sert de grand exemple

Il faut attendre -221, période des cent écoles, pour voir le développement du confucianisme via le disciple Mencius. Il expose que, depuis la piété filiale jusqu’à l’ordre cosmique, la bonne tenue permet l’harmonie de l’homme et de la nature avec les dieux. Sous les Xin, cette philosophie a été ostracisée ; sous les Han elle devient religion d’État ; sous les Tang, elle est balayée. Elle se réunit au taoïsme au XIe siècle pour donner naissance au néo-confucianisme.

À la campagne, des rizières vertes arpentées par des paysans en chapeau conique. À la ville, des collégiens en chemise blanche qui jouent au ballon pieds nus dans la poussière de la cour. Deux amis plus grands, probablement lycéens, l’un en vélo, l’autre en scooter, me sourient et me saluent de la main à la fenêtre du bus. Ils portent un polo bleu ciel liseré de blanc, au col largement ouvert. Tous deux ont une chaîne au cou. Je trouve leur attitude sympathique, à l’opposé de nos ados revêches et frileux qui vous lancent un regard noir si vous leur souriez.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Col des Nuages

Le bus commence alors à monter par la route en lacets vers le col des Nuages qui sépare le Vietnam du nord du Vietnam du sud. Une forteresse est établie au sommet, car qui tient le col tient le passage. Vers l’ouest, en effet, ce ne sont que montagnes et très vite la jungle.

Des Viets jeunes font la course en moto vers les 495 m d’altitude du col, s’arrêtant de temps à autre pour se rassembler et s’entre-admirer, ou mesurer leur prestance devant les filles, assises toujours à l’arrière. La jeunesse branchée a des motos neuves au feulement de fauve. Ils sont pleins d’énergie, tout bardé de cuir, casque sur les yeux comme un heaume médiéval. Ils se sentent invulnérables, chevauchant la mécanique uniquement entre mâles ; ils ont lu trop de mangas aux super-héros musculeux.

Sur le sentier du panorama, en face de la forteresse et après les bars inévitables, un petit garçon de sept ou huit ans (difficile de donner un âge tant les enfants sont fin ici) est entièrement paré de branchitude gangnam style : chaîne au cou, bracelet au poignet droit, montre au poignet gauche, bague à chaton à l’annulaire droit, une autre au majeur gauche, casquette blanche sur les cheveux et T-shirt en faux Dior sur le torse. Il fait indiscutablement l’émerveillement de ses parents, plus modestes et plus vulgairement vêtus. Ils me sourient et me saluent après que j’ai pris leur petit prince en photo.

Il aurait dû faire brumeux et sans rien laisser à voir, d’où le nom de Col des nuages. Même Da Nang se laisse entrevoir sous les voiles. Il n’en est rien et il fait grand beau au col, ce qui est rare, nous dit Tom. « Je n’ai jamais vu ça » est l’expression habituelle de ceux qui n’admettent jamais que le monde puisse changer ; je l’entends depuis que je suis enfant, c’était l’antienne des paysans sur la météo dans les années cinquante. Les seuls nuages qui planent sont largement au-dessus. Il ne fait même pas froid.

L’ancienne citadelle et le bunker américain tiennent tous les deux la route. Cette Grande muraille du Sud-Vietnam n’a pas empêché l’invasion du Nord par la jungle de la cordillère et les pistes du Laos. La côte est à 8 % pour redescendre de l’autre côté.

Arrêt syndical du chauffeur de notre tacot – un bus de marque Thaco, Truong Hai Group Corporation, une marque du Vietnam fondée en 1997 qui produit des bus sur des châssis Hyundai. Quinze minutes au bord d’une lagune saumâtre en bas du col. Des barques de pêche, des pneus de vélo où l’on élève des huîtres, des cabanes sur pilotis, bordent la plage sur fond de montagne embrumée. Le col des Nuages s’élève en fond de tableau. Je découvre encore une paire de jumeaux garçon, ce n’est pas la première fois depuis notre arrivée. Ils ont un frère aîné mais ont dans les sept ou huit ans. Est-ce la chimie ou l’après-guerre avec la nature qui compense ? Il y avait souvent des jumeaux dans mes petites classes dans les années 1950 après la Seconde guerre mondiale. On en voit beaucoup moins depuis.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Musée de la sculpture cham de Da Nang

Dans un bâtiment bas au mur jaune construit par les Français, le seul musée cham du monde inauguré en 1919, une collection près de 2000 objets dont 500 exposés, statues et bas-reliefs de la culture Champa. Il y a notamment des restes archéologiques du sanctuaire de My Son, à environ 40 km du centre de la ville de Da Nang. La galerie expose 18 objets de trois groupes différents, celui de la tour principale, celui de la tour secondaire et le groupe d’objets décoratifs à l’avant et sur le mur de la tour. On peut voir les statues de Shiva, Ganesh, la naissance de Brahma.

La salle Tra Kieu montre plus de 43 œuvres des VIIe au XIIe siècle, dont un piédestal des danseurs. La danse des apsaras qui ondulent avec grâce montre leur qualité céleste, jaillies du barattage de la mer de lait. Elles portent une fine tunique qui passe entre leurs jambes et sur leurs épaules, laissant deviner leur paire de seins affermis par la danse.

Un Vishnou du 10e siècle est assis nu en tailleur sous treize têtes de serpent a quatre bas portant chacun un symbole : une massue, une roue, une conque et un lotus. Il sourit sereinement, son col et sa poitrine couverts de colliers. Un autre du 7e siècle, trouvé à Quang Ngai illustre la création de l’univers. Vishnou médite couché sur le serpent Ananta à sept têtes. Quand il s’éveille, un lotus bourgeonne depuis son nombril. La terre est formée des pétales de ce lotus et Brahma, assis sur elle, entreprend son travail de création. Cette gésine sur la pierre est belle à méditer. Brahma est lui aussi en statues. Il porte quatre têtes, symbole des quatre directions de l’univers. Il est assis sur le cygne Hamsa et d’une main tient une épée, de l’autre un trident. Il porte un double collier qui souligne ses pectoraux accentués de travailleur, et un pagne brodé de fleurs.

Un Yaksa, esprit de nature du 6e siècle, est lui aussi assis en tailleur mais les mains sur les hanches, encadrant son nombril en fleur de lotus. Son expression est plus sérieuse que sereine, même un brin austère comme s’il faisait la morale à qui le regarde. Une Laksmi se présente tout en triangle, bien posée sur la terre avec ses jambes croisées et ses bras qui tombent sur ses cuisses. Ses colliers et sa ceinture soulignent ses deux seins pommés nourriciers tandis qu’un linge pend vers son vagin caché. Elle a la face mild and grateful selon la notice.

Un Bouddha couché sur un Bouddha assis, un Ganesh trompeur qui semble sourire, placide, des danseuses qui s’écartèlent en frise sous les monuments, et une bodhisattva Tara de la fin du 9e siècle aux longues oreilles, taille de guêpe et mamelles énormes, la longue jupe cachant sexe et jambes. C’est un « trésor national » ainsi qu’il est mentionné sur l’étiquette. Une statue d’Avalokiteshvara au « sourire Bayon » – étiré – montre un torse lisse et fluet de très jeune homme et le chignon caractéristique de la déité. Il est ceint d’un pagne au double nœud de l’art khmer du 11e et 12e siècle. Des joueurs de polo du 10e siècle attirent toujours les guides des touristes anglo-saxon ; ils veulent leur montrer que leur sport favori a été inventé en Asie du sud-est et pas par les Anglais en Inde au XIXe. Plus loin, deux guerriers se tiennent mutuellement par la cuisse, forme de lutte ou d’érotisme.

Dong Duong était un centre bouddhiste champa à une vingtaine de kilomètres de My Son. Il a été érigé sur ordre du roi Indravarman II en 875. C’est un complexe de temples et de grandes salles d’assemblée orienté est-ouest. Une stèle montre qu’il a été dédié à Laksmindra Lokesvara, une forme du bodhisattva Avalokiteshvara. L’ensemble a été fouillé par Henri Parmentier et Charles Carpeaux à l’automne 1902. Il a été depuis complètement détruit par l’érosion et par les guerres. Les seuls restes sont au musée sous la forme de statues de gardiens ou de déités de style local cham, notamment un grand Bouddha au visage hiératique, vêtu d’une tunique lamée qui laisse le sein droit nu. Et sur les photos que Parmentier a pris la précaution de prendre in situ.

En reprenant la route, nous longeons la belle plage de sable blanc de la ville, après le pont du dragon et le musée. Le dragon ondule en jaune d’or, tout en métal écailleux sur les superstructures du pont, comme s’il surgissait de l’eau qui coule en-dessous. Nous sommes sur la mer de Chine. Quelques enfants sortent du bain sur la plage, mais peu d’adultes dans l’eau ; quelques-uns déambulent en slip sur le sable ou font des exercices mains sur la tête, comme s’ils étaient sous la menace d’un fusil.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Hoi Han

Nous allons visiter à pied un atelier de soieries, dont les explications visent à nous faire acheter. J’en suis vite lassé.

Nous suivons ensuite les rues de la vieille ville de Hoi Han qui est l’ancien port cham de Fai Fo, ouvert au XVe siècle aux Occidentaux qui y ont établi des comptoirs et qui a connu une très grande prospérité au XVIIe siècle. La vieille ville a des maisons en bois conservées du XVIIe, toutes transformées en boutiques au rez-de-chaussée. Une maison chinoise en bois jointoyé sans aucun clou montre une trappe au plafond pour y monter les meubles et les marchandises en cas de crue. Lors de la mousson, encore aujourd’hui, l’eau recouvre les rues et les rez-de-chaussée sur plus d’un mètre de hauteur. Tom en a été témoin l’an dernier et les hôtels ont prévu des tongs marquées à leur logo pour que leurs clients puissent circuler en short. Les enfants s’y ébattent en simple slip. Il y a foule aujourd’hui, mais presque exclusivement des touristes chinois, vietnamiens, occidentaux. La crue est encore loin. Passe un jeune Allemand de 11 ans avec sa mère, en polo ouvert, chair rose et cheveux longs ; son grand-frère l’appelle Ube, comme l’un des fils de Ragnard dans la série Vikings. C’est touchant, un petit Blanc pâle parmi tous ces Jaunes dorés.

Nous visitons le temple taoïste du mandarin Quan Cong, aux dragons très chinois. Divers personnages sont représentés pour les prières : la mère et ses avatars enceintes avec poupon dans les bras, neuf sages, un vénérable. Le temple a été érigé en 1653 et destiné au culte à Quan Van Truong, général reconnu pour son talent, son esprit indomptable, sa bravoure et ses vertus d’homme honorable qui a vécu à l’époque des royaumes combattants sous la dynastie chinoise Han. La porte principale est sculptée de dragons serpentant entre des nuages bleus. Quan Cong incarne le Dragon Bleu (Thanh Long) et le Tigre Blanc (Bach Ho). A l’intérieur, sur l’autel du hall principal se trouve une statue de Quan Cong faite de papier mâché entouré des deux statues de ses gardes, Quan Binh et Chau Thuong.

La ville a été sauvée et restaurée par un Polonais, Kazimierz Kwiatkowsky (1944-1997) quand il a préparé son admission au Patrimoine mondial de l’Unesco, effective en 1999. Une statue lui est dédiée, en grès, sur une petite place et fait l’objet d’offrande de fleurs, de fruits et d’encens chaque jour. Nous passons à côté du pont Japonais (Chùa Cầu), en réfection après sa destruction par les crues, pont couvert construit en 1593 pour relier les quartiers habités par les communautés chinoises et japonaises. Chaque extrémité est gardée par un couple de statues, figurant des chiens d’un côté et des singes de l’autre.

Nous revenons par la nuit tombée le long de la rivière. Des sampans à lanternes, glissant sur le fleuve Thu Bồn, des lanternes dans les rues, tout cela brille de couleurs et donne une atmosphère de fête bon enfant, même avec les vélo-pousses qui se frayent un chemin en bancs successifs, parmi la foule. Ils sont envoyés par les hôtels. Plusieurs du groupe sont rentrés seuls, il y a beaucoup de marche dans la journée et je suis fatigué. C’était intéressant mais chargé.

Le dîner est prévu à l’hôtel à 20 h, un menu traditionnel avec les différents plats dont le poisson-chat. Nous commençons par des rouleaux de printemps au porc et crevettes, suit une soupe de maïs au crabe, puis le poisson-chat à queue jaune (Yellowtail Catfish) frit au piment, du chou pak choi frit au wok à l’ail, du riz vapeur et des fruits tranchés de saison.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Caodaïsme

Puisque nous allons visiter un petit temple caodaï au retour à Hoi Han, Tom nous parle du caodaïsme. Ce courant spirituel est né en 1921 d’une révélation d’un spirite. Ngô Van Chiêu, fonctionnaire vietnamien dit être entré en contact, lors d’une séance de spiritisme, avec un « esprit » qui se nomme Cao Dai Tien Ong (Cao Dai signifie « Haut Palais »). Le caodaïsme est créé en 1925 comme mouvement syncrétique de confucianisme, de taoïsme, de bouddhisme, avec des rituels d’église catholique – et même de Victor Hugo. Le Caodaïsme prône la pratique du bien, de la vertu, l’amour universel, et les femmes ont le même statut que les hommes ; elles peuvent occuper les mêmes positions dans la hiérarchie religieuses. Victor Hugo a été élevé au rang de Saint et les esprits de personnalités telles que Jeanne d’Arc, Jules César, Lénine ou Shakespeare sont vénérés par les croyants. 4 millions de pratiquants sont recensés au Vietnam. Le mouvement prône une non-violence stricte et se veut apolitique, après avoir collaboré avec les Japonais en 1940 et le Vietminh ensuite, avant de rallier les Français puis les Américains.

Il croit à la transmigration des âmes et à l’existence d’entités supérieures, de même qu’à l’existence du paradis et de l’enfer. Le décorum du temple est catho–musulman. Le caodaï est représenté par un œil dans un triangle et par la grande mère Bouddha. Ses couleurs sont le jaune pour le bouddhisme, le bleu pour le taoïsme et le rose.

Le temple que nous visitons est tout neuf, il a été inauguré en août 2023. Il est très coloré, kitsch. Il faut enlever ses chaussures pour y pénétrer, en signe de respect. Un seul pratiquant est en prière, il nous ignore. Le mouvement est unique au Vietnam et seul au monde.

Nous déjeunons au restaurant Ngoc Tuyet à Doi Han avec huit plats que nous trouvons très bons et dévorons avec appétit. Il faut dire qu’il est 15 h et que nous n’avons rien mangé depuis 8 h – il y a de quoi apprécier la soupe poulet-maïs-nouilles, les nouilles sautées aux légumes, le porc frit en escalope pannée, les aubergines au wok sauce soja, le poisson et ses légumes cuits en feuille de bananier, le morceau de pastèque final – et j’en oublie un.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , | Un commentaire

My Son

Le petit-déjeuner en extérieur au Royal Riverside, est rafraîchi par la fontaine qui coule sur une grande jarre, et un petit vent du matin. Le coq crie alentour et deux enfants s’ébattent dans la piscine, deux petits Chinois qui font chorus et que l’on voit passer à moitiés nus sous la serviette d’hôtel pour regagner leur chambre. Un groupe anglophone d’Américains, d’Anglais et d’Allemands voyage par la même agence. Je rencontre l’un des spécimens dans l’ascenseur, un grand adolescent qui m’interpelle pour savoir de quelle nationalité je suis – décidément, partout ça les travaille de « situer » de quelle identité l’on est.

Au pays des Champas, le sanctuaire de My Son est le plus important. Il est inscrit au patrimoine culturel de l’humanité par l’Unesco. Géographiquement, le pays est constitué de petites vallées coulant vers la mer. Il est peuplé d’Austronésiens de Java et leur civilisation est peu connue. Depuis les premiers siècles de notre ère, le royaume du Champa était une fédération de cités-États au centre du Vietnam actuel. Il faisait commerce. Autour des villes, les rois cham ont pu construire et embellir des temples où étaient vénérés les dieux indiens. Le shivaïsme était le culte essentiel du pouvoir royal ; le vishnouïsme jouait un rôle secondaire ; le bouddhisme du Grand Véhicule (Mahayana) occupait une place privilégiée aux VIIIe et IXe siècles. Puis l’empire Cham de la cité-état a été pris entre la poussée viet vers le sud, civilisation fondée sur la riziculture, de société villageoise et d’administration centralisée, et les Khmers de l’Ouest. La prise de Vijaya, dernière capitale du Champa, par le roi vietnamien Le Thanh Tong en 1471, marqua la fin du royaume en tant que tel.

My Son se prononce mi et pas maille. Le sanctuaire est dédié à Shiva. My Son est en usage du IVe au XIIIe siècle. L’année 1831 verra le dernier souverain Cham. La population est devenue musulmane pour le commerce. Les atouts militaires du peuple Cham ont été les éléphants, qui terrorisaient les Viets, et la marine qui concurrençait celle des Chinois. Le sanctuaire avait une importance stratégique puisque c’était une place forte facile à défendre. Les tours-sanctuaires ont été construites sur dix siècles de développement continu. Ces tours symbolisant le Mont Méru, la montagne sacrée mythique, berceau des dieux hindous au centre de l’univers. Les temples sont construits en brique cuite et en piliers de pierre décorés de bas-reliefs en grès représentant des scènes de la mythologie hindoue. Les danseurs sur grès ont des positions très gracieuses, étirées comme au yoga. Ils sont de pur art cham.

La particularité des Chams est leur brique : elle est anti-mousse. Une analyse chimique a montré qu’elle était constituée d’argile amalgamée avec de la sève d’un certain arbre. Elle était à la fois autoadhésive et empêchait la mousse de pousser. Le sanctuaire est un lingam, sexe mâle enserré dans un amphithéâtre naturel de collines de symbolique féminine. Le site représente le tout. Shiva est le dieu du contact entre le monde des hommes et le monde cosmique.

Le site a été redécouvert en 1889 par Henri Parmentier. Les kalans ou sanctuaires en forme de tour sont précédés d’un corridor et flanqués d’annexes au toit en forme de selle, et de tours-portail ou gopuras. Les kalans ont leur entrée à l’ouest et sont composés de trois toits superposés décroissants, avec des templions à chaque angle. La sculpture cham raffinée est surtout conservée au musée Cham de Da Nong, que nous verrons ; il ne reste sur le site que quelques éléments brisés de moindres importance : linga ornés, morceaux de Shiva, trompe de Ganesh, garuda ou naga, danseurs et danseuses célestes (apsaras), le tout en grès rose.

Le J termine la visite du site en eau, épaules basses à la Néandertal, et en traînant les pieds.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Hanoï, musée d’ethnographie du Vietnam

Ouvert tous les jours « sauf le lundi et les jours du Têt », comme indiqué sur sa brochure distribuée à l’entrée, le musée a été bâti en 1989 et comporte 15 000 objets et plus de 40 000 photos. Nous n’avons le temps de visiter que les jardins car le musée ferme à 17h30. Mais le parc contient des reconstitutions de maisons des principales ethnies du pays sur les 54 recensées, dont certaines sont magnifiques, tout en bois.

Les tombes Giarai ont 27 sculptures faites à partir de troncs d’arbres qui représentent des personnages fortement sexués en pleine action. Ce ne sont que pénis érigés face aux vagins offerts, ouverts à deux mains. Le monument recouvert de vannerie en bambou est une tombe collective qui pouvait contenir jusqu’à trente morts.

Dans la maison Cham en bambou et en bois, les portes s’ouvrent vers le sud-ouest. Les murs sont faits de briques et d’un mélange de chaux et de coquillages, recouverts de tuiles ou de chaume. Les chambres sont disposées dans un ordre particulier : salon, chambre des parents, enfants et femmes mariées, cuisine, entrepôt, chambre nuptiale pour la plus jeune fille.

Selon la tradition, les aristocrates et les prêtres construisaient la maison Sang lam. Le double-toit comprend un intérieur en torchis de paille et boue qui protège de la chaleur et des incendies. Le couloir est l’endroit où les femmes tissent, la salle commune sert de réception, la réserve est une petite pièce située derrière la chambre à coucher et à laquelle seule la maîtresse de maison a accès. La cuisine est à l’extérieur, pour éviter le feu, au nord-ouest du terrain selon les usages. Elle comprend deux pièces, l’une pour cuisiner, l’autre comme réserve. Le foyer est constitué de trois pierres que les Cham considèrent comme les génies du foyer, symboles de la vie. Les femmes leur rendent hommage tous les trois mois ou quand les enfants ont la fièvre. Elles leur font offrandes de chiques de bétel, du thé, trois assiettes de riz gluant et trois bols de soupe sucrée. Le côté du foyer où l’on introduit le bois de chauffe doit être orienté vers l’entrée de la maison.

La maison Viet a un autel des ancêtres central tandis que les parties latérales sont pour les visiteurs et les membres de la famille.

La maison longue des Ede fait 85 m de long pour 6 m de large. Elle sert de salle communautaire.

La maison des Hmongs est construite en terre et pierre, moulées en coffrages. Le toit est en herbe à paillote, épais de 45 cm avec des gerbes tiges vers le bas. Elle était entourée d’un enclos familial avec une enceinte épaisse en terre. Chaque maison abrite souvent trois générations en ligne patrilinéaire. La grande chambre est celle du maître de maison, les petites chambres celles des fils ou des oncles.

La maison des Tay était en bois et bambous frais laissés dans l’eau boueuse six mois pour les rendre plus résistants aux insectes. Le plancher est sur pilotis à 1,80 m du sol et le toit en palmes. Parois et volets sont en vannerie de bambou et les fenêtres à lamelles de bambous. L’espace entre les pilotis sert aux instruments aratoires et aux animaux. Les enfants y jouent, les femmes peuvent y décortiquer le riz et les vieux se reposer à l’ombre.

La maison communale de Bana sert aux réunions des hommes, de rituels et de préparation à la guerre. Elle un un toit très haut, tout en bois, bambou, rotin et paille.

L’art de la marionnette sur l’eau est présenté dans la maison Thủy Đình.

Ces peuples ont des langues différentes : Austroasiatiques, Taï-kadaï, Austronésiens, Miao-Yao et Sino-Tibétains. Mais ils vivaient à peu près de la même façon en raison du climat et de la géographie. Ils pratiquaient l’agriculture, surtout le riz aquatique et la culture de légumes sur brûlis, avec un élevage familial en complément. Cueillette, chasse, pêche, venaient en sus. L’artisanat était traditionnel, tissage, vannerie, forge, poterie, menuiserie. Le village est la communauté de base et l’animisme la croyance la plus répandue.

La nuit tombe, le musée ferme, les motos et scooters vident le parking, souvent montés en famille, à trois ou quatre, le gamin devant, la femme derrière, la gamine entre elle et le chauffeur. Seuls les adultes portent un casque, il semble ne pas en exister de petits formats pour les enfants.

Nous reprenons le bus pour le restaurant Ann Hoi d’hier, pour un dîner aux sept plats, dont pour la première fois des aubergines frites et du canard. Nous devons être à 19h30 à l’aéroport d’Hanoï pour l’avion de 22h35 vers Danang qui embarque à 22 heures. Tom nous révèle que Danang est la Tourane du temps des Français.

C. a plus de 20 kg dans sa valise et son bagage est refusé. Il doit alléger ce qu’il met en soute pour respecter cette règle, qui était de 23 kg sur Singapore Airlines à l’aller. Quelqu’un lui prend son excédent de bagages pour mettre dans le sien ; ce sont surtout des bouquins. Pourquoi en emporter autant pour deux semaines, est-ce raisonnable ? Ma propre valise ne fait que 14 kg et mon sac de cabine moins de 4 kg. L’avion a encore du retard, ce qui fait que nous n’arrivons à l’hôtel de Hoï Han, le Royal Riverside, que sur les 2h40 du matin. Notre nouveau guide se prénomme Phap, qui veut dire « français » selon lui – un surnom.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Temple de la littérature Van Mieu à Hanoï

Nous prenons notre grand véhicule pour le temple de la littérature Van Mieu qui est littéralement envahi, une file continue s’écoule. Dans ce temple confucéen fondé en 1070 par le troisième empereur de la dynastie Ly, les familles se prennent en photo, les jeunes couples en selfie, tous lâchent quelques prières à la pensée de Confucius en brandissant 3, 6, ou 9 bâtons d’encens fumant pour réussir aux examens. Frais visages, jolies robes. Tous les garçons ont vraiment une chaîne au cou, cela se voit dans les encolures ouvertes largement en raison de la chaleur ; certaines chaînes sont en maillons larges comme le gamin du vol aller. Le temple est divisé en cinq cours intérieures séparées par des murs selon l’axe traditionnel chinois nord-sud. L’allée principale avec des portes était réservée aux seigneurs, nous sommes condamnés à prendre les allées de côté, comme les manants – autrement dit tout le monde : l’allée centrale est fermée, même pour Ho.

La troisième cour possède un grand bassin rectangulaire appelé le lac de la clarté céleste, et 82 stèles de pierre (plus 34 disparues) où sont inscrits les noms, les lieux de naissance et les résultats d’examen de 1307 diplômés de l’académie confucéenne sous les dynasties Lê et Mạc, entre 1442 et 1779. Tous les candidats ont le titre le plus élevé, tien si (équivalent au titre de docteur). Chaque stèle repose sur la carapace d’une tortue, symbole de longévité et de force et également symbole de l’union de la terre et du ciel, à cause de sa carapace bombée et de son ventre plat. Des stèles sont ornées de fleurs, de symboles du yin et du yang, et des dragons ont été rajoutés au XVIIIe siècle.

Mais c’est dans la quatrième cour, à laquelle on accède par la porte Dai Thanh (la Grande synthèse), que s’ouvre le véritable temple à Confucius et à ses soixante-douze disciples, parmi lesquels les lettrés Truong Han Sieu et Chu Van An. Dans la salle de la Grande synthèse, endroit le plus sacré tout laqué de rouge du sol au plafond, s’élève une statue de Confucius encadré de ses quatre disciples les plus proches et les plus authentiques : Yan Hui (Nhan Uyên), Zengzi (Tăng Sâm), Zisi (Tử Tư), et Mencius (Mạnh Tử). Deux autels latéraux sont dédiés à dix autres disciples distingués.

La cinquième cour contient les salles de cours et les dortoirs des élèves. Des parents veulent des photos de ma personne avec leurs enfants. Je ne soupçonne pas l’effet je leur fais, peut-être l’image d’un vieux robuste et en bonne santé, une sorte de porte–bonheur, un Bouddha bienveillant peut-être, comme il s’en prélasse en statues autour des temples.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Mausolée d’Ho Chi Minh fermé, pagodes de Hanoï

Nous devions, en ce jour cinq, visiter le mausolée d’Ho Chi Minh, mort le 2 septembre 1969, mais le mausolée inauguré en 1975 est fermé. Nous sommes mercredi, « jour des enfants » et en pleine fête du Têt. « Donc » le mausolée de l’oncle Ho est fermé aux adultes et, nous dit-on, réservé aux petits. L’agence de voyage à Paris n’avait pas l’air d’être au courant. Tom nous dit d’ailleurs que cette visite s’apparente à un hommage superstitieux à un dieu : pas de jambes nues, pas de mains dans les poches, pas de bras croisés, se tenir au garde à vous sur deux rangs et en silence, interdit de fumer, de photographier, ou d’effectuer des enregistrements vidéo à l’intérieur du mausolée. Le Dieu communiste lancerait ses foudres – en tout cas, ses clercs-gardiens ne manqueraient pas de réprimander les irrespectueux pour blasphème. Quel niais a dit que le communisme n’était pas une religion ?

Ni Ho embaumé, ni musée, nous passons au large. La matinée en devient floue.

Sur la grand-place Ba Din devant le palais de la présidence, du soleil cuit les crânes sans chapeau. Beaucoup de monde se prend en photo face au palais du gouvernement. Divers bâtiments officiels sont tout autour dont la présidence de la République, poste honorifique qui ne sert que pour la galerie, car le parti communiste tient tout. Je ne suis pas vraiment déçu de n’avoir pu voir l’oncle Ho momifié, même si c’était un dictateur communiste moral, au contraire de tous les autres, Lénine, Staline, Mao, Castro compris, sans parler des satrapes de moindre importance comme Ceausescu ou Kim Jong Il.

La pagode Môt Côt, construite au XIe siècle construite par l’empereur Lý Thái Tông, est visitée au milieu de la foule et des enfants.

C’est ensuite la pagode Tran Quoc, la plus ancienne de Hanoï, centre du bouddhisme construite au VIe siècle et reconstruite au XVIIe. Elle évoque les luttes contre la domination chinoise, à côté du grand lac de l’Ouest où se promène la jeunesse privilégiée d’Hanoï. Elle y gare ses motos et scooters sur le trottoir, gardés par une maritorne ou un vieux soldat réformé, contre quelques milliers de dongs. Au bord du lac, des vendeuses proposent des crustacés vivants et de petits oiseaux en cage. Ils s’agit peut-être moins de les manger que de les relâcher, surtout les oiseaux. Mais ne reviennent-ils pas, une fois leur liberté payée et relâchés, directement dans la cage d’où ils sont partis ? C’est une arnaque bien connue. Devant l’édifice, dans lequel je n’entre pas car il y a trop de monde et tous les temples se ressemblent, un figuier banian comme celui sous lequel Bouddha a eu sa révélation. Un grand stupa haut de 15 mètres, composé de 11 étages, a été érigé à la mémoire d’un grand dignitaire bouddhiste. Chaque étage à porte cintrée renferme une statue du Bouddha Amitabha

Nous allons ensuite déjeuner d’une soupe de poisson, de canard fumé, de légumes, et de bananes avec une glace coco.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Théâtre de marionnettes sur l’eau à Hanoï

De retour à Hanoï, nous assistons à une représentation du théâtre de marionnettes sur l’eau Thang Long, rue Dinh Tieng Hong, connu internationalement. C’est assez agréable, joli à voir, et ne dure pas trop longtemps. Il s’agit d’un art très ancien avec bouffons, dragon, gardiens de buffle, paysans cultivant la rizière, chasse au renard qui attrape les canards, pêche des poissons, enfants jouant dans l’eau, danse du Phénix, excursion en bateau de l’empereur Lê Loi, danse de la licorne, et ainsi de suite. En tout une heure, avec vue dégagée, orchestre d’un côté de la scène et chanteurs chanteuses de l’autre côté. La scène est une piscine ou s’ébattent les marionnettes, tirées par des fils depuis le dessus. La musique est pour nous criarde, les voix en vietnamien discordantes, mais le spectacle des bouffonneries est virtuose.

Ce théâtre est pour moi à l’image du pays, lourd, ironique, coloré et populaire. Beaucoup d’étrangers sont parmi les spectateurs. Nous avions les 19 fauteuils tout en haut.

Nous allons ensuite dîner au restaurant Ann Hoa Legend. Il se situe dans un quartier pas fini qui se boboïse. Mais, de nuit, nous avons l’impression de pénétrer dans des ruelles de banlieue. Nous sommes au troisième étage, sans ascenseur car tout le monde veut le prendre et nous ne sommes pas seuls dans ce restaurant. Le menu est de qualité avec notamment des morceaux de poisson à la vapeur accompagnés d’une purée de mangues mûres. Les autres plats sont classiques.

Notre avion prévu demain à 16 heures est annulé et le vol reporté à 22h30. Le programme est à adapter. Ce sera un Airbus A320 de Vietjet. Selon Tom, cette compagnie de charters intérieure du Vietnam est toujours en retard ou connaît toujours des problèmes. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière fois qu’un vol est fortement retardé ou carrément annulé. Évidemment, le billet ne coûte que la moitié que celui de la compagnie nationale classique Vietnam Airlines.

Étant donné le changement d’heure du vol, le départ est fixé seulement à 10 heures de l’hôtel pour respecter les huit heures réglementaires continues du chauffeur de bus. Mais je me réveille toujours aussi tôt à cause du décalage horaire. Cela laisse le temps de bavarder au petit-déjeuner, au milieu d’une horde de Yankees bruyants et impérieux, la même qui était déjà là il y a deux jours. À côté des grands mâles aux cheveux ras et au ventre imposant, et des matrones fessues et tétonnantes, les jeunes serveurs vietnamiens au cou nu dans le triangle du polo qui laisse voir leur fine chaîne d’or ont l’air d’enfants. Passent des Allemands, dont une grande jument coiffée en brosse à la Grace Jones grisonnante, et qui semble toujours en représentation comme si elle était un travelo. Elle garde un sempiternel sourire figé dans les rides d’expression, une taille qui ondule, et une voix rauque. Mais son âge et ses cheveux gris la rendent un brin ridicule. Je retrouve l’odeur de punaises écrasées de ma chambre dans le « thé » au gingembre du petit-déjeuner. S’il y a certes du gingembre, l’infusion est colorée par une autre plante où je reconnais l’odeur de la périlla de Nankin qui parfume les poissons crus japonais.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Ferme perlière d’État

Nous reprenons le bus, où sont déjà nos bagages, pour visiter en chemin la fabrique d’État des perles d’eau de mer. Il existe trois variétés de perles, la blanche (la plus prisée), la noire de Tahiti, et la perle or typique de l’Asie (la moins prisée).

On ensemence une jeune huître vivante avec un noyau de nacre tiré d’une coquille d’huître et d’un fragment de membrane d’une huître donneuse. On met ensuite ces huîtres ensemencées en claies de grillage immergées à 8 m de fond et sorties une fois par mois. La récolte s’effectue selon la grosseur des perles et le taux de réussite de la perlisation est de l’ordre de 40 %. Rien n’est perdu dans l’huître récoltée. La chair fera la sauce aux huîtres, la coquille des objets ou bijoux en nacre, ou les fragments pour ensemencer. Les précédentes opérations sont effectuées par des filles, mais la suite par des garçons. Ils percent la perle triée sur son défaut et l’enfilent sur un cordon de soie pour faire des colliers, ou la collent sur un pivot de boucle d’oreilles ou de bagues avec une colle industrielle forte venue du Japon.

C’est ce que nous explique en français une jeune Vietnamienne très aux fait de sa présentation. Elle nous dit que même les hommes commencent à porter des perles au bout d’une chaîne ou en collier. J’en verrai un plus tard en ville, un jeune branché, mais ce n’est pas la majorité, qui préfère les chaînes en métal. La boutique est spacieuse et offre tout d’un éventail de bijoux de diverses sortes, colliers, pendentifs, boucles d’oreilles, bagues, objets sertis de perles, statuettes en nacre, et autres inventions du matériau. Tout l’objet des explications est évidemment de nous faire acheter et les prix sont, somme toute, raisonnables. Je n’y sacrifie pas, n’ayant ni petite amie, ni petite-fille à qui faire de tels cadeaux. Quant à moi, je ne porte pas de perles, ni même de chaîne en pendentif.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Baie d’Halong

L’intérêt de tous les repas est que le régime des cinq fruits et légumes par jour est respecté à chaque fois, et au-delà. Le petit-déjeuner est à lui seul un véritable repas. Il propose du viet, du chinois, de l’anglais, un zeste de japonais et des trucs sucrés pour Yankees. La France n’y laisse aucune trace. Les « croissants » pain aux raisins ne sont que des formes en pâte levée industrielle, bien loin des originaux. Nous ne sommes pas les seuls au petit-déjeuner dès 6h30. Des Chinois aussi : riches, branchés, téléphone mobile en bandoulière, les femmes aux cheveux courts et en pantalon paradent avant de prendre le bateau pour la baie.

Je suis déçu par cette étape d’une demi-journée en baie d’Halong, formatée pour le tourisme de masse. Déjà, la gare maritime est construite comme un aéroport avec boutiques, salle d’attente et files d’embarquement sur vérification des billets. Un dragon en peluche rouge, grand comme un ours, vous accueille à l’entrée pour fêter le nouvel an. J’ai le souvenir d’une baie encore brute il y a 28 ans, avec ses pêcheurs vivants sur l’eau et sa jonque à voile chinoise aux deux mâts et à voile lattée rouge. Plus rien de tout cela aujourd’hui, mais une multitude de bateaux de croisière, parfois grands comme des immeubles flottants. Notre bateau n’est pas de cette taille, resté à l’ancienne et privatisé. Il nous sort à petite vitesse vers le paysage karstique à la végétation accrochée sur les pentes. Le temps est couvert au matin mais lumineux, il y a de la brume dans les lointains, soulignant la perspective en dégradé. Flottent des odeurs de mer dans un climat tempéré.

La baie d’Halong, dont le nom signifie descente du dragon, est réputée laisser les écailles du dos du dragon émerger de la mer où le monstre s’est enfoncé. Selon la légende, l’Empereur de jade (dieu des dieux des mythologies chinoise et vietnamienne) a envoyé une mère-dragon protectrice (et ses bébés), êtres merveilleux et bénéfiques au Vietnam, pour aider les Vietnamiens à se défendre contre leurs envahisseurs. Cette famille de dragons a craché des perles et du jade dans la baie d’Along, qui se sont transformés en îles et îlots, gênant les navires des envahisseurs. La mère dragon est descendue à Hạlong, et ses bébés dans la Baie Tu Long Bay (« petits dragons s’amusant dans la mer », en vietnamien). Ce labyrinthe a permis à l’armée vietnamienne de stopper l’Empire chinois voisin par trois fois. En 1288, le général Trần Hưng Đạo stoppe l’invasion de l’Empire mongol en coulant leur flotte à la Bataille du Bach Dang (1288). Des pieux ayant servi à l’époque ont été retrouvés dans la « grotte des Bouts de Bois » de l’île des Merveilles, et sont depuis exposés au musée de Haïphong. À la fin du XVIIIe siècle, la baie servait de refuge de piraterie que la Royal Navy a éradiquée à partir de 1810.

La baie, à 170 km d’Hanoï, comprend quelques 1969 îles ou îlots karstiques, pour la plupart inhabités. La géologie s’est formée en haute mer au Paléozoïque (entre 541 et 252 millions d’années). Une épaisse couche de sédiments s’est formée que les mouvements de la croûte terrestre ont fracturée. Le retrait de la mer l’a exposée à l’érosion, la pluie et des rivières souterraines ont creusé de nombreuses grottes.

Dont celle de notre premier arrêt, la grotte de la surprise. La fameuse « surprise » est une autre grotte à la suite, puis une troisième. Il s’agit de cavités à la Padirac avec stalactites en chou-fleur et concrétions qui dessinent des figures pour l’imagination d’ici : un Père Noël, des tortues, un petit cochon, le cobra, et même pourquoi pas Notre-Dame de Paris. Une pancarte arborant un vieux sénile courbé, à lunettes et à canne, dissuade en vietnamien et en anglais les vieillards, hypertendus et cardiaques, de s’aventurer plus avant. Elle vise sans doute les Américains obèses et les gros Chinois, pas nous panou.

L’escalier est à sens unique tout au long, aménagé pour le tourisme chinois en 2014. Il faut en effet imaginer des hordes de Célestes de la classe moyenne, venus du pays voisin par charters entiers, déambulant par milliers l’été dans cette grotte obscure. Nous en avons quelques exemplaires en bande, quelques adolescents, mais quasiment pas un enfant. Ils sont sans doute à l’école en Chine. Un ado encore au teen-age arbore par-dessus son tee-shirt sa chaîne d’acier où pendent quelques petites breloques ; il porte un autre bijou en-dessous, au bout d’un lacet noir, peut-être une rondelle de jade à même la peau. La jade verte est la pierre la plus précieuse, elle symbolise la noblesse, la beauté, la grâce, la pureté et l’immortalité. L’adolescent qui se cherche arbore donc sa beauté au col. Sur la photo que je prends, il me jette un regard interrogatif et suspicieux derrière les verres de ses lunettes.

Des boutiques de souvenirs, de nourriture et de boissons ponctuent évidemment l’itinéraire. Que serait le tourisme sans la bouffe et la soif avide ? La modernité américaine est ici sinisée car le « manger » est compulsif, souvenir atavique des siècles de disette où l’on dévorait jusqu’aux vers de terre (crus) et les scorpions (une fois grillés).

Quelques tours d’hélice, puis nous sommes débarqués de façon autoritaire sur l’île de Ti Top, autrement dit Guerman Titov, un astronaute soviétique de 25 ans qui a effectué le 6 août 1961 le deuxième vol orbital de l’ère spatiale dans le cadre de la mission Vostok 2. Né en 1935, il est mort en 2000.

Outre la plage de sable en croissant de lune et les inévitables bars et boufferies rapides, il existe un vague « point de vue » sur la baie avec un temple au sommet. Mais il faut monter 96 m (et les redescendre) pour accéder à ce que l’on a vu depuis la mer : les écailles du dragon, ces pitons karstiques qui émergent de l’eau. La plupart des gens prenne une boisson ou arpentent les boutiques de souvenirs, la plage de sable n’est occupée que par quelques gamins les pieds dans l’eau, mais nul ne se baigne. Le tourisme n’a pas le temps, c’est une industrie et tout est minuté. La bière ou la noix de coco fraîche sont tous à 50 000 dongs, environ deux dollars ou deux euros. Les palmes dessinent des traits aigus comme au pinceau sur le paysage, soulignant les petits qui se trempent les pieds ou font des cabrioles sur le sable, les bateaux à l’ancre et le fond de pitons karstiques. Près de nous, assises sagement sans rien voir du paysage, deux jeunes filles consultent leur gadget social qui les relie au monde.

Nous retournons sur le bateau pour un déjeuner fort bon durant le retour, avec crevettes grillées, frites à la française, calamars frits, chou étuvé, et poisson sauté à la tomate et aux poivrons. Les repas sont toujours l’occasion de connaître un peu mieux les autres. Nous sommes très vite de retour au port. Cette excursion n’a rien à voir avec la baie d’il y a 28 ans, quasiment plus aucun pêcheur ne vit sur l’eau. Ils sont remplacés par de hauts bateaux de croisière neufs dont certains ressemblent à des immeubles qui se seraient détachés de la côte.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Dinh Hang Kenh à Haïphong

Il date de 1719. Les dinh sont des maisons communales pour se reconnecter avec le peuple. Ces maisons du confucianisme honorent le culte des ancêtres et l’harmonie du monde. Le Dinh Hang Kenh a été construit au XVIIe siècle et a pris son apparence actuelle en 1905. Bâti de bois de fer, le jacquier, il est d’architecture traditionnelle avec le Dai Dinh (le hall principal) au plancher en bois de fer, la Toa Ong Mong (la salle de culte), la salle du sanctuaire et les salles Giai Vu (les salles du couloir). Il était destiné à vénérer le dieu tutélaire du village, puis élevé par le roi Tu Duc à la vénération du roi Ngo Quyen, qui a vaincu l’envahisseur Nam Han sur la rivière Bach Dang en 938. Une statue du roi Ngo Quyen assis sur un trône de dragon est sur l’autel. Devant la statue, il y a un petit bateau et un morceau de bois qui représente des rangées de piquets dans la rivière Bach Dang.

Le dinh est ornementé de beaucoup de dorures kitsch en rouge et or clinquant. Devant les autels, des offrandes sont pour les quatre éléments : l’encens pour le feu, les bouteilles en plastique ou de vin pour l’eau, des liasses épaisses de faux dollars pour la terre, des fleurs pour l’air. La statue de grue permet, tout comme la fumée d’encens, de faire monter les prières vers le ciel. Pour se démarquer de la Chine, trop proche et trop envahissante, les Vietnamiens juchent leurs grues sur des tortues, symbole de terre et de longévité. A l’intérieur, profusion de dragons – l’une des « quatre créatures surnaturelles » du peuple vietnamien. Ce ne sont pas moins de 308 dragons qui sont sculptés en différentes formes et postures avec, dans chaque nid, le dragon-mère et les dragons bébés entrelacés, au milieu d’herbe, de plantes et de fleurs. A l’extérieur, les quatre coins du toit sont incurvés en forme de quatre crocodiles avec deux dragons enchevêtrés l’un à l’autre .

Un petit garçon à chaîne de cou et bague au doigt furette partout dans le dinh. Il y a peu de monde et il s’ennuie, avec ses deux raquettes de badminton, cherchant peut-être quelqu’un pour jouer avec lui. Il est lourdement vêtu d’un sweat à capuche jaune d’œuf. Les jeunes filles se prennent en photo devant le monument pour alimenter les réseaux sociaux, nous offrant des portraits à prendre tout trouvés.

À côté du dinh, un petit temple de la littérature est dédié à Confucius. Il n’y a pas de statue mais ses préceptes. L’édifice célèbre les érudits confucéens tels que Chu Van An (1292-1370, titre de Van Trinh Cong) ; Nguyen Binh Khiem (de Vinh Bao, Hai Phong, 1491-1585, premier candidat au doctorat, Trin 1527, le premier doctorant, le titre Thuong Thu) ; Le Ich Moc (de Thuy Nguyen, Hai Phong, 1458-1583, premier doctorant, titre Ta Thi Lang). Les lauréats des concours et examens d’aujourd’hui viennent quémander leur aide ou les remercier de leur succès. Des stèles de pierre avec les noms gravés des lauréats savants aux concours de 1460 et 1693 sont une relique sous auvent en avant-cour. Ce temple a été restauré l’an dernier.

Une jeune fille habillée d’une longue tunique jaune se laisse photographier par sa copine comme un mannequin. Le jaune était la couleur réservée à l’empereur, signe de royauté, mais aussi de culture. Plus tard le jaune est devenu la couleur du sexe. Une fille en jaune est donc un symbole ambivalent… Une autre se fait prendre en tunique rouge, c’est plus sûr.

Le J hier se vantait de ne jamais ressentir de décalage horaire lors des voyages. Il dort cet après-midi dans le bus la mâchoire ouverte, comme un poisson mort. Les reliefs karstiques caractéristiques de la baie d’Halong apparaissent dans le lointain. Nous passons sur l’île touristique de Tuan Chan où se trouve notre hôtel, le Paradise Suites rue Quang Ninh. Les complexes hôteliers sont financés par les Chinois et sortent de terre depuis 20 ans. Un million de touristes vient chaque année de Chine. La baie d’Halong a été inscrite au patrimoine de l’Unesco et est la principale attraction touristique du Vietnam.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Haïphong

Nous prenons l’autoroute en bus vers Haïphong. Nous passons devant l’université nationale du Vietnam créée en 1993. Elle a la flèche centrale d’architecture stalinienne, dont les grands bâtiments constituent la cité universitaire. Toute une génération nombreuse peut ici s’y éduquer. La démographie s’est calmée depuis que je suis venu, 99,9 millions d’habitants quand même, le nombre d’enfants par femme baisse, un peu plus de 2 par femme seulement. La contraception est efficace et sans état d’âme. Mais les accidents de circulation sont nombreux, nous voyons les gens monter à trois, à quatre ou à cinq sur la même moto, dont un enfant devant, un bébé derrière dans les bras de sa mère ; et les petits sont les seuls à ne pas porter de casque…

Beaucoup de voitures étrangères circulent ici. Surtout des Toyota japonaises, des Hyundai coréennes et la nouvelle marque automobile d’origine vietnamienne Vinfast, fondée en 2018 à Hanoï sur des plateformes techniques BMW. Très peu de voitures françaises. Je constate que rizières et maraîchage sont au plus près des cimetières. Les produits en sont enrichis. De nombreux parcs à huîtres sont installés, mais ce sont des huîtres perlières des fermes d’État.

« Radio Tom » nous explique Haïphong. En 1771 la révolte Nguyen s’allie avec les Français pour récupérer le pays en 1802. Il était jusque-là vassal de la Chine. Nguyen promet l’autonomie du port de la Tourane, un commerce exclusif avec la France et une conversion de sa population au christianisme. Le traité reste lettre morte à cause de la Révolution française. Nguyen en profite pour abolir l’autonomie des villages et installer des mandarins sortis de l’université de Hué. Il évince les chrétiens dominicains hostiles au culte des ancêtres qui est pour eux une idolâtrie. Il chasse les missionnaires en 1823. Avec Tu Duc en 1883, c’est la course aux concessions chinoises après la guerre de l’opium. La France cherche à joindre la Chine par le sud et à contrer le commerce anglais. Toute la Cochinchine n’est qu’un prétexte pour cette ambition diplomatique. Les mécontents des régimes français, avec la période d’ancien régime, l’empire, les révolutions et le retour des rois, font le terreau de la colonisation. La décapitation de deux missionnaires entraîne l’intervention de la France à la Tourane, puis à Saïgon en 1858.

L’expédition de 1873 instaure le protectorat sur l’Annam. Le gouvernement Ferry organise la colonisation et prend Hanoï en 1883. Le traité de Tien Tsin en 1885 avec la Chine reconnaît l’influence française. La régence de Paul Doumer en 1901 développe toute l’Indochine, Vietnam, Laos et Cambodge. Du riz, de l’hévéa sont plantés, sans souci des besoins locaux. Le riz est pour nourrir la population, l’hévéa pour le caoutchouc à exporter en Europe. Il y a 11 millions d’habitants en 1901, 23 en 1937. Dalat est une ville créée de toutes pièces pour attirer les colons car le climat est plus favorable que le reste du pays, un peu en altitude. Les élites viets formées par la France se rendent compte que les colonisés n’ont aucune possibilité de s’élever dans la société et fomentent des mouvements nationalistes. Dès 1917, l’exemple chinois du Kuomintang les excite. Il s’agit d’apprendre des Occidentaux pour les combattre. Ho Chi Minh revient au Vietnam en 1930 pour fonder le parti communiste.

Le nom de Haïphong veut dire zone commerciale de défense maritime. Le port prend de l’essor pour exporter l’hévéa et le charbon sous la colonisation française. C’est une ville majeure de l’industrie du Nord Vietnam qui comprend aujourd’hui 2,2 millions d’habitants, le plus gros port de conteneurs du Nord. Nous voyons bien les conteneurs alignés comme des briques de Lego depuis le pont à haubans qui mène à Along, où nous avons notre hôtel ce soir. La ville est incendiée en 1946 lors de sa reprise par le corps expéditionnaire français. C’est le début de la guerre d’Indochine qui durera jusqu’à la défaite de Dien Bien-Phu en 1954.

Les États-Unis soutiennent Ho Chi Minh jusqu’en 1953 pour contrer la Chine devenue communiste en 1950. Les États-Unis avaient une politique anticolonialiste affirmée avant de chercher par la suite à contenir le communisme. Or la Chine de Mao soutient le parti communiste d’Ho Chi Minh : les États-Unis changent donc de stratégie et soutiennent la France pour sortir du bourbier vietnamien. Giap, général communiste mort à plus de 100 ans, s’entend très bien avec les généraux français. Dien-Bien-Phu est un camp de base destiné à protéger le Laos des infiltrations communistes venues du nord. Mais c’est une cuvette dont les militaires pensaient pouvoir conserver la maîtrise, ne croyant pas aux moyens en artillerie que les Viêt-cong allaient importer à dos d’homme et à vélo depuis la Chine. Fatale erreur ! Les troupes vietnamiennes déclenchent l’offensive en masse. Bien qu’ils aient de nombreux morts, c’est la débâcle de l’armée française. Tout le monde attend le 7 mai, date butoir du traité de Genève entre la France et la Chine. Le Vietnam est coupé en deux au 17e parallèle et les Français partent.

Le restaurant où nous déjeunons ce midi est plutôt chic, plusieurs plats nous sont présentés deux soupes, du poisson cuit dans une feuille de bananier, du porc et du bœuf avec leur sauce respective, une salade de pousses de bambou aux cacahuètes, des légumes vapeur sauce aux huîtres. Dans la rue encombrée, deux motos face-à-face se bugnent. Rien de grave, ils n’allaient vraiment pas vite, mais les conducteurs, un jeune et un âge mûr sont tous deux vexés. Ils ont perdu la face.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Bouddhisme

Tom nous fait dans le car une conférence sur le bouddhisme. C’est une philosophie du connais-toi. Sa pratique s’apparente à une religion mais la base est un engagement, pas une croyance envers un Dieu. Il s’agit d’une orthopraxie et pas d’une orthodoxie. L’inventeur du bouddhisme est évidemment le Bouddha, un homme éveillé qui est un personnage historique attesté. Siddhartha Gautama est né au Népal, fils d’un petit roi, entre 624 et 523 avant notre ère. Il est mort à 80 ans. Membre de la caste guerrière, il se marie à 18 ans et, à 29 ans, veut voir le monde. Il rencontre la vie réelle : un vieillard malade, une procession funéraire, un sage ermite. Il découvre donc la maladie, la mort et la recherche de la sagesse. Pour en sortir, il tente l’ascèse du yoga. Lorsque naît son fils Rahula, dont le nom signifie l’entrave, il quitte son palais pour errer six ans comme ermite, habitude de la classe guerrière en son temps. Cinq disciples le suivent. Mais l’ascèse ne sert pas à devenir sage, simplement à discipliner son corps. Il délaisse donc son expérience d’ermite et médite sous un figuier banian pour comprendre le monde. Il découvre que l’action personnelle a une influence sur la vie présente et future. Le démon Mara, incarnation de ses fantasmes pulsionnels, le tente. Il résiste et s’éveille à la vérité : la souffrance existe, nous ne devons pas la nier ; sa cause est le désir, l’espoir, la vitalité ; il faut donc s’en détacher, répudier l’illusion et l’ignorance, préférer l’action à la parole. Pour cela, user de moyens justes afin penser juste. Ayant ainsi défini l’octuple sentier, il a désormais 35 ans.

Le bouddhisme est un humanisme. C’est une philosophie d’action, mais pessimiste, car le risque est de régresser. L’homme est en effet l’être vivant le plus accompli et il ne peut que reculer s’il n’avance pas (Nietzsche dira la même chose). Les mauvaises actions, les actions non justes, entraînent le risque de se réincarner dans une vie inférieure tel le chien ou l’insecte. La Voie est au contraire la quête du juste, de l’harmonie avec le monde, du retour au grand Tout, ce qui est un éveil de spiritualité. Bouddha, après sa révélation, va enseigner au parc de Sarnath. Mais son premier « tour de roue » engendre deux autres tours de roue plus cryptiques : le Mahayana et le Vajrayana.

En -200, Ashoka, souverain indien guerrier, devient bouddhiste et en fait une religion d’État. Le bouddhisme va alors essaimer et se scinder autour des trois joyaux : le Bouddha comme exemple humain, son enseignement, la communauté sanga pour sortir du monde séculier. Il enseigne les trois corbeilles : les soûtras (ce qu’a dit Bouddha), la règle monastique, les commentaires sur les textes. Il existe alors trois véhicules : le petit véhicule Inayana ou Teravada, selon le premier tour de roue, est individuel ; il est vécu surtout au Cambodge et en Asie du Sud. Le grand véhicule est surtout vécu en Chine et au Japon, c’est le Mahayana ; pour lui, il existe une infinité de bouddhas ou de bodhisattvas qui sont des hommes exceptionnels dont il faut suivre l’exemple et qui vous aident par leur sagesse. Ce grand véhicule désire éveiller le plus grand nombre possible par des méthodes qui deviendront le tchan des Chinois et le zen des Japonais. Elles passeront par l’exercice des arts comme discipline, et par la méditation. Le troisième véhicule est le Vajrayana, fondé sur la répétition des Tantra ; il est surtout suivi au Tibet. Les divinités sont des illusions, ce qui compte est l’exemple. Les images subissent l’influence grecque de Bactriane, par exemple Avalokiteshvara au cent bras est souvent représenté comme une femme. Il regarde vers le bas, vers nous.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Hanoï suite

Petit-déjeuner au buffet varié, bien que je cherche à éviter les premiers jours tout ce qui est cru, contrairement aux Yankees du groupe Overseas Adventure Travel qui s’en empiffrent avec gourmandise. L’amas de salades et de fruits leur donnent l’illusion de limiter leur obésité – ils feraient mieux d’arrêter le Coca-Cola et les burgers. Les femmes ont souvent l’air ahuri de qui découvre combien le monde est différent de leurs habitudes. Les hommes, cheveux ras et parler sonore, semblent venir voir ici pourquoi ils ont perdu cette guerre du Vietnam, pourtant contre l’asservissement communiste. Nous sommes les seuls Français de l’hôtel, nos compatriotes se contentent probablement d’hôtels moins onéreux, par radinerie ou sentiment de ne plus faire partie de l’élite mondiale. Le May de Ville Trendy, nom américain à consonance française, offre un « bar coucher de soleil », un spa et une salle de gym, ainsi qu’une salle de réunion en haut de ses sept étages. À mon thermomètre, il fait dans les 20° humides. Je suis entrepris devant l’ascenseur par un jeune couple de Philippins qui veulent savoir d’où je viens, combien je reste de jours, si je voyage seul, et si j’aime la cuisine (eux ne l’aiment pas). Il n’y a que le jeune homme qui parle ; il a l’air d’avoir 16 ans comme elle, mais ils sont mariés.

Nous visitons la pagode de « butane » dont je vérifierai le nom sur le plan. Il s’agit de But Thap. C’est un chef d’œuvre de l’architecture vietnamienne, construite au XIIIe siècle, à l’époque de Tran Thanh Tong, par le moine Huyen Quang. La tour du Pinceau ressemble à un stylo en pierre blanche de 13 m de haut ; elle porte quatre étages pleins de rectitude.

C’est ensuite une enfilade de dix bâtiments, de la porte à trois entrées au clocher à l’arrière, avec huit maisons centrales dans un axe face au sud. Cinq édifices successifs servent à la prière, le tout entouré d’un mur à galerie. Un moulin de prières en bois a la forme de la fleur de lotus. A l’intérieur, une grande statue du Bouddha du XVIIe siècle avec « mille » yeux et « mille » bras (c’est-à-dire beaucoup). Mille bras aussi (et mille yeux dans la paume des mains) pour la déesse de la miséricorde Kuan Yin. Sans oublier le Bouddha Triade, de Van Thu sur un lion bleu, et de Pho Hien sur un éléphant blanc. Une statue de Bouddha au buste noir et à la face dorée (signe royal) porte sur la gorge une croix gammée inversée, signe de la roue de la vie. Cela intrigue beaucoup les Occidentaux ignorants, contaminés par l’assimilation au nazisme.

Un cerisier du Japon est tout en fleur et les touristes asiatiques aiment à se faire photographier sur ce fond printanier. L’arbre est orné de fleurs artificielles rouges pour ajouter au bonheur. A l’entrée, comme je le prends en photo avec sa sœur un peu plus grande, un gamin viet de 7 ou 8 ans me fait des deux mains une parade de viet vo dao, au art martial créé en 1938 sur l’exemple du karaté japonais.

La fête du Tet lâche beaucoup de monde dans les rues et c’est très vivant. Les mères envoient leur petite fille ou leur petit garçon se faire photographier devant des étrangers. Peut-être avons-nous une aura bénéfique, propitiatoire. Nous donnons une image d’opulence et de force. C’est à ce moment-là que je remarque que presque tous les garçons jeunes portent une chaîne au cou, peut-être une mode venue des séries américaines ou sud-coréennes – ou même de Singapour : en effet, il existe pour cette parure de garçon une « maille de Singapour » large de 1,2 mm en or jaune « très tendance » dit le site de vente. On peut la porter nue ou l’orner d’une médaille ou d’une croix. C’est « un cadeau de prédilection pour un petit garçon ou une petite fille, à offrir à chaque événement ». Les parents imitent les autres parents dont les enfants imitent les ados qu’ils voient porter une chaîne. Ces fins maillons de métal doré ou argenté mettent en valeur le teint velouté et certains ouvrent pour cela un peu plus le col de leur polo ou chemise.

Le soir, nous passons devant la cathédrale de Hanoï.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Barbara Chase-Riboud, La Virginienne

Les woke de la mairie de New York ont déboulonné en 2021 la statue de Thomas Jefferson de la salle du conseil municipal. Sans savoir que le rédacteur de la Déclaration d’indépendance, devenu le second vice-président du pays, puis le troisième président pour deux mandats de 1801 à 1809, a fait des enfants aussi bien à sa femme blanche Martha Wayles qu’à son esclave noire Sally Hemings, six pour la première et sept pour la seconde. Certes, c’était juridiquement « une esclave », mais aimée et mieux traitée que la plupart des ouvriers blancs. Thomas Jefferson a interdit la traite des Noirs en 1778 dans son État de Virginie dont il était gouverneur, avant d’interdire l’importation des esclaves sur tout le territoire des États-Unis en 1807 lorsqu’il était président. Il proposera en 1801 une abolition progressive de l’esclavage, qui fut rejetée par le Sénat. Thomas Jefferson était donc un homme de son temps, adepte des Lumières et de la raison, athée et moraliste, mais soumis aux contraintes de son époque. Le wokisme balaie ces nuances pour une position radicale aussi inepte que bornée.

L’autrice, d’origine afro-américaine et épouse du photographe français Marc Riboud, a voulu rétablir le souvenir de « l’une des plus grandes histoires d’amour de l’Amérique » : celle entre un maître puis président blanc et une femme esclave « noire ». Sally n’était d’ailleurs qu’une quarteronne, un quart de « sang noir » seulement, fille d’une mulâtresse, Elisabeth, accouplée avec le blanc John Waynes. Sa mère (donc la grand-mère de Sally) était une pure Africaine, accouplée avec le capitaine Hemings, un Blanc de pure souche. Sally paraissait blanche, le teint à peine caramel, ses cheveux n’étaient pas crépus. Tous les enfants qu’elle a eu dès l’âge de 15 ans avec Thomas Jefferson, veuf de son épouse blanche depuis 1782, sont des octavons, difficiles à distinguer de leurs cousins tout blanc. Certains ressemblaient même beaucoup à leur père, ce qui mettait mal à l’aise les visiteurs de la plantation. Les généticiens disent que leurs enfants après eux, autrement dit des 1/16e de « nègre » selon les critères du temps, sont considérés comme Blancs. Rien ne les distingue.

Mais toutes ces préoccupations génétiques importent peu au fond, parce que ce qui caractérise l’esclavage américain est autre. Hors la grande histoire d’amour-passion jusqu’à la mort entre ces deux êtres, séparés par trente ans d’âge, la réflexion sur l’esclavage mérite considération. Le planteur de Virginie, dit l’autrice, est comme Dieu en son jardin d’Éden. Il est le Créateur, le propriétaire et le géniteur de tout ce qui vit. Il est le Maître absolu qui donne la vie, a droit de vie et de mort, qui favorise qui il veut, qui émancipe selon son bon plaisir – plus les garçons que les filles, considérées à cette époque patriarcale comme de sreproductrices. Il vaut mieux ne pas être beaucoup aimé du Maître, si l’on vise l’émancipation. Car l’amour est absolu et exclusif, comme celui de Dieu. Le propriétaire veut conserver près de lui ceux qu’il aime, comme de beaux objets. Jefferson était un collectionneur, de livres, de peintures, de statues, d’enfants. C’est pourquoi il a été réticent à donner leur liberté à ses fils, seulement à 21 ans, et sur une promesse arrachée par leur mère parce qu’il ne pouvait vivre sans elle.

Sa propriété de Monticello, sise dans les montagnes de Virginie, était un paradis. On vivait en autarcie, sauf pour le luxe et la mode, et la tentation du Serpent avait peu d’adeptes. Le fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal était la liberté, mais qu’en faire, une fois obtenue ? Il faudrait travailler, être responsable de soi, répondre devant la justice impersonnelle, être sous le feu des regards de la société, généralement hostile. James, le frère de Sally, n’a jamais pu se résoudre à assumer sa liberté, une fois conquise. De désespoir, il s’est supprimé. Ce qu’il aurait voulu, c’est être reconnu comme fils, devant tous, ce qui était impossible au vu des mœurs de l’époque. Être « fils de Dieu » – du Maître – offrait la liberté de l’assistance perpétuelle. L’Ancien testament exige des humains qu’ils soient soumis au Père, comme l’esclavage au propriétaire. Rien de plus, rien de moins. Cette situation figée sera explosée par la guerre de Sécession, mettant en cause deux conceptions de la société : l’ancienne, fondée sur la Bible et la tradition « commandée » (par Dieu) une fois pour toute ; la nouvelle, fondée sur les Lumières et l’industrie, sommée de changer pour s’adapter.

La situation de concubinage de Thomas Jefferson était connue de tous ; elle aurait dû choquer et tomber sous le coup de la loi de ségrégation qui interdisait le métissage en Virginie. Cela choque le Français d’époque : « Que sang bleu et sang noir se mêlent était dans la nature des choses, rien de plus, mais que cela se poursuive à la génération suivante, et à une autre encore, voilà qui lui semblait au-delà de toute décence, même aristocratique ! Il voyait là quelque chose de barbare, de grossier, de brutal. D’un côté ils haïssent et méprisent les Noirs, d’un autre ils en font l’objet de leurs désirs les plus violents, de leurs obsessions les plus intimes. » Il était courant, chez les maîtres des plantations, que l’on envoie une négresse initier au sexe le jeune homme dès 14 ans. Les opposants politiques de Jefferson, comme autant d’hyènes prêtes à tout pour nuire dans la presse, ont répandu la rumeur. Mais Jefferson s’est tu. Il n’a pas nié, ni ne s’est défendu. Il était maître chez lui et faisait ce qu’il voulait. Une fois président, Sally ne vivait évidemment pas près de lui à Washington. Mais elle a vécu à Paris, durant sa mission d’ambassadeur auprès du roi Louis XVI de 1787 à 1789. Elle lui survivra de neuf ans, morte à 62 ans.

Le roman de Barbara Chase-Riboud, elle même en partie Noire comme Sally, présente comme un fait établi la liaison de Thomas Jefferson et de Sally Hemings. Les historiens doutaient, mais l’ADN a parlé : Eston Hemings, le derniers fils de Sally, est bien le fils de son père, Thomas Jefferson. L’autrice cite intégralement ses sources, ce qui tend à accréditer sa thèse, malgré les silences « de convenance » de la société blanche sur les relations avec les « nègres » (désolé, woke, c’était le vocabulaire du temps). Même si l’histoire est contée en version optimiste, la documentation rassemblée permet de brosser un portrait imagé et précis de l’Amérique des premiers temps de l’Indépendance, tout comme le tissu de contradictions hypocrites sur le sexe et les relations filiales des Pionniers maîtres du monde.

Barbara Chase-Riboud, La Virginienne (Sally Hemings), 1979, Archipoche 2018, 567 pages, occasion €3,13

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Hanoï balade

Retour au lac où, tout autour, se trouvent des édifices dédiés à la culture de l’ancien Vietnam : Thap But (la Tour de stylo), Dai Nghien (L’Encrier), le pont The Huc (pont du Soleil Levant), le pavillon Dac Nguyet (la Lune atteinte), la maison communale Tran Ba (Contre les vagues – ou contre l’invasion des cultures nocives au sens figuré). Nous visitons la pagode de la montagne de jade. Nous y entrons par une porte avec un lion jusqu’à la porte de la Lune avec dragon et tortue, tous animaux symboliques. La chauve-souris est ici à l’animal bénéfique malgré le Covid…

Les gens sont venus saluer les ancêtres et leur porter des offrandes d’eau, de fruits ou d’argent. Les billets sont de très petites coupures, ou des liasses de faux billets qu’il est de bon ton de brûler devant les autels avec les bâtons d’encens – toujours par trois, chiffre bénéfique. Malgré son bon sens et son apparente logique, la pensée de Confucius laisse la place à beaucoup de superstition. Les autels sont colorés, ornés de statues hétéroclites. Toutes les couleurs sont représentées, pour leur symbolique chinoise : vert signifie le bois, rouge le feu, jaune la terre, blanc le métal et noir l’eau. Ainsi des bananes vertes, des mandarines oranges et des pommes rouges alternent en offrandes avec des pamplemousses jaunes sur des assiettes blanches. Il s’agit d’un culte populaire synthétique, ou plutôt assimilateur du confucianisme.

Un vieux lettré à longue barbe, en tunique noire du sérieux professoral, calligraphie des sentences au pinceau sur du papier rouge qu’on lui achète en guise de bonne année. Au-dessus de lui, les toits de l’édifice s’envolent en une courbe gracieuse, avec des extrémités recourbées pour désorienter les démons. Des vendeurs de saucisses, de brochettes, de pastèques et de fruits œuvrent alentour, attendant le chaland. Une marchande de ballons de couleurs promène son bouquet comme un parasol. Des lanternes jaunes pendent des branches des arbres.

Des enfants jolis des deux sexes font des selfies avec maman ou papa, ou le frère ou la sœur. J’aime ces visages asiatiques très doux où les traits sont estompés, sans aucun angle. Je prends avec leur propre téléphone un petit garçon avec une maman. C’est ma façon de participer au culte, à la fête de nouvel an et des ancêtres de cette jolie race. Je dois secréter plus que d’autres l’hormone de l’attachement, l’ocytocine qui régule le lien et l’affectif : elle donne un sentiment de sécurité et favorise le rapprochement. Tom en profite pour rappeler qu’en Asie, on ne caresse pas la tête des enfants, ce serait maléfique, une façon d’en prendre possession. En général, depuis quelques années, vue l’hystérie occidentale, il est de bon ton de s’abstenir de toucher les enfants où qu’on soit dans le monde et de quelque façon que ce soit. Les femmes sont graciles, de leur puberté à la trentaine. C’est un peuple doré et gazouillant, très famille. Les enfants y sont choyés. J’ai de l’empathie pour cette humanité. Un adolescent me souhaite en anglais « a Happy New Year ». Il discute un peu laborieusement avec moi pour savoir d’où je viens, me présente sa mère, tout fier de parler étranger avec un étranger. Les jeunes n’hésitent jamais à m’aborder pour me poser une question, ici plus qu’ailleurs.

Nous allons voir les deux tortues à carapace molle du lac, momifiées après leur mort en 1967 et 1991. Un gamin français de 9 ou 10 ans porte les cheveux longs, ce qui lui donne du charme ; il est fasciné par la grosse tortue et se demande à voix haute si elle est vraie – elle l’est. Elle a été conservée selon les mêmes procédés mis au point par les soviétiques pour conserver Lénine et les tester entre-temps sur Ho Chi Minh. Ce dirigeant communiste pur et dur n’a pas trop « dérivé » selon Tom l’historien. Il n’a pas fait l’objet d’un culte de la personnalité, n’a pas eu l’orgueil de déclarer « le parti c’est moi », ne s’est pas obstiné dans les erreurs qu’il a pu commettre. Il n’a pas voulu non plus être momifié, mais incinéré. Ce sont ses successeurs qui ont décidé d’agir comme pour Lénine, le corps du dirigeant vainqueur du Vietnam réunifié pouvant servir d’exemple à la partie sud qui ne l’avait pas connu.

Nous dînons au restaurant Downtown avec le menu spécial Têt, un concentré de la cuisine vietnamienne : gâteau de riz gluant salé, rouleaux de printemps, salade de mangue verte aux crevettes et au porc, beignets de poisson sauce tamarin, poulet grillé en petits morceaux sauce piment et cacahuètes, porc émincé bouilli, légumes sautés à l’ail au wok. Nous revenons à l’hôtel vers 19h30. La nuit est tombée.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Hanoï fête du Têt

Nous avons deux heures de vol de Singapour à Hanoï et nous arrivons vers 13h30, heure locale. La queue est très longue pour tamponner les passeports. Il n’y a pas de visa requis pour les Français en moins de 45 jours. Un bus nous attend mais les chambres ne sont pas prêtes. Au lieu de manger tout de suite, car un petit-déjeuner consistant nous a été servi dans l’avion pour Hanoï, nous faisons une heure de promenade commentée (abondamment) par notre guide Tom, 31 ans.

Nous sommes tombés en pleine fête du Têt, le nouvel an lunaire chinois qui célèbre la nouvelle année du dragon, qui succède à celle du lapin. Le cycle des ans chinois met dans l’ordre, le rat, le bœuf, le tigre, le lapin, le dragon, le serpent, le cheval. la chèvre, le singe, le coq, le chien et le cochon (ou le chat). Le Nouvel An lunaire ou Fête du Printemps en Chine continentale, est le premier jour du premier mois du calendrier lunaire – le plus solennel de l’année. Des drapeaux rouges partout, ceux à étoile jaune à cinq branches du Vietnam, ceux avec la faucille et le marteau du communisme. Quoi qu’il en soit, le rouge est couleur de fête en Asie, de joie en Chine et de chance au Vietnam. Ainsi, trois rejetons se font clicher en tunique rouge pour la nouvelle année du Dragon. L’aîné, jeune adolescent, porte lunettes, la cadette fait le signe en V de la mode occidentale.

Il y a beaucoup de monde dans les rues et les enfants sont en vacances. Ils s’agitent dans tous les sens, très habillés et capuche sur la tête comme les racailles à la mode dans les films, parfois déguisés. Ils jouent avec les voiturettes électriques (et même un char d’assaut à l’étoile rouge) mises à disposition dans le parc devant la statue de Ly Thai To (974-1028). Il fut roi du Vietnam durant 19 ans, de 1009 à 1028. C’est lui qui chassera l’envahisseur chinois et installera la capitale à Hanoï.

Les familles se font prendre en photo pour la fête du nouvel an devant ce héros de la création du Vietnam, appelé alors Dai Cô Viet. Beaucoup de monde en habits traditionnels, surtout les femmes et les petits. Les autos télécommandées ou électriques font la joie des plus jeunes, mais aussi celle de deux ados patauds pas beaux, évidemment occidentaux et probablement yankees. Les gamins arborent toute une série de gadgets chinois tels des mitraillettes à bulles pour les garçonnets, des doudous roses pour les fillettes, des drapeaux rouges frappés de l’étoile jaune à cinq branches, ou lèchent une glace aux couleurs flashy.

Nous passons devant le lac Hoan Kiem de l’Épée restituée, aux abords bien plus aménagés qu’il y a 28 ans. Je reconnais la petite pagode sur son île et les canards qui nagent en rond. Mais la tortue a disparu, elle est morte. Sur cet ancien bras du fleuve Rouge, le roi Ly Thanh Tong a fait construire la pagode Sung Khanh, symbolisant l’espoir de la paix. La légende de l’épée remonte au XVe siècle. Lors d’une excursion en barque après avoir vaincu les envahisseurs chinois Ming, le roi Lê Thai Tô aperçoit la tortue qui lui avait fait don de l’épée victorieuse émerger du lac. Elle reprend l’épée dans sa bouche avant de plonger dans l’eau. La dernière grande tortue vivante s’est éteinte à Hoan Kiem en janvier 2016. Son corps a été conservé et est désormais exposé au Musée national de la nature du Vietnam.

Autour du lac, le vieux quartier est le quartier colonial. Au carrefour se trouvent par exemple les ex–grands magasins Godard, l’équivalent des Galeries Lafayette de Hanoï dans les années 30. Aujourd’hui, le bâtiment est reconverti après avoir menacé ruine. La poste, au style mêlé, se trouve non loin de là. Au bout de la rue commerçante noire de monde et de deux-roues – où l’on continue de monter à trois ou quatre – est situé l’opéra. Construit dans le style Garnier « choux à la crème », il porte le jaune éteint de Hanoï mis en valeur par les liserés blancs en neige des façades et des clochetons.

Le groupe est majoritairement composé de couples, plus deux amies aux mœurs prudentes sorties tout droit d’un roman d’Agatha Christie. Il fait 21° mais le pull et le châle sont chez elles de rigueur, en plus du masque dans l’avion. Nous sommes 18 plus le guide. Quelques-uns sont encore actifs mais la majorité est à la retraite. Une nouvelle balade est prévue de 16 à 18 heures avant de dîner et de nous coucher tôt.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Retour au Vietnam

Il y a 28 ans, j’abordais le Vietnam du nord en randonnée et kayak de mer. Nous avions sillonné la baie d’Halong et marché parmi les minorités le long de la route mandarine. Aujourd’hui, je prends un vol de Singapore Airlines destination l’aéroport de Singapore Changi d’abord, puis un transit vers Hanoï de deux heures et quart ensuite, par un autre avion plus petit.

C’est le début des vacances scolaires en France et des familles mixtes franco–asiatiques sont quelques-unes dans l’avion. Dans la partie arrière où je me trouve, je remarque un garçon de 11 ans qui porte une chaîne de cou à gros maillons, pas moins de 1 cm de large. C’est la première fois que je vois une chaîne de ce type. Peut-être est-ce pour se faire remarquer car le gamin est un petit blond fluet dont le fin T-shirt laisse deviner un torse de crevette. La chaîne marque la dureté de l’acier sur sa peau tendre, le froid bleuté du métal sur sa chair chaude et vivante. Cet ornement de fer, large comme un collier à chien, affiche une rigueur de qui veut viriliser son apparence. Peut-être est-ce une interprétation d’adulte. Je constaterai que les chaînes de cou en Asie sont omniprésentes chez les garçons, bien qu’en général de maillons très discrets. Le gamin a un grand frère qui ressemble à sa mère, un père aux faux diamants dans un lobe d’oreille, et tous des sacs à dos de camouflage militaire. Comme il a le cheveu très court, comme les garçons, il est possible qu’il soit militaire – ou prof de gym.

Il y a 12 heures de vol et c’est long. Deux repas plus un snack nous sont servis. Des films sont mis à disposition mais les écrans sont très près des yeux dans la classe économique et cela me fait mal. Je lis entièrement un polar suédois avant de tenter de dormir, sans succès. Nous avons trois heures d’attente en correspondance à l’aéroport de Singapour. À notre arrivée, il est l’heure où je me couche à Paris, mais c’est ici le petit matin.

En passant au terminal 3 de l’aéroport de Changi, nous pouvons admirer Daisy, une sculpture en verre coloré d’hélices et de fleurs. Le hall qui relie les terminaux est un jardin tropical surmonté d’un toit de verre en forme d’anneau avec une chute d’eau.

À l’embarquement pour Hanoï, il n’y a quasi personne de notre avion en dehors de notre groupe, mais des nouveaux, dont une famille de vrais petits blonds, deux parents et trois enfants, deux garçons et une fille, tous plus dorés que les blés. Le fils aîné a dans les 11 ans. Le père et la mère ont le cheveu lin, le premier se rase le crâne, peut-être à cause d’une calvitie naissante ou par gêne d’être aussi blondinet et connoté Américain. Les deux fils sont bouclés, de vrais petits princes à la Saint-Ex. L’aîné a dû passer des vacances hors parents parce qu’il est tout bronzé, au contraire des autres. Ce ne sont pas des Français, peut-être des Suédois.

Catégories : Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , | Poster un commentaire

James Melville, Le samouraï récalcitrant

Un roman policier qui se passe dans le Japon d’il y a 40 ans, encore traditionnel mais devenu très développé. Ce contraste aiguise le plaisir, tout en faisant connaître les particularismes comme le yucata, les geta, le zabuton, les shogi, le tokonoma, les gyoza. James Melville est le pseudo de Roy Peter Martin, né le 5 janvier 1931 à Londres et décédé en 2014 à 83 ans. Il a travaillé à Tokyo et Kyoto pour le British Council et s’est frotté à la police japonaise. Il invente alors le personnage du commissaire de police Tetsuo Otani, et le fait évoluer entre japonité et occidentalisme.

Dans cet opus, le corps d’une jeune Hollandaise venue en stage commercial au Japon est découvert dans un immeuble en feu du quartier yakuza, la pègre japonaise. Que faisait donc là, un dimanche, dans cet immeuble vide, Marianna Van Wijk. Mais surtout que faisait-elle avec la photo du commissaire Otani et de sa famille dans la poche ? Celui-ci, partie prenante, doit se retirer, mais non sans se faire tenir au courant. Ce sont ses adjoints Noguchi et Kimura qui vont mener l’enquête officielle, tandis que lui enquêtera de son côté pour savoir où son gendre Shimizu a disparu. Il a eu une liaison avec la belle Marianna à l’insu de sa femme lorsqu’il était en poste à Londres, et a renoué avec elle lorsqu’elle est venue au Japon. Aoki, sa femme et fille d’Otani, est furieuse.

Il se trouve que Marianna logeait à Kobe chez une amie anglaise, Penny Johnson, et que celle-ci a une liaison avec l’ambitieux Murata, copain de fac de Shimizu, ancien maoïste japonais comme lui, reconverti dans les affaires comme lui, et désormais à la direction de la recherche d’un grand groupe pharmaceutique. Il a inventé (en équipe) le Gynojoy, un médicament qui enlève les malaises menstruels chez la femme – un gros succès. Ce médicament n’est pas sans quelques effets euphorisants, et la recherche peut aller plus loin… Ce qui intéresse la pègre, évidemment. Ce pourquoi Murata s’est lié avec un ponte connu d’Otani et de son équipe.

Mais pour développer les recherches, il faut des financements. D’où l’incendie volontaire de l’immeuble pour toucher l’assurance, à moins que…

Un peu touffu, plein de circonvolutions et de suspense, beaucoup de personnages aux noms japonais qui sonnent un peu pareil, le lecteur se trouve un peu perdu au début. Ce n’est que dans le cours de l’histoire que la cohérence se met en place. Et le meurtrier de Marianna n’est pas celui qu’on croit.

James Melville, Le samouraï récalcitrant (The Reluctant Ronin), 1988, 10-18 Grands détectives 1997, 318 pages, occasion €3,19

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Japon, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , ,

Cosmos et conduite humaine

Pas de néant chez les Grecs. Ce peuple rationnel considère comme absurde une création à partir de rien. Parménide le souligne déjà. La sagesse grecque pense que « rien n’est pas », et que donc « l’être » est éternel. Le néant n’est pas une référence du cosmos, mais une qualification réservée à la pitoyable condition humaine, selon Pindare. Plus que d’une cosmogonie, il s’agit d’une cosmophanie (de phêino, faire briller, faire apparaître). Le monde ne « naît » pas du néant, il apparaît comme « agencement » sur fond d’éternité. La Cosmogonie grecque ne décrit pas la naissance du monde, mais sa mise en ordre. C’est moins une naissance qu’un devenir.

De même, les Grecs refusent d’envisager un désordre primordial. Le chaos d’Hésiode ne signifie pas le désordre ou la confusion, mais le coup d’envoi de la mise en ordre du monde. C’est seulement avec Ovide, sept siècles après Hésiode, que le chaos signifie le trouble et la confusion. Chez Hésiode, Chaos s’apparente au verbe kaino signifiant s’ouvrir, bailler. Il ouvre sur le devenir de la mise en ordre du monde des dieux et des hommes. Le stade initial est non travaillé, où rien de la matière de toute chose n’est encore discernable.

Autre caractéristique, pas de genèse permanente. L’éternité suspend la condition même du progrès cosmogonique. La fécondité débridée d’Ouranos empêche l’ordre du monde en le divisant. Si cette fécondité débridée ne s’arrêtait pas, la genèse se perpétuerait sans cesse, empêchant un monde stabilisé et ordonné : cosmos.

Pas de dogme chez les Grecs. Aucune Révélation transcendante. Il n’est donc pas étonnant d’avoir plusieurs cosmogonies imaginées. La principale est, celle d’Hésiode, les autres sont différentes versions orphiques. Chez Hésiode, l’état indiscernable précède l’état instable avec des situations de blocage et de crise. Lequel suscite l’instauration de la souveraineté de Zeus, donc la stabilité. L’indiscernable correspond aux engendrements de Chaos. Le monde commence à se différencier par opposition féminin et masculin, et par l’alternance nocturne diurne. Tout cela s’opère sous l’influence d’Éros, originellement puissance de fission de chacune des entités primordiales, plus que de fusion dans l’amour.

Les versions orphiques opposent à la linéarité d’Hésiode une représentation en boucle. Elles considèrent l’unité parfaite exprimées par l’œuf, peu à peu dégradée, dont la conséquence est l’apparition des humains à cause du démembrement de Dionysos. Il faut donc revenir à l’œuf initial par la purification de cette souillure qu’est l’impensable mise à mort d’un dieu. Si, chez Hésiode, l’instauration du règne de Zeus est fondée sur le respect de la distance séparant dieu et homme, donc la nécessité de la reproduction sexuée des humains, – chez les orphiques, il s’agit de reconstruire l’unité initiale de l’ordre en suivant scrupuleusement un genre de vie tendu vers l’assimilation au divin. Il faut refuser de verser sur les autels le sang de tout ce qui est vivant, pour se garder de réitérer l’acte impie du crime titanesque des origines.

La cosmogonie chez les Grecs n’est pas une histoire poétique, ni même un dogme, mais une détermination de l’homme dans l’ordre du monde. Les deux principaux systèmes expriment la même idée que le divin est dépendant des humains. Les dieux d’Hésiode dans la cité dépendent de l’hommage humain rendu lors des sacrifices sanglants. Le divin orphique et sa reconstruction dépend de l’observance humaine d’un genre de vie ascétique personnel.

L’origine du monde engendre un genre de vie, un engagement. C’est la même chose chez les chrétiens. L’obéissance aux Commandements et la voie du Christ permettent de bâtir ici-bas la Cité de Dieu, qui préfigure le Paradis éternel. Mais le christianisme est plus de tendance orphique qu’hésiodienne : il s’agit de revenir au Même, à l’Éternel, à l’Oeuf. Les différences et les oppositions sont gommées, voire niées, puisque tous sont égaux, homme comme femme, nuit comme jour. De la conduite vertueuse dépend le Salut. Même si, contrairement aux orphiques, le sang du Christ (via le vin de la messe), reproduit le sacrifice initial, celui de la mise à mort d’un dieu.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Grèce, Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise

L’auteur est chinois et a vécu la révolution culturelle de Mao à plein. L’instituteur promu en Grand Timonier a fait régresser son pays paysan pour faire table rase du passé. D’un marxisme primaire anti « bourgeois », il a voulu faire de chacun une page blanche à la Rousseau, sur laquelle écrire un Homme nouveau. Danger de l’idéologie : la réalité se moque des délires intellectuels. L’humanité reste ce que l’Évolution en a fait sur des millions d’années. Certes, l’environnement, la civilisation, la culture, peuvent améliorer et polir les comportements, mais le fond animal reste le même. La politique volontariste n’y change rien, au contraire, elle est obligée de contraindre, de rendre les gens bonzaïs pour demeurer formatés selon l’idée. Et c’est l’impasse. Jusqu’à ce qu’un dirigeant moins sectaire et plus intelligent décide du Grand tournant, ainsi Deng Xiaoping dès 1978 avec son programme de « réformes et ouverture ». En deux générations, la République Pop de Chine est devenue une grande puissance, technologiquement avancée, parfois plus que les États-Unis dans certains domaines : l’automobile électrique, la physique des particules, l’ordinateur quantique…

Dai Sijie conte ici l’aventure de sa jeunesse, confrontée au Léviathan maoïste. Né en 1954, il a 17 ans lorsqu’il est envoyé en « rééducation » dans les monts du Phénix du Ciel, une lointaine province chinoise du Sichuan proche du Tibet. La révolution « culturelle » qui a sévi dix ans, de 1966 à 1976, a emprisonné ses parents, médecins dits « bourgeois ». Les enfants, présumés « contaminés » par la mentalité « bourgeoise », ont été envoyés chez les paysans cultiver la terre les pieds nus dans la boue, extraire tout nu le charbon des mines, porter la merde humaine dans les champs pour les engraisser, avec les fuites dégoulinant sur le torse.

Heureusement, le narrateur est parti avec son ami d’enfance Luo, d’un an plus âgé que lui, mais qui n’a pu aller au collège que deux années de 15 à 17 ans, les précédentes ayant été « fermées » par la révolution culturelle des masses ignares fanatisées. Le programme éliminait les mathématiques, la littérature, l’histoire, et se concentrait sur l’économie marxiste et l’endoctrinement idéologique. Les deux garçons resteront trois ans dans les montagnes.

Comme tous les jeunes, ils font contre mauvaise fortune bon cœur, habités par cette énergie vitale qui sauve les meilleurs. Luo a plus d’initiative, de bagout, de faculté à conter une histoire. Il se sort des mauvais pas par la parole – retournement dialectique de la propagande de Mao. Ainsi le vieux chef de village, soupçonneux devant le violon du narrateur, qu’il prend pour « un jouet bourgeois » et veut brûler. Luo lui dit que cela joue de la musique. Je résume : « – Laquelle ? – Une sonate. – C’est quoi une sonate ? – Un truc occidental, une chanson. – Comment elle s’appelle ? – Mozart pense au président Mao ». Le sésame ouvre-toi étant prononcé, le chef est content ; ignare, mais content. Dialogue surréaliste édifiant sur la stupidité du fanatisme idéologique. Mais c’est bien ce fanatisme naïf et absolu qui a séduit toute une génération de jeunes occidentaux après mai 68, et durant des années. Croire évite de penser ; c’est confortable, dans la bande, chacun se montant la tête par les mots creux, dans le délire de l’idée lâchée sans aucun rapport avec le réel. Le roman met donc aussi en garde contre le prêt-à-penser de l’État, du Gourou et du Parti.

Mais le surréalisme de l’existence des deux garçons aux champs ne s’arrête pas là. Luo doit faire rallonger son pantalon de 5 cm car, mal nourri, il continue de grandir. Il va donc au village voisin où est « le » tailleur de la vallée, souvent itinérant mais dont la fille reste à la maison et l’assiste. Pleine de vie mais sachant à peine lire, la Petite tailleuse est considérée comme la plus belle de la vallée. Tous les garçons de 13 à 30 ans la convoitent mais, hélas, elle ne taille que des vêtements, pas de pipes. Luo la baratine, il lui lira des romans de Balzac trouvés chez un condisciple en rééducation, le Binoclard, affecté au village en-dessous. Il va la déflorer, nager nu avec elle dans une vasque de la montagne, l’initier à la vie ailleurs qu’au village. Le narrateur, amoureux d’elle lui aussi, va la laisser à son ami par fidélité.

Magie de la littérature : Balzac apprend l’amour et la société, Romain Roland l’individualisme et la pensée par soi-même, Flaubert la passion, et ainsi de suite. La Petite Tailleuse chinoise est totalement transformée par la valise de livres cachée par le Binoclard et volée par les deux amis à cet égoïste que maman a réussi à rapatrier en ville par piston. La Petite Tailleuse ne sera jamais plus une paysanne ignare et candide, prête à gober tout ce qu’on lui présente. Elle dira même, tout à la fin du livre, en partance pour la ville afin de faire sa propre vie : « Balzac m’a fait comprendre une chose : la beauté d’une femme est un trésor qui n’a pas de prix ».

Ce premier roman a reçu de multiples prix, comme tous les livres d’édification politique. Mais sa qualité littéraire de conte est réelle. Il est très populaire chez les profs de collège et de lycée pour son format court, sa langue minimaliste, et son hymne à la culture.

Prix des libraires du Québec

Prix Edmée-de-La-Rochefoucauld 2000.

Prix Relay du roman d’évasion 2000

Prix Roland de Jouvenel 2000

L’auteur a tiré de ce conte un film, tourné en Chine et autorisé après quelques coupures de la censure.

Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, 2000, Folio 2006, 231 pages, €9,20, e-book Kindle €3,99

Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise avec dossier pédagogique d’Isabelle Schlichting, Belin Gallimard, 2009, 224 pages, €6,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

DVD Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, Dai Sijie, 2002, avec Cohen Kun, Cong Zhijun, Liu Ye, Wang Shuangbao, Zhou Xun, TF1 studio 2003, français, mandarin, €6,41

Un autre roman de Dai Sijie chroniqué sur ce blog :

Catégories : Chine, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

John Milton à Chalfont St Giles

Enfin le cottage de Milton. Dans la rue qui y mène, un panneau danger pour les conducteurs montre dans un triangle blanc bordé de rouge, deux vieillards à canne. Cela change des enfants courant vers l’école mais dit bien l’âge des touristes qui vont visiter le cottage… Nous allons découvrir un auteur peu connu, mais qui a eu une grande influence sur la littérature anglaise comme sur l’art et la façon de penser.

John Milton (né le 9 décembre 1608 et mort le 8 novembre 1674) était un poète, pamphlétaire et fonctionnaire anglais, considéré comme l’un des plus grands écrivains de la langue anglaise. Son œuvre la plus célèbre, Paradise Lost (1667), est un poème épique en vers libres qui explore la chute de l’homme, la tentation d’Adam et Ève par Satan, et leur expulsion du Jardin d’Éden. Il a également écrit Paradise Regained et Samson Agonistes. Milton était un défenseur de la liberté d’expression et de la presse, comme en témoigne son traité Areopagitica de 1644. Cet ouvrage a inspiré le Premier amendement de la Constitution américaine. Il a été le premier à utiliser le vers libre en dehors du théâtre ou des traductions et a inventé des mots de la langue anglaise comme debauchery, typography, exhilarating, airborne, satanic, self-desillusion, well-balanced, civilising, stunning, et beaucoup d’autres. Il a servi comme secrétaire pour les langues étrangères sous le Commonwealth d’Angleterre. Milton a étudié à Christ’s College, Cambridge, et a voyagé en Europe, rencontrant des intellectuels comme Galilée. Ses œuvres politiques et religieuses sont souvent controversées, et il a soutenu le républicanisme. Sa vie a été marquée par des tragédies personnelles, notamment la perte de sa vision en 1652 et des tensions familiales. Il est mort en 1674 à Londres et est enterré à l’église St Giles-without-Cripplegate. Son héritage littéraire reste immense, influençant des écrivains comme William Blake, Wordsworth et T.S. Eliot.

John Milton n’a passé que trois années ici, mais c’est à cet endroit qu’il a écrit son œuvre qui reste : Le Paradis perdu et le Paradis retrouvé. Le jardin d’Éden a pour l’auteur des aspects de campagne anglaise, la même qu’il arpente lors de ses promenades. La maison est petite, toute de briques rouges avec une cheminée extérieure qui prend sur la rue. Les pièces étroites sont basses de plafond pour avoir moins d’espace à chauffer. L’intérieur est sombre, ce pourquoi le jardin derrière, dès le printemps venu, éclate de lumière et de vie. La verdure s’y épanouit, comme l’espoir de l’homme. Une chaise paillée à haut dossier, réputée être « le fauteuil » de Milton, des tableaux dont un représente un Comus débauché, à demi-nu dans la forêt, devant la Dame du drame que Milton a écrit pour le comte de Bridgewater et autres titres en 1634 – joué au château de Ludlow avec les propres enfants du sire, dont sa fille de 15 ans. La Dame est délivrée, vierge, des rets du dieu des réjouissances populaires Comus, ce qui fait de cette pièce un ode à la chasteté. Un portrait de John Milton à 10 ans par Cornelis Janssen ; un autre à 21 ans par Benjamin van der Gueht.

FIN

D’autres voyages sur les traces des grands écrivains anglais sont programmés (je ne suis pas sponsorisé) :

Paysages littéraires du Nord, des landes, des lacs et des lettres avec les sœurs Brontë, Elizabeth Gaskell, Lord Byron, William Wordsworth, Beatrix Potter et bien d’autres

Londres, le Kent et trois siècles de génie, de Shakespeare à Virginia Woolf, avec Charles Dickens, Virginia Woolf, Shakespeare, Chartwell résidence de campagne de Churchill, Bateman’s maison de Rudyard Kipling, Penshurst Place demeure ancestrale du poète élisabéthain Philip Sidney

Catégories : Livres, Royaume-Uni, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Lacock, village de films

Lacock est un charmant village, conservé dans son jus et administré par le National Trust. L’héritière a donné l’ensemble, terre et village, pour éviter les droits de succession. Des œufs de Pâques ornent en couronnes les maisons. Des œufs à Lacock, c’était couru. Les rues offrent leurs cottages bien anglais, en pierres grises. Dommage que les voitures garées tout le long du trottoir gâchent la perspective. Mais les occupants sont des gens riches et influents qui ne supporteraient pas de laisser leur véhicule dans un parking à l’entrée du site.

L’endroit sert aux tournages de nombreux films et séries, Harry Potter, Downtown Abbey. Il fait soleil mais très frais. En revanche, si vous voulez connaître la température de la journée, observez les kids. Si les jeunes garçons sont déjà en short et chemisette à col ouvert le matin par 8°, nul doute qu’il fera quelques 20° une fois l’après-midi commencée. Nous en voyons plusieurs spécimens, ce dimanche, qui effarent les grand-mamans venues de France. « Ils ne sont pas frileux ! » Ce sont de petits britanniques. Un jeune jardinier du Red Lion officie déjà en short et tee-shirt, à arroser les bacs de fleurs devant la façade.

Tour dans les rues, photos, visite des boutiques, tour au pub. Mais le Red Lion sert aussi d’hôtel et ne peut servir un thé à une vingtaine de personnes à la fois.

Bus pour Chalfont St Giles, où sera le déjeuner – compris ; il se situe à la Merlin’s Cave et se compose d’une cuisse de poulet au Yorkshire pudding dominical, avec ses légumes, pommes de terre, carotte, panais, verdure. Un crumble pomme et rhubarbe en dessert, dommage qu’il soit submergé de crème « anglaise » détestable. J’observe une famille venue pour le déjeuner du dimanche. Il y a le père et la mère, mais aussi la une grand-mère et deux enfants, une petite-fille et un garçon d’environ 12 ans. Il est très roux, la peau très blanche, sur-vêtu d’un T-shirt et d’une veste fermée jusqu’au cou. Sa mère a peur qu’il prenne froid mais, comme tous les gamins, il n’adapte pas sa vêture à la température. Il sort habillé une fois pour toute, et n’enlève rien lorsqu’il entre dans un endroit plus chaud. Il s’ennuie mais ne dit rien. À la fin du repas, il se lève et dit quelque chose à sa mère, une petite bourgeoise blonde insignifiante. Celle-ci semble refuser. Le gamin s’exclame alors : « why ? ». Elle réitère son opposition et il répète une fois de plus : « but why ? ». Peut-être voulait-il seulement aller faire un tour, mais c’est « non ». C’est un petit mâle qui a besoin de s’affirmer face à sa mère et aussi parce qu’il est l’aîné. Lorsqu’il va aux toilettes, je note sa démarche chaloupée de pré-viril. J’ai toujours de l’empathie pour les familles et les relations qui se montrent.

Catégories : Royaume-Uni, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Bath où habita Jane Austen

Nous avons deux heures de bus vers Bath, la ville d’eau. Nous déposons nos bagages au Hampton by Hilton, l’hôtel quatre étoiles de la même chaîne que les précédents. Nous effectuons ensuite une promenade à pied. Bath est la ville de Jane Austen, elle en parle dans Emma : « Pendant mon séjour à Bath j’ai été à même de constater des cures merveilleuses. D’autre part, les avantages de Bath pour les jeunes filles sont connus ; ce serait un excellent milieu pour vos débuts dans le monde. » Nous ne sommes plus des jeunes filles.

Nous montons vers le Circus, une architecture palladienne avec trois arcs de cercle, les bâtiments sur trois niveaux ornés de colonnes doriques, ioniques, corinthiennes. Il y a du soleil mais du vent, il fait chaud à l’abri des froids exposés. Un gamin blond de 10 ou 11 ans en chemisette blanche ornée de citrons, au col ouvert, vend de la citronnade au pied de son immeuble. Il n’est pas frileux et se fait un peu d’argent en ce samedi ou beaucoup de promeneurs circulent.

Le Crescent, au sommet de la colline, devant une pelouse et un parc, se présente comme un demi Circus, un demi-cercle aux 140 colonnes. L’architecte John Wood l’a créé en style géorgien. Nous visitons justement un jardin géorgien dont l’architecture est proche du jardin à la française, avec ses massifs de buis bien taillés. Des fouilles de 1985 ont révélé un jardin de 1770, restauré en 1990 selon les sources documentaires. Les plantes étaient semées comme des curiosités pour elles-mêmes, non pour l’effet qu’elles donnaient dans l’ensemble. On privilégiait les parfums et les fleurs doubles, les arbustes et les plantes annuelles.

Nous redescendons par les rues animées, passons devant le plus ancien pub de Bath, datant de 1713, à l’enseigne politiquement incorrecte de Saracens Head, la tête de sarrasin. Charles Dickens y aurait écrit les Pickwick Papers. Le pont Pulteney aux trois arches supportant des boutiques incorporées comme à Florence, est très couru par les touristes. Sous ses pierres coule la rivière et son déversoir. Au bord de l’eau, des jeunes sont assis sur la pelouse. Nous avons marché peu près deux heures dans la ville. Nous sommes samedis et les Anglais ont sorti leur kids, mais nous n’en voyons pas tant que cela, à croire qu’ils n’en font plus.

Catégories : Livres, Royaume-Uni, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Samuel Taylor Coleridge à Stowey

Au village de Stowey, nous devons attendre que le musée ouvre car nous sommes arrivés trop tôt. Le cottage est situé dans une petite rue qui descend vers le centre. Nous nous qui promenons un peu. Une église arbore sur son clocher un coq très français.

Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) était un poète, critique littéraire, philosophe et théologien anglais, cofondateur du mouvement romantique en Angleterre et membre des « Lake Poets » aux côtés de William Wordsworth. Il est célèbre pour ses œuvres majeures telles que The Rime of the Ancient Mariner, Kubla Khan, Christabel, et Biographia Literaria. Il a introduit la philosophie idéaliste allemande dans la culture anglaise et a influencé Ralph Waldo Emerson. Il a également contribué à la critique littéraire, notamment sur Shakespeare, et a popularisé des concepts comme la « suspension volontaire de l’incrédulité ».
Sa vie personnelle fut marquée par des troubles émotionnels, une santé fragile et une dépendance à l’opium. Malgré ces défis, son influence sur la poésie et la critique littéraire reste immense. Il a joué un rôle clé dans le développement de la poésie romantique, notamment par ses « poèmes de conversation » et son approche philosophique de la littérature. Coleridge est également reconnu pour ses contributions à la théologie anglicane et ses réflexions politiques, passant d’un radicalisme initial à une vision plus conservatrice. Il est enterré à l’église St Michael’s à Highgate, Londres.

Il reste surtout comme un poète romantique créant un nouveau style qui rompt avec les traditions. Il s’est inspiré des paysages du Somerset, de ses promenades avec Wordsworth dans le collines de Quantock, de la vie simple du peuple qu’il côtoyait. « Mer, collines et forêt », écrivait-il de son inspiration. Il marchait presque tous les jours dans les collines, un carnet à la main, y écrivant des mots ou des vers qu’il peaufinait ensuite à la maison.

C’est ici, à Neither Stowey qu’en 1798 que Samuel Coleridge et son ami William Wordsworth ont écrit les Ballades lyriques, genèse du mouvement littéraire romantique en Angleterre. Coleridge, arrivé en janvier 1797, a vécu trois ans ici avec son fils Hartley, 2 ans, et sa femme Sara. Politiquement radical, il a voulu se faire oublier à la campagne. Il voulait élever son fils simplement, loin de la ville, comme un paysan, avec les mêmes nourritures et les mêmes habits – rustiques – en pré-écolo puritain. Cela faisait travailler sa femme Sara qui devait faire bouillir le linge, le rincer, le battre, l’étendre au soleil – lorsqu’il y en avait. Dans la cuisine, la recette du Bread pudding – pain, sucre, lait et eau de rose. Dans le jardin, des oies et un cochon en fil de fer représentent les animaux qu’il devait y avoir. Un banc sur lequel le poète expliquait à son bébé le ciel et les étoiles, ou écoutait le chant du rossignol pour en tourner un poème.

Sentimental car orphelin à 8 ans, privé de son père et enfermé dans une pension où il a été très solitaire et malheureux, c’est un jeune homme peut être bipolaire, maniaco-dépressif, éventuellement homosexuel refoulé. Instable, il part en Allemagne, perd un second fils pendant son absence, Berkeley, mort à 8 mois de maladie après une réaction au vaccin contre la variole, il se sépare de sa femme en 1804. Il est mort trente ans plus tard, en 1834, à 62 ans.

Catégories : Livres, Royaume-Uni, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Daphne du Maurier, l’Auberge de la Jamaïque

Nous partons pour les landes de Cornouailles où Sherlock Holmes faisait errer son chien des Baskerville. Le vent parcourt toujours les étendues vallonnées où paissent parfois des moutons entre des buissons de genets. Le soleil est revenu depuis la fin de la matinée et rend le paysage bucolique plus qu’inquiétant. Il faut l’imaginer la nuit quand roulent de gros nuages et que la tempête sur la mer prépare les naufrages à voile.

C’est à l’auberge de la Jamaïque, où nous allons, que Daphne du Maurier a situé son roman gothique de naufrageurs. Elle est aujourd’hui l’attraction touristique du lieu, rachetée il y a quelques années pour en faire une sorte de Mourierland avec ses extensions, petit musée, bar, dégustation de fromages, boutique d’artisanat et de produits de ferme. L’exploitation commerciale de ce relais de poste en granit gris, bas de plafond, qui sert de décor au roman de naufrageurs, rabote le côté rude du paysage et de la construction.

L’auberge était isolée dans le roman, quelques maisons se sont construites depuis alentour, et le tout fait partie du village de Bolventor. Des rumeurs complaisamment reprises dans l’auberge font état de fantômes et autres bruits incongrus. Parmi les fantômes, un homme retrouvé mort sur la lande, et deux enfants, une petite fille du temps de Victoria aux longs cheveux blonds bouclés qui rit, et un petit garçon appelé Tommy qui semble avoir 5 ou 6 ans. Il a été aperçu au musée, dans les toilettes des dames et, bien sûr, dans la chambre numéro cinq. Tout cela pour exciter les imaginations et faire vendre, bien entendu. Mais nous n’avons pas dormi à l’Auberge, sait-on jamais ?

Le musée « des naufrageurs » n’a pas beaucoup d’intérêt, il est composé surtout d’images, de photos et d’articles concernant Daphne du Maurier. Mais un piège à homme trône dans l’entrée, une grosse mâchoire d’acier à craquer un tibia comme rien. Le gouvernement, début XIXe, en plaçait sur les hauts de falaise et dans les sentiers menant vers les plages pour dissuader les naufrageurs qui ne pouvaient les voir la nuit. Le musée comprend trois pièces qui recèlent quelques lettres de la Reine, du Prince Philip et du Prince Charles à Daphneet à son mari. On y trouve également des lettres personnelles de Daphne à sa meilleure amie Maureen Baker-Munton, révélant des secrets de sa vie privée, ainsi que de nombreuses photos anciennes d’elle et de sa famille. D’autres illustrations mettent en lumière les expériences de guerre de son mari : Frederick « Boy » Browning, commandant de la 1ère division aéroportée lors de la bataille d’Arnhem, dont le film « Un pont trop loin » est tiré. « L’Auberge de la Jamaïque se dresse aujourd’hui, accueillante et bienveillante, un établissement sans alcool sur la route de vingt miles entre Bodmin et Launceston. Dans le récit d’aventure qui suit, je l’ai imaginée telle qu’elle aurait pu être il y a plus de cent vingt ans ; et bien que des noms de lieux existants figurent dans les pages, les personnages et les événements décrits sont entièrement imaginaires.» Ainsi écrit Daphne du Maurier en 1936 dans la préface de son roman.

Le restaurant « des naufrageurs » sert le pie du jour, mais aussi quelques plats classiques comme saumon, steak, côtelettes d’agneau, salade « Jamaïca Inn Burger », frites, patates rôties, pain à l’ail… La dégustation de fromages, comprise dans le prix d’entrée du billet, consiste en trois sortes produits localement : du brie, du bleu, et du yarg, un fromage à pâte sèche dont la croûte verte a pour origine les orties qui l’enveloppent durant sa maturation. En 1939, Alfred Hitchcock a réalisé en ce lieu son film de même nom que le roman, La Taverne de la Jamaïque. En 2005, la chanteuse Tori Amos a évoqué cette auberge dans sa chanson « Jamaica Inn » de l’ album « The Beekeeper ».

Catégories : Livres, Royaume-Uni, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Daphne du Maurier littéraire

Daphne du Maurier, née en 1907, épouse de général, mère de trois enfants, était bisexuelle en raison d’un père qui détestait les garçons. Son héroïne de l’Auberge lui ressemble un peu. Mary Yellan est une jeune fille orpheline, élevée en garçon dans une ferme auprès de sa mère, et qui n’a pas froid aux yeux, même si elle ne réfléchit pas souvent. Dame Daphne du Maurier est née à Londres, Regent’s Park, dans une famille d’acteurs et d’auteurs. Elle passe son enfance à Hampstead et des étés à Fowey, dans la Maison Menabilly, louée à la famille Rashleigh en Cornouailles. Elle en a fait sa maison jusqu’en 1969. Daphne a épousé le Major (plus tard lieutenant-général) Frederick « Boy » Browning en 1932. Ils ont eu trois enfants, deux filles et un garçon, Christian, né en 1940. Elle devient Lady Browning après que son mari a été fait chevalier en 1946. Son premier roman, The Loving Spirit, est publié en 1931. Elle aimait le plein air et la marche. Elle est morte d’une insuffisance cardiaque dans son sommeil le 19 avril 1989, âgée de 81 ans, dans sa maison de Par en Cornouailles, qui avait été le décor de beaucoup de ses livres. Son corps a été incinéré en privé et sans service commémoratif (à sa demande), ses cendres éparpillées des falaises autour de Kilmarth et Menabilly.

Elle pouvait être froide et distante envers ses enfants, en particulier ses filles, lorsqu’elle était immergée dans ses écrits. Elle a souvent été peinte comme une recluse qui se mêlait rarement à la société ou pour donner des interviews. Cependant, beaucoup de gens se souviennent d’elle comme d’une personne chaleureuse et immensément drôle en privé, une hôtesse accueillante pour les invités à Menabilly. Son mari est mort en 1965 et Daphne a déménagé à Kilmarth, près de Par en Cornouailles. Helen Taylor affirme que Daphne du Maurier lui a avoué en 1965 qu’elle avait eu une relation incestueuse avec son père, un alcoolique violent. Elle déclare dans ses mémoires que, parce que son père avait voulu un fils, elle est devenue un garçon, dans une tentative d’obtenir son approbation. Dans une correspondance que sa famille a donnée à la biographe Margaret Forster, Daphne a expliqué qu’elle se sentait une personnalité composée de deux personnes distinctes – la partie aimante et la mère qu’elle a montrées au monde, et le côté amant, une « énergie résolument masculine », cachée à pratiquement tout le monde, qui était le pouvoir derrière sa créativité artistique. Elle a déploré d’avoir été classée comme « romancière romantique » parce que ses romans ont rarement une fin heureuse, et ont souvent des connotations et des ombres sinistres du paranormal.

Son roman Rebecca (1938) est son œuvre la plus réussie, dit-on. Il a été un succès immédiat, se vendant près de 3 millions d’exemplaires entre 1938 et 1965. Le roman a remporté le National Book Award. Rebecca a été adaptée à plusieurs reprises pour la scène et l’écran, notamment par Alfred Hitchcock dans son film de 1940. Son petit-fils Ned Browning a publié une collection de montres pour hommes et femmes en 2013, basées sur des personnages du roman Rebecca, sous le nom de marque Du Maurier Montres. Rebecca est une flamboyante et impérieuse épouse dont on se demande pourquoi le hobereau Winter l’a épousée. C’est que la société hypocrite cache les choses gênantes, qui ne se révèlent qu’avec le temps et après les épousailles… Rebecca, belle carrosserie et visage d’ange, est pourrie de l’intérieur et démoniaque. Roman de mœurs et roman policier, le livre a séduit.

J’ai fini hier soir Emma de Jane Austen. C’est un roman d’initiation et de caractères. Dans tous les groupes, il y a une Madame Éliott, snob qui se hausse du col, qui ramène tout à elle et qui sait tout mieux que les autres. C’est tout à fait actuel pour cette raison.

Les romans e Daphne du Murier chroniqués sur ce blog :

Catégories : Livres, Royaume-Uni, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Daphne du Maurier à Fowey

Nous partons à 8h30 dans notre bus chinois Yutong pour Fowey. Je prononce Fo-ouai, alors que les Cornouaillais disent foï – dont acte. C’est un superbe petit port protégé des vents par le ria. J’en garde un souvenir de voile, notre arrivée un week-end du mois d’avril pour les vacances de Pâques, nous étions très habillés depuis le large et nous avons trouvé des gamins en slip dans les rues. Le contraste m’avait frappé. Il y avait du soleil, mais du vent. Au large, on le sentait fort, mais dans la ville, protégée par les falaises du ria, la température s’élevait aussitôt de 5°.

Garés sur le parking de hauteur, nous descendons les ruelles par des pentes accentuées aux belles vues sur la rivière et le large. Il ne fait encore que 13°. Le soleil ne donne pas et il fait gris, un peu pluvieux. Passe un gamin en T-shirt et, de fait, il a raison, la température va vite grimper vers 20° avant midi. C’est toujours étonnant pour nous Français de prévoir le temps à l’habillement des jeunes. De même, une ado en top-crop, ventre à l’air dès le matin. Dès 13 ans, les filles font déjà femmes en réduction ; pas les garçons, qui mettent plus de temps à devenir mâles.

Fowey est aussi charmant depuis la terre que depuis la mer. De petites maisons de pêcheurs longent les quais, d’autres maisons de plaisance plus coquettes s’étagent sur les pentes, leur jardin aux pelouses bien tondues s’offrent au soleil et à l’air du large. Plus on s’élève, plus le paysage est magnifique, empli de lumière sur la mer. Daphne du Maurier a habité là, de l’autre côté de l’eau. Ce furent deux maisons successives louées à partir de 1941 à cause du blitz sur Londres. Son petit dernier venait de naître et elle est partie avec ses trois enfants pour la maison de vacances de Fowey, lieu qu’elle avait connu à 19 ans pour en tomber amoureuse. Ses parents y avaient acheté une résidence secondaire, Ferryside, en 1926. La géologie granitique de Cornouailles engendre un paysage à la bretonne de granit et de pins, de camélias en buissons et de genêts.

Nous déambulons dans les ruelles aux boutiques avenantes, souvenirs, artisanat, vêtements, boulangerie, restaurant. Une boutique de glace se nomme « Game of Cones ». Une maison affiche « Trinity Cottage », en référence au Trinity College de Cambridge (ou de Dublin). Une autre « Du Maurier Reach », l’extension Du Maurier. Nous avons vu sur la mouth, l’embouchure, le large. Une grande statue d’acier doux galvanisé du Rook with a Book, réalisée en 2018 par le sculpteur Thrussells, est Isla, la corneille au livre. Une référence à une nouvelle de Daphne du Maurier, Les oiseaux – dont Hitchcock a tiré un film de frissons. La maison Ferryside de Daphne du Maurier est derrière elle, juste en bas de la rivière au Bodninic. Une famille de quatre gosses bien anglais se promène, un garçon aîné puis trois filles, dont la dernière en poussette ; il est rare, et réjouissant, de voir autant d’enfants blancs d’une même fratrie aujourd’hui en Occident. Deux jeunes en tee-shirt passent en voiture dans les ruelles et trouvent hilarant de rencontrer des touristes ; ils me demandent de les prendre en photo, ce qui est plutôt italien. Derrière eux, un immonde mastiff à gueule baveuse, qui s’est malheureusement détourné lorsque j’ai appuyé sur le déclencheur.

Malgré le fameux sandwich au crabe du pays de Captain Hanks, réputé selon Véronique, je choisis de déjeuner avec d’autres près du port, d’où partent des excursions en bateau. On me sert un cornish pot composé de pommes de terre, carottes, petits pois, une sorte de hachis Parmentier enfourné avec du fromage anglais par-dessus. C’est très chaud et roboratif. Une bière lager dessoiffe à peine. Je discute au déjeuner avec le médecin et sa pharmacienne. Eux ont pris un fish & chips, le fish ou cabillaud largement servi est dans une panure légère bien grillée, les frites à l’ancienne, larges et rôties sans être grasses. Avec des petits pois en purée pour le côté verdure obligatoire à tout plat anglais. Nous avions envisagé de faire l’excursion en bateau de 30 minutes, mais les horaires ne correspondaient pas aux nôtres. Notre itinéraire exige en effet que nous partions assez vite pour rejoindre Torquay, en passant par la fameuse auberge de la Jamaïque.

Catégories : Livres, Royaume-Uni, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,