Nous reprenons le bus, où sont déjà nos bagages, pour visiter en chemin la fabrique d’État des perles d’eau de mer. Il existe trois variétés de perles, la blanche (la plus prisée), la noire de Tahiti, et la perle or typique de l’Asie (la moins prisée).
On ensemence une jeune huître vivante avec un noyau de nacre tiré d’une coquille d’huître et d’un fragment de membrane d’une huître donneuse. On met ensuite ces huîtres ensemencées en claies de grillage immergées à 8 m de fond et sorties une fois par mois. La récolte s’effectue selon la grosseur des perles et le taux de réussite de la perlisation est de l’ordre de 40 %. Rien n’est perdu dans l’huître récoltée. La chair fera la sauce aux huîtres, la coquille des objets ou bijoux en nacre, ou les fragments pour ensemencer. Les précédentes opérations sont effectuées par des filles, mais la suite par des garçons. Ils percent la perle triée sur son défaut et l’enfilent sur un cordon de soie pour faire des colliers, ou la collent sur un pivot de boucle d’oreilles ou de bagues avec une colle industrielle forte venue du Japon.
C’est ce que nous explique en français une jeune Vietnamienne très aux fait de sa présentation. Elle nous dit que même les hommes commencent à porter des perles au bout d’une chaîne ou en collier. J’en verrai un plus tard en ville, un jeune branché, mais ce n’est pas la majorité, qui préfère les chaînes en métal. La boutique est spacieuse et offre tout d’un éventail de bijoux de diverses sortes, colliers, pendentifs, boucles d’oreilles, bagues, objets sertis de perles, statuettes en nacre, et autres inventions du matériau. Tout l’objet des explications est évidemment de nous faire acheter et les prix sont, somme toute, raisonnables. Je n’y sacrifie pas, n’ayant ni petite amie, ni petite-fille à qui faire de tels cadeaux. Quant à moi, je ne porte pas de perles, ni même de chaîne en pendentif.
L’intérêt de tous les repas est que le régime des cinq fruits et légumes par jour est respecté à chaque fois, et au-delà. Le petit-déjeuner est à lui seul un véritable repas. Il propose du viet, du chinois, de l’anglais, un zeste de japonais et des trucs sucrés pour Yankees. La France n’y laisse aucune trace. Les « croissants » pain aux raisins ne sont que des formes en pâte levée industrielle, bien loin des originaux. Nous ne sommes pas les seuls au petit-déjeuner dès 6h30. Des Chinois aussi : riches, branchés, téléphone mobile en bandoulière, les femmes aux cheveux courts et en pantalon paradent avant de prendre le bateau pour la baie.
Je suis déçu par cette étape d’une demi-journée en baie d’Halong, formatée pour le tourisme de masse. Déjà, la gare maritime est construite comme un aéroport avec boutiques, salle d’attente et files d’embarquement sur vérification des billets. Un dragon en peluche rouge, grand comme un ours, vous accueille à l’entrée pour fêter le nouvel an. J’ai le souvenir d’une baie encore brute il y a 28 ans, avec ses pêcheurs vivants sur l’eau et sa jonque à voile chinoise aux deux mâts et à voile lattée rouge. Plus rien de tout cela aujourd’hui, mais une multitude de bateaux de croisière, parfois grands comme des immeubles flottants. Notre bateau n’est pas de cette taille, resté à l’ancienne et privatisé. Il nous sort à petite vitesse vers le paysage karstique à la végétation accrochée sur les pentes. Le temps est couvert au matin mais lumineux, il y a de la brume dans les lointains, soulignant la perspective en dégradé. Flottent des odeurs de mer dans un climat tempéré.
La baie d’Halong, dont le nom signifie descente du dragon, est réputée laisser les écailles du dos du dragon émerger de la mer où le monstre s’est enfoncé. Selon la légende, l’Empereur de jade (dieu des dieux des mythologies chinoise et vietnamienne) a envoyé une mère-dragon protectrice (et ses bébés), êtres merveilleux et bénéfiques au Vietnam, pour aider les Vietnamiens à se défendre contre leurs envahisseurs. Cette famille de dragons a craché des perles et du jade dans la baie d’Along, qui se sont transformés en îles et îlots, gênant les navires des envahisseurs. La mère dragon est descendue à Hạlong, et ses bébés dans la Baie Tu Long Bay (« petits dragons s’amusant dans la mer », en vietnamien). Ce labyrinthe a permis à l’armée vietnamienne de stopper l’Empire chinois voisin par trois fois. En 1288, le général Trần Hưng Đạo stoppe l’invasion de l’Empire mongol en coulant leur flotte à la Bataille du Bach Dang (1288). Des pieux ayant servi à l’époque ont été retrouvés dans la « grotte des Bouts de Bois » de l’île des Merveilles, et sont depuis exposés au musée de Haïphong. À la fin du XVIIIe siècle, la baie servait de refuge de piraterie que la Royal Navy a éradiquée à partir de 1810.
La baie, à 170 km d’Hanoï, comprend quelques 1969 îles ou îlots karstiques, pour la plupart inhabités. La géologie s’est formée en haute mer au Paléozoïque (entre 541 et 252 millions d’années). Une épaisse couche de sédiments s’est formée que les mouvements de la croûte terrestre ont fracturée. Le retrait de la mer l’a exposée à l’érosion, la pluie et des rivières souterraines ont creusé de nombreuses grottes.
Dont celle de notre premier arrêt, la grotte de la surprise. La fameuse « surprise » est une autre grotte à la suite, puis une troisième. Il s’agit de cavités à la Padirac avec stalactites en chou-fleur et concrétions qui dessinent des figures pour l’imagination d’ici : un Père Noël, des tortues, un petit cochon, le cobra, et même pourquoi pas Notre-Dame de Paris. Une pancarte arborant un vieux sénile courbé, à lunettes et à canne, dissuade en vietnamien et en anglais les vieillards, hypertendus et cardiaques, de s’aventurer plus avant. Elle vise sans doute les Américains obèses et les gros Chinois, pas nous panou.
L’escalier est à sens unique tout au long, aménagé pour le tourisme chinois en 2014. Il faut en effet imaginer des hordes de Célestes de la classe moyenne, venus du pays voisin par charters entiers, déambulant par milliers l’été dans cette grotte obscure. Nous en avons quelques exemplaires en bande, quelques adolescents, mais quasiment pas un enfant. Ils sont sans doute à l’école en Chine. Un ado encore au teen-age arbore par-dessus son tee-shirt sa chaîne d’acier où pendent quelques petites breloques ; il porte un autre bijou en-dessous, au bout d’un lacet noir, peut-être une rondelle de jade à même la peau. La jade verte est la pierre la plus précieuse, elle symbolise la noblesse, la beauté, la grâce, la pureté et l’immortalité. L’adolescent qui se cherche arbore donc sa beauté au col. Sur la photo que je prends, il me jette un regard interrogatif et suspicieux derrière les verres de ses lunettes.
Des boutiques de souvenirs, de nourriture et de boissons ponctuent évidemment l’itinéraire. Que serait le tourisme sans la bouffe et la soif avide ? La modernité américaine est ici sinisée car le « manger » est compulsif, souvenir atavique des siècles de disette où l’on dévorait jusqu’aux vers de terre (crus) et les scorpions (une fois grillés).
Quelques tours d’hélice, puis nous sommes débarqués de façon autoritaire sur l’île de Ti Top, autrement dit Guerman Titov, un astronaute soviétique de 25 ans qui a effectué le 6 août 1961 le deuxième vol orbital de l’ère spatiale dans le cadre de la mission Vostok 2. Né en 1935, il est mort en 2000.
Outre la plage de sable en croissant de lune et les inévitables bars et boufferies rapides, il existe un vague « point de vue » sur la baie avec un temple au sommet. Mais il faut monter 96 m (et les redescendre) pour accéder à ce que l’on a vu depuis la mer : les écailles du dragon, ces pitons karstiques qui émergent de l’eau. La plupart des gens prenne une boisson ou arpentent les boutiques de souvenirs, la plage de sable n’est occupée que par quelques gamins les pieds dans l’eau, mais nul ne se baigne. Le tourisme n’a pas le temps, c’est une industrie et tout est minuté. La bière ou la noix de coco fraîche sont tous à 50 000 dongs, environ deux dollars ou deux euros. Les palmes dessinent des traits aigus comme au pinceau sur le paysage, soulignant les petits qui se trempent les pieds ou font des cabrioles sur le sable, les bateaux à l’ancre et le fond de pitons karstiques. Près de nous, assises sagement sans rien voir du paysage, deux jeunes filles consultent leur gadget social qui les relie au monde.
Nous retournons sur le bateau pour un déjeuner fort bon durant le retour, avec crevettes grillées, frites à la française, calamars frits, chou étuvé, et poisson sauté à la tomate et aux poivrons. Les repas sont toujours l’occasion de connaître un peu mieux les autres. Nous sommes très vite de retour au port. Cette excursion n’a rien à voir avec la baie d’il y a 28 ans, quasiment plus aucun pêcheur ne vit sur l’eau. Ils sont remplacés par de hauts bateaux de croisière neufs dont certains ressemblent à des immeubles qui se seraient détachés de la côte.
Il date de 1719. Les dinh sont des maisons communales pour se reconnecter avec le peuple. Ces maisons du confucianisme honorent le culte des ancêtres et l’harmonie du monde. Le Dinh Hang Kenh a été construit au XVIIe siècle et a pris son apparence actuelle en 1905. Bâti de bois de fer, le jacquier, il est d’architecture traditionnelle avec le Dai Dinh (le hall principal) au plancher en bois de fer, la Toa Ong Mong (la salle de culte), la salle du sanctuaire et les salles Giai Vu (les salles du couloir). Il était destiné à vénérer le dieu tutélaire du village, puis élevé par le roi Tu Duc à la vénération du roi Ngo Quyen, qui a vaincu l’envahisseur Nam Han sur la rivière Bach Dang en 938. Une statue du roi Ngo Quyen assis sur un trône de dragon est sur l’autel. Devant la statue, il y a un petit bateau et un morceau de bois qui représente des rangées de piquets dans la rivière Bach Dang.
Le dinh est ornementé de beaucoup de dorures kitsch en rouge et or clinquant. Devant les autels, des offrandes sont pour les quatre éléments : l’encens pour le feu, les bouteilles en plastique ou de vin pour l’eau, des liasses épaisses de faux dollars pour la terre, des fleurs pour l’air. La statue de grue permet, tout comme la fumée d’encens, de faire monter les prières vers le ciel. Pour se démarquer de la Chine, trop proche et trop envahissante, les Vietnamiens juchent leurs grues sur des tortues, symbole de terre et de longévité. A l’intérieur, profusion de dragons – l’une des « quatre créatures surnaturelles » du peuple vietnamien. Ce ne sont pas moins de 308 dragons qui sont sculptés en différentes formes et postures avec, dans chaque nid, le dragon-mère et les dragons bébés entrelacés, au milieu d’herbe, de plantes et de fleurs. A l’extérieur, les quatre coins du toit sont incurvés en forme de quatre crocodiles avec deux dragons enchevêtrés l’un à l’autre .
Un petit garçon à chaîne de cou et bague au doigt furette partout dans le dinh. Il y a peu de monde et il s’ennuie, avec ses deux raquettes de badminton, cherchant peut-être quelqu’un pour jouer avec lui. Il est lourdement vêtu d’un sweat à capuche jaune d’œuf. Les jeunes filles se prennent en photo devant le monument pour alimenter les réseaux sociaux, nous offrant des portraits à prendre tout trouvés.
À côté du dinh, un petit temple de la littérature est dédié à Confucius. Il n’y a pas de statue mais ses préceptes. L’édifice célèbre les érudits confucéens tels que Chu Van An (1292-1370, titre de Van Trinh Cong) ; Nguyen Binh Khiem (de Vinh Bao, Hai Phong, 1491-1585, premier candidat au doctorat, Trin 1527, le premier doctorant, le titre Thuong Thu) ; Le Ich Moc (de Thuy Nguyen, Hai Phong, 1458-1583, premier doctorant, titre Ta Thi Lang). Les lauréats des concours et examens d’aujourd’hui viennent quémander leur aide ou les remercier de leur succès. Des stèles de pierre avec les noms gravés des lauréats savants aux concours de 1460 et 1693 sont une relique sous auvent en avant-cour. Ce temple a été restauré l’an dernier.
Une jeune fille habillée d’une longue tunique jaune se laisse photographier par sa copine comme un mannequin. Le jaune était la couleur réservée à l’empereur, signe de royauté, mais aussi de culture. Plus tard le jaune est devenu la couleur du sexe. Une fille en jaune est donc un symbole ambivalent… Une autre se fait prendre en tunique rouge, c’est plus sûr.
Le J hier se vantait de ne jamais ressentir de décalage horaire lors des voyages. Il dort cet après-midi dans le bus la mâchoire ouverte, comme un poisson mort. Les reliefs karstiques caractéristiques de la baie d’Halong apparaissent dans le lointain. Nous passons sur l’île touristique de Tuan Chan où se trouve notre hôtel, le Paradise Suites rue Quang Ninh. Les complexes hôteliers sont financés par les Chinois et sortent de terre depuis 20 ans. Un million de touristes vient chaque année de Chine. La baie d’Halong a été inscrite au patrimoine de l’Unesco et est la principale attraction touristique du Vietnam.
Nous prenons l’autoroute en bus vers Haïphong. Nous passons devant l’université nationale du Vietnam créée en 1993. Elle a la flèche centrale d’architecture stalinienne, dont les grands bâtiments constituent la cité universitaire. Toute une génération nombreuse peut ici s’y éduquer. La démographie s’est calmée depuis que je suis venu, 99,9 millions d’habitants quand même, le nombre d’enfants par femme baisse, un peu plus de 2 par femme seulement. La contraception est efficace et sans état d’âme. Mais les accidents de circulation sont nombreux, nous voyons les gens monter à trois, à quatre ou à cinq sur la même moto, dont un enfant devant, un bébé derrière dans les bras de sa mère ; et les petits sont les seuls à ne pas porter de casque…
Beaucoup de voitures étrangères circulent ici. Surtout des Toyota japonaises, des Hyundai coréennes et la nouvelle marque automobile d’origine vietnamienne Vinfast, fondée en 2018 à Hanoï sur des plateformes techniques BMW. Très peu de voitures françaises. Je constate que rizières et maraîchage sont au plus près des cimetières. Les produits en sont enrichis. De nombreux parcs à huîtres sont installés, mais ce sont des huîtres perlières des fermes d’État.
« Radio Tom » nous explique Haïphong. En 1771 la révolte Nguyen s’allie avec les Français pour récupérer le pays en 1802. Il était jusque-là vassal de la Chine. Nguyen promet l’autonomie du port de la Tourane, un commerce exclusif avec la France et une conversion de sa population au christianisme. Le traité reste lettre morte à cause de la Révolution française. Nguyen en profite pour abolir l’autonomie des villages et installer des mandarins sortis de l’université de Hué. Il évince les chrétiens dominicains hostiles au culte des ancêtres qui est pour eux une idolâtrie. Il chasse les missionnaires en 1823. Avec Tu Duc en 1883, c’est la course aux concessions chinoises après la guerre de l’opium. La France cherche à joindre la Chine par le sud et à contrer le commerce anglais. Toute la Cochinchine n’est qu’un prétexte pour cette ambition diplomatique. Les mécontents des régimes français, avec la période d’ancien régime, l’empire, les révolutions et le retour des rois, font le terreau de la colonisation. La décapitation de deux missionnaires entraîne l’intervention de la France à la Tourane, puis à Saïgon en 1858.
L’expédition de 1873 instaure le protectorat sur l’Annam. Le gouvernement Ferry organise la colonisation et prend Hanoï en 1883. Le traité de Tien Tsin en 1885 avec la Chine reconnaît l’influence française. La régence de Paul Doumer en 1901 développe toute l’Indochine, Vietnam, Laos et Cambodge. Du riz, de l’hévéa sont plantés, sans souci des besoins locaux. Le riz est pour nourrir la population, l’hévéa pour le caoutchouc à exporter en Europe. Il y a 11 millions d’habitants en 1901, 23 en 1937. Dalat est une ville créée de toutes pièces pour attirer les colons car le climat est plus favorable que le reste du pays, un peu en altitude. Les élites viets formées par la France se rendent compte que les colonisés n’ont aucune possibilité de s’élever dans la société et fomentent des mouvements nationalistes. Dès 1917, l’exemple chinois du Kuomintang les excite. Il s’agit d’apprendre des Occidentaux pour les combattre. Ho Chi Minh revient au Vietnam en 1930 pour fonder le parti communiste.
Le nom de Haïphong veut dire zone commerciale de défense maritime. Le port prend de l’essor pour exporter l’hévéa et le charbon sous la colonisation française. C’est une ville majeure de l’industrie du Nord Vietnam qui comprend aujourd’hui 2,2 millions d’habitants, le plus gros port de conteneurs du Nord. Nous voyons bien les conteneurs alignés comme des briques de Lego depuis le pont à haubans qui mène à Along, où nous avons notre hôtel ce soir. La ville est incendiée en 1946 lors de sa reprise par le corps expéditionnaire français. C’est le début de la guerre d’Indochine qui durera jusqu’à la défaite de Dien Bien-Phu en 1954.
Les États-Unis soutiennent Ho Chi Minh jusqu’en 1953 pour contrer la Chine devenue communiste en 1950. Les États-Unis avaient une politique anticolonialiste affirmée avant de chercher par la suite à contenir le communisme. Or la Chine de Mao soutient le parti communiste d’Ho Chi Minh : les États-Unis changent donc de stratégie et soutiennent la France pour sortir du bourbier vietnamien. Giap, général communiste mort à plus de 100 ans, s’entend très bien avec les généraux français. Dien-Bien-Phu est un camp de base destiné à protéger le Laos des infiltrations communistes venues du nord. Mais c’est une cuvette dont les militaires pensaient pouvoir conserver la maîtrise, ne croyant pas aux moyens en artillerie que les Viêt-cong allaient importer à dos d’homme et à vélo depuis la Chine. Fatale erreur ! Les troupes vietnamiennes déclenchent l’offensive en masse. Bien qu’ils aient de nombreux morts, c’est la débâcle de l’armée française. Tout le monde attend le 7 mai, date butoir du traité de Genève entre la France et la Chine. Le Vietnam est coupé en deux au 17e parallèle et les Français partent.
Le restaurant où nous déjeunons ce midi est plutôt chic, plusieurs plats nous sont présentés deux soupes, du poisson cuit dans une feuille de bananier, du porc et du bœuf avec leur sauce respective, une salade de pousses de bambou aux cacahuètes, des légumes vapeur sauce aux huîtres. Dans la rue encombrée, deux motos face-à-face se bugnent. Rien de grave, ils n’allaient vraiment pas vite, mais les conducteurs, un jeune et un âge mûr sont tous deux vexés. Ils ont perdu la face.
Tom nous fait dans le car une conférence sur le bouddhisme. C’est une philosophie du connais-toi. Sa pratique s’apparente à une religion mais la base est un engagement, pas une croyance envers un Dieu. Il s’agit d’une orthopraxie et pas d’une orthodoxie. L’inventeur du bouddhisme est évidemment le Bouddha, un homme éveillé qui est un personnage historique attesté. Siddhartha Gautama est né au Népal, fils d’un petit roi, entre 624 et 523 avant notre ère. Il est mort à 80 ans. Membre de la caste guerrière, il se marie à 18 ans et, à 29 ans, veut voir le monde. Il rencontre la vie réelle : un vieillard malade, une procession funéraire, un sage ermite. Il découvre donc la maladie, la mort et la recherche de la sagesse. Pour en sortir, il tente l’ascèse du yoga. Lorsque naît son fils Rahula, dont le nom signifie l’entrave, il quitte son palais pour errer six ans comme ermite, habitude de la classe guerrière en son temps. Cinq disciples le suivent. Mais l’ascèse ne sert pas à devenir sage, simplement à discipliner son corps. Il délaisse donc son expérience d’ermite et médite sous un figuier banian pour comprendre le monde. Il découvre que l’action personnelle a une influence sur la vie présente et future. Le démon Mara, incarnation de ses fantasmes pulsionnels, le tente. Il résiste et s’éveille à la vérité : la souffrance existe, nous ne devons pas la nier ; sa cause est le désir, l’espoir, la vitalité ; il faut donc s’en détacher, répudier l’illusion et l’ignorance, préférer l’action à la parole. Pour cela, user de moyens justes afin penser juste. Ayant ainsi défini l’octuple sentier, il a désormais 35 ans.
Le bouddhisme est un humanisme. C’est une philosophie d’action, mais pessimiste, car le risque est de régresser. L’homme est en effet l’être vivant le plus accompli et il ne peut que reculer s’il n’avance pas (Nietzsche dira la même chose). Les mauvaises actions, les actions non justes, entraînent le risque de se réincarner dans une vie inférieure tel le chien ou l’insecte. La Voie est au contraire la quête du juste, de l’harmonie avec le monde, du retour au grand Tout, ce qui est un éveil de spiritualité. Bouddha, après sa révélation, va enseigner au parc de Sarnath. Mais son premier « tour de roue » engendre deux autres tours de roue plus cryptiques : le Mahayana et le Vajrayana.
En -200, Ashoka, souverain indien guerrier, devient bouddhiste et en fait une religion d’État. Le bouddhisme va alors essaimer et se scinder autour des trois joyaux : le Bouddha comme exemple humain, son enseignement, la communauté sanga pour sortir du monde séculier. Il enseigne les trois corbeilles : les soûtras (ce qu’a dit Bouddha), la règle monastique, les commentaires sur les textes. Il existe alors trois véhicules : le petit véhicule Inayana ou Teravada, selon le premier tour de roue, est individuel ; il est vécu surtout au Cambodge et en Asie du Sud. Le grand véhicule est surtout vécu en Chine et au Japon, c’est le Mahayana ; pour lui, il existe une infinité de bouddhas ou de bodhisattvas qui sont des hommes exceptionnels dont il faut suivre l’exemple et qui vous aident par leur sagesse. Ce grand véhicule désire éveiller le plus grand nombre possible par des méthodes qui deviendront le tchan des Chinois et le zen des Japonais. Elles passeront par l’exercice des arts comme discipline, et par la méditation. Le troisième véhicule est le Vajrayana, fondé sur la répétition des Tantra ; il est surtout suivi au Tibet. Les divinités sont des illusions, ce qui compte est l’exemple. Les images subissent l’influence grecque de Bactriane, par exemple Avalokiteshvara au cent bras est souvent représenté comme une femme. Il regarde vers le bas, vers nous.
Petit-déjeuner au buffet varié, bien que je cherche à éviter les premiers jours tout ce qui est cru, contrairement aux Yankees du groupe Overseas Adventure Travel qui s’en empiffrent avec gourmandise. L’amas de salades et de fruits leur donnent l’illusion de limiter leur obésité – ils feraient mieux d’arrêter le Coca-Cola et les burgers. Les femmes ont souvent l’air ahuri de qui découvre combien le monde est différent de leurs habitudes. Les hommes, cheveux ras et parler sonore, semblent venir voir ici pourquoi ils ont perdu cette guerre du Vietnam, pourtant contre l’asservissement communiste. Nous sommes les seuls Français de l’hôtel, nos compatriotes se contentent probablement d’hôtels moins onéreux, par radinerie ou sentiment de ne plus faire partie de l’élite mondiale. Le May de Ville Trendy, nom américain à consonance française, offre un « bar coucher de soleil », un spa et une salle de gym, ainsi qu’une salle de réunion en haut de ses sept étages. À mon thermomètre, il fait dans les 20° humides. Je suis entrepris devant l’ascenseur par un jeune couple de Philippins qui veulent savoir d’où je viens, combien je reste de jours, si je voyage seul, et si j’aime la cuisine (eux ne l’aiment pas). Il n’y a que le jeune homme qui parle ; il a l’air d’avoir 16 ans comme elle, mais ils sont mariés.
Nous visitons la pagode de « butane » dont je vérifierai le nom sur le plan. Il s’agit de But Thap. C’est un chef d’œuvre de l’architecture vietnamienne, construite au XIIIe siècle, à l’époque de Tran Thanh Tong, par le moine Huyen Quang. La tour du Pinceau ressemble à un stylo en pierre blanche de 13 m de haut ; elle porte quatre étages pleins de rectitude.
C’est ensuite une enfilade de dix bâtiments, de la porte à trois entrées au clocher à l’arrière, avec huit maisons centrales dans un axe face au sud. Cinq édifices successifs servent à la prière, le tout entouré d’un mur à galerie. Un moulin de prières en bois a la forme de la fleur de lotus. A l’intérieur, une grande statue du Bouddha du XVIIe siècle avec « mille » yeux et « mille » bras (c’est-à-dire beaucoup). Mille bras aussi (et mille yeux dans la paume des mains) pour la déesse de la miséricorde Kuan Yin. Sans oublier le Bouddha Triade, de Van Thu sur un lion bleu, et de Pho Hien sur un éléphant blanc. Une statue de Bouddha au buste noir et à la face dorée (signe royal) porte sur la gorge une croix gammée inversée, signe de la roue de la vie. Cela intrigue beaucoup les Occidentaux ignorants, contaminés par l’assimilation au nazisme.
Un cerisier du Japon est tout en fleur et les touristes asiatiques aiment à se faire photographier sur ce fond printanier. L’arbre est orné de fleurs artificielles rouges pour ajouter au bonheur. A l’entrée, comme je le prends en photo avec sa sœur un peu plus grande, un gamin viet de 7 ou 8 ans me fait des deux mains une parade de viet vo dao, au art martial créé en 1938 sur l’exemple du karaté japonais.
La fête du Tet lâche beaucoup de monde dans les rues et c’est très vivant. Les mères envoient leur petite fille ou leur petit garçon se faire photographier devant des étrangers. Peut-être avons-nous une aura bénéfique, propitiatoire. Nous donnons une image d’opulence et de force. C’est à ce moment-là que je remarque que presque tous les garçons jeunes portent une chaîne au cou, peut-être une mode venue des séries américaines ou sud-coréennes – ou même de Singapour : en effet, il existe pour cette parure de garçon une « maille de Singapour » large de 1,2 mm en or jaune « très tendance » dit le site de vente. On peut la porter nue ou l’orner d’une médaille ou d’une croix. C’est « un cadeau de prédilection pour un petit garçon ou une petite fille, à offrir à chaque événement ». Les parents imitent les autres parents dont les enfants imitent les ados qu’ils voient porter une chaîne. Ces fins maillons de métal doré ou argenté mettent en valeur le teint velouté et certains ouvrent pour cela un peu plus le col de leur polo ou chemise.
Le soir, nous passons devant la cathédrale de Hanoï.
Les woke de la mairie de New York ont déboulonné en 2021 la statue de Thomas Jefferson de la salle du conseil municipal. Sans savoir que le rédacteur de la Déclaration d’indépendance, devenu le second vice-président du pays, puis le troisième président pour deux mandats de 1801 à 1809, a fait des enfants aussi bien à sa femme blanche Martha Wayles qu’à son esclave noire Sally Hemings, six pour la première et sept pour la seconde. Certes, c’était juridiquement « une esclave », mais aimée et mieux traitée que la plupart des ouvriers blancs. Thomas Jefferson a interdit la traite des Noirs en 1778 dans son État de Virginie dont il était gouverneur, avant d’interdire l’importation des esclaves sur tout le territoire des États-Unis en 1807 lorsqu’il était président. Il proposera en 1801 une abolition progressive de l’esclavage, qui fut rejetée par le Sénat. Thomas Jefferson était donc un homme de son temps, adepte des Lumières et de la raison, athée et moraliste, mais soumis aux contraintes de son époque. Le wokisme balaie ces nuances pour une position radicale aussi inepte que bornée.
L’autrice, d’origine afro-américaine et épouse du photographe français Marc Riboud, a voulu rétablir le souvenir de « l’une des plus grandes histoires d’amour de l’Amérique » : celle entre un maître puis président blanc et une femme esclave « noire ». Sally n’était d’ailleurs qu’une quarteronne, un quart de « sang noir » seulement, fille d’une mulâtresse, Elisabeth, accouplée avec le blanc John Waynes. Sa mère (donc la grand-mère de Sally) était une pure Africaine, accouplée avec le capitaine Hemings, un Blanc de pure souche. Sally paraissait blanche, le teint à peine caramel, ses cheveux n’étaient pas crépus. Tous les enfants qu’elle a eu dès l’âge de 15 ans avec Thomas Jefferson, veuf de son épouse blanche depuis 1782, sont des octavons, difficiles à distinguer de leurs cousins tout blanc. Certains ressemblaient même beaucoup à leur père, ce qui mettait mal à l’aise les visiteurs de la plantation. Les généticiens disent que leurs enfants après eux, autrement dit des 1/16e de « nègre » selon les critères du temps, sont considérés comme Blancs. Rien ne les distingue.
Mais toutes ces préoccupations génétiques importent peu au fond, parce que ce qui caractérise l’esclavage américain est autre. Hors la grande histoire d’amour-passion jusqu’à la mort entre ces deux êtres, séparés par trente ans d’âge, la réflexion sur l’esclavage mérite considération. Le planteur de Virginie, dit l’autrice, est comme Dieu en son jardin d’Éden. Il est le Créateur, le propriétaire et le géniteur de tout ce qui vit. Il est le Maître absolu qui donne la vie, a droit de vie et de mort, qui favorise qui il veut, qui émancipe selon son bon plaisir – plus les garçons que les filles, considérées à cette époque patriarcale comme de sreproductrices. Il vaut mieux ne pas être beaucoup aimé du Maître, si l’on vise l’émancipation. Car l’amour est absolu et exclusif, comme celui de Dieu. Le propriétaire veut conserver près de lui ceux qu’il aime, comme de beaux objets. Jefferson était un collectionneur, de livres, de peintures, de statues, d’enfants. C’est pourquoi il a été réticent à donner leur liberté à ses fils, seulement à 21 ans, et sur une promesse arrachée par leur mère parce qu’il ne pouvait vivre sans elle.
Sa propriété de Monticello, sise dans les montagnes de Virginie, était un paradis. On vivait en autarcie, sauf pour le luxe et la mode, et la tentation du Serpent avait peu d’adeptes. Le fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal était la liberté, mais qu’en faire, une fois obtenue ? Il faudrait travailler, être responsable de soi, répondre devant la justice impersonnelle, être sous le feu des regards de la société, généralement hostile. James, le frère de Sally, n’a jamais pu se résoudre à assumer sa liberté, une fois conquise. De désespoir, il s’est supprimé. Ce qu’il aurait voulu, c’est être reconnu comme fils, devant tous, ce qui était impossible au vu des mœurs de l’époque. Être « fils de Dieu » – du Maître – offrait la liberté de l’assistance perpétuelle. L’Ancien testament exige des humains qu’ils soient soumis au Père, comme l’esclavage au propriétaire. Rien de plus, rien de moins. Cette situation figée sera explosée par la guerre de Sécession, mettant en cause deux conceptions de la société : l’ancienne, fondée sur la Bible et la tradition « commandée » (par Dieu) une fois pour toute ; la nouvelle, fondée sur les Lumières et l’industrie, sommée de changer pour s’adapter.
La situation de concubinage de Thomas Jefferson était connue de tous ; elle aurait dû choquer et tomber sous le coup de la loi de ségrégation qui interdisait le métissage en Virginie. Cela choque le Français d’époque : « Que sang bleu et sang noir se mêlent était dans la nature des choses, rien de plus, mais que cela se poursuive à la génération suivante, et à une autre encore, voilà qui lui semblait au-delà de toute décence, même aristocratique ! Il voyait là quelque chose de barbare, de grossier, de brutal. D’un côté ils haïssent et méprisent les Noirs, d’un autre ils en font l’objet de leurs désirs les plus violents, de leurs obsessions les plus intimes. » Il était courant, chez les maîtres des plantations, que l’on envoie une négresse initier au sexe le jeune homme dès 14 ans. Les opposants politiques de Jefferson, comme autant d’hyènes prêtes à tout pour nuire dans la presse, ont répandu la rumeur. Mais Jefferson s’est tu. Il n’a pas nié, ni ne s’est défendu. Il était maître chez lui et faisait ce qu’il voulait. Une fois président, Sally ne vivait évidemment pas près de lui à Washington. Mais elle a vécu à Paris, durant sa mission d’ambassadeur auprès du roi Louis XVI de 1787 à 1789. Elle lui survivra de neuf ans, morte à 62 ans.
Le roman de Barbara Chase-Riboud, elle même en partie Noire comme Sally, présente comme un fait établi la liaison de Thomas Jefferson et de Sally Hemings. Les historiens doutaient, mais l’ADN a parlé : Eston Hemings, le derniers fils de Sally, est bien le fils de son père, Thomas Jefferson. L’autrice cite intégralement ses sources, ce qui tend à accréditer sa thèse, malgré les silences « de convenance » de la société blanche sur les relations avec les « nègres » (désolé, woke, c’était le vocabulaire du temps). Même si l’histoire est contée en version optimiste, la documentation rassemblée permet de brosser un portrait imagé et précis de l’Amérique des premiers temps de l’Indépendance, tout comme le tissu de contradictions hypocrites sur le sexe et les relations filiales des Pionniers maîtres du monde.
Barbara Chase-Riboud, La Virginienne (Sally Hemings), 1979, Archipoche 2018, 567 pages, occasion €3,13
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Retour au lac où, tout autour, se trouvent des édifices dédiés à la culture de l’ancien Vietnam : Thap But (la Tour de stylo), Dai Nghien (L’Encrier), le pont The Huc (pont du Soleil Levant), le pavillon Dac Nguyet (la Lune atteinte), la maison communale Tran Ba (Contre les vagues – ou contre l’invasion des cultures nocives au sens figuré). Nous visitons la pagode de la montagne de jade. Nous y entrons par une porte avec un lion jusqu’à la porte de la Lune avec dragon et tortue, tous animaux symboliques. La chauve-souris est ici à l’animal bénéfique malgré le Covid…
Les gens sont venus saluer les ancêtres et leur porter des offrandes d’eau, de fruits ou d’argent. Les billets sont de très petites coupures, ou des liasses de faux billets qu’il est de bon ton de brûler devant les autels avec les bâtons d’encens – toujours par trois, chiffre bénéfique. Malgré son bon sens et son apparente logique, la pensée de Confucius laisse la place à beaucoup de superstition. Les autels sont colorés, ornés de statues hétéroclites. Toutes les couleurs sont représentées, pour leur symbolique chinoise : vert signifie le bois, rouge le feu, jaune la terre, blanc le métal et noir l’eau. Ainsi des bananes vertes, des mandarines oranges et des pommes rouges alternent en offrandes avec des pamplemousses jaunes sur des assiettes blanches. Il s’agit d’un culte populaire synthétique, ou plutôt assimilateur du confucianisme.
Un vieux lettré à longue barbe, en tunique noire du sérieux professoral, calligraphie des sentences au pinceau sur du papier rouge qu’on lui achète en guise de bonne année. Au-dessus de lui, les toits de l’édifice s’envolent en une courbe gracieuse, avec des extrémités recourbées pour désorienter les démons. Des vendeurs de saucisses, de brochettes, de pastèques et de fruits œuvrent alentour, attendant le chaland. Une marchande de ballons de couleurs promène son bouquet comme un parasol. Des lanternes jaunes pendent des branches des arbres.
Des enfants jolis des deux sexes font des selfies avec maman ou papa, ou le frère ou la sœur. J’aime ces visages asiatiques très doux où les traits sont estompés, sans aucun angle. Je prends avec leur propre téléphone un petit garçon avec une maman. C’est ma façon de participer au culte, à la fête de nouvel an et des ancêtres de cette jolie race. Je dois secréter plus que d’autres l’hormone de l’attachement, l’ocytocine qui régule le lien et l’affectif : elle donne un sentiment de sécurité et favorise le rapprochement. Tom en profite pour rappeler qu’en Asie, on ne caresse pas la tête des enfants, ce serait maléfique, une façon d’en prendre possession. En général, depuis quelques années, vue l’hystérie occidentale, il est de bon ton de s’abstenir de toucher les enfants où qu’on soit dans le monde et de quelque façon que ce soit. Les femmes sont graciles, de leur puberté à la trentaine. C’est un peuple doré et gazouillant, très famille. Les enfants y sont choyés. J’ai de l’empathie pour cette humanité. Un adolescent me souhaite en anglais « a Happy New Year ». Il discute un peu laborieusement avec moi pour savoir d’où je viens, me présente sa mère, tout fier de parler étranger avec un étranger. Les jeunes n’hésitent jamais à m’aborder pour me poser une question, ici plus qu’ailleurs.
Nous allons voir les deux tortues à carapace molle du lac, momifiées après leur mort en 1967 et 1991. Un gamin français de 9 ou 10 ans porte les cheveux longs, ce qui lui donne du charme ; il est fasciné par la grosse tortue et se demande à voix haute si elle est vraie – elle l’est. Elle a été conservée selon les mêmes procédés mis au point par les soviétiques pour conserver Lénine et les tester entre-temps sur Ho Chi Minh. Ce dirigeant communiste pur et dur n’a pas trop « dérivé » selon Tom l’historien. Il n’a pas fait l’objet d’un culte de la personnalité, n’a pas eu l’orgueil de déclarer « le parti c’est moi », ne s’est pas obstiné dans les erreurs qu’il a pu commettre. Il n’a pas voulu non plus être momifié, mais incinéré. Ce sont ses successeurs qui ont décidé d’agir comme pour Lénine, le corps du dirigeant vainqueur du Vietnam réunifié pouvant servir d’exemple à la partie sud qui ne l’avait pas connu.
Nous dînons au restaurant Downtown avec le menu spécial Têt, un concentré de la cuisine vietnamienne : gâteau de riz gluant salé, rouleaux de printemps, salade de mangue verte aux crevettes et au porc, beignets de poisson sauce tamarin, poulet grillé en petits morceaux sauce piment et cacahuètes, porc émincé bouilli, légumes sautés à l’ail au wok. Nous revenons à l’hôtel vers 19h30. La nuit est tombée.
Nous avons deux heures de vol de Singapour à Hanoï et nous arrivons vers 13h30, heure locale. La queue est très longue pour tamponner les passeports. Il n’y a pas de visa requis pour les Français en moins de 45 jours. Un bus nous attend mais les chambres ne sont pas prêtes. Au lieu de manger tout de suite, car un petit-déjeuner consistant nous a été servi dans l’avion pour Hanoï, nous faisons une heure de promenade commentée (abondamment) par notre guide Tom, 31 ans.
Nous sommes tombés en pleine fête du Têt, le nouvel an lunaire chinois qui célèbre la nouvelle année du dragon, qui succède à celle du lapin. Le cycle des ans chinois met dans l’ordre, le rat, le bœuf, le tigre, le lapin, le dragon, le serpent, le cheval. la chèvre, le singe, le coq, le chien et le cochon (ou le chat). Le Nouvel An lunaire ou Fête du Printemps en Chine continentale, est le premier jour du premier mois du calendrier lunaire – le plus solennel de l’année. Des drapeaux rouges partout, ceux à étoile jaune à cinq branches du Vietnam, ceux avec la faucille et le marteau du communisme. Quoi qu’il en soit, le rouge est couleur de fête en Asie, de joie en Chine et de chance au Vietnam. Ainsi, trois rejetons se font clicher en tunique rouge pour la nouvelle année du Dragon. L’aîné, jeune adolescent, porte lunettes, la cadette fait le signe en V de la mode occidentale.
Il y a beaucoup de monde dans les rues et les enfants sont en vacances. Ils s’agitent dans tous les sens, très habillés et capuche sur la tête comme les racailles à la mode dans les films, parfois déguisés. Ils jouent avec les voiturettes électriques (et même un char d’assaut à l’étoile rouge) mises à disposition dans le parc devant la statue de Ly Thai To (974-1028). Il fut roi du Vietnam durant 19 ans, de 1009 à 1028. C’est lui qui chassera l’envahisseur chinois et installera la capitale à Hanoï.
Les familles se font prendre en photo pour la fête du nouvel an devant ce héros de la création du Vietnam, appelé alors Dai Cô Viet. Beaucoup de monde en habits traditionnels, surtout les femmes et les petits. Les autos télécommandées ou électriques font la joie des plus jeunes, mais aussi celle de deux ados patauds pas beaux, évidemment occidentaux et probablement yankees. Les gamins arborent toute une série de gadgets chinois tels des mitraillettes à bulles pour les garçonnets, des doudous roses pour les fillettes, des drapeaux rouges frappés de l’étoile jaune à cinq branches, ou lèchent une glace aux couleurs flashy.
Nous passons devant le lac Hoan Kiem de l’Épée restituée, aux abords bien plus aménagés qu’il y a 28 ans. Je reconnais la petite pagode sur son île et les canards qui nagent en rond. Mais la tortue a disparu, elle est morte. Sur cet ancien bras du fleuve Rouge, le roi Ly Thanh Tong a fait construire la pagode Sung Khanh, symbolisant l’espoir de la paix. La légende de l’épée remonte au XVe siècle. Lors d’une excursion en barque après avoir vaincu les envahisseurs chinois Ming, le roi Lê Thai Tô aperçoit la tortue qui lui avait fait don de l’épée victorieuse émerger du lac. Elle reprend l’épée dans sa bouche avant de plonger dans l’eau. La dernière grande tortue vivante s’est éteinte à Hoan Kiem en janvier 2016. Son corps a été conservé et est désormais exposé au Musée national de la nature du Vietnam.
Autour du lac, le vieux quartier est le quartier colonial. Au carrefour se trouvent par exemple les ex–grands magasins Godard, l’équivalent des Galeries Lafayette de Hanoï dans les années 30. Aujourd’hui, le bâtiment est reconverti après avoir menacé ruine. La poste, au style mêlé, se trouve non loin de là. Au bout de la rue commerçante noire de monde et de deux-roues – où l’on continue de monter à trois ou quatre – est situé l’opéra. Construit dans le style Garnier « choux à la crème », il porte le jaune éteint de Hanoï mis en valeur par les liserés blancs en neige des façades et des clochetons.
Le groupe est majoritairement composé de couples, plus deux amies aux mœurs prudentes sorties tout droit d’un roman d’Agatha Christie. Il fait 21° mais le pull et le châle sont chez elles de rigueur, en plus du masque dans l’avion. Nous sommes 18 plus le guide. Quelques-uns sont encore actifs mais la majorité est à la retraite. Une nouvelle balade est prévue de 16 à 18 heures avant de dîner et de nous coucher tôt.
Il y a 28 ans, j’abordais le Vietnam du nord en randonnée et kayak de mer. Nous avions sillonné la baie d’Halong et marché parmi les minorités le long de la route mandarine. Aujourd’hui, je prends un vol de Singapore Airlines destination l’aéroport de Singapore Changi d’abord, puis un transit vers Hanoï de deux heures et quart ensuite, par un autre avion plus petit.
C’est le début des vacances scolaires en France et des familles mixtes franco–asiatiques sont quelques-unes dans l’avion. Dans la partie arrière où je me trouve, je remarque un garçon de 11 ans qui porte une chaîne de cou à gros maillons, pas moins de 1 cm de large. C’est la première fois que je vois une chaîne de ce type. Peut-être est-ce pour se faire remarquer car le gamin est un petit blond fluet dont le fin T-shirt laisse deviner un torse de crevette. La chaîne marque la dureté de l’acier sur sa peau tendre, le froid bleuté du métal sur sa chair chaude et vivante. Cet ornement de fer, large comme un collier à chien, affiche une rigueur de qui veut viriliser son apparence. Peut-être est-ce une interprétation d’adulte. Je constaterai que les chaînes de cou en Asie sont omniprésentes chez les garçons, bien qu’en général de maillons très discrets. Le gamin a un grand frère qui ressemble à sa mère, un père aux faux diamants dans un lobe d’oreille, et tous des sacs à dos de camouflage militaire. Comme il a le cheveu très court, comme les garçons, il est possible qu’il soit militaire – ou prof de gym.
Il y a 12 heures de vol et c’est long. Deux repas plus un snack nous sont servis. Des films sont mis à disposition mais les écrans sont très près des yeux dans la classe économique et cela me fait mal. Je lis entièrement un polar suédois avant de tenter de dormir, sans succès. Nous avons trois heures d’attente en correspondance à l’aéroport de Singapour. À notre arrivée, il est l’heure où je me couche à Paris, mais c’est ici le petit matin.
En passant au terminal 3 de l’aéroport de Changi, nous pouvons admirer Daisy, une sculpture en verre coloré d’hélices et de fleurs. Le hall qui relie les terminaux est un jardin tropical surmonté d’un toit de verre en forme d’anneau avec une chute d’eau.
À l’embarquement pour Hanoï, il n’y a quasi personne de notre avion en dehors de notre groupe, mais des nouveaux, dont une famille de vrais petits blonds, deux parents et trois enfants, deux garçons et une fille, tous plus dorés que les blés. Le fils aîné a dans les 11 ans. Le père et la mère ont le cheveu lin, le premier se rase le crâne, peut-être à cause d’une calvitie naissante ou par gêne d’être aussi blondinet et connoté Américain. Les deux fils sont bouclés, de vrais petits princes à la Saint-Ex. L’aîné a dû passer des vacances hors parents parce qu’il est tout bronzé, au contraire des autres. Ce ne sont pas des Français, peut-être des Suédois.
Un roman policier qui se passe dans le Japon d’il y a 40 ans, encore traditionnel mais devenu très développé. Ce contraste aiguise le plaisir, tout en faisant connaître les particularismes comme le yucata, les geta, le zabuton, les shogi, le tokonoma, les gyoza. James Melville est le pseudo de Roy Peter Martin, né le 5 janvier 1931 à Londres et décédé en 2014 à 83 ans. Il a travaillé à Tokyo et Kyoto pour le British Council et s’est frotté à la police japonaise. Il invente alors le personnage du commissaire de police Tetsuo Otani, et le fait évoluer entre japonité et occidentalisme.
Dans cet opus, le corps d’une jeune Hollandaise venue en stage commercial au Japon est découvert dans un immeuble en feu du quartier yakuza, la pègre japonaise. Que faisait donc là, un dimanche, dans cet immeuble vide, Marianna Van Wijk. Mais surtout que faisait-elle avec la photo du commissaire Otani et de sa famille dans la poche ? Celui-ci, partie prenante, doit se retirer, mais non sans se faire tenir au courant. Ce sont ses adjoints Noguchi et Kimura qui vont mener l’enquête officielle, tandis que lui enquêtera de son côté pour savoir où son gendre Shimizu a disparu. Il a eu une liaison avec la belle Marianna à l’insu de sa femme lorsqu’il était en poste à Londres, et a renoué avec elle lorsqu’elle est venue au Japon. Aoki, sa femme et fille d’Otani, est furieuse.
Il se trouve que Marianna logeait à Kobe chez une amie anglaise, Penny Johnson, et que celle-ci a une liaison avec l’ambitieux Murata, copain de fac de Shimizu, ancien maoïste japonais comme lui, reconverti dans les affaires comme lui, et désormais à la direction de la recherche d’un grand groupe pharmaceutique. Il a inventé (en équipe) le Gynojoy, un médicament qui enlève les malaises menstruels chez la femme – un gros succès. Ce médicament n’est pas sans quelques effets euphorisants, et la recherche peut aller plus loin… Ce qui intéresse la pègre, évidemment. Ce pourquoi Murata s’est lié avec un ponte connu d’Otani et de son équipe.
Mais pour développer les recherches, il faut des financements. D’où l’incendie volontaire de l’immeuble pour toucher l’assurance, à moins que…
Un peu touffu, plein de circonvolutions et de suspense, beaucoup de personnages aux noms japonais qui sonnent un peu pareil, le lecteur se trouve un peu perdu au début. Ce n’est que dans le cours de l’histoire que la cohérence se met en place. Et le meurtrier de Marianna n’est pas celui qu’on croit.
James Melville, Le samouraï récalcitrant (The Reluctant Ronin), 1988, 10-18 Grands détectives 1997, 318 pages, occasion €3,19
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Pas de néant chez les Grecs. Ce peuple rationnel considère comme absurde une création à partir de rien. Parménide le souligne déjà. La sagesse grecque pense que « rien n’est pas », et que donc « l’être » est éternel. Le néant n’est pas une référence du cosmos, mais une qualification réservée à la pitoyable condition humaine, selon Pindare. Plus que d’une cosmogonie, il s’agit d’une cosmophanie (de phêino, faire briller, faire apparaître). Le monde ne « naît » pas du néant, il apparaît comme « agencement » sur fond d’éternité. La Cosmogonie grecque ne décrit pas la naissance du monde, mais sa mise en ordre. C’est moins une naissance qu’un devenir.
De même, les Grecs refusent d’envisager un désordre primordial. Le chaos d’Hésiode ne signifie pas le désordre ou la confusion, mais le coup d’envoi de la mise en ordre du monde. C’est seulement avec Ovide, sept siècles après Hésiode, que le chaos signifie le trouble et la confusion. Chez Hésiode, Chaos s’apparente au verbe kaino signifiant s’ouvrir, bailler. Il ouvre sur le devenir de la mise en ordre du monde des dieux et des hommes. Le stade initial est non travaillé, où rien de la matière de toute chose n’est encore discernable.
Autre caractéristique, pas de genèse permanente. L’éternité suspend la condition même du progrès cosmogonique. La fécondité débridée d’Ouranos empêche l’ordre du monde en le divisant. Si cette fécondité débridée ne s’arrêtait pas, la genèse se perpétuerait sans cesse, empêchant un monde stabilisé et ordonné : cosmos.
Pas de dogme chez les Grecs. Aucune Révélation transcendante. Il n’est donc pas étonnant d’avoir plusieurs cosmogonies imaginées. La principale est, celle d’Hésiode, les autres sont différentes versions orphiques. Chez Hésiode, l’état indiscernable précède l’état instable avec des situations de blocage et de crise. Lequel suscite l’instauration de la souveraineté de Zeus, donc la stabilité. L’indiscernable correspond aux engendrements de Chaos. Le monde commence à se différencier par opposition féminin et masculin, et par l’alternance nocturne diurne. Tout cela s’opère sous l’influence d’Éros, originellement puissance de fission de chacune des entités primordiales, plus que de fusion dans l’amour.
Les versions orphiques opposent à la linéarité d’Hésiode une représentation en boucle. Elles considèrent l’unité parfaite exprimées par l’œuf, peu à peu dégradée, dont la conséquence est l’apparition des humains à cause du démembrement de Dionysos. Il faut donc revenir à l’œuf initial par la purification de cette souillure qu’est l’impensable mise à mort d’un dieu. Si, chez Hésiode, l’instauration du règne de Zeus est fondée sur le respect de la distance séparant dieu et homme, donc la nécessité de la reproduction sexuée des humains, – chez les orphiques, il s’agit de reconstruire l’unité initiale de l’ordre en suivant scrupuleusement un genre de vie tendu vers l’assimilation au divin. Il faut refuser de verser sur les autels le sang de tout ce qui est vivant, pour se garder de réitérer l’acte impie du crime titanesque des origines.
La cosmogonie chez les Grecs n’est pas une histoire poétique, ni même un dogme, mais une détermination de l’homme dans l’ordre du monde. Les deux principaux systèmes expriment la même idée que le divin est dépendant des humains. Les dieux d’Hésiode dans la cité dépendent de l’hommage humain rendu lors des sacrifices sanglants. Le divin orphique et sa reconstruction dépend de l’observance humaine d’un genre de vie ascétique personnel.
L’origine du monde engendre un genre de vie, un engagement. C’est la même chose chez les chrétiens. L’obéissance aux Commandements et la voie du Christ permettent de bâtir ici-bas la Cité de Dieu, qui préfigure le Paradis éternel. Mais le christianisme est plus de tendance orphique qu’hésiodienne : il s’agit de revenir au Même, à l’Éternel, à l’Oeuf. Les différences et les oppositions sont gommées, voire niées, puisque tous sont égaux, homme comme femme, nuit comme jour. De la conduite vertueuse dépend le Salut. Même si, contrairement aux orphiques, le sang du Christ (via le vin de la messe), reproduit le sacrifice initial, celui de la mise à mort d’un dieu.
L’auteur est chinois et a vécu la révolution culturelle de Mao à plein. L’instituteur promu en Grand Timonier a fait régresser son pays paysan pour faire table rase du passé. D’un marxisme primaire anti « bourgeois », il a voulu faire de chacun une page blanche à la Rousseau, sur laquelle écrire un Homme nouveau. Danger de l’idéologie : la réalité se moque des délires intellectuels. L’humanité reste ce que l’Évolution en a fait sur des millions d’années. Certes, l’environnement, la civilisation, la culture, peuvent améliorer et polir les comportements, mais le fond animal reste le même. La politique volontariste n’y change rien, au contraire, elle est obligée de contraindre, de rendre les gens bonzaïs pour demeurer formatés selon l’idée. Et c’est l’impasse. Jusqu’à ce qu’un dirigeant moins sectaire et plus intelligent décide du Grand tournant, ainsi Deng Xiaoping dès 1978 avec son programme de « réformes et ouverture ». En deux générations, la République Pop de Chine est devenue une grande puissance, technologiquement avancée, parfois plus que les États-Unis dans certains domaines : l’automobile électrique, la physique des particules, l’ordinateur quantique…
Dai Sijie conte ici l’aventure de sa jeunesse, confrontée au Léviathan maoïste. Né en 1954, il a 17 ans lorsqu’il est envoyé en « rééducation » dans les monts du Phénix du Ciel, une lointaine province chinoise du Sichuan proche du Tibet. La révolution « culturelle » qui a sévi dix ans, de 1966 à 1976, a emprisonné ses parents, médecins dits « bourgeois ». Les enfants, présumés « contaminés » par la mentalité « bourgeoise », ont été envoyés chez les paysans cultiver la terre les pieds nus dans la boue, extraire tout nu le charbon des mines, porter la merde humaine dans les champs pour les engraisser, avec les fuites dégoulinant sur le torse.
Heureusement, le narrateur est parti avec son ami d’enfance Luo, d’un an plus âgé que lui, mais qui n’a pu aller au collège que deux années de 15 à 17 ans, les précédentes ayant été « fermées » par la révolution culturelle des masses ignares fanatisées. Le programme éliminait les mathématiques, la littérature, l’histoire, et se concentrait sur l’économie marxiste et l’endoctrinement idéologique. Les deux garçons resteront trois ans dans les montagnes.
Comme tous les jeunes, ils font contre mauvaise fortune bon cœur, habités par cette énergie vitale qui sauve les meilleurs. Luo a plus d’initiative, de bagout, de faculté à conter une histoire. Il se sort des mauvais pas par la parole – retournement dialectique de la propagande de Mao. Ainsi le vieux chef de village, soupçonneux devant le violon du narrateur, qu’il prend pour « un jouet bourgeois » et veut brûler. Luo lui dit que cela joue de la musique. Je résume : « – Laquelle ? – Une sonate. – C’est quoi une sonate ? – Un truc occidental, une chanson. – Comment elle s’appelle ? – Mozart pense au président Mao ». Le sésame ouvre-toi étant prononcé, le chef est content ; ignare, mais content. Dialogue surréaliste édifiant sur la stupidité du fanatisme idéologique. Mais c’est bien ce fanatisme naïf et absolu qui a séduit toute une génération de jeunes occidentaux après mai 68, et durant des années. Croire évite de penser ; c’est confortable, dans la bande, chacun se montant la tête par les mots creux, dans le délire de l’idée lâchée sans aucun rapport avec le réel. Le roman met donc aussi en garde contre le prêt-à-penser de l’État, du Gourou et du Parti.
Mais le surréalisme de l’existence des deux garçons aux champs ne s’arrête pas là. Luo doit faire rallonger son pantalon de 5 cm car, mal nourri, il continue de grandir. Il va donc au village voisin où est « le » tailleur de la vallée, souvent itinérant mais dont la fille reste à la maison et l’assiste. Pleine de vie mais sachant à peine lire, la Petite tailleuse est considérée comme la plus belle de la vallée. Tous les garçons de 13 à 30 ans la convoitent mais, hélas, elle ne taille que des vêtements, pas de pipes. Luo la baratine, il lui lira des romans de Balzac trouvés chez un condisciple en rééducation, le Binoclard, affecté au village en-dessous. Il va la déflorer, nager nu avec elle dans une vasque de la montagne, l’initier à la vie ailleurs qu’au village. Le narrateur, amoureux d’elle lui aussi, va la laisser à son ami par fidélité.
Magie de la littérature : Balzac apprend l’amour et la société, Romain Roland l’individualisme et la pensée par soi-même, Flaubert la passion, et ainsi de suite. La Petite Tailleuse chinoise est totalement transformée par la valise de livres cachée par le Binoclard et volée par les deux amis à cet égoïste que maman a réussi à rapatrier en ville par piston. La Petite Tailleuse ne sera jamais plus une paysanne ignare et candide, prête à gober tout ce qu’on lui présente. Elle dira même, tout à la fin du livre, en partance pour la ville afin de faire sa propre vie : « Balzac m’a fait comprendre une chose : la beauté d’une femme est un trésor qui n’a pas de prix ».
Ce premier roman a reçu de multiples prix, comme tous les livres d’édification politique. Mais sa qualité littéraire de conte est réelle. Il est très populaire chez les profs de collège et de lycée pour son format court, sa langue minimaliste, et son hymne à la culture.
Prix des libraires du Québec
Prix Edmée-de-La-Rochefoucauld 2000.
Prix Relay du roman d’évasion 2000
Prix Roland de Jouvenel 2000
L’auteur a tiré de ce conte un film, tourné en Chine et autorisé après quelques coupures de la censure.
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DVD Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, Dai Sijie, 2002, avec Cohen Kun, Cong Zhijun, Liu Ye, Wang Shuangbao, Zhou Xun, TF1 studio 2003, français, mandarin, €6,41
Un autre roman de Dai Sijie chroniqué sur ce blog :
Enfin le cottage de Milton. Dans la rue qui y mène, un panneau danger pour les conducteurs montre dans un triangle blanc bordé de rouge, deux vieillards à canne. Cela change des enfants courant vers l’école mais dit bien l’âge des touristes qui vont visiter le cottage… Nous allons découvrir un auteur peu connu, mais qui a eu une grande influence sur la littérature anglaise comme sur l’art et la façon de penser.
John Milton (né le 9 décembre 1608 et mort le 8 novembre 1674) était un poète, pamphlétaire et fonctionnaire anglais, considéré comme l’un des plus grands écrivains de la langue anglaise. Son œuvre la plus célèbre, Paradise Lost (1667), est un poème épique en vers libres qui explore la chute de l’homme, la tentation d’Adam et Ève par Satan, et leur expulsion du Jardin d’Éden. Il a également écrit Paradise Regained et Samson Agonistes. Milton était un défenseur de la liberté d’expression et de la presse, comme en témoigne son traité Areopagitica de 1644. Cet ouvrage a inspiré le Premier amendement de la Constitution américaine. Il a été le premier à utiliser le vers libre en dehors du théâtre ou des traductions et a inventé des mots de la langue anglaise comme debauchery, typography, exhilarating, airborne, satanic, self-desillusion, well-balanced, civilising, stunning, et beaucoup d’autres. Il a servi comme secrétaire pour les langues étrangères sous le Commonwealth d’Angleterre. Milton a étudié à Christ’s College, Cambridge, et a voyagé en Europe, rencontrant des intellectuels comme Galilée. Ses œuvres politiques et religieuses sont souvent controversées, et il a soutenu le républicanisme. Sa vie a été marquée par des tragédies personnelles, notamment la perte de sa vision en 1652 et des tensions familiales. Il est mort en 1674 à Londres et est enterré à l’église St Giles-without-Cripplegate. Son héritage littéraire reste immense, influençant des écrivains comme William Blake, Wordsworth et T.S. Eliot.
John Milton n’a passé que trois années ici, mais c’est à cet endroit qu’il a écrit son œuvre qui reste : Le Paradis perdu et le Paradis retrouvé. Le jardin d’Éden a pour l’auteur des aspects de campagne anglaise, la même qu’il arpente lors de ses promenades. La maison est petite, toute de briques rouges avec une cheminée extérieure qui prend sur la rue. Les pièces étroites sont basses de plafond pour avoir moins d’espace à chauffer. L’intérieur est sombre, ce pourquoi le jardin derrière, dès le printemps venu, éclate de lumière et de vie. La verdure s’y épanouit, comme l’espoir de l’homme. Une chaise paillée à haut dossier, réputée être « le fauteuil » de Milton, des tableaux dont un représente un Comus débauché, à demi-nu dans la forêt, devant la Dame du drame que Milton a écrit pour le comte de Bridgewater et autres titres en 1634 – joué au château de Ludlow avec les propres enfants du sire, dont sa fille de 15 ans. La Dame est délivrée, vierge, des rets du dieu des réjouissances populaires Comus, ce qui fait de cette pièce un ode à la chasteté. Un portrait de John Milton à 10 ans par Cornelis Janssen ; un autre à 21 ans par Benjamin van der Gueht.
FIN
D’autres voyages sur les traces des grands écrivains anglais sont programmés (je ne suis pas sponsorisé) :
Londres, le Kent et trois siècles de génie, de Shakespeare à Virginia Woolf, avec Charles Dickens, Virginia Woolf, Shakespeare, Chartwell résidence de campagne de Churchill, Bateman’s maison de Rudyard Kipling, Penshurst Place demeure ancestrale du poète élisabéthain Philip Sidney
Lacock est un charmant village, conservé dans son jus et administré par le National Trust. L’héritière a donné l’ensemble, terre et village, pour éviter les droits de succession. Des œufs de Pâques ornent en couronnes les maisons. Des œufs à Lacock, c’était couru. Les rues offrent leurs cottages bien anglais, en pierres grises. Dommage que les voitures garées tout le long du trottoir gâchent la perspective. Mais les occupants sont des gens riches et influents qui ne supporteraient pas de laisser leur véhicule dans un parking à l’entrée du site.
L’endroit sert aux tournages de nombreux films et séries, Harry Potter, Downtown Abbey. Il fait soleil mais très frais. En revanche, si vous voulez connaître la température de la journée, observez les kids. Si les jeunes garçons sont déjà en short et chemisette à col ouvert le matin par 8°, nul doute qu’il fera quelques 20° une fois l’après-midi commencée. Nous en voyons plusieurs spécimens, ce dimanche, qui effarent les grand-mamans venues de France. « Ils ne sont pas frileux ! » Ce sont de petits britanniques. Un jeune jardinier du Red Lion officie déjà en short et tee-shirt, à arroser les bacs de fleurs devant la façade.
Tour dans les rues, photos, visite des boutiques, tour au pub. Mais le Red Lion sert aussi d’hôtel et ne peut servir un thé à une vingtaine de personnes à la fois.
Bus pour Chalfont St Giles, où sera le déjeuner – compris ; il se situe à la Merlin’s Cave et se compose d’une cuisse de poulet au Yorkshire pudding dominical, avec ses légumes, pommes de terre, carotte, panais, verdure. Un crumble pomme et rhubarbe en dessert, dommage qu’il soit submergé de crème « anglaise » détestable. J’observe une famille venue pour le déjeuner du dimanche. Il y a le père et la mère, mais aussi la une grand-mère et deux enfants, une petite-fille et un garçon d’environ 12 ans. Il est très roux, la peau très blanche, sur-vêtu d’un T-shirt et d’une veste fermée jusqu’au cou. Sa mère a peur qu’il prenne froid mais, comme tous les gamins, il n’adapte pas sa vêture à la température. Il sort habillé une fois pour toute, et n’enlève rien lorsqu’il entre dans un endroit plus chaud. Il s’ennuie mais ne dit rien. À la fin du repas, il se lève et dit quelque chose à sa mère, une petite bourgeoise blonde insignifiante. Celle-ci semble refuser. Le gamin s’exclame alors : « why ? ». Elle réitère son opposition et il répète une fois de plus : « but why ? ». Peut-être voulait-il seulement aller faire un tour, mais c’est « non ». C’est un petit mâle qui a besoin de s’affirmer face à sa mère et aussi parce qu’il est l’aîné. Lorsqu’il va aux toilettes, je note sa démarche chaloupée de pré-viril. J’ai toujours de l’empathie pour les familles et les relations qui se montrent.
Nous avons deux heures de bus vers Bath, la ville d’eau. Nous déposons nos bagages au Hampton by Hilton, l’hôtel quatre étoiles de la même chaîne que les précédents. Nous effectuons ensuite une promenade à pied. Bath est la ville de Jane Austen, elle en parle dans Emma : « Pendant mon séjour à Bath j’ai été à même de constater des cures merveilleuses. D’autre part, les avantages de Bath pour les jeunes filles sont connus ; ce serait un excellent milieu pour vos débuts dans le monde. » Nous ne sommes plus des jeunes filles.
Nous montons vers le Circus, une architecture palladienne avec trois arcs de cercle, les bâtiments sur trois niveaux ornés de colonnes doriques, ioniques, corinthiennes. Il y a du soleil mais du vent, il fait chaud à l’abri des froids exposés. Un gamin blond de 10 ou 11 ans en chemisette blanche ornée de citrons, au col ouvert, vend de la citronnade au pied de son immeuble. Il n’est pas frileux et se fait un peu d’argent en ce samedi ou beaucoup de promeneurs circulent.
Le Crescent, au sommet de la colline, devant une pelouse et un parc, se présente comme un demi Circus, un demi-cercle aux 140 colonnes. L’architecte John Wood l’a créé en style géorgien. Nous visitons justement un jardin géorgien dont l’architecture est proche du jardin à la française, avec ses massifs de buis bien taillés. Des fouilles de 1985 ont révélé un jardin de 1770, restauré en 1990 selon les sources documentaires. Les plantes étaient semées comme des curiosités pour elles-mêmes, non pour l’effet qu’elles donnaient dans l’ensemble. On privilégiait les parfums et les fleurs doubles, les arbustes et les plantes annuelles.
Nous redescendons par les rues animées, passons devant le plus ancien pub de Bath, datant de 1713, à l’enseigne politiquement incorrecte de Saracens Head, la tête de sarrasin. Charles Dickens y aurait écrit les Pickwick Papers. Le pont Pulteney aux trois arches supportant des boutiques incorporées comme à Florence, est très couru par les touristes. Sous ses pierres coule la rivière et son déversoir. Au bord de l’eau, des jeunes sont assis sur la pelouse. Nous avons marché peu près deux heures dans la ville. Nous sommes samedis et les Anglais ont sorti leur kids, mais nous n’en voyons pas tant que cela, à croire qu’ils n’en font plus.
Au village de Stowey, nous devons attendre que le musée ouvre car nous sommes arrivés trop tôt. Le cottage est situé dans une petite rue qui descend vers le centre. Nous nous qui promenons un peu. Une église arbore sur son clocher un coq très français.
Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) était un poète, critique littéraire, philosophe et théologien anglais, cofondateur du mouvement romantique en Angleterre et membre des « Lake Poets » aux côtés de William Wordsworth. Il est célèbre pour ses œuvres majeures telles que The Rime of the Ancient Mariner, Kubla Khan, Christabel, et Biographia Literaria. Il a introduit la philosophie idéaliste allemande dans la culture anglaise et a influencé Ralph Waldo Emerson. Il a également contribué à la critique littéraire, notamment sur Shakespeare, et a popularisé des concepts comme la « suspension volontaire de l’incrédulité ». Sa vie personnelle fut marquée par des troubles émotionnels, une santé fragile et une dépendance à l’opium. Malgré ces défis, son influence sur la poésie et la critique littéraire reste immense. Il a joué un rôle clé dans le développement de la poésie romantique, notamment par ses « poèmes de conversation » et son approche philosophique de la littérature. Coleridge est également reconnu pour ses contributions à la théologie anglicane et ses réflexions politiques, passant d’un radicalisme initial à une vision plus conservatrice. Il est enterré à l’église St Michael’s à Highgate, Londres.
Il reste surtout comme un poète romantique créant un nouveau style qui rompt avec les traditions. Il s’est inspiré des paysages du Somerset, de ses promenades avec Wordsworth dans le collines de Quantock, de la vie simple du peuple qu’il côtoyait. « Mer, collines et forêt », écrivait-il de son inspiration. Il marchait presque tous les jours dans les collines, un carnet à la main, y écrivant des mots ou des vers qu’il peaufinait ensuite à la maison.
C’est ici, à Neither Stowey qu’en 1798 que Samuel Coleridge et son ami William Wordsworth ont écrit les Ballades lyriques, genèse du mouvement littéraire romantique en Angleterre. Coleridge, arrivé en janvier 1797, a vécu trois ans ici avec son fils Hartley, 2 ans, et sa femme Sara. Politiquement radical, il a voulu se faire oublier à la campagne. Il voulait élever son fils simplement, loin de la ville, comme un paysan, avec les mêmes nourritures et les mêmes habits – rustiques – en pré-écolo puritain. Cela faisait travailler sa femme Sara qui devait faire bouillir le linge, le rincer, le battre, l’étendre au soleil – lorsqu’il y en avait. Dans la cuisine, la recette du Bread pudding – pain, sucre, lait et eau de rose. Dans le jardin, des oies et un cochon en fil de fer représentent les animaux qu’il devait y avoir. Un banc sur lequel le poète expliquait à son bébé le ciel et les étoiles, ou écoutait le chant du rossignol pour en tourner un poème.
Sentimental car orphelin à 8 ans, privé de son père et enfermé dans une pension où il a été très solitaire et malheureux, c’est un jeune homme peut être bipolaire, maniaco-dépressif, éventuellement homosexuel refoulé. Instable, il part en Allemagne, perd un second fils pendant son absence, Berkeley, mort à 8 mois de maladie après une réaction au vaccin contre la variole, il se sépare de sa femme en 1804. Il est mort trente ans plus tard, en 1834, à 62 ans.
Nous partons pour les landes de Cornouailles où Sherlock Holmes faisait errer son chien des Baskerville. Le vent parcourt toujours les étendues vallonnées où paissent parfois des moutons entre des buissons de genets. Le soleil est revenu depuis la fin de la matinée et rend le paysage bucolique plus qu’inquiétant. Il faut l’imaginer la nuit quand roulent de gros nuages et que la tempête sur la mer prépare les naufrages à voile.
C’est à l’auberge de la Jamaïque, où nous allons, que Daphne du Maurier a situé son roman gothique de naufrageurs. Elle est aujourd’hui l’attraction touristique du lieu, rachetée il y a quelques années pour en faire une sorte de Mourierland avec ses extensions, petit musée, bar, dégustation de fromages, boutique d’artisanat et de produits de ferme. L’exploitation commerciale de ce relais de poste en granit gris, bas de plafond, qui sert de décor au roman de naufrageurs, rabote le côté rude du paysage et de la construction.
L’auberge était isolée dans le roman, quelques maisons se sont construites depuis alentour, et le tout fait partie du village de Bolventor. Des rumeurs complaisamment reprises dans l’auberge font état de fantômes et autres bruits incongrus. Parmi les fantômes, un homme retrouvé mort sur la lande, et deux enfants, une petite fille du temps de Victoria aux longs cheveux blonds bouclés qui rit, et un petit garçon appelé Tommy qui semble avoir 5 ou 6 ans. Il a été aperçu au musée, dans les toilettes des dames et, bien sûr, dans la chambre numéro cinq. Tout cela pour exciter les imaginations et faire vendre, bien entendu. Mais nous n’avons pas dormi à l’Auberge, sait-on jamais ?
Le musée « des naufrageurs » n’a pas beaucoup d’intérêt, il est composé surtout d’images, de photos et d’articles concernant Daphne du Maurier. Mais un piège à homme trône dans l’entrée, une grosse mâchoire d’acier à craquer un tibia comme rien. Le gouvernement, début XIXe, en plaçait sur les hauts de falaise et dans les sentiers menant vers les plages pour dissuader les naufrageurs qui ne pouvaient les voir la nuit. Le musée comprend trois pièces qui recèlent quelques lettres de la Reine, du Prince Philip et du Prince Charles à Daphneet à son mari. On y trouve également des lettres personnelles de Daphne à sa meilleure amie Maureen Baker-Munton, révélant des secrets de sa vie privée, ainsi que de nombreuses photos anciennes d’elle et de sa famille. D’autres illustrations mettent en lumière les expériences de guerre de son mari : Frederick « Boy » Browning, commandant de la 1ère division aéroportée lors de la bataille d’Arnhem, dont le film « Un pont trop loin » est tiré. « L’Auberge de la Jamaïque se dresse aujourd’hui, accueillante et bienveillante, un établissement sans alcool sur la route de vingt miles entre Bodmin et Launceston. Dans le récit d’aventure qui suit, je l’ai imaginée telle qu’elle aurait pu être il y a plus de cent vingt ans ; et bien que des noms de lieux existants figurent dans les pages, les personnages et les événements décrits sont entièrement imaginaires.» Ainsi écrit Daphne du Maurier en 1936 dans la préface de son roman.
Le restaurant « des naufrageurs » sert le pie du jour, mais aussi quelques plats classiques comme saumon, steak, côtelettes d’agneau, salade « Jamaïca Inn Burger », frites, patates rôties, pain à l’ail… La dégustation de fromages, comprise dans le prix d’entrée du billet, consiste en trois sortes produits localement : du brie, du bleu, et du yarg, un fromage à pâte sèche dont la croûte verte a pour origine les orties qui l’enveloppent durant sa maturation. En 1939, Alfred Hitchcock a réalisé en ce lieu son film de même nom que le roman, La Taverne de la Jamaïque. En 2005, la chanteuse Tori Amos a évoqué cette auberge dans sa chanson « Jamaica Inn » de l’ album « The Beekeeper ».
Daphne du Maurier, née en 1907, épouse de général, mère de trois enfants, était bisexuelle en raison d’un père qui détestait les garçons. Son héroïne de l’Auberge lui ressemble un peu. Mary Yellan est une jeune fille orpheline, élevée en garçon dans une ferme auprès de sa mère, et qui n’a pas froid aux yeux, même si elle ne réfléchit pas souvent. Dame Daphne du Maurier est née à Londres, Regent’s Park, dans une famille d’acteurs et d’auteurs. Elle passe son enfance à Hampstead et des étés à Fowey, dans la Maison Menabilly, louée à la famille Rashleigh en Cornouailles. Elle en a fait sa maison jusqu’en 1969. Daphne a épousé le Major (plus tard lieutenant-général) Frederick « Boy » Browning en 1932. Ils ont eu trois enfants, deux filles et un garçon, Christian, né en 1940. Elle devient Lady Browning après que son mari a été fait chevalier en 1946. Son premier roman, The Loving Spirit, est publié en 1931. Elle aimait le plein air et la marche. Elle est morte d’une insuffisance cardiaque dans son sommeil le 19 avril 1989, âgée de 81 ans, dans sa maison de Par en Cornouailles, qui avait été le décor de beaucoup de ses livres. Son corps a été incinéré en privé et sans service commémoratif (à sa demande), ses cendres éparpillées des falaises autour de Kilmarth et Menabilly.
Elle pouvait être froide et distante envers ses enfants, en particulier ses filles, lorsqu’elle était immergée dans ses écrits. Elle a souvent été peinte comme une recluse qui se mêlait rarement à la société ou pour donner des interviews. Cependant, beaucoup de gens se souviennent d’elle comme d’une personne chaleureuse et immensément drôle en privé, une hôtesse accueillante pour les invités à Menabilly. Son mari est mort en 1965 et Daphne a déménagé à Kilmarth, près de Par en Cornouailles. Helen Taylor affirme que Daphne du Maurier lui a avoué en 1965 qu’elle avait eu une relation incestueuse avec son père, un alcoolique violent. Elle déclare dans ses mémoires que, parce que son père avait voulu un fils, elle est devenue un garçon, dans une tentative d’obtenir son approbation. Dans une correspondance que sa famille a donnée à la biographe Margaret Forster, Daphne a expliqué qu’elle se sentait une personnalité composée de deux personnes distinctes – la partie aimante et la mère qu’elle a montrées au monde, et le côté amant, une « énergie résolument masculine », cachée à pratiquement tout le monde, qui était le pouvoir derrière sa créativité artistique. Elle a déploré d’avoir été classée comme « romancière romantique » parce que ses romans ont rarement une fin heureuse, et ont souvent des connotations et des ombres sinistres du paranormal.
Son roman Rebecca (1938) est son œuvre la plus réussie, dit-on. Il a été un succès immédiat, se vendant près de 3 millions d’exemplaires entre 1938 et 1965. Le roman a remporté le National Book Award. Rebecca a été adaptée à plusieurs reprises pour la scène et l’écran, notamment par Alfred Hitchcock dans son film de 1940. Son petit-fils Ned Browning a publié une collection de montres pour hommes et femmes en 2013, basées sur des personnages du roman Rebecca, sous le nom de marque Du Maurier Montres. Rebecca est une flamboyante et impérieuse épouse dont on se demande pourquoi le hobereau Winter l’a épousée. C’est que la société hypocrite cache les choses gênantes, qui ne se révèlent qu’avec le temps et après les épousailles… Rebecca, belle carrosserie et visage d’ange, est pourrie de l’intérieur et démoniaque. Roman de mœurs et roman policier, le livre a séduit.
J’ai fini hier soir Emma de Jane Austen. C’est un roman d’initiation et de caractères. Dans tous les groupes, il y a une Madame Éliott, snob qui se hausse du col, qui ramène tout à elle et qui sait tout mieux que les autres. C’est tout à fait actuel pour cette raison.
Les romans e Daphne du Murier chroniqués sur ce blog :
Nous partons à 8h30 dans notre bus chinois Yutong pour Fowey. Je prononce Fo-ouai, alors que les Cornouaillais disent foï – dont acte. C’est un superbe petit port protégé des vents par le ria. J’en garde un souvenir de voile, notre arrivée un week-end du mois d’avril pour les vacances de Pâques, nous étions très habillés depuis le large et nous avons trouvé des gamins en slip dans les rues. Le contraste m’avait frappé. Il y avait du soleil, mais du vent. Au large, on le sentait fort, mais dans la ville, protégée par les falaises du ria, la température s’élevait aussitôt de 5°.
Garés sur le parking de hauteur, nous descendons les ruelles par des pentes accentuées aux belles vues sur la rivière et le large. Il ne fait encore que 13°. Le soleil ne donne pas et il fait gris, un peu pluvieux. Passe un gamin en T-shirt et, de fait, il a raison, la température va vite grimper vers 20° avant midi. C’est toujours étonnant pour nous Français de prévoir le temps à l’habillement des jeunes. De même, une ado en top-crop, ventre à l’air dès le matin. Dès 13 ans, les filles font déjà femmes en réduction ; pas les garçons, qui mettent plus de temps à devenir mâles.
Fowey est aussi charmant depuis la terre que depuis la mer. De petites maisons de pêcheurs longent les quais, d’autres maisons de plaisance plus coquettes s’étagent sur les pentes, leur jardin aux pelouses bien tondues s’offrent au soleil et à l’air du large. Plus on s’élève, plus le paysage est magnifique, empli de lumière sur la mer. Daphne du Maurier a habité là, de l’autre côté de l’eau. Ce furent deux maisons successives louées à partir de 1941 à cause du blitz sur Londres. Son petit dernier venait de naître et elle est partie avec ses trois enfants pour la maison de vacances de Fowey, lieu qu’elle avait connu à 19 ans pour en tomber amoureuse. Ses parents y avaient acheté une résidence secondaire, Ferryside, en 1926. La géologie granitique de Cornouailles engendre un paysage à la bretonne de granit et de pins, de camélias en buissons et de genêts.
Nous déambulons dans les ruelles aux boutiques avenantes, souvenirs, artisanat, vêtements, boulangerie, restaurant. Une boutique de glace se nomme « Game of Cones ». Une maison affiche « Trinity Cottage », en référence au Trinity College de Cambridge (ou de Dublin). Une autre « Du Maurier Reach », l’extension Du Maurier. Nous avons vu sur la mouth, l’embouchure, le large. Une grande statue d’acier doux galvanisé du Rook with a Book, réalisée en 2018 par le sculpteur Thrussells, est Isla, la corneille au livre. Une référence à une nouvelle de Daphne du Maurier, Les oiseaux – dont Hitchcock a tiré un film de frissons. La maison Ferryside de Daphne du Maurier est derrière elle, juste en bas de la rivière au Bodninic. Une famille de quatre gosses bien anglais se promène, un garçon aîné puis trois filles, dont la dernière en poussette ; il est rare, et réjouissant, de voir autant d’enfants blancs d’une même fratrie aujourd’hui en Occident. Deux jeunes en tee-shirt passent en voiture dans les ruelles et trouvent hilarant de rencontrer des touristes ; ils me demandent de les prendre en photo, ce qui est plutôt italien. Derrière eux, un immonde mastiff à gueule baveuse, qui s’est malheureusement détourné lorsque j’ai appuyé sur le déclencheur.
Malgré le fameux sandwich au crabe du pays de Captain Hanks, réputé selon Véronique, je choisis de déjeuner avec d’autres près du port, d’où partent des excursions en bateau. On me sert un cornish pot composé de pommes de terre, carottes, petits pois, une sorte de hachis Parmentier enfourné avec du fromage anglais par-dessus. C’est très chaud et roboratif. Une bière lager dessoiffe à peine. Je discute au déjeuner avec le médecin et sa pharmacienne. Eux ont pris un fish & chips, le fish ou cabillaud largement servi est dans une panure légère bien grillée, les frites à l’ancienne, larges et rôties sans être grasses. Avec des petits pois en purée pour le côté verdure obligatoire à tout plat anglais. Nous avions envisagé de faire l’excursion en bateau de 30 minutes, mais les horaires ne correspondaient pas aux nôtres. Notre itinéraire exige en effet que nous partions assez vite pour rejoindre Torquay, en passant par la fameuse auberge de la Jamaïque.
Au musée de Torquay, ouvert exceptionnellement pour nous sur réservation, nous visitons la petite salle permanente consacrée à Agatha Christie. Y sont rassemblés ses romans sous vitrine, des manuscrits, un manteau de fourrure portée par la reine du crime, une veste prêtée par David Suchet, deux fauteuils des séries télévisées Hercule Poirot, un bureau carré qu’il affectionnait, décrit ainsi dans Hercule Poirot joue le jeu : « Le fauteuil carré face à la cheminée carrée du salon carré » p,222.
Le temps s’est couvert et il pleuvra en milieu de journée, une de ces pluies fines venues de la mer qui peuvent durer longtemps. Heureusement, je convaincs quelques copines de descendre de suite au fameux hangar à bateau qui ferme à 15 heures. Cela nous permettra de voir les points remarquables du circuit, les fleurs, les arbres et les vues sur la rivière avant de remonter visiter la maison elle-même. Bien nous en a pris. La pluie s’est mise à tomber quand nous étions juste entrés dans la maison. Aurions-nous fait l’inverse, nous n’aurions pas vu le hangar à bateau.
C’est un endroit fameux du roman qui nous a été donné hier, Poirot joue le jeu, publié en 1956. Nous avons ici le vrai paysage et nous pouvons resituer le décor du livre, même s’il n’est pas identique. Dommage, il n’y a pas de cadavre, cette jeune fille de 14 ans un peu niaise et alléchée par les choses du sexe ; le site aurait dû mettre un corps, allongé la corde au cou, juste pour l’ambiance. L’atmosphère n’est plus la même, mais au bord de la rivière, dans cet endroit sauvage où le hangar à bateau est construit, il en subsiste quelque chose. Ce hangar était plus une sorte de maison d’été qui servait aux baigneurs à se déshabiller et à se rhabiller. Les femmes descendaient dans la piscine à marée au niveau de l’eau, qui se remplissait à marée montante et se vidait à marée descendante, tandis que les hommes et les jeunes garçons plongeaient nus directement dans la Dart. A proximité, la batterie de vieux canons orientés vers le large, qui n’ont jamais dû servir à grand-chose. Ils étaient installés là parce que les autochtones craignaient une invasion des Français sous Bonny (Bonaparte en langage vulgaire).
La maison est un édifice rectangulaire blanc aux quatre-cinq-six fenêtres, à chaque fois plus petites du rez-de-chaussée au second étage. Il est flanqué de deux ailes en rez-de-chaussée à colonnades. L’intérieur est un bric-à-brac encombré de bibelots et d’objets d’art rapportés des voyages, des photos, du verre de Murano. Ce n’est pas toujours de bon goût, et surtout très entassé. Il n’y a pas que les objets d’Agatha et de son mari Max, mais ont été rassemblées ici toutes les collections de la famille, boites à pilule, tabatières à priser, aquarelles du Devon, assiettes aux décors bleus.
La vue depuis la chambre de l’écrivain est superbe sur la rivière en contrebas, derrière les arbres. Il fallait quatre jardiniers pour entretenir ce parc où fleurissent les magnolias, les camélias, les roses et d’autres essences, y compris des fougères arborescentes. Une ardoise nous apprend que le magnolia est l’une des plus anciennes fleurs de la terre, datant de plus de 100 millions d’années. Son nom vient du botaniste français Pierre Magnol. Ce ne sont pas les abeilles, mais les coccinelles, qui pollinisent les magnolias. La fleur symbolise la noblesse, la pureté et la grâce. Ils sont en pleine floraison à notre passage – c’est le printemps.
La chambre comprend un lit double, plus le lit de camp de Max, le mari archéologue. Il l’affectionnait particulièrement, au point de l’avoir rapporté d’Irak. Il a travaillé à Ur, puis à Ninive, avant d’être agent de l’Intelligence Service en Irak et de mourir en 1978, deux ans après Agatha. Il avait 14 ans de moins. Son bureau, avec téléphone et télex, jouxtait la chambre ; c’était plutôt un étroit couloir, la largeur étant mangée par des armoires tenant tout le mur. Dans le dressing, de nombreuses robes et des valises aux étiquettes exotiques rappelant les voyages.
La pluie nous chasse vers les boutiques, où sont rassemblés les souvenirs standards de tous les musées : un livret sur le site, quelques livres sur l’auteur, des livres de poche de l’auteur, des albums pour enfants, des mugs, des bougies parfumées, du miel plus ou moins local et des confitures des vieilles dames du pays ainsi que des alcools du coin, des casquettes et tee-shirts pour gamins, du matériel de scouts.
Nous nous rendons à Torquay, la ville où est née le 15 Septembre 1890 Agatha Mary Clarissa Miller, dite Agatha Christie. C’est une ville balnéaire très connue, développée au XIXe siècle, avec ses falaises de craie qui se dressent au-dessus d’une anse où la plage de sable permet de se baigner. C’est un endroit très couru en été. En ce début avril, nous ne voyons personne dans l’eau à 9°. Agatha Christie a servi comme infirmière pendant la Grande Guerre, à la mairie de Torquay devenue hôpital en 1914. Elle y a acquis une connaissance approfondie des poisons qui inspirera les intrigues de nombre de ses romans.
Agatha Christie est surnommée la « Reine du crime », célèbre pour ses 66 romans policiers et 14 recueils de nouvelles mettant en scène les détectives fictifs Hercule Poirot et Miss Marple. Elle a également écrit la pièce de théâtre la plus jouée au monde, The Mousetrap, en représentation depuis 1952. Ses œuvres, traduites dans de nombreuses langues, ont vendu plus de deux milliards d’exemplaires, faisant d’elle l’auteure de fiction la plus vendue de tous les temps. Née dans une famille aisée, elle a été éduquée à domicile. Son premier roman est The Mysterious Affair at Styles, en 1920. Elle a eu un seul enfant, Rosalind Margaret Clarissa, en août 1919. En 1926, elle a disparu mystérieusement pendant 11 jours, lorsque son mari a demandé le divorce. Après un premier mariage avec Archibald Christie, elle épousa l’archéologue Max Mallowan en 1930, ce qui influença plusieurs de ses romans situés au Moyen-Orient. Elle écrivit également sous le pseudonyme de Mary Westmacott pour explorer des thèmes plus personnels.
Christie a reçu de nombreuses distinctions, dont le titre de Dame Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique en 1971. Ses œuvres ont été adaptées en films, séries télévisées, jeux vidéo et pièces de théâtre. Elle est enterrée à Cholsey, Oxfordshire, et son héritage littéraire est géré par sa famille et l’Agatha Christie Limited. Ses romans, tels que les Dix petits nègres et Meurtre dans l’Orient Express, sont des classiques du genre. Christie est reconnue pour ses intrigues captivantes, ses personnages mémorables et ses dénouements surprenants.
Agatha Christie a acheté comme maison d’été Greenway House en 1938, une belle demeure dans le village de Galmpton, située sur un parc de 14 hectares au-dessus de la rivière Dart. Il est plus de 14 heures lorsque nous ici arrivons, juste le temps de déjeuner à la cafétéria du musée avant la visite. Je prends un Cornish pie, une tourte de pommes de terre au navet et à la viande, avec sa salade à côté.
À Dorchester est Max Gate, la maison de Thomas Hardy. Dans le Dorset, à géologie du dévonien, les hivers sont doux et le climat est le plus ensoleillé de Grande-Bretagne. Des genêts fleuris bordent la route. Les côtes sont inscrites au patrimoine de l’Unesco. C’est le calme campagnard à trois heures de la capitale. Les Anglais l’appellent la Jurassik Coast. C’est en cet endroit qu’Enid Blyton, morte d’Alzheimer en 1968 à 71 ans, a situé la plupart de ses romans pour enfants et adolescents, le Clan des sept, le Club des cinq, les Mystères.
Thomas Hardy était un enfant fragile. Marié deux fois, il n’a jamais eu d’enfant. Il était plus sentimental qu’attiré par le sexe. Il a été ami d’hommes notoires comme Lawrence d’Arabie, Yeats, Rudyard Kipling. Très porté sur la privacy, il a planté autour de la maison, qu’il a fait construire sur ses propres plans en briques rouges, deux centaines d’arbres pour cacher la vue. Le corps de logis de Max Gate est flanqué de deux mini tourelles d’angle, avec un cadran solaire sur celle de droite. Il l’a agrandie plusieurs fois, d’où ces ajouts en boursoufflures sur l’arrière, et une véranda. Sur l’avant, outre l’allée qui conduit à la grande entrée, une pelouse où jouer au croquet ou au tennis.
Sa salle à manger était équipée aux fenêtres de volets, du bas jusqu’à mi-hauteur, afin que les personnes qui passaient ne puissent voir celles qui étaient à l’intérieur. Pour se cacher, rester cosy. Murs sombres, mobilier sombre et profusion de bibelots et vaisselle. Du fouillis victorien. Dans le salon, aux meubles rapportés, un chien en peluche rappelle son favori, Wessex. Un cimetière des chiens est d’ailleurs sous les arbres, dans le parc et la plaque tombale dressée du « fameux » Wessex, 1913-1926 est bien nettoyée. À l’étage est son petit bureau ouvert sur le jardin, avec deux vitres sans croisillons au niveau des yeux pour ne pas avoir l’impression d’être dans une prison. Il n’a écrit là que des poèmes, dont une vingtaine sur Emma, sa première femme, décédée. Une vieille bénévole du National Trust nous lit un interminable poème qu’Anne-Cécile finit par interrompre en lui disant que nous n’avons pas beaucoup de temps. Dans la chambre, un lit double en bois sombre et une commode à vanité avec miroir.
Thomas Hardy, né en 1840 était un écrivain et poète connu pour ses romans réalistes et ses poèmes influencés par le romantisme. Originaire du Dorset, il critiquait la société victorienne, notamment le déclin des populations rurales. Bien qu’il se soit considéré surtout comme poète, il est devenu célèbre grâce à ses romans avant de se consacrer exclusivement à la poésie après 1896. Ses thèmes récurrents incluent la souffrance, le destin, et les contraintes sociales (Tess d’Uberville, Jude l’Obscur). Ses poèmes expriment souvent des émotions profondes, notamment après la mort de sa première épouse, Emma Gifford. Hardy a également été impliqué dans la préservation des bâtiments anciens et a reçu de nombreuses nominations pour le prix Nobel de littérature – sans jamais l’avoir jamais obtenu. Il est enterré en partie à Stinsford et en partie à l’Abbaye de Westminster. Ses maisons, Hardy’s Cottage et Max Gate, sont aujourd’hui gérées par le National Trust.
Thomas Hardy est mort ici, à Max Gate, en 1928. Il avait prévu un escalier assez large pour passer son cercueil sans devoir le lever ou l’incliner. Les meubles sont presque tous reconstitués car la femme de Thomas Hardy avait tout bazardé après sa mort.
Tes d’Uberville, film de Roman Polanski chroniqué sur ce blog :
Nous allons jusqu’à Winchester dans un paysage vert et boisé, C’est la capitale du royaume du Wessex, du VIe au XIe siècle. Sa cathédrale gothique (payante à la visite) a été construite sur les ordres du premier évêque normand Vauquelin en 1079, après que Winchester fut devenue la capitale de l’Angleterre vers 828. Elle a été bâtie à proximité d’une première cathédrale de 648, nommée Old Minster, démolie en 1093. De style normand, gothique « perpendiculaire », cette cathédrale a accueilli de nombreux événements importants (couronnements, mariages princiers). Une pelouse devant elle accueille des étudiants des deux seuls sexes autorisés par Trump, qui discutent assis au soleil comme toute la jeunesse du monde.
Sa nef aux douze travées forme une véritable forêt de pierre où les frondaisons des croisées d’ogives font comme des arbres dont les faîtes s’entremêlent. Elle recèle la tombe de Jane Austen, une faveur exceptionnelle due aux relations de ses frères aînés avec le clergé, notamment son aîné Henry. Elle fut le dernier civil à être enterrée à l’intérieur de la cathédrale. Nous marchons sur sa pierre tombale, tandis qu’un monument sur le mur est orné d’une plaque qui rappelle son nom et son œuvre. L’inscription sur la tombe mentionne : « En mémoire de Jane Austen, plus jeune fille du dernier révérend George Austen, ancien recteur de Steventon dans ce comté. Elle a abandonné la vie le 18 juillet 1817, âgée de 41 ans, après une longue maladie supportée avec la patience et la foi d’une chrétienne. » Suivent deux paragraphes de compliments. Sur la plaque de cuivre, d’autres compliments, qui se terminent par une citation des Proverbes : « Elle ouvre sa bouche avec sagesse et dans sa langue est la loi de la gentillesse. »
D’autres tombes sont ici, d’évêques, d’officiers militaires, et même celle du roi Canute. Il s’agit du viking Knut le Grand, fils cadet du roi Sven à la Barbe fourchue mort le 12 novembre 1035. Il est roi d’Angleterre à partir de 1016, roi de Danemark à partir de 1018 environ et roi de Norvège à partir de 1028. La tombe d’Henri de Blois, évêque de Winchester, 1129-1171. Puis celle de William de Waynflete, évêque de 1447à 1486, directeur du collège de Winchester, chancelier d’Angleterre et fondateur du Magdalen College d’Oxford. Et le tombeau en pierre de Stephen Gardiner, évêque de Winchester de 1531 à 1551 et de 1553 à 1555. Il a été secrétaire du roi et chancelier. Il a marié en juillet 1554 dans cette cathédrale le prince Philippe d’Espagne et la reine Mary Tudor.
Le chœur est le plus vieux des grands chœurs médiévaux d’Angleterre à avoir subsisté sans changement. Au centre de la cathédrale, dans la partie ancienne, une poutre romane aux trois niveaux. Sous une arche, dans la Chapelle du Saint Sépulcre, des fresques du début du XIIIe siècle montrent la déposition et la mise au tombeau de Jésus, ainsi que le Christ en gloire. Une chapelle dite « des anges gardiens » a été peinte en 1240 par le peintre du roi, Maître William. Il y a en effet une myriade de faces d’anges habillés au plafond. Des fonts baptismaux du XIIe en marbre de Tournai décrivent des scènes de la vie de saint Nicolas. Une statue en bronze est dédiée au scaphandrier Willim Walker, qui a sauvé la cathédrale de l’inondation en plongeant durant des jours pour renforcer ses fondations de 1906 à 1911.
Les rues de la ville sont ensoleillées. Des lycéens sortent en cette fin d’après-midi d’avril, en uniforme ou en simple T-shirt moulant. Il fait toujours grand soleil et du vent. Un kid cricket joue sur une pelouse en polo à col ouvert et en short. Nous faisons un détour vers le Winchester College, école secondaire réputée de la ville. Les maisons à pans de bois, soubassement de briques rouges et murs chaulés blancs, gardent un ton normand. Nous allons au numéro 8, College Street, voir la façade de la dernière maison que Jane Austen a habitée quelques mois avec sa sœur Cassandra pour se faire soigner en mai 1817. Elle y est morte le 18 juillet, à l’âge de 41 ans seulement et son cercueil a été transporté jusqu’à la cathédrale, porté à l’épaule par ses frères. Résidence privée, la maison ne se visite pas. Elle est d’ailleurs à vendre, les propriétaires ne goûtant probablement pas tous ces gens qui ne cessent de défiler devant en reluquant l’intérieur. Sa façade blanche aux trois niveaux, avec une fenêtre en bow-window, est sobre et sans cachet. Une maison fonctionnelle faite pour habiter. La librairie P.G. Wells se tient dans la même rue, très connue des étudiants du College. L’une de ses vitrines est évidemment consacrée à la gloire locale et une sculpture en résine représente Jane Austen en train d’écrire sur son fameux petit guéridon à douze pans – comme des douze travaux d’Hercule.
Romans de Jane Austen déjà chroniqués sur ce blog :
Pour les dieux, les humains sont un troupeau régenté par des pasteurs bienveillants. Le christianisme reprendra cette aubaine pour assurer son pouvoir, les évêques portant la crosse de berger, signe de pouvoir sur les bêtes moutonnières qui doivent bêler leur croyance et quémander protection.
Sous Kronos, l’humanité originelle est proche de la bestialité. Selon Platon, Kronos sait qu’aucun homme ne peut, de par sa nature, régler en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. Socrate en tire la conséquence que le suicide est condamné parce que les humains sont la propriété des dieux.
Mais les humains sont surtout incapables de prévoyance et ignorants. Cette animalité autorise la plus extrême violence sur eux. Théognis a comparé la révolution populaire de Mégare en -575 à un retour à la vie bestiale des origines Les individus extérieurs au monde de la cité, à son mode de vie et à ses valeurs, occupent désormais le pouvoir. La sauvagerie fait irruption au cœur de la cité. Nous le voyons aujourd’hui avec les Trump, Poutine, Xi, Erdogan et autres dictateurs qui remplacent le droit par la force et la loi débattue par le pouvoir discrétionnaire, voire le bon plaisir.
L’humanité-bétail est, chez les Grecs antiques, celle qui n’a plus la parole. C’est le cas des citoyens devenus sujets, qui doivent se prosterner devant un roi perse – ou le diktat d’un caprice de président ; c’est le cas des femmes dans la tradition misogyne grecque ; c’est le cas des prisonniers de guerre, déchus en esclaves. Tout ce bétail humain est propriété non plus des dieux, mais des vainqueurs ou des plus forts.
Les esclaves sont ainsi le bétail des humains dominants, tout comme l’humanité est le bétail des dieux. Ils sont incapables de gérer par eux mêmes leur condition, et il leur faut des maîtres. C’est ce qu’affirment trop volontiers les socialistes, ou les écologistes : nous savons mieux que vous ce qui est bon pour vous. C’est prendre le citoyen des pays démocratiques pour des enfants, des mineurs incapables. C’est au fond les considérer comme des esclaves. Car l’esclave est l’homme imparfait, bloqué au stade de la forme sensitive et animale de l’âme. Il peut obéir mais non décider en sagesse. Incapables de philosopher, selon Platon, ces gens sont du bétail inapte à se donner un genre de vie puisant dans la sagesse. Ce genre d’humains asservis à leur animalité ignare est celui dont l’âme n’a pas encore atteint le stade de l’intellect. Il en est resté à celui de bête.
Quant à la domination d’un Grec sur un autre Grec, elle est illégitime – sauf lorsqu’une cité a été défaite, ce qui est la preuve de son infériorité naturelle, politique et morale. Alors le droit du plus fort s’impose. D’où le devoir de résistance, que les Européens apprennent à peine à exercer, face aux deux tyrans qui voudraient les asservir en étau, Trompe le trompeur et Poutine le barine.
Nous allons dans le Wessex, le Devon, et les Cornouailles, sur les pas de Daphné du Maurier, Agatha Christie, Jane Austen, Thomas Hardy, Samuel Taylor Coleridge et John Milton. A l’arrivée à la gare de St-Pancras à Londres, le car nous attend, conduit par Patrick. Ce premier voyage est (bien) organisé par l’agence Intermèdes avec Anne-Cécile Véron, diplômée d’histoire de l’art, enseignante à l’Ecole du Louvre.
Direction Chawton, pour voir la maison où habitait Jane Austen. Nous commençons par déjeuner au pub en face, le Greyfriar – le frère gris, probablement de l’ordre cistercien. Le pub est bondé à l’intérieur de tous les touristes anglais qui viennent visiter la maison.
La maison de Jane Austen, où elle a habité de 1809 à 1817, est en briques rouges de plain-pied sur la rue. Elle est flanquée d’un petit jardin avec quelques arbres, et de dépendances qui servent aujourd’hui de boutique. Une plaque sur la façade indique que Thomas Edward Carpenter en a fait dont en 1949 à la mémoire de son fils le lieutenant Philip John Carpenter du East Surrey Regiment mort dans l’action en 1944 au lac Trasimène. C’est une maison de campagne où le chauffage n’est assuré que par des cheminées au bois en briques rouges, et où les pièces sont réduites pour garder la chaleur. Le climat réchauffé d’aujourd’hui ne doit pas faire illusion sur celui sévissait hier. Deux kids en short et T-shirt qui baguenaudent parmi les touristes auraient été habillés de gilets et de vestes ainsi que de pantalons et de bonnets, à l’époque.
Nous parcourons la cuisine, la salle à manger, le coin où Jane écrivait sur son mini guéridon dodécagonal, le piano-forte où elle jouait tous les matins sous des gravures de paysage et un tableau de petites filles (peut-être elle et sa sœur Cassandra). Elle était une tante aimée d’une trentaine de neveux et de nièces.
Dans la cuisine, de la porcelaine bleue et un cahier de recettes de ménage écrites à la main, ouvert sur la recette du blanc-manger. Dans la salle à manger, toujours de la porcelaine bleue et une soupe de poireaux pommes de terre. Jane débutait sa matinée par jouer du piano avant de préparer le petit-déjeuner ; elle veillait aussi sur les stocks de thé, de sucre et de vin. Le reste des tâches ménagères était dévolu à sa sœur Cassandra pour permettre à Jane d’avoir du temps pour son œuvre littéraire. Le guéridon est bien petit pour l’écriture, même si l’écrivaine rédigeait à la plume d’oie sur des papiers de petit format. Elle y voyait mal et pouvait transporter aisément ce guéridon vers la fenêtre, ou dehors s’il faisait beau. La fenêtre lui donnait vue sur la rue et les activités du village. Il a été donné en 1957 à la Jane Austen Society par la famille Knight, les descendants de son frère Edward Austen.
Il y a deux pièces en bas en plus de la cuisine, et trois chambres en haut. La chambre de Jane donne sur le jardin et comprend un lit double à baldaquin, un coin toilette dans un renfoncement à gauche de la cheminée, avec bassin de porcelaine bleue, une table de nuit et une chaise. Un portrait de Jane est dans un recoin au bout du couloir, il faut vraiment tout explorer. Il est au crayon et la montre jeune, souriante, dans une robe à col fermé et une coiffe sur la tête. C’est ce portrait, dont l’original est à la National Gallery, qui a servi au billet de 10 £ émis en 2017 pour les deux cents ans de la mort de Jane Austen. Dans une autre chambre, des lettres de Jane Austen collées aux murs.
Il fait soleil et vent. Dans le jardin, flottent sur les fils à linge des robes légères victoriennes, fleuries. Dans une dépendance, des chapeaux de paille pour se déguiser en fille du XIXe. Pour les gamins qui lanternent en attendant leurs parents, et que la culture des vieilleries ennuie, c’est déjà l’été et la mince veste de sweat tourneboulée sur les épaules ne servira que lorsque le soleil sera couché. Grêles jambes nues et torse filiforme de 10 ans, les garçons anglais sont moins sportifs et moins nourris que les nôtres. Celui que j’interroge ne sait même pas le nom du village qu’il visite. Il se contente de suivre ses parents.
Jane Austen était grande randonneuse et elle faisait de nombreuses promenades autour de son cottage. Selon Anne Cécile, le personnage d’Élisabeth Bennett dans Orgueil et préjugés est peut-être le plus proche d’elle.
L’auteur est Réunionnais qui a quitté son village de Sainte-Anne et son île après le bac pour étudier en Prépa à Paris, obtenir un Master de mathématiques financières de Paris Dauphine et un diplôme de statisticien économiste de l’ENSAE, École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique. Il a ensuite émigré aux États-Unis pour devenir statisticien dans le New Jersey. Il « s’est marié en Russie », dit-il, et a 42 ans.
Il s’est mis à écrire après un burn-out, comme il le confesse sur le site communautaire de la Réunion. La gestation a pris quatre ans pour accoucher d’un roman à deux voix, celles de deux jeunes garçons qui deviennent hommes en même temps que Trump parvient au pouvoir. Ils sont lambda, d’où leur noms, tirés du droit coutumier anglais où le plaignant inconnu est nommé John Doe, tandis que l’accusé anonyme est nommé Richard Roe. Dans son roman, Doe est le Démocrate et Roe le Républicain.
Ils sont des symboles incarnés des oppositions propres aux États-Unis entre progressistes, mais délirant woke, et conservateurs, mais fascinés par le suprémacisme raciste proche du nazisme. L’auteur pense que les débats de société américains sont souvent caricaturés en Europe. Probablement moins que les débats européens aux États-Unis, For Sure, comme disent les trompistes. Je m’inscris en faux : certes, une certaine presse comme C news ou certains réseaux ou blogs accentuent les contrastes, mais « l’honnête homme », comme on dit chez les libéraux, trouve aisément l’information et peut évaluer sans problème les enjeux. D’ailleurs, les niais qui ont voté Trompe se rendent compte, mais un peu tard, qu’ils ont élu un narcissique foutraque qui conduit l’Amérique à sa perte au prétexte de la sauver : il se retire du soft power sur le monde (ONU, Unesco, OMS, etc.) ; il insulte ses alliés (y compris Anglais dont il conteste – lui qui s’est défilé pour le service militaire – leur valeur en Afghanistan) ; il conteste l’utilité de l’Otan en déclarant que les Européens n’ont qu’à se débrouiller ; il laisse faire Poutine, qui veut envahir les territoires « acquis » par l’ex-URSS ; il agit en impérialiste prédateur au Venezuela, au Groenland, demain au Panama, au Canada, probablement à Cuba ; il envoie sa milice SA ICE traquer les Juifs immigrés dans les länder États démocrates ; il menace les juges, s’assoit sur le droit, complote une élection à vie… Non, ce n’est pas de la caricature, mais la triste réalité.
Pour autant, Rick élevé en petit frère toujours comparé à son détriment à son grand frère Tim brillant (« donc » de gauche ?), rêve de se valoriser auprès de son beauf de père (« évidemment » tradi) en adorant les armes (il lui a offert sa première carabine à 10 ans). Quittant le lycée sans poursuivre, après le divorce de sa mère qu’il supporte mal, Rick est un loser dans une Amérique hantée par le fric et l’ambition. Il se réfugie auprès de son ami harcelé Gavin, qui a créé des sites de désinformation où tout ce qui est scandaleux fait affluer les clics, donc attire la pub qui le rend riche. L’engrenage « politique » est là, dans ce mélange intime d’affairisme et d’idéologie à la mode. Trump lui-même s’empresse de faire du fric par son pouvoir de président. Rick ira jusqu’au Capitole le 6 janvier 2021, encouragé par le président battu mais qui conteste, son narcissisme trouvant inconvenant de ne pas être réélu, et tonnant contre le Complot des élites « pédophiles » (en niant ses liens avec le riche Epstein, amateur de très très jeunes filles qu’il partageait avec ses relations).
Quant à John, orphelin engagé dans l’armée, il en a tant vu en Irak qu’il en est resté post-traumatisé, un « vétéran » de 30 ans reconverti dans le photo-reportage de guerre pour l’adrénaline. Il nie les psys, mais a des cauchemars récurrent. Sa petite copine Alicia, gauchiste libérale au sens américain, court de manif en manif pour « dénoncer » sans résultat les tirs de la police sur les Noirs, les manifestations ouvertes des anti-avortement, des suprémacistes blancs. John la sort plusieurs fois de mauvais pas grâce à son entraînement. Il finira au Capitole, le fameux jour de l’émeute, une balle dans le bide tirée par un Rick aux abois qui voulait faire sauter une porte à l’explosif artisanal (recette trouvée sur le net) pour détruire les votes des Grands électeurs.
C’est toute l’Amérique récente qui est exposée par ces deux trajectoires, bien qu’on ressente peu d’empathie pour chacun des protagonistes. C’est le danger du roman moralisateur, qui prêche autant qu’il raconte. L’auteur pourtant français, biberonné à la littérature française tournée vers la psychologie, écrit plutôt à l’américaine, focalisé sur les faits (qui fait quoi et quand) plus que sur les motivations et l’histoire personnelle. Rick n’est pas un personnage sympathique ; John est un homme fade. Le premier est oppresseur sans le vouloir ; le second victime collatérale. En cause, le Système de croyances (bibliques, libertariennes, le lobby des armes), l’idéologie des fake news manipulées par la Tech, le communautarisme renfermé des « réseaux sociaux » manipulé par les bigots réactionnaires. En cela, ce roman montre les rouages de la machine à Tromper, chacun anodin, mais pour un engrenage fatal. Et qu’ils sont bêtes, ces gens de gauche anarchiques, pacifistes et braillards, face aux masses organisées, cultivant le corps et les armes, prêts à l’action pour leur président télévisuel hors limites !
Un premier roman qui, malgré ses manques, se lit agréablement et fait penser. J’en conseille vivement la lecture. A compléter, pour ceux qui veulent comprendre, par une analyse plus radicale et plus approfondie des groupes de droite qui soutiennent Donald Trump et son vice Vance.
Un autel, en Grèce ancienne, est un endroit où l’on honore les dieux. Plus que le temple, et d’ailleurs à l’extérieur, l’autel est le lieu du sacré. Il est nécessaire que les fumées du sacrifice montent vers les dieux, tandis que la viande grillée est partagée entre les fidèles. C’est un rite de communion entre la terre et le ciel, entre les hommes et les dieux, entre les mortels et les immortels.
Les autels se différencient selon les divinités. Les chthoniennes, celles du sous-sol, sont une fosse aménagée dans le sol. Les ouraniennes, pour les dieux célestes, sont sur un point élevé. Même si les dieux sont parfois célestes et infernaux, tel Zeus.
Le sacrifice sanglant d’un animal est offert en plein air. Il a lieu de jour pour les Olympiens, et à la nuit pour les chthoniens. Dans tous les cas, il s’agit d’un autel à feu. Le feu est en effet réputé sublimer la matière pour l’envoyer dans l’éther. Le sang de la bête immolée ne doit pas se répandre sur le sol profane, mais arroser l’autel ou la fosse sacrificielle. L’acte de piété est de verser le sang, d’égorger et de manger. Et peu importe qu’il n’y ait ni temple ni images cultuelles : le dieu est toujours présent sur son espace sacrificiel. C’est le seul élément indispensable d’un lieu sacré. Par le feu, le sang et la boucherie rituelle, il consacre un domaine comme sanctuaire.
Un autel peut être dévolu à plusieurs groupes de divinités, selon chaque cité. La surface de l’autel est alors compartimentée. Ainsi, le sanctuaire d’Amphiaraos à Oropos comprend cinq parties, selon Pausanias. La première pour Héraclès, Zeus, Apollon, guérisseur. La seconde pour les héros et les femmes de héros. La troisième pour Hestia, Hermès, Amphiaraos, son fils Amphilocos. La quatrième à Aphrodite et Panacée, Iasô, Hygie (santé) et Athéna. Une cinquième est réservée aux nymphes, à Pan et aux fleuves Achélôs et Céphise.
Parfois hommes et femmes sont séparés, les hommes à l’est de l’autel et les femmes à l’ouest. L’autel balise l’espace. Ainsi, l’autel de Dionysos occupe le centre du théâtre autour duquel le chœur chante son monologue. À Olympie la borne indiquant le tournant de la piste de l’hippodrome est surmontée d’un autel aux démons qui effraient les chevaux. Il existe aussi des autels qui ne sont pas arrosés du sang des bêtes sacrifiées, mais de céréales ou de fruits. Ni feu, ni victime sacrificielle, ce qui témoigne d’une certaine tolérance de la piété civique.
Un autel était censé protéger le droit des gens, autant l’innocent que le criminel. Euripide s’en offusque, car « au lieu d’installer aux autels les coupables, on devrait les en expulser. » Lycurgue évoque d’ailleurs le cas de Callistratos d’Anphidna, un homme politique condamné à mort par Athènes. Il a été averti par le dieu de Delphes que, s’il retournait à Athènes, il y « trouverait les lois ». En effet, lorsqu’il y est revenu et s’est réfugié à l’autel des Douze dieux, il fut mis à mort par le peuple. Pour un coupable, « trouver les lois », c’est subir le châtiment. L’autel est donc mieux qu’un rempart – mais à condition d’être innocent. Les dieux ne sont pas chrétiens et ne pratiquent pas le pardon inconditionnel car les humains, ces mortels, ne sont pas « leurs » créatures.
L’écrivain islandais Indridason nous livre ici un roman historique, pas un roman policier comme il en a l’habitude. L’occasion d’évoquer son pays, l’Islande, colonie du Danemark au XVIIIe siècle.
Il met pour cela en scène Jon, un humble horloger islandais qui a eu une vie difficile avant d’émigrer à Copenhague pour se faire artisan, et le roi fou écarté du pouvoir Christian VII (1749-1808). Un jour, Jon Sivertsen est convoqué au palais de Christianborg pour réparer une pendule. Il découvre dans une remise un butin de guerre oublié, une autre pendule ancienne, en ruines. Ce chef-d’œuvre avait été fabriqué en 1592 par Isaac Habrecht, un Suisse qui avait créé la grande horloge de la cathédrale de Strasbourg en 1574. La pendule de Copenhague indiquait les heures, les dates, les mois, le défilé des planètes. Les Rois mages en sortaient chaque heure pour aller se prosterner devant la statue de la Vierge et chantaient un psaume… islandais.
Le vieux roi déboule un soir que Jon travaillait à comprendre les mécanismes de l’horloge ; il est en robe de chambre, une bouteille de Madère à la main, il s’ennuie. Il se fait expliquer la présence d’un tel artisan en son palais, l’intérêt de l’horloge, et pourquoi un Islandais est ici au Danemark plutôt que sur son île perdue dans le froid parmi les moutons.
Jon, en bon conteur islandais, commence alors à dérouler son histoire personnelle. Son père a été condamné à mort par le père du roi actuel, Frédéric V, non seulement pour avoir fauté hors mariage, mais surtout pour avoir engrossé la mère du fils de son fils. Sauf que son fils n’était pas son vrai fils, seulement un enfant de sa femme défunte reconnu, ce que le père biologique ne veut pas reconnaître, par rancœur contre ceux qui l’ont évincé de son amour… Vous suivez ? Sigurdur demande donc à un voisin, contre forte rémunération, de se faire passer pour le véritable père de l’enfant. Ce fut là son erreur, car tout finit par se savoir dans une petite société où tout le monde épie tout le monde.
Les relations en Islande au XVIIIe siècle étaient compliquées en raison du faible nombre de la population. Les désirs se portaient souvent sur des cousines ou des belle-mères, voire des demi-sœurs. Sans toujours le savoir, car les gens mentaient, comme partout. D’où ce code nommé le Jugement suprême qui réglementait les relations sexuelles. Une infamie dénoncée en vers chantés par ce Psaume de la Passion de Hallgrimur Pétursson, reproduit en clochettes dans l’horloge. Fornication et usurpation de paternité ont suffit à faire condamner Sigurdur au billot et sa gouvernante Gudrun à la noyade dans l’eau d’une rivière pour la « laver de tous les péchés ».
Pourquoi le roi Christian VII est-il fasciné par l’histoire de Jon, l’un des fils légitimes de Sigurdur ? L’horloger naïf l’apprend, bien que trop tard pour en tenir compte : Louise-Augusta, la dernière fille de Christian VII, est soupçonnée n’être pas de lui mais de son médecin allemand Struensee, surpris en train de forniquer avec la reine Caroline-Mathilde que le roi délaissait. On lui aurait demandé, pour la bienséance, de reconnaître le bébé, en usurpation de paternité. Ce qui est permis à un roi ne l’est pas à un fermier, voilà l’injustice qui tourmente le cœur de Christian VII. D’autant qu’enfant sensible, il a été fouetté régulièrement par son père, l’impitoyable Frédéric V qui a signé la condamnation à mort de Sigurdur et de Gudrun. Christian hait ce père qui ne l’a jamais aimé ; il a perdu sa mère trop tôt et s’est lancé dès l’adolescence dans la quête effrénée du plaisir, satyre des jeunes femmes et, dit-on des jeunes hommes ses compagnons, puis dans l’alcoolisme avant d’être atteint de démence (ou de la simuler).
Effervescence à la cour, où les escapades du roi auprès de l’horloger se savent – tout se sait en milieu fermé : le palais est comme l’île d’Islande. Jon alimenterait-il la folie du roi en colportant les rumeurs les plus sordides ? Chassé du palais, puis rappelé car il apaise le roi par ses récits, Jon finira par raconter toute son histoire, et avec elle celle de l’Islande, tout en remontant pièce à pièce l’horloge compliquée du Suisse. Le roi l’en remerciera, non sans une dernière crise qui remet tout en question.
C’est que le récit de Jon est comme une psychanalyse pour Christian VII ; il découvre ses blocages et leurs origines : le piétisme, la rigueur de son père. Toujours ce délire d’être plus pieux que son voisin, meilleur que les autres, se valoriser soi au détriment des autres. Ainsi le Jugement suprême islandais qui sanctionnait par la mort des situations somme toute banales. Jon démonte l’esprit de Christian sans le vouloir, comme il démonte les rouages de l’horloge. Le fondement est le temps, qui est compté et peut être démonté et remonté pour en saisir les rouages. D’une histoire simple, Indridason réussit au final une réflexion philosophique sur le temps, sur les vertus de la parole d’artisan pour ceux dont l’esprit a ses rouages dérangés, et un rappel historique des conditions de vie en Islande vers 1750. Un exploit qui se lit bien.
« Argoul participe au Programme Partenaires d’Amazon EU, un programme d’affiliation conçu pour permettre à des sites de percevoir une rémunération grâce à la création de liens vers Amazon.fr »
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