
Dès la page 16, l’auteur se lâche : «Nous avons construit des choses que mon moi maximaliste aurait refusé de croire : le premier écosystème italien d’émission de security tokens, puis des projets de fonds tokenisés au sein de la sandbox réglementaire du gouvernement, et enfin le projet dont je suis le plus fier, le premier Automated Market Maker de niveau institutionnel pour titres numériques en Europe, un marché secondaire opérationnel où banques, gérants et dépositaires échangeaient des actifs tokenisés contre une bonding curve, en simulation, sous les yeux de l’autorité. » Vous n’avez rien compris ? Rassurez-vous, moi non plus initialement. Mais tel est le nouveau langage technanglais de la monnaie, que tout le livre explique largement. Et l’auteur livre un lexique à la fin.
Il décrit en cinq chapitres les étapes de la monnaie telle qu’elle se transforme avec les techniques. Et beaucoup plus vite depuis moins de dix ans parce que la technique s’est accélérée rapidement (la taille des puces, la sophistication des algorithmes, l’explosion de l’IA). Stratège en technologies, à la frontière où les institutions les rencontrent, Kevin Escoda expérimenté les innovations technologiques dans la finance en IA et Blockchain. Il est aujourd’hui conseiller indépendant d’entreprises et banques au travers de sa société diShine.
La monnaie est désormais « au point de rencontre de la monnaie programmable, de l’intelligence artificielle et de l’énergie, où s’écrit le système d’exploitation de la prochaine économie. » Il faut donc nous y faire. La monnaie, d’immatérielle, est devenue matérielle, dépendante de l’IA, donc des puces, des logiciels, des centres serveurs – et en ressort ultime de l’énergie. Ce pourquoi les impérialismes s’empressent de capter l’énergie matérielle disponible dans le monde, d’en faire leur chasse gardée : le pétrole du Venezuela, la route d’Ormuz et les terres rares du Groenland ou d’Ukraine pour Trump, le pétrole et le gaz russe et le quasi monopole du raffinage des terres rares pour Xi Jinping. Seule l’Europe contemple bouchée bée cette lutte démesurée en restant impuissante, faute surtout de volonté, hésitant encore par naïveté idéo-écologique, entre énergie solaire, éolienne, nucléaire, les plus réactionnaires rêvant d’en revenir au gaz et au pétrole russe. Quant à Poutine, il fait la guerre pour la guerre, pas pour l’avenir.
Jadis, la monnaie était certains disques de pierre sur une île perdue du Pacifique, trop lourds pour être déplacés ; les habitants les utilisaient comme monnaie d’échange parce que leur propriété ne résidait pas dans la pierre mais dans la mémoire partagée du village, dans un accord tacite sur qui possédait quoi. Les cauris, les lingots de cuivre ou d’étain, puis de fer, l’or en barre, les lingots d’argent, les tommes de Parmesan, sont ce genre de monnaie matérielle que les pièces et les billets ont dématérialisée en partie pour la fluidité des échanges. Tout d’abord en pièces d’or et d’argent, dont la valeur résidait dans leur poids, puis dans le système d’État où les billets papier sont tirés sur la banque centrale, exigeant la confiance dans le système. Avec une garantie or, jusqu’à ce que les États-Unis ne la suppriment en 1971 pour laisser aller la planche à dollars, monnaie impériale que tout le monde voulait. Au prix d’une inflation qui a fait baisser la valeur de la monnaie américaine de 90 % depuis 1971. Jusqu’à la crise financière de 2008 qui a « rappelé au monde entier, d’un coup, que le pouvoir d’achat de la monnaie fiat [émise par une autorité publique]est un résultat de politique publique, posé sur le jugement de comités, et que les comités peuvent se tromper. » L’inflation est un impôt, l’euthanasie des rentiers, disait-on jadis. En 2008, « les positions vivaient dans des registres cloisonnés, réconciliés lentement, enveloppés dans des dérivés qui remballaient douze fois la même hypothèque, et les régulateurs les plus sophistiqués du monde découvrirent qu’ils ne pouvaient pas cartographier le système qu’ils surveillaient. » Les réserves ne sont pas une propriété, mais une permission : on peut geler les avoirs, les confisquer, dévaluer sa monnaie, la fiscaliser, contrôler le change, traquer les fonds. D’où l’attrait de l’or physique pour qui se méfie des banques, du système financier et surtout des États-Unis. Ou pour qui veut blanchir de l’argent ou dissimuler ses transactions.
Tout se numérise, et depuis des décennies les titres physiques sont dématérialisés. La transformation numérique (ou digitale) permet de repenser le métier autour de ce que la technologie rend désormais possible. « Alipay et WeChat Pay rendirent le paiement par QR code si universel en Chine que le liquide disparut presque du commerce urbain, et les deux plateformes enflèrent en écosystèmes financiers complets (paiements, fonds monétaires, credit scoring, assurance) ». La Chine est bien plus en avance que les États-Unis ne ce domaine, malgré Apple Pay ou Google Pay.
« En 2008, au milieu de la pire crise financière de l’ère moderne, un anonyme [Satoshi Nakamoto] proposa une monnaie dont l’offre ne pourrait être altérée par aucun comité sous aucune pression » : le Bitcoin. C’est un argent électronique uniquement pair à pair, par un réseau informatique décentralisé basé sur une blockchain (chaîne de blocs) et chiffré selon un protocole informatique, sans tiers de confiance comme une banque. Les acteurs du réseau possèdent, stockent et vérifient leurs propres versions de la chaîne, depuis le tout premier bloc et une blockchain est jugée « valide » lorsqu’il est possible de la vérifier totalement en partant du bloc genèse. En contrepartie, la perte du portefeuille par la perte ou le vol d’une clé USB ou d’un ordinateur fait perdre le capital en crypto-actif, de même que le décès du propriétaire sans tiers de confiance pour maintenir le code. « Bitcoin est étonnamment simple à énoncer : c’est un registre, une liste publique de qui possède quoi, étendue toutes les dix minutes par une nouvelle page de transactions, chaque page enchaînée cryptographiquement à la précédente de sorte que l’histoire, une fois écrite, ne puisse être réécrite en douce. » Quand un bloc est créé et validé, chaque participant à sa création se voit attribuer un montant de cryptomonnaie selon l’effort qu’il a fourni : le minage. Pour Bitcoin, la preuve de travail exige du participant de résoudre un problème cryptographique complexe prouvant un effort de calcul important de sa part. Cette génération de blocs, de plus en plus ralentie au fil du temps pour éviter de créer de la monnaie à l’infini, consomme de plus en plus d’énergie, ce qui coûte, donc sécurise le système.
Bitcoin est de la monnaie parce qu’il consomme de l’énergie. On disait autrefois que la monnaie était du travail rendu fongible, une énergie que l’on pouvait conserver. Mais les frais bancaires, les dévaluations et l’inflation pouvaient modifier la valeur de la monnaie. Pas avec le Bitcoin où la relation est directe, transparente et infalsifiable, convertible au taux du marché en monnaie classique. « Le 22 mai 2010, un programmeur de Floride nommé Laszlo Hanyecz publia une offre sur le forum Bitcoin : dix mille bitcoins à quiconque lui ferait livrer deux pizzas à domicile. Un jeune homme de dix-neuf ans du forum accepta l’affaire, téléphona à un Papa John’s de Jacksonville avec sa carte de crédit, et le premier achat connu d’un bien physique en cryptomonnaie fut consommé en pepperoni. »
Une autre cryptomonnaie, Ethereum, a réécrit le blockchain en faisant chuter de 99,95 % la consommation d’énergie. Il a remplacé la preuve de travail par la preuve d’enjeu, la mise sous séquestre d’une partie de son capital. Les usagers sont récompensés de l’indisponibilité temporaire de leurs Ethereum en recevant la monnaie créée simultanément avec le nouveau bloc. « Entre 2018 et 2021 (…) monnaie dure, ordinateur mondial, smart contracts, legos, s’auto-organisèrent en quelque chose de sans précédent : un système financier complet, bourses, marchés monétaires, stablecoins, dérivés, assurance, gestion d’actifs, tournant comme du logiciel ouvert sur une infrastructure publique, possédé par personne, fermé à personne, ouvert chaque heure de chaque année. » C’est la finance décentralisée : DeFi.
Depuis, elle se développe rapidement. « En mars 2024 BlackRock, le plus grand gérant de l’histoire, lança BUIDL, un fonds de bons du Trésor tokenisé sur Ethereum public, qui collecta des milliards et, en quelques mois, était accepté comme collatéral de trading par les bourses crypto : un fonds monétaire du gouvernement américain se comportant, opérationnellement, comme un stablecoin. » Les cryptomonnaies stables (stablecoins) répliquent la valeur d’un actif tel que le dollar, l’or, l’euro ou un panier de devises, contrairement aux autres cryptomonnaies qui sont soumises à une forte volatilité. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle finance que l’auteur décrit très bien. Mais problème juridique : « quand une fonction régulée est exercée par du code sans opérateur, qui, exactement, est le destinataire de la loi ? »
L’essentiel de cette nouvelle finance, dit Kevin Escoda, est que « l’ancien système cache tout et demande au public de croire les auditeurs ; le nouveau révèle tout et demande aux institutions de se blinder délibérément. » Car les failles existent : « Ronin, 625 millions de dollars, perdus par cinq clés de validateurs compromises, les attaquants identifiés plus tard par les enquêteurs américains comme le Lazarus Group nord-coréen, dont les milliards cumulés de vols crypto, finançant, selon les rapports de l’ONU, un vrai programme d’armement ». Mais la marche en avant est inéluctable, cheminant avec la technologie. Ce n’est pas une hypothèse, dit l’auteur, c’est un calendrier. « Le remplacement du travail cognitif et physique humain par les machines n’est pas une question de si mais de quand et dans quel ordre ». Et encore : « L’économie numérique que ce livre a décrite, monnaie programmable, actifs en tokens, marchés en protocoles ouverts, identité en accréditation, n’est pas une alternative spéculative à l’économie réelle. C’est la seule architecture économique conçue à ce jour que machines et humains puissent habiter ensemble ». La transformation d’actifs tels que l’immobilier, les fonds d’investissement et le private equity en tokens (jetons) basés sur la blockchain, rend ces actifs non liquides plus accessibles aux investisseurs, car échangeables comme une monnaie. Sauf que, juridiquement, ce n’est qu’un « droit » sur un actif, pas une part de l’actif. Un « crypto-actif » est un bien meuble incorporel dans la loi française, donc imposable à l’impôt sur le revenu. A noter que la Chine populaire, comme la plupart des pays totalitaires (Algérie, Bolivie, Égypte, Irak, Maroc, Népal, Nigeria, Ouzbékistan, Pakistan, Qatar, Émirats arabes unis, Vietnam) a interdit depuis 2021 toute transaction en crypto-actif, pour mieux contrôler les échanges ; elle propose une devise numérique d’État en contrepartie
« Ce qui se passe maintenant, c’est que nous apprenons à convertir l’énergie directement dans les deux produits les plus précieux imaginables, la vérité et l’intelligence, du calcul qui ne peut pas mentir et du calcul qui sait penser, et la courbe de demande pour ces produits est, pour la première fois de l’histoire, effectivement sans borne. » La distribution de ce travail perdu a comme réponse la propriété. Celle, infiniment fractionnable du token pour n’importe quel actif. « Les mêmes rails qui permettent à une machine de payer une machine permettent à un réseau de verser à sept milliards de micropropriétaires leur part de ce que les machines produisent, en continu, en transparence, à coût marginal nul. »
Suivront deux notes sur deux autres livres du même auteur et qui se complètent :
Géopolitech
De la machine qui calcule à la machine qui pense
Kevin Escoda, De la finance décentralisée à la DeFi institutionnelle – L’aube d’une nouvelle finance, 2026, édition indépendante, 218 pages, €13,70, e-book Kindle €6,99
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
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