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Régression socialiste

A la question d’un sondage : « croyez vous que le parti aura le courage et la sagesse d’accélérer les réformes ? » 72,1% ont répondu NON. A la question de savoir si un développement « aux caractéristiques nationales » serait conforme aux intérêts de la majorité, 82,1% ont répondu NON. S’ils croyaient que « seul le parti serait capable de guider le peuple sur le chemin du socialisme idéal » 85,3% ont répondu NON. Décidément, le socialisme réel se porte mal… C’était le résultat d’un sondage auprès de 3000 personnes publié le 15 avril par le Quotidien du Peuple. Certes, le Parti communiste chinois n’est pas le Parti socialiste français, mais le premier a l’avantage d’être au pouvoir depuis 65 ans, tandis que le second ne connait pratiquement que l’opposition. Il devrait profiter de cet avantage pour être cru par les citoyens. Or il n’est est rien et ce sondage chinois pourrait s’appliquer tel quel en France…

Car un sondage français, France 2013 : les nouvelles fractures, observe l’opinion pessimiste, inquiète et défiante, qui bascule désormais dans le repli. « La France doit se protéger davantage du monde d’aujourd’hui ».  Si 55% des Français considèrent encore l’Europe comme un atout, ceux à faibles revenus (53%) et les classes moyennes (51%) considèrent que c’est un handicap.

  • On comprend pourquoi le discours de Marine Le Pen accroche : toute défiance publique profite au Front national !
  • On comprend aussi pourquoi le gouvernement socialiste garde un train de retard, la confiance se mérite or il ne fait pas ce qu’il faut : il augmente les impôts alors que les Français sont plutôt prêts dans ce sondage à faire des sacrifices personnels sur l’âge de la retraite et les jours de congé, et qu’ils exigent de plus en plus une réduction des dépenses publiques. Ils considèrent aussi majoritairement que les PME sont les seuls acteurs aptes à proposer aujourd’hui du constructif face à la crise (53% des Français et 51% des actifs). Les Montebourg et autres Moi-Je de gauche tradi ont tout faux : seule une minorité de Français considère désormais que l’État doit contrôler et réglementer plus les entreprises (44%, – 14 points)…

La présidence est devenue socialiste mais, sous les habits trop grands de la Ve République, Hollande apparaît plus comme « Guimauve le conquérant » que comme le président de tous les Français. Il continue à garder deux fers au feu, les « couacs » étant l’organisation de la Synthèse comme méthode de gouvernement. Mais un président n’est pas un chef de parti, au risque de se couper de la majorité des Français. Son programme était déjà flou (réduire le déficit, augmenter les impôts et la moraline ‘Moi président de la République’) – il fait le minimum.

  • Il a bien sûr augmenté impôts et taxes – mais sans rien réformer du millefeuille de l’organisation d’État.
  • Il a juré de « stabiliser » le chômage « à la fin de l’année » – mais après quelle hausse d’ici là ?
  • La taxation des plus-values de cession des entreprises, la taxe à 75%, le vocable de « minable » accolé aux riches qui quittent la France, les insultes aux patrons ou éventuels repreneurs étrangers pour Florange, Goodyear, Pétroplus, Dailymotion et autres, les leçons professorales aux industriels (Peugeot, Renault…), l’amnistie « sociale » pour les casseurs syndiqués – est-ce cela qui va encourager la reprise de sites ou le goût d’entreprendre ?

tomates

Où est l’avenir ? Qu’en est-il de l’Europe ? Quelles sont les vraies missions de l’État ? Où en est la réforme de la fiscalité ? On se demande vraiment ce qu’ont fait les énarques et autres apparatchiks du PS dans l’opposition. A part les querelles d’ego, pas grand-chose. Et il n’y a pas de grand Coordinateur pour faire aller dans une direction tout ce petit monde. La régression de la pensée socialiste se résume à longueur d’antennes à :

  • La crise ? Yaka taxer les riches et tordre le bras aux Allemands.
  • La croissance ? Yaka changer de logiciel et faire cracher les patrons.
  • Le chômage ? Yaka interdire les licenciements et embaucher une vague de fonctionnaires.
  • L’éducation, la formation ? Yaka créer des emplois jeunes et exiger des stages rémunérés (et « toujours plus de moyens… »).

C’est simple, non ? Les chiffres sont lancés dans les médias par les experts autoproclamés qui parlent d’une seule voix – hier de la réduction du temps de travail, aujourd’hui de la « relance » (sans budget). Pour un socialiste français, c’est toujours de la faute des autres, Sarkozy, la finance (à qui l’on fait curieusement risette depuis qu’on est au gouvernement), l’Europe allemande, l’austérité, les « riches »… Les réalités françaises ? européennes ? mondiales ? Cékoiça ? La « vraie réalité », pour un socialiste, c’est ce que la politique veut, non ?

Eh bien non… La réalité est ce qui oblige, et cette insupportable contrainte réfrène les soixantuitards enfants gâtés, aujourd’hui cinquantenaires immatures, d’exiger « tout, tout de suite ». La réalité, ils appellent ça « la pensée unique », quand ils sont intelligents. Mais si la pensée unique avait surtout raison parce que tout le monde avec Internet se parle, s’écoute et tombe d’accord sur l’essentiel ? Et s’il est dommage que la pensée reste trop longtemps unique, qu’elle est donc la nouvelle pensée socialiste ? Dix ans après Jospin, on attend toujours. Le peuple, lui, n’attendra pas pour rejeter aux poubelles de la politique ces incapables majeurs dans toutes les élections qui viennent.

Que veulent les socialistes pour la France ? Un pays de retraités ? Un pays-musée ? Un club Med pour riches Russes et Chinois à tondre ? Une liste de restaurants gastronomiques d’État (à TVA et cholestérol allégés) ? – Ou bien des idées neuves et un projet collectif cohérent et jeune pour adapter le pays au monde ? Mais 50% d’ex-profs au gouvernement, c’est trop : un prof dit ce qu’il faut faire, il ne le fait jamais. Les Français, tancés comme s’ils étaient en classe, osent s’y mettre en slip et tourner les clowns imbus d’eux-mêmes en dérision. Ce qui vient de se produire en Grande-Bretagne, la victoire du nouveau parti UKIP (United-Kingdom Independant Party), après le vote massif en faveur d’un comique en Italie, montre bien ce qui va arriver en France : la montée irrésistible de Marine Le Pen, sorteuse de sortants et recentrée souverainisme jacobin.

slip torse nu en classe

L’âge d’or où l’on restait entre soi à collecter aux frontières des taxes en franc exclusif qu’on pouvait redistribuer aux seuls nationaux et dévaluer quand besoin était fait rêver. Aujourd’hui les pensions se désindexent, les allocations familiales sont sous condition de ressources, la crise réduit le pouvoir d’achat, le chômage et les emplois précaires montent, les prélèvements obligatoires augmentent. Pourquoi les Français ne seraient-ils pas défiants envers les socialistes qui promettaient tout et son contraire sans avoir même pris conscience d’une crise ? Une étude Eurostat prouve que le gouvernement PS français est celui de l’Union européenne qui taxe le plus le capital.

  • Ce qui empêche (plus qu’ailleurs) les entreprises de garder un taux de marge suffisant pour investir, innover, exporter – et embaucher.
  • Ce qui empêche (plus qu’ailleurs) les ménages d’avoir un emploi, les jeunes d’obtenir un contrat à durée indéterminée et les seniors d’épargner pour une retraite qui pourtant s’amenuise.
  • D’autant que, du fait de son système archaïque et complexe, la France a les coûts de gestion retraite les plus élevés d’Europe.

Selon certains, Hollande « n’ose pas » assumer sa position sociale-démocrate. Il est vrai qu’il n’est déjà pas copain avec tous les syndicats, et que ceux-ci représentent très peu les salariés privés mais surtout les fonctionnaires. Même le social-jacobinisme, plus dans ses possibilités, est mal assumé : l’État se désengage, il ne peut pas tout mais l’Élysée laisse affirmer le contraire (Montebourg, Hamon, Duflot, etc.). Hollande fait de l’évitement sur tout. Il devrait être le président de tous les citoyens, il n’ose même pas le dire à la face des socialistes…

  • …Qui régressent intellectuellement en reprenant les vieux doudous du passé (dépense publique, dévaluation, nationalisations, antilibéraisme primaire, antigermanisme primaire, antiaméricanisme primaire, étatisme à tous les étages). Le pire fut quand ce brouillon de parti engueula Merkel. Le PS n’a toujours pas réglé le débat d’il y a 30 ans (que Mitterrand avait tranché en 1983) : le socialisme dans un seul pays ou l’arrimage européen. Les Allemands ont pointé avec raison « le désespoir dans lequel se trouvent les socialistes français du fait que, même un an après leur arrivée au pouvoir, ils ne trouvent aucune réponse convaincante aux problèmes financiers et économiques de leur pays ». Avant de donner des leçons au monde entier, balayer devant sa porte ; avant d’appeler à moins de « rigueur », commencer par réformer ses propres gaspillages d’État. On attend toujours !
  • …Qui régressent politiquement en tentant de revenir à cette bonne vieille « union » de la gauche que le reste de la gauche ne veut pas (ni Mélenchon, ni les communistes, ni une bonne part des Verts), pas plus que la majorité des Français – ce pourquoi ils ont choisi Hollande plutôt qu’Aubry. Qu’attend-t-il donc, le président François, pour gouverner selon les souhaits de cette majorité de Français, européens et centristes, ouverts à l’avenir et à l’international, soucieux de dépenser moins pour produire mieux ?

Un parti régressif, un président engourdi, un monde politique en déroute ? C’est la voie ouverte aux extrémismes.

Mais pas à gauche, les Français n’aiment la gauche que dans l’opposition. Les bobos immatures crieront au « fascisme », comme toujours, mais les nouveaux partis ont changé. La Ligue du nord l’avait osé en Italie, le Front national a suivi et désormais l’UKIP : ils ne se veulent pas extrémistes – seulement nationaux souverainistes.

Que feront les zélés zélus du PS en ce cas ? Comme le 10 juillet 1940, faute d’avoir pensé à temps ? Des 569 votants en faveur des pleins pouvoirs, 286 parlementaires avaient une étiquette de gauche…

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Mitterrand et le tournant de rigueur en mars 1983

Montebourg, Hamon et Duflot en appellent à « changer de politique économique » et à proscrire « la rigueur » ; le président Hollande récuse le mot rigueur puisque ni les salaires ni les prestations sociales ne baissent – mais il réaffirme son « sérieux » à tenir le budget. Vieux débat à gauche : le volontarisme politique ou le réalisme des circonstances ? Il y a toujours une alternative possible… encore faut-il vouloir en assumer toutes les conséquences. Une « autre politique » reste possible : au prix de l’isolement, l’étatisme autoritaire, l’inquisition fiscale, la fermeture au monde. La question s’est posée à Mitterrand dès 1982 : socialisme ou construction européenne ?

La tentation gauchiste est de récuser le réel pour l’utopie depuis les débuts du socialisme réel en URSS :

  1. « En 1920, le débat a été étouffé par les famines », rappelle Erik Orsenna, nègre de Mitterrand dans la revue Le Débat. La gauche de gouvernement veut au contraire tenir compte du réel pour agir ; ce sera la NEP de Lénine, la Nouvelle politique économique.
  2. En 1983, « sans développement économique, qu’allait pouvoir dire le socialisme ? », rappelle encore Orsenna. Sortir hier du serpent monétaire européen, sortir aujourd’hui de l’euro pour récupérer la politique monétaire ?
  3. Cela voudrait dire, aujourd’hui comme hier, dévaluer. Au cas où l’on voudrait pouvoir encore emprunter sur les marchés internationaux, cela signifierait faire une politique de rigueur bien plus drastique qu’aujourd’hui – à l’opposé des promesses de la gauche de la gauche. Ou bien augmenter lourdement impôts et taux d’intérêt, asphyxiant la consommation des ménages et l’investissement des entreprises, donc la productivité, l’innovation et l’emploi. L’État autoritaire peut bien sûr procéder à un emprunt intérieur forcé, confisquer les propriétés au-dessus d’un niveau jugé (par Mélenchon ?) indécent, nationaliser les entreprises : mais pour combien de temps dans un monde interconnecté ?

Qu’il est doux d’être à gauche du réel… quand on est dans l’opposition ! Dès que l’on arrive aux affaires, il faut composer avec ce réel, en Europe et sous l’œil du monde.

Les trois contestataires du gouvernement, s’ils étaient conséquents, devraient démissionner (comme Chevènement et Rocard l’ont fait en leur temps). Ils retrouveraient le confort inégalé de l’opposition et du rêve : « yaka ! si l’on ? pourquoi on ne fait pas ? ». Mais les politiciens de gauche aujourd’hui et la conséquence… Ne reste que le « moi je » personnel individualiste de la carrière. Donc se positionner « à gauche » pour la suite, au cas où.

francois hollande visage centre

Revenons sur la rupture d’il y a 30 ans pour les socialistes idéalistes qu’a engendré la décision de François Mitterrand de choisir la solidarité européenne plutôt que l’isolat socialiste français. Nous nous appuyons, pour ce faire, sur le Verbatim de Jacques Attali, sur Mitterrand, une histoire de Français, biographie de Jean Lacouture et sur la revue Le Débat, dans son numéro de mars-avril 2013, qui revient sur cet anniversaire.

Selon Jacques Attali, le lundi 7 mars 1983 « la plus difficile semaine du septennat commence ». La victoire des Chrétiens-démocrates en Allemagne et le net recul de la gauche aux élections municipales françaises accroissent la tension entre franc et mark. Nous l’avons oublié aujourd’hui, bien à l’abri derrière le coussin de l’euro, mais les politiques de chaque pays européen, du temps des vieilles devises, étaient immédiatement sanctionnées ou adulées par les marchés internationaux (y compris, pour la France, par les marchés allemand ou italien). La relance massive, faite à contretemps de la conjoncture, et les charges augmentées des entreprises en 1981, ont entraîné un vif déficit du commerce extérieur car la consommation s’est portée sur les importations. Les entreprises françaises ne construisent ni magnétoscope, ni ordinateur compétitif, ni une bonne part de ce que les Français désirent en 1983 ; celles qui en sont capables ont vu leurs taxes brutalement augmenter et ne peuvent investir. Le franc est devenu fragile, gros de deux dévaluations déjà, avec une inflation autour de 8% l’an et un déficit budgétaire pour 1982 de 150 milliards de francs.

Dès lors, il faut choisir entre 3ème dévaluation ou flottement. Le flottement signifie la sortie du serpent monétaire européen (SME) ancêtre de l’euro. Le franc se trouvera immédiatement dévalué par les marchés de 20% pour rééquilibrer le solde des échanges (exportations contre importations), le déficit extérieur croîtra de 2 milliards de francs par mois, nécessitant un emprunt international massif qui ne pourra se faire dans des conditions honorables sans vrai plan de rigueur. Et qui pourrait bien aboutir à la tutelle du FMI, les autres pays ne désirant pas prêter sans discipline. La France, par le pétrole, par sa consommation, par ses exportations, dépend de l’extérieur. Le temps du splendide isolement d’une population majoritairement rurale est révolu.

Selon Attali, trois programmes économiques socialistes se trouvaient alors en concurrence :

  1. celui « de bon sens » du Premier ministre Pierre Mauroy et de Jacques Delors,
  2. celui « saint-simonien productiviste » des visiteurs du soir du président (Jean Riboud, JJSS) encouragés par Laurent Fabius, Gaston Deferre et Pierre Bérégovoy – un « national-protectionnisme » (Lacouture),
  3. enfin celui des « experts de l’Elysée » dans lesquels Attali se situe, « dans la ligne du Premier ministre mais en plus socialement compréhensible ».

Deux scénarios possibles :

  1. sortir du SME et tenter le « socialisme dans un seul pays »,
  2. ou bien choisir la solidarité européenne et s’entendre avec les Allemands pour une dévaluation du franc et une réévaluation du mark concertée. En faisant jouer cette solidarité de pays en marche vers une communauté plus étroite, il est nécessaire de faire des compromis.

Il semble, selon les témoins, que François Mitterrand ait depuis toujours « choisi l’Europe » (Lacouture, Orsenna) au détriment des vieilles lunes du socialisme romantique. Mais, en « maître du bonneteau » (Lacouture), il a mis en scène cette décision de bon sens en consultant, en laissant croire qu’il ne choisissait que contraint et forcé, en jouant la fidélité des uns contre celle des autres pour tester leurs convictions.

Nous n’y étions pas, laissons les témoins scruter cet épisode. Mauroy aurait dit « je ne sais pas faire (…) La France deviendrait un gigantesque Portugal » ; Delors aurait refusé lui aussi. Restait à laisser se convaincre tout seul Fabius, Deferre et Bérégovoy qui penchaient (ce n’est pas nouveau) pour la rupture. Mitterrand dit à Delors de demander à Fabius de voir le Directeur du Trésor, qui avoue les réserves de devises au plus bas, un jour ou deux à tenir peut-être. Mitterrand laisse entendre à chacun qu’il sera obligé de changer de gouvernement et que le nouveau devra endosser la politique à mener. Qui aura la conviction suffisante et le culot de prendre à sa charge la poursuite d’une redistribution sociale généreuse mais qui va dans le mur faute d’être financée ? Personne évidemment. Et Fabius se dit naturellement convaincu, Deferre suit aussitôt, les auteurs ne disent pas ce que pense Bérégovoy.

Résumé d’Attali : « si nous sortons du SME, nous ne serons plus assez crédibles pour ne pas subir une forte décote par rapport au dollar. Et nous entrerons alors dans la spirale des déficits. » Le 21 mars, le Deutsche Mark, le Florin, la Couronne, les Francs belge et luxembourgeois sont réévalués, le Franc français et la Lire italienne dévalués. François Mitterrand (qui n’avait pas l’intention de changer de Premier ministre mais a testé les ambitions) garde Pierre Mauroy dans un gouvernement resserré de 15 ministres au lieu de 35 (économies obligent) et, dès le 24 mars, le plan de rigueur de Delors est adopté en Conseil des ministres : baisse du déficit budgétaire, hausse des taxes sur la vignette auto, l’alcool et le tabac, hausse du forfait hospitalier et de l’essence, hausse des tarifs EDF, GDF et SNCF, emprunt forcé, baisse des stocks pétroliers, contrôle des changes et instauration d’un carnet de change aux devises limitées à 2000 francs pour chaque touriste français se rendant à l’étranger…

Ces mesures sont de l’ordre de 2% du PNB selon Attali, « on reprend ce qu’on avait donné en juin 1981 » ; Lacouture marque que cette reprise est presque du double. Après l’erreur d’avoir relancé la demande à contretemps de la conjoncture internationale, il s’agit de conforter l’offre purement française pour consolider le budget et les entreprises. Le Budget de l’année suivante verra une stabilisation des effectifs fonctionnaires et une baisse autoritaire de 10% de tous les programmes d’équipement.

Le Président parle de « rigueur socialement juste », le Premier ministre de mesures « rudes mais transitoires », le Premier secrétaire du PS (Lionel Jospin) de « parenthèse ». Raymond Barre approuve, le franc tient, l’Assemblée vote la confiance. Mais, selon Jacques Attali : « la rigueur n’est pas une parenthèse ; c’est une politique ».

En effet, analyse Lacouture, le programme appliqué en 1981 avec ses nationalisations massives, sa relance choc et sa baisse du temps de travail sans baisse de salaire, constitue une rupture des équilibres européens, donc une menace sur le franc. Persévérer, « était une rupture globale, collective, peut-être la mise en cause de la démocratie, en tout cas celle d’une forme de solidarité européenne vieille de près de trente ans » (Lacouture t.2 p.64). Ce que voudrait Mélenchon à n’en pas douter. Mais Le Pen aussi.« C’est effectivement la fin des grandes illusions en matière de transferts sociaux ; mais sans remise en cause des réformes », note Attali.

Il faut dire que la naïveté romantique du « peuple de gauche » était navrante d’irréalisme et d’ignorance (faute d’éducation économique et de discours adulte de ses politiciens). Un témoignage personnel : j’étais alors tout jeune second d’agence à la BNP (Banque Nationale de Paris). Des clients venaient me voir pour solliciter un prêt, immobilier ou de consommation. Une banque ne prête jamais à guichet ouvert, sans garantie. L’un d’eux s’est étonné : « comment ? Mais je ne suis pas à la Banque Nationale Populaire, ici ? Avec la gauche, je croyais que les prêts sociaux étaient automatiques… »

Eh bien non, la tyrannie robespierriste a sans doute traversé les esprits de nombre de socialistes en 1981 ; ils avaient fait tellement rêver avec le « changer la vie ». Mais le président Mitterrand, élu des classes moyennes autant que du peuple de gauche, était voué au bien-être de tous, pas de quelques-uns. Le compromis avec le réel était inévitable, bien qu’après les grandes réformes symboliques (retraite à 60 ans, 39h, hausse du SMIC, nationalisations). Ce balancement mitterrandien, ce sens de l’équilibre, était sans doute le génie de ce président à l’époque ; aujourd’hui, où tout est nettement plus interconnecté, décider vite est crucial, « laisser du temps au temps » mortel.

Le « tournant » de 1983 signifie qu’au socialisme de la rupture comme dictature de « classe », qui sent son 19ème, succède le socialisme de l’aménagement pour tous, en concertation avec nos partenaires européens, et définitivement immergés dans le mouvement du monde. Cela, nombre de socialistes ne l’ont pas encore compris. Le militant Gérard Filoche en est l’exemple le plus passionné et le plus candide.

Mitterrand a choisi l’Europe contre le socialisme archaïque. Qu’a donc choisi Hollande ? Ni vraiment l’Europe sinon il serait plus offensif, ni vraiment le socialisme sinon il serait plus en rupture. Peut-être est-ce encore la meilleure solution à l’ère des replis nationaux et du déficit français qui empêche d’avancer…

Reste à inventer le nouvel équilibre de l’avenir : permettre une industrie performante et des travailleurs formés et motivés – sans rogner toujours plus sur la redistribution sociale et les missions de l’État, le tout dans l’Union européenne qui seule donne la puissance dans le monde globalisé.

Jacques Attali, Verbatim tome 1 : 1981-1986, réédition 2011, Robert Laffont collection Bouquins, 1144 pages, €29.92

Jean Lacouture, Mitterrand une histoire de français, Points Seuil 2006, tome 1, €8.64, tome 2, €9.12

Le tournant de la rigueur : mars 1983-mars 2013, Revue Le Débat, n°174, mars-avril 2013, Gallimard, €17.58

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