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Permanence des gauloiseries ?

Alors que le Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain en Laye, inauguré par Napoléon III en 1867, fête ses 150 ans, Laurent Olivier, conservateur en chef des collections d’archéologie celtique, fait le point de nos connaissances sur les « Gaulois » dans le dernier dossier de la revue L’Histoire (n°439, septembre 2017). L’étonnant, à sa lecture, est la permanence des façons de voir le monde…

Certes les « Gaulois » sont des peuplades diverses, désignées par les Romains entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ; ces mêmes « Gaulois » appartiennent à la culture celtique qui date de La Tène au VIe siècle avant ; la partie sud, du lac Léman aux Pyrénées, a été romanisée trois générations avant la conquête de César. Donc les « Gaulois » ont changé, se sont acculturés, sont devenus progressivement Gallo-romains avant d’être presque tout à fait « Romains ». Mais quand même…

La civilisation gauloise était riche de connaissances et avancée dans les techniques – mais elle écrivait peu, ou bien sur des supports éphémères. Hiérarchiques, élitistes, les Gaulois semblaient considérer que le savoir n’était pas à mettre entre toutes les mains. Il devait être réservé aux initiés, cooptés par les puissants qui leurs transmettaient oralement ce qu’ils devaient connaître – comme aujourd’hui où le pouvoir ne s’apprend pas dans les écoles… Comment ne pas voir en effet une suite de cette mentalité dans la technocratie des hauts-fonctionnaires qui se croient pour mission de guider le peuple enfant ? Ou dans les apparatchiks idéologues qui savent-mieux-que-vous-ce-qui-est-bon-pour-vous ? Ou encore dans ces corporatismes enseignants, cheminots, chauffeurs d’hydrocarbures, conservateurs de musée… qui se font un « honneur » du métier qu’ils exercent, et se veulent imperméables à toutes les pressions de changement ? Etrangeté française, en a conclu Philippe d’Iribarne…

La société gauloise, nous apprend Laurent Olivier, devient vers le Ve siècle « de type étatique, avec des capitales de cités qui sont tout autant des centres politiques que des pôles économiques : les oppida ». La culture est guerrière avec pour objectif le prestige personnel, la renommée. D’où aujourd’hui comme hier la vanité affichée des dirigeants, qu’ils soient politiciens, patrons, intellos, artiste ou histrions médiatiques. Chacun veut « arriver », avoir son petit quart d’heure de gloire narcissique. La richesse n’est pas d’argent mais de prestige.

L’économie est secondaire par rapport à la politique. En effet, la renommée consiste non pas à accumuler comme l’oncle Picsou, ni à produire comme les peuples industrieux (les Romains par exemple) ou à commercer (comme les Grecs), mais à redistribuer pour s’acheter des clients. Cette « économie du don et du contre-don » (qui fait rêver nos nouveaux écologistes) est archaïque, fondée sur le pouvoir de redistribution. Comme « l’Etat » aujourd’hui (ou plutôt les politiciens à tous niveaux de collectivités locales et nationale qui accaparent « l’Etat »), comme les « bon patrons » paternalistes qui créent crèches et comité d’entreprise pour le personnel ou assurance santé et épargne-retraite abondées, comme les partis et les syndicats qui « aident » par copinage leurs membres influents. L’efficacité économique n’existe pas, seule compte la gloire. Le don crée de la dépendance, la domination se fait par l’argent, mais l’argent redistribué, « social » dirait-on de nos jours. Les suites de cette gauloiserie serait-il le « modèle social français » qui consiste à donner avant de produire, comptant sur la spoliation des classes moyennes qui travaillent pour assurer le flux récolté par les puissants pour donner à la masse appauvrie ?

Chez les Gaulois, « les nantis créent de la dette, qui traverse ainsi toute la société, de haut en bas. Les riches se donnent et se rendent des biens de luxe, mais les pauvres, eux, n’ont rien à donner en contrepartie de ce qu’ils ont reçu. Si ce n’est leur vie ; et c’est pourquoi ils deviennent dépendants des nantis ».

Les étrangers exploitent cette particularité culturelle… comme aujourd’hui les Américains et les Chinois, voire les Allemands, le font des Français. « Ils ont alimenté les ‘maîtres des richesses’ des aristocraties celtiques en vins méditerranéens, que les indigènes ne savaient pas produire et dont ils sont devenus avides. » Aujourd’hui, ce sont les gadgets électroniques dont les Français sont accros, n’hésitant pas à payer un téléphone dernier cri 800€ pour, en contrepartie, pleurnicher qu’on leur ôte 5€ par mois « d’aide » au logement.

Les aristocrates gaulois commandaient des « gros machins » de prestige sans aucune utilité économique, comme ce cratère de Vix qui permettait d’abreuver en vin 4500 personnes ou ce chaudron d‘argent de Gundestrup à vocation peut-être religieuse. Nous avons connu nos « gros machins » d’Etat inutiles comme le paquebot France, l’avion Concorde, le Plan calcul, la « Très grande » bibliothèque – moins fonctionnelle qu’estampillée Mitterrand… Ce « gaspillage » en termes d’efficacité économique (et écologique !) reste très « français » : la gloire vaniteuse avant la hausse du niveau de vie. Même les panneaux solaires – achetés aux Chinois – consomment plus d’énergie et de matières premières à produire qu’ils ne produisent d’électricité dans leur dizaine d’année de fonctionnement. D’où l’explosion de la dette française… qui ne date pas d’hier, puisque les Gaulois du IIIe siècle l’ont connue – avec ses conséquences inévitables : « l’explosion de la dette et de la dépendance économique, puis culturelle, vis-à-vis de Rome ». Aujourd’hui, la dépendance est envers l’Allemagne dans l’industrie, envers les Etats-Unis pour la culture, envers la Chine pour la consommation. Le Gallo-ricain est né, avant bientôt le Gallo-chinois. Et tous nos intellos de se coucher devant la puissance qui monte…

Il faut dire – encore une curieuse coïncidence des mentalités – que contrairement aux Grecs et aux Romains, « l’art gaulois n’est pas naturaliste : il ne cherche pas à représenter le monde comme nos yeux le voient, mais comme l’esprit le conçoit », explique Laurent Olivier. Ce qui permettra au christianisme, cette religion d’un « autre monde possible », de séduire des adeptes comme plus tard le communisme et les différentes formes d’utopies gauchistes, ou encore le « libéralisme du plus fort » yankee qui sévit aujourd’hui, marchandisant tout (et qui n’a rien à voir avec le libéralisme originel : français des Lumières). L’esprit invente son monde, il méprise celui que les yeux voient, d’où cette constance distorsion des actes avec le réel qui fait que l’on invente le Minitel mais que ce sont les Américains qui créent l’Internet, et toutes ces sortes de choses.

Notons aussi que « si l’on croit ce qu’écrivent Plutarque et César (…), les femmes jouissent de droits inconnus en Méditerranée, tels ceux d’endosser le pouvoir politique et de mener à la guerre ». Le tropisme bobo du compromis avec l’islam pour ne pas choquer les croyants, montre combien ces intellos sont hors sol et américanisés, bien loin des permanences gauloises des mœurs…

Il ne s’agit pas de plaquer l’histoire sur le présent pour expliquer nos mentalités, mais de constater combien des traits culturels demeurent enracinés profondément. Hiérarchique, élitiste, étatiste, guerrier, vaniteux avide de gloire, jetant l’argent qu’il a spolié pour acheter des clientèles, refaçonnant le monde à son image sans l’observer une seconde, mais accordant aux femmes une place égale aux hommes – tel est le Gaulois historique, tel est le Français d’aujourd’hui.

C’en est troublant…

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Qu’est-ce que la post-vérité ?

Il y a la vérité et il y a le mensonge ; il y a aussi la vérité « relative », qui dépend du point de vue d’où l’on se place. Il n’y a pas de « post » vérité, qui signifierait un dépassement (dialectique ?) de la vérité en soi. Le terme utilisé est donc un raccourci : nous nous trouvons dans une ère de « post » vérité parce que « la » vérité ne fait plus recette pour la majorité de nos contemporains.

A cela quatre raisons :

  1. La vérité est indifférence : tout est relatif ! Ne nous a-t-on pas assez serinés depuis deux générations ce slogan tiré de la théorie d’Einstein ? Puisque toute vérité dépend du point de vue, choisissons notre point de vue et ce sera notre vérité. Pas « la » vérité en soi mais celle de notre œil, de notre cœur, de notre raison. Nous appellerons cette vérité un mythe et le croire sera le socle qui nous fera agir. La vérité « scientifique » elle-même – qui devrait rester pure, a été mise à mal par le socialisme « scientifique » de Marx et Engels (qui n’était qu’une croyance philosophique) et par les multiples fraudes de chercheurs qui cherchaient surtout la notoriété, et moins à trouver qu’à prouver.
  2. Le réel est indifférent, trop « raisonnable », trop contraignant. Il est souffrance, mieux vaut l’illusion. L’intrusion des philosophies orientales, et la mode New Age qui va avec, conduit dans nos sociétés matérielles confortables, à « préférer » les illusions apportées par les croyances – dont les religions -, par le groupe fusionnel, les drogues, l’alcool. Puisque la société ne nous force pas à nous colleter au réel grâce à ses filets de sécurité sociale, santé, chômage, retraite, vivons dans le rêve ou la foi, nous aurons toujours à bouffer. Le revenu universel du dieu Hamon rencontre ici toute sa place, comme le message daechiste des vierges futures (rien que pour les mecs, aucune brochette d’éphèbes prêts à servir n’est prévue au paradis d’Allah pour les méprisables femelles). L’indifférence au réel se manifeste par le dédain de la raison et l’inclination vers la passion : celle-ci emporte, la volonté supplante le raisonnable, il suffit de dire « je veux » pour que toutes les planètes se mettent à tourner autour du même soleil impérieux, la foi vous sauvera. Le volontarisme furieux des Le Pen et des islamistes rencontre ici son public.
  3. Le temps est indifférent, seul compte présentement le présent. Les gadgets électroniques remplacent la pensée par « l’information » continue, le lien par « le réseau », la sensation par « le choc » répété. Un clou chasse l’autre – d’où la meilleure défense qui est l’attaque, et plus c’est gros, plus ça passe, ces deux piliers fondamentaux de toute propagande. Donald Trump, amuseur de téléréalité, a piqué ses procédés de show aux télévangélistes, même s’il imite sans le savoir Hitler. En France, le Front national est expert mais tire ces techniques du Dr Goebbels – que l’on étudiait jadis à Science Po. François Fillon est trop naïf pour user de ces méthodes pas très catholiques, ce qui le dessert.
  4. Le pouvoir de l’élite est indifférent, ce qu’elle dit n’est que du performatif, les actes suivent trop rarement les mots pour qu’on les croie encore. Il y a eu trop de « mensonges d’Etat » depuis l’origine de la république pour que cette répétition des mêmes erreurs ait ancré dans la tête du citoyen qu’il ne faut jamais faire confiance au pouvoir. Rappelons-nous l’affaire Dreyfus, le scandale de Panama, Pétain comme « bouclier », l’attentat de l’Observatoire, le « je vous ai compris » sur l’Algérie, les dénis successifs sur les méfaits du nucléaire (le nuage de Tchernobyl arrêté à la frontière…), le Rainbow Warrior – et aux Etats-Unis entre autres le Watergate et les armes de destruction massives en Irak… Sans parler des impostures intellectuelles à la Maurras, Sartre ou Althusser. La « vérité » officielle est une communication qui disqualifie les politiciens, les intellos, les « sachant » (qui n’en savent pas plus que vous quand on y pense). Critiquer, contester, élaborer une communication « alternative » apparaît comme un devoir civique – au risque de sombrer (trop souvent) dans la théorie du Complot.

Au fond, seuls les vrais chercheurs scientifiques sont forcés de croire encore en « la » vérité. Les autres n’adhèrent qu’aux vérités partielles, relatives, « utiles ». La fameuse transparence démocratique dont les intellos civiques nous bassinent les oreilles n’apparaît que comme une arme de communication pour le combat politique. Ce sont les fameuses « affaires », qui surgissent curieusement aux moments où un intérêt électoral ou le vote d’une loi est en jeu. Ce n’est pas la vérité qui pousse ces « lanceurs d’alerte », mais le militantisme partisan – loin, très loin de l’intérêt général.

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La vérité est exigée nue, par volonté de naturel

Nietzsche est peut-être le seul philosophe qui se soit interrogé sur les présupposés du concept de « vérité ». Pourquoi croire à cette dualité du vrai et du faux ? N’y a-t-il rien de gris, d’intermédiaire, de yin dans le yang et réciproquement ? Pourquoi cette croyance fanatique en les bienfaits de la vérité et cette horreur du faux ? Est-ce bien la réalité humaine constatée ? Si l’erreur est humaine, ne serait-ce pas parce qu’elle a une certaine utilité, au moins pratique ? Ne sert-elle pas à mieux vivre ?

La vérité est alors une valeur, pas une essence objective. La volonté de vérité est une volonté comme une autre – même si elle caractérise notre civilisation occidentale plus qu’une autre dans l’histoire. « La question des valeurs est plus fondamentale que la question de la certitude » (Fragments posthumes XII, 7). La prétendue vérité se réduit alors à la position relative, humaine, de certaines erreurs devenues conditions d’existence. Une erreur ancienne apparaît plus vraie qu’une vérité trop récente, que l’on ne croit pas encore tout à fait. Même la science n’établit de vérités que réfutables, « falsifiables » selon Karl Popper. Ce qui est vrai à un moment donné ne l’est plus que partiellement à un moment ultérieur. Parce que la connaissance avance, la puissance de calcul, l’exploration de l’univers, l’approfondissement de ses lois mathématiques.

Puisque la vérité est une valeur, elle est en concurrence avec d’autres valeurs qui peuvent apparaître un moment comme plus importantes : « La question est de savoir jusqu’à quel point [un jugement] favorise la vie, conserve la vie, conserve l’espèce », suppute Nietzsche (Par-delà le bien et le mal, 4). La vérité cherche à établir la certitude, sans laquelle il ne peut y avoir de sécurité pour les humains. Le connu inspire confiance, donc « est vraie une chose qui suscite un sentiment de sécurité » (Fragments posthumes, XII, 7).

D’où les Trump et autre Le Pen ou Mélenchon : affirmatifs, pirouettant, aptes à retomber toujours sur leurs pattes. Ce n’est pas la vérité qui compte, mais leur habileté. Ils disent ce que « tout le monde » croit, changent d’avis aussi vite lorsque la réalité les rattrape, baignent dans la com’ le public comme des amuseurs de foire. Mais la politique n’est-elle pas une grande foire, un Beauty contest où il s’agit de choisir le plus séduisant ?

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Hamon démissionnaire

Agiter le rêve au lieu de présenter du concret est soit de la démagogie, soit de l’impuissance. Il y a probablement des deux chez Hamon. Démagogie pour gagner contre Valls au Surmoi autoritaire qui hérisse les bobos libertaires ; impuissance à agir comme les autres pays européens qui ont su réformer à temps et dans le consensus – faute de savoir le faire, faute d’oser affronter les lobbies (la finance, les industriels, la bureaucratie européenne, les syndicats, les cheminots, les fonctionnaires…).

La croissance française est aussi « minable » (mot socialiste) que le gouvernement sortant : engluée, velléitaire, hésitante. Trop d’impôts, trop de strates administratives, trop de règlementations, pas assez de confiance, aucune stabilité pour les salariés, les indépendants ou les entreprises… la liste est longue des manques de la synthèse hollandaise. Cinq ans, c’est trop peu ? mais pourquoi alors, sous la « gauche plurielle » Jospin, avoir lâché sept ans pour cinq ? Par démagogie progressiste ? Par impuissance à déboulonner Chirac ?

Quand on ne sait pas, quand on ne peut pas, quand on ne veut pas, que reste-t-il ? Le rêve. Enfumer l’électeur est le B-A BA du politicien, l’opium du peuple. Les accros au cannabis en prennent pour oublier ce réel qui les meurtrit. Ils se sentent euphoriques un moment, dopés par les molécules. La retombée n’en est que plus cruelle – mais plus tard. Les lendemains qui déchantent sont leur lot quotidien. Il en sera de même des socialistes, bien mal orientés dans la voie du renoncement. Ce pourquoi le PS a des fuites, soit vers le gauchisme Mélenchon, celui qui ne veut surtout pas gouverner mais garder sa fonction tribunicienne à la Le Pen, soit vers le réformisme réaliste, revivifiant Macron que Hollande n’a pas osé adouber.

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Lisant par hasard le tome 2 du Journal de Gide en ces temps de victoire hamoniste, je tombe sur le 21 juin 1940. André Gide évoque le maréchal Pétain, après la victoire de l’Allemagne sur une France non préparée, vivant sur ses acquis, lâchée par ses élites incapables. « L’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort ; on rencontre aujourd’hui le malheur ». Trois jours plus tard, précisons-le, Gide déchante aussi sec : « Hier soir nous avons entendu avec stupeur à la radio la nouvelle allocution de Pétain. (…) Comment parler de France ‘intacte’ après la livraison à l’ennemi de plus de la moitié du pays ? Comment accorder ces paroles avec celles, si nobles, qu’il prononçait il y a trois jours ? Comment n’approuver point Churchill ? Ne pas donner de tout son cœur son adhésion à la déclaration du général de Gaulle ? » (24 juin, p.702).

Comment parler de gauche intacte après la primaire ? La France socialiste a perdu la bataille économique avec l’Allemagne, la France hollandaise a perdu la bataille politique en Europe, le groupuscule d’électeurs primaires hamonistes (en gros 1.2 millions de voix sur 45 millions aptes à voter) choisit comme en 40 la démission, comme avant 40 l’esprit de jouissance plus que l’effort, la revendication plus que le service. Croissance 2016 de 1.6% en Allemagne, de 1.1% en France ; excédent public 0.4% en Allemagne, déficit public 3.3% en France… L’Allemagne a fait des efforts après la réunification ; la France s’est laisser jouir une fois l’euro en place.

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Les mesurettes et réformettes socialistes depuis 2012 n’ont fait qu’agacer le social sans rien régler au fond, dépenser plus pour maintenir l’acquis, tout changer pour ne rien changer : les nouvelles régions n’ont pas fait diminuer le nombre de fonctionnaires territoriaux recrutés, les nouvelles mesures sur l’éducation n’ont en rien remis en cause le mammouth syndical qui centralise le corporatisme et empêche les bons profs d’être affectés dans les zones sensibles où leur compétences seraient requises, la hausse massive des impôts n’a pas réduit la dette, ni permis d’avancer dans les économies de dépense publique. De « mon ennemi » la finance au corporatisme syndical enseignant, RIEN n’a bougé, aucune pédagogie n’a été faite : « l’intérêt général » en sort perdant.

C’est contre cela que les sympathisants PS ont voté dimanche. Mais que veulent-ils en échange ? D’en faire encore moins et d’être payés plus en partant à la retraite plus tôt, d’évacuer le travail au lieu de le faciliter, de jouir en gratuité de tous les biens… mais seulement communs. De quoi donner très peu mais à tous, afin que l’égalité et la justice – ces grands maux de la gauche – soient respectés en apparence. Mais qu’est-ce que l’égalité dans le dénuement ? Qu’est-ce que la justice lorsque les emplois sont réservés à ceux qui apprennent et qui besognent ? Les socialistes ont viré Grincheux pour adopter Simplet, confirmant bien qu’il s’agissait de la primaire des sept nains, le dernier ne passant pas le premier tour.

« Nous avions à choisir (à Munich) entre le déshonneur et la guerre. Nous avons choisi le déshonneur et nous avons eu la guerre », disait Churchill il y a 77 ans. Les socialistes avaient à choisir entre l’hédonisme et le malheur. Ils ont choisi l’hédonisme et il est probable qu’ils auront le malheur…

André Gide, Journal II 1929-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50 

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30 

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Michel Déon, Tout l’amour du monde

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Jeune auteur (né en 1919), passé par l’Action française et par la guerre comme engagé volontaire dans l’infanterie en 1940, Michel Déon lorsqu’il écrit ce livre n’aime pas l’après-guerre française communiste et petite-bourgeoise. La grandeur lui manque, les tripotages politiciens le débectent, la décolonisation honteuse lui fait mal. Il a soif de bonheur, de liens humains, d’amour. Pour des revues littéraires il voyage, plus à son aise intérieur dans l’exil que dans la grisaille parisienne, dans les rencontres éphémères que dans l’atmosphère d’envie du minable milieu des « écrivains » nouveaux du temps.

Il faut dire que la France intello s’enfume alors aux grands mots, encense Staline-le-Grand, se soumet aux dogmes du marxisme en trois minutes – comme Sartre et Beauvoir, que l’on croyait intelligents. Michel Déon se dit « un écrivain qui aime les mots plus que les idées, la beauté des êtres plus que la beauté des choses, le cœur plus que l’esprit » p.182*. C’est dire son décalage, à l’époque, avec la doxa littéraire.

Ce roman est issu des expériences réelles en voyage, mais est devenu une réalité rêvée. Commencé comme une suite de lettres à de douces amies, il se poursuit sur un ton plus personnel – probablement le meilleur du livre. Mais, de pays en pays, de femme en femme, d’expériences en histoires, l’auteur révèle un insatiable appétit de vivre. Et c’est cela qui reste, cette jeunesse des sens et du cœur, cet esprit ouvert à tout ce qui est humain, vivant ou mort, chair féminine ou peinture italienne. Il cite comme son harmonie femme la Marie-Madeleine du Pérugin et la sainte Cécile de Raphaël – plus une jeune tenancière de bodega dans l’île de Formentera. « Il n’est pas rare dans les coins les plus perdus de rencontrer un enfant dont la beauté confond, de ces êtres nés par miracle dans des maisons sordides, des caves tristes, des fermes puantes. Leur grâce est inexplicable. Il s’agit là d’un des mystères de la création. Mais repasse-t-on quelques années plus tard, le visage du garçon s’est bourrelé de barbe, la taille de la fille s’est épaissie. (…) Le miracle n’a pas duré » p.200. Ainsi médite-t-il sur l’éphémère après cette rencontre.

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« Puisqu’il est impossible de se passer des femmes, autant les aimer (ce qui est plus généreux que de les épouser), le leur dire (ce qui est une autre affaire que de les dominer) et ne pas lésiner sur les qualités qu’on leur prête (ce qui facilite les rapports humains » p.22. L’auteur évoque l’Italie, Rio, le Maroc, les Etats-Unis, Paris, l’Escorial ; il conte des anecdotes et dit ses rencontres des années 1953 à 1955 ; il insère une nouvelle qu’il recycle ou invente à mesure, celle du beau Manfred qui ne sait pas aimer la Rose à sa portée mais idéalise toujours une Princesse évanescente ou une belle inconnue venue se baigner nue la nuit dans le lac. Il poursuit par des souvenirs directs de 1956 à 1960 dans la seconde partie.

« Je n’ai jamais bien étudié de près mon processus de création. Je sais seulement que je n’invente rien à partir de rien, qu’il me faut des visages réels pour mes personnages les plus fictifs, même si ce qu’ils deviennent ensuite n’a plus grand rapport avec la réalité » p.109. L’écriture a une puissance de transfiguration qui crée la littérature : « ce que nous avons dit est plus vrai que ce que nous avons vu. On risque gros à retrouver une réalité que, comme un miroir, l’imagination a réfléchie » p.215. Ce pourquoi celui qui écrit trop neutre, au ras du réel, reste plat.  Michel Déon a besoin de s’imprégner avant de recréer. Il veut s’imbiber par tous les sens, avec la gourmandise de la jeunesse et l’appétit d’une austérité forcée par l’époque des dictateurs. « J’entends vivre la Grèce avant de l’épuiser. Voilà déjà sur mes lèvres le goût de l’ouzo, du résiné, du tabac d’Orient, des loukoums, des brochettes d’agneau, des feuilles de vigne farcies, de l’huile douce comme du miel, du miel doux comme de l’huile et parfumé au thym, de toute cette cuisine forte et sensuelle qui prédispose au nirvana » p.181. Il s’établira dans l’île grecque de Spetsai après 1959.

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Si l’auteur est de droite, il n’est clairement pas fasciste, comme l’amalgame gauchiste l’exige inéluctablement. Aucun engouement fasciste « ne résiste deux minutes à une confrontation avec le fascisme rouge ou rose qui monte la garde à la frontière où finit l’Europe d’autrefois », écrit-il au dernier chapitre, lors d’un voyage dans la Yougoslavie de Tito en 1960. « Quelle que soit sa couleur, le fascisme finit toujours par être intolérable, non du fait du chef, mais de ses plus bas exécutants, de ses gendarmes. Le gendarme est bête. C’est sa fonction. Sans cela, comme dirait Monsieur de la Palice, il ne serait pas gendarme » note p.306.

A l’administration, l’auteur préfère la conversation ; à la règle, la sensualité ; au rigorisme, l’amour. « Il n’a rien été inventé encore qui remplace l’amour et, mieux encore que l’amour, l’idée que nous nous en faisons et, mieux encore que cette idée, le besoin que nous en éprouvons », écrit-il p.256 (je replace les virgules dans le bon ordre, l’auteur étant fâché avec la juste ponctuation). Ce pourquoi toute époque qui redevient moraliste, rigoriste, censeur – préfigure le fascisme. Remplacer l’exubérance par la discipline, les sentiments vécus par la morale abstraite, l’imagination par le devoir, appauvrit. Les sens, les affects et l’esprit sont mis en laisse, tenus par un dogme, qu’il soit clérical ou idéologique ; les personnalités sont formatées pour le collectif. Au détriment de tout ce qui jaillit, aime et pense. Au détriment de la vie même.

Or ce monde-là revient, par peur du présent méchant et de l’avenir angoissant, par effroi de se perdre. Tout change, tout bouge, tout vit, nait, grandit et meurt – désirer figer le temps est inepte. Toute réaction conservatrice va contre la vie, la joie, l’amour. Michel Déon, que l’on commençait à oublier avant sa mort toute récente, est bien d’actualité. Sa génération, éclipsée par celle des baby-boomers après 1968, montre la voie à ces rassis de leur jeunesse, à la société frileuse qui revient, comme en 1940.

Michel Déon, Tout l’amour du monde, 1955 et 1960, la Table Ronde Petite vermillon 2011, €8.70

* Les numéros des pages cités sont ceux de l’édition Folio 1978.

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Utopie socialiste

Victoire sans appel pour Benoit Hamon à la primaire du PS. Exit le jacobin autoritaire Manuel Valls, welcome à l’internationaliste trotskiste des potes SOS et du syndicalisme étudiant. « La gauche », officiellement, désire comme avenir un retour à 1981 et au changer la vie. Dans ce monde qui évolue sans elle – et malgré elle – elle veut réenchanter l’utopie. Elle est « réactionnaire » par son vœux massif d’appliquer les idées (sinon le programme) de la gauche « d’avant ».

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Amon-Rê à la peau bleue était le dieu soleil dans toute sa gloire, à Karnak en Egypte pré-musulmane, Amon le caché se révèle en fertilisant le monde de sa semence. Ne lésinons pas, Benoit Hamon, déjà Commandeur de l’Ordre de l’Aigle aztèque, se veut prophète, rassembleur des écolos jusqu’à Mélenchon et à ce qui reste de communistes. Né en 1967 et tombé dans la marmite mai 68 tout petit, enfant au Sénégal, il revivifie le mythe des îles du soleil.

L’analogie est frappante, en effet, entre Valls et lui : « Tout contrôler, tout évaluer, tout régenter [image de Valls]. Le mythe grec nous dit qu’alors son inverse [image de Hamon] devient utopie : tout laisser être, prendre les choses comme elles viennent, et les gens tels qu’ils sont ici et maintenant [donc le revenu universel puisque le travail s’ubérise, dans la suite du RMI créé par Michel Rocard et la fin du travail de Laurent Fabius lorsqu’il était général secrétaire du PS]. C’était cela dans l’antiquité ; l’exemple du « bon sauvage » au 16ème siècle ; le mythe hippie en 1968. C’est de cela que renaît le fantasme écologique aujourd’hui même… » Et celui de la gauche Hamon.

Vieux thème marxiste que celui de l’accord entre l’homme et sa nature, entre l’homme et la nature. Hamon y saute à pieds joints. « Le plaisir affectif y tient une grande place, au chaud dans la communauté [avec le 49-3 citoyen], où toute femme est la vôtre et tout enfant un fils ou un compagnon [tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, les immigrés bienvenus et avec droit de vote aux élections locales, et la masse de Syriens, Afghans, Libyens, Somaliens, Pakistanais, Ethiopiens et autres accueillis à bras ouverts par une France terre d’asile « riche » – et protégés par une police antidiscriminations]. Plus d’idéal républicain ni de laïcité affirmée, mais le relativisme du multiculturel métissé : tout vaut tout. Plus de socle électoral dans la classe ouvrière mais dans les marginalités étudiantes, banlieusardes et immigrées. De quoi engendrer une « réaction » là aussi – mais à la Trump avec toute la famille Le Pen en embuscade…

« Chaque homme va pêcher, tâter des différents métiers et administrer à son tour les affaires publiques [et des fonctionnaires vont de nouveau régenter les banques à nationaliser, aux ordres de l’Etat central, comme Haberer au Crédit Lyonnais jadis…]. Nul esclavage aux îles du soleil, nulle aliénation » [avec SMIC augmenté de 10% comme en 1981 et réduction du temps de travail comme sous Aubry – financé par la TVA diesel et la taxe sur les robots ?… et en laissant filer le déficit]. Est requis « l’accord de l’homme avec la nature et avec sa propre nature [après constitutionnalisation des biens communs] : tout est « bon », tout est « moral », tout est « béni » [y compris la consommation sans contrainte du cannabis et la procréation assistée pour tous].

Comment ne pas comprendre que les jeunes aient voté pour Hamon, ado attardé, volontariste du yaka, homme sans expérience – licencié d’histoire et politicien professionnel depuis un quart de siècle ? Comment ne pas comprendre que les gros bataillons du PS et des sympathisants aient régressé à sucer leur pouce comme « avant », comme avec Mitterrand et la gauche au pouvoir, comme en ce printemps 1981 qui n’allait déchanter (après trois dévaluations du franc) qu’en 1983 ?

Comment cette gauche-là pourraient-elle rassembler les insoumis et les réalistes autour de sa fronde utopiste ?

Nous soupçonnons cependant (mais peut-être à tort) que les discours de primaire sont des discours primaires – et que le candidat intronisé mettra de l’eau dans son vin, s’il en boit. Trump est en train d’en faire l’expérience, le réel impose ses cadres même s’il laisse une marge de manœuvre. La « politique » est cet art de chevaucher le possible qu’il faut être habile pour utiliser. Hamon a déjà reculé sur le revenu universel pour tous à 750 € par mois dès 18 ans ; il se contente de dire que ce sera… dans le futur.

On rase gratis a toujours été le mantra de la gauche utopiste – mais c’est toujours pour demain. Aujourd’hui, il s’agirait de retrousser ses manches pour faire le ménage chez ses propres pourris, réformer comme les autres et assurer de l’emploi : c’est bien trop fatiguant alors qu’il suffit de faire rêver !

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Se situer à droite

Qu’est-ce donc qu’être « à droite » ? A part une injure stalinienne, reprise volontiers par les intellos et les politiciens « bien sous tous rapports » de la gauche mainstream, se trouver à droite de l’échiquier politique renvoie à une façon différente de voir le monde.

  • Les Girondins voyaient l’homme dans son humanité mêlée, vertus et vices, générosité et égoïsme, élans et préjugés ; la pratique politique devait pour eux tenir compte de l’existant : des gens, des circonstances et du possible.
  • Les Montagnards, à l’inverse, faisaient de la Vertu un angélisme abstrait, poussant la pureté au fanatisme ; la pratique politique devait tout aux principes et rien aux négociations, méprisant contraintes et doutes, visant à conduire l’Homme-en-soi (et pas les gens concrets) vers la perfection malgré lui.

De cette distinction fondatrice de la Révolution se distinguent deux tempéraments : la droite veut coller à l’expérience et au « réel » ; la gauche lui oppose l’idéalisme des bons sentiments et des « principes » rationnels, le monde des Idées immuables.

Est-ce à dire que la droite serait férue d’identité historique collective alors que la gauche préférerait l’individualisme émancipateur sans cesse à creuser ici et maintenant ? Les gens de droite se montrent volontiers individualistes et les gens de gauche plutôt collectivistes : nous voyons bien combien la distinction fondée sur l’identité est compliquée ; comme le mot « libéral » (que nous verrons ultérieurement), il s’agit d’un concept flou. Le particularisme peut très bien se conjuguer à l’universalisme, chacun peut se sentir Corse ou Breton ou autre, et en même temps Français, puis Européen, Occidental du monde libre, et habitant d’une même Terre. Il n’y a que lorsque l’on radicalise sa position que tout bascule… à droite comme à gauche.

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L’universalisme dégénère vite en colonialisme « civilisateur » avec la mission d’apporter le progrès à une humanité à demi-sauvage dans les brumes de l’obscurantisme : c’est pourquoi la gauche était volontiers pro-coloniale fin XIXe. Plus tard, ce même universalisme des « droits » (droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, droits de l’Homme, libre-échange) a pu dégénérer en impérialisme, les Etats-Unis, l’ex-URSS et la Chine en sont les derniers exemples – mais aussi l’ingérence « humanitaire » pas toujours distinguée de l’ingérence tout court.

Le particularisme vire à l’identarisme ethnique ou au communautarisme religieux. Poussé au bout, il engendre le racisme, où le même fantasme de pureté et de purge qu’en religion atteint le biologique et l’ethnique. Ce sont alors les génocides (létaux) et les épurations ethniques (par l’exil). De la Turquie anti-arménienne puis anti-grecque à l’Allemagne nazie anti-juive et anti-tsigane, à la Serbie, au Rwanda et ailleurs, jusqu’à l’islam salafiste ou wahhabite, l’identité mythifiée proscrit les mariages mixtes, jette la suspicion sur les origines et exige l’adhésion enthousiaste et fusionnelle avec le groupe national ou religieux dominant. Nous avions l’Inquisition catholique, nous avons eu l’étoile jaune nazie : c’est bien un même processus d’affirmation des dogmes et de cohésion morale et sociale qui est mis en œuvre.

Or ce particularisme n’est pas l’apanage d’une droite qui s’extrémise, il a été et demeure aussi une façon de gauche.

Juger sur un mot, coller une étiquette, cataloguer une fois pour toute – sont des travers staliniens, générés par la certitude de posséder LA Vérité révélée par l’œuvre scientifique du prophète Marx et mise en œuvre expéditive par les procédés sans scrupules de Lénine. Il en reste quelque chose chez les énarques bon teint comme chez les universitaires « de gauche, forcément de gauche » comme disait la Duras. Déduire l’être du paraître – et en faire une essence – est le processus de la pensée totalitaire qui permet de cataloguer comme « ultra-libéral », « réactionnaire », en bref « de droite » quiconque n’a pas l’heur de vous plaire. Les mêmes qui adorent hurler à la « stigmatisation » des pauvres minorités opprimées, stigmatisent sans complexe – dès qu’il s’agit de leur adversaire idéologique. Puisqu’ils ont la Vérité infuse, la Pravda disait-on en URSS…

Méfions-nous donc du mot « droite ». La France droite n’existe que comme slogan NKM ; la France des droites est plus réelle – et n’est pas cette caricature inventée par la gauche, mauvaise perdante, trop souvent poussée au fanatisme de pureté.

La droite française sur ce blog

(Nota : je parlerai de la gauche lorsque la primaire de gauche aura lieu)

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 5 – Rêves de paille

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Suite et fin (provisoire) des aventures sensuelles de Chloé la gamine. Ce n’est pas pornographique mais joliment libre – et libertin. Il fut une époque, pas si lointaine, qui regardait cela comme naturel ; aujourd’hui est à la restriction en tout : moins de travail, moins de salaires, moins de libertés, moins de permissivité. Et vous trouvez ça bien ? Marx expliquerait que l’infrastructure commande à la superstructure, donc que la paupérisation économique engendre l’austérité morale et religieuse, comme par compensation. Il est donc urgent de respirer à nouveau – et ces gentilles histoires d’exploration amoureuse nous y aident.

Chloé allant cependant plus loin, l’auteur semble hésiter à publier… Les ligues de vertu ou les islamo-catho-intégristes lui feraient-ils de gros yeux ? Eux qui « épousent » des fillettes de 9 ans ou sodomisent impunément de jeunes garçons ? La paille et la poutre, ce pourrait être un volume d’essais de Mitterrand – c’est plutôt une parabole de l’évangéliste Luc (6.41) : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ! » Souhaitons donc la publication rapide de la suite de ces aventures naturelles qui réconcilient avec les sens ici-bas.

Après une soirée torride passée avec ses amis du même âge Charlie et Clarisse, tout nu d’amour pénétrant, Chloé – 11 ans – prend conscience de la beauté et du corps humain dans toute sa splendeur. Même les homos perdent les pédales devant le charme féminin.

Elle a dit charme ; ce fut le cas avec Charlie qui a caressé les deux copines avec un pinceau, longuement, avant de se joindre à elles. Ce ne fut pas le cas de Tom, matée par une Chloé attirée par le bruit, qui se défonce à l’alcool torse nu avant de se faire faire une pipe en même temps que son copain par la même fille, puis de la coïter en bourrin délirant tandis que son copain bourrine (un peu plus longtemps) la sienne. Entre douze ans… On se pince : auraient-ils vu ça sur Canal+ ? Ou pris une tisane de proto-viagra écolo ? C’est osé mais ce n’est pas pédophile, les enfants explorent entre eux.

La chaîne cryptée diffusant du porno tard le soir n’existe pourtant que depuis 1984 et, si Tom a 12 ans, il est né en 1970, un an plus tard que Chloé. La scène se passe donc en 1981 (p.13) et l’auteur (ou la narratrice Chloé) se mélange les impressions. Mais la leçon est claire : d’un côté l’attention à l’autre, la tendresse d’honorer sa partenaire ; de l’autre la domination, la brutalité égoïste. Ah, Tom à 12 ans possède un corps harmonieux de culturiste, mais Charlie a une âme, une personnalité, une bouille. « Lui restera notre premier amour pour l’éternité » p.19.

Après ces pages haletantes, plus de suspense : « Nous n’allions pas refaire l’amour cet été, ni avec Charlie ni avec qui que ce soit d’autre » p.20. Chloé n’a après tout que 11 ans et si elle rêve de devenir « une salope », « depuis que papa les avait évoquées comme étant des princesses », elle reste panthéiste comme les enfants, aimant jouir par tous ses sens sans se focaliser sur le vagin (ce fantasme d’adulte conditionné). Enlacements, baisers, rien de plus, les autres actes auraient brisé la tendresse du groupe. « Salope » a pour elle le sens de jouisseuse, pas de sale, de répugnante ni de perverse. Faut-il que les religions de la Faute et du Péché aient perverti les mœurs pour que le besoin d’affection soit qualifié de saloperie ! La chair, cette vile matière réelle ici-bas, est dévalorisée au profit du Dieu hypothétique au-delà – et du Paradis peut-être – idéologie de pouvoir qui enfume et asservit. Chloé aime aimer, naturellement, et les caresses sont les préliminaires de cette attention qui est preuve d’amour – mais Chloé ne recherche pas l’acte mécanique qui prostitue le sentiment pour assouvir l’instinct.

Pour changer, Chloé invite Clarisse et une autre copine, Nathalie, à s’étendre au soleil dans un endroit écarté, puis à décrire à voix haute leurs fantasmes tout en se caressant. C’est le facteur au torse de gladiateur, puis les copains qui délivrent d’un enlèvement, puis un ogre animal qui coince la fille dans sa tanière avant de baver sur sa peau nue et de l’avaler toute crue. « Les filles sont curieuses de nature, et aiment les propositions. Parfois, cela va plus loin que la poésie » p.39.

Réminiscence biblique ou préjugé ancré ? L’auteur n’hésite pas à écrire : « une insatiable curiosité faisant de nous, parfois ou souvent, de véritables petites salopes » p.40. Est-ce si vrai ? Plus que les garçons envers les filles ? Cela justifie-t-il par exemple le voile et le harem pour éviter ces débordements hystériques ? ou la « chasteté » si néfaste aux prêtres catholiques ?

Les jeux se poursuivent avec l’enquête sur les comportements ados – qui fascinent les prépubères. Filatures, observations, décryptage des mines, jeu de piste… La grange délabrée où mène un chemin de ronces est le rendez-vous des pubertaires. Voir « le visage d’une fille qui fait l’amour est inoubliable » déclare Chloé p.53. Mais ce sont les petits détails qui font tout le sel du jeu amoureux dont se délecte la précoce gamine.

Plus grande, nantie de ces expériences, Chloé ne peut s’empêcher de philosopher sur l’époque (la nôtre) : « La société devrait comprendre qu’elle a besoin de fantasmes, d’interdits, de stéréotypes. Ainsi, certains peuvent les franchir et d’autres pas. Si on brise toutes les frontières, plus rien n’a de sens. Aujourd’hui, c’est aux prostituées que les jeunes filles font concurrence. On leur a déjà piqué leurs sacs. Puis leurs fringues, leur démarche, leur maquillage. Les putes n’ont plus que pour seul avantage d’être accessibles sans la moindre approche de séduction. Si cette ultime frontière est franchie et que la gent féminine ne cherche même plus à se faire séduire, tout sera alors inversé » p.72. Interdit d’interdire, disaient les soixantuitards ; tout est haram-interdit ! hurlent les barbus mal baisés.

Finalement, l’enfant n’est-il pas le père de l’homme ? Ces adultes tout épris de politique et enfumés de marxisme en ces années 1970-1990 n’ont-ils pas dû réapprendre l’humanité auprès des plus naturels d’entre eux, les enfants ? C’est ce que dit Tata à Chloé : « Votre simplicité. Votre joie de vivre, votre sincérité. Vous êtes touchants, authentiques. Vous ne trichez pas, sauf si on vous l’apprend. Vous embrassez ceux qui vous plaisent, jouez et rigolez avec n’importe qui sans vous poser de questions, aimez sans vous donner de raisons » p.95. Mieux que celle de Rousseau, cette éducation nature !

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« La liberté n’est une ennemie que si elle est associée à un manque de repères et d’éducation » p.89. Vivre en commun libère parce que cela pose des règles tacites pour l’harmonie du groupe. « On devient obsédé par le sexe quand on nous l’interdit. L’interdit est alors sublimé, et là où il y a sublimation, il y a substitution d’idéal. On remplace alors le désir d’une vie riche en accomplissements par le fantasme d’une existence truffée d’expériences sexuelles toutes plus extravagantes les unes des autres » p.89. Alors que l’affection simple peut évoluer en acrobaties du plaisir sans dégénérer en mécanique. « Seule compte la complicité » p.100.

Bon, mais ce n’est pas tout, les vacances finissent toujours par finir, il faut quitter le cocon douillet des Trois chèvres. Avec des souvenirs plus forts qu’en colo : « Nos câlins enfantins avaient été un ravissement, d’une pureté de cristal. Cependant, nos corps peu formés limitaient bien des désirs. Tout ça ne durerait pas… le meilleur était à venir » p.105. Bientôt 12 ans !

Le lecteur parvenu jusqu’au tome 5 attend ardemment la suite ; il sent que cela peut devenir plus chaud mais espère que demeurera la fraîcheur naturelle des réflexions enfantines…

Théo Kosma, En attendant d’être grande 5 – Rêves de paille, 2016, publication indiquée « à venir » sur le site de l’auteur : www.plume-interdite.com 

Son dernier opus : Théo Kosma, Quick change, 2016, autoédition format Kindle, €0.99

Les quatre premiers tomes chroniqués sur ce blog

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Gustave Flaubert, Madame Bovary

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Je ne vais pas écrire en 1500 mots une étude sur ce chef-d’œuvre de la littérature française, qui a introduit la modernité, mais seulement en livrer mes impressions de lecteur. C’est la troisième fois que je lis ce roman, profitant de sa réédition en œuvres complètes dans la collection la Pléiade. La première fois, j’étais au lycée et c’était au programme de seconde ; la seconde fois, c’était bien plus tard, par curiosité ; la troisième, c’est à l’âge mûr. A chaque fois mes lectures ont été différentes : jeune, j’ai surtout retenu l’histoire et suivi l’action ; plus mûr, je me suis délecté plutôt aux détails, aux descriptions, aux état psychologiques. Ne vous découragez pas si vous n’avez pas aimé ou si vous vous êtes ennuyés : attendez une dizaine d’années et reprenez, vous découvrirez des richesses insoupçonnées.

Car il s’agit d’un roman « total » : tout y est, la psychologie des personnages, une peinture de la société, un goût du siècle, les qualités et travers universels de l’humanité. Rien que les noms propres : Bovary, Tuvache, Leboeuf, montrent combien « la province », pour l’auteur, était assoupie à ruminer comme une vache. Flaubert s’est mis en entier dans cette œuvre et, s’il n’a probablement jamais prononcé « Madame Bovary, c’est moi » (« ici, je suis chez le voisin », écrit-il au contraire dans une lettre du 13 janvier 1852), nombre de traits de sa personnalité sont contenus en Emma (sa manière de sentir, sa maladie nerveuse, sa fêlure intime) comme en Charles (son obstination bovine, la vie de province), et nombre de ses personnages futurs : la servante Félicité (Catherine Leroux aux Comices), Bouvard et Pécuchet (le pharmacien Homais).

Si « total » que la bonne société de l’Empire ne s’y est pas trompé, qui a intenté dès janvier 1857 un procès à l’auteur et aux éditeurs pour « offense à la morale publique et à la morale religieuse » – en bref tout ce qui fait tenir une société ! Si le procès a été au final gagné par Flaubert, c’est non sans remontrances pour excès de réalisme descriptif dans les attendus. Alors, « histoire des adultères d’une femme de province » comme le dit l’avocat impérial ? ou « excitation à la vertu par horreur du vice », comme le prétend la défense ? Eh bien il y a de tout cela, ce qui confirme l’aspect « total » du roman.

En bref, c’est l’histoire d’une fille de fermiers élevée au couvent qui se marie avec un officier de santé (un sous-médecin sans bac ni doctorat) de la province de Rouen. Elle s’enterre à Yonville, village à l’écart des routes où il ne se passe rien. Son mari lui paraît vulgaire, sans ambitions, maladroit ; elle ne jouit pas et la fille qu’elle en a ne lui donne aucune joie. « La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotions, de rires ou de rêverie » (I.7) Elle s’ennuie… Elle rêve au prince charmant, aux amours de luxe, à la danse avec un vicomte rencontré lors d’une invitation unique au château du coin. Idéaliste, elle se languit dans ce monde terne et sans passions. Il lui faudrait des drames, du théâtre, des amants : « Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature », dit Emma à Léon (II.2). Le naturel ne la contente pas, elle veut le hors-nature, l’Idéal ! « Mais, s’il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d’exaltation et de raffinements, un cœur de poète sous une forme d’ange, lyre aux cordes d’airain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? » (III.6).

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Elle flirte avec Léon, mais il est trop jeune et trop inexpérimenté. C’est avec Rodolphe, jeune vieux-garçon viveur d’une certaine aisance, qu’elle « s’abandonne » un jour de promenade à cheval en forêt. Elle va dès lors s’imaginer qu’il va l’enlever et passer avec elle des années torrides de transports passionnels en Méditerranée. Mais Rodolphe, qui a pris son plaisir, ne veut pas s’encombrer d’une sangsue et, au lieu du voyage convenu, lui fait porter une lettre de rupture au fond d’an panier d’abricots mûrs. « Ce qu’il ne comprenait pas, c’était tout ce trouble dans une chose aussi simple que l’amour » (II.12).

Évanouissement, drame, maladie de langueur qui dure… Jusqu’à ce que le pauvre mari Charles, un benêt bêtement amoureux de sa femme, lui propose d’aller au spectacle à Rouen. Elle a la surprise d’y retrouver Léon, dessalé à Paris, qui achève son droit par un stage comme clerc. Elle le séduit, elle se donne, elle invente des leçons de musique pour le voir une fois par semaine à la ville, où ils baisent toute l’après-midi à l’hôtel. Elle s’enfonce dans l’adultère, donc le mensonge, donc l’illusion. N’y connaissant rien en affaires (élevée par les sœurs !), elle se fait escroquer par le père Lheureux, un commerçant qui l’appâte avec de belles étoffes et lui fait signer avec procuration de son mari des billets à ordre.

Lorsque survient l’inévitable faillite, il n’y a plus personne pour aider Emma Bovary. Elle doit retomber sur terre et assumer personnellement son échafaudage de songes, d’illusions et de dépenses sans compter. Il n’y a plus qu’une voie pour échapper à la honte, aux regards des autres et des siens : le suicide. Elle va profiter de l’égarement qu’elle a allumé chez le préparateur en pharmacie Justin pour se procurer et avaler de l’arsenic, périssant ensuite dans d’atroces souffrances décrites avec une précision clinique par Flaubert (ce qui horrifia Lamartine, pourtant admiratif du roman).

Il y a de multiples personnages, bien croqués, mais la figure centrale reste cette femme, symbole de la niaiserie de province, des mensonges de la religion, des songes creux de l’idéalisme. Bovaryser est devenu nom propre, donné à celles (et parfois ceux) qui ne peuvent accepter le monde qui leur est donné et rêvent d’un autre monde possible, usant pour cela de toute la panoplie du déni, de l’illusion, des mensonges qu’on se fait d’abord à soi-même, puis aux autres, puis à la destinée… jusqu’à ce qu’elle vous rattrape brutalement.

Et pourtant, il y avait un amoureux vrai dans l’entourage d’Emma. Tout à ses rêves d’idéal, elle n’a jamais su le voir : c’était Justin. La chronologie du roman est floue (d’où l’aspect magique de ce « réalisme » flaubertien), les adultères se déroulent sur dix à quinze ans. Justin, encore « enfant » au début, peut avoir dans les neuf ou dix ans pour aider à la pharmacie (l’instruction obligatoire ne date que de 1882 avec Jules Ferry) ; il a donc au moins 20 ans à la mort d’Emma, peut-être près de 25… Or Flaubert écrit dans un paragraphe magnifique, soigneusement balancé : « Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouillé, et sa poitrine, brisée par les sanglots, haletait dans l’ombre, sous la pression d’un regret immense plus doux que la lune et plus insondable que la nuit » (III.10). Le terme « enfant » doit être pris au sens d’innocent ou de puceau, comme au moyen-âge la « croisade des enfants ». Emma avait caressé sa poitrine nue vers ses 14 ans alors qu’il avait eu un étourdissement et qu’elle lui délaçait sa chemise ; il humait ses vêtures de femme au repassage ; il regardait de tous ses yeux Emma se coiffer ou converser… A force d’être dans la lune de ses songes prétentieux, Emma ne voit pas l’être réel qui l’aime tout près d’elle.

Gustave Flaubert a pris cinq années de sa vie pour accoucher de son premier roman publié, à 35 ans : plus de 1800 pages de manuscrit pour ne donner au final que 308 pages en format Pléiade. Un scénario revu maintes fois ; des passages biffés et réécrits, d’autres supprimés ; le style testé sur ses amis et dans le « gueuloir » où le passage à l’oral permettait de gommer les dissonances et de donner une harmonie musicale à la phrase… Car Gustave est un exubérant qui se laisserait volontiers aller au romantisme – comme Emma. Sauf qu’il a mûri, grâce aux voyages et aux lectures, et qu’il est devenu comme son père médecin, méticuleux et précis. Il lui faut écrire dans la fièvre de l’imagination pour plonger ensuite le texte dans l’eau glacée de l’analyse. C’est par cette alternance qu’il parvient au réalisme magique, plus vrai que la réalité.

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Or, voir le réel dérange les sociétés qui se croient, les gens qui prétendent et se font des illusions sur eux-mêmes. D’où le procès : le réalisme de l’auteur est immoral parce qu’il choque « la bienséance », ce qu’on doit croire. Notre époque d’intellos contents de leur moralisme, étiqueté « de gauche » pour faire bien, sont dans le même cas que l’avocat impérial de la « bonne » société face à Flaubert : ils répugnent à voir la réalité en face ; ils lui préfèrent – comme Emma Bovary – le monde Bisounours de l’idéal. Ils se croient « démocratiques » et avancés, ces bourgeois bohêmes, alors que le réalisme de Flaubert a justement été jugé comme issu de l’égalitarisme de la Révolution qui ramenait tout au réel, à la volonté pratique de faire de son mieux, sans s’abandonner au rêve démobilisant de l’irréalisable idéal… « Si elle était comme tant d’autres, contrainte à gagner son pain, elle n’aurait pas de ces vapeurs-là », dit fort justement la mère de Bovary de sa bru évaporée (II.7).

Peut-on vivre en situation ? Est-on obligé de passer par les béquilles de l’idéalisme pour supporter le monde mêlé de bon et de mauvais dans lequel chacun est forcé de vivre ? « Le style est en lui-même comme une manière absolue de voir les choses », écrivait Flaubert à une admiratrice, le 16 janvier 1852. Qui bovaryse ne vit pas dans ce monde mais en-dehors – avec toutes les conséquences que Flaubert démontre et qui restent vraies de nos jours.

Flaubert règle d’ailleurs leur compte aux bobos dès son époque : « la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices (…) Ils étaient (…) prodigues comme des rois, pleins d’ambitions idéales et de délires fantastiques. C’était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime. Quant au reste du monde, il était perdu, sans place précise, et comme n’existant pas » (I.9). Il fustigera par la suite « la bêtise » des bourgeois, bêtise « au front de taureau » (qui nous ramène aux bovins ruminants Bovary, Tuvache et Leboeuf). Dans ce roman, Homais le cuistre, qui adore écrire des articles et faire valoir son érudition pédante, « vient de recevoir la croix d’honneur ». C’est la dernière phrase du livre, tant la société bête récompense ce (ceux) qui lui ressemble…

Gustave Flaubert, Madame Bovary suivi des actes du procès, 1856, GF Flammarion 2014, 606 pages, €3.80

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Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 3 – 1851-1862, Gallimard Pléiade 2013, 1360 pages, €67.00

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Montherlant, qui êtes-vous ?

Rares sont ceux qui connaissent encore cet homme de théâtre classique, ce romancier libertin, cet essayiste libre, mort volontairement en 1972 parce qu’il perdait la vue. Voir, c’est être « lucide » (de lux, la lumière) ; ne plus voir, c’est mourir un peu, perdre l’un des sens essentiels – celui que préférait Montherlant.

Je crois que l’on peut tenter de cerner Henry de Montherlant en quatre S. Peut-être s’en échappera-t-il, irréductible à jamais ? Il reste que ce carré de S est ce que je retiens : sensualité, sensibilité, syncrétisme, solitude. Au fond les quatre étages de l’humain.

henry de montherlant photo

Sensualité pour le corps. Qui a dit mieux que lui le chant du désir, dès l’enfance ? La douceur des peaux, la candeur des yeux, la grâce des silhouettes ? Et en quelle langue plus limpide ? Seuls les sens ne dupent pas. La culture importe peu ; la lecture ne sert qu’à retrouver le goût de la vie. Ainsi de ‘Quo Vadis’, à 8 ans, qui lui a révélé avec brusquerie un monde inconnu de passions humaines derrière la façade sage et officielle du monde classique. Les orgies de Néron, les exploits sportifs, le danger, la vitalité du monde païen – ce bouillonnement physique, affectif et sexuel, a trouvé son écho chez le petit Henry. Il en est devenu violent, cynique et dur pendant plusieurs années ; il a su que cette violence, ce cynisme et cette dureté faisaient aussi partie de lui. L’important est là : « to cure the soul by the senses » (soigner l’âme par les sens), rappelle-t-il dans Service inutile (Pléiade p.718). Pour lui, il y a d’abord la spontanéité ; c’est l’infinité des sensations présentes qui méritent toutes d’être considérées. Elles nous définissent autant que l’idée consciente que nous avons de nous. Le soi est un bloc, on ne peut en casser impunément une partie. C’est pourquoi il aime les bêtes et les enfants, tous deux sont insatiables ; ils boivent sans retenue aux fontaines du désir, ils vivent l’instant présent, la joie présente, le désir hic et nunc. Bêtes et enfants sont naturellement comme l’adulte qui jouit sexuellement : leur esprit est plus vif, leur corps tout excité, leur humeur, leur courage, leur goût de vivre et d’aimer sont ragaillardis. Le sport peut atteindre lui aussi cet état de grâce physique où les muscles et le cerveau fonctionnent plus vite, de concert. Le sport est ‘réel’, parce qu’aucun mensonge n’est possible : celui qui court vit au rythme de sa physiologie ; il ne peut tricher avec lui-même. L’immense liberté du jeu le commande, reconquise sur l’existence. Le paroxysme, c’est l’effort, le combat, la vie dans la grâce et la lutte avec la Bête, la corrida. Poésie et violence – repos et combat – tel est le monde de la Méditerranée, la vie raffinée, les jardins, les poètes, les oasis, la beauté des corps dénudés par la chaleur, les plaisirs de l’eau, le goût des fruits ; mais aussi le sport, l’émulation, la bataille, les chevauchées, les phalanges grecques, la conquête et la Reconquista. Montherlant aime la Méditerranée, sensuelle et violente. Ses valeurs y sont enracinées : Rome d’abord, Athènes et Bethléem ensuite.

Sensibilité pour le cœur. Qui a mieux écrit sur l’amour adolescent, l’émotion au bord des larmes pour un être frêle et digne d’être aimé ? Montherlant est à l’écoute des êtres. Où qu’il se trouve, il les observe, il les admire ou il les juge – souvent il les estime, pour une part d’eux-mêmes qui lui plaît. Cette attention aux autres se marque dans ses œuvres : Gérard, 12 ans, dans La relève du matin – ce qu’il dit est presque la sténographie d’une rencontre qui a vraiment eu lieu. Il fait revivre un instant : les traits, les paroles, les impressions produites sont seules ce qui vaut d’un être. Il retiendra Gérard, un aspirant tué, Moustique, et beaucoup d’autres. La beauté se reconnaît à l’émotion qu’elle inspire ; en elle se fondent le bon et le mauvais ; elle est par-delà la morale car elle inspire le respect et l’amour. Rien de fondamentalement mal ne peut sortir d’elle. L’écriture n’est juste que si l’émotion a résonné dans la poitrine de celui qui l’exprime ; toute convention ne pourrait être qu’appauvrissement. Tout vient des êtres ; tout ne doit venir que des êtres. Tout prodigue qu’il fut, Montherlant est resté fidèle à un seul amour toute sa vie, un amour adolescent : Philippe. Tous les six ou sept ans, il rêve de lui et en est à chaque fois bouleversé. C’est étrange et émouvant. Il se disait : « mâle au possible, avec des nerfs de femme, et des idées d’enfant » (Malatesta, Pléiade p.557).

Syncrétisme pour l’esprit. Qui s’est le mieux ouvert à toutes les passions, à toutes les idées et à tous les tourments du monde de son époque ? Qui a mieux su les balancer l’un par l’autre pour les mieux faire servir l’existence ? La morale est cela : ne rien refouler pour mieux dominer. Le masque remédie à l’inachèvement ; il est caricature, outrance, mais aussi essentiel. Il aide à s’exprimer car, sous son enveloppe, l’être reste libre. C’est ainsi que l’on peut se prendre alternativement pour tel ou tel personnage qui séduit : pour Néron, pour Pétrone, voire pour le lion de l’arène. Ainsi défoule-t-on ses instincts par les fantasmes, tout en sachant bien, par devers soi, que tout cela n’est qu’un rôle de théâtre. Mais dans le foisonnement des personnages imaginaires, il faut rester maître de soi, savoir se garder, comme l’apprend la corrida ou tout sport de combat. Être exact, précis, sec, efficace. C’est une école de sobriété et de vérité. « Dans le sport, pas d’appel. Celui qui a sauté 5 cm de moins que l’autre ne vient pas nous parler de son droit » (Entretien avec Frédéric Lefèvre). La morale superficielle et factice de « la jeunesse » lui répugne, la morale du négoce des ‘occupati’ l’ennuie. Agent d’assurance deux ans chez son oncle, Montherlant jure bien qu’on ne l’y reprendra plus. Il est et reste un ‘otiosi’ selon Sénèque, un oisif chez qui l’absence de préoccupations engendre la liberté intérieure. « L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer pour nous concentrer avec une force accrue sur un petit nombre d’objets qui nous sont essentiels » (Solstice de juin, Pléiade p.923). Ne pas s’encombrer les bras de bagages, ni l’esprit d’idées, ni le cœur de conventions, ni les instincts de refoulements. Fonder sa culture sur un petit noyau d’auteurs chéris. Montherlant n’a pas de goût pour l’Allemagne, ni pour Platon, ni pour les Sophistes. Son modèle, le héros de son temps, est Guynemer : il ne lisait que des lettres d’enfants et de soldats ; il est mort vierge, comme Parsifal. Une façon aussi de ne pas s’encombrer le cœur.

Montherlant Essais Pleiade

Pour l’âme, la solitude. Soldat velléitaire, il voit la dureté de la guerre et écrit, le 5 juillet 1918 : « Je reviendrai de la guerre un vrai requin, un vampire, un épervier formidable d’égoïsme et sans plus un seul scrupule : je ne ferai plus rien que par intérêt personnel ». C’est dire la brutalité de l’expérience sociale que révèle la plus absurde des guerres. Homo homini lupus. L’injustice n’est qu’un mot ; seuls méritent que l’on sorte de sa réserve ceux qu’on aime (lettre du 28 février 1919). L’artiste n’a pas à faire école, à convaincre, ni à améliorer autrui. Il cherche seul ce qui l’enthousiasme pour trouver la nature humaine. Là est son rôle, et la nature de l’homme est seul ce qui compte. Montherlant ne croit pas en Dieu. Agenouillé à Lourdes, à 15 ans, il souffre « d’être dans le même état d’âme qu’à l’hôtel ». Aucune émotion fervente en lui, dans cette église pourtant réputée pour faire des miracles. ; il ne pense qu’à des choses profanes. Le mysticisme n’est pas pour lui. Le catholicisme, en revanche, le séduit par ses pompes et par sa discipline qui mène, parfois, à la grandeur. « Au fond, je tourne autour de ce vieux problème, concilier l’Antiquité païenne et le catholicisme ». A chaque homme de devenir dieu : thème nietzschéen.

Quant à la mort, nous allons à elle comme nous venons au monde, sans l’avoir demandé. La mort est inéluctable. Cependant, elle n’est qu’à l’horizon, sauf hasard. En attendant, la vie est remplie de choses amusantes qu’il faut accomplir en sachant qu’elles n’ont qu’un temps et qu’elles sont inutiles.

Comme Villon, Stendhal, Flaubert ou Aragon, peu importe l’homme réel et la vie qu’il a menée, c’est un travers mesquin de notre époque que de juger avec le moralisme d’aujourd’hui ce qui se faisait hier. Ce qui compte est son œuvre littéraire, elle est grande, elle inspire, et aide à vivre. Le prodigue nous montre la voie.

Henry de Montherlant, Essais, Gallimard Pléiade, 1963, 1648 pages, €62.00
Henry de Montherlant, Théâtre, Gallimard Pléiade 1955, 1472 pages, €49.50

Henry de Montherlant, Romans 1, Gallimard Pléiade 1959, 1600 pages €59.00
Montherlant sur ce blog (citations et chroniques) 

 

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Géopolitique de l’Europe après Brexit

L’Europe est une unité de civilisation au cap ouest de l’Asie ; la Turquie n’en fait manifestement pas partie, de même que l’autre rive de la Méditerranée ; la Russie aurait vocation à y entrer, mais pas sans remettre en question beaucoup de ses façons de faire. Cette unité de civilisation n’est jusqu’à présent pas une unité politique. Le rêve (naïf et vaniteux) de « République universelle » chanté avec enflure par notre Hugo national s’est brisé sur la réalité : celle du refus anglais, celle de la réticence des pays de l’est, celle de la montée partout du souverainisme. L’Europe n’est aujourd’hui qu’un agrégat de nations de forces inégales où la puissance armée équilibre de moins en moins la puissance économique. Disons-le tout net : Hitler a en partie réussi, l’Europe sans les Anglais est aujourd’hui allemande.

revue le debat 190 mai 2016

Passons sur la nullité passée de Chirac et présente de Hollande : aucun dessein, aucune idée, aucun projet sur l’Europe. Seule compte la survie au jour le jour en fonction de petits intérêts parisiens liés au parti du président ; les rodomontades hollandaises présentées depuis le Brexit sont dans l’urgence, sans rien de préparé de longue date – elles ont peu de chances d’aboutir ; la nomination de pitoyables, exilés à Bruxelles vaut placard de la politique ; la poursuite des idéologies nationales bornées se prolonge à Bruxelles au lieu de s’élever au niveau. L’adoration de la technocratie par les énarques et la confiscation de toute démocratie par les petits partis qui font cuire leur petite soupe à petit feu dans leurs petits coins (selon les mots inénarrables du général de Gaulle), ont rendu l’Union européenne non seulement illisible au citoyen moyen, mais flanquée d’une image de contrainte qui permet aux politiciens lâches de se défausser sur « Bruxelles » de tout ce qu’ils n’osent pas présenter aux électeurs.

Nombreux sont les sceptiques, Européens mais pas comme ça, allergiques aux intrusions sans explication sur l’économie et la finance, aux règlementations maniaques sur des détails de production, mais emplies d’indulgence pour les lobbies chimiques, industriels et de santé – au détriment des gens. Inquiets aussi de la montée des nationalismes dans le monde et refusant de plus en plus viscéralement cette espèce d’intégration sans frontières de tous les pays « ayant vocation » sur les seuls critères du droit, sans aucune considération de culture ni de civilisation. Il existe en ce sens une vraie fracture entre l’Europe de l’est, restée très nationale, et une Europe de l’ouest devenue très multiculturelle. Les premiers refusent de changer de civilisation, les seconds constatent le fait des cultures qui se côtoient sur leurs sols et sont tentés d’en faire une idéologie « de progrès ». Comme si le progrès résidait dans le mélange, l’égalisation, la moyenne.

Ce que viennent de dire les Anglais avec force est : NOUS VOULONS CHOISIR. Ils ne sont pas contre l’immigration (vue comme invasion ethnique et changement des mœurs) mais contre l’afflux de migrants (qui déstabilise le système social et l’Etat-providence). Ils veulent modérer le nombre et prendre en priorité ceux qui peuvent travailler et contribuer au revenu national. Il s’agit donc d’un raisonnement économique plus que d’une passion identitaire, le pragmatisme d’une « nation de boutiquiers » aurait dit Nietzsche. Mais les Anglais ont le mérite de ne pas s’enfumer l’esprit comme les Français par fièvre idéaliste. Leur vote fait partie de ce qu’Hubert Védrine appelle (avant le Brexit) un « retour au réel », dans un entretien à la revue Le Débat, n°190, mai-août 2016.

Les bobos idéalistes de gauche en France croient le monde composé de Bisounours, gentils par essence, unis dans une « communauté internationale » (qui n’existe que dans le discours paresseux des médias français), aspirant aux Droits-de-l’Homme véhiculés par un ONU qui aurait vocation à devenir l’État central du monde et aux méchants punis par une Cour pénale internationale. « Nous vivions sur une tradition intellectuelle qui a sa grandeur, certes, mais qui faisait de nous les responsables de toutes choses, les ordonnateurs du système international, les concepteurs du droit international, les missionnaires de nos fameuses ‘valeurs’. Pour ce courant de pensée, tout ce qui se passait dans le monde nous concernait soit au titre d’un remord, maladie expiatoire issue d’une histoire mal digérée, soit du fait de l’universalité de nos idées ou de notre responsabilité auto-décrétée ! », fulmine Hubert Védrine (lui aussi de gauche, mais pas de la même) dans l’excellent article cité. Attention au retour de bâton encore à venir : malgré sa clownerie vulgaire, Donald Trump trompette à l’envie ce que pense l’Amérique, Obama compris, que seuls les intérêts yankees comptent et que les États-Unis n’ont plus la mission de sauver le monde ni de protéger de leurs dollars des alliés qui ne font pas leur part.

bisounours rose

L’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse la Grèce à ses démons clientélistes au lieu de l’aider à construire un État viable dont l’administration collecte efficacement des impôts justes ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle reste à la remorque des États-Unis à propos de la Russie, de la Syrie ou d’Israël, sans affirmations calmes ni conscience de ses intérêts propres ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse une Merkel sans contrôle négocier seule avec un Erdogan de plus en plus islamo-fasciste des avantages indus et une entrée programmée dont personne ne veut ; l’Europe n’est pas l’Europe quand elle prend des gants avec l’islam pour ne pas « stigmatiser » une religion, alors qu’il s’agit bien d’Allah dans les cris des tueurs, et bien de la religion dans les justifications idéologiques à massacrer les mécréants ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse faire le laisser-passer des migrants à tout va, sans distinguer le droit d’asile de la migration économique. Sans les Anglais, l’Europe est un peu moins l’Europe, même si l’Écosse et l’Irlande du nord pourront peut-être négocier d’y rester.

Définissons clairement les frontières, distinguons clairement qui a droit ou pas, renvoyons clairement dans leur pays ceux qui n’ont pas droit de venir, négocions clairement avec les pays de départ et les pays passeurs les aides au contrôle et au développement (rétorsions financières à l’appui s’il le faut), établissons clairement un Schengen fédéral volontaire qui fonctionne en instantané (pas sur l’exemple du supporter nationaliste russe revenu aussitôt après expulsion parce qu’un fonctionnaire aux 35h était déjà parti en week-end et avait omis de mettre à jour la base…). Disons aussi ce que l’Europe veut et ne veut pas, avec la Chine, les États-Unis, la Russie, les pays hors Union. Pas besoin de faire les gros yeux, la force de la puissance réelle compte par inertie : un grand marché, de nombreux chercheurs, une industrie mondiale. Sans les Anglais, notre puissance est plus faible, mais elle reste importante.

Mais pour cela… il faudrait que les dirigeants de chaque pays de l’Union cessent de se défausser haut et fort à la Chirac-Hollande sur « Bruxelles » de tout ce qu’ils cautionnent tout bas par leurs votes en Conseil européen « des chefs d’État et de gouvernement » ! L’égoïsme sacré de chaque État existe, la mise en commun de certains pouvoirs bénéfique à tous existe aussi – autant l’expliquer et convaincre. Sans les Anglais, tout sera peut-être plus facile, mais la nullité Hollande fait encore moins le poids face à la légitimité Merkel – surtout si celle-ci perçoit une volonté de coaliser les « pays du sud » contre une Allemagne hégémonique !

attractivite france 2016

Et nous, Français, cessons d’accuser la « force » de l’euro, « l’ordo-libéralisme » allemand, l’égoïsme financier anglais, la xénophobie autrichienne, le traditionalisme chrétien hongrois et ainsi de suite. Lorsque nous serons exemplaires, nous pourrons donner des leçons à tout le monde. Mais pour être exemplaires, il nous faut réformer le pays tout entier : le millefeuille territorial, le cumul des mandats, la corruption des élites, le droit du travail, les entraves à l’entreprise, la fiscalité illisible, les conflits d’intérêt dans l’homologation des médicaments, la filière agricole ; il nous faut associer les citoyens aux « grands projets » d’État, assurer une meilleure représentation parlementaire et rendre les syndicats plus représentatifs… Tout ce que nous n’avons PAS su faire depuis la chute de l’URSS, depuis Chirac, depuis Hollande, avec la parenthèse Sarkozy qui avait commencé un peu, mais trop peu et avec changement de cap inexpliqué.

Revue Le Débat n°190, mai-août 2016, €20.00

Comprendre ne signifie pas excuser, comme certains illettrés le croient. Je rappelle que je suis POUR l’Union européenne. Ci-après quelques notes sur ce blog :

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Droite et gauche selon Michel Tournier

Dans son autobiographie littéraire, Michel Tournier médite sur les écarts politiques à propos des concepts d’hérédité et de milieu. Comme le terrorisme intellectuel marxiste depuis l’après-guerre a imposé l’idée idiote que la gauche serait le Bien incarné et la droite le Mal, « tout le monde se réclame de la gauche », ironise-t-il p.243. Mais c’étaient les années 1970…

Depuis, la montée de l’extrême, à droite, réhabilite la droite traditionnelle, d’autant qu’elle apparaît moins « conservatrice » que la gauche ! Qui, en effet, veut conserver les Zacquis – selon un mot de Mitterrand rendu célèbre par les Guignols ? Eh bien les syndicats dits « ouvriers » (en fait plus composés de fonctionnaires que de travailleurs), et « la gauche »… La droite, elle, veut réformer – donc changer, avancer, aller vers l’avenir.

Sauf que l’avenir n’est pas celui décrit par Marx, ni celui rêvé par les utopistes du socialisme – donc l’avenir pour la gauche est un leurre : changer voudrait dire régresser. « La gauche contre la droite, dit Tournier, c’était le mouvement vers la justice contre l’immobilisme d’un ordre établi oppresseur » p.244.

Mais voilà, la gauche a bel et bien opprimé, après les révolutions initiées par la Russie en 1917 ; ce n’est qu’en 1989 que les pays se sont libérés du joug socialiste et seul Cuba et la Corée du nord restent aujourd’hui « communistes », donc tyranniques. Eh oui, dès lors que la réalité ne se plie pas à la volonté, ladite volonté se fait dictatoriale pour forcer « l’homme nouveau » à émerger – ce qui, on le constate sur un siècle, est un échec patent.

Le « socialisme réel » a carrément échoué ; le meilleur hommage que la Chine communiste pouvait rendre au capitalisme était de l’adopter. Sa nouvelle bourgeoisie concurrence celle des apparatchiks, d’où les tensions qui augmentent et « les libertés » qui s’arrêtent au commerce. Mais, si l’on doit croire Marx, l’infrastructure commande la superstructure, donc les intérêts réels des groupes sociaux commandent les idéologies qu’ils suscitent pour justifier leur pouvoir : la Chine devrait donc évoluer bon gré, mal gré, dans la violence s’il le faut, en faveur des intérêts de ceux qui font émerger le pays.

Paris parti socialiste soldes

Michel Tournier explique qu’« aussi longtemps que ces deux pôles de la pensée biologique exerceront leur attraction contradictoire, il y aura une biologie de droite – mettant tout sur le compte de l’hérédité – et une biologie de gauche – pour qui seule le milieu est déterminant » p.244.

Pour la droite, l’auteur cite l’Ancien Régime où les privilèges étaient de naissance, puis l’ère bourgeoise où la société était divisée en manuels et en intellectuels, chacun à sa place, puis l’idéologie raciste du IIIe Reich où le mauvais sang partageait selon l’hérédité les bons et les mauvais.

A gauche, la science biologique et l’agriculture soviétique ont mené à la ruine les années Staline, l’avoine, le seigle et l’orge ne pouvant naître du seul blé dur selon l’idéologie marxiste simpliste qu’une éducation idoine peut produire n’importe quoi. De même changer les hommes.

« Où est la vérité ? A coup sûr pas dans les partis pris idéologiques », dit l’auteur. « L’hérédité possède avec la génétique une science dont les rapides progrès sont peu discutables. A l’inverse, le milieu ne constitue pas un terrain d’étude scientifique bien précis » p.248. Les humains ne sont pas des fourmis, entièrement programmés par leurs gènes ; mais leur liberté n’est que relative à leur milieu ambiant, à leurs parents, à leurs pairs, à leur société et à leurs croyances (dont « la science » fait partie). Nous, humains, sommes moins déterminés que les fourmis, mais quand même déterminés. Tout le débat sur l’écologie le montre, puisque nous réussissons même à changer notre milieu ambiant pour le pire !

skate

Littérairement, la droite est bien plus intéressante que la gauche. « On a dit de Balzac qu’il était « de droite » et de Victor Hugo qu’il était « de gauche ». C’est en effet ce que confirme notre critère appliqué aux deux grands bagnards évadés, le Vautrin de Balzac et le Jean Valjean de Victor Hugo » p.250.

Valjean était au départ un homme banal, une cire vierge, tombé dans le mal par les circonstances. Vautrin prétend au contraire rejeter la société pour la plier à sa propre volonté de puissance. « Il est hors de doute que Vautrin a plus de relief que Valjean, lequel paraît en comparaison bien fade et superficiel » p.251. C’est la même chose pour les héros de Racine comparés à ceux de Corneille. « Si le héros de droite anime un drame plus grand et plus valeureux que le héros de gauche, c’est qu’il entretient avec le drame une relation essentielle et non pas accidentelle comme le héros de gauche. Or en tout état de cause, il y aura toujours un primat de l’essence sur l’accident » p.252.

C’est pourquoi la littérature « de gauche » manie souvent les bons sentiments et l’histoire rêvée de l’innocence pliée par l’injustice qui prend sa revanche à la fin. Alors que la littérature « de droite », moins béatement optimiste sur la nature humaine, nous fait découvrir les noirceurs de l’âme et les grandeurs des passions. L’une est dans le fantasme et l’autre dans le réel ; à gauche dans le moralisme édifiant, à droite dans la réalité crue. Voilà peut-être, malgré le « réalisme socialiste » qui n’était qu’un prosaïsme à ras de terre, ce qui différencie la mauvaise littérature de la bonne.

Michel Tournier, Le vent Paraclet, 1977, Folio 1979, 315 pages, €8.20

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Jean-Christophe Rufin, Sept histoires qui reviennent de loin

jean christophe rufin sept histoires qui reviennent de loin
Sept nouvelles inégales qui parlent du monde et des humains, des êtres pris dans la mondialisation avec leurs handicaps locaux. Telle la première, pas la plus intéressante mais anecdotique, qui met en scène une fille d’apparatchik soviétique arrivée en France qui croit parler le français… alors que son professeur – un louche dissident dont c’était le seul moyen pour fuir – lui a appris le hongrois !

Les deux plus belles histoires sont pour moi Les Naufragés, sur l’attachement à une terre qui n’est pas la sienne, et Garde-robe, sur la répétition du mal en éternel retour. L’ensemble a ce goût doux-amer qui reste du vécu à la mémoire, lorsque tout est consommé. Ce goût d’apéritif qui donne envie de lire du plus consistant.

Les Naufragés content le bouleversement d’une descendante de colons dans une île sud-africaine, probablement Maurice, devant la hargne ethnoculturelle de la majorité indienne désormais au pouvoir. Ce peuple tient à marquer de son identité chaque pouce de terrain et à éradiquer jusqu’au souvenir le monde « blanc ». Le couple de la soixantaine qui habite une villa isolée en bord de plage n’a pourtant rien du comportement des colons. Éric, « en bon Français métissé de partout (…) n’avait aucune idée préconçue sur les autres communautés (…) Il était capable de les écouter, de rire de leurs anecdotes, de compatir à leurs deuils, de participer à leurs cérémonies » p.59.

Et pourtant le rejet de la population envers ces corps étrangers, notamment les jeunes qui n’ont jamais connu la période coloniale, se fait de plus en plus pressant. Les deux blocs en guerre froide éclatés, chacun se replie sur soi, le monde n’est plus soudé vers un avenir mais la mondialisation accentue les particularismes. On rejette l’autre parce qu’il est autre, effrayé du melting-pot planétaire.

Le rejet commence par une statue de lave représentant Shiva en pied, déposée sur la plage devant leur maison, puis par un temple élevé sur le rivage pour marquer la borne au-delà de laquelle ils ne sont pas chez eux. Cela pour les harceler, dire au couple chaque matin et chaque soir, à chaque cérémonie, qu’il n’est ni de ce lieu ni de ces mœurs. Pour dénoncer leur simple présence, exprimer une haine xénophobe jusqu’à les faire fuir. Ce qu’ils finiront par faire, la lutte du pot de terre contre le pot de fer étant par trop inégale.

Non, tous les « sauvages » ne sont pas bons, tous les ex-colonisés ne sont pas des victimes, tous les croyants ne sont pas tolérants ni hospitaliers chez eux.

Garde-robe, qui se passe au Sri Lanka, dit le fanatisme tranquille d’un rebelle tamoul employé au jardin, qui n’hésite pas à faire souffrir inutilement un poulet en l’égorgeant pour la cuisine, à rire des tortures que les rebelles font aux soldats prisonniers, et même à immoler son fils pour en faire un martyr. Il n’y a pas de bonté naturelle en l’homme, mais de la sauvagerie à sacrifier pour des principes « un enfant de sept ans d’une étonnante beauté. Il avait le teint très sombre, comme un bronze patiné, et au milieu de cette obscurité brillaient deux grands yeux d’un vert émeraude, avec des cils fins et longs » p.151.

Reiter, Blanc humanitaire à l’ONU qui a eu un père résistant déporté en camp (comme le grand-père de l’auteur) ne supporte pas cette bestialité tranquille et sûre d’elle-même. La barbarie recommence, partout en cette fin du XXe siècle, comme inscrite au tréfonds de la nature humaine. Il suffit de gratter le vernis. Et c’est niaiserie de ne pas la voir, de faire comme si l’idéal était réel. Jean-Christophe Rufin, médecin neurologue pionnier humanitaire pour Médecins sans frontières, sait faire la différence entre aider ceux qui souffrent et croire en la bonté de l’homme.

Il y a du vécu et de l’inventé dans ces nouvelles hétéroclites, des anecdotes et des trames de romans. Dans l’art de la nouvelle seule la chute compte, les caractères sont brossés à gros traits, rarement approfondis. L’auteur est plus à l’aise avec la longueur du roman, où il peut développer les personnages. Mais ces histoires se lisent vite, agréablement, même s’il en reste peu à la mémoire.

Jean-Christophe Rufin semble obsédé par le rejet, hanté par l’antisémitisme et sceptique sur l’avenir de l’humanité. Ce qui n’est pas si mal pour méditer un moment.

Jean-Christophe Rufin, Sept histoires qui reviennent de loin, 2011, Folio 2012, 188 pages, €5.90
e-book format Kindle, €5.49

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Emmanuel Carrère, L’Adversaire

emmanuel carrere l adversaire
« Si tout se passe bien, il sortira en 2015, âgé de soixante et un ans », dit l’auteur p.202. Cela après une description plate et événementielle d’un quintuple crime (au moins), celui de ses parents, puis de sa femme et de ses deux enfants. Ce n’est pas l’auteur qui parle, mais Jean-Claude Romand. Pourquoi diable Carrère a-t-il été se fourrer dans cette galère ?

Se sent-il en empathie avec le personnage de grand dépressif, débonnaire et menteur invétéré, fondateur dix-huit ans durant d’une double vie aussi étanche que grandiloquente ? Ses problèmes personnels sont-ils si profonds qu’il se passionne pour les pédophiles (La classe de neige) et les tueurs (L’adversaire) ? Quelle est cette fêlure intime autour de laquelle il tourne sans jamais y entrer autrement que par des « exemples » pris dans la réalité ?

Jean-Claude Romans était un mignon petit garçon des montagnes du Jura, enfant unique assez solitaire et peu viril mais intelligent. Il a réussi le concours d’entrée en médecine mais a calé – sans raison – sur une seule épreuve en deuxième année. Il n’a pas échoué : il ne s’est pas présenté. De cet événement fondateur, aboulie procrastinante, date tout un échafaudage de fantasmes et de mensonges qui vont durer deux décennies. Il laisse croire qu’il a réussi, puis qu’il a obtenu son diplôme, qu’il est embauché par l’OMS à Genève, qu’il poursuit des recherches de pointe. De quoi vit-il ? D’escroqueries sur ses proches, parents, amis ou relations. Ils lui confient des sommes qu’il va placer au noir en Suisse, soi-disant. Il les utilise en fait pour faire vivre sa famille, l’épouse très catho qu’il a fini par convaincre de l’épouser, et ses deux petits, fille et fils.

daniel auteuil dans l adversairePlus le temps passe, plus il peut se faire prendre. Va-t-il avouer, dans une catharsis qui le libérerait ? Pas du tout : il ne vit qu’en virtuel, plus beau, grand et fort qu’en vrai. Il est incapable de rester dans le réel, malgré les apparences. Pourquoi personne n’a-t-il rien vu ? D’une part parce le milieu bobo bien-pensant, catholique en médecine, est très conformiste sous une apparence obligeante : leur star est Kouchner, ce qui en dit long sur le vide intellectuel de ces bourgeois. D’autre part, parce qu’au fond tout le monde préfère croire que savoir, faire confiance naïvement plutôt que chercher à connaître. Romand le sent : à qui manque-t-il lorsqu’il se trouve seul ? À personne. Ce pourquoi il s’invente une agression jeune homme, une grave maladie ensuite, un poste dont l’importance le fait se déplacer loin et souvent adulte, une amitié avec le fameux Bernard Kouchner « vu à la télé »…

Lui n’est rien, son personnage est tout. Ce n’est que lorsqu’il est acculé qu’il désire tout effacer : ses parents qui l’ont vu naître et grandir, son épouse à qui il a toujours menti sur tout, ses enfants qui ne le verraient plus du même œil. Le 9 janvier 1993, à son domicile de Prévessin-Moëns, route Bellevue, il tue…

Jean-Claude Romand est-il intéressant ? Pas le moins du monde. S’il agite l’empathie popu, c’est par quelque fascination morbide pour la mort et la psychologie de tueur. Ou par christianisme dévoyé qui « pardonne » aux plus grands criminels pour se donner bonne conscience, « les discours angéliques sur l’infinie miséricorde du Seigneur » cités p.216. Emmanuel Carrère aurait pu développer cet angle, mais non. Il n’y a aucun moment littéraire dans cette écriture plate, dans ce compte-rendu presque administratif d’un cas. Nous sommes loin de Stendhal dans Le rouge et le noir, roman issu lui aussi d’un fait divers !

jean claude romand

Malgré ses « doutes » et son « opinion », distillés au long du livre, il n’effectue aucune analyse psychologique du personnage, il s’en tient aux faits comme un vulgaire juriste. Cela donne un ton glacé, mais ne s’élève jamais du ras de dossier. Peut-être Emmanuel Carrère, une fois la soixantaine venue, une kyrielle de longs articles de gare semblables à celui-ci écrits et publiés, ses propres enfants élevés, ce qui remet beaucoup de choses à leur place, pourra-t-il écrire un « vrai » roman et se tailler une place dans la littérature ?

Dans cet opus de deux cents pages, vite lu et aussi vite jeté, il en est loin. Ça plaît parce que c’est court à lire entre deux stations de RER ou un périple en métro. Parce que c’est facile à suivre – le fluide réduit à 300 mots. Parce que le voyeurisme du fait divers est éternel chez les liseuses qui se croient cultivées, bien que ce criminel ne soit justement pas l’un des nôtres mais un mystère social. Et parce que la mode fait qu’on « doit » avoir lu le fils de sa mère (Hélène Carrère d’Encausse) qui cause si bien à la télé. Mais franchement, où a-t-on vu qu’un biopic à l’américaine produise autre chose qu’un scénario de film ?

Emmanuel Carrère, L’Adversaire, 2000, Folio 2002, 221 pages, €6.40
Film DVD L’Adversaire de Daniel Auteuil avec Daniel Auteuil, Géraldine Pailhas, François Cluzet, StudioCanal, €13.00

La véritable histoire de Jean-Claude Romand:

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Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive

cornelius castoriadis une societe a la derive
Castoriadis fait partie de ces marxistes repentis qui ont su sortir de l’endoctrinement militant pour penser par eux-mêmes. Il faut dire que le destin de cet Européen est singulier : né grec à Constantinople en 1922, chassé par la purification ethnique des nationalistes turcs vers la Grèce, il entre dans les Jeunesses communistes à 15 ans contre le régime Métaxas puis adhère au parti en 1941 contre l’occupant nazi, avant d’opter pour les trotskistes. Émigré en France pour suivre des études en 1946, il devient économiste à l’OCDE jusqu’en 1970 où, après une formation, il s’installe comme psychanalyste freudien en 1973. Nommé en 1980 directeur d’études à l’EHESS, il meurt en décembre 1997 à 75 ans.

Le trotskisme va le faire évoluer vers la Deuxième gauche non stalinienne, surtout après la répression hongroise par les armées soviétiques en 1956. Il crée avec Claude Lefort le groupe Socialisme et barbarie dès 1946, qui prend son essor dix ans plus tard avec Georges Bataille, André Breton, Michel Leiris, Edgar Morin et Maurice Nadeau.

Ce recueil de textes courts permet d’aborder son œuvre simplement, sans jargon. La période embrassée propose tout d’abord un « itinéraire » en cinq textes, puis des « interventions » en vingt textes qui couvrent à peu près tous les thèmes de l’œuvre riche et diverse. Démocratie, partis politiques, marché, révolution, participation, mai 68, féminisme, immigration, racisme, gauche Mitterrand, guerre, religion, écologie – sont abordés selon les circonstances du réel, faisant de ces textes une pensée vivante. Une chronologie et une bio-bibliographie les replacent dans un itinéraire cohérent.

Ce qui intéresse Cornelius Castoriadis est l’humain dans ses relations avec les autres. La psyché ne serait rien sans la socialisation. Mais la socialisation est sans cesse tiraillée par le besoin de retrouver l’unité originelle égocentrée, fusionnelle avec le monde, où tout désir se confond avec le réel. Cet écartèlement psychique crée le religieux, l’artiste, le philosophe, le scientifique… qui cherchent tous, chacun selon leurs moyens, l’unité profonde de l’être. « La racine de la volonté est dans le désir : un désir qui est devenu conscient, réfléchi, délibéré, accepté comme volonté. D’autre part la pensée, en un sens, dépend de la volonté, parce qu’il faut ‘vouloir’ penser. (…) Il y a volonté d’élucider le monde de notre expérience. Et cette volonté est la condition de la philosophie » (Une trajectoire singulière, 1997)

Si les sociétés sont nécessairement historiques, elles se créent elles-mêmes en marchant. Elles ne sont pas déterminées (comme Marx le croyait) mais douées d’une certaine liberté institutionnelle que Castoriadis appelle « l’imaginaire social ». L’histoire faite et l’histoire se faisant entrent en constante dialectique, même s’il n’y a aucun but. Chacun se cherche, chacun s’adapte, les sociétés comme les humains. Il n’y a pas de transcendant, ni sacré, ni rationnel, mais simplement le mouvement. Comme l’a montré Nietzsche, à chaque groupe humain de poser ses propres normes, la condition ultime étant la survie.

athenes jacques martin

Cette auto-organisation des sociétés née de l’autonomie des hommes est née en Grèce antique, avant d’être ravivée dès le XIIe siècle et surtout à la Renaissance, prolongée par les Lumières. L’égalité des pairs engendre les débats, fonde la démocratie, encourage la philosophie et la science – contre tous les déterminismes : biologiques, familiaux, claniques, communautaires, religieux. Les Lumières sont cependant porteuses d’une dérive d’orgueil, une croyance qu’il faut mettre en question : celle que le monde tout entier serait réductible à la mathématique, donc que la nature serait à terme entièrement maîtrisable. Le marxisme a véhiculé cette illusion au XXe siècle ; l’écologie la conteste.

Cornelius Castoriadis est pessimiste sur l’évolution de la société occidentale contemporaine, mais fait malgré tout confiance à la raison pour conduire la liberté humaine, pour chacun et pour la société. Encore faut-il le vouloir et ne pas céder à l’aboulie du statu quo ou de la sempiternelle « synthèse » : « Les gens aujourd’hui ne croient pas à la possibilité d’une société auto-gouvernée, et cela fait qu’une telle société est, aujourd’hui, impossible. Ils ne croient pas parce qu’ils ne veulent pas le croire, ils ne veulent pas le croire parce qu’ils ne croient pas. Mais si jamais ils se mettent à le vouloir, ils pourront » (Une société à la dérive, 1993).

La politique – participation aux débats de la cité – permet de faire son histoire au lieu de la subir. Redonner du sens à la vie passe par le développement humain, pas par la seule croissance économique – dont la consommation pour elle-même est une aliénation. Mais si les citoyens avaient peur de la liberté, si les gens avaient peur des responsabilités ? « Les gens veulent ce mode de consommation, ce type de vie, ils veulent passer tant d’heures par jour devant la télé et jouer sur les ordinateurs familiaux. Il y a là autre chose qu’une simple ‘manipulation’ par le système et les industries qui en profitent. Il y a un énorme mouvement – glissement – où tout se tient : les gens se dépolitisent, se privatisent, se tournent vers leur petite sphère ‘privée’ – et le système leur en fournit les moyens » (Une exigence politique et humaine, 1988).

Ce qui est vraiment « politique » est moins de penser une société utopique que de « faire », en créant les conditions d’une dynamique collective. Action et réflexion entreront alors en dialectique positive, se confortant l’une l’autre. Mais pour cela il faut articuler désir et volonté : « Je ne pense pas que les hommes se mobiliseront jamais pour transformer la société, surtout dans les conditions du capitalisme moderne, et pour établir une société autonome, uniquement dans le but d’avoir une société autonome. Ils voudront vraiment et effectivement l’autonomie lorsqu’elle leur apparaîtra comme le porteur, la condition, l’accompagnement presque, mais indispensable, de quelque chose de substantiel qu’ils veulent vraiment réaliser, qui aura pour eux de la valeur et qu’ils n’arrivent pas à faire dans le monde actuel. Mais cela veut dire qu’il faudra que de nouvelles valeurs émergent dans la vie social-historique » (Les significations imaginaires, 1982). Si la réflexion peut être enseignée par le système éducatif, engendrant la possibilité d’action, le désir qui irrigue la volonté ne peut être transmis, il faut qu’il vienne des individus dans la société.

Et cette autonomie, pour quoi faire ? Tout simplement comme les Athéniens : « la création d’êtres humains vivant avec la beauté, vivant avec la sagesse, et aimant le bien commun » (Les carrefours du labyrinthe II, 1986).

Je ne peux évoquer, dans cette note déjà longue, ni les polémiques sur la prépublication pirate en anglais qui a semble-t-il forcé la main à l’heureuse publication en français, ni sur l’ensemble des thèmes abordés par l’auteur au gré des événements. Il manque peut-être un index des thèmes traités, qui aiderait à entrer, mais chacun pourra y trouver, malgré le recul des années, ample matière à réflexion !

Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive – entretiens et débats 1974-1997, 2005, Points 2011, 390 pages, €10.30

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Communisme et crise de foi

Comme Thierry Wolton publie bientôt le troisième tome de sa monumentale Histoire mondiale du communisme en pointant cette fois les complices, après les bourreaux et les victimes, la revue L’Histoire se fend d’un numéro consacré presque exclusivement aux communistes.

Il faut en effet distinguer le système – totalitaire, policier, exécrable – et ses croyants – idéalistes, naïfs et généreux. C’est du moins le message subliminal de ce dossier, les historiens aujourd’hui arrivés ayant flirté dangereusement avec la doctrine totalitaire dans leurs années de jeunesse. Rares sont les François Furet à avoir analysé ce pourquoi. Mais ne boudons pas notre plaisir : comprendre vaut bien quelques reniements.

Ce qui ressort de ces multiples portraits de ceux qui se firent capter par l’étoile communiste est la foi.

Foi chrétienne ou juive, vite transférée vers l’Avenir radieux. C’est Edgar Morin qui évoque une « espérance de salut dans la rédemption collective » p.54 ; c’est André Gide qui dit sa fascination, « ce qui m’amène au communisme, ce n’est pas Marx, c’est l’Évangile » p.34 ; c’est Pierre Pascal, catholique bourgeois sorti de Normale Sup qui s’est converti à l’URSS : « il est heureux, il a vu Dieu : Karl Marx lui a parlé », le décrit Albert Londres en 1920 p.36 ; c’est Raymond Lefebvre, bourgeois protestant, qui adhère au communisme par la souffrance de la Grande guerre et l’idéal du pacifisme p.38 ; c’est Manès Sperber, juif de Galice, pour qui l’attente de la Révolution est la suite naturelle de celle du Messie ; ce sont Louis Althusser et Roger Garaudy, militants chrétiens, qui voient dans le Parti une moderne Église.

Il y a d’autres voies de conversion : celle d’Aragon, intellectuel bourgeois surréaliste (ce qui fait beaucoup de défauts pour les prolétaires à la tête du PCF…) – mais surtout bâtard du Préfet de police de Paris, avide de retrouver une famille, une fraternité, la reconnaissance du Père – d’où cette ode à Staline dans Hourra l’Oural en 1934 ; celle de Georges Friedmann, scientifique qui percevait l’URSS comme un État savant, vecteur du progrès contre l’obscurantisme bourgeois (« bourgeois » était l’injure suprême de l’époque, on ne disait pas encore « ultralibéral »), celle de Paul Langevin et Henri Wallon ; celle de Maurice Thorez, « Fils du peuple » (titre de son « auto » biographie écrite par Jean Fréville en 1937), à qui le Parti a permis l’ascenseur social ; celle de la Résistance, comme Edgar Morin, Lise Ricol-London, Annie Besse épouse Kriegel, Pierre George ; celle des anticolonialistes Aimé Césaire, Ho Chi Minh, Jean Dresch ; celle des intellos, passés par les khâgnes où la rébellion en serre de cet âge étudiant se focalisait sur la religion communiste – tellement antibourgeoise – ce fut le cas pour Emmanuel Le Roy Ladurie, François Furet, Michel Foucault, Mona Ozouf, Paul Veyne, Maurice Agulhon…

Tous regardaient au-delà du présent vers l’avenir, au-delà du réel vers l’utopie, au-delà de la complexité vers le simplisme. Marx avait prophétisé l’Histoire en marche, le progrès inéluctable de l’Homme engendré par la lutte des classes, dont la finale serait prolétaire. Le Parti (avec majuscule) était l’Église (avec majuscule), voulu ainsi par Staline (ex-séminariste), qui révérait l’organisation hiérarchique et pyramidale catholique et l’avait prise pour modèle. L’URSS était la Terre promise, le paradis en marche, l’endroit où le catéchisme devenait réalité – ce fameux « socialisme réel » dont on a mesuré, depuis, tous les travers.

communisme 2015 10 revue l histoire 417

Il faut comprendre cette foi pour comprendre combien notre époque – depuis Mitterrand – apparaît grise et triste.

Le socialisme rose n’a rien à voir avec le feu immense et rouge. Le socialisme non « réel » se veut réformiste, tout en gardant une phraséologie révolutionnaire. Sans cesse dans le grand écart : il ne peut que décevoir ceux qui aimeraient croire, qui ont BESOIN de croire. D’où la conversion de certains à l’écologisme, cette nouvelle foi dont le credo commence par l’Apocalypse.

Contrairement à la prophétie de l’intellectuel barbu, le communisme n’était pas l’avenir de l’humanité : trop de rigidité, d’inquisition, d’exclusion. Une doctrine figée comme un Coran, une politique soupçonneuse sans cesse à épier « la ligne », les pogroms successifs de « bourgeois », « d’intellectuels », de « traîtres », de « juifs », de « déviants »… Où sont l’émancipation tant vantée, la liberté retrouvée, l’harmonie de l’homme avec SA nature et avec LA nature, la fraternité universelle ? Le « socialisme réel » de l’ex-URSS, de la Chine de Mao, du Cambodge de Pol Pot, du Cuba des frères Castro, de la Corée nordiste des dictateurs paranoïaques qui y sévissent depuis plus d’un demi-siècle sont des repoussoirs, des repaires de Satan – pas des jardins de délices où coulent le lait et le miel (et où attendent, soumis, les vierges et les éphèbes).

L’avenir est à inventer – mais bien loin de la foi !

Toute croyance venue d’en-haut ou de l’intérieur, d’une révélation divine ou de l’esprit humain enfiévré, est une illusion qui enferme. Pour libérer l’humanité de ses chaînes, pour libérer chacun de ses déterminismes subis, ni Bible, ni Évangile, ni Coran, ni Manifeste, ni Livre rouge – mais le patient et humble travail de chaque jour : prendre les choses à la base, une à une, en fonction du possible.

Toute foi est un poison qui empêche de penser, qui fait agir en masse sans réfléchir, qui juge et exclut – voire massacre – sans état d’âme parce que la foule le fait et que le parti l’a dit. Le communisme a été une leçon de plus, après le christianisme et le judaïsme, des méfaits de la religion – quelle qu’elle soit. L’islamisme, cet islam dévoyé, prend à son tour le chemin de la rigidité, de l’inquisition, de l’exclusion. L’humain est-il capable d’apprendre un jour ?

Revue L’Histoire, n°417, novembre 2015, €6.40 en kiosque ou sur Amazon
http://www.histoire.presse.fr

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Politique spectacle

La gauche de la gauche séduit les ex-gauchistes directeurs des médias et les jeunes journalistes qui ont la nostalgie de ne pas en avoir été. Au détriment du réel et de l’information – mais qui se préoccupe du réel ? Qui se préoccupe de l’information ? Le réel n’est-il pas ce qu’on montre en spectacle plutôt que ce qui est ? L’information n’est-elle pas une construction du professionnel pour « faire voir » plutôt qu’un compte-rendu – trop plat – de ce qui se passe vraiment ?

C’est ainsi que le journaliste est considéré comme aussi menteur qu’un politicien, juste avant l’arracheur de dent. C’est pourquoi les journaux peinent à vendre leur papier, tant le genre maniéré ou polémique contraste avec ce qui se voit en direct, sur les réseaux sociaux et dans la concurrence sans morale des radios et télés. Qu’importent les victimes si l’on peut donner le scoop ! C’est ainsi que le planqué de l’usine où les frères Kouachy s’étaient retranchés a eu chaud, dénoncé qu’il fut par des médias avides – qu’on peut sans craindre qualifier de « collabos » du terrorisme. Le pétainisme d’hier prend d’autres formes ; il est toujours présent. Le miraculé a porté plainte pour mise en danger de la vie d’autrui, c’est bien le moins quand on a failli y passer !

Les intellos n’existent plus, ils ne sont que médiatiques. Ils ne pensent plus, ils discourent ; ils n’analysent plus, ils esbroufent. S’étant beaucoup trompés depuis un siècle, avant 14 avec le pacifisme (sans voir la guerre comme conséquence), avant 40 avec le fascisme (sans voir les camps et la mort comme conséquences), après 45 avec le communisme (sans voir les camps et les chars comme conséquences), après 68 avec la maolâtrie et le guévarisme révolutionnaire (sans voir les camps et le musellement des « déviants » comme conséquences). Les intellos suivent aujourd’hui les médias, ils courent après – quand ils ne font pas eux-mêmes l’événement, comme l’inénarrable BHL, « philosophe » pro-bombardements, « humanitaire » botté (sans mesurer l’anarchie, la barbarie, la religion obscurantiste comme conséquences).

Les politiciens courent après leur hypothétique réélection, aussi hypocrites que couards, pesant le pour et le contre, adorant Synthèse, nouveau saint du calendrier adapté à leur lâcheté. Ils laissent le terrain du beau discours aux populistes médiatiques, ceux qui n’ont jamais gouverné (Mélenchon) ou qui ne veulent surtout pas gouverner (le père Le Pen). Comme il est facile de se payer de mots, à la Varoufakis ou à la Montambour, boum ! boum ! quand la vile réalité est là qui invite à la rigueur, à l’austérité et à l’économie… Comme il est facile de danser et de chanter, c’est la fête, l’hédonisme soixantuitard, l’avenir (forcément) radieux (car imaginé et non réalisé) !

Troie incendie

Dire, c’est faire rêver, donc être aimé. Les raconteurs de bobards sont plus populaires que les énonciateurs de faits. Gouverner, c’est trahir – voyez Tsipras après Hollande, après Chirac, après Mitterrand… ces grands menteurs qui ont su tourner leur veste pour durer. Ils n’aiment pas les hommes ni les femmes, ces gens ; ils leur préfèrent les grands mots et les concepts. Ils ont balancé l’humanisme avec Heidegger et Sartre, tous ces héritiers d’Althusser, de Lacan, de Derrida et de Badiou. Plus à gauche qu’eux, tu meurs !

Et plus on est à gauche, moins on aime les vrais gens. On adore plutôt l’Idée, le Bien idéal, l’Absolu – donc l’irréel, l’autre monde, l’avenir toujours futur. On se moque des faits, on se préoccupe surtout d’« où » l’on parle, de « qui » on fait le jeu. Qui n’est pas avec nous est contre nous ! Tel est le mantra de ces médiatiques intellos politiciens qui affichent la « tolérance » sans la pratiquer jamais (sauf entre gens du même bord qu’eux).

Mais le réel est têtu. Et les citoyens confrontés au chômage, à l’embouteillage des urgences, à la réduction des retraites, aux menaces d’éclatement du système bancaire ou de l’euro, finissent par les voir comme ils sont, ces super-menteurs des caricaturistes. Ils songent donc à sortir les sortants, à essayer le grand réceptacle de toutes les doléances : cette extrême-droite qui « l’avait bien dit », qui n’a cessé de « dénoncer » ces faux-culs, magouilleurs, affairistes, avides de garder le pouvoir et d’enrichir les copains.

Je le déplore et ils le déploreront, mais tout le monde s’en fout. Ils auront un Le Pen et ils seront mécontents. Car les batteurs d’estrade à la Montebourg, Varoufakis, Mélenchon ou Le Pen, se trouvent fort dépourvus, lorsque la bise est venue. Comme les autres.

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Jean d’Ormesson, La gloire de l’empire

jean d ormesson la gloire de l empire

Lorsque j’ai lu ce roman à 17 ans, j’ai été enthousiasmé ; le relisant pour cette chronique, je comprends certains agacements adultes : trop de culture nuit à la lecture. Il faut être naïf et candide pour aborder cet empire. Le livre devrait donc rencontrer notre époque.

En 24 chapitres (chiffre symbolique, le lecteur saura pourquoi) et 460 pages sur papier bible, le romancier léger se fait historien philosophe dans ce pastiche d’un monde. Il raconte la geste d’un personnage qui n’a jamais existé, dans un empire qui reste imaginaire. Si non e vero, e ben trovato (si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé), aiment à dire les Italiens, peuple fort aimé de l’auteur. Il y a de la verve, de l’invention, du canular dans ce vrai inventé. Du René Grousset écrit par Jules Michelet et revu par Jorge Luis Borgès, peut-être. Avec généalogie, chronologie, cartes, bibliographie et index – comme dans les vrais livres des vrais historiens.

S’agissait-il, pour le bon chic bon genre d’Ormesson, d’enterrer « la culture » ? de créer un anti « nouveau roman » ? de s’élever par l’imagination contre le « réalisme socialiste » ? Tous ces groupes étaient encore vivaces après 1968, et il était salubre de les envoyer aux poubelles de l’Histoire pour réhabiliter le roman.

Mais Jean d’Ormesson se crée aussi lui-même, en Alexis ou peut-être en Bruince, dans une civilisation syncrétique qu’il fait naître de la rencontre improbable de Constantin et de Gengis Khan. Bruince, qui deviendra archipatriarche, né riche patricien, délaisse tout dès 13 ans pour se faire matelot. Il y a cette tentation manquée chez Jean d’Ormesson, il l’a livrée dans Au revoir et merci.

L’empereur Alexis fut un enfant bâtard jalousé et mal aimé, un adolescent débauché et meurtrier mais adorateur du soleil, un jeune adulte ascète fou de dieu, avant de conquérir l’empire sur requête d’un enfant – envoyé par sa mère. Il ne cherche l’unité impossible que pour se racheter de ses fautes bien réelles. Il est dual, comme l’esprit occidental abreuvé de Bible et de terrorisme philosophique platonicien, comme dirait ce bon Monsieur Onfray. « Alexis, c’est d’abord une passion : la passion de l’unité à travers le divers, la passion de l’universel, la soif de savoir, de beauté, de bonheur, la quête d’une clef, d’un secret, d’un système, d’une société des âmes » p.553 Pléiade. En bref l’incarnation de tout le cycle occidental.

Alexis et Balamir conquièrent à eux deux avant la Renaissance un « Saint empire romain méditerranéen et asiatique » (p.583) qui va de l’Atlantique à la mer de Chine, de l’Afrique du nord aux forêts scandinaves. L’époque est imprécise et les peuples ne sont que des noms : ne trouve-t-on pas les Hobbits en adversaires de l’empire à ses débuts ? C’est dire combien l’humour ne manque pas dans les références authentiques et inventées.

Cette fresque immense et ambitieuse ne va pas sans quelques longueurs dans les descriptions aussi lyriques qu’interminables qui se grisent d’érudition (notamment dans le chapitre XXIII). Mais la mise hors du temps fait pénétrer au cœur de la culture, la nôtre. Cet esprit curieux et porté à l’universel, ne supportant ni la contradiction ni la demi-teinte, est fait pour la gloire bien que sachant que tout est vain. Car seul le temps règne en maître et Dieu lui-même ne peut rien pour le passé ; il n’est pas omnipotent, au fond, et Jean d’Ormesson se demande toujours s’il existe. L’orgueil bâtit sur du sable, pas de gloire sans la chute ni de puissance sans déclin. Tout est vanité…

On peut reprocher à l’auteur cet esprit chrétien qui réduit toute action ici-bas à cet « à quoi bon ? » d’éternité (p.574). Mais on peut le créditer aussi de mettre le doigt sur l’action plutôt que sur l’utopie en montrant le dilemme d’Alexis : « changer la vie ou changer de vie ? » (p.619). La justice exige la force, la prospérité l’unité – mais peut-on faire le bonheur des hommes malgré eux ? Ils aiment la bataille et la guerre, les viols et le pillage ; il faut qu’un rêve soit plus fort que les satisfactions matérielles pour les tirer hors d’eux-mêmes et de ces plaisirs terre à terre.

L’un des bonheurs de lecture est cette langue classique, admirablement neutre, qui décrit sans dévier de sa route tranquille les meilleures et les pires choses. La vie la plus joyeuse et vigoureuse (les Jester) côtoie la barbarie la plus cruelle et le sadisme le plus brutal. Certaines scènes fascinantes ne sont que viols répétés, tortures interminables, enfants vivants lancés comme projectiles et meurtres de masse, l’auteur se plaisant à moquer l’irruption à la mode des homos, à la date d’écriture, par quelques traits bien placés : entre deux supplices d’éviscération ou de carbonisation de sexe ou de sein, deux jeunes barbares se plaisent à faire l’amour entre eux. Nous sommes dans la tradition monastique édifiante des horreurs de l’enfer ici-bas ; nous sommes aussi dans le rire à la Rabelais pour marquer combien vils sont les humains quand ils s’y mettent avec ardeur.

Mais ces quelques pages à la Sade sont aussi philosophiques : les daechistes de l’état islamique font-ils autre chose, 36 ans après la parution du livre ? Quand l’imaginaire rencontre le réel, à quoi bon dire et répéter de façon talmudique obsessionnelle « plus jamais ça » ? Ce faux empire apparaît plus vrai que les réels, tant il dit des hommes ce qu’il en faut savoir, que l’histoire se répète et que l’espérance du rêve côtoie sans vergogne la bassesse la plus bête.

Ce roman a reçu le Grand Prix de l’Académie française 1971 – laissez-vous emporter.

Jean d’Ormesson, La gloire de l’empire, 1971, Folio 1994, 692 pages, €12.40
Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, 1662 pages, €55.00 (si vous désirez lire plusieurs romans de Jean d’Ormesson, l’édition Pléiade est le meilleur rapport qualité-prix, avec 4 gros romans pour seulement 14€ chaque)
Les livres de Jean d’Ormesson chroniqués sur ce blog

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Que la Morale est belle quand elle reste théorie !

Depuis toujours, les humains se divisent entre donneurs de leçons et donneur d’ordres, hommes de fer et hommes de faire.

  1. Les premiers ont le beau rôle – car ils ne mettent jamais les mains dans le cambouis. Ne faisant rien, ils ne se trompent jamais. Ils préfèrent régenter les âmes en leur faisant honte des écarts à la Règle intangible.
  2. Les seconds agissent, ce qui veut dire se compromettent. Ils doivent négocier avec les forces en présence pour faire avancer leurs idées.

Réel oblige contre Idées pures, que la Morale est belle quand elle reste théorie !

Syriza, Podemos, Mélenchon, Duflot, Frondeurs, Aubry, Corbyn… tous préfèrent le rêve à la réalité, l’utopie de l’épure à se retrousser ici et maintenant les manches. Il est tellement plus facile d’être le Vertueux qui jamais ne fait de compromis que le Pragmatique qui évolue pour composer avec le réel puisqu’il ne peut pas l’annuler.

Soyons heureux : quand la Vertu s’incarne en politique, malheur aux citoyens ! Les esprits non conformes à la Règle sont vus par les croyants comme d’immondes déviants qu’il faut traiter en malades (à enfermer et rééduquer) ou en ennemis (à concentrer en camps ou à exécuter). Robespierre a montré la voie, Lénine et Staline ont suivi, puis tous les petits chefs comme Mao, Castro et le touche-pas-à-mon-Pot des gauchistes français des années 70. Jusqu’aux coraniques littéral-illettrés qui infestent nos banlieues en se croyant Vengeurs après Révélation.

Mon idée est que si les diables rouges s’agitent dans le bénitier capitaliste, tant mieux ! Ce serait pire s’ils en sortaient pour tenter l’aventure. La gauche sociale-démocrate-libérale sera mise en échec ? Tant pis : que l’alternance équilibre les dérives potentielles. Un peu de pouvoir à la droite éloignera les tentations de certains Républicains à lorgner vers l’extrême-droite, tout aussi dangereuse que l’extrême-gauche, tant le blabla de surenchère n’a jamais rien résolu dans le concret historique. Seule la lucidité de la raison agissante permet d’agir – pas les illusions des ombres de la caverne idéologique : ainsi parlait Platon.

idees pure caverne de platon

Car nous sommes toujours dans l’ornière simple des deux éthiques pointées par Max Weber : l’éthique de responsabilité et l’éthique de conviction.

En politique, il est nécessaire de voir loin, donc de peser les conséquences des décisions que l’on prend. Quiconque agit en politique non selon ce qu’il peut faire mais selon sa Bible du moment n’est pas un politicien mais un théocrate, qui sait mieux que tous ce qui est bon à tous. Si le réel résiste, il applique par la force ces convictions venues d’en haut : de la Bible ou d’Al Koran, de l’Histoire révélée à Marx, de la révolution permanente qui excite Mélenchon, de l’écologie coercitive traduite par Duflot, du fonctionnariat intangible qui alcoolise Martine Aubry.

  • La conviction empêche le débat, donc l’exercice de la démocratie : qui ne pense pas comme vous est insulté, traité de moins que rien, donc de « fasciste » – ce Mal absolu de la bonne conscience « de gauche, forcément de gauche » comme répétait à l’envi la Duras, bobote fort à la mode des années 1980-2000.
  • La responsabilité permet le débat, donc l’exercice pragmatique du pouvoir : qui ne pense pas comme vous est invité à suggérer d’autres pistes – irréalistes s’abstenir, mais rien n’empêche d’essayer. Certes, la conviction résiste, mais elle comme une lumière qui éclaire le chemin : les embûches ne peuvent être simplement ignorées et la route vers l’idéal ne s’achève jamais. Le tout est de faire ce que l’on peut – en prenant conscience des risques et en assumant ses actes. Le contraire même de l’irresponsabilité sociale de la génération Mitterrand-Chirac.

Les gauchistes de la gauche française, on les connait, ils n’ont en rien changé depuis 40 ans : étatistes, jacobins, taxateurs et clientélistes, ils révèrent le Fonctionnaire – ce serviteur content de l’être – et redistribuent à tour de lois cet argent qu’ils se moquent de produire (ils préfèrent « prendre » – et tant pis pour la génération suivante). Moralistes, ils ont gardé de leur jeunesse marxiste une haine du « capitalisme » qu’ils sont en bien en peine de définir, fourrant dans ce concept tout ce qui « ne vas pas » à leurs yeux (jusqu’au latin qui disparaît… car peu « utile » aux entreprises).

Les fonctionnaires sont certes nécessaires, lorsqu’ils remplissent avec zèle et neutralité le service du public. Mais quel est ce « service » ? Les fonctions régaliennes légitimes de l’État, pas tout et le reste ! Armée, police, justice, diplomatie, impôts, hôpital – voilà qui est indispensable. Tout le reste se discute et Macron a raison de le laisser entendre à une gauche obtuse et figée – n’en déplaise à l’amère de Lille. Et les Français, contrairement aux archéo-socialistes style Aubry décidément de plus en plus coupés du peuple, sont en majorité d’accord. Les États très fonctionnarisés comme la Russie de Poutine et la Chine aujourd’hui, sont plus néfastes que le Canada ou la Suède qui n’embauchent plus aucun fonctionnaire à vie, mais seulement par contrats de 5 ans. En débattre, c’est la démocratie, jeter l’anathème, c’est un coup de force.

Dans un monde ouvert et qui se globalise, ce sont des nuisibles, ces nostalgiques des Trente glorieuses… Car il est fini, le temps de la reconstruction d’après-guerre, du dirigisme du Plan, du soviétisme des têtes. Tous les pays dirigés d’en haut ont échoué, de l’URSS après Staline à la Chine après Deng (l’été dernier l’a montré). L’initiative et la créativité ne sauraient obéir aux directives d’un aréopage de vieillards technocrates ; l’économie ni la participation politique ne sauraient être liées aux ordres impulsés d’en haut. C’est au contraire « la base », le peuple, les gens, qui se trouvent assez adultes et responsables pour se prendre en main. D’où le côté inaudible de l’Église en moralisme, de l’école pour le savoir, du Président en politique, du parti Socialiste pour les idées… Certes, mai 68 est passé par là avec sa haine de tout autoritarisme – mais c’est surtout que la société a changé : elle est plus autonome, plus individualiste, plus ouverte. Absolument plus poussée à obéir à des « mots d’ordre » des partis ou des idéologies. Le Fonctionnaire, exécutant sans initiative des règles de procédure et des ordres hiérarchiques, ne saurait être un idéal social.

Les gauchistes sont les descendants des frères prêcheurs de notre moyen-âge, aussi péremptoires, armés de la même Voix d’en-haut, tonnant aussi fort contre le gaspillage, le foutre et l’orgie, vertueux comme pas un (sauf pour l’argent public… à user comme des filles publiques pour ces petits marquis de la noblesse d’État). Ils voudraient ramener tout le monde à la même norme médiocre, pour que « l’égalité » soit pure et parfaite, comme dans Cité de Dieu rêvée par saint Augustin (évêque kabyle et paillard repenti). En témoigne par exemple le fonctionnariat d’État qui sévit à l’Éducation nationale : petit savoir, petit salaire, petit travail – bien tranquille et assuré. Tout salarié qui dépasse la rémunération du Fonctionnaire de rang le plus élevé est considéré par les petit-bourgeois envieux de Bercy comme « riche », donc à tondre. Même si le sire prend du risque, soyons impitoyable : qui lui demande de prendre un risque ? il n’a qu’à faire comme tout le monde – et passer un concours : il aura la garantie du salaire, de la santé, du travail et de la retraite – comme dans la ruche. Exception : les stars du foot. Le gauchiste, qui va au peuple comme la vache au taureau, aurait « honte » de toucher aux idoles du prolo.

Certes, l’émergence du global et de ces pays du tiers-monde qui revendiquent désormais leur place dans le premier monde, opère une concurrence féroce ; certes, le Budget étatique se réduit tant les impôts sont déjà lourds et toute hausse contreproductive (Hollande l’a testé a son détriment, mettant dans la rue les bonnets rouges) ; certes, l’endettement national exige une certaine austérité que chaque élu rechigne à opérer – puisque ce n’est pas SON argent ; certes, les élites politiques et intellectuelles apparaissent indigentes, courte-vue, préoccupées plus par leur ego du moment devant la télé que par leur responsabilité devant la cité sur la durée d’un mandat. Mais la tentation gauchiste ne vaut pas le plaisir pervers de les déboulonner.

Romains de la décadence Thomas Couture

Monde cruel, impérialisme américain, Union européenne impuissante, dirigeants français médiocres, droite écartelée et socialistes sans repères : comment l’électeur ne serait-il pas écœuré des « partis de gouvernement » qui promettent à tout va sans jamais rien tenir – ou si peu ? D’où la tentation de sortir de ce monde-ci pour errer dans le monde idéal, « l’autre monde est possible » allant pour certains jusqu’à « l’au-delà » des houris et éphèbes promis au paradis islamique. Les écolos ont la trouille de l’enfer, pensez : 2° de plus dans vingt ans, ils se voient déjà griller à bout de fourches – repentez-vous, mes frères, avant qu’il ne soit trop tard !

Mais les couches populaires, elles, sont plus réalistes que les petits fonctionnaires qui se croient intellos, que les syndicalistes qui croient avoir tout compris de la lutte des places ou que les politiciennes arrivistes qui voudraient bien la place. Le peuple ne croit pas les gauchistes, même les vrais qui s’essaient aux responsabilités, même Tsipras – qui est allé dans le réel bien plus loin qu’un Mélenchon qui se contente de discourir, d’une Aubry qui a accouché des 35 h qui endettent l’État chaque année et dont on voit les ravages encore à l’hôpital public, ou d’une Duflot qui a engendré le désastre de la construction en France depuis 3 ans.

Les couches populaires voteront peu ; celles qui votent voteront encore moins Mélenchon mais préférerons les trois Le Pen – la Trinité d’apocalypse de la Trinité-sur-mer. Parce que les partis de gouvernement n’ont jamais voulu écouter – par tabous idéologiques – les cris et les demandes desdites couches populaires, il n’y a rien d’autre d’utile à faire que d’encourager l’alternance : un temps à gauche, un temps à droite. Juste pour l’équilibre de la responsabilité face à la conviction.

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Vote obligatoire et socialisme autoritaire

On connaissait le socialisme des imbéciles, on sait l’échec du socialisme « réel », on croyait arrivé le normal-socialisme, on déplorait la moraline socialiste, on se moquait facilement de la gauche bobo, on savait pourtant que la gauche avait lâché le peuple, on comparait la régression socialiste en Chine et en France, on remettait en perspective dans l’histoire le social-individualisme, on pointait clairement l’ignorance socialiste du droit, on remarquait que la gauche morale se raccrochait aux branches – mais on avait oublié le socialisme autoritaire !

Car le socialisme à la française déteste la liberté.

Laisser aux gens le droit ou – pire ! – la « possibilité » de faire comme bon leur semble est inadmissible pour les missionnaires de la Vérité révélée du Progrès en marche vers l’Égalité pure et parfaite de l’Avenir radieux. Ne riez pas, telle est la croyance des socialistes, une véritable religion si vous creusez un peu.

Ainsi à la Mairie de Paris où l’ineffable Christophe Girard sous la houlette Hidalgo force les noms de rues politiquement corrects – par seule croyance idéologique – dans l’ignorance de la réalité des gens et de l’histoire.

Ainsi chez Renault : l’État entreprend de monter sa participation pour « forcer » (démocratiquement…) les actionnaires à consentir au droit de vote double pour ceux qui restent 2 ans. Y aurait-il en socialisme de « plus égaux » que les autres ?

Ainsi avec la loi sur le Renseignement où, sous prétexte de « terrorisme » (sur lequel tout le monde est d’accord), on va offrir la possibilité aux fonctionnaires de capter les informations de tout le monde, en tous lieux, pour toutes raisons de soupçons – et cela sans le contrôle du pouvoir judiciaire. Seuls des fonctionnaires « contrôleront » les fonctionnaires ! La dérive en « police politique » sera aisée – même si (pour l’instant) nous ne créditons pas ce gouvernement d’y viser. Mais est-ce prudent de laisser une grenade dégoupillée dans les mains de n’importe qui ? Surtout dans le futur.

Mais ne voilà-t-il pas surtout que, sur ordre de l’Olympe socialiste (qui vit aux Champs-Élysées pour ceux qui connaissent encore un peu ce grec que Belkacem veut éradiquer), Claude Bartolone vient de pondre un rapport (vite sorti et pensé légèrement) pour forcer les Français à aller voter à chaque élection ?

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Votez sous peine d’amende !

Le « vote obligatoire » serait-il la panacée aux inepties de doctrine, au ministères du discours opposés aux ministères de gouvernement, aux lâchetés politiques, aux démissions de l’Éducation nationale confite en syndicats « réactionnaires » de gauche pour qui il ne faut surtout RIEN changer, aux mensonges les yeux dans les yeux des électeurs, à la médiocrité des candidats aux élections… On croit rêver : la fraternité socialiste « réalisée » serait décrétée d’État par l’usage d’un « droit » dont on ferait une obligation légale par la contrainte de la force publique. Comme sous feu le maréchal Staline.

En démocratie, la liberté prime l’État. Si c’est l’inverse, nous sommes dans un État totalitaire, absolument pas en démocratie, se décrétât-elle « populaire ». Le rêve du socialisme est le vieux rêve léniniste (qui n’était pas marxiste, l’ayant tordu à sa sauce activiste) : que tout fonctionne « à la manière de la Poste », du haut en bas, jugulaire-jugulaire. Un vrai fantasme administratif de fils d’ouvrier agricole autoritaire, formé aux épures matheuses niveau basique.

La Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789, grand mythe fondateur de la gauche croit-on, proclame pourtant clairement en son article 2 : « Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. » Ou encore, en son article 5 : « La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. » Conçoit-on que « le vote » soit une nuisance à la Société s’il n’est pas exercé ? Il n’est pas écrit que tous les citoyens ont l’obligation, ni même le devoir, mais que « Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants » (article 6). Vous avez bien lu « droit » ! Rien de plus. Rien de l’obligation soviétique d’aller voter, par exemple…

C’était l’exigence des Lumières de convaincre les gens par la Raison. Ce devoir est bien mal rempli par un parti qui se proclame « de gauche » sans le prouver, qui promet monts et merveilles mais gouverne comme la droite précédente, qui se veut « normal » c’est-à-dire aussi mou et paresseux que sous Chirac, le charme personnel en moins mais le mensonge sur les « promesses » en pire. Le socialisme ne parvient pas à convaincre ? Changez de socialisme ! Les autres peuples européens l’ont fait et s’en portent très bien.

Non, en France on veut plutôt changer le peuple. Le socialiste ne se remet jamais en question, vieux tropisme catholique-romain mâtiné de machisme latin qui veut que le plus sage et le plus avisé soit le plus vieux et le plus puissant – comme si nous étions encore dans un groupe de singes. Or « la démocratie » implique la participation. Et l’on ne fait pas « participer » le peuple simplement en lui demandant d’approuver, ni en le forçant à élire les candidats socialistes.

Mais ni la religion d’État (ce laïcard-socialisme issu tout droit du catholicisme social), ni l’éducation « nationale » du tous-pareils notés sur vingt, ne préparent le peuple à participer, faute de savoir s’exprimer autrement qu’en gueulant avec 300 mots ou en cassant lors des manifs et, pour les plus évolués, en boudant lors de « grèves » aussi interminables que floues. Quand on n’apprend pas à développer cet élément de base des droits de l’Homme qu’est « l’expression » (sans laquelle le « droit d’expression » se résume à des coups, des borborygmes ou des balles de kalachnikov), comment oser exiger des citoyens qu’ils viennent « participer » ?

Plutôt que de rendre le vote obligatoire, proposez de rendre l’expression orale et écrite obligatoire dans les écoles, Monsieur le président de l’Assemblée nationale !

Ouvrez les débats citoyens, les référendums d’initiative populaire, abaissez le droit de vote à 16 ans avec éducation au droit à l’école, forcez au non-cumul des mandats pour que les élus soient vraiment au service des électeurs, développez le contrôle des élus par les citoyens.

C’est ce que demandaient Los Indignados en Espagne : « Ce que nous réclamons, c’est que le Gouvernement établisse des mécanismes pour que les gens puissent contrôler ce que font les hommes politiques. Actuellement, en dehors du vote, il n’y a pas de moyen de le faire et les élus ont carte blanche toute la durée de leur mandat. »

C’est aussi, plus simplement, ce que préconise Pierre Rosanvallon dans un livre de 2008 déjà, ancien syndicaliste de gauche proche du socialisme. Mais c’est probablement trop fort pour Monsieur Bartolone, qui n’a peut-être jamais eu le temps de le lire, ni de le penser par lui-même.

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Certes, des arguments sensés existent, et le vote obligatoire est pratiqué sous des régimes tels que la Belgique, la Grèce, le Costa Rica, le Brésil et la Turquie… mais constate-t-on que la politique se porte mieux dans ces pays ?… Au contraire, l’Australie et les Pays-Bas sont revenus sur une telle obligation : cela ne voudrait-il rien dire ? Un socialiste français se croit-il plus intelligent ou plus avisé que les autres ? Ou se défausse-t-il de ses carences sur le commode bouc émissaire de l’abstention – sans s’interroger sur son pourquoi ?

Disons-le tout net : le vote obligatoire n’est pas démocratique. C’est la subversion d’un droit en contrainte. C’est le recul de la liberté au profit de quelques-uns, ceux qui se croient investis d’une mission de sauver les électeurs malgré eux, les considérant comme des immatures, ouvriers, infantiles. Ce sont en effet parmi ces catégories que l’on trouve le plus d’abstention, dit-on.

Il s’agit donc bien d’éducation et de formation, d’intérêt pour les candidats, de conviction que son vote peut influer sur le cours des choses : pas de paresse ni de refus d’être un citoyen. D’ailleurs, l’abstention est-elle grande aux élections présidentielles ou au municipales ? Non, bien sûr, parce que les électeurs voient directement leur intérêt personnel direct dans de telles élections. À l’inverse des dernières « départementales » où personne ne savait plus à quoi va servir un département, censé disparaître en 2021 selon Valls – quand même Premier ministre. Il s’agit donc de séduire, pas de punir ! Et de proposer des urnes désirables – où les promesses se réalisent ou ne sont pas proférées à la légère.

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Si la proposition de loi est votée par une Assemblée à la botte, l’inévitable va se produire :

  • la « résistance » d’une grande partie de la population qui préférera payer l’amende (à condition qu’il y ait assez de flics pour les y forcer) – se défaussant par l’argent du devoir civique (bel exemple de « socialisme » !)
  • le « tant pis pour vous ! » d’une autre partie de la population qui fera exprès de voter populiste ou extrémiste – ou qui systématiquement va sortir les sortants
  • la manifestation plus grande qu’auparavant du vote blanc (enveloppe vide ou papier vierge) ou du vote nul (injures gribouillées sur le bulletin du candidat) – en ce cas : pourra-t-on encore « ignorer » le vote blanc ?

Il faudrait la voir la tête du Bartolone lorsqu’il se verra « élu » par seulement 13 ou 15% des électeurs inscrits… Son « mandat » sera-t-il légitime ? Pourra-t-il toujours prétendre agir pour le bien de tous, si ces tous se réduisent à presque rien ? Il y a décidément de vraies têtes de linotte dans le socialisme à la française. Et un vieux tropisme autoritaire qui ferait bien préférer l’original à la copie.

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Clément Rosset, Principes de sagesse et de folie

clement rosset principes de sagesse et de folie
Voici un philosophe du réel, qui se méfie de l’illusion. Il croit avec Parménide que « ce qui existe existe, et ce qui n’existe pas n’existe pas ».

L’être humain est condamné à la seule réalité : être, c’est ne rien être d’autre, exister ici et maintenant. Il ne peut changer les choses, faire que ce qui est advenu n’ait pas eu lieu. « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? » se lamente Géronte, dans Les Fourberies de Scapin.

Le tragique est de s’apercevoir de l’enchaînement des conséquences – mais trop tard – et de l’accepter, puisqu’on ne peut pas faire autrement. Le sentiment de l’existence est « un coup de foudre », le « sentiment fulgurant d’une présence ».

Clément Rosset analyse trois modes d’appréhension affective de l’existence : la nausée, la jubilation, la surprise.

Le sentiment de nausée est illustré par le mal de mer : il est intolérable et impossible à faire cesser à brève échéance. Cet aspect fâcheux de l’existence conduit à condamner l’existence entière, à désirer ne jamais être né et que le monde même ne fut point advenu. Présomption vaniteuse qui fut celle de Sartre ; elle n’est pas celle de l’auteur – ni la mienne.

Le sentiment jubilatoire consiste à se sentir pleinement exister, dans les bons comme les mauvais moments, et à sentir exister les êtres et les choses autour de soi. Cela constitue un plaisir pur, une « dégustation d’existence » (quel joli terme !). La jubilation ne convoite ni l’ailleurs, ni un autre temps mais le seul ici et le maintenant. Aristophane, Rabelais, sont dans ce cas. C’est le sentiment de l’auteur, avec qui je le partage tant il me semble être celui de la sagesse.

Le sentiment de surprise est de découvrir l’insolite dans l’existence. L’insolite se définit par une étrangeté radicale, l’appartenance à un monde parallèle qui tranche et jure avec le monde dans lequel la chose insolite est plongée. L’existence est ainsi une stupeur d’exister. Étranger et émerveillé, le sujet développe l’humour, qualité qui n’est pas native. Rares sont les tempéraments portés à l’humour, et combien précieux pour jeter un regard neuf, comme d’enfant, sur le monde.

Le miracle grec, pour Clément Rosset, a consisté en ce moment privilégié où le réel était accepté et suffisant : « l’adéquation de soi à soi, la reconnaissance lucide et approbative de l’existence humaine. » Vertu qu’il repère aussi chez Nietzsche qui, pour cela, n’était pas « Allemand », c’est-à-dire pétri de cet idéalisme romantique nostalgique d’un paradis irrémédiablement perdu. Âge d’or mythique que le nazisme voudra retrouver dans la race, paradis où l’homme était en rapport direct et immédiat avec la nature, le cosmos, le grand tout.

Nietzsche jubilait d’exister, assumait son condition éphémère et incertaine. Cette force joyeuse, il l’appelle « dionysiaque » et en fait la source de « l’élan vital » de la « volonté de puissance ». Cette force qui vient du dedans n’est fondé sur rien d’autre que sur son propre mouvement, un « premier mouvement, un oui à la vie ». Hic et nunc.

En ce sens, je me sens profondément grec.

Clément Rosset, Principes de sagesse et de folie, 1991, éditions de Minuit, 122 pages, €8.58 broché
ou €9.49 format Kindle
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Maxime Chattam, Le 5ème Règne

maxime chattam le 5e regne
La magie, vous connaissez ? Vous n’y croyez pas ? Mais les mots ne sont-ils par eux-mêmes incapables à faire naître une émotion surgie de nulle part ? De faire lever en vous des passions sans qu’un acte soit accompli ? D’enflammer votre imagination ? De bouleverser parfois tout votre être ? Le conte, le thriller, la poésie, ne sont-ils pas une forme de « magie », cette influence rationnellement « inexplicable » ?

Maxime Chattam, un jeune Français sympathique qui vit entre la France et les États-Unis, a publié là son premier roman. L’édition Pocket en est une réédition, après son succès sur les tueurs en série. « Le 5ème règne » a obtenu le prix du roman fantastique du festival de Gérardmer. Il court sur les traces de l’Américain Stephen King dans « Ça » comme de l’Allemand Michael Ende dans « L’Histoire sans fin » publié en 1979 et mis en film par Wolfgang Petersen. Ses héros sont à peine plus âgés que les adolescents des deux livres, un tantinet plus mûrs mais aussi pragmatiques, aussi courageux et aussi hantés par un reste d’enfance. Ils sont sept.

Comme eux, ils découvrent un Livre, donc un savoir secret ; comme eux, ils vont devoir affronter sans être prêts encore les terrifiantes puissances du mal. Comme quoi « un livre peut être dangereux », ainsi que le dit Bastien dans « L’histoire sans fin » ; comme quoi la fonction de passeur d’un livre peut vous faire devenir « un héros », tel l’Atreyou libre et hardi (Noah Hattaway) qui est le double de Bastien (Barret Oliver) dans l’imaginaire. Ce sont les ressources que découvrent en eux-mêmes les banals adolescents du « 5ème règne ».

atreyu noah hathaway 12 ans

L’idée directrice, vieille comme le monde, est que le Christianisme a apporté sur la terre un ordre mental et une paix émotionnelle que ne pouvait connaître le monde « d’avant ». Ce monde-là était obscur et angoissant, les forces que tout le monde possède sans le savoir restaient immaîtrisées et se déchaînaient alors en un paroxysme de violence. Le minéral, le végétal, l’animal, l’humain forment les quatre règnes de la nature dans la pensée classique. Le cinquième règne est celui de « l’ora », ce fluide immatériel qui serait l’énergie de toutes choses et que les druides avaient dompté, dit-on. Un livre, recopié de siècle en siècle, en transmet les secrets, surveillé par une confrérie immortelle.

Mais voilà : dans ce petit village de la côte nord-est des États-Unis, propice aux légendes par son climat tourmenté et par son histoire plus longue que dans le reste du pays, des adolescents disparaissent, tués par un Ogre aux pouvoirs étonnants. Sa violence se déchaîne épisodiquement en coups fulgurants, éventrements ignobles, “tétons fendus dans la longueur” et lacération de torse au couteau dans les hurlements de terreur. Ce sadisme répond aux angoisses les plus enfouies des fantasmes adonaissants et en faire le récit n’est pas voyeurisme, mais salutaire catharsis. C’est la vertu des contes de savoir faire peur aux jeunes pour qu’ils s’en vaccinent.

La petite bande réunie autour de Sean, 15 ans, fait l’apprentissage de la vie, de l’amitié et de l’amour, en même temps que de la violence du réel. C’est cruel et touchant. Les sept découvrent dans un grenier de grand-père un vieux grimoire… Les puissances, alors, se déchaînent mais les ados ne vont pas se laisser faire puisque les adultes sont incrédules ou impuissants. Ils vont se colleter aux pires instincts humains : l’avidité de la toute-puissance, la férocité implacable, la destruction. Rien de nouveau sous le soleil. Sinon que ces gosses deviennent peu à peu nos amis, leur personnalité encore floue se précise scène après scène, comme dans la vie réelle. Ils perdent leur naïveté d’enfance avec leurs rondeurs musculaires ; ils deviennent doucement des adultes au corps affermi, à l’esprit raffermi.

Est-on jamais vraiment adulte, d’ailleurs ? Le premier baiser, la première fois qu’on « le » fait, le premier enfant – rendent probablement plus conscient, plus responsable. Mais encore ? Ce livre n’est pas que divertissement, bien qu’il y excelle. Il nous fait réfléchir à ce qu’être adulte veut dire. Certains ne le sont jamais, pas même à l’âge mûr. Mais cette maîtrise progressive de ses facultés, qu’on aborde timidement vers 15 ans, en est peut-être le symptôme.

Laissez-vous entraîner dans cet envoûtement du livre. Il y a une magie à la Peter Pan dans cette bande de garçons et de filles. Une cruauté qui n’est pas complaisante. De vraies révélations de vertu chez les jeunes.

Maxime Chattam, Le 5ème règne, 2003, réédition Pocket 2006, 520 pages, €7.70

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François Jullien, Éloge de la fadeur

francois jullien eloge de la fadeur
Fadeur ? C’est ce qui manque de piquant, d’animation, de vie. Le mot français vient du latin qui a donné aussi ‘fat’ – sot et vaniteux. Il est bien mal connoté en français, ce mot de fadeur… Tel n’est pas le cas en Chine, où le ‘dan’ évoque la saveur du neutre, cette absence de détermination au départ de tous les possibles. « Le mérite de la fadeur est de nous faire accéder à ce fond indifférencié des choses ; sa neutralité exprime la capacité inhérente au centre. A ce stade, le réel n’est plus ‘bloqué’ dans des manifestations partiales et trop voyantes ; le concret devient discret, il s’ouvre à la transformation » p.19.

La fadeur n’est pas l’absence de goût mais la suspension de notre avidité des sens. Fade est ici synonyme de réserve, de maîtrise, de délicatesse. Il s’agit de laisser infuser la perception, de laisser ouvert ce qui constamment se déploie sans jamais se laisser réduire à un seul aspect. La saveur nous attache car elle nous accapare et nous asservit ; elle sature notre sens du goût. La fadeur nous détache, nous affranchit de la pression du dehors, de l’excitation trop vive des sensations, de toute intensité – qui est de toute façon factice et de peu de durée. Elle nous libère des engouements éphémères et fait taire tout ce tapage qui nous épuise. La conscience ne se laisse plus happer par la diversité mais aperçoit l’indifférencié essentiel.

Et le monde redevient disponible à son initiative, par l’abolition du désir et de l’encombrement des choses. Pour le Tao, le détachement est la voie du libre épanouissement, de ce qui spontanément advient. Pour Confucius, le neutre est une valeur centrale : ce qui ne penche ni dans un sens ni dans un autre et garde, complète en soi, sa capacité d’essor.

Ce qui est voyant est illusoire, pur spectacle sans lendemain – comme tous les spectacles. L’efficacité est toujours discrète car en profondeur et dans la durée. Ce qui vaut est la retenue, la simplicité ; il s’agit d’être spontané, naturel, uniment. De ne pas chercher à faire impression, à s’enfler outre mesure, de ne pas faire semblant de s’intéresser aux autres quand on ne peut accompagner l’expression par des actes. La fadeur crée la distance, réduit l’affect, épure les impressions. Elle rend plus authentique. Elle permet de percevoir l’animation des choses par-delà ses incarnations particulières ; elle nous ouvre à la solidarité des existences, à l’interdépendance des réalités, au fait que nous sommes – ô combien ! – parties prenantes du grand procès des choses.

Ce calme intérieur, cette intuition du vide, ne nous rendent pas inaccessibles à l’émotion. Mais parce que l’émotion ne nous trouble plus, on l’appréhende d’autant mieux et l’on peut en jouir. Il s’agit de la contrôler, pas de l’annihiler. « La richesse de la fadeur réside dans la possibilité qu’elle nous offre de convertir le regard en conscience et d’approfondir sans fin » p.133. Dans la poésie chinoise, le sens n’appuie jamais, laisse apparaître les phénomènes et les situations sans les laisser s’imposer. Tout ce qui commence à prendre forme se retire et se transforme. La conscience, alors, ne s’attache ni ne quitte.

Sagesse chinoise contre médiocrité française, François Jullien réhabilite le sens du mot fadeur et nous fait voir l’autre aspect des choses : celui qui n’est pas occidental.

Il voyage à travers la philosophie, la calligraphie, la poésie et la peinture chinoise, voies différentes vers la même simplicité nature, hors cette complexité née de la technique et de la civilisation. La sagesse chinoise veut rendre disponible au monde. Du goût des aliments au détachement de la personne, jusqu’à la réserve philosophique qui est une attitude envers les autres et le monde, l’exemple chinois nous rend plus riche, plus fort, plus adapté à ce qui est. Car « la fadeur est cette expérience de la ‘transcendance’ réconciliée avec la nature – dispensée de la foi » p.143. Et de ses illusions qui sont autant de voiles sur le réel…

Ce n’est pas le mince mérite de François Jullien, dans ce petit livre illustré et très accessible, que nous le faire sentir.

François Jullien, Éloge de la fadeur, 1991, Livre de poche Biblio essais 1993, 161 pages, €5.60

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Clément Rosset, L’objet singulier

clement rosset l objet singulier
Représenter le réel c’est le doubler, non seulement le répliquer en lui donnant un sens, mais le fausser en le dépassant, le rendant indésirable, has been. André Breton et les Surréalistes : « Rien de ce qu’ils voient n’étant unique, rien n’est non plus réel ; d’où il s’ensuit que tout ce qu’ils voient est spectacle et pur spectacle, sans garantie aucune de la part du réel censé s’y produire » p.14.

Dans ce petit live, Clément Rosset analyse comment le réel est dévié jusqu’à être nié et comment il ressurgit, improbable, dans les objets singuliers que sont le rire, la peur, le désir, le cinéma et la musique. Notre société qui nie le réel depuis Platon jusqu’à Heidegger en passant par la Bible, Hegel, Marx et Freud, se voit et agit comme une société du spectacle. Le réel se doit d’être reconstruit pour avoir un sens – mais chacun sait que ce sens n’est au fond qu’illusion.

Un développement sur la notion d’identité est particulièrement d’actualité. L’identité est à la fois ce qui est sans égal (non identique donc bien réel) et ce qui est égal à autre chose (identifiable par une représentation). « Ainsi s’explique (…) l’éternelle souffrance quant à l’identité dont témoignent au fil des jours telle revendication individuelle, régionale ou nationale : ignorant que toute identité est par définition en souffrance – en attente d’être pensée -, l’individu ou le groupe attribue son manque d’identité à une pression extérieure (…) par une demande de ‘prise en considération’ qui ne saurait pourtant jamais être plus qu’un succédané de la visibilité réelle et immédiate à laquelle il aspire » p.21. Voilà qui est profond : à nier le réel, on encourage l’image ; et cette image, toujours à construire, frustre l’individu ou le groupe par son flou, engendrant un ressentiment envers les autres, boucs émissaires commodes de l’absence de lucidité…

Plus un objet est réel moins il est « identifiable », mais plus aussi le « sentiment » du réel est intense. « L’objet réel est en effet invisible, ou plus exactement inconnaissable et inappréciable, précisément dans la mesure où il est ‘singulier’, c’est-à-dire tel qu’aucune représentation ne peut en suggérer de connaissance ou d’appréciation par le biais de la ‘réplique’ » p.15. Ce qu’on appelle destin ou fatalité n’est que le caractère existant du réel, au hasard et sans raison. Seule l’allégresse, cette approbation sans condition du réel ici et maintenant, absence de manque indifférente au futur, permet de supporter le savoir, l’irruption du réel sans fard qui est insupportable.

Parmi les objets singuliers, le comique où le réel dément sa représentation, la peur qui est danger imaginé et sans appel (à l’inverse de la crainte pour un danger réel), le désir qui n’est pas pour un objet réel (contrairement à l’appétit) mais pour sa représentation, son statut, le prestige qu’il confère : « Sancho copie Don Quichotte, mais Don Quichotte copie Amadis, et ainsi de suite à l’infini » p.46, mais quand même indice de la richesse inépuisable du réel dont on voudrait jouir en entier, le cinéma en ses styles fantastique ou réaliste, enfin la musique.

Rosset consacre 64 pages sur 111 à la musique. L’objet musical n’imite rien, elle est une forme libre, le musicien « apporte son réel avec lui » p.61, il crée du « réel à l’état sauvage » p.63. « Toutes les créations humaines fonctionnent sur le modèle de la duplication, de la mise en représentation d’un déjà existant, c’est-à-dire du double. Sauf la musique, qui est incapable de se mettre en image, étant à elle-même son propre modèle » p.63. Et qui a un effet reposant puisqu’elle « réduit au silence toute autre réalité », et jubilatoire puisqu’elle révèle « que tout y est prodigieux en tant simplement qu’il existe » p.87. La musique est art de démiurge, créer matériellement sa propre réalité.

Si le matérialisme intégral selon Lucrèce est « rien d’autre que des atomes et du vide », il ne peut exister ni événement, ni histoire (reconstructions a posteriori), ni sens, ni raison – rien que matière. « Raison pour laquelle l’expression de ‘matérialisme historique’ est une contradictio in terminis, et Marx non un matérialiste mais un hégélien, c’est-à-dire un idéaliste » p.95. Nous n’en doutions pas, au vu de l’écart expérimenté entre les mots de la théorie marxiste et les choses de la pratique communiste durant un siècle. Le matérialisme admet la simplicité du monde, sans instance extérieure au monde pour lui donner un quelconque sens. Au grand dam des pauvres humains qui voudraient bien, par désir, retarder ce qui leur déplait ou fait mal, comme ces catastrophes (irruption brutale du réel) ou la mort (qui termine toute existence).

Admettre le réel, quelques philosophes le font, Leibniz par la félicité, Spinoza par laetitia (joie), Nietzsche par l’ivresse dionysiaque et Rosset par l’allégresse : « soit une approbation de l’existence qui consiste à estimer, sinon contre du moins indépendamment de toute raison ou bien-fondé, que le réel est ‘suffisant’ – c’est-à-dire se suffisant à lui-même et suffisant en outre à combler toute attente concevable du bonheur » p.98. Savoir tragique mais pas seulement, amour de la vie, du monde et de soi mais pas seulement. « Car le secret du monde, c’est justement le monde : la somme de toutes les explications désirées ne sauraient mieux faire que, dans l’hypothèse optimale, coïncider avec le réel qu’elles prétendent expliquer » p.109.

L’écriture de Clément Rosset, probablement influencée par le style de Heidegger qu’il cite souvent, est plus lourde que dans ses livres précédents. S’il ne jargonne pas, n’usant pas de termes abscons pour initiés, la tournure des phrases n’a pas cette courte simplicité qui fait son habituel charme. Il reste que cette œuvre est une étape importante dans l’exploration de l’ontologie du réel (tout ce qu’il y a et aura jamais de réel existant), opposée à l’ontologie classique (différenciant être et exister). Ce qui est un véritable air frais dans le fatras philosophique du siècle qui vient de s’écouler.

Clément Rosset, L’objet singulier, 1979 augmentée 1985, éditions de Minuit, 111 pages, €14.00

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Clément Rosset, Le réel – traité de l’idiotie

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Le réel est ce qui existe, « sans reflet ni double : une idiotie au sens premier du terme » p.7 (idiot veut dire simple, particulier, unique, plus globalement sans raison). Deux parties dans cet opus qui poursuit la quête philosophique sur ce qui existe : 1/ D’un réel encore à venir, 2/ Approximations du réel. Suivies d’une postface sur la sottise, avec l’exemple du fétiche à l’oreille cassée de Tintin.

Le réel est encore à venir, rares sont ceux qui l’appréhendent. « Nous disons que ce qui existe est insignifiant, que le hasard peut très suffisamment rendre compte de tout ce qui existe ; cette thèse demeure ambiguë si l’on omet de préciser qu’elle vise ce qui se passe ‘dans’ l’existence, mais naturellement pas le fait de l’existence elle-même, le fait qu’il existe quelque-chose » p.40. Ce qui existe n’a pas de signification et s’est s’illusionner que de lui en plaquer une. « Le réel n’est rien – c’est-à-dire rien de stable, rien de constitué, rien d’arrêté » p.21. Exemple l’hostilité du chien qui veut (à tout prix et sans cause) mordre Monsieur Hulot en vacances dans le film de Tati. Encore le jeu d’échecs où « la nécessité qui s’y produit apparaît à la fois comme implacable et incertaine, alliant la plus parfaite rigueur aux plus imprévisibles aléas » p.33.

Deux courants philosophiques nient ou évitent le réel : l’illusionnisme et l’inguérissable.

Hegel est le maître du premier, « le grand philosophe de la signification imaginaire » p.36, consolateur endémique des temps de crise qui prétend tout expliquer parce que le seul réel est rationnel, évacuant tout le reste sans daigner le voir. Créer un double du réel a trois fonctions :

  1. mise à l’écart (cachez ce sein que je ne saurais voir),
  2. métaphysique (un autre monde donne un sens à celui-ci),
  3. fantasmatique (produire l’objet qui manque au désir, pulsion incapable de jamais se fixer).

« L’illusionnisme philosophique consiste à annoncer le sens sans le montrer » p.54 : ni la nature de la Raison, ni de l’Esprit, ni de l’Idée chez Hegel n’est jamais donnée… « Les hégéliens modernes – de Mallarmé à Lacan, en passant par Georges Bataille et Jacques Derrida – usent d’un même illusionnisme philosophique » p.55. Le sens est interminablement différé.

Les inguérissables maintiennent le sens mais constatent son absence ; ils ne le gardent que comme pure croyance. Kant en est le maître, « moment où l’on a établi, le plus solidement du monde, que si l’on tenait à une idée on pouvait à jamais la revendiquer pour vraie, quand bien même il serait établi par ailleurs, et tout aussi solidement, que cette idée est une absurdité » p.61. La critique de Kant ne porte pas sur le contenu mais sur ses conditions de possibilité. Tour de passe-passe qui maintient n’importe quelle « vérité » que l’on croit nécessaire, aboutissant au dogmatisme. « Incertitude quant à l’objet, mais certitude quant au sujet : on croira de toute façon, peu importe au fond à quoi » p.63. On s’accroche à son illusion comme à un doudou, par peur du réel. « La ‘vérité’ était hier à Moscou, elle est aujourd’hui [1977] à San Francisco, elle sera demain dans la philosophie chinoise, l’écologie ou l’alimentation macrobiotique [c’était prémonitoire !] – et chaque fois d’ajouter, en vous présentant sa nouvelle lubie : ‘Quel fou j’étais !’, comme le héros de Gogol » p.64.

« Car c’est cela qui épouvante à l’avance les dévots, et avec eux tous les hommes en tant qu’ils sont susceptibles de dévotion, c’est-à-dire de peur : exister sans nécessité, agir sans caution – aller à l’aventure dans un monde où rien n’est prévu et rien n’est joué, où rien n’est nécessaire mais où tout est possible. Cette réalité, ainsi perçue à l’état brut, est comme un vin trop fort ; pour la rendre agréable à boire, on la coupe généralement avec l’eau du sens » p.66. La réalité directe n’est perçue que par l’ivrogne, l’artiste et parfois le philosophe ; elle est d’elle-même, sans double signifiant. « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit » p.42. C’est une grâce de jubiler malgré la catastrophe, c’est une allégresse que d’aimer ce qui est, sans cause, pour le pur plaisir d’exister.

Les approximations du réel visent à donner du sens, à déformer l’existant pour le rendre acceptable, notamment par l’écriture et par la représentation. « La grandiloquence est fondamentalement une sorte d’accident du langage, un glissement, un dérapage dont l’effet est de rendre le réel par des mots ayant visiblement perdu tout rapport avec lui : un langage manqué, à peu près au sens où les psychanalystes (…) parlent d’actes manqués » p.82. L’enflure est le propre de Jean-Jacques Rousseau, de Victor Hugo, et de tous les politiciens.

  • Par exemple « Rousseau (…) transforme d’une part le fait d’écrire ses Mémoires en événement unique et prodigieux (inflation du contenu) ; d’autre part il célèbre ce prodige à l’aide d’une rhétorique d’apparat héritée de l’art oratoire et judiciaire (inflation de l’expression) » p.85. Il y a déformation du réel par indifférence au réel, aptitude à l’escamoter au profit de ce qu’il peut prêter à dire.
  • Par exemple « Tartuffe est atteint d’une perversion qu’on pourrait désigner comme une aberration triomphaliste du langage, dont l’effet est de transformer automatiquement toute chose en mot, c’est-à-dire d’assimiler rigoureusement la réalité de la chose à celle de sa représentation. Ainsi protégé du réel par la forteresse imprenable de son propre langage, il est inattaquable, comme l’apprend à ses dépens la famille d’Orgon » p.103.
  • Par exemple Sade : « De l’écriture sadienne on pourrait dire qu’elle est une perpétuelle outrance verbale, non en ce qu’elle déforme le réel mais en ce qu’elle prétend absolument s’en passer » p.106. Tel est le performatif : le verbe se confond avec l’acte, dire est comme si l’on faisait. Même le pire.

Travers contemporain véhiculé par le marxisme dogmatique de l’après-guerre, par le structuralisme puis par l’illusion gauchiste de liberté dans le spontané instinctif, ce refus du réel au profit de la représentation a deux conséquences : le narcissisme et la violence. « Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la confusion de la chose et du mot (…) se soit accompagnée d’une explosion de narcissisme généralisé » p.111. Moins une attention à soi qu’une inattention au reste – au réel. Valorisation de l’image plus que de la réalité. « D’abord parce que la parole grandiloquente fait violence au réel, ensuite parce que cette violence faite au réel est l’indice d’une violence virtuelle tant chez celui qui parle que chez celui qui écoute. (…) La violence sanctionne toujours un outrage au niveau de la représentation et non à celui du réel » p.112. Ce n’est pas d’être nul que souffre le banlieusard des quartiers, c’est qu’on le lui dise (insulte) ou qu’on le lui fasse sentir d’un regard (irrespect). Qui passe indifférent, sans paraître voir, n’est pas agressé.

Le remède ? Il se trouve chez les sportifs en occident (et j’ajoute) chez les adeptes des arts martiaux en orient. « L’acte ou le geste réussis ne sont tels qu’à la condition qu’ils ne soient pas brouillés par leur propre représentation dans le temps même où ils s’accomplissent : vérité bien connue des sportifs qui ne manquent généralement leur coup (…) que pour autant que s’y superpose, dans l’esprit de l’acteur, sa propre représentation » p.141. Les maîtres japonais ne disent jamais ce qu’ils font – ils le font. A l’élève de saisir et d’imiter, la virtuosité ne passe pas par les mots mais par les actes.

Clément Rosset, Le réel – traité de l’idiotie, 1977, éditions de Minuit 1986, 155 pages, €11.50

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François Jullien, Un sage est sans idée

fancois jullien un sage est sans idee
François Jullien arpente la pensée chinoise depuis des décennies. En 1998, il lance un petit livre au titre provocateur pour les illettrés français. Un sage sans idée est peut-être aussi provocateur peut-être que le Christ lançant aux Juifs romanisés « heureux les pauvres en esprit ! » La pensée européenne, précise François Jullien, a sombré pour la plupart dans l’ontologie. Rares en sont les rescapés : les Stoïciens, Pyrrhon, Montaigne, Nietzsche… En Chine à l’inverse, la sagesse est la voie, pas la doctrine : il suffit de voir ce qui reste de dogme « communiste » au Parti dirigeant. Le sage est « sans idée » parce qu’il n’en a pas de préconçues. Il est sans parti pris, donc ouvert. L’intérêt d’aller voir en Chine est de mieux comprendre la raison européenne, ou son délire pathologique en écho dans les media.

Toutes les idées ne se valent pas, mais elles sont toutes possibles ; elles doivent être toutes accessibles pour établir le chemin de sagesse. Tout doit rester ouvert car tout demeure ensemble. « Le sage est effectivement sans « moi » puisque, comme il ne présume rien à titre d’idée avancée (1), ni ne projette rien à titre d’impératif à respecter (2), ni ne s’immobilise non plus dans aucune position donnée (3), il n’est rien, par conséquent, qui pourra particulariser sa personnalité » p.23. Cela signifie-t-il que « le sage » est l’idiot du village, l’ado zappeur qui saute d’un désir à l’autre au gré de son humeur, ou la candidate experte en « rien » ? Est-ce à dire que tout vaut tout ?

Non pas ! Au contraire, la sagesse est une voie d’expérience, pas la culture d’une ignorance. Elle est un chemin qui ne cesse jamais, pas un logiciel défaillant. Il faut donc des idées, mais être pénétré qu’elles ne sont jamais ni intangibles, ni absolues. Car « une idée est paradoxalement viciée des deux côtés : à la fois trop partielle et donc aussi partiale (« une » idée, « mon » idée) ; et trop abstraite (en tant qu’« idée ») ; à la fois trop restrictive (parce qu’elle privilégie) et trop extensive (en subsumant des cas trop divers). Tandis qu’en se conformant à la possibilité du moment, au point d’effacer tout moi personnel, Confucius réussit à maintenir une normativité, mais sans qu’elle soit plus exclusive et catégorique ; et c’est en variant ainsi d’un pôle à l’autre, d’un extrême à l’autre, qu’il peut réaliser le juste milieu continu de la régulation » p.27.

« Juste milieu » : ceux qui ne voient le monde qu’en polémique, ceux pour qui « tout est politique », voici un terme qu’ils ne sauraient comprendre ! Ils le haïssent donc, sans plus avant réfléchir et, pour eux, le juste milieu devient la demi-mesure. Les Chinois, à qui nul Occidental n’a rien à apprendre en politique, suivent plutôt Confucius quand il fait du milieu juste une pensée des extrêmes. Car cette pensée n’est pas rigide comme le « Souverain Bien » platonicien ou « le Mal » chrétien ; elle varie d’un pôle à l’autre et permet, par ce que les Américains appellent désormais les « stress tests », de déployer le réel dans toutes ses possibilités. Car ce qui « est » le réel, c’est le changement incessant : le présent n’est pas sitôt dit qu’il est déjà passé. Or, ce changement ne peut s’opérer que s’il y a deux pôles, deux champs de forces qui s’affrontent, non parce que l’un a plus « raison » que l’autre, mais parce que l’essence du changement pour la matière réside en cet équilibre sans cesse remis en cause : ainsi « la vie » résiste à « la mort » (l’entropie pour les intimes) parce qu’elle isole sa cellule avec de l’énergie.

Le « milieu » n’est donc pas l’immobilisme du ni trop ni trop peu, ni le conservatisme du tout est bien – mais de pouvoir passer d’une extrémité à l’autre sans s’enliser : de voir la réalité par les deux bouts. Pour Confucius, « une remarque n’a pas pour mission de dire la vérité comme on le sous-entend dans un énoncé ordinaire ; ni non plus d’induire ou d’illustrer (comme le ferait un exemple) – elle n’expose pas une idée (…) Mais elle souligne ce qui pourrait échapper, elle attire l’attention » p.48. Le « commentaire » a ainsi le souci du moment et des circonstances, pas une prétention à révéler un quelconque Plan divin. Contrairement à ce que voudrait faire croire l’orgueil occidental, les différentes civilisations sont autant de façons humaines d’appréhender le monde. Chaque pensée fait partie d’un ensemble historique particulier, mais considéré comme le monde vécu. Y compris le savoir « objectif » ou « scientifique », dont on sait bien qu’il dépend étroitement de son milieu de production comme d’utilisation pour opérer.

L’Occident tend à penser par concepts en fonction de « la vérité » à découvrir. Pour les Chinois, la polémique détourne de l’essentiel : en se fixant sur la vérité, on passe à côté de ce qui est à réaliser (c’est d’ailleurs le travers bien connu de la gauche française, intellectuels comme politiciens). La pensée chinoise ne fait pas une notion totalitaire du « vrai », elle ne s’immobilise jamais et reste itinérante, toujours en recherche. Car elle ne vise pas tant à faire connaître qu’à faire tout court ; elle ne vise pas à « prouver », mais à « élucider les cohérences » (p.96). Elle rejoint la critique nietzschéenne de la fixation sur « la » vérité, la seule vérité d’une Science idéalisée, réductrice, qui ignore « le gai savoir ». « Tandis que la philosophie pense sur le mode de l’exclusion (opinion/vérité, changeant/immobile, vrai/faux, être/non-être), tout son travail étant ensuite de dialectiser les termes de l’opposition, (…) la sagesse se pense sur le mode d’une égale admission (en tenant l’un et l’autre sur le même pied : non pas sur le mode du soit l’un, soit l’autre, mais de l’à la fois). Aussi, la sagesse (…) est sans progrès, mais c’est pour atteindre le stade de la sagesse qu’il faut auparavant progresser » p.100.

La cité grecque s’est construite sur un face à face des discours. La Chine n’a pas ignoré la controverse mais continue de préférer les discours insinuants, obliques et allusifs. Ils visent moins à convaincre l’adversaire par des arguments qu’à le fléchir en le manipulant. « La tactique est de tourner cet adversaire contre un autre adversaire, en reconfigurant leurs positions de façon telle que, en s’opposant, elles laissent voir par l’un ce qui manque à l’autre et réciproquement » p.114. Le contraire de la sagesse n’est donc pas le faux – mais le partial. Car tous ont raison – mais d’un certain point de vue, et en partie seulement. Tous sont réducteurs, non qu’ils prennent le faux pour le vrai, mais un « coin » pour le tout. A chaque fois, leur esprit se « borne » ; ils ne veulent voir qu’un seul aspect des choses. La « voie » de la sagesse tente en revanche d’aller jusqu’au bout de chaque aspect différent, de toutes les possibilités de variation du réel.

Est « sage » non pas qui a raison, mais qui voit le monde et la vie comme allant « de soi ». Il y a non-attachement, pas abandon ; le sage ne se laisse accaparer par aucune des thèses en présence, il veut évoluer librement entre elles. « Il n’y a pas promotion d’une vérité supérieure, mais affranchissement intérieur par absence de parti pris » p.139. Le réel n’est pas un immuable qu’il suffirait de connaître (comme le Bien abstrait de Platon) mais un ensemble de processus qu’il faut tenter de comprendre (comme l’encyclopédisme d’Aristote). Pas de relativisme – mais une harmonie ; pas un scepticisme – mais une compréhension des phénomènes ; pas une indifférence – mais une disponibilité. Montaigne est sans doute celui qui a le mieux traduit, en Occident, cette disposition de l’esprit humain qu’a développé particulièrement la sagesse chinoise. « Comprendre » le passage continu des choses, s’en faire le contemporain, c’est bel et bien vivre « à propos ».

Il ne s’agit certes pas de se renier, ni de se convertir à la pensée d’Asie. Notre raison vient des Grecs et a produit la politique dans la cité, c’est-à-dire la démocratie et l’essor des sciences expérimentales. On ne se refait pas. D’ailleurs, le sage chinois se veut « apolitique » puisqu’il reste toujours disponible ; il ne peut « prendre parti », se privant par là même de toute résistance aux pouvoirs. C’est d’ailleurs, selon François Jullien, « l’échec de la pensée chinoise » p.224. A l’inverse, toute philosophie à l’occidentale « se révèle révolutionnaire en son principe – par la rupture qu’elle opère sur le ‘naturel’ » p.225. La dépendance à la partialité, nécessaire pour argumenter et convaincre, est politiquement libératrice.

Mais il faut savoir où vous vous situez et à quel « moment » :

  • Chercheur, vous devrez rester humble devant le réel pour le « comprendre » ; il vous faut le « laisser être » afin de ne pas plaquer vos idées préconçues sur ce qui advient.
  • Politicien ou militant, vous devrez au contraire stratégiquement affirmer et tactiquement opposer vos opposants, sans vous soucier outre mesure du vrai.

Vous pouvez être l’un et l’autre, mais en des lieux et à des moments différents. A condition de chaque attitude soit « à propos », comme Max Weber l’a théorisé. L’homme d’action cherche l’efficacité et la puissance ; un chercheur se doit d’émettre toutes les hypothèses possibles selon ses convictions formées par les méthodes scientifiques et un littérateur dire en belles phrases ses sentiments pour l’humanité. L’éthique de responsabilité ne doit pas être confondue avec l’éthique de conviction. Un détour par l’ailleurs de la pensée chinoise ramène à la pensée de sa propre civilisation. Et c’est ainsi que la sagesse explore.

François Jullien, Un sage est sans idée, 1998, Points essais 2013, 241 pages, €8.00

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Clément Rosset, Le monde et ses remèdes

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Il y a 50 ans, dans l’indifférence générale toute acquise à la morale sartrienne et à l’engagement à gauche pour les pires dictatures du siècle, paraissait un petit ouvrage sur l’autre versant de la philosophie : non pas celui de l’Être ni de la Morale, mais celui des phénomènes et du tragique. Sartre est aujourd’hui un cuistre oublié (et dire que j’ai cru un temps à son sophisme de « liberté » !) ; Rosset revit, éminemment actuel et d’une langue limpide.

« Notre principal dessein ici sera de comprendre en profondeur le ressort caché des différentes démarches morales, en dégageant ce qui nous en paraît le fondement le plus éclairant: l’incapacité où elles sont, même sur le plan purement intellectuel, de réussir à penser le donné » (Avant-propos). Démystifier moralisme et romantisme, ces plaies de toute croyance, y compris laïque, surtout en France et particulièrement à gauche. Le « donné » est ce qui est, les événements échappant à toute raison, à toute causalité. Le monde est la totalité des faits, non des choses, avait coutume de dire Wittgenstein, philosophe logicien. Les faits sont ce qui survient, au hasard et nécessaire, mais sans raison et sans but.

Deux parties dans cette démonstration : la tragédie du réel et la tentation morale. Dans cette dernière, la plus importante, l’angoisse du monde muet à laquelle répond l’interprétation morale, puis les philtres d’oubli que sont la liberté, la sincérité objective, le désapprentissage du réel, le divertissement (au sens de Pascal) et le sacrilège (de mettre en cause cette illusion morale). Suit une brève note sur le romantisme, dans laquelle il est montré combien le temps qui fuit, la brume floue des paysages et le chatoiement des passions engendrent une angoisse du temps, appelant les mondes clos de fixité que sont l’enfance, la thébaïde, l’île déserte, la forêt antique et ainsi de suite.

Le réel est – la réalité sans cause est tragique. « Ce qui condamne la liberté humaine n’est pas une nécessité qui viendrait nous contraindre suivant un schéma déterministe, à la façon dont s’enchaînent les phénomènes naturels (…) mais la seule nécessité de ce qui est, de ce que nous sommes, de cette existence antérieure à toute causalité et tout déterminisme » p.19. Clément Rosset va dans la littérature, cet inépuisable réservoir de caractères humains, pour démontrer ce donné sans illusion : Phèdre, Pons, Bardamu, Scapin, Tartuffe, Orgon, Hamlet.

La passion, chez Phèdre, est « la tragédie de l’enchaînement et du destin aveugle » qui « nous renvoie directement à l’intuition du donné sans raisons et, par là-même, à l’intuition générale de l’être » p.28. Chez Balzac, « si Mme Cibot est méchante, c’est seulement pour Pons, lequel Pons est un ingrat, du point de vue de Mme Cibot (…) Il n’y a pas de méchanceté qui tienne, ni aucune ‘qualité’, ni aucun défaut. Toute représentation ‘morale’ est ainsi ruinée : le monde est trop grand, le dynamisme illogique des passions humaines emporte tout. Le point de vue moral est passion lui-même : il revient en somme à porter à l’absolu une vision particulière (…) Il est la croyance en un point de repère fixe » p.32.

Les moralistes veulent reconstruire le monde à leur gré, en voilant de pudique illusion ce qui a produit réellement la crise. « Une ville est-elle rasée par un bombardement, l’homme moral en dénonce l’injustice » p.42. Sans se poser la question des faits : où ? quand ? comment ? pourquoi ? que peut-on faire concrètement ? « S’il est une vertu réelle, ce serait le courage propre à la lucidité. Encore ce courage n’est-il pas une vertu morale, mais bien plutôt une sorte de ‘grâce’, puisqu’il participe lui aussi du donné déjà, étant un fait de caractère sur lequel il serait vain d’épiloguer » p.43.

La morale est une démission face à la réalité et un refus du principe même d’existence au profit d’un monde d’illusion, confortable et sectaire, mais faux. « Le sentiment moral originaire est une angoisse devant le donné » p.50. Le silence du monde réclame d’urgence la glose pour « expliquer » l’inexplicable. Le moraliste ne peut simplement observer, laisser être les faits ; il lui faut en donner le sens, en trouver les causes, les relier à une grande construction de l’univers et du destin. « Nul doute que soit bien caractéristique de l’attitude morale cette étrange faculté à s’indigner, cette aptitude à être scandalisé, cette sorte de refus normatif en présence de tel événement ou de telle situation » p.56. Ce que l’on ne voudrait pas, on le refuse, comme si l’insignifiant individu avait pleins pouvoirs sur le monde et ses lois physiques. « Il est très caractéristique du sentiment de scandale que l’action scandaleuse soit comme une injure personnelle faite à ceux qui s’indignent » p.57. Ils n’ont pas encore admis que des événements soient.

D’où « cette étrange démarche, caractéristique de la morale, je veux dire ce droit qu’elle s’attribue en vertu duquel elle s’estime fondée à nier n’importe quoi, quelles que soient sa réalité et son existence, dès le moment que cette réalité ne lui ‘satisfait’ pas l’esprit » p.62. La perception morale de l’être humain considère non pas l’être qu’il est mais l’obscur ‘projet’ qui lui donnerait un sens (fils de Dieu, membre du peuple élu, vecteur de l’Histoire, hériter de la Résistance, sauveur de l’humanité…). Nietzsche, cité par Rosset : « faire du fait un effet, et de cet effet un être ». L’indignez-vous récent en est l’illustration.

« De ce souci de tout ‘signifier’ procède cette habitude qui consiste à ramener systématiquement les êtres et les idées qui vous échappent à des catégories connues » p.64 : salauds pour Sartre, étiquette de droite pour les socialistes bobos, sionistes pour les gauchistes victimaires. « Tout ce qui sort du schéma tant intellectuel que moral dans le cadre duquel ils ‘comprennent’ (…) l’existence est nul, non avenu, de mauvaise foi, inspiré par des intérêts économiques, égoïstes ou subversifs » p.69. Ainsi Tartuffe ramène-t-il toutes les interrogations à la gloire de Dieu. Après Marx, Nietzsche et Freud, comment peut-on croire aux grands sentiments ? La sublimation, le transfert, la bonne conscience font des dupes. « Tartuffe est comme un sosie qui hante toutes les ‘bonnes consciences’ » p.75, les vertueux, les indignés démagogues. « L’important n’étant pas que les scandales cessent, mais que les bons sentiments demeurent » p.141.

L’oubli du vrai trop blessant est le ressort de toutes les croyances. « Cette révolte première devant le donné est donc un instinct commun à toutes les formes de moralisme, que ce soit celui de Caton, de Cicéron, du christianisme, du libéralisme, de l’existentialisme, le d’Islam ou de Bouddha – si nous en oublions pardonnez-nous » p.90. La morale est de mettre un rempart de mots et de concepts entre la pensée et le réel, refus de voir les gens tout nu et les faits tels qu’ils sont, d’accepter la situation pour faire avec.

Ainsi la liberté : « il s’agit, coûte que coûte, de maintenir la distance entre le soi et le donné » p.96. Malgré le flou des diverses conceptions de la liberté, il s’agit d’un « besoin affectif », toujours « compromis entre ce qui est et ce qu’on voudrait voir être » p.96. D’où « le verbalisme frivole » d’un Sartre par exemple, qui n’hésite pas à jargonner pour enfumer le lecteur qu’il est nécessaire « d’être l’être qui est comme être dont l’être est en question dans son être » (L’Être et le néant p.642, cité p.99).

Ainsi la sincérité, l’équité, l’objectivité, mythes qui coïncident « le plus souvent avec une complaisance inconsciente pour la veulerie et le mensonge » p.102. Exemple ce prof qui remonte les notes des cancres et rabaisse celles des bons par souci de « justice » ! Il s’agit de se laver de la faute originelle de juger et, surtout, de refuser la moindre responsabilité dans l’inégalité des candidats. « Cette démission intervient sur un double plan : refus d’assumer, d’une part, les inévitables risques d’erreur propres à tous les examens, lesquels sont injustes par définition et par nécessité – refus d’assumer, d’autre part, les différences de savoir entre des candidats qui du point de vue moral sont tous égaux » p.104.

Duperie et mensonge qui servent la bonne conscience, pas la « justice » ni même « l’honnêteté » intellectuelle. « Car au fond le souci d’honnêteté ne se traduit pas par un regard lucide sur ce qui est, mais exprime tout au contraire une certaine manière de regarder qui finit par devenir indifférente à ce qu’elle voit » p.104. L’égalité est artificielle, assurée par le regard non pas neutre ni objectif, mais indifférencié. « Puisqu’on ne pouvait faire que les choses qu’on voit soient identiques, on a mis au point une certaine manière identique de voir les choses » p.104. L’idée juste de relativité s’égare dans le dogme de l’équivalence : tout vaut tout (et réciproquement).

clement rosset le monde et ses remedes

Ainsi est-il enjoint par les moralistes de désapprendre le réel : « Face à une réalité quelconque [l’attitude morale] cherchera toujours on ne sait quel droit, quel mérite, quelle responsabilité, au lieu de s’en remettre au fait lui-même, et d’en répondre » p.116. Désapprendre le réel est avant tout désapprendre la souffrance : au lieu d’apprendre à encaisser les coups durs, « la morale enseigne à les renvoyer à un expéditeur » p.129 : bouc émissaire, démon ou même sa propre culpabilité. Tout malheur veut une cause et Rousseau en est la pitoyable caricature (p.131). Rousseau qui a inspiré bien plus que Montesquieu ou Diderot notre Révolution française, la tirant du côté de l’envie, du complot et de la fusionnelle volonté générale (traduite par quelques-uns et exécutée par un nombre encore plus restreint) – pour notre malheur politique.

« Résumons le mécanisme de l’appréhension du réel pour l’homme moral : pour commencer, il rejette l’être en bloc, puis refabrique un monde ordonné selon ses vues, entièrement privé de contacts avec la réalité, mais peu lui importe ; car c’est là qu’il entend vivre, là et non ailleurs » p.120. Que l’on pense aux sectes islamistes ou au parti socialiste, il s’agit toujours de nier le vrai monde au profit d’un monde repeint de moralisme, où tout est jugé selon les valeurs de la secte qui veut imposer aux autres ses fantasmes comme ses névroses. « Au fond, dit Clément Rosset, je leur reproche avant tout d’ignorer, sous couleurs de préoccupations morales, la responsabilité la plus difficile mais aussi la plus indispensable, savoir la prise en charge de ce qui est et de ce qu’on est » 135.

Un grand petit livre. A lire parce qu’inactuel – donc en plein dans notre actualité !

Clément Rosset, Le monde et ses remèdes, 1964, PUF, 169 pages, réédition 2000, €15.50

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Stefan Zweig et l’école

Dans Le monde d’hier, Stefan Zweig à la fin de sa vie (le manuscrit est terminé juste avant son suicide en 1942) jette un regard rétrospectif sur son passé. Il n’aime pas et n’a jamais aimé l’école – comme tous les êtres devenus célèbres (Rabelais, Flaubert, Rimbaud et tant d’autres). L’école formate et sélectionne – elle n’est donc pas faite pour les déviants, qu’ils soient plus doués que la grosse moyenne ou plus rétifs au formatage. Jamais un « bon élève » n’a été un génie : Einstein a eu beaucoup de mal à passer le bac.

A l’inverse, tous les bons élèves, trop bien adaptés au monde scolaire, soumis, bûcheurs et obéissants, ne font que des fonctionnaires zélés et sans imagination dont nos écoles dites « grandes » sont pleines. On mesure combien un énarque, formaté Éducation nationale depuis tout petit, fait un mauvais entrepreneur (Haberer, Messier, Bouton), voire un médiocre gestionnaire d’entreprise (Bompard, Richard).

collegien torse nu devoirs

L’école devrait former, elle déforme ; l’école devrait émanciper, elle enferme ; l’école devrait exciter l’imagination et stimuler l’intelligence, elle réduit l’esprit et éteint l’élan. L’école devrait surtout rendre adulte et libre, elle formate et sélectionne selon des critères sociaux étroits de reproduction des élites. Ni cœur, ni esprit, dit Stefan Zweig, tout ce qui est rendu scolaire devient sans intérêt…

« Car, pour être honnête, toute ma période scolaire ne suscita chez moi qu’un ennui et un dégoût permanents, exaspérés d’année en année par l’impatience d’échapper enfin à cette galère. Je ne me rappelle pas avoir été jamais ‘joyeux’ ou ‘heureux’ dans cette machine scolaire au fonctionnement monotone, sans cœur et sans esprit, qui nous a complètement empoisonné l’époque la plus belle et la plus libre de notre existence (…)

« Nous, à peine franchi le seuil de l’établissement détesté, nous devions en quelque sorte nous recroqueviller en nous-mêmes pour ne pas nous cogner le front contre le joug invisible. L’école était pour nous une contrainte, un désert, un ennui, un endroit où l’on devait ingurgiter en portions exactement découpées la ‘science de ce qui ne mérite pas d’être su’, matières scolaires ou rendues scolaires dont nous sentions qu’elles ne pouvaient avoir le moindre rapport avec le réel ou nos centres d’intérêt personnels. Ce que nous enseignait la vieille pédagogie, c’était un enseignement aride et morne, se désintéressant de la vie et ne s’intéressant qu’à lui-même. Le seul moment de bonheur et de véritable allégresse dont je suis redevable à l’école fut le jour où je claquais pour toujours sa porte derrière moi. »

Est-ce que l’école a vraiment changé ?

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham

florence aubenas le quai de ouistreham

Une journaliste dans la quarantaine se déguise en chômeuse précaire, séparée avec seulement le bac, pour trouver un emploi dans la région de Caen. On a beaucoup parlé de ce reportage à sa parution fin 2010. Le relire en poche aujourd’hui – que « la gauche » est au pouvoir – permet de mesurer combien tout le monde se fout du lumpenproletariat, y compris les beaux-parleurs, les grandes âmes qui préfèrent se faire mousser avec des étrangers illégaux, et les syndicalistes.

Les syndicats se foutent des chômeurs car ils ne sont pas syndiqués, et que la majorité des syndiqués en France est composée de fonctionnaires. Dans l’industrie, seuls comptent les « bastions » où les ouvriers en cohorte ne pensent qu’à négocier leur prime de départ. Alors, le sort des bonnes femmes qui font les ménages dans des sociétés de services, est bien le cadet des soucis de ces machos… Le chapitre 10 est éclairant à cet égard.

Les fonctionnaires se foutent des chômeurs, car le principe du fonctionnaire est de « fonctionner », d’obéir aux ordres de la machine, de suivre les engrenages. Ils sont impuissants (pour être gentil) ou incapables (ce qui correspond mieux à la réalité) de proposer quoi que ce soit d’utile aux personnes en difficultés. Ceux entrés dans le métier pour faire du « social », avec un certain voyeurisme de concierge, sont obligés de faire de l’industrie, tant le chômage a explosé. Les chapitres 2 et 17 sont révélateurs.

Les patrons se foutent (pas toujours) des chômeurs, la plupart profitant de leur précarité pour les pressurer, négociant des forfaits de prestations que les horaires payés sont impossibles à tenir. D’autres se sentent la fibre « tous ensemble », mais ils sont rares et pris dans la crise qui compresse les coûts. L’auteur en a quand même rencontré deux ou trois.

Certes, la journaliste a mis presque tous les handicaps de son côté (sauf le bac et l’absence d’enfant à charge). Mais elle montre bien comment, lorsque l’on est étranger à une région et que personne ne vous connaît, il est difficile de trouver un boulot acceptable. Reste les ménages, la « technicité de surface », comme disent pompeusement les fonctionnaires qui poussent à « être motivé » et à « vanter ses qualités pour le métier ». Ce qui donne quelques remarques hilarantes sur le contraste entre cette démagogie marketing et la réalité triviale. Au bout de six mois, on propose tout de même à Florence Aubenas un CDI dans l’entreprise de nettoyage des ferries, quai de Ouistreham. C’était son objectif, elle arrête son enquête.

Bien sûr, tous les prénoms et tous les noms des entreprises ont été changés, mais beaucoup doivent s’y reconnaître… s’ils lisent un livre (ce qui n’est pas certain). Certes, le « style Libé » de l’auteur est au ras des pâquerettes, ne dépassant jamais les 2000 mots de base, et sans aucune réflexion. Mais cet aspect direct, familier, concret, est l’avers positif du style Libé, et ce témoignage se lit très facilement. Le lecteur en ressortira sans rien savoir des mécanismes du chômage ni des tentatives de le faire diminuer, mais il vivra avec les précaires et pourra « prendre conscience ». Très bien vue « la conscience », ce pourquoi ce reportage a reçu tant de prix des bobos culturels.

Mais au fond : qu’a fait la droite ces années-là contre le chômage ? Fusionner l’ANPE et Pôle emploi, injectant un peu de privé dans le système par l’embauche d’autres personnes que des fonctionnaires et en sous-traitant à certains cabinets privés les cas difficiles. Qu’a fait la gauche ensuite, au pouvoir depuis deux ans ? Des mesurettes comme moins de convocations inutiles – mais avec l’hypocrisie de taxer les bas revenus au-dessus de l’inflation ! Il fallait 11948 € en 2011 pour n’être pas imposable ; il faut désormais 12352 € pour ce faire – soit une hausse de 3.38% alors que l’indice des prix à la consommation de l’INSEE durant la période, n’a monté que de 2.9%… Non seulement la promesse jurée de « faire baisser la courbe du chômage » avant la fin de l’année (dernière) a été une vaste blague, mais le notable replet qui garde le sourire derrière son bureau comme un bourgeois de la IIIe République ne sait rien de la réalité des gens, rien des difficultés du terrain, rien de ces règlements administratifs aussi absurdes que contraignants pour qui veut trouver un travail. Rien non plus de ces impôts sans cesse augmentés qui raréfient l’emploi des entreprises comme celui des particuliers.

Il faut lire Florence Aubenas, c’est une salutaire bouffée de réel dans le confort mental de ceux qui savent mieux que vous ce qu’il faut aux gens, et ne cessent de donner des leçons au monde entier devant la caméra.

Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, 2010, Points Seuil 2012, 242 pages, €6.37

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Lvov

La préposée du train nous réveille à 5 h pour l’arrivée à Lvov deux heures plus tard (Lviv en anglais, repris complaisamment par les journaleux). Elle veut que tout le monde soit bien prêt, discipline soviétique oblige : pas d’anarchie dans les comportements, la paresse ou faire attendre sont antisocial ! Le train n’a pas roulé vite mais les aiguillages sont durs. Nous débarquons de la gare à 7 h le matin. Le jour est levé mais il fait frais. La gare s’ouvre sur un hall monumental comme un palais 19ème. Certes, les pissotières ne sont pas en or (loin de là !) malgré la promesse démagogique de Staline au « peuple », mais le hall est éclairé de grands lustres de cuivre et verre taillé. Nous laissons nos bagages à la consigne pour ne porter que nos petits sacs. Deux jeunes blonds venus tout droit de la campagne passent plusieurs minutes à saisir comment fonctionnent les compartiments automatiques. Il faut dire que ce n’est pas immédiat : il faut avant tout aller acheter un jeton, puis le mettre à l’intérieur du mécanisme, régler le code, le noter pour ne pas l’oublier, puis fermer le compartiment et brouiller les chiffres. Au retour, il faudra mettre une pièce de 1 hrv, puis faire le code, avant de déverrouiller… La bureaucratie dans les têtes se reflète dans la construction des choses.

lvov ukraine retraitee au travail

Les alentours de la gare sont très prolétaires, le train drainant des travailleurs venus d’ailleurs et des paysans ployant sous les paquets destinés à la famille ou au marché. Des retraitées, dont la pension a fondu avec l’inflation postcommuniste, balayent les voies du tram pour mettre du beurre dans leurs orties (les épinards sont trop chers). Le réseau de Lvov se compose de 75 kilomètres de voie et d’environ 220 tramways.

lvov ukraine ouvriers

Les voies sont en mauvais état tout comme les véhicules. La plupart des trams sont de type KT4, produits en République tchèque par Tatra. Comme nous avons du temps, nous partons à pied vers le centre. Nous croisons des automobiles, plus modestes et plus antiques qu’en Crimée. Se sont surtout des restes de l’industrie soviétique, ces Volga, Moskvitch, Lada ou Faz d’époque Brejnev. Les voitures neuves sont en général grosses et allemandes, BMW ou Mercedes.

lvov ukraine eglise uniate
Nous passons devant une église uniate et y entrons. C’est pour nous une découverte que ce rite particulier. Trois archevêchés ont été installés à Lvov dans l’histoire, le catholique romain, le grec orthodoxe et l’arménien orthodoxe. Il y a eu aussi des protestants à partir du 16ème siècle. Lvov est devenue évêché sous Casimir le Grand, puis archevêché de rite latin en 1412. Les Uniates sont des Orthodoxes qui reconnaissent le Pape. Vladimir, qui a converti l’Ukraine (pas Vladimir Poutine mais le roi Vladimir 1er), a été baptisé selon le rite Romain en 987. L’église est ornée dans les deux styles, orthodoxe et catholique. Au petit matin, des gens agenouillés devant un Christ grandeur nature sur sa croix marquent une ferveur inusitée chez nous, même en Italie. Il est dommage que ledit Christ ne soit qu’un papier découpé et collé sur du contreplaqué… Mais c’est le symbole qui compte.

lvov ukraine facades
La ville de Lvov tient 830 000 habitants, Danilo de Galicie l’a fondée en 1256 au nom de son fils Lev, qui signifie « le lion » (Léon en français). Le centre est aujourd’hui protégé par l’UNESCO. La ville n’est qu’à 70 km de la frontière polonaise et a porté, dans l’histoire, le nom allemand de Lemberg entre 1772 et 1918. Devenue polonaise entre les deux guerres, Lvov et sa région furent par la suite incorporées dans la république socialiste soviétique d’Ukraine. La plupart des Polonais furent expulsés ou terrorisés par le KGB. La ville est devenue longtemps un centre de résistance ukrainienne à la russification.

lvov ukraine cafe moderne
Nous réussissons à trouver un café ouvert près du centre. L’établissement, s’il est vraiment très peu aimable, est « ouvert 24 h sur 24 » comme indiqué sur l’enseigne. C’est un nouveau comportement importé de l’ouest, de travailler aussi longtemps qu’on veut, sans l’obligatoire « couvre-feu social » de l’ère soviétique. Mais le sens du service est loin d’être encore acquis. Le client demeure cet « emmerdeur » de guichet, celui qui vient vous déranger parce qu’il quémande quelque chose, même s’il paie votre salaire. L’attitude des cafetiers et des serveurs reste empreinte de cette rudesse « administrative » faite d’agacement et de brusquerie que quiconque a fréquenté, en France, les guichets de la Poste ou de la Sécurité Sociale avant les années 1990 connaît bien : « parlez devant l’hygiaphone ! Qu’est-ce que vous voulez ? Y en a pas ! Zavez pas la monnaie ? »

lvov ukraine art proletaire
Même les toilettes sont payantes, comme dans les cafés parisiens de haute époque. Ils ne coûtent qu’un demi-kopek mais il faut trouver la bonne pièce. Et ils ne semblent nettoyés qu’une fois par jour. Le robinet du lavabo est branlant, exigeant de le tenir à deux mains pour ne pas le desceller. Pour se voir dans la glace, il faut être grand. Quant à l’étroitesse du lieu, elle condamne toute « aisance » aux obèses qui ne peuvent même pas entrer. Le papier toilette, au cas où vous auriez oublié le vôtre, se prend au comptoir avant d’y aller : pas question de faire confiance aux camarades en régime de pénurie ! Le savon, de même, est coincé dans une coupelle plastique derrière le robinet et seuls les astucieux peuvent y accéder ; ils prendront d’ailleurs un malin plaisir à le remettre tel quel pour laisser les autres emmerdés. Si la disette a disparu, si les prix des articles de première nécessité sont bas, le « comportement administratif » subsiste bel et bien. Il est si connu en russe qu’il existe un mot pour ça : « komandirovka » ! Malgré ses velléités d’indépendance, l’Ukraine reste tristement russifiée, soviétique dans sa mentalité. Le comportement administratif est le versant réel de ce collectif idéal tant vanté par les socialistes – surtout en France.

lvov ukraine travaux de refection
Nous visitons l’église de Boris et Gleb, puis l’église de la Résurrection. Les rues de la vieille ville sont en restauration. Nous enjambons partout des travaux en cours, contournons des pavés en tas ou du sable, passons sous des échafaudages (des « échafauds » disait un mien gamin jadis). Des tonnes de plâtras et de gravats attendent la benne qui les portera hors de la ville. Les engins de chantiers sont antédiluviens, les camions rouillés, beaucoup d’ouvriers sont requis pour effectuer la moindre tâche. Nous sommes un demi-siècle en arrière question efficacité et délais. La restauration des vieux quartiers avance lentement mais semble bien lancée ; tout le centre ville est industrieux. Les façades terminées ou les beaux bâtiments dans le style ancien sont en général des banques : les seules qui peuvent payer. La ville est verte, on ne construit pas de grands ensembles ou des perspectives staliniennes. Les fantasmes perretistes (du nom de l’architecte bétonnier des années 50) n’ont pas cours comme au Havre, dans un pays qui a pourtant subi le soviétisme et son mauvais goût je-m’en-foutiste durant trois générations. Les arbres des parcs sont préservés, des bancs y accueillent les passants. Les gens s’y promènent et s’y reposent. Les trottoirs sont très propres, les bouteilles sont consignées et le plus souvent données à plus pauvre que vous, ces SDF appelés ici BMJ (non, ça ne veut pas dire Bordel mondial pour la jeunesse, pas plus que SDF ne veut encore dire Scouts de France).

lvov ukraine place
Lvov est située sur la ligne de partage des eaux de la Baltique et de la Mer Noire. La vieille ville, entourée de murs, se situait au contrefort du Haut Château (une colline haute de 409m) et de la rivière Poltva. Au 13ème siècle, cette rivière servait au commerce et au transport. Début 20ème siècle, elle était si polluée qu’il fut décidé de la recouvrir pour la faire passer sous la vieille ville. L’artère centrale de Lvov, l’avenue de l’Indépendance (Prospect Svobody), ainsi que l’opéra, se trouvent juste au dessus de la rivière souterraine. Nous faisons le tour de la ville qui s’éveille lentement.

lvov ukraine marche aux livres
Un marché aux livres est en train de s’installer en plein air, sur une placette desservie par un arrêt de tram. Peu de programmes télé intéressants, Internet encore peu répandu, les Ukrainiens lisent toujours, eux. Le marché se tient sous la statue en bronze d’un géant barbu musculeux, un prolétaire prote en bottes cosaques mais salopette d’imprimerie, torse nu façon socialiste, sinon « réaliste ». Ce symbole de synthèse entre tradition et communisme tient un lourd ouvrage relié sur son bras gauche, le pesant savoir des dogmatiques. La littérature proprement ukrainienne est rare et peu traduite. Le début de la langue littéraire, en ukrainien, ne date que du début 19ème et tout le vocabulaire abstrait est emprunté au polonais. L’attraction russe et la persécution des particularismes, d’abord tsariste puis soviétique, ont rendu la langue ukrainienne très proche du russe. Qui se souvient que Gogol s’appelait Hohol parce qu’il était ukrainien ?

lvov ukraine prote proletaire marche aux livres
Taras Chevtchenko (1814-1861) est le grand écrivain national, peintre et poète. Patriote et démocrate comme il se doit, antitsariste et antiservage parce lui-même né serf, il est l’auteur du poème sur l’insurrection paysanne contre les Polonais en 1668, les Haïdamaques. L’un de ses livres, L’Hérétique ou Jean Hus, attaque l’église Romaine et l’impérialisme germain ; il en appelle à l’unité des peuples slaves. Son poème le plus connu, Le Testament, est devenu l’hymne national ukrainien. Marie Vilinska (1834-1907) compose des récits populaires devenus célèbres, dans une société restée patriarcale, sous le nom de Marko Vovtchok (le louveteau). Elle est connue à Paris pour avoir fréquenté et échangé des lettres avec Gustave Flaubert, George Sand et Jules Verne. Mikhaïlo Kojubinski (1864-1913), séminariste révolutionnaire comme Staline, puis instituteur et soutenu par Gorki, est l’auteur du livre qui deviendra un film de Paradjanov, Les chevaux de feu. Oleg Hontchar (né en 1918), bien que Prix Staline en 1947 et 1948, décrit en 1968 avec La cathédrale les jeunes post-staliniens conformes qui, vivant dans un monde ordonné, matérialiste et athée – ne sont pas heureux. La vieille cathédrale cosaque devient, pour ces étudiants, le symbole de l’éveil de la jeunesse, de l’aspiration à secouer les jougs, penser libre et aspiration spirituelle.

lvov ukraine gamin
Les vacances scolaires ont lieu une seule fois dans l’année en Ukraine. Elles durent trois mois, choisis parmi les plus chauds : juin, juillet et août. Aucune semaine de congé n’est prévue entre, sauf les jours fériés ordinaires. Les adultes ont le droit de prendre 24 jours calendaires dans l’année, soit une dizaine de moins que les Français (qui raisonnent en jours « ouvrables »). Le salaire moyen est de 200 hryvnias par mois mais l’usage veut que des primes soient distribuées au noir (vieil héritage communiste favorisant les clientèles), et les bonus (importation américaine récente) sont désormais forts répandus, en fonction des résultats de la société ou de la boutique. Hors paysans autarciques (il en reste bon nombre, nous en rencontrerons), le salaire « moyen net » du pays tourne plutôt autour de 600 à 800 hrv, soit de 90 à 120 €. Ce n’est guère, mais les prix payés sont à l’avenant (15 centimes d’euros pour un verre de thé, 40 centimes d’euros pour une bière de 33 cl, nul terrain à acheter – qui est propriété d’État).

lvov ukraine opera
Après notre tour, nous revenons vers l’opéra, monument central aisément repérable, élevé au bout de la perspective Svobody (Liberté). Il a été construit en 1900 par l’architecte Gorgolevski. Nous achetons une bière en boutique (3,25 hrv) pour la déguster, avec un verre en plastique (0,5 hrv). Sur l’avenue bordée d’arbres, des enfants modernes passent en rollers, un jeune homme s’assoit en face de nous pour apaiser sa curiosité timide, deux vieux retraités discutent un peu plus loin. Un guide local nous propose un tour de ville, pas de problème, il parle, comme Natacha, « toutes les langues ». Le ciel est dégagé, le soleil a fait s’évanouir la fraîcheur comme l’humidité du matin.

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Mitterrand et le tournant de rigueur en mars 1983

Montebourg, Hamon et Duflot en appellent à « changer de politique économique » et à proscrire « la rigueur » ; le président Hollande récuse le mot rigueur puisque ni les salaires ni les prestations sociales ne baissent – mais il réaffirme son « sérieux » à tenir le budget. Vieux débat à gauche : le volontarisme politique ou le réalisme des circonstances ? Il y a toujours une alternative possible… encore faut-il vouloir en assumer toutes les conséquences. Une « autre politique » reste possible : au prix de l’isolement, l’étatisme autoritaire, l’inquisition fiscale, la fermeture au monde. La question s’est posée à Mitterrand dès 1982 : socialisme ou construction européenne ?

La tentation gauchiste est de récuser le réel pour l’utopie depuis les débuts du socialisme réel en URSS :

  1. « En 1920, le débat a été étouffé par les famines », rappelle Erik Orsenna, nègre de Mitterrand dans la revue Le Débat. La gauche de gouvernement veut au contraire tenir compte du réel pour agir ; ce sera la NEP de Lénine, la Nouvelle politique économique.
  2. En 1983, « sans développement économique, qu’allait pouvoir dire le socialisme ? », rappelle encore Orsenna. Sortir hier du serpent monétaire européen, sortir aujourd’hui de l’euro pour récupérer la politique monétaire ?
  3. Cela voudrait dire, aujourd’hui comme hier, dévaluer. Au cas où l’on voudrait pouvoir encore emprunter sur les marchés internationaux, cela signifierait faire une politique de rigueur bien plus drastique qu’aujourd’hui – à l’opposé des promesses de la gauche de la gauche. Ou bien augmenter lourdement impôts et taux d’intérêt, asphyxiant la consommation des ménages et l’investissement des entreprises, donc la productivité, l’innovation et l’emploi. L’État autoritaire peut bien sûr procéder à un emprunt intérieur forcé, confisquer les propriétés au-dessus d’un niveau jugé (par Mélenchon ?) indécent, nationaliser les entreprises : mais pour combien de temps dans un monde interconnecté ?

Qu’il est doux d’être à gauche du réel… quand on est dans l’opposition ! Dès que l’on arrive aux affaires, il faut composer avec ce réel, en Europe et sous l’œil du monde.

Les trois contestataires du gouvernement, s’ils étaient conséquents, devraient démissionner (comme Chevènement et Rocard l’ont fait en leur temps). Ils retrouveraient le confort inégalé de l’opposition et du rêve : « yaka ! si l’on ? pourquoi on ne fait pas ? ». Mais les politiciens de gauche aujourd’hui et la conséquence… Ne reste que le « moi je » personnel individualiste de la carrière. Donc se positionner « à gauche » pour la suite, au cas où.

francois hollande visage centre

Revenons sur la rupture d’il y a 30 ans pour les socialistes idéalistes qu’a engendré la décision de François Mitterrand de choisir la solidarité européenne plutôt que l’isolat socialiste français. Nous nous appuyons, pour ce faire, sur le Verbatim de Jacques Attali, sur Mitterrand, une histoire de Français, biographie de Jean Lacouture et sur la revue Le Débat, dans son numéro de mars-avril 2013, qui revient sur cet anniversaire.

Selon Jacques Attali, le lundi 7 mars 1983 « la plus difficile semaine du septennat commence ». La victoire des Chrétiens-démocrates en Allemagne et le net recul de la gauche aux élections municipales françaises accroissent la tension entre franc et mark. Nous l’avons oublié aujourd’hui, bien à l’abri derrière le coussin de l’euro, mais les politiques de chaque pays européen, du temps des vieilles devises, étaient immédiatement sanctionnées ou adulées par les marchés internationaux (y compris, pour la France, par les marchés allemand ou italien). La relance massive, faite à contretemps de la conjoncture, et les charges augmentées des entreprises en 1981, ont entraîné un vif déficit du commerce extérieur car la consommation s’est portée sur les importations. Les entreprises françaises ne construisent ni magnétoscope, ni ordinateur compétitif, ni une bonne part de ce que les Français désirent en 1983 ; celles qui en sont capables ont vu leurs taxes brutalement augmenter et ne peuvent investir. Le franc est devenu fragile, gros de deux dévaluations déjà, avec une inflation autour de 8% l’an et un déficit budgétaire pour 1982 de 150 milliards de francs.

Dès lors, il faut choisir entre 3ème dévaluation ou flottement. Le flottement signifie la sortie du serpent monétaire européen (SME) ancêtre de l’euro. Le franc se trouvera immédiatement dévalué par les marchés de 20% pour rééquilibrer le solde des échanges (exportations contre importations), le déficit extérieur croîtra de 2 milliards de francs par mois, nécessitant un emprunt international massif qui ne pourra se faire dans des conditions honorables sans vrai plan de rigueur. Et qui pourrait bien aboutir à la tutelle du FMI, les autres pays ne désirant pas prêter sans discipline. La France, par le pétrole, par sa consommation, par ses exportations, dépend de l’extérieur. Le temps du splendide isolement d’une population majoritairement rurale est révolu.

Selon Attali, trois programmes économiques socialistes se trouvaient alors en concurrence :

  1. celui « de bon sens » du Premier ministre Pierre Mauroy et de Jacques Delors,
  2. celui « saint-simonien productiviste » des visiteurs du soir du président (Jean Riboud, JJSS) encouragés par Laurent Fabius, Gaston Deferre et Pierre Bérégovoy – un « national-protectionnisme » (Lacouture),
  3. enfin celui des « experts de l’Elysée » dans lesquels Attali se situe, « dans la ligne du Premier ministre mais en plus socialement compréhensible ».

Deux scénarios possibles :

  1. sortir du SME et tenter le « socialisme dans un seul pays »,
  2. ou bien choisir la solidarité européenne et s’entendre avec les Allemands pour une dévaluation du franc et une réévaluation du mark concertée. En faisant jouer cette solidarité de pays en marche vers une communauté plus étroite, il est nécessaire de faire des compromis.

Il semble, selon les témoins, que François Mitterrand ait depuis toujours « choisi l’Europe » (Lacouture, Orsenna) au détriment des vieilles lunes du socialisme romantique. Mais, en « maître du bonneteau » (Lacouture), il a mis en scène cette décision de bon sens en consultant, en laissant croire qu’il ne choisissait que contraint et forcé, en jouant la fidélité des uns contre celle des autres pour tester leurs convictions.

Nous n’y étions pas, laissons les témoins scruter cet épisode. Mauroy aurait dit « je ne sais pas faire (…) La France deviendrait un gigantesque Portugal » ; Delors aurait refusé lui aussi. Restait à laisser se convaincre tout seul Fabius, Deferre et Bérégovoy qui penchaient (ce n’est pas nouveau) pour la rupture. Mitterrand dit à Delors de demander à Fabius de voir le Directeur du Trésor, qui avoue les réserves de devises au plus bas, un jour ou deux à tenir peut-être. Mitterrand laisse entendre à chacun qu’il sera obligé de changer de gouvernement et que le nouveau devra endosser la politique à mener. Qui aura la conviction suffisante et le culot de prendre à sa charge la poursuite d’une redistribution sociale généreuse mais qui va dans le mur faute d’être financée ? Personne évidemment. Et Fabius se dit naturellement convaincu, Deferre suit aussitôt, les auteurs ne disent pas ce que pense Bérégovoy.

Résumé d’Attali : « si nous sortons du SME, nous ne serons plus assez crédibles pour ne pas subir une forte décote par rapport au dollar. Et nous entrerons alors dans la spirale des déficits. » Le 21 mars, le Deutsche Mark, le Florin, la Couronne, les Francs belge et luxembourgeois sont réévalués, le Franc français et la Lire italienne dévalués. François Mitterrand (qui n’avait pas l’intention de changer de Premier ministre mais a testé les ambitions) garde Pierre Mauroy dans un gouvernement resserré de 15 ministres au lieu de 35 (économies obligent) et, dès le 24 mars, le plan de rigueur de Delors est adopté en Conseil des ministres : baisse du déficit budgétaire, hausse des taxes sur la vignette auto, l’alcool et le tabac, hausse du forfait hospitalier et de l’essence, hausse des tarifs EDF, GDF et SNCF, emprunt forcé, baisse des stocks pétroliers, contrôle des changes et instauration d’un carnet de change aux devises limitées à 2000 francs pour chaque touriste français se rendant à l’étranger…

Ces mesures sont de l’ordre de 2% du PNB selon Attali, « on reprend ce qu’on avait donné en juin 1981 » ; Lacouture marque que cette reprise est presque du double. Après l’erreur d’avoir relancé la demande à contretemps de la conjoncture internationale, il s’agit de conforter l’offre purement française pour consolider le budget et les entreprises. Le Budget de l’année suivante verra une stabilisation des effectifs fonctionnaires et une baisse autoritaire de 10% de tous les programmes d’équipement.

Le Président parle de « rigueur socialement juste », le Premier ministre de mesures « rudes mais transitoires », le Premier secrétaire du PS (Lionel Jospin) de « parenthèse ». Raymond Barre approuve, le franc tient, l’Assemblée vote la confiance. Mais, selon Jacques Attali : « la rigueur n’est pas une parenthèse ; c’est une politique ».

En effet, analyse Lacouture, le programme appliqué en 1981 avec ses nationalisations massives, sa relance choc et sa baisse du temps de travail sans baisse de salaire, constitue une rupture des équilibres européens, donc une menace sur le franc. Persévérer, « était une rupture globale, collective, peut-être la mise en cause de la démocratie, en tout cas celle d’une forme de solidarité européenne vieille de près de trente ans » (Lacouture t.2 p.64). Ce que voudrait Mélenchon à n’en pas douter. Mais Le Pen aussi.« C’est effectivement la fin des grandes illusions en matière de transferts sociaux ; mais sans remise en cause des réformes », note Attali.

Il faut dire que la naïveté romantique du « peuple de gauche » était navrante d’irréalisme et d’ignorance (faute d’éducation économique et de discours adulte de ses politiciens). Un témoignage personnel : j’étais alors tout jeune second d’agence à la BNP (Banque Nationale de Paris). Des clients venaient me voir pour solliciter un prêt, immobilier ou de consommation. Une banque ne prête jamais à guichet ouvert, sans garantie. L’un d’eux s’est étonné : « comment ? Mais je ne suis pas à la Banque Nationale Populaire, ici ? Avec la gauche, je croyais que les prêts sociaux étaient automatiques… »

Eh bien non, la tyrannie robespierriste a sans doute traversé les esprits de nombre de socialistes en 1981 ; ils avaient fait tellement rêver avec le « changer la vie ». Mais le président Mitterrand, élu des classes moyennes autant que du peuple de gauche, était voué au bien-être de tous, pas de quelques-uns. Le compromis avec le réel était inévitable, bien qu’après les grandes réformes symboliques (retraite à 60 ans, 39h, hausse du SMIC, nationalisations). Ce balancement mitterrandien, ce sens de l’équilibre, était sans doute le génie de ce président à l’époque ; aujourd’hui, où tout est nettement plus interconnecté, décider vite est crucial, « laisser du temps au temps » mortel.

Le « tournant » de 1983 signifie qu’au socialisme de la rupture comme dictature de « classe », qui sent son 19ème, succède le socialisme de l’aménagement pour tous, en concertation avec nos partenaires européens, et définitivement immergés dans le mouvement du monde. Cela, nombre de socialistes ne l’ont pas encore compris. Le militant Gérard Filoche en est l’exemple le plus passionné et le plus candide.

Mitterrand a choisi l’Europe contre le socialisme archaïque. Qu’a donc choisi Hollande ? Ni vraiment l’Europe sinon il serait plus offensif, ni vraiment le socialisme sinon il serait plus en rupture. Peut-être est-ce encore la meilleure solution à l’ère des replis nationaux et du déficit français qui empêche d’avancer…

Reste à inventer le nouvel équilibre de l’avenir : permettre une industrie performante et des travailleurs formés et motivés – sans rogner toujours plus sur la redistribution sociale et les missions de l’État, le tout dans l’Union européenne qui seule donne la puissance dans le monde globalisé.

Jacques Attali, Verbatim tome 1 : 1981-1986, réédition 2011, Robert Laffont collection Bouquins, 1144 pages, €29.92

Jean Lacouture, Mitterrand une histoire de français, Points Seuil 2006, tome 1, €8.64, tome 2, €9.12

Le tournant de la rigueur : mars 1983-mars 2013, Revue Le Débat, n°174, mars-avril 2013, Gallimard, €17.58

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