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François Jullien, Un sage est sans idée

Sauf quelques îlots de pensée – les Stoïciens, Pyrrhon, Montaigne, Nietzsche – l’Europe a sombré dans l’ontologie. La Chine nous aide à retrouver la voie de la sagesse où le sage est sans parti pris, donc ouvert.

Il faut tenir les idées également possibles, accessibles, sans qu’aucune ne vienne cacher l’autre. Tout est ouvert car tout est ensemble. Confucius : « Il n’y a rien de plus visible que le caché » p.60. L’auteur commente : « Le sage est effectivement sans moi puisque, comme il ne présume rien à titre d’idée avancée (1), ni ne projette rien à titre d’impératif à respecter (2), ni ne s’immobilise non plus dans aucune position donnée (3), il n’est rien, par conséquent, qui puisse particulariser sa personnalité (4) » p.23. Une idée est par définition partielle, donc partiale, trop restrictive et trop abstraitement extensive. En se conformant au moment, Confucius réussit à maintenir une cohérence sans qu’elle soit exclusive ni catégorique. C’est en variant d’un pôle à l’autre qu’il peut réaliser le juste milieu continu de la régulation.

Dans la pensée occidentale, juste milieu rime avec demi-mesure. Confucius en fait une pensée des extrêmes variant d’un pôle à l’autre, permettant de déployer le réel dans toutes ses possibilités. Le changement est la réalité du réel et on ne peut l’appréhender qu’en considérant ses deux pôles. La « possibilité » du milieu est de ne s’enliser d’aucun côté. « Une remarque n’a pas pour mission de dire la vérité comme on le sous-entend d’un énoncé ordinaire ; ni non plus d’induire ou d’illustrer (comme le ferait un exemple) – elle n’expose pas une idée (…) mais elle souligne ce qui pourrait échapper, elle attire l’attention » p.48. Elle est souci du moment et des circonstances. La Chine, au lieu de représenter un aspect du monde, de peindre un objet, actualise plutôt l’immanence continue du procès.

En se fixant sur « la vérité » on passe à côté du « cela » à réaliser. La pensée chinoise ne se braque pas sur le vrai, elle reste itinérante. Elle ne vise pas tant à faire connaître qu’à faire réaliser. Elle « élucide des cohérences » p.96 et ne veut pas prouver. Elle rejoint par là la critique de Nietzsche sur la fixation à la vérité comme idéologie. « Derrière l’ombre du logos s’amasse toujours l’ombre des mythes, en dépit de la critique de la raison, leur emprise ne disparaît pas » p.97. La philosophie grecque visera à tirer le mythe au clair pour établir une pensée exclusive (ou vrai, ou faux). Le monde chinois, sans trace de cosmogonie, n’a pas eu une pensée à construire contre le monde ondoyant des puissances mythiques. Et, « dès lors qu’on sort d’une perspective identitaire du sujet, telle qu’elle s’est développée en Occident, pour passer à celle d’un procès continu, comme c’est le cas en Chine, l’unité et la complémentarité des contraires, bien loin de faire problème, sont pensés au principe même de la marche des choses » p.99. La sagesse n’exclut rien et n’a donc pas d’histoire. Elle admet le « à la fois » mais cet apprentissage, s’il n’est pas progrès, est une discipline. C’est ce que n’a cessé de développer la pensée chinoise.

La philosophie a besoin de parler pour dire le vrai ; le sage ne parle guère. Son silence n’est ni ascétique (pour mieux se concentrer), ni mystique (pour mieux communiquer), mais ce qui se passe se passe de parole, « no comment ».

Plus intéressantes, à mon sens, sont les considérations de Jullien sur les sociétés induites par les pensées ainsi décrites. La cité grecque s’est construite sur un face-à-face des discours. La Chine n’a pas ignoré la controverse mais par des discours obliques et allusifs qui visent moins à convaincre les adversaires par des arguments qu’à les fléchir en les manipulant. « La tactique est de tourner cet adversaire contre un autre adversaire, en reconfigurant leur position de façon telle que, en s’opposant, elle laisse voir par là ce qui manque à l’autre, et réciproquement » p.114. Le contraire de la sagesse est donc non le faux mais le partiel. « Tous ont raison, mais d’un certain point de vue ; aucun d’eux ne se trompe, mais tous sont réducteurs car ils ne prennent pas le faux pour le vrai, mais un coin pour le tout » p.116.

La sagesse est la voie par où c’est possible, par où la conduite ne cesse d’être en accord à chaque moment avec la réalité. Est sage celui pour qui le monde et la vie vont de soi. La question de son sens ne dit rien, « il n’y a pas promotion d’une vérité supérieure, mais affranchissement intérieur par absence de parti pris » p.139. Ne pas être objectif (connaître la vérité) mais compréhensif (voir du côté où c’est justifié). Laisser être, laisser venir, sans troubler l’ainsi par son ingérence. « Accompagner le soleil et la lune, embrasser le monde dans son étendue et sa durée » p.165. Ni relativisme, ni scepticisme, ni différence – mais harmonie, immanence et disponibilité. En Occident, Montaigne a le mieux traduit cette disposition.

D’où l’absence de politique « radicale » issue de la pensée chinoise. Il a fallu que Mao aille chercher à l’étranger Marx et Lénine pour bouleverser le consensus confucéen ambiant. Peut-on « penser » sans prendre position ? Le Grec est politique car il débat en public sur des arguments tranchés. Le Chinois, en tant que sage, est toujours disponible et bienveillant. Mais, par là, il s’est toujours privé de cette possibilité de résister au pouvoir. La sagesse est apolitique et c’est « bien l’échec de la pensée chinoise » p.224. Car « toute philosophie se révèle révolutionnaire en son principe – par la rupture qu’elle opère sur le naturel » p.225.

François Jullien, Un sage est sans idée, 1998, Points Seuil 2013, 256 pages, €8.30

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Lawrence Simiane, Mégapole

Dans la mégapole parisienne, un couple mégalo se prend au jeu vidiot de créer une ville qui devient vite mégapole. Nous sommes en pleine hypermodernité où le virtuel accapare le réel. Le jeune couple Bradigane, sur les hauteurs de Belleville d’où il contemple Paris, délaisse les vrais métiers et la vraie ville pour se vouer corps et âme à l’animation ludique d’un logiciel yankee.

Elle voit son contrat dans les assurances non renouvelé, lui est viré de sa banque lors d’une restructuration. Plutôt que de chercher du travail, ils s’investissent dans le jeu de leur je. Lui se crée maire d’une ville qu’il aménage et développe à sa façon tandis qu’elle en imagine les architectures à sa guise. La sauce prend et tous les gogos qui n’ont rien à faire s’y évadent et commentent. Ça fait du buzz, coco ! C’est tout ce qui compte. Car le buzz attire la pub comme le miel les guêpes et la pub attire du fric en plus et encore plus.

Le promoteur du logiciel prend la plus grosse part mais le ruissellement atteint quand même les créateurs-animateurs au niveau suffisant – mais pas plus – pour assurer leur survie et la prolongation de leur besogne. Marx n’avait rien dit de mieux sur l’exploitation du système capitaliste quand il n’existe aucun contrepouvoir. Ce n’est pas parce qu’ils sont cultureux et branchés que les gogos moyens ne se font pas avoir – au contraire ! Trop moyens pour avoir les moyens intellectuels de penser, ils militent pour l’altermondialisme et tombent à pieds joints dans le capitalisme hyper contemporain sans le savoir, comme des cons de bourgeois qui se veulent gentilshommes de l’élite intello – tout cela parce que ledit capitalisme est connoté ludique et seulement « incitatif ».

Mais ils s’aperçoivent vite que jouer est plus fatiguant que bosser car les horaires ne comptent plus ; le « maire » virtuel doit être disponible 24 h sur 24 dans le réel par téléphone mobile et répondre aux injonctions du jeu. L’algorithme d’intelligence artificielle suscite en effet des revendications, pétitions, catastrophes et autres menaces juridiques ou électorales comme pour de vrai. Et l’édile, s’il veut être « réélu » à la tête de sa propre création, doit agir en politicien. Tout est simulé mais tout est véridique, voilà le piège.

Pour attirer l’attention et grimper dans le classement des villes du jeu, il faut s’investir de plus en plus, jusqu’aux limites de soi. Créer un blog pour commenter les commentaires, installer des caméras pour montrer les artistes travailler, puis des caméras partout dans l’appartement pour les regarder vivre, y compris se mettre à poil et baiser sous les draps grâce aux infrarouges. La « transparence » se doit d’être totale pour que mémère bobote vegan – alertée par les commères hyperconnectées des salons et les voisines branchées du quartier bohème – clique, ameute son genre et vienne abonder la cagnotte à pub. L’interactivité se doit d’être constante pour que la masse des voyeurs vous distingue.

Au point de révéler ce que vous êtes vraiment : écolo affirmé, nucléaire pratique ; altermondialiste affiché, hypercapitaliste réel ; démocrate consensuel revendiqué, autocrate sans vergogne en actes ; respectueux du féminisme et des déviances en parole, injurieux des femmes et des pédés dans les mots… Le politiquement correct en prend un coup, son hypocrisie d’image est démontée avec jubilation et le lecteur s’amuse.

Les bobos branchés qui se sont piégés dans leur niaiserie ludique ont des prénoms globish comme la mode le veut, Sophia et Oliver ; ils veulent « faire fortune » dans le virtuel (comme hier à la bourse) pour se retirer vite de la vraie vie et s’ennuyer ensuite à suivre les modes qui trottent. Ils se croient « artistes » en conceptuel, grand mot pour cacher leur misère de petits intellos exploités avanrt tout par leur propre sottise. Lessivés, sucés jusqu’à la moelle de leur intimité, inhibés de sexe car exposés tout nus aux millions d’internautes, ils deviennent les icônes marchandes d’un moment avant de disparaître dans les poubelles de l’éphémère.

Mais bigcity.ovh, leur mégapole du jeu, a accumulé des milliards de données diverses sur eux et leurs visiteurs du net : elles sont appelées « data » en globish, ce qui se traduit par dollars en vrai. Ils « ont abandonné une part d’eux-mêmes en révélant une manière d’être, quoi consommer, comment se soigner, que ressentir devant un spectacle, où voyager… » p.131. Non seulement les corps sont exploités pour leur travail et pour le spectacle de leurs ébats, mais leurs doubles numériques sont exploités en surmultipliée !

Un petit roman d’extrême actualité qui vient tout juste de paraître chez un éditeur hors des hordes et qui se lit avec exultation.

Lawrence Simiane, Mégapole, 2020, PhB éditions, 131 pages, €12.00

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