Vuelve d’Ivan Noël

Un film argentin intimiste sur la relation au passé, au pays, à la mère. Un couple avec un enfant vit dans un ancien monastère dont les moines ont été chassés jadis par un seigneur qui leur a carrément coupé l’eau. Une manière illibérale de coercition à la Trompe. Le père, Gregorio (Guillermo Tassara), plutôt vieux jeu, vit pour la culture, les livres, et n’aime rien tant que son confort. Il délaisse Gabriel (Renzo Sabelli), au bord des 13 ans, au contraire de la mère, Sofia (Romina Pinto), qui vit avec son garçon une relation fusionnelle à la limite de l’inceste. Elle lui fait l’école, le caresse sur le ventre ou sur le haut d’une cuisse, le lave tout nu sous la douche, devant son mari qui réprouve mais ne dit rien.

On apprend bien vite que Gabriel est un enfant adopté, et que sa vraie mère biologique est une sorte de pute qui se fait engrosser pour vendre ensuite son enfant contre une forte somme. Elle revient d’ailleurs à la propriété, une nouvelle fois enceinte, pour réclamer de l’argent. Gabriel le sait, ou le découvre via un dossier que le père a « égaré » ; tout fier, le garçon le donne à son père – qui le gifle. C’est dire l’état des relations entre les deux.

La mère est atteinte du syndrome de Cotard, trouble psychique délirant où le sujet se sent immortel, damné, pourri de l’intérieur, donc dépressif au point de songer au suicide. Elle est obsédée par son ventre, dans lequel un bébé serait mort, d’où sa stérilité et l’adoption de Gabriel. Elle en fait son petit ange, bien qu’il aborde déjà les rivages dangereux de la puberté. Un jour, et peut-être à cause de cela, elle se jette du haut d’un escalier à spirales et meurt sur le coup, tandis que Gabriel était en train de taper le ballon en bas. Elle l’avait fait s’éloigner de quelques mètres pour « faire taire le chien » du jardinier qui aboyait.

Sous le choc de la rupture, l’adolescent se ferme, sans amour de substitution ; il fantasme sur sa mère, hallucine entendre sa voix et même la revoir. Ce délire est en phase avec l’histoire du monastère, où la légende dit que les moines ensevelis en creusant un puits reviennent entretenir le parc, ramassant notamment les fruits tombés à terre qui risquent d’empoisonner les arbres. Des religieux contre la pourriture à la mère délirant sur sa pourriture interne, voilà de quoi déstabiliser Gabriel. En éternelle chemise blanche, il ramasse à la pelle les pommes, les figues et les oranges pourries pour les déverser dans le puits à fumier. De là à y jeter tout ce qui à ses yeux est corrompu, il franchira le pas.

Son père adoptif ne l’aime pas car il le gêne dans son confort matériel et psychique. Il est en butte au harcèlement de la mère biologique qui revient lui réclamer des sous, ainsi qu’avec la congrégation religieuse, propriétaire du bâtiment, qui veut l’expulser pour rétablir des moines. Sa tentative d’ouvrir un musée pour justifier son occupation a échoué dans les malversations des deux employés. Il convie sa sœur Debora (Leticia Vota), psychiatre, à conseiller le garçon aux tendances automutilatrices et suicidaires après la mort de sa mère. Elle avait déjà fait interner Sofia quelques années auparavant. Hélas, cela ne suffira pas, Gabriel refuse de sortir de son état et même de se laisser hypnotiser ; le père, en désaccord violent avec son conseil de le placer en institution, la chasse.

Tout est violence dans cette histoire. Le pays a été violent envers les hommes, le seigneur avec les moines, le père avec son fils, qu’il bat lorsqu’il est en fureur, avec sa femme dont il méprise le délire, avec sa sœur qui sait mieux que lui ce qui est bon pour Gabriel. La mère hallucinatoire qui apparaît comme une Vierge aux yeux de son fils fusionnel après sa mort, lui demande de la venger. Elle a été poussée au suicide à cause du déni de son état psychologique ; elle n’a pas subi la transfusion de sang qui aurait pu la sauver. Tous ceux qui ont fait du mal à sa mère seront morts à la fin : le chien du jardinier qui l’a fait s’éloigner ; le père qui ne l’a pas aimée ; la mère biologique qui voudrait lui voler son amour.

Ce conte mélancolique et sombre montre la face maléfique de l’Argentine, du passé bigot, de la prédation économique, des relations machistes, de l’achat d’enfant, de la dérive des relations mère-fils. Les yeux étonnamment clairs bordés de longs cils noirs de Renzo/Gabriel, sa chemise blanche qui renforce son teint, son torse lisse sans aucun muscle apparent qui le gardent en enfance, manifestent son innocence de jeune être confronté au destin et à la faillite des adultes. Civilisé et encravaté au début, il termine quasi nu à la fin, s’assimilant à la terre et à l’eau qui forment le terroir argentin. Le titre en espagnol signifie d’ailleurs « revenir, retour ».

DVD Vuelve, Ivan Noël, 2013, avec Juan Carrasco, Romina Pinto, Renzo Sabelli, Guillermo Tassara, LeticiaVota, Cmv Classics (Hoanzl) 2019, vo espagnol, sous-titré anglais, allemand, 1h28, €11,59 – pas d’édition en français.

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