
Tout le monde connaît Peter Pan ; peu de gens connaissent son auteur, sir James Matthew Barrie. Né roturier en 1860, il a été fait baronnet en 1913 à 53 ans. Traumatisé par la dépression durable de sa mère après la mort de son frère aîné David à 14 ans, patinant sur un lac gelé, James voudra rester un enfant pour la consoler. Après un Master of Arts à l’université d’Édimbourg, il devient journaliste puis écrivain. Il signe même avec sir Arthur Conan Doyle le livret d’une opérette. Il se marie en 1894, à 34 ans, après une pneumonie où il a failli y passer. D’après sa femme, qui demande le divorce 15 ans plus tard après qu’elle l’ait trompé avec un autre, il n’aurait jamais été consommé (mais c’était un argument juridique autant que religieux pour pouvoir divorcer).
C’est en 1897, à 37 ans, qu’il rencontre Sylvia Llewelyn Davies, sœur de l’écrivain Gerald Du Maurier, père de Daphne Du Maurier, souvent évoquée en ces pages. Le couple de Sylvia et d’Arthur ont déjà trois petits garçons de 4, 3 et 1 an. Deux autres naîtront. Ils habitent près des jardins de Kensington et Barrie va souvent les rencontrer lors de ses promenades avec son chien Porthos. Ces cinq garçons, dans l’ordre d’apparition George, Jack, Peter, Michael et Nicholas, deviendront sa passion, toute paternelle. Il aime les écouter, se mettre à leur portée, entrer dans leurs jeux, suivre leur imaginaire. Adulte, il se contente de mettre en forme les histoires qu’il suggère et qu’ils modifient à leur gré. Ce pourquoi Peter Pen est coécrit avec lui par « les Cinq », comme il le déclare. C’est une pièce de théâtre, inventée à partir de récits déjà publiés comme Le petit oiseau blanc sur les enfants de Kensington, qu’il a sans cesse remaniée en fonction des remarques des jeunes acteurs et des réactions du public. La version connue aujourd’hui est celle publiée en 1928.
Arthur, le père des garçons, meurt en 1909 d’un cancer à la mâchoire et sa femme Sylvia le suit un an plus tard, morte elle aussi d’un cancer. James Matthew Barrie prend en charge les garçons, dont l’aîné n’a que 16 ans. Il deviendra leur père adoptif jusqu’à ce qu’ils soient adultes. George, l’aîné, mourra dans les Flandres dune balle allemande ; Michael, le n°4 mourra à 21 ans, noyé dans la Serpentine avec son amant. James Matthew Barrie meurt en 1937 à 77 ans ; il a cédé tous les droits de Peter Pan au Great Osmond Street Hospital for Sick Children.
Toute sa vie il a aimé les enfants, particulièrement les « siens », qu’il a adoptés et épaulés jusqu’au bout. Notre époque de soupçon et d’aigreur frustrée voit d’un mauvais œil les relations entre adulte et enfants, mais l’indignation à bon compte en dit plus sur qui la manifeste que sur la réalité des faits (nombre de non-lieux en affaires pseudo « sexuelles » en témoignent). La psychologie sociale montre que ce que nous jugeons « acceptable » n’est ni naturel ni stable, mais se construit collectivement, au fil des interactions, des discours et des répétitions – et les « réseaux sociaux » sont aujourd’hui un accélérateur et un amplificateur des injonctions moralistes, et surtout de « celles et ceux » (comme on est obligé de dire) qui s’indignent le plus fort. Le monde d’hier n’était pas celui d’aujourd’hui ; pas plus que l’affection paternelle n’est celle d’un prédateur. Le dernier des cinq fils des Llewelyn Davies, Nico, né en 1903, a lui-même attesté que James Matthew, leur tuteur et père d’adoption, n’a jamais eu d’attitudes inconvenantes envers eux, même quand ils nageaient tout nus devant lui (p. XXXII Préface édition Pléiade).
Peter Pan est né en 1904, mais la pièce a été sans cesse remise sur le métier ; elle s’inspire de Shakespeare (le personnage de Puck, le décor sauvage de Comme il vous plaira, le rêve du Songe d’une nuit d’été, l’île de La Tempête, des monologues de Macbeth), mais aussi de l’Alice de Lewis Carroll, et d’autres. Pan lui-même est une référence au Grand Pan grec, le Dionysos tout de passions et d’ivresse, petit dieu repoussé par sa mère, exilé et élevé par une chèvre. La pièce est un succès, à Londres, à New York, mais elle est sans cesse remaniée en fonction des contraintes des décors – et des Cinq qui grandissent. Peter Pan a au début dans les 6 ans, avant l’âge de raison, « toute ses dents de lait » et la propension à ne pas s’habiller; il a un comportement plus de garçon de 10-12 ans dans la version finale que l’on lit aujourd’hui, niant être « père » et butant sur le désir, qu’il ne comprend pas (fée Clochette, Wendy), en candide prépubère. Le merveilleux des fées du début cède à l’aventure avec les pirates. Le bébé tout nu du Petit oiseau blanc devient le Peter bloqué à cette fin d’enfance des 12 ans que nous connaissons, séducteur ambivalent, habillé seulement de quelques feuilles, sauvage en liberté. Il est amoureux platonique de Wendy, l’aînée des enfants, qui n’existait pas auparavant. L’intrigue devient une quête initiatique classique où le héros est qualifié pour conquérir par l’action le cœur de la mère (Wendy), malgré le père adversaire (le capitaine Crochet), avec l’aide des petits compagnons que sont les Enfants perdus au pays du Jamais plus. Avec happy end de rigueur au théâtre, plus ambigu publié.
Subsistent cinq actes, comme autant d’enfants Llewelyn Davies : la Chambre des enfants, le Neverland, le Lagon des sirènes, la Maison sous la terre, le Navire pirate et le retour à la Chambre des enfants. La pièce fait le tour du merveilleux enfantin, du rêve de se prendre pour un autre, de vivre l’Aventure. Peter Pan est devenu un mythe, tout comme le Petit Prince, Alice au pays des merveilles, Pinocchio, Mowgli, ou même Jim Hawkins, 13 ans, le héros de L’île au trésor.
Sir James Matthew Barrie, Peter Pan ou le petit garçon qui ne voulait pas grandir, Livre de poche 2014, 256 pages, €6,90, e-book Kindle €3,99
J.M. Barrie, Peter Pan, Gallimard Pléiade 2026, édition de Philippe Forest, 1070 pages, €67,00
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Déjà chroniqué sur ce blog, le peterpanisme, devenu un syndrome psy :
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