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Exbrayat, Vous manquez de tenue Archibald !

Charles Hubert Louis Jean Exbrayat-Durivaux est né et mort à Saint-Étienne. Il a vécu le XXe siècle presque en son entier, sortant de ce monde juste avant la chute de l’URSS. Il a tâté la médecine, été journaliste, s’est investi dans la Résistance, a écrit du théâtre… et des romans policiers, notamment la série des Imogène.

Sans être écrivain d’action, Exbrayat excelle dans les situations cocasses, comme au théâtre. Il fait du vaudeville dans l’espionnage et cela divertit. Ruth Truksmore, jeune femme qui s’est faite toute seule, est fière de son petit appartement coquet à Chelsea. Elle travaille comme chef du personnel d’une société cossue, Woolwerton. Mais chaque matin elle trouve dans son bureau le vase garni de fleurs. Qui est le mystérieux galant qui lui fait ce cadeau ?

Après enquête, elle découvre qu’il s’agit de Sir Archibald Lauder, baronnet et bel homme issu d’Oxford avec l’accent, la culture littéraire et les muscles qui en sont l’estampille. Il travaille dans la même société mais semble n’y pas faire grand-chose. Être appelée Lady est un rêve qui couronnerait la carrière de la jeune femme, mais l’aime-t-elle ? Elle hésite, le baronnet vit chez sa maman, mais une visite à la digne dame la décide. Lui l’aime plus que tout, ils se marient.

Mais Ruth n’a pas tout dit à son mari : elle travaille pour le MI5 en secret et une mission l’appelle à Vienne, en Autriche, où un réseau anglais de passeurs pour Hongrois dissidents vers l’Ouest est mis à mal par les services soviétiques. Un agent est mort, il s’agit de savoir quel est le maillon faible de la chaîne. Ruth doit aller à Vienne mais son mari n’entend pas la laisser seule. Juste mariés, ils s’envolent en voyage de noce dans la capitale autrichienne et jusqu’à Graz, petite ville pittoresque de la frontière où un cordonnier sert de relai.

Archibald est infatué de sa personne, de son rang et de la race anglaise. Il ne ne croit pas au monde vil des espions, ni que sa femme puisse fréquenter de tels gens qui ne se conduisent jamais en gentlemen. Le sir est un éléphant au milieu du magasin de porcelaines et bavarde à tout va sur sa femme espionne et sur les désagréments d’une agression où lui a dû se défendre à coup de hache contre un malappris. Ruth en est désespérée, au point de regretter le mariage. Ah, l’officier Lowdham, courageux et précis, est autrement mieux adapté au métier ! Elle en tombe amoureuse, comme toutes les femmes qui l’approchent.

Mais les meurtres s’accumulent curieusement autour d’elle ; elle ne peut faire un pas ou dire quoi que ce soit sans que quelqu’un succombe. Le commissaire de police autrichien en est ébahi, même si le sir mari lui tient la dragée haute.

C’est une histoire de trahison sur fond de jalousie et de fric qui va mal finir pour l’espion renégat. Mais pas sans que les yeux de Ruth se décillent et qu’elle voit autrement son sir Archibald de mari ! Une surprise pleine d’humour qui termine en beauté ce court roman pétillant où la psychologie joue plus que l’action.

Charles Exbrayat, Vous manquez de tenue Archibald !, 1965, Editions du Masque 2002, 192 pages, €1.03

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Marcel Achard, Jean de la lune

L’Immortel Marcel est bien oublié aujourd’hui malgré son élection à l’Académie française en 1959. C’est qu’il était déjà de l’autre siècle, né en 1899, et qu’il n’a connu le succès au théâtre qu’entre-deux guerres, durant la crise, avec sa pièce Jean de la lune.

Louis Jouvet a monté les trois actes en 1929 au théâtre des Champs-Elysées et Jean Piat en 1967 au théâtre du Palais-Royal ; la pièce a été reprise par Pierre Sabbagh pour la télévision dans Au théâtre ce soir. Elle met en scène le fiancé, la femme, l’amant, en plus du frère cynique et faible de la belle. Le ressort est la femme, Marcelline, perverse et inconstante, qui vole de bite en bite en butinant ce qu’elle croit être l’amour. Mais Richard, le fiancé qui l’aimait, en a marre et la jette. Elle en est étonnée et désespérée : l’aime-t-elle ? Est-elle capable d’aimer ? L’amour n’est-elle pour elle que séduction du mâle et l’homme à ses pieds ?

N’est-il pas plutôt auprès de Jef, ce doux sentimental timide qui l’admire et la chérit en lui pardonnant tout malgré le frère Clotaire et l’amant Richard dont il est ami ? Jef est surnommé depuis tout petit Jean de la lune tant il n’apparaît pas sur terre mais dans ses rêves. Pour lui, le monde vrai n’est pas ce qu’il a devant les yeux mais ce qu’il veut y voir. Ainsi l’amour n’est-il pas dans les transports immédiats et éphémères mais dans la pudeur et la constance. Marcelline, décillée par la rébellion de Richard, s’en rendra compte à la fin. Elle épousera un Jef sans épaisseur et sans grande passion, mais sentimental plus que désirant. Le cœur plus que le sexe est le trésor de l’amour, semble nous dire l’auteur, en complète opposition avec son époque portée aux paroxysmes (fasciste et communiste) et à l’immédiat après la guerre la plus con.

Sur un canevas réduit – un simplet veut marier une cocotte qui trompe tout le monde – la pièce suscite la joie et la mélancolie du moraliste. Elle laisse à penser que tout se résout avec le temps, ce qui est sagesse, mais rare en amour. Un film a été tourné à partir de la pièce par Jean Choux, sorti en 1931 (il n’existe pas de DVD mais le film est accessible sur YouTube), mais la pièce a été filmée pour la télé.

Marcel Achard, Jean de la lune, 1929, Livre de poche 1968, occasion €4.45

DVD Au théâtre ce soir – Jean de la lune, Pierre Sabbagh, avec Michel Duchaussoy, Claudine Coster, Christian Marin, Jean-Pierre Delage, Laurence Badie, LCJ éditions 2005, 2h, €6.30

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Convention climat

La montagne accouche donc d’une souris… C’était pourtant une bonne idée de faire plancher des citoyens lambdas, tirés au sort pour un panel représentatif, sur les mesures concrètes à prendre à propos de l’urgence écolo. Cela renouvelait la pratique démocratique ; cela mettait hors d’atteinte des lobbies le sujet. Sauf que… pas grand-chose n’en est sorti.

Une convention hors institutions a le mérite de sortir les sujets abordés de la politique politicienne, vous savez, celle qui fait grimper aux rideaux toutes les oppositions dès qu’une proposition quelconque est présentée : Pensez, tout changement, même à ma marge, dérange forcément quelque nid juteux ou entame quelque fromage – donc « l’opposition » en profite, c’est de bonne guéguerre dans les petits jeux de théâtre entres amis sortis des mêmes écoles et fréquentant les mêmes milieux. L’intelligence collective mérite mieux que ces chamailleries de cours de récré et une convention citoyenne est donc un renouvellement bienvenu.

Mais faut-il pour cela se contenter de sortir des incantations sans aucune évaluation du coût (économique, social, environnemental) ? D’abonder dans le sens des « experts » selon qu’ils parlent bien et sont persuasifs en répétant dix fois la même chose pour bien ancrer la « bonne direction » dans les esprits « libres » ? Faut-il éviter soigneusement toutes les mesures qui fâcheraient les gilets jaunes et autres manifestants, telle la taxe carbone pourtant économiquement significative ? Faut-il refuser toute responsabilité des choix en ne proposant au référendum que des mesures juridiques absconses que le citoyen moyen ne comprend pas ? Faut-il en rester au symbolique impuissant de « la Constitution », comme le fameux principe de précaution invoqué à toutes les sauces mais qui n’a eu aucune conséquence juridique concrète à ce que l’on peut savoir ?

Dans cette inconsistance, peut-être devons-nous y voir le tropisme du « bon élève » que chaque Français moyen veut présenter à autrui ? Plus égal que moi tu meurs… Plus conventionnel, jamais. Plus dans la ligne de la mode, surtout pas ! Le tirage au sort a donc accouché de la bonne vieille « sagesse des nations », pas très loin du café du commerce. D’autant que certaines propositions tendent à « interdire », vieille mentalité caporaliste française qui vient de loin et qui perdure. Surveiller et punir reste le mantra du citoyen lambda car ce sont toujours « les autres » qui ne sont pas assez vertueux – soi-même ? jamais. Pour que j’obéisse, il faut donc « les » forcer à faire pareil, sinon, pourquoi moi je le ferais ?

Que de yakas dans les « propositions » ! Il s’agit le plus souvent de « réfléchir », « légiférer », « informer », développer »… Rares sont les propositions concrètes, applicables ici et maintenant. « Aménager les voies publiques » en est une, « réduire la vitesse sur les autoroutes » une autre.

Mais quel exemple emblématique de l’absence de toute évaluation des conséquences ! Quel choc entre éthique de conviction et éthique de responsabilité ! Où les bonnes intentions accouchent de pas grand-chose… Yaka réduire la vitesse sur autoroute puisque ça pollue moins et que ça sauverait peut-être des vies – non, mais personne n’y avait donc pensé ? Quelle bonne idée, surtout quand elle n’est pas jaugée selon les conséquences : les conducteurs vont-ils continuer à prendre les autoroutes payantes s’ils ne peuvent pas rouler plus vite que sur les nationales gratuites ? Oh, mais yaka réduire la vitesse sur les nationales ! Et ainsi de suite… Pourquoi ne pas carrément « interdire » les voitures au profit des lobbies syndicaux radicaux des transports qui pourraient ainsi bloquer tout le pays à merci ? Pourquoi ne pas plutôt enjoindre aux constructeurs automobiles de produire des moteurs moins consommateurs, moins polluants, avec des énergies différentes – mais à des prix compatibles avec le pouvoir d’achat ? Le véhicule électrique à 40 000 € est un véritable scandale quand on sait qu’il y a beaucoup moins de pièces sous le capot qu’un moteur à essence à 25 000 €.

Sur la consommation, c’est mieux mais focalisé sur « l’éducation » (de l’enfant, du consommateur, de l’industriel), encore un vieux tropisme français dont l’efficacité n’est pas démontrée. Peut-être même au contraire : tous les « rebelles » font exprès de transgresser les injonctions éducatives pour niquer la société – voyez les révoltés du masque lors de la « fête de la musique » sur un air de Covid. Rançon du caporalisme curé-instit-flic-assistante sociale, faire craquer les gaines est la seule idée du rebelle mis sous camisole douce.

Sur le travail, en dehors de « production, stockage et redistribution d’énergie pour et par tous » (qui remet donc en question le monopole EDF ?), peu de concret. Il s’agit encore et toujours d’« accompagner » de « prendre en compte », de renforcer » – rien qui ne fait déjà ni qui se ferait plus vite si les interdictions-injonctions étaient mises en œuvre. Parce que cela prend du temps – et coûte des emplois parce qu’il faut numériser et automatiser.

Se nourrir n’est concret que sur « le crime d’écocide », thème en -cide très à la mode comme génocide et féminicide. Mais la « Haute autorité des limites planétaires » est-elle autre chose que le vieux rêve utopique de la République universelle, donc sans effet concret face aux Trump, Xi Jinping, Poutine, Bolsonaro, Erdogan et consorts ?

A eux les Vertueux de faire la Morale aux citoyens ; aux autres, les agissants de « prendre leurs responsabilités » de politiciens – et les vaches seront bien gardées. La morale sera sauve, mais pas la société. Car il n’est pas nouveau de faire la morale aux autres, sans jamais rien faire de concret pour changer les choses. La gauche au pouvoir en France depuis Mitterrand II n’a fait que ça – il faut dire que les changements de Mitterrand I avaient montré leur désastre de Grand bond en avant au bord du précipice.

Le mieux pour assurer un atterrissage en douceur de la convention tout en forçant la responsabilité de proposer, serait probablement de réaliser un référendum à question multiples – comme en Suisse. Les citoyens décideraient. Ils voteraient oui ici et non là, ce serait clair pour tout le monde. Et bien concret, sans faux-fuyants ni tortillages de cul envers les lobbies industriels ou les manifestants hargneux. Le « Peuple » en a décidé, exécution.

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George Sand, Le château des Désertes

Le lecteur aura la surprise de retrouver les enfants de Lucrezia Floriani bien grandis, deux ans après sa mort. Célio est un beau et vigoureux jeune homme, volontaire jusqu’à la violence parfois, mais tenu par ses sœurs et par le père de son petit frère, le vieux Boccaferri. Il se lance au théâtre à 24 ans et se produit à Vienne devant les bon bourgeois et les aristos réservés allemands. La « duchesse » qui le parraine, au vu de la réaction du public devant lequel il cabotine, « son besoin d’être admiré, son peu d’amour pour l’œuvre qu’il chantait », le lâche comme une vieille chaussette. Sa prestance et ses beaux yeux (sans parler du reste) ne suffisent pas à son ego de « coquette » (autrement dit de pute de la haute – l’auteur le laisse clairement entendre). Elle s’en ouvre à son autre prétendant Salentini, un jeune peintre de talent qui n’a pas besoin de travailler pour vivre. Mais il n’est pas d’accord avec elle, ni sur le garçon ni sur un second rôle, la cantatrice Cécilia.

Ils vont donc se fâcher ; piquée au vif, la duchesse va poursuivre le jeune Salentini de ses assiduités. « Les femmes, lui dit Célio, (…) n’aiment qu’elles-mêmes ou, si elles nous aiment un peu, c’est par rapport à elles, à cause de la satisfaction que nous donnons à leurs appétits de vanité ou de libertinage. Que nous ne soyons plus bons à rien, elles nous brisent et nous marchent sur la figure » (IV p.245 Pléiade). Le lecteur lettré ne peut que songer à la Springora en cette année 2020, femelle avide de sexe et de se montrer au monde à 13 ans au bras d’un écrivain célèbre, et qui vient lui chercher des poux quarante ans après. George Sand a admirablement décrit ce mouvement égoïste de la femme, cette vengeance à froid aussi vile que vipérine.

Au moment de succomber, le jeune homme entend chanter Mozart dans la ruelle et, au lieu de partir pour Milan, vaincu, pour retrouver l’amante exigeante, part pour la France avec un roulier qui l’arrête avant Briançon, chez lui, pour la nuit. C’est alors que Salentini va apprendre que le château des Désertes, tout près de là, est occupé par un marquis, frère prodigue d’un décédé intestat, et qu’il semble se passer de drôles de choses à la nuit tombée dans le château barricadé, vidé de ses domestiques. On murmure que les filles et les garçons du marquis, qu’il appelle ses « enfants », font un sabbat du diable.

Le jeune Salentini, poli mais curieux, va tout faire pour pénétrer les arcanes du mystère. Dans cette deuxième partie s’ouvre un second acte : le château. Le marquis n’est autre que le vieux Boccaferri, ex-ivrogne perclus de dettes qui se rachète, et ses enfants sont sa fille Cécilia et ceux de la Floriani, Célio, Stella et Béatrice, cette amante dont il a eu un fils, le petit Salvator, presque 15 ans désormais. Le mystère des nuits se dissipe, Salentini est conquis et les coups de théâtres surviennent pour tenir en haleine ; il ne découvrira rien moins qu’une sœur, un beau-père et sa future femme, sans parler d’un véritable ami de son âge. Les amours se croisent, la fortune aussi, et tout ce petit monde qui s’isole en château clos pour l’hiver, comme jadis en thébaïde au bord du lac, vit une existence riche et affective – le rêve de Nohant.

Car George Sand avoue dans ce « roman » le théâtre à la maison qu’elle fait avec ses enfants et quelques amis de leur âge l’hiver 1846, improvisant Don Juan, expérience reprise dans le roman, qui leur sert d’éducation. La scène est un apprentissage de la société, l’étude des textes et la rhétorique de l’expression une formation précieuse, placer sa voix et faire la musique un supplément, tout comme imaginer et peindre les décors. En bref, le théâtre est un art total, comme sous les Grecs l’opéra, une union de l’art et de la vie. L’improvisation des rôles, les échanges de personnages qui montrent certaines passions, sont des expériences émotionnelles qui font mûrir et mieux se connaître soi-même, cela dans la fraternité du théâtre. Malgré l’action qui avance en coups successifs destinés à surprendre le lecteur, ce roman est plus une « analyse de quelques idées en art », comme le dit Sand en postface que la peinture de personnes ou même de sentiments. Les premiers sont trop beaux et bien faits et les seconds bien convenus. Peu de romanesque, fors l’amour, mais beaucoup de théorie sur le jeu naturel et la force éducative d’un projet en commun. Une fuite vers l’idéal artistique pour compenser les déboires de l’existence réelle de l’auteur : échec de la révolution de 1848, rupture avec Chopin, mariage conflictuel de sa fille.

George Sand, Le château des Désertes, 1851, Independant publishing 2015, 206 pages, €7.54

George Sand, Romans tome 2 (Lucrezia Floriani, Le château des désertes, Les maîtres sonneurs, Elle et lui, La ville noire, Laura, Nanon), Gallimard Pléiade, 1520 pages, €68.00

Les romans de George Sand chroniqués sur ce blog

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George Sand, Lucrezia Floriani

Dans ce roman paru en feuilleton avant d’être édité, l’auteur ne cesse de solliciter le lecteur, de le morigéner en maitresse d’école, de le guider en mère possessive. Rien de plus agaçant que ce trait de style tellement élitiste intello du XIXe siècle. La préface, comme toujours chez Sand, peut être entièrement sautée, elle n’a de nos jours absolument aucun intérêt et dessert le reste. Toujours en révolte contre les pratiques de son temps (l’écriture-industrie du feuilleton, le besoin de drame, la littérature réaliste contre celle, idéale, de l’âme), la bonne dame de Nohant ne s’est jamais hissée à l’universel, donc au rang de « grand écrivain ». Ses romans se lisent mais ils sont dans l’excès, les nerfs, l’idéalisme éthéré – rêve bourgeois de monde idéal que les trois guerres mondiales ont mis à bas depuis.

Lucrezia Floriani est une femme de 30 ans, autrement dit (selon Balzac) arrivée au bout de ses possibilités de séduire. Partie de rien comme fille de pêcheur au bord d’un lac italien, elle est devenue rentière après une carrière de comédienne et d’écrivain, multipliant les amants – mais par amour, pas par coquetterie ni par goût du lucre. Elle en garde quatre enfants de trois pères différents, deux garçons, l’aîné Célio 12 ans et le dernier, Salvator 2 ans, et deux filles entre deux, Stella et Béatrice. Elle a fait réaménager la villa de son ancienne protectrice après sa mort, s’étant entre temps enfuie à 15 ans avec le fils follement amoureux d’elle.

Le lecteur peut voir en Lucrezia (Lucrèce) un portrait en pied de l’auteur en mère possessive, adepte d’une éducation libre et affective à la Rousseau, collectionnant des amants tous plus jeunes qu’elle pour mieux les materner. « Une grande facilité d’illusions, une aveugle bienveillance de jugement, une tendresse de cœur inépuisable, par conséquent beaucoup de précipitation, d’erreurs et de faiblesse, des dévouements héroïques pour d’indignes objets, une force inouïe appliquée à un but misérable dans le fait, sublime dans sa pensée ; telle était l’œuvre généreuse, insensée, de toute son existence » chap.13, p.81 Pléiade. Le prénom de haute vertu antique vise à réhabiliter la femme de théâtre, volontiers considérée comme une cocotte entretenue, voire une pute flétrie à 30 ans. Chaque protagoniste est mis en scène pour vivre sa propre nécessité morale comme un destin écrit d’avance dans les gènes (ou plutôt, selon la mode éthérée du siècle bourgeois, dans « l’âme » essentielle de chacun).

Ainsi le prince Karol est-il un jeune homme qui a perdu son père très tôt et a été élevé par une mère aimante mais rigide et affectivement réservée. S’il était parfait à 15 ans, neuf ans plus tard il est devenu exclusif en tout et ses amis et connaissances l’ont peu à peu délaissé, sauf le comte Salvator Albani. Il est son exact opposé, expansif, accommodant, aimant la réalité du joli corps plutôt que l’illusion fumeuse de « l’âme ». Les nerfs de Karol le rendent grincheux et perpétuellement souffrant, tout le choque et le révulse. Une vraie petite chose fragile à préserver dans du coton ! Fluet, malingre, souffreteux, il parait 16 ans et non 24 : le prince n’a rien d’un mâle mais plutôt d’une erreur de la nature. Si d’aventure il a aimé, « il n’était plus sur la terre, il était dans un empyrée de nuages d’or et de parfums, aux pieds de l’Eternel, entre sa mère chérie et sa maitresse adorée. Si un rayon embrasait la campagne, si un parfum de plantes traversait les airs, et que la Lucrezia en fit la remarque, il voyait cette splendeur et respirait ces délices dans son rêve ; mais il n’avait, en réalité, rien vu et rien senti ». Tout doit être idéal ou n’être rien. Ni artiste, ni amant, ni politique, il ne sait rien faire, il n’est personne. Il a subi (idéalement) un amour exclusif qui s’est mal fini, la belle étant morte de consomption, précédant de peu la mère du prince, qui se trouve dès lors anéanti.

D’où le voyage que lui fait entreprendre son ami Salvator en Italie pour lui changer les idées. Mais voilà que l’auberge d’un soir au bord du lac d’Iseo est « sale » et qu’un prince ne saurait dormir dans un tel bouge. Salvator apprend qu’une de ses anciennes amies de théâtre, avec qui il a flirté sans coucher, habite de l’autre côté et les deux compères s’y rendent derechef. Karol y restera tout le reste de sa vie. Il tombera amoureux de la plantureuse et exubérante Lucrezia, elle qui a quitté le monde frelaté de la scène pour celui de la thébaïde où elle chérit et élève ses enfants. Il n’aime pas la femme mais l’idée qu’il s’en fait, celle d’une Mère (même s’il couche avec). Il n’aime pas les enfants (même s’ils sont jolis et vigoureux) car il est jaloux de l’amour que leur mère leur porte. Il n’aime pas les anciens amis et anciens amants qui viennent parfois rendre visite car ils lui prennent un moment de Lucrezia. En bref, le prince Karol est un tyran impossible qu’il faudrait fuir ou dompter. Le tragique de l’histoire est que Lucrezia, femelle destinée à l’amour, ne le peut pas. Le voudrait-elle, elle ne peut abandonner ses « enfants », dont le dernier amant adulte est le plus fragile.

Elle en perdra la vie et l’auteur se garde bien de nous dire ce qu’il advient du prince : le romanesque ne l’intéresse pas ; seule la peinture des « âmes » lui sied. Elle y transpose en partie celle de Chopin, lui aussi jaloux et soupçonneux, lui aussi plein d’humeurs moroses et acariâtres, en partie son fils Maurice dans le beau Célio. Mais c’est plus le sentiment qu’elle veut décrire qu’un personnage en particulier : à l’inverse, elle crée plutôt ses personnages à partir des sentiments qu’elle veut mettre en scène. Cela nous paraît aujourd’hui artificiel et sans guère de contact avec la réalité. A force d’imaginer la théorie des êtres, ceux-ci se perdent dans l’abstraction caricaturale. Reste un beau portrait de George Sand en Lucrezia, pour un temps.

George Sand, Lucrezia Floriani, 1846, Independently published 2019, 215 pages, €8.45

George Sand, Romans tome 2 (Lucrezia Floriani, Le château des désertes, Les maîtres sonneurs, Elle et lui, La ville noire, Laura, Nanon), Gallimard Pléiade, 1520 pages, €68.00

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Tristan Bernard, Rires et sourires

Paul – dit Tristan – Bernard a traversé deux siècles, le XIX étant né en 1866, le XX étant mort en 1947. Il avait de l’esprit, c’est ce que l’on retient de lui. Avec sa barbe de dragon, il dirige une usine avant de se passionner pour le vélo et pour écrire. Tristan est le nom d’un cheval. Il voit la vie en drôle, collabo de L’Humanité, le journal de Jaurès, avant de faire les débuts du Canard enchaîné. Je le retiens personnellement pour avoir inventé le jeu des Petits chevaux qui a enchanté mon enfance. Mon grand-père a fabriqué plusieurs de ces plateaux de bois ornés de ronds, où jusqu’à quatre joueurs pouvaient jeter les dés dans leur compartiment et faire avancer leurs pions chevalins pour boucler la piste en « culbutant » le cheval précédent.

Auteur prolifique de romans, pièces de théâtres, mots croisés et autres bons mots, il fut souvent adapté au cinéma, la dernière fois en 2005 par Philipe Collin pour Aux abois. Pour en faire souvenir, Flammarion a dressé en 1963 une anthologie de ses talents, reprise par le Livre de poche dix ans plus tard. Le confinement permet de découvrir de tels vieux livres, souvent plus intéressants que les neufs. Une édition Omnibus plus récente de ses œuvres montre qu’il a été l’inspirateur de la fameuse Simone, le castor de Sartre, qui a repris son titre des Mémoires d’un jeune homme rangé en le féminisant !

Cet auteur dérangeant aimait les mots, comme on le dit d’un auteur spirituel. Il trouve cocasse les situations et joue avec les sens… dans tous les sens. Je préfère aujourd’hui ses contes à ses scénettes théâtrales mais c’est notre époque qui veut cela. Les quiproquos sur le baragouin pseudo-anglais d’un pseudo-interprète venu en remplacement n’est plus de mise avec la généralisation du globish jusque dans les écoles, pas plus que les imbroglios avec les demoiselles du téléphone, désormais remplacées par de la bonne et neutre électronique. Mais Le collectionneur des Contes de Pantruche reste désopilant : jouant sur les distinctions juridiques abstraites, un homme décide de collectionner les enfants. Il a désormais l’enfant adoptif, l’enfant naturel, l’enfant légitimé, l’enfant légitime, l’enfant adultérin, l’enfant incestueux. Mais, lui fait remarquer un comparse, il lui en manque un sixième : l’enfant posthume. Qu’à cela ne tienne, il s’organise !

La Lettre d’une jeune pharmacienne à sa maman, du recueil Sous toutes réserves, prouve aussi l’absurdité du commerce en ce qui concerne la santé. La potarde ne survit que des maux des autres et elle se réjouit de toute grippe contagieuse et infections virulentes. C’est la même chose pour les médecins qui soignent votre obésité qu’en vous abîmant les chevilles, et qui soignent les chevilles que par un autre mal, lui-même engendrant une autre consultation qui…

Le pire se trouve quand même dans les contes pour enfants. Le diable s’y niche dans les détails, tel Le Chat botté du « comte » de Perrault. On se souvient que le fils d’un meunier sans héritage se dit marquis de Carabas et braconne pour livrer du gibier au roi ; il se poste exprès en slip au bord du fleuve quand le roi passe avec sa fille – qui s’éprend de sa prestance – tandis que le monarque l’habille en prince. Le chat chausse alors ses bottes de sept lieues pour enjoindre aux paysans postés sur l’itinéraire royal de vanter les biens alentours du marquis imaginaire. Tout cela, dit l’auteur furieux, en contrevenant aux articles 305 et 307 du Code pénal, sans oublier l’article 405 sur le délit de faux noms et de manœuvres frauduleuses. « Ainsi donc, prendre un faux titre, filouter son prochain, persuader l’existence d’un crédit imaginaire, menacer les gens à main armée, cela s’appelle, pour M. Charles Perrault, avoir de l’industrie et du savoir-faire, et l’on en est brillamment récompensé ! Instruisez-vous, petits enfants ». L’auteur en a eu trois.

Dans Ce que parler veut dire, Tristan Bernard louange le métier de critique littéraire : « Vraiment, on n’est pas juste pour les critiques. Ils exercent un métier effrayant. Il faut que dans notre société polie ils disent des choses désagréables à leur prochain le plus susceptible, à un moment de sa vie où ce prochain est le plus excité, le plus aveuglé. C’est bien simple : un auteur ne supporte plus les réserves. Il lui semble impossible qu’elles viennent d’un esprit impartial ou judicieux. Alors, il prête au critique le plus intègre les plus mesquins partis pris » p.70. Pour exercer en amateur sur le blog ce dur métier qui exige de lire entièrement et sans a priori pour dire mon goût et combien le livre pourrait être amélioré, je reconnais en Tristan Bernard un confrère. Lui qui disait aussi : « Ce que nous aimons dans nos amis, c’est le cas qu’ils font de nous » p.373.

Tristan Bernard, Rires et sourires, 1887-1923, Livre de poche 1973, 383 pages, €5.98

Tristan Bernard, Mémoires d’un jeune homme rangé, Un mari pacifique, Nicolas Bergère, Aux abois, Les Pieds nickelés, Le fardeau de la liberté, l’Anglais tel qu’on le parle, Daisey, Monsieur Codomat, Le Danseur inconnu, Omnibus Presses de la Cité 1994, €11.49

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George Sand, Pauline

Une « peinture de l’esprit provincial » selon l’auteur (p.996 Pléiade) sous la forme de deux femmes confrontées à deux mondes : celui de la petite ville et celui de Paris.

Les deux étaient amies depuis leurs 15 ans, dans la même ville très moyenne de Saint-Front. L’une est partie, l’autre pas. Laurence est montée à Paris pour devenir comédienne, poussée par la misère et par sa mère ; Pauline est restée en province pour être brodeuse, vivant chichement en soignant son acariâtre de mère. Deux femmes, deux destins.

« C’était par une nuit sombre et par une pluie froide » que commence le roman. La berline qui transporte Laurence vers Lyon s’est trompé de chemin et s’arrête pour laisser souffler les chevaux et leur faire le plein d’avoine dans l’auberge de Saint-Front. Laurence reconnait les lieux de son adolescence. Dix ans ont passés et elle veut revoir Pauline, son amie de cœur, qui a cessé de lui écrire. Son métier à la capitale préjugé libertin par les petits-bourgeois de province la rabaissent au rang d’une pute à fanfreluches et non de l’artiste de la scène habillée selon le chic de Paris qu’elle est en réalité.

Lorsqu’elle retrouve la maison de Pauline, les deux amies tombent dans les bras l’une de l’autre. C’est par pudeur que Pauline n’a pas écrit, et à cause de sa mère emplie des préjugés étriqués de la province. Cette dernière est devenue aveugle et, après un premier mouvement de dégoût et de mépris pour la catin, elle se reprend devant la voix plus grave et la diction devenue distinguée de Laurence. L’auteur commence alors une satire du milieu bourgeois des petites villes, son dada depuis ses propres épreuves d’adolescente à La Châtre. La curiosité des bigotes est sans borne, la femme du maire pousse son gros mari à intervenir pour « demander son passeport » à la visiteuse, un prurit très administratif qui a fait plus tard les délices de Courteline et qui continue à le faire pour les citoyens confinés du coronavirus obligés de « faire des lignes » de pensum pour se déclarer eux-mêmes de sortie. La bêtise paperassière a une longue histoire en France ! Toujours est-il que le salon de Pauline, habituellement vide, se remplit de toute la faune emperlousée de la cité provinciale qui s’invite spontanément, caquette à qui mieux mieux, chacune se poussant des plumes pour approcher l’actrice et envier sa robe toute simple de grande dame.

Laurence ne reste qu’une journée à Saint-Front avant de repartir. Mais les liens sont renoués avec Pauline et, lorsque sa mère meurt, Laurence la convie à venir à Paris pour qu’elle ne finisse pas dans la peau d’une vieille fille de province. Elle est belle, prend spontanément des poses de Phèdre et peut devenir actrice comme elle. Pauline, d’un caractère différent, se laisse séduire. Mais les mois passent et, si elle se fait une place dans la famille de Laurence, sa mère et ses deux petites sœurs, elle se sent sous la coupe de son amie et cela lui pèse.

Commence alors la dialectique typique de Sand entre les deux femmes, complétée en miroir par la dialectique de deux hommes en mode mineur : Lavallée l’acteur mentor de Laurence et le superficiel mondain Montgenays. Pauline en reste à la morale bourgeoise du convenable avec la naïveté sociale qui va avec, tandis que Laurence est passée par des épreuves qui lui ont ouvert les yeux et permis de remettre en cause les « convenances ». Le bonheur se trouve-t-il dans la norme sociale ? L’exemple de Laurence prouve que non et Pauline en est jalouse. La soi-disant catin n’a pas d’amant et ne change pas de flirt avec la saison ; elle mène une vie de famille dans une maison tranquille et, si elle se fait applaudir, c’est parce qu’elle travaille beaucoup ses rôles. Pauline croit en revanche à l’amour, au mariage et à l’établissement social bourgeois.

Elle se laisse donc circonvenir par Montgenays, riche cynique qui courtise Pauline pour rendre jalouse Laurence, qu’il ne convoite que parce qu’elle est en vue. Pauline ne comprend rien à cette intrigue et croit que toute mise en garde des uns et des autres envers les manœuvres du mondain ne vise qu’à la rabaisser et à laisser la place à Laurence. Les deux amies finissent par se fâcher et Montgenays par échouer. Mais Pauline lui a cédé, il l’a mise enceinte et prend comme un défi social de la marier. Il ne l’aime pas, l’ignorera dès la noce terminée, mais Pauline sera établie dans l’état de bourgeoise mère de famille auquel elle aspirait tant. Sera-t-elle heureuse ? Le lecteur devine que non.

Malgré le titre, ce n’est pas Pauline l’héroïne mais bel et bien Laurence en femme artiste, indépendante et sensible, forte et généreuse – tout comme l’auteur se voulait et dont elle a pris l’exemple sur l’actrice Marie Dorval, connue en 1833. La femme nouvelle de George Sand ne sacrifie rien de sa personnalité ni de ses dons ; elle ne les enterre pas dans le mariage et la soumission au mâle. Elle reste autonome financièrement et socialement, au contraire de l’épouse aliénée sous la tutelle légale de son mari. Elle peut s’épanouir, elle n’est pas dépossédée d’elle-même. Pauline, à l’inverse, nourrit de la frustration qui mène au ressentiment ; elle s’enferme, s’aigrit, se protège par un statut social dont elle fait une « vertu » sans plus exister personnellement.

Ce roman d’émancipation sociale et psychologique est très agréable à lire et reste d’actualité tant la France contemporaine permet d’observer encore de tels milieux, de tels réflexes et de tels portraits.

George Sand, Pauline, 1840, Folio 2€ 2007, 144 pages, €2.00 e-book Kindle €0.00

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Huysmans, Marthe – histoire d’une fille

Ce court premier roman d’un employé du Ministère de l’Intérieur sous la IIIe République a été publié à Bruxelles par précaution, la censure morale de l’époque ne permettant pas de parler de putes ni de sexe « dès avant la puberté ». Le peut-elle plus aujourd’hui ? A peine, si l’on en juge par la « polémique » intello typiquement germanopratine à propos de M le Maudit et de sa muse énamourée à l’époque de ses 14 ans. Mais Huysmans est devenu un classique, ce pourquoi il reçoit la consécration dans la bibliothèque de la Pléiade ; gageons que M s’y trouvera peut-être dans cinquante ou cent ans car il écrit classique et sa littérature dépasse de loin son époque et ses particularités personnelles pour atteindre à l’universel.

C’est le cas pour Marthe, écrit sur 71 feuillets manuscrits à partir de lettres et de documentation en plus des souvenirs de l’auteur. Marthe devient pute parce qu’elle perd toutes ses « protections » : parents, mari, patron, amis. Ouvrière en perles artificielles à partir d’écailles de poisson, elle voit mourir amant et bébé fille (qui n’était pas de lui) la même nuit de froid glacial à Paris (c’était la fin du « petit âge glaciaire » et le climat ne se réchauffait pas malgré l’industrialisation galopante depuis un siècle déjà).

Elle saute du lit au ruisseau comme un rien, pensionnaire de claque avant d’en avoir sa claque de subir vingt bites par jour à défoncer sa « fleur de mari ». Elle s’entiche de théâtre, repérée par le maquignon Ginginet pour son spectacle minable à Bobino. Elle se trouve un petit ami, littérateur journaliste fauché mais doux et bon au lit, un double de l’auteur. Sauf que la cohabitation à deux, une fois le théâtre en faillite et le journal disparu, engendre de l’agacement puis de la haine, la pauvreté exacerbant les frottements.

Marthe sombre dans l’alcool, puis doit trouver un autre pigeon pour l’entretenir. Mais elle ne trouve que des vieux ou des fats qui finissent par la lourder à grands coups dans son faubourg (fessier). L’auteur emploie ainsi des préciosités de plume qui sonnent étranges et souvent pittoresques, tel « fioler une tasse de café et un verre de camphre » pour boire café et eau de vie, ou se ventrouiller pour se vautrer – ce qui est plus imagé. Marthe est une pauvre fille dont la jeunesse fait eau de toutes parts. Elle se résigne donc à pratiquer une fois de plus le seul métier qu’elle sait faire : la pute. Quand on est peuple, fin XIXe, et que l’on ne sait pas travailler, c’est la chute finale – un destin.

Auteur du courant « naturaliste » qui comprendra Emile Zola, les Goncourt et Maupassant, Huysmans écrit baroque avec un pessimisme sur la nature humaine qui appellera Céline. « Une fille est perdue dès qu’elle voit d’autres filles : les conversations de collégiens au lycée ne sont rien près de celles des ouvrières ; l’atelier, c’est la pierre de touche des vertus, l’or y est rare, le cuivre abondant. Une fillette ne choppe pas, comme disent les romanciers, par amour, par entrainement des sens, mais beaucoup par orgueil et un peu par curiosité ; Marthe écoutait les exploits de ses amies, leurs doux et meurtriers combats, l’œil agrandi, la bouche brûlée de fièvre » p.12 Pléiade. Resté célibataire jusqu’au bout, devenu moine sur la fin de sa vie avant de mourir d’un cancer de la mâchoire, l’auteur méprise au fond les femmes. Sa langue riche, ses mots coruscants, la complaisance de ses descriptions précises des désirs peuples et de la misère des filles, font la morale sans l’exprimer. Les bourgeois sont horrifiés et fascinés par la gouaille, le leste, le nature. Encore aujourd’hui, le style frappe plus que le sujet.

« Vieil ovaire de jeunesse fécondé par un spermatozoïde égaré des Goncourt » selon l’auteur, ce roman de fange éclate à la face pour dire combien les mœurs de la société bourgeoise, prudes en surface, sales en dessous, restent attirées par celles de la populace dont elle se veut sortie. A preuve : les quartiers de Paris décrits ont bien changé aujourd’hui : ils se sont embourgeoisés. J’habite moi-même une rue qui était de vinasse et de claques où l’on se surinait en braillant le soir venu.

Huysmans, Marthe – histoire d’une fille, 1876, Les Editions de Paris – Max Chaleil 2002, 140 pages, €14.00 e-book Kindle €3.50

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Trump trompe son monde

Le Donald n’est pas un accident de l’histoire mais s’inscrit pleinement dans la culture américaine du gros bâton. Nul n’a mesuré la taille du sien, sauf peut-être sa femme et ses maîtresses, mais il le brandit avec un « art du deal » qui est sa marque de fabrique. Trump est le vendeur-type, il vous séduit et vous menace mais ne vous lâche pas. Il correspond à l’archétype américain du héros-leader, bien loin du « libéralisme » dans lequel la gauche européenne croit que baigne les Etats-Unis.

La tempérance, l’analyse en raison, le bon sens qui prend du recul, tout ce qui fait le propre du libéralisme, c’est en Europe qu’il règne jusqu’à présent. Pas en Amérique – ni au nord, ni au centre, ni au sud. Ce pourquoi Donald apparaît macho, frustre, vulgaire. Il n’est pas policé, à peine civilisé – mais en accord avec le monde du cinéma que la planète entière consomme avec appétit via Hollywood.

Trump est un grand acteur. Il a toujours raconté des bobards, ainsi le dit-il lui-même, et ils ont toujours marqué les esprits. Goebbels ne disait pas autre chose : « calomniez, mentez, il en restera toujours une impression ». Trump se costume, se teint la houppette en blond aryen, joue un rôle, se donne une image différente de celle qu’il est dans le privé. Les stages de prise de parole vous apprennent aisément comment faire et les Etats-Unis excellent dans ces méthodes (lucratives) de développement personnel. Dans un pays où tout se vend, réussir à vendre sa propre image est le nec plus ultra du succès.

Car le monde est un théâtre où ne comptent que les apparences. L’ineffable « CIA » n’avait-elle pas craint l’URSS beaucoup plus que ses moyens limités et archaïques dans la réalité ne le méritaient ? Pour agir dans le monde, vous êtes seul. Il vous faut donc agir sur vous-même pour arriver. Et la passion – que Trump vante à l’envi – est ce qui vous permettra de le faire. Sans passion, pas d’audace et sans audace, pas de réussite. Tous les gagnants ont participé ; s’ils n’ont pas réussi, ils feront mieux la prochaine fois. Concentrez-vous sur ce que vous voulez de positif, dit Trump, et plus votre énergie sera grande, plus vous aurez une chance. Cette constante fait de lui un être prévisible, contrairement à l’impression de chaos qu’il donne.

Selon Olivier Fournout, maître de conférences à Telecom-Paristech, dont est tiré cette analyse publiée dans la revue Le Débat de septembre 2018, « Trump est la récolte d’un monde que nous semons ». Trump est grand, « mais sans étrangeté, dans le quotidien de la communication capitaliste, libérale, démocratique, consumériste, de masse, dont nous respirons les différents courants, les différentes modalités, à chaque instant ».

Indiscipliné tout gamin, Donald persévère : son camp, il s’en fout ; ses électeurs, il les manipule ; l’establishment, il le provoque. Certes, ses outrances sont évidentes, mais elles lui rapportent plus qu’elles ne lui coûtent jusqu’à présent. Il est l’anti et incarne celui-qui-dit-non pour tous les frustrés, les aigris, les maltraités de son Amérique (et il y en a !). Il s’agit d’une stratégie politique volontaire qui paye, faisant de lui quelqu’un de neuf, de révolutionnaire, sans compromis. Aller contre ce que tout le monde pense permet les meilleurs deals – quand ils réussissent. Cela ne marche guère pour l’instant avec la Corée du nord… Une question de culture ? ou seulement de temps ?

La société selon Trump est à l’image de son cinéma : ultraviolente et sans pitié. Doit s’appliquer alors l’individualisme le plus exacerbé et la loi de la jungle. Même votre chef, même l’Etat peut vous trahir, sans parler de votre amoureuse, les gens sont là pour vous tuer. Il s’agit de tirer le premier. D’où l’autodéfense comme dans les westerns : ripostez ! D’où restez seul, a lonesome cow-boy ou Jason Bourne. D’où le mythe actif de « la gagne » comme au poker (menteur) : osez et raflez toute la mise, négociez à mort, ne faites aucun prisonnier. C’est avec la bite et le couteau que l’on survit, pas avec son pois chiche toujours en retard d’une réflexion, selon Trump. Le coup de pied au cul sert de seule politique, en interne comme à l’international.

Manque à cet animal hollywoodien la faculté de fédérer, d’utiliser l’intelligence collective (il récuse les traités multilatéraux), d’entraîner une équipe (combien de départs ou de « démissions » à la Maison Blanche ?) ou une coalition (il conchie ses alliés). C’est sa fragilité. Trump, un colosse aux pieds d’argile ? Il est trop tôt pour le dire mais un second mandat pourrait le révéler.

Ce qu’il faut retenir est que Donald Trump n’est pas surgi d’une autre planète mais des profondeurs mêmes des Etats-Unis. Il appartient à la mentalité américaine du pionnier avec la foi d’un côté, le gros bâton de l’autre. Il suffit de se croire gagnant prédestiné au sein d’un peuple élu bâtissant un nouveau monde, et la force est ce qui va, ce qui s’impose de soi. Got mit uns, disaient « les autres », In God we trust scintille sur les billets verts. Le cow-boy éradique les Indiens sans état d’âme, les fermiers ravagent la prairie par droit d’occupation, les affairistes dealent sans scrupules, les financiers volent légalement, l’armée instaure le chaos dans tous les pays où elle passe faute de conscience des conséquences politiques futures.

« Trump est typique du pragmatisme américain dont le style essaime à travers le monde par l’action conjointe des grands et petits cabinets de conseil, des grandes et petites formations au management, du cinéma hollywoodien et du storytelling publicitaire ». Pourquoi nous étonner (je fus longtemps étonné) ? Pourquoi encore souscrire au mythe américain et avaler sa junk-food, porter son uniforme de jean ou de costume-cravate noir quaker, se soumettre à son puritanisme biblique, laisser ses lois extraterritoriales empiéter sur notre souveraineté et ses GAFA accaparer nos données ? La servitude est toujours volontaire et Trump, par son outrance, se montre en roi nu

Olivier Fournout, Trump banal, trop banal. Le président des Etats-Unis et son modèle, in revue Le Débat n°201, septembre-octobre 2018, pp.47-61, e-book Kindle €14.99 broché €21.00

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Roland Barthes, L’empire des signes

Pour Roland Barthes, en cette année 1970 où l’Occident est probablement au sommet de sa puissance avant les différentes crises du pétrole, le Japon n’est pas un pays à décrire mais une situation d’écriture. Il est miroir de soi pour révéler notre image, pas un sens pour le Japon.

Il s’agit d’ébranler sa personne pour renverser d’anciennes lectures, d’opérer une secousse du sens comme un événement zen qui fait vaciller la connaissance et opère un vide de parole. « L’Orient m’est indifférent, il fournit simplement une réserve de traits dont la mise en batterie, le jeu inventé, me permettent de flatter l’idée d’un système symbolique inouï, entièrement dépris du nôtre » p.7. Il s’agit de se regarder, mais depuis l’ailleurs.

En langue japonaise, la prolifération des suffixes fonctionnels, la complexité des termes joints, font que le sujet avance au travers de précautions, de reprises et d’insistances qui diluent la personne. Barthes met en rapport la langue et l’architecture des villes : au Japon le centre est vide, évaporé, interdit ou indifférent. C’est la gare, le palais de l’empereur, la cité interdite. Quant au corps japonais, il existe, se déploie, agit, se donne, mais sans hystérie ni narcissisme comme en Occident. Ce n’est pas la voix seulement qui communique, « c’est tout le corps (les yeux, le sourire, la mèche, le geste, le vêtement) qui entretient avec vous une sorte de babil auquel la parfaite domination des codes ôte tout caractère régressif infantile » p.18. Pas de centre mais un champ de forces, pas de « je » mais un « on ». Les Occidentaux donnent des signes d’assurance gonflée ; les Japonais font des signes de simple façon de passer. L’indifférence et l’indépendance du geste ne renvoient pas à l’affirmation du moi mais seulement à un mode graphique d’exister.

Le repas est un cadre (plateau) où les objets sont une composition picturale, un ordre vivant, destinés à être défaits et refaits selon le rythme de l’alimentation, à la façon d’un graphiste installé devant un jeu de godets. Cuisiner est un jeu qui porte non sur la transformation de la matière première, en général peu cuisinée, mais sur son assemblage mouvant et décoratif. La nourriture semble s’épanouir dans la division : les aliments sont coupés pour les baguettes. L’usage de ces instruments introduit une fantaisie dans la façon de manger, un choix non mécanique. Plus que la fourchette ou le couteau en métal, la baguette est en bois, en laque ou en os, adoucissant le comportement envers la nourriture. Pas une arme qui tranche ou pique mais une pince qui saisit comme les doigts sans brusquer, une habileté douce qui ne violente jamais ce qui se trouve dans l’assiette et retrouve les fissures naturelles de la matière à fragmenter. La nourriture n’est donc pas une proie comme en Occident mais une harmonie, pas une lutte mais un transfert. « La crudité est la divinité tutélaire de la nourriture japonaise » p.30. La cuisine japonaise se fait toujours devant celui qui va manger et la crudité est essentiellement visuelle, renvoyant à la matière et à son toucher sensuel.

Le pachinko, jeu de billes où tout est déterminé par le coup d’envoi, reproduit dans l’ordre mécanique le principe même de la peinture japonaise qui veut que le trait soit tracé d’un seul mouvement sans être corrigé, comme une expression de l’humain tout entier, âme, cœur et corps d’un seul élan.

Si les choses paraissent petites au Japon c’est parce que tout est encadré, non pas par netteté puritaine mais par « supplément hallucinatoire ». Le contour n’est pas fortement tracé mais un espace vide qui rend la chose mate donc, à nos yeux, réduite. Les chambres ont des limites (nattes, lattes, montants) mais les murs glissent, les parois sont fragiles, les meubles escamotables. Le bouquet de fleurs est construit mais pour la circulation de l’air, le volume.

Le bunraku, théâtre de marionnettes japonais, débarrasse de l’acteur. Il ne vise pas à animer une poupée, il est abstraction sensible du corps. Il refuse l’antinomie entre l’animé et l’inanimé, il congédie le concept qui se cache derrière toute animation de la matière et qui suggère l’âme. Avec le bunraku, les sources du théâtre sont exposées dans leur vie même. La parole est mise de côté, l’émotion n’inonde plus la scène, la représentation est soustraite à la contagion de la voix et du geste. Ce qui est mis à la place de la théâtralisation est l’action nécessaire à la production de spectacles, le travail se substitue à l’intériorité. « Il abolit le lieu métaphysique que l’Occident ne peut s’empêcher d’établir entre l’âme et le corps, la cause et l’effet, le moteur et la machine, l’agent et l’acteur, le destin et l’homme, Dieu et la créature : si le manipulateur n’est pas caché, pourquoi, comment voulez en faire un Dieu ? » p.82.

La poésie du haïku suspend le langage, il ne le provoque pas. Le fait se contente d’être là, sans commentaires. « Tout en étant intelligible, le haïku ne veut rien dire, et c’est par cette double condition qu’il semble offert au sens, d’une façon particulièrement disponible, serviable » p.89. Comme la politesse, la forme est vide. Le zen tout entier mène la guerre contre le sens. « Tout le zen, dont le haïkaï n’est que la branche littéraire, apparaît comme une immense pratique destinée à arrêter le langage, à cesser cette sorte de radiophonie intérieure qui émet continuellement en nous » p.97. Si cet état de non langage est une libération c’est que, pour l’expérience bouddhiste, la prolifération des pensées secondes, le bavardage infini des signifiés, apparaissent comme un blocage. Il s’agit d’arrêter la toupie verbale qu’est le symbole et le jeu obsessionnel des substitutions symboliques. Le langage limité du haïku n’est pas pour être concis mais pour agir sur la racine même du sens, pour obtenir que le sens ne devienne pas implicite et ne divague pas dans l’infini des métaphores. « La brièveté du haïku n’est pas formelle ; le haïku n’est pas une pensée riche réduite à une forme brève, mais un événement bref qui trouve d’un coup sa forme juste » p.98. Il est pur comme une note de musique. Il se dit deux fois. La première fois, ce serait attacher un sens à la surprise, plusieurs fois que le sens est à découvrir. Le haïku ne décrit jamais, tout état de la chose est converti en une essence d’apparition. Il est un « réveil devant le fait », une « saisie de la chose comme événement, non comme substance » p.101.

« En Occident, le miroir est un objet essentiellement narcissique : l’homme ne pense le miroir que pour s’y regarder ; mais en Orient, semble-t-il, le miroir est vide ; il est symbole même des symboles (…). Le miroir ne capte que d’autres miroirs, et cette réflexion infinie elle le vide même (qui, on le sait, est la forme) » 104.

Malgré un langage issu de la linguistique et du snobisme des néo-universitaires des années 1970, le livre dit en peu de mots beaucoup sur le Japon. Non sur le pays réel mais sur les préjugés que l’on peut en avoir au miroir de nous-mêmes. Il reste d’actualité pour mieux saisir l’essence de ce pays, qui est resté longtemps le seul pays développé non-occidental.

Roland Barthes, L’empire des signes, 1970, Points essais 2014, 176 pages, €9.00

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British go home !

Contrairement à ce que j’ai longtemps pensé, l’Europe n’a pas besoin des Anglais, au contraire : ce pays reste un frein. Theresa May apparaît nulle, un peu comme François Hollande il y a peu. S’obstiner est une vertu – jusqu’à ce que l’excès en fasse un vice. Représenter une fois de plus le même texte déjà rejeté par trois fois sur le compromis européen est une impasse. La Première ministre se trouve obligée de partir, contrainte et forcée début juin, au lieu de choisir son moment !

Démissionner avant aurait été un choc pour les irréductibles de son parti comme pour les électeurs, mais un choc salutaire. La politique réclame un théâtre que l’animal a sang trop froid de Madame May ne sait pas monter. Elle n’est ni Margaret Thatcher, ni Tony Blair et cela se voit.

La gauche Corbyn ou la droite Johnson n’apparaissent pas plus brillantes, comme si cette génération née après-guerre était incapable de saisir les enjeux de l’Union européenne, au contraire de ceux qui avait connu les combats fratricides et les bombardements. Politiquement, la droite conservatrice est morte pour un moment, poussée par l’extrémisme de Farage qui veut sortir aveuglément, et défiée en même temps par les Travaillistes de l’opposition qui profitent de l’impéritie du gouvernement.

La rancœur des électeurs est grande, ce qui se comprend aisément, et va probablement susciter un vote aux élections européennes pour des listes carrément anti Theresa May. Le nouveau Premier ministre du parti majoritaire actuel, après le départ de Madame, ne pourra se légitimer que par de nouvelles élections législatives – qu’il risque évidemment de perdre.

La date butoir du 31 octobre, fixée pour la sortie définitive du Royaume-Uni de l’Union européenne, après plus de deux ans d’inertie, de tergiversations et de psychodrames entre soi des politiciens amateurs, aboutira-t-elle à une renégociation du délai une fois de plus ?

C’est clairement l’Europe qui en pâtira, justifiant a posteriori le veto que le général De Gaulle, qui connaissait bien les Anglais pour les avoir côtoyés durant la guerre, avait mis à l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE. Ce pays est une île, il ne s’est jamais senti continental même si, dans l’histoire, il a été envahi par les Romains, les Danois, les Norvégiens et les Normands, ces trois derniers du peuple viking. Il se voit en porte-avions de l’Amérique aux côtes du continent Europe où la puissance industrielle est allemande et l’immensité du territoire est russe. Il est tourné vers la mer, l’empire du Commonwealth, le grand large. Seuls de vils intérêts de boutiquier ont pu l’arrimer un temps à l’Union européenne mais l’élargissement trop rapide, l’essor économique allemand et la réglementation commune croissante ont fini par emporter le repli.

Les Anglais vont malheureusement voter aux élections communes prochaines. Leur enjeu ne sera naturellement pas européen mais purement britannique et ce détournement de vote va déstabiliser la répartition des partis au Parlement, influer sur la nomination du président de la Commission. Tout cela parce que l’Union européenne a interprété de façon laxiste le droit. En bonne logique, un pays qui sort ne devrait pas voter ni avoir de parlementaires, puisque la suite ne le concerne pas. Mais, par ce nouvel abandon, ce n’est pas le cas. Ce qui déconsidère un peu plus la gouvernance actuelle de l’Europe.

Oui, il faut probablement changer de modèle ! La technocratie molle qui nous gouverne ne peut constituer une politique, ni les décisions à la petite semaine, comme on le constate, un projet.

Que les Anglais sortent une bonne fois pour toute, par un Brexit dur s’il le faut. Ces palinodies de « retenez-moi ou je fais un malheur » n’ont que trop duré et ont assez fait de mal aux autres comme cela. Emmanuel Macron a raison d’insister sur un délai ferme, mais peut-être ne prend-t-il pas les moyens politiques de forcer les Allemands qui rechignent, comme d’habitude, par répugnance à s’adapter à ce qui change dans l’équilibre des forces ? Notre président a parfois jusqu’à la caricature les travers reprochés en général aux Français : des paroles mais peu d’effets, des plans mais pas de moyens, une politique mais aucun allié pour la mener.

Au risque que l’enchaînement des conséquences n’aboutisse à cet inévitable que personne ne veut consciemment, à en croire les sondages dans tous les pays européens : l’éclatement de l’Union européenne, la fin de l’euro et la sortie définitive de l’histoire. Avec une inféodation aux États-Unis ou à la Russie en perspective.

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Les vieux fourneaux de Christophe Duthuron

La BD au cinéma est très mode : le scénario est tout fait et les plans-séquence préparés. Les cases de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet dans leur album de 2015 sont donc mises en mouvement par un Christophe Duthuron qui réunit un bouquet d’acteurs très convaincants. Mais il ne réussit pas à rendre irrésistible le rire du spectateur : il manque toujours quelque chose, une coupure image à temps, une chute pour les dialogues… ou, à l’inverse, il y a trop de lourdeur dans les blagues ou les scènes, des sentiments trop soulignés par une musique forcée. Les grands acteurs, il faut les laisser jouer, quitte à dériver du scénario. Le public ne s’ennuiera pas mais gardera un sentiment d’inachevé. Foi d’observateur, je trouve la bande dessinée meilleure que le film.

Lucette, femme d’Antoine (Roland Giraud, portant beau à 76 ans), meurt après une vie bien remplie. Son mari convie ses vieux potes à venir l’enterrer au village, dans le Gers, refuge de tous les révoltés post-68, anarchistes de tempérament. Sans cesse, le sud-ouest rejoue les chevaliers du Nord de l’orthodoxie contre les pauvres Cathares de l’hérésie, ce mythe inépuisable. Eddy Mitchell (76 ans) conduit par Pierre Richard (84 ans), soit Emile et Pierrot, reviennent donc dans leur province d’enfance pour enterrer la vieille et consoler le pote au litre de prune à 50°.

Emile réside dans une maison de retraite chic de la banlieue parisienne après une existence de nomade dans le monde, parti le plus loin possible à 18 ans après un match de rugby raté parce qu’il a planté sa petite amie Berthe (Myriam Boyer), fille de ferme collabo pour faire revenir le père au STO, et que celle-ci, par vengeance, a labouré le terrain de sport ! C’est un brin compliqué mais les gens ne sont jamais ce qu’ils paraissent en façade. Pierrot, dit la Taupe parce qu’il est bigleux (aussi bien physiquement que politiquement), a milité toute sa vie pour l’anarchie et constitué sur ses vieux jours une section anticapitaliste à Paris, où il coince les serrures des agences bancaires et autres petits méfaits inutiles. Seul Antoine apparaît « normal » aux yeux de la société, resté quarante ans à la comptabilité de l’entreprise locale pharmaceutique Garan-Servier, une usine partie de rien dans la région pour devenir multinationale ; il a été délégué syndical durant toute la période et, s’il n’a pu empêcher les licenciements de restructuration pour délocalisation, il en accuse la Berthe qui a toujours refusé obstinément de vendre ses terrains pour agrandir l’usine. Le spectateur apprendra pourquoi en fin de film et les trois compères n’en sortiront pas grandis !

Malgré les apparences, les protagonistes ne sont pas des chevaliers blancs du bien ni des héros humanistes du progrès. Bien qu’ils proclament la solidarité des petits contre les gros et défendent le prolo contre le patron, ils ont bien des choses à se reprocher. La première est de demeurer bornés jusqu’à leurs vieux jours ; la seconde de se draper depuis l’adolescence dans une bonne conscience de classe à laquelle ils ont fini par croire alors que leur réalité humaine est nettement plus douteuse.

C’est encore Lucette qui va faire avancer les choses. Non seulement elle rameute les potes pour son incinération, mais encore elle a laissé ses marionnettes du théâtre Le loup en slip, après avoir quitté l’usine Garan-Servier au bout de huit ans de boulot, et une correspondance révélatrice. Sa petite-fille Sophie (Alice Pol), un polichinelle dans le buffet sans dire de qui, est venue de Paris en quittant une carrière dans la communication se mettre au vert dans une bicoque branlante qu’un paysan du coin retape pour ses beaux yeux (en espérant la suite) ; elle reprend le théâtre de marionnettes de sa grand-mère. Antoine lit une lettre de Lucette à son patron Garan-Servier, évoquant leur baise torride – mais passagère.

Derechef, l’Antoine saisit son vieux fusil et monte dans son antique Renault Chamade du début des années 1990 pour foncer baffer le notaire du coin et lui arracher le lieu où le vieux Garan-Servier est parqué par ses enfants qui convoitent le magot. Il se dirige alors avec sa pétoire vers la Toscane où, dans une somptueuse villa à tourelle entourée d’un grand parc avec piscine, le vieux patron gagate avec son infirmière et conte à sa petite-fille les bribes de son passé lorsque son Alzheimer lui laisse le temps. La petite-fille en question voudrait savoir où sont passés les cent millions qui manquent dans la caisse de l’entreprise et cherche dans les souvenir une maitresse ou autre raison. Mais le vieux se méfie et, s’il n’a plus toute sa tête, ruse suffisamment pour ne rien lâcher.

Les deux potes et la Sophie enceinte de six mois foncent (relativement à la puissance de la vieille camionnette rouge du théâtre) vers le lieu où un crime se prépare. Après quelques péripéties drôle où Antoine ne tue pas le vieux, tous se retrouvent autour des Garan-Servier, et ce dernier (Henri Guybet, 82 ans) prend Sophie pour Lucette car elle lui ressemble fort. Il l’entraîne un soir dans sa chambre… pour lui remettre la marionnette le représentant avec un gros cigare, qu’il a toujours chérie même si Lucette lui avait fait une tête un peu grosse – mais il avoue lui avoir aussi « bourré le crâne ». Il en profite pour lui peloter les fesses, jamais guéri de son coup de foudre.

Fin de l’aventure ? Presque, car tout se révèle, les confidences du vieux Garan-Servier rendues par sa petite-fille rencontrent les questions de la petite-fille de Lucette et d’Antoine sur le rôle des trois ânes dans leur jeunesse imbécile – et ce qui s’ensuivit dans leur vie adulte. Soixante ans plus tard, tout se rattrape, ainsi est le karma. Aucun n’est ce qu’il paraît, ni les anars révolutionnaires qui n’ont pas d’âge pour faire chier le monde, ni le patron impitoyable qui se révèle respectueux.

Les auteurs se moquent des prétentions gauchistes et militent au fond pour un humanisme vécu. Car les grands mots masquent trop souvent les grands maux et l’idéologie à la mode est l’illusion qui cache la médiocrité humaine. La « révolution » passe par celle de chacun et « changer le monde » consiste d’abord à se changer soi. D’où la mise au vert écolo de la Sophie, bien loin des braillards politiques de la génération d’avant dont le gauchisme a fait flop sans rien entamer du productivisme. D’où la repentance forcée des trois potes allant à travers champ comme à Canossa quémander le pardon à la Berthe pour leur reductio at hitlerum, elle campée sur sa hauteur, la fourche à la main.

DVD Les vieux fourneaux, Christophe Duthuron, 2018, avec Pierre Richard, Roland Giraud, Eddy Mitchell, Alice Pol, Henri Guybet, Gaumont décembre 2018, 1h28, standard et blu-ray €14.99

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Le cercle des poètes disparus de Peter Weir

Ce film culte des années 1980 a passé le temps. Il est certes un peu naïf et grandiloquent mais pose les questions de toute éducation : comment la société prépare-t-elle les futurs citoyens ? comment les parents voient-ils l’avenir de leurs garçons ? comment les jeunes envisagent-ils eux-mêmes leur vie ?

L’école Welton, en 1959, est un collège américain calqué sur le modèle aristocratique anglais, les traditions de la noblesse en moins : on y vient bourgeois privilégié et l’on en ressort futur bourgeois privilégié. Les bâtiments sont ceux de Saint Andrew à Middletown dans l’État du Delaware. Les quatre piliers de l’école sont : Discipline, Excellence, Honneur et Tradition. Il s’agit de préparer les concours d’entrée dans les universités prestigieuses et d’obtenir ensuite une carrière rémunératrice de notable : pas grand-chose à voir avec le gentleman.

Le récit cueille un jeune Todd, presque 17 ans (Ethan Hawke, 18 ans au tournage), admis à l’école à la suite de son frère aîné prestigieux. Il est placé dans la chambre de Neil, espoir de l’école et bon élève (Robert Sean Leonard, 20 ans au tournage, qui deviendra le James Wilson de la série Dr House). Son groupe de travail et d’amis joue au potache en moquant la devise de l’école : Travestis, Décadence, Horreur, Excréments. Mais prendre systématiquement le contrepied est-il une preuve de liberté ? Est-ce une « révolution » ? Pas du tout ! Quand l’esprit devient lion qui se révolte contre le devoir, dit Nietzsche, il ne fait que se révolter, il ne crée aucune valeur nouvelle mais reste esclave de sa révolte, tout comme les gilets jaunes. Pour opérer une véritable révolution, il ne faut pas se contenter de nier la tradition mais en recréer une, la renouveler. Seule « innocence et oubli » – apanage de l’enfant – en sont capables.

Le nouveau professeur de lettres, Mr Keating (Robin Williams), un ancien de l’école, veut épanouir leur esprit et les révéler à eux-mêmes, dans la grande tradition de l’Antiquité revue par le pionnier américain Henry David Thoreau. C’est toujours la même appropriation yankee de la culture des autres : l’affirmation que l’Amérique recrée l’humanité sur une terre nouvelle. Keating veut faire penser les jeunes gens par eux-mêmes, ce qui est dangereux dans une société corsetée de convenances et de rites mais surtout – en 1959 – obsédée d’obéissance. Pour cela, le professeur les fait juger de la préface du manuel littéraire officiel dans laquelle un éminent agrégé traite de la poésie comme de tonnes d’acier, en quantité et qualité – les élèves sont incités à déchirer les pages : la poésie ne se mesure pas, elle se ressent. Il en fait marcher trois dans la cour, pour faire constater qu’ils se mettent d’eux-mêmes au pas – et que les autres applaudissent en rythme. Il les incite à monter sur le bureau professoral chacun leur tour – pour voir le monde d’un œil différent. Il cite le poète Robert Frost : « Deux routes s’offraient à moi, et là j’ai suivi celle où on n’allait pas, et j’ai compris toute la différence » (The Road not Taken).

Les photos de classes du passé, affichées dans le hall de l’école, incitent à la réflexion : ces jeunes gens naïfs et gonflés d’hormones – tout comme les nouveaux – ont-ils vécu pleinement leur vie ? En 1959, la guerre mondiale n’est pas éloignée et la guerre froide bat son plein : les anciens ont-ils eu le temps de vivre ? D’où le Carpe diem antique, cueille le jour présent en français, saisis le jour en anglais, suce toute la moelle secrète de la vie en américain pionnier (Thoreau, Walden ou la vie dans les bois). Cette dernière expression est assez ambigüe pour des adolescents entre eux, volontiers nus aux vestiaires après le sport, mais le film n’effleure jamais l’homoérotisme pourtant inéluctable.

La matière littéraire les ennuie ? Le professeur fait du théâtre, s’accroupit pour leur chuchoter un secret, susurre Carpe diem derrière leurs oreilles, imite la voix d’acteurs de cinéma. Il fait le clown pour capter l’attention de l’auditoire. Il est original par rapport aux autres professeurs, passionné, il captive. Dans l’annuaire de l’école, il est écrit qu’il avait créé un cercle avec quelques condisciples, le Cercle des poètes disparus, pour s’évader de la pesante tradition cuistre. Ils se réunissaient le soir dans une grotte indienne près de l’école et déclamaient des poèmes d’auteurs perdus ou leurs propres œuvres. Ils se libéraient sur l’exemple de Thoreau et de sa promotion de la vie dans les bois. « Pas sûr que l’administration voie cela d’un bon œil aujourd’hui », leur dit-il cependant.

Les ados sont séduits, peu à peu ils se libèrent. L’un d’eux (Josh Charles), tombé amoureux de la fille de son correspondant (Alexandra Powers), ose lui téléphoner, braver sa brute de copain le capitaine de l’équipe de football américain du collège public, et l’emmener au théâtre. Pour se motiver, il a dessiné en rouge un éclair de superman sur sa poitrine nue.

Todd, astre mort après son frère supernova, est ignoré de ses parents qui lui offrent pour la seconde fois le même « nécessaire de bureau » pour son anniversaire. Il se rencogne dans sa solitude mais Neil, dans l’enthousiasme de sa jeunesse et l’affectivité qui lui donne du charisme, ne l’accepte pas et l’inclut dans la bande. Le professeur le fait sortir de lui-même devant tout le monde en le pressant de questions, lui fermant les yeux et lui tournant la tête : une poésie sourd naturellement de ses mots, à l’ébahissement empathique de ses condisciples.

Las ! Ni les parents, ni la société ne sont prêts à la liberté. Face au communisme, l’Amérique maccarthyste se renferme dans ses valeurs sûres, figées, contrôlées – tout comme en 1989 à la fin de l’ère Reagan. Les adolescents sont considérés comme des mineurs qui doivent être dressés, disciplinés à obéir. Plus tard, une fois adultes, ils « feront tout ce qu’ils voudront » – mais ce sera trop tard, ils seront formatés, à jamais abîmés. Le père de Todd veut qu’il suive les traces de son frère, sans considération de sa personnalité ; le père de Neil est socialement minable, alignant de façon maniaque ses deux mules au pied de son lit, et projette sur son fils unique sa revanche en soumettant son épouse à sa volonté. Malgré ses bonnes notes dans toutes la matières et l’estime de l’école, Neil est trop faible pour opposer sa passion à son père et n’ose pas lui dire qu’il a postulé et a été pris pour jouer Puck, le jeune sauvage espiègle dans Le songe d’une nuit d’été, pièce de Shakespeare qui va être montée en amateur. Cette passion d’enfance pour le théâtre n’a pas été suscitée par Mr Keating, mais renforcée par la maxime de cueillir le jour présent. Le jeune homme pourrait en même temps réussir son année et jouer la pièce, mais son père considère qu’il se disperse, que le théâtre n’est qu’une futilité pour efféminé et n’a aucune utilité sociale pratique : il veut que son fils intègre Harvard puis qu’il fasse médecine – autrement dit qu’il dirige sa vie sans discuter durant les dix prochaines années !

Par son intransigeance, il n’obtiendra ni l’un ni l’autre mais perdra tout. Neil brave les ordres stricts de son père et joue la pièce – c’est un triomphe mais le père, venu impromptu, l’emmène aussitôt à la maison, le retirant de Welton pour l’inscrire dans « un collège militaire ». Pas question qu’il cède à ses penchants pour le travestissement et devienne pédé ! Neil, désespéré, ne voit aucune issue à sa vie : il est piégé. Incapable de tenir tête, il ne trouve qu’une unique solution, radicale. Symboliquement, il ouvre sa fenêtre à l’air glacial de la nuit de plein hiver, caresse la couronne de branchages du lutin Puck, se laisse glacer torse nu par la nature aussi hostile que sa famille et la société, et va vers son destin. Il n’a pu revêtir le pyjama bien plié et conforme aux normes bourgeoises que sa mère sa placé sur son lit. Il refuse définitivement de revêtir les uniformes.

Une éducation à la liberté, sans tomber dans la licence, est-elle possible dans la société américaine vingt ans après 1968 ? Le film dessine à gros traits les parents qui en ont peur, la société impitoyable aux faibles et les jeunes qui ont volontiers la paresse d’être conformes malgré quelques frasques hormonales vite passées. Sont-ils en train de s’éveiller ou aspirent-ils au bonheur d’adapter sans cesse leur opinion, leur idéal, leur devoir à ce qu’on leur demande – dans le troupeau ? Les élèves « sont choqués », comme on dit aujourd’hui, du retrait de Neil mais la tactique du bouc émissaire est toujours efficace. La traître du cercle (Dylan Kussman) – qui a symboliquement les cheveux roux, comme Judas – avoue et signe tout ce que l’administration veut et il incite tous les autres à faire de même – ce qu’ils font, sauf un, celui qui a séduit la fille et a éprouvé le bonheur d’être libre parce qu’il savait ce qu’il voulait : lui est renvoyé – inadaptable, non conforme. Tout comme le professeur trop original, que le père de Neil accuse d’avoir perverti intellectuellement son fils par son enseignement. Tel Socrate, l’éducateur est condamné et boit la cigüe de quitter l’école sans recommandation.

Lorsqu’il vient chercher ses affaires personnelles dans sa classe où le directeur de l’école lui-même (Norman Lloyd) reprend en main les élèves et leur fait relire la préface de l’agrégé cuistre sur la poésie (guère différent de ceux qui sévissent dans nos manuels littéraires), le jeune Todd se lève et lui crie qu’il a dû signer mais ne croit pas à sa culpabilité. Comme le directeur se fâche et ordonne, il monte sur sa table… et (presque) tous les élèves le font à sa suite. Au revoir Ô Capitaine, mon capitaine ! Keating est ému et les remercie : les germes de son enseignement sont en train d’ouvrir les personnalités. Il n’a pas œuvré en vain.

DVD Le cercle des poètes disparus (Dead Poets Society), Peter Weir, 1989, avec Robin Williams, Robert Sean Leonard, Ethan Hawke, Josh Charles, Gale Hansen, Dylan Kussman, Allelon Ruggiero, James Waterston, Norman Lloyd, Kurtwood Smith, Alexandra Powers, Touchstone Home Video 2013, 2h03, standard €7.98 blu-ray €17.83

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Théâtre de sang de Douglas Hickox

Une antiquité horrifique à la gloire du théâtre anglais est devenue un film culte outre-Manche. Il est un peu étrange pour nous qui ne sommes pas tombés petits dans les pièces de William Shakespeare. Ce protée de la scène alterne honneur cornélien et farce moliéresque. Le film reprend l’esprit du théâtre élisabéthain dans le style loufoque anglais début des années 70.

Un acteur qui voue un véritable culte au grand théâtreux Shakespeare, Edward Lionheart (Vincent Price), est débouté d’une statuette de meilleur interprète qui lui revenait de droit. Mais les « critiques » lui reprochent d’en faire trop et surtout de se cantonner aux seuls rôles shakespeariens, ce qui ne fait pas de lui, à leurs yeux un « grand » acteur. Humilié, blessé, anéanti, Lionheart (cœur de lion…) se jette par la fenêtre de l’immeuble où les critiques boivent le champagne avant d’annoncer officiellement le lauréat, un jeunot prometteur au détriment du vieux.

Il a chu dans la Tamise (Thames) et passe pour mort. Sauf que, deux ans plus tard… L’un de ces critiques, bourgeois et impérieux comme tout British de la haute, est appelé au téléphone pour déloger des squatters dans un immeuble voué à la démolition qu’il a racheté. Il ne fait ni une ni deux, sûr de son bon droit, il prend son parapluie et enfile sa Rolls pour aller mettre de l’ordre. Mal lui en prend, la bande de clochards bourrés à l’alcool frelaté (un éthanol d’une belle couleur violette) lui font son affaire, sous les yeux de deux policemen immobiles. Avant de crever littéralement, de couteaux enfoncés dans sa carcasse comme Jules César aux ides de mars. L’un des policemen enlève son masque : c’est Lionheart qui se venge !

Cette première scène du premier acte du film n’est pas très accrocheuse pour le spectateur mais annonce toutes les autres, cette fois de vraies performances d’acteur. Le lion déchu prend ses rôles dans l’ordre et exécute les critiques félons selon la recette de chaque pièce : décapité au pointillé, percé de la lance comme Hector, noyé dans un tonneau de malvoisie, prélevé d’une livre de chair, grillée comme Jeanne d’Arc, gavé du pâté de ses propres enfants (pour les bonnes âmes, deux petits chiens bichon ou barbone), aveuglé… Seul le dernier en réchappe, le moins coupable peut-être. Il ne fait pas bon critiquer les autres sans bonnes raisons ! Lionheart défoule ses instincts sadiques avec autant de précision que d’humour en incarnant un à un tous les rôles de bourreaux shakespeariens auxquels il s’est identifié en vrai malade pour la plus grande mortification des critiques. Il est aidé en cela de sa fille sortie de Chapeau melon et bottes de cuir (Diana Rigg), trop fidèle et toujours triste.

L’intrigue policière est secondaire et assez nulle, les inspecteurs londoniens sont aussi incultes et niais que dans Sherlock Holmes ; la façon dont chacun des critiques tombe naïvement dans le piège grossier qui leur est successivement tendu laisse pantois sur leur raison ; la fin grand-guignolesque dans un suicide et un gigantesque incendie – que de petits garçons regardent au bord de la foule comme si de rien n’était – rappellent que farce et tragédie font souvent le ménage chez les Anglais.

Les citations du grand Shakespeare abondent, les déguisements amusants aussi (policeman, chirurgien, roi Lear, Shylock, coiffeur afro, cuisinier toqué), les scènes d’anthologie se succèdent. Malgré sa ringardise et son côté bricolé, cette horreur édifie sur ces îliens bizarres qui n’ont pas choisi de brexiter pour rien.

DVD Théâtre de sang (Theatre of Blodd), Douglas Hickox, 1973, avec Vincent Price, Diana Rigg, Ian Hendry, Harry Andrews, Coral Browne, Robert Coote, Jack Hawkins, Michael Hordern, Arthur Lowe, Robert Morley, Dennis Price, Milo O’Shea, Eric Sykes, Madeline Smith, Diana Dors, MGM 2002, 1h40, standard €18.99 blu-ray €14.05

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Neverland de Marc Forster

Le film est tiré d’une pièce de théâtre sur la vie de James Barrie, auteur de Peter Pan. Nous sommes donc dans l’illusion sur l’illusion, l’imaginaire étant un pays où chacun peut être qui il veut « à condition d’y croire très fort » comme le dit l’adulte à l’enfant qui a perdu ses père et mère. Car Mr James M. Barrie (Johnny Depp), riche écrivain de Londres marié depuis quelques années mais dont le couple trop mondain bat de l’aile, ne parvient plus à écrire des pièces de théâtre ; la dernière a fait un four, bien que la bonne société s’y soit pressée, avide de divertissement en ces premières années du siècle XX.

Un jour, au parc de Kensington Gardens où il aère le gros saint-bernard Porthos et prend des notes, il rencontre un enfant sous son banc, Michael (Luke Spill). Il est « prisonnier » du vilain roi qui l’a enfermé dans la tour et ne peut en sortir. Intrigué, amusé, Mr Barrie joue le jeu ; il fait vite la connaissance des deux autres garçons impliqués dans l’aventure, George (Nick Roud) et Jack (Joe Prospero) puis de leur mère Sylvia (Kate Winslet), et enfin du dernier garçon (Freddie Highmore) qui refuse tout mensonge parce qu’il ne supporte pas qu’on lui dise que son père va bien alors qu’il va mourir. Ce sont tous des Llewelyn Davies, mais réduits à repriser les vêtements et à se contenter de peu après la disparition du père. La société du temps était impitoyable pour les veuves avec enfants.

Le pays merveilleux de l’enfance ouvre à Mr Barrie des perspectives nouvelles pour le théâtre. Il s’agit, après tout, de faire rêver. Son producteur (Dustin Hoffman) est dubitatif sur l’attrait des pirates, des indiens et les fées sur le public bourgeois mais consent au pari (ce qui est très anglais). Ses amis le mettent en garde sur les rumeurs qui courent sur sa fréquentation assidue d’une veuve qui n’est pas sa femme (ce qui est très collet-monté victorien) et de ses jeux avec quatre garçons entre 13 et 7 ans (ce qui rappelle par trop les mœurs de collège). La grand-mère maternelle des enfants (Julie Christie) veille à faire respecter la bienséance. Son épouse elle-même (Radha Mitchell) le voit de moins en moins et n’aime pas trop la tournure que prend son esprit, bien qu’elle avoue sur la fin qu’il a écrit sa meilleure pièce.

Malgré le moralement correct et les pressions sociales, James Barrie persiste. Il excite les mineurs à l’imaginaire pour pouvoir lui-même entrer dans ce pays merveilleux ; il joue aux indiens, leur fait monter une pièce de pirates, les fait s’envoler avec les accessoires du théâtre. Les enfants sont ravis et s’attachent à « oncle James » qui est le seul adulte à se préoccuper d’eux et de leur chagrin. Johnny Depp est excellent face aux enfants, la voix posée et les propos plein de bon sens n’empêchent pas de les prendre dans ses bras quand il le faut. Surtout Peter, au visage souvent chiffonné d’émotion, dont il fait Peter Pan, un fils de théâtre qui est à la fois lui-même et l’enfant. Mais aussi de reconnaître en l’aîné, George, ce moment émouvant où l’enfant devient un homme parce qu’il comprend que sa mère est condamnée elle aussi : elle a attrapé la phtisie : « et voilà, en trente secondes… ».

Barrie va accompagner la veuve jusqu’au bout de son mal, s’occuper de ses garçons, écrire sa pièce et inviter stratégiquement des orphelins pour les disséminer dans le théâtre lors de la première. Ils rient, ils s’amusent, ils détendant les adultes alentour qui ne peuvent qu’applaudir ; sans les enfants, ils auraient eu honte de retrouver leur imaginaire infantile, mais avec eux ils se déboutonnent. La pièce est un succès et Sylvia, qui n’a pas pu venir car trop affaiblie par la toux, la voit en représentation privée – une surprise in extremis. Elle accède enfin au pays de l’imaginaire dans lequel elle va entrer définitivement avec la tombe.

Peter, le dernier des garçons, ne veut pas grandir mais oncle James, qui est désigné cotuteur avec la grand-mère par testament, lui montre la voie pour devenir adulte tout en restant enfant : écrire. Laisser courir son imagination, inventer des aventures dans un pays merveilleux comme on sait le faire quand on n’a pas 12 ans. Freddie Highmore, qui joue le Peter de 7 ans, a justement 12 ans lors du tournage mais il est assez petit et enfantin pour incarner parfaitement la détresse d’un petit garçon confronté par deux fois à la mort et à l’abandon.

Cette fable du Neverland, qui fait encore rêver, a inspiré Mikael Jacskon pour nommer son ranch, même s’il a poussé un peu loin l’innocence avec de jeunes garçons au prétexte d’un imaginaire où tout serait possible. Mais James Barrie n’était pas pédophile. S’il aimait tant l’enfance, c’est par traumatisme personnel : Il a perdu à 6 ans son frère aîné David, 13 ans, dans un accident de patinage et a depuis toujours voulu être le fils modèle pour sa mère, allant jusqu’à imiter les attitudes et les façons de parler de son grand frère défunt. Le stress émotionnel l’a empêché d’atteindre une taille normale pour un adulte et inhibé son intérêt pour le sexe, d’après les biographes anglais.

Même s’il s’agit d’une fable sur la naissance d’une fable, l’époque est parfaitement reconstituée avec ses chemises-tuniques, ses cabs et ses vieilles automobiles. Ce film est beau, joué pudiquement et sur un mythe éternel.

DVD Neverland (Finding Neverland), Marc Forster, 2004, avec Johnny Depp, Kate Winslet, Julie Christie, Freddie Highmore, Dustin Hoffman, Studiocanal 2013, 1h41, standard €9.99 blu-ray €6.73

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Le charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel

Je n’avais jamais vu ce film étrange, sorti en 1972 ; peut-être le terme de « bourgeoisie » était-il un repoussoir dans ces années gauchistes ? Revoir la société française parisienne avec résidence dans les Yvelines, presque cinquante ans après, est un rare plaisir. Combien le monde a changé en une seule génération ! Exit les Citroën DS aux phares directionnels, les Simca 1000 en forme de boite à savon, les Peugeot 404 racées, les Renault 17 carrossées sport et les Cadillac longues comme des péniches et souples comme des nefs.

Les conventions bourgeoises sont toutes d’artifices : comme dans la société de cour d’Ancien régime, il s’agit de paraître : riche, beau, à l’aise dans l’existence et dans le couple. Ce qui se passe dans la réalité est tout autre : tête de linotte qui empêche un dîner prévu, baise torride irrépressible tout de suite qui en empêche un autre, saoulerie au premier verre de la sœur célibataire (Bulle Ogier) qui en empêche un troisième, cadavre du patron de « la fameuse » auberge connue du bourgeois qui inhibe les convives du dîner manqué, service à l’armée en manœuvre (colonel Claude Piéplu), descente de police ou descente terroriste qui en empêchent toujours d’autres dîners dans les rêves… C’est que le « le dîner » est le summum du théâtre social. Chacun, chacune, est en représentation, verre à la main et clope au bec, tout maquillage et cravate dehors, dans une tabagie et une alcoolémie que l’on n’a plus jamais revu depuis.

Dès l’apéritif, baptisé « les cocktails » pour faire chic, le bourgeois donne une leçon aux autres, pour montrer qu’il « en est », qu’il connait les usages de sa caste : François Thévenot (Paul Frankeur) qui roule en Jaguar MK2 et joue les pique-assiettes dans les dîners mondains, détaille les « bonnes » opérations pour réussir un Martini dry ; au dîner, Henri Sénéchal (Jean-Pierre Cassel) propriétaire d’une immense villa dans la proche campagne de Paris pour afficher sa réussite, détaille la « bonne » façon de couper le gigot, tandis que son épouse Alice (Stéphane Audran) clame à la cuisinière la « bonne » cuisson du gigot et la « bonne » façon d’accommoder les fayots « à l’huile d’olive » pour faire grande cuisine. Le bourgeois, comme toute classe dominante marxiste, définit ce qui est « bon » et mauvais dans les usages, les autres sont dominés par leurs injonctions sociales et morales.

C’est ainsi que Rafael Dacosta (Fernando Rey), ambassadeur de Miranda, république autoritaire d’Amérique du sud qui ressemble fort au Chili, dénie systématiquement tout ce qui va mal dans son pays : l’achat des juges, les inégalités sociales croissantes, la pauvreté abyssale, la répression des étudiants en colère comme on se débarrasse des mouches « avec une tapette » (inversion des rôles, la tapette étant l’étudiant dans le vocabulaire flic du temps), le trafic de drogue, l’accueil aux anciens nazis. Sa mission est toute d’hypocrisie : présenter une image et nier tout ce qui va contre, en maître suprême de l’illusion – même quand le colonel fume devant lui une cigarette de marijuana en prétextant l’exemple de l’armée américaine au Vietnam.

Mais la vie n’est pas une pièce de théâtre écrite selon les conventions. L’imprévu surgit toujours, dans un chaos vivant, ce qui fait que le dîner n’est jamais pleinement réalisé, tout comme n’est jamais signé « le contrat » dans la BD Gaston Lagaffe. Luis Buñuel aime la provocation, travers d’époque post-68 qui mélange absurde, surréalisme et contestation globale. Ainsi la domestique des Sénéchal (Milena Vukotic) qui paraît 25 ans en déclare 52 (inversion des chiffres imitant la pissotière inversée de Maxime Duchamp intitulée Fontaine en 1917). La figure de l’étudiant vaguement malfrat (Christian Pagès), est un exemple : au commissariat, un brigadier sévère (Pierre Maguelon) qui a intégré tous les codes de l’autorité bourgeoise, frappe un jeune homme dépoitraillé comme en ces années libérées (l’inverse de la cravate), et commande à ses hommes de le torturer « au piano » (une gégène musicale) pour le faire « avouer ». Quoi ? Non ce qu’il a « fait » car il n’a rien fait semble-t-il, mais qu’il a tort de se rebeller à l’autorité moustachue et qu’il reconnait le bon des « bons usages ».

Les bourgeois ont l’illusion de maîtriser le monde par leur fortune, donc par leur pouvoir. Et il est vrai que leurs relations sociales permettent souvent d’échapper au réel commun. Dans un rêve, qui peut être une réalité future ou une hantise du possible, un ministre (Michel Piccoli, homme affiché « de gauche » qui excelle dans les rôles de grand-bourgeois méprisant au pouvoir) fait relâcher la bande des Dacosta, Thévenot et Sénéchal, accusés (preuves à l’appui) de trafic de drogue entre Miranda et Paris. C’est que « les convenances » exigent que l’on ne fasse pas de vagues diplomatiques malgré la cupidité et l’égoïsme punis par la loi « égale pour tous ». Le qu’en dira-t-on de caste est plus fort que la loi commune chez les bourgeois. L’ambassadeur réussit à maîtriser une jeune terroriste (Maria Gabriella Maione) venue l’assassiner chez lui seins nus sous son pull, comme le tâte Dacosta, avec un pistolet cubain planqué sous la salade dans son sac andin. Il la relâche, faussement magnanime : car il fait signe aux flics des RG qui planquent dans sa rue de Franqueville du quartier La Muette (où il baise accessoirement la Sénéchal qui en veut avec tous), et ceux-ci embarquent la fille manu militari. Il s’est donné le « beau » rôle, mais la réalité est sordide.

Les bourgeois jouent et rêvent, ne sachant plus trop où se situe le réel – car l’inconscient se libère dans le rêve, donnant le vrai plus que le moi éveillé. Ainsi un lieutenant (Christian Baltauss), premier grade des officiers et première marche de bourgeoisie, raconte-t-il son enfance aux trois grandes dames ébahies (Delphine Seyrig, Bulle Ogier, Stéphane Audran) dont l’une flirterait bien avec lui, dans un café où le loufiat mielleusement poli selon les usages bourgeois (Bernard Musson) leur annonce successivement qu’il n’y a plus de thé, plus de café, plus de tisane et que l’on n’y vend pas d’alcool. Enfant à la veille d’intégrer un collège militaire à 11 ans, le lieutenant a empoisonné son père sur ordre de sa mère morte, qui lui dit qu’il a tué son amant qui est son vrai père. Les dessous des apparences ne sentent pas la rose. Tout comme l’évêque (Julien Bertheau) qui se fait jardinier chez les Sénéchal a vu ses parents empoisonnés par un inconnu, dont il découvrira que c’est un vrai jardinier qui ne joue pas un rôle (Georges Douking) à qui il donne l’extrême-onction – avant de le tuer, car un bourgeois n’a pas de noblesse d’âme, la force rustre ressort quand la réalité surgit brutalement. Le jardinier était brimé et épuisé par ses maîtres, mais cela ne compte pas ; il était peut-être le même que celui que les Sénéchal ont viré sans préavis une semaine auparavant, le laissant sans ressources, et dont l’évêque-ouvrier a pris la place « au tarif syndical ».

L’illusion devient comique lorsque la bande des entre-soi est invitée par le colonel à un dîner : ils se retrouvent dans un théâtre d’avant-garde, où ils doivent improviser… leur fuite. Ce n’est qu’un rêve, mais il caricature la représentation sociale.

Les bourgeois sont « en marche » sans savoir où aller sur cette grande route de Beauce qui part à l’infini entre les champs de blé en herbe, autre image de l’absurde que manie Buñuel, plusieurs fois montrée, rythmant le film. On peut se demander si c’est la haine du cinéaste pour les riches qui le pousse sans cesse à « provoquer le bourgeois » ; une hypothèse – absurde mais pourquoi pas dans le fameux Inconscient ? – serait que son nom sonne comme « bougnoule » en français ? Les « ouvriers » sont-ils meilleurs ? D’ailleurs, où sont-ils, pour comparaison, dans ce film ? Et qu’en est-il de la morale des cinéastes eux-mêmes (comme Weinstein) ?

Le spectateur jouit du spectacle et le charme discret opère, mais il se demande au fond qui dupe qui : le bourgeois tout d’apparences ou le Luis Buñuel qui n’est qu’images provocatrices ? Car le film, comme les personnages, manquent à mon avis de profondeur.

DVD Coffret Luis Buñuel (Le Charme discret de la bourgeoisie / Le Fantôme de la liberté / Gran casino), 1972, avec Fernando Rey, Paul Frankeur, Mercedes Barba, Agustín Isunza, Delphine Seyrig, StudioCanal 2005, , €75.00

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Sophie Chauveau, Diderot ou le génie débraillé

Né en 1713 et mort en 1784 à 71 ans, Denis Diderot, fils d’un coutelier prospère de Langres, est l’un de ceux qui ont marqué son siècle juste avant la Révolution. Il se débat dans l’Ancien régime finissant où le père garde son fils mineur jusqu’à 25 ans et peut le faire enfermer si son futur mariage lui déplait, où le roi use de lettres de cachet pour embastiller quiconque profère des propos séditieux, où l’Eglise tonne et censure en jouant sur l’angoisse de l’au-delà…

Sophie Chauveau cueille le personnage à l’âge de 15 ans lorsqu’il se prépare nuitamment à fuir pour Paris où l’attend le Savoir. Il est empli de cette curiosité insatiable et d’un appétit de la vie gargantuesque qui le façonne déjà grand et fort, brassant la vie à grands gestes. Il a avoué à sa sœur chérie Denise, de deux ans sa cadette, qu’il n’est plus garçon mais désormais homme, ayant convaincu une putain de son âge de le déniaiser pour aborder la capitale. Mais les adieux traînent et sœurette le retient ; Diderot sera toujours perdu par les femmes. La fille légère n’a pu s’empêcher de jaser sur ce joli éphèbe si naïf et confiant ; le père l’a su et attend son moment. Pourtant Denis part, après un conseil de famille où il a réussi à convaincre son monde de l’envoyer étudier à Paris ; Diderot saura toujours convaincre de la voix et du geste, tout entier à ce qu’il fait, corps et âme.

Il entre donc chez les jésuites où il apprend la raison, puis part en face chez les jansénistes leurs ennemis, après avoir été humilié du fouet cul nu pour avoir toisé un La Tour du Pin à particule, son condisciple. Il devient bachelier mais il n’est pas satisfait ; papa lui permet de poursuivre et il atteint le grade de docteur en théologie. Va-t-il prendre la cure que lui a réservé son parent l’évêque de Langres ? Que nenni, la religion le débecte, il renie ses dogmes absurdes et sa contrainte par la terreur sur les âmes, ses mots lénifiants et insignifiant lorsqu’un proche meurt – comme sa seconde sœur Catherine.

Il repart à Paris mais sa famille lui coupe les vivre, il devra se débrouiller de ses désirs selon ses possibilités. Il fréquente les cafés, les artistes, fait de petits boulots, jongle avec la dèche. Il est sans cesse amoureux, des femmes comme du savoir qui passe. Il est « trop » en tout, toujours excessif dans la bouffe, la baise, le discours. Il ne sait pas jouer au plus fin, enrober son discours, dissimuler ce qu’il croit. Il faut qu’il assène, qu’il fasse du tapage, qu’il choque au plus fort. Il s’entiche d’une potiche couturière et veut la marier ; son père le refuse et le fait enfermer. Il s’évade et épouse. Ses deux premiers enfants, une fille puis un garçon meurent très jeunes. Seule la troisième survit, Angélique, qui le fera grand-père d’une fille… qui meurt à 11 ans d’une mauvaise toux, et d’un petit-fils qu’il n’aimera guère. Il adore les femmes mais peu les hommes, sauf ceux qui, comme Rousseau, ont de la femelle en eux.

Rousseau, justement, dont il est devenu l’ami en 1741, comme si ce pleurard infantile genevois pouvait avoir des amis ! Paranoïaque et méchant, le Jean-Jacques distillera son fiel dans ses Confessions, alignant mensonges et demi-vérités sur tous ceux qui l’ont pris un jour en considération. C’est pourtant Diderot qui, enfermé au fort de Vincennes, inspirera ce Discours sur l’inégalité parmi les hommes qui rendra le Rousseau célèbre en 1755 ; Diderot qui l’introduira auprès de Louise d’Epinay, auteur d’un traité d’éducation où elle expose ce qu’elle a vécu avec ses propres enfants et que Rousseau pillera allègrement pour bâtir son Emile – lui qui a arraché un à un les cinq enfants qu’il a eu de Thérèse sa maîtresse pour les confier à l’assistance. L’infantile ne voulait pas de concurrence auprès de sa maman !

Denis Diderot est fidèle en amitié, il aime aimer, mais il est souvent trop envahissant. Ses amis le mettent parfois à distance, d’Alembert, Grimm ; d’autres le gardent éloignés, Voltaire, Catherine II impératrice de Russie ; de plus jeunes s’inspirent de ses principes de théâtre comme Beaumarchais, ou de sa philosophie comme l’abbé Raynal, mais font sans lui ou s’abandonnent à sa plume. Il n’y a pas de demi-mesure avec Diderot.

Il commence par des traductions de l’anglais, se lance dans le théâtre sur l’exemple italien pour moderniser la scène française, car il a appris les deux langues avec son obstination et sa boulimie habituelle. Il rédige des textes anonymes ou fait passer ses propres idées dans ses traductions. Ce qu’il publie sous son nom lui vaut les foudres de la censure et l’internement à Vincennes. Il se repend, se trouve élargi, et se lance dans le projet du siècle qu’est l’Encyclopédie, sur un exemple anglais de bien moindre envergure. Il en sera le directeur et devra jouer avec la censure et composer avec les auteurs, rédigeant lui-même nombre d’articles. Cet immense travail l’occupera des décennies et le mettra sous le feu des projecteurs, l’empêchant d’écrire une œuvre et surtout de livrer au public éclairé ce qu’il sent. Le judicieux conseil de Voltaire de publier à l’étranger, comme lui, n’atteint pas Diderot : dans son excès en tout, il manque grossièrement de bon sens. Il est resté ce gueux monté de Langres qui ne sait ni se retenir ni se tenir, habit râpé, chemise ouverte, braillant et gesticulant, gros mangeur, gros baiseur, sans aucun raffinement – pas même celui de l’esprit. Il est intelligent mais socialement limité. Ses Bijoux indiscrets sont une pochade d’étudiant, sa Religieuse un pamphlet vengeur pour la mort de sa sœur, ses autres œuvres des dialogues pétillants mais pas suffisamment approfondis.

Sophie Chauveau a une particulière tendresse pour Le neveu de Rameau, dont elle fait une clé de la psychologie de Diderot. Ce neveu décati du grand musicien serait la part d’ombre de Diderot, son mauvais génie, sa vérité au fond. Il n’aura de cesse de reprendre et de peaufiner ce livre qui représente ce qu’il est, une personnalité partagée, trop à l’étroit dans un seul esprit et dans une seule vie. Il est pourtant casanier et n’a pas vu la mer avant l’âge de 60 ans, il répugne à aller remercier à Saint-Pétersbourg Catherine la Grande qui lui a acheté sa bibliothèque et lui sert une rente pour l’entretenir, ce qui lui offre pleine liberté. Lorsqu’il s’y rend enfin, il s’entend bien avec la souveraine mais ne veut pas comprendre qu’entre les idées et la réalité existe tout un monde, que la philosophie ne fait pas la politique et qu’il faut du temps pour que la volonté oriente un peuple. Il est contre les despotes, même éclairés, mais ne voit pas la transition possible ; il est contre les religions et les infâmes mais son matérialisme athée ne peut passer si vite en son siècle. S’il a déclaré un jour qu’il fallait pendre les rois avec les boyaux des curés, c’était lors d’une facétie de fêtard dite en vers et plus subtilement.

Les babouvistes et les marxistes en ont fait l’un des leurs, à tort parce que la Terreur et la dictature sont despotiques et que Diderot est avant tout contre les despotes. Mais le mal était fait et Voltaire l’esprit comme Rousseau le cœur l’ont emporté dans les inspirations révolutionnaires des Français. Diderot prisait fort la Déclaration d’indépendance américaine, il n’aurait pas suivi Robespierre. Il a eu le mauvais goût de disparaître cinq ans avant 1789, usé de bouffe, de vin et de baise, n’ayant jamais su se modérer pour durer. Ni publié l’essentiel de son vivant.

Malgré un style parfois à la limite du parlé et dont certaines phrases sont bancales, cette copieuse biographie se lit avec passion. Car l’auteur sait communiquer son plaisir pour cet homme excessif, enthousiaste de la vie, emporté de curiosité. Nul ne lira plus les œuvres de Diderot de la même façon après avoir galopé avec lui dans ce livre.

Sophie Chauveau, Diderot ou le génie débraillé, 2010, Folio 2011, 567 pages, €8.90

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Philip Roth, Professeur de désir

Le double de l’auteur est un professeur de littérature libertin juif qui profite de l’émancipation des années 1960 pour tester de multiples femmes – toutes non-juives. Comme chez Matzneff, mais en plus adulte, il y a Birgitta et Elizabeth, puis Helen et Claire, sans parler des prostituées occasionnelles. Mais si la chair est un plaisir, qu’en est-il de l’âme ? Doutes et culpabilité le rendent impuissant, tant de la bite que du cœur et du cerveau, jusqu’au doute métaphysique que « tout est passé ». Il s’enferme, se replie sur soi, entreprend l’inévitable psychanalyse qui se contente de lui renvoyer son reflet dans un miroir. L’âge venant, le personnage rêve du foyer popote où une épouse aimante et une flopée de gosses sont l’ancrage d’une vie. Sauf qu’il s’interroge : serait-il satisfait du bonheur en couple ?

Grave question, non résolue, la perle rare étant Claire, la dernière, validée par le vieux père du personnage – mais dont le fils commence à se lasser. Il ne sait pas transformer le sexe en affection, la passion en tendresse, le charme en projet à deux. Car le désir masculin est un tourment. Après les deux jeunes suédoises libérées avec lesquelles tout – absolument tout – était possible, Helen l’aventurière à coups de tête le désoriente mais lui fait éprouver l’attachement ; enfin Claire vint, trop lisse, trop sage, bientôt amoureuse. Pulsions, passion, amour ? La raison va-t-elle l’emporter sur le reste ?

Le personnage s’appelle David, comme l’autre, le flamboyant de la Bible. Comme lui il est dominateur et perpétuellement insatisfait, comme si « le désir » devait être permanent, comme si le mâle devait bander à tout âge, nuit et jour pour être à l’image de Dieu. Mais il n’y a pas que la bite dans la vie, même si le délice suprême de David est qu’on la lui suce. Se prenant pour tout-puissant, père nourricier de ces reproductrices que sont les femmes, il croit voir son monde s’écrouler et sa personnalité se déliter lorsque le désir se fait moins fort. Comme si être un intellectuel devait compliquer l’amour. N’est-ce pas, au contraire, la simplicité qui doit régir ces choses ? Claire est la simplicité même. Va-t-elle guérir le professeur empêtré dans son désir infini ? Le ramener sur terre, au terre à terre ?

Nous sommes saisis par Kafka et emportés par ce pénis autoritaire qui vous soumet à l’absurde comme un régime bureaucratique, écartelé à la Tchékhov qui raconte les relations d’enfermement des gens entre eux. Car s’il y a de l’absurde, il y a aussi de l’ironie dans ce roman ; s’il y a du tragique, il y a aussi de la bouffonnerie. Le monde est un théâtre où chacun joue un rôle et le petit David a beaucoup appris de l’imitateur loufoque juif Herbie Bratasky, le transgresseur. Ce pourquoi, devenu adulte, il se perd dans ses masques, perpétuellement insatisfait de lui-même.

Un peu long, parfois agaçant par ses perpétuels doutes et scrupules, tirant de belles scènes d’une langue riche et fluide, ce roman laisse émerveillé et insatisfait. Notez que c’est ce même David Kepesh qui deviendra « un sein » dans le roman antérieur qui porte ce titre. Claire n’a donc pas réussi…

Philip Roth, Professeur de désir (The Professor of Desire), 1977, Folio 1982, 320 pages, €8.30

Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

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Mort à Venise de Luchino Visconti


La troisième chaîne de télévision a diffusé en février 1987 au ciné-club le superbe film de Visconti. Émotion, bien-sûr, comme annoncé par mes amies du lycée lorsque le film était sorti en 1971. Je ne l’avais pas vu à l’époque. Mes premières impressions d’il y a 31 ans sont celles de la première fois.

Après un départ lourd, après nous avoir volontairement englué dans l’atmosphère théâtrale de la grande cité vendue au tourisme chic début de XXe siècle, voici que surgit la passion. Elle bouleverse l’ordre moral et les convenances bourgeoises. Ces dernières volent sous la musique de Mahler un brin pompeuse (symphonies n°3 et n°5). Le décor 1910 content de lui s’éclipse, les corsets victoriens éclatent et la beauté surgit, nue, sous les traits d’un jeune garçon. Tadzio a 14 ans et, au restaurant le soir, le visage d’un ange ; il a le lendemain, sur la plage du Lido, la fragilité gracile d’un corps déshabillé des oripeaux urbains et moulé par le maillot. La caméra passe lentement comme un regard sur les êtres, puis se repend ; elle vient sur Tadzio qui brille comme un feu follet dans la grisaille des autres.

L’action, lente et surannée, s’anime enfin : la passion est la révolution. Elle met le feu à ce monde conventionnel d’oisifs, maîtres de l’Europe à son apogée. Elle leur inocule la peste du désir, pendant du vibrion qui semble gagner Venise et que les autochtones cachent sous de dérisoires foyers allumés dans les rues. Attitudes, gestes, repas, promenades – rien ne vaut plus que les regards échangés. Ils sont la vie sous le décor, la pulsion sous le Surmoi, l’éternelle attirance des corps, des cœurs et des âmes sur cette terre, malgré les habits et les habitudes, les conventions morales et les règles sociales.

Tadzio aux longues boucles blondes et à la puberté montée en graine est joué par le jeune et viride Bjorn Andresen. Il est divinement beau, bien-sûr, mais pas atteint de cette anémie phtisique que suggère Thomas Mann, son auteur. Le corps de Bjorn n’est pas romantique, ni décadent comme les garçons du Satiricon. Cet écart avec la nouvelle de 1913 donne un autre ton au film. Tadzio apparaît moins innocent chez Visconti que chez Mann. Il a le regard coquin lorsqu’il se sent observé ; il n’est en rien candide. Que pense-t-il ? Que veut-il ? Il ne dit rien, reste impassible, le sait-il lui-même ? Il a le visage de marbre d’un jeune dieu, mais le corps bien vivant.

L’écrivain vieillissant Gustav Aschenbach joué par Dirk Bogarde (avatar du musicien Gustav Mahler) venu en villégiature à Venise défendait la théorie classique de l’art dominateur des passions, équilibré par la raison. Le garçon polonais le prend au piège, le ravage d’amour par sa simple présence. Dans la très humaine Venise, la ville-femme odorante et toute pénétrée par la mer, le vernis puritain se craquelle. Il n’était qu’un maquillage superficiel sur les couches profondes qui continuent de remuer les hommes. L’adulte est envoûté par le visage adolescent, pris par cette pureté de teint et cette douceur des formes, ensorcelé par les boucles de miel et les torsions du torse. Imprégné de Platon, il regarde sa chair et il aime son âme, saisi par la simplicité de la sortie d’enfance, transporté par les gestes patauds des membres qui grandissent plus vite que le corps. Il l’attend, le suit, se trouble, souffre de ne pas le voir, s’oublie. Sa joie est de le regarder rire, sa souffrance de le voir se rouler presque nu dans le sable et dans l’eau avec ses camarades, son exil d’observer sans pouvoir intervenir les frottis méchants des bagarres ou fraternels des enlacements entre pairs. Lui voudrait être père, maître et amant ; il n’est que désirant et tout restera platonique.

La fin est morale, dans le ton compassé du siècle où fut écrit le livre. L’artiste succombe au choléra, ce sida de l’époque, tandis que Tadzio pleure, vexé par l’ami de son âge qui l’a brutalisé. La silhouette juvénile fait un geste d’au-delà sur fond de soleil couchant sur la lagune. Musique : l’amour, la mort, entre les deux la beauté – éphémère. Le film compose une esthétique de la décadence tandis que le livre évoque une Grèce antique refaite en plâtre par les penseurs allemands du siècle industriel.

C’est beau, lyrique, un peu malsain – très chromo pour adolescents. L’époque décrite étouffe de conventions sociales, de pruderie sexuelle, d’hypocrisie bourgeoise, de morale autoritaire, de superstitions bibliques. Seuls les artistes peuvent encore saisir les humains éternels sous le lourd crépi social. Et peut-être à la même époque un certain docteur Freud… Car l’amour – attrait sexuel, passion, admiration – n’est pas décadent. Il est la vie qui veut exister, le désir sous la surface.

Prix du XXVe anniversaire au festival de Cannes 1971.

DVD Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, avec Dirk Bogarde, Bjorn Andresen, Romolo Valli, Silvana Mangano, Mark Burns, Nora Ricc Warner Bros, 2h05, €8.40

Thomas Mann, La mort à Venise, Livre de poche 1989, 273 pages, €6.60

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Mary Renault, Le masque d’Apollon

Ce roman me comble, comme d’ailleurs les autres romans de Mary Renault. J’y retrouve pour quelques heures cette Grèce de l’antiquité in vivo qui est pour moi un pays familier. Je m’y sens bien, en accord, comme si cette terre du IVe siècle avant notre ère avait réussi ce délicat équilibre de la connaissance, de la politique et de l’amour. Terre superbe de Grèce : ta lumière, tes fruits, ton vin, ta poussière, tes îles et la mer alentour, font que tu es à la mesure de l’humain. Et tes rocs, le mont Olympe enneigé, tes gorges profondes, tes grottes sombres sur la mer, te rendent mystérieuse, tellurique, à la mesure des dieux et des puissances non-humaines.

Au travers des aventures d’un acteur de théâtre, élevé depuis tout jeune sur la scène, Mary Renault évoque ces hommes épris de philosophie autour de Platon, en proie à la politique autour du tyran Denys ou de Dion le noble, aimant par-dessus tout les jeux et le théâtre. Ah, ce théâtre ! Toute la puissance de la parole est révérée en ce lieu, cette parole qui a donné aux Grecs l’avidité de connaissance et la notion du juste gouvernement, cette parole qui régénère la vertu sur la scène par l’incarnation des mythes sacrés. Les acteurs, derrière leurs masques, ne sont que les porte-paroles des ancêtres, des héros ou des dieux. A la fois représentation et cérémonie, le théâtre en Grèce est l’art miroir en lequel, comme chacun, la cité se mire et ravive ses valeurs. Achille et Patrocle sont remis en scène, Médée, Hector, Troilus – mais aussi Dionysos, Athéna, Apollon. Sont célébrées la valeur, l’amitié, la passion, mais aussi le courage, le dérèglement, le destin, l’aveuglement.

En ce monde, les dieux sont vivants, présents dans le mystère de toute chose. Ils parlent aux hommes inquiets ou tourmentés. Mary Renault fait bien sentir ce plain-pied avec les dieux lors d’un doute ou d’une intense émotion. Ce vieux masque d’une beauté hiératique est l’image d’Apollon ; en le regardant, Nikerato lui parle. Au fond de lui, il est à l’écoute du dieu – il sent, il croit, il sait. Et dans Syracuse livrée au pillage, le tonnerre, la voix caverneuse et le tremblement de terre, mimés par la machinerie du théâtre, sont aussi la voix courroucée de Dionysos. L’amour fiévreux après la terreur est un hommage à ce dieu. Apollon lumière est la raison ambigüe, la sérénité de l’aube, les traits purs et le teint doré des adolescents mâles, cette satisfaction de la parole logique, virile, et du raisonnement clair. Dionysos est joyeux et terrible, il est passion qui emporte, dans le vin comme dans le sexe, il vient des profondeurs de la nuit, rappel de la sauvagerie de la montagne et des bêtes, il s’exprime dans la sensualité charnelle des amants. Ces dieux-là étaient vivants et proches de l’homme, au IVe siècle avant.

Platon et les idéalistes ont choisi Apollon, sûrs du Bien suprême, pourfendeurs de l’ignorance et du superficiel. La morale est de suivre son cœur et sa raison qui domptent les instincts, tous deux détenteurs d’une parcelle enfouie du Bien absolu. Le péché n’existe pas, l’erreur vient de l’inconstance et de l’ignorance. Que chacun écoute en soi parler la Vérité, que les philosophes, plus avancés dans la connaissance de soi, aident ceux qui cherchent à en accoucher. Les anciens masques d’Apollon frappent les enfants car ils sont chargés de la sagesse et de la plénitude de l’être adulte.

Mais la foule et le peuple restent ignares et incultes comme les enfants. Envers eux, il faut user de politique, manipuler les passions et frapper par des exemples concrets pour gouverner. Le sage ne saurait être reconnu qu’auprès d’un peuple de dieux. Une longue éducation est nécessaire à la cité pour que la raison s’installe dans son gouvernement, avec le débat selon les règles. Des années de tyrannie ne peuvent être abolies en un jour. Qui se laisse guider par ses passions, le tyran comme le peuple, la raison ne peut le mouvoir. Dion le découvre, lui qui était trop platonicien. La philosophie échoue en Denys le jeune, échoue à Syracuse, où Héraclide entraîne les factieux, échoue en son fils même, malléable et débauché.

Nikératos l’acteur, soucieux de raison et d’équilibre, mais servant les passions et le mystère du théâtre, découvre en fin de carrière cet enfant fulgurant que fut Alexandre de Macédoine. Il eut la beauté du soleil, la sensualité d’une prairie au printemps. Il fut un descendant spirituel de Platon, bien qu’éduqué par Aristote, porté par le rêve et la foi en son destin. Alexandre reste peut-être le modèle inégalé de l’Occident, ce chant du signe de la Grèce antique, cet équilibre surhumain entre Apollon et Dionysos que le vieux philosophe allemand martèlera au siècle industriel. Il fut harmonie parfaite entre goût du Bien et respect des Mystères, vertu des dieux et foi des hommes.

Mary Renault, Le masque d’Apollon, 1966, éditions Jean(Cyrille Godefroy 1985, occasion €2.86

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A pied de Lenno à Tremezzo

Surprise ! Ce matin, il fait grand beau. Le ciel clair sourit de toutes ses dents, son visage s’est lavé de ses larmes. Les couleurs sont fraîches comme une joue de jeune fille un matin d’avril. La neige, sur les sommets, donne une touche suisse, un trait de gouache blanche qui fait ressortir le bleu céruléen du ciel immensément vide de tout nuage. Une légère brise souffle une haleine de sève de pin sur le paysage.

Une fois le petit déjeuner avalé, nous sortons pour notre première journée. Le guide nous apprend, sur le bateau, que la région de Tremezzo, en face, est appelée la conqua del olio, la coquille de l’olivier, parce qu’elle rassemble en son microclimat une variété d’oliviers à huile.

Le bateau nous dépose à Lenno, nous reviendrons à pied jusqu’à Tremezzo durant la matinée. Nous passons par le sentier pavé qui court sur la corniche, bien au-dessus de la route littorale. A Lenno, la place du marché donnant sur le lac exhibe une statue de bronze d’un partisan marchant d’un pas prudent (à l’italienne). Le bronze brun vert (couleur allemande) se détache puissamment sur le fond ocre jaune de la façade d’un grand bâtiment derrière lui. C’est un véritable théâtre organisé pour le regard qui me frappe aussitôt.

Nous montons par les ruelles pavées, le long des maisons refaites qui suintent la richesse acquise à Milan ou dans le tourisme. Pline possédait deux villas à Lenno, l’une près de l’eau et l’autre sur les pentes. L’une de ces villas serait devenue l’église San Stefano, bâtie au 11ème siècle, à ce que l’on sait.

Le sentier en haut du village laisse déborder les fleurs et les herbes folles de ses murets maçonnés – comme la chair jeune éclate des vêtements au printemps ou comme les passions emportent le compassé social. Tel est le romantisme et nous en saisissons l’essence en ce sentier. C’est la jeunesse, son pulsionnel libidinal et son irrationnel sentimental, qui fait irruption dans la société rassise des adultes trop policés. C’est Fabrice Del Dongo, révolutionnaire des sentiments, gentil mais d’une sottise à peine pardonnable. C’est un jaillissement, mais hors de raison, une allégresse, mais qui ne dure pas faute d’être canalisée.

Du petit chemin, nous avons une vue directe des toits qui dévalent vers le lac immobile, scintillant de soleil. Les villages nous apparaissent comme des tomates dans la salade, dans leur écrin de verdure, cadrés dans de petites baies littorales. Les arbres moutonnent à l’assaut des pentes. La neige poudre toujours les sommets. Tombée hier, elle commence déjà à fondre, ruisselant vers le lac par des ravines profondément incisées dans les flancs de la montagne.

Nous passons, sur la route côtière, à l’endroit même où fut tué Mussolini alors qu’il cherchait à gagner la Suisse dans les fourgons allemands. La station s’appelle Azzano et le hameau même Giulino di Mezzegra.

Le guide, qui est en train de lire une biographie de Benito, dictateur italien, nous raconte que Mussolini s’était déguisé en soldat allemand et qu’il avait pris place à l’arrière d’un camion vert de gris. Ses compagnons germaniques disaient qu’il n’était rien qu’un soldat ivre. Mais les partisans italiens qui tenaient les cols ont reconnu le dictateur dont les portraits avaient orné les murs du pays durant des années et ils l’ont arrêté avec sa maîtresse Clara Petacci. Ils voulaient l’emprisonner et le juger, mais l’ordre est venu d’en haut, des Britanniques qui fournissaient les armes : « descendez-le sur place ». Ainsi fut fait. le Mussolini et sa Petacci ont été fusillés, puis exposés comme des cochons pendus à des crocs de boucher.

De Petacci on a fait en français « pétasse » pour désigner une fille de peu (et de mauvaise vie), comme de tapetti, ces marchands de tapis italiens dont les boutiques fleurissent ici, on a dû faire « tapette » qui signifie tortilleur de cul, embobineur au boniment (et homme peu viril). Fin de la séquence culturelle.

Sur les murs de la villa au numéro 14, en ce coin resserré de la route où cela s’est passé, une plaque commémore l’événement. Elle est religieusement fleurie chaque année au 28 avril depuis 1945, date fatidique. Certains contestent l’histoire écrite par les vainqueurs et osent dire aujourd’hui qu’après tout, Mussolini n’était pas un Hitler (et encore moins un Staline) et que ses mesures sociales ont été bénéfiques au peuple.

Nous poursuivons par les petites églises des villages et hameaux. Les Guelfes ont la queue d’aronde et les Gibelins la queue carrée – c’est ainsi que les résume le guide pour les reconnaître aux restes gravés des pierres. A Rogaro, le portail de l’église de la Vierge noire, du 18ème siècle, porte cette inscription latine : nigrasum sed formosa, « je suis noire mais bien faite » – nous en demeurons d’accord.

Redescendant vers le lac, nous passons dans le parc d’une grande villa fermée à la façade décorée de faux balcons et d’anges. Nous descendons les marches arrondies de la fontaine où se gèle une naïade arrosée malicieusement par deux gamins qui chevauchent des dauphins tout en se pâmant à force de se frotter à leur cuir soyeux. Le pique-nique aura lieu à cet endroit, sur les balustrades au-dessus de l’eau, devant le lac où nagent des canards et des cygnes, fort intéressés par le pain que nous leur jetons. Le menu est toujours le même mais les ingrédients varient : salade mélangée, fromage différent, charcuterie locale… Nous allons prendre un vrai café au kiosque installé au bord du lac un peu plus loin. Des revues sur papier glacé recueillent de belles femmes aux formes sexuelles outrées, des éphèbes comme l’on rêverait d’être encore malgré l’âge qui vient, et des articles « nature » sur les mystères des découvertes. La lenteur de la promenade oblige à nous occuper comme l’on peut.

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Stendhal, Féder

Entre La chartreuse de Parme et Lamiel, Stendhal reprend les mêmes caractères dans des situations différentes. Féder est fils d’Allemand et non franco-italien comme Fabrice, fils de négociant enrichi puis ruiné et non fils de militaire et d’aristocrate. Mais la trilogie des A (l’amour, l’art, l’argent) sont les mêmes étapes de son initiation à la vie d’homme et à son intégration sociale. Le jeune homme arrive par les femmes, et l’art est un moyen privilégié d’atteindre ces femmes qui vous font.

Féder naît à 17 ans lorsqu’il est expulsé de la maison paternelle pour avoir épousé Petit matelot – terme ambigu qui désigne une actrice d’opéra-comique, Amélie. Le négoce marseillais de son père lui répugne, il lui préfère la peinture ; l’esprit commerçant n’est pas le sien, il affecte de préférer l’art. Mais comment vivre en aristocrate sous ce nouveau régime issu de la révolution – la politique avec 1789 et l’industrielle avec le siècle ? L’art, pour faire vivre, doit se faire reconnaître, or le public est bourgeois, ancré dans la matérialité des choses.

Féder fait donc des portraits, puisque c’est ce qui se vend avant l’invention de la photo. Les bourgeois adorent se montrer et se faire peindre est pour eux comme un selfie pour les ados d’aujourd’hui : une flatterie à sa vanité de parvenu. Pour le bourgeois, qui connait le prix des choses et n’excelle en rien d’autre qu’acheter au plus bas et de vendre au plus haut, tout s’évalue, tout se calcule, tout se fait en fonction du prix. L’argent supplante l’art pour se poser en société après ce changement d’époque : la fin de l’Ancien régime.

Stendhal peint donc avec une ironie toute voltairienne la monarchie de Juillet et compose des portraits à la Flaubert des bons bourgeois enrichis de province qui « montent » à Paris pour franchir une étape supplémentaire. Marseille et Bordeaux, villes de négoce, sont opposées à Paris capitale du pouvoir et de la mode – hier comme aujourd’hui.

Féder va donc à Paris pour « s’élever » en société par les femmes. Son actrice meurt et il se colle à une autre, une danseuse prénommée Rosalinde, qui va lui apprendre la société. Ce qu’elle lui montre est que tout est théâtre et qu’il faut sans cesse jouer un rôle, prendre une posture. Dissimulation et simulation : l’hypocrisie et le masque sont la base pour se faire reconnaître. Jouer au mélancolique pour faire sérieux, se tenir sans cesse « l’air malheureux et découragé de l’homme qui ressent un commencement de colique » (on dira plus tard comme avec un parapluie dans le cul) I p.759 Pléiade, lire La Quotidienne, le journal bien-pensant (on lira aujourd’hui Le Monde), avoir de la piété (aujourd’hui signer des pétitions pour des Droits de l’Homme, pour les immigrés ou les femmes), être habillé triste (aujourd’hui tout en noir). « A Paris (…) tu dois être, avant tout et pour toujours, l’époux inconsolable, l’homme bien né et le chrétien attentif à ses devoirs, tout en vivant avec une danseuse » (I p.756). La jovialité et la gaieté du midi doivent être étouffées sous les conventions : « Votre air de gaieté et d’entrain, la prestesse avec laquelle vous répondez, choque le Parisien, qui est naturellement un animal lent et dont l’âme est trempée dans le brouillard. Votre allégresse l’irrite ; elle a l’air de vouloir le faire passer pour vieux ; ce qui est la chose qu’il déteste le plus » – hier comme aujourd’hui (I p.758)…

Féder renonce donc à l’art pour l’art (peindre en s’efforçant d’imiter au mieux la nature) pour la caricature (qui fait « ressembler » en accentuant les traits et qui enjolive le teint). Plus il est conforme à la mode, plus il a du succès ; plus le succès social vient, plus la reconnaissance officielle arrive (il obtient la croix de la Légion d’honneur) ; plus il est titré, plus on loue son talent. C’est ainsi que l’art se prostitue à l’argent, via la mode – hier comme aujourd’hui. Le mérite de Stendhal est d’avoir saisi ce moment précis où cela arrive dans la société française et parisienne.

Le succès appelle l’argent et, via l’argent, l’amour survient. Un gros bourgeois de Bordeaux, enrichi dans le négoce, commande à Féder une miniature de sa jeune femme de 20 ans à peine sortie du couvent, Valentine. Celle-ci est ignare pour avoir été maintenue sous serre et hors de toute littérature autre que celle des bons Pères de la sainte Eglise, mais assez futée pour avoir évolué dans les failles de l’institution avec l’affection d’une religieuse pauvre. Stendhal livre un secret d’éducation que reprendront plus tard Montherlant et Peyrefitte avec les garçons : « Ce qui est prohibé par-dessus tout, dans les couvents bien-pensants, ce sont les amitiés particulières : elles pourraient donner aux âmes quelque énergie » (V p.796).

Singer Werther le romantique permet de jouer l’amour avant de l’éprouver. Car le sentimentalisme fin de siècle (le 18ème) est récupéré par la société bourgeoise pour feindre l’émotion, alors que tout est fondé pour elle sur l’intérêt – y compris les femmes (faire-valoir et reproductrices). Timide, mais naturelle, Valentine va conquérir Féder et être conquise par lui, sans vraiment que chacun ne le veuille. A tant jouer un rôle, on en vient à l’incarner. Tout passe par le regard : la pose pour la peinture, la rêverie à l’autre, l’interdit social qui exclut d’avouer. Les soupçons du frère du mari, Delangle, sont un piment qui oblige à jouer plus encore, donc à s’enferrer dans le rôle et à l’incarner un peu plus.

Où l’on revient à l’art : il n’existe que là où est le vivant. Tous les peintres de l’époque sont des faiseurs, sauf Eugène Delacroix. Féder se rend compte qu’il a de l’habileté mais pas de talent lorsqu’il fait peindre Valentine par son ami Delacroix. Il ne peut y avoir d’esthétique sans érotique, donc l’amour ramène à l’art lorsque le jeu laisse place à la vérité. Féder est « léger » (Féder en allemand veut dire la plume). Il n’est pas sympathique comme Fabrice del Dongo, mais une sorte de cobaye qui dévoile les ressorts de la société.

Il met en relief, par contraste, le comique provincial, lui qui s’en est sorti – par les femmes. Boissaux, le mari de Valentine, n’est pas dégrossi : il est gros, tonitruant et vaniteux ; il a tout du bourgeois qui se veut gentilhomme, du commerçant qui se croit du goût. Il ne considère les livres que par leur luxe de reliure (dorée à l’or fin), sa loge à l’Opéra que pour mise en scène de soi par sa femme, et ses dîners ne sont réussis que lorsqu’ils sont chers, donnant des petit-pois primeurs en février. Tout doit être mesurable dans le matérialisme bourgeois adonné à la « jouissance physique ». L’émotion et le rêve sont bannis de cet univers mental où toute énergie ne peut qu’être productive.

Ce roman restera inachevé, Lamiel prenant tout son temps qui reste à un Stendhal sujet à une attaque cérébrale et qui décèdera bientôt d’apoplexie, en 1842. Mais ce qu’il dit de son époque s’applique tant à la nôtre qu’il vaut encore d’être lu !

Stendhal, Féder ou Le mari d’argent, 1839, Folio2€ 2005, 144 pages, €2.00

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

Les œuvres de Stendhal chroniquées sur ce blog

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Manif

« Attention, ça va péter ! » proclame rituellement d’une voix de mitraillette les militants auto-convaincus de faire l’histoire malgré les élections démocratiques. Ceux qui braillent dans la rue et se répandent dans les media ne veulent pas de réforme – ils veulent renverser la table et devenir calife à la place du calife. N’hésitant pas à mentir sur les chiffres – fake news à la Trump, et sans plus de vergogne – en déclarant 150 000 quand on n’en compte que 30 000. Et les gauchistes encouragés par son ressentiment de classe de cramer un garage du service public – comme à Grenoble – ou cramer une voiture de flics, avec les flics dedans – comme jugé récemment.

Mélenchon l’avoue depuis des mois – lui qui voyage en première classe et pas son équipe : son style, c’est Robespierre ; son économie, c’est Chavez ; son régime, c’est Castro. Tous les contradicteurs seront impitoyablement réprimés « au nom du Peuple » – puisque le Peuple c’est lui, autoproclamé Leader maximo. Quant au Front national, soi-disant pour le peuple et contre les ordonnances modifiant le code du travail, il reste aux abonnés absents – c’est dire combien son action réelle est bien loin des ronflements de discours.

Les syndicats ? Ils sont si peu représentatifs qu’ils veulent seulement exister. Foutre le bordel et emmerder le monde est la seule voie qui leur vienne à l’esprit – bien loin de l’efficacité des syndicats allemands, danois ou même (ô l’horreur !) américains.

Ce gouvernement se veut populaire, or le plus populaire de tous est celui qui en fait le moins possible, il ne fâche ainsi personne – voyez Chirac, qui recule dès que ça gueule. Au contraire, quiconque tente de changer les choses voit se lever face à lui les conservatismes en tous genres, des rats dérangés dans leur fromage gras – voyez Rocard et Hollande en butte aux « privilèges » des petit-bourgeois socialistes (syndicalistes professionnels, fonctionnaires « inspecteurs », petits salaires jaloux de l’Etat social qui ne sont pas touchés). Comme Macron veut favoriser l’emploi, donc ceux qui travaillent, il touche aux zacquis des syndicats (qui se foutent des chômeurs depuis toujours), aux revenus de l’immobilier et des retraités, à l’argent dormant dans les Plans d’épargne logement (qui financent peu le logement) et même du Livret A (dont le taux va rester gelé deux ans alors que l’inflation repart un peu), à l’imposition – ISF unique en Europe – du patrimoine en entreprise (actions et parts).

Cultiver le jardin dérange forcément une niche écologique – il faudrait ne rien modifier de la nature pour tout préserver. Mais « la nature », c’est le droit de nature, donc le primat de la force. Tout ce qui libère fait peur, car la liberté en France est une angoisse : comment ? tout le monde va voir combien je suis « nul » ou « inadapté » ? Alors que ce n’est pas forcément le cas et que les talents peuvent se révéler ailleurs qu’à la télé. Y aurait-il tant de flemmards que tout le monde découvrirait, si on libérait un peu les talents ? Les « inégalités » seraient-elles le masque commode de ceux qui ne veulent pas que ça se sache ?

Le fantasme du changement est que ce sera forcément pire. Chiche ! Laissons tout en l’état et que les meilleurs gagnent ! Les exemples sont légion… La semaine de quatre jours fait plaisir aux parents et aux profs, même si les enfants trinquent avec une surcharge de programme. Le bac sanctionné par un examen en une semaine au lieu d’un contrôle continu est un couperet, mais cela permet de ne rien foutre le reste de l’année et de se mettre en grève pour tout et n’importe quoi (c’est « festif et initiatique »). Qu’importe puisque les adultes, dans leur lâcheté professorale, se garderont bien de donner un sujet qui porte sur la partie non étudiée. Les apprentissages ne hissent plus au niveau requis ? Qu’importe puisque l’administration, dans sa lâcheté anonyme, susurre aux correcteurs de noter entre 8 et 15 et de « relever le niveau » s’il s’avère que l’académie X apparaît plus désastreuse que l’académie Y. Qu’importe puisque l’université prend tous les bacheliers sans prérequis. Quoi, la moitié est éliminée à la fin de la première année ? Et encore la moitié à la licence ? Oui, mais motus, le lycéen a tout le temps de s’en apercevoir et, après tout, s’il est nul il ne pourra s’en prendre qu’à lui, n’est-ce pas ? Et tant pis s’il a été baladé par la démagogie qui lui affirme que toutes les filières sont bonnes. Ce n’est que lorsqu’il cherchera du boulot qu’il se rendra compte de son impasse. Car « le boulot », ce ne sont pas les contrats « aidés » de la démagogie mais les emplois en entreprise… et là, la compétence se révèle. La formation professionnelle est macquée aux syndicats (salariés et patronat) ? Z’avez qu’à avoir les bons copains et les pistons qu’il faut. Ou à prendre n’importe quel » stage » sur catalogue, même s’il ne vous sert à rien, Pôle emploi vous en sera reconnaissant.

Malgré le discours égalitariste et le lénifiant « tout le monde il est beau, gentil et créatif », le système social français est fondé dans son ensemble sur la sélection – hypocrite, mais réelle : par les maths, par la façon de s’exprimer et d’écrire, par l’apparence (look, habillement, attitude, politesse), par les relations, par le « statut » professionnel ou social. Les classes S sont sélectives, les prépas une ascèse, les Grandes Ecoles ont toutes un concours d’entrée ou une sélection sévère par jury, les facs ne gardent qu’un quart des premières années en mastère. Les concours de la fonction publique sont impitoyables à qui n’est pas formaté comme il convient – et les employeurs privés ne prennent pas n’importe quel clampin.

La société est dure, mais elle ne veut pas que ça se sache : dans une société de Cour, seules les apparences comptent. Mais on continue de bercer les lycéens avec « le droit au bac » sans vraiment travailler – et les salariés avec des « droits » qu’ils se trouvent fort en peine de faire respecter lors des procès face aux avocats (nombreux, spécialisés et bien payés) des patrons. Négocier « en » entreprise plutôt que dans les branches (lointaines et anonymes) ou dans les centrales syndicales (nationales et idéologiques) permettrait peut-être une meilleure maîtrise de son destin.

Pourquoi le gouvernement Macron « et de droite et de gauche » – donc qualifié automatiquement « de droite » par tous les recalés des élections récentes à 8 tours – voudrait-il changer une sélection sociale impitoyable ? Serait-ce donc qu’il n’a pas ce « conservatisme » dont ses adversaires le créditent, sans réfléchir, sans apporter aucune preuve et avec leur mauvaise foi coutumière ? Qui croit que la réforme n’est pas indispensable pour s’adapter dans un monde qui bouge ? Les idées de « pure gauche » sont en apparence généreuses mais – Marx nous l’a bien appris – l’idéologie n’est que la superstructure des réalités matérielles, le prétexte vertueux des intérêts bien compris. Or l’intérêt des bateleurs appelant à la grève n’est pas d’améliorer le sort des travailleurs (le choix est pour eux : ou de renoncer et de ne rien changer – ou d’augmenter encore plus les carcans et blocages au détriment de toute embauche), mais de se faire mousser. Parce que leur ego en a pris un coup durant cette année et demi de campagne électorale…

Égalitarisme de théâtre mais Société de Cour : une fois hors de la rampe, chacun en son club social et sa niche rémunératrice : le soi-disant homme du peuple Mélenchon ne se mélange pas au menu fretin, il ne voyage qu’en « classe affaires », avec des arguments qui fleurent bon le privilège. Sur la rampe, il faut se grimper et se hausser du col, en piétinant le gêneur. Le corporatisme de la ‘lumpen-intelligentsia’ (mot de Gilles Martinet, de gauche) a la mauvaise foi des mauvais perdants. L’archéo-socialisme accentue la tendance à être toujours « contre », quoi qui soit proposé. En bref tout ce qui change fatigue, vivement la retraite, faute de providence d’Etat pour tous ! Car il n’y a pas assez de sous : pour en créer, il faut produire, donc encourager les entreprises, donc diminuer les blocages et favoriser le contrat.

Ce qui est proposé n’est sans doute pas parfait ; il cache peut-être des « loups » – mais il mérite d’être testé plutôt que de ne rien faire et de garder 10% de chômeurs/chômeuses, comme depuis trente ans. Mais allez changer la comédie humaine…

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Flaubert vomit l’école – avec raison !

La quête adolescente, l’incertitude sur soi, la peur de s’engager ne datent pas d’hier. Mais en quoi l’école y aide-t-elle ? Qu’elle se dise « instruction publique » ou « éducation nationale » ? Il suffit de lire la correspondance de nos grands auteurs pour mesurer son insignifiance. Flaubert tout particulièrement qui, voici presque deux siècles, avait le regard aigu sur lui-même et sur la société de son époque et son pays. La vanité sociale, la prison aride du collège, la petitesse française, l’évasion chez Homère et Montaigne – comme tout cela reste de notre temps !

Une société victorienne :

15 ans – Flaubert est amoureux platonique depuis ses 14 ans de la belle Elisa Schlesinger mais le collège contraint tous les désirs : « Continuité du désir sodomite, 1er prix (après moi) : Morel » p.26. Comme quoi « l’inverti » est selon lui dû aux interdits. Les amitiés particulières sont admises mais surtout pas l’amour pour une fille ! Ce serait « déflorer » le patrimoine, entacher « l’héritage », dévaloriser le bien à vendre par mariage… La société bourgeoise catholique et impériale ne le tolérait pas.

19 ans – « Je hais l’Europe, la France mon pays, ma succulente patrie que j’enverrai volontiers à tous les diables, maintenant que j’ai entrebâillé la porte des champs. Je crois que j’ai été transporté par les vents dans ce pays de boue, et que je suis né ailleurs, car j’ai toujours eu comme des souvenirs ou des instincts de rivages embaumés, de mers bleues » p.76. La bourgeoisie, l’urbanisme, la moraline étouffent la sensualité, contraignent les sentiments, forcent la raison.

Une société hypocrite :

16 ans – « Eh bien donc je suis parvenu à avoir la ferme conviction que la vanité est la base de tout, et enfin que ce qu’on appelle conscience n’est que la vanité intérieure. Oui, quand tu fais l’aumône il y a peut-être impulsion de sympathie, mouvement de pitié, horreur de la laideur et de la souffrance, égoïsme même, mais plus que tout cela tu le fais pour pouvoir te dire : je fais du bien, il y en a peu comme moi, je m’estime plus que les autres… » p.35. « La » société est théâtre, chacun doit y être constamment en représentation – jamais vrai.

21 ans – « Etre en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu ! » p.98. Réussir en société, bâtir une carrière, ne se fait pas sans incarner les normes plus que les autres, dans la compétition pour les places et le statut social.

Une éducation chiourme :

17 ans – « Ah nom de Dieu, quand serai-je quitte de ces bougres-là ? Heureux le jour où je foutrai le collège au diable » p.48. Le collège est la machinerie du formatage social : hier autoritaire et disciplinaire, aujourd’hui idéologique et laxiste. La bien-pensance a toujours été la norme au collège, qu’elle soit « bourgeoise » (comme on disait en 68) ou mièvrement « de gauche » (comme on dit aujourd’hui). Mais c’est bientôt l’écologisme militant qui s’installe : les petites bêtes, la morale des déchets, l’indignation contre toute violence, les pieds nus dans la nature.

« A une heure je vais prendre ma fameuse répétition de mathématiques (…) mais n’entends rien à cette mécanique de l’abstrait et aime bien mieux d’une particulière inclination la poésie et l’histoire qui est ma droite balle » p.54. La « balle » est ce qui l’emballe, la sensation et le sentiment plus que l’abstraction. On le comprend : si la mathématique est un art, elle se réduit trop souvent chez les profs à une mécanique implacable qui prouve sans conteste que vous êtes borné, ignare et inapte.

19 ans – « Il veut se faire recevoir agrégé de grammaire et il apprend les verbes composés et la syntaxe. J’aimerais mieux un lavement ! même quand on y aurait mis de la graine de lin » p.65. La grammaire est la mathématique de la langue – y réduire l’expression est rapetisser la littérature.

Le refuge auprès des anciens :

17 ans – « Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein, c’est là mon homme » p.52. Car Montaigne est humain avant d’être cuistre ; il est philosophe de la vie bonne, pas de la Quinte Essence ; il est intelligent, donc souple, et s’adapte à son monde de viols et de fureur « au nom de Dieu », durant les guerres de religion.

21 ans – « Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon » p.94. Homère est le Montaigne de l’Antiquité, humain comme lui, rusé pour s’adapter, apte à bien vivre et à surnager dans les tourmentes.

A méditer pour les adjudants de vertu éducative et les adeptes experts du formatage scolaire : pourquoi donc tous les grands Français ont-ils vomi le collège ? Et pourquoi tous ceux qui s’y sont senti bien, parfaitement adaptés, jugés par leurs maîtres « excellents élèves », sont-ils devenus ces technocrates conformes et sans âme, ces machines fonctionnaires obéissantes et glacées, maladroits dans les comportements humains, sûrs d’eux-mêmes et de leur pouvoir de caste ?

Y aurait-il une constante « erreur » de programme dans le logiciel scolaire français ?

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1, édition Jean Bruneau Pléiade1973, 1232 pages, €55.00 

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Saint-Laurent de Bertrand Bonello

Mort à 72 ans, ce qui est jeune pour sa génération, Yves Mathieu-Saint-Laurent, né à Oran, s’est usé à créer. Tourmenté, homosexuel, immature, il s’est gavé de clopes, de drogues et d’alcool pour s’éviter. Dessinateur doué, entré chez Dior avant de fonder sa société grâce à son compagnon de six ans son aîné Pierre Bergé (Jérémie Renier) qui l’a aimé à 22 ans, vivre lui a coûté.

Un brin long (2h30), surtout au début, le biopic librement imagé prend son rythme, malgré les ruptures brutales de son entre certaines scènes. Le spectateur ne peut aimer Yves Saint-Laurent malgré son incarnation par Gaspard Ulliel (trop sain et trop musclé pour le rôle) ; peut-on aimer qui ne s’aime pas ? Le processus continu d’autodestruction par « fragilité » finit par lasser, combien aurait-on envie de coller son pied aux fesses de ce dandy enfermé par les femmes, entouré de miroirs et qui n’aime que les corps qui lui ressemblent ?

Malgré cela, Yves Saint-Laurent est une icône de la mode. Il a suivi et parfois précédé son époque, sensitif aux tendances de l’air : la « libération » de la femme (qui consiste surtout à adapter le caban de marin, le trench-coat flic, la saharienne aventurier et le smoking des hommes…), l’obsession sexuelle (les mousselines qui laissent voir les seins), la « création » spontanéiste.

Comme il a habillé le théâtre (Roland Petit, Jean-Louis Barrault, Luis Buñuel, François Truffaut, Alain Resnais) et les grandes stars médiatiques (Jean Marais, Zizi Jeanmaire, Arletty, Jeanne Moreau, Claudia Cardinale, Isabelle Adjani, Catherine Deneuve) il a été porté au pinacle de la mode.

Comme il a une sensibilité d’artiste, lui-même peint par Andy Warhol, Saint-Laurent s’inspire de Mondrian, Picasso, Matisse, Cocteau, Braque, Van Gogh, ce qui plaît beaucoup aux classes montantes qui se piquent d’Hârt (comme disait Flaubert) et qui se logent rive gauche. La fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent attire les artistes qui veulent percer et sa « reconnaissance d’utilité publique » en 2002, tandis que Pierre Bergé soutient le parti alors branché, finance les grandes causes médiatiques et devient maître du « journal de référence » en 2010. Qu’aurait été la France des années 1970 et 1980 sans Yves Saint-Laurent dirigé par Pierre Bergé ?

Une France superficielle, défoncée, préférant les mirages de la mode aux tristes réalités économiques, rêvant de changer la vie à l’aide des petites pilules de couleur, se voulant autre qu’elle est. Le dandy trop riche Jacques de Bascher (Louis Garrel) est à pleurer d’insignifiance, il emmène Yves l’inverti s’initier aux bosquets des Tuileries la nuit ; Loulou de la Falaise (Léa Seydoux) s’alcoolise ; l’autre muse Betty Catroux (Aymeline Valade) au beau corps ferme de blonde s’oublie dans la danse sous la musique assourdissante des boites underground, seins nus sous sa veste ; le chien Moujik (« mon fils » disait Saint-Laurent – un fils qui toujours obéit) avale gloutonnement les pilules extatiques tombées de la tablette des deux camés à poil sur le canapé… et crève. Crève-cœur pour le « maitre » immature et insouciant !

En regard, à peine suggéré mais présent, le monde des « petites mains » ouvrières, travailleuses d’étoffes, que ces célèbres artistes défoncés méprisent tout en affectant, par hypocrisie de communication, de leur rendre hommage. Comme s’ils étaient une même famille, comme s’ils ne gagnaient pas cent ou mille fois plus qu’elles. Yves Saint-Laurent donne deux billets de 500 francs à la couturière qui s’est « laissé avoir » et doit avorter – mais il demande à son contremaître « Monsieur Jean-Pierre » (Micha Lescot) de la virer à son retour – se comportant comme une ordure cynique. Pierre Bergé en affairiste logique est très brillant – même s’il exploite la pauvre petite chose fragile qui dessine pour son entreprise. Encenser un artiste à prétexte de gauche permet de mettre sous le tapis tout ce que l’idéologie refuse de voir, malgré ses grands mots plein la bouche et sa morale plein la (bonne, forcément bonne) conscience.

Cette immersion dans la psyché d’YSL, bien que trop longue, est plus intéressante que la bio pure et simple. Elle incite à imaginer plutôt que constater, se révélant plus « vraie » probablement que la réalité. Saint-Laurent sur le grill ? Pierre Bergé ne s’y est pas trompé, qui a renié le film.

DVD Saint-Laurent de Bertrand Bonello, 2014, Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Louis Garrel, Léa Seydoux, Amira Casar, Aymeline Valade, Micha Lescot, EuropaCorp 2015, €9.29

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Michel Déon, Taisez-vous… j’entends venir un ange

Intitulé « sotie » et dédié à Eric Neuhoff, ce court roman de satire sociale commence laborieusement et finit nettement mieux.

Neuhoff, journaliste et écrivain, aurait pu être le fils spirituel de Michel Déon, néo-hussard comme Michel avait été hussard. Il vient juste d’être couronné en 2001, année de la sortie de Taisez-vous… par le Grand prix du roman de l’Académie française. Est-ce pour rallier amicalement les débats narcissiques et filandreux auxquels Neuhoff participe sur le cinéma et la littérature du Masque et la Plume sur France Inter ? En tout cas, Michel Déon sculpte ses personnages au burin. Il les met en scène dans une villa de Corfou lors d’un dîner amicalement mondain où l’amitié n’est qu’habitude et convention alors que les mondanités prennent toute la place.

Chacun monologue sans jamais écouter l’autre. Il faut faire un éclat – si possible à propos de sexe – pour attirer une seconde l’attention, profiter du silence interdit. « Personne n’écoute. Chacun prépare son discours et se lance dès qu’il trouve une faille dans le brouhaha général » p.117.

Un convive est auteur de science-fiction reconnu ; un autre diplomate qui tutoie les grands de ce monde ; un jeune est sculpteur et baiseur, vaguement « ami » avec un autre, un poète trop sensible qui menace de se suicider parce qu’il a perdu aux cartes la fille de 16 ans, Anthea, qu’ils se partagent pour la plus grande jouissance de l’adolescente qui découvre l’orgasme. Les femmes sont les épouses, en général aigries et regrettant leur jeunesse. Il n’y a guère que la cuisinière épirote qui se fasse besogner, entre deux vins, par le domestique sommelier Ismaël. Comme si les gens du peuple et les jeunes étaient les seuls aptes à vivre avec naturel, sans faire une scène.

La sotie commence comme une pièce de théâtre où les dialogues sont vains et les personnages présentés tour à tour. Ce n’est que vers le milieu du texte qu’apparaissent les failles et que l’on aperçoit le fil des tragédies personnelles. Hugo, mari de Betty, aime sa femme ; mais celle-ci en a assez des conventions mondaines et a appris tout récemment, en raison d’un retard d’avion, combien il était plaisant de se faire ramoner par un jeune homme dans un hôtel d’Athènes. Hugo qui le découvre en faveur de l’ivresse de sa compagne, en est très affecté. Et celle-ci touchée de cette affectation.

Otan, au prénom étrange alors que les avions de la coalition survolent la Grèce pour aller bombarder la Serbie de Milosevic, est né un mois trop tôt ; il a toujours de l’avance sur les autres et conclut la sotie par un départ inattendu – ce même départ définitif qui les attend tous. Et qu’un chien aboyant à la mort annonce, tout comme une chouette survenue de la nuit, affolée par la lumière électrique.

Potins insignifiants et hypothèses d’ignorants sur le monde et les mystères de l’univers remplissent le vide intérieur de ces gens qui sont, tout comme nous, vains et imbus plus ou moins d’eux-mêmes. Pareils aux autres, pareils malgré leur snobisme européen à ces Américains qui rient trop fort de leurs blagues entre eux dans un café du port et que les marins du cru tabasseront et foutront dans l’eau du port en se croyant insultés.

Il n’est peut-être que les absents, ceux que l’on évoque sans jamais les voir, qui vivent une vie plus authentique. Thomas est ce poète français blond qui perd aux cartes la jeune Anthea parce qu’il a su moins bien tricher que son ami sculpteur anglais Douglas. Anthea promet de se lier avec le premier des deux qui lui fait un enfant, test ADN à l’appui. Marcello est cet arriviste gigolo en goélette qui n’a réussi sa fortune qu’en étant compagnon de tous ceux qui en avaient, hommes ou femmes. L’intransigeance métaphysique et l’accommodement complaisant sont-ils les deux faces extrêmes de nos attitudes devant la vie ?

Tous les autres, les gens moyens, les médiocres dont le lecteur peut suivre la conversation, restent entre les deux ; ils sont tentés par l’intransigeance… mais en paroles et pour se poser sur le théâtre social – ils pratiquent l’accommodement un peu lâche quand les autres leur résistent, ou que les circonstances les y obligent.

Ce court texte est plus profond qu’il ne parait ; il demande à ne pas être lu trop vite – ni surtout d’être abandonné avant la fin. Ce qui est une tentation malheureuse, tant l’insignifiance des propos du début rebute. Mais c’est une insignifiance voulue, dont le style d’une banalité affligeante contraste si fortement avec les paragraphes dédiés aux météores du soir, aux phénomènes de la nature, que l’on sent bien que l’auteur se force, le fait exprès – manière de bien marquer « la bêtise » humaine de notre temps comme Flaubert le faisait.

Michel Déon, Taisez-vous… j’entends venir un ange, 2001, Folio 2003, 156 pages, €5.40, e-book format Kindle €4.99

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Michel Déon, La cour des grands

L’auteur s’inspire des événements de sa jeunesse pour en faire un roman de l’âge mûr. Arthur est un jeune Français qui, dans les années cinquante, obtient une bourse pour étudier aux Etats-Unis. Sa mère, veuve de guerre dans la gêne qui veut le voir jouer « dans la cour des grands », l’envoie par le paquebot Queen Mary qui rallie New York en quatre jours.

C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance d’un trio de son âge, un frère et une sœur bruns du Brésil et la blonde Elisabeth. Le frère, Getulio, est un gosse de riche qui n’en fout pas une ramée, adonné au jeu – où il triche – rancunier de la vie qui lui a pris son père assassiné par des opposants sous ses yeux dans son pays lorsqu’il était enfant. Getulio est le looser acrobate, passant d’une aire de jeux à une autre tant qu’il n’est pas repéré, séduisant des veuves riches et arnaquant sans vergogne tous ses « amis ». Il n’aura de cesse que de marier sa sœur Augusta, plantureuse neurasthénique, au plus riche qu’il puisse trouver. Ce pourquoi il veille jalousement sur elle et multipliera les obstacles sur la route d’Arthur.

Lequel est évidemment ébloui par tant de faste, d’aisance sociale et d’épanouissement physique. Il tombe amoureux d’Augusta, tout en aimant bien Elisabeth ; il n’y a guère que Getulio qu’il ne puisse saquer. Mais, comme il se pique d’être un gentleman de la vieille Europe, il fera toujours comme si de rien n’était, prêtant de l’argent à son faux ami, le fréquentant régulièrement.

L’université Beresford, près de Boston, réunit l’élite des affaires de cet Etat très WASP. Arthur travaille fort, se lie d’amitié avec le professeur alcoolique Concannon virtuose de l’histoire, se laisse protéger par Allan Porter, conseiller officieux du Président des Etats-Unis qui l’introduit dans les milieux boursiers de New York.

Arthur réussit sa carrière, moins sa vie sentimentale. Il reste écartelé entre deux femmes, la belle et fragile ex-riche Augusta – inaccessible – et la non moins belle mais plus triviale riche Elisabeth – provocatrice. Il ne choisira pas, laissant faire le destin… qui choisira pour lui, mais vingt ans plus tard. L’amour n’est-il pas un malentendu ? L’expérience aide-t-elle à y voir plus clair ? La jeunesse qui ne peut attendre, ne se laisse-t-elle pas faire par la destinée ?

Ce sont autant de questions que ce roman séduisant pose à tous, garçons et filles, bien que la coucherie soit aujourd’hui plus banale qu’hier. Mais coucher, baiser, s’assouvir – suffisent-ils à ce qu’on appelle « l’amour » ? Elisabeth qui se livre entièrement nue au coït soir après soir d’un grand Noir sur une scène de théâtre à Broadway, pour renouveler le répertoire, révolter le bourgeois et se poser à l’avant-garde, « aime »-t-elle son sex-boy ou a-t-elle besoin de bras où dormir dans la seule tendresse ?

La jeunesse met longtemps à passer, donc à s’apercevoir que l’amour n’échappe pas à la tendresse de l’enfance tout en ne se réduisant pas au sexe de l’âge adulte. C’est bien compliqué pour les hormones en folie, à peine endiguées par les normes de la morale sociale. Mais c’est ainsi que l’on devient responsable de soi, donc libre de mener sa vie.

Un roman suranné captivant, à l’écriture séduisante, qui est plus profond que l’apparence conventionnelle trop chic de ses acteurs ne le montre.

Michel Déon, La cour des grands, 1996, Folio 1998, 305 pages, occasion €0.28

e-book format Kindle €7.99

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Elephant Man de David Lynch

Tiré de la vie réelle de John Merrick durant le règne anglais de Victoria, le film devient une fable tournée en noir et blanc entre le Bien et le Mal.

L’homme-éléphant (John Hurt) est né difforme parce que ce sa mère aurait été terrifiée par un troupeau d’éléphants passant près d’elle au galop, dit-on. Bien que sensible et cultivé, John n’est rien moins qu’une bête en apparence. Ce pourquoi un montreur de monstres l’a pris sous sa coupe et l’exhibe, faisant de cette pornographie son gagne-pain.

Un chirurgien d’hôpital à Londres, Treeves (Anthony Hopkins), se prend de curiosité, puis de compassion, pour cet être difforme. Il veut tout d’abord l’étudier au nom de la science, puis découvre en lui des qualités humaines qui engendrent de l’amitié. Il brave le conseil d’administration de l’hôpital pour les convaincre de garder John.

Ce dernier n’en a pas fini avec la bêtise et la vulgarité badaude. Un gardien de l’hôpital fait payer des ivrognes et des gens de la populace pour venir s’horrifier et blaguer le monstre. Son ancien « propriétaire » en profite pour le reprendre et l’enlever.

Nous avons donc deux attitudes convenues, en miroir : la haute société qui a de hautes idées et finit par compatir, par débordement d’une générosité qui lui coûte peu ; les basses classes restées vulgaires et rigolardes, sans pitié pour les plus malchanceux qu’elles, qui ne songent qu’à faire de l’argent sur la bête. Pourtant, en mimétisme inversé, les gamins donnent la réalité des choses : compassion pour l’être difforme chez l’enfant qui aide le propriétaire du cirque ; moquerie cruelle chez les gosses des beaux quartiers autour de la gare.

Mais le film développe une autre sorte de miroir : la « science » est un prétexte élevé pour faire du voyeurisme – comme le cirque populaire ; le snobisme de classe qui consiste à aller « visiter » le monstre et « prendre le thé » avec lui (en tremblant – et pas de froid) parce que « la reine » a dit combien elle appréciait la « charité chrétienne » de l’hôpital – est analogue à la mode d’aller voir le monstre qui court dans les débits de boisson. Il y a du voyeurisme et une certaine pornographie dans toutes les classes. Même l’actrice vedette du théâtre, qui vient embrasser John et lui donner sa photo, ne le fait pas au départ par générosité, mais par attirance trouble envers la laideur et l’anormalité.

Une fois ces deux moments établis, David Lynch entraîne un troisième moment, final, dans lequel chacun sublime ses bas instincts pour s’élever à la véritable générosité qui est d’accepter l’autre dans sa différence, une fois apprivoisé l’écart. Ce sont les nains, les géants et les monstres du cirque, rebuts de la société, qui délivrent John et le renvoient à Londres ; ce sont les dames et les messieurs de la meilleure société qui lui font une ovation au théâtre.

Ce processus dialectique est habile et finit par emporter le spectateur. Il est vrai que le début ne montre pas le monstre, toujours filmé à contrejour ou en ombre chinoise. Lorsque l’on découvre l’horreur, un sentiment de dégoût surgit naturellement, d’autant plus que l’imagination a travaillé. Mais l’insoutenable ne se maintient pas avec l’habitude et le regard s’accoutume… lorsque l’on découvre que « la bête » est douée de parole. « Je ne suis pas un animal ! Je suis un homme ! » s’écrie John, prêt à être lynché par la foule londonienne à la gare Victoria, pour avoir terrifié sans le vouloir une oie blanche victorienne. La foule s’arrête et hésite, laissant aux policemen le temps d’intervenir et de prendre le perturbateur en mains.

La dignité nait avec la parole, l’estime avec la culture. C’est au fond le processus de civilisation qui fait un être humain, pas la nature.

DVD Elephant Man de David Lynch, 1980, avec Anthony Hopkins, John Hurt, Anna Bancroft, Studio Canal Classics 2009, €9.99

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Magic in the moonlight de Woody Allen

Avec Woody Allen, il faut s’attendre à ce que l’humour soit grinçant, le rire grave et la métaphysique juste au-dessus du monde matériel. Nous ne sommes pas déçus par cette magie au clair de lune.

Car Stanley Crawford (Colin Firth), qui joue sur scène le magicien chinois Wei Ling Soo, est dans la vie civile un pur rationnel. Il ne « croit » pas aux croyances, suivant Nietzsche pour qui « Dieu est mort » et selon lequel les vérités sont des volontés. Ce pourquoi lorsque son ami d’enfance Howard (Simon McBurney) le convie à démasquer la médium Sophie Baker (Emma Stone) dans le sud de la France, il ne résiste pas au défi.

Ce qui conduit le film de l’illusion scénique (où disparaît un éléphant) à l’illusion bourgeoise (où de riches oisifs flattent leurs corps dans la piscine, se murgent au whisky sec servis par demi-verres et rêvent de croisière en yacht de luxe en Grèce et jusqu’à Bora Bora). Même l’image donne illusion, forçant sur le jaune orangé, rendant l’herbe trop printanière et les peaux trop bronzées. Comme si tout devait être excessif pour être signifiant.

Stanley est un Anglais vu par un Américain, un aristocrate sec vu par un Juif sensible ; il est donc arrogant et misanthrope, se sentant au-dessus de la foule sentimentale des crédules en tout qui se pâment en Dieu au lieu d’agir et croient converser avec les défunts au-delà par des coups frappés au plafond. Le magicien va donc chez les Catledge, propriétaires d’une vaste villa sur la Côte d’Azur. Son ami le fait passer pour un homme d’affaires, voyageur et rationnaliste, sceptique devant les manifestations des ectoplasmes et autres esprits. Ce qui nous donne une bouffonne définition de défunt apparaissant sous forme de yaourt flasque, représentant « l’esprit ».

Mais il est surpris des dons de Sophie, qui lit dans le passé des choses privées et presque secrètes. Le sel est dans le « presque », qui fera évoluer l’intrigue. D’autant que ces détails sur ce qui s’est produit masque l’abyssale ignorance sur l’avenir : combien de fois la « médium » n’a-t-elle pas prévu l’orage brutal, l’accident stupide ou même l’amour entre deux êtres ?

C’est pourquoi ce film est de raillerie. Il se moque à la fois des croyants et des incroyants, en bref de tout excès (à l’américaine). Ce pourquoi Woody Allen est-il mieux reçu en Europe qu’aux Etats-Unis : les Européens sont volontiers sceptiques, les Américains trop crédules ; les premiers rationnels, les seconds volontaires ; les uns pessimistes (donc réalistes et lucides), les autres d’un optimisme à tout crin (donc idéalistes et aveuglés).

Le point central est représenté par la vieille et sage bourgeoise riche Vanessa, tante de Stanley, qui croit aux esprits comme tout le monde mais pas plus, réservant son avis. Elle croit surtout aux manifestations de l’amour – qui emportent la raison – et qui représentent pour elle les « vraies » illusions (si l’on tente cet oxymore). Le magicien se fera prendre par la médium, cette dernière accrochée avant que l’autre s’en aperçoive, mais le touchant malgré tout par un renversement trop humain.

Je ne vous dévoile pas l’intrigue, qui tient du trucage comme de la volonté de croire aux illusions, mais que l’amour emporte comme illusion suprême. Car, après tout, l’amour est une magie qui enrobe le désir sexuel et sublime la sensualité des peaux. D’où l’allusion au clair de lune, à la fois souvenir d’enfance de Stanley et image romantique pour Sophie. La lune, astre froid et mort, éclaire la nuit et propose un raison de vivre à deux – sans les adjuvants faciles que sont le whisky, la fortune ou le yacht vers Bora Bora.

DVD Magic in the moonlight de Woody Allen, 2014, avec Colin Firth, Emma Stone, Eileen Atkins, Marcia Gay Harden, Hamish Linklater, TF1 vidéo 2015, €14.99 blu-ray, €7.76 normal

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Le souper d’Edouard Molinaro

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Trois semaines après l’effondrement définitif du Premier empire à Waterloo, Otrante et Bénévent, duc et prince, alias Fouché et Talleyrand, ministre de la Police et président du gouvernement provisoire – se rencontrent pour un dîner politique préparé par le cuisinier Carême. L’avenir de la France est en jeu, et leur position sociale aussi. Eux que tout oppose, vont-ils s’allier pour la circonstance ? Le roi, revenu dans les fourgons de l’étranger, Louis XVIII frère du roi Louis XVI raccourci car « coupable » (en deux morceaux), est à Saint-Denis. Il n’attend que le feu vert de Fouché pour rentrer dans Paris et rejoindre les Tuileries, réinstaller la dynastie.

Joseph Fouché et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord sont différents par la naissance, l’éducation, la tournure d’esprit, la façon d’être et d’envisager l’avenir. La simple façon de boire le cognac montre combien le bon-vivre aristocrate et l’impatience à la hussarde marquent l’écart de deux générations. Nous avons là deux France, l’une millénaire, installée dans le savoir-vivre et la culture, l’autre née de 1789, avide de tout bouleverser pour s’imposer. Le dîner rassemble autour des sens, l’odorat, le goût, la vision. Le fumet des plats – asperges en billes de petits pois revenues au beurre, saumon fondant à la royale, pigeons à la financière – s’allie aux délices du palais et plaisirs du regard. La bombe glacée se décline en tiare impériale ou en couronne royale. Les ors des boiseries et le mobilier précieux luisent doucement dans la profusion des bougies tandis que gronde au-dehors à la fois le peuple dépoitraillé et l’orage déchaîné dans la touffeur de juillet. Les tableaux représentent des portraits d’ancêtres ou des souvenirs politiques.

Amour-haine, ces deux-là se sont toujours connus. Rivaux, tous deux enfants de santé fragile, l’un forcé par son père capitaine de négrier à courir presque nu sur le sable pour s’endurcir, l’autre lâché par sa nourrice et affublé depuis d’un pied bot, élevé en loques dans le Paris popu loin de ses parents qui ne l’ont jamais aimé. Tous deux ont été ordonnés prêtres, l’un petit frère oratorien et l’autre évêque, ils ont chacun tué leur Bourbon : Fouché Louis XVI, Talleyrand le duc d’Enghien. Couple historique qui fait l’histoire, tous deux iront à Saint-Denis prier le roi de bien vouloir revenir. La France n’a d’ailleurs pas le choix : les étrangers occupent Paris et ne sauraient tolérer le retour d’une république… Fouché, arrivé à la force des bras, ne peut que sombrer avec ses Jacobins s’il ne se plie pas. Talleyrand chutera avec lui, ne servant plus au roi, mais la dynastie Bourbon reviendra. Malgré ses airs de matamore, c’est bien Fouché qui capitule. Et François-René de Chateaubriand évoquera outre-tombe « le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché » cheminant silencieusement le lendemain dans l’antichambre du roi à Saint-Denis.

Le film d’Edouard Molinaro est tiré d’une pièce de Jean-Claude Brisville et les deux acteurs Claude incarnent leurs personnages à la perfection. Le raffinement cruel et cynique de Talleyrand et la brutalité passionnée de Fouché sont le choc de deux tempéraments éternellement antagonistes, de deux siècles qui se bousculent dans la modernité, d’un basculement de l’Histoire poussé par l’industrie qui s’envole. Hier et demain seront toujours les mêmes, celui qui veut conserver pour en jouir et celui qui veut révolutionner pour les autres seront toujours opposés. Leur alliance ne sera toujours que de circonstances, partielle, éphémère, utilitaire.

Nous en avons l’exemple à la présidentielle, entre Hamon qui veut sauver les débris du parti socialiste et Mélenchon qui préfère jouer solo jusqu’à la défaite annoncée, entre Fillon qui veut revenir aux vertus d’effort et de rigueur et le centre qui veut atténuer la purge pour avancer, entre Le Pen qui désire un retour à l’ancien régime pré-68 et les écolos et gauchos qui rêvent d’un avenir radieux (toujours dans l’avenir et jamais radieux). Entre la culture libérale ouverte plus ou moins à l’œuvre depuis 1945 dans le monde occidental, et l’autoritarisme xénophobe qui ressurgit sur le souverainisme britannique et trumpeur. Talleyrand ou Fouché ? L’année 2017 verra-t-elle comme l’année 1917 un grand tournant du monde ?

DVD Le souper – Le vice au bras du crime – d’Edouard Molinaro, 1992, avec Claude Riche et Claude Brasseur, Lancaster 2010, occasion

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