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A pied de Lenno à Tremezzo

Surprise ! Ce matin, il fait grand beau. Le ciel clair sourit de toutes ses dents, son visage s’est lavé de ses larmes. Les couleurs sont fraîches comme une joue de jeune fille un matin d’avril. La neige, sur les sommets, donne une touche suisse, un trait de gouache blanche qui fait ressortir le bleu céruléen du ciel immensément vide de tout nuage. Une légère brise souffle une haleine de sève de pin sur le paysage.

Une fois le petit déjeuner avalé, nous sortons pour notre première journée. Le guide nous apprend, sur le bateau, que la région de Tremezzo, en face, est appelée la conqua del olio, la coquille de l’olivier, parce qu’elle rassemble en son microclimat une variété d’oliviers à huile.

Le bateau nous dépose à Lenno, nous reviendrons à pied jusqu’à Tremezzo durant la matinée. Nous passons par le sentier pavé qui court sur la corniche, bien au-dessus de la route littorale. A Lenno, la place du marché donnant sur le lac exhibe une statue de bronze d’un partisan marchant d’un pas prudent (à l’italienne). Le bronze brun vert (couleur allemande) se détache puissamment sur le fond ocre jaune de la façade d’un grand bâtiment derrière lui. C’est un véritable théâtre organisé pour le regard qui me frappe aussitôt.

Nous montons par les ruelles pavées, le long des maisons refaites qui suintent la richesse acquise à Milan ou dans le tourisme. Pline possédait deux villas à Lenno, l’une près de l’eau et l’autre sur les pentes. L’une de ces villas serait devenue l’église San Stefano, bâtie au 11ème siècle, à ce que l’on sait.

Le sentier en haut du village laisse déborder les fleurs et les herbes folles de ses murets maçonnés – comme la chair jeune éclate des vêtements au printemps ou comme les passions emportent le compassé social. Tel est le romantisme et nous en saisissons l’essence en ce sentier. C’est la jeunesse, son pulsionnel libidinal et son irrationnel sentimental, qui fait irruption dans la société rassise des adultes trop policés. C’est Fabrice Del Dongo, révolutionnaire des sentiments, gentil mais d’une sottise à peine pardonnable. C’est un jaillissement, mais hors de raison, une allégresse, mais qui ne dure pas faute d’être canalisée.

Du petit chemin, nous avons une vue directe des toits qui dévalent vers le lac immobile, scintillant de soleil. Les villages nous apparaissent comme des tomates dans la salade, dans leur écrin de verdure, cadrés dans de petites baies littorales. Les arbres moutonnent à l’assaut des pentes. La neige poudre toujours les sommets. Tombée hier, elle commence déjà à fondre, ruisselant vers le lac par des ravines profondément incisées dans les flancs de la montagne.

Nous passons, sur la route côtière, à l’endroit même où fut tué Mussolini alors qu’il cherchait à gagner la Suisse dans les fourgons allemands. La station s’appelle Azzano et le hameau même Giulino di Mezzegra.

Le guide, qui est en train de lire une biographie de Benito, dictateur italien, nous raconte que Mussolini s’était déguisé en soldat allemand et qu’il avait pris place à l’arrière d’un camion vert de gris. Ses compagnons germaniques disaient qu’il n’était rien qu’un soldat ivre. Mais les partisans italiens qui tenaient les cols ont reconnu le dictateur dont les portraits avaient orné les murs du pays durant des années et ils l’ont arrêté avec sa maîtresse Clara Petacci. Ils voulaient l’emprisonner et le juger, mais l’ordre est venu d’en haut, des Britanniques qui fournissaient les armes : « descendez-le sur place ». Ainsi fut fait. le Mussolini et sa Petacci ont été fusillés, puis exposés comme des cochons pendus à des crocs de boucher.

De Petacci on a fait en français « pétasse » pour désigner une fille de peu (et de mauvaise vie), comme de tapetti, ces marchands de tapis italiens dont les boutiques fleurissent ici, on a dû faire « tapette » qui signifie tortilleur de cul, embobineur au boniment (et homme peu viril). Fin de la séquence culturelle.

Sur les murs de la villa au numéro 14, en ce coin resserré de la route où cela s’est passé, une plaque commémore l’événement. Elle est religieusement fleurie chaque année au 28 avril depuis 1945, date fatidique. Certains contestent l’histoire écrite par les vainqueurs et osent dire aujourd’hui qu’après tout, Mussolini n’était pas un Hitler (et encore moins un Staline) et que ses mesures sociales ont été bénéfiques au peuple.

Nous poursuivons par les petites églises des villages et hameaux. Les Guelfes ont la queue d’aronde et les Gibelins la queue carrée – c’est ainsi que les résume le guide pour les reconnaître aux restes gravés des pierres. A Rogaro, le portail de l’église de la Vierge noire, du 18ème siècle, porte cette inscription latine : nigrasum sed formosa, « je suis noire mais bien faite » – nous en demeurons d’accord.

Redescendant vers le lac, nous passons dans le parc d’une grande villa fermée à la façade décorée de faux balcons et d’anges. Nous descendons les marches arrondies de la fontaine où se gèle une naïade arrosée malicieusement par deux gamins qui chevauchent des dauphins tout en se pâmant à force de se frotter à leur cuir soyeux. Le pique-nique aura lieu à cet endroit, sur les balustrades au-dessus de l’eau, devant le lac où nagent des canards et des cygnes, fort intéressés par le pain que nous leur jetons. Le menu est toujours le même mais les ingrédients varient : salade mélangée, fromage différent, charcuterie locale… Nous allons prendre un vrai café au kiosque installé au bord du lac un peu plus loin. Des revues sur papier glacé recueillent de belles femmes aux formes sexuelles outrées, des éphèbes comme l’on rêverait d’être encore malgré l’âge qui vient, et des articles « nature » sur les mystères des découvertes. La lenteur de la promenade oblige à nous occuper comme l’on peut.

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Stendhal, Féder

Entre La chartreuse de Parme et Lamiel, Stendhal reprend les mêmes caractères dans des situations différentes. Féder est fils d’Allemand et non franco-italien comme Fabrice, fils de négociant enrichi puis ruiné et non fils de militaire et d’aristocrate. Mais la trilogie des A (l’amour, l’art, l’argent) sont les mêmes étapes de son initiation à la vie d’homme et à son intégration sociale. Le jeune homme arrive par les femmes, et l’art est un moyen privilégié d’atteindre ces femmes qui vous font.

Féder naît à 17 ans lorsqu’il est expulsé de la maison paternelle pour avoir épousé Petit matelot – terme ambigu qui désigne une actrice d’opéra-comique, Amélie. Le négoce marseillais de son père lui répugne, il lui préfère la peinture ; l’esprit commerçant n’est pas le sien, il affecte de préférer l’art. Mais comment vivre en aristocrate sous ce nouveau régime issu de la révolution – la politique avec 1789 et l’industrielle avec le siècle ? L’art, pour faire vivre, doit se faire reconnaître, or le public est bourgeois, ancré dans la matérialité des choses.

Féder fait donc des portraits, puisque c’est ce qui se vend avant l’invention de la photo. Les bourgeois adorent se montrer et se faire peindre est pour eux comme un selfie pour les ados d’aujourd’hui : une flatterie à sa vanité de parvenu. Pour le bourgeois, qui connait le prix des choses et n’excelle en rien d’autre qu’acheter au plus bas et de vendre au plus haut, tout s’évalue, tout se calcule, tout se fait en fonction du prix. L’argent supplante l’art pour se poser en société après ce changement d’époque : la fin de l’Ancien régime.

Stendhal peint donc avec une ironie toute voltairienne la monarchie de Juillet et compose des portraits à la Flaubert des bons bourgeois enrichis de province qui « montent » à Paris pour franchir une étape supplémentaire. Marseille et Bordeaux, villes de négoce, sont opposées à Paris capitale du pouvoir et de la mode – hier comme aujourd’hui.

Féder va donc à Paris pour « s’élever » en société par les femmes. Son actrice meurt et il se colle à une autre, une danseuse prénommée Rosalinde, qui va lui apprendre la société. Ce qu’elle lui montre est que tout est théâtre et qu’il faut sans cesse jouer un rôle, prendre une posture. Dissimulation et simulation : l’hypocrisie et le masque sont la base pour se faire reconnaître. Jouer au mélancolique pour faire sérieux, se tenir sans cesse « l’air malheureux et découragé de l’homme qui ressent un commencement de colique » (on dira plus tard comme avec un parapluie dans le cul) I p.759 Pléiade, lire La Quotidienne, le journal bien-pensant (on lira aujourd’hui Le Monde), avoir de la piété (aujourd’hui signer des pétitions pour des Droits de l’Homme, pour les immigrés ou les femmes), être habillé triste (aujourd’hui tout en noir). « A Paris (…) tu dois être, avant tout et pour toujours, l’époux inconsolable, l’homme bien né et le chrétien attentif à ses devoirs, tout en vivant avec une danseuse » (I p.756). La jovialité et la gaieté du midi doivent être étouffées sous les conventions : « Votre air de gaieté et d’entrain, la prestesse avec laquelle vous répondez, choque le Parisien, qui est naturellement un animal lent et dont l’âme est trempée dans le brouillard. Votre allégresse l’irrite ; elle a l’air de vouloir le faire passer pour vieux ; ce qui est la chose qu’il déteste le plus » – hier comme aujourd’hui (I p.758)…

Féder renonce donc à l’art pour l’art (peindre en s’efforçant d’imiter au mieux la nature) pour la caricature (qui fait « ressembler » en accentuant les traits et qui enjolive le teint). Plus il est conforme à la mode, plus il a du succès ; plus le succès social vient, plus la reconnaissance officielle arrive (il obtient la croix de la Légion d’honneur) ; plus il est titré, plus on loue son talent. C’est ainsi que l’art se prostitue à l’argent, via la mode – hier comme aujourd’hui. Le mérite de Stendhal est d’avoir saisi ce moment précis où cela arrive dans la société française et parisienne.

Le succès appelle l’argent et, via l’argent, l’amour survient. Un gros bourgeois de Bordeaux, enrichi dans le négoce, commande à Féder une miniature de sa jeune femme de 20 ans à peine sortie du couvent, Valentine. Celle-ci est ignare pour avoir été maintenue sous serre et hors de toute littérature autre que celle des bons Pères de la sainte Eglise, mais assez futée pour avoir évolué dans les failles de l’institution avec l’affection d’une religieuse pauvre. Stendhal livre un secret d’éducation que reprendront plus tard Montherlant et Peyrefitte avec les garçons : « Ce qui est prohibé par-dessus tout, dans les couvents bien-pensants, ce sont les amitiés particulières : elles pourraient donner aux âmes quelque énergie » (V p.796).

Singer Werther le romantique permet de jouer l’amour avant de l’éprouver. Car le sentimentalisme fin de siècle (le 18ème) est récupéré par la société bourgeoise pour feindre l’émotion, alors que tout est fondé pour elle sur l’intérêt – y compris les femmes (faire-valoir et reproductrices). Timide, mais naturelle, Valentine va conquérir Féder et être conquise par lui, sans vraiment que chacun ne le veuille. A tant jouer un rôle, on en vient à l’incarner. Tout passe par le regard : la pose pour la peinture, la rêverie à l’autre, l’interdit social qui exclut d’avouer. Les soupçons du frère du mari, Delangle, sont un piment qui oblige à jouer plus encore, donc à s’enferrer dans le rôle et à l’incarner un peu plus.

Où l’on revient à l’art : il n’existe que là où est le vivant. Tous les peintres de l’époque sont des faiseurs, sauf Eugène Delacroix. Féder se rend compte qu’il a de l’habileté mais pas de talent lorsqu’il fait peindre Valentine par son ami Delacroix. Il ne peut y avoir d’esthétique sans érotique, donc l’amour ramène à l’art lorsque le jeu laisse place à la vérité. Féder est « léger » (Féder en allemand veut dire la plume). Il n’est pas sympathique comme Fabrice del Dongo, mais une sorte de cobaye qui dévoile les ressorts de la société.

Il met en relief, par contraste, le comique provincial, lui qui s’en est sorti – par les femmes. Boissaux, le mari de Valentine, n’est pas dégrossi : il est gros, tonitruant et vaniteux ; il a tout du bourgeois qui se veut gentilhomme, du commerçant qui se croit du goût. Il ne considère les livres que par leur luxe de reliure (dorée à l’or fin), sa loge à l’Opéra que pour mise en scène de soi par sa femme, et ses dîners ne sont réussis que lorsqu’ils sont chers, donnant des petit-pois primeurs en février. Tout doit être mesurable dans le matérialisme bourgeois adonné à la « jouissance physique ». L’émotion et le rêve sont bannis de cet univers mental où toute énergie ne peut qu’être productive.

Ce roman restera inachevé, Lamiel prenant tout son temps qui reste à un Stendhal sujet à une attaque cérébrale et qui décèdera bientôt d’apoplexie, en 1842. Mais ce qu’il dit de son époque s’applique tant à la nôtre qu’il vaut encore d’être lu !

Stendhal, Féder ou Le mari d’argent, 1839, Folio2€ 2005, 144 pages, €2.00

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

Les œuvres de Stendhal chroniquées sur ce blog

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Manif

« Attention, ça va péter ! » proclame rituellement d’une voix de mitraillette les militants auto-convaincus de faire l’histoire malgré les élections démocratiques. Ceux qui braillent dans la rue et se répandent dans les media ne veulent pas de réforme – ils veulent renverser la table et devenir calife à la place du calife. N’hésitant pas à mentir sur les chiffres – fake news à la Trump, et sans plus de vergogne – en déclarant 150 000 quand on n’en compte que 30 000. Et les gauchistes encouragés par son ressentiment de classe de cramer un garage du service public – comme à Grenoble – ou cramer une voiture de flics, avec les flics dedans – comme jugé récemment.

Mélenchon l’avoue depuis des mois – lui qui voyage en première classe et pas son équipe : son style, c’est Robespierre ; son économie, c’est Chavez ; son régime, c’est Castro. Tous les contradicteurs seront impitoyablement réprimés « au nom du Peuple » – puisque le Peuple c’est lui, autoproclamé Leader maximo. Quant au Front national, soi-disant pour le peuple et contre les ordonnances modifiant le code du travail, il reste aux abonnés absents – c’est dire combien son action réelle est bien loin des ronflements de discours.

Les syndicats ? Ils sont si peu représentatifs qu’ils veulent seulement exister. Foutre le bordel et emmerder le monde est la seule voie qui leur vienne à l’esprit – bien loin de l’efficacité des syndicats allemands, danois ou même (ô l’horreur !) américains.

Ce gouvernement se veut populaire, or le plus populaire de tous est celui qui en fait le moins possible, il ne fâche ainsi personne – voyez Chirac, qui recule dès que ça gueule. Au contraire, quiconque tente de changer les choses voit se lever face à lui les conservatismes en tous genres, des rats dérangés dans leur fromage gras – voyez Rocard et Hollande en butte aux « privilèges » des petit-bourgeois socialistes (syndicalistes professionnels, fonctionnaires « inspecteurs », petits salaires jaloux de l’Etat social qui ne sont pas touchés). Comme Macron veut favoriser l’emploi, donc ceux qui travaillent, il touche aux zacquis des syndicats (qui se foutent des chômeurs depuis toujours), aux revenus de l’immobilier et des retraités, à l’argent dormant dans les Plans d’épargne logement (qui financent peu le logement) et même du Livret A (dont le taux va rester gelé deux ans alors que l’inflation repart un peu), à l’imposition – ISF unique en Europe – du patrimoine en entreprise (actions et parts).

Cultiver le jardin dérange forcément une niche écologique – il faudrait ne rien modifier de la nature pour tout préserver. Mais « la nature », c’est le droit de nature, donc le primat de la force. Tout ce qui libère fait peur, car la liberté en France est une angoisse : comment ? tout le monde va voir combien je suis « nul » ou « inadapté » ? Alors que ce n’est pas forcément le cas et que les talents peuvent se révéler ailleurs qu’à la télé. Y aurait-il tant de flemmards que tout le monde découvrirait, si on libérait un peu les talents ? Les « inégalités » seraient-elles le masque commode de ceux qui ne veulent pas que ça se sache ?

Le fantasme du changement est que ce sera forcément pire. Chiche ! Laissons tout en l’état et que les meilleurs gagnent ! Les exemples sont légion… La semaine de quatre jours fait plaisir aux parents et aux profs, même si les enfants trinquent avec une surcharge de programme. Le bac sanctionné par un examen en une semaine au lieu d’un contrôle continu est un couperet, mais cela permet de ne rien foutre le reste de l’année et de se mettre en grève pour tout et n’importe quoi (c’est « festif et initiatique »). Qu’importe puisque les adultes, dans leur lâcheté professorale, se garderont bien de donner un sujet qui porte sur la partie non étudiée. Les apprentissages ne hissent plus au niveau requis ? Qu’importe puisque l’administration, dans sa lâcheté anonyme, susurre aux correcteurs de noter entre 8 et 15 et de « relever le niveau » s’il s’avère que l’académie X apparaît plus désastreuse que l’académie Y. Qu’importe puisque l’université prend tous les bacheliers sans prérequis. Quoi, la moitié est éliminée à la fin de la première année ? Et encore la moitié à la licence ? Oui, mais motus, le lycéen a tout le temps de s’en apercevoir et, après tout, s’il est nul il ne pourra s’en prendre qu’à lui, n’est-ce pas ? Et tant pis s’il a été baladé par la démagogie qui lui affirme que toutes les filières sont bonnes. Ce n’est que lorsqu’il cherchera du boulot qu’il se rendra compte de son impasse. Car « le boulot », ce ne sont pas les contrats « aidés » de la démagogie mais les emplois en entreprise… et là, la compétence se révèle. La formation professionnelle est macquée aux syndicats (salariés et patronat) ? Z’avez qu’à avoir les bons copains et les pistons qu’il faut. Ou à prendre n’importe quel » stage » sur catalogue, même s’il ne vous sert à rien, Pôle emploi vous en sera reconnaissant.

Malgré le discours égalitariste et le lénifiant « tout le monde il est beau, gentil et créatif », le système social français est fondé dans son ensemble sur la sélection – hypocrite, mais réelle : par les maths, par la façon de s’exprimer et d’écrire, par l’apparence (look, habillement, attitude, politesse), par les relations, par le « statut » professionnel ou social. Les classes S sont sélectives, les prépas une ascèse, les Grandes Ecoles ont toutes un concours d’entrée ou une sélection sévère par jury, les facs ne gardent qu’un quart des premières années en mastère. Les concours de la fonction publique sont impitoyables à qui n’est pas formaté comme il convient – et les employeurs privés ne prennent pas n’importe quel clampin.

La société est dure, mais elle ne veut pas que ça se sache : dans une société de Cour, seules les apparences comptent. Mais on continue de bercer les lycéens avec « le droit au bac » sans vraiment travailler – et les salariés avec des « droits » qu’ils se trouvent fort en peine de faire respecter lors des procès face aux avocats (nombreux, spécialisés et bien payés) des patrons. Négocier « en » entreprise plutôt que dans les branches (lointaines et anonymes) ou dans les centrales syndicales (nationales et idéologiques) permettrait peut-être une meilleure maîtrise de son destin.

Pourquoi le gouvernement Macron « et de droite et de gauche » – donc qualifié automatiquement « de droite » par tous les recalés des élections récentes à 8 tours – voudrait-il changer une sélection sociale impitoyable ? Serait-ce donc qu’il n’a pas ce « conservatisme » dont ses adversaires le créditent, sans réfléchir, sans apporter aucune preuve et avec leur mauvaise foi coutumière ? Qui croit que la réforme n’est pas indispensable pour s’adapter dans un monde qui bouge ? Les idées de « pure gauche » sont en apparence généreuses mais – Marx nous l’a bien appris – l’idéologie n’est que la superstructure des réalités matérielles, le prétexte vertueux des intérêts bien compris. Or l’intérêt des bateleurs appelant à la grève n’est pas d’améliorer le sort des travailleurs (le choix est pour eux : ou de renoncer et de ne rien changer – ou d’augmenter encore plus les carcans et blocages au détriment de toute embauche), mais de se faire mousser. Parce que leur ego en a pris un coup durant cette année et demi de campagne électorale…

Égalitarisme de théâtre mais Société de Cour : une fois hors de la rampe, chacun en son club social et sa niche rémunératrice : le soi-disant homme du peuple Mélenchon ne se mélange pas au menu fretin, il ne voyage qu’en « classe affaires », avec des arguments qui fleurent bon le privilège. Sur la rampe, il faut se grimper et se hausser du col, en piétinant le gêneur. Le corporatisme de la ‘lumpen-intelligentsia’ (mot de Gilles Martinet, de gauche) a la mauvaise foi des mauvais perdants. L’archéo-socialisme accentue la tendance à être toujours « contre », quoi qui soit proposé. En bref tout ce qui change fatigue, vivement la retraite, faute de providence d’Etat pour tous ! Car il n’y a pas assez de sous : pour en créer, il faut produire, donc encourager les entreprises, donc diminuer les blocages et favoriser le contrat.

Ce qui est proposé n’est sans doute pas parfait ; il cache peut-être des « loups » – mais il mérite d’être testé plutôt que de ne rien faire et de garder 10% de chômeurs/chômeuses, comme depuis trente ans. Mais allez changer la comédie humaine…

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Flaubert vomit l’école – avec raison !

La quête adolescente, l’incertitude sur soi, la peur de s’engager ne datent pas d’hier. Mais en quoi l’école y aide-t-elle ? Qu’elle se dise « instruction publique » ou « éducation nationale » ? Il suffit de lire la correspondance de nos grands auteurs pour mesurer son insignifiance. Flaubert tout particulièrement qui, voici presque deux siècles, avait le regard aigu sur lui-même et sur la société de son époque et son pays. La vanité sociale, la prison aride du collège, la petitesse française, l’évasion chez Homère et Montaigne – comme tout cela reste de notre temps !

Une société victorienne :

15 ans – Flaubert est amoureux platonique depuis ses 14 ans de la belle Elisa Schlesinger mais le collège contraint tous les désirs : « Continuité du désir sodomite, 1er prix (après moi) : Morel » p.26. Comme quoi « l’inverti » est selon lui dû aux interdits. Les amitiés particulières sont admises mais surtout pas l’amour pour une fille ! Ce serait « déflorer » le patrimoine, entacher « l’héritage », dévaloriser le bien à vendre par mariage… La société bourgeoise catholique et impériale ne le tolérait pas.

19 ans – « Je hais l’Europe, la France mon pays, ma succulente patrie que j’enverrai volontiers à tous les diables, maintenant que j’ai entrebâillé la porte des champs. Je crois que j’ai été transporté par les vents dans ce pays de boue, et que je suis né ailleurs, car j’ai toujours eu comme des souvenirs ou des instincts de rivages embaumés, de mers bleues » p.76. La bourgeoisie, l’urbanisme, la moraline étouffent la sensualité, contraignent les sentiments, forcent la raison.

Une société hypocrite :

16 ans – « Eh bien donc je suis parvenu à avoir la ferme conviction que la vanité est la base de tout, et enfin que ce qu’on appelle conscience n’est que la vanité intérieure. Oui, quand tu fais l’aumône il y a peut-être impulsion de sympathie, mouvement de pitié, horreur de la laideur et de la souffrance, égoïsme même, mais plus que tout cela tu le fais pour pouvoir te dire : je fais du bien, il y en a peu comme moi, je m’estime plus que les autres… » p.35. « La » société est théâtre, chacun doit y être constamment en représentation – jamais vrai.

21 ans – « Etre en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu ! » p.98. Réussir en société, bâtir une carrière, ne se fait pas sans incarner les normes plus que les autres, dans la compétition pour les places et le statut social.

Une éducation chiourme :

17 ans – « Ah nom de Dieu, quand serai-je quitte de ces bougres-là ? Heureux le jour où je foutrai le collège au diable » p.48. Le collège est la machinerie du formatage social : hier autoritaire et disciplinaire, aujourd’hui idéologique et laxiste. La bien-pensance a toujours été la norme au collège, qu’elle soit « bourgeoise » (comme on disait en 68) ou mièvrement « de gauche » (comme on dit aujourd’hui). Mais c’est bientôt l’écologisme militant qui s’installe : les petites bêtes, la morale des déchets, l’indignation contre toute violence, les pieds nus dans la nature.

« A une heure je vais prendre ma fameuse répétition de mathématiques (…) mais n’entends rien à cette mécanique de l’abstrait et aime bien mieux d’une particulière inclination la poésie et l’histoire qui est ma droite balle » p.54. La « balle » est ce qui l’emballe, la sensation et le sentiment plus que l’abstraction. On le comprend : si la mathématique est un art, elle se réduit trop souvent chez les profs à une mécanique implacable qui prouve sans conteste que vous êtes borné, ignare et inapte.

19 ans – « Il veut se faire recevoir agrégé de grammaire et il apprend les verbes composés et la syntaxe. J’aimerais mieux un lavement ! même quand on y aurait mis de la graine de lin » p.65. La grammaire est la mathématique de la langue – y réduire l’expression est rapetisser la littérature.

Le refuge auprès des anciens :

17 ans – « Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein, c’est là mon homme » p.52. Car Montaigne est humain avant d’être cuistre ; il est philosophe de la vie bonne, pas de la Quinte Essence ; il est intelligent, donc souple, et s’adapte à son monde de viols et de fureur « au nom de Dieu », durant les guerres de religion.

21 ans – « Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon » p.94. Homère est le Montaigne de l’Antiquité, humain comme lui, rusé pour s’adapter, apte à bien vivre et à surnager dans les tourmentes.

A méditer pour les adjudants de vertu éducative et les adeptes experts du formatage scolaire : pourquoi donc tous les grands Français ont-ils vomi le collège ? Et pourquoi tous ceux qui s’y sont senti bien, parfaitement adaptés, jugés par leurs maîtres « excellents élèves », sont-ils devenus ces technocrates conformes et sans âme, ces machines fonctionnaires obéissantes et glacées, maladroits dans les comportements humains, sûrs d’eux-mêmes et de leur pouvoir de caste ?

Y aurait-il une constante « erreur » de programme dans le logiciel scolaire français ?

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1, édition Jean Bruneau Pléiade1973, 1232 pages, €55.00 

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Saint-Laurent de Bertrand Bonello

Mort à 72 ans, ce qui est jeune pour sa génération, Yves Mathieu-Saint-Laurent, né à Oran, s’est usé à créer. Tourmenté, homosexuel, immature, il s’est gavé de clopes, de drogues et d’alcool pour s’éviter. Dessinateur doué, entré chez Dior avant de fonder sa société grâce à son compagnon de six ans son aîné Pierre Bergé (Jérémie Renier) qui l’a aimé à 22 ans, vivre lui a coûté.

Un brin long (2h30), surtout au début, le biopic librement imagé prend son rythme, malgré les ruptures brutales de son entre certaines scènes. Le spectateur ne peut aimer Yves Saint-Laurent malgré son incarnation par Gaspard Ulliel (trop sain et trop musclé pour le rôle) ; peut-on aimer qui ne s’aime pas ? Le processus continu d’autodestruction par « fragilité » finit par lasser, combien aurait-on envie de coller son pied aux fesses de ce dandy enfermé par les femmes, entouré de miroirs et qui n’aime que les corps qui lui ressemblent ?

Malgré cela, Yves Saint-Laurent est une icône de la mode. Il a suivi et parfois précédé son époque, sensitif aux tendances de l’air : la « libération » de la femme (qui consiste surtout à adapter le caban de marin, le trench-coat flic, la saharienne aventurier et le smoking des hommes…), l’obsession sexuelle (les mousselines qui laissent voir les seins), la « création » spontanéiste.

Comme il a habillé le théâtre (Roland Petit, Jean-Louis Barrault, Luis Buñuel, François Truffaut, Alain Resnais) et les grandes stars médiatiques (Jean Marais, Zizi Jeanmaire, Arletty, Jeanne Moreau, Claudia Cardinale, Isabelle Adjani, Catherine Deneuve) il a été porté au pinacle de la mode.

Comme il a une sensibilité d’artiste, lui-même peint par Andy Warhol, Saint-Laurent s’inspire de Mondrian, Picasso, Matisse, Cocteau, Braque, Van Gogh, ce qui plaît beaucoup aux classes montantes qui se piquent d’Hârt (comme disait Flaubert) et qui se logent rive gauche. La fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent attire les artistes qui veulent percer et sa « reconnaissance d’utilité publique » en 2002, tandis que Pierre Bergé soutient le parti alors branché, finance les grandes causes médiatiques et devient maître du « journal de référence » en 2010. Qu’aurait été la France des années 1970 et 1980 sans Yves Saint-Laurent dirigé par Pierre Bergé ?

Une France superficielle, défoncée, préférant les mirages de la mode aux tristes réalités économiques, rêvant de changer la vie à l’aide des petites pilules de couleur, se voulant autre qu’elle est. Le dandy trop riche Jacques de Bascher (Louis Garrel) est à pleurer d’insignifiance, il emmène Yves l’inverti s’initier aux bosquets des Tuileries la nuit ; Loulou de la Falaise (Léa Seydoux) s’alcoolise ; l’autre muse Betty Catroux (Aymeline Valade) au beau corps ferme de blonde s’oublie dans la danse sous la musique assourdissante des boites underground, seins nus sous sa veste ; le chien Moujik (« mon fils » disait Saint-Laurent – un fils qui toujours obéit) avale gloutonnement les pilules extatiques tombées de la tablette des deux camés à poil sur le canapé… et crève. Crève-cœur pour le « maitre » immature et insouciant !

En regard, à peine suggéré mais présent, le monde des « petites mains » ouvrières, travailleuses d’étoffes, que ces célèbres artistes défoncés méprisent tout en affectant, par hypocrisie de communication, de leur rendre hommage. Comme s’ils étaient une même famille, comme s’ils ne gagnaient pas cent ou mille fois plus qu’elles. Yves Saint-Laurent donne deux billets de 500 francs à la couturière qui s’est « laissé avoir » et doit avorter – mais il demande à son contremaître « Monsieur Jean-Pierre » (Micha Lescot) de la virer à son retour – se comportant comme une ordure cynique. Pierre Bergé en affairiste logique est très brillant – même s’il exploite la pauvre petite chose fragile qui dessine pour son entreprise. Encenser un artiste à prétexte de gauche permet de mettre sous le tapis tout ce que l’idéologie refuse de voir, malgré ses grands mots plein la bouche et sa morale plein la (bonne, forcément bonne) conscience.

Cette immersion dans la psyché d’YSL, bien que trop longue, est plus intéressante que la bio pure et simple. Elle incite à imaginer plutôt que constater, se révélant plus « vraie » probablement que la réalité. Saint-Laurent sur le grill ? Pierre Bergé ne s’y est pas trompé, qui a renié le film.

DVD Saint-Laurent de Bertrand Bonello, 2014, Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Louis Garrel, Léa Seydoux, Amira Casar, Aymeline Valade, Micha Lescot, EuropaCorp 2015, €9.29

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Michel Déon, Taisez-vous… j’entends venir un ange

Intitulé « sotie » et dédié à Eric Neuhoff, ce court roman de satire sociale commence laborieusement et finit nettement mieux.

Neuhoff, journaliste et écrivain, aurait pu être le fils spirituel de Michel Déon, néo-hussard comme Michel avait été hussard. Il vient juste d’être couronné en 2001, année de la sortie de Taisez-vous… par le Grand prix du roman de l’Académie française. Est-ce pour rallier amicalement les débats narcissiques et filandreux auxquels Neuhoff participe sur le cinéma et la littérature du Masque et la Plume sur France Inter ? En tout cas, Michel Déon sculpte ses personnages au burin. Il les met en scène dans une villa de Corfou lors d’un dîner amicalement mondain où l’amitié n’est qu’habitude et convention alors que les mondanités prennent toute la place.

Chacun monologue sans jamais écouter l’autre. Il faut faire un éclat – si possible à propos de sexe – pour attirer une seconde l’attention, profiter du silence interdit. « Personne n’écoute. Chacun prépare son discours et se lance dès qu’il trouve une faille dans le brouhaha général » p.117.

Un convive est auteur de science-fiction reconnu ; un autre diplomate qui tutoie les grands de ce monde ; un jeune est sculpteur et baiseur, vaguement « ami » avec un autre, un poète trop sensible qui menace de se suicider parce qu’il a perdu aux cartes la fille de 16 ans, Anthea, qu’ils se partagent pour la plus grande jouissance de l’adolescente qui découvre l’orgasme. Les femmes sont les épouses, en général aigries et regrettant leur jeunesse. Il n’y a guère que la cuisinière épirote qui se fasse besogner, entre deux vins, par le domestique sommelier Ismaël. Comme si les gens du peuple et les jeunes étaient les seuls aptes à vivre avec naturel, sans faire une scène.

La sotie commence comme une pièce de théâtre où les dialogues sont vains et les personnages présentés tour à tour. Ce n’est que vers le milieu du texte qu’apparaissent les failles et que l’on aperçoit le fil des tragédies personnelles. Hugo, mari de Betty, aime sa femme ; mais celle-ci en a assez des conventions mondaines et a appris tout récemment, en raison d’un retard d’avion, combien il était plaisant de se faire ramoner par un jeune homme dans un hôtel d’Athènes. Hugo qui le découvre en faveur de l’ivresse de sa compagne, en est très affecté. Et celle-ci touchée de cette affectation.

Otan, au prénom étrange alors que les avions de la coalition survolent la Grèce pour aller bombarder la Serbie de Milosevic, est né un mois trop tôt ; il a toujours de l’avance sur les autres et conclut la sotie par un départ inattendu – ce même départ définitif qui les attend tous. Et qu’un chien aboyant à la mort annonce, tout comme une chouette survenue de la nuit, affolée par la lumière électrique.

Potins insignifiants et hypothèses d’ignorants sur le monde et les mystères de l’univers remplissent le vide intérieur de ces gens qui sont, tout comme nous, vains et imbus plus ou moins d’eux-mêmes. Pareils aux autres, pareils malgré leur snobisme européen à ces Américains qui rient trop fort de leurs blagues entre eux dans un café du port et que les marins du cru tabasseront et foutront dans l’eau du port en se croyant insultés.

Il n’est peut-être que les absents, ceux que l’on évoque sans jamais les voir, qui vivent une vie plus authentique. Thomas est ce poète français blond qui perd aux cartes la jeune Anthea parce qu’il a su moins bien tricher que son ami sculpteur anglais Douglas. Anthea promet de se lier avec le premier des deux qui lui fait un enfant, test ADN à l’appui. Marcello est cet arriviste gigolo en goélette qui n’a réussi sa fortune qu’en étant compagnon de tous ceux qui en avaient, hommes ou femmes. L’intransigeance métaphysique et l’accommodement complaisant sont-ils les deux faces extrêmes de nos attitudes devant la vie ?

Tous les autres, les gens moyens, les médiocres dont le lecteur peut suivre la conversation, restent entre les deux ; ils sont tentés par l’intransigeance… mais en paroles et pour se poser sur le théâtre social – ils pratiquent l’accommodement un peu lâche quand les autres leur résistent, ou que les circonstances les y obligent.

Ce court texte est plus profond qu’il ne parait ; il demande à ne pas être lu trop vite – ni surtout d’être abandonné avant la fin. Ce qui est une tentation malheureuse, tant l’insignifiance des propos du début rebute. Mais c’est une insignifiance voulue, dont le style d’une banalité affligeante contraste si fortement avec les paragraphes dédiés aux météores du soir, aux phénomènes de la nature, que l’on sent bien que l’auteur se force, le fait exprès – manière de bien marquer « la bêtise » humaine de notre temps comme Flaubert le faisait.

Michel Déon, Taisez-vous… j’entends venir un ange, 2001, Folio 2003, 156 pages, €5.40, e-book format Kindle €4.99

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Michel Déon, La cour des grands

L’auteur s’inspire des événements de sa jeunesse pour en faire un roman de l’âge mûr. Arthur est un jeune Français qui, dans les années cinquante, obtient une bourse pour étudier aux Etats-Unis. Sa mère, veuve de guerre dans la gêne qui veut le voir jouer « dans la cour des grands », l’envoie par le paquebot Queen Mary qui rallie New York en quatre jours.

C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance d’un trio de son âge, un frère et une sœur bruns du Brésil et la blonde Elisabeth. Le frère, Getulio, est un gosse de riche qui n’en fout pas une ramée, adonné au jeu – où il triche – rancunier de la vie qui lui a pris son père assassiné par des opposants sous ses yeux dans son pays lorsqu’il était enfant. Getulio est le looser acrobate, passant d’une aire de jeux à une autre tant qu’il n’est pas repéré, séduisant des veuves riches et arnaquant sans vergogne tous ses « amis ». Il n’aura de cesse que de marier sa sœur Augusta, plantureuse neurasthénique, au plus riche qu’il puisse trouver. Ce pourquoi il veille jalousement sur elle et multipliera les obstacles sur la route d’Arthur.

Lequel est évidemment ébloui par tant de faste, d’aisance sociale et d’épanouissement physique. Il tombe amoureux d’Augusta, tout en aimant bien Elisabeth ; il n’y a guère que Getulio qu’il ne puisse saquer. Mais, comme il se pique d’être un gentleman de la vieille Europe, il fera toujours comme si de rien n’était, prêtant de l’argent à son faux ami, le fréquentant régulièrement.

L’université Beresford, près de Boston, réunit l’élite des affaires de cet Etat très WASP. Arthur travaille fort, se lie d’amitié avec le professeur alcoolique Concannon virtuose de l’histoire, se laisse protéger par Allan Porter, conseiller officieux du Président des Etats-Unis qui l’introduit dans les milieux boursiers de New York.

Arthur réussit sa carrière, moins sa vie sentimentale. Il reste écartelé entre deux femmes, la belle et fragile ex-riche Augusta – inaccessible – et la non moins belle mais plus triviale riche Elisabeth – provocatrice. Il ne choisira pas, laissant faire le destin… qui choisira pour lui, mais vingt ans plus tard. L’amour n’est-il pas un malentendu ? L’expérience aide-t-elle à y voir plus clair ? La jeunesse qui ne peut attendre, ne se laisse-t-elle pas faire par la destinée ?

Ce sont autant de questions que ce roman séduisant pose à tous, garçons et filles, bien que la coucherie soit aujourd’hui plus banale qu’hier. Mais coucher, baiser, s’assouvir – suffisent-ils à ce qu’on appelle « l’amour » ? Elisabeth qui se livre entièrement nue au coït soir après soir d’un grand Noir sur une scène de théâtre à Broadway, pour renouveler le répertoire, révolter le bourgeois et se poser à l’avant-garde, « aime »-t-elle son sex-boy ou a-t-elle besoin de bras où dormir dans la seule tendresse ?

La jeunesse met longtemps à passer, donc à s’apercevoir que l’amour n’échappe pas à la tendresse de l’enfance tout en ne se réduisant pas au sexe de l’âge adulte. C’est bien compliqué pour les hormones en folie, à peine endiguées par les normes de la morale sociale. Mais c’est ainsi que l’on devient responsable de soi, donc libre de mener sa vie.

Un roman suranné captivant, à l’écriture séduisante, qui est plus profond que l’apparence conventionnelle trop chic de ses acteurs ne le montre.

Michel Déon, La cour des grands, 1996, Folio 1998, 305 pages, occasion €0.28

e-book format Kindle €7.99

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Elephant Man de David Lynch

Tiré de la vie réelle de John Merrick durant le règne anglais de Victoria, le film devient une fable tournée en noir et blanc entre le Bien et le Mal.

L’homme-éléphant (John Hurt) est né difforme parce que ce sa mère aurait été terrifiée par un troupeau d’éléphants passant près d’elle au galop, dit-on. Bien que sensible et cultivé, John n’est rien moins qu’une bête en apparence. Ce pourquoi un montreur de monstres l’a pris sous sa coupe et l’exhibe, faisant de cette pornographie son gagne-pain.

Un chirurgien d’hôpital à Londres, Treeves (Anthony Hopkins), se prend de curiosité, puis de compassion, pour cet être difforme. Il veut tout d’abord l’étudier au nom de la science, puis découvre en lui des qualités humaines qui engendrent de l’amitié. Il brave le conseil d’administration de l’hôpital pour les convaincre de garder John.

Ce dernier n’en a pas fini avec la bêtise et la vulgarité badaude. Un gardien de l’hôpital fait payer des ivrognes et des gens de la populace pour venir s’horrifier et blaguer le monstre. Son ancien « propriétaire » en profite pour le reprendre et l’enlever.

Nous avons donc deux attitudes convenues, en miroir : la haute société qui a de hautes idées et finit par compatir, par débordement d’une générosité qui lui coûte peu ; les basses classes restées vulgaires et rigolardes, sans pitié pour les plus malchanceux qu’elles, qui ne songent qu’à faire de l’argent sur la bête. Pourtant, en mimétisme inversé, les gamins donnent la réalité des choses : compassion pour l’être difforme chez l’enfant qui aide le propriétaire du cirque ; moquerie cruelle chez les gosses des beaux quartiers autour de la gare.

Mais le film développe une autre sorte de miroir : la « science » est un prétexte élevé pour faire du voyeurisme – comme le cirque populaire ; le snobisme de classe qui consiste à aller « visiter » le monstre et « prendre le thé » avec lui (en tremblant – et pas de froid) parce que « la reine » a dit combien elle appréciait la « charité chrétienne » de l’hôpital – est analogue à la mode d’aller voir le monstre qui court dans les débits de boisson. Il y a du voyeurisme et une certaine pornographie dans toutes les classes. Même l’actrice vedette du théâtre, qui vient embrasser John et lui donner sa photo, ne le fait pas au départ par générosité, mais par attirance trouble envers la laideur et l’anormalité.

Une fois ces deux moments établis, David Lynch entraîne un troisième moment, final, dans lequel chacun sublime ses bas instincts pour s’élever à la véritable générosité qui est d’accepter l’autre dans sa différence, une fois apprivoisé l’écart. Ce sont les nains, les géants et les monstres du cirque, rebuts de la société, qui délivrent John et le renvoient à Londres ; ce sont les dames et les messieurs de la meilleure société qui lui font une ovation au théâtre.

Ce processus dialectique est habile et finit par emporter le spectateur. Il est vrai que le début ne montre pas le monstre, toujours filmé à contrejour ou en ombre chinoise. Lorsque l’on découvre l’horreur, un sentiment de dégoût surgit naturellement, d’autant plus que l’imagination a travaillé. Mais l’insoutenable ne se maintient pas avec l’habitude et le regard s’accoutume… lorsque l’on découvre que « la bête » est douée de parole. « Je ne suis pas un animal ! Je suis un homme ! » s’écrie John, prêt à être lynché par la foule londonienne à la gare Victoria, pour avoir terrifié sans le vouloir une oie blanche victorienne. La foule s’arrête et hésite, laissant aux policemen le temps d’intervenir et de prendre le perturbateur en mains.

La dignité nait avec la parole, l’estime avec la culture. C’est au fond le processus de civilisation qui fait un être humain, pas la nature.

DVD Elephant Man de David Lynch, 1980, avec Anthony Hopkins, John Hurt, Anna Bancroft, Studio Canal Classics 2009, €9.99

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Magic in the moonlight de Woody Allen

Avec Woody Allen, il faut s’attendre à ce que l’humour soit grinçant, le rire grave et la métaphysique juste au-dessus du monde matériel. Nous ne sommes pas déçus par cette magie au clair de lune.

Car Stanley Crawford (Colin Firth), qui joue sur scène le magicien chinois Wei Ling Soo, est dans la vie civile un pur rationnel. Il ne « croit » pas aux croyances, suivant Nietzsche pour qui « Dieu est mort » et selon lequel les vérités sont des volontés. Ce pourquoi lorsque son ami d’enfance Howard (Simon McBurney) le convie à démasquer la médium Sophie Baker (Emma Stone) dans le sud de la France, il ne résiste pas au défi.

Ce qui conduit le film de l’illusion scénique (où disparaît un éléphant) à l’illusion bourgeoise (où de riches oisifs flattent leurs corps dans la piscine, se murgent au whisky sec servis par demi-verres et rêvent de croisière en yacht de luxe en Grèce et jusqu’à Bora Bora). Même l’image donne illusion, forçant sur le jaune orangé, rendant l’herbe trop printanière et les peaux trop bronzées. Comme si tout devait être excessif pour être signifiant.

Stanley est un Anglais vu par un Américain, un aristocrate sec vu par un Juif sensible ; il est donc arrogant et misanthrope, se sentant au-dessus de la foule sentimentale des crédules en tout qui se pâment en Dieu au lieu d’agir et croient converser avec les défunts au-delà par des coups frappés au plafond. Le magicien va donc chez les Catledge, propriétaires d’une vaste villa sur la Côte d’Azur. Son ami le fait passer pour un homme d’affaires, voyageur et rationnaliste, sceptique devant les manifestations des ectoplasmes et autres esprits. Ce qui nous donne une bouffonne définition de défunt apparaissant sous forme de yaourt flasque, représentant « l’esprit ».

Mais il est surpris des dons de Sophie, qui lit dans le passé des choses privées et presque secrètes. Le sel est dans le « presque », qui fera évoluer l’intrigue. D’autant que ces détails sur ce qui s’est produit masque l’abyssale ignorance sur l’avenir : combien de fois la « médium » n’a-t-elle pas prévu l’orage brutal, l’accident stupide ou même l’amour entre deux êtres ?

C’est pourquoi ce film est de raillerie. Il se moque à la fois des croyants et des incroyants, en bref de tout excès (à l’américaine). Ce pourquoi Woody Allen est-il mieux reçu en Europe qu’aux Etats-Unis : les Européens sont volontiers sceptiques, les Américains trop crédules ; les premiers rationnels, les seconds volontaires ; les uns pessimistes (donc réalistes et lucides), les autres d’un optimisme à tout crin (donc idéalistes et aveuglés).

Le point central est représenté par la vieille et sage bourgeoise riche Vanessa, tante de Stanley, qui croit aux esprits comme tout le monde mais pas plus, réservant son avis. Elle croit surtout aux manifestations de l’amour – qui emportent la raison – et qui représentent pour elle les « vraies » illusions (si l’on tente cet oxymore). Le magicien se fera prendre par la médium, cette dernière accrochée avant que l’autre s’en aperçoive, mais le touchant malgré tout par un renversement trop humain.

Je ne vous dévoile pas l’intrigue, qui tient du trucage comme de la volonté de croire aux illusions, mais que l’amour emporte comme illusion suprême. Car, après tout, l’amour est une magie qui enrobe le désir sexuel et sublime la sensualité des peaux. D’où l’allusion au clair de lune, à la fois souvenir d’enfance de Stanley et image romantique pour Sophie. La lune, astre froid et mort, éclaire la nuit et propose un raison de vivre à deux – sans les adjuvants faciles que sont le whisky, la fortune ou le yacht vers Bora Bora.

DVD Magic in the moonlight de Woody Allen, 2014, avec Colin Firth, Emma Stone, Eileen Atkins, Marcia Gay Harden, Hamish Linklater, TF1 vidéo 2015, €14.99 blu-ray, €7.76 normal

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Le souper d’Edouard Molinaro

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Trois semaines après l’effondrement définitif du Premier empire à Waterloo, Otrante et Bénévent, duc et prince, alias Fouché et Talleyrand, ministre de la Police et président du gouvernement provisoire – se rencontrent pour un dîner politique préparé par le cuisinier Carême. L’avenir de la France est en jeu, et leur position sociale aussi. Eux que tout oppose, vont-ils s’allier pour la circonstance ? Le roi, revenu dans les fourgons de l’étranger, Louis XVIII frère du roi Louis XVI raccourci car « coupable » (en deux morceaux), est à Saint-Denis. Il n’attend que le feu vert de Fouché pour rentrer dans Paris et rejoindre les Tuileries, réinstaller la dynastie.

Joseph Fouché et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord sont différents par la naissance, l’éducation, la tournure d’esprit, la façon d’être et d’envisager l’avenir. La simple façon de boire le cognac montre combien le bon-vivre aristocrate et l’impatience à la hussarde marquent l’écart de deux générations. Nous avons là deux France, l’une millénaire, installée dans le savoir-vivre et la culture, l’autre née de 1789, avide de tout bouleverser pour s’imposer. Le dîner rassemble autour des sens, l’odorat, le goût, la vision. Le fumet des plats – asperges en billes de petits pois revenues au beurre, saumon fondant à la royale, pigeons à la financière – s’allie aux délices du palais et plaisirs du regard. La bombe glacée se décline en tiare impériale ou en couronne royale. Les ors des boiseries et le mobilier précieux luisent doucement dans la profusion des bougies tandis que gronde au-dehors à la fois le peuple dépoitraillé et l’orage déchaîné dans la touffeur de juillet. Les tableaux représentent des portraits d’ancêtres ou des souvenirs politiques.

Amour-haine, ces deux-là se sont toujours connus. Rivaux, tous deux enfants de santé fragile, l’un forcé par son père capitaine de négrier à courir presque nu sur le sable pour s’endurcir, l’autre lâché par sa nourrice et affublé depuis d’un pied bot, élevé en loques dans le Paris popu loin de ses parents qui ne l’ont jamais aimé. Tous deux ont été ordonnés prêtres, l’un petit frère oratorien et l’autre évêque, ils ont chacun tué leur Bourbon : Fouché Louis XVI, Talleyrand le duc d’Enghien. Couple historique qui fait l’histoire, tous deux iront à Saint-Denis prier le roi de bien vouloir revenir. La France n’a d’ailleurs pas le choix : les étrangers occupent Paris et ne sauraient tolérer le retour d’une république… Fouché, arrivé à la force des bras, ne peut que sombrer avec ses Jacobins s’il ne se plie pas. Talleyrand chutera avec lui, ne servant plus au roi, mais la dynastie Bourbon reviendra. Malgré ses airs de matamore, c’est bien Fouché qui capitule. Et François-René de Chateaubriand évoquera outre-tombe « le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché » cheminant silencieusement le lendemain dans l’antichambre du roi à Saint-Denis.

Le film d’Edouard Molinaro est tiré d’une pièce de Jean-Claude Brisville et les deux acteurs Claude incarnent leurs personnages à la perfection. Le raffinement cruel et cynique de Talleyrand et la brutalité passionnée de Fouché sont le choc de deux tempéraments éternellement antagonistes, de deux siècles qui se bousculent dans la modernité, d’un basculement de l’Histoire poussé par l’industrie qui s’envole. Hier et demain seront toujours les mêmes, celui qui veut conserver pour en jouir et celui qui veut révolutionner pour les autres seront toujours opposés. Leur alliance ne sera toujours que de circonstances, partielle, éphémère, utilitaire.

Nous en avons l’exemple à la présidentielle, entre Hamon qui veut sauver les débris du parti socialiste et Mélenchon qui préfère jouer solo jusqu’à la défaite annoncée, entre Fillon qui veut revenir aux vertus d’effort et de rigueur et le centre qui veut atténuer la purge pour avancer, entre Le Pen qui désire un retour à l’ancien régime pré-68 et les écolos et gauchos qui rêvent d’un avenir radieux (toujours dans l’avenir et jamais radieux). Entre la culture libérale ouverte plus ou moins à l’œuvre depuis 1945 dans le monde occidental, et l’autoritarisme xénophobe qui ressurgit sur le souverainisme britannique et trumpeur. Talleyrand ou Fouché ? L’année 2017 verra-t-elle comme l’année 1917 un grand tournant du monde ?

DVD Le souper – Le vice au bras du crime – d’Edouard Molinaro, 1992, avec Claude Riche et Claude Brasseur, Lancaster 2010, occasion

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Pouzzoles et Solfatares

Nous prenons la Metropolitana jusqu’à Pouzzoles. Le train passe entre les immeubles denses des quartiers populaires. Les façades sont colorées, bien qu’elles n’aient pas été repeintes depuis des années, et du linge pend aux fenêtres. Rien de sordide, mais du familier, des pères en maillots de corps, des femmes en bigoudis, des garçons en seul short, pieds nus sur les balcons.

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A Pouzzoles, les Solfatares – ou champs Phlégréens (du grec brûler) – se trouvent à un quart d’heure de la gare à pied. Les Solfatares sont un cratère vide : une grande étendue de terre sans herbe, stérile, comme après un bombardement. Le nez perçoit une activité chimique intense, saturé qu’il est très vite de l’odeur du soufre et de l’anhydride sulfureux. Cela sent le cul et l’œuf pourri.

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La couleur du sol est grise, la matière est terne le plus souvent, jaune et brillante parfois, là où le soufre affleure. Les fumerolles à 162° qui sortent des pentes sont aussi étranges que celles qui sortent des interstices des rues à New-York, venues des profondeurs du métro.

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Au centre, s’étend un lac gris bouillonnant. Un geyser fuse parfois pour quelques secondes. La terre est chaude et odorante, comme en gestation. On y touche ici le mystère de la naissance, de la terre brute avant les plantes, les animaux et les hommes.

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C’est le monde souterrain qui affleure – l’Origine de toutes choses. Nous avons été créés de boue et nous retournerons poussière. Un circuit balise la visite et des bannières la foule. Des pancartes aux têtes de mort faites pour effrayer indiquent, en noir sur jaune vif, « pericolo » tous les dix mètres. Cela alarme les mères mais n’empêche pas les gamins mâles de fouiller dans les trous à fumerolles avec un long bâton. Comment empêcher tout jeune garçon normalement constitué de tremper son bâton dans tous les trous qu’il rencontre ? de jouer avec le feu ? de renvoyer la sempiternelle inquiétude de mère d’un « cause toujours » ? Le terrain est propice au symbolique et la sexualité mâle y prend des tournures nettement non-chrétiennes.

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Etant venus, ayant vus et ayant vécus, nous descendons dans la ville. L’amphithéâtre romain pour 40 000 spectateurs, très ruiné, laisse apercevoir sous les grilles de fer qui protègent son accès, un réseau souterrain compliqué. Le temple d’Auguste était sous le Duomo, détruit en 1964. On le dégage.

pouzzoles-paysage

Une rue en épingle à cheveux nous mène au port par une pente quasi naturelle, comme tous les chemins mènent à Rome. Le port est bien le seul lieu d’intérêt économique du site depuis l’antiquité. Il recevait la pêche du jour, mais aussi les marchandises du commerce.

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Nous passons devant des immeubles aux façades décrépites par les vapeurs sulfureuses, lézardées par les multiples secousses sismiques, surtout celles du terrible tremblement de terre de 1980.

pouzzoles-maison-verolee

Mais chaque jour la terre bouge, s’écarte, se soulève. Le terrain est éminemment mouvant, ici. Les églises ne sont pas plus épargnées que les habitations, signe que Dieu, s’il existe, se moque pas mal de ces détails du culte. Quand le sol est en colère, rien ne l’arrête. C’est pourquoi les hommes sont fatalistes en ces régions ; ils profitent de la moindre occasion de bénéfice, même en marge de la loi : nul ne sait de quoi demain sera fait et il y a sur l’instant les enfants à nourrir. Le temple de Sérapis, près du port, est une cour carrée avec trois colonnes.

pouzzoles-poissons-sur-le-port

Devant les barques bleues des pêcheurs est ouvert un marché aux poissons animé. Des poulpes tordent leurs tentacules dans les bassines plastiques. Un petit requin reste immobile, en rond dans l’espace étroit. L’eau glauque du port de pêche est presque sans rides ; trois garçons allongés sur le ponton pêchent au casier et à la ligne. Certains sont habillés, d’autres ne portent sur eux qu’une culotte et l’un d’eux est trempé d’avoir été débrouiller quelque filin coincé au fond de l’eau. Ses cheveux longs pendent comme des algues sur sa poitrine, laissant dégouliner un jus douteux qui trace une rigole gluante sur sa gorge et sur son ventre. De l’or brille à son cou, une fine chaîne sans médaille. Il a les yeux vert d’eau, le teint bruni, la chevelure filasse. Son corps est bien dessiné mais son air laisse entendre qu’il ne s’en laisse pas compter.

pouzzoles-port

Nous revenons à Naples par le même train qui va lontano. Un papa et son petit garçon de quatre ans font famille – gentillesse et gazouillis.

La récupération de nos bagages à l’hôtel ne nous prend que peu de temps. Nous prenons un taxi pour l’aéroport et nous prenons ainsi un bain de conduite locale dans les rues peu encombrées en ce jour férié (en italien festivo et pas feriale ! faux ami).

  • Première leçon : foncer.
  • Deuxième leçon : dès que se présente un obstacle vivant, klaxonner.
  • Troisième leçon : s’il n’en tient pas compte (mais seulement si), l’éviter habilement en le frôlant presque. Un rapide coup de volant au dernier moment est alors requis. Le piéton, le deux-roues ou autre automobile, doit nettement comprendre qu’il gêne, qu’il est inhabile et qu’il n’a pas à se trouver là, sur le chemin même des honnêtes gens qui – eux – travaillent.

Encore du théâtre. Nous repassons sous la tangentiale, ce périphérique suspendu, construit parfois au-dessus d’immeubles d’habitation de sept étages.

Nous sommes loin d’avoir épuisés les charmes de Naples en quelques jours. Le séjour était passionnant, par hasard à un moment important de la vie citadine, la coupe nationale de foot. Mais nous n’avons pas vu Cumes, Sorrente, Ischia, Procida, les villas amalfitaines. Ni à Naples même plusieurs églises et musées, nombre de ruelles – et toujours les gens. Naples a été fondée par les Grecs au 7ème siècle avant J-C et ces gens savaient vivre. Revenir, il le faudra. J’aime cette ville chaleureuse où – c’est si rare en nos contrées avares de sentiments – des gens sollicitent la faveur d’être photographiés !

FIN du voyage à Naples et Pompéi.

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Le Père Noël est une ordure

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Quel bonheur de revoir l’humour du début des années 1980, époque Mitterrand avec la gauche bobo au pouvoir, à peine sortie de mai 68 ! Même si je préfère Les bronzés font du ski, le film qu’a tiré Jean-Marie Poiré de la pièce de théâtre est un bon moment de poilade. Peut-être parle-t-il moins à la génération Y qu’à la nôtre, car nous voici replongés dans la grand hypocrisie du « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » de l’utopie hippie – bien passée d’époque.

Voir circuler des Simca 1100, des Renault 5, des Peugeot 504, des Citroën CS et même une Talbot Samba (celle de la mère Balasko) nous replonge en pleine euphorie des Trente glorieuses finissantes. Les pères Noël déguisés avec barbe en coton distribuent des bonbons aux enfants, payés par les grands magasins aux trottoirs noirs de monde. Les vitrines croulent de victuailles et de bouteilles pour Noël. Les cadeaux sont déjà emballés. Toute la France bourgeoise et petite-bourgeoise communie aux ripailles et au plaisir des enfants.

Toute ? Non. Une tribu exotique résiste encore et toujours à la consommation. Faute d’argent, faute de volonté, faute de culture. Gérard Jugnot est un sous-père Noël obligé à distribuer des tracts pour un spectacle porno, faute d’être engagé par un magasin. Il a « collé un polichinelle dans le tiroir » de sa compagne de galère Marie-Anne Chazel, comme elle le dit, et achète une demi-portion de boudin pour en voler prestement une autre. Quant à son grand cru, c’est un gros rouge qui tache en bouteille plastique. Le couple habite un bidonville bordant le périphérique et vit de récupération.

Les bourgeois coupables se sentent obligé d’user de charité à Noël – mais pas comme avant, nous sommes dans la modernité branchée Mitterrand. C’est donc SOS-Détresse, qui calque SOS-Amitié et tous ces numéros d’aide sociale qui fleurissent à cette époque, en même temps que se poursuit l’accueil chez les uns et les autres des gens à la rue, dans la foulée de mai 68. Mais ces bourgeois ne sont pas naturels ; ils sont coincés, mal à l’aise. Ils jouent les branchés fraternels, selon les nouvelles normes issues de 68, mais n’ont pas la capacité en eux d’être vrais ; leur morale et la nôtre ne sont pas les mêmes. D’où leur constante hypocrisie, l’affichage haut et fort de convictions qui ne résistent pas à la moindre intrusion.

Les quiproquos et les inversions de rôles sont donc constants, ironiques – jusqu’au pédé de service (Christian Clavier), plus humain que le petit-bourgeois Lhermitte. Seuls le populo est vrai, car nature. Il concilie sans problème ce qu’il est avec ce qu’il fait, tandis que le bourgeois est sans arrêt obligé à jouer un rôle qui ne lui va pas. Sous les oripeaux de l’humour à la française, la bande du Splendid pratique là une critique philosophique marxiste (le divorce de l’être avec sa propre nature) avec les habits plus récents de l’existentialisme sartrien (la mécanique du garçon de café).

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Donc vous allez rire. Thierry Lhermitte, au costume à carreaux taillé dans de la housse de canapé et aux lunettes à la Chirac, a un vernis cultureux de langage (« c’est ç’là, oui… ») et l’aspiration (artiste peintre à ses heures), tout en révélant sa vraie nature ordurière lorsque les événements le surprennent (le doigt coincé par Anémone, le porc qui gambade sur le tableau, la vision d’une « serpillère » au lieu du gilet… dans les mêmes tons que son propre costume). Internationaliste et respectueux des cultures différentes, il est vite agacé par le Bulgare qui vient lui proposer les spécialités de son pays avec, coup de griffe au socialisme réel, alors en vigueur sous la férule de l’URSS dans les pays de l’Est, la margarine et la saccharine qui composent le gâteau… Lhermitte joue à merveille le petit-bourgeois du temps, vaguement intello et vaguement marié, coincé de partout mais prétendant au style et à la morale. Josiane Balasko, en grande bourgeoise autoritaire, apparaît plus authentique, n’hésitant pas user du beau langage pour rembarrer un pervers qui téléphone des propos orduriers.

Ce sont les personnages autour qui vont défier ces deux-là, écaillant le vernis de respectabilité. Anémone en rescapée de l’école des bonnes sœurs est généreuse au fond, pensant toujours aux autres avant de penser à elle. Ce qui occasionne quelques gaffes, dont l’irruption de Chazel en Zézette cherchant refuge contre Jugnot qui veut la battre, ou la scène de la douche où Psychose est joué à l’envers, se terminant non par le meurtre mais par le stupre, le vrai meurtre se déroulant par hasard à la porte.

Car Balasko s’est coincée dans l’ascenseur bêtement (elle savait qu’il se bloquait et, un soir de Noël, c’était prendre un bien grand risque que de l’utiliser plutôt que de descendre à pied !). Elle tente bien de bricoler les fusibles avec le tournevis d’une panoplie cadeau pour un neveu (alors qu’il suffisait d’un bon coup de poing popu pour remettre en marche le machin), mais échoue et fait appeler le dépanneur. Lorsqu’il arrive – bien tard (comme quoi la technique ne suit pas, dans ces années « modernistes ») – tout le monde l’a oublié et il se fait poivrer de trois balles par une Chazel qui décharge le pétard de son mec qui voulait la buter.

Les bourgeois sont épouvantés, Anémone tremble au point de chercher refuge dans les bras maladroits de Lhermitte. La police ne répond pas, diffusant en boucle ce message d’époque, que seule la SNCF ose aujourd’hui imiter : « vous avez appelé la police, ne quittez pas ». Jugnot, en populo avisé, s’empresse de raccrocher et de dépecer le cadavre en morceaux pour qu’il tienne dans des paquets de Noël, dont il s’agit de se débarrasser. Et toute la bande s’emploie à balancer la viande aux tigres, aux lions, aux singes, aux ours du zoo de Vincennes, désert en ce petit matin de Noël où tout s’arrête en France.

Il n’y a que le pédé, assommé par Jugnot parce qu’il voulait aller lui aussi à la police, emmené lui aussi dans la camionnette aux paquets, qui se réveille et balance la bidoche n’importe où, sans deviner ce dont il s’agit. Ecart de culture ou profond fossé entre ceux qui vivent dans un monde Bisounours et ceux forcés à survivre au jour le jour de façon réelle ? Le couple popu Chazel-Jugnot laisse alors en plan le trio de bourgeois sidérés. Il n’est de bon égoïsme qui ne commence par soi-même, n’est-ce pas ? Et pan sur le bec des charitables aux pincettes, qui ne s’investissent que pour leur bonne conscience, sans remettre jamais en cause le système qui crée les écarts sociaux. Le Père Noël est un mythe et la fraternité un grand mot : il ne suffit pas de dire ce qu’il faudrait, ni même de répondre au téléphone pour « aider ».

Le Père Noël est une ordure est plus percutant au théâtre, où les dialogues remplacent tous les actes. Mais le film est davantage dans la réalité vécue, ce qui est probablement mieux aujourd’hui pour saisir cette époque révolue, mais dont ceux qui avaient la trentaine ont la soixantaine aujourd’hui… et trustent le pouvoir. Je ris autant à chaque fois que je vois le film ou la pièce, tant sont vraies ces caricatures, tant ils nous ressemblent dans les travers « de gauche » que la France périphérique commence à dégommer à vue. Rien de tel que de s’en moquer pour en saisir toute la bêtise, au fond.

DVD Le Père Noël est une ordure de Jean-Marie Poiré, 1982, avec Anémone, Thierry Lhermitte, Josiane Balasko, Christian Clavier, Marie-Anne Chazel, Studiocanal 2010, blu-ray €15.66

Edition simple, Studiocanal 2003, €8.20

DVD La pièce de théâtre, TF1 vidéo 2007, €11.95

DVD coffret Les Bronzés / Les Bronzés font du ski / Le Père Noël est une ordure, Studiocanal 2004, neuf €99,90, occasion à partir de €14.98

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Naples a gagné !

Le foot est ici une religion. Aussi, lorsque nous cherchons un restaurant pour dîner sur le port au retour de Capri, tout est plein ou fermé. Beaucoup de restaurants sont clos le dimanche soir. Le Ristorante Paolo qui propose un « menu de la victoire » est bourré à craquer. Il nous faut attendre la Piazza de la République, au San Salvatore, pour trouver deux places, et encore très tard. Nous attendrons longtemps pour être servis en ce soir exceptionnel où Naples a gagné la coupe italienne de football contre Milan AC. « Il faut nous excuser », nous demande le patron. Nous comprenons. Mais, comme pour une fois nous ne voulons pas prendre le « vin de la maison », toujours mauvais pour nos palais délicats de Français, il me désigne les murs du restaurant, tous garnis de casiers supportant des bouteilles : « choisissez celui que vous voulez, c’est le même prix de toute façon. » Je choisis un Grignolani de la région d’Asti, dans le Piémont, de quatre ans d’âge (pas trop vieux car je me méfie des procédés locaux de vinification). Les Italiens se moquent du millésime et boivent le vin de l’année, les petites exploitations n’ont pas assez de trésorerie pour financer des stocks de garde. Le vin était délicieux : capiteux, fruité, long en bouche.

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Le soir dans les rues, c’est la liesse ; tout se passe dans une atmosphère constamment bon-enfant, sans aucune trace d’agressivité. Une exubérance se décharge, ce n’est pas la guerre. Personne ne se bouscule, sauf sans le faire exprès – et alors, là, les deux parties s’excusent mille fois, avec des sourires.  Vous pouvez vous lancer dans la foule, tout le monde vous évitera, les voitures s’écarteront – les deux-roues moins car ils sont montés par de jeunes fous et ils vont plus vite.

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Quel contraste avec la France, où toute manifestation de cette ampleur dégénère en énervement, sinon en bagarres sporadiques, voire en casses pour faucher, où nul ne prend garde aux autres, sauf à lui entrer dedans méchamment ! Etonnant écart : ici on braille, on fait n’importe quoi, mais existe une mystérieuse limite qui est celle de la réprobation des autres. On s’exprime, c’est un théâtre public, mais sans l’accord du public la théâtralité tombe à plat et l’on fait bien attention de rester dans le ton. La joie ne revendique qu’elle-même, comme dans l’opéra bouffe, invention napolitaine que Rossini a rendu acceptable aux bourgeois français.

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Il fallait être plongé dans les manifestations d’enthousiasme de ce soir, jusque très tard dans les rues puisque Naples a réussi à gagner ce fameux match, pour se rendre compte de tout cela ! L’atmosphère était à la révolution. Les drapeaux étaient furieusement brandis, les klaxons bloqués à fond, les voitures avançaient au pas, serrées les unes derrière les autres, les piétons envahissant la chaussée, surchargées de gens sur les capots, juchés sur les toits, tous braillant, sifflant, trompettant, hurlant.

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Nous croisions parfois de vieilles carcasses dont on avait ôté volontairement les portes et le toit à la scie, presque exclusivement d’antiques Fiat 500 en fin de vie, achetées pour l’occasion trois sous, qui brinquebalaient des grappes de garçons et de filles, même des gosses, sans craindre rien de la circulation. Les chauffeurs, excités, fonçaient dans les endroits dégagés, pilaient devant les obstacles, le chargement humain se cramponnant en hurlant et riant à la fois, le pilote faisant rugir le moteur épuisé, insoucieux des rayures et des chocs. La ferraille tombe en panne ? n’a plus d’essence dans le réservoir ? Elle a été achetée pour cela : on la retourne aussi sec en pleine rue, on la hisse à huit bras, on la pousse sur un trottoir, portes arrachées, vitres brisées, perdant son huile, en holocauste. On la laisse là, elle sera ramassée par les ferrailleurs ou mise à feu plus tard dans la nuit, quand la foule sera partie se coucher et que ne resteront que les fêtards invétérés, imbibés de bière. Entre la station Mergellina et la Stazione Centrale, j’ai vu ainsi ce soir trois Fiat 500 et 600 dans cet état.

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Les jeunes fêtaient cela en bandes, les enfants petits restaient serrés en famille par peur de se perdre dans cette foule, des couples en profitaient pour se coller l’un contre l’autre, très près, comme certains copains d’âge très tendre qui se tenaient par le cou ou les épaules. C’est la fête, tous s’expriment, tous participent. Lorsque les cars de police circulent, deux agents à pied repoussent la foule doucement devant le camion qui avance au même rythme. Aucune acrimonie, chacun joue son rôle. On boit une bière, un Coca pétillant, un broc de vin jeune. On mange rapidement une pizza, un sandwich, ou encore une salade verte à la tomate et à la mozzarella, aux couleurs de l’Italie, puis on replonge dans la foule en traînant ses amis, sa conjointe ou ses bambins. Papiers, bouteilles, banderoles en plastique bleu poubelle – les trottoirs sont vite jonchés d’ordures.

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Nous sommes rentrés à pied en cinquante minutes de la Piazza della Republica à la Piazza Garibaldi vers minuit. La foule était encore dense.

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Capri villa de Tibère

Je rebrousse chemin pour revenir dans les faubourgs de Capri.

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Il se continue par Monetalla et Moneta, deux villages peuplés de villas luxueuses, entourées de jardins arrosés et de vignes.

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Une femme portant la quarantaine est tout de noir vêtue, les bras croisés, devant une porte cochère. Elle tient compagnie à une amie de la même tranche d’âge au pull rose adolescent. La première se veut chic, elle arbore le costume des vieilles immémoriales, mais avec des plis à sa jupe et une grosse boucle de métal à la ceinture. Elle a mis des bas fumés et des escarpins pour être classe. Malgré son collier d’or autour du cou, elle est sèche et échevelée comme une harpie. Elle ne sourit pas.

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J’arrive à la Villa Jovis, la villa antique de l’empereur Tibère. Elle jouit d’une belle situation, en à pic au sommet de la falaise. D’en haut, la mer au bleu immense semble se perdre dans le ciel qu’une brume impalpable estompe. Seuls les traits blancs des vedettes rapides raient le bleu intense, dur comme une gemme. On dit que, lors des orgies, Tibère précipitait dans le vide le mignon qui lui avait déplu.

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De cet endroit paradisiaque, la vue s’étend sur les collines de l’île comme sur l’étendue de la mer, l’arc arrondi de la baie de Naples où se découpe au loin le Vésuve en forme de M. L’endroit est reposant. A la caisse, et que je veux m’acquitter du ticket, l’équipe de Naples vient de marquer son premier but et c’est la liesse à l’intérieur, devant la télé. Des pétards éclatent dans toute l’île, des fusées sont lancées, des trompes actionnées… Le gardien, agacé par mon interruption, a failli ne pas me vendre de billet d’entrée ; j’ai dû insister.

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Je vais lentement vers le lieu de rendez-vous par les ruelles de la ville, vers la place Umberto 1er et la Tour de l’Horloge. Je prends un soda à l’orange en terrasse, au soleil qui se voile parfois en cette fin d’après-midi. Des touristes déambulent alentours. Certains sont très snobs comme ces jeunes Français à claquer ou ces vieilles américaines peinturlurées comme des romaines en orgie. Cette faune arbore le même air méprisant, la même apparence brûlée de soleil pour faire chic, le même étalage de richesse en or, diamant et pierres précieuses sur le cou, les poignets, autour des doigts. Ils ont cette même souveraine nonchalance de ceux qui n’ont pas à gagner leur vie, émettent ces mêmes remarques insipides et « intellectuelles » à leurs compagnes. De ces nouveaux riches émane une puanteur qui fait rêver le commun des mortels d’holocauste révolutionnaire. Comme je hais cette présentation en représentation, cette pose de ménopause, ce côté Verdurin des années 90 – un siècle trop tard !

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Fort heureusement, la vie emporte vite ces scories. Brusquement surgi d’une ruelle, une troupe de gamins hurlants se répand sur la place. Ce sont de petits Caprices (habitants de Capri) qui manifestent leur enthousiasme pour le foot de Naples. Drapeaux, banderoles, trompes, pétards, ils ont les mêmes accessoires que leurs alter ego du continent.

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Les voilà qui s’élancent à toute vitesse, sans bousculer personne, se faufilant dans la foule comme un banc de gardons, tout à leur joie, et ils s’installent sur une plate-forme surélevée. Là, ils font leur théâtre à eux, ils crient des slogans en faveur de l’équipe napolitaine, agitent leurs fanions aux bonnes couleurs, font onduler d’une houle vivace une large banderole bleu ciel et blanche, se fourrant dessous, agrippant ses coins, sautant, s’entrecroisant, s’agitant, tels des lutins. Ils trompettent à tous vents, allument des feu de Bengale, font éclater des pétards, encore et encore. Le plus grand a dans les 13 ans, le plus jeune 6. Ce spectacle est attendrissant, malgré les grimaces des snobs ; il est plein de vie, un volcan de joie pure et d’enthousiasme enfantin.

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Retour à Naples Mergellina par le dernier hydrojet, la nuit tombée. La rue est encombrée de piétons et de voitures folles, les deux-roues déchaînés de joie bruyante.

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Capri et Malaparte

Pour visiter l’île, il faut quitter la ville. Nous nous dirigeons vers le môle de Beverello et embarquons pour Capri, l’île aux sangliers des Grecs. L’hydrojet met trente minutes pour rallier l’île, à 17 km de Naples à vol de mouette. Des ragazzi peuplent le bateau. Derrière moi, un blond plutôt celtique et un méridional au visage doux, tous deux d’une quinzaine d’années, se tiennent non seulement par le cou, mais leurs mains cherchent la peau sous le col. Le contact n’en est que plus étroit, plus vivant, et pour cela les boutons de leurs vêtements sont largement défaits. Ils se regardent mutuellement comme deux amoureux. Je ne sais s’ils le sont, les adolescents napolitains aimant à se toucher, intimement physiques.

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Nous déjeunons d’un sandwich et d’une bière en débarquant de l’aliscafo, dans un bistrot près du port qui donne sur la plage. La patronne y est souriante et très commerçante. Nous voulions faire le tour de l’île en barque, mais elle nous annonce que cela n’a lieu que le matin. Ma compagne veut à toute force voir la fameuse « Grotte Bleue », moi je préfère le reste de l’île car, passé une certaine heure, le soleil ne tombe plus exactement dans l’ouverture et cela ne vaut plus la peine. Or il est passé 13 h, limite fatidique. Nous nous séparons donc après nous être donné rendez-vous pour la fin de l’après-midi. Elle avouera d’ailleurs que la Grotte Azurée est plutôt « le piège à touristes », visite fade d’une heure seulement pour un prix salé.

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J’emprunte le funiculaire qui monte au centre, 142 mètres plus haut. J’enfile les ruelles au hasard. La ville est blanche telle Alger, comme bâtie de sucre en morceaux. J’avise un plan-guide de Capri et, avec son aide, je visite le belvédère de Tragara à flanc de falaise. La mer stagne, très bleue, au pied. Elle est à peine frangée d’écume.

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Flottent sur le sentier des odeurs de pin chaud, d’herbes aromatiques, de Méditerranée. Il m’est impossible de me baigner bien que j’en aie la tentation, la mer est trop loin en contrebas.

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Le sentier mène à la Punta di Tragara, avec une vue sur les Faraglioni, ces trois rochers comme des pois sur la mer – d’où leur nom. Déchiquetés, on dirait quelques vertèbres fossiles antédiluviennes.

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Le chemin piétonnier passe devant la grotte romaine de Matromania, très fraîche, où avaient lieu des cérémonies païennes il y a si longtemps. La Matro manie évoque un culte à la Magna Mater, autre nom de la déesse Cybèle. On en pratiquait le culte à l’époque de Domitien.

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L’Arc Naturel est suspendu au-dessus de l’eau.

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J’aperçois de loin la villa neuve, rouge brique, de l’écrivain Malaparte. C’est un rectangle fiché sur la falaise qui surplombe le bleu, comme suspendu sur un pic entre ciel et mer. Un pan biseauté forme toit du côté de la terre. Le tout tient plus du blockhaus que de la maison.

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Malaparte dans La peau a décrit avec truculence la libération de Naples par l’armée américaine en 1945. A cette date, les mammas soucieuses de gagner de quoi nourrir leur nichée dans ce chaos, préféraient prostituer leurs garçons aux Noirs musclés américains, aux tirailleurs sénégalais et aux goumiers arabes, que leurs filles, qu’elles tenaient enfermées à la maison pour leur éviter d’être enceintes. Il y avait ainsi commerce sans risque d’attraper un marmot ! Et les soldats, éprouvés par le feu, excités par l’ambiance civile, frustrés de femmes depuis des semaines, soulevaient les chemises pour reluquer les poitrines, écrit Malaparte non sans quelque théâtre comme savent le faire les Italiens. Peut-on, aujourd’hui, relativiser notre répulsion au vu des conditions de l’époque ? Il est difficile de se mettre à la place des humains lorsque les circonstances les contraignent. Le film de Liliana Cavani, sorti pourtant en 1981 avant la vague moraliste réactionnaire des années 2000, édulcore cette scène pour brosser une fresque plus générale.

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Jeunesse napolitaine

Nous passons piazza Carita, dans un quartier plutôt populaire. Piazza Gesu Nuova, des ragazzi jouent au foot tout contre l’église. L’un d’eux s’est mis torse nu malgré les 19° qui frigorifient en général tout Napolitain. Mince et musclé, brun comme un arabe mais les cheveux châtains tirant vers le clair, il peut avoir 14 ans et est fier de son corps. Sa chaîne d’or tressaute à son cou et pare de rayons furtifs sa chair translucide, comme enfarinée.

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La lumière joue sur ses muscles en mouvement, tout en rondeur, aussi pleins qu’un marbre. Cet adolescent est superbe à regarder. Il le devine confusément et il en joue, multipliant les passes, s’exaltant dans le mouvement, criant plus fort que ses copains parce qu’il montre sa vigueur et que la société le regarde.

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Nous visitons l’église Santa Chiara de style gothique provençal, bâtie en 1328 par les Angevins. La nef est immense et rectangulaire, « rationnelle » pourrait-on dire, éclairée par des fenêtres à ogives. Le tombeau de Robert d’Anjou – ce qu’il en reste – s’est réfugié derrière le maître-autel.

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Sur le flanc de l’église, nous allons voir le cloître des Clarisses aux carreaux de majolique bleus et jaunes du 18ème siècle.

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Deux chats s’y poursuivent, souples et hardis comme de jeunes garçons. Il y fait calme, par contraste avec la place aux ragazzi que nous venons de quitter.

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L’église de Gesu Nuova, en face, contre laquelle jouent toujours les adolescents, a une façade taillée en pointes de diamant, dite « à bossages ». C’était celle du palais Sanseverino datant de 1470, du temps des Aragon. Trois nefs lumineuses éclairent les fresques des voûtes.

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Jean-Paul Sartre n’aimait pas Naples, du moins pas la ville fasciste qu’il a visité en 1932. Il en a fait une mauvaise nouvelle que son héros date de « septembre 1936 » – un anti-Front Populaire ? Intitulée Dépaysement, elle n’a pas été reprise dans ses nouvelles du Mur mais figure dans les Œuvres romanesques de la Pléiade, en annexe, dans son édition de 1981. Sartre qualifie Naples de « ville vérolée », il évoque « le purin des ruelles », « ça se colle à vous, c’est de la poix », « les chambres moites », l’air comme « de l’eau de vaisselle ». Une ruelle « c’est une colonie animale », les gens « jouissaient avec indolence de leur vie organique ».

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Le Nauséeux par philosophie avait un dégoût curieusement bourgeois de ce peuple vivant. Il décrit avec un sadisme érotique les ébats des petits : « des enfants rampaient (…) étalant leurs derrières tout nus près des viandes, des entrailles de poissons (…) raclant contre la pierre leurs petites verges tremblantes. » Faut-il ne pas aimer les enfants pour les décrire complaisamment dans l’ordure ? Toute l’humanité, d’ailleurs, est tirée par lui vers la bassesse de « l’organique » ; son héros est « pris par le bas-ventre. Ce n’était pas la Vierge qui régnait sur ces ruelles, c’était une molle Vénus, proche parente du sommeil, de la gale et du doux désir de chier. » Il n’a que mépris pour ce « quartier indigène » où même le vin a « un goût boueux ». Tout cela est matériel ; tout cela est le fascisme. L’idéologie l’aveugle, le Tartre (comme disait Céline), ce ne sera pas la première fois. Et moi qui aimais l’Existentialiste responsable de ses actes, je découvre un philosophe vil, usant de son esprit pour mépriser l’humanité, le regard obnubilé par l’ordure.

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Un tour dans le quartier populaire nous montre son animation, plus forte ces jours-ci en raison de la proximité de la Coupe nationale de foot. Les embouteillages y sont monstres. Des manifestations de rues défilent en faveur de Naples et de son équipe. Les ragazzi testent leur virtuosité en fonçant dans la foule avec leurs mobylettes ; les voitures, coincées, klaxonnent, sono à fond. Trompes, sifflet, c’est toute une cacophonie bon enfant, un théâtre qui exprime un trop-plein d’exubérance. Beaucoup d’Italiens de passage à Naples, photographient les décors populaires, les affiches sauvages, les banderoles spontanées.

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Un faire-part mortuaire, entouré d’un bandeau noir caractéristique où figurent en blanc des roses et deux croix de cercueil, profère : « après 34 jours d’interminable souffrance, elle est passée, pour la gloire de Naples et de ses tifosi, l’AC Milan, et son président Berlusconi (…) Les obsèques auront lieu au stade San Paolo à 17h45 le dimanche. Pax » Affichée un peu partout avant le match, cette propagande d’outre-tombe était une bouffée de Naples.

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Deux guaglione (gamins de Naples) d’à peine dix ans échangent des passes au ballon sur le pavé de la rue peint d’un grand écu aux couleurs du drapeau italien vert-blanc-rouge, frappé d’un « N » dans le blanc – comme Napoléon – « N » pour Naples… Une toute petite fille danse debout sur un étal de gadgets, sur l’air de la Lambada. Elle est vêtue de bleu et de blanc, aux couleurs de l’équipe napolitaine de football. Elle peut avoir trois ou quatre ans et elle danse avec lenteur, application, indifférente aux gens qui rient de la voir comme à ceux qui la photographient. Sa mère m’encourage à le faire. La fillette est déjà une actrice professionnelle, elle a conscience du spectacle qu’elle donne et du sérieux que l’on attend de sa prestation !

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De nombreuses églises sont fermées à nos regards touristiques. Nous réussissons quand même à voir San Lorenzo et le Duomo. San Lorenzo Maggiore a la pureté des églises cisterciennes de France. Elle a été bâtie par les Angevins au 13ème siècle. Boccace y aurait rencontré Fiametta en 1334 et en serait tombé éperdument amoureux.

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Le Duomo a une façade imitée du gothique, d’une laideur à pleurer, mais la nef centrale est ornée d’un plafond en bois orné de peintures. La chapelle de Saint-Janvier – dont le sang se liquéfie rituellement deux fois par an – a été érigée après la peste de 1526 et elle n’est qu’excès de richesses dédiées à la dévotion superstitieuse. Du marbre, de l’argent, du bronze, de la peinture, s’entremêlent comme dans une orgie. J’ai toujours la même réticence devant cet excès de décor, cette surcharge qui dégouline, et ces anges partout qui volettent. Cette chapelle San Genaro en est le clou avec son autel tarabiscoté en argent massif ! Nous sommes déjà en Orient où la profusion remplace le goût, où la richesse remplace la foi, où la démonstration remplace la morale.

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De retour à la piazza Dante, nous nous posons pour boire une bière, lire les guides, écrire les cartes dans l’intention de les poster dans la première boite venue. Notre promenade est courte dans la nuit tombante. Les familles sortent les gamins et déambulent, en apéritif, pour se montrer aux autres comme dans toutes les villes du sud. Nous décidons de dîner au Dante & Béatrice, sur la place Dante. Des pâtes composent l’entrée, comme dans tous les menus traditionnels italiens. Nous les faisons suivre d’un kid rôti, comme indiqué en anglais sur la carte – non pas un gosse, mais un chevreau. Nous terminons par un tiramisu glacé fort bon. Le vin rouge de l’année – et « de la maison » – pétille et n’est pas terrible, sauf pour nos estomacs. Nous regagnons notre hôtel à pied. L’effervescence de la foule s’est calmée avec la nuit.

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Chartreuse de San Martino à Naples

Nous grimpons la colline qui domine le port pour atteindre la Chartreuse de San Martino. Un funiculaire y conduit opportunément, pour le prix d’un ticket de bus.

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Quelques détours parmi les rues, et voici le monument. C’est une église baroque à portail en bois du 17ème et au sol de marbre coloré. La voûte de la nef est peinte, les chapelles sont peintes sur les murs et les voûtes, ou ornées de multiples toiles. La sacristie est entièrement marquetée de scènes bibliques jusqu’au tiers des murs, le reste est en fresque ! Des anges offrent leur corps nu voletant en tous endroits, jetés en détrempe, façonnés en stuc, peints à l’huile. Ils grimpent à rien, habiles comme des singes, mais imberbes et vigoureux comme de jeunes garçons pleins de santé. Ils s’envolent dans de grands mouvements d’ailes et de bras, expressifs, la vague étoffe qui voile leur pudeur acrobatiquement drapée autour de leurs corps robustes. Souvenons-nous que Le Bernin, qui exalte si bien à Rome la sensualité des corps (voir Sainte Thérèse terrassée par un ange adolescent) était napolitain. On a dévotement apporté en cette église, au 17ème siècle, toutes les représentations chrétiennes peintes comme si l’on voulait en faire un microcosme biblique dessiné. A vocation de trésor ? d’édification populaire ? d’offrande propitiatoire après le tremblement de terre de 1731 ?

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Le musée – en réfection – propose seulement à nos regards deux carrosses et de la verrerie de Murano. Nous ne verrons pas la crèche napolitaine de 1818. Le cloître comprend un jardin délimité de barrières sur lesquelles sont posées des têtes de mort. Les Franciscains sont loin d’être gais ! Jardins et oliviers complètent cette forteresse champêtre dominant la baie de Naples.

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Un groupe italien d’adolescents visite le site avec leur professeur femme. Celle-ci nous aborde, avec la facilité du sud, et nous demande de prendre sa classe en photo avec son appareil, elle au milieu. Cela me fait plaisir d’échanger quelques phrases en italien et de regarder de frais visages. Mais les filles ont le museau pointu et la moitié d’entre elles porte des lunettes, ce qui gâche le plaisir.

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Nous déjeunons au Belvédère, en face de la Chartreuse. La salle donne sur la ville au bord de la falaise. Il ne faut pas craindre les tremblements de terre qui pourraient précipiter la terrasse en contrebas… Mais la vue est belle sur la ville, la mer et les lointains. La brume se lève. Le restaurant est vide, nous sommes les seuls clients. Nous rencontrons toujours aussi peu de touristes ; peut-être ont-ils peur de se faire dévaliser, tant la réputation de Naples est sulfureuse ? Antipasti, pâtes et grillades de poisson sont arrosés de ce vin blanc appelé Greco di Tufo, un vin de l’année un peu acide. Nous terminons ce repas copieux par une glace tartuffo.

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Pour descendre la colline, nous prenons les escaliers. Naples bourdonne en contrebas. Les enfants, omniprésents, rient et jouent bruyamment, avec cette vitalité saine qui est un bonheur à voir. L’un d’eux me souhaite le bonjour comme ça, pour rien, sur ma bonne mine. Il a sept ou huit ans et n’est pas sauvage. Un autre m’aborde en italien dans la rue (et pas en napolitain), un peu plus tard, juste pour savoir qui je suis et d’où je viens. Lorsque la curiosité les pousse, ils n’hésitent pas. Ils n’ont rien de cette réserve du nord qui rend en tous lieux les Français particulièrement désagréables.

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A Naples, tout le monde aime les enfants. Ils se sentent en sécurité et sont donc hardis. Ils sont mûrs aussi, obligés souvent de se débrouiller dans la gêne générale. Dès onze ou douze ans ils conduisent des scooters, même si cela est « interdit » officiellement. Mais on ne contient pas un ruisseau qui grossit. Leur vitalité déborde et leur désir de faire comme les grands est irrésistible. Cela participe de leur charme. Leur hardiesse est aussi leur beauté. Ce sont de petits mâles, que diable !

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Les filles ne sont pas moins délurées, mais elles le cachent mieux car la société l’exige – le théâtre de la rue n’est pas pour elles. Si nous en rencontrons un certain nombre, nous en remarquons très peu. De jeunes femmes s’exhibent bien, mais sur les affiches des rues, dans les publicités nationales, comme jamais les mammas n’oseraient le faire dans la réalité. Les femmes des affiches sont jeunes, minces, souriantes, libérées. Elles ont la jeunesse saine et égoïste des Américaines qui ne s’encombrent pas de gosses – tout au rebours des Napolitaines, mères poules, envahissantes, enveloppantes, gémissantes envers leur nichée trop hardie.

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Montherlant, qui êtes-vous ?

Rares sont ceux qui connaissent encore cet homme de théâtre classique, ce romancier libertin, cet essayiste libre, mort volontairement en 1972 parce qu’il perdait la vue. Voir, c’est être « lucide » (de lux, la lumière) ; ne plus voir, c’est mourir un peu, perdre l’un des sens essentiels – celui que préférait Montherlant.

Je crois que l’on peut tenter de cerner Henry de Montherlant en quatre S. Peut-être s’en échappera-t-il, irréductible à jamais ? Il reste que ce carré de S est ce que je retiens : sensualité, sensibilité, syncrétisme, solitude. Au fond les quatre étages de l’humain.

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Sensualité pour le corps. Qui a dit mieux que lui le chant du désir, dès l’enfance ? La douceur des peaux, la candeur des yeux, la grâce des silhouettes ? Et en quelle langue plus limpide ? Seuls les sens ne dupent pas. La culture importe peu ; la lecture ne sert qu’à retrouver le goût de la vie. Ainsi de ‘Quo Vadis’, à 8 ans, qui lui a révélé avec brusquerie un monde inconnu de passions humaines derrière la façade sage et officielle du monde classique. Les orgies de Néron, les exploits sportifs, le danger, la vitalité du monde païen – ce bouillonnement physique, affectif et sexuel, a trouvé son écho chez le petit Henry. Il en est devenu violent, cynique et dur pendant plusieurs années ; il a su que cette violence, ce cynisme et cette dureté faisaient aussi partie de lui. L’important est là : « to cure the soul by the senses » (soigner l’âme par les sens), rappelle-t-il dans Service inutile (Pléiade p.718). Pour lui, il y a d’abord la spontanéité ; c’est l’infinité des sensations présentes qui méritent toutes d’être considérées. Elles nous définissent autant que l’idée consciente que nous avons de nous. Le soi est un bloc, on ne peut en casser impunément une partie. C’est pourquoi il aime les bêtes et les enfants, tous deux sont insatiables ; ils boivent sans retenue aux fontaines du désir, ils vivent l’instant présent, la joie présente, le désir hic et nunc. Bêtes et enfants sont naturellement comme l’adulte qui jouit sexuellement : leur esprit est plus vif, leur corps tout excité, leur humeur, leur courage, leur goût de vivre et d’aimer sont ragaillardis. Le sport peut atteindre lui aussi cet état de grâce physique où les muscles et le cerveau fonctionnent plus vite, de concert. Le sport est ‘réel’, parce qu’aucun mensonge n’est possible : celui qui court vit au rythme de sa physiologie ; il ne peut tricher avec lui-même. L’immense liberté du jeu le commande, reconquise sur l’existence. Le paroxysme, c’est l’effort, le combat, la vie dans la grâce et la lutte avec la Bête, la corrida. Poésie et violence – repos et combat – tel est le monde de la Méditerranée, la vie raffinée, les jardins, les poètes, les oasis, la beauté des corps dénudés par la chaleur, les plaisirs de l’eau, le goût des fruits ; mais aussi le sport, l’émulation, la bataille, les chevauchées, les phalanges grecques, la conquête et la Reconquista. Montherlant aime la Méditerranée, sensuelle et violente. Ses valeurs y sont enracinées : Rome d’abord, Athènes et Bethléem ensuite.

Sensibilité pour le cœur. Qui a mieux écrit sur l’amour adolescent, l’émotion au bord des larmes pour un être frêle et digne d’être aimé ? Montherlant est à l’écoute des êtres. Où qu’il se trouve, il les observe, il les admire ou il les juge – souvent il les estime, pour une part d’eux-mêmes qui lui plaît. Cette attention aux autres se marque dans ses œuvres : Gérard, 12 ans, dans La relève du matin – ce qu’il dit est presque la sténographie d’une rencontre qui a vraiment eu lieu. Il fait revivre un instant : les traits, les paroles, les impressions produites sont seules ce qui vaut d’un être. Il retiendra Gérard, un aspirant tué, Moustique, et beaucoup d’autres. La beauté se reconnaît à l’émotion qu’elle inspire ; en elle se fondent le bon et le mauvais ; elle est par-delà la morale car elle inspire le respect et l’amour. Rien de fondamentalement mal ne peut sortir d’elle. L’écriture n’est juste que si l’émotion a résonné dans la poitrine de celui qui l’exprime ; toute convention ne pourrait être qu’appauvrissement. Tout vient des êtres ; tout ne doit venir que des êtres. Tout prodigue qu’il fut, Montherlant est resté fidèle à un seul amour toute sa vie, un amour adolescent : Philippe. Tous les six ou sept ans, il rêve de lui et en est à chaque fois bouleversé. C’est étrange et émouvant. Il se disait : « mâle au possible, avec des nerfs de femme, et des idées d’enfant » (Malatesta, Pléiade p.557).

Syncrétisme pour l’esprit. Qui s’est le mieux ouvert à toutes les passions, à toutes les idées et à tous les tourments du monde de son époque ? Qui a mieux su les balancer l’un par l’autre pour les mieux faire servir l’existence ? La morale est cela : ne rien refouler pour mieux dominer. Le masque remédie à l’inachèvement ; il est caricature, outrance, mais aussi essentiel. Il aide à s’exprimer car, sous son enveloppe, l’être reste libre. C’est ainsi que l’on peut se prendre alternativement pour tel ou tel personnage qui séduit : pour Néron, pour Pétrone, voire pour le lion de l’arène. Ainsi défoule-t-on ses instincts par les fantasmes, tout en sachant bien, par devers soi, que tout cela n’est qu’un rôle de théâtre. Mais dans le foisonnement des personnages imaginaires, il faut rester maître de soi, savoir se garder, comme l’apprend la corrida ou tout sport de combat. Être exact, précis, sec, efficace. C’est une école de sobriété et de vérité. « Dans le sport, pas d’appel. Celui qui a sauté 5 cm de moins que l’autre ne vient pas nous parler de son droit » (Entretien avec Frédéric Lefèvre). La morale superficielle et factice de « la jeunesse » lui répugne, la morale du négoce des ‘occupati’ l’ennuie. Agent d’assurance deux ans chez son oncle, Montherlant jure bien qu’on ne l’y reprendra plus. Il est et reste un ‘otiosi’ selon Sénèque, un oisif chez qui l’absence de préoccupations engendre la liberté intérieure. « L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer pour nous concentrer avec une force accrue sur un petit nombre d’objets qui nous sont essentiels » (Solstice de juin, Pléiade p.923). Ne pas s’encombrer les bras de bagages, ni l’esprit d’idées, ni le cœur de conventions, ni les instincts de refoulements. Fonder sa culture sur un petit noyau d’auteurs chéris. Montherlant n’a pas de goût pour l’Allemagne, ni pour Platon, ni pour les Sophistes. Son modèle, le héros de son temps, est Guynemer : il ne lisait que des lettres d’enfants et de soldats ; il est mort vierge, comme Parsifal. Une façon aussi de ne pas s’encombrer le cœur.

Montherlant Essais Pleiade

Pour l’âme, la solitude. Soldat velléitaire, il voit la dureté de la guerre et écrit, le 5 juillet 1918 : « Je reviendrai de la guerre un vrai requin, un vampire, un épervier formidable d’égoïsme et sans plus un seul scrupule : je ne ferai plus rien que par intérêt personnel ». C’est dire la brutalité de l’expérience sociale que révèle la plus absurde des guerres. Homo homini lupus. L’injustice n’est qu’un mot ; seuls méritent que l’on sorte de sa réserve ceux qu’on aime (lettre du 28 février 1919). L’artiste n’a pas à faire école, à convaincre, ni à améliorer autrui. Il cherche seul ce qui l’enthousiasme pour trouver la nature humaine. Là est son rôle, et la nature de l’homme est seul ce qui compte. Montherlant ne croit pas en Dieu. Agenouillé à Lourdes, à 15 ans, il souffre « d’être dans le même état d’âme qu’à l’hôtel ». Aucune émotion fervente en lui, dans cette église pourtant réputée pour faire des miracles. ; il ne pense qu’à des choses profanes. Le mysticisme n’est pas pour lui. Le catholicisme, en revanche, le séduit par ses pompes et par sa discipline qui mène, parfois, à la grandeur. « Au fond, je tourne autour de ce vieux problème, concilier l’Antiquité païenne et le catholicisme ». A chaque homme de devenir dieu : thème nietzschéen.

Quant à la mort, nous allons à elle comme nous venons au monde, sans l’avoir demandé. La mort est inéluctable. Cependant, elle n’est qu’à l’horizon, sauf hasard. En attendant, la vie est remplie de choses amusantes qu’il faut accomplir en sachant qu’elles n’ont qu’un temps et qu’elles sont inutiles.

Comme Villon, Stendhal, Flaubert ou Aragon, peu importe l’homme réel et la vie qu’il a menée, c’est un travers mesquin de notre époque que de juger avec le moralisme d’aujourd’hui ce qui se faisait hier. Ce qui compte est son œuvre littéraire, elle est grande, elle inspire, et aide à vivre. Le prodigue nous montre la voie.

Henry de Montherlant, Essais, Gallimard Pléiade, 1963, 1648 pages, €62.00
Henry de Montherlant, Théâtre, Gallimard Pléiade 1955, 1472 pages, €49.50

Henry de Montherlant, Romans 1, Gallimard Pléiade 1959, 1600 pages €59.00
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Henry de Montherlant, Brocéliande

Pas le prestige des costumes d’époque pour cette pièce en veston de 1956. Pas le souffle épique des grands moments d’histoire. ‘Brocéliande’ n’est ni ‘La reine morte’ ni ‘Le maître de Santiago’, ni ‘Malatesta’ ni ‘Port-Royal’. La condition humaine est cette fois montrée dans la banalité d’un petit intérieur parisien de notre époque. Il n’est pas besoin de paraître exceptionnel pour être grand.

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La tragédie se joue à trois : un couple de petit-bourgeois et un bibliothécaire amateur de généalogie. Ce dernier apparaît comme le chœur et le destin. Il lance l’action, la soutient au long de la pièce, la commente pour lui-même et pour le public. Il est l’observateur, celui qui dit la destinée.

La logique dramatique va résulter de la tension entre les deux personnages principaux que sont le couple. La Bonnetière, bibliothécaire, apprend un jour à Monsieur Persilès qu’il est un descendant irréfutable de Saint-Louis – par les femmes. Persilès s’en fiche mais en parle à sa femme. Même dit sous la forme d’une boutade, Madame Persilès se moque.

Dès lors la machine s’enclenche. Par amour-propre, Persilès se pique au jeu. Il va se transformer du seul fait qu’il le croit. Sa femme a peur du changement ; par haine de la grandeur qu’elle sent naître chez son mari, elle va chercher à le rabaisser, à le déchoir pour qu’il lui revienne, pour qu’il retrouve son petit niveau à elle. Cette tension fait ressort dramatique de la pièce.

L’homme, Persilès, est un petit fonctionnaire proche de la retraite, timoré, indécis, qui craint la perte des habitudes et le regard des autres. Il joue la comédie pour qu’on lui fiche la paix. La femme, épouse Persilès, est une petite-bourgeoise qui aime tourner en dérision tout ce qui la dépasse, envieuse de l’ascension des autres, jalouse de perdre son mari. « Vous faites un drame de tout », lui dit-elle, « vous êtes un extraordinaire farceur ». Elle joue le gros bon sens de sa classe face à lui qui – servant l’État comme hier on servait le roi – prend volontiers des hardiesses d’aristocrate. Elle est secrètement contente de cet ascendant qu’elle garde sur lui.

Mais apprenant tout soudain qu’il descend de Saint-Louis, Persilès le médiocre se révèle à lui-même. Il a eu des rêves lui aussi, il se pique de grandeur, il dévore les livres d’histoire. Son imagination se mobilise et il se monte lui-même en neige le bourrichon. Existentialisme ou méthode Coué ? Le voilà qui se métamorphose simplement parce qu’il y croit. « Je suis touché par l’honnêteté comme les artistes le sont par la beauté. » (Honnêteté au sens d’honnête homme, d’homme honorable)

Car la généalogie, comme la religion, est la seule forme de poésie qui subsiste dans notre société. Une poésie qui transcende l’être ici et maintenant et lui donne le pouvoir de devenir autre. Ce pourquoi « les valeurs » et « l’identité » sont les idéaux qui tirent vers le haut car ils permettent d’ancrer sa personnalité dans un modèle qui élève. Dire à un enfant combien il est doué pour quelque chose le conforte et le transforme. Se croire noble, même si on ne l’est pas vraiment, modifie l’existence. Ce n’est ni discipline, ni carcan imposé de l’extérieur, mais matrice qui éclaire l’intérieur et fait devenir meilleur. « Élever » devrait être le but de l’éducation, en famille, à l’école comme dans la société. Mais il n’y a guère qu’aux États-Unis que l’on vous encourage ; en France, l’égalitarisme et la honte vous rabaissent, la hiérarchie établie vous fait sentir que vous n’êtes rien. Découvrir votre noblesse alors, sans conteste vous change.

Certes, « la généalogie est le triomphe de l’imposture » car elle ne prouve rien quant à la qualité du descendant, surtout lorsqu’il est très lointain. Combien de mélanges de gènes depuis Saint-Louis ? Combien restent-ils de ceux du roi sanctifié ? Mais il ne faut pas rire des impostures. Le fait est qu’elles réussissent. Que tant de gens s’intéressent à leurs ancêtres prouve une chose : que la généalogie « correspond à un besoin profond du cœur humain ». Elle est la forêt de Brocéliande d’où l’on ressort enchanté.

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Le sens de l’œuvre est dans cet enchantement. Il fait sortir l’homme de sa carapace quotidienne pour lui donner un rêve. Se croire noble est un peu le devenir – car noblesse oblige. Persilès se voit en nouveau Saint-Louis, il parle de « son » royaume, de « sa » grandeur, des choses sérieuses qui arrivent à « son » peuple ; il prend « le ton royal ».

Ton qui a l’heur d’énerver périodiquement Madame Persilès, prise alors d’une furieuse envie de jouer du piano – façon bourgeoise et policée de passer ses nerfs. Madame n’admet pas la lubie de Monsieur, sa morgue neuve, ses discours sérieux, ses leçons. Tout cela la gêne et la rabaisse, elle qui ne descend que d’obscurs. En fait, c’est sa domination qui est ébranlée et cela la touche au cœur : « avant, je l’avais bien en main. Maintenant, il s’est émancipé ». La conversation est devenue dialogue de sourds : « notre royaume » dit Persilès, « notre logis », répond l’épouse ; « les choses sérieuses, le tête-à-tête avec soi-même », reprend Persilès, « rire et dormir, notre petite vie désœuvrée », répond Madame.

Elle ne peut comprendre ce qui transforme ainsi son mari. Le gène la gêne. Pour elle, il joue une nouvelle comédie, une de plus, comme celles qu’il inventait pour couper à une visite. Elle ne voit pas, ne veut pas voir, que le changement est plus profond. Elle craint d’ailleurs ce changement et l’aveuglement qu’elle montre est une volonté délibérée de déni plutôt qu’une incapacité native. « Je n’aime pas les anormaux, même quand ils agissent mieux que les normaux », dit-elle. Lui devient aristocrate, elle se veut plus que jamais démocrate, éperdue d’égalitarisme par crainte d’égalité.

Car Persilès, en effet, est devenu « anormal », hors des normes petite-bourgeoises et démocratiques qu’incarne sa femme. Il ne joue pas ces faux nobles qui s’inventent titres et armoiries pour paraître. Le théâtre social ne l’intéresse pas. C’est son âme même qui est changée, son intérieur : « il est sorti de moi un autre être, qui était aussi moi, mais qui était mon meilleur moi ». Le choc lui a permis de révéler ces qualités que la vie avait étouffées en lui. Ce que sa femme refuse de saisir est qu’il n’est pas un bourgeois qui joue au gentilhomme, mais un véritable gentilhomme que l’existence bourgeoise faisait s’ignorer. Elle va dès lors entreprendre de sucer cette âme comme une vile araignée qui veut garder la proie en sa toile.

La qualité ne réside pas dans la condition mais dans l’être ; elle peut émerger dans toutes les catégories sociales. « Ceux qui n’ont pas de noblesse dans l’âme ne savent imaginer la noblesse d’âme que tendue et hautaine. Alors qu’elle est extrêmement simple, et souvent modeste d’aspect », dit Persilès.

L’œuvre s’ouvre sur deux citations, l’une tirée de ‘Service inutile’ : « je n’ai que l’idée que je me fais de moi-même pour le soutenir sur les mers du néant », l’autre de ‘Malatesta’ : « un petit grain de folie, si on savait comme la vie s’en éclaire ! ». L’idée qu’on se fait de soi et le petit grain de folie sont en Persilès comme ils l’étaient en Don Quichotte : « Vous devez me voir en Don Quichotte quand il a cessé d’être fou. Oui, et c’est à ce moment-là qu’il meurt. »

Ayant appris, par une petite vengeance de sa femme, qu’il était loin d’être le seul descendant de Saint-Louis, Persilès se tue. Il n’avait plus rien de personnel pour le soutenir. Cela s’appelle l’honneur. Vertu aristocratique et non démocratique. La démocratie préfère toujours la soumission.

Henry de Montherlant, Brocéliande suivi de L’art de la vie, Gallimard 1956, €7.70
Henry de Montherlant, Théâtre, Gallimard Pléiade 1955, 1472 pages, €49.50
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Montherlant, Le Maître de Santiago

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Henry de Montherlant est un auteur injustement oublié, disparu en 1972. Il se voulait artiste libre, dans une époque matérialiste où seul l’engagement partisan comptait. L’honneur, remis à l’honneur par la Résistance, s’est vite dilué dans les malversations politicardes de la République Quatrième. Montherlant avait honte de la France, comme beaucoup, et son tort aux yeux des envieux est de l’avoir dit avec talent. Notamment dans une pièce, ‘Le Maître de Santiago’.

La neige recouvre Avila de sa pureté, de sa blancheur immaculée. Nous sommes en 1519 au cœur des montagnes de Vieille Castille. Ce n’est que dans le silence et le recueillement ralenti de l’hiver que germent les graines et mûrissent les choses. La mante de l’ordre de Santiago a la couleur de la neige comme une chape qui incite au regard intérieur, au feu sous la glace. La pureté est ce fantasme de perfection qui habite les corps vils : l’absolu contre l’éphémère, l’éthéré contre la pourriture, la probité et la lumière contre les mensonges et les illusions de l’apparence. La pureté du chevalier refuse la corruption de la chair et de l’âme, la compromission avec le siècle et les intérêts. Quand les chevaliers de l’Ordre demandent à don Alvaro de partir avec eux aux Indes (les Amériques), où il gagnera une dot pour sa fille, il refuse net. On lui fait croire alors que le roi le veut.

Don Alvaro a combattu pour le Christ roi et pour l’Espagne. La vieillesse approchant, il n’a ni la même vigueur ni la même foi. Il s’enkyste dans son Ordre, dédaigne le monde où le péril s’éloigne, où la foi se compromet, où la patrie catholique se dilue. Il n’aspire plus qu’au Salut, à faire une « belle mort », une fin qui proclame sa foi en Christ et son attachement féodal à l’Ordre. Il est la statue du Commandeur de cette pureté-là.

Sa fille Marianna est un reflet de lui-même mais qui va plus loin, plus audacieusement, elle le dépasse par le sacrifice de sa vie entière et surtout de sa jeunesse précieuse qui ne reviendra pas. Elle dénonce en effet la supercherie : le roi ne veut rien, elle renonce de fait à se marier. Don Alvaro a vécu avant de se retirer du monde, pas Marianna. Son père « l’élève » comme un père spirituel plutôt que charnel, l’aspire vers les hauteurs. Mais la fille dépasse le père parce qu’elle est pure, sans aucune des taches du monde qui constellent l’âme d’Alvaro. Sa jeunesse la rend fanatique en tout, donc au renoncement puisque c’est de cela qu’il s’agit. Ce qui est chez le père dégoût du médiocre par comparaison, fatigue du compromis inhérent à l’existence mêlée aux autres, en bref refus – est chez la fille adhésion première, innocence du sacrifice, en bref volonté. Le père fuit dans l’idéal, la fille agit d’un premier mouvement ; lui se réfugie, elle déborde ; lui est repli, égoïste pour l’image qu’il se fait de lui-même ; elle est générosité, amour pour les autres, à commencer par ses plus proches. La grâce peut-elle s’acquérir ? Est-elle un don ? Que valent les Grands Principes de la Morale face aux mouvements spontanément sains d’une âme ?

Don Alvaro représente l’idéal chrétien qui refuse l’ici-bas pour se modeler sur l’au-delà, l’humain appelé au surhumain, le naturel dédaigné pour le surnaturel. Or l’absolu n’est pas de ce monde, l’éternel ne peut composer avec le temps, les humains ne sont pas Dieu. Le Commandeur est la figure du tragique, le roc qui tente de figer le Devoir dans l’existence. Non sans le narcissisme d’admirer sa propre intransigeance et d’y lire sa vertu dans le regard des autres. Est-ce vraiment cela, être chrétien ? Montherlant en doute, dans sa préface à la pièce, mais il est partagé. « Les valeurs nobles, à la fin, sont toujours vaincues. » Lucidité mais pas cynisme : est-ce parce que le combat est sans espoir qu’il ne faut point le tenir ? Est-ce parce les valeurs sont écrasées qu’il faut se ranger du côté du plus fort, de qui gagne – de l’ignoble ?

Don Bernal représente le réalisme, l’opposé de Don Alvaro. Il est le relatif contre l’absolu, l’impur contre le pur, mais aussi l’humain contre la prétention au divin. Nous sommes faits des ombres de la terre, pas de la lumière des dieux. Notre monde est relatif et tout bien a son mal, revers collé à lui comme le yin au yang. Choisir l’Idée contre le Réel, c’est ne vivre qu’à moitié, ne voir que partiellement le monde, n’exister que bancal. Don Bernal s’attache au monde et aux êtres tels qu’ils sont. Il révère la pureté, mais comme idéal inaccessible en ce monde. Il ne dédaigne pas de vivre. Cet homme pleinement humain, pétri de contradictions, ne peut exister que dans leur alternance, thème libéral cher à Montherlant.

La pièce met donc en scène la contradiction flagrante de toute foi (même laïque), ici du christianisme dans sa version rigide catholique, figurée par l’Ordre monastique espagnol. Y a-t-il plus grande rigueur morale que dans un ordre espagnol du 16ème siècle ? Plus grande exigence de pureté que dans ce pays composé de Maures et de Juifs que la couronne de Castille n’a cessé de vouloir convertir à la Vraie Foi via cet Ordre de Santiago qui veut reconquérir et protéger le tombeau de saint Jacques ? D’où le soupçon sans cesse présent d’hérésie, d’idées étrangères à la vérité apostolique, de compromissions avec le siècle bigarré et cosmopolite tel qu’il est.

Montherlant est lui-même à la fois dans Alvaro et dans Bernal, il est son propre enfant dans Marianna, il est de son époque coincée entre grands principes issus de la Résistance au totalitarisme – et les compromissions du siècle de la République Quatrième. Par ces personnages divers, il incarne ses contradictions propres, humaines trop humaines : son aspiration à la pureté de la discipline, mais sa aussi méfiance envers l’orgueil égoïste de qui se croit plus moral que les autres ; son attirance pour la bigarrure des êtres, mais son doute sur leur bonté intrinsèque ; sa lucidité sur le monde, mais son désir de beauté et de grandeur. Il s’interroge sur la grâce, acquise par ses mérites ou accordée par don de Dieu. L’eau d’Avila coule sur le père sous forme de neige blanche comme le manteau de l’Ordre dont il s’est recouvert, froide comme la morale et comme les pierres du monastère ; l’eau d’Avila tirée du puits coule dans la gorge de la fille comme une boisson régénératrice, elle est source, elle donne la vie, elle est parfaite et transparente comme l’Esprit. Où est le Vrai ?

L’absolu est figé puisqu’il est parfait. L’homme qui se croit pur se couvre d’une armure qui le contraint. Ce n’est plus lui mais le Devoir, la Morale, l’Ordre qui agit par sa tête et ses membres. Il est rigide, froid, impérieux. Il n’a plus rien d’humain. Sans doute est-il déjà mort à cette terre tout en subsistant encore par la grâce de Dieu qui le donne en exemple. Est-ce ainsi qu’il faut vivre ? Cette mort à la terre, réclamée par l’idéal catholique, est-ce la vie ? Le but tout entier d’une existence est-elle de se figer en impératif moral pour obéir dès ici-bas à cet au-delà promis (mais qui n’est que pari), craint (mais qui n’est que fumée) et repoussé au trop tard de la vie évanouie ? Est-ce ainsi qu’il faut comprendre ce « Viva la muerte » de la Phalange espagnole : comme un aboutissement de siècles de catholicisme intègre ? Ou ces camps nazis et soviétiques, au nom de l’homme nouveau, racialement pur ou sociologiquement rééduqué ? Ou encore ces damnés de l’islam, qui confondent Sheitan avec Allah en égorgeant leurs frères, en massacrant femmes et enfants non croyants ?

montherlant le maitre de santiago dvd theatre

L’exemple de Marianna, qui vit la grâce de l’intérieur est d’autre sorte. Elle est vivante et a soif d’absolu. Va-t-elle au compromis avec les autres et avec le siècle ? Vivra-t-elle une vie admirable ? Le catholicisme peut vivre, mais de lui-même, pas par la contrainte morale. Il est source et jeunesse, pas armure ni père fouettard. Ce pourquoi Marianna est peut-être plus chrétienne qu’Alvaro.

Écrite en 1947, la pièce renouvelle dans l’actualité cet éternel conflit moral. L’Espagne mise en scène sous l’occupation des Maures, c’est la France occupée par les Nazis – et la France de l’avenir dite par le prénom de sa fille, Marianna – Marianne. La Reconquista des chevaliers est la résistance qui s’élève des gens sains du peuple. Le pays une fois libéré, la corruption renaît, le pouvoir pour avoir l’argent et non plus l’argent pour avoir le pouvoir. Les tirades sur les colonies qui corrompent disent, via le passé espagnol, combien les affaires d’Algérie et du Maroc corrompent la France de ces années-là. Tout comme l’Irak a corrompu l’Amérique de Bush et nos palinodies sur l’islamisme corrompent notre idéal républicain.

Au débat de la patrie à l’occupant, des intérêts à la morale, se superpose dans ‘Le Maître de Santiago’ un conflit parent-enfant, morale ou grâce, voire homme et femme. Selon les préjugés d’époque l’homme, à l’intelligence architecte, rechercherait l’élévation spirituelle tandis que la femme, à l’intelligence intuitive, serait plus artiste et terre à terre. Montherlant, on le voit, ne choisit pas, toujours du côté de la jeunesse mais avec le regard de l’âge mûr.

Questions d’époque, questions de toutes époques. Celles de la nôtre aussi.

Henry de Montherlant, Le Maître de Santiago, 1947, Folio 1972, 156 pages, €1.48
DVD Le maître de Santiago, pièce de théâtre (Comédie française) avec Michel Etcheverry, Ludmila Mikaël, Jacques Eyser, 2012, éditions Montparnasse, €17.00

Henry de Montherlant, Théâtre, Gallimard Pléiade 1955, 1472 pages, €49.50 
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Agatha Christie, Black coffee

agatha christie black coffee le masque

Nous sommes en 1934 et Hercule Poirot, le ridicule et vaniteux petit Belge d’un mètre soixante au crâne en forme d’œuf et aux moustaches superlatives, est appelé au téléphone à Londres par un lord savant, sir Claud Amory. Il vit dans le sud-est de la capitale dans un ravissant manoir tout à fait victorien, au milieu d’hectares de parc et de jardin. Il règne sur la maisonnée présentée à la table du soir : sa sœur Caroline, son fils Richard avec sa femme Lucia, sa nièce Barbara, Edward son secrétaire un peu savant lui aussi et le docteur Carelli, une rencontre du village de Lucia.

Quelques instants plus tard, dans la bibliothèque, au moment du café, sir Claud annonce qu’il a découvert que la formule d’un nouvel explosif très puissant qu’il vient de découvrir a disparu de son coffre fermé à clé, et qu’il a mandaté un détective de Londres pour trouver le coupable. Stupeur dans la salle. Lorsque la lumière s’éteint, sur ordre de sir Claud durant une minute, afin que le voleur puisse remettre le papier ni vu ni connu, divers bruits, tintements, soupirs et froissements se font entendre. Quand l’éclairage revient, sir Claud git les yeux fermés dans son, fauteuil – mort. C’est alors qu’Hercule Poirot entre en scène.

Écrite pour le théâtre en 1930 (reprise en 2014 au Royal Theatre de Windsor), cette œuvre a été après la mort de l’auteur adaptée en roman sur la demande de l’éditeur par l’écrivain australien Charles Osborne et l’on sent l’effort des belles phrases. Nous ne sommes pas dans le style Agatha, plus sec, mais dans une adaptation fleurie plus vraie que nature. Donc un peu forcée, comme ces intérieurs américains trop neufs qui singent les meubles de style. Mais toute l’intrigue est ramassée en un seul lieu, sur quelques heures, avec les mêmes protagonistes. Ce schéma apparaît compliqué mais obéit à une logique ; il est recouvert par un double méfait, le vol et le crime. Les deux sont-ils liés ?

Chausse-trappes, impasses, fausses pistes ne manquent jamais chez Agatha. Pas plus que la grande scène finale où, tous réunis, la révélation surgit. Rien de magique, la simple agitation des petites cellules grises…

agatha christie black coffee poche

Nous sommes ici dans du Agatha tout pur ; arsenic et vieilles dentelles sont un peu recyclés pour les besoins de la modernité, mais la trame y est. Huis clos, tous cachottiers, chacun avait un intérêt soit au vol, soit au crime, soit aux deux. Who done it ? Qui l’a fait ? En deux heures vous serez intéressés, supputerez les indices, calculerez votre coupable – et resterez pantois lorsque la vérité éclatera, car elle est imprévue.

Comme d’habitude. Du grand art des méandres et de la psychologie. En outre, chacun des personnages est bien campé dans ses travers et ses grandeurs. Il en a été tiré deux films et un téléfilm, aucun disponible en DVD en français.

Agatha Christie, Black coffee, novelisation 1997, Le Masque 2001, 222 pages, €5.60

e-Book format Kindle, €2.49

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Jean Cocteau, les Terribles

jean marais histoire de ma vie

Histoires de ma vie’, les mémoires de Jean Marais, prend par la passion que l’on y sent, malgré le style un peu maladroit. Sa mère, le théâtre et l’amour – telles sont ses trois raisons narcissiques de vivre. Son amour, c’est Jean Cocteau le poète, un Gide beaucoup plus fou et resté jeune. Sa mère, c’est une femme un peu folle, une actrice dans la vie ; elle inspirera un personnage de Cocteau.

Ces trois, pôles de sa vie, Jean Marais les verra réunis lorsqu’il jouera ‘Les parents terribles’ de Cocteau. Cette pièce a été écrite pour lui après un « qu’aimerais-tu faire ? » du poète à son amant. Il lui donne le rôle de Michel et s’inspire de la figure bien typée de sa mère, bien que Cocteau s’en défende dans la préface : « je n’ai imité personne que je puisse connaître ». Il dédie cette œuvre à Yvonne de Bray, une amie actrice qui devait jouer le rôle de la mère et dont il dit qu’elle lui a « inspiré toute la pièce ». Mais il est hors de doute que c’est bien la mère de Jean Marais, désordonnée, impulsive, kleptomane et très possessive qui a fourni le modèle d’Yvonne. Marais parlait beaucoup à Cocteau de sa mère et celle-ci, jalouse, disait de l’ami de son fils qu’elle ne l’aimait pas. Transposé dans la pièce, cela donne le thème des parents terribles avec Madeleine dans le rôle de Cocteau.

Les enfants terribles’, ‘Les parents terribles’ : similitude des deux œuvres. Le roman comme la pièce nous décrivent chaque fois un microcosme, un univers entre quelques personnages, fermé sur lui-même avec ses rites, ses lois propres. Ce sont des caricatures de ‘parents’ et ‘d’enfants’, mais des « mensonges qui disent la vérité ». Ces images cohérentes, bien qu’insolites, nous donnent la clé d’une époque. Les humains sont les mêmes depuis les Grecs, mais le décor a changé, surtout la société. Aujourd’hui règne l’individu, l’égoïsme est promu et chacun se ferme sur soi. Il façonne une petite cellule comme une coquille qui le protège du monde, la remplissant de son désordre, régnant dans une pagaille organisée. Dans les villes où l’on voit tant de monde, on ne connaît plus personne. L’appartement, la chambre même, deviennent ventre retrouvé de la Mère. Le rêve égaré dans la réalité refuse l’ordre du réel et fantasme un désordre sempiternel.

Les enfants trop prolongés refusent de grandir car cela voudrait dire la fin du rêve, l’obligation de ‘naître’ au monde adulte, la rupture du cordon ombilical. Pour la mère, de même, son fils sera toujours bébé, refusant les lois naturelles qui le font grandir, refusant la nécessaire rupture adulte. Tout est refus : de s’adapter aux lois naturelles, d’accepter le temps qui passe et transforme, des machines devenues inutiles et désuètes vouées à tourner à vide lorsque leur temps sera fini. A l’image d’une société désaxée.

jean cocteau les parents terribles

‘Enfants terribles’, ‘Parents terribles’ : curieuses similitudes puisque que le titre ‘Parents’ de la pièce n’a pas été créé intentionnellement par l’auteur comme pendant à celui de son roman, mais suggéré par l’un de ses amis, Roger Capgras. Jean Marais nous apprend qu’il était le directeur du théâtre des Ambassadeurs. Peut-être Cocteau sentait-il les affinités profondes de ces deux œuvres puisqu’il ne parvenait pas à trouver un bon titre pour la pièce et qu’il accueilli la suggestion comme une découverte ?

Les deux ont des couples curieusement similaires. Yvonne, vivant tout entière dans le rêve, et Paul, lui aussi entier dans l’irréel ; tous deux sont malades et se font dorloter. Léo, la tante, c’est l’intrigante, la calculatrice, la raisonneuse, maîtresse du microcosme, veillant jalousement à ce qu’il marche bien, le défendant des atteintes du temps et de l’extérieur, niant les contraintes du réel et précipitant la fin quand il n’y a plus d’espoir. Ainsi Elisabeth, la sœur de Paul, fait les courses, parle avec le médecin, travaille, se marie, se charge ainsi de toutes les relations extérieures nécessaires à ce que la cellule fermée puisse continuer à vivre.

Faut-il voir un parallèle Yvonne-Élisabeth, mère possessive et sœur possessive, l’une et l’autre ne pouvant tolérer, par jalousie incestueuse, que leur fils et frère puisse ‘aimer’ ailleurs ? Qu’il révèle une sexualité d’homme qui capte sa tendresse hors de la cellule, comme Michel aime Madeleine ? L’inceste, tout est là. C’est la ‘faute’ – au sens des Grecs – la remise en cause de l’ordre du monde, ici réduit à la famille.

Léo, « dont l’ordre est impur », dit Cocteau dans sa préface des ‘Parents’, ressemble à Elisabeth qui veut elle aussi conserver le microcosme hors du temps, hors de l’ordre. Le type d’Elisabeth s’est scindé en deux personnages dans les ‘Parents’ : Léo et Yvonne. Ce sont les deux faces de la même créature des ‘Enfants’, la maîtresse de la chambre et la mère-sœur ou sœur-mère, possessive.

Paul, c’est Michel, « le jeune homme dont le désordre est pur », dit Cocteau dans cette même préface. Pur parce que plus longtemps enfant, les garçons restant plus infantiles que les filles en ce qui concerne le sexe ; pur parce que manipulé par une mère comme s’il était encore bébé, étouffé par une sœur qui refuse de le voir grandir. Devenir un homme signifie se détacher pour aller voir ailleurs, chercher une autre femme à qui donner sa tendresse et faire couple, être ingrat à la cellule familiale. Cocteau a-t-il illustré sa propre adolescence ? Mais Paul, c’est aussi Yvonne, l’âme pure de la cellule, le moteur du rêve.

Tout se passe comme si les deux personnages centraux des ‘Enfants terribles’ avaient été recomposés en trois personnages plus typés dans les ‘Parents terribles’. A chaque extrémité du schéma, Michel et Léo, le microcosme s’ouvre vers l’extérieur ; mais de façon différente, inverse, suivant le caractère de chaque personnage. Paul (Michel) est le pôle positif, celui « dont l’ordre est pur » ; Elizabeth (Léo) est le pôle négatif, celui « dont l’ordre est impur ». Les relations extérieures de Paul sont centripètes, elles tendent à le faire sortir du cercle fermé, à faire éclater la cellule ; les relations extérieures d’Elisabeth sont centrifuges, elles ramènent chaque événement, chaque contact, vers l’intérieur du microcosme pour tout absorber en lui.

Cocteau touche ainsi aux relations les plus fondamentales des relations humaines et aux événements les plus marquant de la vie d’un garçon : l’inceste et sa prohibition (qui donne donc à chaque tentative une fin tragique), la dualité rêve-réalité, le microcosme nécessaire et le macrocosme inévitable, le temps inexorable qui transforme organiquement et pousse à d’autres relations, la déchirure entre enfance et âge adulte, la découverte de l’amour sexuel, différent de l’affection filiale ou fraternelle, l’acceptation des ruptures et du changement comme loi de la nature…

jean cocteau les enfants terribles

A côté des personnages principaux existent deux couples de personnages secondaires : Gérard et Agathe des ‘Enfants terribles’, qui donnent Georges et Madeleine des ‘Parents terribles’. Les parallèles : Gérard est l’ami de Paul, Georges est le père de Michel ; Gérard aime Elisabeth, George aime Yvonne et a aimé Léo. Une inversion : Gérard est concurrent de Dargelos pour l’amitié de Paul (Agathe ressemble à Dargelos) ; Georges est le concurrent de son fils Michel pour l’amour de Madeleine (ce qui se traduit par : Gérard est concurrent d’Agathe pour l’amour de Paul). Le garçon devient fille et change de sens pour l’action.

C’est ici que se marque le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Il s’effectue peu à peu un glissement de l’amour de même signe (garçon pour garçon) vers un amour de signes opposés (garçon pour fille). Le premier laisse le microcosme intact par nécessité du signe nécessaire à la neutralité (+ et + = +) ; le second fait éclater le microcosme parce que le signe complémentaire est trouvé en-dehors de la cellule, celle-ci devenant inutile (+ et – = neutre). Le besoin confus d’affection de l’enfant sensible lui fera chercher un ‘égal’ à aimer, un autre enfant de son âge ; si celui-ci ne répond pas à son amitié ou la comprend mal, l’enfant sublimera cet amour en admiration platonique d’un « type idéal » : par exemple Paul pour Dargelos. A l’adolescence, tout se transforme dans l’âme et le cœur, sous la poussée des hormones. Le type idéal, le besoin d’affection, se cristallisent en général sur un membre du sexe opposé : par exemple Paul pour Agathe ou Gérard pour Elisabeth. Mais la fidélité à l’empreinte affective d’enfance demeure : ainsi Agathe ressemble-t-elle à Dargelos et Elisabeth à Paul.

‘Les enfants terribles’ sont plus particulièrement fascinants, peut-être parce que sous forme de roman, donc plus élaboré. Le poète y déploie une scène primitive, à la limite de l’invraisemblable. Des enfants orphelins peuvent-ils rester livrés à eux-mêmes dans un appartement parisien au XXe siècle ? Cet insolite fait cependant ressortir la vérité profonde du subjectif. Le lecteur voit reparaître à la surface son propre monde de l’enfance avec sa magie, son pouvoir onirique, son dédain des conventions adultes, enfoui qu’il était dans son inconscient. L’atmosphère est suggérée par touches impressionnistes qui agissent peu à peu sur le lecteur. Il a une vision d’ensemble enrichie de toutes ses réminiscences personnelles, de toutes les affinités qu’il a avec ce fond « d’animalité et de vie végétative » qu’est l’enfance. Un monde clos où rêve et réalité s’entremêlent comme sous l’effet de l’opium.

L’amour « dans l’ordre du monde », montre que le ‘trésor’ des objets chargés de rêve et de souvenirs laisse l’adolescent insatisfait. Il détruit alors impitoyablement cette enfance qu’il lui faut dépasser et, avec elle, cette étroite communauté d’exilés dont l’obstination à se perpétuer entre soi outrage l’ordre de l’univers en voulant abolir le temps.

Jean Marais, Histoire de ma vie, 1975, Albin Michel, 315 pages, occasion €1.15

Jean Cocteau, Les enfants terribles, 1929, Cahiers rouges Grasset 2013, 136 pages, €6.90

e-book format Kindle, €5.49

Jean Cocteau, Les parents terribles, 1938, Folio 1972, 179 pages, €5.90

e-book format Kindle, €5.49

DVD coffret Jean Cocteau : Les enfants terribles (1950), Les parents terribles (1948), Le baron fantôme (1942), LCJ éditions 2013, €18.90

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Jules Verne, Autour de la lune

jules verne autour de la lune livre de poche

Ce tome des Voyages extraordinaires est aussi passionnant qu’une expédition lointaine, même si la fantastique avancée de cet exploit en 1869 est aujourd’hui éclipsée par la réalité de l’exploit en 1969. Il peut se lire indépendamment du premier tome, De la terre à la lune ; il a d’ailleurs été écrit avant, l’auteur cherchant à justifier ensuite comment aller sur l’astre des nuits.

Le lecteur se souvient peut-être que les artilleurs du Gun-Club, au chômage après la guerre de Sécession, avaient imaginé un canon de 68 040 tonnes, long de 900 pieds, appelé Columbiad sur le principe inventé en 1811 aux Etats-Unis par George Bomford. Ce canon, fondu par 1200 fours dans la terre de Floride, avait propulsé par 400 000 livres de fulmicoton un obus d’aluminium de 19 250 livres à 11 000 yards par seconde, habité par trois hommes : Barbicane président du Gun-Club, Nicholl challenger irascible et Ardan, Français imaginatif.

A noter que, deux générations après la Révolution qui a imposé le système métrique, Jules Verne comme ses lecteurs continuaient à parler en pieds, lieues et livres… tout comme nos vieux avec les « anciens » francs. Mais cet aspect archaïque ajoute aujourd’hui au charme de la lecture.

Voilà donc nos compères, deux chiens, quelques poules et un coq voguant dans l’espace. Ils n’ont pas été écrasés par la poussée, ni grillés vifs par l’explosion, ni ne connaissent l’apesanteur, ni ne voient leur air expulsé lorsqu’ils ouvrent le hublot. Ce sont quelques-unes des neuf erreurs de Jules Verne (voir la référence plus bas), conscientes ou non, pour assurer une base réelle à son bond dans l’anticipation. Les trois compères vivent comme en chemin de fer Pullman dans leur obus-wagon, ils ont de l’eau, des aliments, du gaz d’éclairage et de chauffage, un appareil régénérateur d’air – et du vin de qualité ; ils peuvent observer l’espace au travers de quatre hublots, munis de lunettes de marine puissantes pour rapprocher la surface lunaire.

cratere de tycho sur la lune

Mais le voyage en huis-clos serait monotone si ne survenaient quelques péripéties telles que bolides enflammés, chien tué, excès d’oxygène, froid sidéral et autres erreurs de trajectoire. En maître du théâtre, Jules Verne campe trois caractères qui se répondent et font le mouvement.

Barbicane est un pragmatique calculateur, au nom de meurtrière – ouverture étroite et verticale en défense – ce qui rend bien son aspect froid et prudent ; mais son nom est aussi celui d’un fameux théâtre de Londres, ce qui ouvre à une certaine hauteur de vue qui va jusqu’à la religion.

Nicholl, qui l’a défié et parié sur ses échecs avant de perdre avec panache, est à l’inverse le scientiste pur qui ne croit qu’à la matière et à ce qu’il voit, un vrai « chronomètre (…) à huit trous », dit l’auteur.

Ardan, anagramme de Nadar l’aérostier photographe cher à Jules Verne, est « le Français » bon vivant et enjoué, candide en maths et poète à ses heures. Là où Barbicane ne voit que des étendues volcaniques sans vie, lui voit des traces d’un empire écroulé. « Cet amoncellement de pierres assez régulièrement disposées, figuraient une vaste forteresse, dominant une de ces longues rainures qui jadis servaient de lit aux fleuves des temps antéhistoriques. (…) il apercevait les remparts démantelés d’une ville ; ici, la voussure encore intacte d’un portique ; là, deux ou trois colonnes couchées sous leur soubassement ; plus loin, une succession de cintres qui avaient dû supporter les conduites d’un aqueduc ; ailleurs, les piliers effondrés d’un gigantesque pont, engagé dans l’épaisseur de la rainure. Il distinguait tout cela, mais avec tant d’imagination dans le regard, à travers une si fantaisiste lunette, qu’il faut se défier de son observation » (chap. XVII). Il suffit de chercher images de la face de la lune dans un moteur de recherches pour constater aujourd’hui que certains continuent à voir « des extraterrestres » dans les circonvolutions lunaires.

face cachee de la lune

Les astronautes passent assez loin de la surface de l’astre, ce qui ne leur permet que des hypothèses sur ce qu’ils observent – et la face cachée est entièrement dans l’obscurité, si bien qu’ils n’y voient pas plus que les astronomes terrestres. Tout cela est bien commode pour ne pas trop s’avancer. Si Jules Verne étaye ses chapitres de descriptions précises puisées chez Arago, ou de formules algébriques inouïe dans la littérature populaire pour la jeunesse, ce n’est qu’un trompe-l’œil. Il saute les erreurs et approximations scientifiques par convention romanesque.

La quête de la lune promise est cependant une offense au divin, la preuve d’un orgueil humain presque démesuré, malgré la précision des calculs et la prudence des affirmations. La référence à Dieu n’est pas absente, les fois où les choses n’ont pas été prévues. Et nos modernes Moïse (cité chap. XIX), s’ils voient de près la terre promise, ne l’atteindront jamais. Tenter d’égaler Dieu fait l’objet d’un châtiment, ici bénin, mais qui montre combien le spirituel est loin d’être absent de cette aventure de science pure. L’arbre de la Connaissance n’a-t-il pas été interdit à Adam par le Créateur ? Même s’il l’a obligé à travailler ensuite pour gagner sa vie – donc à découvrir les techniques de maîtrise de la nature.

C’est pourquoi Jules Verne maintient l’ambivalence : la science est aussi poésie, la quête du savoir un voyage touristique. L’offrande à la beauté de l’univers est faite sans vergogne, au-delà de l’aridité des chiffres : « C’était un spectacle sans égal que celui de ces longues traînées lumineuses, si éblouissantes dans la Pleine-Lune, et qui dépassant au nord les chaînes limitrophes, vont s’éteindre jusque dans la mer des Pluies » (chap. XII).

jules verne voyages extraordinaires pleiade

Jules Verne, Autour de la lune, 1869, Livre de poche 2003, 255 pages, €4.60

e-book format Kindle, €4.49

Jules Verne, De la terre à la lune, suivi de Autour de la lune, Archipoche 2015, 496 pages, €12.00  

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la Lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1346 pages, €50.00 

Jules Verne, Œuvres complètes entièrement illustrées (160 titres, 5400 gravures), Arvensa éditions 2016, format Kindle, €1.79 

Charles-Noël Martin, Les 9 erreurs de Jules Verne sur les jeux de la mécanique céleste, Science et Vie n°618, mars 1969, €3.00 occasion

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Paul Doherty, L’ordre du Cerf blanc

Paul Doherty L ordre du Cerf blanc

Paul Doherty, professeur d’histoire médiévale en Angleterre, écrit de nombreux ‘detective novels’ ayant pour théâtre l’histoire, l’époque d’Alexandre le Grand ou l’Angleterre du 14e siècle. ‘L’ordre du Cerf blanc’ est le premier d’une série nouvelle, se passant dans l’Angleterre du début de la guerre de Cent ans, un peu après 1400.

Matthew Jankyn, la vieillesse et le statut social venus, y conte ses aventures comme espion de l’évêque de Beaufort, demi-frère du roi Henri IV de Lancastre. Ce dernier a démis le blond Richard II. Le roi Richard n’a pas tenu les promesses de sa jeunesse ; il est devenu tyrannique et écrase d’impôts sa population. Henri de Lancastre se révolte, arrête Richard et le laisse périr dans une forteresse. Mais, durant des années, la rumeur voit l’ex-roi Richard II ici ou là, au Pays de Galles, en Écosse. Son emblème, le Cerf blanc, surgit dans toutes les révoltes populaires et religieuses, comme celle des Lollards, partisans de l’égalité biblique.

Matthew n’a pas connu sa mère, morte en couche. Son père s’est désintéressé de lui jusqu’à ses 17 ans, le confiant au curé, puis au monastère pour y faire son éducation à la dure. A 17 ans, il l’envoie à Oxford y décrocher une licence. Mais le gamin a appris à dissimuler et jamais à aimer. « Jankyn est un espion. Jankyn est un lâche et, par-dessus, tout, Jankyn est un menteur. » C’est ainsi qu’il se présente lui-même à la première page du livre. Mais Matthew Jankyn est avisé, fidèle à ses intérêts, et suffisamment prudent pour se garder en vie. Il est l’espion parfait pour les mœurs du temps. Et l’évêque Beaufort, intriguant politique de première force, découvre ses talents : il lui ressemble.

Sa mission, à supposer qu’il ait le choix de l’accepter, est d’enquêter sur ces rumeurs de roi vivant, sur cet ordre caché du Cerf blanc. Jankyn ira en France, vainqueur d’Azincourt parmi d’autres, au Louvre interroger l’ancien valet de Richard II, en Écosse rencontrer l’imposteur qui lui ressemble. Il sera archer, lépreux, émissaire mandaté. Il agitera ses petites cellules grises pour faire la lumière sur cette énigme historique.

Car il s’agit d’une énigme réelle. Les chroniques du temps en rendent compte. La théorie de Doherty en vaut une autre, mais l’historien ne peut rien dire par manque de sources fiables. Seul le romancier peut prendre le relais. Il s’agit donc d’une histoire vraie, complétée et mise en récit pour notre plus grand plaisir. A la fin, vous saurez la vérité plausible sur la fin de Richard II, et pourquoi son successeur Henri IV reste tourmenté des rumeurs dont il devrait se fiche.

Vous assisterez aussi à la bataille d’Azincourt, vue côté anglais, et vous comprendrez ce qui sépare irrémédiablement les tempéraments des deux peuples : la vanité. Les chevaliers français sont au théâtre, ils se regardent entre eux et agissent scolairement comme les codes sociaux le prévoient. Leur bravoure n’est pas en cause, mais leur stupidité de classe grégaire. Les soldats anglais sont pragmatiques, ils agissent en fonction du terrain et préfèrent l’efficacité des arcs plébéiens aux trop lourdes armures nobles, condamnées par l’histoire. Quand je pense qu’il faudra attendre Vauban puis Napoléon pour qu’enfin l’armée française s’adapte à son époque !… avant de retomber dans le passé avec les badernes de 14 et de 40.

Paul Doherty, L’ordre du Cerf blanc (The Whyte Harte), 1988, ,10/18 2008, 348 pages, €7.50

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Sophie Jabès, Camille, Camille, Camille

sophie jabes camille camille camille
Camille Claudel, 1864-1943, sœur aînée de Paul, écrivain, a été l’amante d’Auguste Rodin, auguste sculpteur mâle, avant d’être internée en 1913 – ce qui la rendra célèbre.

C’est son frère Paul Claudel, auteur catholique converti célèbre et accessoirement diplomate, qui fait interner sa sœur pour démence paranoïaque, avec l’appui de sa mère. Dans la bien-pensance chrétienne bourgeoise de l’époque, il n’était pas convenable qu’une femme ne soit pas mère et fasse un métier d’homme, se colletant à la matière pour ébaucher (quelle horreur !) des nudités.

Rodin tentera d’améliorer le sort de son élève mais sans grand succès contre la toute-puissance de « la famille », et il meurt en 1917. Il consacrera toute une salle à l’œuvre de Camille Claudel dans son hôtel particulier – qui deviendra le Musée Rodin.

Contrairement à la doxa féministe de l’auteur, qui fait de Camille une aliénée au pouvoir mâle, Rodin dira de son élève préférée : « Je lui ai montré où trouver de l’or, mais l’or qu’elle trouve est bien à elle ». Octave Mirbeau, auteur du très sensuellement masochiste Jardins des supplices (chinois), encore lu de nos jours avec délices, mais qui était aussi critique d’art très connu de son temps, est enthousiaste : pour lui, Camille drape le nu pour en révéler l’intime.

Le livre que publie Sophie Jabès, dramaturge et scénariste italienne, est illustré de la sculpture fétiche de Camille Claudel, Sakountala, amante d’un roi hindou avant d’être oubliée à cause d’une malédiction. Toujours la religion pour maîtriser les femmes, croient les féministes, qui caricaturent les femmes en êtres réputés insatiables, goulues du diable, avides trous noirs qui aspirent en elles toute l’énergie mâle, menées par le seul vagin…

Sophie Jabès fait du théâtre à l’italienne, elle en fait donc trop. La pièce publiée dans ce livre est faite pour être jouée sur scène, « surjouée » et bien scandée pour bien marquer les imaginations, car tel est le théâtre. N’ayant pas vu la pièce, montée en octobre 2014 au Lucernaire à Paris, je ne peux qu’en dire les échos de lecture qu’elle a eu sur moi par ce livre.

L’auteur détriple Camille – d’où le titre – la présentant sous trois faces : vieille édentée, matrone corpulente, jeune fille passionnée. Ces trois personnages apparaissent, disparaissent, dialoguent lors de rencontres improbables. La sculptrice éprise de la glaise qui veut façonner l’amour devient, à sa maturité, une femme libre maîtresse d’elle-même et dégagée de son mentor, avant de finir vieille internée, proche de la mort qui surviendra à 78 ans. Elle revient sur son passé, réfléchit ce miroir de l’existence, pense à sa destinée. Elle qui voulait donner plutôt que prendre, a été prise et reprise maintes fois : par Rodin son amant, par sa famille qui l’enferme, par le siècle qui refuse aux femmes le droit d’être libres – légalement, financièrement, sexuellement.

Nous sommes dans le lourdement symbolique mais notre époque n’aime pas les subtilités, éduquée de télé où seul le coït en passes de trente secondes (y compris pour la politique en « petites phrases ») réussit à faire jouir l’audimat. Nous sommes loin de Racine et même d’Anouilh, mais le « message » théâtral est clair : purement militant, oubliant quelque peu la jouissance de créer autrement que dans sa chair.

Oubliant aussi combien la condition des femmes a changé – en bien. Ce féminisme-là me fait penser à la gauche figée sur Germinal. Comme si Zola était un journaliste du XXIe siècle à la pointe de la sociologie…

Sophie Jabès, Camille, Camille, Camille, 2014, Lansman éditeur (Belgique), 52 pages, €17.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Christian Rol, Le roman vrai d’un fasciste français

christian rol le roman vrai d un fasciste francais

Qui a vécu sa jeunesse entre 1967 et 1987 lira avec passion ce livre. Il retrace la vie parisienne, idéologique et activiste de ces années-là. L’éditeur est spécialiste des vies exemplaires et a déjà publié la vie l’Al Capone, le testament de Lucky Luciano, les confidences de J.E. Hoover, les histoires d’espions ou de P.J. de Charles Pellegrini, les rires de Spaggiari et les braqueurs des cités de Rédoine Faïd – entre autres. Il s’intéresse ce mois-ci à René Resciniti de Says, flambeur déclassé, barbouze élégant et possible tueur de Pierre Goldman (demi-frère aîné de Jean-Jacques, l’idole des années 80 et enfoiré de première pour les Restau du cœur) – tueur possible aussi d’Henri Curiel (fils de banquier juif égyptien, communiste et anticolonialiste), plus quelques inconnus nécessaires.

Possible, car rien n’est sûr malgré le titre accrocheur, même si les présomptions sont fortes, encore que le brouillage des pistes soit la spécialité des « services » parallèles, notamment sous de Gaulle (avec Foccart), Giscard (avec Debizet) et Mitterrand (avec Grossouvre). Pourquoi Goldman ? (dont j’ai parlé ici) – Parce qu’il représentait aux yeux de la droite au pouvoir tout ce que le gauchisme post-68 avait de repoussant : l’arrogance d’un juif polonais délinquant, la pression jamais vue des intellos de gauche sur la justice, l’impunité d’un braqueur qui aurait tué deux pharmaciennes et blessé un policier. Pourquoi Curiel ? Parce que cet internationaliste marxiste, il y a peu traître à la patrie en portant des valises pour le FLN algérien, était devenu le centre d’une nébuleuse d’aide aux terroristes gauchistes, dont Carlos a été la figure la plus meurtrière. René de Says a tué sans état d’âme ni passion ; il n’était pas un tueur psychopathe mais un activiste politique, convaincu d’agir pour le bien de la France.

René, dit Néné, baisait bien avant sa majorité les sœur Nichons, devant ses copains ébahis. A 15 ans, en 1967, il avait la virilité précoce et la prestance de l’adolescent affranchi, étreignant déjà et régulièrement les filles du Lido près de chez lui, et couchant un mois entier avec sa marraine à la trentaine épanouie. Il avait dû commencer à 12 ou 13 ans et les collégiens et collégiennes de son âge, dans la famille de l’auteur, en étaient fascinés. Néné n’avait pas attendu mai 68 pour jeter l’austérité puritaine aux orties et bafouer l’autoritarisme suranné des dernières années de Gaulle. Ce pourquoi il n’a jamais été sensible aux sirènes sexuelles du gauchisme, dont on se demande s’il aurait eu tant de succès s’il n’avait pas encouragé la baise entre tous et toutes, selon les multiples combinaisons de Wilhelm Reich… D’ailleurs le marxisme du Parti communiste est devenu brutalement ringard en quelques mois, alors que les cents fleurs du maoïsme et la prestance christique de Che Guevara enflammaient les passions. Baisons rimait avec révolution alors que votons était piège à cons. C’était l’époque – bien décrite aussi côté mœurs par Claude Arnaud.

Mais nous sommes avec René dans l’aventure. Ce « garçon de bonne famille à la réputation de voyou » (p.25) est aussi à l’aise au Ritz qu’au bordel. Il aime les putes et les fringues, avant l’alcool et l’adrénaline. Il n’a pas froid aux yeux ni la morale en bandoulière : ce qu’il ne peut s’offrir, il le vole – habilement – ou monte une arnaque pour l’obtenir. A demi-italien, il a le sens du théâtre ; même sans le sou, il a celui de la prestance. Son bagout et sa culture font le reste. Abandonné par un père volage qui n’a jamais travaillé mais qui descend d’un neveu du comte Sforza, célèbre antifasciste, il fait le désespoir de sa mère mais revient toujours à elle. En bon déclassé, habitant un minable deux-pièces – mais sur les Champs-Élysées – il est séduit par le baroque désuet de l’Action française, malgré le titre racoleur et faux du livre qui en fait un « fasciste ».

Christian Rol, petit frère d’amies de Néné et journaliste aujourd’hui à Atlantico, n’hésite pas à en rajouter pour faire monter la sauce, poussant la coquetterie jusqu’à déguiser nombre de témoins par des pseudonymes « pour protéger ses sources » – tout en lâchant un vrai nom page 308, sous couvert d’un article cité d’un obscur canard que personne n’aurait jamais cherché. Que valent des « témoignages » qui doivent rester anonymes ? Ce pourquoi le dernier tiers du livre est assez mal ficelé, redondant, citant de trop longs passages d’un journal intime insignifiant ou un dithyrambe nécrologique de peu d’intérêt. Christian Rol, c’est clair, est un conteur d’histoire au style action, un brin hussard, mais pas un journaliste d’investigation.

Et c’est dommage, car les 200 premières pages sont captivantes, replaçant bien les personnages dans le contexte d’époque, les jeux de guerre froide, le terrorisme à prétexte palestinien, la trahison des clercs qui, par lâcheté, hurlent avec les loups, l’explication universelle par un marxisme dogmatique revu et simplifié par Trotski et Mao, la haine de classe des petit-bourgeois qui veulent devenir de grands bourgeois à la place des grands bourgeois (ce qu’ils feront sous Mitterrand), la haine de génération envers les vieux cons, encouragée par Sartre de plus en plus sénile à mesure des années 1970. L’extrémisme de gauche a secrété de lui-même un extrémisme de droite, moins dogmatique et plus romantique, habité de la fureur de vivre des enfants du baby-boom, trop nombreux et avides d’exister dans une société coincée par la petite vertu des années de guerre mondiale et de reconstruction. L’auteur note de René « sa bohème et sa nature profondément libertaire » p.62.

Gauchiste, ne te casse pas la tête, on s’en charge ! était le slogan minoritaire de ces années de guerre civile en faculté. L’engeance du progressisme bourgeois, qui allait donner le bobo dans sa crédule bêtise et son narcissisme de nanti, était la mode à combattre. Sans avoir été de ce bord, je le comprends dans son époque. La pression médiatique des quotidiens contaminés tels l’ImMonde, le Nouveau snObs, l’Aberration, le Mâtin des paris et autres LèchePress (titres parodiques inventés ces années-là) était telle qu’elle suscitait son antidote, par simple santé mentale. Dès qu’on voulait penser par soi-même, il fallait quitter la horde, lire autre chose que le Petit livre rouge ou Das Kapital, analyser autrement que par les structures marxistes faites de rapports schématiques de domination.

Néné et ses copains ne s’embarrassaient pas d’intellectualisme ni de théorie ; ils aimaient la France, vieux pays du sacre de Reims, et n’aimaient pas ces idées immigrées de la philosophie allemande. Ils baisaient comme les gauchistes – mais surtout les filles, pas les garçons comme leurs adversaires, encore moins les enfants ; ils faisaient le coup de poing comme eux – mais avec plus de conviction et trop souvent à deux contre dix ; ils étaient surtout moins lourdement « sérieux », nettement plus potaches. Au point d’aller fesser JJSS (Jean-Jacques Servan-Schreiber lui-même !) en pleine conférence devant les bons bourgeois d’Angers.

Faute de vouloir se caser avec emploi, épouse et gosses, nombre de ces rebelles sans cause se sont engagés. Pour René, ce fut dans les parachutistes, au 9ème RCP où il deviendra caporal-chef. Mais toute hiérarchie lui pèse, les putes lui manquent et les fringues militaires ne valent pas les costumes sur mesure de son tailleur Cohen, ni les pompes Weston sans lesquelles il se sent en tongs. Après les paras, ce sera l’engagement au Liban, côté phalanges chrétiennes contre les « islamo-progressistes » financés par l’URSS, puis au Bénin avec Bob Denard pour un putsch manqué à cause du manque d’envergure stratégique dudit Denard – qui laisse sur le tarmac une caisse emplie d’archives, contenant les noms et photos des papiers d’identité de tout le commando ! Le portrait du mercenaire, page 167, vaut son pesant de francs 1980.

Ce n’est que page 179 qu’on assassine Henri Curiel, et page 185 Pierre Goldman. Sur ordre du Service d’action civique (SAC) mais pour le compte d’autres commanditaires : Poniatowski ? le SDECE ? les services secrets sud-africains ? Gladio ou la CIA ? On mourrait sec dans la France giscardienne : Jean de Broglie, Robert Boulin, Jean-Antoine Tramoni… Curiel et Goldman ont été pris dans cette mixture inextricable de paranoïa barbouzarde et de liaisons internationalistes-progressistes manipulées par les grands de la guerre froide. Rien de personnel, rien que le nettoyage d’agents de la subversion. Est-ce réalité, est-ce vantardise ? peu importe, au fond. Ce qui compte est le roman d’aventure de ces années, l’amoralité de cette génération qui a explosé en 68, la vie accomplie avant trente ans, comme Achille, Alexandre ou Jésus…

René de Says a encore arnaqué des Chinois des Triades, fait la bringue avec l’ex-Waffen SS Christian de La Mazière, témoigné dans Le chagrin et la pitié de Max Ophüls, mais le cœur n’y était plus. Difficile de rester un flambeur marginal épris de la patrie et des filles, une fois passée la vigueur exceptionnelle de la jeunesse. René l’aristo à demi italien reste un clochard céleste qui a vécu mille vies, mais a toujours été hanté par le néant. Sa fin, à 61 ans, est dérisoire : Néné le Camelot est mort d’une tranche de gigot, en fausse-route à Fontenay.

Si ce livre n’est ni « une bombe », ni la révélation « de l’homme qui tua Pierre Goldman et Henri Curiel », il est surtout le roman politique d’une époque, de l’autre côté de la mode. Ce qui est rare, d’autant plus passionnant.

Christian Rol, Le roman vrai d’un fasciste français, avril 2015, éditions La manufacture de livres, 314 pages, €19.90

Éditions La manufacture de livres – attachée de presse Guilaine Depis – 06.84.36.31.85 guilaine_depis@yahoo.com

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Croisière au Guatemala et Costa Rica

En haute mer, est au menu de ce jour la préparation du poisson, le tango, le massage thaï, une conférence sur le canal de Panama, casino, dégustation de vin payante, séminaire sur la tanzanite (deuxième plus rare pierre précieuse au monde) et vente… Vente d’ambre. Au théâtre on retrouve le violoniste Sean Riley accompagné par le pianiste Brooks Aehron avec un excellent programme allant de la Méditation de Thaïs à La liste de Schindler en passant par Romance de Beethoven entre autres. Le soir le théâtre accueillera James Stephens III comique.

costa rica puntarenas

Puntarenas, Costa Rica 8h à quai, retour pour 19h45 et départ à 20h. La distance jusqu’au canal de Panama est de 470 milles nautiques. Nous avons retenu et payé une excursion « Aerial Tram Rainforest Adventure » qui nous permettait d’embrasser la canopée. Seule restriction, il ne fallait pas peser plus de 170 kilos… L’excursion est annulée pour une obscure raison, peut-être trop de personnes au-delà de 120 kg ? Tant pis, il faut se résoudre à aller dépenser quelques dollars dans les boutiques sises au bout de l’allée menant au bateau.

costa rica comme nous aurions aime

Puntarenas, contraction de Punta da Arena (pointe de sable). La péninsule est longue de 6 km et large de 200 à 600 m, reliée au continent par un isthme dans le golfe de Nicoya. Selon les archives, le site de Puntarenas fut utilisé comme port d’embarquement et de débarquement pour la première fois le 17 mai 1765 par Miguel Antonio de Unanué qui était alors propriétaire de l’exploitation agricole connue aujourd’hui sous le nom de « El Palmar ». Ce n’est qu’en 1797 qu’est construite la première douane donnant à ce port son caractère officiel. La Paseo de los Turistas longe la plage jusqu’à la Punta, c’est la promenade des touristes où l’on trouve des étals présentant de petits souvenirs : t-shirts avec animaux typiques du Costa-Rica, cigares, objets en bois…

guatemala tissage

Sur le bateau : soccer, basket, fitness, tester les vins italiens, tester le Jameson, tester le porto, casino, montres à vendre. Et ce soir, au théâtre, magie (peut-être découvrirons-nous comment faire disparaître la facture du bord ?) En haute mer et pendant la nuit nous vieillirons encore d’une heure ! Quel sera le programme ? Achats, pas chers disent-ils ! Voyez les réductions, 10% sur les parfums et cosmétiques, jusqu’à 60% sur les bijoux, jusqu’à 75% sur les montres, c’est même le capitaine du bateau qui donnera le top départ de ces « soldes ». Une énième conférence sur le Canal de Panama, on y arrive. Une présentation des futures croisières ; de la musique, encore les stars de l’Infinity au théâtre ce soir pour un show des années 70, des cours de danse et, pour le repas du soir mettez votre tenue de ville ou aller vous régaler des restes du midi au buffet. Il y aura aussi des sushi, du stir fry, des casses croûtes pour ceux qui refuseront de s’habiller, hou ! Et puis vous qui vous vautrez sur les chaises longues du pont 11, vous êtes priés de rentrer vos ventres et de ne pas empiéter sur la piste de jogging, na, c’est écrit dans le Celebrity today. Ceux qui monopolisent les chaises-longues et lits des ponts empruntent peu la piste de jogging, ou alors ils ont tellement grossi qu’ils débordent de leur canapé !

COSTA RICA

Puerto Quetzal, Guatemala, 7 h du matin, le bateau est à quai. Le Guatemala, ce sont des vestiges mayas, de petits villages indiens aux marchés colorés, des lacs, des villes coloniales préservées, la jungle impénétrable du Peten. Puerto Quetzal est le plus grand port guatémaltèque sur l’océan Pacifique. Antigua, érigée capitale par les Espagnols, déchue de son rang par les séismes du 18ème siècle (1773/1776) doit sa résurrection à la mise en valeur de son architecture coloniale de style baroque et Renaissance espagnole entièrement reconstruite. Elle se situe à environ 90 minutes de bus du port. Pour ceux qui ont choisi les sorties, tous à bord à 17h45, départ de l’Infinity à 18h. Direction le Costa Rica et Puntarenas dans 468 milles nautiques.

guatemala femme

Pour les autres, un petit tour en ville où un charmant défilé de Guatémaltèques en costumes régionaux nous occupe. Les couleurs vives des vêtements et nappes attirent le touriste. Sur le bateau concours de poker, fitness, musique disco, dégustation de vins. Au théâtre ce soir : iBroadway avec les « stars » de l’Infinity. Hum ! Star est peut-être un mot excessif…

Hiata de Tahiti

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William Faulkner, Requiem pour une nonne

william faulkner requiem pour une nonne
Roman expérimental d’après Nobel, donc roman chiant, qui tente de mêler histoire du pays et pièce de théâtre. La part historique remonte aux origines – pour traquer le péché originel de l’Amérique d’être une putain d’un côté, une meurtrière de l’autre ? La part théâtrale met en scène l’accusation de meurtre d’un bébé (évidemment fille) par une nurse noire, ancienne putain, recueillie par la fille écervelée qui, à 17 ans, avait suivi un malfrat dans un bordel de Memphis dans Sanctuaire. Évidemment, la putasserie demeure et la belle fricote avec le frère de l’ancien amant. De qui est le bébé ? Le doute demeure, son premier est affirmé ne pas être du mari qui, saoul, a jeté la voiture au fossé quand elle avait 17 ans, poursuivant l’engrenage que la putasse avait elle-même commencé. Mari soulard qui se révèle le neveu de l’avocat Stevens, bourré dès l’université. Aurait-il été si mal élevé, le gamin que l’on a appris à apprécier dans L’Ours, L’Intrus et Le Gambit ? C’est assez invraisemblable – même s’il ne porte plus le prénom de Charles – dit Chick – mais celui de Gowan.

Vous ne comprenez pas plus que moi ? Pas grave. Il semble que Faulkner tente de rassembler son œuvre en une cohérence, de lier la geste américaine à sa geste littéraire personnelle, reprenant ses anciens personnages et ses hantises fantasmées pour leur donner une suite. Ce n’est pas des plus heureux. Trois fictions historiques au ton incantatoire, prêches vertueux sur les turpitudes des anciens autour d’un cadenas, d’une prison et de la guerre. Trois actes scéniques où la négresse se trouve réhabilitée (elle a étouffé le bébé pour le sauver d’une existence de bâtarde) et la bourgeoise avilie (elle voulait tout quitter pour son gigolo bien membré). Le tout lié d’anciennes nouvelles et de pensées Ancien testament sur la culpabilité et la responsabilité, dans une lassitude d’écriture manifeste. Le théâtre se traîne et les fictions sont très inégales. Le tout est bien raté, n’en déplaise aux dévots pour qui la « Littérature » c’est tout bon si l’auteur a écrit une fois une bonne œuvre.

albert camus requiem pour une nonne

Il est vrai que Faulkner se débattait entre deux maitresses à la fois à l’époque du roman et qu’il a joué à laisser écrire certaines scènes du théâtre par la jeune pétasse qu’il avait sous son aile. Il a retouché sous les conseils de professionnels mais, même après cela, la pièce restait injouable en l’état, plus roman que théâtre. Albert Camus en France en a tenté l’adaptation en 1956 avec un certain succès, mais en remaniant l’ordre des dialogues pour faire progresser l’action, en coupant ici et développant là – en bref une véritable réécriture à partir du lourd bordel ambiant, autant littéraire que moral…

William Faulkner, Requiem pour une nonne (Requiem for En un), 1951, Folio 1993, 304 pages, €7.90
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade 2007, 1429 pages, €78.50
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Pierre Michon, Vies minuscules

pierre michon vies minuscules
Que dire d’une biographie où l’auteur ne parle presque que des autres et où il ne naît qu’à la fin ? C’est ce qu’accomplit Pierre Michon dans ce récit littéraire composé de vies rapiécées. La sienne ne fait que tisser des liens avec celles des ancêtres et des camarades, côtoyés plus ou moins.

Né chez les paysans à Châtelus-le-Marcheix, mais d’une mère institutrice, le petit Pierre souffre de l’absence de père, parti lorsqu’il avait deux ans. L’ombre d’une grande sœur morte bébé avant sa naissance, plane sur sa vie. Il passe une enfance de campagnard avec curé à Mourioux, avant d’être pensionnaire au lycée de Guéret. Il s’y fait quelques lourds amis avec lesquels il ne gardera pas de relations. Il veut écrire et, pour cela, devient lettré de l’université à Clermont-Ferrand, consacrant son mémoire de maîtrise à Antonin Artaud. Fou et voyant, Artaud répond au déséquilibre de l’auteur, progressivement alcoolique et shooté aux barbituriques. Instable, il ne peut fixer ses amours et réclame de la violence : se faire battre par des hommes plus forts que lui, se faire larguer par des femmes aimantes, comblent sa névrose. Le théâtre, un temps, lui permet d’échapper, en lui faisant endosser d’autres rôles que le sien.

Ce n’est qu’à 37 ans qu’il entre dans la vie littéraire avec de laborieux textes corrigés, gueulés et réécrits, à l’exemple de Flaubert, qu’il publie sous ce titre des Vies minuscules. Sa langue classique lui fait obtenir le prix France culture 1984. Langue qui ne se parle plus guère, avouons-le, moins réussie malgré le travail que Flaubert, moins naturelle que Rimbaud, moins fluide que Proust. Voudrait-il racheter son inexistence par l’abondance et prouver sa maîtrise par le trop-plein ? Envisage-t-il d’exister enfin pour lui-même par la littérature, de renaître par les seuls mots, sa vie physique ayant été jusqu’ici un désastre ?

Malgré l’aspect souvent pesant de la langue, ce travail de laboureur des phrases s’élevant à peine de la glèbe, les huit vies rassemblées ici tissent une trame biographique originale. Parler de soi en parlant des autres exclut le narcissisme et permet de panser la blessure de n’avoir pas été reconnu comme fils par un père. Si la première vie accroche peu, celle d’Antoine Peluchet et surtout celle des frères Bakroot au lycée, sont des merveilles. Les derniers textes, se rapprochant du présent, mettent en scène l’auteur en creux, rarement dans ses bons aspects mais non sans un certain humour.

En témoigne par exemple son expérience du théâtre dans les petites villes de province, avec sa compagne éphémère Marianne. Il ne ménage pas sa critique aux dévots de la Culture, critique qui, au fond s’adresse un peu à lui-même lorsqu’il tend à en faire trop : « La promiscuité en laquelle il me fallait vivre avec de bon apôtres forts de leur mission civilisatrice et des fonctionnaires à hobbies, dans une constante surenchère de créativité dévote, m’exaspérait » p.162. S’élève alors des pages le parfum du socialisme 1981, des bobos prêts à « changer la vie » sans un centime, dont les cultureux d’aujourd’hui restent les pâles avatars – naïfs devant les vrais professionnels intermittents, ceux qui réalisent concrètement les spectacles.

Un beau livre mais à lire dans le calme parce que les phrases ne sont pas faciles.

Pierre Michon, Vies minuscules, 1984, Folio 2013, 254 pages, €6.46

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William Boyd, L‘attente de l’aube

william boyd l attente de l aube

Un roman d’espionnage littéraire est un phénomène assez rare, bien que plus courant au Royaume-Uni qu’en France. William Boyd s’y lance, moins dans la psychologie et plus dans l’action qu’habituellement. Son personnage d’anglo-autrichien Lysander, « pas encore trente ans, d’une beauté presque conventionnelle », est ambigu et attachant. Il est à Vienne en 1913, dans cette Autriche effervescente qui va bientôt faire exploser la « grande » guerre européenne – dont on « célèbre » les vertus en ce centenaire 2014.

Pourquoi un jeune Anglais s’est-il établi dans cette capitale Mitteleuropa ? Parce qu’il ne peut « conclure » avec les femmes. Est-il homo comme tout bon mâle anglais de son temps ? Non, car il n’a été ni à Cambridge, ni à Eton. Un disciple du nouvellement célèbre Dr Freud va faire émerger à sa conscience un souvenir des 14 ans. Une après-midi d’été au soleil, Lysander Rief s’est caressé seul dans la campagne et s’est endormi – la culotte baissée – avant d’être retrouvé ainsi demi-nu par sa mère. Gloups ! L’aiguillette serait nouée à moins. Mais le psychiatre Bensimon dénoue l’affaire. Dommage qu’il laisse trainer son dossier confidentiel sur son bureau, tandis qu’une autre patiente très libérée (comme les peintures de Klimt), est dévorée de curiosité. La sculptrice Hettie Bull va séduire Lysander et le baiser – à sa plus grande satisfaction. Fin de l’acte 1.

Mais les attachés militaires britanniques, le colonel Munro et l’attaché naval Fyfe-Miller, sont aux aguets. Lysander est accusé quatre mois après les faits de « viol » et Hettie se déclare enceinte. Les agents font aider Lysander à s’évader d’Autriche où il risque la prison. Il est en dette envers le gouvernement pour la caution et les divers frais. Fin de l’acte 2.

Le jeune homme reprend sa vie d’acteur lorsque survient la guerre, celle qui était attendue malgré ce qu’affirment les historiens. Les théâtres ferment et Lysander ne peut que s’engager. Sa connaissance de l’allemand est utile, mais plus encore sa connaissance des milieux germanophones. Munro et Fyfe-Miller le retrouvent comme par hasard pour lui confier une mission : découvrir qui se cache derrière les messages en code des fournitures de transports aux armées, transmis à l’Allemagne via la Suisse. Commence alors une traque digne de John Le Carré avec déguisements, faux semblants, pièges et investigation psychologique. Le final de cet acte 3 va très loin, au-delà d’Œdipe – mais je ne le déflore pas.

william boyd ecrivain prefere

L’auteur s’appuie sur une théorie psychanalytique du parallélisme : « Enfin, c’est un peu compliqué. Disons que le monde est par essence neutre : plat, vide, privé de signification et d’importance. C’est nous, notre imagination, qui le rendons vivant, qui le remplissons de couleur, de sentiment, de but et d’émotion. Une fois que nous avons compris cela, nous pouvons façonner notre monde comme nous l’entendons. En théorie » p.69. Le lecteur lettré songe à Shakespeare dans Macbeth : « L’histoire est un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ». Chacun pourrait-il reconstruire son histoire par la seule volonté de croire un autre scénario – tout comme un acteur apprend un nouveau rôle ? Nous sommes au théâtre car Lysander est acteur, fils d’acteurs. La psychologie est un théâtre d’ombres, comme l’amour, l’espionnage aussi qui manipule les gens. Nous sommes dans le miroir mère-fils et père-fils, le fruit des amours avec Hettie, le petit Lothar, est peut-être imaginaire ; l’important est qu’il croie à son existence. Mais ce sont ces ressorts qui font mouvoir les marionnettes humaines.

Le roman est truffé de dialogues de film, les paragraphes littéraires paraissent un peu plaqués, souvent pour ralentir l’action et faire monter le suspense. Un chœur, comme à l’antique,  ouvre, ferme et scande l’action. Le monde est un théâtre… Un bon mariage entre espionnage et littérature.

William Boyd, L‘attente de l’aube, 2012, Points Seuil 2013, 441 pages, €7.51

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