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Jean Winiger, Un amour aveugle et muet

Un Savoyard d’Entremont, homme de théâtre séduit par les auteurs russes, découvre Vassili Grossman. Ce journaliste de guerre sous Staline devenu auteur littéraire élabore une réflexion sur le pouvoir, la foi, la totalité russe. Juif, il n’est pas ethno-nationaliste comme le Kremlin l’exige ; le KGB censure ses livres à la fin de sa vie et confisque son manuscrit, « y compris les rubans de sa machine à écrire » ! Sa grande œuvre, Vie et destin, sera passée en microfilm en Occident par Andreï Sakharov et éditée à l’Ouest, avant que la Perestroïka de Gorbatchev ne l’autorise en Russie. L’auteur, qui avoue avoir découvert Grossman durant le confinement, c’est-à-dire il y a peu, s’immerge dans cette œuvre pour en faire un théâtre. Il tente d’y adjoindre une passion amoureuse avec une jeune Russe, découvrant que seule la bonté permet de résister à toutes les contraintes.

Assia invite Pierre, marié mais lassé, à Saint-Pétersbourg, loin de sa ferme cocon où il oublie le monde dans les livres, protégé par ses montagnes. Il doit jouer une pièce tirée de Grossman et faire passer son message. Les destins broyés sous le totalitarisme en miroir d’Hitler et de Staline, chacun imitant l’autre par construction (cité p.42), fascinent les intellectuels de la Russie moderne car Poutine les imite à son tour. Mais ils sont peu nombreux face à la masse russe, rurale et éloignée des centres. Le pouvoir du Vieux-blond (Vladimir Vladimirovitch) se mure de plus en plus dans la certitude, donc la répression. Le peuple ne suit pas ? Abolissez le peuple, par le trucage des élections, l’éradication par les balles, le poison ou la prison pour tous les opposants, par la propagande et la censure. L’œuvre de Pierre le petit est bien insignifiante face au pouvoir absolu des Organes. Sa pièce, Un amour aveugle et muet, ne fera l’objet que de trois représentations. Même à Moscou le refus est net, l’Alliance française ne voulant pas froisser le Kremlin, bien qu’Assia remue ses relations de petite-fille du général Tchouïkov vainqueur à Stalingrad et d’épouse de l’oligarque Markov monté dans la communication sous Poutine.

D’ailleurs, le mari se venge, vexé qu’un obscur Français fané soit préféré à lui-même, exemple de réussite et de jeunesse conservée. La domination du pouvoir accompagne la domination de l’oligarque pour réduire l’individu à presque rien. Grossman n’avait plus pour espérance, dans le totalitarisme de son époque qui désormais revient, que les actes personnels et la bonté inhérente au fond humain. Rousseauisme naïf issu du christianisme que Tolstoï avait porté en Russie et qui est aujourd’hui peu convainquant. Il est le ressort de la passion qu’éprouvent le Français et la Russe, séparés par deux cultures, la libérale et l’autoritaire, par deux paysages intérieurs, l’entre-soi des petites provinces et l’immensité russe.

L’auteur, homme de théâtre, n’évite pas le piège de l’empathie sans issue. Son personnage joue un rôle, il semble n’avoir aucune personnalité, bercé depuis l’enfance par l’amour de sa mère et de sa grand-mère, maquisarde des Glières. Il se laisse mener et ballotter par les femmes, dont Assia, se laisse vivre, porté par les œuvres dont il s’imprègne et les auteurs dont il emprunte la personnalité. Un coucou dans le nid d’un autre. Après de multiples masques, il est Grossman, donc jamais au présent puisque Grossman est mort en 1964. Il ne voit les villes que comme des lieux de mémoire, arpentant Saint-Pétersbourg ou Moscou à la recherche de son auteur adulé ; il ne voit les gens que par le prisme de Grossman, vieille babouchka ou milicien armé, des gens ordinaires. D’où cette impression d’essai intellectuel, de carnet de théâtre avant l’écriture des dialogues, plutôt que de roman littéraire. L’action est presque inexistante, engrenée par le pèlerinage grossmanien, soumise aux caprices d’Assia la Russe qui ne sait pas elle-même ce qu’elle pourrait bien vouloir.

La réflexion de l’auteur sur la Russie, dont il connaît principalement la part européenne et intellectuelle de Saint-Pétersbourg et Moscou, me paraît un peu courte. « Pourtant, au cœur brisé des enfants du marxisme, l’exaltation, la passion, le désir n’est pas mort. Cela, ils l’ont à l’âme comme une raison d’exister, un héritage, et le fond de ce trésor n’a pas été dilapidé sous l’absolutisme des tsars puis durant le communisme ». Échec de l’Homme nouveau certes, vitalité intacte comme pour tout vivant certes, mais encore ? L’exaltation n’est-elle pas plus forte et plus utopique lorsqu’elle est constamment réprimée, comme une cocotte minute qui monte en pression ? « Ce que nous dicte notre conscience », enjoint Grossman p.132. Mais l’intérieur qui ne peut s’exprimer reste un quant à soi qui n’en pense pas moins mais n’ose rien. La population soutient son despote parce qu’il représente la patrie et l’État qui la structure. « Tout progrès de démocratie et de transparence » est infime, d’où le refuge de Grossman dans l’être intérieur, qui ne dit mot. « Cette conscience réclamée par Grossman est source d’empathie, de bonté, d’attention aux autres et à la nature, elle dicte notre responsabilité à tous, qui que nous soyons » p.133. Mais elle est plus facile à un Français vivant en France sous la « dictature » Macron qu’à un Russe vivant en Russie sous la « démocratie » Poutine…

Reste donc la niaiserie chrétienne rousseauiste : « Face au mal qu’apporte un État à la société, à une classe, à une race, la bonté insensée pâlit-elle en comparaison de la lumière qu’irradient les hommes qui en sont doués ? Elle est cette beauté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme, elle est le point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain » p.200. Un acte de foi, pas un acte politique ; un refuge intérieur, pas un combat social. Dans les tragédies, les héros meurent à la fin.

Jean Winiger, Un amour aveugle et muet – Une passion française et russe, L’Harmattan 2021, 280 pages, €23.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Gavroche de Saint-Pétersbourg

Le canal d’Hiver sépare deux corps du Palais pour laisser couler un bras du fleuve, comme à Venise. La façade est peinte de jaune soleil pour forcer le climat à sourire, si près de la Finlande.

Des atlantes hiératiques soutiennent l’entrée du nouveau palais d’Hiver, rue des Millionnaires. Ils ont plus la lourdeur viennoise que la grâce vénitienne ; ils apparaissent aussi peu naturels que cette capitale classique, bâtie en force sur les marais. Une païenne d’aujourd’hui a placé entre les pieds du plus jeune, du plus joli ou du mieux éclairé des grands atlantes mâles une poignée de feuilles de chêne fraîches, à demi jaunies par l’automne. Symbole de force militaire, appel à la fécondité du gland, c’est un hommage au corps parfaitement musclé qui s’exhibe, le visage vers le sol, d’où le regarde l’humanité banale en levant les yeux.

Cet atlante est-il l’homme de l’avenir, russe devenu dieu grec ? La poitrine en bouclier est bosselée d’énergie, les sourcils sont froncés, sérieux dans l’effort. Ainsi de la patrie russe en proie aux affres de la modernité depuis l’époque de Pierre le Grand. Vladimir Poutine, judoka dès l’âge de 11 ans, gamin des rues bagarreur jusqu’à ce que son prof de judo ne le « recadre », aimant à s’exhiber torse nu dès son plus jeune âge et encore à la chasse ou au sport sur les affiches électorales, roulant des épaules comme un gorille lorsqu’il monte le tapis rouge vers la présidence, reprend cet imaginaire russo-soviétique du virilisme de chef.

Au sortir du musée, sur la vaste place pavée de l’Ermitage en fin d’après-midi, je prends justement en photo, à sa demande, un gavroche de 10 ans. Il est heureux de vivre, pauvre mais débrouillard, le nez au vent, excité d’être un garçon libre, singeant déjà les virils et content de le montrer. Il est avec son copain à face carrée et cheveux rasés, portant pull rouge et blanc par-dessus son tee-shirt, dont le teint de lait masque à peine la brute qu’il va devenir. Celui qui m’aborde en russe, en me demandant une cigarette pour engager la conversation, est plus fin, hardi et déluré, sa grosse chemise-veste de mauvaise imitation russe du jean est ouverte jusqu’au ventre sur son torse de bébé. Pour la photo, il a même entrouvert sa veste un peu plus. Il se voudrait déjà viril, c’en est attendrissant. Il n’a rien demandé d’autre – je ne fume pas – qu’un instant d’intérêt de la part d’un étranger, une photo de lui et de son copain, et un sourire en récompense de sa naïve vanité. Puis il est parti en carrant un peu plus ses épaules sous sa veste car il faisait chaud et il se sentait fort.

Nous nous dirigeons vers la poste centrale « noyta » en alphabet cyrillique et qui se dit « pochta ». Hésitant sur la route à suivre pour rejoindre Pochtamskaia, je demande le chemin à un passant, avec mes bribes de russe. Il comprend fort bien et nous indique la bonne direction – et je le comprends. Je suis étonné de saisir si facilement les mots de la langue, il est vrai ici avec l’accent pur de Pétersbourg, comme si la mémoire me revenait après dix ans. Dans la poste à la vaste verrière s’ouvrent d’innombrables guichets. Quelques chats errent ici comme chez eux, sans doute les mascottes des employés. Nous nous acquittons ici de la corvée des cartes postales – 15 pour moi – qu’il faut couvrir de timbres, vue l’inflation, pour atteindre les 1200 roubles d’affranchissement requis pour l’étranger (1F20). La blague est de noter sur les cartes : « bons baiser de Russie – signé 007 ».

Nous regagnons l’hôtel en longeant la Perspective Nevski jusqu’au centre culturel municipal, l’ancien palais Belosselski d’un rouge brique magnifique contrastant avec sa colonnade blanche. Il est situé après le pont Aritchkov où des athlètes domptent des chevaux de bronze. Je prends en photo – la dernière de ma pellicule d’aujourd’hui – un trolleybus en panne en plein milieu de la chaussée. Le chauffeur en répare la perche sur le toit. Nous empruntons le métro pour deux stations afin d’aller plus vite pour le souper toujours fixé à 19h30. Nous n’arrivons pas à bien saisir le système des tramways. Il y en a partout, les arrêts sont figurés par des panneaux blancs placés sur les lignes en milieu de rue, figurant le numéro de chaque ligne. Mais sur nos plans, les numéros sont indiqués en bouts de lignes et l’itinéraire reste incertain sur le parcours, si bien que nous ne savons où prendre les bons trams, ni où ils s’arrêtent en cours de route…

Le dîner d’hôtel est toujours dans le bas de gamme : quelques rondelles de concombre et une demi-tomate en entrée, suivies de deux petits poivrons farcis à la viande, entourés de sauce blanche, enfin une petite part de gâteau synthétique à base de génoise industrielle et de glaçage façon chocolat. Nous allons ensuite au bar de l’hôtel, après en avoir en vain cherché un aux alentours, pour finir nos roubles en buvant une vodka. Demain, nous avons rendez-vous dans le hall à 6h45 pour l’aéroport.

Nous nous réveillons donc très tôt, et l’on nous donne pour petit déjeuner un panier repas composé de chocolat, d’une orange, de deux petits pains, au salami et au fromage, et d’une petite bouteille d’eau gazeuse. Rien de chaud, ni thé ni café.

En ce dimanche matin, Saint-Pétersbourg est quasi déserte. Il a plu mais le ciel se dégage. La lumière grise est assez vive, plutôt argent, une lumière brillante du nord. Les formalités de douane sont rapides, le contrôle des bagages et du visa aussi. Il n’y a que deux vols programmés pour l’instant, Paris et Berlin. Il est dommage de rentrer si tôt, tout le dimanche aurait pu être réservé à quelques autres visites, mais telle est la contrainte du circuit. De jeunes Allemands (de l’est) reviennent chargés de paquets. Une punkette au nez emperlé porte un samovar kitsch débordant de criantes couleurs. Un garçon blond au corps fin porte un tee-shirt marqué « Russia » et n’emporte qu’une bouteille de vodka.

Nous embarquons dans un Airbus au décor relooké à la soviétique, lourdingue et peu sophistiqué. Nous ne sommes plus sur Aeroflot mais volons sur la compagnie privée Pulkovo. Il n’y a que très peu de Russes dans l’avion. Un « retard technique » décale le décollage ; nous arrivons à Roissy à 11 h. L’aéroport est très encombré. Les policiers de l’air et des frontières français sont particulièrement bêtes (aujourd’hui ?). Ils se blindent d’un zèle bureaucratique à toute épreuve, comme si l’immigration était plus à craindre de côté russe que d’un autre, et comme si les Français de retour ne pouvaient voir leurs formalités réduites. Un PAF : « doucement, à Moscou vous avez fait trois heures de queue, alors un peu de patience ! » L’imbécile : nous ne revenons pas « de Moscou », comme indiqué sur les panneaux d’arrivée du terminal, ce qui indique bien où vont ses fantasmes. Jalousie envers les voyageurs ? Revanche mesquine envers ceux qu’il prend pour des « communistes » simplement parce qu’ils sont allés voir à l’est ?

FIN

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Musée de l’Ermitage

Le lendemain samedi, nous allons en visite nous-mêmes au musée de l’Ermitage, ancien palais d’Hiver d’Elisabeth 1ère achevé en 1762. L’ouverture est à 10h30.

Une exposition s’y tient, celle des « Trésors retrouvés » – il y en a 74. Les plus intéressants sont un Manet, « Portrait de Mademoiselle Lemonnier », de 1879, son beau visage songeur est à peine esquissé. De Renoir, « Dans le Jardin », de 1883, à l’atmosphère printanière, lumineuse, c’est l’amour. Les yeux bleus précis sont perdus dans un lointain. De Renoir encore « Roses et jasmin dans un vase de Delft », 1880. De Cézanne, l’une des « Montagne Sainte Victoire » de 1897 ; le tableau est très calme, apaisant, les couleurs pastels ajoutent à l’air serein du paysage. Van Gogh a échoué ici avec un « Paysage avec maison et paysan » de 1889, très coloré ; les figures montent vers la gauche, tout est mouvement. De Manet, « le jardin » de 1876 est un piquetage de touches lumineuses vertes d’une sérénité gaie, une jeune femme en blanc se tient sur la gauche dans une robe mousseline d’une séduisante transparence. Henri Fantin-Latour a peint des « Fleurs » sur quatre tableaux précis, lumineux et charnels. Camille Corot est ici pour son « Paysage avec garçon en chemise blanche » de 1855, que j’aime beaucoup ; le blanc éclate sur la poitrine du garçon, sur le bouleau et la maison, le vert et le sombre sont partout ailleurs ; une femme, cachée dans l’ombre, figure une apparition inquiétante. Empêche-t-elle de vivre tout ce qui luit, l’arbre, l’enfant, la maison ? Ou est-elle l’origine occulte de tout cela, la matrice de vie ?

Dans le reste du musée figurent trois Greuze pleins de vitalité dont un petit enfant aux joues rouges, aux mèches brunes et aux lèvres pulpeuses qui regarde le spectateur avec des yeux couleur biche ; il s’agit du comte P.A. Stroganov enfant, peint en 1778. Un Fragonard dessine le baiser volé, la fille effarouchée, délicieuse, sa commère aux cents coups. Je prends en photo un Pierre b ras droit du Christ, de Rubens, figuré en brave pêcheur rugueux, rougeaud. Et surtout « la jeune fille au chapeau », tableau ovale de Camille Joseph Roqueplan (1800-1855). Le sein gauche est offert aux bouffées de chaleur de l’été par le corsage défait, la fille semble surprise en pleine cueillette de fleurs des champs, au point d’offrir la sienne, nue, sous la jupe qui contient justement la récolte. Sa bouche pincée et son air pudique ne doivent pas tromper ; elle appelle les caresses et j’en suis très ému. Je la ravirais volontiers si elle était de chair. Las ! Pourquoi faut-il que les plus belles, les plus sensuelles, des jeunes filles désirées ne soient que pigments fixés sur une toile par l’imagination embellie ? Gérard de Lairesse (1641-1711) offre une autre désirable fille aux seins nus. Parmi les peintres français du 19ème, David a peint un très sensuel trio nu, Sapho, Phaon et l’Amour. La chair est lumineuse, les formes parfaites, le lit pareil à une nuée, les trois regards sur une même ligne comme si le désir amoureux élevait l’âme vers les hauteurs éthérées et égalait les hommes aux dieux pendant de brefs instants.

Dans la partie moderne, une gardienne me fait m’esclaffer. Cette fonctionnaire stricte, portant jupe longue noire, grosses chaussettes et chemisier blanc boutonné jusqu’au cou, s’est assise sous la vahiné langoureuse de Gauguin « Où vas-tu ? » de 1893, qui porte les seins nus et cueille les fruits (défendus) exotiques sur son île, endroit de paradis (réel et non socialiste) où l’on vit des fruits des arbres et de l’air du temps. Je peux réaliser la photo sans qu’aucune des deux femmes ainsi assemblées par le hasard, n’en rie. Dans le quartier des estampes, oh ! le beau chat noir et blanc japonais. Le peintre a saisi la bête en pleine action de guet, oreilles dressées et yeux attentifs, les pattes tendues. Les ombres noires portées au sol par les branches d’un buisson sont autant de griffes aiguës qui suggèrent la fulgurance cruelle du petit fauve et donnent son atmosphère inquiétante à la scène.

La sculpture est largement présente avec des œuvres des 18ème et 19ème siècles. Le buste de Voltaire par Houdon grimace ses sarcasmes depuis son fauteuil en pointant le bras de l’autre côté de la frontière suisse sur laquelle il s’est prudemment réfugié. L’Amour de Falconet pose son doigt sur ses lèvres mutines, tandis qu’Amour et Psyché, peaux lisses et corps délicieux, se pâment sous le ciseau de Bernozzi. Une fille de Goethe. L’Eros d’Emil Wolf est un garçonnet précieux de 7 ans au corps fin qui promet. Le petit fouleur de raisins de Lorenzo Bertolini n’est guère plus âgé mais a déjà les muscles exercés par le travail ; les boucles de sa chevelure luxuriante sont comme autant de grains de raisins sur sa tête. Le vin pressé aura-t-il autant de corps ?

Le même sculpteur a aussi dégagé du marbre une jeune fille dont la rêveuse nudité est surprise à la toilette, son ventre et ses seins sont régulièrement frottés par des mains subreptices des collégiens russes, à ce qu’il semble. De Thorvaldsen, un jeune garçon sur ses coudes est un parfait 13 ans athlétique au torse bien dessiné, à la chevelure énergique. Du même est un joli Ganymède échanson. De Dupré, un enfant. Abel gît un peu plus loin, admirable cadavre terrestre oublié de Dieu qui n’a pas reconnu les offrandes de viandes de son frère, pourtant bien respectueux lui aussi avant de devenir meurtrier par (légitime ?) jalousie. Une jeune fille semble prier, à deux genoux, avec la seule beauté de son jeune corps fragile, encore vierge, en offrande. J’ai toujours aimé cette Russie immense, énergique et affective.

La peinture à l’Ermitage est un vaste département, il est difficile de décrire tout ce qui séduit. Je note des Matisse, quelques Gauguin, presque tous les Derain, et un Bernard Buffet représentant des poissons, malheureusement exilé dans un couloir au-dessus d’un escalier. En peinture classique il y a de tout : des paysages romantiques de Corot, Ruysdaël, très peu de peinture religieuse, l’Annonciation de Filipino Lippi et une du Corregiano. Les portraits sont en grand nombre, témoignant peut-être du goût affectif des russes qui préfèrent le visage au paysage, avides de l’humain plutôt que des immensités. Le paysage russe est fait de steppes et de grandes étendues et ce qui séduit est l’humain, tout au contraire de nos contrées denses et civilisées, les villes italiennes, les villages français, les capitales régionales allemandes, les campagnes anglaises. Il y a des Van Eyck, des Greuze, quelques Renoir, des Rembrandt (ou « attribués à »).

Nous passons vite les salles de vaisselles, d’armures et d’archéologie scythe ou égyptienne. Il n’y a presque rien sur les Grecs, hors des copies de sculpture, souvent romaines, dont un torse de jeune homme à la courbure élancée. Nous passons rapidement aussi les intérieurs reconstitués, vivants mais clinquants. En fait, seule la peinture (et quelques sculptures pour ceux qui l’aiment) mérite à mes yeux le détour. Mais elle est mal présentée. Des vitres font reflet sur les toiles, les éclairages sont placés de façon scolaire et sont trop directs. En revanche, l’étendue du musée empêche qu’il y ait trop de monde dans les salles et l’on a le temps de contempler les œuvres.

Passent bien sûr des groupes, des Italiens, quelques Français, des Russes évidemment, mais nombre de visiteurs sont individuels, souvent accompagnés d’enfants en ce long week-end. L’été ouvre les cols, les petites filles sont croquignolettes, déguisées comme au ballet. Les parents prennent plaisir à les habiller de couleurs vives et de costumes très typés qui sont charmants. Les garçons sont considérés comme des sauvages qu’il faut laisser courir et se battre, vêtus à la diable ; ils sont plus ternes et n’ont pour eux que leur vigueur ou leur teint.

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Métro de Saint-Pétersbourg

Nous revenons à l’hôtel par le métro, ligne 2, un peu fatigués d’être resté si longtemps debout. Le dîner est un peu plus lourd qu’hier soir mais pas meilleur.

A 21 h, sur mon initiative, nous repartons pour une excursion en métro. Cette fois nous prenons la ligne 1, la rouge, la première qui fut construite en 1955. D’après le guide, certaines stations sont de toute beauté et nous voulons les voir. Les rames sont fréquentes, propres, ce qui nous permet de nous arrêter plusieurs fois dans les stations que nous voulons visiter. Nous poussons ainsi jusqu’à Plochad Vosstania (très Art Nouveau avec ses lustres en bronze et verre et ses grilles décorées), en nous arrêtant à Pouchkinskaïa, à Avtoro (aux colonnes décorées de verre compressé), à Narskaia, Kirovski Zavod (comportant des médaillons à la gloire des métiers : amortisseur, marteau-piqueur, puits de pétrole…), Leninsk Prospect (où il n’y a rien – le nom seul nous semblait pourtant évocateur). Nous revenons à la station la plus proche de notre hôtel, Techolo-Guicheski Institout. Cette incursion sous terre valait le détour !        

Dans le métro les gens nous observent avec curiosité. Les étrangers sont peu nombreux semble-t-il à s’aventurer seuls ainsi sur les lignes. Les adolescents sont ceux qui nous regardent le plus avidement, bien qu’à la dérobée, de même que les jeunes femmes. Ils cherchent sur nous la mode, le symbole de la modernité à laquelle ils aspirent. Nous sommes pour eux de « l’autre monde », celui d’au-delà du Mur, celui dit de « la liberté », auquel ils ne pouvaient accéder faute de passeport à l’ère soviétique. Aujourd’hui ils le peuvent, mais ils n’ont pas d’argent. Les gens trimballent beaucoup en général. Les services de livraison étant inexistants (un prolétaire n’a pas de domestique), reste le trimard. Et ce sont de gros sacs encordés sur des supports à roulettes, avec de nombreux nœuds, ou des sacs à dos bourrés de linge ou de légumes, qui transitent ainsi sur les lignes.

Quelques jolies scènes attrapées au vol : cette fille aux traits réguliers, aux pommettes slaves, les cheveux blondis artificiellement, toute pensive ; ce petit garçon qui somnolait, la tête sur les genoux de son père, vêtu d’une veste et d’un pantalon de jean denim tout neuf ; ce préado de 12 ans solitaire, chemisette ouverte, short de jean effrangé sur ses cuisses brunies, porte-clés et breloques pendues aux passants de sa ceinture, cliquetant à chaque mouvement ; ces quatre lycéennes poussant de brefs cris hystériques et des gloussements aigus comme toutes les ados de cet âge, tout en accompagnant un couple de juste-mariés. Le groupe suscitait des sourires indulgents de la foule, bonhomme, mais la brusque sortie d’un milicien, kalachnikov en main, l’air effaré, croyant à un viol ou à une émeute, l’a immédiatement calmé. L’ordre à la soviétique n’est jamais loin.            

Les rues sont presque désertes dans la nuit qui tombe. Quelques jeunes déambulent, une canette de bière à la main. On est vendredi soir et l’on se saoule religieusement dès 18 ans – à la russe. Très peu de véhicules roulent encore. Cela nous change de nos villes occidentales encombrées de bagnoles. Autre contraste : les gens d’ici fument très peu. Ceux qui le font sont plutôt des jeunes, avec des cigarettes américaines chères pour faire chic. Les adultes ne fument presque pas. Dans les avions les vols sont pour la plupart déjà non-fumeurs. Le tabac russe a une odeur d’herbe. Ce qui diffère aussi de Paris est l’absence de crottes de chiens sur les trottoirs et l’absence de mégots comme de tout papier par terre. Les rues, le métro, tout est balayé régulièrement. Parmi les pays développés, il n’y a vraiment que Paris, en cette fin des années 1990, qui ressemble à l’Afrique du nord pour la saleté des rues !

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Café Littéraire, gare de Finlande, forteresse Pierre & Paul

Nous voici donc libres d’organiser le reste de la journée à notre guise. Nous changeons tout d’abord un peu d’argent à la banque Aeroflot, située canal Griboïedova. Avec 20 US$, je me retrouve avec un gros paquet de roubles, à 4400 roubles pour 1 seul dollar. Un seul billet de 200 roubles représentait un mois de salaire de fonctionnaire sous Brejnev ; aujourd’hui, il ne vaut plus que 20 centimes de francs au change officiel… 

Vers la Perspective Nevski, sous les arches de Notre-Dame de Kazan, je photographie un gavroche blond de 7 ans avec ses deux petites sœurs. Ils sont pauvres et jouent avec application. Il manque nombre de boutons à sa chemise, comme David Copperfield, mais le garçon est une boule de joie. Il a construit un bateau avec une caissette de polystyrène servant à livrer le poisson, un bâtonnet en guise de mât et une voile en papier. Il vient de le faire voguer sur le canal. Quand il me voit prendre la photo, il essaye de se planquer, ne se sentant peut-être pas à son avantage ainsi dépoitraillé, puis il rit. Je regrette que mon russe soit quasi inexistant, j’aurais aimé lui dire quelques compliments.

Comme il est 13h30, nous allons nous restaurer pour 24 US$ chacun au « Café Littéraire » non loin de là. Ce café est le dernier dans lequel Pouchkine se soit rendu avant de mourir en duel. Nous prenons une viande originale, « à la Pétersbourg » : il s’agit d’une tranche de bœuf roulée sur une purée d’oignons, pommes de terre et lardons. Nous goûtons une vodka parfumée à l’écorce d’orange.

Puis le couple entame ses courses de souvenirs à rapporter aux filles et aux parents, sur un marché libre à l’extrémité nord du canal Griboïevda. Les commerçants sont des jeunes un peu émancipés, s’intéressant au monde et faisant leurs les nouvelles normes d’initiative. Ils portent des jeans et certains sont torse nu. Le soleil s’est remis de la partie et il fait chaud mais la ville reste prude et le gamin le plus déluré ne va pas torse nu par les rues comme un petit américain moyen – à l’époque. De même que chez nous dans les années 50, ici « cela ne se fait pas ». On porte débardeur ou l’on ouvre sa chemise, et même largement, à la prolétaire, mais on ne la quitte pas. Le faire est preuve ici d’émancipation des « vieilles mœurs », sur le modèle occidental – ce qui sera remis en cause avec la réaction moraliste sous Poutine.

Les achats du couple se résument à quelques matriochkas, dont une série de chats et une autre des divers présidents… américains ! Il existe aussi une série reprenant les souverains de Russie, de Pierre le Grand (en tout petit à l’intérieur) à Boris Eltsine (la poupée qui englobe toutes les autres jusqu’à présent). Pour la ville, Pierre le Grand est bien le noyau. C’était un dictateur détesté mais aussi un maître d’école qui a discipliné les rustres en édifiant une cité moderne sur de vulgaires marécages. Il était volontaire, mais d’un tel orgueil qu’il se prenait pour Dieu. Ambivalence russe : on ne peut entreprendre sans déraper dans l’excès, ou alors on ne fait rien et l’on s’enfonce dans l’arriération. Poutine, dans la décennie 2010, en a retenu les leçons.

Une fois ce devoir familial des cadeaux accompli, nous joignons à pied la gare de Finlande qui est assez loin, puisqu’il faut traverser la Neva. La gare a été reconstruite dans les années 1960, mais je veux depuis de longues années photographier la statue en bronze de Lénine haranguant la foule du haut d’une tourelle blindée lors de son retour d’exil le 3 avril 1917. Elle date de 1926. Le portrait coulé en bronze de la gare de Finlande présente le « vrai » Lénine, celui que l’histoire retiendra. Il a le front aussi obtus que la tourelle de l’engin blindé, les yeux comme des obus, la main telle un canon. Il est l’incarnation de la paranoïa fanatique, obsédé de pouvoir, blindé dans sa pensée, éliminant impitoyablement tous les tièdes dans un holocauste permanent au Baal terroriste. Encore une fois, Poutine se voudra en un sens son héritier.     

Ce pieux devoir accompli, nous revenons par la maison de Pierre le Grand – qui est fermée. C’est une maisonnette de bois construite près de la Neva, habitée l’été 1703 par le tsar. Nous ne verrons que son enveloppe en briques. La basilique aussi est fermée.

Nous passons devant la forteresse Pierre et Paul au plan en étoile à la Vauban, qui n’a jamais servie. Trois jeunes garçons se baignent au pied de la forteresse, dans la Neva qui roule ses eaux que l’on voit rapides sous le pont un peu plus loin. Ces baigneurs ont la charpente vigoureuse des gens d’ici, habitués au froid d’hiver et à l’exercice, mais la peau trop blanche de connaître si peu le soleil. Malgré les 18°, c’est bien l’été à Saint-Pétersbourg, et la jeunesse en profite. Le costume de jean, porté sur un tee-shirt blanc ou une chemise blanche, ou à même la peau, fait fureur. Je remarque peu de visages aux traits réguliers mais une aura de blondeur, de force et de santé. Nous croisons des familles, des gamins en chemisettes ouvertes ou en tee-shirts marins, venues visiter le croiseur Aurora aux trois cheminées droites et au museau obtus du style naval 1903. C’est lui qui donna le signal de la Révolution de 1917 en tirant sur le Palais d’Hiver.

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St Nicolas des Marins et Strelka

Le petit déjeuner-buffet est appelé ici « table suédoise », c’est plus joli et fait plus « chic ». Je retrouve mes compagnons de promenade d’hier soir, Sylvie et Dominique. Je ne sais plus ce qu’ils font comme métier, je ne sais même pas si nous avons évoqué ce sujet. Nous nous gavons de salade de chou et de pirojkis arrosés de thé sombre au chaleureux goût de châtaigne, propre à la Russie.

Avant le rendez-vous de groupe, nous allons visiter Saint-Nicolas des Marins qui dresse ses cinq coupoles d’or non loin de l’hôtel. Dans un parc planté d’arbres en bordure du canal Krioukov s’élève un bâtiment en croix grecque à l’extérieur bleu et blanc séduisant. L’intérieur est sombre, enfumé, chargé, empli de litanies. C’est un peu oppressant. Tant de sollicitations saturent les sens et font soupçonner un empressement suspect envers le fidèle. Le christianisme orthodoxe n’étouffe-t-il pas la personnalité de l’homme sous son faste et ses arguties ? En cet endroit, ce débordement de dorures, de marmonnements et de gestes furtifs, fait plutôt planer une atmosphère épaisse de superstition où la philosophie semble bien absente. Le rite y supplante la pensée. Catherine II a offert à cette église dix icônes au fond d’or, en reconnaissance de dix victoires navales. Saint Nicolas est le patron des marins. Le clocher n’est pas intégré dans l’église mais séparé ; il se mire dans l’eau du canal, à bonne distance.

Le bus nous emmène dans la ville pour un tour de quatre heures, jusque vers 13h30. Tatiana est, certes, consciencieuse, mais elle nous saoule de paroles, d’explications pratiques, de remarques sur l’art, d’anecdotes sur les hommes et de « révélations » historiques enlevées en trois phrases. Exemple : le tsar et sa famille seraient morts sur ordre de Lénine parce que les Allemands, à qui le dictateur demandait des subsides, auraient exigé la signature de Nicolas II… Elle ne nous lâche au-dehors qu’avec une parcimonie toute soviétique en quelques endroits choisis « pour faire la photo, mais dépêchez-vous, on n’a pas beaucoup de temps. » Comme quoi on ne peut se défaire facilement d’un conditionnement devenu pensée unique.

Un premier arrêt est effectué au « point de vue » de l’île Vassilievski, appelé Strelka – la Flèche – centre prestigieux voulu par Pierre (le Grand). S’y dressent deux colonnes rostrales rouges, face à l’ancienne Bourse devenue depuis 1940 musée de la Marine de guerre. Du vermillon mat du fut sortent des rostres en bronze de navires et des figures de proue dont une fière blonde, teutonne tétonnée. Un vieux barbu est allongé au pied, fleuve mythologique aux muscles fatigués. De loin, la flèche d’or effilée de l’Amirauté file vers le ciel tel un défi de fleuret. Sa façade jaune et blanche est surmontée d’un templion classique aux huit colonnes. En face, l’Ermitage.

Un second arrêt est fait dans un magasin de souvenirs « officiels » situés dans l’ancienne église anglicane.

Un troisième arrêt est place Saint Isaac, face à l’hôtel Astoria. Elle porte la statue de Nicolas 1er à cheval, réalisée en 1859 par Klodt.

Un quatrième arrêt devant le croiseur Aurora, vaisseau-école des cadets, devenu célèbre parce que révolutionnaire, à quai depuis 1948 devant l’Ecole Navale.

Un cinquième arrêt est devant l’église du Sauveur sur le Sang Versé, très bariolée, orientale, de style moscovite. Elle a été érigée par Alexandre III sur le lieu où fut assassiné son père, le tsar Alexandre II.

Un sixième arrêt est pour le Palais d’été et les atlantes de l’Ermitage – très vite.

Un septième arrêt est effectué au monastère de Smolny à la façade bleu et blanche où un maltchik (jeune garçon) solitaire joue du violon.

Après ce chiffre symbolique de sept, Tatiana nous lâche – enfin ! Nous voici rendu place Sadovaia après d’innombrables tours et détours en bus dans les rues de la vieille ville où « quelque chose est à voir ». C’est saoulant et trop pressé. Nous ne sommes pas des oies qu’on gave ; le culturel ne doit pas effacer le plaisir. Découvrir une ville se fait à son rythme, non au pas de gymnastique. En bref, je ne retiens des renseignements que Tatiana nous a livré que Saint-Pétersbourg a plus de fontaines (300) que de lions (200) et même que de statues de Lénine (188 avant la perestroïka – il n’en reste que 8).

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Saint-Pétersbourg

Il ne faudrait pas que le dictateur de la Russie actuelle fasse haïr le peuple russe ; il mérite mieux que ce réactionnaire devenu paranoïaque. Il semble que le pays ait toujours un siècle de retard, ayant connu son Moyen-âge à notre Renaissance, sa révolution un siècle après celle des pays occidentaux, et désormais sa réaction fasciste – un siècle après celle des Européens.

J’aime la Russie même si je n’aime pas Poutine. J’ai visité la plus belle ville de Russie en août 1995 et je tiens à conter ici mon voyage. Je m’envole avec Aeroflot sur un Tupolev 154 pour Saint-Pétersbourg, l’ex-Leningrad, dégradée pour cause de chute du communisme concomitante à celle du Mur qui le symbolisait. Beaucoup de Russes sont dans l’avion, certains en famille, flanqués de gamins tout blond aux traits carrés et aux épaules larges. A l’atterrissage, l’hôtesse passe dans les rangées pour rendre un pistolet, confisqué pendant le vol… Il s’agit d’un jouet en bois qui fait exploser des amorces, propriété d’un des petits blonds.

A Saint-Pétersbourg en ce 24 août, il fait 27° centigrades. Le temps est chaud et humide pour la saison, cela étouffe les Russes rentrés d’autres contrées. Des vacanciers d’un autre vol rassemblent des familles, des gosses bronzés, des adolescents vite poussés vêtus de jean à la mode d’occident, de grosses femmes mûres et des hommes fatigués. Les ados esclaves de la mode jean transpirent sous le lourd coton et n’ont qu’un seul moyen : ouvrir, offrant des perspectives au regard sur les peaux légères et les muscles raffermis. Le passage en douane est une bousculade. Chacun doit livrer ses bagages au détecteur et signer une déclaration de change.

Notre guide local s’appelle Tatiana. Elle parle un français châtié comme souvent les Russes, qui ont le respect des langues. Elle roule un peu les « r ». Entre l’aéroport et la ville à 10 km de là, dans le bus, Tatiana nous explique une foule de choses. Par exemple que les bus ne sont pas fabriqués « en Russie ». Auparavant ils venaient d’Ukraine et de Hongrie, depuis la fin de l’empire, ils sont d’importation ; il faudrait reconvertir une usine de chars ou deux pour en produire.             

La banlieue est large, il y a de la place. Les avenues sont spacieuses, les parcs imposants, les monuments et les places grandioses. Notamment la place de la Victoire commémorant l’année 1944 et la résistance de Leningrad à l’armée d’Hitler après 900 jours de siège. Ici, le collectif est privilégié, tous les lieux publics sont grands et soignés.     

Notre hôtel est le Sovietskaïa Helen Fontanka, sur le canal du même nom. Les avenues y offrent des échappées sur les coupoles dorées des églises et sur la flèche de l’Amirauté. L’hôtel est immense comme une gare. Nous sommes conduits dans l’aile « rénovée » où les chambres sont à nos normes européennes. Le dîner a lieu à 19h20 – tarif syndical – tôt pour nos estomacs parisiens. Mais il ne faut pas s’en faire, la chère est frugale tant par le nombre des plats que par la quantité servie. Les tables sont pour six et je m’installe avec quelques compagnons de voyage. Venus par la Fnac, je découvre vite qu’ils sont presque tous dans l’enseignement. Or vous ne pouvez mettre trois profs ensemble sans qu’ils en viennent très vite à parler boutique – lycée, notation et ministère. Lorsque je leur en fais la remarque, assez gentiment, un grand silence se fait à table. Ce doit être un sujet tabou.

Nous décidons à quelques-uns de faire une promenade aux alentours car le soleil ne se couche que lentement et la nuit ne s’établira vraiment que vers 22 h. Peu de circulation dans les rues, les voitures sont rares, les deux roues encore inexistants. Roulent les collectifs, tramways et bus, tous bien remplis. Certains sont repeints à neuf, de couleurs vives, et portent alors des publicités pour des produits occidentaux. Bien qu’il soit tard, la ville est loin d’être déserte. Les gens se promènent, surtout les adolescents, comme partout. Les enfants se contentent de jouer dans les cours de leur immeuble ou autour des blocs d’appartements, dans les rues vides d’autos. Ce sont des gamins trapus, pas très beaux, habillés correctement mais d’un style étriqué, comme la vêture que nous avions dans les années cinquante.

En revanche, adolescentes et adolescents s’épanouissent, l’âge leur faisant prêter plus d’attention à leur apparence, le goût de la liberté nouvelle attisant leur curiosité native pour le monde extérieur. Ils scrutent la mode et sont tous en ce moment férus de jean. Ils portent l’étoffe symbolique de l’Amérique en pantalon ou en jupe, en chemise, en veste… Un 14 ans blond tenant en laisse un gros chien noir arbore ainsi une tenue complète : rangers noires cirées, pantalon de jean bleu denim, et une veste portée négligemment à même sa poitrine nue. Il fait petit mâle, déjà râblé, les muscles bien dessinés bronzés par l’été finissant. Il est déjà viril parmi ses copains plus âgés. Ce style est une transition entre le réalisme prolétaire véhiculé par les statues et la propagande soviétique valorisant le muscle et la force, et la nouvelle mode venue d’Allemagne et des Etats-Unis, mélange de punk (la veste à même la peau) et l’exhibition musclée à la californienne. Nous croisons quelques belles filles de 15 ans courts vêtues, mais dont ni la démarche ni l’attitude n’incitent vraiment à la sensualité ; on dirait qu’elles ont été élevées comme des garçons.

Nous croisons un certain nombre de gros chiens et beaucoup de chats qui font leurs délices des poubelles. Il y a de la pauvreté, ce qui est nouveau depuis l’époque soviétique. Je vois ainsi une vieille femme habillée d’un imperméable fatigué, la tête coiffée d’un fichu d’ouvrière, qui traîne deux lourds sacs plastiques remplis d’étoffes qu’elle est allée ramasser ici ou là. L’inflation a grignoté les pensions depuis la fin de l’URSS.

Vis-à-vis des étrangers que nous sommes, et que les locaux reconnaissent tout de suite aux vêtements comme à l’attitude générale, les Pétersbourgeois semblent ressentir une curiosité mêlée de réserve. Ils sont gênés, ne savent comment se comporter ; ils sont fiers et en même temps à la recherche d’une nouvelle identité. Ils nous observent mais ne recherchent pas le contact – il faut dire que peu d’étrangers parlent russe, et peu de Russes une langue étrangère. Un passage du livre de Dominique Colas sur Le Léninisme, paru en 1982 me revient, qui pourrait expliquer cette attitude : « un sophisme classique attribue tout ce qui choque et déplaît exagérément dans l’histoire du mouvement communiste depuis 1917 à des facteurs exogènes : arriération économique, archaïsmes politiques, agressions étrangères, ou bizarreries psychologiques de Joseph Staline. Mais puisque l’idéologue et l’organisateur du bolchevisme, Lénine, a fait l’éloge de la dictature du parti unique, du monolithisme, puisqu’il a souhaité la guerre civile, qu’il a ordonné les camps de concentration, la terreur de masse et l’extermination des koulaks, il serait absurde de ne point considérer tous ces éléments comme des caractères intrinsèques de cette politique. » Par-là, l’URSS se mettait à l’écart de l’Europe et de sa tradition humaniste. D’où la gêne d’aujourd’hui, perceptible dans la rue. Saint-Pétersbourg est peut-être la plus européenne des villes de Russie mais le despotisme asiatique y a pris le pouvoir et y a été accepté. Les Pétersbourgeois ne savent plus comment renouer ces liens historiques disparus depuis plus de 75 ans – trois générations.

Nous déambulons vers la synagogue, le théâtre Marinski où avaient lieu les ballets impériaux, le palais Youssoupov au rez-de-chaussée duquel fut tué l’intriguant Raspoutine, et revenons par la rue du Deuxième Bataillon Izmaïlov où Dostoïevki a vécu, et l’église de la Trinité dans laquelle il s’est marié en 1867. De belles couleurs surgissent du soir tombant. Le bleu mat des coupoles de la Trinité, terminée en 1830, me rappelle celui des boules que ma grand-mère mettait dans sa lessive pour la blanchir. L’atmosphère est douce et incite à l’amour. Nous n’avons pas envie de nous coucher ; il le faudra bien, cependant. Le russe appris il y a 15 ans avec Ana (soviétique qui obtint un passeport en se mariant avec un Français) à Paris, durant une année, me revient par bribes. J’ai relu mon carnet de vocabulaire et des mots ressurgissent à ma mémoire.

Un gros orage a fait rage cette nuit, grondement longuement avant un violent coup de tonnerre qui l’a terminé avec brusquerie. Ensuite, il a plu. Ce matin, il fait frais, le vent souffle de la Baltique. Il ne fait plus que 18° qui monteront à 20° durant la journée.

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David Mitchell, Ecrits fantômes

Un étrange roman, né pour le millénaire, qui a l’apparence d’un recueil de nouvelles alors que toutes sont liées. Le lecteur astucieux pourra remarquer que l’histoire commence au pays du soleil levant pour s’achever à New York, ville qui se voudrait lumière universelle. En passant par Hongkong, la Chine, la Mongolie, Saint-Pétersbourg, Londres, une île irlandaise. Jusqu’à l’éternel retour à Tokyo, dans le métro où le gaz sarin va se répandre… Un périple qui rappelle celui de l’auteur, né en 1969, en son existence réelle, d’Hiroshima à l’Irlande. 1969 marquait l’an 01 de la nouvelle ère de libération post-68 ; 1999 marque l’an 01 de la nouvelle ère technologique depuis le pire (le terrorisme, l’espionnage, la mainmise de force sur les savants) jusqu’au meilleur (communiquer avec les entités spirituelles, détourner une comète de la Terre).

Le sectaire japonais ouvre le roman, réfugié sur une île où il se cache après avoir répandu le gaz sarin dans le métro de la capitale sur ordre de son gourou. Chacun peut mesurer l’emprise mentale de « la croyance » sur un être faible qui aime à se soumettre ; comment l’idéologie force à regarder une « vérité alternative » (autrement dit un mensonge) comme seul vrai. Non sans une touche d’ironie à l’anglaise, plus acide que l’humour, dans la description des mœurs du Visionnaire : « il n’y a pas de filles ! Le Visionnaire s’est défait des mailles gluantes du sexe. La femme du Visionnaire a été choisie par unique souci de procréation. Seuls les plus jeunes fils des membres du Conseil ainsi que les disciples favoris ont le droit d’assister le Gourou dans ses modestes besoins quotidiens. Ceux qui ont cette chance ne portent qu’un pagne de méditation ; ainsi ils peuvent s’asseoir en zazen à chaque fois que le Maître consent à les bénir » p.25.

Suit un jeune vendeur de disques à Tokyo qui rencontre une fille de Hongkong et va donc la rejoindre. Là où un avocat d’affaires retors gère les comptes d’un mafieux russe de Saint-Pétersbourg avant de crever brutalement d’un diabète mal diagnostiqué. Lequel mafieux détourne des œuvres d’art au musée de l’Ermitage pour les remplacer par des copies peintes par un pédé anglais qui a espionné pour l’URSS, aidé d’un officier du KGB nommé en Mongolie qui est sans pitié pour tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Sauf une femme, tenancière d’une maison de thé au pied de la Montagne sacrée en Chine, qui converse couramment avec une entité non-humaine. Qui serait peut-être issue de la technologie la plus avancée des satellites d’espionnage qu’un Gardien révèle sur l’antenne d’une radio branchée de la côte Est des Etats-Unis, la nuit. Technologie qui serait le fruit des recherches d’une physicienne irlandaise qui a œuvré pour une société privée de communications avant de s’apercevoir que ses découvertes quantiques servaient au guidage des missiles tirés sur les Arabes dans tout le Moyen-Orient.

Le fantastique et les superstitions mènent à la science jusqu’à la fiction, donc à l’espionnage pour garder le contrôle, jusqu’à ce que l’outil s’échappe des mains des apprentis sorciers et batte sa sarabande pour lui seul. Le monde naturel est surnaturel, le rationnel se nourrit de l’irrationnel, l’Orient et l’Occident sont les deux faces de la même humanité condamnée par le jeu des causalités à vivre ensemble par la mondialisation des échanges, mais inaptes encore à le reconnaître. Une mission pour le nouveau millénaire qui commence juste après la parution du roman ?

David Mitchell, Ecrits fantômes (Ghostwritten), 1999, Points Seuil 2017, 528 pages, €8.30

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Michel Lermontov, Un héros de notre temps

Lermontov était un officier écrivain russe né en 1814 et mort en duel en 1841 à 27 ans (dont on dit qu’il était un assassinat déguisé). Moins célèbre que les autres car disparu jeune, il n’en a pas moins marqué le règne conservateur et censuré de Nicolas 1er. Il écrivait sec comme Stendhal tout en se pâmant parfois sur les beautés de la nature comme Chateaubriand. Mais cela ne le prenait jamais longuement.

Son « héros » est un zéro, ou plutôt le modèle de la jeunesse XIXe emplie de spleen nihiliste. Piétchorine est un peu lui mais en pire : il n’écrit pas et se contente de vivre son métier d’officier du tsar sur les confins de la Ligne, face aux Turcs et aux Tatars du Caucase. L’édition Folio 1976 est plus intéressante que l’édition bilingue 1998 (à moins que vous ne lisiez le russe classique d’avant l’appauvrissement révolutionnaire), car les aventures dans le Caucase sont précédées de celles, mondaines, de Saint-Pétersbourg. Seule la préface de Dominique Fernandez est indigente : le pédé de salons post-68 n’y connait pas grand-chose. Il ne s’intéresse qu’aux adolescents : un Fédia de 13 ans valet à la ville, un Azamat de 15 ans amoureux d’un cheval et un aveugle contrebandier au pied sûr de 14 ans. Il ne voit pas qu’il s’agit d’antipersonnages, de garçons bien vivants qui ont une passion, contrairement au héros factice Piétchorine, revenu de tout et surtout de l’amour – qui est pourtant la vie. Fernandez n’a semble-t-il même pas eu connaissance de la biographie du traducteur Gustave Aucouturier en fin de volume. Il se focalise sur les « jambes courtes » de Lermontov et en fait une clé qui n’ouvre guère. Passez donc cette préface inepte, qui a trop vieilli, pour entrer directement dans l’œuvre.

Piétchorine à Saint-Pétersbourg est un riche aristocrate ayant vécu à 16 ans un amour d’enfance qui l’a empêché de réviser ses examens de droit et a forcé sa tante à le faire entrer aux Cadets du tsar (les Junkers). Le temps a passé et la fille s’est mariée. Piétchorine, amer, drague dans les bals une autre qui s’accroche à lui mais il ne l’aime pas, il ne peut plus aimer.

La suite l’envoie au Caucase, peut-être à cause d’un duel interdit qui l’aurait fait exiler. Dans les faits, l’auteur le fut pour écrits « séditieux », car tout paraissait séditieux au cabinet noir de la police tsariste, ancêtre en ligne directe de la Tcheka de Lénine. Là, des aventures parues en nouvelles dans les revues sont fondues en roman sous le prétexte d’un journal trouvé dans les bagages d’un Piétchorine tué en Crimée avant ses 30 ans.

Bella est une « histoire » caucasienne contée par Piétchorine à son collègue Maxime, qui la rapporte au narrateur. Elle est la superbe fille d’un seigneur tatar que désire ardemment le bandit Kazbitch ; lui est l’heureux possesseur d’un cheval fougueux que désire ardemment Azamat, le frère de Bella. Le frère va vendre la sœur pour assouvir son désir de chevaucher, plus impérieux que pour une femme. Mais le bandit va se venger… La suite est présentée comme le journal de Piétchorine, ce qui permet de passer au « je » et d’entrer plus avant dans l’intime. Façon de montrer au lecteur quel vide il recèle.

Taman’ (prononcez tamagne) est un petit port où l’officier ne trouve à se loger que dans la pauvre cabane de pêcheur d’un couple bizarre : un aveugle de 14 ans et sa sœur de 18. La nuit, ils s’éloignent avec de gros paquets qu’une barque vient prendre ou livrer. Démasquée, la fille tente de séduire Piétchorine puis de le noyer, sachant qu’il ne sait pas nager. Mais celui-ci, robuste à 25 ans, l’envoie à l’eau et regagne la rive à la rame. Le contrebandier arrête son trafic trop dangereux et la fille part avec lui. Le garçon reste seul, abandonné. Tel est le destin, impitoyable.

La princesse Mary, prénommée selon le snobisme anglomaniaque du temps en Russie, séduit la garnison de la ville d’eau de Crimée où Piétchorine est nommé. Les officiers la draguent ouvertement lors des bals nombreux qu’organisent les mères pour tenter de marier leurs filles. On appelle cela « faire la cour ». Il s’agit d’être aimable, de beaucoup parler, de faire rire, d’écarter les importuns d’une saillie ou d’une épigramme. Piétchorine, qui a vécu à Saint-Pétersbourg plus qu’à Moscou, y excelle. C’est pour lui un jeu de séduire, surtout pour faire enrager ce fat de Grouchnitski qui, enseigne à 22 ans, va bientôt arborer les épaulettes d’officier. Mais il n’aime pas. Mary tombe amoureuse, après avoir longtemps flirté avec le soudard, pas lui. Elle va être désespérée mais c’est ainsi. La vie n’est pas un conte de fée. Il y a duel avec l’éconduit ridiculisé. Evidemment truqué car le duel est interdit par le tsar sous peine de dégradation. Mais Piétchorine se méfie, il fait vérifier son pistolet (qui n’est pas chargé), après que le sort ait fait tirer en premier à six pas son adversaire (à pistolet chargé). Grouchnitski le rate, pas lui. Mais seulement après avoir réclamé des excuses et être prêt à pardonner. L’orgueil imbécile du soi-disant « honneur » d’officier fait que l’autre se fait tuer plutôt que se dédire. C’est absurde, un signe de plus du nihilisme de la jeunesse du temps.

Lermontov décrit avec un réalisme désabusé l’héroïsme enflé à la lord Byron qui faisait fureur à l’époque dans les milieux cultivés. Piétchorine est un enfant du siècle, cynique qui ne peut aimer, aventurier qui a peur des passions. Il n’use des femmes que comme des chevaux, vite montés, épuisés sous lui au galop, puis laissés fourbus à l’écurie avec un bon picotin. Il n’a pas d’ami mais des camarades de cartes, distractions et beuveries, bien qu’il ne boive pas plus qu’il ne faut. Il aime la chasse plus que la guerre, la nature sauvage plus que les humains. Il est mal dans sa peau, de ce mal du siècle qui hantait l’Occident repu, maître du monde et sans avenir. Surtout dans la Russie tsariste où la société restait figée.

Michel Lermontov, Un héros de notre temps, précédé de La princesse Ligovskoï, préface de Dominique Fernandez, Folio 1976, 319 pages, €9.97

Michel Lermontov, Un héros de notre temps (seul), bilingue français-russe Folio 1998, préface de Jean-Claude Roberti, 475 pages, €13.50 e-book Kindle €1.99

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La Russie et les Russes entre mythes et lieux communs

Au Salon du livre russe organisé au Centre spirituel et culturel orthodoxe du quai Branly à Paris le week-end dernier, une table ronde a eu lieu entre Youri Fedotoff, avocat et romancier, auteur du Testament du tsar, et Alain Sueur, financier et enseignant, auteur d’ouvrages de bourse et de gestion de patrimoine mais aussi auteur d’une thèse de doctorat à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne il y a plus d’un quart de siècle sur URSS et mythologie avant la Perestroïka.

Cette table ronde a eu lieu avec la bienveillance de Mme Irina Rekchan, Présidente du Salon du Livre Russe et sous l’égide de M. Léonid Kadychev, Directeur du Centre Culturel et Spirituel russe à Paris. Elle a été présentée par Guilaine Depis, attachée de presse de Youri Fedotoff.

Les intervenants ont choisi d’explorer trois mythes principaux français (et occidentaux en général) sur la Russie par le survol de textes de Saint-Simon à Sylvain Tesson, puis d’analyser les mythes ambivalents que sont le Barbare, le Pionnier et l’Age d’or. Alain Sueur avait recensé 17 mythes à propos de l’URSS au début des années 1980 mais les trois retenus sont majeurs pour l’image que nous avons de la Russie au travers des siècles.

Un mythe est un récit explicatif qui ordonne le monde dans l’imaginaire d’une culture. Il a une double fonction dynamique et compensatrice, pour saisir vite un fait nouveau ou prévoir en fonction de schémas connus. Alain Sueur explique que le psychologue américain Daniel Kahneman, « prix Nobel » d’économie en 2002, distingue deux cerveaux : le Système 1 et le Système 2. Le Système 1 est une façon de penser archaïque, approximative et globale mais rapide, née dans la savane pour échapper aux prédateurs. Il fonctionne automatiquement et vite, créant un schéma cohérent d’idées issues de la mémoire associative, des impressions et des sentiments. Le mythe est le mode de pensée global et immédiat du cerveau. Le Système 2, lui, ne fonctionne que lorsque tout danger est écarté et que la pensée a le temps de raisonner et d’analyser.

BARBARE

Youri Fedotoff montre dans un texte des Mémoires de Saint-Simon l’hommage que Pierre le Grand, réformateur et « civilisateur » de la Russie, fit à Richelieu sur son tombeau : « Grand homme ! Je t’aurai donné la moitié de mes Etats pour apprendre de toi à gouverner l’autre ! ». C’est que le tsar de toutes les Russies est volontiers perçu comme un « barbare ». Le marquis de Custine écrit dans ses Lettres de Russie en 1839 qu’elle est « une société à demie barbare mais régulée par la peur ». Le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre, évoque sous Staline « un peuple à ce point vivant et patient que la pire servitude ne le paralysait pas ». Sylvain Tesson dans Bérézina note après Milan Kundera  « l’absence de rationalité dans la pensée russe » et sa propension « à toujours sentimentaliser les choses, à éclabousser la vie de pathos ».

Alain Sueur expose que le mythe du Barbare se décline en deux mythes opposés : l’Ogre et le Bon sauvage. Le barbare est celui qui n’est pas comme nous, notre inverse humain. Dans les trois étages de l’humain, il n’apparaît ni civilisé, ni humaniste, ni maître de soi. Il est donc menaçant, Ogre qui croque (version mâle) ou qui dévore (version femelle) selon Gilbert Durand dans Les structures anthropologiques de l’imaginaire soit l’image du char d’assaut qui a menacé toute l’Europe sous Brejnev et celle du Léviathan totalitaire qui menace toute pensée individuelle.

Le Bon sauvage représente en revanche la vigueur vitale des instincts qui permet à toute société de se régénérer quels que soient ses malheurs (le Phénix), une force de jeunesse qui pousse certes à l’éternel présent mais aussi au nomadisme, à l’égalitarisme fraternel, au millénarisme. Le Barbare est figuré par l’Ours, animal totem russe (Michka dans les contes) qui ressemble à un homme mais plus fruste, apte à hiberner avant de se réveiller au printemps pour devenir prédateur.

PIONNIER

C’est que la barbarie supposée est liée à l’espace. En Russie où la steppe ondule à l’infini jusqu’à l’horizon, tout paraît possible, tout est à explorer, conquérir, exploiter. D’où l’animal emblématique du Cheval, déjà important chez les Scythes et revivifié par les Tartares puis les Cosaques. De Gaulle note la volonté de puissance de la Russie stalinienne : « Rassembler les Slaves, écraser les Germaniques, s’étendre en Asie, accéder aux mers libres, c’étaient les rêves de la patrie, ce furent les buts du despote ». Et, renchérit Sylvain Tesson : « Les Russes furent les champions des plans quinquennaux parce qu’ils étaient incapables de prévoir ce qu’ils allaient faire eux-mêmes dans les cinq prochaines années ». Hélène Carrère d’Encausse note, dans son introduction à son livre Le général de Gaulle et la Russie, combien l’espace russe a tenté les voyageurs d’Occident comme les marchands anglais.

Cette dimension spatiale est cruciale pour édifier le mythe du Pionnier qui, comme aux Etats-Unis, repousse la Frontière terrestre et monte même jusqu’aux étoiles avec Youri Gagarine en 1961. Mais le Pionnier est un mythe ambivalent, comme tous les mythes. Le Héros se décline selon les trois fonctions indo-européennes de Georges Dumézil en Prophète législateur tel Moïse, Napoléon ou Lénine, en Aventurier conquérant tel Ulysse, Alexandre le Grand ou Pierre le Grand, en Chercheur civilisateur tel Erik le Rouge, viking qui colonisa l’Islande avant d’explorer le Groenland et les abords du Canada, Faust ou Einstein.

Mais la toute-puissance du Héros menace la société en imposant par la force un carcan de pouvoir tel un Moloch sans pitié (Pierre le Grand, Lénine, Staline). Elle menace aussi l’humanité tout entière via le mythe du Savant fou, un docteur Faust apte à signer un pacte avec le diable pour créer de la puissance. C’est alors le délire pseudo-scientifique d’un Lyssenko, la démesure industrielle de Tchernobyl qui aboutira à la catastrophe que l’on sait, ou l’exploitation sans mesure de l’eau des fleuves Amou-Daria et Syr-Daria pour accentuer la production de coton. Résultat : la mer d’Aral a été asséchée de moitié !

AGE D’OR

Le danger des Héros Barbares est de vouloir recréer et imposer un Age d’or au forceps, à la fois Paradis pour le côté positif et Gel bureaucratique formaté pour le côté négatif. Pierre le Grand rêve de gouverner comme Richelieu, le Tsar qui visite la France, décrit par Saint-Simon en 1717, a « ses volontés incertaines sans vouloir être contraint ni contredit sur pas une ». Et Custine un siècle plus tard note « la tyrannie patriarcale des gouvernements » et « une société (…) régularisée par la peur ».

Le mythe de l’Age d’or peut être régression dans le passé ou utopie d’avenir. Cet Age se situe avant : paradis perdu chrétien ou Moscou « troisième Rome », ressourcement originel dans la Rodina (la patrie charnelle du souverainisme national), ou l’accord retrouvé de l’homme avec la nature et avec sa nature qu’espère Marx dans le communisme réalisé. Il se situe aussi après dans le temps, ou ailleurs dans l’espace : Frontière des pionniers colonisateurs, Eldorado pour les conquistadores du pétrole et des minerais, merveilleux des guides illuminés vers le Bélovodié ou pour retrouver Kitège, la ville russe assiégée par les Tartares durant la grande invasion de 1242 qui descendit avec tous ses habitants, ses tours et ses églises, au fond d’un lac et dont Rimski-Korsakov a fait un opéra. Depuis, seuls les justes et les purs peuvent retrouver Kitège comme on découvre le saint Graal, et entrevoir dans l’eau ses coupoles. Cette ville n’émergera qu’au moment où les hommes se repentiront de leurs péchés. Il s’agit donc dans ce mythe de créer la Cité de Dieu (version chrétienne), de bâtir des cités rationnelles (Saint-Pétersbourg de Pierre le Grand, Akademgorodok de Staline) ou de créer la Cité idéale du communisme où règnerait la pure administration des choses sans conflits politiques (modèle de la Poste de Lénine). L’Ordre cosmique assuré par Dieu, l’ordre politique par le tsar, l’ordre social par le Parti avant-garde « scientifique » et ses technocrates – avant peut-être les écologistes de l’urgence climatique.

Mais le risque est d’imposer un géométrisme abstrait à la société, de dériver vers l’alliance des bureaucrates et des organes de sécurité comme dans 1984 de George Orwell. Le rêve du socialisme dans un seul pays aboutit très vite à la paranoïa stalinienne de forteresse assiégée qui nécessite un Mur – moins pour se défendre de l’extérieur que pour empêcher ses propres citoyens de quitter le navire. La Russie comme l’URSS ont alterné des phases de « gel » et de « dégel », allant vers une européanisation et les libertés avant de se rétracter en « despotisme asiatique » et robotisation des comportements sur le modèle social du servage ou du Goulag (rabot en russe veut dire travail…). Qui veut faire l’ange fait la bête, notait jadis Pascal. Qui croit détenir la Vérité (Pravda), de droit divin, autoritaire ou « scientifique », tend à l’imposer à tous et sans discussion, « pour leur bien ». L’ethnos s’oppose au demos, la patrie biologique, affective et traditionnelle s’oppose à la société du contrat, du droit et du progrès dans le respect des Droits de l’Homme que nous tenons pour universels.

Ce pourquoi le Barbare c’est toujours l’Autre, celui qui n’est pas comme nous et qui récuse notre liberté.

CONCLUSION

Si Youri Fedotoff note que les mythes d’aujourd’hui sur la Russie vue par les Français sont les mêmes que ceux du passé, Alain Sueur suggère que ce sont « nos » mythes culturels et qu’ils ne sont pas universels. C’est « notre » façon de voir la Russie et les Russes, une façon caricaturale bien utile pour s’orienter et agir dans le flux d’informations qui survient, mais au fond fort peu rationnelle et scientifique. Il note aussi que la Russie fait partie du même ensemble chrétien que l’Occident tout entier et qu’il existe donc des passerelles de compréhension.

Par exemple la nouvelle d’Anton Tchékhov, La Steppe – Histoire d’un voyage, publiée en 1888. Igor, 10 ans, est un double de l’auteur lorsqu’il revenait de chez son grand-père au village de Kniajaia à 60 verstes de Taganrog. Le jeune garçon quitte la campagne pour la ville, sa mère pour un monde d’hommes et l’école communale pour le lycée. Il passe de l’ignorance au savoir (du Barbare au civilisé), des paysans aux bourgeois, de la nature à l’urbanité. Le dernier bain dans la rivière, durant le voyage, est pour lui source de jouvence qui lui « dilate le ventre », en Bon sauvage qui se régénère pour garder sa vitalité et devenir Héros créateur. Cette belle nouvelle montre que certains mythes que nous formons sur la Russie sont partagés par les Russes eux-mêmes.

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Serguei Bolmat, Les enfants de Saint-Pétersbourg

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Peintre et décorateur de films né en 1960 à Saint-Pétersbourg, Sergueï Bolmat s’est mis à écrire, des scénarios d’abord et puis deux romans. Les enfants de Saint-Pétersbourg est son deuxième, paru en l’an 2000. Il parle de la Russie d’aujourd’hui, de sa jeunesse à lui dans ce nouveau siècle – il avait dix ans à la chute de l’URSS.

Et nous voici découvrant les Russes qui découvrent l’underground, le style Ginsberg années 60 revu Charlie Hebdo années 70. La jeunesse aurait-elle été conservée sous naphtaline par les caciques embaumés de feue l’URSS ? Aurait-elle une génération de retard ? Sans aucun doute dans le style de ce roman déjanté. Le décor, lui est authentiquement contemporain, montrant Saint-Pétersbourg 2000, la ville la plus européenne de l’ex-empire livrée, comme le reste de l’Union, au démantèlement de tous les monopoles, à la chute de tout droit, à l’aversion envers tout ordre et toute autorité. C’est le Far West sans la naïveté, Mai 68 plus la féodalité, l’imitation du pire de cet Occident rêvé : fric et force.

L’auteur vous plante deux vieux ex-apparatchiks de la cinquantaine, reconvertis dans « les affaires ». Ils se retrouvent en butte à l’inévitable racket dès que l’entreprise marche un tant soit peu : la mafia a remplacé le fisc, aussi gourmande mais moins facile à gruger. Selon la loi du plus fort en vogue dans le Saint-Pé 2000, aucun scrupule : il faut tuer les tueurs avant que ceux-ci ne vous tuent. Pour cela, rien de plus facile, certains numéros de mobiles circulent, sous le manteau, qui se porte long et longtemps durant les hivers russes. Las ! Le tueur pressenti est tué par ses commanditaires tueurs, après une tuerie pour eux réussie. Vous suivez ? Ce n’est rien encore : son téléphone mobile, parce qu’il est « japonais dernier cri », résiste au looping du cadavre et est « récupéré » parce qu’il peut servir (vieux réflexe soviétique).

L’appel qui suit, pour une nouvelle mission, aboutit donc aux oreilles d’une bande de jeunes à eux tout seuls. Ils n’existent que pour eux-mêmes, le reste du monde n’étant créé que pour leur satisfaction (vieil héritage 68 décliné en moi-je-personnellement des ex-jeunes, bobos arrivés, dans nos médias). Marina, enceinte de son Tioma, ne sait si elle l’aime mais elle ne peut ni le lui dire ni se passer de lui. Le Tioma en question ne sait pas trop ce que veut dire d’être bientôt père et noie ses échecs divers dans les drogues et les autres filles qui se présentent à lui. Deux comparses complètent la bande, Coréenne Kho qui tient la chandelle et Anton, hacker friqué qui obtient tout sur les claviers.

Le décor est planté, aussi improbable que la vie à New-York avant la reprise en main. La tuerie va-t-elle se boucler ? Le scénario est aussi psychédélique que les descriptions de couchers de soleil : « Encore éclatant, scintillant de son feu inconstant et insistant qui transparaissait à travers son propre contour oscillant, séparé du reste de l’espace pourtant proche par la barrière noire d’un nuage, Hélios s’accroupit sur l’horizon, entouré de toute une végétation céleste incandescente dont les clairières laissaient entrevoir des amas de menues pierres précieuses, dessinées avec une précision scientifique, qui tombaient en pluie vers le néant. Une large arabesque… (etc., etc.) » p. 222. Vous voyez le style.

ado muscle nu

Mais ne vous arrêtez pas à lui, le roman est ironique, déjanté, rempli des tics obligatoires du « moderne » vu par un Russe moyen : muscles, joints, fringues, sexe, alcool, portable et pistolet. Sans ces accessoires, l’homme comme la femme est tout nu dans la jungle soviéto-urbaine revue Poutine. Les jeunes femmes ne songent qu’à coucher et les jeunes hommes qu’à tuer, pour arriver. Les seules « affaires » qui marchent sont celles que l’on pique à d’autres, l’imbécile restant bien sûr celui qui travaille pour de vrai. Le labeur a été tellement glorifié par l’ex-URSS que les jeunes Russes le rejettent en bloc, idéologie et principal.

L’attachant est la jeunesse : paumée mais pragmatique, immorale mais bien vivante. Voici la Russie 2000, sans droit hors celui du plus fort. Mais rassurez-vous, l’auteur n’est pas yankee et le vieux sentimentalisme russe ressurgit de lui-même sous sa plume, pour le happy end de rigueur dans les pays élevés au lait du socialisme… Même imitant les imitations, la Russie reste la Russie.

Sergueï Bolmat, Les enfants de Saint-Pétersbourg, Robert Laffont Pavillons 2003, 302 pages, €20.43

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Pavlik et Natacha Schagall, A la nuit succède le jour

pavlik et natacha schagall a la nuit succede le jour

Mémoires croisées de deux Russes Blancs nés en 1897, rencontrés au front et mariés dans la foulée, avant de s’exiler en France via la Bulgarie en 1925. Ce livre de souvenirs, pieusement recueillis, traduits en français et en allemand et édités par leurs filles Irène et Tatiana, est destiné à l’édification des petits-enfants et arrière petits-enfants, Français depuis deux générations. Les éditions Atlantica en avaient édité une première version française en 2007, il s’agit ici d’une seconde édition.

Pavlik est né dans une bonne famille de Saint-Pétersbourg avec trois enfants. Son grand-père avait été serf avant de s’enfuir à la ville, où est devenu entrepreneur en construction. Natacha est née la même année dans la même ville, dans une famille de huit enfants originaire de vieille noblesse et au père officier. Tous deux ne se connaissent pas mais vivent une enfance heureuse, se souvenant des Noël glacials russes tout illuminés de bougies, de nourriture et de cadeaux, du printemps explosif qui donne envie de vivre, dans le nord russe, et des vacances d’été à la datcha de campagne où explorer la forêt, nager, et faire les foins avec les paysans.

Tout ce monde d’avant, immobile depuis des siècles, s’est écroulé de l’intérieur. Le tsar incapable et ses ministres comploteurs, le voyant Raspoutine et la guerre contre l’Allemagne, les soldats abandonnés faute de munitions et le peuple qui gronde de l’écart entre une élite corrompue vautrée dans les ors et la misère à la base. Lénine en profite pour faire son coup de main avant son coup d’État. Les grands mots de l’idéal se résolvent vite en grands maux pour la société. La racaille avinée se sert, à titre de revanche, et plus personne ne produit plus. Tout ce qui tenait la société s’écroule. Sauf le Parti, qui saura tout noyauter, voyant dans tout tiède un opposant comploteur.

Pris dans cette tourmente, sans idées politiques, Pavlik devenu capitaine au front, est chargé de l’instruction du premier bataillon féminin de volontaires, créé de femmes venues de toute la Russie et de tous âges entre 17 et 50 ans pour faire honte aux soldats déserteurs et à l’anarchie de fin de règne. C’est là que, dans l’honneur et le devoir, Pavlik rencontre Natacha. Ils fuiront ensemble, maladroitement et sans but, avant de s’exiler de façon définitive. Leur Russie a disparu à jamais.

C’est une belle histoire d’amour, récit croisés de souvenirs intimes écrits à deux mains, unies pour le meilleur comme pour le pire. Je me demande cependant ce qu’est devenu le petit Nikolaï, frère cadet de Pavlik de 13 ans plus jeune, abandonné à 11 ans à Sébastopol. A-t-il vécu jusqu’à l’âge adulte avec sa sœur Maroussia, mariée de fraîche date et qui disparaîtra dans les camps staliniens des années plus tard ?

C’est une vérité édifiante sur les soubresauts de l’histoire, comment un grand pays s’est brutalement effondré sur lui-même en quelques mois. Tsar faible, noblesse obnubilée par un mage fou, conduite de la guerre laissée sans organisation.

C’est une leçon sociale, combien le ressentiment attisé par les politicards idéologues pour accaparer le pouvoir à leur seul profit rejette de larges pans de la population, pas hostiles à l’origine. Craignez les Che Guevara, Chavez, Grillo et autres Mélenchon ! Leur baratin manipulateur engendre la haine, la jalousie, la violence, et tous ces sentiments bas du tréfonds.

C’est un exemple réussi de résilience, comment un officier valeureux et respecté se mue en entrepreneur du bâtiment en Bulgarie, avant de refaire une nouvelle fois sa vie en France avec sa femme, sous-officier du tsar puis institutrice de maternelle après des études d’agronomie.

Pavlik et Natacha Schagall, A la nuit succède le jour, 2012, éditions Baudelaire, 250 pages, €18.53

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