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Retour à Oulan Bator

La chef nous l’a répété trois fois sans, à cette occasion, se demander au milieu de sa phrase ce qu’elle voulait dire : aujourd’hui est son anniversaire. Silence poli ; je ne crois pas qu’elle puisse s’attendre de notre part à un cadeau ; elle n’a été ni assez aimable, ni assez efficace pour cela. D’ailleurs, certains soupçonnent qu’elle fait le coup de la date d’anniversaire à chaque groupe pour grappiller quelques sous de plus.

Nous la quitterons sans regret, sauf Cruella et celui que l’une d’entre nous s’est mise à appeler depuis peu « Bijou ». Cette référence aux caniches du 16ème arrondissement est bien peu charitable à cette pauvre race de compagnie, pour désigner Francis. Pourtant, ce matin, l’horaire est respecté. Il faut dire que la bien-en-cour Cruella a son avion dans la soirée ! Les autres ont une folle envie de faire à nouveau des courses à Oulan Bator et nul branché ne traîne plus.

La conversation, dans la voiture, porte sur les Maldives, la plongée et – encore et toujours Francis. « Pourquoi avoir donné un prénom pareil à quelqu’un qui zozote ? », se demande ingénument l’une d’entre nous, effectivement, devoir dire « ve m’appelle Franfif, fé pas de fanfe ! ». Je ne participe pas vraiment à ces bribes de conversations car le bruit du moteur soviétique nous empêche de nous entendre d’une rangée de sièges à une autre et je n’ai pas le goût d’accabler un peu plus le bouc émissaire. Un autre me parle des militaires et de sa vocation. Il veut « servir sa patrie » même si cela a été peu à la mode ces dernières années. Depuis que le contingent n’est plus appelé, le métier s’est spécialisé et est devenu plus technique.

Nous pique-niquons de bentos mongols au sempiternel mouton et riz. Le paysage de la steppe s’étale autour de nous dans toute sa vastitude. Biture, dégrisée ce matin, récapitule pour ceux qui souhaitent le noter sur une carte en vente à la capitale (qu’elle se charge d’acheter car « vous ne la trouverez pas » – mais son prix sera le sien) les noms des lieux où nous sommes passés. Nous bataillons avec les voyelles phonétiques qu’il faut doubler ou écrire avec des trémas pour qu’elles se prononcent autrement qu’en français.

Poussière et vent nous dessèchent. L’arrivée à Oulan Bator est un retour au pire de la modernité inachevée : ordures, mauvaises odeurs, usines brutes, pollution, échappements, embouteillage, bruits. Le pire du socialisme industriel peu soucieux – malgré l’idéal affiché – de « réconcilier l’homme avec sa nature ». Sauf à considérer l’homme comme une brute prédatrice et obtuse, ce que nombre de communistes ayant réussi étaient sûrement.

Le nomade des steppes ne doit pas s’y retrouver : d’un mode de vie ancestral, il s’est trouvé plongé dans le soviétisme 19ème siècle et, en quelques années, dans la nouvelle modernité de la concurrence sauvage où, après copinages, privatisations et corruption, les scandaleusement riches côtoient les scandaleusement pauvres. L’acculturation n’en est que plus féroce. Les nomades sont attirés par les instruments du progrès : moto, auto, stéréo, télévision, mobiles. Biture le regrette comme si elle voulait les figer indéfiniment dans un mode de vie archaïque. Pourquoi l’empêcherait-on ? Chacun ne doit-il pas pouvoir choisir sa vie ? Mais je reconnais qu’il faudra bien une ou deux générations pour que cette modernité brutale soit digérée et adaptée à la sauce mongole. Nos grands-parents n’avaient-ils pas gardés des réflexes de paysans, bien que vivant et travaillant à la ville ?

Pas de cabines téléphoniques ici, peu de portables, mais des femmes-téléphones qui, dans la rue, portent dans les bras un gros appareil blanc et antédiluvien muni d’une antenne. Pour quelques tugriks on peut téléphoner dans la ville en mongol. Val note que les voitures vues dans la rue sont surtout coréennes, quelques-unes japonaises, d’autres, plus rares, allemandes. Anne-Sophie observe que la jeunesse se pare plus qu’en Occident. Les filles portent de jolies robes à froufrou ou ces shorts en jean ultra-courts des publicités pour les sites roses. Les garçons ont les cheveux peroxydés et arborent des débardeurs moulants qui font ressortir leur teint de bronze et leurs muscles imberbes.

La majorité du groupe est déposée devant « le » Grand magasin de la capitale, héritage de l’unique magazin de l’ère soviétique. Une boutique de laine cashmere s’élève tout près, trustée par les marchands chinois, la Poste centrale s’élève un peu plus loin.

Nous sommes quelques-uns à rallier directement l’hôtel Bayangol, certains pour ranger leurs affaires et prendre une douche avant de ressortir pour aller à pied dans les magasins, moi pour prendre un long bain, pour écrire et pour lire.

Le dîner est prévu vers 20h dans une yourte en pleine ville aux dimensions d’un cirque. Trois plats fort copieux alourdissent notre estomac, déshabitués de telles mangeailles. La salade variée est fraîche à nos dents, le canard accompagné de purée aurait pu clore le festin mais ne voilà-t-il pas qu’arrive encore le fameux mouton mongol cuit aux pierres chaudes ? La viande est absolument délicieuse, un tantinet plus sèche que celle des chauffeurs mais très goûteuse. Hélas, nous n’avons pas l’habitude de ces dîners pantagruéliques de paysans privés.

Durant le repas a lieu un concert à la vielle à tête de cheval, cithare à 14 cordes et yataga. Les mélopées de la steppe sont toujours aussi prenantes et le chant du Gobi aussi sautillant et nostalgique. La contorsionniste s’est entièrement vêtue d’une combinaison synthétique qui imite la peau d’un serpent et elle se tord en équilibre avec, parfois, un sourire inquiétant. Le prestataire et sa femme dînent avec nous.

Le camp est tôt levé. Biture en a marre de son septième groupe de la saison et elle aspire aux trois jours de battement qu’elle va pouvoir savourer avant le huitième groupe, la semaine prochaine. Comme un calligraphe en écriture mongole se propose d’écrire votre nom au pinceau pour une vingtaine de dollars, cela retarde le départ des voitures pour l’hôtel, tous les amateurs de « souvenirs » voulant au dernier moment faire comme les autres. Cette écriture est curieusement tournée de haut en bas, venue de l’ouïgour dérivé de l’araméen. C’est Gengis khan qui l’a imposée en 1210. Elle est délaissée au profit de l’alphabet cyrillique depuis 1941, plus pratique et plus politique pour contrer les Chinois trop proches qui réenvahissent insidieusement le pays.

F  I  N

du périple en Mongolie

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Reprise des 4×4 de steppe

Les rancœurs accumulées – mais inutiles désormais – se donnent libre court dans la voiture où nous avons repris les mêmes places qu’à l’aller. Les branchés ne sont pas dans la mienne et l’un de nous peut ironiser sur ce « lèche cul » de Francis, Val plaindre le pathétique de l’Alcoolique en chef, A. en rajouter sur l’absence de capacité de communication de cette zonarde qui rappelle sans cesse ses origines des beaux quartiers par contraste avec sa déchéance mongolienne. Pour l’une d’entre nous, elle serait coupée des réalités françaises depuis trop longtemps.

A quoi cela sert-il de discourir ? Devant elle, personne ne moufte, sous le prétexte que « l’on n’a que quinze jours à passer ensemble, alors autant faire comme si ». J’aurais bien aimé observer une troisième semaine celle, en général, où les sentiments s’extériorisent. Mais le séjour est bien organisé et nous reprenons l’avion dans deux jours. Val me fait rire en imitant Francis à la soirée : « f’est diffifile de danfer quand z’ai mes faps ! » Ses ‘chaps’ : mot mystérieux du vocabulaire cheval, si drôle lorsque lui le prononce…

La lumière est d’argent et le paysage varié pour le retour. Notre chauffeur, Gana, inonde son pot d’échappement lors d’un passage à gué et nous voilà forcés d’attendre dix minutes au soleil, face au ruban brillant de l’eau, dans un paysage caillouteux où ne pousse qu’à peine une herbe rase, avant que la mécanique ne sèche assez pour pouvoir repartir. Plus loin, c’est un couple de cygnes sauvages qui barbote en suivant le fil du courant puis s’envole pesamment, les pattes rivées à l’eau comme un Tupolev au décollage. Le cygne est oiseau sacré en Mongolie ; il est l’animal totem des Bouriates dont la tribu serait issue des amours d’un chasseur avec une jeune fille cygne, dans les temps mythiques.

Nous pausons dans un bel endroit du bord de l’eau, toujours le même pour les groupes. A force d’arpenter la steppe, Biture vit sur son passé ; elle a repéré tous les endroits et les dissémine en fonction des horaires fantaisistes que sa dipsomanie inflige à ceux qu’elle accompagne. Ici, de gros rochers de granit bordent la rivière miroitante au soleil. Tout un banc de cumulus étincèle dans l’étendue turquoise du ciel éternel. Rares sont désormais les lieux frais et variés comme celui-ci. Pour le reste, la steppe commence à dérouler ses étendues semi-arides. L’horizon, malgré les vitres étroites de l’engin russe, ravive pour Val et à sa copine leurs envies de voyage.

Nous voici déjà à Karakorum pour déjeuner au camp de yourtes où nous avons dormis à l’aller. Nous attendent une salade de chou et carotte, une soupe au gras et des boulettes de mouton au riz. Rien de changé dans le menu. Nous ne reprenons la piste que pour nous précipiter vers la boutique d’Erdeni Zuu, désertée par les touristes en cette fin d’après-midi du début septembre. J’entre avec eux pour parcourir les rayons. De leur part, c’est une orgie d’achats. Pour moi, je ne vois rien qui me séduise.

En les attendant, sur le banc près de la porte de l’enceinte, j’observe un petit garçon sur les genoux de son père pas rasé assis sur l’autre banc. Il marche à peine mais vient me regarder de tous ses yeux, le visage grave comme s’il ne m’avait jamais vu. Je crains bien, d’ailleurs, que ce soit le cas. Passe un plus vieux, dans les dix ans, sur un vélo trop grand pour lui où il se tient debout comme sur des étriers. Sa chemise à demi ouverte se gonfle dans la brise, laissant entrevoir sa peau bronzée et les muscles de ses épaules tendus par l’effort. Un nouveau moine passe avec l’air préoccupé d’un homme d’affaires courant à son rendez-vous. La religion est redevenue une affaire sérieuse depuis qu’elle a été à nouveau autorisée, il y a douze ans.

Sur la route asphaltée, le tout-terrain peut foncer. Dans la voiture de Gana, un bouton rouge reste allumé en permanence sur le tableau de bord. Est-ce l’eau ? L’huile ? Les freins ? Ces voitures se réparent à l’étape, par petits bouts. Souvent nous voyons l’un ou l’autre démonter une roue pour changer une garniture de frein ou plonger dans le moteur pour nettoyer on ne sait quoi, plusieurs pièces éparses gisant sur un chiffon.

Nous parvenons tard à Khögnö khan, le camp du déjeuner au départ. Une promenade parmi les rochers, dans la lumière de fin d’après-midi, détend les jambes. Il fait plutôt frais avec le vent qui souffle. Le paysage ressemble à celui du Hoggar avec ses gros rochers de granit érodé en boules, ses odeurs d’armoise et sa lumière rougeâtre du couchant. Passée la barrière de roches, nous apercevons au loin la tache bleu et blanc d’Övgön Khiid, « l’ermitage du vieillard ». La nuit tombe pendant la visite prévue – nous sommes bien évidemment en retard.

Ce sanctuaire est animé par une vieille nonne que nous ne verrons pas. Sa fille, dans la trentaine, nous ouvre les portes. Les tankas des murs sont récents ou parfois anciennes car les fidèles ont souvent caché durant 70 ans les objets du culte pour que la grande purge des années 1934-37 qui a vu des holocaustes de monastères (parfois avec leurs moines dedans) ne détruise pas tout. Un mandala sur vélin, tracé à l’encre brunie, a dû ainsi être ressorti depuis peu des grottes inaccessibles dont l’emplacement ne se transmettait qu’entre personnes sûres.

Il faut grimper sur un versant pour accéder au petit oratoire qui surplombe l’ancien monastère dont il ne reste que des ruines. Y trône un autel portatif orné d’une tête de cheval verte. Il s’agit de la monture de Manjusri, le Bouddha qui doit venir. Cet autel est sorti une fois l’an et promené en circumambulation autour des lieux de culte de l’endroit. Plusieurs photos du Dalaï Lama trônent devant les vitrines. Sa Sainteté est venue plusieurs fois en Mongolie depuis la renaissance religieuse. Sa Présence « éveille » les sanctuaires endormis comme la consécration d’un évêque.

Un « diplôme » américain est aussi exposé. « Ambassador for peace » désigne la secte Moon aux dons jamais désintéressés.

Durant la visite, nos trois chauffeurs ont amené les voitures jusqu’au pied du sanctuaire pour nous raccompagner au camp où le dîner attend déjà (et les serveurs aussi). En attendant, ils ont démonté une roue et réparent encore je ne sais quoi. Ils en égarent même une clé qu’il faut rechercher en passant le gravier entre les doigts en peigne pour la retrouver dans l’obscurité !

Il est presque 22 h quand le groupe s’attable. Je décide, pour ma part, de prendre au préalable une vraie douche. Val fait de même. Les autres auront à accepter notre « retard » comme ils acceptent ceux des Francis et autres Cruella. Surtout que nous ne risquons pas de faire attendre un départ en cette fin de soirée ! Personne ne tire sur le débit de l’eau et nul n’a utilisé toute l’eau chaude. Il est quand même plus agréable de se sentir propre et frais pour apprécier le dîner. Nous retrouvons le bœuf avec le riz, comme à l’aller, ce qui nous change du sempiternel mouton.

Nous dormons par quatre dans une yourte où les lits sont un peu courts mais les rêves imagés.

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Beuverie et civilisation à Bät Olzii

Les chauffeurs ont décidé hier soir de nous proposer de venir dormir chez eux à Bät Olzii, leur gros village que nous prononçons « battlezee » comme s’il était situé sur la mer du Nord. Nous avons accepté. Ce retour à la ville, toujours à cheval, est étrange. Nous nous sentons entre nomadisme et modernité.

L’une des cuisinières et l’un des chauffeurs sont mariés et ont deux enfants. Ils nous convient à camper dans l’enclos autour de leur maison et des yourtes, en pleine ville.

Du haut d’un cheval, les maisons basses, les palissades de planches et les rues de terre battues font Far-West. L’endroit me rappelle ces villes-champignon qui poussent près des mines, accueillantes l’hiver quand tout est couvert de neige, et sordides l’été avec la poussière que soulève chaque pas, les ordures disséminées çà et là et les vaches qui broutent les talus.

Quelques hommes travaillent sur les toits des maisons en bois, torse nu au soleil comme les cow-boys dans les films. Des enfants vont puiser de l’eau à la rivière aux abords sales, qui coule à l’extérieur des palissades des premières maisons.

Nous rentrons les chevaux dans l’enclos de la demeure. Nous mettons pour la dernière fois pied à terre. Une fois dessellés, ces chevaux sont conduits en troupeau à l’orée de la ville et lâchés libres dans la steppe. La yourte de Togo n’est pas loin et ils connaissent le chemin. Ils sont marqués et ont l’habitude de se débrouiller entre deux circuits. Nous disons adieu à nos robustes solipèdes que Tserendorj tente de mener dans la bonne direction, mais ils mettent du temps à comprendre qu’ils sont chassés de la compagnie des hommes et qu’ils doivent quitter l’enclos où ils se sentaient si bien.

Le terrain, une fois les chevaux partis, paraît plus vaste et plus vide. Une vieille Volga sans roues fait face à la « cabane au fond du jardin » chère à l’imitateur humoriste de Francis Cabrel.

La yourte de la grand-mère et celle du ménage de la sœur s’élèvent dans chaque coin, tandis que la maison abrite quatre pièces assez spacieuses. Trois enfants traînent : le fils de Jack qui a dans les dix ans et qui lui ressemble, élancé et bien bâti ; un autre garçon plus jeune, dans les huit ans, qui est son cousin ; et une petite fille qui a six ans, sa sœur très jolie.

La maison comprend une entrée qui sert de cabinet de maquillage avec ses produits « chics » étalés sur une étagère devant le miroir. A droite, une cuisine, en face un salon et, derrière, une chambre. Le salon est kitsch comme dans tous les pays en développement privés longtemps des accessoires de la modernité vus à la télévision. Il fait plus soviétique que turc, mais les chromos, les tapisseries au crochet, les babioles aux vives couleurs voisinent avec une grande télévision en couleur allumée en permanence, le buffet supportant la photo du Dalaï Lama et un canapé recouvert de synthétique que nous trouvons confortable après dix jours de selle. Nous y finissons les alcools de la cagnotte ainsi que les fromages qui peuvent rester de la caisse pique-nique. Nous avons chaud à l’intérieur de la pièce, déshabitués depuis des jours à cette immobilité de l’air entre quatre murs. Il est plus de 20h30 quand nous sortons monter les tentes dans l’enclos, entre yourtes et maison. Certains iront dormir dans la demeure, en ayant marre du nomadisme et du camping de steppe.

Les trois tout-terrains nous emmènent dîner au seul « bar » de la ville qui fait restaurant et boite de nuit à la fois, seul lieu de fête de cette petite ville isolée dans la steppe. L’extérieur est volontairement pionnier avec son accueil au balcon de bois. L’intérieur fait plutôt datcha avec ses murs en frisette, ses guirlandes clignotantes pendues et ses poutres en bois sculpté.

Nous dînons fort tard après une bière supplémentaire, de salade de chou comme en Russie et de ragoût de mouton au riz, comme dans toute la Mongolie. Sauf un couple et deux jeunes, nous sommes les seuls clients du bar en ce mardi soir. La rentrée scolaire a lieu demain, peut-être est-ce l’une des raisons. L’heure tardive pour les paysans habitués à vivre avec le soleil en est probablement une autre. La jeunesse du village, composé de trois lascars dans les 18 ans vient faire un tour et observer les étrangers par curiosité, mais ils ne restent que le temps de griller une cigarette. Il n’y a rien à voir : trop vieilles, les filles du groupe.

Je suis réveillé par le soleil, quand le duvet devient trop chaud pour rester dessous. C’est un lendemain de cuite pour beaucoup et il faut voir leurs petits yeux effrayés par la lumière trop vive. Biture sort hagarde et échevelée de la chambre où elle a dormi, avec d’autres, à l’intérieur de la maison. Son mascara a coulé et lui donne un air de sorcière. Elle ferait presque pitié. Informe, gonflée, épuisée, elle n’est pourtant née que « l’année de la mort de Staline », a-t-elle déclaré avant-hier.

Dans la cour, passe une belle-mère habillée en dimanche et un petit garçon en costume noir et chemise blanche. C’est aujourd’hui 1er septembre la rentrée des classes et le premier jour du savoir est un événement depuis l’ère soviétique. Notre départ est très lent et j’ai tout le temps d’observer, de prendre d’ultimes photos.

Nous reconduisons Togo et Tserendorj chez eux en véhicule. Sa femme est partie en courses en fermant sa yourte à clé et il doit nous inviter chez sa belle-sœur, juste à côté. Mais nous profitons d’une dernière tournée de lait fermenté, de crème solide et d’alcool de vache.

Ultimes photos : Togo mignotant ses petites nièces ; le grand-père aux cheveux rasés égrenant son rosaire bouddhiste devant sa porte ; le décor des portes, peintes par les propriétaires dans les tons vifs qui plaisent ici ; le fil tendu entre deux piquets où sont attachés les chevaux des visiteurs ; nos bêtes en horde paissant un peu plus loin le long de la rivière.

Mais impossible de décoller. Biture en demeure à l’affectif, épaulée par Cruella et servie par Francis, en pleine dépression post-cuite. Bo se décide et – il déclare qu’il veut faire des photos de Togo dehors, devant sa voiture – réussit son opération « tire-yourte ». Mais ce n’est que le premier pas. Les adieux s’éternisent encore, entre derniers mots et dernière cigarette, avant que nous disions adieu aux « chaudrons », le petit et le grand, devant leur yourte. Pas de sentiment apparent dans la steppe, la vie est ainsi, on se croise et on se quitte. C’est comme ça.

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Venir jusqu’en Mongolie pour découvrir un sot

Grand soleil et grand vent, ce matin. Les chevaux se sont alignés comme des voiliers sur la mer, tous dans le même sens – mais les fesses au vent. Le cheval est à vapeur, pas à voiles.

Ce matin, Francis est le plus en retard. Non seulement il est le dernier à petit-déjeuner, mais il laisse sa tente montée alors que tout le monde est prêt à partir. Ayant une haute idée de sa personne, il ne partagerait pas une tente avec quiconque – sauf s’il a trop froid, et cela devient alors un dû, un honneur qu’on lui consent. Val parle de « manque de respect pour le groupe » ; j’y vois surtout l’égoïsme forcené d’un orgueilleux toujours très content de lui. Il a la goujaterie du parvenu, la vanité du médiocre si bien caricaturée par ce proverbe de la steppe : « Le sot éminent loue son cheval ; le sot médiocre loue sa femme ; le pire des sots se loue lui-même. » Tempérament renforcé par la déformation professionnelle, il ne saurait surtout jamais avoir tort en quoi que ce soit.

Le second soir de campement, il voulait allumer la lampe à gaz de la tente mess. La veille, j’avais vu comment procédait Djalamba, l’une des cuisinières : elle passait simplement la flamme du briquet par les trous à la base du verre, une fois le gaz ouvert. Francis a commencé à soulever le verre, comme on le fait sur certains modèles ; je lui ai expliqué comment j’avais vu faire ; il n’en a pas tenu compte mais son allumage a raté. Il a laissé tomber. Bo a remis le verre, approché le briquet des trous à la base, et la lumière a jailli. Je me suis tourné vers Francis pour lui dire : « tu vois ! » et le fourbe m’a alors répondu, doucereux : « c’est toi qui m’avais dit de soulever le verre, j’en suis sûr. » Une telle mauvaise foi ne peut faire l’objet de réponse. La colère ne servirait à rien tant Francis prend bien soin de rester posé, ni d’élever la voix. Seul l’isolement est la prophylaxie adéquate, l’ignorance polie, toute conversation éludée. Rares sont cependant ceux qui jouent ce jeu, ne voulant pas « avoir l’air », une fois de plus.

Nous montons dix minutes à cheval pour aller jusqu’aux chutes « Ulaan Tsutgalan », les « chutes rouges » qui tombent de 24 m. Nous laissons les bêtes entravées pour aller explorer l’endroit. Une faille dans la falaise abrupte permet de descendre jusqu’aux rives et de randonner au fond de la gorge.

Nous sommes dans un autre pays, tout d’arbres et de plantes, bien différent de la steppe comme de la taïga d’altitude. Le vent n’y pénètre pas et il y fait bon. Nous passons un moment à errer le long de l’eau dans cet oasis de douceur dont je comprends qu’il attire les touristes, même mongols. Deux petits rongeurs grignotent sur un rocher, que je me garde bien de déranger. Le zoom quadruple et le déclencheur silencieux de l’appareil numérique font ici merveille.

Les chevaux sont remontés par leurs cavaliers pour trotter dans la plaine. La chaleur et la concentration des troupeaux alentours ont fait voler les mouches et les bêtes en sont agacées ; elles bronchent et elles encensent sans cesse, elles guettent les gués pour apaiser leurs naseaux. Rien à brouter dans la plaine, sèche et poussiéreuse. D’ailleurs, il fait trop chaud pour qu’ils mangent, nous disent les Mongols.

Mais le terrain se prête à quelques galops dès que les chevaux se sont échauffés. A un arrêt, le cheval de Bo se couche carrément ; il en a marre de porter son poids. Tserendorj se roule sur sa selle de rire. Lui veut être chauffeur ; c’est son grand rêve sur la steppe. Son père vient d’acheter une Lada Niva pour la première fois de son existence, une occasion, et son gamin sait déjà la conduire mieux que lui. Aucun n’a le permis mais c’est une dépense inutile sur la steppe. Tserendorj est le dernier fils de Togo, il lui ressemble fort. Biture nous apprend qu’on les appelle couramment, chez les Mongols, « Petit chaudron » et « Grand chaudron », termes imagés d’affection.

Le déjeuner est loin, vers 17 h seulement ! « L’endroit est joli », telle est la seule explication que l’on daigne nous donner. Et c’est vrai qu’il est agréable, mais devons-nous attendre autant pour déjeuner, alors que nous nous sommes levés à l’heure – nous – et que notre dernier repas date déjà de près de huit heures ? En course il s’agit d’une nécessité physiologique, pas d’un vague plaisir d’esthète. Conséquences : un chemin qui se traîne, un ras-le-bol qui monte un peu plus, des chevaux fatigués et agacés par les mouches. Ils font moins attention au terrain et les cavaliers tombent !

Mon cheval a fourré un sabot dans un trou de lapin, ce qui lui a fait plier l’autre antérieur et m’éjecter de la selle. Heureusement, il n’allait qu’au trot et j’ai roulé sur la droite, cette patte ayant plié en premier. Je me suis reçu à terre sans aucune gravité, roulant sur l’épaule comme en judo, surpris seulement. En bonne bête, ma monture s’est arrêtée aussitôt et s’est mise à m’attendre en broutant placidement. Je suis bien mieux tombé que Francis qui s’est, pour les mêmes raisons, écrasé lourdement au sol en plein galop. Il est resté sonné un moment et a les coudes râpés au sang. C’est un peu ridicule de forcer l’allure comme cela quand on n’est pas capable d’être à l’heure pour le départ.

Le pique-nique en plein soleil oblige à tendre une bâche entre les deux tout-terrains. Togo s’est murgé hier soir et dort toute la journée dans le camion, ou dehors aux arrêts. Bel exemple que donne Biture ! Tserendorj, heureusement trop jeune pour se saouler, continue de lutter avec Gawa, avec Daniel ou avec moi. Gawa est une force de la nature et personne ne réussit à avoir le dessus au bras de fer avec lui. Attiré par les lumières de la ville, Gawa avait vendu tous ses chevaux d’élevage pour travailler à Oulan Bator. Il y a zoné, s’est adonné à la vodka, le chômage de ces dernières années ne lui a pas permis de réémerger. Il est trop pauvre pour acheter sa yourte – ce qui veut dire aussi se marier, dans la steppe – et il travaille ici ou là.

Le long pique-nique nous prouve que nous avions faim, huit heures après le petit-déjeuner. Fromage, saucisson, soupe minestrone et taboulé pour ceux qui aiment sont avalés avec appétit. Reprend ensuite le tarot. La Mongolie n’est pas propice à l’activité intellectuelle et nous sommes plutôt mauvais, ne comptant pas les atouts tombés, ne cherchant même plus une quelconque stratégie.

La suite de la « soirée » (il est 19h quand nous repartons) est plus calme. Nous restons la plupart du temps au pas après les deux gamelles du jour. Ma brave bête est docile et nous nous comprenons fort bien. Les signes de civilisation grandissent. Ce sont trois adolescents en vélo aux chromes rutilants qui se déshabillent pour se baigner dans un ruisseau. Ce sont des véhicules qui nous doublent sur la piste.

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Dernier jour de chevauchée mongole près des chutes de l’Orkhon

La nuit est sèche mais froide. Mon duvet himalayen convient tout à fait et l’un d’entre nous, à l’aide de mon surduvet, ne subit plus la température. Il dort tellement qu’il est l’un des derniers levés.

Aujourd’hui, l’étape fera autour de 40 km contre à peu près la moitié d’habitude. Togo veut que nous partions « tôt ». Mais Biture traîne, tout comme les chauffeurs pour charger les tout-terrains. Les enfants regardent les touristes désœuvrés. Le petit mâle châtain en a assez d’être trouvé beau et de se faire prendre en photo. Dès qu’il voit un appareil, désormais, il se cache. Avec ses traits rudes et ses épaules carrées pour ses 8 ou 9 ans, il joue au dur.

Nous partons enfin, au grand soleil. Malgré le vent, il va faire chaud aujourd’hui. Les chevaux sont excités par les mouches qui se lèvent, surtout près des bords du lac de printemps resté marécageux où l’herbe est plus drue. Ils renâclent, éternuent, soufflent et se mettent d’eux-mêmes au trot pour échapper aux harcèlements.

La première pause a lieu en haut d’un col, avec vue sur deux vallées. Grand soleil et vent coulis composent un mélange détonnant. La suite nous voit aller à flanc de pente, puis en descente raide, les chevaux tenus à la longe, enfin en montée. Le pique-nique est sommaire : copa et wasa, cette viande sèche et ce pain azyme apporté de France. La vallée où nous sommes arrêtés est un tapis de plantes jaunes, blanches et vertes. Des cumulus blancs jouent à se poursuivre dans le ciel céruléen. Je prends quelques photos des chevaux avec mon appareil classique.

Tserendorj n’arrête pas, il faut qu’il chahute ou fasse des farces. Une fois de plus, il se jette sur Gawa qu’il connait depuis qu’il est tout petit. Le colosse, bon prince, le laisse jouer comme un chiot. Ils luttent, Gawa lui retire presque tous ses vêtements du torse, montrant à qui veut le voir que le gamin a dos et poitrine bien exposés au soleil. Sur le cheval repris, ce sera la guerre des chapeaux, Tserendorj piquant la coiffure de l’un ou de l’autre en virevoltant sur sa monture blanche. Coiffé du feutre péruvien informe de Biture, il a tout du pirate des Caraïbes avec sa face ronde et cuivrée.

Nous chevauchons une heure encore sur une plaine qui permet parfois le galop. J’en suis au quatrième galop de toute mon existence, aujourd’hui. J’ai l’impression extraordinaire de voler. Lorsque le cheval s’élance, ses épaules roulent comme s’il battait des ailes et s’efforçait de décoller. Il faut monter à cheval pour comprendre le mythe de Pégase. Mais je suis lourd et mon petit cheval fatigue vite ; il n’est plus si jeune ni si fringant. Il préfère aller au trot et brouter, c’est un hédoniste et, pour cela, nous nous entendons bien. Le cheval brun noir de C. bute dans un terrier et se met presque à genoux en plein galop ; C. roule et tombe. Elle est la première à le faire mais elle quitte rênes et étriers galamment et tombe plutôt bien. Elle se relève de suite et s’époussette, sans aucun mal. C’est tant mieux. Cela arrive même aux petits enfants mongols qui font les fiers pour être comme les grands. Tomber arrive cependant peu aux randonneurs, même aux adolescents trop hardis qui accompagnent parfois leurs parents dans les groupes.

Le « pique-nique » n’était en fait qu’un en-cas. Le vrai déjeuner est servi sur une ondulation de la steppe. Il comprend les réserves, du poisson russe en conserve, un genre de hareng ou de grosse sardine dont je n’ose imaginer le degré de mercure et autres étrangetés nucléaires de la Baltique, des cornichons au sel, une soupe provenant d’un sachet poulet-champignons et du riz au veau-carottes lyophilisé. Cela nous change pour une fois du mouton ! Il y a même de la salade de fruits en boite. On liquide. Assis dans l’herbe, nous inaugurons le jeu de tarots à cinq pour la première fois du séjour. Les pauses sont toujours longues.

Je croise un petit lapin courant ventre à terre de la gauche vers la droite. Il a la fourrure rousse et la queue blanche et noire. Il s’enfile dans un terrier pour échapper à la horde dont le martèlement de sabots, sur la terre, doit lui faire mal aux oreilles et le paniquer. Les chevaux sentent le retour, ils doivent reconnaître le paysage. Ils galopent ou trottent sans incitation sur la longue plaine qui devient de plus en plus civilisée. Passe une « vraie » voiture civile d’un modèle récent, comme nous n’en avons pas vu depuis plus d’une semaine. Des camps de yourtes fleurissent pour les touristes mongols venus d’Oulan Bator se ressourcer dans la steppe.

Nous sommes tout proche des chutes de l’Orkhon, haut lieu touristique du pays. Nous camperons à une vingtaine de minutes de cheval en amont pour ne pas subir le cirque touristique local bruyant et fortement arrosé, selon les expériences de groupes précédents. En cet endroit, l’Orkhon a creusé brutalement la plaine en une gorge arborée. L’eau coule sur de gros rochers volcaniques qui la divisent en bras peu profonds. Nous pouvons nous y laver et cela est bienvenu depuis le camp de l’Azerbaïdjanais. Je me fais même un shampoing. Les chevaux broutent l’herbe sèche et rase du plateau. Pour eux, ce sera maigre, ce soir. Ils se rattraperont demain.

La langue mongole a des expressions poétiques. Ainsi, être heureux se dit « mon âme est haute » ; mourir est « devenir ciel », « son désir est achevé » ou « il a posé ses os » ; être seul c’est « n’avoir pour autre compagnon que son ombre » ; quant au cheval, il a parfois « des yeux de pomme étincelants ».

L’une d’entre nous lit Le monde gris de l’écrivain mongol Galsan Tchinag, ce matin. C’est le dernier de trois tomes (Ciel bleu, Belek, Le monde gris) qui racontent sa vie (traduits en 1999-2001 chez Métailié). Elle aime beaucoup cette expressivité de la langue, qui réussit à passer en traduction.

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Temps de steppe

Heureusement le beau temps se confirme, le soleil donne et les chevaux sont heureux. La lumière fait qu’il nous semble marcher ailleurs que là où nous avons mis nos sabots hier. La pause a lieu au soleil devant un panorama de collines herbues et arborées, les trois yourtes aux Français toutes petites sur l’étendue. Juste derrière nous se dresse le bois où nous avons déjeuné dans un froid de canard, proche du « lac de l’étrier ».

La grimpée d’hier dans la forêt se transforme aujourd’hui en grande descente à cheval, pénible aux genoux car les pieds sont tendus sur les étriers pour compenser la pente. Suit la longue vallée « de l’étalon blanc ». A son ouverture est établi le camp de yourtes d’avant-hier, où nous nous arrêtons pour camper à nouveau et rendre les yaks.

Le soleil est arrivé avant nous et les petits enfants ont quitté leurs lourds vêtements pour courir tout joyeux en tee-shirts légers. Ils jouent comme des fous avec le ballon de Tserendorj. La belle lumière au soleil descendant dore les visages et fait ressortir leur teint fleuri.

Le dîner est cette fois préparé par les chauffeurs. Les cuisinières ont quand même rajouté des sushis de riz aux feuilles d’algue. Ils ont eu tout le temps puisqu’ils n’ont pas conduit hier et aujourd’hui. Il s’agit du plat typique de la steppe, le ragoût mongol. Le mouton inévitable est cuit au bouillon avec quelques herbes sauvages et légumes. L’originalité consiste dans le mode de cuisson : on jette dans la marmite des pierres chauffées au rouge. Avec ce procédé, la viande est cuite à point en toutes parties du plat, sans brûler. Elle est tendre et grasse. L’usage veut que les convives se saisissent en premier lieu des pierres grasses et les fassent passer alternativement dans ses mains. Cela défatigue et masse les paumes tout en les graissant bien. On mange ensuite la viande avec les doigts. Les légumes sont très rares et ne servent que de bouquet garni.

Celui qui tombe sur l’une des deux omoplates se doit de la gratter soigneusement. Elle servira en effet à la divination. Débarrassée de toute parcelle de viande, celui qui interroge la présentera à la flamme nue d’un feu en pensant intensément au problème qu’il doit résoudre. Le scapulomancien interprétera alors les craquelures produites sur l’os par la chaleur du feu et répondra à la question. Nul ne s’y essaie… Veut-on vraiment savoir ce qui nous attend ?

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Steppe uniforme

Lever tard, ce matin – nous avons tout le temps de revenir du pays des songes. Il fait beau et le lac resplendit dans son écrin de montagnes sous la neige. Seul devant la tente, je pourrais être quelque part au Canada. Le petit-déjeuner attend ceux qui le veulent au soleil, sur un tapis. Café, biscuits, fromage Kiri venu de France et jus de szobi. C’est ce qui est écrit sur la briquette. En tout petit, on peut lire qu’il a été produit en Hongrie et que sa traduction signifie « orange » (freudiens s’abstenir !). L’un d’entre nous est le dernier levé et quelqu’un déclare : « il prendra le yak de 11 h ».

Tserendorj – 14  ans – est joyeux et déchaîné, ce matin. En pleine enfance encore, il lutte avec Gawa comme hier midi avec l’une des cuisinières de 18 ans. Celle-ci a bien failli le faire tomber et il n’a eu le dessus que tout juste, le tee-shirt à moitié défait dans la bataille. Aujourd’hui, il laisse voir ses reins brunis et son ventre à la musculature de sumo, épaisse et peu dessinée mais très dense. Il suffit de lui toucher l’épaule pour reconnaître qu’il n’y a rien de mou dans cette fin d’enfance nourrie de viande sauvage.

Les autres, levés plus tôt en communauté (ils ont tous mis leur tente au même endroit humide), sont partis gravir la pente sous la forêt. Grégaires comme une harde de chevaux, ils se sont tous levés et promenés en même temps. On compte les individualistes, dont je suis. A une vingtaine de minutes de là ils pourront voir le lac dans toute son étendue. Il est en croissant de lune et nous avons campé près de l’une de ses cornes, sur la rive dont le gravier est en pouzzolane rouge et noire. Je n’y suis pas allé car j’étais confortablement couché dans mon duvet, ne me levant que lorsqu’il y a fait trop chaud, le soleil commençant à arder fortement vers les 11 h.

Sans surprise, nous reprenons la vallée d’hier. Vu à l’envers, le paysage semble ne pas être le même, c’est toute la différence avec le ciel majoritairement bleu et non plus uniformément gris. Les chevaux broutent les herbes sur le chemin, pas plus pressés que nous le sommes. Ils le savent, ils sont déjà venus plusieurs fois cette saison. Le mien aime à brouter puis à trotter pour rattraper son retard, pilant net sur une nouvelle touffe qui lui plaît. La première fois c’est une surprise, mais l’habitude vient vite. Je lui apprends à se remettre au pas lorsqu’une touffe délicieuse surgit, pour lui laisser les rênes afin qu’il puisse la brouter. Nous nous comprenons. Parfois, il marche droit puis tourne la tête vers une herbe à quelque distance qui lui fait envie. Mais il n’ose pas y aller de lui-même, attendant ma réaction. Si je lui dis « tchou ! » d’un ton sans réplique, il oublie ; sinon, d’un infime mouvement des rênes, je le dirige vers la friandise qu’il va dès lors croquer avec délice.

Le ciel au-dessus de nos têtes est hanté de nuages qui font comme un autre paysage. De petits cumulus blancs et gris se pressent en bancs comme un troupeau moutonnier, allant calmement ou se précipitant suivant la distance à laquelle ils se trouvent du sol. Parfois, lorsque l’horizon terrestre est plat, on dirait que le ciel et le sol sont inversés. L’uniformité de la steppe attire le regard vers les formes dans le ciel. Il s’y passe plus de choses qu’en bas. Le fait d’être à cheval, à trois mètres de l’herbe, sans avoir besoin de regarder où nous mettons les pieds, change de la randonnée habituelle et libère le regard qui peut ainsi errer à sa guise. Dans les vallonnements où nous évoluons, le paysage est plus varié.

Les roches volcaniques d’un gris de pachyderme ou rouge éteint, les conifères et les saules d’un vert sombre, l’herbe jaunie, chantent dans le soleil, contrastant avec le ciel d’un turquoise limpide. Les lacs reflètent cette teinte d’azur liquide. Lorsque le soleil est libre de nuages, il fait chaud à se mettre en tee-shirt ; lorsque les nuages prennent le dessus et que souffle le vent des steppes, il fait froid à endosser l’anorak. Depuis hier, j’ai quand même ôté une couche, mon bonnet et les chaussettes qui me servaient de gants.

Nous pique-niquons au bord du « lac du nombril », plus proche du camp du matin que l’endroit où nous avons pique-niqué hier. Il y a huit lacs différents dans la région. Le soleil fait enlever les vestes mais se lever quelques mouches. Les yaks sont laissés bâtés mais libres, sauf les deux qui emportent le matériel de cuisine et qui sont attachés par les naseaux sensibles. Ils ne bougent pas. Les autres entreprennent un grand tour du lac sans que leurs maîtres, des rustres un tantinet flemmards, ne s’en inquiètent. Nous craignons que les poilus n’aient envie de se baigner avec toutes nos affaires sur le dos, mais cette idée ne semble pas les effleurer aujourd’hui. Les éleveurs iront remettre les bêtes sur le droit chemin bien après que nous ayons levé le camp, mais c’est leur affaire.

Val puis un autre d’entre nous s’essaient à la lutte mongole avec Gawa. La lutte révèle toutes les qualités du chasseur-cavalier : il faut découvrir les points faibles de l’adversaire, savoir attendre le moment propice, puis attaquer par surprise mais avec décision. Pas de coups en force, seulement une adresse musclée. Il faut être très stable sur ses jambes, le centre de gravité le plus bas possible, le poids comptant beaucoup dans la décision. Le déséquilibre s’enclenche mieux quand on pèse quelque peu – ce pourquoi les sumos sont gros. C’est ainsi que Bo, qui s’y essaie aussi, réussit à faire toucher terre à Gawa. Peut-être celui-ci a-t-il laissé gagner le touriste ? L’autre d’entre nous ruse et, en attrapant une jambe, parvient lui aussi à déséquilibrer Gawa. Cette fois, le doute n’est pas permis. L’épais Gawa n’est pas invincible.

L’atmosphère est au beau fixe. Le vin bulgare aide à apprécier le pâté au sanglier, le pâté végétarien et la Vache-qui-Rit qui font partie des réserves venues de France. Le saucisson et terminé depuis longtemps. Pourquoi faut-il donc que le côté maléfique de la Caractérielle en chef reprenne le dessus ? Elle nous entreprend agressivement sur les « cadeaux » que nous devons reconstituer pour les invitations dans les yourtes. Les briquets, stylos, ballons, shampoings et autres accessoires, déjà libéralement donnés ne suffisent pas, il « faut » aussi donner des vêtements, des gourdes et autre matériel. Outre le « pourboire » obligatoire, prélevé le second jour, la contribution volontaire à « l’apéritif » pour tous et les gadgets, n’y a-t-il jamais de fin à donner ? Pourquoi pas, si cela est expliqué et laissé à l’initiative de chacun. Mieux encore, pourquoi ne pas l’inscrire sur la fiche technique que nous recevons pour préparer le voyage, comme cela se fait couramment au Népal ? Mais ce caporalisme culpabilisateur de soûlarde aigrie est insupportable. Au vu de la tête que tirent les autres c’est à ce moment qu’elle se rend compte qu’elle est allée trop loin. Elle se calme, mais le mal est fait. L’ambiance en est gâchée pour le début d’après-midi.

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Sauvagerie mongole

Nous partons enfin sur nos chevaux, au pas pour ne pas distancer les yaks d’accompagnement ni ajouter aux maux de têtes des dipsomanes. Le paysage est de forêt. Nous grimpons dans la montagne sous les frondaisons. Une colline herbue se dresse comme un pectoral de gorille au-dessus d’un lac. Nous montons jusqu’en haut pour jouir de la vue. C’est la première pause. Les chevaux aiment les herbes nouvelles et le pas lent permet de contenter leur envie.

Une demi-heure de pas plus loin, au bas de la pente et entre deux nouveaux lacs, sous les branches épineuses d’un bois de pins, nous nous installons pour le pique-nique. Le vent ne souffle pas mais il fait froid et cela aiguise notre faim. Le jambon cru sous blister et la Vache-qui-rit venus de France avec nos bagages sont engloutis en un rien de temps, avant la soupe et l’épaisse gamelle de riz aux accessoires (légumes et viande mélangés). L’usage est pris de faire un feu quand nous n’avons rien d’autre à faire et les plus impatients s’empressent d’aller cueillir du bois mort. Nous prenons le café autour avant d’y brûler les ordures.

Nous reprenons la selle pour avancer un peu plus dans la sauvagerie. Au fond d’une grande vallée sont montées trois yourtes. Nous avons la surprise d’y découvrir deux Français, un père et son fils adolescent, venus ici à pied et à cheval, explorant l’endroit depuis une semaine. Le rituel de la visite en yourte se renouvelle. Assis un peu partout – nous sommes trop nombreux pour que les préséances tiennent – nous faisons tourner la crème, supons le lait de jument fermenté, goûtons l’alcool de vache.

Le qumis est rempli par la maîtresse de maison puis proposé au premier. Celui-ci prend toujours ce qu’on lui donne, boit son content ou trempe seulement les lèvres, puis le redonne à la maîtresse de maison. Elle rafraîchit le bol en rajoutant le breuvage pour qu’il reste toujours plein, avant de le tendre au suivant.

Pour l’arkhi, délégation est donnée à l’Alcoolique en chef, qui a l’air d’être bien connue pour sa descente dans la steppe. Elle sert le verre et celui qui en veut doit venir s’agenouiller devant elle (ce qui, bêtement, la réjouit) pour prendre l’alcool de la main droite, le coude droit soutenu par la main gauche. Il est impoli de procéder autrement.

Nous reprenons nos bonnes bêtes pour une heure. Le campement a lieu au bord d’un nouveau lac appelé Schireet Nuur, « le lac de l’autel ». Le vent s’est levé depuis le déjeuner et souffle très fort. Il tombera, comme chaque jour, avec le soleil – mais pour le moment il nous frigorifie plutôt. Les chevaux en ont assez de la journée et sont heureux de pâturer parmi les herbes du marais en bord de lac.

Un yak trouve que la température de l’eau lui convient et va faire quelques brasses. Gawa, en bon lourdaud, lui jette des pierres pour le faire refluer vers la rive, ce qui ne fait qu’inciter la vache à entrer plus avant dans l’eau, au grand dam des affaires qu’il porte sur son dos ! Heureusement, il ne s’agit pour celui-là que des sacs de tentes. La nôtre sera partiellement mouillée mais, montée tôt, elle sèchera vite au vent et au restant de soleil.

La lumière est fort belle, le ciel très clair et l’air transparent de l’altitude est nettoyé un peu plus par le vent. Les montagnes en face sont couvertes de neige tandis que la forêt, en premier plan, dresse les cimes pointues de ses résineux. Nous sommes dans un endroit sauvage, le plus sauvage du trek. Nous ne voyons ni n’entendons de loups, mais c’est tout juste. Peut-être parce que la nuit n’est pas encore tombée…

Un grand feu de camp au bord de l’eau, après dîner, permet de digérer les nouilles au mouton.

S’élève à nouveau le répertoire classique des chansons que tout Français est sensé connaître, au moins de réputation. L’un d’entre nous, d’origine maghrébine, est en ce sens plus Français que les Français, mangeant du saucisson et buvant sec, connaissant presque tout Brassens, les « tchick ! ah ! tchick ! » de mise au rugby et autres fêtardises. Il craignait d’avoir très froid cette nuit mais, en faisant mon troisième sac, j’ai retrouvé un surduvet que je lui prête. Cette couche d’isolation supplémentaire aura raison de ses tremblements et il passera une nuit de bébé.

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La région des lacs mongols

Les enyourtés ont bien dormi. Ils ont été cinq à choisir la yourte du russo-mongol plutôt que la tente. Malgré ses angoisses de minet, Francis avoue qu’il ne s’est rien passé.

Ce matin, l’herbe est givrée, il a fait sous zéro durant la nuit. Quand je vais satisfaire un besoin naturel au réveil, deux yaks s’avancent vers moi d’un pas décidé. Que me veulent-ils ? Est-ce que j’empiète sur un territoire qu’ils veulent se réserver ? Je n’y suis pas, ils veulent simplement lécher l’urine qui leur est, semble-t-il, un régal ! Ils ont besoin de sel. Ils ont brouté en grognant tout autour des tentes, la nuit, et Bo les imite parfaitement au petit-déjeuner.

Sur nos chevaux au départ, il fait très froid, il tombe même un peu de grésil en route. Les chevaux veulent se réchauffer et pressent l’allure. Nous prenons la vallée « de l’étalon blanc », Tsagaan Azarga. Le paysage se modifie encore, la forêt s’y confirme. Nous passons même en plein dedans, d’abord à cheval, puis à pied en tirant l’animal par la longe. Le mien, qui est gourmand, est avide de toutes les plantes nouvelles qu’il n’a pas l’occasion de goûter dans la steppe. Il avise les tendres feuilles du framboisier naturel, les herbes drues qui poussent entre les rochers du sentier, les branches d’arbustes, les plants de carotte sauvage. Je le laisse goûter à tout cela, il en est tellement friand. Mais, si je l’écoutais, il passerait sa matinée à bâfrer et il faut avancer. Les Mongols ne laissent d’ailleurs que rarement brouter leurs chevaux durant la course, cela les rendrait plus lents. Ils ne sont autorisés à manger qu’à l’étape, la longe étant attachée au pommeau de la selle lors des haltes pour ne pas qu’ils puissent allonger le cou jusqu’aux herbes. Certains, plus astucieux, se couchent alors sur leur pattes de devant ou laissent carrément tomber sur le ventre pour brouter quand même !

La forêt a pris déjà les couleurs de l’automne. Les feuilles ont cette teinte jaune orangé qui illumine les paysages russes. Le sous-bois en est tout éclairé et comme joyeux malgré le ciel gris. A certains moments, à marcher à la longe parmi les rochers de granit gris affleurant, le bois plus clairsemé, l’air humide qui change de la sécheresse des plaines, je me crois revenu dans une forêt d’Ile-de-France au temps des scouts. Il y avait cette fraîcheur de l’air, cette vie pourrissante et germinative alentour, tandis que les gamins dont j’étais responsable gambadaient comme de jeunes poulains lâchés dans la nature.

La route d’aujourd’hui est plus vallonnée. Nous abordons un premier lac qui ne se forme qu’au printemps. Il n’est que marais en ce moment. Le pique-nique a cependant lieu entre deux voitures entre lesquelles les Mongols ont tendu une bâche pour nous abriter de la neige qui tombe à nouveau sur le paysage. Puis le temps s’éclaircit. Les conserves de poisson russes et les cornichons malassol nous requinquent, de même que la soupe chaude et le riz garni du sempiternel mouton. Sept sur neuf sont quand même malades dans le groupe, Gawa compris. Ils ont fièvre et courante. J’y échappe pour le moment, je ne sais trop pourquoi, peut-être parce que je me nettoie les mains avant chaque repas au gel désinfectant. Les chevaux sont de braves bêtes mais leurs bactéries ne sont pas les nôtres. Mais je bois la même eau que les autres et mange les mêmes choses.

Ma monture est toujours aussi facile, trottant et obéissant sans problème. Il n’y a que le galop qu’elle n’aime pas trop prendre. C’est un cheval un peu âgé, me dit Cruella qui le connaît des années précédentes. Il est plus calme et plus obéissant mais aussi moins disposé à courir. Le trot lui convient parfaitement, mais moins à mes fesses éprouvées par le premier canasson. J’ai quand même, grâce aux conseils des cavalières avancées, réussi à trouver quelques positions de base qui me sont naturelles à défaut d’être dans les règles. Je n’ai pas de courbatures, sauf les jambes un peu raides après un long trot.

Nous arrivons le soir au camp de yourtes d’un éleveur de yaks. Ceux qui ont froid faute de matériel adapté pourront squatter le feutre comme hier soir. Nous voyons le camp de très loin. Les tout-terrains y sont déjà arrêtés mais nous devons faire le tour du lac à cheval avant d’y parvenir. Le mien doit avoir fait le chemin plusieurs fois, comme la majorité des autres, car il s’excite toujours aux endroits prévus pour le galop et dès qu’il aperçoit les camps du soir.

Au crépuscule, les yaks qui ont besoin de sel vont lécher les flancs écumeux des chevaux ; certains se laissent faire, d’autres non. C’est assez étrange de voir ces masses poilues goûter délicatement les formes graciles des doubles poneys mongols. Les yeux brillant au flash leur donnant sur les photos des airs de loup-garou.

Le départ est long et difficile ; le prétexte est qu’il a neigé cette nuit et qu’il fait froid au lever. La vérité est que l’alcool ne rend jamais les petits matins agréables, ni à la chef, ni aux Mongols qui, à son exemple, se laissent aller. Ce contretemps nous permet de réaliser quelques portraits de jeunes enfants des yourtes qui jouent, toute joie dehors, au soleil revenu.

Il nous est demandé de scinder nos affaires en trois sacs. Le premier ira sur notre dos, le second sur les yaks, le troisième restera dans une voiture. Là où nous allons, les voitures ne peuvent accéder et nous serons en autonomie complète avec les animaux pendant deux jours. En fait de yaks, ce sont surtout des vaches ou des dzös issus de croisements, mais il y a quand même un vrai yak trapu, bossu et poilu à souhait dans le lot.

Le temps de préparer nos affaires, d’un train d’alcoolique au réveil, le givre sur les tentes disparaît. Nous n’avons rapidement plus rien à faire, qu’à attendre le bon vouloir d’une Biture que « tout fait chier ce matin ».

Nous nous réfugions dans une yourte où la maîtresse de maison nous offre du thé qu’elle râpe d’une brique compacte. Elle jette les fragments dans l’eau qui bout et laisse cuire un moment. Ce n’est que lorsqu’elle retire la bassine du feu qu’elle ajoute du lait, puis un peu de sel au breuvage. Les enfants entrent et sortent, heureux de voir du monde. Il y a deux petites filles jolies et trois garçons.

L’aîné, de quelques années moins âgé, a pris Tserendorj comme son modèle et ne le quitte pas d’une semelle. Le plus jeune est le plus beau. Sa vigueur bien prise dans sa tunique mongole serrée à la taille et agrafée sur l’épaule droite, il fait petit mâle. Il doit avoir dans les huit ans et est le seul du lot à avoir les cheveux châtains clairs. L’heureux homme qui doit être son père a la même chevelure. Son nez long et un peu épaté me fait songer à Alexis enfant.

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Redécouverte du cheval

Vous voulez changer de vie ? – Changez de cheval. Le mien s’est fait opérer ce matin par Donatella, vétérinaire près de Milan. C’est une grande femme aux cheveux bouclés qu’elle a blondis artificiellement pour ressembler un peu plus aux anges de son homonyme, sculpteur florentin du Quattrocento. Sa particularité est qu’elle n’affecte de parler qu’en anglais, même si l’on tente l’italien qui est pourtant sa langue maternelle. Elle a soigné les quatre bêtes qui en avaient besoin pendant que le petit-déjeuner durait pour désembrumer Biture. Le mien a une plaie sur le trapèze droit. Les Mongols lui entravent les pattes debout, puis le font basculer sur le flanc. Ils lui maintiennent le cou pendant que Donatella anesthésie l’endroit et incise. Il ne devra pas être fatigué aujourd’hui et j’hérite alors d’une autre monture, l’une des quatre de rechange.

Il s’agit d’un beau cheval isabelle à la crinière hirsute qui, cette fois, obéit à la voix et aux talons. Son pas est rapide et il ne préfère rien tant que d’être au milieu des autres. Il les rattrape donc dès qu’il se fait distancer. Quand il est très loin, il hennit de solitude. Son plus grand bonheur est de marcher les naseaux dans les longs crins des fesses de celui qui précède. Cela le protège de l’air froid et des mouches agaçantes et lui donne l’impression d’être au milieu du troupeau. Les retards des deux premiers jours n’étaient donc pas entièrement de mon fait, même si je ne sais pas cravacher une bête au dressage. L’une d’entre nous aurait incité Biture à traduire pour Togo la nécessité pour moi de changer de cheval. En me voyant arriver hier au déjeuner, avec une demi-heure de retard sur les autres déjà attablés, Val m’avait dit « tu es courageux ! » Je n’avais pourtant guère le choix. Mais de fait, aujourd’hui, le garçon est libéré de l’obligation de tirer mon cheval à la longe et il est nettement plus heureux à batifoler où il veut. Moi aussi d’avoir enfin sous moi une monture digne de ce nom.

Je découvre la sensation physique des mots et expressions du cheval et de la monte, souvent lues durant mon enfance dans les romans d’Alexandre Dumas ou les livres de la Bibliothèque Rose. Ainsi « piquer des deux », « freiner des quatre fers », « broncher », « se remettre en selle », « lâcher la bride ». Je me souviens d’une amitié farouche entre un adolescent et son cheval, quelque part dans le Far-West moderne. Le cheval s’appelait Sunny. Sans pour cela m’attacher aux chevaux, j’aimais bien cette histoire.

La journée commence dans le froid sous un vent vif. Il tombe même un peu de neige. Puis, vers l’heure du déjeuner, le soleil perce les nuages et il fait chaud un long moment, juste le temps du repas ! Le vent se lève alors à nouveau et ramène des nuages. Le site du pique-nique est une gorge de la rivière taillée dans la roche. Il a pour nom Züun Södti. Les méandres permettent que poussent des arbres sur les berges. Ils sont abreuvés par l’eau et protégés du vent incessant. Aux beaux jours du plein été, lorsqu’il fait chaud, les groupes ici se baignent. Nous n’en avons aujourd’hui nulle envie.

Tserendorj pêche un moment dans la rivière, sans rien attraper. Sa ligne est une perche munie d’une ficelle et d’un hameçon au bout. Les autres font la sieste, lisent ou discutent. Nous faisons de longues pauses, sans doute pour reposer plus les chevaux que les cavaliers. Biture a choisi des étapes courtes pour ne pas avoir à se lever trop tôt.

L’après-déjeuner (je n’ose plus écrire « l’après-midi ») voit une averse accompagnée de bourrasques de vent. Le temps change très vite sur la steppe. Le paysage commence à se modifier. Nous rencontrons moins de plaines herbues et plus de bois de conifères. Des cabanes en rondins poussent naturellement près des yourtes, les troupeaux d’ovins se mêlent de yaks. Nous sommes dans cette zone intermédiaire entre plaine et montagnes, steppe et taïga.

Le camp n’est pas si loin, planté à côté de trois yourtes, dans la vallée Khiatrunii. Nous avons passé la dernière pause au bord d’un bosquet à ramasser du bois pour le feu. Les troncs secs, les grosses branches comme le menu bois sont entassés sur le toit du tout-terrain et liés par des cordes. Je récompense mon cheval en lui permettant de brouter de temps à autre une touffe d’une fleur tendre qui pousse par ici.

Un indigène à barbe noire fournie sort de l’une des yourtes. Il n’a pas le faciès mongol. Peut-être est-il un descendant de ces Russes passé en Mongolie pour fuir les Bolcheviks ? Il nous dira le soir, après plusieurs godets de vodka et dans un russe peu aisé à comprendre malgré nos rudiments, qu’il vient d’Azerbaïdjan. Pour la première fois depuis trois jours, je me suis rasé avec l’eau de la rivière. A l’aide d’une bassine car, dans les pays d’élevage, on ne pollue pas l’eau. L’onde est comme sortie du frigo, à 5° peut-être.

Autour du foyer en plein air, un demi-bidon de pétrole récupéré duquel sort un tuyau et sur lequel chauffe une grande bassine, nos Mongols se sont installés pour festoyer. Ils rongent les os avec un plaisir manifeste et savourent la viande grasse du mouton dont nous aurons la soupe et les morceaux maigres ce soir. Le meilleur est la queue, ce morceau de gras tremblotant et grisâtre que l’on découpe en tranches. Togo se délecte d’un gigantesque morceau de gras, ses yeux brillent. Gawa suce à grand bruit la moelle d’un fémur. A terre autour du foyer, clappant de la langue et grognant de plaisir, ces hommes font très préhistoriques. Ils me rappellent mes fouilles d’adolescent, les hommes du Paléolithiques, nomades et chasseurs comme eux, vivaient sous une tente en peau et s’installaient autour du foyer pour avaler la soupe et ronger les os comme ici. A mode de vie différent, habitudes alimentaires différentes. Mes grands-pères auraient aimé ce gras et ces os ; il en reste d’ailleurs quelque chose dans les habitudes culinaires de ma mère, forçant sur le lard et le sel. Notre mode de vie désormais sédentaire et chauffé nous isole du climat et fait que nous préférons désormais le plus léger.

Les cuisinières, à l’abri du coffre du tout-terrain débarrassé de ses bagages, préparent des buuz, les raviolis mongols. Elles ont fait la pâte elles-mêmes, l’ont roulée en boudins desquels elles découpent des tranches comme des pièces de 2 euros. Aplaties à l’aide d’une bouteille vide, elles donnent des ronds de pâte où étaler la farce au mouton et aux herbes. La viande sent fort la bête mais le ravioli est bon pour qui aime les saveurs franches. La sauce soja ajoute ce goût salé qui fait saliver. Le dîner est rapide et a lieu tôt, tout le monde ayant un peu froid.

Pas de chansons, ce soir, mais au crépuscule est lancé le feu, près de la rivière. Il est allumé à la cosaque avec un verre d’essence et il s’élève rapidement vers le ciel. Il ne durera pas longtemps mais, en attendant, il éclaire les alentours et dégage une forte chaleur qui se dissipe très vite dans l’air ambiant. Rôtis devant, gelés derrière, nous devons nous tourner comme truites en grill pour bénéficier de la chaleur. La famille de Barbe Noire est attirée par les flammes. Sa femme est jeune et porte un petit garçon d’un an et demi qui marche à peine mais est très éveillé. Il a aussi une fille plus grande. Barbe Noire cherche désespérément quelqu’un qui parle pa-russki, mais ni R. ni moi, qui avons quelques notions de russe, ne parvenons à échanger plus de trois mots. L’homme a pas mal bu et devient sentimental avec Francis qui, toujours démago, l’entreprend et ne sait plus comment l’arrêter. Il commence à être inquiet car, avec ceux qui ont eu très froid les nuits précédentes, il va dormir dans sa demeure. « Pédaler dans la yourte » serait peut-être plus juste. Comme il ne sait pas avoir des échanges équilibrés avec les autres ni tenir ses distances, il n’a que ce qu’il mérite.

La lune se lève entre les nuages et nous voyons des myriades d’étoiles. Dans le ciel glacé, elles brillent comme des diamants.

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Randonnée mongole à cheval second jour

La nuit a été froide et les ignorants des voyages, citadins venus dans la steppe comme ils iraient à Tanger, se trouvent marris dans leur duvet de grande surface acheté au dernier moment. Au bureau, ils ont regardé la météo d’Oulan Bator sur internet car ils sont branchés. De 6 à 27° étaient indiqués dans la journée en moyenne pour le mois d’août– parfait ! Ils ont donc pris des vêtements d’été et le couchage ad hoc. Mais voici que nous sommes 1500 m plus haut… Francis se gèle, comme d’autres.

La seconde journée s’écoule sans grand relief. Nous ne partons déjà qu’à 11 h, le temps pour Biture de dessaouler et de se remaquiller ! « Vous pouvez me prendre en photo aujourd’hui, déclare-t-elle à la fin du petit-déjeuner qu’elle a pris la dernière. Je ne donne pas mon autorisation tous les jours alors, profitez-en ! » Je ne constate aucune ruée particulière sur les appareils. D’autant qu’au moment de monter sur les chevaux, sa bouteille « d’eau minérale » de 50 cl est déjà vide.

La randonnée a lieu en plaine, en suivant la vallée de l’Orkhon. Nous rencontrons nombre de yourtes blanches de place en place, comme de gros champignons rosés des prés posés ici ou là sur l’herbe bien verte. Deux arrêts nous permettent de démonter le matin, un l’après-midi. Mon cheval reste si placide que son pas est raccourci par rapport à celui des autres. Je dois le pousser au trot pour tenter de rattraper le groupe. J’ai la vague impression qu’il me comprend mieux mais je ne dois pas être assez directif des genoux et des talons pour le faire accélérer, à ce que les expertes en monte me disent.

Le matin, mon cheval suit à peu près mais, dès l’après-déjeuner (vers 17h…) il est fatigué et renâcle. Sa plaie à l’épaule doit l’élancer. De plus, son caractère moins sociable fait qu’il n’a guère envie de se fourrer dans les crins des autres et préfère rester en arrière. Il préfère le pas lent de promenade et freine parfois des quatre fers quand il en a marre du trot que lui impose parfois celui qui le tire à la longe. Son trot est particulièrement saccadé, allure pénible qui me tient presque debout sur les étriers en raidissant les muscles, ou assis mais avec les attributs qui remontent jusqu’à la gorge. Le pire est quand je ne peux plus maîtriser le rythme, lorsque Gawa ou Tsenrendorj prennent d’autorité la longe de mon cheval et le tirent, pour nous remettre en rythme avec les autres. Le trot est alors imposé et d’autant plus long que nous sommes loin du groupe. Le garçon est particulièrement serviable et attentif. Il me montre trois canards sauvages qui nagent sur un bras de rivière. Il pousse son cheval – et le mien qui lui est alors attaché – pour interroger deux petits garçons dépenaillés, pieds nus dans l’eau froide et col bayant. Ils ont pêché de minuscules poissons argentés de la taille d’un manche de cuiller. Cette provende n’a pas l’air d’agréer mon pré-adolescent. La maison qui fait face, peut-être la leur, construite en bois, est la demeure des Mongols qui ont tourné la publicité pour le fromage Tartare. Biture est très fière d’avoir servi d’intermédiaire à cette occasion.

Seul avec mon jeune guide une partie du temps, je ressens pleinement l’immensité et la solitude des steppes, la terre vêtue seulement d’herbe rase, les collines basses sous le ciel infini et ce vent tenace qui balaie les étendues. Les seuls êtres vivants visibles sont les troupeaux qui paissent, dispersés, les rapaces qui planent silencieusement sous les nuages et les rongeurs allant à leurs affaires entre les rochers. L’un d’entre nous a trouvé ce matin une plume d’aigle, impressionnante par sa taille, un demi-mètre de long. L’aigle est animal sacré pour les Mongols ; il est réputé avoir été le premier parmi les chamanes. Biture nous a déclaré que « s’ils ont faim, les aigles attaquent même les loups », mais la soirée était déjà bien avancée et la vodka avait largement coulé. Un autre a « vu un reportage » où les aigles enlevaient leur proie dans les airs avant de la laisser tomber pour la tuer, afin de la dévorer. Je garde pour ma part l’idée qu’ils attaquent en premier lieu la tête de la victime à coups de leur redoutable bec avant d’en faire ce qu’ils veulent.

Tserendorj a enfilé quatre couches successives de vêtements ce matin, au lieu de deux seulement hier : il va faire froid. C’est ainsi que nous prévoyons la météo. Et c’est assez fiable. Le vent est fort jusqu’après déjeuner et la pluie commence une demi-heure avant d’arriver au camp. J’arrive en dernier à la remorque du garçon, ma rosse refusant de se presser. Peut-être me trouve-t-il trop lourd à porter ? Le camp est installé près du fleuve et d’un bosquet d’arbres.

Nous montons la tente double sous la pluie. Il fait assez froid mais moins qu’hier soir car le vent est tombé. Après avoir rangé mes affaires, je sors de la tente frigorifié. Il est étonnant de constater combien la vodka, comme le whisky, a la propriété de vous faire courir le sang aux extrémités, vous réchauffant vite. Le dîner suit rapidement, salade de carottes, pâtes au mouton bouilli et un biscuit russe emballé pour finir. Le « mouton-nouilles » est très célèbre dans la cuisine itinérante mongole, Michel Jan en parle déjà dans son périple de 1990 ! Biture a beau tenter de se faire valoir en vantant ses cuisinières « exceptionnelles », le menu est loin d’être varié.

La table débarrassée, enlevée, les tapis installés, les cinq Mongols, le garçon et les deux femmes de cuisine s’installent parmi nous. Les Mongols sont à la place d’honneur, au fond de la tente, face à l’entrée. Vodka aidant, les chants mongols et français alternent. Les Mongols chantent le cheval, le pays et leur mère. Les Français le sexe, l’amour et la mer. L’un d’entre nous a retenu beaucoup de chansons de Brassens qu’il chante d’une belle voix grave. Nous sommes déjà demain quand nous allons nous coucher.

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Ermitage et monastère de la steppe

Nous remontons sur nos petits chevaux pour aller voir des tombes « scythes » aux stèles gravées comme hier.

Puis nous devons grimper sur une montagne escarpée pour établir le camp de base vers 2800 m au lieu-dit Sanj. Les chevaux sont dessellés, leur mors est enlevé et chacun place le tout sous l’auvent de sa tente. Les Mongols mettent les montures nues à la longe pour brouter l’herbe drue d’altitude, attachées à un piquet planté dans le sol. Le temps d’installer les tentes et de faire la cuisine, il est déjà 16h30 pour déjeuner.

Nous allons alors voir l’ermitage de Zanabazar en effectuant une nouvelle trotte, principalement dans la forêt. Il est indispensable de savoir guider son cheval car celui-ci passe où il peut, sans se soucier des branches basses pour le cavalier qui dépasse. Aujourd’hui a lieu au monastère Tövkhön une fête spéciale qui dure quatre jours tous les quatre ans. Nombre de moines sont venus d’un peu partout dans cette province d’Övörkhangaï pour officier et discuter. Nous croisons plusieurs dignitaires d’un certain âge tout comme des moinillons dont certains, ayant trop chaud tout le jour à la flamme des lampes à beurre, ne portent qu’une chasuble ouverte jusqu’au ventre et laissant les bras dégagés jusqu’en haut des épaules. Deux adolescents sont ainsi, tétons roses offerts aux regards concupiscents de certains vieux moines ; les autres portent une sorte de tee-shirt sous leur chasuble bordeaux, ou même un pull pour les plus pudiques ou les plus frileux. Tous, jeunes comme vieux, psalmodient d’une voix monocorde les textes sacrés, tout en guignant du coin de l’œil les visiteurs qui passent. Rares sont les étrangers à parvenir si loin dans ces montagnes – surtout à cheval.

Nous visitons le monastère avec Togo et Tserendorj. Biture cuve déjà au pied des pins, en « surveillant les chevaux ». Le sentier s’élève jusqu’au temple empli de psalmodies, puis court le long de la falaise vers « l’empreinte du pied de Zanabazar » dans la roche (il chaussait au moins du 47 !) et revient vers l’ermitage. C’est un trou dans la roche où, après le Grand Zanabazar, un moine aurait résidé près de trente ans incognito durant l’ère soviétique, ravitaillé par les habitants complices.

Suit la « grotte de l’utérus » où le fait de ramper dans la pierre, de s’y retourner dans la minuscule caverne du fond, puis de ressortir, vous fait renaître spirituellement – à la condition que vous soyez déjà imbibés d’esprit bouddhiste. Tserendorj s’y essaie mais cela ne le change en rien, selon toutes apparences.

En haut de la falaise s’élève un obo, dérisoirement « interdit aux femmes ». Qu’iraient–elles faire sur cette plate-forme désolée grande comme une salle à manger où le seul décor est ce tas de pierres informes orné de chiffons dont la couleur veut imiter le ciel ? De là-haut, nous avons une vue sur le parking en lisière de forêt où sont alignés les 4 x 4 japonais des dignitaires religieux et, sur la taïga environnante, le moutonnement de la forêt s’interrompant sur les premières pentes des monts en face. Joli jeu de lumière du soleil descendant. Aucun signe de Biture qui doit faire la sieste sous les arbres. Nous redescendons par un temple jouet, une maison de poupée en bois fraîchement repeinte, où réside un serpent de plâtre très réaliste. Plus bas se dresse au-dessus du vide un arbre « sacré », un mélèze centenaire, orné d’écharpes bleu turquoise.

Nous reprenons nos bonnes bêtes pour regagner le camp, entourés par une horde de moinillons en récréation, la chasuble en bataille et les yeux brillants d’excitation. Ils brûlent de curiosité pour nos montures et notre allure. Malgré nos efforts, la conversation ne peut qu’être très limitée, notre savoir en mongol étant au plus bas. Peut-être fils de la steppe, ils n’ont pas eu l’occasion de se frotter au vaste monde et de voir ces « longs nez » que nous sommes autrement qu’à la télévision russe.

Avec le jour qui tombe monte un froid glaciaire, altitude oblige. Le vent soufflant toujours, j’en tremble jusqu’à ce que les premières gorgées de vodka de marque Gengis Khan titrant 38° réussissent à me réchauffer suffisamment. Le dîner suit très vite, même si nous avons peu faim pour avoir déjeuné quatre heures avant. Carottes râpées mayonnaise et beignets gras de mouton composent le principal. L’éleveur, son fils et ses aides se délectent du gras, met de choix paysan que mon grand-père affectionnait aussi. Nous, citadins ayant bien moins de besoins caloriques, préférons le maigre. Ainsi, sur la même bête, tout le monde est-il content ! Ce soir, comme d’habitude, la vodka met en verve Biture mais aussi Francis. Chacun rivalise à énumérer « les dangers de la steppe ». Ce n’est pas seulement les chutes de cheval (les petits Mongols tombent beaucoup), les rigueurs du climat, mais aussi le loup, les ours dans les forêts, les aigles, les yaks (surtout en rut) et les mecs bourrés (ce qui arrive fréquemment). Je retrouve avec plaisir mon duvet, bien armé contre le froid et les raideurs dans le bas du dos dues au trot inconfortable de ce premier jour.

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Invité en yourte mongole

En fin de matinée, nous sommes invités dans une yourte toute neuve, bâtie en raison d’un mariage récent. La jeune épousée, déjà enceinte, nous fait les honneurs de son logis. Habitation de la famille, la yourte est aussi le lieu des rencontres sociales et son périmètre est divisé en quartiers bien définis. La moitié ouest est réservée aux hommes et contient l’argent, les armes, les vêtements et les selles – tous attributs masculins ; la moitié est le lieu des femmes et recèle le lit conjugal et les provisions. Au nord est la place d’honneur réservée aux aînés ; au sud, près de la porte, la place des cadets et des serviteurs. Comme nous sommes nombreux et de surcroit étrangers, nous nous plaçons n’importe où l’on peut s’asseoir.

Je goûte « l’omelette » de peau de lait, une sorte de beurre mou que l’on présente dans une grande assiette à chaque visiteur en attendant que le thé soit prêt. Plutôt que du thé, connaissant les goûts de notre caporal-chef, Togo demande du lait de jument fermenté. Le qumis ou airag a le goût légèrement acidulé de la bière et la consistance du yaourt dilué. Il titre quand même jusqu’à 10°. Nous trempons aussi les lèvres dans l’alcool de vache, cher à Biture. L’arkhi est fort comme la vodka mais issu du sérum du lait. C’est pourquoi, peut-être, les femmes du groupe ne l’aiment pas car cela leur rappelle « les renvois de bébés ». On nous fera passer aussi les crottes de fromage séché au soleil, dures comme de la pierre, qui se trempent dans le thé, puis le caillé et des plaquettes de crème solidifiée. Tout cela paraît très nourrissant mais peu appétissant pour nos estomacs.

Les petits enfants fourmillent dans la yourte, venus des tentes voisines. Une petite fille a de grands yeux verts, un petit garçon les joues très rouges, comme passées au maquillage. Ce n’est que le vent de la steppe et le soleil de l’été qui produisent cette réaction de la peau.

Un bébé de sept mois observe de tous ses yeux. Mais le plus adorable est un garçon de 4 ans, à peine vêtu d’un pull largement ouvert sur la gorge. Il vient se frotter aux adultes, sollicite les caresses, tout en babillant. Les Mongols adultes mignotent beaucoup les petits, surtout les garçons car ce besoin d’affection dure moins longtemps que chez les filles. Ils traitent les bébés comme des agneaux, se laissant grimper dessus et solliciter de toutes les façons possibles. Les mères laissent les enfants tout nus longtemps, petits, pour les habituer au climat.

Lorsque nous sommes sortis de la yourte, le vent des steppes s’était mis à souffler ; nous avons enfilé le coupe-vent et attaché le foulard. Les enfants et les adolescents sont sortis en tee-shirts, se déshabillant même mutuellement à demi en s’exerçant à la lutte. Le petit de 4 ans en pull rouge a été placé sur un cheval pour nous montrer ce qu’il savait faire. Togo lui a relevé le vêtement pour nous montrer son dos tout bronzé d’être resté nu la saison écoulée. Malgré le vent, il n’avait pas froid. Il fallait le voir faire avancer son cheval d’un « tchou ! » sans appel et le faire aller à droite et à gauche en maniant les rênes comme s’il avait fait cela toute sa vie. Et c’est presque le cas, les petits Mongols se tiennent sur un cheval presqu’avant de savoir marcher.

Telle est l’existence nomade, réponse de survie dans un environnement aux ressources limitées. Le nomadisme, c’est l’essaimage, un élevage extensif structuré, mais la recherche de nouveaux pâturages ne se fait que dans un rayon d’une centaine de kilomètres. Il concerne une famille élargie. Le nomade, pasteur éleveur, suit l’herbe et l’eau dont ont besoin le cheval et le mouton. Encore 40% des Mongols sont nomades de nos jours. Cette façon de vivre est resté intacte depuis les époques reculées. Temoudjin et ses frères avaient appris à reconnaître les meilleurs pâturages pour le bétail, les plantes comestibles aux abords des forêts, à surveiller le troupeau, à traire les juments et à baratter leur lait, à monter et dresser les chevaux, à lutter entre eux, tout comme Tserendorj aujourd’hui. Seul l’arc a laissé la place au fusil. Les spécialistes soviétiques, dans une revue des années 60, ont calculé que les besoins minima d’une famille pour se nourrir et pour la reproduction sont assurés avec 15 chevaux, 2 chameaux, 6 vaches et environ 50 moutons.

Ce mode de vie engendre des mœurs rudes, assaisonnées d’alcool et de violence, de colère et de sensiblerie, d’amitiés fortes et de superstitions. Le monde grouille d’esprits qu’il ne faut pas offenser ; le chamane est chargé de communiquer avec eux et de faire ce qu’il faut. Le loup est l’animal totem du nomade mongol car, comme lui, il est chasseur et prédateur redoutable tout comme le cavalier avec son arc. Les Mongols ont adopté les ruses du loup à la chasse : le harcèlement pour épuiser la victime, l’attaque surprise, les pièges et les feintes, comme celle de se retirer pour attirer en embuscade les poursuivants, maintes fois évoquées par les vaincus des cités. Le spécialiste de la stratégie militaire Gérard Chaliand écrit : « Nulle part hors de la steppe, la révolution que constitue l’usage de la cavalerie n’a été porté à une telle efficacité militaire. Mobilité, capacité de concentration, puissance de jet de l’arc à double courbure, technique de harcèlement et de feintes, font des nomades de la steppe, avant que la révolution du feu ne devienne décisive, les représentants majeurs d’une culture stratégique d’une singulière efficacité, où la guerre est une extension naturelle de la chasse. » Les empires nomades, p.61 L’arc est en bois de mélèze, solide et résistant à l’humidité. Il est court en ne faisant qu’un peu plus d’un mètre de haut. Sa corde est en tendons et sa flèche en saule, ornée de plumes de vautours pour qu’elle vrille dans l’air. Sans la possibilité de charger, l’armée médiévale occidentale restait impuissante, avec des arcs de portée inférieure, des cavaliers trop lents et des armures trop lourdes pour les combats singuliers.

Cela dit, s’il est robuste, frugal, trempé par des écarts de températures rares, poussé à la finesse et à la perspicacité par l’immensité désertique et la monotonie de la steppe, le jeune nomade n’est pas « libre » mais très conservateur. Il ne cherche pas un degré de savoir ou de sagesse supérieur mais se contente de piller ce qu’il peut et se survivre dans son aire de pacage. Son mode de vie est consacré par la tradition et tout le clan le surveille à chaque instant. L’éducation se fait par l’exemple de la communauté familiale et la reproduction des habitudes. Un rien qui dérange choque le Mongol, ainsi se baigner nu dans une rivière, passer le bol de lait fermenté à son voisin sans le rendre au préalable à la maîtresse de maison, garder les manches relevées ou son chapeau sous la yourte, donner de l’argent sans enveloppe, jeter quelque chose dans le feu, allonger les jambes… Nous sommes loin des sociétés « expérimentales » que sont les nôtres.

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Chevaux mongols

Le camp est établi près de la rivière, à Schaklaga, dans un chaos de rochers. Les chevaux s’y trouvent en longe, en large et en travers. Aussitôt, « caporal Biture » éructe les « règles de sécurité » dont elle veut se débarrasser au plus vite. A retenir : toujours monter par la gauche, ne jamais crier ni frapper sur la tête de la bête (shocking suprême pour un Mongol !), conserver des gestes mesurés mais faire clairement comprendre ce que l’on veut, parler au cheval et même le caresser pour l’apprivoiser (certains n’aiment pas les caresses). Pour le reste, pas de chapeau sans attache, pas de sac à dos ballotant, pas de cape qui flotte ni de coupe-vent crissant – tout cela pourrait faire peur aux chevaux et entraîner des emballements impromptus. « Allez » se dit « tchou ! » en mongol, « stop » se roule en « brrrr ! ». Il faut seulement prendre l’accent.

Nous montons les tentes igloo avant d’aller faire connaissance avec nos montures « pour qu’elles s’habituent à nous ». C’est réciproque, je n’ai pas l’habitude de ces grandes bêtes bizarres qui sont censées me porter et m’obéir. Leur robe est pour la plupart dans les tons de bruns ou de beige, deux ou trois brun foncé et un tacheté de blanc appelé par une précédente cavalière « Petit Tonnerre » en référence à la bande dessinée Yakari. Ce sont, par rapport aux nôtres, de petits chevaux. Ils sont proches des tarpans ou chevaux de Prjevalski directement issus de la race préhistorique peinte sur les parois de Lascaux. Ils pèsent 350 kg, font 1,30 à 1,40 m au garrot. Ils ont une paire de chromosomes de plus que leurs cousins actuels. Les chevaux que nous allons monter sont des croisements car le cheval de Prjevaslki ne se montait pas, trop sauvage pour cela.

Nikolaï Prjevalski était fils de cosaque zaporogue, ce qui aurait plu à Alexis. Officier et zoologue, explorateur, il a découvert des chevaux sauvages de Mongolie en 1879 et on leur a donné son nom. Selon Michel Jan, auteur du Réveil des Tartares, récit de son expédition collective en Mongolie lors de l’ouverture, en 1990 (publié chez Payot en 1998), ces chevaux mongols ont aussi peu de points communs avec les nôtres « qu’en ont un lévrier et un basset » (page 40). C’est dire ! Selon diverses sources, un cheval coûterait dans les 150 $, soit 6 mois de salaire moyen mongol, l’équivalent du prix d’une automobile chez nous.

Nous apprivoisons les chevaux une quarantaine de minutes à la longe, les promenant, les laissant brouter là où l’herbe les tente le plus. Le mien est un bai – robe brune, crinière noire – dont on voit les côtes et qui a une plaie mal cicatrisée à l’épaule droite. C’est Tserendorj qui m’a mis d’office sa longe dans les mains, me faisant comprendre qu’il me convenait tout à fait. Nous n’étions que deux à nous déclarer tout à fait novices en chevalerie. Les autres – et c’est bien français aussi – ne voulaient pas « avoir l’air », leur sens aigu de la hiérarchie faisant qu’avoir monté une heure un cheval il y a des années leur suffisait pour ne plus se sentir déclassés parmi les « débutants ». Francis m’avouera même, dans l’un de ses quarts d’heures vivables, que lui-même n’était monté qu’une fois une heure, à l’âge de 15 ans.

C’est ensuite l’heure de « l’apéritif », rituel en général agréable mais ici rendu « obligatoire » par la redoutable stalino-alcoolique qui réclame de suite 10 $ par personne pour financer la vodka, le vin bulgare, la bière ou – même ! – le jus d’orange, destiné à ceux qui « ne boivent pas ». Ils n’auront ainsi aucune excuse pour éviter de participer au financement des réserves d’alcool. La vodka est fabriquée en Mongolie et n’est pas mauvaise. Biture en boira tout un litre en cette première soirée collective, déguisée en une demi-bouteille « d’eau minérale » dérisoire. Je me suis mépris au début sur le contenu, empruntant la bouteille pour prendre une gorgée d’eau. Je suis tombé sur de l’eau de feu ! Le mystère était éventé.

Elle nous parle un peu de la langue mongole qui est riche en voyelles et pauvre en consonnes. L’harmonie vocalique et les déclinaisons donnent le sens de la phrase. Ce n’est pas aisé à apprendre pour nous, occidentaux, car elle fait partie de ces langues agglutinantes comme le turc. Elles ont des marques grammaticales et une base mais les principes qui président à la formation des mots et des séquences ne sont pas rigides. Les mots sont constitués en joignant à la racine un ou des suffixes appropriés auxquels est ajoutée une désinence. Le verbe termine la phrase et lui donne son sens. L’Encyclopaedia Universalis complète : « En fait, le mongol apparaît au XIVe siècle comme une langue beaucoup moins évoluée que le turc du VIIIe siècle ; son évolution a été beaucoup plus lente. D’autre part, il semble bien que le mongol et le turc ne sont pas issus, comme le voulait Vladimircov, d’un ancêtre commun ; ce sont deux langues qui ont évolué sur place à partir d’un fonds commun plus ou moins proche, mais qui remonte certainement très haut ; ces deux langues ont évolué en étroite connexion s’empruntant l’une à l’autre ce qui paraît être commun, et empruntant à l’indo-européen un nombre important d’éléments, qu’il s’agisse de suffixes ou de mots. C’est seulement à partir de l’époque des Türk que le turc a fait de nouveaux emprunts aux langues de civilisations qui l’entouraient, de la Chine jusqu’à l’Asie centrale. Le mongol, en dehors des emprunts anciens, s’enrichit considérablement grâce à l’ouïgour à l’époque mongole (XIIIe et XIVe siècles). »

Cruella et Biture font ce soir un duo en faveur de la Mongolie, au repas. Elles monopolisent la conversation. Vodka aidant, cela devient dithyrambique. Cruella est ici comme un parasite, s’étant entendue directement avec Biture sans passer par l’agence de voyage française, mais utilisant sans vergogne les suppléments et la logistique. Elle ressert en « eau » Biture à chaque fois que son verre est vide, l’encourageant dans son vice pour se faire bien voir. Le dîner est composé de salade de tomates, concombres et oignons (tant qu’il y a des légumes frais) et de mouton aux spaghettis. Ce ne sera pas une randonnée « gastronomique », c’était écrit sur le programme. Le dessert est une confiserie russe sous papier d’aluminium. Le ciel, en revanche, est rempli d’étoiles au point que plusieurs naïfs, trompés, par la douceur du soir et qui ne se sentent pas à 1600 m d’altitude, veulent coucher dehors pour les regarder. Ils rentreront dare dare à 4 h du matin, quand le froid mordant fustigera leur imprévoyance.

Le jour de gloire finit par arriver. Nous nous levons « à 8 heures », même si les horaires, avec la dipsomane qui nous sert de chaperon, sont plutôt élastiques. Nous nous en apercevrons. Biture a elle-même prévenue « ne vous inquiétez pas si vous ne me voyez pas au petit-déjeuner ». Nous nous ferons aux « lever 9 h », suivis d’un départ en général vers 11 h et d’un « déjeuner » vers 16 h, tous les jours que nous serons à cheval. Les lendemains de beuveries ne sauraient être riants. Le petit-déjeuner n’est pas mongol (soupe au gras et mouton bouilli) mais bien occidental : thé, café, jus d’orange, yaourts aux fruits, pain ou croissant artisanal, Vache-qui-Rit. Nous démontons nos tentes et rangeons nos affaires. Francis, en ce premier jour, a encore l’excuse d’être seul sous sa tente et de devoir la ranger sans aide. Mais son retard deviendra systématique, suivant en bon collabo le rythme du chef. Cela prendra des allures de je-m’en-foutisme et d’irrespect complet pour les autres. Qui est allé alors lui dire ? Val, je crois. Il est bien le seul. Les Français aiment à critiquer par derrière mais répugnent à dire en face quoi que ce soit, même en y mettant les formes. Ce n’est pas être « bien vu » et craindre, comme me le dira S., de « ne pas être suivi par les autres ».

Le jeu, chaque matin, est de reconnaître chacun son cheval. Contrairement aux autres groupes, à ce que nous dira Biture dans un de ses bons jours, nous n’avons pas de problèmes à cet égard. Le mien est un bai à double tache blanche sur le chanfrein et une marque en fleur à la cuisse. Il a une crinière en brosse et une selle russe en métal et cuir, plus confortable que les selles mongoles en bois aux bosselures métalliques, très relevées à l’avant et à l’arrière, permettant à l’origine de ne se tenir que sur une cuisse pour tirer à l’arc au galop. Togo règle les étriers une fois que chacun est monté. Les Mongols ont tendance à les régler haut, ce qui est dû à l’inconfort de leur selle qui les fait mettre debout très souvent ou en équilibre sur une cuisse. Nous sommes moins habitués à avoir les genoux remontés, ce qui engendre un certain inconfort.

Ma première impression est d’être assis sur un ver de terre qui se tortille sous mes fesses. Je m’y fais avec le temps. Le cheval obéit au moindre changement des rênes, du moment qu’ils sont tendus. Mais le mien a le pas lent et il est très difficile de le faire aller plus vite à la voix. Il faut le fouetter nettement et l’on sent que, de toute façon, ce n’est que partie remise ; après un temps de trot sec et court, il reprend son pas de sénateur. Peut-être ne suis-je pas assez directif ou assez convaincu ? Le caporalisme n’a jamais été mon fort, au contraire de la plupart des amateurs de chevaux qui aiment la sensation de puissance donnée par le commandement d’une demi-tonne de muscles sous les cuisses. Toujours est-il que mon cheval est manœuvrant mais pas rapide. Tserendorj ou Gawa, l’un des aides, passeront leur journée à fustiger la croupe de ma rosse ou à le tirer à la longe pour qu’il rejoigne le gros du troupeau. Au pas je tiens l’assiette, mais au petit trot, sautillement particulier de ces chevaux mongols selon Michel Jan, je suis assez mal, n’ayant aucune pratique. Or, la lenteur de ma bête, dont le pas est plus lent que le pas des autres, doit être rattrapée de temps à autre au grand dam de mes fesses ! J’aurais aimé quelques conseils sur la façon de me tenir ou de me faire obéir, mais le mot d’ordre est « démmerde-toi ! » A quoi sert d’avoir une « accompagnatrice française » et d’ouvrir cette randonnée aux « débutants » si c’est pour être laissé à soi-même ? Bo, l’autre débutant, s’en tire mieux mais son cheval doit le trouver trop lourd car, à deux reprises, il se couche carrément par terre, les deux pattes sous lui !

Nous partons sans sac sur le dos, ceux-ci suivent dans l’un des tout-terrains qui nous rejoint à chaque pause. Nous allons au pas de balade au travers des étendues. La steppe s’étend dans toute sa grandeur d’herbes et de collines rases. L’Orkhon est traversée à gué.

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Vallée de l’Orkhon

Lorsque la steppe cède la place aux montagnes, le paysage devient le prolongement de la taïga sibérienne. Dans cette zone de forêts voisinent les pins, les sapins, les mélèzes, les bouleaux, les trembles et les saules.

« Si ce pays informe possède un cœur, peut-être est-ce là qu’il se trouve, dans la vallée de l’Orkhon. La région est l’un des pivots de la Mongolie depuis l’Antiquité. Ogodei, Guyuk et Mongka, les trois successeurs de Gengis Khan, passaient tous plusieurs mois de l’année dans cette vallée, où ils tenaient leurs quriltaï, ou rassemblement des tribus. Quand les armées mongoles ont renoncé à mettre à sac la ville de Vienne, comme elles l’avaient prévu, c’est ici qu’elles sont revenues. La vallée est hantée par les sépultures nomades et l’on y trouve des vestiges de villages pré-mongols. »  C’est ainsi qu’écrit Stanley Stewart dans son récit de voyage publié en français sous le titre L’empire du vent, page 332.

Stewart est un Irlandais qui a été élevé au Canada et qui vit en Angleterre. Il a gardé de ces déracinements successifs un humour ravageur qui lui permet de raconter ses voyages de manière imagée et irrésistible. Sur 399 pages, son périple mongol ne commence qu’à la page 141 mais ses prémisses, à Istanbul, sur la mer Noire et en Russie, avec un jeune de 15 ans amateurs de trafics et de femmes, sont un véritable délice. J’aimerais écrire comme lui de façon aussi détachée et indulgente, prenant les étrangetés et autres contrariétés comme des occasions de m’émerveiller devant autant d’absurdités. Le livre tout entier est un enchantement et je ne peux qu’en conseiller à quiconque la lecture !

Le pique-nique a lieu à une heure de Karakorum, dans les collines qui surplombent l’Orkhon, fleuve qui coule sur 1100 km. Nous sommes parmi un chaos de blocs gréseux, lunaires. S’élèvent de nos pas une odeur puissante d’armoise. Des edelweiss charnus se dressent entre les touffes comme sur les hauts plateaux du Tibet. Des milans voraces planent très haut dans le ciel. Ils attendent qu’on leur jette un morceau ; certains s’en saisissent en vol, paraît-il. Mais L’un d’entre nous a beau faire le sémaphore durant un quart d’heure, risquant plusieurs fois de perdre l’équilibre sur sa pierre élevée, aucun oiseau ne daigne s’approcher d’assez près pour lui enlever le morceau de la main.

Environ une heure de voiture dans le paysage plus tard, nous arrivons aux tombes « scythes » ornées de stèles de pierre sculptées au lieu-dit Temeen Tchulun sur la carte. Une série de cerfs « aux bois volants » – comme le décrivent les archéologues – précède une caravane de chameaux. Tout cela daterait du 6ème siècle (avant !).

Le site est sauvage, donnant vue sur la vallée et grimpant doucement vers un col.

Ces stèles de l’âge du bronze sont toujours en ces endroits reculés, comme s’ils représentaient des lieux de « refuge » symboliques du territoire, des « donjons » sentimentaux pour ces peuplades nomades de l’époque.

Encore un peu d’auto sur pistes et hors-pistes. Nous rencontrons quelques yourtes éparses sur les prés qui bordent la rivière, des troupeaux libres d’ovins et de chevaux broutant l’herbe bien verte. Une source pure coule en bas d’une falaise et nos cuisinières empruntent le sentier très raide avec des bidons pour aller faire provision d’eau. Celle-ci aurait des « vertus ». Des mélèzes et des pins poussent dans le méandre comme une oasis dans l’uniformité de la steppe jusqu’ici rencontrée.

Nous ne sommes plus dans les paysages steppiques mais bien dans cette fin de taïga sibérienne. L’endroit s’appelle Uurdin Tokhoï. Djalamba la cuisinière parle français. Elle l’a appris à Oulan Bator mais ne parle jamais en premier. Il faut lui poser une question pour qu’elle y réponde. Sa beauté est celle de la steppe chantée par les Mongols, « le visage large et plat ».

Le premier camp du soir est l’endroit où nous attendent les hippopodes, ces hommes « aux jambes de chevaux » cités par les Anciens. Saïn baïno ! – « bonjour ! » L’éleveur s’appelle Togo, ses aides sont deux hommes et son fils de 14 ans prénommé Tserendorj, du nom d’un révolutionnaire mongol reçu par Lénine en 1921 et qui est devenu Premier Ministre.

Vaste ambition pour ce petit gars à qui l’on donnerait 12 ans. Il est encore pré-adolescent avant la mue. Selon Biture, qui le connaît depuis qu’il a 4 ans, il a toujours été vif, espiègle et très observateur. Avec les touristes, il reste très attentif et règle efficacement les sangles et les selles. Ce qui ne l’empêche nullement de faire des farces quand il les connaît mieux – par exemple supprimer un étrier, ou arracher au vol la casquette. Pour l’instant, il se contente de sourire, comme un quartier d’orange sur une face ronde. Il attend son heure.

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Karakorum

Au matin, nous allons visiter l’ancienne capitale, à une lieue de là. Les Mongols nomadisent et seuls les étrangers habitaient l’endroit. Selon Guillaume de Rubrouck, qui y est arrivé le 5 avril 1254 et qui ne l’a quittée que le 10 juillet, « sauf le palais du Khan, elle n’est pas aussi grande que le village de Saint-Denis. » Elle comprenait deux quartiers, le marché tartare et les artisans chinois, plus « une douzaine de temples d’idolâtres de diverses nations ». Guillaume a même rencontré un orfèvre parisien dont la famille habitait sur le Grand Pont. Les Mongols n’étaient pas très nombreux, environ 129 000 cavaliers selon les estimations des spécialistes, mais ils étaient entraînés par leur existence de nomades et tous les mâles de 15 à 60 ans représentaient une nation en armes comme en rêvent les Suisses. Ils régnaient surtout par la terreur qu’ils savaient inspirer, « massacrant tout le monde » quand ils prenaient une ville, se délecte à nous conter Biture, « sauf les artisans ». Respect pour le travail des mains que tout nomade obligé à se débrouiller seul sait reconnaître ? Ce n’était pas pour embellir leurs villes mais pour amuser le khan par leur virtuosité. Ce Guillaume Boucher, par exemple, construisait pour le petit-fils de Gengis une fontaine à qumis « surmontée d’un ange qui sonne de la trompette » quand les réservoirs étaient vides. Ce lait de jument fermenté titre 3 à 12° comme la bière. Le lait de la journée des juments allaitantes (les poulains ne sont autorisés à téter que la nuit) est conservé dans des outres de cuir, exposé à la chaleur et brassé pour activer la fermentation. Entourée d’une enceinte sur l’ordre d’Ogodeï en 1235, la ville a été incendiée par les Chinois en 1382. Ce que nous voyons est une reconstruction bien postérieure. L’actuelle ville basse est divisée prolétairement en carrés égalitaires et géométriques entourés de palissades en bois. Dedans s’élève une cabane ou une yourte, parfois les deux.

Le temple Erdeni Zuu a été érigé en 1586 après la conversion du khan Altan au lamaïsme en 1575. Il a invité à sa cour le chef spirituel des Bonnets Jaunes de Lhassa et lui a octroyé le titre de Dalaï Lama, « lama immense » ou « lama océan ». En échange, Altan est proclamé réincarnation du grand Qubilaï : la religion demeure très politique. Les divers bâtiments du temple sont entourés d’un mur de briques peint de blanc de 400 m de côté, agrémenté de 108 stupas peints en jaune. Cette enceinte date du début 19ème. Elle est ouverte de quatre portes, lieux de marché ou d’étals à touristes.

Après les diverses destructions dues aux invasions et à la rage de détruire les « vieilleries contre-révolutionnaires » des années 1930, restent aujourd’hui à l’ouest trois temples de style chinois suivis des tombeaux d’Altan khan et de son fils puis d’un temple de style tibétain datant de 1765.

A l’est s’élève le Labrang, résidence du « Bouddha vivant ». Entre les deux se dresse un stupa de 10 m de haut datant de 1799, Bodhi Suburgan. Nous allons visiter.

La chef se fend de quelques explications « culturelles », s’interrompant parfois au milieu d’une phrase avant de dire : « qu’est-ce que je dis, déjà ? » ou « je ne sais plus où j’en suis, moi ». La vodka au litre a clairement fusillé nombre de neurones.

J’en apprendrai bien plus dans le livre de Michel Hoang, Gengis Khan, paru en 1988 chez Fayard. Gengis signifie quelque chose comme « océanique », universel. Le vrai nom du khan était Temoudjin. Il a mis 20 ans à unifier les nomades, puis 20 ans pour conquérir un empire du Pacifique à la Caspienne, qu’il fallait un an à cheval pour parcourir. Union symbolique du loup tacheté et de la biche fauve, Temoudjin unit les qualités mâles du loup, force, ruse et hardiesse, aux vertus femelles de la biche, agilité, endurance et grâce. Il est né une année du Cochon, vers 1155, sur la rive droite de la rivière Olon, territoire aujourd’hui en Russie, au-dessus de la frontière nord-est de la République Populaire de Mongolie. Son père empoisonné, orphelin à 9 ans, il lui fallut attendre son âge adulte pour faire alliances et batailles qui allaient le propulser par élection au titre de « khan ». Il avait une exigence d’obéissance absolue à sa personne et la soif d’un pouvoir sans partage.

Despote têtu et brutal, ce sont probablement ces traits de caractère qui fascinent autant les Français, en témoignent la révérence de la culture nationale pour les rois absolus et les chefs d’Etat les plus autocrates. Ceux qui sont industrieux mais trop bons sont méprisés : plutôt Louis XIV que Louis XIII, plutôt Napoléon 1er que Napoléon III, plutôt De Gaulle que Pompidou. Temoudjin savait susciter la fidélité et se faire des amis, même des petits amis, si l’on en croit l’Histoire secrète des Mongols écrite en 1240 pour l’édification des souverains de la dynastie. Jamuqa était « frère juré » de Temoudjin depuis l’âge de 11 ans : « ils dormirent ensemble sous la même couverture », dit la chronique, insistant même « ils s’aimèrent ensemble une année et la moitié d’une seconde année ». Les mœurs de la steppe ne sont pas différentes de celles des cités, d’autant que le jeune Temoudjin n’a été élevé que par sa mère – une maîtresse femme – depuis l’âge de 9 ans ; les femmes servent à tenir la yourte, à faire la cuisine et à produire des enfants ; pour le reste, les garçons apprennent entre eux la vie exaltante des hommes, équitation et chasse, très bon entraînement pour la guerre qui fonde les amitiés durables. Ou les inimitiés : Temudjin, aidé de l’un de ses demi-frères, a quand même assassiné d’une flèche à 12 ans son autre demi-frère de 13 ans avec qui il ne pouvait s’entendre.

Avant d’entrer dans l’enceinte, pendant que nombre d’autres se précipitent une fois de plus sur les étals de babioles à touristes, fascinés par « la trouvaille » à piller, je vais faire le tour des fouilles russo-mongoles qui se tiennent près de l’inévitable tortue de pierre, « la plus photographiée de Mongolie .

Ils dégagent à la pelle ce qui semble les soubassements de piliers de pierres, régulièrement espacés. Peut-être quelques-uns des 64 piliers du palais d’Ogodaï ? Les jeunes archéologues qui supervisent et mesurent, filles et garçons, contrastent avec leurs cheveux blonds, leurs traits aigus et leur prestance élancée avec les travailleurs Mongols qui creusent, plus ramassés et aux traits arrondis.

Nous entrons dans l’enceinte par une porte devant laquelle se pressent encore les étals. Dans le temple de style tibétain, des moines récitent des sutras d’une voix monocorde tandis que brûle une ligne d’encens en U sur le sable d’un ostensoir. Au-dehors, de longues dalles libres permettent la grande prosternation lamaïste. Tournent autour du temple de jeunes novices au crâne rasé sauf une houppette sur le front. Ils sont vifs et bronzés. A l’époque soviétique, après les grands massacres idéologiques de l’ère stalinienne, quelques moines avaient été autorisés mais, fonctionnaires d’Etat, ils avaient été obligés de se marier. La tradition demeure, et les Mongols sont les seuls des Gelugpas à avoir femme et enfants. Les rares monastères autorisés étaient très surveillés par les autorités ; malgré cela, la ferveur populaire continuait à se manifester, notamment au Jour de l’An.

Le labrang, « l’auberge du Dalaï-Lama quand il vient en visite », date du 18ème siècle. Il est consacré au culte de Mahakala, le Grand Noir terrifiant. Le bouddhisme tantrique a plutôt bien pris chez les Mongols car, pour cette pratique, tout est relié au cosmos, comme c’est le cas dans le chamanisme qui a précédé. Prier se dit « s’encorner » – comme les cerfs en rut ; il est nécessaire de se taper le front sur la pierre. Des mères poussent ainsi de la nuque leurs enfants à cette « prière » d’un genre spécial. Adultes, ils garderont cette habitude répugnante de frotter leur gras sur les vitrines, rendant la vision des statues bouddhiques bien floue. En revanche, la jeunesse des villes a plutôt adoptée l’athéisme officiel durant plus de deux générations. Un jeune homme n’entre-t-il pas visiter les temples le torse aussi nu que sa mère l’a fait ?

Le temple « Main Zuu » (« temple principal ») a été bâti au 16ème siècle par Avtaï Saïn khan, l’été du fiery male dog – du dogue flamboyant. Les dragons s’enroulent, queue et griffes, autour de chacun des piliers centraux. Ces bâtiments divers, temples et oratoires, sont ornés de fresques et de vitrines contenant statuettes et statues. Souvent volées dans les années d’anarchie qui ont suivies la fin du soviétisme, elles sont désormais un peu mieux protégées.

Les heures passent et la digestion s’opère. Biture nous signale que, « si vous voulez aller voir votre cheval, c’est par là ». Quoi ? Les chevaux nous attendent ici ? Première nouvelle ! Le quiproquo est rapidement dénoué : en Mongolie, « aller voir son cheval » a la même signification que, pour les Anglais, « aller se repoudrer le nez ». C’est moins civilisé, c’est tout. Mais un neurone avait encore dû être fusillé, Biture avait « oublié » que nous étions nouveaux dans ce pays ; elle « croyait » avoir encore affaire au groupe précédent.

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Dans la steppe mongole

Nous nous arrêtons au bord de la route pour voir une statue sans queue ni tête de style « turk » (« en ce cas, nous dit l’érudite stalinienne, « turc » s’écrit « turk » pour faire la distinction entre origine culturelle et ethnie). Elle servait à « enfermer l’esprit » du mort placé dessous. Il n’en reste pas beaucoup en Mongolie.

Plus loin c’est un obo, terme qui recouvre un tas de pierres avec des chiffons dessus, en général bleu turquoise, et des bouteilles de vodka vides. On y distingue même quelques billets de banque de très faible valeur, glissés entre les pierres. Personne ne les vole jamais car cela porterait malheur. Les obo sont d’origine chamanique, recyclés par la dévotion bouddhique, manifestation envers tous les lieux un tant soit peu élevés du paysage. Poussée de la terre vers le ciel, l’obo est un trait vertical sur l’horizon, un lien entre la terre et les dieux, une démarche humaine qui rapproche du divin. Les prières y sont mieux entendues, croit-on.

Le bleu des écharpes d’offrandes symbolise Tengri, le ciel bleu éternel, aussi vaste qu’une mer sur cet horizon peu escarpé et divinité suprême des Mongols. Il y a en général des chiens qui errent autour des obo, profitant des biscuits, du riz et même de la vodka répandue en libation ! L’usage est d’en effectuer trois fois le tour dans le sens des aiguilles d’une montre.

Un couple venu en voiture d’Oulan Bator, accompagné de leurs deux jeunes filles de 14 et 16 ans, sacrifie au rituel de l’offrande, des trois tours et de la photo souvenir. Les filles sont de belles plantes moulées dans des shorts de jean ultra courts à la mode qui trotte en ces contrées. Ce vêtement convient mieux à leurs cuisses fuselées de jeunesse qu’aux jambonneaux adultes vus au restaurant d’hier.

Aujourd’hui, nous effectuons une longue étape de près de 400 km dans la poussière. La steppe étale son herbe rase sous un vent constant, le relief est à peine ondulé sur des kilomètres. Le grand soleil de ce début d’automne, à la fin août, pousse nombre de jeunes éleveurs à vaquer sans chemise, modèles de l’énergie prolétarienne diffusés par la glorieuse fédération soviétique dont les comportements demeurent en ces lieux reculés. Ils poussent des troupeaux de chèvres et de moutons mêlés, quelques vaches, des chevaux sans selle. Ce sont les « cinq museaux » de la steppe, les « chauds », chevaux et moutons proches de l’homme et les « froids », yaks, chamelles et chèvres, plus indépendants. Ces cinq laitières sont utilisées pour produire alcools, yaourt, crème et fromages. Beaucoup de ces animaux courent librement sur la steppe, n’étant rassemblés que vers le soir pour échapper aux loups.

Passent parfois une bergère à pied ou un petit berger sur sa monture, chemise au vent, faisant la course avec les voitures au grand galop et debout sur sa selle. Sur la route, nous croisons nombre de touristes en déplacement. Solongo nous disait hier que les touristes étaient en premier des Français et des Coréens – allez savoir pourquoi ? Est-ce le côté collabo du tempérament français, constamment hanté par la force dans l’histoire ? La préférence pour Staline et Mao, l’autoritarisme populo de l’époque soviétique et du PC tout-puissant ? Gengis Khan représente-t-il le fantasme sadien de qui torture et viole ? Ce n’est quand même pas le souvenir de l’envoyé de saint Louis, le moine Guillaume de Rubrouck arrivé à Karakorum en 1254, car personne ne l’a lu et le récit de son voyage n’est disponible qu’en collection de luxe à l’Imprimerie Nationale.

Arrive Karakorum, l’ancienne capitale visitée par Guillaume de Rubrouck, pour faire alliance à revers contre les Musulmans en Terre Sainte. Nous allons sur les hauteurs visiter un obo et une tortue de pierre qui, depuis des siècles, essaie vainement d’avancer d’un pouce. La tortue, entre le monde des eaux et la terre ferme, avec ses quatre pattes en points cardinaux et son obstination têtue, porte le monde pour les Chinois. Les Indiens en font un support du trône divin. Les mythes mongols la rendent support de la montagne centrale de l’univers. Au bas de la pente n’attend que nous un sexe mâle en érection, figé dans la pierre et caressé par des générations de femmes qui veulent être fécondes. A tel point qu’il est aujourd’hui entouré d’une barrière pour faire refluer au moins les touristes. Le méat est graissé comme s’il venait de gicler : c’est l’usage, chez les Mongols, de « nourrir » la pierre pour qu’elle conserve son pouvoir. Quatre jeunes garçons s’amusent beaucoup à guetter les réactions des filles devant le pénis pétrifié et l’un d’eux, à cheval, fait des pirouettes pour impressionner les hommes du groupe, moins intéressés.

A chaque endroit où les touristes sont susceptibles de s’arrêter, les nomades étalent des objets à la vente, artisanat des steppes ou « vieilleries » parmi lesquelles il peut y avoir de belles choses. Ils se dépouillent de leur patrimoine, comme nos grands-mères échangeaient l’armoire normande contre un meuble ultramoderne en formica rutilant, mais on ne peut guère le leur reprocher. D’autant que cela n’est pas étranger à la mentalité « nomade » faite de dépouillement et d’occasions. Ce qui est plus surprenant est l’attitude prédatrice des « touristes » qui se veulent écologistes, humanistes respectueux des peuples de la terre, internationalistes férus d’aide au développement – et qui se précipitent pour marchander des objets réduits au rang de « souvenirs » qu’ils vont rapporter dans leurs appartements où ils seront désormais bien morts. Le vrai « souvenir » est celui qui est échangé après une expérience humaine, pas cet étalage où l’on vient faire ses emplettes comme au supermarché. On y trouve des étuis comprenant le couteau et les baguettes, parfois une pierre à feu, des animaux sculptés dans de l’os de vache, des bijoux souvent ornés de turquoise.

Le camp du soir est un village de yourtes destiné là aussi aux touristes. Nous y dînons de salade mayonnaise et d’un ragoût de bœuf aux riz.

La yourte est un mot kazakh, les Mongols disent gher. Les murs sont une armature légère de genévrier ou de saule en treillis s’élevant à 1 m 50 du sol. Elle supporte les 81 longues perches du toit qui convergent vers un anneau de bois lourd à 3 m de hauteur qui comprime l’ensemble comme une clé de voûte. Les perches sont au nombre faste de 9 x 9. Par le trou passe la fumée ou le tuyau du poêle en tôles. Les plaques en feutre sont apposées en une ou plusieurs couches, selon le climat. La porte est toujours orientée au sud. Elles sont maintenues par des cordes et imperméabilisées de graisse. Le feutre dure en général 5 ans et l’armature 15 ans. Une yourte moyenne se monte en une heure par deux personnes. Pesant autour de 200 kg, elle est transportable par deux chameaux ou un camion russe. Les plus petites restent montées sur des chariots de bois à quatre roues, comme celle qui sert de boutique d’artisanat au campement. Elles sont alors traînées par un attelage de bœufs ou de yaks.

Un concert est ensuite prévu dans une yourte-salon. Six ou sept instrumentistes jouent de la vielle à tête de cheval, de la petite vielle à caisse cylindrique, du violoncelle, de la flûte traversière, du luth à trois cordes, de la cithare sur table ou yataga aux 14 cordes de soie pincées par des onglets métalliques, de la cithare à 14 cordes métalliques frappée par deux archets. La vielle à tête de cheval a une légende.

Un nomade mongol, est si passionné de cheval qu’il rend sa femme jalouse. Prévoyant son absence, elle tranche les jarrets de son étalon favori pour l’empêcher de la délaisser. Fou de chagrin, l’homme pleure son compagnon d’une voix poignante et, en le caressant, fait vibrer les crins de sa longue queue. D’autres, plus prolétaires, disent que la vielle serait simplement la louche à qumis sur laquelle on a monté quatre cordes.

Le plus étonnant, à mes yeux, n’est pas la jeune contorsionniste qui officie en maillot, faisant pourtant tous ses efforts de souplesse et d’équilibre, mais le chanteur de rumzi. Ce chant diphonique est très prenant, la modulation des lèvres et le passage de l’air dans le pharynx produisent les sons inouïs d’une double voix. Un seul chanteur émet une double mélopée à la fois. La légende veut que ce chant soit né de la volonté d’imiter le grondement des torrents en même temps que le bruissement du vent ou le cri des oiseaux de la taïga.

La chef, toujours caporaliste et désagréable, nous incite vivement à acheter des CD à la fin (20$ chaque quand même) car « les artistes en Mongolie ne sont pas aidés et ils n’ont que ça pour vivre ». Ajoutant in petto cette remarque à la limite de l’insulte : « de toute façon vous êtes pleins de fric alors, qu’est-ce que c’est pour vous 20$ ? » Comme si c’était à elle de nous faire la morale ou de nous dicter notre conduite. Est-ce la pratique assidue du cheval qui engendre ce caractère de surveillante générale – ces animaux, comme les touristes, se devant d’être « dressés » ?

Ce soir, il pleut un peu. Le poêle allumé sous la yourte-chambre dans laquelle nous nous serrons à quatre chauffe immédiatement, le feutre conservant toute la chaleur. Ce matériau, dont on a retrouvé des traces en Sibérie 4000 ans avant notre ère, est fait de laine de mouton étendue en couches et mouillé, tassé, roulé jusqu’à former un tapis de fibres entremêlées.

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Des kilomètres de steppe mongole

Le lendemain matin nous sommes reposés, prêts pour le long voyage d’approche de la steppe. Nous irons dans trois tout-terrains russes. Ces caisses rondes à la vague calandre de camionnettes Fiat des années 70 où toutes les portes, sauf celle du chauffeur, ne s’ouvrent qu’à droite, se révèleront étonnamment fiables et résistantes sur les terrains variés. L’épaisseur de leur carrosserie, la rusticité de leur moteur à essence facile à réparer sur le terrain, la robustesse de leurs pneus et la dureté de leurs amortisseurs, feront merveille. Seul inconvénient en été, le moteur situé entre les deux sièges avant chauffe un peu trop en régime élevé. Mais ce doit être confortable durant les longs mois de l’hiver russe.

Me saute immédiatement aux narines une odeur familière, ce mélange d’essence ordinaire et d’huile de moteur propre aux chars que j’ai conduits durant mon service militaire, 27 ans auparavant. J’échange mes impressions avec un militaire de carrière, capitaine pilote d’hélicoptère en vacances avec sa femme. Notre chauffeur s’appelle Gana. Il a la carrure et la démarche d’un ours mais les mains légères sur le volant. « Bayartaï », au revoir ! Au départ, la femme du chef d’agence vient nous souhaiter un bon voyage et elle lance du lait sur les voitures. Vieille coutume mongole pour porter chance : « que votre route soit blanche comme ce lait ».

Nous sommes huit par voiture. La première, avec la grande antenne, est celle de « la » chef dont je tairai le nom par charité, nommons-là Biture, vous saurez vite pourquoi. Elle nous a enfin accueilli ce matin mais s’empresse par le choix d’une voiture à elle de s’isoler du groupe avec les cuisinières mongoles et avec son amie Cruella. Avec son chapeau de croquant, sa tête rentrée dans les épaules et ses multiples épaisseurs de pulls divers, on la prendrait pour une harengère égarée dans la steppe. Ce sont les bottes qui changent tout. Même en ville, comme dans les westerns, Biture porte de hautes bottes mongoles en cuir qui tentent de lui donner une allure cavalière. Fatiguée par déjà sept groupes depuis le début de la saison, usée par l’alcool qu’elle avale tout le jour comme de l’eau, son abord est acariâtre et peu avenant. Nous nous habituerons à la voir avec une demi-bouteille « d’eau minérale » d’une main et une cigarette dans l’autre, sous la tente comme à cheval. L’eau est en réalité de l’arkhi redoutable, titrant ses 40° comme la vodka. Elle a trop fréquenté les Mongols durant l’ère soviétique pour ne pas en avoir pris les mœurs rustres et l’autoritarisme prolétaire. Sa paranoïa et sa fermeture d’esprit a quelque chose de stalinien. Nous devrons faire avec.

Nous quittons Oulan Bator et ses faubourgs usineux. Un long train de marchandises s’étire sur la voie qui mène à Pékin, traînant à 40 km/h sa cinquantaine de wagons chargés de minerais. Une suite de silos ressemble à un haut fourneau. Les baraquements et les ordures marquent l’extrême banlieue comme dans tous les pays en développement. Et, comme dans les westerns, le vent déplace des herbes agglutinées en forme de roues le long des rues. Curieusement, comme si des rats les avaient rongés, les poteaux téléphoniques qui s’éloignent de la ville sont montés sur des piliers de béton enfoncés dans le sol. Nous sommes neuf dans la voiture, en comptant le chauffeur, et plusieurs à nous poser la même question sans apporter de réponse satisfaisante. Est-ce contre le dégel du printemps ? Contre les rongeurs ou les termites ?

La route que nous empruntons est garnie de trous et nids de poule entre lesquels les chauffeurs slaloment sans arrêt. A un moment, elle s’interrompt carrément, devenant « en construction ». Il faut alors passer par les pistes tracées comme des arabesques de poussière sur l’herbe rase de la steppe, de part et d’autre du ruban asphalté. Les stations d’essence et autres restoroutes qui jalonnent la voie sont bâties de bois. Il y a même quelques yourtes traditionnelles. Tout ceci est du provisoire, protoville fantôme comme au Far-West. Nous demandons à Gana de nous passer l’une des cassettes audio qui trônent sur son tableau de bord. Ce sont des chants mongols pas encore revus selon la manie du synthétiseur. Mais le son est un peu fort pour mes oreilles.  Ils sont emplis de cette nostalgie propre aux steppes et aux espaces infinis, tout en étant « politiquement corrects », emplis de cet optimisme de commande à l’époque soviétique.

Les chauffeurs effectuent de nombreux arrêts pour n’importe quoi, moteur qui chauffe ou chameaux de Bactriane autour d’une mare. Nous en profitons pour nous dégourdir les jambes mais nous n’avançons pas. De la steppe s’élèvent de délicates odeurs d’armoise, comme au désert. Le pays s’étend sur 1,6 millions de km², trois fois la France. Ses hauts plateaux coincés entre Chine et Russie ont une altitude moyenne de 1580 m. La police nous arrête à un moment pour vérifier les papiers des chauffeurs mais aussi pour prévenir que le prochain village ayant son bétail atteint de fièvre aphteuse, il nous est interdit d’y effectuer un quelconque arrêt. Après le village pesteux, la police nous arrête à nouveau pour faire rouler les véhicules sur un tapis imbibé de désinfectant. On ne rigole pas avec le bétail dans un pays d’éleveurs.

Le déjeuner à lieu fort tard, vers 16 h, dans un restau-yourtes à touristes, aux deux-tiers du chemin vers Karakorum. Il a pour nom Khögno Khan. Le menu ne variera désormais plus guère : à chaque repas nous seront servis une salade de chou et carottes râpés, un ragoût de mouton (ici, exceptionnellement, du bœuf) accompagné de riz et une barre chocolatée russe pour dessert (où entre vraiment très peu de vrai chocolat). La bière mongole a le même degré d’alcool que partout ailleurs mais peu de saveur. Elle n’est pas très chère hors d’Oulan Bator, coûtant autour de 2000 tugriks, soit 2 dollars.

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Oulan Bator visite

Nous allons ensuite visiter sous le soleil le temple Choijin Lama, érigé par maître Ombo, un Bonnet Rouge, en 1904. Dans le temple principal sont conservées deux momies des « Chuchen lamas ». Des dépouilles animales et humaines (imitation) pendent aux murs au-dessus des fidèles. Tout cela est destiné à faire peur et à inciter les gens à réfléchir au mal. Les bols faits de crânes humains et les flûtes en tibia servent aux moines à apprivoiser la mort en réduisant les restes du corps au rang d’objets utilitaires dénués de toute charge émotionnelle. Un sanctuaire figure Bouddha entouré de ses disciples et de ses 16 élèves célèbres.

Un certain Hva san était roi d’un territoire chinois en même temps qu’élève du Maître. Il était réputé lapiner et est représenté avec huit enfants dans les bras ou grimpant sur ses épaules et ses genoux. Voilà un être compatissant pour la vie qui grouille et se développe. Qu’en a-t-il été à l’adolescence de tous ces petits ? Des rivalités, des querelles, des déchirements pour l’héritage ? « La vie » n’est pas toute de merveille et son caractère sacré ne lui ôte nullement ses travers. Seule l’éducation et la discipline permette de l’apprivoiser et d’en faire une œuvre digne de l’homme – tel est peut-être le message du Bouddhisme. Mettre au monde et élever comme des agneaux tant d’enfants ne se conçoit que si l’on en fait des hommes, c’est-à-dire que l’on ne se contente pas de les nourrir et de les caresser mais aussi de leur enseigner le comportement juste et un savoir étendu, façonnant leur caractère par l’exemple et la contrainte. L’enfant n’est ni ange ni page blanche, tout gracieux qu’il soit à l’état naturel. Le but de l’éducation est de révéler ce qu’il a de meilleur en lui, de plus digne de la conception que la société se fait de l’homme.

Le palais Bogd Khan est le palais d’hiver. Construit entre 1893 et 1903, il est défendu symboliquement par les quatre Gardiens terribles. Le plus virulent a la chair bleue « parce qu’il a bu trop de vodka » selon le commentaire passablement acide de Solongo. Mais le bleu porte bonheur dans l’univers bouddhique car il est la couleur du ciel. Les thangkas du palais sont « de style mongol ». On distingue ce style des autres par ses couleurs crues et naïves, les nomades, peu confrontés à la presse des cités, n’étant pas habitués à aimer les nuances.

Dans la symbolique bouddhique, le bleu est le ciel et signifie « vérité éternelle », le rouge est « bonheur et ténacité », le jaune « vie toujours renaissante » comme le soleil, le blanc « bonté, humanité et bienfaisance » et le vert « croissance et fertilité ». Vingt-quatre femmes étaient au service du Khan pour lui broder ces thangkas au temps béni de l’ancien régime.

Aujourd’hui, fini l’artisanat. L’industrie à touristes prend son essor, alimentant les boutiques de chaque « musée » de souvenirs comme à Lourdes ou chez Mickey, réalisés à la chaîne aux Indes ou en Chine. L’argent se gagne à coup de règlements sur les visites des « monuments » (récents ou rebâtis depuis 10 ans) et surtout sur le droit de prendre des photos. Quant aux boutiques, qui devraient être l’essentiel du commerce à destination touristique, elles alignent l’artisanal et l’industriel en vrac, sans présentation ni ventes annexes.

Zanabazar reste « le » sculpteur mongol et sa Tara verte, dont une statue trône dans une salle du palais, serait, selon le guide, son idéal féminin de la « dame de quarante ans ». Ménopausée, elle n’aurait plus ce handicap de porter régulièrement des enfants et pourrait se consacrer pleinement à la sagesse épanouie, au plaisir et à l’entretien de son corps, selon les trois étages de l’humain. Ce n’est pas si mal vu et le résultat en bronze est aguichant. On reconnaît l’âge à la fleur de lotus ouverte sur son épaule ; à l’inverse, la femme de 16 ans (que pour ma part je préfère) n’est pas encore spirituellement mûre car elle ne porte qu’une fleur en bouton.

Dans le bâtiment-musée qui conserve les vieux objets d’ancien régime, le nombre de coussins sur les fauteuils marque le rang de chaque dignitaire. En général de quatre à six, la Reine, telle la princesse au petit pois d’Andersen, en supportait 24. Il ne fallait pas que son auguste cul sentît la dureté du bois du siège. De même pour son royal corps de chair : une couronne en « black fox » selon l’étiquette (renard noir) couvrait son front, et un manteau de « sable’s skin » (fourrure de zibeline) ses épaules. Une yourte royale, composée de 150 peaux de léopard est élevée au rez-de-chaussée. Elle date de 1893, cadeau au Huitième Bogden Gegen Jivzundamba.

Nous terminons les visites par le Tzaisan, la colline soviétique.

C’est un monument aux combattants, une masse de béton kitsch aux mosaïques sérieuses et populaires, glorifiant la libération du nazisme par les vaillants soldats portant les lettres CCCP sur le casque. Le nazisme, si loin de Berlin et même de la Russie ?

Une plantureuse blonde se jette dans les bras d’un vainqueur aux sourcils froncés tandis qu’un petit blond qui pleure est consolé par un Prolétaire. Cette touchante réécriture de l’histoire concerne si peu la Mongolie que le monument sert de colline de jeu aux enfants et de but d’excursion aux familles citadines.

Montent de petits garçons vifs et minces, la peau tannée par un soleil qui sait se faire ardent et le vent qui souffle assez fort en cette fin d’après-midi, se coulant depuis la montagne dans la petite vallée surchauffée.

Un gamin a ôté son tee-shirt pour grimper plus à l’aise, petit mâle vigoureux qui veut en remontrer à ses sœurs et à son tout petit frère. Beaucoup de bébés montent sur les épaules de leurs parents. Les enfants, en Mongolie, paraissent bienvenus et choyés.

Près d’un million de Mongols vivent désormais dans la capitale, sur 2,7 millions dans tout le pays. L’exode rural a été intense après la chute du communisme, mais les années de sécheresse 2000 et 2001 et le chômage ont renvoyé dans les steppes une partie des ex-éleveurs malgré les quelques 6 millions de bêtes mortes de soif durant ces années néfastes. Il reste que la sédentarisation et l’urbanisation avancent avec l’ouverture au reste du monde, ici comme ailleurs, et qu’il faut bien trouver des distractions à ceux qui vivent et travaillent en ville. Mais l’on doit constater que l’esprit critique n’est pas plus développé ici que le sens du commerce.

Le dîner a lieu dans l’autre tour de l’hôtel. Le restaurant a été nommé « Aux Enfants de l’Arbat » en référence au roman du Russe Anatoly Rybakov, publié durant la perestroïka. Nous sont servis un œuf au œufs de lump, un morceau de poisson pané aux riz et pommes de terre (mariage de la Russie éternelle avec la Chine non moins éternelle), et une coupe de glace qui ne parait pas avoir trop souffert des coupures épisodiques de courant à Oulan Bator.

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Musée des Beaux-Arts d’Oulan Bator

Le musée des Beaux-Arts a été créé à l’époque soviétique où toute ville digne de ce nom se devait d’en avoir les accessoires indispensables : maison du Peuple, place aux défilés, théâtre, hôpital, stade et musée. Ce dernier date de 1966 et célèbre, dans la succession de ses salles, le Progrès social. Tout commence par une peinture rupestre attribuée aux Mongols d’il y a 40 000 ans, s’il en était. Ils vivaient alors dans la grotte appelée aujourd’hui Gurvan Thenker. Nous sautons aussitôt aux bronzes du 3ème siècle, pointes de flèches et poignards. Ces pointes de flèche sont toutes différentes pour un usage à chaque fois différent : certaines sont un sifflet d’alarme, d’autres rondes pour assommer, à petites pointes pour mieux percer, tripointes pour gros gibier, à feuille pour pénétrer plus profond. Tout l’art du prédateur se trouve complaisamment inscrit dans une vitrine. Des bouquetins sont sculptés sur une stèle, la pierre personnelle d’un mort de certain rang. Le style se fait « turc » en raison de la Route de la Soie et des influences qu’elle amène. Nous avons sauté les siècles pour entrer dans le chamanisme des 6ème et 7ème siècles de notre ère. Une peinture du 9ème siècle, un masque, la décoration 13ème siècle d’un palais en céramique polychrome.

Nous sautons l’arrivée du Bouddhisme pour entrer de plain-pied dans la salle des sculptures du Grand Sculpteur Zanabazar, gloire nationale. Né en 1635, mort en 1724, ce petit-fils du khan Avtaï, converti au bouddhisme par le Troisième Dalaï Lama, a été formé au Tibet aux études religieuses étant enfant. Le nom de Zanabazar, en sanscrit, signifierait « éclair de savoir ». La légende veut que ses premières paroles, à l’âge de trois ans, fussent pour réciter une invocation bouddhiste. Il est devenu khan-moine, « Bogdo Gegen » selon la dénomination officielle, et sculpteur. Les torses de ses statues mâles sont toujours triangulaires, plats avec des épaules marquées et des mamelons en bouton pression. Les visages sont réguliers, sereins, les paupières très étirées à la mongole, le nez légèrement en bec, la chevelure bleue, luxuriante et bouclée. Une statue de la déesse Tara ressemble, dit-on, à sa petite amie à 16 ans.

Une salle est consacrée aux tankas, les peintures religieuses bouddhistes. Elles répondaient à des canons de proportions très précis. Les petits détails peints sur les bords sont étonnamment vivants, réalistes et truculents, à la Bruegel. Dans une scène d’enfer, les méchants se font bouffer, déchirer, étriper et bouillir par les démons grimaçants qui ont l’air de s’amuser comme des gamins en cour de récréation.

Sont énumérés complaisamment les huit symboles auspicieux bouddhiques : la conque, la roue, l’ombrelle, le mandala, la bannière, la fleur de lotus, le poisson doré et le vase aux trésors. Un grand mandala 19ème est en applique de soie très précieuse.

Une salle est réservée au folklore « populaire ». Une danse religieuse du Tsam illustrée ici, datant du 19ème siècle, était destinée à chasser le mal et apporter la chance à la communauté. Des masques en papier mâché, des trompes de bronzes et divers instruments entourent les visiteurs. Un masque de danse en fragments de corail pèse 45 kg ! Dans la salle du 20ème siècle, une peinture sur coton est intitulée « the arkhi feast ». Il s’agit d’une scène de beuverie et des conduites peu montrables induites, l’arkhi étant l’alcool distillé à partir du lait de vache, aussi fort que la vodka. Originaire de l’Inde, cet alcool a suivi la progression du bouddhisme parmi les pasteurs et il se conserve dans une panse de mouton. La peinture est un festival de détails croustillants et pleins d’énergie où bagarres et copulations ont la plus large part. La boutique du musée attire plusieurs membres du groupe. Ils semblent avoir un tropisme rare pour les achats « de touristes ».

Rien ne nous est dit de la Mongolie au 20ème siècle. Depuis l’écroulement du communisme, ce n’est plus politiquement correct pour attirer les investisseurs. Quand débute la révolution chinoise de 1911, la Mongolie était alors province de la Chine. Princes et lamas possédaient presque tous les pâturages et la moitié du cheptel. Sur 250 000 mâles, près de 100 000 s’étaient faits moines pour avoir une vie plus facile que travailler pour les redevances et les métayages. Cette oisiveté, non exempte de débauche entre garçons, a fait baisser la natalité qui ne s’est réveillée qu’après la mort du Bogdo Gegen en 1924, ce « Bouddha vivant » descendant du premier khan converti au bouddhisme. En novembre 1924, une Assemblée adopte la première Constitution de République Populaire sous le contrôle absolu du Parti selon Lénine. La première université est créée en 1942, le 1er Plan quinquennal est inauguré en 1948, enrôlant obligatoirement tous les éleveurs dans des coopératives – non sans résistances. Les premiers combinats industriels datent de 1960. Le pays ne s’est ouvert sur l’international qu’à compter de son entrée à l’ONU en 1961, adhérant au COMECON, le conseil d’entraide des pays soviétiques en 1962. Le premier ambassadeur en France ne sera envoyé qu’en 1966. Une nouvelle constitution parlementaire a été promulguée en 1990 après les manifestations sociales de 1989 (qui suivent celles de Tien an Men en Chine pop) mais le parti communiste ne perd le pouvoir qu’en 1996 au profit d’une coalition démocratique.

Un restaurant nous accueille pour reposer nos yeux et nos esprits qui commencent à être embrumés de sommeil. Salade et brochettes sont arrosées de bière et de café pour rester éveillés. S’installe un gros Blanc, sans doute Russe, accompagné de deux poupées vêtues « à la mode ». Ce qui signifie, ici, short de jean ultra-court et bustier collant, le tout faisant ressortir agressivement vulve et seins. Peu de bijoux et maquillage appuyé donnent un air de « professionnelles » à ces deux filles qui ne sont peut-être que snobs. Leur passage jette en tout cas un froid surpris parmi les mâles occidentaux d’âge pubère. A l’opposé, se pose une famille aux deux petits garçons turbulents mais plus mignons et moins provocants que les deux objets sexuels qui paradent encore à table, allumant leur cigarette avec des manières, sirotant leur bière vulgaire à petites gorgées sucrées, jetant un œil ici où là pour vérifier qu’elles sont bien le centre d’attraction de tout ce qui porte queue dans la salle.

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Houlà Oulan !

Oulan Bator a été bâtie il y a 350 ans mais ne s’est vraiment développée en dur qu’à l’ère soviétique. Une centrale au charbon crache la fumée de ses grandes cuves sur un quartier. Il y en a trois disséminées dans la ville.

Des carrés de palissades en bois carrés et alignés au cordeau égalitaire enferment des yourtes traditionnelles. Ils voisinent avec des maisons en dur « de style chinois avant 1960 » et « de style soviétique après », selon Solongo, au gré des influences prédominantes de la politique. Le résultat reste une suite de clapiers de pauvres. Les yourtes, à côté, ont le moelleux et la propreté du paradis.

Roulent des 4×4 japonais, des Volga soviétiques hors d’âge et des camions Kamaz. Notre bus est lui-même un assemblage de marque « Asia » avec carrosserie locale et moteur russe.

Oulan Bator signifie « le héros rouge ». Son nom lui a été donné en 1924 au moment de la création de la « République Populaire » ; auparavant, tout le monde l’appelait Urga. Le collabo qui a vendu la Mongolie aux Soviétiques a pris pour surnom « Sükhe » qui signifie « la hache ». Ce « héros » a sa place « Sükhe Bator », sa statue équestre et son mausolée comme Lénine, au centre de la cité. Fils de petit éleveur, membre de la première Assemblée créée en 1914, officier mitrailleur envoyé en délégation dans la Russie des Soviets, il revient avec un corps expéditionnaire russo-mongol pour arracher Oulan Bator le 6 juillet 1921 aux griffes de terreur du « baron fou » Ungern von Sternberg qui voulait se tailler un royaume en occupant la ville avec 800 cosaques depuis le 4 février de la même année. Sükhe est mort à 30 ans le 22 février 1923, probablement tuberculeux. « Les Mongols ont déménagé 29 fois avant de créer Oulan Bator comme un jardin », nous apprend Solongo.

Le monastère bouddhiste de Gandan a été bâti en 1838 et les commerces ont suivi, lançant le développement de ce centre fixe d’échanges dans un pays majoritairement nomade.

Relié au Transsibérien en 1950 et au chemin de fer de Pékin cinq ans plus tard, Oulan Bator sert de plate-forme au commerce entre Chine et Russie.

Nous visitons le monastère de Gandan dont le nom complet, Gandantegchinlen Khiid signifie « Grand lieu de la joie absolue ». Sur une esplanade entre deux bâtiments, deux petits garçons pleins de vitalité font s’envoler les pigeons rassemblés pour les graines que les visiteurs leurs jettent. Des sachets sont en vente pour ce faire aux alentours.

Une cérémonie monotone se déroule dans le sanctuaire. Les moines psalmodiant sont plus intéressés par nos Nikon classiques et autres Sony numériques que par le déroulement immuable de la cérémonie. Les pèlerins font rituellement le tour de l’intérieur du sanctuaire, dans l’allée laissée par les moines à cet effet. Ils vont faire ensuite rituellement le tour de l’extérieur en faisant – toujours aussi rituellement – tourner dans le sens solaire les lourds moulins à prières installés le long des murs.

Les vieux bâtiments ne comportent presque pas d’ouvertures et ne sont éclairés que par des bougies. Ils recèlent des dizaines de vitrines emplies de Bouddhas poussiéreux, ressortis de 60 ans de repos dans les grottes où les fidèles les avaient enterrés durant la grande répression des opiums du peuple sous Staline. Les vieilles gens retrouvent malgré cela les gestes de la superstition, marmonnant et posant le front sur le bois devant les statues, laissant en offrande quelques billets dévalués, des fruits ou une bouteille de vodka (vide).

Au pied du Grand Bouddha sont allumées les 108 lampes à beurre de rigueur. Cette statue en bronze du Magdjid Djanraisig – ou plus simplement Avalokiteshvara – a été élevée en 1911 par le Bogdo Gegen, le roi-moine qui gouvernait la Mongolie jusqu’à la révolution soviétique de 1924, troisième plus haut dignitaire du bouddhisme lamaïque après le Dalaï-Lama et le Panchen Lama. La vraie statue a été fondue à Leningrad pour faire des munitions.

L’actuelle est issue d’une souscription de 1997. Elle fait 26 m de haut et pèse 20 tonnes. C’est du Disney mais un moine-flic effectue des rondes pour traquer les photographes. Non que les photos soient interdites, mais il faut payer son billet comme pour les parcs d’attraction américains, 5$ – une semaine du salaire moyen local. Laissons ces vieilleries à leur destin.

Dehors, le soleil arde. Un jeune homme passablement atteint se roule torse nu dans la poussière. Solongo lui jette quelques paroles bien senties pour lui faire honte : il n’est pas un chien ! Les civilisés portent au moins un débardeur.

 

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Envol vers les Mongols fiers

L’idée d’aller en Mongolie en revient à Alexis, petit-fils de Cosaque à demi-français depuis que sa grand-mère a décidé d’émigrer en France une fois son diplôme de médecine en poche, après la glorieuse Révolution bolchevique de 17. Je connais ce petit sauvage blond aimant chasser la bête et se traîner dans la poussière et dans la boue depuis qu’il a 10 ans. Adolescent, le Mongol s’est discipliné, cantonnant sa « sauvagerie » dans des fantasmes physico-sexuels suscités par les après-midis de collège lugubre. Il est devenu depuis médecin et, pour fêter sa thèse, est allé en Mongolie.

La Mongolie ne se visite qu’à cheval. Il est inutile de tenter une autre approche, en bus ou à pied, dans ce pays de nomades où les distances sont énormes. En mongol, être pauvre a la même origine étymologique qu’aller à pied… Le centre de la civilisation mongole est le cheval et il serait absurde de vouloir pénétrer ce pays autrement. Je vais donc aborder deux nouveaux univers : l’empire des steppes et le monde du cheval. Tout cela sera nouveau pour moi.

Je commence par une demi-heure de taxi à 5h du matin. Il nous faut en effet rallier Berlin depuis Paris sur un vol Air France avant d’embarquer sur la MIAT, la « Mongolian Airlines », jusqu’à Moscou où le vol fera le plein avant de rallier Oulan Bator, capitale de la République Populaire de Mongolie. Le vol vers Oulan Bator est plus long, 5h25, marquant bien l’immensité des distances, d’autant que nous sautons vers la nuit tout en ne pouvant pas dormir puisque le jour selon nos habitudes déroule quand même ses heures. Nous aurons parcouru en moins de 24h toute l’étendue du continent euro-asiatique, un peu plus vite que les hordes de Gengis Khan, mais dans l’autre sens et avec d’autres desseins. L’Airbus 310 est aussi plus confortable que les petits chevaux des steppes munis de leur selle mongole en bois.

Nous arrivons à Oulan Bator avant 7h du matin, heure locale, avec un groupe de Français d’un certain âge muni de cannes à pêche impressionnantes. Ils vont titiller le huchon, le plus grand exemplaire de la famille du saumon que l’on trouve dans les eaux douces de Mongolie, de 60 à 150 cm de long. Quelques Allemands vont faire du tourisme en souvenir d’Ungern von Sternberg, baron balte plutôt exalté. Des Mongols reviennent de Moscou où ils travaillent ou font des stages, la Mongolie dite à l’époque « Extérieure » ayant été quasiment annexée par Staline en 1924. La Russie reste encore le second pays d’importation des marchandises pour les Mongols. Le soleil n’est pas encore levé et personne n’est là pour nous accueillir dans le petit matin sec et frais. Ce n’est que trois-quarts d’heure plus tard qu’arrive une petite bonne femme accompagnée d’un autocar datant de l’ère soviétique. Elle est « guide pour Oulan Bator » et nous fera visiter la ville. Notre accompagnatrice française joue les divas et ne doit se pointer que le surlendemain. Plutôt avenante, Solongo parle un bon français.

Le bus quitte l’aéroport, construit à l’écart. Nous sommes à 1350 m d’altitude, sur une plaine sans arbres entourée de petites montagnes. La lumière est dure, malgré de courts nuages. Avant le lever du soleil, il ne fait que 17° centigrades. Une fois l’astre au zénith, il fera près de 25°. La Mongolie, à peu près à la latitude de la France, connaît des écarts violents de températures dans la journée comme durant les saisons. Il fait caniculaire en été et polaire en hiver. Il n’est pas rare de connaître des intervalles de 30° dans une même journée entre un petit matin glacial et un midi solaire.

Près de l’aéroport s’étend « le champ du Nadaam ». Cette fête annuelle est occasion de fierté clanique et de beuverie sans nom. L’on y pratique « les trois jeux virils » : la course de chevaux, le tir à l’arc et la lutte. Les chevaux de trois ans sont montés par des jockeys à peine plus âgés qu’eux, de 6 à 10 ans, garçons et filles. Les Mongols considèrent que les chevaux guidés – mais non maîtrisés – par des mains très jeunes, montrent toute leur race. Ce ne sont pas les jockeys qui sont récompensés mais les seuls chevaux, même si les enfants s’amusent comme des fous.

Nous allons directement à l’hôtel Bayangol, « just in 30 minutes drive from the Airport », comme indiqué sur sa plaquette, avenue Gengis Khan bien sûr. C’est une construction HLM dans le style « soviétique 1964 », en deux tours séparées par un immense restaurant hall à la chinoise. Il n’est pas beau mais fonctionnel et ses 200 chambres en quatre classes sont assez confortables aux normes locales. La chambre « business » coûte 100$ pour deux mais l’agence locale doit avoir négocié des prix inférieurs pour assurer un débit régulier de clients. Le directeur de l’agence locale nous y attend. C’est une montagne de graisse à la face plate grêlée et aux petits yeux enfoncés s’étirant vers les tempes. Il porte une casquette de chasseur de loutres qui lui retombe sur la nuque et fait disparaître son cou, quatre stylos accrochés à la poche de poitrine et un téléphone portable de format soviétique en perfusion au bras gauche. Un fil qui passe sous sa chemise le relie à une oreillette. Voilà un homme d’affaires branché dans le style mafieux en vogue dans les faubourgs de Moscou.

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