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Sauvagerie mongole

Nous partons enfin sur nos chevaux, au pas pour ne pas distancer les yaks d’accompagnement ni ajouter aux maux de têtes des dipsomanes. Le paysage est de forêt. Nous grimpons dans la montagne sous les frondaisons. Une colline herbue se dresse comme un pectoral de gorille au-dessus d’un lac. Nous montons jusqu’en haut pour jouir de la vue. C’est la première pause. Les chevaux aiment les herbes nouvelles et le pas lent permet de contenter leur envie.

Une demi-heure de pas plus loin, au bas de la pente et entre deux nouveaux lacs, sous les branches épineuses d’un bois de pins, nous nous installons pour le pique-nique. Le vent ne souffle pas mais il fait froid et cela aiguise notre faim. Le jambon cru sous blister et la Vache-qui-rit venus de France avec nos bagages sont engloutis en un rien de temps, avant la soupe et l’épaisse gamelle de riz aux accessoires (légumes et viande mélangés). L’usage est pris de faire un feu quand nous n’avons rien d’autre à faire et les plus impatients s’empressent d’aller cueillir du bois mort. Nous prenons le café autour avant d’y brûler les ordures.

Nous reprenons la selle pour avancer un peu plus dans la sauvagerie. Au fond d’une grande vallée sont montées trois yourtes. Nous avons la surprise d’y découvrir deux Français, un père et son fils adolescent, venus ici à pied et à cheval, explorant l’endroit depuis une semaine. Le rituel de la visite en yourte se renouvelle. Assis un peu partout – nous sommes trop nombreux pour que les préséances tiennent – nous faisons tourner la crème, supons le lait de jument fermenté, goûtons l’alcool de vache.

Le qumis est rempli par la maîtresse de maison puis proposé au premier. Celui-ci prend toujours ce qu’on lui donne, boit son content ou trempe seulement les lèvres, puis le redonne à la maîtresse de maison. Elle rafraîchit le bol en rajoutant le breuvage pour qu’il reste toujours plein, avant de le tendre au suivant.

Pour l’arkhi, délégation est donnée à l’Alcoolique en chef, qui a l’air d’être bien connue pour sa descente dans la steppe. Elle sert le verre et celui qui en veut doit venir s’agenouiller devant elle (ce qui, bêtement, la réjouit) pour prendre l’alcool de la main droite, le coude droit soutenu par la main gauche. Il est impoli de procéder autrement.

Nous reprenons nos bonnes bêtes pour une heure. Le campement a lieu au bord d’un nouveau lac appelé Schireet Nuur, « le lac de l’autel ». Le vent s’est levé depuis le déjeuner et souffle très fort. Il tombera, comme chaque jour, avec le soleil – mais pour le moment il nous frigorifie plutôt. Les chevaux en ont assez de la journée et sont heureux de pâturer parmi les herbes du marais en bord de lac.

Un yak trouve que la température de l’eau lui convient et va faire quelques brasses. Gawa, en bon lourdaud, lui jette des pierres pour le faire refluer vers la rive, ce qui ne fait qu’inciter la vache à entrer plus avant dans l’eau, au grand dam des affaires qu’il porte sur son dos ! Heureusement, il ne s’agit pour celui-là que des sacs de tentes. La nôtre sera partiellement mouillée mais, montée tôt, elle sèchera vite au vent et au restant de soleil.

La lumière est fort belle, le ciel très clair et l’air transparent de l’altitude est nettoyé un peu plus par le vent. Les montagnes en face sont couvertes de neige tandis que la forêt, en premier plan, dresse les cimes pointues de ses résineux. Nous sommes dans un endroit sauvage, le plus sauvage du trek. Nous ne voyons ni n’entendons de loups, mais c’est tout juste. Peut-être parce que la nuit n’est pas encore tombée…

Un grand feu de camp au bord de l’eau, après dîner, permet de digérer les nouilles au mouton.

S’élève à nouveau le répertoire classique des chansons que tout Français est sensé connaître, au moins de réputation. L’un d’entre nous, d’origine maghrébine, est en ce sens plus Français que les Français, mangeant du saucisson et buvant sec, connaissant presque tout Brassens, les « tchick ! ah ! tchick ! » de mise au rugby et autres fêtardises. Il craignait d’avoir très froid cette nuit mais, en faisant mon troisième sac, j’ai retrouvé un surduvet que je lui prête. Cette couche d’isolation supplémentaire aura raison de ses tremblements et il passera une nuit de bébé.

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Invité en yourte mongole

En fin de matinée, nous sommes invités dans une yourte toute neuve, bâtie en raison d’un mariage récent. La jeune épousée, déjà enceinte, nous fait les honneurs de son logis. Habitation de la famille, la yourte est aussi le lieu des rencontres sociales et son périmètre est divisé en quartiers bien définis. La moitié ouest est réservée aux hommes et contient l’argent, les armes, les vêtements et les selles – tous attributs masculins ; la moitié est le lieu des femmes et recèle le lit conjugal et les provisions. Au nord est la place d’honneur réservée aux aînés ; au sud, près de la porte, la place des cadets et des serviteurs. Comme nous sommes nombreux et de surcroit étrangers, nous nous plaçons n’importe où l’on peut s’asseoir.

Je goûte « l’omelette » de peau de lait, une sorte de beurre mou que l’on présente dans une grande assiette à chaque visiteur en attendant que le thé soit prêt. Plutôt que du thé, connaissant les goûts de notre caporal-chef, Togo demande du lait de jument fermenté. Le qumis ou airag a le goût légèrement acidulé de la bière et la consistance du yaourt dilué. Il titre quand même jusqu’à 10°. Nous trempons aussi les lèvres dans l’alcool de vache, cher à Biture. L’arkhi est fort comme la vodka mais issu du sérum du lait. C’est pourquoi, peut-être, les femmes du groupe ne l’aiment pas car cela leur rappelle « les renvois de bébés ». On nous fera passer aussi les crottes de fromage séché au soleil, dures comme de la pierre, qui se trempent dans le thé, puis le caillé et des plaquettes de crème solidifiée. Tout cela paraît très nourrissant mais peu appétissant pour nos estomacs.

Les petits enfants fourmillent dans la yourte, venus des tentes voisines. Une petite fille a de grands yeux verts, un petit garçon les joues très rouges, comme passées au maquillage. Ce n’est que le vent de la steppe et le soleil de l’été qui produisent cette réaction de la peau.

Un bébé de sept mois observe de tous ses yeux. Mais le plus adorable est un garçon de 4 ans, à peine vêtu d’un pull largement ouvert sur la gorge. Il vient se frotter aux adultes, sollicite les caresses, tout en babillant. Les Mongols adultes mignotent beaucoup les petits, surtout les garçons car ce besoin d’affection dure moins longtemps que chez les filles. Ils traitent les bébés comme des agneaux, se laissant grimper dessus et solliciter de toutes les façons possibles. Les mères laissent les enfants tout nus longtemps, petits, pour les habituer au climat.

Lorsque nous sommes sortis de la yourte, le vent des steppes s’était mis à souffler ; nous avons enfilé le coupe-vent et attaché le foulard. Les enfants et les adolescents sont sortis en tee-shirts, se déshabillant même mutuellement à demi en s’exerçant à la lutte. Le petit de 4 ans en pull rouge a été placé sur un cheval pour nous montrer ce qu’il savait faire. Togo lui a relevé le vêtement pour nous montrer son dos tout bronzé d’être resté nu la saison écoulée. Malgré le vent, il n’avait pas froid. Il fallait le voir faire avancer son cheval d’un « tchou ! » sans appel et le faire aller à droite et à gauche en maniant les rênes comme s’il avait fait cela toute sa vie. Et c’est presque le cas, les petits Mongols se tiennent sur un cheval presqu’avant de savoir marcher.

Telle est l’existence nomade, réponse de survie dans un environnement aux ressources limitées. Le nomadisme, c’est l’essaimage, un élevage extensif structuré, mais la recherche de nouveaux pâturages ne se fait que dans un rayon d’une centaine de kilomètres. Il concerne une famille élargie. Le nomade, pasteur éleveur, suit l’herbe et l’eau dont ont besoin le cheval et le mouton. Encore 40% des Mongols sont nomades de nos jours. Cette façon de vivre est resté intacte depuis les époques reculées. Temoudjin et ses frères avaient appris à reconnaître les meilleurs pâturages pour le bétail, les plantes comestibles aux abords des forêts, à surveiller le troupeau, à traire les juments et à baratter leur lait, à monter et dresser les chevaux, à lutter entre eux, tout comme Tserendorj aujourd’hui. Seul l’arc a laissé la place au fusil. Les spécialistes soviétiques, dans une revue des années 60, ont calculé que les besoins minima d’une famille pour se nourrir et pour la reproduction sont assurés avec 15 chevaux, 2 chameaux, 6 vaches et environ 50 moutons.

Ce mode de vie engendre des mœurs rudes, assaisonnées d’alcool et de violence, de colère et de sensiblerie, d’amitiés fortes et de superstitions. Le monde grouille d’esprits qu’il ne faut pas offenser ; le chamane est chargé de communiquer avec eux et de faire ce qu’il faut. Le loup est l’animal totem du nomade mongol car, comme lui, il est chasseur et prédateur redoutable tout comme le cavalier avec son arc. Les Mongols ont adopté les ruses du loup à la chasse : le harcèlement pour épuiser la victime, l’attaque surprise, les pièges et les feintes, comme celle de se retirer pour attirer en embuscade les poursuivants, maintes fois évoquées par les vaincus des cités. Le spécialiste de la stratégie militaire Gérard Chaliand écrit : « Nulle part hors de la steppe, la révolution que constitue l’usage de la cavalerie n’a été porté à une telle efficacité militaire. Mobilité, capacité de concentration, puissance de jet de l’arc à double courbure, technique de harcèlement et de feintes, font des nomades de la steppe, avant que la révolution du feu ne devienne décisive, les représentants majeurs d’une culture stratégique d’une singulière efficacité, où la guerre est une extension naturelle de la chasse. » Les empires nomades, p.61 L’arc est en bois de mélèze, solide et résistant à l’humidité. Il est court en ne faisant qu’un peu plus d’un mètre de haut. Sa corde est en tendons et sa flèche en saule, ornée de plumes de vautours pour qu’elle vrille dans l’air. Sans la possibilité de charger, l’armée médiévale occidentale restait impuissante, avec des arcs de portée inférieure, des cavaliers trop lents et des armures trop lourdes pour les combats singuliers.

Cela dit, s’il est robuste, frugal, trempé par des écarts de températures rares, poussé à la finesse et à la perspicacité par l’immensité désertique et la monotonie de la steppe, le jeune nomade n’est pas « libre » mais très conservateur. Il ne cherche pas un degré de savoir ou de sagesse supérieur mais se contente de piller ce qu’il peut et se survivre dans son aire de pacage. Son mode de vie est consacré par la tradition et tout le clan le surveille à chaque instant. L’éducation se fait par l’exemple de la communauté familiale et la reproduction des habitudes. Un rien qui dérange choque le Mongol, ainsi se baigner nu dans une rivière, passer le bol de lait fermenté à son voisin sans le rendre au préalable à la maîtresse de maison, garder les manches relevées ou son chapeau sous la yourte, donner de l’argent sans enveloppe, jeter quelque chose dans le feu, allonger les jambes… Nous sommes loin des sociétés « expérimentales » que sont les nôtres.

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