Articles tagués : petite fille

Invité en yourte mongole

En fin de matinée, nous sommes invités dans une yourte toute neuve, bâtie en raison d’un mariage récent. La jeune épousée, déjà enceinte, nous fait les honneurs de son logis. Habitation de la famille, la yourte est aussi le lieu des rencontres sociales et son périmètre est divisé en quartiers bien définis. La moitié ouest est réservée aux hommes et contient l’argent, les armes, les vêtements et les selles – tous attributs masculins ; la moitié est le lieu des femmes et recèle le lit conjugal et les provisions. Au nord est la place d’honneur réservée aux aînés ; au sud, près de la porte, la place des cadets et des serviteurs. Comme nous sommes nombreux et de surcroit étrangers, nous nous plaçons n’importe où l’on peut s’asseoir.

Je goûte « l’omelette » de peau de lait, une sorte de beurre mou que l’on présente dans une grande assiette à chaque visiteur en attendant que le thé soit prêt. Plutôt que du thé, connaissant les goûts de notre caporal-chef, Togo demande du lait de jument fermenté. Le qumis ou airag a le goût légèrement acidulé de la bière et la consistance du yaourt dilué. Il titre quand même jusqu’à 10°. Nous trempons aussi les lèvres dans l’alcool de vache, cher à Biture. L’arkhi est fort comme la vodka mais issu du sérum du lait. C’est pourquoi, peut-être, les femmes du groupe ne l’aiment pas car cela leur rappelle « les renvois de bébés ». On nous fera passer aussi les crottes de fromage séché au soleil, dures comme de la pierre, qui se trempent dans le thé, puis le caillé et des plaquettes de crème solidifiée. Tout cela paraît très nourrissant mais peu appétissant pour nos estomacs.

Les petits enfants fourmillent dans la yourte, venus des tentes voisines. Une petite fille a de grands yeux verts, un petit garçon les joues très rouges, comme passées au maquillage. Ce n’est que le vent de la steppe et le soleil de l’été qui produisent cette réaction de la peau.

Un bébé de sept mois observe de tous ses yeux. Mais le plus adorable est un garçon de 4 ans, à peine vêtu d’un pull largement ouvert sur la gorge. Il vient se frotter aux adultes, sollicite les caresses, tout en babillant. Les Mongols adultes mignotent beaucoup les petits, surtout les garçons car ce besoin d’affection dure moins longtemps que chez les filles. Ils traitent les bébés comme des agneaux, se laissant grimper dessus et solliciter de toutes les façons possibles. Les mères laissent les enfants tout nus longtemps, petits, pour les habituer au climat.

Lorsque nous sommes sortis de la yourte, le vent des steppes s’était mis à souffler ; nous avons enfilé le coupe-vent et attaché le foulard. Les enfants et les adolescents sont sortis en tee-shirts, se déshabillant même mutuellement à demi en s’exerçant à la lutte. Le petit de 4 ans en pull rouge a été placé sur un cheval pour nous montrer ce qu’il savait faire. Togo lui a relevé le vêtement pour nous montrer son dos tout bronzé d’être resté nu la saison écoulée. Malgré le vent, il n’avait pas froid. Il fallait le voir faire avancer son cheval d’un « tchou ! » sans appel et le faire aller à droite et à gauche en maniant les rênes comme s’il avait fait cela toute sa vie. Et c’est presque le cas, les petits Mongols se tiennent sur un cheval presqu’avant de savoir marcher.

Telle est l’existence nomade, réponse de survie dans un environnement aux ressources limitées. Le nomadisme, c’est l’essaimage, un élevage extensif structuré, mais la recherche de nouveaux pâturages ne se fait que dans un rayon d’une centaine de kilomètres. Il concerne une famille élargie. Le nomade, pasteur éleveur, suit l’herbe et l’eau dont ont besoin le cheval et le mouton. Encore 40% des Mongols sont nomades de nos jours. Cette façon de vivre est resté intacte depuis les époques reculées. Temoudjin et ses frères avaient appris à reconnaître les meilleurs pâturages pour le bétail, les plantes comestibles aux abords des forêts, à surveiller le troupeau, à traire les juments et à baratter leur lait, à monter et dresser les chevaux, à lutter entre eux, tout comme Tserendorj aujourd’hui. Seul l’arc a laissé la place au fusil. Les spécialistes soviétiques, dans une revue des années 60, ont calculé que les besoins minima d’une famille pour se nourrir et pour la reproduction sont assurés avec 15 chevaux, 2 chameaux, 6 vaches et environ 50 moutons.

Ce mode de vie engendre des mœurs rudes, assaisonnées d’alcool et de violence, de colère et de sensiblerie, d’amitiés fortes et de superstitions. Le monde grouille d’esprits qu’il ne faut pas offenser ; le chamane est chargé de communiquer avec eux et de faire ce qu’il faut. Le loup est l’animal totem du nomade mongol car, comme lui, il est chasseur et prédateur redoutable tout comme le cavalier avec son arc. Les Mongols ont adopté les ruses du loup à la chasse : le harcèlement pour épuiser la victime, l’attaque surprise, les pièges et les feintes, comme celle de se retirer pour attirer en embuscade les poursuivants, maintes fois évoquées par les vaincus des cités. Le spécialiste de la stratégie militaire Gérard Chaliand écrit : « Nulle part hors de la steppe, la révolution que constitue l’usage de la cavalerie n’a été porté à une telle efficacité militaire. Mobilité, capacité de concentration, puissance de jet de l’arc à double courbure, technique de harcèlement et de feintes, font des nomades de la steppe, avant que la révolution du feu ne devienne décisive, les représentants majeurs d’une culture stratégique d’une singulière efficacité, où la guerre est une extension naturelle de la chasse. » Les empires nomades, p.61 L’arc est en bois de mélèze, solide et résistant à l’humidité. Il est court en ne faisant qu’un peu plus d’un mètre de haut. Sa corde est en tendons et sa flèche en saule, ornée de plumes de vautours pour qu’elle vrille dans l’air. Sans la possibilité de charger, l’armée médiévale occidentale restait impuissante, avec des arcs de portée inférieure, des cavaliers trop lents et des armures trop lourdes pour les combats singuliers.

Cela dit, s’il est robuste, frugal, trempé par des écarts de températures rares, poussé à la finesse et à la perspicacité par l’immensité désertique et la monotonie de la steppe, le jeune nomade n’est pas « libre » mais très conservateur. Il ne cherche pas un degré de savoir ou de sagesse supérieur mais se contente de piller ce qu’il peut et se survivre dans son aire de pacage. Son mode de vie est consacré par la tradition et tout le clan le surveille à chaque instant. L’éducation se fait par l’exemple de la communauté familiale et la reproduction des habitudes. Un rien qui dérange choque le Mongol, ainsi se baigner nu dans une rivière, passer le bol de lait fermenté à son voisin sans le rendre au préalable à la maîtresse de maison, garder les manches relevées ou son chapeau sous la yourte, donner de l’argent sans enveloppe, jeter quelque chose dans le feu, allonger les jambes… Nous sommes loin des sociétés « expérimentales » que sont les nôtres.

Catégories : Mongolie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Julien Green, Minuit

julien green minuit

Julien Green excelle à peindre une atmosphère, en touches égales ajoutées successivement, accumulation progressive qui capte l’attention et sollicite l’imagination.

Le début du roman suggère un univers à la Dickens : un suicide passionnel un jour de grand vent, des femmes avares, âgées et à moitié folles, un vieux gâteux bougon – et comme héroïne une petite fille, volontaire déjà, mais pour lors effrayée.

Les meilleures scènes se déroulent à Fontfroide, vaste bâtisse qui tient du couvent abandonné et de l’antique château fort. Les pièces, immenses, ouvrent sur des couloirs déserts ; elles sont glacées, lugubres, moisies, recèlent des recoins innombrables. Les personnages errent dans ce décor obscur ; ils apparaissent mystérieux, bouffons, énigmatiques. En ce lieu hors du monde, on ne vit que la nuit.

Fontfroide est l’antichambre de l’autre monde : celui des moines, des mystiques et des enfants. Cet ailleurs étrange est celui que les très jeunes connaissent en rêve et dont ils partent en quête lorsqu’ils sont plus grands. Le récit se situe à l’adolescence, âge balancé où l’imaginaire et le spirituel se confondent encore, sans que la raison ne bride ni ne canalise les éruptions fantasques dans l’esprit.

Élisabeth, la jeune héroïne, se trouve secrètement ravie, bien qu’effrayée au premier abord, par les énigmes et par les caractères. Mais elle pénètre bientôt au cœur du mystère par une initiation qui la fait passer de l’enfance à l’adulte. Elle rencontre Serge, puis Monsieur Edme. Serge est un magnifique garçon à peine plus âgé qu’elle dont elle entrevoit la vigueur hâlée par les déchirures de sa chemise et dont elle apprécie la sauvagerie des gestes et du regard. Monsieur Edme, dont on prononce le nom avec respect, règne sur le domaine en ruines. Élisabeth est sa fille adultérine et il veut l’appeler à une vie nocturne et recueillie. Le malheur a voulu que la jeune fille ait rencontré Serge avant lui. Le trouble né en elle l’empêche désormais de s’ouvrir aux injonctions spirituelles.

Meurtre du père et refus de Dieu, Élisabeth choisit la vie charnelle et l’avenir ici-bas avec Serge plutôt que la réclusion du cloître et le mysticisme tourné vers l’au-delà. Mais choisit-elle vraiment ? Son corps, son instinct, sa chair, choisissent pour elle. On peut presque parler de destin : elle est ce que veut son énergie vitale, expression jaillissante irrépressible de la vie, la volonté vers la puissance de Nietzsche.

Paradoxe tragique voulu par la culpabilité catholique de l’auteur : en choisissant la jeunesse, elle choisit la mort, puisque le maître de Fontfroide est si puissant en son domaine qu’il oblige les deux enfants à la violence. Acculé, Serge tire pour défendre Élisabeth ; en essayant de fuir par une fenêtre, il lâche prise et se tue. La jeune fille se penche au balcon et le regarde. Elle le suivra.

Roman symbolique de la chair contre l’esprit, où la lumière tente de combattre l’obscurité comme le bien combat le mal. Mais où est le bien ? Où est le mal ? Dans les commandements du Père ? Dans l’esprit guide ? Le roman est torturé comme une âme catholique. Un bonheur ne peut se vivre sans qu’un malheur ne vienne à le briser bientôt, comme par jalousie du Père éternel qui ne veut d’amour que pour lui. Blanche, Lerat, Agnel, Edme, Serge, Élisabeth, sont des êtres purs qui ne peuvent demeurer sur cette terre où ils se sentent étrangers. L’intensité de leur passion les détruit. Ils périssent tous de mort violente : par amour, par bonté, par innocence, par charité, ou par cet obscur instinct animal, admirable chez Serge, où la sensualité engendre le respect jusqu’au don de soi.

Élisabeth est traversée et séduite par ces passions incandescentes qu’elle voit surgir autour d’elle. Attirerait-elle les êtres qui en sont possédés ? Elle quitte ce monde au plus riche moment de l’existence – et au plus douloureux. Elle vit la fin de son enfance et ses premières émotions de femme.

Julien Green n’a voulu retenir que l’enfance. Sa faculté d’émerveillement transmute toute ombre en fantôme et peuple l’obscurité de présences. Sa pureté qui fait tout accepter du bien, comme par instinct. Contre l’intégrisme de la religion et le dogmatisme des Commandements.

Julien Green, Minuit, 1936, Livre de poche 1996, 276 pages, €4.99

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Théo Kosma En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards

theo kosma en attendant d etre grande 1 vetue de regards

Une petite fille raconte ses années libertines. Ou plutôt son enfance libre dans ces années 1970 un peu baba cool où la sensualité a trouvé droit de cité. Pas trop, mais plus qu’avant. C’est ainsi que des plages existent où des femmes vont seins nus ; ou des enfants jusque vers sept ou huit ans restent vêtus de vent. Mais le Surmoi peccamineux chrétien ou social inhibe les adultes, ils ont plus peur du regard des autres que la volonté de dispenser une éducation épanouie. La dictature psy, qui fait florès à l’époque, remplace les curés pour prêcher la pudeur et autres Œdipe mal gérés.

L’auteur s’en amuse, par la voix de Chloé. Celle-ci n’est pas si délurée qu’elle le croit, tout juste un brin trop en avance, comme si elle reconstruisait sa prime enfance une fois grande. Pour connaître un peu les enfants, je m’étonne qu’elle puisse avoir des souvenirs aussi précis dès l’âge de deux ans, qu’elle voie ses copains et copines frissonner de pudeur à quatre ans, qu’elle ait envie de regarder des films d’épouvante à six ans, qu’elle s’informe « à la bibliothèque » sur le sexe au même âge, qu’un copain de son âge, huit ans, ait « la main qui tremble » à seulement la déshabiller, sans que rien d’autre ne se passe…

Tout redevient réaliste après huit ans, le plaisir érotique de se rouler toute nue dans le sable ou dans l’herbe, de s’affronter au catch dans le plus simple appareil avec sa meilleure copine, de nager nue pour voir les garçons émoustillés, de prendre des douches matin et soir pour se toucher, se lisser, s’explorer. Nous sommes loin des rigueurs des couvents mais rien de bien méchant, pas vraiment de sexe, ou plutôt rien de génital – et surtout rien entre enfant et adulte. Uniquement des jeux entre soi, caresses et frottements, nudité et sensations. De l’intime, pas de l’intimité, observer les réactions de ses sens, sans en oublier aucun ou presque (l’oreille ?).

Il y a même de l’humour à décrire par des yeux enfants les contorsions maladroites des adultes qui s’enferment dans leur chambre pour « classer le courrier » (nous sommes avant l’ère Internet) ou qui ahanent dans leur lit « comme dans un documentaire animalier ». Mal baisés, mal aidés, « libérés » sans trop savoir qu’en faire ni comment faire, les adultes du temps sont de gentils paumés velléitaires qui accordent une liberté sans savoir où elle va, ou en interdisent une autre sans savoir pourquoi.

La société ne les soutient pas, au contraire ! « Chaque année, écrit l’auteur p.115, les tissus sont devenus de plus en plus petits. Les shorts qui arrivaient aux genoux ont laissé apparaître le haut des fesses. Les pantalons sont devenus tailles basses, découvrant la culotte, voire la raie. Les chemisiers ont mis le dos à l’air, les t-shirts se sont arrêtés au-dessus du nombril. Les manches ont raccourci elles aussi, jusqu’aux épaules, et qui plus est les matières sont devenues de plus en plus moulantes et transparentes. Moulantes au point de dessiner les tétons et les lèvres du vagin. Transparentes au point de tout montrer du soutien-gorge, ou selon le cas de l’absence de soutien-gorge. Tout cela a entraîné deux paradoxes. Tout d’abord, moins il y a de tissus plus le prix augmente. Ensuite, plus la peau est découverte plus le naturisme devient ringard. Si ! Quel illogisme… » (J’ai corrigé les deux fautes d’accord du paragraphe – elles ne sont pas les seules, notamment « tache » qui ne s’écrit pas « tâche » sans changer de sens).

theo kosma En attendant d'être grande 1 couv bis

Le roman est joli, panthéiste sans être voyeur, sensuel sans être indécent, libre sans être licencieux. Tout est naturel, tout est nature – tout devrait aller de soi. La lecture en est quand même « réservée à des lecteurs majeurs » selon le puritanisme anglo-saxon de rigueur sur le net et comme il est rappelé en frontispice. De même la mention rituelle : « Tout lien avec quelque élément réel serait purement fortuit ». Mais nombre de femmes pourront se reconnaître partiellement en petite fille des années 70 (c’est moins vrai pour les garçons), malgré les sensations et activités un peu forcées des premières années, trop reconstruites me semble-t-il.

Vêtue de regards est un titre savoureux mais il manque à mon sens une histoire. Écrire sur les sens aurait un sens plus vif si les échappées voluptueuses étaient les éléments accompagnant une action. Le lecteur lit l’impression passive du monde sur la petite fille ; il aurait aimé lire le monde en actes, qui ajouterait du piment à ces moments d’érotisme innocents tels qu’un Marcel Aymé, dont l’auteur prend parfois le style, a su en instiller.

Ce premier opus est le premier d’une série qui en comprend jusqu’à présent cinq – éditée uniquement en e-book.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards, 2014, e-book format Kindle €0.99

Blog de l’auteur : http://plume-interdite.com/qui-suis-je/

Contact : theo.kosma@plume-interdite.com

Le blog d’Anne Bert soutient ce travail et en a parlé Elle note particulièrement qu’« il est fort utile de donner de la visibilité à de tels textes qui rappellent à tous et à toutes que leur corps est aussi autonome, tout comme leur esprit, qu’il ressent des désirs et de la curiosité et qu’il est normal que l’enfant explore tout cela, sans brimade. »

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Premier avril

Une note un 1er avril ? Ce ne serait pas sérieux, aussi nous en abstiendrions-nous si nous étions sujet à la croyance. Mais ce n’est pas le cas, donc publions !

D’où vient donc cette blague du 1er avril ? De l’adoption du calendrier grégorien, pardi !

avril premier

Jusqu’à Henri III, le nouvel an se fêtait le 25 mars, au moment où le printemps faisait renaître la terre. Mais l’Église, comme tous les pouvoirs à prétention totalitaire, voyait d’un mauvais œil cette référence charnelle et trop matérielle. La date anniversaire de la naissance du Christ valait bien mieux !

Et comme les astronomes avaient trouvé une dérive calendaire dans le décompte astral des ans, le prétexte fut tout trouvé. Le pape Grégoire XIII décida du calendrier grégorien qui porte son nom. Il n’y a que la Russie – orthodoxe – qui refusa le nouveau calendrier jusqu’en 1917 : ce pourquoi plusieurs dates manquent à l’histoire soviétique…

La France, en bonne Fille aînée de l’Église toujours zélée, l’appliqua en 1582 : le 9 décembre fut suivi dès le lendemain par le 20 décembre ! Il y a donc des jours qui manquent aussi à l’histoire de France, mais cela nous paraît moins grave car trop loin.

Évidemment, routiniers et conservateurs comme ils le sont encore, les Français répugnèrent à changer. Ils ont célébré durant des décennies le « nouvel an » à l’ancienne mode, qui commençait le 1er avril.

Et c’est pour se moquer de ces archaïques que les facétieux du temps leur envoyaient des cadeaux illusoires et des invitations fictives, ce jour du 1er avril, ex-premier jour du premier mois d’une année.

Le terme « poisson » vient de la constellation, que le soleil quittait à ce moment-là, mais aussi de la proximité de Pâques et de la référence au christianisme dont il était le signe romain. Une allusion à la bulle papale aussi comminatoire qu’un oukase stalinien ou qu’une fatwa islamique. Ce n’est pas pour rien que le 1er avril est surnommé aux États-Unis « le jour des fous ».

Il est vrai que les Anglais vénéraient déjà le lièvre de mars, dont Alice s’éberlue dans son pays des merveilles. À moins que le lièvre n’ait, comme en Grèce ancienne, une connotation freudienne : lui la destinait aux petites filles… mais les Grecs en faisaient offrande aux jeunes garçons. Tous célébraient le sexe, qui reprend vigueur avec le printemps ! Comme quoi, au 1er avril, tout recommence.

Catégories : Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1

robyn young insurrection pocket

Auteur femme d’une série à succès sur les Templiers, Madame Robyn Young a des origines celtiques mêlées dans tout le Royaume-Uni : anglaise, écossaise, irlandaise et galloise. De quoi vouloir justifier par le mythe historique la geste d’Édouard 1er, le roi anglais qui voulut rassembler les quatre reliques des saints qui permettraient aux rois Bretons de régner. Ainsi la couronne d’Arthur au pays de Galles et la pierre du Destin de Scone en Écosse qu’il réunit en ce premier tome. La légende est née des Prophéties de Merlin, écrites par l’évêque historien du 12ème siècle Geoffroy de Monmouth, sous le règne de Henri 1er d’Angleterre.

Entreprenant une nouvelle série sur la geste écossaise, l’auteur s’appuie sur ce texte pour replacer Robert Bruce dans le contexte. Il ne s’agit pas d’histoire, mais de geste historique, romancée là où l’historien ne sait rien. C’est prenant, parfois épique, toujours agréable à lire. Et très érudit, même si les bagarres, batailles et autres combats ravissent plus les garçons que les filles, dit-on.

Il y a quatre Robert Bruce, tous prétendants au trône d’Écosse car descendant de David 1er (1124-1153). L’arrière-grand-père fut le fils aîné du comte de Huntingdon, le grand-père lord of Annandale, le père comte de Carrick, enfin le fils, « notre » Robert Bruce né en 1274, révolté contre le roi anglais Édouard, est le plus connu parce qu’il prendra la tête de l’Écosse sous le nom de Robert 1er. L’auteur le cueille en enfance, lorsqu’à 11 ans il s’efforce de bien se tenir à cheval. Son père ne l’aime pas, peut-être parce qu’il a été accouché par une rebouteuse un brin sorcière qui a « noué le destin » de la lignée par la malédiction de Malachie. Pas de royaume avant repentance… Ou peut-être aussi parce le grand-père du gamin l’aime plus que son propre fils. Toujours est-il que Bruce, l’aîné de trois frères et deux sœurs, doit répondre de tous les échecs de la famille, ce qui n’est pas rien.

gamin chateau ecosse

Robert Bruce enfant, adolescent, adulte, est un être complexe. Il n’a rien d’entier, comme son frère Édouard, mais sait changer d’avis, renverser ses alliances, louvoyer entre les maux. Il est guerrier et diplomate, hanté par la promesse faite à son grand-père, lord d’Annandale, de prétendre après lui au trône de l’Écosse que le roi anglais voudrait bien annexer et soumettre. Fragile parce que mal aimé, mais fort parce qu’il se croit un destin, l’homme se forge lentement dans ce premier tome, entre les landes essorées de l’Écosse, les fastes médiévaux des tournois de Londres et la campagne militaire grise et glacée au pays de Galles, où il suit le roi Édouard.

L’auteur invente le club fermé des Chevaliers du Dragon, qui réunit la fine fleur des jeunes nobles de la Cour, sorte d’antichambre de la Table ronde, remise en valeur par Édouard pour le bien servir. Bruce y connait les amitiés et les haines, le snobisme de caste et l’amour d’une belle. Ce sont ces nouveaux amis qui ne sont pas de son sang qu’il va trahir, après que le club ait enlevé (avec lui mais malgré lui) la pierre de Scone sur laquelle les rois d’Écosse furent tous couronnés. Cette forfaiture le ronge, et l’attitude (inventée par l’auteur) d’un très jeune garçon fils de noble écossais, vêtu en tout d’une courte tunique, sans armure ni bouclier, pointant tout seul son épée contre l’ost entier mené par Robert Bruce lui-même contre le château de son père, l’émeut. Elle le fait basculer dans la révolte pour mener la résistance aux armées anglaises venues envahir les territoires du nord.

chateau en ecosse

Il se range alors aux côtés du fils de chevalier William Wallace, géant musculeux meneur d’hommes, et de l’évêque de Glasgow Robert Wishart. L’Écosse n’a plus de roi depuis qu’Alexandre III fut assassiné, probablement sur ordre d’Édouard (l’auteur n’a aucun doute, les historiens, si). L’élection qui a suivi laisse en rivalité deux puissantes familles qui se combattent en fratricides, permettant au roi Édouard 1er de proposer son « arbitrage » intéressé.

Nous accompagnons les premières années de Robert de Brus (son vrai nom d’origine normande) depuis 1286 jusqu’au milieu de sa vingtaine. Il a été marié mais sa femme est morte en couches, laissant une petite fille. Révolté, il n’a plus aucun des domaines anglais par le roi jadis confiés, et la plupart de ses fiefs au sud de l’Écosse sont ravagés. Il ne sera élu roi qu’en 1306, à 32 ans, ce que conteront les tomes suivants de la saga.

Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1, 2010, Pocket 2013, 826 pages, €9.80
Film DVD Bravehart de Mel Gibson sur William Wallace, où Robert Bruce apparaît sous les traits d’Angus Macfadyen, 2010, 20th Century Fox, €9.99

Catégories : Cinéma, Ecosse, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Trek en vallée de Katmandou, premier jour

Le premier jour d’un trek, le rangement des sacs est toujours une opération délicate. Il faut prévoir léger celui que l’on porte la journée, bien emballer le fragile du sac lourd que l’on confie aux porteurs. Ne connaissant ni le pays ni le climat, on ne sait trop quoi prendre ni quoi laisser pour le soir.

La pluie tombe toujours : la cape et le surpantalon sont bienvenus. Mais il fait bon à Katmandou, « il ne neige jamais » nous dit Tara : huit cents mètres plus haut et quelques heures plus tard, nous regrettons le pull supplémentaire jugé trop lourd, comme le bonnet et les gants, extravagants ! Oubli vital. La veste en tissu aluminisé, que j’ai achetée récemment pour son faible encombrement, trouve ici sa pleine justification.

nepal minibus embourbe

Nous commençons par un bus, puis nous allons à pieds, parce que le minicar japonais Hiace dérape sur la boue du chemin. Nous visitons le temple d’Icangu dans la brume et sous la pluie persistante. Les toits religieux dégoulinent, les arbres pleurent de toutes leurs branches et les enfants rieurs vont emmitouflés jusqu’au cou dans leurs hardes superposées. Nous croisons une petite fille sous une hutte portative, un grand plastique pris dans une armature d’osier tressé.

nepal fillette armature contre la pluie

Les grands arbres de la forêt se perdent dans la mousseline. N’était le froid humide, je verrais bien ici glisser quelques jeunes filles hamiltoniennes… mais elles seraient trop peu vêtues pour le climat.

nepal arbres

Après un village en terrasses, nous marchons dans la forêt parmi des eucalyptus, des rhododendrons et de hautes fougères. Nombres d’arbres me sont inconnus. C’est une belle forêt où rôdent – paraît-il – des « tigres » et des perroquets. Cette traduction approximative ne doit pas nous laisser penser que le fauve du Bengale de six mètres de long des moustaches à l’extrémité de la queue rôde par ici. Il s’agit plutôt de chats-léopards, de civettes ou de divers chats sauvages. Tara nous raconte que ces « tigres » sont protégés et que l’un d’eux, endormi dans un poulailler de Katmandou, repus de volailles bien grasses, a dû être réveillé à coups de fusil. Rassurez-vous : il n’a pas été transformé en passoire, mais chassé dans une cage et emmené au loin.

nepal terrasses vers kakani

Nous pique-niquons au temple très coloré de Jamacok, en hauteur. Assis dans le brouillard, la pluie et le froid, nous mangeons humide et froid. Nous reprenons le camion pour descendre car le temps n’incite pas à la marche. Le moteur grimpe les routes à flanc de vallée. Les champs sont cultivés en terrasses, minuscules, et ce patchwork décore joliment le paysage, le civilise. Nous avons l’impression de contempler de haut une maquette toute en courbes de niveaux. Poussent là le riz, la pomme de terre, l’orge, sur quelques mètres carrés à la fois. La subsistance d’une famille.

nepal stupa jamakok

Pluie, pluie, pluie toujours. Depuis l’hôtel Taragon, dans Kakani, Tara nous avait promis un superbe panorama sur les montagnes : rien à faire, la brume s’épaissit et l’eau du ciel se déverse encore et toujours. À cause de la pluie, l’électricité a été coupée dans le village tamang où les constructions traditionnelles sont en briques et tuiles. Mais la tradition se perd et l’on construit désormais en parpaings et ciment.

Nous prenons le thé, avant de nous installer dans les chambres humides. Comme l’eau noie le paysage et inonde la rue, nous jouons en société jusqu’au repas. Le temps de lier connaissance avec le groupe. Nous dînons de légumes tandoori, de curry de poulet, de riz dal (sauce aux lentilles). Le gamin de l’hôtel qui peut avoir six ans va pieds nus malgré le froid. Il ne porte d’ailleurs qu’un tee-shirt, un short, et un tablier qui lui laisse le cou très découvert. Il s’est juché sur les genoux de son père et rit sous ses caresses. La scène est tendre et gentille.

La nuit est glaciale. Pas d’électricité : pas de chauffage. Seule l’énergie interne nous réchauffe, ou la chaleur animale de l’autre. A la nuit, la pluie s’est arrêtée. Le vent s’est levé qui a chassé les nuages. Les étoiles brillent comme des clous dans le ciel. Je retrouve avec plaisir mon duvet cloisonné de thinsulate double à capuche, avec son drap de coton et son sur-duvet coupe-vent. Je rajoute la combinaison Damart et des chaussettes !

Nous sommes réveillés à six heures le lendemain matin parce que le jour se lève et que l’aurore sur les montagnes est magnifique. Une demi-heure plus tard l’œil se réjouit. C’est la fête sur les sommets. L’Himalaya rosit, immense, dressant ses dents pointues sur le ciel bleu soutenu. Les neiges éternelles, éclatantes de blancheur, accrochent quelques nuages. La lumière est transparente, épurée par le vent de la nuit. Ampleur de l’aube, aube du monde. La glace au loin, sur les pics, est aux yeux d’une acidité de cristal.

Catégories : Népal, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Horton Plains et train des montagnes

Il y a 27 km et 1h30 de route en lacets serrés, très étroites, où deux véhicules sont obligés de trouver un terrain d’entente pour se croiser. Le chauffeur est parfois obligé de négocier les virages en deux fois tant l’épingle à cheveux est courbée.

Nous effectuons un bref tour en bus de la ville créée de toutes pièces par sir James Baker, comme le parc national des Horton Plains, dans un climat anglais. Il a appelé la ville Nouvelle Angleterre, signification de Nuwara Eliya en cinghalais. La poste est d’architecture victorienne, The Grand Hotel a la façade crème rehaussée de faux colombages bruns, le club des gentlemen est clos et gardé au milieu d’un jardin, le golf à la pelouse tondue ras est bien verte, il comprend 18 trous. Comment reconstituer la patrie à l’autre bout du monde… La résidence où la reine descendit est, depuis, l’indépendance la propriété du Premier ministre.

horton plains panneau ne pas sri lanka

Nous montons à 2090 m d’altitude, il fait un temps alpin en début de matinée, à peine plus chaud ensuite. Il pleut par intermittence, une bruine qui pénètre en raison du vent qui souffle en rafales. L’entrée du parc est payante, s’effectue à pied, et non sans être passé par la fouille des sacs à dos par des gardes soucieux d’éviter tout feu, tout déchet non organique et tout matériel de fouissage. Des panneaux comminatoires enjoignent de NE PAS, en slogans punisseurs style NPA (Nouveau parti anticapitaliste). « Do not »… suit une liste impressionnante et un peu niaise pour nous Européens, mais destinée à impressionner le local, peu au fait du souci de l’environnement. Ne pas : fumer, jeter des ordures, faire du bruit, déraciner les plantes, consommer de l’alcool, marcher hors des sentiers balisés, transporter des sacs plastiques… Les sacs plastiques probablement pour ne pas qu’ils soient jetés, mais que vient faire l’alcool là-dedans ? Est-ce par ce que cela incite à la déraison ? Ou par rigorisme islamique malgré les trois autres religions majoritaires dans le pays ?

horton plains pluie sri lanka

Nous suivons un sentier aménagé qui décrit flore et faune. Il va en direction de la « petite fin du monde », falaise au-dessus de la plaine où l’on ne voit… rien – pour cause de nuages bas.

horton plains fin du monde sri lanka

Nous nous dirigeons alors perpendiculairement vers la « fin du monde » en titre, précipice de 870 m dont on ne voit pas plus le fond – pour la même cause. Par beau temps, on verrait même la mer, dit-on.

horton plains fleur sri lanka

Enfin nos pas nous dirigent vers la cascade Baker à 2060 m d’altitude. Elle s’échevèle sur le granit noir en 20 m de haut dans un bruit de train à pleine vitesse. Les sous-bois sont humides, le chemin boueux, les pierres glissantes.

horton plains paysage ecossais sri lanka

Les plantes sont adaptées à ce climat d’altitude dont certains lieux rappellent l’Écosse : ajoncs, rhododendrons, fougères, fleurs et herbe grasse. Mais des fougères géantes évoquent Jurassik Park, tandis que ce claquement sec de bambou qui titille nos oreilles indique les grenouilles tapies sous les herbes. Des corbeaux noirs passent, le bec luisant acéré, tandis que s’enfuit un coq de Lafayette sauvage, plus élancé que les nôtres. Ce coq serait l’emblème du pays et fréquente aussi bien les broussailles arides de la côte que les forêts pluviales. Il ne mange pas de tout comme les nôtres, mais est surtout végétarien, comme s’il se calquait sur le bouddhisme…

horton plains cascade sri lanka

Le froid comme l’horaire obligatoire du train obligent les mordus de photos à réfréner leurs instincts et à se presser normalement. Nous rencontrons en sens entrant des groupes de jeunes et d’écoliers en sortie scolaire. Nous sommes samedi et ils ont l’habit des plaines : chemise ouverte, short et tongs. Seuls les écoliers sont en uniforme avec les chaussures noires, mais ont eu l’autorisation (exceptionnelle) d’enfiler un sweatshirt non conforme, qui jure sur la chemise blanche et le short bleu roi. Comme C. ne peut s’empêcher d’en photographier une bande, un collégien sort de sa poche un téléphone mobile et fait semblant de le prendre en photo lui aussi : « give me a pen », riposte C. sans se démonter. Le gamin a ri, démonté.

gare ohiya sri lanka

Le bus nous attend à l’orée du parc et nous propulse par les petites routes à lacets en 45 mn à la gare ferroviaire d’Ohiya, à 1774 m. Mais oui, nous allons prendre le train, occasion de voir d’en haut les plantations de thé et le paysage de moyenne montagne que nous n’avons pu voir des falaises de fin du monde. La voie ferrée fut construite de 1855 à 1860. Nous sommes en avance sur le train qui arrive en retard. En l’attendant, nous allons prendre un thé en face, en traversant les voies, occasion de découvrir qu’il n’existe pas seulement des billets mais aussi des pièces de 10 roupies. Il existe même des pièces de valeur plus faible, mais l’inflation est telle qu’elles ne permettent pas d’acheter quoi que ce soit, juste de faire l’appoint. Nous avons le temps de finir le pique-nique commencé dans le bus et j’exerce ma compassion bouddhiste pour les êtres en nourrissant une chienne de pilons de poulet usagés dont les autres ne veulent plus.

fillette gare ohiya sri lanka

Une petite fille en robe bleue est toute étonnée de voir des étrangers si nombreux. La chienne m’a suivi, croyant au père Noël. Le train montant dans l’autre sens, sur la voie unique, est tiré par une locomotive diesel conduite par un mécanicien blanc. La voie a été construite par les Anglais pour transporter le thé des plantations d’altitude aux ports de Galle et Colombo.

chef de gare ohiya sri lanka

Notre train arrive enfin, c’est une micheline bleue récente de marque indienne ou plus probablement chinoise. Rien à voir avec les trains indiens, ici tout est propre à l’intérieur, en troisième classe comme en seconde. Il est plein, non seulement de touristes, mais surtout des locaux qui vont visiter la famille ou les temples pour le week-end. Le ticket n’est pas cher, 50 roupies pour cinq stations en seconde classe. Nous restons debout les trois-quarts du trajet, occasion d’observer des couples, des familles entières portant de gros paquets enveloppés de papier cadeau, une fille seule en jean portant deux gros sacs et un ordinateur. Sont assis en face de la porte où je me trouve debout une jeune fille qui ne cesse de me faire des sourires à chaque fois que nos regards se croisent, et son frère de 15 ans qui remplit bien sa chemise mais détourne le regard par pudeur. Il a découvert sa gorge pour montrer son médaillon de Shiva peint sur cuivre.

train du the sri lanka

Direction Bandarawela, cinq stations plus loin, à 1080 m seulement. Il y fait plus chaud. Nous avons l’opportunité de contempler un beau paysage de collines plantées de thé, de légumes « anglais » (carottes, poireaux, pommes de terre, haricots verts et fraises), appelés ainsi par opposition aux légumes locaux. Il semble que dès que nous sommes à l’abri, le soleil brille ; il suffit de commencer à randonner pour que la pluie revienne. Grand soleil donc à notre arrivée à Bandarawela, une chaleur moite en décalage avec les Horton Plains. Nous sommes mille mètres plus bas et le climat à thé chaud succède au climat à whisky.

Nous avons le temps de courir à la boutique des thés, le Mlesna Tea Center, négociant au cœur de la ville, non loin de la gare, qui offre une grande variété de crus et de qualités comme d’emballages cadeaux. Beaucoup entassent les boites et paquets de thé, sans savoir manifestement distinguer ce qui est fort ou léger, parfumé ou à boire avec du lait, pour connaisseurs ou pour petit-déjeuner. Ils ont tout à apprendre sur les subtilités du thé, altitude, cépage, cru, feuilles ou bourgeons, verts ou fermentés. Prennent-ils le temps pour cela ?

Catégories : Sri Lanka, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

William Faulkner, Le bruit et la fureur

william faulkner le bruit et la fureur
Voici « le chef-d’œuvre » du maître américain selon les spécialistes, le livre préféré de son auteur ainsi qu’il le dit. Il l’a écrit avec aisance, comme en croissance organique proliférant à partir d’une scène initiale, très chargée érotiquement. La curiosité des narrateurs est née lorsqu’ils étaient enfants au vu de la culotte salie de boue de leur sœur en train de grimper à l’arbre pour observer la chambre où leur grand-mère vient de décéder.

Pas de composition rationnelle pour cette histoire contée par les quatre personnages, chacun donnant un point de vue différent sur le même sujet, à une journée près. Quatre narrateurs, Benjy l’idiot né en 1897 (dont le nom de baptême est Maury), Quentin le frère né en 1890, Jason l’autre frère né en 1894, et Disley la vieille négresse qui règne sur la cuisine de la maisonnée. Quatre parties, chacune englobant et retissant la précédente, commençant le 7 avril 1928 avant un retour au 2 juin 1910, puis revenant aux 6 et 8 avril 1928, journées où tout va se dénouer.

Ce qui se dénoue est une tragédie grecque dans le sud vaincu des États-Unis, une histoire de famille maudite. Un père alcoolique, une mère aboulique, un fils idiot, un autre incestueux, une fille perdue – seul le dernier semble avoir la tête sur les épaules et les pieds sur terre (avec le sens des affaires). Mais tout le reste de sa famille va le perdre, la fille issue de l’inceste devenant pute et larguant les amarres à 17 ans avec le magot amassé de l’oncle. Pas simple au lecteur de s’y retrouver, les personnages ayant pris le nom de leur grand-père ou oncle, ce pourquoi Quentin est à la fois un mâle (en tant que frère incestueux de Caddy née en 1892) et une femelle en tant que fille née de ces amours réprouvés (en 1911) ; on a donc parfois sur la même page le Quentin « il » et le Quentin « elle » (qui se prononce en anglais cantine, ce qui n’est pas très heureux en français).

Mais si l’histoire est complexe, hantée par la famille de l’auteur autant que par la luxuriance érotique de la végétation du Mississippi, le style fait l’écrivain. Il tente une expérimentation littéraire en faisant narrer par un idiot une histoire shakespearienne pleine de bruit et de fureur, incluant des incidentes en plein monologue sous forme d’images subjectives en italiques, donnant des pages entières sans aucune ponctuation, usant de l’ellipse et de l’allusion. « Puissance de l’inexprimé », dit le préfacier traducteur Maurice-Edgar Coindreau. Pour Benjy, tout détail, à chaque instant, lui remet en mémoire le passé. Ainsi du « caddie ! » crié par les joueurs de golf près de la propriété qui lui rappelle Caddy, sa sœur adorée désormais mariée et loin de la maison. Le second narrateur, Quentin, est plus rationnel, étudiant à Harvard mais suicidaire parce que son seul amour est pour sa sœur Caddy et qu’il ne supporte pas la suffisance mâle des camarades qui l’entourent. Il est plus clair mais plus caché, empli de réticences à avouer le fond de son âme, n’en ayant pas pleinement conscience peut-être. Le troisième narrateur, l’autre frère Jason, est aigri de n’avoir pas pu réaliser ses ambitions sociales en raison du poids familial à assumer. Il voit son esprit rétréci à l’immédiat, à l’argent, à l’utilitaire ; il voit la morale de la ville le juger, il soupçonne le complot des boursiers juifs de New York pour le gruger. Ce n’est pas de sa faute mais la fatalité d’une maison en chute : il amasse par économie et détourne les chèques envoyés par Caddy, la mère de Quentin qu’il élève – mais Quentin n’a qu’une aspiration : s’évader de l’étouffement domestique, vivre ses hormones avec le premier forain qui passe. Seuls les Noirs sont sereins, habitués à vivre dans la fatalité depuis longtemps. Chaque narrateur a son style et de ce contraste naît le charme. Point de logique mais le chaos, point de cohérence mais le trouble, point de sécheresse lumineuse mais la touffeur tropicale. C’est ce qui fait que ce roman fascine, que l’on a peine à oublier après l’avoir lu.

C’est moins la chute de cette maison du sud qui a fait le succès du roman en France que son adoption par Sartre, qui s’est empressé de tirer l’auteur vers son idéologie. L’expérimentation textuelle a titillé aussi les auteurs rebelles du « nouveau » roman des années 1950. Ce nouveau roman n’a plus rien de nouveau et apparaît bien ringard, comme une impasse, tandis que Faulkner continue de briller au firmament des lettres américaines. Car la littérature est moins un procédé qu’un art qui vient de l’intérieur. On n’écrit pas avec sa tête mais avec ses tripes, ce qu’aucun Sartre ne pourra jamais comprendre, trop intello et trop enfermé dans son système.

Un livre difficile à aborder mais il faut s’accrocher. La première partie n’est pas fluide et demande attention ; la suite est plus abordable et d’une grande richesse. La scène où Quentin offre à la boulangerie un pain à une petite fille puis manque de se faire lyncher pour pédophilie parce qu’elle le suit partout et ne parle pas anglais, est un moment d’anthologie. Toute l’hypocrisie puritaine et la bêtise humaine, en particulier celle des petit-bourgeois, éclate d’un coup au grand jour.

Voilà un roman que j’ai lu vers 18 ans et que je n’ai jamais oublié ; le relire à l’âge mûr est un enrichissement.

William Faulkner, Le bruit et la fureur (The Sound and The Fury), 1929, Folio 1972, 384 pages, €7.98
Faulkner, Œuvres romanesques tome 1, Gallimard Pléiade, édition Michel Gresset 1977, 1619 pages, €57.00

Catégories : Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Forteresse de Kamianetz Podolskiy

Le train a 15 wagons tirés par une locomotive antique mais électrique. Nous ne sommes pas plutôt montés dans notre train couchettes que des éclairs sillonnent le ciel. Comme chaque nuit, il pleut. Qu’importe, le thé de la maîtresse du wagon déssoiffe et le rythme des boggies sur les rails ne tarde pas à nous faire trouver le sommeil entre nos deux draps frais.

ukraine train electrique

Dans le bus à l’arrivée, défilent les kilomètres. L’heure du déjeuner approchant, étant même dépassée, nous pouvons observer depuis le bus des familles qui, comme dans les années soixante en France, pique-niquent au bord de la route. Toute la famille en marcel blanc, ou plus à l’aise pour les enfants, installe la nappe par terre et sort les victuailles du panier. Ils regardent passer les voitures tout en se donnant en spectacle, celui d’une famille qui a réussi à accéder au confort. Une Moskvitch, succédané de la Fiat 1200 des années 70, transporte sur sa galerie un haut de chapelle tout équipé, en fer blanc embouti, un oiseau au faîte. Sur le bord de la route, des familles vendent les tomates, les pastèques, les pommes et les oignons de leurs jardins. Les étals sont surveillés par de vieilles femmes qui gardent leurs petits-enfants bébés ou par de jeunes garçons. Les adultes en âge de travailler sont au boulot en ce vendredi. Nous traversons le Dnieser.

ukraine crepe pate de pavot

A Kamnianetz Podolskiy, nous prenons le déjeuner dans un restaurant qui surplombe le fleuve, dans une tour fortifiée. Nous sommes seuls dans l’édifice monumental qui rappelle les châteaux des dignitaires nazis. Les salades traditionnelles de chou blanchi et de betterave rouge râpée à la crème aigre sont présentées dans des coupelles de cristal. La viande est sur assiette, une escalope fine roulée aux champignons et oignons, accompagnée de blinis de pommes de terre malheureusement un peu grasses. Trois sauces vont avec la viande, un ketchup ciboulette, de la crème épaisse et une mayonnaise aux herbes. Le dessert est triple lui aussi, trois sortes de crêpes au fromage blanc, aux cerises et à la pâte de pavot.

Les toilettes de ce restaurant de luxe ne sont pas au niveau : un ado arrache le robinet dès qu’il le touche, prenant une douche et déclenchant une inondation dans les toilettes, rapidement condamnées par un panneau comminatoire. Il faut dire qu’il y a dix centimètres d’eau sur le sol…

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy

Le site a été occupé depuis le Paléolithique comme en témoignent les fouilles. La plus ancienne datation, 30 000 ans, a été relevée en Ukraine à Luki-Vroublevetski, près de là. La première mention de la cité de Kamianetz, dans les Chroniques Arméniennes, date de 1060-62. En 1196, les anciennes chroniques russes signalent que la cité faisait partie de la principauté de Galicie-Volinienne. Elle fut un centre de transit important pour les marchandises entre Kiev et les Balkans.

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy cour

Nous allons visiter la forteresse qui fait l’attraction touristique de la ville. Protégée de trois côtés par un méandre de la rivière Smotrich, elle fut élevée en 1062 et n’a été prise que deux fois, l’une en raison d’un conflit interne, l’autre quand les Turco-Mongols de Batou l’ont assiégés en 1240, soixante fois plus nombreux que les défenseurs. La légende veut qu’à la question « qui t’as construit ? », la réponse fut « – Dieu lui-même ». Entraînant la suite : « alors que Dieu la prenne ! ».

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy canon autotracte allemand

La forteresse elle-même est en rénovation. Ses murs abritent une exposition sur la seconde guerre mondiale – vue du côté russe. Le style en est « patriotique internationaliste », populaire et grandiloquent. Les jeunes garçons sont moins fascinés par les mots ronflants des affiches que par des canons autotractés et par les armes allemandes sous vitrine. Les uniformes les font se raidir d’envie, leur corps se redresse de façon visible. La propagande antinazie semble leur passer par-dessus la tête : ils en ont été abreuvés depuis la petite enfance par l’école officielle, les vaccinant à vie contre les trémolos idéologiques d’un autre âge. A chaque génération de réapprendre la civilisation et le poids des valeurs. Les enfants ne sont pas des oies qu’on gave sans vergogne de propagande ; c’est même contreproductif comme en témoigne chez nous les décennies d’exposés et autres manifestations « contre le racisme ».

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy passage

Dans les souterrains des remparts, une scénographie met en scène une attaque turque dans le style du musée Grévin. Un attaquant se fait éventrer à la baïonnette avec un cri étranglé que la machinerie reproduit, tout comme le mouvement en avant du tueur, à intervalle régulier. Plus loin, c’est un blessé sur la paille, puis une rangée de cercueils. Ce réalisme national et pourtant socialiste, dans cette pénombre souterraine, fait frissonner.

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy turc eventre

Mais nous pouvons revenir à la lumière en allant explorer les tours aux meurtrières ouvertes sur la ville et la campagne, au toit à charpente savante, ou bien les remparts dont la galerie court côté fleuve. Une petite fille en robe blanche de communiante voit le vent capricieux faire voleter sa jupette. Les maltchiki sont plus bruts de décoffrage, version prolo en culotte épaisse et poitrine nue, ou version in en short de foot et polo arachnéen. Deux d’entre eux me font un salut ironique.

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy fillette jupette

Sur la route, un panneau indique une forte pente à « 66% ». C’est assez curieux lorsque l’on regarde un rapporteur. L’unité de mesure ne semble pas la même que chez nous. Brusquement, un pschitt ! et une vague embardée : c’est le pneu arrière gauche du minibus qui a crevé. Le chauffeur sort la roue de secours mais se rend compte qu’il n’a pas le cric adapté (sempiternelle incurie soviétique). Il se voit obligé d’arrêter d’autres minibus Mercedes analogue au sien pour tenter d’emprunter un cric. Il y parvient, mais ce dernier glisse ; je lui conseille de le poser sur une planche, ce qui lui donnera une assise plus large au sol. Il fait très chaud, l’asphalte brûle, l’effort fait couler la sueur sur le visage du chauffeur, prénommé Rouslan. Il passe une bonne demi-heure à s’enduire de cambouis et de poussière avant de parvenir à réparer.

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy fillette rose

Nous atteignons Kamelnitskiy au crépuscule. C’est une grande ville de 254 000 habitants. Nous allons y dîner, dans un café à la serveuse accorte. Ce ne sont que salades, escalopes, galettes de pomme de terre… Ceux qui dînent en ont à satiété. La serveuse me sourit, je lui demande si je peux la photographier, elle en est ravie.

Catégories : Ukraine, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Odessa et l’escalier Potemkine

Nous prenons un train de nuit à Simferopol pour quitter la péninsule de Crimée. Une fois montés, nous installons les couchettes avec les draps propres fournis par la préposée du wagon. Au bar, dont les fenêtres sont garnies de rideaux, des filles épaisses suçotent leurs bières par bandes de quatre, des adultes commencent à se bourrer à la vodka dès 18h tout en jouant aux cartes. Ils accompagnent l’alcool de jus de raisin et de tranches de pain pour faire passer. L’un d’eux, à proximité, me demande je ne sais quoi qu’intuitivement (ou vague réminiscence de russe ?) je traduis par « de quel pays êtes-vous ? » Ma réponse le satisfait, signe que j’avais bien compris. Un autre de la tablée « l’avait bien dit », il avait reconnu des Français à la langue. Pas de chichi, des relations directes.

Odessa GoogleEarth

La ville apparaît, au sortir de la gare, dans un léger brouillard, mais le ciel bleu est visible au-dessus. « Odessa est un gros port », nous annonce Natacha alors que nous ne songeons encore qu’au petit-déjeuner. D’où un quiproquo initial sur le sens de « port »…

mosquee odessa

Le village grec antique Odersos est devenu une ville industrielle de 1,7 million d’habitants, créée par Catherine II lorsque la région fut libérée des Turcs en 1794. Natacha a bien dit « libérée », pas « conquise » – tout un symbole. Les blonds orthodoxes ukrainiens se devaient d’être rendus libres du joug musulman imposé par les Turcs basanés, telle est la signification. Pour accroître sa zone d’influence, Catherine II voulait un accès à la mer Noire. C’est un plan en damier de ville nouvelle, de larges artères plantées d’acacias ou de platanes, une architecture à l’européenne. Une ville libre surtout pour peupler ce lieu inculte et désolé. Tous les parias furent accueillis, serfs en fuite, juifs interdits de Moscou et de Saint-Pétersbourg, aristocrates voulant échapper à la révolution, négociants en quête de fortune. Chacun s’est vu proposer un terrain gratuit à condition qu’il construise en respectant le plan d’urbanisme. Balzac fit rêver le père Goriot, sur son lit de mort, d’aller y fabriquer des pâtes.

port odessa

La ville d’aujourd’hui abrite le plus grand port de commerce de la mer Noire et le plus célèbre Institut Polytechnique ukrainien qui forme les ingénieurs. De même, c’est à Odessa que prospère le fameux hôpital qui procède aux opérations des yeux. Y règnent la construction navale, le raffinage, la chimie, la métallurgie et l’agroalimentaire. Le climat est relativement doux avec une moyenne de -2° en hiver et de +22° en juillet. De 1819 à 1858, Odessa fut un port franc. Durant la période soviétique, c’était une base navale. Depuis le 1er janvier 2000, le port d’Odessa est déclaré port franc et zone franche pour 25 ans. Odessa est sans grande valeur militaire stratégique car la Turquie maîtrise de fait les Dardanelles et le Bosphore, autorisant l’OTAN à contrôler le trafic maritime vers la Méditerranée. Le port de commerce, l’important terminal pétrolier dans la banlieue et l’autre port d’Illitchivsk au sud-ouest (ville d’Illitch – le prénom de Lénine…) forment un nœud de communication ferroviaire. Les industries pétrolières et chimiques d’Odessa sont connectées par des oléoducs stratégiques à la Russie et à l’Union européenne.

clochard odessa

Nous arpentons quelques rues de la ville pour quitter la gare. En ce petit matin, les habitants sont encore très peu réveillés et les avenues, larges, bordées de hauts platanes, présentent des façades défraîchies et vieillottes.

atlantes odessa

Des atlantes musculeux soutiennent les balcons des premiers étages, comme à Vienne en Autriche, ou flanquent les porches d’entrée. Deux jeunes spécimens, aux muscles encore très souples, soutiennent un globe bleuté qui supporte lui-même un balcon de fer forgé en rotonde sur un coin d’immeuble. C’est très chic bourgeois. Les seules façades à connaître le maquillage sont les entrées pimpantes de banques ; elles ne manquent pas dans ce centre du commerce. Tout le reste a besoin, comme à Florence ou à Venise, d’être sérieusement restauré. Son architecture apparaît plus méditerranéenne que russe, influencée par les styles français et italien. Odessa a, dit-on, toujours possédé un esprit de liberté et d’ironie en vertu de sa situation géographique d’ouverture aux étrangers.

adolescent odessa

Nous voulions entrer dans une église, dépendance d’un monastère sis près de la gare, vers 6h du matin. Le jour était levé, le soleil dardait déjà derrière la brume. Certes, entrer dans l’église pour des non-orthodoxes reste possible, mais le marguillier a mis tant de restrictions dans son « autorisation » que nous avons renoncé. « Pas de tête découverte pour les femmes, pas de short pour quiconque » – jusque là, rien que de très normal. Mais il a rajouté, devant notre groupe, des détails montrant sa répugnance à nous laisser entrer. Il s’est révélé un bureaucrate de Dieu plus qu’un croyant. Une religion qui préfère ainsi les règlements administratifs du culte à la prière n’est pas digne d’être honorée par le visiteur. « A la russe » une fois encore, il s’agit d’imposer l’arbitraire du clergé plus que de permettre de rendre grâce à Dieu.

cafe odessa

Nous prenons le petit déjeuner dans une salle de jeu clinquante, vide aux petites heures du matin, dont la particularité est de rester ouverte 24 h sur 24. D’épais cerbères vêtus de sombre et aux regards fouineurs gardent l’unique entrée. Comme partout dans le monde, casinos et salles de jeux sont plus ou moins contrôlés par une mafia. Mais le café est à volonté et le petit-déjeuner forfaitaire comprend jus d’orange, œufs et toasts, ce qui est bien agréable. Nous sommes assis à l’étage, devant la grande vitre qui donne sur l’avenue, de laquelle nous pouvons voir sortir peu à peu la population.

Potemkine escalier Odessa

Nos pas nous mènent ensuite vers le fameux escalier Potemkine dont les multiples marches ont été rendues célèbres par le film d’Eisenstein. Il était âgé de 27 ans en 1925 lorsqu’il a tourné Le cuirassé Potemkine. Toutes les années 1970 ont vu et revu ce film réalisé en six semaines qui commémore la révolution de 1905. Nous gardons à l’esprit la séquence 4, appelée par les critiques « les escaliers d’Odessa ». Une voiture d’enfant, échappée des mains d’une mère tuée par la troupe, dévale lentement l’escalier dans toute sa longueur, marche après marche, poussée initialement dans sa chute par la maman que la balle a rendue cadavre. La voiture va, très probablement, plonger dans les eaux du port tout en bas, mais ce n’est que suggéré.

Potemkine escalier Odessa enfant

Selon la théorie du Proletkult, il n’y a pas d’individus, il n’y a que des masses des deux côtés des fusils, le destin individuel n’étant que la résultante des engrenages sociaux. Le bébé dévalant l’escalier n’est donc pas une personne mais un simple « dommage collatéral », une synecdoque symbolique de la répression tsariste. Où l’on voit que la modernité, qu’elle fut soviétique ou qu’elle soit aujourd’hui américaine, peut faire de l’être humain quantité négligeable. Fils et fille des Lumières, le marxisme soviétique et la démocratie américaine en illustrent parfois les dérives.

duc de richelieu odessa

Au sommet de cet escalier trône en majesté la statue de Richelieu. Oh, certes ! Il ne s’agit pas de notre cardinal mais d’un arrière-petit-neveu à lui, qui fut le premier gouverneur d’Odessa de 1803 à 1814. Armand du Plessis, duc de Richelieu, ayant fui la Révolution française, servit dans l’armée russe contre les Ottomans. On lui attribue le tracé actuel de la ville. Il est considéré comme l’un des pères fondateurs. Vêtu d’une toge romaine, la statue fut conçue par le sculpteur russe Ivan Petrovich Martos (1754-1835) et coulée en bronze par Yefimov. Inaugurée en 1826, elle constitue le premier monument érigé dans la ville. Vue d’un certain angle, la malice populaire donne un gros sexe sorti à la statue d’un personnage si digne, et il est vrai qu’à une certaine distance on le croirait bien ! Dans un hôtel d’angle, fort chic vu son emplacement, une limousine américaine peinte en parme attend d’aller véhiculer le VIP.

limousine parme odessa

Un gros chat tigré se dore sur la pierre chaude tout en haut des marches du fameux escalier ; il ronronne quand je le caresse sur la tête. Une petite fille au haut vert pomme attaché par un nœud de chaussure sur une seule épaule, et à la jupe noire à pois blancs, prend des poses sur les marches, en vue de la photo que cadre et recadre son papa, perfectionniste ou maladroit.

chat escalier potemkine odessa

Une jeune femme téléphone sur son mobile, assise une cuisse en l’air sur le parapet, jambes dorées longilignes dévoilées par la minijupe. Un adolescent sérieux passe en sandales, blond coiffé court, le polo échancré mais le jean à la mode trop chaud pour la saison.

Catégories : Ukraine, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mari Yamazaki, Giacomo Foscari

gioacomo foscari couverture

C’est la mode des mangas japonais de s’intéresser à la vieille Europe, qui les change des États-Unis. Mari Yamazaki est déjà l’auteur de la série best-seller Thermae Romae, plus de 5 millions d’albums vendus dans le monde.

Le Japon et l’Italie sont des pays vaincus de la Seconde guerre mondiale, les Japonais y trouvent des affinités. Giacomo est Vénitien et son père, fier de croire son sang plus pur qu’ailleurs en Italie en raison de l’isolement de Venise sur la lagune, lui a légué une statue de Mercure.

L’enfant est séduit par la prestance physique et la ruse du dieu des intermédiaires, commerçants et voleurs. Il assimile Andrea, un gamin de son âge, au dieu antique. « Andrea est beau et libre. Au fond de moi je l’ai envié ». Fils d’employé, illettré et n’allant pas à l’école, le jeune blond est élancé, agile et vigoureux comme la statue. Il n’a pas froid aux yeux quand il vole une pomme, ni aux pieds puisqu’il court pieds nus. Pas méchant, il n’hésite cependant pas, torse nu, à dominer un copain pour négocier son morceau de pain. Giacomo admire cette indépendance, si loin de la morale des curés qu’il reçoit de son milieu bourgeois catholique. Il est secrètement amoureux d’Andrea, un modèle.

andrea gamin beau et libre

Celui-ci s’engage à 18 ans contre le fascisme, ce que Giacomo ne peut se résoudre à faire, trop tenu par son milieu. Andrea ne reviendra pas de la guerre, malgré les adieux plein d’émotion qu’il a faits à Giacomo, qui, adolescent, lui a appris à lire et à aimer la poésie.

A la mort de son père, industriel spolié par le fascisme, Giacomo part enseigner l’histoire romaine à Tokyo. L’auteur trouve donc des parallèles : « C’est dans ce Japon sans contraintes religieuses que je pouvais me représenter le monde romain antique ». Dans le bar à thème où il va écouter Maria Callas, Giacomo est séduit par un serveur, l’éphèbe Shusuke qui lui rappelle Mercure.

Mais Shusuke est amoureux de sa sœur et répugne à faire comme elle, à « se chercher un protecteur ». Il faut dire que la petite fille a été violée enfant par le directeur de l’école, avec le consentement de sa mère, pute à soldats yankees. Les deux enfants sont probablement métis, demi-occidentaux, d’où leur étrange beauté rendue par le crayon idéal du style manga.

shusuke ephebe japonais

Nous suivons donc le professeur Giacomo entre ses amis japonais, l’écrivain et le médecin. Il est sensible comme eux aux êtres jeunes et aux cerisiers en fleurs – à tout ce qui change et qui vit, éphémère. A l’inverse des Romains, les Japonais ne se veulent pas maîtres et possesseurs de la nature mais immergés en elle. La floraison des cerisiers est une fête collective et, le reste de l’année, même les enfants sont sensibles aux petites bêtes.

Le tome 1 de cette histoire allèche donc le lecteur par un doux choc de civilisation, le début d’une romance où les filles séduisent autant que les garçons, et par un dessin épuré, distillé en noir et blanc. Un bel album pour ado ou adulte d’où suinte la poésie.

Mari Yamazaki, Giacomo Foscari – livre 1 Mercure, 2012, traduit du japonais par Corinne Quentin, adaptation graphique de Jean-Luc Ruault, éditions Rue de Sèvres août 2013 , 190 pages, €11.88

Catégories : Bande dessinée, Japon | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pêcher la morue norvégienne

Il était prévu au programme une sortie de pêche sur le Vesterfjord – mais avec supplément de prix. Nous sommes quelques-uns à tenter l’expérience.

Les cabillauds sont très fréquents dans ces eaux des îles, traversées par de forts courants marins. Les morues migrent annuellement dans les eaux des Lofoten depuis la mer de Barents, et cela depuis 10 000 ans. Des traces de pêche régulière de janvier à avril sont attestées depuis l’ère viking. En 1030, la célèbre bataille de Stilklestad entre le roi norvégien du nord Tore Hund et le roi Olaf le saint a été gagnée par le nord, qui défendait ses pêcheries. Ce n’était que partie remise, puisque le sud a mis la main sur les Lofoten en 1120, le roi Øystein établissant la première ville autour de la première église. A la fin des années 1200 et jusqu’en 1750, les Norvégiens furent dépossédés de leurs droits à exporter le poisson par la ligue hanséatique menée par l’Allemagne. Les pêcheurs ont alors sombré dans la pauvreté. Ce n’est que vers 1900 que l’exportation directe depuis les villages fut autorisée. La paix après les guerres napoléoniennes sur le continent, l’arrivée de la pomme de terre et le vaccin contre la variole ont permis une explosion démographique dans le sud norvégien, et une émigration jusque vers les Lofoten. De riches marchands ont acheté des terrains et des droits de pêche, fixant les prix jusqu’en 1857 où une loi a imposé le libre commerce.

port de sorvagen Lofoten

La morue est consommée fraîche ou conservée soit salée en tonneaux, soit séchée à l’air ; le foie est mis à part, conservé tel quel ou pressé en huile pleine de vitamines pour les voyages marins ; les têtes entrent dans la soupe. On dit que la Norvège est le seul pays où l’argent ait une odeur… celle de la morue. Mais on le dit aussi à Pigalle où les maquereaux mettent en ligne d’autres proies pour la pêche.

morue sechee

Nous pourrons préparer nos poissons pour le dîner. Prix de la sortie (sortie bateau + instructeur + prêt du matériel de pêche) : 250 NOK par personne (33€). Je pensais qu’il s’agissait d’un caboteur norvégien mais pas du tout ! Il s’agit d’un canot à moteur pour six personnes, loué et piloté par le propriétaire français des rorbus. Toujours rien de culturel, pas de pêche traditionnelle, aucun contact avec les Norvégiens.

lieu de peche Lofoten

Les nuages se lèvent avant midi et le temps frais sur la mer se transforme aussitôt que paraît le soleil en étuve et réverbération. Nous avons trop chaud et heureusement qu’il n’y a pas de houle, nous aurions eu sinon le mal de mer. Inutile d’aller loin de la côte, ce sont sur les fonds éclairés par la lumière que les prédateurs se nourrissent le mieux. Je n’ai quasiment jamais pêché à la ligne et l’on m’explique les règles : filer l’hameçon lesté de son plomb en forme de sardine brillante jusqu’au fond, en contrôlant avec le frein que le fil ne s’embrouille pas ; une fois mou, remonter de quelques tours au moulinet ; puis faire se lever le plomb d’un mouvement des bras sur la ligne.

ligne a cabillaud Lofoten

Nous commençons par ne rien attraper. Qu’à cela ne tienne, changeons d’emplacement ! Entre une bouée et la côte, ça mord : une donzelle attrape son premier poisson, un brosme rouge plein d’arêtes que l’on relâche aussitôt. Elle pousse des glapissements de petite fille apeurée devant ce poisson qui se débat et ne veut surtout pas le toucher. Le manger, oui, le détacher, non ! Elle compatit, mais trouve plaisant de tirer la ligne à la surface, poisson ferré.

cabillaud peche Lofoten

Puis c’est une suite de lieus jaunes. Autre emplacement, un cabillaud ! Il est gros, lourd, et se tortille, difficile de l’amener sur le pont sans qu’il se détache. De fait, ce sera notre seule grosse prise, d’autres ont réussi à s’arracher de l’hameçon avant la surface. Je crois avoir touché quelque chose de gros, mais ce n’est que le fond qui a accroché, par la dérive du bateau. Je finis par ramener une algue. Autre endroit et, cette fois, j’ai à peine le temps de filer la ligne qu’un lieu mord, puis un autre et un autre. Nous avons bientôt une quarantaine de poissons, dont une morue. Nous arrêtons là, nous aurons largement de quoi dîner ce soir et demain.

peche du jour Lofoten

Il nous faut encore vider les prises sur l’étal du ponton. Les filles se désistent, c’est gluant et presqu’encore vivant, pouah ! Ce sont les deux garçons qui s’y collent, dont moi. Nous lavons les poissons vidés au jet, puis nourrissons les mouettes des déchets. Elles ne semblent pas affamées, il y en a plein le port aux heures de pêche.

vider les poissons Lofoten

Pas de poissonnerie en Norvège, sur les côtes ; chacun va pêcher son poisson tout seul, comme on va cueillir un fruit au verger. Allemands et Polonais viennent jusqu’ici en camping-car pour louer des canots et pêcher de quoi remplir les congélateurs, nous apprend le chef. Leur pêche est quasi-industrielle, ils en revendent une partie chez eux à prix d’or.

cabillaud avant apres

Qu’importe, nous avons bien dîné !

Catégories : Mer et marins, Norvège, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Thorgal 25, Le mal bleu

Thorgal 25 1 couverture

Nous avons laissé la petite famille augmentée des deux amis des enfants sur une île paradisiaque que Thorgal vient de délivrer de la cruelle princesse araignée. Vont-ils enfin se poser, régner paisiblement, être heureux et avoir beaucoup d’enfants ? C’est mal connaître Thorgal, qui n’accepte pas d’être roi. Pourquoi ? Parce qu’être à la tête d’un peuple, c’est être esclave de ses sujets ! Il faut penser pour eux, voir loin, agir pour leur bonheur. C’est tout le programme auquel les hommes politiques devraient sacrifier… Ils en sont loin ! Première leçon de dévouement aux gamins.

jolan 12 ans amoureux

La seconde leçon est que l’amour lie à jamais et qu’il faut bien réfléchir avant de s’engager. Jolan, 12 ans, est amoureux de Lehla depuis des mois, mais celle-ci ne veut pas quitter son frère, auquel elle est attachée par des liens plus puissants. Et que le frère, Darek, est tombé amoureux d’une fille de l’île et qu’il désire rester. Orphelins tous deux, les enfants ont eu leur content d’aventures. De même que le chien Muff, qui se fait bien vieux, de l’âge de Jolan.

Pas comme Jolan et Louve, qui jouissent de leurs parents réunis en de belles scènes attendrissantes. Louve aux côtés de son père reçoit les hommages. Jolan, torse nu à son imitation, l’aide à réparer la barque pour partir. Jolan est le fils, petit mâle qui apprend la vie d’homme par l’exemple de son père. Il explore une barque abandonnée (où il se fait mordre par un rat), il prend la barre dans le danger tandis que Thorgal prépare son arc, il pousse sur une perche tandis que son père pousse sur l’autre pour faire avancer le bateau dans la mangrove.

jolan 12 ans dans le present thorgal prevoit en adulte

Mais Jolan reste un gamin, toujours dans le présent, tandis que Thorgal est un adulte : il prévoit toujours l’après. C’est la troisième leçon de pédagogie aux gamins !

Pris en chasse par des barques de nains belliqueux, ils ne sont sauvés que par le navire du prince Zarkaj, régnant sur un royaume inconnu et féérique. Mais Thorgal se méfie. Est-ce de la paranoïa ? Non, la simple expérience des hommes : « les rois sont rarement des modèles de générosité ». Le dessin le montre en posture de moine austère, sage de l’existence. Quatrième leçon : le pouvoir corrompt. Aucune promesse de prince ou de candidat ne peut jamais être crue car, une fois au pouvoir, il s’agit d’en jouir et de faire suer le burnous ou le citoyen. Chirac, expert politicard : « les promesses n’engagent que ceux qui les croient ». Dernier exemple avec Hollande…

thorgal moine contre la richesse

La belle chambre où se reposer des épreuves comme les fêtes au palais où des danseuses seins nus évoluent devant les yeux intéressés de Jolan, ne sauraient durer. Le mal est en l’homme car il n’est pas dieu.

fete seins nus au palais

En voulant forcer Aaricia à lui « appartenir », le prince découvre une tache bleue sur son bras. Jolan a la même, il l’a contaminée. Toute la famille est supposée atteinte du mal bleu, inguérissable, donc ostracisée aussitôt. Tous sont descendus dans une vallée aux parois de sable, d’où l’on ne peut sortir. La maladie évolue vite et les condamnés meurent en moins d’une semaine, la fin dans des souffrances atroces.

Thorgal va-t-il renoncer ? JAMAIS ! Un vieux de la montagne connait probablement l’antidote. C’est une légende, mais le seul espoir de sauver les gamins et l’épouse. Cinquième leçon de cet album bien mené, délivrée ici par Thorgal : « La seule folie serait de rester ici à attendre passivement la mort. Je préfère aller au-devant d’elle en tentant de la vaincre ». Le sentiment ne doit pas tenir devant la raison ; elle seule doit commander car elle est le propre de l’homme, ce qui le différencie des bêtes (comme des méchants).

thorgal ne renonce jamais

Thorgal s’enfonce donc dans les eaux noires de la rivière qui passe sous terre au bout de la vallée. Il résiste ; lorsque ses poumons sont sur le point d’exploser, il aperçoit au loin une lueur : la sortie ! Il va affronter le dragon-pieuvre, se faire récupérer par les nains jetés hors du royaume et dirigés par un normal. On se demande pourtant comment un bébé recueilli puis élevé par les nains peut « savoir » comment fabriquer des armes sans jamais avoir appris, mais c’est pour l’histoire…

thorgal nu

Évidemment, rien ne va sans mal et Thorgal, nu, doit affronter un nain qu’il a blessé en défendant sa famille. Il joue de ruse puis le sauve en affrontant le dragon-pieuvre qu’il tue. Le normal, qui s’avère Zarjkar, frère jumeau du prince Zarkaj exposé pour qu’il n’y ait pas deux rois, l’aide alors à retrouver le mage Armenos. Ils exploitent comme Icare une invention du savant pour aller plus vite.

thorgal nu combat le nain

Et c’est in extremis qu’ils parviennent à sauver la famille, puis tous les êtres condamnés par le mal bleu. Jolan, pas encore adulte, pas encore digne d’égaler son père, a été sur le point de renoncer à cause des souffrances intolérables qu’il subit. Sa mère Aaricia a été obligée de l’assommer puis de le ligoter avec des lambeaux de sa propre robe pour le sauver malgré lui.

aaricia assomme jolan

Jamais sans doute Jolan n’a été aussi content de retrouver son papa, d’autant que c’est à cause de sa légèreté de gamin de 12 ans que tous ont subi les épreuves.

jolan 12 ans va mourir

L’histoire commence en effet en voix off, comme venue de l’au-delà. Mise en scène dramatique qui captive dès les premières pages. « Je m’appelle Jolan, j’ai douze ans et je vais mourir ». Après Louve, héroïne de l’album précédent Arachnéa, c’est au tour du garçon d’être le moteur de l’aventure. Si la petite fille était tombée à l’eau, précipitant son père dans le risque, c’est cette fois le jeune garçon qui entraîne tout le monde dans le malheur. Ah, il n’est pas facile d’avoir des enfants ! Mais ce sont eux qui forcent à vivre les valeurs : courage, loyauté, endurance. C’est peut-être la sixième et ultime leçon des auteurs aux adolescents. Un message de la dernière année du XXème siècle pour l’avenir.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 25, Le mal bleu, 1999, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

Tous les Thorgal chroniqués sur ce blog

Catégories : Bande dessinée, Thorgal | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Thorgal 24 Arachnéa

Thorgal 24 couverture

La petite famille, comme prévu à la fin de La cage est partie sur deux barques, mais une tempête se lève. Dans la manœuvre et sous l’assaut d’une vague grosse comme un destin, Louve tombe à l’eau. Thorgal se jette après elle pour récupérer sa petite fille. Après les aventures de Jolan et sa mère (Thorgal 23), c’est au tour de Louve et son père. Louve va montrer des qualités d’enfance : pureté et droiture.

Tous deux récupèrent la barque remorquée dont les amarres ont été larguées pour rendre le bateau principal manœuvrant. Ils se hissent dedans et abordent dans un brouillard éternel une île volcanique entourée de hautes falaises. C’est là que vit un peuple isolé, ignorant des alentours, et débarqué mille ans auparavant pour fuir l’impureté du monde. Un reste de l’Atlantide ? Règne un souverain vieillard qui, au nom de la peur, exige soumission et tribut. Ses prêtres, recrutés dans la jeunesse mâle robuste, font exécuter ses volontés. La moindre n’est pas d’exiger le sacrifice d’un jeune homme beau et vigoureux à chaque équinoxe. Ainsi le roi a-t-il promis à sa fille, devenue un monstre et demeurant désormais dans les entrailles de la terre de l’alimenter en jeunesse…

Thorgal 24 pere et fille

Louve se trouve séparé de son père par un maléfice ; elle est poussée à pénétrer dans une grotte de la falaise par des milliers d’araignées qui ne disent rien, implacables comme des robots, alors qu’elle sait d’habitude parler aux bêtes. Le mécanisme de la tyrannie est ainsi expliqué sans phrase : la mécanisation des âmes.

Thorgal 24 louve et araignees

Thorgal parti chercher de l’aide en escaladant la falaise trouve au-delà du brouillard perpétuel un paysage riant, au climat chaud, planté de vignes. Un gamin presque nu le renseigne et le conduit à la ville, bâtie de pierres, où règne le souverain absolu. Le peuple a peur et prend Thorgal pour un démon surgi des profondeurs ; elle n’a jamais connu personne, que des cadavres rejetés par les flots. La cité est sous le joug de la croyance, alimentée par le roi maudit, résignée à sacrifier la fleur de sa jeunesse deux fois l’an pour continuer à vivre, comme en Crète jadis au minotaure.

Thorgal 24 gamin torse nu

Mais Thorgal est un Viking, il ne se laisse pas faire. Il y a toujours un espoir même lorsque tout paraît perdu. Personne ne revient des enfers ? Chiche ! On verra bien. Comme le fiancé promis au monstre s’est échappé, désormais cadavre au pied de la falaise qu’il ignorait, cachée par le brouillard, Thorgal est envoyé à sa place. Tout le monde le croit perdu à jamais, même le roi qui lui refuse une arme : « à quoi bon ? » Mais Thorgal se saisit vivement des courtes épées des deux gardes et plonge dans la grotte en criant « Odin ! »

Thorgal 24 combat araignee

Il retrouve dans les profondeurs Maïka, la fiancée du jeune homme échappé grâce à elle, ainsi punie. Elle et Thorgal vont tenter d’explorer les ténèbres, en échappant à mille dangers : toiles gluantes, labyrinthe, araignées par milliers, lave en fusion… C’est l’occasion pour Rosinski de dessiner des cuisses à peines recouvertes d’un tissu qui vole dans l’action, délicat érotisme féminin.

fesses nues de maika thorgal 24

Mais Maïka a été vidée de son âme par Arachnéa ; elle est devenue l’une de « ses filles », autre description de la tyrannie, ici inversée sous la surface, image de la prostitution des corps par accaparement des âmes. Si les garçons sont militarisés par le fanatisme de la croyance, les filles voient leur séduction actionnée par la Grande maitresse. Gracilité répond à musculature, mais toujours au service du pouvoir : ainsi est le tyran, qu’il soit mâle ou femelle.

Thorgal 24 maika prostitueee

Tout est bien qui finira bien, Louve a le cœur pur (à 4 ans, évidemment…). Elle a le caractère direct qui plaît tant au scénariste, l’absence de peur due à sa conviction d’être droite parce qu’aimée.

Thorgal 24 11 louve et araignee

Elle fait donc ce qu’il faut malgré son père aux cent coups pour lever la malédiction millénaire. Le couple initial de la fille du roi et de son fiancé tué jadis se retrouve, beau et nu comme au premier jour.

Thorgal 24 amour nu

Un séisme éradique toute cette saleté arachnide, signe que les dieux sont d’accord, et la société en surface, libérée, doit désormais prendre son destin en main. Quant à Thorgal et sa fille, ils retrouvent le reste de la famille – et le chien – poussés sur l’île par leur barque une fois le brouillard levé.

Vont-ils rester dans ce paradis retrouvé ? Ils sont libres… Ils le disent.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 24 – Arachnéa, 1999, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

Tous les albums de Thorgal chroniqués sur ce blog

Catégories : Bande dessinée, Thorgal | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Elisabeth George, Le visage de l’ennemi

Elisabeth George Le visage de l ennemi

Voici un superbe roman policier sur l’hypocrisie qui n’a pas pris une ride. Élisabeth George est américaine, et elle n’a pas son pareil pour disséquer au scalpel la société britannique. L’intrigue est bien menée, les personnages crédibles et leur psychologie fouillée. Comme dans la comédie de mœurs, le ressort est une passion, ici l’hypocrisie.

Hypocrisie des politiciens qui vantent la vertu, la main sur le cœur, et fricotent en coulisse comme tout un chacun ; hypocrisie des femmes qui doivent plus que les hommes accentuer leur comportement si elles veulent émerger ; hypocrisie de la presse à scandale, ébouillantée des frasques qu’elle se fait un malin plaisir à dénoncer quand il s’agit des autres ; hypocrisie des public schools dans lesquelles des adolescents frustrés assouvissent leur sexualité jaillissante comme ils peuvent, sur des élèves de sixième terrorisés, sur des moutons ou sur des filles de village vénales ; hypocrisie des filles-mères qui ne veulent pas s’avouer qu’elles ne savent pas de qui est leur enfant tant sont nombreux les garçons à leur être passés dessus pour 2£ chacun ; hypocrisie des pères dont les rêves deviennent les cauchemars des fils ; hypocrisie sociale du paraître, à tous les étages…

« L’hypocrisie, le seul vice qui passe invisible » dit un vers de Milton, cité en exergue. Parce qu’une fille a fauté à 14 ou 15 ans avec tous les pensionnaires d’une école, parce qu’elle a menti au fils qui est né de ces étreintes, une petite fille va mourir et un petit garçon, encore plus jeune, va subir le même sort.

Ève Bowen est sous-secrétaire d’État et député, elle est arrivée à force de travail au poste qu’elle occupe. « Elle travaillait, elle intriguait, elle planifiait, elle réalisait, elle manipulait, elle luttait, elle défendait des causes, elle condamnait » p.384. Mais sa fille a été pour elle un faire-valoir, un marchepied de son ambition ; elle ne la connaît pas, ne l’écoute pas, la veut comme il se doit, sage image présentable à l’opinion. Elle refuse de prévenir la police quand elle est enlevée, par paranoïa et certitude que tout est complot contre sa réussite.

Dennis Luxford est rédacteur-en-chef d’un torchon de la presse à scandale dont le fond de commerce est la traque aux turpitudes sexuelles des politiciens conservateurs. Justement, on en a retrouvé un au bord d’un parc, la queue dans la bouche d’un prostitué de seize ans. Dennis adore son travail et s’est blindé depuis longtemps contre les sentiments. Sauf que son fils Leo, blond fluet de huit ans, ne répond pas au petit mâle idéal qu’il voudrait avoir : costaud, sportif, battant. Ne serait-ce pas parce que lui-même a eu tout jeune des doutes sur sa virilité ?

Tous vont se voir remis en cause car « les circonstances faisaient voler en éclats leur enveloppe extérieure qui se brisait comme seuls se brisent les rêves d’enfant qu’on porte dans son cœur » p.552. Finalement on se demande si l’auteur, allant au bout de sa logique, ne valorise pas les rebelles sociaux, ceux qui refusent les conventions a priori hypocrites de la vie en commun : « Il freina pour éviter un ado coiffé comme un Mohican avec un anneau dans le téton gauche qui poussait une voiture d’enfant bizarrement recouverte d’un tissu noir ajouré » p.571… Car pour tous les protagonistes, ce sont « autant d’événements à expliquer à la presse. Tu vis dans un monde où seules comptent les apparences, pas la réalité. Je suis idiot de ne pas m’en être rendu compte plus tôt » p.666. Le Chiffre de la Bête a parlé.

L’inspecteur aristocrate Lynley, qui doit épouser Helen qui hésite, et le sergent Havers, grosse laide informe sortie du populo, tout comme le constable Nkata, Jamaïcain post-délinquant, auront fort à faire pour démêler les fils de cette mise en scène compliquées, fondée sur des mensonges sociaux. Pour toute la gamme de nos émotions, et notre bonheur de lecture. Quel père ne fondra pas en lisant la dernière page ?

Élisabeth George, Le visage de l’ennemi (In the Presence of the Enemy), 1996, Pocket juin 2012, 762 pages, €7.98

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Cité interdite

Après une nuit complète réparatrice, nous nous levons ce matin avec au programme la Cité interdite et le Temple du Ciel, les deux joyaux de la ville.

En sortant le l’hôtel, surprise : il neige à gros flocons. Les arbres à aiguilles se couvrent de nuages tandis que les trottoirs s’engluent d’une boue liquide. La neige fait tomber la pollution atmosphérique et donne un voile discret aux choses. La ville retrouve un peu de son ambiance immémoriale, le béton en est masqué, comme la modernité agressive. La neige qui fond parsème de perles d’eau les branches nues des arbres.

pekin palais de l harmonie supreme

De pleins cars de touristes se déversent dans la Cité interdite. Étrangers comme Chinois s’y précipitent pour ne pas manquer aux siècles. Des jeunes locaux visitent en bandes de cinq ou six, des familles, des militaires en uniforme, venus sans doute des lointaines provinces. Tous affectent la rudesse et la simplicité rustique. On crache, on bouscule, on s’exprime plus fort qu’il n’est décent. Cela nous paraît égoïste, du style « c’est moi que v’là ! » ; en contrepartie, ne s’exprime pas ce chichi cucul agaçant de manières des bourgeoises de chez nous. Le Chinois prolétaire sourit en réponse à un sourire, manifeste sans détour sa curiosité, tout uniment. Pas de cravate – cela fait bourgeois – ni de foulard – cela fait intellectuel – mais des cols ouverts malgré le froid pénétrant. Le prolétaire est habitué au grand air et au travail de force, il n’est pas frileux ni emberlificoté dans des accessoires vestimentaires inutiles. Cette franchise renouvelle les conventions humaines.

pekin cite interdite

Nous pénétrons entre les hauts murs rouges de la cité en glissant un peu sur les pavés, lissés par l’eau du ciel. Le rouge vineux des murs est symbole de joie et de bonheur, mais aussi couleur attribuée par la cosmologie chinoise à l’étoile polaire, centre du cosmos. Un jeune homme porte un chapeau-parapluie blanc bleu sur sa casquette de garde rouge. Dans cette fantaisie moderniste se lit le relâchement des mœurs révolutionnaires et l’aspiration au plaisir de se faire plaisir. Le communisme rigide a fait tant de mal à la Chine.

chapeau parapluie pekin

Les parents (et les touristes) photographient des enfants habillés gai devant les temples aux murs rouges ou les animaux de métal qui ornent les cours. Il y a des hérons, des tortues, des lions, des dragons, tout un bestiaire. La grue est symbole de bonheur.

pekin grue = bonheur

Dans une cour immense et vide, deux gamins se font photographier par leur père. Le garçon est tout de noir vêtu, du pantalon de jean au blouson d’aviateur. Il pose la main sur la tête de sa cousine qui lui arrive à peine aux hanches. Elle est tout en jaune canari et orange fleur de souci. Cette petite merveille – inespérée – brille comme un lutin dans la grisaille hivernale et sociale. L’avenir est déjà là : il a trois ans et toutes les apparences d’être radieux !

frere et cousine pekin 1993

La cité interdite se voulait le centre traditionnel de la Chine : étoile fixe de l’univers, nombril du monde, point focal de l’empire. Elle se présente comme une suite de cours bordés de bâtiments répondant abritant 9000 pièces de diverses fonctions. Elle est terminée par un jardin bien tracé où les arbres centenaires, mêlés de rocailles et de pavillons, composent un parc de paix. Il était réservé sous l’ancien régime à l’empereur et à sa famille ; il est aujourd’hui ouvert à tous. Le rectangle de trois kilomètres de tour de la cité était le centre de l’équilibre cosmique chinois. L’empereur était au milieu d’une gigantesque toile d’araignée qui allait jusqu’aux confins de l’empire. Autour de la Cité interdite s’étendait la cité Tartare, puis la cité extérieure « chinoise », enfin l’empire. A l’intérieur de la Cité interdite, une suite de portes et de cours menait au saint des saints, la résidence des empereurs. Le palais de la Tranquillité est un palais dans la cité. Je songe aux mandalas tibétains qui représentent l’univers comme un carré où l’Éveil se trouve au centre ; pour y accéder, il faut passer divers remparts par de multiples portes symboliques, gardées par une divinité. De grosses urnes de bronze, disposées ça et là entre les bâtiments, devaient être constamment remplies d’eau pour lutter contre les incendies.

cite interdite l eternelle harmonie

Nous visitons deux des musées ouverts : une collection de pendules et une collection d’objets en or. Les pendules sont françaises, anglaises – et même chinoises ; l’or se décline en aiguières, bols à vin, katanas et ainsi de suite. Tout ce qui a réchappé à la révolution « culturelle » du Grand raseur. Sur certains murs, des dessins pour éventail sont très finement exécutés ; ils représentent l’homme au milieu de la nature, ou des chevaux. Une autre petite fille pose pour l’édification des étrangers. Elle s’est assise sur une marche et repose ses courtes jambes de la longueur des cours. Elle porte un pantalon vert et une veste fuchsia aux bandes turquoise ; deux nœuds roses tiennent ses couettes.

pekin jardins imperiaux cite interdite

Nous déjeunons dans une mangeoire à touristes près de la porte nord. Le menu est en chinois ou en anglais et je m’amuse un peu car je suis le seul du petit groupe à parler assez bien l’anglais. La carte est très longue, mais il n’y a pas grand chose. La présentation de la carte n’est qu’une formalité car, sur la liste d’une cinquantaine de plats proposés, seuls deux (!) sont disponibles. Un chariot de pâtisseries gluantes est en supplément payant au menu. Il s’agit de tondre le touriste comme, selon Lénine, les actionnaires « tondent les coupons » de leurs rentes.

Toutes les notes de lecture et de voyage en Chine sur ce blog. 

Catégories : Chine, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

J. D. Salinger, Nouvelles

JD Salinger nouvellesJérôme David n’a jamais voulu être célèbre. Comme Teddy, le petit garçon de sa dernière nouvelle, il a un don et en fait part libéralement à tout individu qui lui demande, mais ne veut absolument pas être un singe savant. Les conventions, la télévision, le strass et le vison ne sont pas pour lui. J.D. Salinger tenait à préserver son être, son humanité fragile dans ce monde régi par l’urgence et le zapping, la frime et le fric.

Il est devenu célèbre parce qu’il était légitime. Notre époque se prosterne devant l’inverse : ceux qui deviennent légitimes simplement parce qu’ils sont célèbres. C’est pourquoi n’importe quel histrion réussit des scores de ventes pour n’importe quel bouquin bâclé, voire écrit par un nègre. Jérôme David Salinger a peut-être beaucoup écrit, mais il n’a pas beaucoup publié. ‘L’Attrape-cœur’ l’a rendu trop vite notoire et il a préféré, pour être heureux, rester caché.

Les Nouvelles qu’il a publié ici ou là appartiennent toutes à ce monde impitoyable de l’enfance. Non pas toujours celle de l’âge mais celle de la simplicité d’esprit. Il n’y avait qu’un enfant, dans le conte d’Andersen, pour dire tout haut à tout le monde que le roi était nu. Les adultes faisaient comme si, corsetés de conventions, de mimétisme et de rang social. De même Salinger décrit comme un enfant les personnages sur lesquels il se penche. Il a l’art de rendre une conversation selon les genres sans que cela paraisse copié-collé ni qu’un prolo cause en duchesse. Il est « innocent », si l’on peut encore l’être après Hiroshima, Hambourg et les camps.

C’est pourquoi ces nouvelles, traduites en français en 1961 par Jean-Baptiste Rossi et préfacées par Jean-Louis Curtis, sont des bijoux. Connaissez-vous le poisson-banane ? C’est pourtant un « fou » qui le fait découvrir à une toute petite fille avant de quitter ce monde où sa fiancée ne se préoccupe que de se peindre les ongles et d’obtenir une liaison téléphonique avec sa mère. Et c’est une toute jeune fille, Anglaise à titre de noblesse rencontrée un soir dans un salon de thé durant la guerre entre sa nurse et son petit frère, qui lui demande d’écrire pour elle un texte sur l’abjection. Ou encore un jeune homme, professeur de dessin d’une école par correspondance, qui va découvrir le talent d’une bonne sœur et lui prodiguer des conseils, avant d’être rappelé à l’ordre par l’Institution. Ou un autre, chef scout d’une bande de Comanches de neuf ans à New York, qui raconte l’interminable histoire imaginaire de l’Homme hilare au point de faire palpiter les gamins, tandis que sa propre histoire vraie avec une jeune fille tourne court…

Le secret des choses est donné par Teddy, un vieux sage de dix ans réincarné en gamin américain entre un père animateur de radio, une mère futile et une petite sœur chipie.  « Vous savez, cette pomme qu’Adam a mangé dans le jardin d’Éden, selon la Bible ? Vous savez ce qu’il y avait dans cette pomme ? De la logique. De la logique et du baratin intellectuel. C’est tout ce qu’il y avait dedans. Alors – c’est mon avis – tout ce qu’on a à faire quand on veut voir les choses telles qu’elles sont réellement, c’est de vomir tout ça » p.273.

« Rien dans la voix de la cigale ne révèle qu’elle va bientôt mourir », dit aussi le gamin en citant un haïku japonais (p.266). Car il y a logique et logique : celle des choses – ou du destin – n’est pas celle des hommes – « gonflée d’un tas de salades émotionnelles. » Jérôme David Salinger a constamment recherché la première – surtout pas la seconde. Ce pourquoi il n’a jamais été médiatique, et qu’il est fort précieux à tous ceux qui aiment la bonne littérature.

Jérôme David Salinger, Nouvelles (Nine Stories), 1948-1953, Pocket 2007, 283 pages, 5.80€

Lire aussi sur ce blog : J.D. Salinger, L’Attrape-cœur

Catégories : Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Gravures rupestres de l’Atlas

Au lever, à 6 h, un superbe soleil éclaire les alentours et il fait déjà chaud. Dans la vallée, une mer de nuages crémeux stagne ; ils se disperseront peu à peu durant la matinée. Nous sommes au-dessus de tout cela. Sur nous, le ciel reste bleu. Un petit berger chante quelque part et sa voix résonne sur les parois. La source murmure, les mules tournent autour de leurs piquets et mâchent la paille qu’on leur a donnée. La terre est rouge et produit d’étranges fleurs vertes sur les touffes d’euphorbes.

En berbère, praline se dit « kaokao » mais bonbon se dit « fanide ». C’est un mot que nous entendrons souvent de la part des enfants. L’injure de surprise, qui se dit merde en français est en berbère « zeit » (prononcer khsiete en crachant le kh). « Balek » signifie dégage ! et « azi », viens. De même nous avons « makein moukhil » = pas de problème, « chrob » = boite, « magana » = montre, « chbib » = raisin sec, « louze » = amande, « tierbatine » = gazelle. « Ya » veut dire oui et « hoho », non. En arabe ou en berbère, « yallah » signifie « on y va » et « la choukrane al anajib », merci.

Nous partons explorer le col de Tizi n’Tirghist, une centaine de mètres plus haut que le camp. Il se situe au pied de la corne nord de la table du Rhat, où sont gravés des signes rupestres sur les dalles de grès rose. Boucliers, lances, chevaux, attelages… les signes sont ceux d’un peuple agriculteur et guerrier, il y a probablement 3000 ans. Mais les gravures ont pu subsister jusque vers l’an 1000 de notre ère.

Le col est un lieu remarquable, peut-être inquiétant. Mettre sa marque en cet endroit, c’est marquer son territoire. Les chats pissent contre un buisson, les hommes, plus subtils, gravent des symboles. Justement, marquer des boucliers en grand nombre à cet endroit est sans doute une forme de protection contre ce qu’il y a au-delà, démons de la montagne ou hommes de la vallée suivante. Les « boucliers » sont des gravures rondes, munies d’un point central et striées en demi-cercle.

Le ciel est pur à cette hauteur, d’un bleu pastel. L’herbe est bien verte fleurie de boutons d’or, l’une de mes fleurs d’enfance avec la pâquerette et la giroflée. Des coquelicots mettent leur note rouge dans les champs encore verts. Une petite fille que nous croisons en porte un chargement sur le dos, « pour les vaches », nous dit-on. De jeunes bergers curieux descendent jusqu’à nous, à qui nous donnons des figues sèches et des amandes. Des villages surgissent un peu partout. On entend dans les lointains des cris d’enfants. Le cricri des grillons, les trilles des oiseaux peuplent l’étendue, sous le soleil à peine voilé parfois de légers cumulus. Les montagnes alentour alignent leurs strates horizontales comme un rempart protecteur. Des plaques de neige éternelle rappellent cependant que le climat est rude en hiver.

Nous suivons la vallée sur une petite piste creusée par le pas des mules et des vaches qui vont aux pâturages. Nous croisons plusieurs troupeaux de tous ordres sur la piste, deux ou trois vaches rousses aux petites cornes, conduites par une fillette ou un garçonnet. Plusieurs filles déjà adolescentes ramènent sur leurs dos des bottes de coquelicots et autres herbes mélangées. Elles avancent courbées en deux, la botte deux fois plus grosse que leur corps, tenue sur les épaules par une corde. On dirait des fourmis, grignotant pas à pas la distance du champ à l’étable.

La terre est irriguée de rigoles tracées depuis des générations et les champs se multiplient. Souvent l’orge est mélangé à l’avoine, un peu de maïs pousse plus loin, puis des pommes de terre. Tout est conçu pour l’autarcie : nourrir les hommes et les bêtes, mais sans guère de surplus à vendre sur les marchés. Les gamins qui nous regardent, de leurs grands yeux emplis de curiosité pour l’étrange que nous représentons, sont habillés selon la tradition, en djellaba. A force de jouer dans la terre, ils en ont pris la couleur. Seuls deux yeux noir ou brun qui brillent dans leur visage paraissent éternellement neufs.

Pique-nique et campement à 2300 m d’altitude, à une heure du dernier village de Tarbat n’Tirsal. Demain, nous attaquons la montagne. Le ciel se couvre, le vent suit les méandres de la vallée. Si le soleil est brûlant lorsqu’il règne au ciel, il fait frais dès qu’il se cache. L’après-midi est consacrée au repos, dans l’attente des fatigues de demain.

Ce soir, nous avons du couscous pour dîner. Après le service, les Berbères viennent chanter et jouer du tam-tam sur des casseroles dans la tente mess où nous nous sommes réfugiés en raison du froid qui descend. Le boute en train du lot est le jeune Mimoun. Il chante d’une voix bien posée, avec certaines notes encore adolescentes. Il sourit tout le temps, comme s’il se réjouissait de tout ce qui arrive. Il est rempli de vie et sa joie d’exister est une contagion permanente. Les autres Berbères l’aiment bien. Il change parfois malicieusement les paroles des chansons traditionnelles pour les faire rire. Nous chantons aussi, après qu’ils l’aient demandé, mais notre voix a moins de conviction. L’habitude s’est perdue, depuis l’école. Je me lance dans un solo avec le succès appris d’un étudiant en médecine : « je suis allé jusqu’à la morgue » est un air de salle de garde, mais rythmé et facile à retenir. Vis-à-vis d’étrangers qui ne comprennent pas les paroles, cela a son effet.

Catégories : Archéologie, Maroc, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Imelghas vallée des Ait Bouguemez

Après un épisode difficile, un camion enlisé bouchant à lui tout seul la piste que nous devons prendre, nous finissons par arriver au village d’Imelghas, dans la vallée des Ait Bouguemez. Traditionnelles habitations de torchis aux murs couleur de terre. A l’écart du village, un Français a construit en dur une maison d’accueil pour les voyageurs. Elle est en pierres et comprend des aménagements supplémentaires : un hammam au sous-sol, un étage avec des chambres. Nous y logeons.

Après le thé à la menthe, le hammam nous attend, chauffé pour nous tout l’après-midi, car il doit monter en température un moment avant d’être à point. A Imelghas, on n’y met pas le gaz mais on brûle du bois. Nous nous y débarrassons deux par deux de toute la poussière de la piste. C’est une salle nue cimentée, très chaude car la chaleur du foyer, installé à l’extérieur, passe sous le sol et dans les murs, à la romaine. On jette quelques seaux d’eau froide et la vapeur fuse. On y reste un moment nus à suer, puis l’on se lave à l’eau chaude du chaudron et à l’eau froide que nous puisons dans un grand baquet. Chacun fait son mélange. Le plancher est brûlant, monté sur piles de briques comme les thermes romains. Lorsque l’on sort, nettoyés, on a l’impression qu’il fait froid au-dehors. Le refuge est la seule maison du village à posséder un tel hammam, habitude plutôt arabe que berbère. Or, nous sommes ici en plein territoire berbère. Et déjà en altitude, à 1800 m.

Nous partons nous promener dans le village avec des yeux neufs. Des gamins terreux nous suivent. Bernard leur fait regarder dans ses jumelles, ce qui les ravit. Ils appellent leurs copains. Nous rencontrons un couple de Français et leurs deux garçons. Même à l’étranger, dans un pays chaleureux, les enfants de France restent très réservés. Même s’ils ne veulent pas jouer avec les petits paysans, ils devraient être contents de voir des compatriotes. Quelle est cette culture d’Europe qui rend les être aussi coincés ?

Nous dînons, tard pour nous. Le tajine de poulet aux légumes est un délice. La vapeur a confit les saveurs de la viande et des tubercules avec les épices. Tout cela se fond harmonieusement et donne de la chaleur au palais. La discussion à table porte sur le ski, Marie-Pierre étant de Briançon.

Ce matin, la vallée baigne dans la transparence. Une lumière douce fait chanter les couleurs. Nous partons à pieds avec un petit sac à dos, nos grands sacs étant portés par six mules. Elles portent aussi la nourriture et les tentes pour les jours à venir, guidés par quatre muletiers berbères. Nous traversons des champs riches où la terre, largement arrosée et fumée, laisse pousser à profusion légumes et céréales. A 1800 m d’altitude, on retrouve des plantes de chez nous : des boutons d’or, des renoncules, des aubépines, des saules mêlés aux figuiers.

Nous traversons plusieurs hameaux faits de quelques maisons seulement. Leurs habitants sont aux champs. Les gosses, en vacances, travaillent avec les adultes ou jouent en petites bandes. Sourires, bonjours, regards de curiosité. Quelques-uns demandent – en français s’il vous plait ! – « un stylo » ou « un bonbon ». La vallée est entièrement agricole. On n’y entend s’exprimer que les brebis et les chèvres, les oiseaux, et le vent dans les feuilles des noyers. Ce sont les Alpes marocaines.

Sous le noyer du pique-nique, au lieu-dit Agouti, l’ombre est si forte qu’il y fait froid. De là vient sans doute le dicton paysan affirmant que celui qui s’endort sous un noyer attrape la mort. Un autre groupe de mules vient s’installer. Ce sont des berbères du même village que les nôtres, qui conduisent un couple de Français et leurs deux garçons, ceux que nous avons rencontrés hier soir au village. Ils sont de Briançon comme Marie-Pierre et ont connu l’Atlas en lisant un article dans une revue de montagne. Il y était dit que de jeunes Marocains venaient se former au métier de guide pour exploiter les pistes vierges de l’Atlas central. Ils sont donc venus seuls, en voiture, par l’Espagne, puis en bus de Marrakech à Azizal, et en taxi pour la fin de la route, enfin en camion, pour le bout de piste conduisant à Imelghas. Ils sont arrivés samedi dernier ici, et il pleuvait ! Leurs deux garçons de 7 et 9 ans manquent l’école ? Eh bien, oui ! Ils sont « en voyage d’étude ». Selon leur père, ils aiment courir, jeter des pierres dans l’eau, grimper aux arbres. S’ils marchent trop longtemps, s’ils s’ennuient, ils montent alors sur une mule, ajoute la mère. Ils sont un peu surpris par la nourriture marocaine, par le froid, la nuit, et par les nuées de gamins qui les entourent dans les villages. Ils ne peuvent leur parler, alors ils sont timides. De plus, les jeux sont restreints : en-dessous de 7 ans, les petits garçons berbères restent avec leur mère, au-dessus, ils travaillent la plupart du temps. Cette famille est au début de son séjour, elle va faire comme itinéraire le même que nous, mais à l’envers. Je trouve sympathique de partir ainsi à l’aventure avec ses enfants, au lieu de rester moutonnièrement sur des plages bondées. L’esprit des petits s’éveille mieux, la vie familiale est plus intense en pays étranger et dans les conditions plus difficiles de la randonnée. L’expérience sera plus forte. Mais il vaut sans doute mieux partir avec une autre famille que l’on connaît bien, les tâches de surveillance et d’amusement des enfants sont mieux réparties, et les petits peuvent jouer entre eux.

Le reste du jour se passe à changer de vallée et à longer les pentes de la nouvelle. Nous quittons la vallée des Ait Bouguemez pour la vallée des Ait Boulli. Les cultures restent morcelées, les habitants exploitent la moindre terrasse de terre alluvionnaire. Les hameaux de quelques maisons constituent un habitat dispersé propice à l’exploitation de ces bouts de champs. La construction reste en pisé sur une armature de poutres de bois. Les toits sont plats. La couleur ocre, qui est celle de la terre, est belle dans le paysage verdoyant. L’hiver, il y fait froid ; en cas de grosse pluie l’eau pénètre à l’intérieur ; en tout temps il y fait sombre, même en plein jour – mais ces bâtisses sont faciles à construire et à réparer. Certaines sont en forme de tours. Les meurtrières sont ouvertes en décalant les plaques de terre mêlée de paille qui servent à la construction. Autrefois faites pour se défendre, elles servent aujourd’hui de greniers.

Plus haut, la végétation change. On trouve des pins, des genévriers, des chênes kermès aux feuilles comme le houx, et des palmiers nains. Il fait chaud dans la journée, très chaud. Sur le chemin, on croise une mule : le père est sur la selle, la petite fille suite derrière. Ainsi sont les femmes ici.

Catégories : Maroc, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vers le haut Atlas marocain

Surprise à l’arrivée à Marrakech : il ne fait que 25°, pas plus qu’à Paris ! Il y a quelques années, l’aéroport était encore tout simple, de couleur rose comme la terre alentour. Nous nous transportons à l’hôtel Kenza, avenue El Mansour, un quatre étoiles de bonne facture. Les chambres sont avec balcon en décrochement. Mais l’insonorisation est inconnue ici. Le béton armé résonne, l’immeuble est bruyant la nuit, d’autant que la rue est très passante le samedi soir. Deux mariages en convois vont se succéder ! Sans parler des appels du muezzin dès l’aube depuis les mosquées voisines.

Nous faisons une rapide promenade dans la ville, en taxi jusqu’à la place Djema El Fnaa. Nous dînons au Café de France, sur la terrasse qui la surplombe. Il fait frais ce soir, un petit vent souffle de la mer et l’on aurait supporté une laine sur la terrasse en hauteur. Mais nous n’en avons pas emporté ; pour nous, Marrakech, c’était l’été. Beaucoup de monde erre dans les rues, sur les trottoirs, sur la place, dans un frottement civil plus que par affairement. Les touristes sont peu présents. Des gamins grouillent partout, dépenaillés, barbouillés mais le visage frais. Mobylettes et vélos se croisent et traversent la foule à tout moment, les voitures roulent au pas et au klaxon. Il y aurait 900 000 habitants dans cette perle du sud fondée en 1062. On construit à tour de bras, largement hors de la vieille ville, mais c’est le centre qui attire la foule, par le spectacle qu’il offre. L’humanité s’y montre et s’y côtoie, badaude et grignote, ou mendie. Nous dînons de crudités, de couscous, fruits et thé à la menthe. Un menu basique du pays, aux produits de la terre.

Sur la place, la nuit, des groupes d’indigènes font de la musique, seuls. Personne ne les regarde, le coin de place est déserté par l’heure avancée. Les musiciens sont là, ensembles, et jouent pour eux-mêmes, ou pour Dieu. D’autres mangent sur des tréteaux improvisés, éclairés aux lampes à gaz, de pleines assiettes de frites et de merguez, de pain et d’abats. Certains ne vendent que des escargots, qui cuisent doucement dans une grande bassine. L’acheteur emprunte une épingle à nourrice, désinfectée dans une orange, pour extraire les bêtes de leur coquille.

Retour à l’hôtel en taxi. Nous sommes sept et les chauffeurs craignent la police, qui a la réputation de ne pas être tendre en ce pays. Ils n’acceptent donc que trois personnes par voiture. Pour le dernier, le taxi fait toute une mise en scène : nous montons à trois, puis une fille se cache sous la banquette pour faire croire que l’on n’est plus que deux, et l’on prend le quatrième un peu plus loin… Mais le chauffeur n’en mène pas large. A un moment, il stoppe et éteint le moteur. A-t-il vu la police ? Même pas : « c’i li couffre ! » Il descend et claque le coffre mal fermé de sa vieille Fiat brinquebalante. Et nous repartons.

Après une nuit agitée et le léger décalage horaire (2h de moins), nous sommes réveillés à 6h30 pour un déjeuner à la française. Les bagages sont chargés sur le toit d’une Land Rover, et nous voici à neuf entassés sur les sièges : le chauffeur, Marie-Pierre l’accompagnatrice et le clan des sept : nous. En avant pour huit heures de trajet, 250 km en tout vers l’Atlas, dont 58 km de pistes.

Au bord de la route, des gamins, encore des gamins, quelques vieux sur des mulets qui se rendent au souk voisin, le bric-à-brac des bazars villageois, les tas de ferrailles devant les garages. Sur la grande artère droite bordée d’arbres, une silhouette au loin se précise peu à peu. C’est une toute petite fille, au milieu de la route, qui regarde arriver la voiture sans bouger, hypnotisée comme une chouette. Le chauffeur ralentit, s’arrête, descend. Il ne dit rien mais prend la fillette dans ses bras et va frapper à la première porte pour la confier à qui se trouve là, en expliquant qu’elle ne doit pas rester seule sur la route. Touchante attention d’adulte pour un petit enfant quelconque. Le Maroc est un pays resté largement traditionnel, loin de l’égoïsme des pays dits « civilisés » où morale et sens civique se perdent.

Arrêt-faim vers 10 h et demie. Il est l’heure pour notre estomac, pas encore au fait que l’heure est une convention et qu’ici elle se décale de deux heures. Azilal est le chef-lieu de la province, donc une ville plutôt grande, mais notre venue fait sensation. On nous regarde avec curiosité, les enfants tournent autour de nous, moins pour nous vendre des cigarettes, ce qui est leur petit métier, que pour nous observer. Ils répondent aux sourires, réservés et discrets, mais curieux. Leur rêve secret serait de nous aborder et de parler avec nous. Mais peu parlent français. Certains jeunes garçons se tiennent les mains ou les épaules ; ils s’aiment chaudement, en copains, ce que nous ne savons plus faire, toujours sous le regard réprobateur du puritanisme yankee. Nous marchons un peu dans les rues de terre battue. De belles maisons de pisé s’élèvent, peintes sur la façade en rouge sang de bœuf, les volets en vert ou bleu pastel.

Le pique-nique véritable a lieu sur la piste, en pleine montagne. Mais le coin est loin d’être désert : on ne fait pas cent mètres sans apercevoir un troupeau et ses bergers, adultes ou enfants. Les bergeries sont bâties de pierres sèches, au loin se distinguent des enclos et des tentes.

Nous approchons du terme de notre voyage en voiture, une vallée verdoyante commence à apparaître à l’horizon. Les villages, superbement bâtis de larges maisons aux murs de terre et aux toits de chaume plats, paraissent riches. L’eau est partout et irrigue les champs et les jardins. Tout y pousse, même l’olivier.

Notre randonnée va pouvoir commencer.

Catégories : Maroc, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sôseki, Petits contes de printemps

L’écrivain japonais à cheval sur deux siècles, le 19ème et le 20ème, écrit à 43 ans de courts récits pour un journal. Nous sommes en 1909 et le Japon s’est modernisé, tout en restant largement traditionnel dans sa vie quotidienne. L’auteur enseigne la littérature, il fait un séjour à Londres, de retour à Tokyo il tient salon pour ses amis et la jeunesse. Ce sont tous ces instants qu’il décrit, « sujets ténus » comme il le dit, qui n’intéresseraient personne s’il n’avait le talent d’en faire des leçons de chose.

Car c’est de sagesse qu’il s’agit : justesse des impressions, humour des situations, sentiments envers la nature et les éléments.

Comment mieux dire la pluie du Japon ? Quiconque y est allé, a marché dans la campagne sous cette pluie persistante, obstinée, « qui fait pousser le riz » comme le disent les Japonais, saisira combien aiguë est la description de Sôseki : « Le regard ne distingue rien d’autre que la pluie. (…) Le ciel est austère, fermé comme le couvercle d’une jarre de thé. De cette surface hermétiquement close tombe la pluie, interminablement. Quand on se tient debout, le bruit est assourdissant. Crépitement des gouttes qui rebondissent sur le chapeau et le manteau de paille. Ruissellement de l’eau qui tombe des nuages aux quatre coins de la rizière. S’y mêle aussi, semble-t-il, le lointain retentissement de la pluie sur la forêt entourant le sanctuaire… » p.13.

Mais l’oncle pêche un serpent qui crie (le crie-t-il vraiment ?) « on se reverra ! ». Une petite fille offre un kaki au garçon populaire qui la toise – mais le fruit est immangeable. Le chat ne dit plus rien, ne joue plus, le chat est délaissé ; pauvre chat qui va mourir – et toute la famille de le regretter, une fois mort, alors qu’elle l’avait laissé tomber encore vivant ! Comment intéresser un vieil écrivain connu, lorsqu’on est jeune, campagnard et peu lettré ? Par le don d’un faisan, si bon mijoté.

Il y a ainsi 25 histoires qui sont du vécu repensé. Des expériences et des portraits. Que dire de cette Anglaise, tenancière d’une pension de Londres ? « Toutes les faiblesses humaines, aigreur, envie, entêtement, rigidité, doute… devaient avoir pris plaisir à se jouer de ce visage pour lui donner son aspect disgracieux… » p.37.

Malgré le temps qui a passé et la distance qui sépare l’Europe des antipodes, le lecteur s’y croirait. Qui sait encore décrire ces petites choses simples, vite enfuies, mais porteuses de toute la philosophie ?

Sôseki, Petits contes de printemps, 1909, Picquier poche 2003, 139 pages, €5.32 

Catégories : Japon, Livres, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Hier et aujourd’hui dans l’art breton

La Bretagne est Venise : l’aller-retour perpétuel qu’effectue le regard entre hier et aujourd’hui. Cela ajoute de l’intéressant aux visites, testez-le ! Les artistes du 15ème ou du 18ème siècle se sont inspirés des modèles vivants qu’ils avaient sous les yeux. Nous les retrouvons de nos jours, presque intacts, dans les visages, les attitudes et les postures.

Qu’ils le fassent exprès (la petite fille) ou non (le garçon), ils retrouvent sans effort les positions des sculptures. Tels les gisants. J’en suis amusé, un peu ému. C’est là l’humanité, la chair éternisée dans la pierre, l’essence de l’art peut-être. Il donne à voir, il fixe des attitudes naturelles et oblige ainsi à les regarder ce que, dans la vie courante, nous faisons trop rarement.

Ange et larron sont aussi d’aujourd’hui… Particulièrement chez les enfants.

Deux exceptions à cet aller-retour entre hier et aujourd’hui.

Il n’est peut-être pas indifférent qu’elles portent sur saint Sébastien, personnage historique devenu fantasme pour un certain imaginaire. Commandant de la garde prétorienne nommé par l’empereur Dioclétien, il est martyrisé parce que chrétien prosélyte, donc hostile au culte des dieux de la cité.

Arrêté, il est condamné à être « fusillé » – percé de flèches – par deux soldats. Jeune et de belle prestance, il est recueilli encore vivant et soigné par Irène, veuve de martyr. Une fois guéri, le jeune homme va défier l’empereur qui, cette fois, le fait lapider et jeter dans les égouts de Rome. Il apparaîtra en songe à une matrone romaine et chrétienne pour lui indiquer où se trouve sa dépouille afin de le faire ensevelir avec ses condisciples dans les catacombes.

Militaire et séduisant, Sébastien plaît manifestement aux femmes qui, seules, lui viennent en aide. Mais, dès le 13ème siècle, apparaît de lui une représentation qui va triompher à la Renaissance : celle du bel éphèbe nu torturé à la colonne. Une jeunesse qui plaît aux hommes, notamment aux prêtres, empêchés de femme. C’est sans doute à cette conception, trop d’ici-bas et perçue comme maligne, que les artistes bretons ont voulu réagir. Ils présentent la chair émaciée comme simple enveloppe du squelette sur le grand calvaire de Guimiliau (1588). Les famines, endémiques en fonction du climat et des récoltes, fournissaient les modèles sans compter. L’aujourd’hui montre des corps sains, sportifs et bien nourris sur les plages. Et contrairement aux idées moralistes, l’étalage de chair et de muscle ne suscite pas le désir : il le rassasie en inhibant l’imagination, trop prompte aux fantasmes.

Les artistes religieux en ont conscience, qui voyaient de jeunes pêcheurs nus ou des ramasseurs d’algues. Ils pointent alors le désir trop terrestre en perçant la jeunesse mâle en ses zones les plus érogènes : bite et téton ! On peut le voir avec effarement sur la statue de Lampaul-Guimiliau, datant du 18ème (photo centrale ci-dessus en haut)… L’époque était trop libertine, en réaction à la bigoterie de Létacémoi, le « grand » roi de France Louis Quatorzième.

En art breton d’église, le naturel restait de mise – même dans les messages de moralité.

Catégories : Art, Bretagne, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Amour de Bretagne

C’était il y a quelques années, nous logions dans une maison de solide granit rose dont les deux étages dominent le bourg. Côté sud-ouest se dressent les clochers de Saint-Pol de Léon au-delà du ria de Penzé. Côté nord-est s’étend la baie de Morlaix au loin et, tout près, les maisons rénovées des petits-fils de locaux venus en villégiature, tout comme le béton laid d’un centre de colonie de vacances dont on entend les voix claires lors des jeux du matin. Carantec en été est très famille. S’y réunissent par tradition ceux qui émigrent depuis les Yvelines, le Val d’Oise, certains quartiers de Paris. Et beaucoup de Rennais qui n’ont qu’une centaine de kilomètres à faire.

Au-delà de la rue, nous avons vue partielle sur un jardin bordé d’hortensias du plus beau rose où se reposent un couple et trois enfants, un garçon et deux filles, tous blonds. L’une des filles est peut-être une cousine, ou la meilleure copine de l’autre. Mais ce qui intéresse la petite fille de 6 ans avec nous est le garçon.

Il peut avoir 10 ou 11 ans, les cheveux d’or comme la fine chaîne qu’il porte au cou, le teint doré. « Il est mignon, me déclare-t-elle tout de go en le regardant par la fenêtre, on dirait un ange ». Il faut dire que nous revenions de visiter la chapelle Kreisker à Saint-Pol de Leon, dont l’autel est flanqué de deux grands anges blonds. Mais quand même, à 6 ans… Il est entendu qu’elle tient de sa mère. Nous observerons donc le garçon de temps à autre depuis la fenêtre puisqu’une petite fille est reine en sa maison.

Un midi le garçon téléphone, arpentant le jardinet, une revue ouverte sur la table. Il parle longuement. Le lendemain, il fait des calculs, « peut-être ses devoirs de vacances ? » Mais le surlendemain, des ronronnements électriques attirent la petite concierge : « le garçon construit quelque chose ! ». Ce n’est qu’une planche de contreplaqué informe qu’il mesure et qu’il scie. Puis il assemble deux tasseaux en T. Il manie le tournevis à piles en virtuose, la petite fille en reste ébahie. Fin de l’épisode. Ce n’est que le jour d’après, au retour de la plage par un temps qui se gâtait, que « le petit blond » a révélé ses talents : il construit un bateau !

Cette fois, il n’est pas seul, un vélo appuyé à la haie d’hortensias en est l’indice. Un copain est apparu, aussi brun que l’autre est blond, mais tout aussi peu vêtu sous la pluie fine qui commence à s’épandre. « Ils vont avoir froid ! » Fillette, mais maternelle déjà. Le bateau prend forme, renversé sur la table du jardin. Une membrure relie déjà deux épontilles. « Il va naviguer avec ? » Difficile, le contreplaqué est très léger. « Il construit plutôt une maquette. » Inévitable revers de six ans : « c’est quoi, une maquette ? ». Explications données, « il est beau… » Le bateau ou le garçon ? Faut-il le demander ? Un indice : « J’aimerais bien les aider… »

Nous ne verrons pas la réalisation terminée, nous repartons avant. Moi je suis fier d’avoir pu voir un petit entrepreneur breton à l’œuvre. Dès avant l’adolescence, il a déjà un projet, il l’a organisé seul, l’a préparé avec des outils d’adulte, puis il a associé un copain de rencontre à sa réalisation. Quant à la petite fille, elle a déjà oublié. On oublie vite, à cet âge, les amours de 6 ans… Demain est toujours, fort heureusement, un autre jour.

Catégories : Bretagne, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Fin d’Arménie

Quelques filles et moi poursuivons seuls la promenade en ville, malgré la canicule. Des sculpteurs sur bois officient en plein air, leur atelier ouvert sur la rue, comme autrefois. c’est un peu incongru devant les immeubles modernes, mais donne de la vie au quartier. Ils tournent des panneaux pour l’ornement d’un restaurant qui veut se donner un air traditionnel.

Destination la Mosquée bleue, chiite, financée par l’Iran, sise en face du marché couvert. Elle s’élève dans un jardin ombré autour duquel se tiennent des salles de réunion et de prières. La mosquée elle-même est ornée de mosaïques d’un bleu azur et vert très chargées. Il n’y a presque personne. Les versets du Coran gravés sur les tesselles font face au ciel vide.

Le marché couvert en face est peu passant aussi mais nous sommes en pleine après-midi, les marchands ont vendu leurs légumes le matin. Des étals de fruits confits attirent les becs sucrés tandis que je fais des photos d’épices, de fruits, et d’un gamin venu avec sa mère pour vendre des légumes. Il rit, sa mère est heureuse, nous le sommes aussi. Il n’ya que deux stands de fromages mais plusieurs d’herbes séchées en botte pour les tisanes ou leurs vertus médicinales.

Nous revenons lentement vers la place centrale. Ce faisant, nous passons devant l’hôtel Shirak… Dans un bassin, des gamins presque nus se baignent. Il règne une chaleur lourde sur la ville.

Comme les filles n’ont qu’une envie, faire les boutiques, je les laisse à leurs affaires pour m’installer à la terrasse du café probablement le plus cher de la ville, celui du Marriott sur la place de la République. En dégustant lentement mon demi-litre de bière fraîche à la terrasse, je peux observer les passants, fort nombreux en ce vendredi. La table d’à côté héberge trois frères et un cousin (il ne leur ressemble pas et sert de larbin), plus deux putes. Elles sont très maquillées, décolletées, portent des hauts talons extravagants et sont nettement plus jeunes que leurs partenaires masculins. Les quatre hommes d’affaires jonglent avec les téléphones portables, l’un d’eux répond même à deux à la fois. Je ne sais de quelles affaires ils traitent mais tout semble remonter à leur décision. Ils repartent en Mercedes noire, le cousin sert de chauffeur.

Le soleil décline vers 19 h et les rues se vident en une dizaine de minutes. Les voitures garées en double et même en triple file devant le Marriott ne laissent plus qu’une seule file. C’est l’heure du dîner ici, les gens ressortiront après 20 h, quand il fera plus frais, pour une promenade de badauds en famille.

Notre dernier dîner a lieu dans le restaurant Ararat sous la tour. Des musiciens nous joueront le doudouk et vendront quelques CD. Je suis dubitatif sur la musique sortie de son contexte. Écouter à l’automne dans un appartement parisien ces sons plaintifs et modulés faits pour les collines d’altitude n’a plus rien d’arménien mais inciterait plutôt à se flinguer. Je remarque à une table une jolie femme, mère d’une petite fille. Celle-ci, trois ans, a peur de la musique trop forte et pleure. L’un des musiciens, entre deux morceaux, vient la réconforter. Peut-être est-il de la famille ?

Je prends dans le hall de l’hôtel un magazine à disposition nommé Noyan Tapan. C’est un hebdomadaire en anglais et en français à destination de la diaspora et des touristes, qui donne des informations sur l’actualité arménienne. On peut le retrouver sur Internet, http://www.nt.am En première page la photo du chef de l’opposition Levon Ter-Petrossian, ancien président de la République et qui voudrait bien se représenter. En bas de première page, les leçons de la guerre de cinq jours en Géorgie, données par le président russe Medvedev à l’Arménie pour ce qui concerne son différend avec l’Azerbaïdjan. Il déclare qu’il vaut mieux négocier sans fin sur l’opportunité d’un référendum et d’un futur traité de paix que de faire ne serait-ce que cinq jours de guerre.

L’ensemble des ces nouvelles portant sur la géopolitique montre la sensibilité à vif de ce petit pays de 3.3 millions d’habitants face aux mastodontes russe, turc et azéri. L’économie est reléguée à la place seconde, notant seulement que le chômage et un salaire insuffisant sont les deux principales causes de l’émigration du pays. Un très long article de fond sur quatre pleines pages relate cependant le miracle économique indien. Un modèle pour l’Arménie ?

– FIN du voyage en Arménie –

Retrouvez toutes les notes du voyage en Arménie sur ce blog 

Catégories : Arménie, Géopolitique, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jonathan Coe, La pluie avant qu’elle tombe

La vie est absurde et comment le dire mieux qu’un écrivain anglais ? Le meilleur est l’illusion : la pluie, avant qu’elle tombe. C’est ce que dit une petite fille, abandonnée deux ans par sa mère partie courir le guilledou avec un beau Canadien, au-delà de toutes les mers.

La mère indifférente, la mer cruelle – et les filles trinquent. Les garçons s’en sortent mieux, si l’on en croit ce roman, écrit par un homme, mais les garçons font ici figure de figurants. En général athlétiques et extravertis à l’adolescence, ils vivent leur vie libre par la suite. Seules les femmes ont des enfants, ces boulets parfois, et parfois non. Toute la question du livre est celle de la transmission.

Une vieille dame est retrouvée morte dans son fauteuil à la campagne. Elle était seule, avec ses souvenirs. Elle a tiré de son grenier un carton de photos et en a choisi vingt. Ses connaissances techniques s’étant arrêtées dans les années 70, elle a choisi de parler sur cassettes. Elle en dit quatre. Pour qui ? Pas pour ses enfants parce qu’elle n’en a jamais eu, étant gouine. Mais pour cette enfant adoptive, fille aveuglée par sa mère d’une fille abandonnée d’une cousine de sa mère… Les liens familiaux contraignent-ils ou sont-ils illusions eux aussi ? Au fond, avec les années, on choisit sa famille.

Ce qu’elle raconte, ce sont ses souvenirs, ou plutôt les souvenirs qu’elle a de l’itinéraire de cette petite fille qu’elle a choisie pour « enfant ». Elle ne l’a pourtant guère connue, deux ans entre 5 et 7 ans lorsque sa mère est partie au Canada, puis sporadiquement durant quelques vacances. Elle s’y est attachée pour des motifs personnels, peut-être même égoïstes : cette fille était la fille de sa meilleure amie d’enfance durant la guerre, et elle l’a gardée durant les deux années de bonheur parfait qu’elle a vécu en couple avec une autre femme. Après, ce ne fut plus jamais comme avant.

Jonathan Coe réussit un style faussement oral qui a toute la puissance du réel sans les hésitations, éructations et bafouillis. Ses phrases longues à la Proust ne sont pas de la conversation courante, pourtant elles enchantent comme un conte. Le décalage entre les époques rend l’histoire mélancolique comme en sépia, des années 40 à restrictions de guerre aux années 50 d’austérité forcée, puis 60 de libération hippie avant les années branchées 70 et 80. L’exotisme est accentué pour nous Français par ces invraisemblables prénoms tels Imogen, Rosamond, Thea, Ivy, Digby, ou Gill pour une femme…

Y a-t-il un destin ? Est-il gravé dans les gènes ? Se perpétue-t-il par les traumatismes d’enfance liés au désamour ? Une résilience est-elle possible ? Ce sont tous ces sujets graves qu’agite ce roman envoutant. Avec cette touche si British d’absurde jusque dans les détails : le clebs imbécile qui s’enfuit tout droit un matin d’automne, puis cet autre qui fait de même, des années plus tard, jusqu’à l’accident. Ce sont ces touches de hasard dans ces fausses nécessités illusoires qui font l’absurde du monde – l’illusion ultime qu’une existence a un sens.

Un très beau livre qui renouvelle l’envol des souvenir à partir des photos et lettres de famille, embaumées en cartons.

Jonathan Coe, La pluie avant qu’elle tombe (The Rain Before it Falls), 2007, Folio, 2010, 268 pages, €6.46

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sissian, ville de l’Arménie intérieure

Le bus conduit enfin à Sissian nos jambes fatiguées et nos gosiers à sec de la marche. L’endroit apparaît comme une vraie ville, avec ses rues à angle droit. Le macadam est largement défoncé, mal entretenu. L’hôtel est l’ancien bâtiment soviétique réservé aux apparatchiks en visite. Il a une façade qui en jette avec jardin arboré et bassin, mais un arrière sordide. Nous entrons d’ailleurs par l’arrière pour que le bus puisse décharger les bagages plus facilement.

Un ourson empaillé devant le guichet d’accueil ressemble à un loup agressif, mais griffu. Le guichet est muni d’un hygiaphone comme à la Poste chez nous il y a quelques années encore. Préjugés de toute administration : les assujettis sont des emmerdeurs dont il faut se garder ; les fonctionnaires sont les gardiens des règlements qu’ils délivrent comme un oracle, soigneusement protégés derrière le guichet. Combien faudra-t-il de générations pour que la mentalité administrative disparaisse en Arménie ? Et chez nous ?

Dans le bassin devant l’hôtel, trois gamins jouent dans l’eau. Le plus petit de sept ans marche tout habillé dans la cuve tandis que le grand de neuf ans ne se met en slip pour se baigner que lorsqu’il voit que les filles du groupe le photographie. Il a le corps peu bronzé, rarement poitrine nue. La petite fille, dans les huit ans, reste au bord et se contente de regarder jouer les mâles. Elle ne peut ni se baigner nue ni mouiller ses vêtements, ce sont là rudes manières de garçons dont le corps a besoin de sensations fortes. Ainsi se font les préjugés, dès la prime enfance.

Les chambres sont vastes mais mal foutues, à la soviétique. La seule fenêtre donne sur l’arrière de l’hôtel et est réservée à la salle de bain, pièce qui tient toute la façade ! La chambre sans fenêtre n’est donc chichement éclairée de jour que par la porte de la salle de bain si elle est ouverte… Le mobilier est du style petit-bourgeois (ou prolétaire imbu), typique de ce modernisme de l’est balourd et clinquant : nappe de velours synthétique, tapis mal imprimé, lustre kitsch à la lumière chiche, lit matrimonial plaqué de faux bois, miroir placé dans un coin pour que personne ne s’y voie, téléphone vert-pomme sans cadran, uniquement pour communiquer avec la réception qui centralise et surveille…

Nous avons rendez vous pour aller dîner au restaurant Lalaneh, « le » restaurant officiel qui ouvre sur la place principale. Sa porte est fermée, nous entrons une fois de plus par l’arrière. Explication : il est réservé pour tout un mariage, fort bruyant avec chanteur aux baffles impressionnants et karaoké. Nous passons par les cuisines pour gagner une salle isolée du micro qui beugle des tubes à la mode d’ici. Quand un petit garçon entrouvre la porte pour voir qui est là, nous en recevons des bouffées dans les oreilles.

Aux nombreuses entrées de légumes cuits et crus s’ajoutent de la charcuterie et plusieurs sortes de fromages. Le jambon sec entouré d’une pâte au paprika est solide à mâcher mais fort gouteux. Un plat d’herbes aromatiques fraîches accompagne les tomates et concombre de rigueur : basilic, estragon, aneth, persil, coriandre, cardamone. On croque les tiges telles quelle. Suit un ragout de mouton à l’eau avec pommes de terre, tomates, poivrons, oignons – et un piment pour donner le piquant. C’est excellent de simplicité. Le dessert est un paklava, feuilleté aux noix et au miel, spécialité du pays. Des pichets de jus de cynorrhodon orange épais agrémentent l’eau minérale et la bière que j’achète pour 300 drams (60 centimes d’euro) la bouteille d’un demi-litre. Le jus orange a peu de saveur mais rafraîchit bien le gosier en cas de brûlure au piment. J’en profite pour nourrir de restes de mouton un minet tigré gris qui vient miauler désespérément à la porte sur la rue.

Nous sortons le lendemain matin à pied visiter l’église Saint-Jean de Sissian qui date du VIIe siècle. Elle est tétraconque avec rentrants antisismiques – pour causer comme la guide. Ce qui veut dire simplement qu’elle a un chœur et trois chapelles, que ses murs extérieurs ne sont pas droits mais bâtis en coins rentrant pour que le mouvement sismique se répartisse sur les piliers.

Les deux popes, qui s’affairent à épousseter les ornements du chœur avec une sorte de balais tenu en l’air, puis discutent dans la sacristie avec l’air important, portent la barbe. Avec leur long visage persan et leur robe noire, on dirait des khomeynistes. Pour un historien formé aux frises babyloniennes, ils ont plutôt le profil assyrien.

Un monument large et fraîchement fleuri, aux trois aigles sculptés, en contrebas de l’église, a l’apparence stalinienne de tout ce qui est bâti en ville. Mais il s’agit d’un commémoratif aux soldats arméniens tombés il y a dix ans pour le Haut-Karabagh.

En revanche, de jour, la place du peuple (rebaptisée de la République) et sa maison commune massive flanquée de lions carrés de profil, reste dans la tradition prolétaire.

Une épicerie bazar qui vend de tout quand il y en a (à la soviétique), permet des achats massifs d’eau en bouteille et de Coca pour les gourmandes. Elle est installée, comme deux autres à côté, au rez-de-chaussée d’un immeuble « grand ensemble » typique des banlieues de l’est.

Balcons garni de linge qui sèche et chacun une parabole pour la télé, vélo monté pour éviter le vol, fils qui pendent pour relier on ne sait quoi, fuites d’eau sporadiques. Des compteurs à gaz jaunes sont autant de preuves individualistes du socialisme réel. Heureusement que la façade est plaquée de basalte d’un rose sombre, car le béton brut comme à Moscou serait sordide.

Malgré ce décor déprimant, les habitants vivent et sourient. Des femmes font leurs courses et papotent, un couple se tient en sous-vêtements sur leur balcon du premier étage au-dessus de la rue et échangent des propos avec une vieille en fichu et cabas. Des gamins en débardeur, short et tongs regardent de tous leurs yeux les étrangers, mais sans ostentation, ne dédaignant pas sourire en réponse à nos regards.

Retrouvez toutes les notes du voyage en Arménie sur ce blog

Catégories : Arménie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Aaricia, l’enfance de Thorgal

Pause dans les aventures. Après le pays de Qâ qui avait vu Thorgal adulte et père de famille sauver son petit Jolan de la tyrannie sud-américaine, l’auteur prend le soin de mettre un peu de douceur dans ce monde de brutes. Encore que les garçons aiment ça, la brutalité ; les filles aussi – si cela se termine bien. Dans cet album, il y en a pour les deux. Les garçons se battent, sont battus, jetés nus à terre, attaqués par les loups, menacés d’être passés au fil de l’épée. Les filles discutent de songes et de garçons, de mariage et de perles, aident leur élu à triompher du sort.

Aaricia a quelques années de moins que Thorgal, née après lui avec deux perles dans le poing, mises là par une déesse. On apprend ici pourquoi. Thorgal voit son père adoptif, le chef viking Leif mourir alors qu’il a dix ans. Le nouveau chef, Gandalf, est une brute épaisse et vantarde, macho cruel et avide. Il s’empare des terres de Leif, pourtant destinées à Thorgal, mais qui n’est qu’un bâtard recueilli par charité. Le gamin quitte le village, la neige le surprend et il ne doit la vie qu’à la ruse d’Aaricia qui évoque devant son père un trésor dont il posséderait la clé. Gentille, amoureuse et rusée Aaricia. Elle aime Thorgal et le veut depuis l’enfance. Il est bon et gentil avec elle, courageux et rêveur comme elle, loin du matérialisme grossier et couard de son frère Bjorn, bien fils de son père.

La première histoire voit Thorgal, 7 ou 8 ans, ramener la petite Aaricia de 4 ans que sa mère vient de quitter… pour toujours. Des nixes l’ont piégée alors qu’elle croyait voir des elfes. Si les seconds sont bénéfiques aux innocents, les premiers sont des démons qui ne pensent qu’à mal.

La seconde histoire voit la mort de Leif Haraldson, qui a recueilli Thorgal bébé et l’a élevé comme son fils.

Le gamin qui ne veut pas tomber sous la griffe de Gandalf le Fou, le nouveau chef, s’enfuit, succombe à la neige, est rattrapé sur ordre de Gandalf persuadé qu’il connait le trésor des vikings.

Il va être égorgé net lorsque Hierulf, envoyé par le Thing (ce parlement des chefs), lui découvre la couronne qui lui est destinée… s’il agit en bon viking, « notamment en protégeant les faibles et les enfants ». Gandalf est bien obligé de s’exécuter plutôt que d’exécuter le gamin, mais il le relègue à l’écart du village à se débrouiller seul et le condamne à ne pas s’entraîner en guerrier comme les autres garçons mais à seulement jouer du luth.

Est-cela qui va gêner Thorgal ? En garçon débrouillard (qui se dit « kid paddle » en anglais, ça ne vous dit rien ?), il se bâtit une cabane, pêche, chasse et coût ses vêtements de peau, recueille la tourbe pour brûler l’hiver, sale la viande en réserve.

Il a vers les onze ans dans la troisième histoire lorsque Bjorn vient fanfaronner devant lui avec sa cour de faire-valoir. Il croit Thorgal incapable de se battre mais celui-ci le jette à terre d’un coup de poing. Décidé à se venger, il va trouver son père. Le chef organise un duel à mort sur un îlot désert entre les deux garçons. C’est l’ordalie médiévale, appelée chez les vikings holmganga, où les dieux décident de laisser la vie à qui ils veulent. Voilà les gamins de onze ans enchaînés sur le rocher pour ne pas qu’ils fuient à la nage, obligés de se massacrer à l’épée, vêtus seulement d’une culotte et d’un casque pour que le sang se voie bien, et munis d’un bouclier en bois. Bjorn est un taureau fonceur, mais aussi peu subtil. Thorgal est souple et esquive, réussissant une parade de judo qui fait rouler Bjorn à terre. Il pose son épée sur la gorge nue du vaincu quand… suspense : deux hommes armés surgissent des flots et s’avancent vers le garçon. Suite au prochain épisode.

C’était une ruse de Gandalf, évidemment. Il n’allait pas risquer la peau de son fils pour un bâtard désormais sans protecteur ! Comme le duel n’a pas de témoins, quoi de plus facile que d’enfoncer une épée dans le corps du gamin et de faire croire que c’est une victoire de Bjorn ? Sauf qu’Aaricia n’est pas d’accord. Futée comme toutes les petites filles, elle a écouté aux portes et s’est cachée dans la barque pour assister Thorgal. Elle surgit alors que les deux soudards, bousculés par le jeune garçon, commencent à se mettre en colère. Aaricia ruse une fois de plus pour sauver son amoureux : elle laisse croire que le représentant du Thing, Hierulf, est au courant. Les deux envoyés quittent alors l’îlot et laissent les deux gamins régler leur querelle.

Bjorn va pour reprendre l’avantage mais il est coincé. S’il tue Thorgal, sa sœur va parler et tout le monde saura qu’il est un lâche et un sacrilège. S’il tue sa sœur aussi, ce sera hors duel et fera de lui un meurtrier. Le stratagème d’Aaricia a réussi : ils diront tous qu’elle les a persuadés de cesser le combat et tout le monde sera content. Mais elle met ses conditions : Thorgal sera réintégré dans la société et s’entraînera avec les autres.

La quatrième histoire voit Aaricia, dans les dix ans, rêver aux perles pures comme la pluie trouvées à la naissance entre ses poings que son père a fait monter en pendentif pour elle. Une barque s’échoue et la fillette, qui n’a pas froid aux yeux, va voir tandis que sa copine plus peureuse court vers le village pour ameuter les adultes. Aaricia découvre un jeune homme aveugle aux vêtements doux comme de la soie. C’est un dieu mineur qui a quitté Asgard, le monde des dieux, pour visiter Mitgard, le monde des humains. Il a pris la porte de l’horizon, là où la terre et le ciel se rejoignent, pour accomplir un exploit qui le fera exister dans la mémoire des hommes. Mais le géant des glaces lui gèle les yeux et c’est ainsi qu’il se trouve à merci de la petite fille. Celle-ci préfère les poètes rêveurs aux guerriers vantards et elle est généreuse. Elle l’aide comme elle peut, avec les moyens qu’elle a. C’est ainsi qu’un arc en ciel, créé par ses perles, rend la vue au dieu Vigrid et lui permet de retrouver Asgard car il forme pont entre la terre et le ciel. Lorsque Thorgal, 13 ou 14 ans, retrouve Aaricia, elle est endormie sous un buisson. Elle lui raconte son rêve et ils s’étreignent, vraiment faits l’un pour l’autre.

J’aime beaucoup cet album d’amour et de courage, où les preuves s’accumulent entre les deux enfants. Le jeune lecteur comprend mieux, par la suite, quel est le lien exclusif qui lie Thorgal à Aaricia. Un lien voulu par les dieux, autre nom du destin. Le récit est pudique et réaliste, les personnages permettent de s’identifier, à cet âge incertain où l’on se cherche. Le dessin, en ligne claire, correspond à la rudesse des mœurs et de l’époque. La neige qui gèle les extrémités du petit garçon, la mer glacée qui entoure le combat torse nu des préadolescents sur l’îlot rocheux, la chaleur de l’être aimé, tout cela est fort pour les corps de 10 à 15 ans. La débrouillardise scoute de Thorgal à dix ans renforce le sentiment d’être autonome, robinson de village, self made boy habile et vigoureux comme tout garçon rêve d’être.

Rosinski et Van Hamme, Aaricia – Thorgal 14, 1989, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

Les albums Thorgal chroniqués sur ce blog

Catégories : Bande dessinée, Thorgal | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

John Connolly, L’empreinte des amants

Où l’on retrouve Charlie Parker. Non pas le jazzman bien connu mais le détective privé de Connolly, irlandais comme lui. Cette enquête très spéciale met en musique la vie même de Charlie. « On » lui en veut, il ne sait pourquoi ; « on » le protège aussi, mais il s’agit d’une autre entité indéfinie. Un journaliste veut écrire un livre sur ses enquêtes bien sanglantes, Charlie refuse, autant s’en charger soi-même quand le quotidien devient incompréhensible.

Tout remonte au suicide de son père, un policier du NYPD, après qu’il ait abattu deux adolescents. C’étaient un garçon et une fille presque du même âge que son fils. Charlie avait quinze ans et n’a jamais compris pourquoi le père avait tiré – c’était la première fois qu’il abattait un suspect – ni pourquoi il a mis fin à ses jours. Il va donc interroger les anciens collègues de son père et découvrir plusieurs choses. Un que tout est lié, deux que la violence qui le suit n’est pas due au hasard, trois qu’il y a plus de chose sur la terre et dans le ciel que ne peut en comprendre toute notre philosophie.

Ne dévoilons pas l’histoire. Disons qu’elle frise le fantastique et qu’elle fait appel aux mythes américains par excellence que sont le démonisme avant christianisme, la possession, la jeunesse dévoyée, l’éternelle lutte policière contre le mal. Surgit un rabbin, dont on peut se demander pourquoi il intervient dans ce milieu irlandais catholique.

C’est que le christianisme n’explique rien de l’avant raison humaine, rien de ces puissances créées dans le chaos primordial avant le Nouveau testament. Seule la Kabbale – selon l’idée reçue – le peut.

C’est ainsi que toutes les déviances, fussent-elles bénignes comme aujourd’hui l’homosexualité (celle d’un ancien flic nommé Jimmy), sont nécessaires à la société. « Nous présentons tous un visage au monde et en gardons un autre caché. Personne ne peut survivre autrement » p.230. Il faut y voir dans ce respect de la différence le ressort de la liberté américaine, ce qui distingue fortement ce pays de l’unanimisme citoyen et de convention sociale exigé par exemple en France. La jeunesse en Amérique peut se dévoyer mais ce n’est que provisoire… sauf si elle est possédée. La loi est alors impuissante mais il faut faire avec parce que l’on est humain, trop humain..

C’est ainsi qu’un ancien flic des flics (un bœuf-carottes dans le jargon français) expose son idée du jeu : « Parce qu’il y a une procédure à suivre. Il y a un système judiciaire. Il n’est pas parfait et ne marche pas toujours comme il devrait, mais c’est le meilleur que nous ayons. Et quiconque – quiconque – se met en-dehors de ce système pour s’ériger en juge, jury et bourreau est un ennemi de ce système. (…) On ne peut pas faire le mal au nom d’un plus grand bien, parce que le bien en pâtit. Il est corrompu et pollué par ce qui a été fait en son nom » p.207.

Parker le chasseur du mal n’est pas ainsi parce que sa vie fut violente (suicide de son père, mort de sa femme égorgée et de sa petite fille). La vengeance n’est qu’un but immédiat qui peut détruire un être. Charlie « ne se détournait pas facilement de la souffrance des autres (…) Il était tourmenté par l’empathie. Plus que cela, il était devenu un aimant pour le mal » p.287.

Privé de sa licence de détective au début de l’intrigue, la récupérant à la fin, Charlie Parker vit cette aventure comme une parenthèse sur les thrillers d’action qui ont précédés et qui suivront. Mais ce n’est pas pour cela qu’il ne se passe rien, au contraire ! L’action est prétexte d’entrer plus avant dans le personnage. Nous sentons sa profondeur. Est-ce un hasard si ce tome est le septième de la série écrite par l’auteur ? Comme Dieu, il s’est arrêté le septième jour pour contempler son œuvre. Et il vit que cela était bien…

John Connolly, L’empreinte des amants (The Lovers), 2009, Pocket avril 2011, 442 pages, €7.03

Catégories : Etats-Unis, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Haruki Murakami, Après le tremblement de terre

Non il ne s’agit pas de celui de 2011, l’écrivain n’écrit pas aussi vite que son ombre. Il s’agit du tremblement de terre de Kobe, en janvier 1995. Murakami n’était pas au Japon mais à Princeton aux États-Unis. Comme il est né à Kobe, la catastrophe bouleverse en lui quelque chose. Il sent qu’il a besoin de ses racines. Les six nouvelles du livre viennent de là. Elles décrivent ce qu’a produit Kobe dans le cœur des Japonais lambda : il a bouleversé leur vie.

C’est un jeune homme que sa femme vient de quitter. Il est vide, n’a envie de rien. Sa femme est restée toute une semaine devant la télé à regarder les reportages sur le tremblement de terre. Et puis elle est partie, elle ne pouvait plus vivre comme avant, comme si de rien n’était. Son mari lui paraît vain, qui vit sans se soucier. Komura, le jeune homme, prend une semaine de vacances pour se remettre. Un ami lui demande d’aller porter une boite à sa sœur dans le nord du Japon. Il y va. Il ne sait pas ce que contient cette boite. Peut-être son propre vide… C’est le voyage qui forme la jeunesse, pas l’installation dans la vie toute faite.

Deux êtres solitaires, dans la nouvelle suivante, allument des feux de camp sur la plage. Un vieux de 45 ans, ancien boy-scout, et une jeunette de 17 ans qui en avait assez des études. Le feu une fois éteint, qui sait ce qui arrivera ? Peut-être la mort, douce et désirée, peut-être pas. C’est que ces deux là sont des marginaux au Japon : ils pensent qu’ils ont un passé et que l’avenir ne leur dit rien. Le contraire du Japonais positif, comme le petit ami de la fille, Keisuke : « c’est que moi je me moque complètement de ce qui se passait il y a cinquante mille ans, ou de ce qui se passera dans cinquante mille ans. Mais alors complètement. L’important, c’est maintenant. MAINTENANT. Le monde peut s’arrêter n’importe quand, comment peut-on penser au futur ? L’important, c’est de manger à ma faim maintenant, et de bander maintenant, tu vois » p.30. On ne saurait mieux dire le Japon contemporain.

Il y a le bâtard qui est simplement « fils de Dieu » puisqu’il n’a pas de père. Il sait danser, comme les autres. Car tout fait partie du grand rythme de la terre, ses tremblements comme ses bâtards.

La nouvelle intitulée Thaïlande est une jolie histoire d’une femme devenue professeur spécialiste de médecine et qu’une histoire d’amour mal terminée, jadis, a empêché d’avoir des enfants et une vie heureuse depuis lors. Cela a eu lieu à Kobe et la nouvelle du tremblement de terre bouleverse au fond d’elle la boue noyée sous les années. Elle porte une pierre dont elle doit se débarrasser pour enfin vivre. Son délicat chauffeur thaï lui fait rencontrer une vieille qui dit la bonne aventure et lit les signes. C’est la nouvelle qui m’a le plus touché.

Les deux dernières mettent en scène des animaux imaginaires qui parlent aux humains. Le premier est Crapaudin, qui doit vaincre Lelombric, ver géant qui fait trembler la terre une fois tous les dix ans. Et c’est à un petit bonhomme chétif et insignifiant, recouvreur pour une succursale de banque, que s’adresse le matamore pour qu’il aide en imagination. Tokyo ne sera pas détruite.

Le second animal est un ours qui récolte et vend son miel aux humains. Mais il s’agit là d’un personnage inventé par un ami pour leur petite fille de trois ans qui a du mal à dormir. Il a connu le père et la mère à l’université où tous trois formaient un solide trio d’amis. Chacun est tombé amoureux de la même fille mais le plus hardi l’a emporté. Et puis il s’est laissé mener par son destin qui est de toujours trouver du neuf. C’est la plaie du modernisme dont Kobe fait ressentir tout ce qu’il a d’artificiel. Le fidèle a ses chances alors, surtout que les nouvelles télévisées font imaginer un vilain bonhomme Tremblement qui veut mettre la petite fille en boite chaque nuit. A lui l’ami, le père de substitution, de rassurer et protéger fille et mère contre ce coup du destin. J’aime beaucoup cette nouvelle aussi, parce qu’elle m’évoque des souvenirs personnels.

Vous l’aimerez aussi, comme les autres, écrites simplement, librement, avec le franc style de Murakami. Ses personnages sont jeunes, discrets, rebelles aux conventions tellement japonaises mais sans vouloir faire de vague. Ils sont décalés, découvrant de petits faits vrais parmi les signes que leur envoie le destin. Cela avec un gentil hédonisme, aimant la musique, le vin, les bonnes choses, baiser et être ami. « Mlle Shimano lui pinça légèrement le bout ses seins. – Tu as dit que ta femme t’avait laissé un mot ? » p.25 – tel est l’art de l’ellipse Murakami : léger, sensuel, profond.

Haruki Murakami, Après le tremblement de terre, 2000, 10-18 2003, 158 pages, €6.17

Catégories : Haruki Murakami, Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’infinie catastrophe, texte de Jacqueline Merville

Article repris par Medium4You.

Jacqueline Merville nous a confié ce texte d’émotion et de réflexion issu de « l’affaire DSK » – merci à elle. Elle a déjà évoqué ce thème douloureux du mal fait à une femme par un homme, sans y penser, en toute bonne foi, conforme aux traditions dans ‘Presque Africaine‘. J’ai chroniqué son livre en son temps, je l’avais bien aimé pour tout ce qu’il « non-dit »…

Je m’étais réfugiée dans une maison. Je criais. Des villageois étaient venus dans le jardin de cette maison à cause des cris de femme dans la nuit. On me parlait de derrière la porte pour que je cesse de crier. On me rassurait. J’avais entrouvert la porte, l’homme était au milieu des villageois. Il tenait mes vêtements et mon sac sous le bras, il souriait.

Le roi du village houspillait l’homme et parce que j’avais des marques de brûlures et du sang qui coulait sur les jambes il avait appelé la police. Je suis partie dans le fourgon avec le violeur. Dans le bâtiment militaire il a dit qu’il n’avait rien fait, puis il a dit, à cause des blessures, qu’il avait fait ce que je demandais, qu’il était innocent.

C’était en Afrique de l’Ouest.

J’avais porté plainte contre l’homme. Il ne fut pas puni. Le viol et la torture ne sont pas punis là-bas.

Et même cet homme pensait qu’il n’avait rien fait, c’est-à-dire que ce qu’il avait fait était légitime. Ce viol, ces coups, ces menaces de mort étaient une chose normale, rien de brutal, non c’était absolument normal. Et même il devait penser que j’aurais dû être contente qu’un homme s’intéresse tant que ça à moi. C’est ce qui peut rendre une femme violée un peu folle, ce déni si total.

Je pensais que là-bas c’était pire qu’ici.

Puis est arrivée cette affaire new yorkaise, comme un projecteur montrant l’ensemble et les détails. Ici c’est un peu pareil que là-bas.

Cet homme blanc, riche, puissant ne pouvait pas l’avoir fait.

L’homme dit d’ailleurs qu’il n’a rien fait.

C’était comme là-bas. Tous les violeurs se pensent innocents.

Mais là-bas personne n’avait dit que je fabulais ou que je mentais. Il ne fut pas puni, c’est tout.

Ici, certains disent que cette femme est au service des ennemis de l’homme blanc puissant. L’homme ne peut être que victime d’un complot politique ou d’un racket sophistiqué. En Afrique certains villageois me disaient que l’homme était victime de ses ancêtres, de magie noire, c’était un complot de l’invisible.

On ne peut pas condamner un homme tombé dans le piège de ses ennemis astraux ou politiques.

Il y a entre là-bas et ici une autre différence.

Là-bas toutes les villageoises me soutenaient.

Toutes, pas une seule ne s’était mise du côté de la bête. Elles m’avaient applaudie lorsque j’étais montée dans le fourgon pour porter plainte.

Ici c’est différent, il y a des femmes qui soutiennent inconditionnellement l’homme puissant. Leur ami, leur cheval de proue. Elles n’ont pas l’ombre d’un doute. La femme ne peut être qu’une comploteuse.

Certaines disent aussi qu’à elles ça n’arriverait pas. Qu’on les contraigne à une fellation, impossible, elles couperaient le sexe de l’homme avec leurs dents. Ces femmes violées n’ont pas de courage, elles se laissent faire, disent-elles. A elles ça ne pourrait pas arriver cette chose bestiale parce qu’elles se pensent l’égale de l’homme.

D’autres disent qu’elles, avec un homme aussi puissant, elles ne diraient pas non. Elles se demandent bien pourquoi celle-ci a porté plainte au lieu de se réjouir.

Et puis il y a beaucoup de gens, hommes et femmes, qui disent que porter plainte contre un homme remarquable, un homme qui promet, est indécent. Une sorte d’infidélité à l’idée de la grandeur, un saccage de l’image de la grandeur.

Alors je me dis qu’ici c’est comme là-bas, pas du tout mieux.

Je pense à ce qu’écrivait Virginia Woolf dans son livre Trois Guinées. Elle comparait le machisme et le nazisme. N’avait-elle pas raison ?

Les femmes battues, violées, assassinées, mutilées, des millions chaque année. Un crime contre l’humanité me dis-je. La moitié de l’humanité sous le joug de son autre moitié. Mais si on pense ça, on risque d’avoir à se suicider tellement personne ne veut l’entendre comme ça. C’est juste des dérapages, ici ou là. Et puis un viol ou un assassinat, c’est pas grave, pas mort d’homme.

Pourtant être violée c’est de la mort qui entre en vous, dans le corps, dans la tête. C’est une torture. Toujours ça restera comme une fosse sans mot, on ne peut pas mettre un couvercle, on ne peut pas ne pas se souvenir. Pas mortes mais mortes un peu tout de même. En Afrique du Sud, les hommes pratiquent ce qu’ils nomment le viol correctif sur les femmes lesbiennes, ça remplace la gégène.

Ici on dit c’est un coup de pas de chance, ou pire avec la libération sexuelle voulue par les femmes, de quoi elles se plaignent, après tout ce n’est que du hard sexe.

Et puis dans ce cas précis il s’agit d’un homme instruit, civilisé, blanc, riche, et d’une pauvre bonne femme. Comment un homme comme ça pourrait baisser les yeux sur ce genre de nana ? N’importe comment depuis la nuit des temps cet homme-là a un droit sur toutes les femmes. Dans les Colonies, dans les châteaux, dans les fermes, dans les forêts, dans les entreprises, dans les hôtels, au coin des rues, partout. Et dans les familles ça fait partie du devoir conjugal, comme faire la vaisselle ou soigner les gosses. Les épouses disent, passer à la casserole. Une histoire normale, ménagère. On initie aussi dans le secret des familles les toutes petites filles, il faut bien leur apprendre la chose. Des petites filles détruites.

Je me souviens d’un curé qui m’avait coincée entre la porte du placard et sa soutane pour me palper les seins, de tout petits seins sur un corps d’enfant.

Alors, ne venez pas me parler de grande et haute civilisation, d’un modèle enviable, d’un continent en avance sur les autres.

Dans très longtemps peut-être fera-t-on un Mémorial aux femmes victimes des hommes comme on en fait pour ne pas oublier d’autres barbaries de l’espèce humaine. Pas encore, dans très longtemps, à moins que comme se le demandait Virginia Woolf l’Humanité soit une erreur. L’erreur de qui ? Et comment faire cesser l’erreur, cette infinie catastrophe ?

Jacqueline Merville, mai 2011

Jacqueline Merville est l’auteure de ‘Presque africaine’, édition des Femmes, 2010, 74 pages, €9.40 – chroniqué il y a un an.

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,