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Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface

Jünger poursuit sa réflexion sur les événements qui surviennent dans son existence. Il a passé 70 ans et ces pages sont un carnet de vieillesse. Il ne sait pas encore qu’il dépassera les 100 ans et que la vieillesse est donc toute relative. Il évoque les insectes, les plantes, les rêves qu’il fait, les amis qu’il rencontre, les voyages qu’il accomplit. Et toujours, trente ans plus tard, la blessure qui jamais ne se refermera, le fils aîné disparu, Ernstel, comme une branche coupée.

Il faut lire Jünger avec une flore à proximité pour saisir le sel de ses remarques sur les plantes. De même pour les insectes. Ces bestioles m’intéressent peu, comme les rêves de l’auteur qui restent hors de mon domaine et dont la description, toujours très personnelle, toujours absurde, m’agace un brin. Cela vient moins des images elles-mêmes, d’un surréalisme systématique, que du sens caché que s’obstine à chercher Jünger sans jamais mener sa réflexion jusqu’au bout, comme s’il en avait peur. Le flou lui convient, il se complaît dans cette atmosphère de mystère auto-entretenu. De là mon agacement. C’est la vieille tentation romantique allemande de considérer chaque chose comme un reflet d’un autre monde, comme dépositaire d’un sens caché. L’Initié est alors celui qui a reçu le don du regard. Il n’est pas le savant qui promène sa pauvre lumière dans les recoins obscurs, mais le détenteur de la grâce, une sorte de poète qui « voit » sans avoir besoin d’aiguiser son regard. Quel orgueil ! Cela est furieusement protestant, naïvement adolescent aussi. Jünger, malgré son âge, n’avance pas en sagesse. Il ne voit pas la faiblesse de cette approche, cette conviction d’être en quelque sorte élu. Il est trop envahi de culture germanique, trop naïvement sérieux pour s’en rendre compte. Que le lucane soit un arcane heurte notre vieux bon sens latin.

Ce « positivisme » est sans doute un trait de caractère propre à la culture française, comme le note justement l’auteur à propos de la traduction de ses œuvres : « le Français tend au ‘de deux choses l’une’, et l’Allemand au ‘les deux choses à la fois’. C’est ainsi que le texte gagne en clarté et qu’il perd peut-être en profondeur » II p.527. Je m’interroge sur cette « profondeur », bien proche me semble-t-il de l’obscurité. Ne s’agit-il pas d’une angoisse « profonde » ? Ne préfère-t-on pas laisser dans le flou ce que l’on a peur de découvrir, signe d’une identité peu sûre d’elle-même ? D’où la fascination, peut-être, pour les insectes blindés qui croissent et multiplient sans état d’âme. Programmés, ils n’ont pas le fardeau de leur culture à vivre, ni celui de leur histoire à accomplir. Quel exemple fascinant pour un Allemand qui se recrée sans cesse depuis un siècle ! Une Europe enfin unie pourra-t-elle un jour rassurer ce peuple pris entre le nord et le sud, l’est immense et l’ouest impérieux ?

Au fil des jours, beaucoup d’observations donnent à penser – ce pourquoi on lit Jünger et pourquoi je préfère son journal à ses essais. Il est plus particulièrement apprécié en France où, malgré Montaigne, le superficiel semble avoir gagné presque tous les contemporains.

Je note cependant dans Soixante-dix s’efface le style de plus en plus allusif, le dédain de préciser la pensée, les grands rapprochements d’idées sans en tirer leçon. Il semble qu’avec l’âge qui s’avance, la paresse envahisse le style au rythme où se perd la vitalité. Le style, justement, semble se pétrifier. L’âme se cherche sous les fleurs, la terre et le rocher. Grande est la nostalgie de l’Ordre, de ce qui perdure et ne change pas. Fascinant est cet amour du classement, de la mise en nom des insectes ou des plantes, et des humains aussi, en parallèle, avec leurs modèles historiques.

Jünger se révèle profondément conservateur. Il est un paysan de l’ordre ancien, antérieur aux Lumières. Il observe l’histoire comme le cycle des saisons, les individus comme les archétypes véhiculés par les ballades et les légendes. Il cherche à percevoir le destin dans les cartes, les nombres, l’ésotérisme. Le présent le déçoit, il le préfère hermétique. Ce pourquoi il aime « le vieux Boutefeu (Nietzsche), plutôt voyant que philosophe » II 571. Est-ce pour l’excitation intellectuelle ? Car Nietzsche n’a pas ce conservatisme viscéral de la pensée, il hait la « lourdeur » allemande, sa satisfaction de vache à l’étable, son classement sans fin du monde établi. Il rêve d’un homme qui se surmonte, acteur de son histoire, qui bâtisse sa morale sans ressasser le vieux livre millénaire lui enjoignant d’obéir sans penser. Il préfère qui construit une éthique avec ce qu’il vit et comprend, pareil à ces Vikings qu’aimait aussi Jünger : « Notre prédilection de jeunesse et leur monde moral – au sens du « moral » bien entendu. Ma passion avait gagné Ernstel ; la saga de Gisli–le–Proscrit et de son dernier combat sur la falaise, était le récit qu’il préférait » 28 juillet 1968.

Mais Jünger est las de se battre. En témoigne cette réflexion du 25 mai 1971 : « L’aspect féminin de la nature est conçu comme immortel, le masculin, en revanche, comme éternellement changeant et ne subsistant qu’en vertu d’un rajeunissement perpétuel, qui suppose une mort perpétuelle ». Ce pourquoi beaucoup d’hommes sont plus sensibles aux petits garçons qu’aux petites filles – sauf exception, comme l’auteur le 24 avril 1978 : « Des petites filles chevauchaient les canons – tableau fantastique ». Sensuel aussi, le vieil austère ne le dit pas.

Car « un journal intime a de l’importance presque comme la prière, qu’il remplace d’ailleurs en partie », 20 mars 1980.

Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface, Gallimard 1984, 553 pages, tome I €28.40, tome II €50.52, tome III €29.40, tome IV €35.50, tome V €19.80

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Ernst Jünger, Second journal parisien, 1943-45

1943 : « Cette année-ci j’ai perdu mon père et ma ville natale ». En novembre 1944, il perdra aussi son fils aîné Ernstel, tué à 18 ans d’une balle dans la tête sur le front italien par des partisans dans les carrières de marbre de Carrare. Il l’aimait, il l’avait façonné moralement à son image, en rebelle. Le garçon, à 17 ans, avait été jeté en prison pour avoir tenu des propos contre Hitler et son régime et il a dû s’engager dans l’armée. C’était une condamnation à mort. Le père ne reste pas indifférent, comme le laisse entendre le commentaire imbécile de l’édition en Livre de poche ; il souffre, il y pense souvent : « La douleur est comme une pluie qui commence à tomber en trombe, puis pénètre lentement dans le sol » p.394.

Pour Ernst Jünger, la sagesse reste le détachement – mais c’est un idéal difficilement accessible. C’est plutôt un apprentissage social de tenue face aux autres : « Mes compatriotes de Basse-Saxe, leur flegme imperturbable, l’un des meilleurs traits de leur caractère » p.267. Prédisposé par la culture dans laquelle il a baigné depuis l’origine, il vise plus haut : « je dois parvenir à un niveau d’où je puisse observer ces choses comme on contemple les évolutions d’un poisson autour d’un récif corallien, les danses des insectes dans une prairie, ou comme un médecin examine un malade » p.292.

Les fleurs existent, elles se fanent après avoir été belles. Elles sont éphémères, « et pourtant ces miracles floraux sont les symboles d’une vie qui ne se flétrit jamais » p.40. Comme elles, il faut accomplir son destin, quel qu’il soit. « Tant que nous suivons notre vocation le hasard reste impuissant. La confiance en une Providence nous guide ; si nous perdons cette vertu, le hasard se libère et nous envahit comme des armées de microbes. D’où encore la prière comme régulateur, force qui rend invulnérable. Le hasard reste à l’état cristallisé, calculable » p.253. Sans règle, pas d’humanité ; sans culture ni passé, pas d’avenir – seul le hasard du présent constant, avec ses bifurcations à chaque instant, emmène dans une course folle car sans but.

Les bouleversements de la guerre lui font tenter d’approfondir ces thèmes du destin, de la sagesse au libre-arbitre. Il cherche ne lui-même de quoi résister aux forces de décomposition qui l’environnent. « C’est par un amour de la vérité que je crois me rapprocher le plus de l’absolu » p.107. Or la vérité s’appréhende par l’esprit, non par les passions ou les instincts : « Dès ma prime jeunesse, ma pensée avait été influencée par le réalisme exact et le positivisme de mon père » p.294. « Mon besoin de fondements logiques – je pense moins ici aux preuves de l’entendement qu’à sa présence critique, à son concours ; il faut qu’il mêle à tout sa lumière » p.295. La raison est une référence, le propre de l’humain, un lumignon dans la nuit, un outil de connaître. Mais elle ne se suffit pas à elle-même, ce pourquoi Ernst Jünger n’est pas devenu physicien comme l’un de ses frères : « La rigueur de la logique appliquée ne me satisfait nullement. Le vrai, le juste au sens le plus élevé, n’ont pas à être démontrables mais doivent toujours être sujets à controverses. Il faut que nous approchions d’eux plutôt dans un esprit d’approximation qu’avec l’assurance de les atteindre absolument » p.110.

Il est donc devenu écrivain, non scientifique. « L’objet de l’écrivain, ce n’est pas l’exactitude absolue, mais l’exactitude optimum. La raison en est la différence essentielle entre logique et langage » p.367. A côté de l’entendement, il est nécessaire de développer aussi le sensitif. « Philon demande qu’on exerce et cultive également les facultés sensitives, car le monde sensible ne peut être saisi sans elles, et l’on se fermerait ainsi l’antichambre de la philosophie » p.248. Jünger n’est pas philosophe, en ce sens qu’il n’y a passé qu’une année d’études, à 27 ans ; il est plutôt autodidacte et façonne sa propre sagesse pratique, issue de ses expériences vivantes.

Il admire la culture française pour cet équilibre qu’elle réalise miraculeusement entre sensible et raison. Il note souvent le « caractère parfaitement défini de la conversation » p.78. Pour les Germains, la Nature, l’Absolu, le Mystère s’y mêlent toujours : « Shakespeare opposé à Molière », dit-il. Il prêche pour un mélange de ces cultures complémentaires en Europe, pour une fécondation croisée. Il en est lui-même un exemple, né d’un père saxon et d’une mère bavaroise, lui luthérien, elle catholique ; il parle l’allemand natif et le français appris. Ernst Jünger est sans doute l’un des rares écrivains pleinement européens. C’est aussi ce qui me séduit en lui.

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1998 épuisée

Ernst Jünger, Second journal parisien – Journal 1943-45, Christian Bourgois 1995, 426 pages, occasion €0.92

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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Obliger au service national

Voilà une idée simpliste qui plaît à Monsieur Toutlemonde (peut-être moins à Madame ou à Trans car – égalité oblige ! les trois sexes y seraient soumis).

Le refrain est connu : rien ne va plus, c’était mieux avant, les jeunes ont besoin d’être repris en main, la civilité et les valeurs ne sont plus respectées, l’école est laxiste et les « maîtres » ne maîtrisent plus rien, se contentant d’animer des classes anarchiques. En bref, comme disaient les vieux de 14 à leurs petits-enfants des années soixante, « il vous vaudrait une bonne guerre ».

Or la société a changé. Les valeurs d’autorité et de hiérarchie d’hier ne sont plus admises aujourd’hui où chacun se veut autonome, sinon « libéré » (sauf chez les communautaires qui privilégient leur clan et chez les sectaires qui ont peur de toute liberté et préfèrent obéir).

La jeunesse n’est pas uniforme et ne saurait se retrouver sous un même uniforme sans voir ressurgir ces plaies du service militaire d’hier qui étaient les exemptions, les pistons et la coopération. L’égalité obligatoire engendre inévitablement des inégalités de défilement, d’autant plus fortes que l’on est haut placé dans la hiérarchie sociale. Les seuls à subir seraient donc les pauvres en richesse, donc en pouvoir et en savoir, donc en relations. Les traditionnels se défileront, les rebelles défileront – mais pas sûr qu’ils ne subvertissent pas le « service » comme inutile.

Appliquer une pédagogie autoritaire sur la nostalgie du bon vieux service militaire, comme Bayrou, apparaît comme voué à l’échec à l’ère des smartphones interconnectés. D’autant que ceux qui le regrettent sont souvent ceux qui ne l’ont jamais fait, exemptés comme fous mais pas dangereux (P4) ou employés au ministère, voire « coopérants » dans les pays exotiques. Je fais partie des quelques 70% seulement de ma classe d’âge uniquement garçons qui ait réellement et concrètement accompli son « service ». Je n’y ai pas trouvé grand-chose à garder, même avec le recul, pas même une expérience sociale tant la discipline était inepte, les apprentissages dépassés et la vie de caserne d’une pauvreté intellectuelle et morale (voire sanitaire) criante.

Nos technocrates voudraient-ils donc refaire le coup des 35 h appliquées partout à tous de pareille façon ? On a vu ce qui en résultait… un décrochage de la productivité qui a duré plus d’une décennie par rapport à nos bons voisins qui se gaussaient de ces intellos se prenant pour des chefs d’entreprise comme Marie-Antoinette jouait à la bergère.

Si l’on veut renouveler les valeurs civiques dans la société, pourquoi ne pas passer par l’école ? Evidemment, il faudrait rendre obligatoire avec contrôles les heures d’éducation civique théoriquement prévues et rarement dispensées, si l’on en croit certains rapports… Il faudrait faire participer les élèves à la vie lycéenne autrement que par de vagues consultations préparées d’avance où la gent professorale garde la haute main sur l’ordre du jour et les moyens. Il faudrait encourager la pratique du débat oral et argumenté, ce dont sont bien incapables nombre d’enseignants qui ne savent même pas ce que c’est.

Il faudrait aussi – et ce n’est pas simple – réoccuper les « territoires perdus de la République » pour que la citoyenneté « égale pour tous » ait un sens quelconque. Vaste programme !

Non que cette utopie ne soit pas digne d’être considérée, mais procédons par ordre.

Le sens du devoir ne s’apprend pas par une initiation virile de quelques mois sous la férule des militaires, malgré le tropisme crypto-fasciste du tempérament français toujours porté à la révérence aux autorités et à l’Etat, vieil héritage romain, catholique et bonapartiste, avant de sombrer dans le pétainisme du « chef » et de se régénérer un temps dans le gaullisme du général.

S’il s’agit d’un « brassage des identités culturelles », je ne vois pas de quoi il peut s’agir, puisque la République est Une et indivisible et ne tolère pas de communautés particulières en son sein. Ses valeurs sont de culture française et pas multiculturelles, car il n’y a pas besoin de « service civique » pour constater les écarts entre les cultures. Et un « formatage » de quelques mois pour rattraper ce que ni l’école ni la société n’ont su bâtir sur une quinzaine d’années de socialisation est une douce illusion.

S’il s’agit d’un service « militaire », n’a-t-on pas peur de former de nouveaux terroristes bien plus avertis que les nuls qui bidouillent sur Internet ? A moins d’armer profs et citoyens majeurs, à l’américaine. Ou d’instaurer une surveillance continue et tatillonne bien au-delà du monde d’Orwell.

S’il s’agit de donner « à la jeunesse de France des causes à défendre, des combats à mener dans les domaines social, environnemental, culturel », selon les vœux du Président, il existe le service civique, déjà créé en 2010. Il n’est nullement obligatoire et connait un gros succès justement parce qu’il n’est pas obligatoire et qu’il est rémunéré : pourquoi ne pas le développer ? Car on s’aperçoit, petit détail de l’histoire, que les candidats sont cinq fois plus nombreux que les structures d’accueil ne le permettent aujourd’hui…

Ce coût, nerf de la guerre et du service, qui y a pensé ? Un rapport non publié estimerait le coût du service national universel pour 800 000 jeunes à au moins 2,4 milliards d’euros par an, selon Les Echos.

Les yakas sont faciles, les onfait nettement plus rares. Sauf à basculer dans ce nouveau dispositif TOUS les budgets de formation, d’insertion, d’aide au logement et à l’emploi pour ces jeunes sortis de l’école sans rien, ne sachant parfois même pas lire, qui représentaient en 2015 (derniers chiffres mystérieusement disponibles alors que nous sommes en 2018), 17% des Français de 15-29 ans hors système scolaire, emploi ou stage. Sauf à encourager le bénévolat obligatoire, ce bel oxymore des yakas de tous les faux cons.

Petite anecdote croustillante : « Emmanuel Macron, n’a pas effectué son service militaire grâce au report de sa date d’incorporation au motif de la poursuite d’études supérieures » est-il écrit dans la bible des badaunautes… Faites ce que je dis, pas ce que j’ai fait, est-il l’argument suprême pour imposer cette obligation à une jeunesse qui n’en veut pas ? Un nouveau « rapport » est demandé pour avril sur le sujet que les députés ont refusé de débattre en janvier.

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