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Éternelle tentation communiste

Les débats politiques portent toujours sur le modèle de société désirable. Il y a 25 ans existait la société capitaliste, représentée par l’Amérique et ses incontestables succès. Et la société communiste, représentée par l’URSS à la pointe et par la Chine en développement, avec la base avancée de Cuba en David contre Goliath. Le communisme représentait une utopie syndicale et populaire pour les Français qui donnaient alors autour de 20% au PC à chaque élection ; la jeunesse encensait les diverses formes intellectuelles du gauchisme, de la sophistication trotskiste au simplisme mao ; technocrates et bureaucrates y voyaient le prolongement de l’État-providence avec pour corollaire le renforcement de leur pouvoir social.

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Est arrivée la crise mondiale du pétrole, l’inflation massive, l’incapacité des administrations à réagir – donc la déréglementation. L’URSS s’est écroulée, la Chine a commencé son virage, Cuba a sombré dans la paranoïa sénile. Le monde n’a « plus le choix » parce que dans le concret, aux voix, un système l’a emporté sur l’autre. Ce qui n’empêche pas l’utopie de survivre. On en trouve des traces dans les arguments ressassés de nombre de ceux qui ne sont ni aux affaires, ni aux leviers de l’économie, mais confortablement fonctionnaires. Il est confortable de prêcher du haut d’un statut quand on n’a nulle main à mettre à la pâte.

C’est pourquoi il est utile de revenir à ces débats ardus qui ont fait l’objet de tant de publications savantes. Mieux vaut la rigueur que la mauvaise foi. Guy Bensimon, professeur d’économie à l’IEP Grenoble et chercheur au CNRS, a publié en 1996 un intéressant Essai sur l’économie communiste (toujours disponible). Malgré le jargon qui reste la marque de la sociologie, il plante avec rigueur le décor. Une économie réelle n’existe que dans une société réelle ; or une société est toujours organisée autour de rapports sociaux. Economie de type capitaliste ou économie de type communiste ne peuvent s’analyser sans mettre au jour la domination et les autres types d’échanges sociaux. C’est la faiblesse des critiques néoclassiques que de juger du communisme selon les normes d’une société marchande ; c’est le mérite du russe Alexandre Zinoviev d’avoir mis le doigt sur le sujet.

Tout système social est complexe, il implique une division du travail et des rapports hiérarchiques entre les gens, entre les groupes ; chaque système social est issu d’une ligne historique distincte, ce pourquoi « la transition » russe entre soviétisme et libéralisme ne se fera pas avant une génération au moins. Si l’on dégage les types abstraits, deux lignes apparaissent :

  1. « La ligne historique du communisme, c’est la contrainte de l’organisation sociale » p.245. Chaque individu n’est pas considéré comme unité de décision indépendante mais obligatoirement rattaché à une cellule sociale (production, vie publique, relations personnelles) et chaque groupe de cellules à un bloc, entreprise ou administration. Ces dernières appartiennent à des ministères que coordonne le Plan, impulsé d’en haut par les oukases politiques du Comité Central du parti unique. La société communiste est une société de domination et de soumission des individus à une nomenklatura de quelques-uns qui règlent l’organisation d’une société complexe par la politique.
  2. « La ligne historique du capitalisme, c’est la liberté d’entreprendre et de commercer avec, à la base, ce qui allait devenir la relation de droit et la liberté juridique » p.246. Professions et commerce se sont développés dans les interstices de l’organisation sociale (alors féodale). L’organisation sociale encourage l’activité fictive et fixe les individus à leur groupe – alors que la liberté d’entreprendre promeut l’efficacité du travail et détache l’individu du groupe par les échanges.

Toute organisation sociale tend à contrôler ; toute revendication de liberté pour s’y opposer est ‘capitaliste’, puisque seule l’efficacité de gestion des ressources rares (le propre du système capitaliste) permet l’émancipation économique des individus et groupes sociaux du poids trop étouffant de l’organisation sociale. D’où cette remarque de l’auteur : « Croire que ‘le communisme est mort’ est une pure illusion. Il sera toujours présent tant qu’il y aura des sociétés complexes, y compris dans les sociétés occidentales qui, quoique ‘capitalistes’, ne peuvent se passer d’organisation sociale » p.246. Notons que cette émancipation capitaliste-démocratique-scientifique (les trois sont historiquement liés…) est à la fois ‘contre’ et ‘avec’ l’organisation puisqu’aucun système, même économique, ne peut subsister sans règle.

Mais c’est cette dialectique de l’individu et de la société qui crée la dynamique de l’innovation capitaliste, cette dialectique des groupes et pays créatifs d’économies-monde qui entraîne les autres dans ‘le progrès’. L’actuel débat sur la ‘régulation’ est bien de ce type. L’Etat veut contrôler tandis que les individus résistent. La médiation est assurée, en Occident, par le droit, lui-même élaboré et renouvelé par les instances démocratiques de débats et de votes réguliers.

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Pourquoi la tendance centralisatrice (« communiste ») a-t-elle échoué ?

  • De fait, parce qu’historiquement les sociétés sont sorties d’une économie de guerre et de reconstruction (de 1914 à 1991, la fin de la guerre froide).
  • Politiquement, parce que la coexistence des systèmes, durant 60 ans, a clairement montré qu’un type de société et pas l’autre pouvait augmenter son niveau de vie, entreprendre ou choisir la protection d’un statut, libérer sa création artistique, ses loisirs et ses mœurs, s’exprimer librement, aller et venir sans contraintes dans le monde entier. Dès que le Mur et autres rideaux de fer ou de bambou se sont ébréchés, l’exode a été massif, les gens votant avec leurs pieds faute d’autre moyen.
  • Socialement, parce que la lutte (la concurrence dans le type capitaliste) prend une forme inhibante dans le type communiste : « La préventisation est la forme de lutte sociale qui se noue entre individus dépendants les uns des autres du fait de leur cosubordination. (…) Son but est d’empêcher que les individus ne se détachent de la masse ; elle consiste donc à nuire aux individus performants tout en permettant aux faibles de se hisser jusqu’à la moyenne » p.99. Ses moyens sont « les dénonciations, les calomnies, l’usage de faux » ; ses conséquences sont « la tendance généralisée vers la médiocrité, la tendance à l’abaissement du niveau moyen de production de la société, la tendance au renforcement du goût de la société pour l’étalage, le bluff, les formes fictives d’organisation et d’activité, l’imitation de l’activité aux dépens de l’activité réelle » p.100. Les innovations se font en sociétés capitalistes, les recherches d’Etat qui existent en société communiste sont alimentées surtout par l’espionnage technologique (URSS, Chine…) et sont réservées exclusivement à l’armée (ou au pouvoir central) ; elles ne se diffusent pas dans la société ni dans le reste du monde.
  • Economiquement, parce que les sociétés ont jusqu’ici choisi la quantité de biens disponibles, la qualité de la production et la productivité du travail (où excelle le système capitaliste) – plutôt que l’emploi garanti, l’exploitation du travail faible et les risques absents (où excelle le système communiste). A faire une comparaison, il faut lister tous les attributs sociaux et pas seulement se cantonner aux critères purement économiques. Notons que le Japon, société clanique, a opéré une synthèse historique originale des deux jusqu’à présent. Et que la Chine Populaire s’est ouverte au marché tout en conservant une ‘junte’ dite communiste (qui n’est qu’un mandarinat traditionnel où l’idéologie sert de voile). Avec « la crise », le balancier revient vers la protection et la garantie, redonnant au type communiste des couleurs nostalgiques.
  • Oui, mais… l’écologie fait une entrée en force dans les préoccupations et les craintes ! Or, selon Zinoviev, la propension des sociétés communistes à une faible productivité entraîne certaines conséquences : « la baisse d’intensité dans ‘l’échange des substances’ aussi bien à l’intérieur de la société qu’entre la société et son milieu, le ralentissement de tous les processus vitaux, le développement de la croissance purement physique du corps social (croissance économique extensive) (…) l’exploitation cupide de la nature et le parasitisme » p.207. Le capitalisme est plus efficace pour gérer les ressources rares ; le communisme est gaspilleur, extensif et peu soucieux de la moindre efficacité économique – seule la politique compte.

A cette aune, la voie communiste reste barrée et le parti Socialiste français aurait eu raison de tirer un trait sur cette révolution marxiste… s’il l’avait assumé. Reste la voie de l’aménagement, donc du réformisme qui vise à d’abord laisser-faire – avant de corriger.

Guy Bensimon, Essai sur l’économie communiste, L’Harmattan 1996, 272 pages, €23.90

Alexandre Zinoviev, Le communisme comme réalité, 1981, Livre de poche Biblio essai, €4.46

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Musulmans ou islamistes

Comme beaucoup de ceux qui réfléchissent avant d’énoncer, je fais une claire distinction entre ceux qui croient simplement et ceux qui veulent imposer leur foi. Ainsi entre catholiques et intégristes, ou musulmans et islamistes. Notons ce fait particulier qu’aucun juif ne veut convertir les autres, et que les bouddhistes ne proposent que leur exemple de vie bonne pour attirer les adeptes.

N’oublions pas qu’Arthur Rimbaud, Henri de Monfreid et Isabelle Eberhart se sont convertis à l’islam. Mais cela restait de la foi intime, pas du prosélytisme intolérant, une manière aussi de pénétrer les sociétés étrangères de l’intérieur pour mieux les comprendre. La foi est du domaine individuel, intime, et Sadiq Khan élu en mai 2016 Maire de Londres a laissé le djihad au vestiaire.

Certes, les croyants peuvent tenter de convertir « de bonne foi », étant sûrs non seulement de détenir la Vérité absolue révélée par le seul Dieu suprême, mais surtout de « sauver » les âmes des mécréants. Ce fut le cas des Jésuites du Paraguay et des missions en terres étrangères. Mais nul besoin de religion pour cela : aider les autres est un mouvement généreux universel. La médecine et l’école furent les vertus d’une certaine colonisation faite pour de « grandes idées » – en général républicaines puis humanistes.

Ce qui n’est pas allé sans dérives. Le positivisme scientiste et la foi républicaine, socialiste voire communiste, ont été aussi des autoritarismes visant à dominer les peuples-enfants et à discipliner l’anarchie sexuelle africaine et polynésienne. Pour mieux exploiter le travail, faire « suer le burnous » et « éradiquer la paresse congénitale » (hum !).

ibn khaldun le livre des exemples tome 1

Mais la vertu des pays occidentaux est de s’être rendu compte de ces dérives, qu’elles soient celles des missions évangélisatrices dont les Jésuites sont revenus, de la « volonté générale » de 1789 que la révolution voulait étendre à toute l’Europe avant tout le genre humain, du communisme soi-disant « scientifique » qui devait libérer le monde entier des chaînes de l’exploitation – au service d’une étroite élite soumise au grand Parti unique…, ou du socialisme jacobin dont les technocrates savent mieux que vous ce qu’il vous faut. Tous se méfient de « la démocratie », le peuple leur paraissant ignare, manipulé ou beauf réactionnaire. Les discours sur le Brexit, après celui sur la montée du Front national aux européennes, en témoigne.

Ces croyances religieuses ou séculières, qui sont légitimes car elles font avancer l’humanité, sont désormais cantonnées dans la sphère privée pour ce qui est de Dieu, et dans la sphère politique pour ce qui est du débat sur les valeurs. La guérilla catholique contre la révolution a cessé ses effets après 1945 – non sans avoir sali les idéaux humanistes puis étriqué la pensée durant un siècle et demi – jusqu’au pétainisme de soumission (la « manif pour tous » est restée sans lendemain). L’agitation permanente marxiste depuis 1945 n’a jamais cessé (avec la CGT, Besancenot et Mélenchon) – mais elle se maintient dans les normes démocratiques, même si « la rue » exige plus de démocratie directe et moins de démocratie représentative. Le Parlement, en France, étant réduit à voter selon l’appartenance partisane sans discuter – ce qui est pourtant son rôle.

Mais aujourd’hui, seul l’islam renaît comme religion conquérante, intolérante, terroriste.

Pourquoi ? Parce qu’il veut en revenir aux origines et que ces origines sont la guerre tribale mêlée à la guerre idéologique au nom de la Révélation. S’il n’est de dieu que Dieu, il commande en tout et les minables humains doivent s’humilier devant Lui et obéir en tout aux Paroles qu’il a distillées via l’archange Djibril à l’oreille de l’illettré Mahomet, puis aux paroles du Prophète en son vivant, puis des gloses des érudits après le Prophète, puis des fatwas de savants autoproclamés qui se veulent détenteurs de l’unique interprétation de la vraie Vérité…

Les Musulmans sont des croyants légitimes s’ils pratiquent leur foi en privé, acceptant le compromis de la vie en commun. Mais les islamistes sont des croyants guerriers qui veulent imposer leur foi particulière au monde entier, surtout dans les pays qui les acceptent mal. C’est leur vengeance – que ce « surmusulman » (Fethi Benslama, psychiatre) : le renversement de l’humilité en arrogance analogue au Superman inventé en 1933 par un Juif américain sur le modèle de l’Übermensch de Nietzsche – déformé par l’aryanisme nazi. Le ressentiment intime projette une image boursoufflée de soi, déformée par la haine et dominatrice, qui conforte le moi blessé. Surtout de ceux qui ne sont pas encore des hommes, entre 15 et 25 ans, eux qui cherchent leur virilité dans la fraternité garçonnière d’où les femelles sont bannies, et qui justifient la raideur du sexe interdit par la kalachnikov rigide qui crache son jus puissant.

Cette quête de la Pureté, qui est l’un des ressorts du radicalisme adolescent confronté à la « souillure » du désir sexuel, trouve dans le corpus islamique de quoi se justifier.

Car les textes sacrés sont loin d’être innocents… Ils sont considérés par les oulémas comme véritablement authentiques. L’islam doit être étendu par les armes ; le djihad n’est pas qu’intérieur mais se manifeste dans la société et contre les ennemis ; les Juifs de Médine ont été exterminés par Mahomet lui-même – par calcul politique ; les minorités non-musulmanes des autres religions du Livre doivent être « soumises » et reléguées avec des droits inférieurs, payer un impôt communautaire.

fesses mediavores

L’islam, dans sa pureté croyante originelle, est dans ses effets analogue au nazisme – sauf que la foi remplace la race et que quiconque peut toujours se convertir. Ceux qui ne le font pas sont des sous-hommes, ceux qui résistent des cafards à exterminer. Toute la littérature militante de Daech – proclamé État islamique – le répète à l’envi.

De l’administration de la sauvagerie’ (édité en français sous le titre ‘Gestion de la barbarie’ et un temps disponible sur Amazon, à la Fnac et à la Librairie catho…), rédigé vers 2003 par Abou Bakr al-Baghdadi, explique en détail comment s’emparer d’un territoire, le soumettre brutalement par la terreur et l’application stricte de la charia wahhabite, puis porter la guerre au cœur de l’ennemi occidental et juif par les techniques mêmes du trafic financier, de la communication et de l’information occidentales. Mentir, voler, violer, vendre des œuvres d’art ou des êtres humains, crucifier, torturer, tuer – sont des pratiques permises et même légitimes « au nom d’Allah ». Comme si Dieu avait créé les bas instincts pour qu’ils servent sa Gloire.

L’historien de l’islam Ibn Khaldun (1332-1406) démontre clairement combien la religion est ce qui donne corps et forme au peuple arabe. « L’islam – la religion musulmane – est le seul monothéisme qui implique les devoirs de la guerre dans ceux de la religion », selon le professeur d’histoire médiévale de Nanterre Gabriel Martinez-Gros dans un numéro de la revue L’Histoire (423, mai 2016, p.56). C’est la progressive instauration de l’État, avec sa division des tâches entre guerriers, experts et lettrés, qui pacifie la violence originelle de la croyance. Pour Ibn Khaldun, les Turcs, les Mongols et les Berbères dans l’Oumma ont affaibli les Arabes – puisque la religion n’avait plus d’utilité politique pour l’empire. Or, rappelle Ibn Khaldun : « Dans la communauté musulmane, la guerre sainte est un devoir religieux parce que l’islam a une mission universelle et que tous les hommes doivent s’y convertir de gré ou de force » (Muqaddima – Le Livre des Exemples, p.532).

C’est cet écart entre l’origine et aujourd’hui qui fait que des musulmans deviennent islamistes. Le retour aux sources est un danger, aussi bien pour les racistes que pour les croyants. Mais c’est bien ce qui guette notre monde, déçu de la tournure des choses.

Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice : le Surmusulman, 2016, Seuil, €15.00

e-book format Kindle, €10.99

Ibn Khaldun, Muqaddima – Le Livre des Exemples tome 1, Gallimard Pléiade, 2002, 1555 pages, €76.50

Jean Lafontaine, Pourquoi l’aveuglement occidental est la plus grande force de l’islam : illustration avec la « Déclaration de Marrakech », 2016, Atlantico

 

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Président pour rien ?

Chômage, entreprise, terrorisme, Union européenne, vivre-ensemble – il semble que François Hollande ait tout faux. Echec sur toute la ligne. Echec à gauche où « la morale » est bafouée, échec surtout pour le pays, laissé dans le même état qu’il y a quatre ans – sans l’excuse de la crise cette fois. François Hollande a-t-il été un président pour rien ? Le chantre de l’impuissance publique ?

Je précise que je n’ai rien contre l’homme, sympathique en privé et volontiers blagueur, comme Jacques Chirac. Je dirige mes traits contre l’homme public, hésitant, velléitaire, sans grand sens de l’histoire, tout à son souci d’équilibrer sans cesse les contraires, les intérêts, les trois France…

Le chômage, cette fameuse et obstinée « inversion de la courbe » qui ne cesse de narguer – depuis quatre ans ! – le président. La faute à Sarkozy ? Comme c’est facile… Le quinquennat de Nicolas Sarkozy a connu la double crise des subprimes et de l’euro – celui de François Hollande connait à l’inverse la conjonction des bonnes fées : chute de l’euro, du prix du pétrole, des taux d’intérêt. Grâce à cette triade, toute l’Europe s’est redressée… Toute ? Non, le petit village gaulois de Hollandie résiste encore et toujours au mouvement du monde. Mais oui, augmenter les impôts, surtaxer les services à la personne, refiscaliser les heures supplémentaires, réglementer le logement à la Duflot n’encouragent pas l’emploi ; mais oui, réglementer à tour de bras sur tout n’encourage pas la création d’entreprise ni la prise de risque ; mais oui, la passation en force d’une réformette inutile à force de reniement sur le code du travail n’encourage pas les étrangers à venir installer des emplois, ni les salariés à faire confiance aux syndicats. Le chômage est cette fameuse « exception française » que les Français un tant soit peu éduqués fuient par milliers à l’étranger depuis 4 ans, une exception encouragée par les pouvoirs publics qui préfèrent protéger les inclus, désirée depuis toujours par la CGT pour renverser le Système parce que seuls comptent, dans son esprit borné par l’idéologie, « les prolétaires » (et que les chômeurs sont un lumpenprolétariat « jaune », prêt à brider le niveau des salaires pour simplement travailler), attisée par Sud et autres anars qui refusent tout « dialogue social » pour le bonheur de l’affrontement, regardée avec plaisir par le Medef qui y trouve argument pour contraindre les salaires… Le chômage qui empêche toute « intégration » des minorités visibles car, quand l’emploi est rare, on prend plus volontiers le candidat neutre et le moins polémique. Échec sur toute la ligne, tant la conjonction des intérêts reste en faveur du statu quo.

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L’entreprise – qui crée l’emploi – est-elle encouragée sous Hollande ? Technip fusionne avec l’américain FMC Technologies pour aussitôt installer son siège social à Londres, comme Arcelor-Mittal l’a fait au Luxembourg, Rhodia-Solvay en Belgique, Alcatel-Lucent-Nokia en Finlande, Lafarge-Holcim en Suisse. Serait-ce à cause d’une administration à la française trop coûteuse et tatillonne ? Notre pays reste-t-il aussi attractif économiquement, fiscalement ou socialement que François Hollande voudrait nous le faire croire ? Le sujet, au gouvernement (et évidemment à gauche) semble bel et bien tabou. Car le parti Socialiste n’a jamais réglé la question de la « lutte des classes » : une partie est pour la production afin de redistribuer avec de gros impôts, l’autre partie est pour la guerre civile classe contre classe afin de faire rendre gorge aux patrons (génétiquement) exploiteurs. Hollande comme d’habitude fait « la synthèse » – c’est-à-dire qu’il ne fait rien, il laisse bloquer toute rénovation.

2016 patrick artus VA manufacturier et Dette publique comparee

Le terrorisme, dans toute son ampleur franco-française, a été découvert avec surprise par les technocrates en charge du pouvoir ou dans l’opposition depuis quatre décennies. Ils n’ont rien voulu voir venir, ce n’était pour eux pas croyable, et surtout pas d’amalgame ! « Tout le monde » peut être terroriste mais surtout pas les Arabes, ni les islamistes en particulier… Tous les terroristes passés à l’acte étaient connus des services, mais aucun personnellement surveillé, cela aurait été « cibler au faciès ». Ce pouvoir, depuis quatre ans, a laissé les corporatismes policiers ou gendarmes se cacher des informations et se hausser du col pour le matériel ou la gloire, augmentant d’autant la dépense publique pour la sécurité et diminuant d’autant son efficacité. Quoi ! Le RAID et le GIGN en même temps pour arraisonner deux frères Kouachy dans une imprimerie vide ? Alors qu’au même moment, un Coulibaly tirait à la kalach sur des Juifs à Paris dans un hyper-casher ? La leçon de l’après-Merah n’a pas été retenue, faute de volonté politique. Pour Hollande, seul compte le blabla symbolique devant le Congrès, mais quels sont les actes concrets ?

L’Union européenne a connu une absence totale de la France, jamais un président n’a été aussi ectoplasme dans le débat européen. L’immigration venue de Syrie ? – aucune entente avec Angela Merkel, aucune position à propos de l’accord inique avec la Turquie d’Erdogan, aucune proposition de gardes-frontières Schengen – RIEN. La finance ? « Mon ennemi » semble devenu mon ami et la lutte contre le dumping fiscal dans l’UE même, hors rodomontades enflammées, est absente. Le président pense à sa réélection et discourt en Pangloss sur le meilleur des mondes possibles, ou joue avec le « sans moi le chaos ». Mais il suffira que le taux d’intérêt directeur de la Banque centrale européenne remonte à 2% (bientôt), que le prix du pétrole passe (dans quelques mois) à 60$ le baril au lieu de 25 en janvier, que cette hausse pousse l’euro à la hausse pour que, selon l’économiste de Natixis Patrick Artus, le Budget français soit contraint et que la Dépense publique devienne insupportable. Or Hollande n’a qu’à peine atténué la courbe de la hausse, il n’a en RIEN diminué la dépense, au contraire ! Les cadeaux électoraux commencent à pleuvoir un an avant la présidentielle, comme l’avait fait Jospin avant de finir comme on sait.

Le vivre-ensemble, la corruption des élites, le corporatisme, l’islam ? Rien de cela, qui taraude en ses profondeurs la société française, n’est abordé, expliqué, corrigé. Le président se contente de dire « c’est pas bien » quand on tague une mosquée – mais il ne dit rien quand on vandalise une église. Cahuzac ? – Je ne savais pas… Mais qui donc l’a fait ministre ? Le financement des mosquées ? – le wahhabisme saoudien ou le Qatar intégriste. Mais qui s’en soucie ?

L’incroyable boboterie du victimaire, ces pôvres gais lesbiens empêchés de se marier, d’adopter, de procréer assistés – ce que les gais et lesbiens soixantuitards s’étaient bien gardé de réclamer – ce pôvre rapeur de Black M empêché à Verdun alors qu’il insulte dans ses litanies les « koufars » (nous – les mécréants, un équivalent aussi méprisant et condescendant en langue coranique que « nègre » en langue française), voire les « pédés » à châtrer et autres « youpins », cette « courageuse » entreprise d’un ministre de défendre contre « le fascisme » un  rappeur comme s’il s’agissait d’un Dreyfus en prison, cet incroyable « amalgame » qu’un Noir ne serait nullement raciste lorsqu’il prononce les mots interdits alors qu’il n’est qu’un pôvre riche chanteur à succès des banlieues !… On a vu plus démagogique, rarement plus bête. La multiculture du fric et de l’insulte érigée en modèle pour la France. Vive le socialisme, qui prend la défense de ces pôvres victimes qui ont bien « le droit » d’être gaiement mariés ou papa, ou minoritaires racistes !

Rap par Rita Mitsouko

Nul doute que – vu le succès sur tous ces sujets – le socialisme hollandais a encore dégringolé d’un cran dans l’estime (déjà faible) que le populaire lui porte. Nul doute aussi que – si l’on retombe à la présidentielle sur les deux bras cassés que sont l’Agité et la Synthèse – le premier tour ne réserve une belle surprise. La faute à qui ? – Au président pour rien…

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Antipolitique ?

A quoi servent les gouvernants, sinon à gouverner ? Mais lorsqu’ils donnent le sentiment de n’avoir aucune vision de l’avenir du pays, lorsqu’ils multiplient les mesurettes bien loin de l’ampleur des problèmes à la résolution desquels auxquels ils disent s’atteler, lorsqu’ils se défaussent sur « les autres » (les États-Unis, la Finance, Bruxelles, l’OTAN, les régions…) – à quoi peuvent-ils bien servir ? A inaugurer les chrysanthèmes, comme on disait du président de la IIIe République ?

La contestation grandissante, en bas dans le peuple qui vote extrémiste (de droite) et en haut chez les intellos qui critique la gauche, la droite et les partis, est moins contre l’arbitraire que contre l’impuissance. Avant, les gouvernant gouvernaient et leur contrainte était contestée ; maintenant, les gouvernements ne font rien et leur mollesse fait se débander non seulement les militants, mais aussi les citoyens.

politique

Ce n’est pas manque d’intérêt pour la chose politique, c’est le manque d’intérêt pour le blabla de com’. Ce n’est pas montée de l’égoïsme et du repli sur soi, c’est la montée de l’exaspération pour les édredons politiciens. Non seulement l’élite qui gouverne n’est pas à la hauteur, mais elle empêche même les décisions – par inertie, par habitude, par procédures, par copinage, par tabou idéologique, par peur de déplaire aux roquets de la Morale. Les gouvernants – président, ministres, sénateurs, députés, conseiller généraux – sont devenus professionnels de la politique. Ils ont acquis l’expertise qui va avec – mais accru l’écart avec les simples citoyens, par le jargon et l’entre-soi. Les pros ne parlent qu’aux pros, pas aux prolos.

C’est le temps des experts, ceux qui sont censés savoir, malgré leur domaine souvent étroit et leur culture générale souvent déficiente. L’économie, c’est une grande matière ; l’économisme est une vision étriquée. Gouvernants et technocrates n’écoutent jamais les gens, mais les médias et les sondages. Ils ne répondent jamais aux véritables questions, mais aux grands principes de parti. Ils ne résolvent pas les problèmes mais considèrent qu’il suffit de « faire une loi » et basta. Être proche des gens, ce n’est pas jouer au bouffon sympa, mais c’est comprendre la vie au ras des gens pour répondre à leurs vraies préoccupations : chômage, santé, retraite, civilité. L’insécurité nationale, sociale et culturelle fait plus de ravages que les « graves questions » blablatées à longueur de discours par les orateurs de tribunes.

  • Ce n’est pas l’immigration qui est un problème en soi, c’est l’intégration, donc un certain islamisme : que fait le gouvernement pour répondre à cette préoccupation légitime ? De la morale et du déni, plus préoccupé par les syndicats enseignants que par l’avenir de la société…
  • Ce n’est pas le manque de travail qui pose question vraiment, c’est la peur d’embaucher des patrons soumis aux règlementations et taxes qui s’accumulent sans ordre et constamment, c’est la crispation des syndicats qui veulent à tout prix « conserver » les acquis de leur minorité électorale – et tant pis pour l’emploi des autres (voir les pilotes d’Air France).
  • Ce ne sont pas les impôts en soi qui sont contestés, c’est leur remaniement chaque année, le « toujours plus » – tandis que le déficit du Budget et les dépenses de l’État (y compris le « nombre des fonctionnaires ») ne baisse pas.

C’est le mensonge et l’impuissance, les promesses jamais tenues, le déni des réalités nationales, sociales et culturelles des bobos confits entre eux autour de Science Po et l’ENA, ne connaissant rien à la banlieue, ni à la province, ni à l’entreprise – c’est tout cela qui exaspère les électeurs citoyens.

tout est possible

Ces derniers se disent qu’après tout, autant élire un vrai bouffon que les faux qui nous gouvernent. Beppe Grillo en Italie, le maire de Reykjavik en Islande, le maire de Londres, sont-ils plus mauvais que les pros de la pol ? Les intellos français se disent qu’après tout ils pourraient y aller, comme Jacques Attali, Dominique Reynié, Michel Onfray peut-être. S’il suffit d’être médiatique pour être connu, donc élu, pourquoi feraient-ils plus mal que les élus devenus connus, donc médiatiques ?

Il y a un problème d’équilibre des institutions en France depuis Mitterrand. Ce pourquoi une commission planche sur le sujet. Mais son rapport servira-t-il une fois de plus à caler les armoires ? Un seul mandat présidentiel de 7 ans (ce que voulait Raymond Barre) est probablement plus intelligent que deux mandats étriqués de 5 ; un Premier ministre enfin gouvernant (comme le prévoit la Constitution) est probablement plus habile que l’hyper-présidence touche-à-tout qui ne décide jamais de rien, éternellement dans la « synthèse » ou la course à la suite ; une dose de proportionnelle aux Législatives permettrait peut-être moins de démagogie en faisant entrer aux Parlement des extrémistes qui seraient mis au pied du mur des votes à décider.

Rien ne va plus, que les prébendes. Mais si l’on veut réhabiliter la politique, il faut sortir les sortants (comme les ex-sortants) et faire en sorte qu’on ne les revoie plus !

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Convalescence économique après la grippe Hollande ?

La France a attrapé la grippe avec le virus socialiste, en témoignent les courbes statistiques depuis l’élection de François Hollande. De 2012 à 2014, la croissance n’a jamais dépassé 0.4% par an alors qu’elle a été supérieure à 2% sous Sarkozy, en 2006 et 2007, 2010 et 2011 – sauf le trou 2009 dû à la crise, mais moindre qu’en Allemagne et au Royaume-Uni. L’indice PMI (Purchasing Management Index) qui enquête chaque mois auprès des directeurs d’achat des entreprises (industries et services), montre que la confiance s’est écroulée dès l’arrivée – en fanfare idéologique – du gouvernement Hollande vers la mi-2012, et qu’elle ne s’est toujours pas relevée.

2014 2005 croissance en france insee ravages ideologie hollande

Les moulinets petit bras en faveur de la compétitivité des entreprises (CICE) et d’un « pacte » de responsabilité et solidarité sont arrivés laborieusement et bien tard pour compenser les rodomontades de campagne électorale (taxer les revenus à 75%, mettre au pas les « patrons », augmenter massivement les impôts, inventer de nouvelles taxes, multiplier les normes écologiques et foncières…). Le constat est là : la France depuis mai 2012 stagne, maladive, perdant de la demande par les impôts sur les ménages et de la compétitivité par les entraves idéologiques à l’entreprise et au travail. Notons que c’est plus « le discours » que « le socialisme » qui est responsable de la méfiance de chacun à investir, entreprendre ou embaucher : Lionel Jospin avait su redonner de la confiance, pas Jean-Marc Ayrault ni surtout François Hollande.

L’année 2014 s’est terminée en stagnation (+0.4%) et à inflation zéro, signe que la demande est en panne et que l’investissement ne repart pas.

  1. Les impôts sur les ménages et surtout le chômage pèsent sur le pouvoir d’achat, donc sur la consommation comme sur l’investissement privé dont la composante principale est le logement, effondré en raison de la désastreuse politique Duflot ;
  2. les entreprises n’ont pas les marges suffisantes pour investir et être assez compétitives à l’exportation, en raison des taxes, de la rigidité de l’emploi et de la pression idéologique « contre » les profits ;
  3. le déficit public et la dérive des embauches de fonctionnaires en collectivités locales pèsent sur l’investissement public.

Globalement, l’investissement est en recul de 1.6% sur 2014, dont -5.8% pour les ménages et +0.2% pour les entreprises.

2008 2015 indice pmi composite credit agricole

L’année 2015 pourrait voir une petite embellie, avec une croissance anticipée entre +0.9% et +1.2%. La raison ? Une conjoncture exceptionnelle de baisse du prix du pétrole, de baisse de l’euro et de baisse des taux d’intérêts. Rare conjoncture, attendue comme le Messie par tout ce que la galaxie médiatique compte d’économistes « de gauche » ou « atterrés ». Elle va montrer combien tout le reste va avoir comme effet réel : la politique Hollande, la confiance que son gouvernement est capable de susciter, les frasques du parti socialiste, des frondeurs et autres syriza sur le gâteau. Il est rare de pouvoir expérimenter une potion économique « toutes choses égales par ailleurs ». Or le pétrole, la devise et le coût d’emprunt sont au plus bas : les immenses bienfaits de la politique socialiste menée devraient donc éclater aux yeux de tous… si c’est la bonne.

Malheureusement, la France part avec quelques handicaps :

  • Le chômage est à un niveau suffisamment élevé, et depuis suffisamment longtemps, pour que l’employabilité des écartés de l’emploi soit compromise ; il ne devrait se résorber, en cas de croissance retrouvée, que lentement et difficilement. 2017 est trop près pour que François Hollande et le parti socialiste en profitent politiquement.
  • Le déficit public ne se résorbe que sous la menace des sanctions européennes, nos politiciens comme à l’école attendent de voir gronder la maitresse pour cesser de chahuter et se mettre au travail avec sérieux (ce pourquoi Macron est populaire, plus que l’histrion Mélenchon ou le matamore Montebourg). Or un déficit persistant signifie des impôts élevés persistants, qui pèseront longtemps sur la demande et sur l’investissement.
  • Les entreprises le savent, qui n’embauchent en France que le minimum indispensable, n’investissent qu’à peine en raison des coûts élevés de production (pas seulement des salaires) et préfèrent, lorsqu’elles ont les moyens, soit investir à l’étranger (les entreprises du CAC40 investissent plus dans le monde qu’en France même), soit distribuer des dividendes à leurs actionnaires – faute de rentabilité de l’investissement en France même.
  • L’incapacité aux réformes d’un gouvernement sans cap long terme et sans majorité pour les faire. Le psychodrame de la « loi Macron », catalogue de bonnes intentions présenté comme « crucial », a montré combien les conservatismes à gauche étaient criants (surtout ne rien changer !) et combien l’UMP restait sectaire (surtout ne pas voter une loi qui va dans le bon sens !). L’opinion, qui soutenait massivement cette loi selon les sondages, ne peut que vomir ces petits corporatismes, ces poses théâtrales de congrès, cette immaturité parlementaire. Elle est de plus en plus persuadée que seul un Matamore maniant la trique (un Le Pen plus qu’un Valls avec le 49-3 ?) peut transgresser les tabous de vierges effarouchées et les sectarismes gauchistes ou notariaux. Dramatiser pour une réformette n’encourage pas non plus l’Europe à faire confiance à cette France légère qui ne sait pas décider, pas changer, pas jouer le jeu collectif européen…

La reprise américaine, même lente, a déjà un effet sur la parité devises (le dollar monte au détriment de l’euro) qui anticipe un effet sur les taux d’intérêts. La France emprunte publiquement autour de 0.50% l’an mais, lorsque l’État américain empruntera à taux plus élevé, en raison de l’inflation qui reprend avec la croissance, notre pays ne pourra plus offrir des rémunérations aussi dérisoires aux investisseurs internationaux. Il se verra obligé soit d’emprunter moins (et de faire des économies budgétaires forcées à court terme), soit de rémunérer plus (et d’augmenter la charge de la dette, aujourd’hui de 45 milliards d’€ par an).

francois hollande hilare

Alors que les réformes structurelles sont indispensables, elles deviennent urgentes. François Hollande a trop attendu, trop hésité, trop peu politique pour aller (comme un De Gaulle, un Mitterrand et même un Giscard) contre sa majorité. Ses technocrates sont restés dans un système scolaire où seuls les mauvais points et les retenues forcent à étudier et à fixer son attention. L’Europe joue ce maître que le président est incapable d’être. Or nous ne réformons pas pour les autres mais pour nous-mêmes, pour échapper au chômage et aux égoïsmes corporatistes qui minent le « pacte républicain » et incitent de plus en plus d’électeurs, écœurés de ces grandes gueules à petits bras, à se replier sur les acquis et à vouloir les réserver aux seuls nationaux.

Il ne faut pas croire que la tactique Hollande pour 2017 est particulièrement subtile ; FH n’est pas FM et ce que réussit hier Mitterrand pourrait ne pas réussir demain à Hollande. Tabler sur un duel au second tour Hollande/Le Pen pour l’emporter « haut la main » est de moins en moins crédible avec les mois qui passent, le chômage et le daechisme qui croissent, chacun faisant l’objet d’incantations rituelles d’une gauche impuissante faute de lucidité sur les faits. Sur deux ans, nous avons vu les électeurs UMP passer à 40% en faveur du Front national ; encore deux ans jusqu’en 2017 et, avec un Sarkozy qui réapparaît comme sa caricature, ce seront peut-être 20% de plus qui basculeront. Les citoyens exaspérés par la gauche (révolutionnaire en blabla et molle en action) comme de la droite (réduite à faire radoter des candidats déjà usés), voudront peut-être tenter l’expérience anti-système.

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Bruno Le Maire, Jours de pouvoir

bruno le maire jours de pouvoir
De 2010 à 2012, Bruno Le Maire se retrouve ministre de l’Agriculture des gouvernements Fillon sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. « La vérité du pouvoir est dans son exercice », déclare l’auteur en liminaire. Dans ces notes au jour le jour, il varie la focale, passant de l’ONU et du G20 aux minuscules exploitations dans les villages de montagne ou le terroir normand. Inlassablement, il pérégrine, comme si « la politique » n’était que féodalité poursuivie malgré la république : être là, serrer des mains, connaître d’homme à homme. Il ne dit pas tout mais il en dit beaucoup – à qui sait lire en filigrane. « La politique nourrit mon écriture et elle la bride. La littérature tend son miroir à mon action politique et elle la juge » p.299.

Les mesures ? Les projets ? La vraie politique, que De Gaulle appelait la « Grande politique » ? Pschitt ! Les agriculteurs sont divisés en autant de groupuscules hostiles les uns aux autres qu’ils cultivent de parcelles ; tous réclament « des aides » – depuis des décennies – il n’y en a jamais assez ; donnez-leur quelques sous, durement négociés avec les pays européens et après compromis avec les pays émergents, ils sont déçus et reportent aussitôt leurs votes sur l’opposition. Les marchés agricoles doivent-ils être régulés pour éviter la spéculation ou pour faire monter les prix ? Ces querelles de chiffonniers sous perfusion permanente seraient d’un ridicule avéré si les campagnes ne représentaient pas un électorat vital pour un candidat UMP.

Quant aux pays européens, Allemagne en tête, ils ne peuvent que juger frivole cette ardeur franchouillarde à s’entre-déchirer entre petites provinces et petits intérêts locaux alors que la crise – mondiale ! – fait rage, que la finance – sans frontières ! – règne et que des pays très peuplés comme la Chine, l’Inde, le Brésil veulent – légitimement ! – nourrir leur population, exporter le surplus et se faire une place dans les échanges mondiaux.

L’agriculture, décidément, ce n’est pas un ministère mais un observatoire sur la cour de récré.

Bruno Le Maire y réussit assez bien, ne prenant jamais position, écoutant les uns et les autres, laissant travailler les technocrates, négociant ce qu’il faut sur instructions présidentielles, dans les contraintes sévères du Budget. Défenseurs du paysage et de la qualité des produits et des terroirs, les paysans ? Peut-être, mais pas écologistes pour un sou ! Le fait qu’ils exigent du ministre qu’il bouge sans cesse d’un coin à l’autre de l’Hexagone pour aller les rencontrer, en avion, hélico, TGV, auto, produit beaucoup de carbone pour rien. Passer une demi-heure ici à serrer des mains, une heure là à écouter une réunion syndicale, une autre demi-heure ailleurs – et parfois dans la même journée – pour « constater » la sécheresse, la grêle, les inondations… à quoi cela sert-il à l’ère des communications audiovisuelles instantanées ? Quand reste-t-il au ministre le temps de penser l’intérêt national, d’étudier des solutions à long terme, de décider les étapes, dans cette agitation permanente de l’urgence et cette drogue des aides d’État dont pas un agriculteur ne semble plus pouvoir se passer sa vie durant ?

Autour du steak agricole bien saignant, l’auteur ajoute quelques accompagnements sur sa vie politique, des portraits ciselés des ténors qu’il décrit sans prendre position (réservant l’avenir), une louche de sauce européenne et un assaisonnement intime avec ses enfants.

L’un des plaisirs du livre est le Sarkozy dans le texte, ce parler voyou qui ne met jamais les négations (« faut pas » pour il ne faut pas »), ce côté touchant du président lecteur plus cultivé que les médias à 80% de gauche l’ont dit, mais aussi touche-à-tout qu’ils l’ont dit aussi, avide d’être aimé mais solitaire dans l’exercice du pouvoir. « Il a pour les enfants, ou pour tout ce qui touche aux enfants, une disponibilité, une sincérité qui cadrent mal avec les portraits qui sont faits de lui » analyse Bruno Le Maire p.344.

Sur Alain Juppé : « Lui qui passe pour un homme froid et cassant, je le vois surtout simple, direct dans ses jugements, sans double fond, soucieux avant tout de la France. On le dit sec, il est pudique. On le croit vaniteux, il a cet orgueil des personnes qui refusent les humiliations. Blessé à vif par une condamnation injuste, il en garde une méfiance instinctive du risque politique, de ces coups de poker qui permettent de prétendre à la première place (…) Pour le sens de l’État, je ne lui connais aucun rival à droite » p.49.

Bruno Le Maire enrobe sa chronique de sauce européenne, bateau à la dérive, sans pilote dans la cabine. Que serait l’agriculture française sans la PAC, politique agricole commune ? Mais c’est aussi « une évidence pour moi que seule une intégration politique plus poussée, sur des bases idéologiques différentes et suivant des modalités de décision simplifiées, pourra nous sortir définitivement de la crise ; mais c’est une autre évidence que nous n’en prenons pas le chemin et que personne ne sait plus quel est le projet de société, encore moins le projet politique européen » p.334. Une fois ces généralités pleines de bonnes intentions énoncées, nous n’en saurons pas plus. Ce n’était pas l’objet du ministère, mais nous aurions aimé connaître plus précisément ce que proposerait Bruno Le Maire sur les institutions européennes. En revanche, il le dit bien, il est très facile de faire de Bruxelles un bouc émissaire de ses lâchetés politiques – tous gouvernements confondus ! « En définitive, l’Europe se construit moins à Bruxelles qu’on le prétend. Son avenir dépend avant tout de l’implication des États membres et de leurs représentants élus » p.84.

Le piment du texte est ces quelques notules amoureuses saupoudrées de ci de là envers chacun de ses enfants, quatre petits garçons de moins d’1 an à presque 12 ans que le ministre n’a pas assez le temps de voir et dont, pour le dernier, il décrit d’une belle plume la naissance (p.333).

Ces années forment la suite de son expérience de niveau moindre 2005-2007, relatée par Des hommes d’État. Ce livre-ci est plus réfléchi, plus composé peut-être, chaque thème étant soigneusement dosé pour dire sans trop en dire, pour n’oublier personne sans se fâcher avec quiconque, pour chroniquer au jour le jour tout en balisant la mémoire des fils qui n’ont retenu que ses absences. La lecture en est fluide, passionnante, faisant pénétrer au cœur du réacteur politique où, finalement, il ne se décide pas grand-chose tant les politiciens sont désormais « agis » par des forces impersonnelles. Hollande était insignifiant (il le reste) ; il été élu parce que la majorité en avait assez du caractère agité de Sarkozy. Au fond, peu importent les programmes, seuls comptent les hommes, plus encore lorsqu’ils sont parfaitement impuissants à changer ce qui survient.

J’aime cette mesure donnée aux choses, cette attention aux petits faits vrais des êtres et de la vie, cette sensibilité aux paysages et aux sons. Tant de politiciens sont des bêtes de cirque qu’un peu d’intelligence en politique apparaît comme précieuse. Malgré les jaloux, les envieux et les médiocres. Leçon d’Édouard Balladur à l’auteur, le 16 février 2012 : « Vous savez, les gens intelligents, en politique, on ne les aime pas, c’est comme ça, il faut en prendre son parti » p.461. Tant pis pour les médias qui préfèrent ce qui brille : je préfère pour ma part ce qui réfléchit.

Il est curieux que l’éditeur Gallimard ait laissé passé des coquilles énormes comme 4×4 écrit systématiquement 4 3 4 ou G20 écrit parfois B20 et une fois G120 ! Les correcteurs sont-ils de plus en plus illettrés ou sont-ils politiquement sectaires pour saboter ainsi un livre ?

Bruno Le Maire, Jours de pouvoir, 2013, Folio 2014, 521 pages, €8.50

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Michel Houellebecq, Soumission

michel houellebecq soumission
S’il était besoin de le prouver une fois encore, il ne faut jamais croire les critiques de la mafia littéraire qui sévit dans les magazines de l’entre-soi engagé. Ce nouveau cru Houellebecq est un roman (c’est écrit dessus), il est houellebecquien en diable et très agréable à lire. Contrairement à la doxa des envieux aigris qui sévissent dans « les médias », Soumission est une belle fable qui appelle la réflexion. Car « seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain » p.13.

Le narrateur s’appelle François comme le pape, comme le président actuel (qui fera deux mandats) et comme le futur Premier ministre que l’auteur imagine être Bayrou. Tous ces François sont insignifiants, délavés par le cours de l’histoire, sans plus rien à dire au monde ni à eux-mêmes. Nous sommes, comme d’habitude chez Houellebecq, dans le grand vide intérieur. Le catholicisme s’est perdu au tournant du XXe siècle (comme en témoignent Joris Karl Huysmans et Léon Bloy), Hollande s’est perdu entre centre-gauche et centre-droit (autrement dit nulle part), quand à l’antihéros qui raconte, il a fait de vagues études littéraires qui lui ont permis une sinécure de fonctionnaire à l’université où il forme de futurs chômeurs à des auteurs oubliés (et sans grand intérêt) ; il est solitaire, vieillissant, adonné à l’alcool et au tabac, de moins en moins séduisant pour baiser.

Contre ce tropisme qui mène à une impasse, la fable imaginée par l’auteur est habile et pourquoi pas possible (bien qu’à mon avis improbable). Mais le propre des fables n’est pas de se réaliser ; il est de faire cogiter. Celle de Bernard Mandeville offre à penser les bases du libéralisme économique, celle de George Orwell expose la tentation totalitaire des États, celle de Michel Houellebecq montre combien l’esprit de soumission est au cœur de nos sociétés repues et mal à l’aise, sans foi par laïcité intransigeante, donc sans vitalité. On peut contester cette vision, elle a le mérite de la cohérence.

Mais Soumission est bien autre chose que le pétainisme larvé de la collaboration avec le plus fort, accompagnée de la dénonciation jalouse (et anonyme) de ses voisins. Il faut attendre la page 260 pour comprendre (page que rares sont les critiques à avoir atteinte, semble-t-il, pressés de livrer leur fiel). Encore une fois, Houellebecq plonge dans l’érotisme pour penser la société : « L’idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. (…) Il y a pour moi un rapport entre l’absolue soumission de la femme à l’homme, telle que la décrit Histoire d’O, et la soumission de l’homme à Dieu, telle que l’envisage l’islam. Voyez-vous (…) l’islam accepte le monde, et il l’accepte dans son intégralité, il accepte le monde tel quel (…) la création divine est parfaite, c’est un chef-d’œuvre absolu. Qu’est-ce que le Coran au fond, sinon un immense poème mystique de louange ? De louange au Créateur, et de soumission à ses lois ». Les intellectuels de gauche qui reniflent dans ce roman des relents d’islamophobie ont le pif faussé par leur rhume idéologique, figés dans l’entre-soi confortable où tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont « fascistes ».

D’ailleurs, qu’y a-t-il de plus ringard aujourd’hui qu’un « intellectuel de gauche », ce fossile laissé sur la grève par le flot de l’histoire ? « Il semblait bien, à voir les faits, que les journalistes de centre-gauche ne fassent que répéter l’aveuglement des Troyens. (…) Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière » p.56.

L’auteur, par la voix de son narrateur, reste neutre, observateur ; il ne s’engage pas, il constate. Et tant pis si cela remue les professionnels du choqué, tant mieux même, puisque Houellebecq a gardé de ses années anarchistes le sens de la provocation. Sa fable a peut-être le tort d’être trop proche de nous pour être vraiment crédible. Il la situe en 2022, après les deux mandats de François Hollande réélu en 2017 contre Marine Le Pen, après le délitement de la droite UMP encombrée de politiciens médiocres selon Houellebecq : Copé, Sarkozy. La France en a marre du marasme, du no future, de la dilution dans le reste du monde par technocratie interposée et de la guerre civile larvée entre djihadistes et identitaires à coups de pistolets automatiques et de voitures brûlées. Les extrêmes montent, d’un côté les identitaires (que Houellebecq a le bon sens contre la gauche de distinguer des fascistes), de l’autre les traditionnalistes (catholiques, humanistes moraux, écologistes de terrain… et musulmans plus ou moins pratiquants). Les présidentielles de 2022 voient donc la conjonction imprévue de l’UMPS et de la Fraternité musulmane, nouveau parti qui a pris son essor aussi vite que celui de Grillo en Italie il y a peu – contre le Front national. FM contre FN, il fallait y penser. Et quoi de plus consensuel que de laisser gouverner Bayrou, catholique laïc, gauchiste du centre, expert en retournement de veste et prêt à tous les compromis pour arriver au pouvoir (p.152) ?

Mohammed ben Abbes est arabe polytechnicien énarque, il en existe déjà, issus de la méritocratie républicaine, tels Nacer Meddah ou Aïssa Dermouche. Ben Abbes est élu président par consensus des centres et des traditionnalistes, il a pour modèle l’empereur Auguste et pour ambition de reconstituer l’empire romain autour de la Méditerranée afin de compter enfin dans le monde. Il est aidé des capitaux saoudiens et qataris, ce qui lui permet d’imposer l’islamisation « modérée » de la société. Le cercle vertueux s’enchaîne : baisse immédiate de la délinquance et disparition visuelle des racailles ; effondrement du chômage par hausse des allocations familiales pour les mères qui renoncent à travailler ; décence dans les rues et les médias ; baisse drastique des dépenses d’éducation nationale, l’enseignement n’étant gratuit que pour le primaire, privé confessionnel pour le secondaire et le supérieur, l’enseignement technique encouragé ; baisse des dépenses sociales, le principe de subsidiarité voulant que ce soient les familles (cellule sociale de base) qui soutiennent leurs membres, chacun étant vivement encouragé à créer son autoentreprise ou à devenir artisan ; les exportations de luxe s’envolent avec les capitaux du Golfe et l’immobilier de prestige se porte bien, tous les Arabes riches voulant un pied à terre à Paris ou dans les villes du terroir français. Et lorsque l’économie va, tout va, les Français sont contents – les grands principes, l’universalisme et la morale laïque, ils s’en foutent au fond (d’après l’auteur).

Quelques affirmations gratuites, comme le fait de piller des thèses universitaires pour composer la sienne : or, depuis des années, existent des logiciels de vérification plutôt efficaces. Pourquoi écrire plusieurs fois « hallal » avec deux l alors qu’un seul suffit ? Par ignorance ou pour qu’il ressemble à Allah ? Pourquoi écrire p.153 « entreprenariaux » et pas entrepreneuriaux, mot correct ? Robert Rediger est-il un avatar de Robert Redeker connu pour sa dénonciation des aspects totalitaires de l’islam mais aussi pour la soumission du sport à la marchandise ?

D’autres choses me gênent ou me paraissent invraisemblables :

  • l’abdication des femmes qui retournent aux 3K des nazis : Kinder, Küche, Kirche ;
  • l’insignifiance de Manuels Valls pourtant porté en 2015 par le national-sécuritaire, et de Nicolas Sarkozy, évacué d’un mot par l’auteur alors qu’on l’a connu roquet pugnace ;
  • l’affirmation (fausse et gratuite par ignorance) que Jean-Marie Le Pen est « un abruti, à peu près complètement inculte » – alors qu’il est diplômé d’études supérieures de sciences politiques avec une thèse sur les courants anarchistes ;
  • la passivité des Français face à l’islamisation (« une acceptation tacite et languide » p.204), alors que l’islam reste associé sans recul au cléricalisme et au terrorisme par le peuple votant (que les élites trahissent, cela s’est déjà vu, avec la meilleure rhétorique du monde, mais elles ne forment qu’un quart des votants) ;
  • l’absence de réactions américaines et européennes (les Juifs français font leur Alya en masse sans protester, les Belges passent à l’islam parce qu’incapables de s’unir entre Flamands et Wallons – seule la religion transcende les particularités ethniques, mais les Allemands se laisseraient faire comme si de rien n’était ?).

L’hypothèse de l’auteur est l’implosion mentale d’une population française vieillissante, ayant épuisé l’élan de mai 68 et face à l’impasse de l’individualisme matérialiste. Sur l’exemple de René Guénon, les catholiques peuvent intégrer l’islam. La nouvelle génération née avec le siècle (atteignant l’âge de voter dès 2018) serait plus pragmatique, plus réaliste, mieux encline à accepter « la mondialisation » et la multiculture – donc l’islam s’il apporte des compensations. Or c’est le cas : mariages arrangés sans avoir à faire l’effort de séduire, jusqu’à quatre épouses selon le statut social (ce qui veut dire une de plus tous les dix ans pour les fonctionnaires aisés), la copulation dès 14 ans (une quatrième épouse jeunette lorsqu’on est barbon, cela mérite-t-il de brailler encore pour la laïcité ?), l’absence de solitude grâce à la famille, des emplois pour tous les mâles et des enfants pour toutes les femmes – chacun sa place bien définie -, l’apaisement des désirs par une vêture décente en public (mais affriolante en privé). Finie la provocation sexuelle, obsession de Houellebecq, « la détection des cuisses de femmes, la projection mentale reconstruisant la chatte à leur intersection, processus dont le pouvoir d’excitation est directement proportionnel à la longueur des jambes dénudées » p.177.

Mais bien contestable est le constat démographique : « L’humaniste athée, sur lequel repose le ‘vivre ensemble’ laïc, est donc condamné à brève échéance, le pourcentage de la population monothéiste est appelé à augmenter rapidement, et c’est en particulier le cas de la population musulmane – sans même tenir compte de l’immigration, qui accentuera encore le phénomène » p.70. C’est faire de la religion une quasi-essence, or on constate que si les musulmans de la seconde génération gardent peut-être un peu de la culture de leurs parents, ils sont attachés aux libertés laïques ; seuls les rejetés du système « retournent » à la religion à titre de compensation pour leur ressentiment. « La sous-population qui dispose du meilleur taux de reproduction, et qui parvient à transmettre ses valeurs, triomphe » (p.82) : c’est ainsi que s’opèrerait l’adhésion indolore au parti de la Fraternité musulmane selon Houellebecq. Mais les secondes et troisièmes générations ne font pas autant d’enfants que la première et tendent à suivre le modèle dominant, les démographes le constatent.

Malgré ces critiques, le roman est fluide, bien écrit, musical en quatre mouvements. Il allonge des phrases longues à la Proust, balancées de virgules, il place ces italiques qui soulignent avec bonheur les expressions toutes faites et les idées reçues contemporaines. Bien que subsistent quelques préciosités comme « terminaison » pour dire fin, ce roman se lit d’un trait égal. Vous ne vous ennuierez pas, même si vous n’aimez par le personnage ni l’auteur, plutôt ravagés de sexe et d’alcool. Soumission vous fera réfléchir sur la France aujourd’hui, sur les élites prêtes à trahir par égoïsme et esprit de caste, sur l’islam – meilleure et pire des choses selon le point de vue -, sur la politique – peut-être moins choisie qu’on le dit… Laissez vos préjugés au vestiaire et pensez par vous-même, telle est la grave leçon de cette fable. Surtout après les attentats contre Charlie et contre des Juifs, et après la marche des bobos accompagnés pour une fois par une grande part du peuple de France.

Michel Houellebecq, Soumission, 2015, Flammarion, 303 pages, €21.00 ou format Kindle €14.99

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Chômage : la faute à Hollande

Entendons-nous, le chômage ne date pas du règne de François Hollande, mais lui l’a aggravé : + 14% entre 2011 et 2013 si l’on fait la moyenne des écarts du tableau INSEE récemment publié ! Pire : il avait promis – juré – qu’il « infléchirait la courbe du chômage » l’an dernier. Non seulement il n’en a rien été, mais le président s’est ridiculisé. Une fois de plus. Comment, en effet, éradiquer le chômage sans encourager l’emploi ? Cette vérité de La Palice reste bonne à répéter, tant les technocrates à la Hollande sont loin de la réalité des choses.

L’emploi, qui le crée ? Réponse : les entreprises quand elles ont besoin de produire et l’État quand il peut (or il ne peut plus, Hollande le répète à l’envi et Bruxelles autant que les marchés financiers le chantent aux quatre vents du monde). La majorité des emplois est créée par les entreprises, même les auto-entreprises – mais quel socialiste le sait ou le comprend ? Les socialistes au gouvernement ont même récemment détricoté la loi pour une fois intelligente sur l’auto-entreprise pour en faire des micro-entreprises (donc soumises à plus de paperasses et de charges) ! Un non-sens économique : pourquoi taper sur ce qui marche ? Par idéologie ? Par clientélisme ?

Les entreprises restent ces ennemis du socialisme, ces intérêts « particuliers » qui seraient loin de l’intérêt général (évidemment décrété par les technocrates socialistes au pouvoir qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous). Les entreprises sont ces exploiteurs du populo, condamnées aux poubelles de l’Histoire dans la théorie marxiste – CQFD : le socialiste reste ce croyant marxiste qui n’a rien appris de l’échec du socialisme réel en Russie, en Chine, au Cambodge et ailleurs. Mais les faits sont têtus : pour retrouver un semblant de croissance (donc des impôts qui rentrent) – et pour retrouver de l’emploi – les entreprises doivent être encouragées. Contre la gauche de la gauche de la gauche et même la gauche des socialistes (qui ne sait plus trop où elle est). Hollande a pris deux ans (DEUX ANS !) pour faire semblant de s’en rendre compte ou, du moins, pour accepter de toucher au tabou. Il a créé ce « machin » du CICE qui sera partiellement avantageux mais pas tout de suite et pas pour toutes les entreprises et exigera d’embaucher d’abord pour récupérer ensuite des impôts qui, de toutes façons, ont été déjà augmentés et ne sont pas près de diminuer… Ce qui est drôle est que CICE veut dire aussi International Center for Endoscopic Surgery – Centre international de chirurgie endoscopique – autrement dit l’exploration de la cavité intestinale par un instrument espion… Humour socialiste : les entreprises l’ont dans le c…

femmes seins nus paris observatoire

Les ménages sont imposés, taxés, mis à l’amende ; ils voient le prix du gaz, de l’électricité, du timbre, du train, des mutuelles, des assurances obligatoires – augmenter. Ils ne risquent donc pas de « consommer », ni même d’entreprendre des travaux écolos d’isolation, de remplacement de leur vieux diesel par une hybride d’avenir, ni d’autres investissements utiles ; ils boudent même le logement (merci Duflot, ministre idéologue choisie par Hollande le synthétique au détriment de toute cohérence ou efficacité !).

Or, pas de demande, pas de production. Pas de production, pas d’embauche.

Les fonctionnaires technocrates ont beau « exiger » des entreprises une « contrepartie » aux « cadeaux » faits par l’État. Mais quels cadeaux ? quand les impôts ont été alourdis, des taxes nouvelles créées, et que la paperasserie ne cesse d’augmenter, est-ce un « cadeau » que de redonner d’une main avare une toute petite part de ce que l’autre main a pris largement ?

Quant aux impôts sur le revenu des ménages, ils ont augmenté aussi pour tous mais surtout pour la classe moyenne – celle qui vote… Donc l’an prochain, baisse pour les plus modestes, juste avant les élections présidentielles 2017 : même les plus cons des électeurs sentent bien l’hypocrite démagogie du geste. Les ménages ne risquent surtout pas de dépenser ! Cet impôt sur le revenu que Hollande avait pourtant promis (une fois encore) de réformer pour le fusionner avec la CSG, le rendre plus progressif, étalé sur une assiette plus large. Comme d’habitude, à la Chirac, il n’a rien fait. Il a même viré Ayrault qui avait décidé de l’entreprendre. Ce n’est jamais le moment avec Hollande, cela touche toujours trop d’intérêts corporatistes ennuyeux à gérer, trop de clients électoraux qui menacent de faire défection. Donc il ne fait rien.

Hausse des impôts, idéologie du locataire-victime, haine de l’entreprise, retard à l’allumage pour se rendre compte des dégâts, comment la demande intérieure pourrait-elle répondre présent avec toutes ces « charges » (sans compter le déficit permanent et sans cesse en croissance de la Sécurité sociale) ?

Les Français ont peur : de ne plus pouvoir payer, de ne plus vivre correctement, de perdre leur épargne pourtant indispensable pour des retraites qui s’amenuisent, de la dépendance toujours pas financée, de voir les impôts et taxes augmenter dans le futur (après les prochaines présidentielles) : sur le revenu, sur l’habitation, sur le foncier, sur les plus-values, sur les assurances, sur la consommation. – Et pendant ce temps-là, l’État ne maigrit pas : Hollande envoie l’armée au Mali, en Centrafrique, en Irak, en Syrie. Des milliards non financés qu’il faut trouver quelque part. Les autres ont réformé leur État (la Suède, le Canada, l’Allemagne) – pas lui. Pour récupérer les lobbyistes Radicaux (« de gauche », bien sûr) il abandonne en rase campagne la réforme des collectivités territoriales qui aurait dû assurer au moins des économies de moyens ; pour éviter les jacqueries des routiers et des Bretons, il abandonne en rase campagne l’écotaxe, pourtant votée par les deux Chambres à l’unanimité. Pourquoi s’étonner si, avec Hollande, on a le pays bas ?

Les technocrates, jamais à court d’idées sur le papier, croient alors que pour contenir le chômage, il suffit de refroidir le thermomètre. Haro sur les chômeurs ! Mauvais travailleurs, mauvais citoyens, mauvais époux et pères, fraudeurs bien sûr (comme le clame le Front national ?). Pôle emploi a expérimenté (sur ordre et sous Hollande), de juin 2013 à mars 2014, une enquête sur la fraude à l’inscription. Les résultats ont été « dévoilés » le 15 septembre dernier. Ah, ah ! La découverte est de taille ! Imaginez-vous que 20 à 50% des inscrits « ne cherchent pas activement un emploi » ! Nous aurions donc un chiffre du chômage qui pourrait être divisé par deux, jusqu’à rejoindre le chiffre allemand, si le « surveiller et punir » (qui est la tentation permanente du socialisme réel) était appliqué en toute rigueur.

morale au gamin

Mais Pôle emploi avoue sans délai sa propre carence : une carence d’État. Les enquêteurs ont découvert des personnes découragées de chercher pour des raisons de santé, de logement, d’ancienneté au chômage ou d’âge (après 45 ans, hein, trouvez donc un emploi !). Les contrôles ciblés sur les inscrits depuis plus de six mois ou ayant suivi une formation ont été plus efficaces : prendre simplement contact avec eux les a remobilisés ! Évidemment, sur la formation, ce fromage des syndicats, Hollande n’a RIEN fait.  Donc il y a du boulot – et il est mal fait par Popaul qui agite sa trique mais se garde bien de chauffer pour donner envie.

Car Pôle emploi, comme toute administration, cherche avant tout à contrôler le droit et les règles, surtout pas à encourager ni à former ! Il avoue… que les sanctions actuelles sont avant tout liées au non-respect des procédures (461 000 radiations pour absence de réponse à une convocation) – pas au comportement fraudeur des chômeurs.

Il suffit un jour d’avoir eu affaire au personnel de Pôle emploi pour le savoir : c’est une bureaucratie, pas un cabinet de placement ni une aide à l’emploi. Nous sommes bien loin du Danemark ou de la Suisse, ou même de l’Allemagne ! L’état d’esprit procédurier inhibe toute initiative ; on ne vous propose jamais un travail mais toujours des papiers à envoyer, des droits à vérifier, des questionnaires à garnir, des cases à cocher. Tout cela pour que « le système » vous propose un emploi (temporaire) de « formateur en allemand » alors que vous n’avez JAMAIS fait d’allemand dans votre vie (c’est écrit sur le CV exigé par Pôle emploi… que personne chez eux n’a manifestement lu). Ou un « stage » de « conseiller financier » (à 50 ans et à 150 km de chez vous) où il s’agit de prospecter des clients en banlieue pour une banque locale (pour 420 € par mois – et vous devez vous loger !) alors que vous avez dirigé des banques ! J’en ai fait l’expérience personnelle.

De qui se moque Pôle emploi ?
De qui se moquent les fonctionnaires bureaucrates qui imaginent de tels « systèmes » ?
De qui se moque François Hollande, la bouche pleine de promesses et le tempérament incapable de commencer seulement à penser peut-être devoir un jour les faire réaliser ?

regardez a gauche puis a droite

François Hollande ne sera pas réélu : le chômage et les impôts sont des domaines trop sensibles et trop importants aux Français pour qu’ils reconduisent pour cinq années de plus un velléitaire à la tête du pays. Ne s’en rend-t-il pas compte ?

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Inégalité et quelques mots pour mieux comprendre

Inégalité = est un sentiment social qui fonctionne au sens vertical entre inférieur, égal ou supérieur. Seule la position neutre (indifférente) est acceptable en démocratie, entre envie et vanité. Ce pourquoi les titres de noblesse ne sont pas reconnus par la République et que tout citoyen est égal en droits.

Différence = dérive immédiatement vers hiérarchie donc discriminations (désirs, pulsions), alors que la différence fait la richesse du complément. Mais la société infantile (qui a peur de la liberté faute de vouloir prendre une quelconque responsabilité), préfère le fusionnel au complémentaire. Ce serait devoir s’assumer, composer, reconnaître l’autre pour ce qu’il est. Alors qu’il est tellement plus confortable de rester passif, toujours d’accord, dans le vent, comme tout le monde, sans faire de vagues. Il y a des différences de nature, de degré et de choix. Homme ou femme, telle est le donné biologique (sur lequel il y a construction sociale) ; bébé, enfant, adolescent, adulte, mûr, vieux, tel sont les degrés inévitables d’une existence (malgré le jeunisme marketing qui exploite le fantasme d’éternité) ; hétéro, homo, asexuel (puis des sous-catégories telles que lesbienne, trans, spornosexuel, etc) sont des différences choisies (parfois sans le vouloir, mais la revendication est toujours du ressort de la volonté).

frere et soeurs sally mann

Injustice = pourquoi lui et pas moi ? Cri de l’égoïsme envieux qui voit surtout ce qui lui manque, pas le bien de l’autre. Est-il injuste d’être une femme ? D’avoir des désirs homos ? D’être blond aux yeux bleus ? Ou né bossu et handicapé ? L’injustice est un sentiment ; les situations réelles existent bien sûr, mais elles sont relatives aux jugements de valeur, elles ne vont pas de soi : le smicard français est un « riche » au Bangladesh.

torse nuInéquité = l’équité n’est pas l’égalité, ce que les Français malformés aux maths ne peuvent saisir… L’égalité c’est tous pareils, la même dose à chacun ; l’équité c’est à chacun selon ses besoins. Il y a donc pondération et pas division pure et simple.

Égalitarisme = perversion de l’égalité en revendication tous azimuts, « j’ai l’droit » étant le réflexe spontané devant tout droit des autres. L’égalitarisme parfait ne pouvant advenir de lui-même, en autorégulation (ce serait le droit du plus fort), l’appel à Dieu, à l’ONU, à l’État, à papa, reste indispensable. L’égalitarisme est une idéologie du désir sans limites ; il y a toujours quelque chose qu’un autre a et que je n’ai pas. Plutôt que l’État, mieux vaut le droit, il est plus neutre et vaut pour tous (y compris les maîtres de l’État) – ce que n’avaient manifestement pas compris les socialistes réels des pays communistes. Une tyrannie peut imposer l’égalité des conditions en nivelant au plus bas, quel que soit le mérite (hiérarchie en râteau) ; auquel cas, pourquoi se fouler ? Attendre les ordres d’en haut, obéir sans discuter, être parfaitement conforme – tel est le sujet de la société tyrannique (stalinienne, nazie, cubaine).

Identité = elle est soit donnée (et vise à l’homogénéité), soit elle se construit (et vise à l’uniformité). Elle est, au-delà de la génétique qui fonde certains nationalismes, le réflexe social qui fait appartenir (porter l’uniforme, véhiculer la pensée unique). Elle a pour limites le semblable, le même, et pour point moyen le conformisme. Elle permet le lien social, la reconnaissance par les autres – elle étouffe l’originalité et permet difficilement l’émergence d’idées nouvelles, d’entreprises nouvelles, d’innovations.

Égalité des chances = est la meilleure dialectique que la société démocratique ait trouvée pour reconnaître la réalité (les différences entre les gens) tout en permettant de construire une identité (un rôle social citoyen via l’éducation et la culture) ayant pour idéal l’égalité (la redistribution juste des fruits communs). Les chances est ce dont les politiques devaient discuter et définir, elles changent avec l’époque et la société mais le consensus sur elle est indispensable.

Équité = l’équivalence des possibilités offertes au départ (égalité des chances) est une forme d’équité, à condition que le départ ne se réduise pas au tous pareils. Comme l’impôt est progressif, l’éducation devrait l’être, adaptée à chacun en classes de niveau, des retardés aux surdoués, avec un socle minimal commun. Comme l’impôt est divers, l’éducation devrait être diverse, sans sélectionner uniquement sur les maths, ce qui formate des ingénieurs sans créativité et des technocrates sans âme.

Duras juge l amant en petite bourgeoise egoiste

Mérite = vertus et talents qui permettent aux individus de trouver leur épanouissement et leur rôle particulier dans une société issue de différences. Le mérite est ce qui permet de construire son identité (individuelle, parentale, sociale, citoyenne) par-delà les déterminismes (génétiques, familiaux, claniques et professionnels, nationaux). Favoriser le mérite devrait être l’objectif de toute société démocratique, si l’on admet que la démocratie a pour objectif l’épanouissement des capacités de chacun pour que chacun contribue au mieux à l’ensemble de la société.

Droits « de » (libertés) ne sont pas Droits « à » (créances). Les droits sociaux reposent sur l’équité puisque l’inégalité de leur distribution est la condition de la justice ; leur limite est la discrimination positive, qui pousse le curseur compensatoire assez loin pour susciter envie et revendications (car les critères ne sont jamais tranchés et toujours contestables). Débattre de l’équité (donc des chances) est bien le premier devoir des politiciens en démocratie.

Nous avons très peu de politiciens.

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Géopolitique du thon à Clipperton

Clipperton est un anneau corallien fermé de 1,7 km² de terres émergées. L’île relève du domaine public et est propriété domaniale directe de l’État. L’autorité est déléguée au Haut-commissaire de la République en Polynésie française, représentant de l’État depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 : « La loi détermine le régime législatif et l’organisation particulière des Terres australes et antarctiques françaises et de Clipperton ». Contrairement aux DOM et COM (département et collectivités), les lois et règlements de la République s’y appliquent de plein droit et « les juridictions de l’ordre judiciaire ayant leur siège à Paris » sont « territorialement compétentes ».

Clipperton carte de situation

L’île a été découverte le Vendredi saint 3 avril 1711, d’où son nom initial d’île de la Passion, par Martin Chassiron et Michel du Bocage. Elle est considérée comme possession française depuis le 17 novembre 1858 suite à sa prise de possession par le lieutenant de vaisseau Le Coët de Kerveguen au nom de Napoléon III. La raison de cette exploration de 1858 était surtout le guano (la fiente d’oiseau , phosphate utilisé dans les fertilisants), à plus long terme le percement de l’isthme de Panama envisagé par la France dans la ligne de la politique d’influence « latine » de Napoléon III aux Amériques. Le Coet de Kerveguen n’a pas pu débarquer. Un marin est allé à terre à la nage en dépit des requins et des vagues et a ramené des échantillons de guano. Une carte a été levée depuis le haut du mât et l’annexion de l’île rapportée a Hawaï. La redécouverte, l’occupation et l’exploitation de cette île à guano par les Américains incita le Mexique plus proche à la revendiquer et à l’occuper dès 1898. Une garnison mexicaine s’installe en 1906 et y construit un phare. Mais cette colonie fut abandonnée en 1914 par le Mexique à cause de la révolution, et ses derniers survivants livrés à la famine. Ils ont été découverts par accident et évacués par un navire de la marine américaine en 1917.

En 1909, le Mexique et la France se soumirent à l’arbitrage international du roi Emmanuel III d’Italie qui attribua la possession de l’atoll a la France en 1931. L’île était terra nullius lors de la prise de possession. Mais, au Mexique, on continue de revendiquer aujourd’hui la propriété de l’île dont les richesses sont le thon et les nodules polymétallique qui jonchent ses fonds marins. Selon le site de la Marine nationale, « Le contexte diplomatique et juridique » est clarifié entre la France et le Mexique concernant cette île. En effet, conformément à l’accord franco-mexicain du 29 mars 2007, entré en vigueur le 1er mai 2007, les navires de pêche mexicains peuvent bénéficier de licences de pêche pendant 10 ans dans les 200 milles marins entourant Clipperton. Sans quotas ni contrôle mais avec une obligation de déclarer les quantités pêchées et d’enregistrer les navires auprès du Haut-commissariat de la République à Papeete. La renégociation de cet accord a lieu cette année et les accords expirent en 2017. En échange, certainement un moment historique de notre diplomatie, le Mexique cesse de revendiquer une île que le droit international a pourtant reconnue française depuis 1931 !

Clipperton peche mexicaine dans les eaux territoriales

Or, très rares sont les nombreux navires américains, sud-américains et même asiatiques observés qui ont demandé une quelconque autorisation pour y pêcher, y mener des expéditions scientifiques ou y plonger avec les requins : la France et Papeete sont loin, les énarques parisiens s’en moquent, les responsables le sont à temps partiel et les politiciens n’y ont aucun électeurs. Seule l’économie pourrait faire pression sur ces Messieurs, mais l’économie en France est aux abonnés absents : qui va contrôler les pêches Mexicaines et leur faire payer les permis et une redevance a la tonne ? qui va affréter des bateaux pour le tourisme écologique ou la pêche sportive depuis que le Club Med est en vente aux étrangers ? qui va affréter (comme le Japon ou l’Espagne) des thoniers pour aller pêcher dans le Pacifique ? Les pêcheurs français sont de petits artisans collés aux côtes où ils disputent le rare poisson aux plaisanciers, pas des entrepreneurs hauturiers. Il est loin le temps des Terre-neuvas ! Et le pêcheur Polynésien, pourtant subventionné, n’a pas la volonté de partir loin de son île à la pêche « au long cours ».

De plus, l’État est impuissant à continuer l’empire. Pas de volonté, pas de moyens, à peine un renouveau national de la recherche scientifique 10 ans après l’expédition médiatique de Jean-Louis Étienne avec deux scientifiques en 2014 et une expédition prévue en 2015 (si le budget est maintenu). Eric Chevreuil, ancien officier de l’armée de terre française reconverti dans l’informatique en Californie, est soucieux de Clipperton et est scandalisé par le pillage de ses ressources par les senneurs Mexicain et par « la propagande parisienne ». Il a récemment écrit une lettre ouverte au Président parue dans la version papier de Marine & Océans (Mai 2014), et rédigé un dossier d’enquête révélateur sur les abus des navires Mexicains a Clipperton. Ce dossier est diffusé a l’aube de la renégociation de ces accords de pêche pour informer le Premier ministre, les ministres des Affaires étrangères, de l’Outre Mer, de l’écologie, au le Secrétariat général de la Mer et le Haut-commissariat de la République a Papeete, par courrier digital et normal en avril 2014. Il écrit entre autre : « La frégate de surveillance Prairial et l’Arago, en transit, ont effectué un total de trois visites en 2011. Le Prairial y est aussi allé deux fois en 2012, une fois en 2013 et aucune mission n’est prévue en 2014. Chaque visite totalise trois jours en ZEE dont une journée a Clipperton. Au total, « la Police » française a passé 6 jours à Clipperton en quatre ans ».

clipperton bateau de peche mexicain avec vedettes de rabattage

Photos d’une campagne de pêche du navire Mexicain de Pescas Aztecas 9 à Clipperton : hélicoptère, 8 vedettes de rabattage, 1 barge pour étendre des kilomètres de filets, 1200 tonnes d’emport (source Eric Chevreuil)

Or une île sans administration et où personne n’habite n’aurait, pour le droit international maritime, que 12 milles marins de zone maritime territoriale (et non les 200 milles marins de zone économique exclusive). D’après les réponses du gouvernement à des questions posées à l’Assemblée nationale, le fait de ne pas étendre la ZEE aurait permis de réaffirmer notre souveraineté auprès des instances internationales. Esquive en langue de bois ? Par la faute de Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, la France n’a pas fait valoir auprès de l’ONU en 2009 ses droits de possession sur la zone de 40 000 km² de plateau continental à Clipperton, les perdant définitivement. Cela pour ne pas fâcher les autorités mexicaines et ne pas risquer de compromettre la libération de Florence Cassez, dit-on…

Mais si tous ces arguments n’étaient que prétextes ? Le flou artistique entretenu par les diplomates et les technocrates sur le sujet, comme en témoignent les « réponses » ministérielles aux questions posées à l’Assemblée nationale ou au Sénat, montre que le droit de la mer n’est ni clairement établi ni souverainement revendiqué. Les politiciens préfèrent signer des « accords » économiques ou culturels pour les Airbus ou les étudiants avec le riche Mexique que d’exercer ses droits impossibles sur la pêche au thon et la collecte de nodules si loin de la métropole. Faute de volonté, faute de moyens, faute d’électeurs. Quand la force tranquille ne peut affirmer le droit, place à la ruse diplomatique.

2014 05 accords de peche france mexique question au senat

Sous peu à Paris (en août ?), les accords de pêche Franco-Mexicains de 2007 vont être renégociés en catimini et sans débat. La souveraineté de la France sur cet atoll et ses ressources sera probablement de nouveau bradée dans un accord qui ne profite vraiment qu’au Mexique. Ce pays pille allègrement la zone jusque dans les eaux territoriales françaises de Clipperton où les requins, les dauphins et les tortues de mer tombent victimes de leurs kilomètres de filets.

A quoi nous sert donc Clipperton ? Grâce à une ZEE presque aussi grande que la France continentale, l’île de Clipperton permet à la France de disposer du deuxième domaine maritime mondial, derrière les États-Unis. Ce qui les ennuie, semble-t-il… Va-t-on la vendre au Mexique, comme Napoléon 1er fit de la Louisiane aux États-Unis ? Va-t-on la perdre comme l’indigent Louis XVI (dont le sosie règne à l’Élysée) le fit du Canada ?

En savoir plus :

Clipperton vue par le Ministère de l’Outre-mer
Clipperton selon la Marine nationale
Site Tous les territoires français
Forum Mexique sur Clipperton
Jean-Louis Etienne en expédition à Clipperton
Clipperton vue par la world encyclopédie en français pour les paidès
Les intérêts commerciaux de la diplomatie française au Mexique
Le site du Professeur Jost, université de Tahiti
Clipperton sur ce blog
Rapport de M. Chevreuil : copie sur demande à echevreuil@sbcglobal.net

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Bilan à presque mi-mandat

Dans une note de fin août Patrick Artus, économiste de Natixis, dresse un constat sans appel au bout de deux années Hollande : PIB 0,0%, consommation +0,5%, investissement des entreprises -0,8%, investissement en logement -2,4%, exportations 0,0%, importations +0,4%, production manufacturière -1,0%, production de services +0,1. Après 75 milliards d’impôts en plus, les hochets offerts aux entreprises pour réduire le coût du travail sont bien minces : 41 milliards – et sous conditions CICE ou pacte.

Patrick Artus ajoute, implacable : « Malgré l’absence d’amélioration du déficit public, les taux d’intérêt historiquement bas et la désinflation qui soutient le pouvoir d’achat et la consommation, la croissance est bloquée par un problème massif d’offre. L’industrie manufacturière continue à détruire de la capacité avec une rentabilité du capital la plus faible de tous les pays de l’OCDE. La construction résidentielle continue à chuter avec le recul permanent de l’offre de logements. La production de services est affectée par le coût trop élevé du travail peu qualifié. Il faut donc comprendre qu’il faut arrêter de mener pour la France des analyses conjoncturelles basées sur la demande mais qu’il faut raisonner à partir de ces contraintes d’offre. On voit bien au 2ème trimestre que le soutien de la consommation profite aux importations et pas à la production domestique que ce soit d’industrie ou de services. »

2014 08 lExpress la faillite c est maintenant

Et il y a encore des économistes – évidemment de gauche et socialistes plus ou moins atterrés, pour prôner un encouragement massif à la consommation par la dépense publique ! Car le pragmatisme hollandais n’a pu être imposé aux électeurs de gauche tant la croyance idéologique imprègne les esprits socialistes. Ils croient en l’État comme en Dieu, malgré le dépérissement de l’État annoncé par Marx, malgré la mondialisation. Le socialisme français a montré ce qu’il était : de l’anti-sarkozysme primaire sans aucune vision de l’avenir. Une navigation à vue avec un président préoccupé de gérer les courants de gauche et les bouffons en mouches du coche. L’histrion Montebourg insulte les chefs d’entreprise et méprise des investisseurs étrangers, l’arriviste Duflot fait s’effondrer le logement en 18 mois avant de cracher dans la soupe et de « tomber à gauche », comme si l’écologie était une lutte de sectes… Même s’il « change » et « accélère », le président est parti trop tard, ses réformettes vont faire pschitt ; on ne change pas une société par décrets et les réformes de structure se préparent longtemps à l’avance.

Le coût du travail est devenu (depuis 2000 où il était inférieur de 8%), plus élevé de 20 % qu’en Allemagne (à cause de la hausse continue des taxes sociales) – mais le socialisme ne dit rien pour « penser  » cette plaie – ou seulement des incantations : « yaka » faire baisser l’euro, « yaka » faire payer les actionnaires. Sauf que les actionnaires vont ailleurs quand ils n’ont pas la rémunération juste que les impôts sans cesse modifiés et le bonneteau des retraites leur laissait miroiter lors de leur investissement. Qu’ont donc fait les énarques, économistes « de gôch » et autres technocrates socialistes depuis la fin des années Jospin ? – RIEN. Ils n’ont ni observé, ni pensé, ni prévu. Aucun plan d’ensemble, aucune mesure radicale (réforme fiscale, condition des subventions, plan d’investissement pour la recherche, encouragement à l’isolation des logements). Aucune remise en cause du sacro-saint gros État-Papa géré par les « éclairés », drogués au pouvoir, qui savent mieux que vous ce qu’il vous faut.

Tous les États dans la même situation (Canada, Suède, Allemagne, Espagne, Angleterre et même Italie) se sont retroussé les manches et ont pris les cinq ans nécessaires pour que les réformes structurelles portent leurs fruits. Tout le monde le sait – et qui ne le savait pas a pu à loisir l’observer in vivo dans les pays indiqués. Mais surtout pas les Français, pas les socialistes, pas les technocrates parisiens, pas François Hollande. Ils savent tout de droit divin ou de raison suffisante. Hollande promettait « l’inversion de la courbe du chômage avant fin 2013 », il affirmait encore en juillet « le redressement arrive ». Or la croissance s’affaisse à un maigre +0.5% prévu sur l’année (qui n’est pas encore finie) ; quant au chômage, il prépare des bataillons entiers de votes Front national dès que l’occasion en sera donnée.

Comme en 40, le socialisme n’a rien à dire, comme en 40, il ne fait que préparer le lit du pétainisme. Hollande débarque au moment où il « célèbre » l’anniversaire du débarquement.

Ah mais, s’écrient les dévots socialistes, célafôta ! Symptôme habituel du déni, addiction de croyants, voile d’illusion des faibles : c’est toujours de la faute des autres. Des riches bourgeois forcément en Suisse, des mauvais patrons qui n’embauchent pas quand il n’y a aucune demande, de Bruxelles qui complote évidemment pour affaiblir la France, de Merkel taxée d’égoïste parce qu’elle renvoie chaque État à ses propres responsabilités, de l’euro fort qui profiterait aux Allemands mais curieusement pas aux Français incapables de proposer comme eux des produits exportables fiables et attrayants, aux Espagnols qui font du dumping salarial sur les produits moyenne gamme qu’exporte la France… Ce n’est jamais de la faute du socialisme, jamais de la faute du parti des éléphants, jamais de la faute des ministres incapables, ni jamais celle du Président – qui connait forcément l’économie puisqu’il a « fait HEC » (il y a 40 ans) – lui qui a toujours préféré le confort d’être fonctionnaire. Dix ans d’illusions et d’incurie théorique dans l’opposition, deux ans de retard à l’allumage jusqu’au diagnostic réaliste des vœux de janvier, huit mois de procrastination et de zigzags pour établir une « boite à outils » de réformettes impuissantes et inutilement compliquées. Tout ça pour ça !

max et mango

« Tout va bien ! » nasillent les kids proprets Max & Mango (photo) dans la scie de l’été. A 11 ans, ils ne doutent de rien, l’avenir (et l’argent) est devant eux. « Tout va mal » singent les Éboueurs du net dans une vidéo critique hilarante des gentils mignons. A 15 ans, eux doutent de l’avenir car leur adolescence a commencé sous le socialisme hollandais, ce triomphe des impuissants. En 2017, ils voteront !

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Haruki Murakami, Underground

haruki murakami underground
Nous sommes en 1995. En janvier, le tremblement de terre de Kobe a déstabilisé un Japon entré en crise économique après l’explosion de la bulle immobilière au début des années 1990. Ce 20 mars au matin, le métro est bondé de travailleurs. Six lignes sont infectées de gaz mortel sarin contenu dans des poches plastiques enveloppées de journaux pour les dissimuler, que les terroristes percent à coups de parapluie avant de quitter la rame. Il y aura douze morts et plus de 5500 blessés.

Ces terroristes sont membres de la secte bouddhiste ésotérique Aum dont le chef, Shizuo Matsumoto, se fait appeler Shoko Asahara. Il croit l’apocalypse proche et utilise les techniques du yoga dans sa version guerrière tantrique du Vajrayana pour capter et séduire ses adeptes. Son objectif est de prendre le pouvoir à la faveur du chaos et relancer le monde par une humanité purifiée.

Haruki Murakami, romancier, revient de l’étranger où il a passé plusieurs années. L’accumulation des nuages sur le Japon (bulle boursière, tremblement de terre, attentats) l’incite à réfléchir sur sa culture et sur son peuple avec un regard trempé ailleurs. Il cherche en écrivain comment le processus littéraire peut compléter la sociologie trop aride et les médias trop complaisants envers le sensationnel. Lui reste au ras des gens. Il entreprend d’interroger durant toute l’année 1996 une soixantaine de victimes qui acceptent, sur les milliers recensées. Dans un second temps, en 1997, il interroge des adeptes de la secte Aum pour le magazine Bungei Shunju. Ces deux livres sont rassemblés en un seul pour la traduction étrangère, ce pourquoi le lecteur a entre les mains un pavé de 543 pages.

Mais il ne s’ennuie pas à la lecture. Il apprend beaucoup sur la société japonaise, ses peurs, ses obsessions, ses réactions. L’absence de transcendance nationale incite les faibles ou les intellectuellement angoissés à chercher refuge dans les groupes restreints. La pression de groupe lave le cerveau et éradique le moi, au point qu’obéir est une liberté choisie et chérie parce qu’elle dispense de se montrer responsable et de décider par soi-même. Ce sont souvent les plus diplômés et les mieux intégrés dans la société qui aspirent à la secte, par logique névrotique de résoudre toutes les contradictions et par souci de bâtir un monde meilleur où ne vivraient que les purs. La certitude de détenir la vérité permet de mépriser les non-membres, de les considérer comme des immatures ou des ordures, voire dans la version ésotérique de les faire passer dans l’autre monde pour leur bien !

Ne nous moquons pas des sectaires japonais : ils sont aussi normaux que vous et moi, acceptant seulement moins le compromis avec la réalité et avec les autres. « Nos » communistes et « nos fascistes » avant-hier, « nos » gauchistes hier, « nos » islamistes et « nos » extrémistes aujourd’hui ont ce même comportement sectaire de se croire purs, de connaître la vérité révélée, et de considérer les non-croyants comme des déchets qu’il faut rééduquer ou éliminer… Il n’est pas jusqu’à certains technocrates ou certains partisans socialistes ou écologistes qui ne soient atteints du même mal, en plus bénin. Toute crise économique engendre des doutes sur l’avenir et sur les valeurs, donc des comportements-refuge.

Chaque témoignage de victime met en avant le hasard de se trouver là au mauvais moment, contrairement aux habitudes qui faisaient partir plus tôt ou plus tard. Chacun met en cause les autres, indifférents, ou les autorités, paniquées et incapables d’organiser les secours ou même l’information. Seuls les agents en station sont efficaces, obsédés du travail bien fait. « A vrai dire, j’ai des doutes sur la capacité de la police et des pompiers – dit l’informaticien Ogata. (…) J’aimerais savoir ce qui se serait passé si on n’avait pas pris les choses en main nous-mêmes. D’accord, la police locale n’avait aucune expérience de ce genre de situation, mais elle a été presque inutile. On demandait aux flics à quel hôpital aller, et ils n’en avaient aucune idée » p.251.

L’information a été gérée en dépit du bon sens, sans aucune expérience de la première attaque à Matsumoto un an plus tôt, sans aucune initiative des échelons compétents. « Il n’y a pas au Japon de système rapide et efficace pour faire face à une telle catastrophe – dit le docteur Yanagisawa, chef de l’École de médecine de l’université Shinsu ; pas de chaîne de commandement claire. Ça a été la même chose pour le tremblement de terre de Kobe » p.328. Et pour le tsunami suivi de la catastrophe à la centrale nucléaire de Fukushima 18 ans plus tard !

Ce pays, comme le nôtre, ne sait pas apprendre. Le mal japonais est cette hiérarchie pesante qui empêche d’en référer et court-circuite toute information considérée comme « gênante ». Murakami commente : « Les institutions japonaises demeurent un cercle fermé au centre de multiples cercles fermés, hautement sensibles à l’idée de ‘perdre la face’ en public, et refusant donc d’avouer leurs erreurs et de les exposer à ‘l’extérieur’ » p.353. Murakami ne peut s’empêcher de penser à l’expédition coloniale japonaise en Mandchourie, en 1932, qui a abouti à une catastrophe de grande ampleur – pour les mêmes idéaux logiques de pureté et de vie nouvelle. Et qui n’a RIEN appris sur elle-même à la société japonaise ; elle croit que toutes ces déviances sont du passé qu’il suffit d’ignorer – alors qu’elles sont inscrites en elle-même.

Plus qu’ailleurs peut-être, le Japon est fragile de sa structure sociale maternante, qui laisse trop seules les personnalités d’exception, trop intelligentes, inquiètes ou hors normes. Fragilité des êtres et fanatisme font bon ménage dans la psyché : ce n’est pas le film Le ruban blanc, montrant toute la rigidité de la société luthérienne allemande avant la guerre de 14 qui peut le contredire : il a porté le nazisme en germe.

Le libéralisme de la pensée, des mœurs et des initiatives est aux antipodes de ces structures mentales carrées, logiques et écrasantes, qui conduisent au sentiment d’être unique, pur et voué à dominer…

Haruki Murakami, Underground (1997), traduit du japonais par Dominique Letellier, 10-18 2014, 543 pages, €8.65

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Le modèle français

Les Français aiment à se poser en originaux. Marqués par le théâtre, élevés durant des siècles dans des mœurs politiques de Cour, auteurs lorsqu’ils étaient démographiquement la première puissance européenne d’une Grande Révolution suivie d’un Empire conquérant et fondateur, accoucheurs pénibles et presque par hasard d’une République (1 seule voix adopta l’amendement Wallon), les Français sont fiers de leur « modèle » malgré la boucherie de 14, l’étrange défaite de 40, la dictature paternaliste-rurale de Vichy, les affres d’une décolonisation dont les braises ne sont pas éteintes, le coup de force légal de 1958, la révolte de la jeunesse 1968, la mythologie 1981 du « changer la vie », l’école et l’ascenseur social en panne, l’immigration non gérée et les révoltes des banlieues, la justice restée monarchique jusqu’au scandale d’Outreau, une presse aux ordres de l’émotion et de l’audience, une droite immobiliste et une gauche qui ne sait plus transformer la société qu’en matières de mœurs…

  1. Un « modèle » peut se voir ainsi comme un « exemple ». Compte-tenu du contexte, le modèle français  peut apparaître comme archaïque, figé et prétentieux, à la remorque des États-Unis en ce qui concerne les mœurs. D’autres pays, plus pragmatiques et moins trompetant réussissent mieux que nous (l’Espagne, l’Irlande, la Suisse, les pays scandinaves pour ne prendre que les plus proches).
  2. Un modèle peut se voir aussi comme une « exception ». Historiquement, cela est juste, la France a bel et bien inventé le parlementarisme, avec l’Angleterre, puis l’État-nation avec la Révolution. Mais chaque nation est une exception en elle-même si elle a une quelconque identité. Le « modèle » n’est alors que la façon qu’elle a de s’adapter à la complexité du monde et aux changements de l’histoire.
  3. Reste alors le 3ème sens du mot : le schéma explicatif. Il s’agit de simplifier une réalité historique et sociale complexe pour fournir une image d’être et de faire, permettant l’action nécessaire pour le futur. La contamination des pays africains francophones par la bureaucratie administrative française en est un exemple.

Administration alafrancaise en afrique

Le modèle français apparaît comme une dialectique constante entre l’État (tenant de la « volonté générale ») et la société (détruite en individus atomisés). Durant les années de crise, l’État autoritaire et centralisé mène l’économique et le social à la baguette (les deux Empires, l’après-défaite de 1870, la période 1914-1918, Vichy, la reconstruction 1945-1965, l’après second choc pétrolier 1979 avec la gauche). Lorsque tout va mieux, la société conteste et se libère, les « partenaires sociaux » relèvent la tête et reprennent l’initiative : le combat pour la liberté de la presse et contre l’alliance du Trône et de l’Autel après le Premier Empire, le libre-échange durant le Second Empire flageolant, la Belle époque début de siècle, les Années Folles avant la crise économique et la montée des fascismes, 1968 (libération), 1984 (début des années sida, vache folle et banlieues), enfin la contestation anti-genre, antifiscale et anti-bobos qui a commencée sous Hollande.

Le « dernier modèle » qui engendre tant de nostalgie date de 1945. La société s’est refondée par un nouveau pacte après la faillite politique de la IIIe République, la pusillanimité égoïste des élites collaborationnistes, le trop faible investissement des entreprises dopées au protectionnisme d’avant-guerre, le conservatisme de mœurs et d’épargne d’une société très paysanne et dispersée, vrai « sac de pommes de terre » comme aimait à la décrire Marx (36% des actifs sont agriculteurs en 1945). La génération parvenue au pouvoir grâce à la Résistance, adolescente durant la saignée 14-18, a connu le déclin d’une France éparpillée en féodalités, en corporatismes et en provinces, puis l’humiliation de la défaite et de l’occupation. Les élites issue des grands corps techniques (Polytechnique, Mines, etc.) et de la nouvelle ENA créée en 1946, s’est sentie mobilisée comme instituteur du redressement dans un pays démoralisé et ruiné, sur le modèle du New Deal américain et du Plan soviétique. Le pouvoir politique, affaibli par le parlementarisme de la Constitution de 1946, laisse agir les technocrates parce qu’eux restent en poste quand les ministères valsent.

S’organise alors une économie concertée où un secteur nationalisé mené par une caste issue des grandes écoles agit comme « vitrine sociale » et « modèle de productivité » sur un privé délégitimé et sans moyens ni volonté. En charge de l’essentiel (« l’intendance suivra » disait de Gaulle), l’État se veut responsable de la croissance en stimulant la consommation, la recherche, l’investissement et l’exportation. Son rôle moteur durant les Trente Glorieuse est indiscutable, la croissance annuelle du PIB a été en moyenne de 5.4% entre 1958 et 1973. La France s’est modernisée, ouverte aux idées, aux capitaux et aux innovations de l’extérieur, importations et exportations représentaient 10% du PIB en 1960, 15% en 1973, autour de 25% aujourd’hui.

Qu’est-ce qui a changé ? Tout ou presque : les hommes, l’économie, le monde.

ado nu Paris luxembourg

1968, une nouvelle génération arrive à l’âge d’homme et secoue les tutelles rigides de la génération précédente austère, disciplinée et contente d’elle-même. L’« esprit de Mai » marque l’essor de l’individu contre le collectivisme technocratique et idéologique. C’est la fin du baby-boom, les femmes se veulent maîtres de leur corps et travailler comme les hommes. Élevée dans la société de consommation, la génération 68 n’a pas cet esprit de revanche qui a incité aux efforts productivistes ; au contraire, la « qualité de la vie » prime.

1973, l’économie s’impose brutalement aux politiques avec le choc pétrolier et plus encore en 1979. La facture énergétique française passe de 13 milliards de F en 1973 à 184 milliards en 1984. Pour conserver le niveau de vie atteint, il faut exporter, donc mieux s’insérer dans l’économie mondiale. Pour cela, s’appuyer sur l’Europe en construction pour négocier avec les États-Unis, la Russie et les nouveaux blocs en émergence (Japon, Asie du sud-est en attendant Chine, Inde, Amérique du sud, Nigeria). Enfin recentrer son industrie sur des créneaux de savoir-faire (agroalimentaire, luxe, tourisme, nucléaire, aéronautique, génie civil). Le monde change, l’époque n’est plus aux États contrôlant tout aux frontières. Migrations, traités internationaux, construction de l’Europe, internationalisation des entreprises, obligent à penser global lorsqu’on agit local.

1983, la tentative de retour au modèle jacobin par la gauche tourne court, la croissance s’effondre, trois dévaluations rythment les deux premières années de lyrisme. La France a le choix : s’isoler ou se discipliner. François Mitterrand consulte, écoute, réfléchit. Il décide de suivre la voie Delors/Attali de la rigueur, contre la voie Bérégovoy/Chevènement de la sortie du SME et des dévaluations. Si elles étaient hier « compétitives », elles sont désormais handicapantes alors que l’on doit acheter le pétrole en dollar et attirer les capitaux dans l’investissement.

2007, crise financière puis économique mondiale, la première de la globalisation. Fin du « modèle » étatiste né en 1945, la pression des hommes, des techniques et des choses l’obligent à se transformer. Le gros État qui lève de gros impôts pour faire de la redistribution clientéliste au nom de l’égalité est devenu un dinosaure qui ne dispose plus de prés suffisamment vastes ni d’herbe suffisamment grasse pour survivre. La concurrence mondiale, l’innovation à marche forcée, l’émergence d’immenses pays tels la Chine et l’Inde, obligent à changer. Sarkozy puis Hollande font la même chose : ils adaptent – seul le style change, énergique pour l’un, hésitant pour l’autre. Et non sans soubresauts corporatistes et égoïstes, des agents de l’État à statut aux agriculteurs subventionnés, aux producteurs de films protégés, aux médecins financés, aux associations nombreuses qui vivent de la manne étatique, aux retraités qui voudraient bien conserver leur départ précoce et leur niveau de vie. Mais les aspirations individualistes de la société, les exigences économiques de l’énergie et de la démographie, l’irruption du tiers-monde dans la compétition mondiale, obligent à s’adapter ou crever.

« Transformer » le modèle ne veut pas dire le mettre à bas et le remplacer par un autre, « anglo-saxon » ou « allemand ». Transformer, c’est prendre une autre forme, évoluer, agir autrement, comme un organisme vivant. C’est secouer ce conservatisme foncier qui est la maladie des Français, heureux en castes, en statuts et en privilèges. 1968, changement de génération ; 1973, changement de paradigme économique ; 1983, choix de rester intégré dans l’Europe, donc dans le monde ; 2007, première crise de la mondialisation. Il n’y a pas de « fatalité » ni de « pensée unique », mais le vaste mouvement d’une génération nouvelle confrontée à des chocs inédits et à l’irruption dans l’histoire d’un monde qui se taisait.

Mais disons-le tout net : ce sont moins les politiciens qui font le changement que l’exigence qui s’impose d’elle-même.

  • La France ne peut plus rester seule dans ses frontières fermées comme durant les Trente glorieuses ; l’eurozone au moins est sa dimension économique, l’Union européenne sa dimension politique.
  • Les Français ne peuvent rester isolés dans un monde en migrations et en échange constant de biens, de capitaux, d’hommes et de culture.
  • Le rôle des politiciens est de suivre et d’expliquer le changement, accompagnant les exigences par la législation. Il leur appartient de dire « au peuple » où l’on va et comment. Mais que les actes suivent le discours – sinon les politiciens seront balayés comme menteurs et privilégiés, se gobergeant dans les ors de la République avec les impôts des citoyens, beaux-parleurs et incapables.

Nicolas Sarkozy avait pris le risque – il a été dégagé. François Hollande a très mal commencé – 18 mois de promesses non tenues, intenables ou trop légères (l’inversion ratée de la courbe, coïncidant avec ses frasques sexuelles avec une jeunette, déguisé en Daft Punk).

Son discours de vœux donne un cap et indique les moyens. Dommage que le « chiffrage » attende trop d’une croissance qui aura beaucoup de mal à revenir et que les restrictions de « dépense publique » soient si frileuses sur les structures bureaucratiques.

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Croissance ou épanouissement ?

Le bien-être est mesuré par les États en termes de niveau de vie ; celui-ci est réduit au Produit intérieur brut (PIB) par habitant. Ce PIB est un agrégat comptable qui représente la production finale des unités résidentes dans un pays. On le décrit comme la somme des valeurs ajoutées brutes des différents secteurs et branches d’activité, augmentée des impôts moins les subventions. Il ne considère autrement dit qu’une partie de la valeur créée par l’activité économique, y compris les activités négatives comme les accidents, et les valeurs productives douteuses comme la publicité – mais absolument pas certaines activités positives non marchandes, comme l’activité artistique, les productions bénévoles (par exemple les blogs), ou le travail non externalisé au sein de la famille (aide aux devoirs, jardinage, lessive, bricolage…).

C’est commode, calculable, et sert à prélever des impôts et à répartir des subventions – mais le PIB ne mesure en rien la qualité de vie. Car qu’est-ce qu’être heureux ? C’est être matériellement à l’aise, certes, manger à sa faim, être protégé des aléas de la vie par les services publics (police, justice, armée, éducation, santé) et volontairement en plus par les assurances privées volontaires, se loger sans se ruiner, se vêtir et sortir correctement.

Mais c’est le terme « correctement » qui pose problème : il n’est pas mesurable car toujours subjectif. Si l’on raisonne en moyenne, le « niveau de vie » (PIB par habitant) ne donne qu’une chimère : tout dépend des écarts de revenus réels et de patrimoines ; si l’on raisonne en « panier de la ménagère » en ajoutant quelques services, on reste dans l’administration anonyme des choses sans considérer les gens ; si l’on prend le « revenu par foyer » (adoré par Bercy), l’évaluation est plus juste mais ne tient compte ni du patrimoine, ni du parcours éducatif, ni du réseau social. ce sont pourtant ces capitalisations financière, culturelle et sociale qui sont bien utiles pour trouver une bonne place dans la société !

sucer torse nu

Considérer alors « la croissance » comme l’augmentation du PIB est un mensonge réducteur, bien dans l’esprit positiviste gavé par l’éducation « nationale » qui ne croit qu’au calculable et qui formate des technocrates sans âme.

Le Japon a le 3ème PIB au monde, mais aussi le 4ème taux de suicides…La Chine le 2ème PIB (en parités de pouvoir d’achat) mais le 7ème rang pour les suicides. La France semble mieux lotie : 5ème pour le PIB mais seulement 18ème pour le taux de suicides ; la Suisse est encore mieux équilibrée (et il y a pourtant nettement moins de prélèvements sociaux qu’en France !). Est-ce parce que si le pessimisme français est très haut, l’optimisme familial aussi ? On aime bien les enfants, en France, on en fait plus qu’ailleurs et – non ! – ce ne sont pas seulement des rejetons d’immigrés outre-méditerranéens.

Plutôt que la croissance, peut-être faudrait-il considérer l’épanouissement ? Il ne s’agirait plus de remplir le tonneau des danaïdes des désirs mimétiques toujours insatisfaits (« toujours plus », avoir « mieux que le voisin », rivaliser avec le beauf), mais de mesurer le bien-être personnel et l’attention apportée aux autres. Ce qui voudrait dire ajouter des critères de bonne santé, de travaux domestiques et bénévoles, de liens sociaux et d’activités, de bonheur au travail. On ne produirait alors plus pour produire – mais pour des besoins et des gens. La nature ne serait plus pillée ni les bêtes exploitées, mais considérées en harmonie dans l’ensemble du vivant.

Ce sont ces idées généreuses et intéressantes qui tourmentent la pensée américaine ces derniers temps, comme le montrent John Erenfeld et Andrew Hoffman. Mais que sont-elles, ces idées, sinon l’éternelle resucée du stoïcisme et du bouddhisme ? Pourquoi chercher à inventer ce qui existait dans le passé ? Tout est dans tout car la raison humaine commande les sens de chaque individu et est une partie de l’esprit universel – qui permet de distinguer s’il y a accord entre la nature de l’homme et celle de l’univers.

Vivre selon la raison signifie vivre selon le bon sens, sans excès ni démesure : pas de désirs sans limites comme procréer à 60 ans ou être rajeuni à grands frais à 90, pas de grosses bagnoles qui vont très vite alors que la vitesse est collectivement limitée pour le bien de tous, pas de pub incitant la machine désirante du tout, tout de suite et tant pis pour les autres. Le sage bouddhiste qui a trouvé l’illumination est saisi de compassion pour les êtres : il aide ses semblables à trouver la voie de l’extinction des désirs sans limites qui tourmentent, il aime les enfants et les guide pour s’épanouir, il ne mange pas une bête sans nécessité, il respecte les plantes (ceux qui ont « la main verte » comprendront).

Table avec tomates

Nous avions l’humanisme, Rabelais disait même que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Mais l’humanisme a fait naufrage avec le positivisme technocrate d’État (droite et gauche confondues). La transformation du libéralisme en doctrine à faire de l’argent et du marxisme en exploitation forcenée de l’homme et de la nature par une clique restreinte au pouvoir ont dévoyé un peu plus l’héritage ancestral. Droite inepte, socialistes intolérants, profs syndicalistes et écolos arrivistes n’ont en rien amélioré l’espèce – toujours dans la haine et l’excès, les mauvaises notes et le mépris de l’autre. Camus l’avait bien vu !

La croissance était certes indispensable pour acquérir un niveau économique suffisant durant les années de reconstruction d’après-guerre ; mais puisque le monde est fini et que nous n’y sommes pas seuls ni les plus forts, le temps est venu de quitter le tout-production pour considérer le bien-être. Retrouver la « vie bonne » des philosophes antiques repris par Montaigne.

Hélas, stoïcisme, bouddhisme, Montaigne ? Cékiça ? On ne les apprend plus à l’école et les médias ne font pas de shows dessus ; les histrions surpayés qui tiennent les antennes seraient même capables de les confondre avec masochisme, boudin et montagne. Seul ce qui vient d’Amérique est valorisé : alors écoutons l’Amérique puisque nous ne savons plus penser utilement pour la société aujourd’hui !

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Dangereux vide politique

François Hollande élu depuis un an… un abyssal vide politique ! Après la crise économique de la finance et de l’industrie, la crise sociale du chômage et des impôts, la crise morale DSK et Cahuzac, la crise sociétale de la filiation sans cause, la France va-t-elle vers une crise politique ? La « rue », pour une fois de droite (et bien peu à gauche), voudrait bien cristalliser le mécontentement en mouvement politique sur l’exemple des Tea parties américains. Je l’avais suggéré dans une précédente note, malgré les flèches de ceux restés bloqués sur la petite politique politicienne : « La France pourrait connaître une évolution à l’américaine, avec une droite de plus en plus à droite mais refuge du collectif national, et une gauche de plus en plus anarchiste-bobo, exaspérée de tout est permis. »

La médiocrité du personnel politique et leur panne idéologique font que l’imagination n’est surtout pas au pouvoir et que la refondation des idées est plus que jamais nécessaire.

nouvel-observateur sont ils nuls

Médiocrité des politiciens

Hollande pourrait se contenter de régner, à la Mitterrand, mais le quinquennat (voulu par la gauche) et le Premier ministre (voulu par lui) l’obligent à être dans l’arène. Son tempérament procrastinateur, édredon ni oui ni non, ne convient pas à la fonction. Un président doit se prononcer, il n’est pas dans la synthèse d’un secrétaire général de parti. Il tient bon sur quelques sujets économiques, mais sans aucune pédagogie, laissant les roquets au gouvernement lâcher la soupape du discours de gauche. Est-là une « politique » ? Les citoyens ont l’impression de ne pas être entendus, qu’aucun parti au Parlement ne les représente plus. D’où la rue et les tiraillements au PS.

Dans ce vide politique, la droite pourrait s’engouffrer, mais elle manque de discours cohérent et de chef légitime. Chacun joue sa partie, les « vieux » usés par leurs clowneries de candidats à la présidence de l’UMP, les nouveaux aux dents longues à longueur d’antenne pour la mairie de Paris. Coppé n’est pas crédible, Fillon est dépassé, Juppé reste sur ses terres, NKM se barricade à Paris et Raffarin en Chine… Au total, la droite s’est trop déportée à droite avec Buisson et Coppé. Elle a été battue de peu à cause de cela et du style Sarkozy ; mais les socialistes sont allés trop loin avec la procréation assistée et le laxisme sur les mœurs (cannabis, abolition des peines bloquées etc.), ce qui fait revenir au galop les régions catholiques vers l’anti-Hollande – Hervé Le Bras le dit très bien. 

C’est la chienlit, comme disait de Gaulle, expert ès querelles de bac à sable, fomentées par des « minables » qui ne voient pas plus loin que le bout de leur mufle, « cuisant à petit feu leur petite soupe dans leur petit coin ». Vous avez reconnu les partis : ces « machins » qui devraient sélectionner des candidats valables, comme partout ailleurs dans les démocraties, mais qui ne servent plus en France qu’à se hausser entre soi dans un jeu de l’ego. Coppé n’est pas légitime, Désir est nullissime, les deux jouant leur petit dictateur au mépris des statuts et des règles. Comme si la légitimité résidait dans l’oukase, comme si le charisme se résumait à la grande gueule. Ont-ils compris quelque chose au pouvoir ?

Panne idéologique

La gauche reste empêtrée dans la dépense publique, la redistribution clientéliste, la fiscalité incompréhensible et instable, le gros État à surtout ne jamais réformer, le tabou à accepter mondialisation et rationalisation, le jusqu’auboutisme dans le laxisme des mœurs ultra-individualistes. La droite n’a pas de vision d’avenir, elle en reste au passé, le recours à Sarkozy tenant lieu de projet politique faute de mieux. Comme toute réforme passe par ceux-là mêmes qui profitent du système (élus, technocrates, fonctionnaires, syndicalistes), il y a grande répugnance à ce que cela change. A l’arrogance intello de gauche répond en 2013 l’action directe à droite, qui rassemble bien plus que les groupuscules activistes catholiques ou étudiants. L’aspiration dans les sondages à faire ce que les Italiens font – un gouvernement d’union nationale – dit combien les électeurs ont, dans leur majorité, ras le bol de ces politiciens minables qui se croient légitimes. 2014 ou 2017 verront-elles la réforme forcée du millefeuille étatique dans l’urgence pour incapacité prouvée à résorber le déficit structurel ?

handicap france patrick artus 2013

Aujourd’hui, que reste-t-il ? La peur. Dans le délitement social, les politiciens qui devraient au contraire motiver le pays, montrer la voie de solutions à long terme ont aussi peur que la société – mais pour leurs privilèges.

  • Peur du changement : continuer contre vents et marées faute d’imagination.
  • Peur de la politique : droite ou gauche, surtout ne rien changer au logiciel, on perdrait des électeurs. Dommage que les socialistes ne l’aient pas compris avant le mariage gai.
  • Peur de la rue : accuser la droite de pactiser avec le diable, accuser la gauche d’assassiner des enfants – recours au « fascisme » ou au « couteau entre les dents », vieilles rengaines qui ne disent rien d’autre que l’abyssale stupidité de leurs auteurs.
  • Peur d’expérimenter d’autres canaux de communication entre les citoyens et les décideurs : et pourquoi pas le référendum d’initiative populaire, ou les consultations de citoyens, ou la pédagogie télé, comme Yves Montand l’avait fait sous Mitterrand ?
  • Peur de se remettre en cause : notamment les droits hors du commun des politiciens professionnels, qu’ils soient ministres, députés, sénateurs ou patrons publics (les travaux du siège de la BPI).
  • Peur de l’Europe : qui ose dire à l’Allemagne qu’on ne peut chaque année « attendre les élections » pour décider à 17 ou 27 ? mais qui ose dire aussi qu’il faut réformer chez soi pour converger avec l’Allemagne ?
  • Peur d’approfondir l’Union : à quand une Assemblée européenne élue directement au niveau européen, le même jour, sur des partis européens ? à quand la désignation d’un président élu par le Parlement européen à la tête de la Commission ? à quand le Conseil des chefs de gouvernement remplacée par un Sénat représentant les États-nations et les régions ?

L’imagination n’est surtout pas au pouvoir !

La gauche embourgeoisée depuis Mitterrand s’est installée dans le système, elle ne veut surtout pas le changer ; elle préfère d’ailleurs l’opposition, plus confortable : on peut critiquer sans avoir à choisir, donc promettre n’importe quoi pour se faire mousser. Mélenchon l’a très bien compris, même s’il rassemble peu avec ses rodomontades d’un autre âge. La droite en perte de repères (et surtout de chef qui fasse rentrer dans le rang les ados attardés), rejoue le monôme comme en 1934, encourageant des ligues de factieux malgré la modernisation gaulliste.

Or le monde a changé, les Français ont changé, les petits jeux entre nantis politiques n’amusent plus que les médias parisiens. Si l’opposition descend dans la rue, c’est qu’elle ne paraît pas dans les partis politiques. Le slogan « indignez-vous » n’est pas – ô surprise ! – réservé à la gauche. La droite se radicalise parce que personne n’écoute les classes moyennes qui ont peur du déclassement et se raccrochent aux ‘valeurs’. Circulez, dit Hollande incapable ; on attend 2017, dit Fillon impuissant. Résultat : 30 000 militants devant Mélenchon le 5 mai; 40 000 teufeurs à Cambrai pour une rave. Cherchez où est la politique !

Cette inertie fait surgir Marine Le Pen. La fille de son père a eu l’intelligence tactique de quitter la droite extrême ancrée dans le passé vichyste, OAS ou anti-68. Elle se présente comme la droite qui décide, plus à droite que l’UMP mais dans la tendance sociale-étatiste qui est l’un des aspects du bonapartisme, incarné aussi bien par de Gaulle que par Chevènement, Fabius ou Montebourg. Mélenchon, à côté d’elle, fait pâle figure, populiste racoleur poussant le contentement de soi jusqu’à proposer d’être calife à la place du calife (comme Sarkozy sous Chirac). Hollande, s’il ne réagit pas, la droite, si elle ne trouve pas de nouveaux repères avec un nouveau candidat légitime, laisseront proliférer les extrêmes. Parmi eux, pas difficile de deviner qui va l’emporter !

marine le pen tire ta langue

Quelle refondation des idées ?

L’individu n’est ni entièrement autonome, ni entièrement rationnel comme le croit la droite – mais un peu quand même. Il est mu par des forces invisibles pointées par le marxisme, le freudisme, le structuralisme, le foucaldisme, le bourdieusisme, comme le croit la gauche – mais il n’est pas pour cela une marionnette. Si l’individu est pris dans un champ de forces, il reste relativement autonome. Donc tout pouvoir ne peut décider à sa place ce qui est bon pour lui, ni les technocrates de droite, ni les idéologues de gauche. Pas de volontarisme anti-européen comme le prônent certains irresponsables pour faire la roue ; pas d’inertie suiviste de l’austérité morale allemande, comme d’autres le croient par paresse intellectuelle. Merkel en prétexte à tout balancer ou à ne rien faire ? Quelle blague ! L’économie n’est une science qu’humaine, pas exacte. Elle fonctionne sur la confiance – comme toute société politique. Encore faut-il que cette confiance se mérite et que la subsidiarité empêche l’État parisien ou le Machin bruxellois d’intervenir sur tout, à tous niveaux.

La traduction politique française en est certainement la rationalisation de la dépense publique, excessive et gaspillée (47% de prélèvement obligatoires en 2013 contre 43% en 2011) ; une fiscalité apaisée qui ne change pas tous les deux ans en inhibant l’investissement, l’épargne, la consommation, l’entreprise et l’emploi ; des lois et règlements moins nombreux, mieux rédigés par moins d’élus mais avec plus de moyens ; des lois moins rigides qui ne détaillent pas tout pour laisser une autonomie à la jurisprudence des cas réels ; une éducation moins jargonnante en français, moins nulle en langues et moins axée sur l’élitisme matheux ; une formation adulte ouverte à tous à tout moment ; l’encouragement à entreprendre  et pas le mépris pour « les riches » – cette race mystérieuse surgie des envieux. Le bouc émissaire allemand est bien commode aux pusillanimes de gauche qui attendent la croissance comme d’autres Godot. Bien commode aussi aux extrêmes qui croient que sans l’euro ni Schengen tout irait beaucoup mieux.

Sur ces sujets, il y a une sensibilité de droite et une de gauche – mais abordons enfin ces vraies questions au lieu du mariage gai et autres diversions sur la transparence des élus ou le vote des étrangers ! Depuis un an, combien de chômeurs en plus par laisser-aller de gauche sur la fiscalité aberrante et l’entreprise ignorée ?

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La gauche morale se raccroche aux branches

Avec la « transparence », la gauche au gouvernement tente de faire oublier les frasques Cahuzac, mais aussi Strauss-Kahn, Andrieux, Lamblin, Kucheida, Guérini et bien d’autres. Le problème n’est pas que les humains soient faillibles, ils n’y a que les naïfs pour croire que c’est toujours de la faute d’une enfance malheureuse ou du système social. Le problème est que ces faillis ont été choisis par le parti ou par le président. Leur « faute » morale rejaillit donc sur les socialistes, qui ne savent pas choisir les « bons », et sur le président, qui ne contrôle rien et ne sanctionne pas les manquements.

La posture morale de la gauche  a donc explosé en vol.

Celle-ci tente de se raccrocher aux branches de diverses manières :

  • Plus vertueux que moi, tu meurs ; c’est la posture de la gauche extrême, jamais en retard d’une inquisition pour « purifier » l’humanité des méchants : voyez Maduro au Venezuela, successeur du Chavez adulé par Mélenchon, il accuse l’opposition de meurtres politiques et de complot contre l’État – alors qu’il n’est pas clair sur les procédures de vote.
  • Regardez à droite, ils ont aussi des affaires ; c’est la posture des militants déçus du gouvernement, les « cocus du socialisme » comme disait Fillon de façon prémonitoire. Raviver Sarkozy dans les « affaires » permet de dévier la rancœur vers le bouc émissaire habituel.
  • On va faire une loi ; c’est la posture du gouvernement pris en flagrant délire… à faire du Sarkozy : une émotion médiatique ? vite une loi ! Mais qui va appliquer la loi ? Qui va contrôler les contrôleurs ? Là, pas plus de moyens que sous Sarkozy mais un empilement de plus dans le millefeuille : on crée une Haute autorité… composée de fonctionnaires choisis. Ceux qui existent déjà font-ils si mal le travail pour lequel ils ont été embauchés par concours ?

Il faudrait peu de lois, mais bien écrites ; peu de règles, mais bien contrôlées ; peu de fonctionnaires, mais aux tâches précises avec des moyens adéquats. Est-ce si difficile de réformer le système étatique français ?

Le « pépère » avec sa petite « boite à outils », est-il à la hauteur des enjeux ?

Je trouve indélicat de traiter le président de « pépère » comme c’est la mode actuelle dans la presse. Mais pourquoi ce chef d’État évoque-t-il alors sa « boite à outils » ? Cette expression misérable pour traiter le chômage et l’économie ne peut que lui revenir à la figure. Le citoyen attend un architecte qui repense la tuyauterie en simplifiant et rendant le système plus efficace, réalisant plus d’économies à la copropriété que les honoraires qu’il lui coûte – pas un plombier qui se contente de bricoler les fuites avec des bouts de tuyaux, tout en envoyant sa facture (salée) !

Le problème de la gauche est la démagogie. A force de se vouloir « petit », comme tout le monde, banal, l’homme de gauche en vient à apparaître « minable » – superbe expression ayrautïque qui dit tout comme un acte manqué. Les profs qui revendiquent par exemple d’être respectés comme des cadres de la société, se laissent mettre en scène par la Casden – « banque de l’éducation, de la recherche et de la culture », pas moins ! – en étudiants attardés, mal fagotés et pas rasés ! Le respect se mérite, qu’on soit prof ou président.

prof casden

Mais il y a pire.

L’affaire « morale » Cahuzac (l’affaire matérielle suit son cours) remet en question « la » définition de la gauche française elle-même, cette prétention à être au-dessus de la société pour délivrer les injonctions au nom du Bien. Cela vient de loin, de Platon au moins, sinon de Moïse au Sinaï. Dans La République, Platon explique qu’« engendrer la justice, c’est établir entre les parties de l’âme une hiérarchie qui les subordonne les unes aux autres conformément à la nature ». Ce qui fait que le meilleur gouvernement est celui de la vertu : « quand l’un des gouvernants a autorité sur les autres, on appelle le gouvernement monarchie, et si l’autorité est partagée entre plusieurs, aristocratie » (livre IV). Platon, par la voix de Socrate, montre ici qu’il n’est pas démocrate. « Telle est la forme d’État et de gouvernement que j’appelle bonne et vraie », ajoute-t-il aussitôt en première phrase du livre V. Lui-même a conseillé le tyran de Syracuse.

La gauche d’aujourd’hui n’est pas plus « démocrate » puisqu’elle gouverne au nom du peuple, mais pas avec lui. Le gouvernement socialiste n’a rien d’une Commune, seule expression politique de la gauche vraiment démocratique. Une fois élus, les socialistes font ce qu’ils veulent, ayant promis n’importe quoi au nom de « la science du Bien » – définition de la politique selon Platon. Les technocrates de gauche, professionnels de la politique, savent mieux que vous ce qu’il vous faut, comme s’ils étaient philosophes (Platon), scientifiques (Marx) ou mandatés de Dieu (inquisiteurs). Ils ne vous demandent pas votre avis ; seulement un blanc-seing par le bulletin de vote.

La traduction sociale-démocrate de la gauche, fondée à la base sur les travailleurs réunis en syndicats, a été vite écrasée par les idéologues abstraits fin XIXe en France (contrairement aux États voisins : Allemagne, Angleterre, Scandinavie). Les lois se veulent un discours rationnel que la cité adresse aux citoyens pour les éduquer dans la vertu. D’où l’importance à gauche de légiférer sur tout et n’importe quoi. Les gouvernants doivent être « sages », les gardiens « courageux » et les producteurs « tempérants ». La loi doit les y forcer pour que cette éducation les rendent vertueux : ne voilà-t-il pas, résumé par Platon, toute la philosophie socialiste ?

Mais quand les gouvernants n’ont pas la sagesse ?

Leur despotisme éclairé flirte alors selon Platon  avec cette pente naturelle à la démocratie : la tyrannie. La tyrannie est le régime qui abolit les lois parce qu’il est fondé non sur la tempérance de l’âme (la sagesse), mais sur le désir (anarchique). La gauche devrait être et avoir été contre la tyrannie. Or il n’en fut rien ou presque rien dans son histoire !

  • Qu’on se souvienne de Robespierre l’Incorruptible et de son ami Saint-Just le Vertueux – jamais le « rasoir républicain » n’a purgé aussi vite les « ennemis du peuple » selon la ligne d’un  seul.
  • Qu’on se souvienne de Lénine et de sa traduction politique de Marx en « lois scientifiques » pour faire advenir l’Homme nouveau par la contrainte sociale – jamais les grandes purges n’ont été si vertueuses que sous Staline, continuateur de Lénine.
  • La transparence du gouvernement actuel est-elle autre chose qu’un fantasme de pureté du même genre ?

Les philosophes persuadés de connaître la loi divine ou naturelle, d’avoir atteint la sagesse ou de connaître la science des sociétés, sont devenus des tyrans. Loin d’avoir l’âme tempérante, ils l’ont rigide ; loin d’être des sages, ils sont des inquisiteurs. Leur désir est d’imposer leur loi, pas de la discuter. Ils sont persuadés de détenir la science infuse : « peut-on débattre du soleil qui se lève ? » avait coutume de dire Staline.

Platon disait que la tyrannie était la pente naturelle de la démocratie. « N’est-il pas vrai, dis-je, que, dans les premiers jours et au début, il n’a que sourires et saluts pour tous ceux qu’il rencontre, qu’il se défend d’être un tyran ; qu’il multiplie les promesses en particulier et en public, qu’il remet des dettes et partage des terres au peuple et à ses favoris et affecte la bienveillance et la douceur envers tout le monde ? – Il le faut, dit-il. – Mais quand il en a fini avec ses ennemis du dehors, en s’arrangeant avec les uns, en ruinant les autres, et qu’il est tranquille de ce côté, tout d’abord il ne cesse de susciter des guerres, pour que le peuple ait besoin d’un chef. – C’est logique. – Et aussi pour que les citoyens appauvris par les impôts soient forcés de s’appliquer à leurs besoins journaliers et conspirent moins contre lui » (livre VIII). Promesses, redistributions populaires, chasse aux riches, guerre au Mali et guerre aux anti-gays & lesbiens, hausse d’impôts… ce qu’accomplit Hollande, Platon l’avait prévu !

Nous ne voulons pas dire par là que le président Hollande soit un tyran, les conditions ne sont pas entièrement réunies, mais que le système dans lequel il gouverne en suit la pente. Le président n’apparaît pas comme celui de tous les Français, au-dessus des partis. Il cumule les mandats en président-directeur général secrétaire du parti socialiste, plus jacobin que décentralisateur, plus étatiste que libéral, plus autoritaire que libertaire. La vertu a failli ? Encore plus de vertu ! La « transparence » vise alors à faire peur : montrez ce sein que vous ne sauriez voir ; à poil les ministres, bientôt les députés, puis les maires des villes de plus de 50 000 habitants, enfin les citoyens. S’ils ont quelque chose à cacher, c’est qu’ils ne sont pas assez vertueux, donc soupçonnables. Il n’y a aucune limite au soupçon.

La vertu est la tyrannie suprême – surtout quand elle est définie par ceux qui gouvernent…

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Quel coût du travail pour quelle croissance ?

J’entends à la radio, je lis dans les journaux, le mantra socialiste : « quand la croissance reviendra, les efforts actuels de rigueur porteront leurs fruits ». Or il y a illusion : « la » croissance ne reviendra pas. La rigueur devra être structurelle et pas seulement conjoncturelle. Il est vital de réformer l’État, de faire maigrir son millefeuille d’irresponsabilités empilées et coûteuses.

Pourquoi le gouvernement socialiste actuel ne prend-t-il pas la mesure réelle des choses ? Probablement parce que les gouvernements de droite depuis 2002 ont masqué la dégradation en ne revenant ni sur les 35 heures, ni sur la faible représentativité des syndicats (qui les rend extrémistes), ni sur les taxes (qui continuent à rentrer malgré les conséquences). La droite a préféré d’autres mesures comme le crédit d’impôt recherche, les fonds d’investissement et les droits de succession. C’était un encouragement à entreprendre et à investir dans les périodes de croissance, mais pas dans la mutation que nous connaissons. Droite et gauche sont dans l’erreur quand elles « croient » en la croissance. Celle-ci reviendra, mais faiblement.

Il suffit de consulter les bases de données de l’INSEE. Internet a cette vertu, depuis 15 ans, de ne plus permettre aux gouvernants de dire n’importe quoi. Si l’information est le pouvoir, Internet l’a largement démocratisé !

Regardons la Production intérieure brute de la France depuis 1950 (PIB). Sa croissance est en moyenne de 5% durant la décennie 1950-60, de 5.9% entre 1960 et 70, de 3.9% de 1970 à 80, de 2.3% de 1980 à 90, de 2.0% de 1990 à 2000, enfin de 1.4% de 2000 à 2010. Depuis le top du baby-boom des années 1960 (donc de l’optimisme travailleur et consommateur), la croissance baisse chaque décennie un peu plus – inexorablement.

C’est encore plus net si l’on prend le PIB par habitant (ce qui inclut les inactifs, les assistés et les chômeurs) : 11.4% de croissance dans la décennie 1950-60, 9.3% entre 1960 et 70, 12.8% entre 1970 et 80 (années de forte inflation et de réorganisation à cause du choc pétrolier), 8.7% de 1980 à 90 – mais 3.1% de 1990 à 2000 (retard de l’informatisation et de l’organisation qui va avec) et 2.6% de 2000 à 2010 (35h, coût du travail et montée de l’assistanat, paperasserie législative proliférante).

La France, avec ses syndicats bloqués qui ne défendent que les zacquis de ceux qui sont en CDI dans les grandes entreprises et l’administration, garde une nette « préférence pour le chômage » (mot heureux de Denis Olivennes). Si sa productivité par travailleur est très correcte par rapport aux autres pays, sa productivité rapportée à la population active en âge de travailler chute : en cause les 10 à 15% d’exclus, chômeurs à plein temps ou n’ayant travaillé ne serait-ce qu’1 h par mois.

La progression des exportations (toujours visible sur le site de l’INSEE) mesure l’attractivité de la France dans le monde (et surtout en Europe, qui absorbe plus de 70% des exportations). On passe d’une croissance moyenne de 7.3% dans la décennie 1950 et jusqu’à 9.9% dans la décennie 1960, 8.2% dans les années 1970 mais un retour à 4% dans les années 1980 (Mitterrand au pouvoir), puis 6.7% dans les années 1990 (Chirac puis Jospin au gouvernement), enfin 2.5% dans les années 2000 (35h et manque de réformes obligent). Avec un rebond récent grâce à Airbus, mais étroitement focalisé, au contraire de la palette de produits exportés allemands.

pib export cout du travail 1998 2011

Reparlons des charges et des salaires (ces derniers supportant eux aussi des charges sociales + un impôt sur le revenu + un impôt sur les successions ou sur la fortune). Un gros État coûte cher. Un gros État qui offre des services inégalés rend content le citoyen. C’est le cas pour la famille et la santé, un peu pour la défense et même la police. Mais ce n’est absolument pas le cas pour l’administration, l’éducation, la justice, le logement, l’intermittence du spectacle, l’entreprise… La masse de taxes prélevées par un État incapable de s’adapter pèse sur la croissance, sur la consommation, sur l’envie d’entreprendre et sur la production. Donc sur le mental du citoyen, qui ne rêve plus que de sortir les sortants, de payer le moins d’impôts (gaspillés) possibles et de grand balayage des « privilégiés » (patrons, politiciens, fonctionnaires…).  Aussi injuste que cela soit.

Depuis 1998 (15 ans), les salaires + les charges dans l’industrie (ce qui exclut les services, dont la finance) ont augmenté de 42.5% – mais surtout de 26.6% depuis 2005 (8 ans), alors que l’inflation n’a augmenté que de 15.5% sur 8 ans. Les salaires seuls (dans l’industrie) ont fait mieux que l’inflation depuis 2005 (+21.8%). Signe que l’on embauche des plus qualifiés et que l’on délocalise le peu qualifié… reléguant lesdits non qualifiés dans un chômage irrémédiable – sans que la formation professionnelle leur soit ouverte.

Les charges seules (dans l’industrie) ont monté : +1.7% de 1998 à 2005, mais +4.8% de 2005 à fin 2012 ! Un simple exemple : le taux de cotisations salariales obligatoires des non-cadres était en 1981 (à l’arrivée de François Mitterrand) de 11.9% du salaire sous plafond de la sécurité sociale ; il est de 13.7% en 2013. Une CSG de 7.5% + 0.5% de CRDS sur 97% du salaire brut a été ajoutée en 2005, les deux passées sur 98.25% du salaire brut en 2012. Sans parler des cotisations retraites et chômage qui ont augmenté aussi. Toujours plus !

Un empilement des taxes, sans jamais savoir où elles vont, ni comment elles sont gérées, ou si elles sont toujours justifiées. Les députés cumulent, poussés par des technocrates qui savent ajouter là où ça ne se voit pas, sous l’œil bienveillant des politiciens pour qui dépenser plus est toujours électoralement payant. Ce qui explique pourquoi le gros site Nissan de Sunderland en Angleterre, qui fonctionne à plein avec trois équipes, est bien plus productif que les trois sites français de Renault qui tournent avec une seule équipe. En 2001, Renault fabriquait en France 1,3 million de véhicules ; en 2012 seulement 532 000. Les usines Renault tournent à 60 % de leurs capacités, au-dessous du seuil de rentabilité – situation qui ne pourra durer.

Le graphique montre bien que la situation n’est pas tenable. La croissance ne reviendra guère qu’autour de 2 à 3%, pas plus. Elle dépend de la population, et surtout de la population active. Or la progression démographique baisse et les inactifs gonflent, tandis qu’on rogne retraites et prestations sociales. Pas de quoi produire plus ni consommer plus, ni faire plus d’enfants. Surtout si l’État obèse géré par des mous (harcelés de lobbys locaux sans contrepouvoirs démocratiques) ne se muscle pas.

Remplaçons le plus par le mieux, la planète appréciera… mais pas les rentrées d’impôts. La productivité peut encore monter un peu, si l’industrie se recentre sur la valeur ajoutée : mais cela signifie inventer sans cesse des produits nouveaux qui plaisent (donc faire passer un violent courant d’air sur l’Éducation nationale jusqu’aux universités), gérer encore mieux les ressources rares (donc faire du capitalisme, système d’efficacité économique incomparable), inciter les meilleurs à rester sans que le fisc vienne tout niveler (donc creuser les inégalités méritocratiques), mieux former chacun et que tous aient un travail. Les Français confits en privilèges et statuts sont-ils prêts à financer la recherche, donner l’autonomie réelle aux universités et aux lycées, éduquer à travailler en équipe et pas à obéir au prof du haut de sa chaire, sortir des seuls maths qui font des arrogants et des théoriciens, encourager les économies d’énergie, d’emballage, de réglementations, de paperasses – et cesser de matraquer fiscalement ceux qui réussissent par leurs mérites ?

Un bien vaste programme pour un gouvernement empêtré dans une idéologie d’un autre âge : la jeunesse des gouvernants, celle des Trente glorieuses qui ne reviendra pas. Le temps qu’ils prennent conscience (ça vient), qu’ils mettent en branle les réformes (trop timides), qu’ils convainquent les zélus, les saints délicats, les fonctionneurs et tous ceux qui n’aiment pas changer d’habitudes, ils auront perdu quelques élections au profit des clowns ou des méchants – et le pays aura perdu encore des années.

C’est le prix à payer pour la démocratie… si elle survit. Rien de tel qu’un effondrement pour voir ressurgir les dictateurs. Le grand méchant Machin est en embuscade, tout comme la fille du Borgne.

L’auteur de cette note, Alain Sueur, a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière‘ (2007) et ‘Gestion de fortune’ (2009) – où il détaille le mécanisme de la fraude fiscale offshore et des trusts qui permettent d’être invisible au fisc. Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Michel Rocard et la croissance

Le journal économique La Tribune rend compte d’une conférence le 10 janvier devant des professionnels de l’immobilier. Ce qui compte est moins le journal ou les professionnels que les propos rapportés. Or, « faire de 2013 une année de croissance », Michel Rocard n’y croit pas. Le pacte de compétitivité de 20 milliards d’euros du gouvernement Ayrault est un bon début, la négociation entre partenaires sociaux aussi, mais tout cela arrive très tard. Six mois de perdus pour que la classe politique de gauche s’aperçoive que certains rouages de l’économie française ne fonctionnent pas. Pourquoi ?

michel rocard 2013

« La quasi-inexistence d’enseignement de l’économie dans notre système scolaire n’y aide guère », dit Michel Rocard. Il est gentil, Rocard, il ne va pas jusqu’au bout : les profs préfèrent citer la bible de la lutte des classes comme brevet d’opinion « de gauche » et soutenir les syndicats maximalistes pour être comme tout le monde (tout en regrettant de n’être pas plus payés, eux qui ont déjà 2x le salaire médian). Cela donne bonne conscience mais ne forme pas des élèves instruits de la réalité des choses qui est que c’est l’entreprise qui crée des biens et services de plus en plus performants, des impôts pour payer le fonctionnement de l’État et des emplois. Rester dans la théorie est tellement français, tellement confortable.

Michel Rocard fustige aussi un monde politique dominé par l’audiovisuel, les batailles en interne au Parti socialiste pour se hausser du col et le bon usage politique de la machine médiatique « qui ne demande plus que l’on pense mais que l’on s’engueule ». Il ne précise pas, mais Montebourg ou Duflot auraient-ils émergés sans grande gueule ? Sont-ils les ministres les plus efficaces ?

Michel Rocard accuse les médias d’être à la seule recherche du propos choc et du sensationnalisme, sans aucun goût pour l’analyse en profondeur. Ni aucune compétence, c’est moi qui rajoute, ce pourquoi les gens bien informés lisent plus volontiers The Economist ou La Tribune de Genève que Le Nouvel Observateur ou Le Monde. Rocard déplore la mort lente de la presse écrite, « la disparition » des visions de long terme et « le refus du complexe » du microcosme politique, médiatique et enseignant qui conduit à « l’ignorance générale sur l’économie en France ».

La gauche se fait vertu de pensée et de morale. Mais a été « découragée la fonction de penser à l’intérieur du parti ». A droite, « ce n’est pas mieux ». S’il qualifie la loi TEPA du gouvernement Fillon « d’insulte à cette partie des Français qui gagnent mal leur vie », il regrette que la confrontation électorale de 2012 se soit du coup déroulée sur le thème de « la vengeance fiscale ».

Ajoutons l’indifférence conjointe envers le chômage des syndicats (qui font de la surenchère pour capter le 1% patronal et ne pensent qu’à conserver les zacquis sans jamais adapter les salariés), les élus cumulards (plus intéressés d’être maire que de débattre aux Assemblées où l’absentéisme est abyssal), des fonctionnaires en général (sans risque d’être au chômage, retraite garantie et salaire indexé), des militants de gauche à la retraite (qui ont la nostalgie de la « révolution » 68 et des manifs), et enfin des technocrates politiques (pris par leurs petits jeux de pouvoir entre castes).

Ce n’est pas cela qui va encourager l’entreprise, ni l’investissement, ni l’exportation, ni l’embauche, ni la croissance… Or « la somme chômage + précarité + pauvreté atteint 30% de la population des pays développés », rappelle Michel Rocard, entraînant avec elle « la désaffection démocratique, la diminution du taux électoral et la montée en puissance des partis protestataires. »

Il cite le célèbre économiste britannique John Maynard Keynes – toujours bien vu à gauche parce qu’il a justifié le rôle économique de l’État. Il prédisait en 1930 dans ses Perspectives économiques pour nos petits enfants que : « ce seront les peuples capables de préserver l’art de vivre et de le cultiver de manière plus intense, capables aussi de ne pas se vendre pour assurer leur subsistance, qui seront en mesure de jouir de l’abondance le jour où elle sera là. » Il n’y a pas que le travail ni l’argent dans la vie, mais l’art, la conversation, les relations humaines. Michel Rocard, ancien scout protestant et amoureux des équipes, y souscrit. Keynes craignait que « l’amour de l’argent comme objet de possession » ne vienne enrayer ses prédictions et ne provoque une « dépression généralisée » où le chacun pour soi l’emporte sur le souci du bien commun. L’économiste distinguait les besoins qui ont un caractère absolu (nous les éprouvons quelle que soit la situation de nos semblables), et ceux qui possèdent un caractère relatif (nous ne les ressentons que si leur assouvissement nous place au-dessus de nos semblables ou nous donne l’impression de leur être supérieurs). « L’argent est socialement reconnu comme la mesure de la réussite », regrettait Keynes ; ajoutons (surtout en France) le pouvoir. Les coteries dans tous les métiers et toutes les entreprises ou administrations sont plus importantes peut-être que les primes…

Mais rappelons que ce « giron de l’abondance économique », Keynes le voyait advenir en 2030 favorisé par des « hommes d’argents énergiques et résolus. » Pas des politiciens, ni des philosophes qui veulent se placer en critiquant le système, mais « des hommes d’argent ». Comme lui, Keynes : économiste, banquier, spéculateur pour son propre compte (et avec succès), littérateur à ses heures (et ami de Virginia Woolf, Bertrand Russel, Lytton Strachey…).

Michel Rocard croit que le passage du système de changes de Bretton Woods au système de changes flottant de 1971 a « fait entrer notre monde dans le désordre financier international ». Il a permis l’hégémonie du dollar, l’endettement sans limites, la dérégulation des garde fous, le développement de l’ingénierie financière. Ce sont les produits dérivés censés assurer les évolutions malvenues de prix sur les marchés financiers qui ont créé la crise 2007-2008. Il n’a pas tort, d’où l’interrogation sur la réforme a minima des banques en France : encore moindre qu’aux États-Unis ! François Hollande et son équipe ont-ils vraiment pris conscience de la crise ?

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François Hollande n’est pas social-démocrate

François Hollande se voudrait « social-démocrate » – mais il ne le peut pas. Parce que la recherche d’un consensus politique entre l’État, le patronat et les salariés nécessite ces relais dans la société que sont les corps intermédiaires, éradiqués en France par la philosophie de la Volonté générale et l’unanimisme historique créé par l’État rationaliste. Les syndicats aujourd’hui sont très peu représentatifs, donc très radicaux ; quand ils sont plus modérés, ils ne représentent quasiment que la fonction publique. Pas de social-démocratie sans relais dans la société.

Une comparaison avec le voisin immédiat anglais, qui a cofondé avec nous le parlementarisme, est éclairante. La sortie de la féodalité a été différente, ce qui a conduit à un État diffèrent. La féodalité est un mode d’organisation politique et social qui fait de la Force le Droit. Les relations sont hiérarchiques et entraînent le ralliement de clans au féal. Très efficace en période de guerre civile de tous contre tous, ce regroupement de bandes armées ne permettent pas l’établissement de relations « modernes » de confiance, de règles et d’échanges qui, seules, permettent l’essor de la science, du commerce et des régimes représentatifs. En Angleterre, la sortie de la féodalité s’est faite progressivement et en douceur depuis 1215. A cette date, le Roi se voit obligé de signer la Grande Charte qui limite son absolutisme et crée l’embryon d’un gouvernement représentatif. A l’inverse, la France attend le 17ème siècle pour mettre au pas les Grands, au prix d’un absolutisme royal devenu par étape absolu (Henri IV, Louis XIII avec Richelieu et, apogée, Louis XIV). La Révolution n’a fait que prendre la place du roi, en détruisant tout et sans rétablir la société civile (les syndicats n’ont été autorisés qu’en 1884 et les associations qu’en 1901).

L’État anglais est devenu le sommet régulateur d’une hiérarchie de corps intermédiaires sur lesquels il peut s’appuyer pour gouverner. L’État français s’est trouvé le seul créateur du lien social dans une société radicale qui avait tout aboli. L’Exécutif (avec son Administration, rouage destiné seulement à « fonctionner ») est considéré comme le petit bras du Législatif, seul légitime, exécuteur de la « volonté générale » exprimée dans la rue et par le suffrage. Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire.

La différence ? En France la monarchie absolue se veut rationaliste, la liberté ne résulte que de la conformité au modèle « naturel » de l’État fondé en Raison ; en Angleterre, les contrepouvoirs à l’État central sont construits par la représentation et la négociation. En France, le droit est d’évidence, figé par les élites partisanes interprètes du Vrai et du Bien ; en Angleterre, il est élaboré par la coutume, débattu, sans cesse remis sur l’ouvrage.

Dieu Johann Sfar Le chat du rabbin

François Hollande pourrait se vouloir « social-libéral » – mais il ne le peut pas. Antiautoritaire et cherchant à impliquer les citoyens dans les décisions, cherchant comme Camus à concilier liberté et égalité au travers des régulations et par l’éducation des individus, le social-libéral est sensible aux gens et en faveur des libertés. Impossible pour Hollande : il a été élu avec les voix « de gauche » qui font du « libéralisme » le bouc émissaire commode de tout ce qui ne va pas selon leurs vœux, à commencer par la jalousie envers ceux qui réussissent, la méfiance envers toute régulation qui ne passe pas par l’État, et le ressentiment envers la mondialisation qui menace le « modèle ».

L’individualisme moderne est né de la philosophie grecque, du droit romain et de la transcendance chrétienne. Il a été poussé par l’essor des échanges, assuré par une nouvelle classe de commerçants et artisans regroupés en villes. Il s’est trouvé favorisé pour raisons politiques antiféodales par le pouvoir central avec l’octroi de franchises et « libertés ». Ce mouvement a eu lieu dès le 17ème siècle au Royaume-Uni où l’accès aux métiers artisanaux et aux industries s’est très vite ouvert, les corporations ne survivant que peu à la dissolution de la féodalité. Rien de tel en France, où il a fallu attendre 1789 et sa fameuse Nuit du 4 août pour que les privilèges soient abolis d’un trait, et 1791 pour que les corporations se voient interdites. Auparavant, la société française est restée figée en société d’ordres, tropisme qui court toujours dans les profondeurs sociales et qui renaît à chaque occasion, faute d’alternative.

Or, malgré le discours ambiant, les individus sont désormais plus libéraux. Ils sont « laïques » par rapport aux églises mais aussi par rapport à l’État représenté par le prof, l’adjudant, le policier, le psy et le technocrate. 1968 a opéré cette rupture, aussi brutale que le fut 1789 (d’où l’ampleur des « événements » en France, comparée aux autres pays). La révolte de Notre-Dame des Landes est équivalente au Larzac des années 70, elle représente le surgissement emblématique de la société civile dans les rouages conventionnels des élus, fonctionnaires et autres spécialistes. Le gouvernement Ayrault n’est pas prêt à l’accepter.

Livres anciens

Qu’est donc François Hollande ? Un homme qui fait ce qu’il croit pouvoir, non sans regarder à droite et à gauche, à petits pas, avec beaucoup de précautions. Il ne peut être au fond que « social-étatiste », tradition bien française qui veut que l’État incarne l’intérêt général à lui tout seul, forcément omniscient, forcément fondé en Raison, naturellement bon et bienveillant. Le substitut de Dieu sur la terre pour les laïcs progressistes. Comment, dès lors, penser l’intérêt général comme il est « normal » ailleurs ? En Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Scandinavie ou même en Italie, l’intérêt général est  un  compromis entre les intérêts particuliers de la société. Pas en France.

L’État français est politique, l’État anglais ou allemand sont juridiques, voilà l’écart essentiel. La Raison universelle est unanime car « évidente », « naturelle ». Elle n’a pas à être délibérée ni argumentée : il n’y a pas deux solutions à un problème de géométrie. Dès lors, pourquoi protéger les libertés et bâtir des contrepouvoirs ? La Révolution française a réalisé l’établissement du droit et le suffrage universel dans une société encore immature. Le despotisme éclairé de l’État rationnel s’est donc institué très vite, dès Bonaparte, contre l’anarchie des incapables.

Technocrates issus de l’ENA et apparatchiks secrétés par les partis se veulent désormais « instituteurs du social » (Pierre Rosanvallon) : ils approprient les biens rares (les télécoms dès le télégraphe Chappe de 1794 jusqu’aux nationalisations de 1982 et la loi Hadopi) ; ils ont l’obsession scolaire de former des citoyens formatés à la vie collective (éducation nationale) et pas des individus aptes à juger par eux-mêmes (instruction publique) ; ils « instaurent l’imaginaire » avec établissements culturels, achats d’œuvres d’art contemporain sur comités de fonctionnaires et fêtes d’État ; ils pratiquent l’hygiénisme au 19ème, le Plan dans les années 1950, l’urbanisme dans les années 1960, le « travail social » dans les années 1970, enfin la morale socialiste anti-riches, anti-putes et pro-minorités bobo de 2012…

La Raison dans l’État tolère mal la représentation. Le Parlement est peu considéré, les syndicats peu représentatifs, les associations tardivement reconnues. L’État unanimiste de la « volonté générale » veut un citoyen toujours mobilisé (d’où le long attrait pour l’URSS puis pour Cuba, puis pour Mao et Pol Pot), farouchement jaloux d’égalité, collectiviste par mépris des « intérêts » considérés comme égoïstes des individus et des entreprises. Pour Rousseau, il s’agit carrément de « changer la nature humaine » (Du contrat social). Créer un Homme nouveau, disait Lénine…

« Le bonapartisme [étant] la quintessence de la culture politique française », selon le mot de Pierre Rosanvallon, François Hollande voudrait bien sortir du culte de l’État rationnel propre à son parti, mais il ne le peut guère. La dernière négociation avec les partenaires sociaux était plutôt réussie – mais pas sans la menace d’une loi-balai étatique en cas d’échec (et la résistance de la gauche du PS au Parlement). Pour le reste, l’aéroport Notre-Dame des Landes, le nucléaire, le mariage gay, la procréation assistée pour tous, Hollande reste loin de ce renouveau démocratique qu’appelle par exemple Rosanvallon (qui a beaucoup étudié le sujet) dans ses ouvrages. Le credo du PS demeure d’imposer une loi sur tous sujets sans laisser aller au bout débat ou négociation entre partenaires sociaux ou groupes de la société civile – tout en poursuivant la mise en scène de l’unité du peuple (contre les boucs émissaires commodes que sont « les riches », les cathos, les patrons, les écolos, les exilés fiscaux et ainsi de suite).

Quand on ne peut rien pour l’économie, on agite les symboles. Cliver pour communiquer, n’était-ce pas ce que « la gauche » avait reproché à Sarkozy ?

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Dino Buzzati, Le désert des Tartares

C’est à 34 ans que l’auteur publie cette métaphore de l’existence fonctionnaire. Italien, il met en scène un jeune lieutenant affecté au fort Bastiani, sis dans les montagnes à la frontière du nord. Au-delà, une plaine sèche d’où, dit-on, les Tartares sont venus il y a des siècles. L’existence de garnison isolée est quasi monastique : routine de la discipline, des horaires de garde et pas de femmes. La vie s’écoule, pareille à elle-même, sans perspective autre que l’éternel présent du règlement. Ni carrière, ni enfants, ni réussite sociale, on sert l’État comme on sert Dieu, par devoir.

Mais l’horizon reste vide, rien ne justifie le fort ni le dessèchement sur pied d’une génération d’hommes jeunes voués à ne rien faire. Même lorsque sonnent des alarmes, personne n’y croit, pas plus les officiers supérieurs du fort que l’état-major en ville. C’est la survenue d’un cheval, par-delà la frontière, puis des soldats en armes… qui se contentent de borner la frontière, puis la construction d’une route au loin. La tragédie est qu’à force d’entendre crier au loup, les bergers se lassent, et que le loup peut survenir impunément. Le lieutenant Giovanni Drogo de 20 ans, devenu commandant passé 50 ans, tombe malade au moment où ce pourquoi il était là survient. L’ennemi arrive et il est trop faible pour l’accueillir. Ce sont les jeunots venus en renfort qui vont trouver la gloire, eux qui n’ont jamais mis les pieds au fort. Lui partira, pour le grand voyage, avec le sourire : il faut imaginer Sisyphe heureux.

Nombreux sont les êtres qui se complaisent dans les habitudes. Ils ont peur de l’aventure et préfèrent le connu. Toute entreprise les effraie car il y a risque de changement. Le temps passe et ils ne deviennent rien, ne créent rien, n’entreprennent rien. Et ils sont heureux comme ça ! Ils ont l’impression d’ignorer la mort en se faisant tout petits, insignifiants, neutres. Alors qu’ils ne vivent qu’au ralenti, sans volonté, sans liberté – dans le renoncement. Si Drogo reste au fort trente années, alors qu’il s’était juré de le quitter au bout de quatre mois, c’est qu’« il y avait déjà en lui la torpeur des habitudes, la vanité militaire, l’amour domestique pour les murs quotidiens. Au rythme monotone du service, quatre mois avaient suffit pour l’engluer. (…) Peu à peu, il avait appris à bien connaître les règlements, les façons de s’exprimer, les manies des supérieurs » p.81. Les paysans restent attachés à leur terre, même pauvre ; les fonctionnaires ne rêvent que d’un petit travail tranquille, sans aucun changement ; les moines ne supportent ce monde ici-bas que parce qu’ils rêvent du monde au-delà, qui justifiera leur sacrifice et leur obéissance.

Sauf que cette existence mécanique mécanise l’humain. Tout fonctionnaire se met à fonctionner comme s’il n’était que rouage sans cœur ni âme. « La sentinelle n’était plus le Moricaud avec qui tous ses camarades plaisantaient librement, elle était seulement une sentinelle, l’une des sentinelles du fort, en uniforme de drap bleu avec le baudrier de cuir verni, une sentinelle absolument identique, dans la nuit, à toutes les autres, une sentinelle quelconque qui l’avait mis en joue et qui, maintenant, pressait sur la détente » p.113. Le devoir avant tout, respect du règlement, tirer après sommation. Le camarade s’écroule, atteint d’une balle en plein front. Car le soldat a été bien formé et bien discipliné ; il est devenu tireur d’élite. Un bon fonctionnaire qui fonctionne sans état d’âme, même contre un semblable, même contre un camarade qui l’appelle par son nom. Il ne veut pas le savoir – parce qu’il ne connaît pas le mot de passe.

L’État déshumanise, comme toutes ces machines sociales inventées pour bureaucratiser les fonctions, segmenter les responsabilités, réglementer les actes. En ce début du XXème siècle où naît la grande ville avec l’essor de l’industrialisation, où naissent les partis de masse et les régimes totalisants, Dino Buzzati livre son testament philosophique, étrangement proche de celui de Kafka. Souvenons-nous, peuple tenté par le socialisme gris des technocrates, que derrière les règlements il y a des humains !

Dino Buzzati, Le désert des Tartares, 1940, traduit de l’italien par Michel Arnaud en 1949, Pocket 2010, 267 pages, €4.94 

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Michelet et l’éducation politique

Article repris par Medium4You.

Dès la Révolution, l’historien pointe le mal français. Celui qui subsiste de nos jours : l’abstraction, la croyance que le mot est la chose, qu’il suffit de faire une loi pour éliminer le problème. Or cela ne suffit jamais : il faut que la loi soit connue, comprise et appliquée. Pour cela qu’elle soit claire et indique les principes généraux, laissant aux juges le soin du détail selon les circonstances. « C’est un reproche aussi pour l’Assemblée constituante de n’avoir pas su qu’un système de législation est toujours impuissant, si on ne place pas à côté un système d’éducation. Je parle, on le comprend assez, de l’éducation des hommes, autant et plus que celle des enfants. » 1-V-XI p.746

Foin de tout cela ! Les politiciens s’empressent de créer des usines à gaz, lois mal rédigées et contradictoires, dont la seule inflation donne l’illusion d’agir. A droite dans la multiplication des lois sur la sécurité et l’immigration, à gauche dans ces inventions grotesques de la TIPP flottante et du PPESV de Fabius. Vous ne savez pas ce que c’est ? Parce que c’est abscond, comme son créateur. Il s’agit des Plans partenariaux d’épargne salariale volontaire… Michelet : « C’est dans un changement profond des cœurs, des idées, des doctrines, dans le progrès des volontés, dans l’éducation douce et tendre qui ramène l’homme à sa meilleure nature, que se font les vrais changements. Des lois coactives y font peu. » 1 –VI-IV p.825

C’est que la France a des technocrates et des tribuns – rares sont les vrais politiciens. Michelet pointe les « qualités et défauts communs à la société, communs même à une grande partie des hommes politiques d’alors (…) Le fond, pour le formuler nettement, (…) c’est qu’il leur manquait deux choses : par en haut, la science et la philosophie ; par en bas, l’instinct populaire. La philosophie qu’ils attestaient sans cesse, le peuple dont ils parlaient toujours, leur était fort étrangers. Ils vivaient dans une certaine moyenne, au-dessous de la première, au-dessus de l’autre. Cette moyenne était l’éloquence et la rhétorique, la stratégie révolutionnaire, la tactique des assemblées. Rien n’éloigne davantage de la haute vie de lumière qui est dans la philosophie, de la féconde et chaleureuse vie qui est dans l’instinct du peuple. » 1-VI-VI p.869 C’est particulièrement vrai à gauche, chantre autoproclamée de la Morale, de la Vertu et du Progrès : quelle ignorance de l’économie, à commencer par la théorie de Keynes dont ils se gargarisent en l’appliquant à l’envers ! Que connaît le parti socialiste du « peuple » ? Uniquement l’écrémage coopté de ses militants, trop souvent fonctionnaires et vieillissants ?

L’autre travers français est ce ressentiment allant jusqu’à la haine envers qui ne pense pas comme vous. Mentalité d’esclave selon Nietzsche, celle qui préfère la guerre de religion à la sagesse, le mouvement des piques à l’harmonie des institutions ; mentalité d’aliéné selon Marx, celle qui ne parvient pas à se situer au-dessus des arguments pour en faire la synthèse et reste immobile, crispée au présent, dans sa pure révolte sans avenir. Michelet donne un exemple révolutionnaire : « Madame Roland (…) n’avait guère de vices que ceux de la vertu ; j’appelle surtout de ce nom la tendance qu’ont les âmes austères non seulement à condamner ceux qu’elles croient mauvais, mais à les haïr ; de plus à diviser le monde exactement en deux, à croire tout le mal d’un côté, et tout le bien de l’autre, à excommunier sans remède tout ce qui s’écarte de la précise ligne droite qu’elles se flattent de suivre seules. C’est ce qu’on avait vu au XVIIe siècle dans le très pur, très austère, très haineux parti janséniste. C’est ce qu’on voyait dans la vertueuse coterie de M. et Madame Roland. » 1-VIII-VII p.1269 Le pire de l’héritage catholique romain, repris surtout par la gauche via le communisme stalinien, aujourd’hui par les mélenchonistes.

D’où cette incapacité à unir les frères dans un même parti ; cette incapacité à dépasser les clivages quasi géologiques des tempéraments politiques. « La Gironde voulait la guerre extérieure ; les Jacobins, la guerre aux traîtres, aux ennemis du dedans. La Gironde voulait la propagande et la croisade ; les Jacobins, l’épuration intérieure, la punition des mauvais citoyens, la compression des résistances par voie de terreur et d’inquisition. » 1-VI-V p.835 Pareil aujourd’hui : la droite préfère la place de la France dans le monde, la gauche l’inquisition fiscale à l’intérieur ; la droite incite les entreprise à exporter, la gauche taxe tout bénéfice du succès ; la droite parle des questions réelles, la gauche se drape dans la morale du tabou.

La guerre de religion appelle les pires vices du cœur humain : la calomnie, la mauvaise foi, les petites phrases. Robespierre contre Danton : « Ce qui a tenu lieu de preuve, c’est la force incalculable que donnèrent aux accusations la parfaite entente, la persévérance avec laquelle les innombrables sociétés jacobines répétaient, reproduisaient toute formule envoyée de Paris, chantant invariablement, sans y manquer, la note exacte que chantait ici le maître de chœur. On avait vu, au XVIIe siècle surtout, dans la guerre des Jésuites contre Port-Royal, la force invincible d’un même mot répété à toute heure, tous les jours, par un chœur de trente mille hommes. Ici, ce n’est pas trente mille, mais deux cent mille et plus. L’oreille, une fois habituée, finit par prendre ce grand bruit pour l’opinion générale, la voix du peuple et la voix de Dieu. » 1-VIII-VIII p.1281

Le parti socialiste est passé expert en cette tactique d’asséner des affirmations d’illégitimité envers Nicolas Sarkozy : le Fouquet’s, la Rolex, les « cadeaux » fiscaux, l’Europe Merkozy, et tous ces qualificatifs indigents qui masquent l’absence abyssale d’idée sur le fond : la réforme d’un État obèse et mal organisé, l’échec de l’école, de la justice, des hôpitaux, de l’empilement des lois et règlementations diverses, du mépris administratif pour le citoyen, de la nécessaire construction européenne avec nos partenaires sans bonapartisme, des comparaisons avec les autres pays… A droite, le storytelling existe depuis Sarkozy : c’est un rééquilibrage d’image, mais pas suffisamment utilisé pour contrer le matraquage médiatique de la gauche d’opposition.

Il reste de la lecture de Michelet que ces vices politiques ne font pas la politique. Nous sommes bien loin, à droite comme à gauche, des idéaux de la Révolution… Relire le grand historien est à cet égard édifiant !

Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, 1847, Gallimard Pléiade tome 1, 2005, 1530 pages, €52.25

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Antoine Bello, Les falsificateurs

Né en 1970, cet écrivain français vit ailleurs, aux États-Unis. Deux entreprises, quatre enfants et deux romans plus tard, le voici qui crée un univers original et des personnages attachants. Ce n’est pas rien pour cet arrière-petit-neveu de Marcel Aymé. Comme lui, il écrit de façon fluide ; comme lui, il s’intéresse aux gens ; comme lui, il use parfois d’humour. Il campe cependant une fresque mondiale sous forme de thriller, bien loin des clochers du terroir français de son ancêtre.

Le jeune Islandais Sliv (au nom impossible à retenir) entre dans un cabinet d’avocats internationaux réputé de Reykjavik après des études supérieures de géographie. Mais, contrairement à l’intello-écolo très légère malgré son DESS de géographie, il ne situe pas le Japon dans l’hémisphère sud… Il est au contraire enthousiaste, imaginatif et travailleur. Sa mission au Groenland le confronte aux compromis politiques et aux pressions économiques. L’idéalisme qu’il porte à l’environnement de la planète en prend un coup. C’est alors que son patron lui propose d’intégrer une entité qui le confortera.

Le CFR n’est ni la Compagnie française de raffinage, ni le Centre de formation routière, ni la Confédération française des retraités, ni même The Council of Foreign Relations : mais le Consortium de fabrication du réel. Chacun sait qu’il ne sait rien, que tout lui est appris, plus ou moins, par ses parents, ses copains, Internet et la télé, voire par ses profs, mais c’est sujet à caution. Chacun sait que le film, la série ou le jeu vidéo sont plus réels que ce qui se passe au coin de la rue ou dans la cour du lycée. La croyance importe plus que la vérité, dire comme toute la bande vaut plus que découvrir tout seul la vérité. Si les grandes religions régressent, la théorie du Complot émerge, alimentée d’ailleurs par les mêmes intégristes qui brûlaient avant-hier les sorcières, hier « les fascistes » qui avaient le tort de n’être pas alignés sur l’URSS, aujourd’hui la pub et les financiers.

Le CFR est mondial, il comprend quelques milliers d’agents experts, répartis sur toute la planète et cooptés pour leur ouverture d’esprit. Car ce sont bien les Lumières qui semblent commander : raison d’abord et esprit critique requis ! Potemkine avait inventé des villages de carton pour faire croire que le pays riait alors qu’il était dans la misère ; les totalitarismes avaient inventé la propagande pour réécrire l’histoire en leur faveur ; le marketing a inventé le storytelling, la belle histoire à faire rêver pour inciter à acheter un produit ou à voter pour un candidat. Le Falsificateur n’est que le prolongement planétaire et spirituel de cette opération de croyance.

Les gens s’intéressent en général plus à ce qu’ils croient qu’au processus qui les fait croire. Antoine Bello opère à l’envers : le but est accessoire mais le scénario essentiel. Comme l’écrivain, le Falsificateur écrit une fiction. Mais l’écrivain peut se cantonner aux pays imaginaires ou aux époques approximatives. Pas le Falsificateur, qui doit tout vérifier, tout étayer, créer les preuves qui manquent. Travail de professionnel, passionnant et jamais solitaire. Il faut tout savoir d’un sujet, remonter aux sources pour en créer de convaincantes. Pour quoi faire ? Là est le mystère. Le CFR obéit à une planification de sujets jugés vitaux, sans qu’on sache jusque vers la fin du roman ni qui les décident, ni pour quelle raison. Mais falsifier captive, voir le monde par ce prisme de scénariste est comme une drogue. Un écrivain qui verrait ses œuvres naître à la réalité ; une sorte de démiurge.

Tout n’est-il pas au fond croyance ? Même les vérités les mieux établies ? La quête scientifique finit toujours par triompher, mais l’être humain n’est pas réductible à la science pure, il est instincts et passions. Ce pourquoi il faut souvent contrer les croyances par d’autres croyances, cela fait progresser l’esprit critique… Par exemple la financiarisation de l’économie, perceptible dès les années 1980, sur laquelle il faut attirer l’attention pour éviter la bulle catastrophique (p.266). Échec pour le CFR, s’il existe, parce qu’un chapelet de bulles a éclaté depuis 1990…

Il est prophylaxique d’encourager les alternatives à la pensée unique, car celle-ci mène toujours dans le mur du réel, ou à l’emprise d’un tyran : « Le contrôle des esprits a toujours été la première étape vers le totalitarisme (…) Faites-nous confiance, nous allons faire votre bonheur malgré vous… Des conneries, tout ça, si tu veux mon avis ! » p.513. C’est dit par un Soudanais musulman, agent de classe 3 dans l’organisation, à Sliv, athée de culture luthérienne. Les missionnaires religieux comme les missionnaires laïcs ou les technocrates n’ont jamais tenu d’autre langage. Faire votre bonheur malgré vous a été le leitmotiv des Jésuites, des colonialistes, des hygiénistes, des instituteurs, des psys, des travailleurs sociaux, des croyants socialistes, des militants écologistes, des chefs de bureau sortis de l’ENA…

« Attention à la confusion des genres », dit un formateur du CFR à ses jeunes recrues. « Un chercheur a besoin de toute l’information disponible. S’il s’interdit de collecter certaines données sous prétexte que celles-ci risquent de remettre en cause son interprétation du monde, il trahit sa vocation de scientifique et se transforme en censeur » p.431. Car l’autre nom de la pensée unique est le politiquement correct, qu’il est bon de contrer pour faire vivre l’esprit critique. Par exemple insister sur le fait que le Prophète prenait toujours conseil de sa femme, plutôt que d’en rester à l’interprétation des Talibans (p.516). Il s’agit des mêmes faits, mais d’une autre façon de les voir – d’y croire.

Voici un roman prodigieux qu’on lit avec ardeur. Plongé dans l’actualité, ouvert sur le monde, il met votre pensée en abyme sur l’accomplissement de soi tout en vous racontant une captivante histoire de dévouement et d’amitiés. La quête personnelle s’unit à l’exigence d’agir avec les autres pour faire partie du monde. Vaste programme généreux et optimiste, à méditer en attendant de lire la suite, parue en 2009 mais pas encore en Folio, sous le titre ‘Les éclaireurs’, prix France-Culture Télérama.

Antoine Bello, Les falsificateurs, 2007, Folio 2009, 589 pages, €8.45

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Indigente campagne

Politique spectacle, positionnement théâtral, appel à la Morale… Les candidats sont comme des ados qui se prennent en photo devant le miroir, gonflant les muscles, prenant des poses. Le message n’émet pas d’idée mais des images ; il ne vise pas l’électeur mais le journaliste. L’histrionisme médiatique est à son comble, en circuit fermé. Rares sont les sujets vraiment abordés, comme la confrontation des deux discours sur l’école, plutôt fouillés. Mais les Français dans tout ça ?

Mi-octobre, après de longues primaires qui ont suivi les interminables péripéties sur Strauss-Kahn et ses putes, François Hollande a été adoubé contre Martine Aubry. Pour la gauche « ça y était », ils se voyaient déjà élus, au pouvoir. Fin février, Nicolas Sarkozy est entré en campagne comme « candidat hors système ». Toujours du changement : agitation ou cynisme ?

A L’Express le 23 mars 2007, le président alors premier candidat déclarait : « Et ma rupture, ce sera celle des promesses tenues, des engagements pris, de la confiance retrouvée entre le peuple et la parole publique. Ma vie, ma passion, c’est l’action. » Le président de la République ? « C’est un leader qui assume ses responsabilités. Il dit ce qu’il pense, fait ce qu’il dit, s’engage sur des résultats, par exemple le plein-emploi. Le président, ce n’est pas un arbitre, c’est un responsable. Il doit aussi rassembler le pays et non le diviser, au service d’un projet. » L’Europe ? (c’était avant la crise) : « Il faut aller à Bruxelles pour demander trois choses : un gouvernement économique de la zone euro ; une réflexion sur la moralisation du capitalisme dans la zone euro pour récompenser la création de richesse et pénaliser la spéculation (…) ; comment utiliser l’euro comme les Américains le font avec le dollar, les Chinois avec le yuan et les Japonais avec le yen. » Les idées, on le voit, n’ont pas changé : c’est l’action qui a fait quelque peu défaut. Confiance dans la parole publique ? Au plus bas. Engagement sur les résultats, notamment l’emploi ? Échec – évidemment il y a la crise, mais les blocages réglementaires et technocratiques sont toujours là. L’Europe ? Bon, on n’est pas tout seul, mais Angela Merkel est plus populaire que Nicolas Sarkozy dans tous les pays de l’Union, il y a donc déficit d’efficacité. Rassembler ? Là on rigole franchement…

Comment faire pour apparaître neuf quand on est usé par dix ans de pouvoir, ministre puis président ? Tout le monde prend pour cible le sortant, d’où son positionnement décalé. Il veut éviter d’être acculé à son bilan, donc en appelle directement au peuple par le référendum, prônant le rationnement des parlementaires. Il se présente « contre le système » – le mot vient des Le Pen ; contre les « corps intermédiaires » – mot bonapartiste. Autrement dit la Ve République ne permet pas de gouverner et les contrepouvoirs d’une véritable démocratie bloquent la décision. Est-ce la dictature qu’il nous propose ? Ou n’est-ce que tactique : récupérer l’extrême-droite ? Pour gagner, dans l’état actuel des opinions, Nicolas Sarkozy a besoin de 60% des électeurs Front national et de 45% des centristes.

Or le centre fuit : comment oser l’appeler à se rassembler lorsqu’il y aura second tour ? L’analyse politique est que la France est à droite ; que les valeurs de la « majorité silencieuse » s’extrémisent comme dans le reste de l’Europe ; que les médias comprennent des journalistes des mêmes milieux, formés dans les mêmes écoles, aux deux-tiers branchés, dans le vent, donc « de gauche ». Qu’il y a donc un pays réel opposé au pays légal – thématique habituelle d’ancien régime.

Récupérer les électeurs tentés par Marine signifie aller chasser sur ses terres : non au mariage homo, à l’adoption gai, à la recherche sur les cellules souches, à cette nébuleuse vague qu’on fourre sous le nom d’assistanat, à « l’immigration » (sans distinguer l’obligatoire due aux mariages et regroupement familial, de celle de travail due aux patrons et des étudiants attirés par notre aura intellectuelle…). Trop « d’étrangers » signifie trop de musulmans, qu’ils soient noirs ou arabes, la polémique sur la viande halal le prouve. Si ce n’est pas de la démagogie, tout ça… Et c’est en plus nauséabond. Les valeurs de la République sont autres, les Français n’évoluent pas forcément dans le sens intuitif : le vote des étrangers aux élections locales est mieux accepté qu’il y a 5 ans, la diversité au gouvernement aussi. Le staff des communicants sarkoziens le comprend-t-il ?

François Hollande, quant à lui, ne rassemble guère plus. Il veut rallier son camp, tournant le dos au reste de la France. C’est ainsi qu’il s’oppose à « l’ennemi sans visage » (la finance, les marchés, l’oligarchie, les riches, le mot race…). Il rejoue « la patrie en danger » comme en 1792 sous Robespierre, avec les accapareurs (banquiers) et les émigrés (fiscaux). Sauf que les glissements sémantiques l’emportent lui aussi vers le FN. En oubliant que le mot n’est pas la chose : que comprend le mot « système » ? comment définit-on en acte le mot « race » ? Si « La France est la solution » (comme ailleurs l’islamisme, parallèle douteux…), pourquoi le parti socialiste a-t-il si peu de diversité ethnique dans ses instances ? Pourquoi les gouvernements de gauche ont-il eu aussi peu de représentants colorés? Faire du symbolique, c’est agiter du vent, agir c’est mieux. Reconnaissons que Sarkozy, tout en stigmatisant l’immigration hors contrôle (ce que Hollande ne promet que du bout des lèvres), a mieux réussi l’intégration visible avec Rachida Dati, Rama Yade, le préfet beur.

La colère des électeurs est réelle envers ceux qui ont causé la crise et qui en profitent pour s’augmenter alors qu’ils restreignent les salaires. Mais taxer à 75% les revenus au-dessus d’un million d’euros est populiste. Cela touche quelques milliers de personnes, pas des plus malheureuses et loin de moi l’idée de les plaindre, mais le symbole est ambigu. Taxer le succès est-il encourageant ? Taxer l’héritage, pourquoi pas, mais le travail ? Confisquer est un mauvais réflexe de gauche, comme si les technocrates d’État étaient plus légitimes à dépenser que les salariés à hauts revenus. Outre que cela apparaît constitutionnellement difficile, le résultat réel serait qu’aucun revenu ne serait plus au-delà du million d’euros. Il y aura donc du caché : des dessous de table, du noir, de l’expatriation, des comptes étrangers… ou bien des passe-droits, des « niches fiscales » clientélistes. Cette réponse autoritaire aux provocations de Sarkozy encourage l’inquisition fiscale, la délation, dans la grande tradition jacobine. De quoi diviser un peu plus les Français. Est-ce cela la « bonne » politique ? Alors que l’organisation d’État n’est pas remise en cause, qui ne fout rien aux conseils d’administration des entreprises où le public est au capital, qui laisse faire les syndicats ripoux, qui ne fout rien sur les retraites chapeaux, les stock-options, les bonus, qui blanchit les mafieux du bon parti, les Haberer, les Tapie, les Dumas. Plutôt agiter une pancarte qu’agir contre les copains…

Taxer, est-ce cela la réponse au chômage ? Hollande flatte l’envie populaire et la jalousie égalitaire, cela plaît au populo, comme le montre BVA. Les CSP- (72%) sont plus nombreuses à approuver la mesure que les CSP+ (62%). Mais il ne règle rien à l’emprise de la finance… due à l’impéritie des politiciens (y compris de gauche) qui ont endetté la France depuis des décennies. Avoir moins de riches est-il préférable à avoir moins de pauvres ? Peut-on croire une seconde aux vases communicants du transfert de la richesse des uns aux autres, de la part de fonctionnaires nés dans le giron de l’État et qui n’ont jamais gagné un sou par leur propre talent d’entreprendre ? Les footeux, en général issus des milieux populaires… vont se voir taxer à quasi 100% avec la CSG et l’ISF, sur ce qui dépasse le million d’euros par an. Cela alors que leur carrière est forcément courte, puisque due à leur jeunesse.

Toute cette agitation d’évitement n’aborde pas le fond du problème : la place de la France dans la mondialisation, la place de la démocratie en Europe, la place de l’emploi dans les politiques économiques. Chacun rassemble sa bande pour la faire hurler à l’unisson, criant au populisme de l’autre camp. Désigner les riches en général comme des ennemis sans cibler la délinquance en col blanc ni distinguer le mérite personnel de l’héritage, c’est de la part de François Hollande stigmatiser les « quartiers », même s’ils ne sont pas les mêmes que ceux de Sarkozy. Désigner les étrangers, les élus et les élites multiculturelles de gauche comme responsables de l’état de la France, sans cibler l’empilement des niveaux administratifs, des réglementations touffues, des incohérences fiscales – et de ses voltefaces depuis 5 ans – est, de la part de Nicolas Sarkozy, populiste.

Valeurs républicaines contre identité nationale ? La gauche tombe dans le piège classique de la provocation droitière. Pointer la viande halal ? Ce serait raciste… alors qu’il s’agit de traçabilité pour le consommateur, ce qui devrait être consensuel. Évidemment les socialistes se rétractent sur leurs tabous et le peuple gronde. Sarkozy provoque Hollande à se radicaliser pour mieux le battre. Mais il apparaît comme jouant son va-tout. Que vont penser les centristes qu’il appellera au second tour ?

Second tour qu’il est idiot d’anticiper aujourd’hui car le premier sera un événement politique. Il changera les votes en fonction de qui sera arrivé en tête et du laminage des extrêmes. Il ne suffit pas d’additionner les voix car les deux électorats de Bayrou et Le Pen sont très fluctuants, n’étant ni à droite (conservatrice) ni à gauche (marxisante). « Probablement trop axée sur les attaques de personnes, la campagne n’est jugée intéressante que par 34% des Français, contre 65% qui ne la trouvent pas intéressante. Les Français semblent déçus par les thèmes abordés. Ils attendent qu’on parle davantage des domaines qui les préoccupent personnellement : le pouvoir d’achat (63% estiment qu’on n’en parle pas assez), les retraites (73%) et le logement (73%) ; plus que des domaines « macro » tels que la crise (43% trouvent qu’on en parle trop) et les déficits publics (34%) » (IPSOS).

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Internet et le citoyen

Article repris par Medium4You.

Les controverses techniques d’aujourd’hui ne sont plus entre Bien et Mal, moral et immoral, mais entre plus ou moins bon et plus ou moins mauvais. Il n’y a pas de noir et blanc mais des nuances qui sont fonction de positions différentes, parfois toutes aussi légitimes… dans leur domaine. Les certitudes des technocrates matheux sélectionnés par l’Éducation nationale ont fait faillite un peu partout : dans la finance, à Fukushima, sur la vache folle et le Mediator. Il n’y a plus « une seule solution » aux problèmes, mais parfois plusieurs ; plus « une seule réponse » mais un faisceau à débroussailler.

Se faire une opinion, lorsque l’on n’est pas spécialiste du sujet, conduit donc à faire confiance. Mais pas aveuglément. Un spécialiste a un intérêt propre à ce qu’il avance : ce peut être un intérêt scientifique pour défendre une théorie contre une autre, technique pour défendre un labo ou un matériel parmi d’autres, industriel pour vendre son savoir-faire, non-gouvernemental au nom d’un principe parmi d’autres. Ce serait le rôle du politique de décider, une fois pris l’avis des divers spécialistes. Hélas ! Il ne reste que très peu de politiques, ces gens qui ont la hauteur de vue, la profondeur culturelle et la légitimité de poursuivre l’intérêt général… Nous n’avons le plus souvent que des politiciens partisans, pas des politiques au service du pays. Ils sont mus par l’idéologie ou le souci terre à terre de garder leur pouvoir, pas par l’idée du bien commun. L’exemple récent est celui de Raffarin, exigeant que la TVA de son bac à sable local ne soit pas augmentée, alors que le pays tout entier a besoin de ressources…

Si l’on ne peut plus faire confiance à des politicards aussi myopes, si l’on soupçonne les spécialistes d’agir en technocrates imbus de leur étroite spécialité seulement, si l’on croit la presse soit aux ordres, soit vendue, soit parisiano-centrée sur le théâtre des petites phrases plutôt qu’enquêtrice de sujets de société, que reste-t-il au citoyen pour se faire une opinion raisonnable ? – Internet.

Mais il y a tout et n’importe quoi sur Internet ! D’où l’intérêt de choisir quoi lire. Autrement dit savoir nager une fois qu’on a surfé. Les producteurs de faits et les producteurs de rumeur sont-ils sur le même plan ? Qu’à cela ne tienne, il suffit de mesurer la galaxie des partis pris pour savoir qui dit les faits et qui manipule. Le rejet de la vaccination est-il fondé sur des faits précis et bien documenté ou sur de vagues rumeurs sur fond de hantises complotistes ? Le climat se réchauffe-t-il ou pas ? Les scientifiques qui s’affrontent sur le sujet sont-ils d’accord sur le fond ou ne discutent-ils âprement que des détails ? Bien sûr il y a de l’irrationnel dans les opinions exposées ! Mais plutôt que de se lamenter, inventons les outils permettant de cartographier cette diversité de points de vue.

C’est ce que fait Bruno Latour, sociologue des sciences venu de la philosophie et directeur scientifique de Science Po à Paris. Dans le numéro d’octobre 2011 de la revue La Recherche (n°456, €6.20 en kiosque), il déclare : «  nous construisons des outils pour évaluer les controverses ».

Comment ? Par l’étude des conflits d’intérêts des spécialistes, par la bibliométrie pour savoir qui a publié quoi et qui a cité qui en tant que spécialiste, par la scientométrie qui permet de mesurer l’aura de ses compétences, par les financements ou les groupes d’études – en bref le réseau de porteurs d’opinion. On peut tout simplement utiliser un moteur de recherche pour observer où et quand parle ledit spécialiste : « Lorsqu’un même chercheur intervient sur la nocivité des cigarettes ou de l’amiante, sur le réchauffement et sur les pluies acides, on ne peut qu’être dubitatif sur son expertise »… A croire (et on le croit volontiers !) que les journalistes ne font pas leur boulot, qui consiste à vérifier les sources et à croiser les sources en sachant d’où elles viennent.

Sur le climat, par exemple, aucune certitude ne peut être ferme et définitive, nous sommes dans les épures de modélisation où beaucoup dépend de ce qu’on entre comme faits de départ et comme hypothèses d’évolution. Nous ne sommes plus dans le vrai ou faux mais dans le si et mais. Pour Bruno Latour, il faut basculer de la confiance en « la » science positiviste, qui ne donne pas de réponse certaine, à la confiance en l’institution scientifique. Un savant peut se tromper ou prendre des hypothèses qui ne se vérifient pas, mais la communauté dispose d’instruments et de savoir-faire qui permettent d’avancer sur la question. Ce n’est pas un homme qui a raison, mais un faisceau de preuves apportées et vérifiées qui tendent au raisonnable.

Il faut donc quitter le monde confortable de la vérité absolue, du noir ou blanc, du Bien ou Mal, venu de la culture biblique durant plus d’un millénaire. « Il s’agit, pour des sujets scientifiques et techniques qui ont des conséquences sur ma vie, et ils sont nombreux, de pouvoir détecter au plus vite qui est partisan et qui ne l’est pas », dit Bruno Latour. Donc de suivre qui paraît le plus fiable en portant une opinion. Retour à la féodalité ? Peut-être pas : retour à l’humaine condition plutôt. Nous ne sommes pas des dieux pour décider du vrai et du faux ; nous sommes en revanche tout à fait outillés à mesurer la confiance. Elle se fait sur des critères de raison, des faisceaux de passions et des pulsions instinctives. Qui défend une position a-t-il publié dans ce domaine ou est-il autoproclamé ? Qui le soutient ? Et qu’ont-ils eux-mêmes fait ou publié ? « Une fois les partisans détectés, on peut aller vers les sites d’informations, qui existent déjà en abondance ».

Intéressante façon d’aborder ces nouveaux outils instantanés et universels, plutôt que de les vouer aux gémonies en regrettant le bon vieux temps des thèses interminables, des bibliothèques difficiles d’accès et des spécialistes unanimement reconnus. La démocratie, pour le citoyen, ne vient pas que de l’extérieur : il doit aussi exercer sa raison.

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Réactionnaires

Article repris par Medium4You.

Qu’est-ce qu’être « réactionnaire » ? C’est celui qui réagit à une action ; en politique, celui qui est contre ce qui arrive et veut soit le rétablissement de ce qui était avant (conservatisme) soit l’établissement d’un idéal imaginé (gauchisme) ou d’un équilibre éternel (écologistes). La réaction est une action qui tend à provoquer l’effet contraire à celui qui l’occasionne. Sont donc réactionnaires tous ceux qui refusent le présent au nom d’un âge d’or, d’un ailleurs ou d’une « autre » politique.

Contrairement aux idées reçues, le terme de « réactionnaire » en politique n’est pas réservé aux conservateurs qui veulent retrouver un âge d’or (droite) ou protéger les zacquis (gauche) ; il est aussi applicable à ceux qui prônent le durable, autre nom de l’éternel. Cet âge de stabilité à (re)trouver peut être soit très ancien, soit plus récent.

  1. Ainsi, les contre-révolutionnaires n’ont jamais accepté la révolution libérale des Lumières en 1789 ; ils rêvent au retour du roi de droit divin, de la tradition établie, des féodaux.
  2. Certains écologistes remontent même plus loin, à l’époque néolithique où l’homme a cessé d’être chasseur-cueilleur respectueux de mère nature pour tenter de la maîtriser par l’élevage et la culture, bâtissant des villes pour y entasser les récoltes, créant l’État pour lever l’impôt et entreprendre de grands travaux pour dompter les fleuves, le vent, la matière.
  3. Les nostalgiques des Trente glorieuses rêvent de retrouver l’élan démographique, économique et moral des années de Gaulle, où le parti Communiste et la CGT allaient dans le même sens productiviste et progressiste.

Il y a donc des réactionnaires de droite, des réactionnaires écolos et des réactionnaires de gauche. Mais tous ont un point commun. Ils se ressemblent par leur itinéraire mental, toujours le même, obéissant à un schéma de causalité identique. La séquence commune est : refus du présent, sentiment de déclin, recherche d’un coupable, ressentiment anti-élites, désignation d’un bouc émissaire, rassemblement autour d’un État fort servi par un sauveur.

Extrême droite, extrême gauche et gauche écolo agissent de cette même façon. Toujours au nom du « peuple », bien sûr, à qui l’on inculque que célafôta et yaka. Selon cet archétype politique, peu importe le prétexte, le résultat sera le même. Inutile de prétexter qu’il y a « gauche » dans le titre, il s’agit là de pure idéologie, dont Marx, Nietzsche et Freud ont montré qu’elle n’est que le voile de bonne conscience sur les instincts refoulés.

Il suffit d’examiner point par point l’itinéraire de cet archétype.

1-      Refus du présent : il s’agit de montrer qu’aujourd’hui est pire qu’hier ou que l’équilibre abstrait (Dieu, l’Histoire ou Gaïa même combat). Pas difficile car rien ne va jamais comme on veut. C’est le sens du temps que de changer sans cesse. Le mouvement a deux sens, revenir à l’avant ou anticiper l’après – mais il s’agit, à droite comme à gauche, de quitter ce mouvement pour établir une éternité. De quitter l’histoire qui se fait pour fonder un équilibre perpétuel indépendant des hommes.

  1. L’extrême droite veut retrouver un âge d’or où la culture ne remettait pas en cause la nature, où tout était « naturel » : l’identité, l’état social, la hiérarchie du pouvoir, la croyance, les mœurs.
  2. L’extrême gauche veut retrouver une époque révolue en rétablissant ce qui était alors : État jacobin, politique industrielle, crédit largement nationalisé, franc géré par le gouvernement via la Banque de France, frontières, diplomatie armée indépendante dotée de la bombe nucléaire (en bref un capitalisme monopoliste d’État).
  3. La gauche écologiste veut un avenir sur le thème de l’équilibre, toujours hors de l’histoire, par un nouveau pacte écologique pour effacer l’humain des rythmes naturels et des ressources de la nature, en devenant « renouvelable » ou « durable ». Effacer l’homme des êtres prédateurs au nom d’un « équilibre » du vivant mythique.

2-      Sentiment de déclin : non seulement ça ne va pas, mais ça va de mal en pis. Vite, jetons le bébé avec l’eau du bain ! Pour les réactionnaires, de droite, de gauche ou écolos, il n’y a rien de bon à garder du présent. La nature se dégrade comme le climat, les ressources se raréfient et sont l’objet de compétition mondiale, la population nationale est envahie d’immigrés, l’économie s’effondre à cause des émergents et de la rentabilité marchande, la devise est laissée à un lobby de technocrates apatrides asservi au capital étranger, l’emploi se délite à cause des patrons avides qui vont produire ailleurs et déclarer des bénéfices où il y a le moins d’impôts, la diplomatie et l’éducation n’ont plus « les moyens », le français recule comme langue parlée dans le monde comme le bon français dans nos banlieues. Nous sommes en décadence, rien ne va plus, c’était mieux avant ; il n’y a plus de bons produits, plus de sécurité, plus de jeunesse, plus de morale…

3-      Recherche d’un coupable : il s’agit de démontrer la causalité diabolique, souvent assimilée au libéralisme économique, laisser faire et laisser passer. La différence entre les extrêmes, droite et gauche (avec les écolos), est que la première refuse tout laisser passer au nom de l’autorité réhabilitée contre le laxisme, alors que la seconde distingue soigneusement le laisser faire économique (c’est mal) et le laisser faire des mœurs (c’est bien). Il faut y voir un écart de clientèle, les bobos sont des bourgeois acquis à la gauche qu’il s’agit de garder alors que leur pente naturelle, fonction de leur position sociale et de leur statut de richesse, les mènerait volontiers au conservatisme (si je suis heureux dans la société telle qu’elle est, pourquoi vouloir qu’elle change ?). Or le mouvement historique montre l’affinité des libertés : de la liberté d’expression à celle de voter, de la liberté de faire à celle d’être. La liberté réclame la liberté, voyez l’Iran, la Chine, l’Égypte de Moubarak… Le coupable une fois désigné, pourquoi ne se passe-t-il rien ? Parce qu’il y a Complot, évidemment ! Complot planétaire, fomenté par tous ceux qui ont intérêt à préserver leur pouvoir financier, social et moral et qui empêchent « le peuple » de réaliser ce qu’il veut.

4-      Ressentiment anti élite : qui a donc intérêt à préserver ce qui est ? Ceux qui ont actuellement le pouvoir, les élites sociales, politiques, énarques et grandes écoles, des affaires. Elles sont mondialisées, libérales, riches, urbaines, bourgeoises, parlementaires, attirées par les États-Unis et à l’aise en anglais. Vous avez là tous les ingrédients de ce « qu’il faut » haïr : la société du contrat au profit du retour à la société patriarcale, la culture de la négociation au profit de celle de l’autorité imposée, la société ouverte au profit du protectionnisme et du corporatisme, la population multiculturelle au profit de la xénophobie, le bon français et la loi française contre la presse poubelle et l’instruction à l’américaine (déferlement de franchouillardise sur l’affaire DSK), la campagne contre la ville, le terroir contre l’Europe technocrate, le jacobinisme contre les organisations internationales, le nationalisme contre le cosmopolitisme, la pureté ethnique contre le mélange métèque…

5-      Bouc émissaire : il est tout trouvé, il s’agit du capitalisme libéral anglo-saxon mené par l’Amérique selon l’éternel Complot financier qui dépossède chacun de sa terre, de ses origines, de ses pratiques ancestrales ppour tout rendre négociable et marchand. Un classique qui touche l’extrême droite comme l’extrême gauche et les écologistes, malgré les euphémismes et les dénis. Il s’agit de remettre en cause tout le mouvement de libération de l’individu depuis les démocrates Grecs jusqu’à la révolution des mœurs de mai 1968, en passant par la Renaissance (lire les classiques païens au-delà de la Bible) et les Lumières (esprit critique, égalité en droit et dignité, sortie par l’éducation des obscurantismes et contraintes). Cela au profit du collectif qui commande et exige le fusionnel. Tous les droits au collectif, aucun droit à l’individu : telle est la vulgate de ceux qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous. Evidemment, le collectif, c’est eux : le parti, l’avant-garde, les spécialistes autoproclamés, la technocratie d’Etat…

L’intérêt de désigner un bouc émissaire est que le ressentiment individuel peut prendre une forme physique collective manipulée et canalisée : la violence de « la rue » est orientée vers des ennemis clairement désignés. Tous ceux qui ne sont pas avec vous sont contre vous : c’est simple à comprendre ! Tu discutes ? Tu es donc l’ennemi, le Diable, le sous-humain, le malade. J’ai le droit moral de te haïr, le droit juridique de t’accuser de n’importe quoi, le droit médical de te faire soigner malgré toi dans des camps spécialisés de rééducation, le droit physique de te taper dessus (et plus si crise politique comme sous Hitler, Staline, Castro, Pol Pot ou Milosevic).

6-      Rassemblement autour d’un État fort servi par un sauveur : à cette anarchie apparente des intérêts particuliers qui semble faire de la société une jungle, le remède refuge est l’État national et social. Il s’agit de la nostalgie de la monarchie, état « organique » où tout le monde est à sa place selon l’ordre divin ou « naturel », ou de l’Etat « intrument de la lutte des classes » pour retrouver l’équilibre de la société d’avant les classes, l’état définitif de la fin de l’Histoire, ou encore de l’empeinte humaine minimum dans l’état de Nature. C’est une constante des programmes de gauche comme de droite extrêmes que ce social nationalisme (ou national socialisme) dans un seul pays. Repli sur soi, sur ses origines, ses traditions, son « modèle social », ses frontières. Contre l’étranger, les traités négociés, les classes privilégiées, les lobbies, vive le peuple sain, rural et premier ! Local contre global : la terre seule ne ment pas, bon sang ne saurait mentir, vox populi vox dei.

  1. Pourquoi l’État ? Parce qu’il est réputé au-dessus des classes et des partis, des intérêts personnels – même s’il est manipulé par une caste étroite au nom du « peuple ». Parce que seules les frontières définissent le domaine d’intervention d’un État.
  2. Pourquoi un sauveur ? Parce que nul groupe ne peut seul être le maître en démocratie, enclin plutôt à négocier, à faire de la petite « politique ». « Yaka imposer car célafôta l’élite établie », est le slogan populiste.
  3. Pourquoi populiste ? Parce que le populaire est toujours en retard d’une génération sur les mœurs – depuis tous temps. Resté autoritaire malgré 1968, patriarcal machiste malgré le droit de vote de 1945 et l’égalité dans le mariage 1975, partisan des solutions de force malgré l’éducation (nationale).

Toute époque de crise engendre ressentiment social et repli sur soi, crispation et intolérance. Malgré l’écart affiché des idéologies, le schéma de réponse politique est le même : il s’agit d’arrêter le temps, de trouver l’équilibre qui rendra immobile le système. Il s’agit là d’un rituel archétypal où peu importent les prétextes – de gauche, de droite ou écolo : l’avenir espéré est résolument réactionnaire.

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Droite, gauche et guerres de religion

Article repris par Medium4You.

A chaque élection présidentielle française, la nation se déchire avec haine. Il y a ceux qui veulent tout bouleverser, batteurs d’estrades, histrions de télé ou agitateurs des mouvements sociaux. Il y a ceux qui veulent tout centraliser, technocrates avides de surveiller, politiques soucieux de contrôler, petits chefs affamés de punir. En bref les révolutionnaires et les conservateurs.

En général les révolutionnaires sont émancipateurs des individus : ils désirent libérer les hommes de leurs déterminismes sexuel, de naissance, de milieu, d’éducation, de pays – au nom de l’universel et de l’humanité.

Un peu partout les conservateurs sont ceux qui figent les individus dans des catégories, des groupes sociaux, des provinces traditionnelles – au nom du sang et du sol, de la continuité organique des générations sur une terre.

C’est ainsi que cela se passe dans le monde, y compris en Europe. Mais la France est compliquée :

  • souvent les conservateurs libèrent des attaches par libéralisme, trop souvent les révolutionnaires figent les individus dans leurs origines sociales ;
  • souvent les conservateurs sont fédéralistes, décentralisateurs, provinciaux, trop souvent les révolutionnaires sont jacobins, normalisateurs, parisiens.

Les communistes se retrouvent aux côtés des catholiques pour un régime autoritaire centralisé, où la morale est assénée et surveillée par des clercs jusqu’à l’intérieur des familles. La confession comme l’autocritique traque les déviances des consciences jusque sous les draps.

Certains socialistes, proudhoniens ou trotskistes, se retrouvent aux côtés de certains écologistes nostalgiques du local et des petites patries, et des sociaux-démocrates centristes de l’ex-UDF.

C’est que droite et gauche sont des notions historiques, qui ne sont pas dues au seul hasard de la répartition en 1789 des députés de part et d’autre du président d’Assemblée. Le schisme entre droite et gauche en France vient de plus loin. De la naissance de la modernité au XVIe siècle, plus précisément. Emmanuel Leroy Ladurie, né catholique social en province avant de devenir communiste à Normale Sup, puis socialiste sous Mitterrand, date la distinction sociologique entre droite et gauche en France du protestantisme.

Calvin, Picard émigré à Genève, bouleverse radicalement le culte chrétien en faisant de chaque individu l’interlocuteur direct de Dieu. Plus d’évêque ni de messe, encore moins de Pape infaillible, plus d’interprétation cléricale de la Bible, mais sa lecture par chacun et un culte communautaire à égalité entre les participants. Voilà qui conteste le dogme catholique romain et l’unanimisme fusionnel entre une foi, un roi, une loi !

C’est d’ailleurs Louis XIV, chantre de l’étacémoi, qui révoque l’édit de Nantes qui accordait la tolérance au culte protestant. Louis XIV, c’est la droite conservatrice, c’est aussi le régime communiste : chaque communauté est surveillée et les déviances traquées par des commissaires politiques zélés ou des jésuites inquisiteurs, une armée de trois cent mille dragons occupe les pays d’hérésie pour extirper la déviance sociale au cœur. Interdit de penser autrement qu’on vous dit. Le roi Louis sait la Vérité comme le tsar Staline, il l’impose à tous sans contestation. Les « malades » – ceux qui ne croient pas à cette Pravda (vérité en russe…) – émigrent comme jadis les dissidents ; certains sont emprisonnés pour être rééduqués ; d’autres sont fusillés brûlés.

C’est contre cet absolutisme clérical et politique que se soulève la Révolution. Contre les bastilles, qu’elles soient de pierres ou d’idées. La gauche est héritière de ce mouvement d’émancipation :

  • Il est né de la Renaissance avec la connaissance des Grecs et de leur liberté,
  • né des Lumières qui préfèrent la raison aux dogmes bibliques et le parlement à l’absolutisme royal,
  • né de la Révolution qui accordera, après un siècle de tergiversations, le suffrage universel à tous les citoyens majeurs,
  • prolongé par la Résistance aux nazis, après la faillite des élites bourgeoises avec droit de vote aux femmes et couverture sociale en 1945.

Le centre est héritier aussi de ce libéralisme politique, de l’autonomie des provinces, du fédéralisme européen exalté par Victor Hugo.

Mais ni le communisme, ni le socialisme jacobin, ni le bonapartisme gaullien ne sont de cette gauche là. Ils sont centralisateurs, technocrates, parisiens. Ils sont la droite. Le Mélenchon tribun qui veut tout changer est-il de gauche ? En apparence, dans le discours, quand il en appelle à la démocratie. Sauf que, si l’on creuse, sa démocratie est loin d’être « participative », elle est plutôt jacobine, mobilisation générale par le référendum, les citoyens en armes, l’éradication des déviances : comme au Tibet sous la république « populaire », comme en Bretagne pour les écoles Diwan. C’est lui qui l’a dit.

Guizot, Couve de Murville, Rocard, Jospin sont protestants. Henri IV aussi jusqu’à ce qu’il accepte le royaume pour une messe. Montaigne comprenait le protestantisme, proche du stoïcisme romain. Pascal était janséniste, un protestantisme catholique, comme lui augustinien. Au fond, les Français aiment bien ces modérés : des gens qui libèrent par le savoir, par l’exemple et par les libertés. Bien loin des hommes providentiels, des gourous de rue d’Ulm ou des tribuns de télé qui imposent leurs vues sans contrepartie, leur force sans contrepouvoir, leur politique unique comme Castro ou Chavez.

De gauche les Français ? En majorité probablement, mais pas de la gauche qu’on croit…

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Vers une démocratie écologique ?

Article repris par Medium4You.

L’écologie est à mon sens l’avenir de la pensée politique. Elle va remplacer un « socialisme » à bout de souffle faute d’avoir fait évoluer la doctrine XIXe dans un monde qui a fort changé. Il est donc intéressant de sonder les écrits qui tentent de « penser » la nouvelle politique qui tient compte de la globalisation du climat, des échanges et de la compétition pour les ressources. Dominique Bourg et Kerry Whiteside, respectivement géoscientifique suisse et politologue américain, ont cosigné ce livre paru au Seuil fin 2010. Touchant de près la politique, il a fait l’objet d’un colloque entre administratifs en octobre, auprès du ministre Nathalie Kosciusko-Morizet. La salle était trop étroite, j’y étais, pour accueillir tout ce monde avide de savoir à quelle sauce ils allaient être mangés…

Pour les auteurs, l’écologie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des politiciens. Car ce sont des mains faibles, tourmentées par le seul court-terme en vue de leur réélection dans leur petite circonscription. Ce pourquoi la dégradation globale de l’environnement et son aspect invisible et cumulatif ne sont pas vendeurs. Le contrat social érige un gouvernement représentatif qui protège les droits des individus en se chargeant de leurs intérêts communs, mais tout ce qui sort de la perception ici et maintenant du commun y échappe. Les auteurs proposent donc de changer de contrat.

Exit l’élection comme fin en soi, place aux experts. Préserver la biosphère devrait pour eux être inscrit dans la Constitution, une Académie du futur être créée pour éclairer les ignares. Mais surtout le Sénat serait nommé « par tirage au sort » sur une liste de « scientifiques internationalement reconnus dans leur spécialité », liste agréée par des ONG environnement. Cette haute assemblée nationale pourrait opposer son veto à une loi contraire au long terme de la planète et examinerait toutes les décisions qui en ressortent. Des « jurys citoyens » seraient mis en place pour diffuser la bonne parole et convaincre la base du bien-fondé de tout ça.

Nous sommes bien conscients des difficultés à envisager un modèle économique « de décroissance », qui ne fasse pas du « toujours plus » l’alpha et l’oméga du bien-être humain. Rien que le découplage entre pays développés et pays en développement transformerait en quelques années nos pays en déserts industriels, étroitement dépendants de la bonne volonté exportatrice des pays producteurs. L’Europe serait réduite à un parc d’attractions touristiques où le seul emploi serait le service à la personne. Ce que Houellebecq a parfaitement décrit dans les derniers chapitres de son dernier livre, ‘La carte et le territoire’.

Mais il nous semble que la proposition du Suisse et de l’Américain cumulent les travers des systèmes politiques de chacun de leurs pays d’origine. Il s’agit d’instaurer un fascisme de consensus (à la Suisse) où la bonne parole est délivrée d’en haut par ceux qui savent (à l’américaine). La conviction serait entonnée par la propagande des jurys communautaires où chacun n’ose pas penser autrement que la foule. Son application serait du ressort d’une assemblée de spécialistes nommés (et non plus élus) par des organisations autoproclamées.

La démocratie n’est certainement pas le meilleur des régimes, mais il l’est par exception de tous les autres. Faut-il en revenir au vote censitaire sous prétexte que « les gens » sont ignorants du long terme et de l’invisible climatique ?

Le débat démocratique, bien loin des cercles fermés entre spécialistes – met tout sur la table. Les électeurs n’ont pas forcément le culte du court terme ni de leur seul intérêt personnel. Avant de casser le thermomètre, peut-être faudrait-il l’affiner ? Compter autrement « la croissance » ? La commission Stiglitz a testé quelques pistes en France, tandis que le Genuine Progress Indicator (progrès authentique) a été élaboré par un institut californien. Pourquoi ne pas explorer ces pistes ?

Si l’écologie ne convainc pas, surtout en France, c’est surtout parce que le personnel politique des partis écologistes est d’une indigence rare. Comment confier le pouvoir de diriger un État à un histrion de télé, à une diplômée en géographie qui place le Japon dans l’hémisphère sud ou à une juge rigoriste ? Tous ces gens ont leurs qualités, mais dans leur domaine particulier. Ils n’intègrent en rien l’intérêt général puisqu’ils ne parlent guère d’économie ou d’emploi, sinon par de grandes fresques vagues où l’on rasera gratis au paradis retrouvé. Mais qu’en est-il concrètement des grèves des cheminots qui obligent à prendre sa voiture ? De la hausse du prix de l’essence et du gaz ? De la production d’électricité si elle n’est plus nucléaire (Hulot vient d’y réfléchir, il parait…) ? De la vie quotidienne des vraies gens ?

L’idée même d’un parti politique exclusivement consacré à la défense de l’environnement est un non-sens politique. Les électeurs le savent bien, moins bêtes qu’ils ne paraissent aux élites universitaires. La politique prime, qui est la vie complète de la cité ; l’environnement est une cause seconde qui doit être dans tous les partis. Ne choisir « que » l’environnement est une régression pétainiste (la terre seule ne ment pas) et aboutit au retour du moyen-âge (panier bio local, vélo et trains quand ils ne sont pas en grève, emplois de proximité exclusivement dans les services à la personne, maisons en terre et chaume chauffées par la seule orientation et la circulation d’air entre sol et plafond…).

L’échec du raout écolo-mondial de Copenhague a montré l’illusion des bobos nantis. Les pays riches croient délivrer la bonne parole en même temps qu’affirmer le bon sens en enrôlant des scientifiques pour dire « le vrai ». Mais les ONG environnement ne sont pas le gouvernement mondial, personne ne les a élues. Ni la Chine, ni l’Inde, ni le Brésil, ni les autres, ne se sont privés pour le dire ! L’arrogance des riches à mettre le couvercle sur le développement des pauvres, sous prétexte de religion pour la Terre mère a quelque chose d’indécent. Cela ne veut pas dire que la question des ressources rares, des pollutions et du climat ne se posent pas. Mais qu’on ne décide pas entre spécialistes, mis en scène de façon tapageuse par les orchestres médiatiques, mais par la politique internationale. Or la politique arbitre entre les intérêts, elle n’est pas qu’un spectacle. Les gens se laissent amuser quand le sujet leur est indifférent (les promesses qui n’engagent pas, les amours du président ou le mariage princier), mais ils se saisissent de la décision quand ils jugent que l’équilibre des intérêts est nettement en leur défaveur.

Le pire de la dégradation de la terre, disait le commandant Cousteau, est le nombre des hommes. Que disent les écolos sur la démographie ? Restreindre la natalité dans les pays pauvre, est-ce un tabou religieux ? Dès lors, qu’a donc de « scientifique » cet oubli volontaire dans la politique des ressources et du climat ?

La politique, justement, ne se réduit pas à l’application rationnelle du savoir scientifique. Tout cela sent par trop son saint-simonisme XIXe, récupéré par Marx et ses épigones activistes au nom d’une prétendue Loi de l’histoire. La politique est l’art de convaincre en vue d’un projet commun. Or tout ce qui consiste à « défendre » et à proposer aux gens du « moins » n’a rien d’un projet mais tout d’une contrainte. Aménager notre planète commune peut être un projet, mais les savoirs très spécialisés des domaines climatiques et biologiques ne font pas une politique. Faire avancer sa cause sans jouer le jeu des urnes, c’est se défiler devant la responsabilité. C’est bien universitaire… Tellement persuadé de « sa » vérité, proclamée « scientifique », que seule une avant-garde éclairée pourrait gouverner le monde et corriger malgré eux ces « enfants » ignares que sont les électeurs. Lénine l’a tenté avec les inconvénients qu’on sait. La proposition Bourg & Whiteside, reste dans ce droit fil du savant politique, qui n’a rien à voir avec la politique mais tout avec l’illusion de tout savoir.

Ce néo-socialisme a tout pour séduire nos élites technocrates qui se croient déjà supérieures pour avoir subies le tamis des « grandes écoles », et délivrées de tout souci matériel comme d’avenir pour être fonctionnaires à statut garanti. Mais le peuple, lui, qui aura sans doute son mot à dire, pourra n’être pas d’accord avec cette main basse sur la décision au nom du despotisme éclairé !

Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique, Seuil La République des idées, octobre 2010, 103 pages, €10.93

La présentation au Centre d’analyse stratégique sous le patronage de Nathalie Kosciusko-Morizet

A propos des auteurs

Dominique Bourg est membre du Comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot, professeur à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’université de Lausanne. Il a publié « Parer aux risques de demain. Le principe de précaution » (Seuil, 2001), « Le Nouvel Âge de l’écologie » (Descartes & Cie/ECLM, 2003) et « Le Développement durable. Maintenant ou jamais » (Gallimard, 2006).

Kerry Whiteside est professeur de sciences politiques au Franklin and Marshall College, en Pennsylvanie. Il a publié « Divided Natures: French Contributions to Political Ecology » (MIT Press, 2002) et « Precautionary Politics: Principle and Practice in Confronting Environmental Risk » (MIT Press, 2006).

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