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Orly-Istanbul 2007 vers Ouzbékistan et Tadjikistan

C’était il y a dix ans, en juillet 2007, un vendredi, jour férié musulman. L’avion qui part d’Orly pour Istanbul va parcourir 2250 km en 2h43. Je pars pour la route de la soie dans sa partie où la civilisation musulmane a brillé dans les siècles avec les villes de Khiva, Boukhara et Samarkand, bien au-dessus des jeunes cons qui se prennent pour le bras armé d’Allah (qui n’a pas besoin de leur testostérone en chaleur). Un trekking dans les monts Fan’s du Tadjikistan débutera ce périple, manière de goûter à la nature sauvage avant d’aborder, avec un œil neuf, la civilisation. Turkish Airlines sert un plateau-repas succinct mais « sans porc garanti » ; nous ne sommes plus en Europe.

L’avion est rempli de touristes français du troisième âge et surtout de familles turques ou mixtes rentrant au pays pour quelques vacances. Parents et enfants parlent alternativement français ou turc. Les petits garçons sont gâtés, capricieux ; ce sont de petits machos déjà, encouragés par leur nouveau riche de père musulman. Un gamin en débardeur rouge, un peu enveloppé, est particulièrement pénible, harcelant son père pour qu’il regarde ci ou ça, qu’il lui réponde, qu’il ne fasse attention qu’à lui. Délaissé pour un instant, il se rabat sur les sucreries… Sa sœur, un peu plus grande, est nettement plus posée. Elle est même vite remise à sa place, en tant qu’aînée et en tant que fille, lorsqu’elle émet l’idée saugrenue qu’elle pourrait vaguement s’opposer à ce que dit son papa. C’est arrivé deux fois sous mes yeux. Elle n’est pas encouragée aux caprices dans une famille imprégnée de valeurs musulmanes.

Un troupeau de petits nuages moutonnent au-dessus de la France, de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Bulgarie. A l’approche des Détroits, le vent souffle fort sur la mer, et c’est au ras du globe que des moutons s’y soulèvent. Du hublot, je vois le sol d’en haut, comme sur une tapisserie. Les villages français vers l’est sont groupés, commandés par le relief ; en Allemagne du sud, l’habitat est plutôt dispersé en hameaux, de même versant autrichien ; les champs sont bariolés de bosquets et de petits bois, parsemés de quelques lacs, composant une vraie tenue de camouflage léopard à destination d’un quelconque extraterrestre. Les champs secs de Bulgarie apparaissent curieusement non géométriques, avec des doigts qui s’enfoncent ici ou là dans les parcelles voisines. Les champs sont très allongés au contraire côté turc, où le relief de plaine et le régime de la propriété sont probablement plus favorables.

Le grand aéroport d’Istanbul, « Atatürk », que l’on aborde depuis la mer, aligne ses pistes tout droit vers le nord. Dès la sortie d’avion, le regard est pris par les doubles minarets qui surgissent du paysage, ponctuant la ville de signaux pour bien marquer le territoire. Revenu en Turquie après douze années, j’ai l’impression de « régresser ». Le progrès de la laïcité et des libertés de penser et de croire sont insupportablement remis en cause par ce prosélytisme militant qui passe par le dressage d’innombrables minarets, les processions de femmes voilées derrière le mari ou le fils, les slogans outrés, les prêches enflammés. Sans compter les regards, qui ne sont plus les mêmes sur nous, les étrangers : méfiants, nettement moins amènes, voire hostiles. Il a fallu une génération pour que la parole engendre la haine, que les prêches islamistes submergent la pratique musulmane. C’est tout ce fanatisme ostentatoire qui fait problème plus que l’islam en tant que religion.

Au bout d’interminables couloirs qui donnent une dimension à la démographie du pays, nous débouchons sur un grand duty-free, destiné à allécher les voyageurs désœuvrés en transits internationaux. Nous avons 6 h d’attente avant le vol pour Tachkent en Ouzbékistan. Je parcours donc le territoire, observant ce qui s’y passe. Dans les deux librairies achalandées, un vaste rayon concerne l’islam, aussi grand que les romans en anglais. Les œuvres de Tariq Ramadan figurent en globish, à destination des bienveillants chrétiens qui se sentiraient coupables de ne pas « comprendre ». On trouve aussi, en turc et en anglais, nombre de biographies du Prophète, des essais sur « Islam et Turquie » et ainsi de suite. L’observateur sent immédiatement qu’il s’agit d’un sujet préoccupant ici. Il le deviendra de plus en plus, jusqu’aux outrances du Pétain turc d’aujourd’hui.

Asseyez-vous sur un banc, vous verrez très vite défiler devant vous des « femmes » voilées de l’occiput aux orteils. Cinq fantômes noirs passent justement devant moi, sans un mot, paraissant glisser au ras du sol. Les pieds chaussés de sandales s’activent sans qu’on les voie. Le visage est découvert, mais entouré de ce noir austère, profond, culturellement mortifère à nos yeux.

Je croise nombre de russophones dans cet aéroport, surprise de ces dernières années. Depuis que l’Union Soviétique a ouvert sa prison, les Russes adorent voyager. Ils sont aussi curieux que nous du monde, plus peut-être, ayant été frustrés durant trois générations. La relative prospérité russe due au pétrole fait sentir ses effets.

Les heures passent, les panneaux affichent la salle d’attente et la porte prévue. Débarque toute une troupe d’adonaissants en pantacourts ou jupettes bleus, garçons et filles, tee-shirt et casquette blancs, sacs rouges. Les jeunes mâles reluquent sans vergogne deux grosses dames Kazakhs un peu décolletées. Les femmes, amusée et gênées, échangent avec eux quelques mots : d’où ils sont, où ils vont. Elles jaugent elles aussi les attraits encore tendres de ces petits machos de 11 à 13 ans. Il s’agit d’une colonie d’adolescents Ouzbeks qui a passé un trimestre en collège turc, dans le cadre d’échanges culturels. La langue est proche et les Ouzbeks comprennent le Turc sans grands efforts. Si le tadjik est une langue perse, l’ouzbek est une langue turco-mongole. C’est tout un aspect de la politique turque qui surgit ainsi : les liens de langue, de culture et d’influence régionale d’un pays développé envers ses petits frères turcophones, en général issus des ex-républiques soviétiques. Les filles sont en groupes séparés, une horde tout habillée de rose vient juste de faire son entrée, le passeport ouzbek vert à la main.

Et c’est un bonheur dans l’avion d’Uzbekistan Airlines, peu après le décollage, de voir tous ces encore enfants s’endormir comme des souches sur leurs sièges, dans n’importe quelle position. Par sécurité ou consignes disciplinaires, les adolescents ont été dispersés parmi les passagers. Je suis assis à côté d’une petite fille qui me semble bien seule. Je lui demande si elle veut que je me décale pour que sa copine vienne s’asseoir à côté d’elle. Cette disposition la ravit. Les deux sont très sages ; elles me demandent si je parle russe. Hélas, fort peu pour une conversation suivie. Elles dorment donc presque tout le temps. Les garçons résistent mieux, intéressés par les cartes du magazine de la compagnie, puis s‘écroulent, certains même avant le dîner. Il est passé minuit et la musculature moulée par les légers tee-shirts montre qu’il s’agit de sportifs qui ont l’habitude de se dépenser. L’un des plus jeunes, un blond en débardeur vert (il est le seul à ne pas avoir d’uniforme), s’abandonne complètement sur son siège. Derrière moi, un autre blond en train de muer, la charpente noueuse sous le coton, déclare à ses voisins d’une voix cassée se prénommer Mustapha, être Ouzbek, mais chrétien. Il est un descendant de ces mélanges soviétiques.

Uzbekistan Airways est une compagnie née avec l’indépendance du pays. Elle dessert plus de 50 destinations internationales surtout vers l’Europe et l’Asie. Elle comprend des Boeing 767/757 comme des Airbus 310 et des Avro RJ-85 moyens courriers.

Nous dormons peu, pas comme les jeunes. A notre arrivée à Tachkent, il fait jour. La queue pour l’immigration est interminable, puis encore pour récupérer les bagages, puis enfin pour la douane. Papiers, cachets, écran, amour du matériel administratif, du rituel paperassier hérité de l’URSS. Tout cela inutile, tant on va dans le détail. Vous devez déclarer chaque coupure de devise importée mais – avec les centaines de passagers débarquant à la fois – qui va contrôler ? Peut-être est-ce du juridisme ? « Si » vous êtes pris pour autre chose, on aura au moins ça à vous coller sur le dos, tout comme ce que vous « jurez » être vrai sur les formulaires américains ?

Les gosses n’échappent pas à cette kafkaïenne pagaille. Ils en ont l’habitude et ne s’impatientent nullement. Collectifs, ils s’organisent : l’un d’eux s’assoit pour garder les sacs rouges de cabine des autres, tandis qu’un groupe va récupérer les sacs de soute de tout le monde. Le plus jeune, hors uniforme, est sans doute avec eux par privilège, fils d’un accompagnateur peut-être. Nous quittons ces gamins attachants. Ils sont vigoureux, chaleureux, communautaires – un peu bruts peut-être, mais la tête sur les épaules.

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Vide socialiste

Le monde a changé, pas le socialisme.

Idéologie dominante du siècle dernier, née au siècle encore avant en réaction à l’individualisme croissant dû à l’essor démocratique et industriel, le socialisme est désormais mort et Macron vient de l’enterrer. Il restera désormais comme une secte de gauche parmi d’autres, un parti-croupion analogue au parti radical, cet ex-faiseur de rois de la IIIe République.

J’ai connu cette génération socialiste qui a intronisé Mitterrand en 1981 – ex-ministre de l’Intérieur hostile à l’indépendance de l’Algérie puis ministre de la Justice donnant les pleins pouvoirs à l’armée – avant de crever sous Hollande, secrétaire de parti une bonne décennie à gérer les egos entre 1997 et 2008. Ceux qui ont poussé le machiavélien né camelot du Roy, présenté à Pétain avant de virer résistant, gaulliste puis ministre, étaient ces petit-bourgeois arrivistes des années 1980 qui avaient fait quelques études et avaient soif de participer aux décisions. Fils amers de ceux qui n’avaient pas su résister durant la guerre de 40, ils ont cru bon de porter les valises des terroristes FLN, futurs dictateurs soigneusement planqués jusqu’aux accords d’Evian – et toujours au pouvoir en Algérie. Comme la « résistance » allait bien pour les autres ! Comme la bonne conscience jouissait à s’éclater pour « les pauvres, les déshérités, les damnés du colonialisme… justement terminé » !

A ceux-là, leurs ados ont « fait » 68 contre la guerre et la consommation, avant de se réfugier dans la prébende d’Etat comme profs ou politiciens. Ce sont ces ados jamais vraiment grandis qui ont joué du synthétiseur hollandais contre l’agitation sarkozyste, croyant apaiser le pays par un train de réformettes que la revancharde Aubry a taclé via les députés qu’elle fit nommer. Car ce n’était « jamais assez à gauche, ma chère ! » comme Jospin – qui n’avait pas démérité – l’apprit à ses dépens en avril 2002. Le socialisme battu par Le Pen, quelle honte déjà ! Les « frondeurs » ont achevé l’ouvrage en faisant battre au premier tour de la présidentielle tous les socialistes – le frondeur Hamon comme le radical Mélenchon – à la fois par Le Pen et Fillon.

Car le ver était dans le fruit… Qu’a donc « le socialisme » à dire sur le monde actuel ?

De plus en plus globalisé, faisant la place à l’ancien « tiers » monde qui lui taille des croupières à marche forcée, emporté par le numérique, l’informatique, la robotique, les algorithmes et les nanomachines, le monde change à grande vitesse – et pas le socialisme. Le libéralisme au contraire – et c’est là sa vertu – sait s’adapter puisqu’il accepte par construction ce qui vient, « liberté » étant le maître-mot.

Mais le socialisme, loin de pencher vers les associations de base du modèle français selon Proudhon, a vivement préféré les grandes idées philosophiques du prophète juif qui prenait la suite des Evangiles : Marx. Lequel a été récupéré par tout ce que l’Allemagne compte de fumeux et de proto-totalitaires sous la houlette de l’hégélianisme, avidement repris par les Sartre et autres petits intellos français qui avaient honte d’apparaître trop rationnels (comme Bergson, Valéry ou Alain) à l’époque où l’Allemagne dominait l’industrie mondiale. Les années antitotalitaires post-68, après les révélations de Soljenitsyne puis de Solidarnosc, ont emporté le marxisme en acte du « socialisme réel » (ainsi se disait-il)… et tout le socialisme avec !

La société de cour, idolâtre du Mitterrand-soleil, a fait le reste, remplaçant les militants enthousiastes et la fraîcheur des idées par les technocrates d’appareil et les slogans de parti. Comment penser le monde quand vous faites allégeance à une bande où l’entre-soi compte plus que l’universel ? D’où ce « gauchisme culturel » décrit par Jean-Pierre Le Goff, qui acheva de faire divorcer les intellos bourgeois urbains du populo des périphéries et des villages. Le « socialisme » réduit aux bons sentiments et aux mot-valise, avec l’écologie comme nouvel horizon de croyance.

Libéralisme des mœurs adulé, libéralisme économique honni : quelle magnifique contradiction ! Car cela signifie « tolérance » aux intolérants – par exemple poutiniens, trumpiens ou islamistes ; ouverture des frontières – juste pour les migrants, pas pour les marchandises ni pour les capitaux ; incantation au « collectif » – et préoccupations uniquement focalisée sur les « droits » aux minorités infimes (homo, voilées, féministes).

La plus vaste blague a été la candidature de Benoit Hamon. Lui, un renouveau du socialisme ? Apparatchik né dans le système, dont le seul métier a toujours été la politique, adepte de l’entre-soi fanatique par ses réseaux multiples cultivés depuis toujours – comment aurait-il pu représenter un homme neuf dans « le système » ? Quant à son programme, il reste l’utopie-reine de toute croyance millénariste : demain on rase gratis (revenu universel, hédonisme, RTT avant retraité, annulation de la dette, taxation de tous ceux qui dépassent la norme d’Etat, imposition des robots – avant de leur accorder des « droits » en tant que minorité visible ? -, loi contre la torture des chatons, agnelets et autres petits veaux). Comment gouverner dans la réalité si l’on reste guidé par le principe du plaisir ?

Que reste-t-il en 2017 du « socialisme » ? Rien. Ce vide est le vide de « la croyance » face aux faits.

Et c’est tant mieux : le champ est enfin libre pour créer autre chose.

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Droit et morale

Le droit est une consécration des Lumières, un triomphe de la raison sur le bon plaisir et sur les passions. Le droit n’est pas la morale. Ni droit du plus fort, ni loi de Lynch, « le » droit est au-dessus des personnes. Il est appliqué par un Etat au-dessus des individus, il exerce seule la puissance légitime. Certes, les individus et les groupes peuvent contester l’Etat, mais c’est en général pour l’investir : ils chassent le clan au pouvoir pour l’occuper eux-mêmes. Sans Etat comme instrument social, pas de droit applicable – ni droit national, ni droit « universel », ni droit sans limite.

D’une part, aucune anarchie ne crée de droit ; les façons de faire sont des coutumes admises, qui changent au gré des gens, une morale versatile selon « ce qui se fait », la mode, les mœurs, le goût – pas de « droit » au-dessus d’eux. C’est ainsi que l’autogouvernement ou les chartes éthiques des entreprises ne sont que des cahiers des charges que l’on promet de respecter – mais rien ni personne ne peut en sanctionner les écarts.

D’autre part, il n’y a pas de société universelle, il n’y a que des sociétés particulières. Le paradoxe des Lumières, mais aussi sa tension créatrice, est que certaines sociétés particulières d’Occident attribuent des droits universels à leurs membres. Mais leur réalisation passe obligatoirement par les sociétés elles-mêmes. L’universel est donc réduit à la communauté de pensée et aux accords internationaux.

Enfin, les Lumières ont élaboré un droit abstrait pour que l’individu puisse s’arracher à ses déterminismes – mais pas sans limites. Toute revendication n’est pas un droit, la loi doit faire l’objet d’un débat contradictoire et être emportée par une majorité qualifiée. Il ne suffit pas de naître pour faire ce qu’on veut, tous les « droits » sont accordés par les sociétés et leurs frontières définies par elles.

Cette révérence au droit au-dessus des intérêts particuliers et des passions politiques collectives est un trait occidental, notamment anglais et français, les deux premières nations à avoir créé des parlements modernes. Elle s’oppose pour les Anglais à l’absolutisme royal d’essence catholique, calqué sur la hiérarchie papale ; pour les Français aux lettres de cachet et aux privilèges de l’Ancien régime (mais aussi ou oukases du régime jacobin de la Terreur).

Malgré la résistance réactionnaire du romantisme, où instincts et passions définissent l’appartenance et l’action de chacun plus que la raison, cette conception abstraite de la loi et « du » droit est restée jusqu’à nos jours.

Jusqu’à ce que l’on extrémise « le » droit issu de la majorité en « droits pour tous » qui font de multiples exceptions pour chaque minorité biologique (le genre), sexuelle (gai, bi, trans, lesbien), sentimentale (contre la corrida, contre la viande, contre les OGM, contre etc…), régionale (Catalogne, Corse, Ecosse, Bretagne…), communautaire ou religieuse (islamistes, juifs, témoins de Jéhovah, etc.). Le droit quitte alors le domaine de la raison pour entrer dans celui des passions ou des instincts bruts. La société se diffracte en ses multiples composantes, on ne « fait » plus société en admettant une loi commune, on revendique chacun pour soi – tout en croyant naïvement que la majorité démocratique va accepter poliment sa remise en cause.

En Occident, « j’ai le droit » remplace « le droit », l’égoïsme personnel la référence collective. En Orient, la morale remplace le droit, la coutume ou la volonté du parti la référence au-dessus de tous.

En Chine, le Parti communiste ne connait pas d’appareil judiciaire indépendant. Il profère des injonctions morales en prenant pour référence la philosophie de Confucius – mais déformée par l’État pour l’accommoder aux besoins du Parti. Condamner un responsable « corrompu » vise à éradiquer un opposant politique tout en se parant de vertu dans les médias (tiens ! ces mœurs réapparaissent en France sous les socialistes avec « l’affaire » Fillon… mais Cahuzac est oublié). Il s’agit de faire un exemple pour que tous suivent « le droit » – réduit à la ligne du Parti.

Depuis le milieu des années 90, la direction politique chinoise craint une dérive idéologique vers les concepts occidentaux d’indépendance des militaires à l’égard du Parti. La référence au droit dans les armées permet de corriger l’absence de discipline, d’idéologie, d’idéal et de foi dans le métier. Il s’agit, pour les dirigeants communistes, d’« éradiquer le mal » – la loyauté aux dirigeants du Parti étant le seul critère du « Bien ».

C’est la même chose en Russie, où les pratiques de l’ex-URSS sont revenues avec Poutine, gamin des rues sauvé par l’armée et formé par le KGB. Le « droit », il s’assoit dessus, seule compte la force d’imposer les vues de son clan et la vertu patriotique de rendre la Russie grande puissance. Les arrestations, procès et jugements ne sont là que pour l’édification des foules qui seraient tentées d’imiter les dissidents et de contester le dirigeant. Plus efficace, mais uniquement lorsqu’il y a urgence ou aucune preuve juridique, l’assassinat ciblé est pratiqué. Le « droit » est ainsi celui du plus fort…

Droit de contrainte morale ou droit de contrainte physique, peut-on encore parler de droit ? Il s’agirait plutôt d’obligations, comme en Chine celles des grands parents à qui l’on confie les petits-enfants, ou les responsabilités des enfants envers leurs parents. Bien que « garantis par la constitution » pour l’affichage international, les droits fondamentaux des citoyens restent soumis à la discrétion du Parti qui gouverne et ne sont pas fonction des individus. Les priorités de sécurité, de cohésion et de stabilité sociale l’emportent sur le confort individuel des minorités ou des personnes. Liang Huixing, chercheur à l’Académie des Sciences Sociales, prévient depuis des années que l’inscription des droits individuels dans la loi conduirait inévitablement à une révolution pareille à celles des anciens pays de l’URSS. Mettre le droit au-dessus des partis remplacerait le clanisme par la démocratie…

Même Confucius, maître de morale en Chine, fait obligation d’une justice qui doit tempérer l’exercice du pouvoir ; il insiste sur le devoir moral des intellectuels à critiquer les erreurs du souverain et de s’opposer à ses abus, même au prix de leur vie. Avant le droit, Confucius croyait à la vertu. Elle aussi s’impose à tous, mais de l’intérieur ; elle est inculquée dès l’enfance par l’éducation et seuls les vertueux peuvent gouverner, sous peine de voir s’effilocher la confiance du peuple, ressort même de l’État ; quand cette confiance se perd, le pays est condamné. L’important, pour Confucius, n’est pas d’accumuler de l’information, du savoir-faire technique, ni d’acquérir une compétence spécialisée, mais de développer son humanité générale. L’éducation ne relève pas du domaine de l’avoir, mais de l’être. Ainsi le droit rejoint-il la vertu pour imposer la raison aux bas instincts égoïstes et aux passions sans limites.

Sur ces mauvais exemples russes, chinois, turcs, arabes et autres, il semble que nos sociétés éteignent de plus en plus les Lumières pour en revenir à l’obscurantisme de « l’avant ».

Le droit ne serait plus le même pour tous, pas plus que la vérité selon des critères scientifiques ne serait plus « la » vérité. Chacun veut n’exister que pour lui-même et jouir de tout ce qu’il peut ; il fait de tous ses désirs « des » droits, au rebours « du » droit commun à tous. L’Occident perd donc sa vertu, qui est de raison, au profit d’un retour aux instincts et aux passions – qui sont proprement réactionnaires.

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Droite ou droites ?

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René Rémond avait distingué en 1954 trois droites issues des conflits de la Révolution française : légitimiste contre-révolutionnaire (au pouvoir entre 1815 et 1830), orléaniste libérale (au pouvoir entre 1830 et 1848) et bonapartiste césarienne (de 1848 à 1870). La suite les a parfois rassemblées, parfois divisées.

Les rassemblements se sont faits sur l’ordre moral de 1871 à 1879, sur le nationalisme de 1899 à 1919, puis sur le libéralisme économique et l’orthodoxie financière avec Poincaré. Maurras et les ligues fascistes ont constitué une autre tentative de rassembler, mais sans guère de succès, l’aboutissement sous Pétain se révélant un naufrage.

Aujourd’hui, les trois droites subsistent, bien que certains croient pouvoir distinguer une quatrième droite, populiste, sinon para-fasciste.

Je ne crois pas à la réalité de cette nouvelle droite ; j’y vois une scission sociologique de la bonapartiste – avec agrégation partielle d’un surgeon de la droite légitimiste, disparue durant les Trente glorieuses et que la crise économique, mais surtout l’immigration et son insécurité culturelle, font renaître.

  1. L’orléanisme libéral va de Pinay à Bayrou en passant par Giscard et Raffarin.
  2. Le bonapartisme étatique et autoritaire va du général de Gaulle à Fillon en passant par Chirac, Sarkozy, Dupont-Aignan et même Marine Le Pen.
  3. Le légitimisme reste cantonné à de Villiers et à une partie des courants de la Manif pour tous. Une fraction du Front national, moins nette que sous Jean-Marie, reste sous Marine et Marion Maréchal « souverainiste », adepte d’une révolution conservatrice visant à restaurer des valeurs, des institutions et des sociabilités perdues par un changement radical.

L’électorat frontiste est plus populaire, plus jeune, et moins éduqué. Les autres droites ont un électorat qui n’est pas très différent, plutôt d’âge mûr, de classe moyenne et supérieure et bien éduqués.

L’idée tactique de Pascal Buisson, répudié vulgairement par Nicolas Sarkozy, était de scinder la partie la plus à droite en faveur d’une alliance avec le Front national rénové de Marine Le Pen, et d’éjecter le centre libéral vers la gauche social-libérale de François Hollande et Manuel Valls. Ce mouvement aurait collé avec la droitisation globale de la société française (y compris à gauche), partie d’un mouvement plus général de repli sur soi en Europe et dans le monde. Le tempérament de l’ex-président, allié avec son souci louable de rejet « républicain » du Front national, a fait échoué cette tentative.

La droite extrême, populiste et souverainiste, se trouve donc seule, éclatée entre Front national, Debout la France et autres groupuscules. Ils montent, mais restent cantonnés, surtout peut-être aux présidentielles où la personnalité compte plus que le programme. Les élections locales ou européennes leurs sont plus favorables mais il ne faut pas extrapoler au-delà (Bayrou et les écologistes l’ont appris jadis à leur détriment).

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François Fillon ado encordé

Restent les deux composantes principales de la droite de gouvernement : le centre (orléaniste) et la droite néo-gaulliste (bonapartiste).

Le centre est plus vaste que le simple Modem, une parti de l’ex-UMP ayant suivi Valéry Giscard d’Estaing et restant plus libérale, plus européenne et plus sociale que la droite néo-gaulliste. Cette dernière avait cru un moment à « la synthèse » représenté par Alain Juppé, un souverainisme tempéré de libéralisme mais à visée sociale, sans bouleverser le paysage. Mais le tempérament porté à la synthèse a été illustré de façon trop dommageable par François Hollande, actuel président, pour qu’il n’y ait désormais pas méfiance de la part des électeurs.

Ceux-ci préfèrent une conviction tranchée alliée à un tempérament direct, même si « le programme » de leur candidat est probablement au-delà de ce qu’ils veulent vraiment. Réformer va toujours, s’il s’agit des autres ; dès que cela vous touche personnellement, le désaccord surgit. Mais n’exagérons pas les écarts entre Juppé et Fillon (comme le font tactiquement les gens de gauche pour faire peur) : nombre de propositions sont communes, seuls l’ampleur et le rythme (annoncé) changent à la marge. De toute façon, la politique à droite reste l’art du possible.

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La crise financière, puis économique, n’a fait que révéler la mutation du monde dues au numérique, à l’instantané planétaire d’Internet et à la globalisation des échanges (financiers, commerciaux, humains). Cette mutation effraie et chacun désire regagner son nid et interdire à quiconque de venir le violer. Le populisme nait à gauche de la frustration des classes moyennes de voir leur ascension sociale stoppée et de se trouver déclassées par la horde des nouveaux diplômés d’un côté et des bas coûts mondiaux de l’autre. Il nait à droite de l’insécurité culturelle due aux revendications islamistes de plus en visibles et à l’immigration massive venue du Proche-Orient et d’Afrique, dans un contexte d’attentats religieux. Tous les pays sont touchés, même les Etats-Unis, l’Allemagne et la Russie. C’est cette droitisation « identitaire » qui est nette en France, à droite comme à gauche.

La renonciation à son identité est le signe que l’on fuit le jugement des autres, dit le psychanalyste Georges Devereux. Se soumettre au collectif et laisser capituler son libre-arbitre n’est ni une preuve de force, ni de caractère, ni d’intelligence. Les Français ont peur, ils préfèrent nier l’avenir réel au profit du mythe illusoire ou aliéner leur protection à un « Sauveur ». Ils ne sont pas en majorité pour « le libéralisme » (économique), mais si des mesures de dérégulation sont indispensables pour assurer la défense de la France, alors ils s’y soumettront. Ce n’est pas très glorieux mais permet d’expliquer l’engouement pour François Fillon plutôt que pour Alain Juppé.

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Dans l’idéal, l’individu se doit d’être relativement autonome, c’est-à-dire relié, mais pas asservi. L’espace de la raison politique est l’Etat de droit ; il protège chacun des passions privées en assurant une neutralité selon les règles négociées par des procédures contradictoires. Sur ce point, droite et gauche tombent d’accord – sauf aux extrêmes, poussés au fusionnel, pour qui le droit n’est que la volonté majoritaire (autrement dit le droit du plus fort).

Ce pourquoi le « modèle social » français reste une valeur : le réformer, oui ; le réduire, non. La droite néo-gaulliste aime l’Etat – ce que l’agitation de Nicolas Sarkozy pas plus que le social-réformisme de François Hollande n’ont pas vraiment su incarner. François Fillon apparaît au-delà de son programme comme porteur d’une volonté, ce qui est plus dynamique que de rester « droit dans ses bottes » – et les électeurs de droite l’ont compris.

René Rémond, Les droites en France, Aubier-Montaigne 1983, 544 pages, €85.05 occasion 

e-book format Kindle 2014, €19.99

René Rémond, Les droites aujourd’hui, Points-Histoire 2007, 271 pages, €9.10

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Fidel meurt mais le castrisme survit

Fidel Castro est enfin mort. La biologie aide l’histoire et c’est heureux. Car, avec la politique enchantée du communisme et du fascisme, le XXe siècle a connu les pires horreurs humaines – au nom d’un avenir radieux. Reste aujourd’hui le salafisme et ses avatars totalitaires, et c’est bien la même forme de société fusionnelle où il n’est qu’un seul dieu, une seule voie, un seul parti.

Certes, Fidel Castro a renversé le régime corrompu de Batista qui avait fait de l’île de Cuba le bordel de l’Amérique, où les casinos et le jeu rivalisaient avec la prostitution et la drogue pour assouvir les riches yankees. Certes, il a établi la souveraineté de Cuba face à son puissant voisin, en dépit d’un embargo. Mais à quel prix ! Obligé de s’allier au diable soviétique pour obtenir du pétrole et vendre son sucre, menant le monde au bord de la guerre nucléaire par affirmation têtue qu’il lui faut des missiles balistiques, réduisant sa population à la misère socialiste durant des décennies… jusqu’aux magasins en dollars réservés à une élite fidèle et la prostitution des enfants endémique auprès des touristes pour acquérir ces fameux dollars de faveur. Que valent trois ou quatre bonnes années initiales contre plus d’un demi-siècle de pénurie et de répression ?

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Fidel est le bâtard d’un riche propriétaire terrien cubain dont le père, venu de Galice, était analphabète. Mais le garçon ne sera reconnu par son père qu’à l’âge de 17 ans. Cette honte des origines et l’éducation en collège catholique, mariste puis jésuite, ne prédisposaient pas le jeune Fidel à être heureux dans la société telle qu’elle était. D’abord nationaliste, puis révolté, il devient communiste par adhésion au « leader maximo » Staline, lui-même maillon du délire rationaliste de refaire le monde à partir d’une table rase.

Car les deux idéologies postchrétiennes nées au XVIIIe siècle en Europe ont accouché chacune de leurs monstres. L’idéologie des Lumières a glorifié la Raison, l’idéologie romantique a réagi en glorifiant le sang et le sol. Pour les Lumières, ce qui était au départ légitime envie de libération des liens obscurs de la naissance, du milieu et de la religion, ensuite légitime envie d’épanouissement via l’éducation et la participation à la vie politique, a dégénéré en diverses utopies totalitaires : Rousseau et sa Volonté générale, Robespierre et son Salut public, Lénine et son avant-garde éclairée, Staline et son régime policier, Mao et ses gardes rouges, Pol Pot et son sociocide de toutes les classes éclairées. Fidel Castro s’inscrit dans cette filiation avec ses 631 condamnations à mort dès les premiers mois de son pouvoir, l’exportation de « la révolution » en Amérique du sud et en Angola, et ses 8500 opposants encore emprisonnés en 2016.

Pour les idéologies des Lumières et du romantisme, les solutions sont les mêmes. La société aliène ? – détruisons de fond en comble les liens sociaux au profit du seul lien partisan et de l’allégeance à un chef. Les humains sont inégaux ? – faisons de la culture table rase et instruisons les gamins à la dure, d’une seule façon. La réalité résiste ? – nions la réalité et réprimons tous ceux qui pensent autrement que le pouvoir réputé infaillible. En ce sens, socialisme et fascisme, communisme et nazisme, ont beaucoup de points communs. Ce pourquoi nombre d’intellectuels, tentés par la grande lueur à l’est dans les années 30 après l’absurdité industrielle de la guerre de 14, ont erré du socialisme au fascisme et réciproquement – à commencer par Mussolini. Mais aussi Doriot, Drieu La Rochelle et même Mitterrand, décoré de la francisque par Pétain lui-même avant de s’accoquiner (on ne sait jamais) aux mouvements de résistance.

Ce que ce siècle nous a appris, est qu’il est fondamental de désenchanter la politique, de lui retirer son pouvoir de créer des mythes. Plus que jamais la raison critique doit être mise en œuvre – non pour dissoudre systématiquement tout dans l’ironie grinçante, mais pour relativiser, soupeser, mesurer. Castro est adulé comme l’était Staline et comme l’est encore Sarkozy. Malgré les erreurs, malgré les crimes, malgré le malheur. En ce sens, Mouammar Kadhafi, Saddam Hussein et Bachar el Assad devraient être aussi des héros anti-impérialistes, eux qui ont résisté au grand Satan américain… N’oublions pas que Castro accusait les États-Unis d’avoir eux-mêmes organisé les attentats du 11 septembre 2001.

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Nous allons assister, ces prochains jours, aux hommages des partisans de la répression sociale de tous les déviants, des adulateurs de l’économie autoritaire, des admirateurs de la dictature politique d’un seul. Les Maduro au Venezuela, Poutine en ex-URSS, Xi Jinping en Chine pop, Mélenchon en France insoumise, Lang en France rétro-socialiste, vont regretter « une perte pour l’humanité », une disparition de ce « modèle » qui a su durer depuis 1958 en asservissant les individus à son pouvoir personnel.

Car il faut être habile pour faire surgir le tempérament d’esclave qui existe en chacun par flemme, renoncement ou indifférence. S’aliéner au collectif est une démission de l’être, surtout lorsque le collectif est récupéré sans vergogne par des ego sans scrupules. Les maîtres, à l’inverse, sont indifférents à toute croyance, ils sourient à toute foi et à son inénarrable sérieux qui a l’illusion que le ver humain pourrait se faire dieu tout-puissant, comme s’il suffisait de dire pour tout refaire, comme s’il suffisait d’espérer pour entreprendre…

Ceux qui ne se veulent pas esclaves doivent méditer ce mot de Nietzsche dans Par-delà le Bien et le Mal : la religion ? « un moyen, pour les forts, de dominer ; pour les aristocrates de l’esprit, un moyen de se préserver du vacarme de l’action politique. Pour les moins forts, elle est une discipline, un guide pour dominer un jour, un ascétisme qui éduque. Pour le vulgaire, la religion les rend content de leur sort, ennoblit leur obéissance. » Que ce soit Jéhovah, Dieu, Allah, la race « biologique » ou le communisme « scientifique », toute religion est un opium du peuple et tout clerc de la secte un manipulateur. Fidel en était un – parmi les premiers. Son (mauvais) exemple n’empêchera pas son modèle de se reproduire, tant l’humanité est avide de croire et de suivre, plutôt que de constater par elle-même et d’agir. Castro est mort mais le castrisme a encore de beaux jours devant lui.

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Henry de Montherlant vu par Albert Camus

Camus disait de Montherlant, dans un compte-rendu de livre paru le 5 février 1939 dans le journal Alger républicain : « Montherlant est un des trois ou quatre grands écrivains français qui propose un système de vie, ce qui ne paraîtra ridicule qu’aux impuissants, et qui dispose d’une échelle de valeurs personnelle » (Pléiade, p.817).

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Certes, Henry de Montherlant porte particule et a été élevé chez les Frères, ce qui le fait mépriser automatiquement par ceux qui n’ont pas eu ce destin. Certes, la moitié des lecteurs (qui sont des lectrices) ne digèrent guère Les Jeunes Filles faute de l’avoir bien lu, alors qu’elles admettent fort bien la Bovary de Flaubert ou la Femme de trente ans de Balzac. Certes, Montherlant était porté sur l’extrême jeunesse, mais pas plus que Gide, Tournier ou Polanski. Les intellos se sont mobilisés pourtant pour ce dernier et ont mis au programme des collèges le second.

C’est qu’ils distinguent, à raison, l’œuvre de la personne. Camus : « Il y a des gens qui veulent pouvoir résumer un écrivain en une formule. Or un grand écrivain ne se résume pas et ne s’exprime jamais tout entier. Celui qui se met totalement dans un premier roman, on peut être sûr qu’il n’a pas grand chose à dire. » Le théâtre de Montherlant reste classique, les essais de Montherlant d’actualité. Il n’y a guère que ses romans qui aient vieillis.

Pourquoi ne pas redécouvrir Montherlant dans Les Olympiques, cet hymne au sport dans son côté fraternel et humain ? Par exemple : ‘Les coureurs de relais’.

« Tous quatre lancés comme une seule arme, comme une seule bête, comme une seule barque,

Le plus grand à la poupe et le plus petit qui est en avant,

Et moi engrené au milieu, moi organe de ce corps vivant,

Et tous portant les mêmes couleurs, et tous marqués de la même marque,

Et tellement dans le couloir l’un de l’autre que nous sommes trois qui ne sentons pas le vent,

Nous entrons à petites foulées piaffantes en nous tenant par les épaules.

Quatre et nous sommes un seul. La parfaite solidarité.

Un grand accord humain, si juste qu’il donne envie de chanter.

Chacun de nous sur le corps des trois autres exerce un droit de contrôle.

Sur mes mollets, parce qu’ils sont tiens, je te reconnais un droit.

Tes muscles, tes nerfs, ta tête, cela me regarde parce qu’ils sont à moi.

Si tu coupes le fil d’émeraude, ce sont quatre qui gagnent pas un.

Estime égale pour le moins vite et pour celui qui va le mieux.

Allons, prenons nos postes. Au revoir, petit vieux ! au revoir, petit vieux !

Vents, ne soufflez pas de face quand il sera dans la ligne d’arrivée.

Je les vois, isolés, perdus, sur trois points cardinaux du terrain.

J’ai peur pour eux et non pour moi. C’est pour eux que je suis éprouvé.

Comme ils sont à part de tous les autres et tellement plus ! comme ils sont miens !

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…………….

Régulier. Ce n’était pas pour nous. Mais on a fait tout ce qu’on a pu.

Personne n’a dit à Girardot que c’est à cause de lui qu’on a été battus.

Et le bon honneur est assis dans les poitrines, et l’âme est bonne comme le pain chaud et frais.

Ô maître de ma pensée, je prends votre suite comme dans le relais.

Je pars du point où vous arrivez, avec l’avance que vous m’avez gagnée.

Nous n’avons pas couru côte à côte, nous n’avons pas fait ensemble le chemin,

Pas connu la douceur de pouvoir dire : « Nous aurons une seule et même foulée ».

Je vous ai ravi la flamme et j’ai fui. C’est à peine si j’ai vu vos traits.

Et l’enfant qui m’attend plein de fièvre au terme où finira mon relais,

A l’heure de l’arrachement suprême, quand j’aurais tant besoin de bras humains,

A son tour me ravira ce que j’apporte et fuira sans que j’aie senti sa main. »

La joie libre du sport, la conscience égale d’avoir fait ce qu’on a pu, la fraternité du collectif. Ce sont des valeurs d’Albert Camus, puisées chez Henry de Montherlant.

Valeurs bien oubliées aujourd’hui, semble-t-il. Et pourtant, elles contiennent liberté, égalité, fraternité – non ?

Albert Camus, Œuvres complètes tome 1, Pléiade Gallimard 2006, €71.00

Henry de Montherlant, Les Olympiques, Livre de poche 1969, €3.00

Henry de Montherlant, Essais, Gallimard Pléiade, 1963, 1648 pages, €62.00 

Henry de Montherlant, Théâtre, Gallimard Pléiade 1955, 1472 pages, €49.50

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Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand

sebastien haffner histoire d un allemand

Écrit à chaud après son exil en 1938, les souvenirs de Sebastian Haffner montrent pas à pas la montée du nazisme, non seulement dans les urnes et dans la rue, mais surtout dans les esprits et dans les cœurs. Après tout leur prise de pouvoir est « légale », après tout « ce n’est pas si terrible », après tout le parlementarisme a échoué… L’auteur, aryen de bonne famille, était magistrat stagiaire à Berlin. Mais les nazis se sont assis sur le droit comme sur le reste, pour eux, seul le « bien de la race » constitue le droit, autrement dit celui du plus fort. Tout l’héritage de Kant est balancé aux orties au profit du monstre Hegel.

Le manuscrit devait être édité à Londres en 1940 lorsque la guerre éclate ; il restera dans les tiroirs jusqu’à ce que les fils de l’auteur, à sa mort, le redécouvrent. S’il est utile aujourd’hui, c’est pour l’histoire bien sûr, mais surtout peut-être pour ce qui, dans l’histoire, se répète : la lente et progressive adaptation au pire, la fausse indignation vite assourdie par l’habitude, les liens sociaux, familiaux, nationaux qui font que l’on accepte – comme tout le monde – ce qui nous révulsait hier. Alors que la montée des nationalismes populistes et des autoritarismes tribuns monte en Europe – et en particulier en France – lire Sebastian Haffner a quelque chose de salubre. Vous ne pourrez pas dire « je ne savais pas » : tout est décrit !

Certes, la dépression des porte-monnaie due à la crise de 1929 a suivi la dépression des cœurs après la défaite de 1918, mais la montée du nazisme a été celle de la violence et de l’entre-soi, celle du Collectif contre l’individu, celle de la Revanche contre le sort déterminé par les plus forts. Le nationalisme détruit la civilisation, l’unanimisme la personne, le narcissisme l’humanité. Qui serait immunisé contre la capitulation morale ? Les Russes avec Poutine ? Les Turcs avec Erdogan ? Les Américains avec Trump ? Les Français avec Mélenchon ou Le Pen ? Allons donc !…

Tout commence avec la plus grosse Connerie européenne : la guerre de 14, tant vantée par nos politiciens avides de rassembler autour de leurs petites personnes. « La guerre est un grand jeu excitant, passionnant, dans lequel les nations s’affrontent ; elle procure des distractions substantielles et des émotions plus délectables que tout ce que peut offrir la paix : voilà ce qu’éprouvèrent quotidiennement, de 1914 à 1918, dix générations d’écoliers allemands. Cette vision positive est la base même du nazisme » p.35. L’auteur avait 7 ans en 1914, 11 ans en 1918. Aujourd’hui l’euro de foot provoque ce genre d’exaltation malsaine chez les immatures, qui peut vite tourner à la xénophobie nationaliste chez les jeunes adultes. Et il suffit à Poutine, Erdogan ou à certains politiciens français de désigner un bouc émissaire, en cas d’attentats sur le sol national, pour ressouder les nationaux contre les allogènes.

Tout continue avec la lâcheté sociale : « Le courage civique – c’est-à-dire le courage de décider soi-même en toute responsabilité – est d’ailleurs une vertu rare en Allemagne, comme Bismarck le remarquait déjà dans une formule célèbre. Mais cette vertu fait totalement défaut à l’Allemand dès lors qu’il endosse un uniforme » p.65. Il suffit aujourd’hui en France de donner un uniforme à n’importe quel petit-bourgeois pour qu’il se croie investi d’une mission quasi divine : il se sent l’État tout entier. Le guichet de SS ou le flic imbu du Règlement n’ont pas changé depuis M. Hitler.

Et la Grande dépression économique due aux suites du krach boursier puis financier de 1929 à Wall Street, a bouleversé les fortunes : « Les jeunes et les petits malins se portaient bien. D’un jour à l’autre ils se retrouvaient libres, riches, indépendants. La conjoncture affamait et punissait de mort les esprits lents et ceux qui se fiaient à leur expérience, et récompensaient d’une fortune subite la rapidité et l’impulsivité (…) La concupiscence régnait dans une atmosphère de carnaval généralisée » p.90. Qui ne verra aucun rapport avec l’époque contemporaine, la crise de 2008, l’essor des start-up et l’histrionisme à la Dieudonné ou Hanouna ?

L’époque des grandes fois collectives a laissé la place au débat politique dispersé : « environ vingt classes d’âge, les jeunes et les très jeunes, avaient eu l’habitude de voir la sphère publique leur livrer gratuitement la matière première de leurs émois véritables – amour, haine, allégresse et deuil (…) Maintenant que cette livraison cessait, ils se retrouvaient désemparés, appauvris, déçus et ennuyés. Ils n’avaient jamais appris à vivre sur leurs réserves, à organiser leur petite vie privée pour qu’elle soit grande, belle et féconde ; ils ne savaient pas en profiter, ignoraient ce qui en fait l’intérêt. C’est pourquoi ils ne ressentirent pas la fin des tensions publiques et le retour de la liberté privée comme un cadeau, mais comme une frustration. Ils commencèrent à s’ennuyer, ils eurent des idées stupides, ils se mirent à ronchonner – et pour finir à appeler avidement de leurs vœux la première perturbation, le premier revers ou le premier incident qui leur permettrait de liquider la paix pour démarrer une nouvelle aventure collective » p.108. De nos jours, après la Résistance, le communisme, l’anticolonialisme et le gauchisme hippie-écolo de 1968, la perte de sens affecte toute une génération. Se réfugier dans le fusionnel par peur de sa liberté est le recours le plus fréquent, que ce soit dans « la musique » (les raves), le militantisme botté (les Black blocs, la CGT, les Bonnets rouges), la religion intégriste (salafistes), voire la destruction pure et simple (hooligans et casseurs). Retrouver « la souveraineté » est pour les politiciens la version édulcorée de cette même peur de liberté : l’identité traditionnelle rassure quand on ne sait pas la faire vivre.

En politique, 1930 voit un tournant : ce qu’on appelle aujourd’hui la démocrature. « A ma connaissance, le régime de Brüning [devenu chancelier] a été la première esquisse et pour ainsi dire la maquette d’une forme de gouvernement qui a été imitée depuis dans de nombreux pays d’Europe : une semi-dictature au nom de la démocratie et pour empêcher une dictature véritable » p.133. Le recours aujourd’hui à l’autoritarisme jacobin à gauche, ou aux ordonnances à droite, n’est-elle pas cette sorte de procédé au nom du Salut national ? « C’est un système qui décourage ses propres adeptes, sape ses propres positions, accoutume à la privation de liberté, se montre incapable d’opposer à la propagande ennemie une défense fondée sur des idées, abandonne l’initiative à ses adversaires et finalement renonce au moment où la situation aboutit à une épreuve de force » p.134. Il faut bien distinguer le passage en force du 49-3 et le résultat du référendum à Notre-Dame des Landes : dans le premier cas il s’agit de diktat d’État, dans l’autre de démocratie directe. Les opposants dans les deux cas feraient bien de faire la distinction !

Les citoyens, déboussolés et un brin indignés, s’adaptent progressivement : « On se mit à participer – d’abord par crainte. Puis, s’étant mis à participer, on ne voulut plus que ce fut par crainte, motivation vile et méprisable. Si bien qu’on adopta après coup l’état d’esprit convenable. C’est là le schéma mental de la victoire de la révolution national-socialiste » p.194. Ceux qui viennent, à petits pas, sur les positions extrêmes, lepénistes ou mélenchonienne, obéissent à ce schéma de fascination-répulsion qui fait des otages les meilleurs serviteurs de leurs bourreaux (on l’appelle le syndrome de Stockholm).

D’autant que les habitudes de la vie matérielle et bourgeoise inhibent toute révolte : il faut n’avoir rien à perdre pour se mettre en jeu tout entier ! « La sécurité, la durée ne se trouvent souvent que dans la routine quotidienne. A côté, c’est tout de suite la jungle. Tout Européen du XXe siècle le ressent confusément avec angoisse. C’est pourquoi il hésite à entreprendre quoi que ce soit qui pourrait le faire dérailler – une action hardie, inhabituelle, dont lui seul aurait pris l’initiative. D’où la possibilité de ces immenses catastrophes affectant la civilisation, telle que la domination nazie en Allemagne » p.207. Le père de l’auteur, juriste humaniste, a dû remplir un questionnaire humiliant sur ses appartenances, race et croyances, pour conserver sa pension de retraite ; il a hésité trois jours… puis s’y est résigné. Les Russes s’habituent à Poutine, les Turcs à Erdogan – et ils en redemandent. Demain les Français pourront s’habituer tout autant à qui viendra les commander.

Surtout si l’État met en scène la fusion collective, « cette camaraderie qui peut devenir un des plus terribles instruments de la déshumanisation – et qui le sont devenus entre les mains des nazis. (…) La camaraderie est partie intégrante de la guerre. Comme l’alcool, elle soutient et réconforte les hommes soumis à des conditions de vie inhumaines. Elle rend supportable l’insupportable. Elle aide à surmonter la mort, la souffrance, la désolation. Elle anesthésie. (…) Mais (…) recherchée et cultivée pour elle-même, pour le plaisir et l’oubli, elle devient un vice. Et qu’elle rende heureux pour un moment n’y change absolument rien. Elle corrompt l’homme, elle le déprave plus que ne le font l’alcool et l’opium. Elle le rend inapte à une vie personnelle, responsable et civilisée. Elle est proprement un instrument de décivilisation » p.418. Les manifs braillardes, les dégradeurs des permanences CFDT, les hooligans du foot, les djihadistes de Daech, tout ce qui veut le fusionnel au détriment de la personne avilit – et prépare au fascisme. « La camaraderie ne souffre pas la discussion : c’est une solution chimique dans laquelle la discussion vire aussitôt à la chicane et au conflit, et devient un péché mortel. C’est un terrain fatal à la pensée, favorable aux seuls schémas collectifs de l’espèce la plus triviale et auquel nul ne peut échapper car vouloir s’y soustraire reviendrait à se mettre au ban de la camaraderie » p.421.

Les huit causes du nazisme, pointées à chaud par Sebastian Haffner sont toujours présentes… Ne croyons pas que l’histoire ne repasse pas les plats : les êtres humains restent les mêmes, avec les mêmes schémas mentaux et les mêmes réactions viscérales. Soumission de Houellebecq avait un ancêtre : Histoire d’un Allemand de Haffner.

Pour savoir ce qui peut nous arriver prochainement, il faut lire ce livre.

Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand – souvenirs 1914-1933, 1939, publié en 2000 et complété en 2002, poche Babel 2004, 437 pages, €9.70

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Rousseau a pavé l’enfer de bonnes intentions

Les racines du caporalisme français se trouvent chez Rousseau.

rousseau du contrat social

Curieusement Jean-Jacques Rousseau, ce penseur fantasque, imprègne assez peu les textes institutionnels, rédigés par des juristes plus proches de Montesquieu. Mais il imbibe littéralement la pensée populaire. Véhiculé par l’école, exalté avec Robespierre et la grande Révolution, précurseur du romantisme, illustré par Victor Hugo, Rousseau répond à ce besoin ‘démocratique’ de passion débridée et de revendication égalitaire. Couper des têtes, égaliser la société, croire en « la bonté naturelle » composent un mythe puissant. Il travaille aujourd’hui la société plus que jamais :

Le courant antilibéral et altermondialiste d’aujourd’hui rejoint nombre de catholiques et de serviteurs de l’État dans son mépris du commerce, sa haine de l’argent et de la société (mode, marchandise, médiatique). Comme Rousseau, ils prônent l’austérité de mœurs (mais conservent quand même la propriété petite-bourgeoise et singent comme Jean-Jacques l’art de vivre aristocratique).

Les écologistes comme nombre d’éducateurs (surtout après 1968, un peu moins aujourd’hui) sont séduits par l’idée que la nature fait l’homme « naturellement bon » et que « la société » dans tout ce qu’elle représente (l’artificiel, l’industriel, le marketing, les normes sexuelles, la contrainte morale) rend les gens malheureux. « Il n’y a pas de malheur dans la nature », affirme Rousseau (un peu légèrement à mon avis…).

Les souverainistes (Seguin, Chevènement, Guaino, Dupont-Aignan) tiennent à cette fiction de la « volonté générale » pour justifier leur refus qu’un citoyen français puisse saisir un juge en exception d’inconstitutionnalité (comme cela se pratique dans les pays développés de culture proche) ; ils refusent également toute idée de fédération européenne ; ils voudraient sanctuariser « dans la Constitution » tout ce qui peut faire polémique (précaution, discrimination, mémoriel…).

Les bonapartistes (et gaullistes) pour qui les divisions et les partis sont « le Mal français » voient dans l’indivisible souveraineté de Rousseau le fondement théorique de leur croyance en l’État-nation absolu. Mais la référence qui leur est chère, la Résistance, fut un mythe gaulliste et communiste plus qu’une réalité « unanime »…

Les néo-socialistes tels Ségolène Royal justifient les « jurys citoyens » et les « forums participatifs » par la souveraineté « inaliénable ». C’est aussi le cas pour l’Exécutif quand il exige du Parlement de voter sans contestation tous les textes émanant du gouvernement.

Notons que le tropisme personnel de Rousseau le poussait vers une souveraineté certes « générale » mais un gouvernement clairement « aristocratique ». Ce type de régime a été le rêve des saint-simoniens et… la réalisation des technocrates d’aujourd’hui sortis de l’ENA.

Benjamin Constant a critiqué fort justement le mythe Rousseau.

benjamin constant de la liberte des anciens comparee a celle des modernes

Il distingue la liberté des Anciens de celle des Modernes :

  1. Chez les Anciens, Lacédémoniens ou Romains souvent en état de guerre, les citoyens étaient sous mobilisation constante. Ils participaient aux décisions politiques par « assujettissement des individus à l’autorité de l’ensemble. » Aucune action ne pouvait rester privée mais toutes étaient « soumises à une surveillance sévère ». Dans ce type de communauté, la société est tout, l’individu un organe : « Rien n’est accordé à l’indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions, ni sous celui de l’industrie, ni surtout sous le rapport de la religion. »
  2. Chez les Modernes, vivant en sociétés complexes et incomparablement plus nombreuses, les citoyens ont une autonomie et le droit individuel de faire ce qu’ils veulent – dans le cadre de la loi. La différence avec les Ancien est le droit établi, qui surplombe la société, donc toutes les libertés individuelles. « Notre liberté, à nous, doit se composer de la jouissance paisible de l’indépendance privée. »

Par cette distinction, célèbre en science politique, Constant remet Rousseau à sa place d’idéaliste : le droit écrit, concret, discuté et régulièrement amendé par les assemblées, doit primer la trop vague « volonté générale »; celle-ci est en effet unanimiste et manipulable à merci par n’importe quel démagogue (de tribune, de grands mots ou de media). Pas de « mobilisation citoyenne » constante et pour n’importe quoi, mais le libre exercice par chacun de ses droits et initiatives, sous la régulation de la loi. Elle-même débattue et votée dans deux chambres avec navette de compromis, avant d’être promulguée (ou non) par le président, voire soumise au Conseil constitutionnel par une poignée de parlementaires en cas de contestation d’une part de la société. Toute cette temporisation et ces filtres successifs visent à assurer que « la loi » n’est pas de circonstance mais répond à « l’intérêt général ».

A noter que c’est la conception archaïque de la liberté qui subordonne les individus au collectif, qu’il soit la cité, la religion, la race ou l’Humanité prolétaire, ou encore la citoyenneté planétaire. Le communisme, le nazisme, le pétainisme, le catholicisme hier et l’islamisme aujourd’hui, le socialisme fusionnel à la Valls, le jacobinisme Aubry, l’écologisme de Gaïa, le national-étatisme Le Pen, ou le chavisme Mélenchon poursuivent cette liberté-là : au nom de l’Égalité fusionnelle. Chacun se doit de rester à sa place dans le Collectif, nul ne doit passer devant ni faire prévaloir son intérêt égoïste – même si l’exercice de sa liberté n’entrave pas celle des autres. Le seul fait de voir combien il se veut « différent » est en soi une atteinte à la dignité de tous – voire de la race, de l’Histoire ou de Dieu.

Benjamin Constant apparaît bien plus moderne que Jean-Jacques Rousseau… et fait apparaître les mœurs de la Ve République française comme archaïques, peu « démocratiques » par rapport aux pays voisins. Elles sont inadaptées à l’adhésion de citoyens désormais éduqués qui n’ont pas besoin de tuteurs, d’adjudants, de profs, de curés, de califes, de gourous ou d’intellos qui leurs disent ce qu’ils doivent faire. Seuls les « cendriers vides » ont besoin d’imams ou de grands frères.

Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, Mille et Une Nuits 2010, 59 pages, €3.00

e-book format Kindle, €2.49

Benjamin Constant, Ecrits politiques (choisis par Marcel Gauchet), Folio essais 1997, 870 pages, €13.90

Rousseau, Du contrat social, Garnier-Flammarion 2011, 255 pages, €3.90

e-book format Kindle, €2.99

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Capitalisme et socialisme

Le régime économique capable de produire le mieux de la richesse est l’économie de marché. Malgré le développement inévitable d’inégalités. Le rôle du politique n’est pas de régenter l’économie mais, justement, de se préoccuper des inégalités produites pour les compenser.

  • L’économie a pour fonction de produire des biens et des services avec des ressources rares en matières premières, énergie, capitaux et compétences humaines.
  • Les institutions représentatives de citoyens ont pour fonction de régler la société, de réguler l’économie et la finance, et de redistribuer une part de la richesse produite selon le consensus démocratique. Chacun son rôle…

Le capitalisme n’est pas un système qui organise une société, mais une technique d’efficacité économique, fondée sur la rareté du capital et sur le risque d’entreprise. Le siècle marxiste a opposé de façon artificielle capitalisme et socialisme, comme si tous deux étaient des systèmes complets qui organisaient la société de façon totale – de part en part. Rien n’est plus inexact.

Le socialisme « scientifique » marxiste est bel et bien un système, sorti tout armé du cerveau d’un philosophe, avec la tentation hégélienne d’intégrer la totalité des actions humaines dans une Histoire implacable comme un destin mécanique. Avec l’utopie « morale » issue des religions du Livre de rendre les hommes tous égaux devant le destin laïque et scientifique. L’utopie marxiste a pris la suite naturelle de l’au-delà promis par le Dieu révélé. Dans cette croyance, tout serait politique et l’utopie vise l’égalité radicale. N’importe quelle initiative créant une inégalité de fait devrait donc être, en socialisme, surveillée, contrainte et sanctionnée par un collectif puissant. Dans un tel contexte, la technique capitaliste disparaît car elle ne peut plus opérer, sauf au niveau de l’artisan tout seul dans son atelier. Dès qu’il y a entreprise, il y a salariat, donc captation de la plus-value selon Marx, donc exploitation de l’homme par l’homme. L’idéal de Karl Marx est ce village du néolithique ou des communautés villageoises décrites par Emmanuel Leroy Ladurie dans Montaillou et Jean-Pierre Le Goff dans La fin du village.

Dans la société industrielle de son temps, Marx n’a pas été appliqué. Lénine a vu dans son corpus idéologique la croyance nécessaire à impulser sa politique : il a pratiqué l’État centralisé, jacobin et théocratique, Dieu étant remplacé par la doctrine « scientifique » marxiste. Il y a dès lors Plan d’État, répartition d’État, pouvoir d’État tenu par un petit nombre de technocrates qui se baptisent « avant-garde » pour se rehausser et conserver le monopole du pouvoir. Il n’y a plus économie mais administration des choses et des hommes. Dans le concret réalisé, cela s’est traduit par la captation du pouvoir par quelques-uns, autoproclamés détenteurs de la seule vérité ‘scientifique’, une redistribution de la pénurie pour la masse, des gaspillages productifs importants faute d’organisation et la destruction massive de l’environnement (mer d’Aral, Tchernobyl, rendements agricoles décroissants, malfaçons industrielles…).

communistes

Le capitalisme a pour effet une économie non d’administration, mais de marché, où les offres des uns s’ajustent aux demandes de tous. C’est une économie d’échanges généralisés, donc de contrats libres entre acheteurs et vendeurs. Elle n’est sortie d’aucun cerveau en particulier mais de la sophistication des échanges. Ce n’est pas une économie spontanée : l’historien Fernand Braudel a montré combien, dans l’histoire réelle, la technique capitaliste avait besoin d’États puissants pour prospérer (l’exemple du Royaume-uni hier, des États-Unis aujourd’hui le montrent…). Seuls en effet les États, qui ont le monopole de la puissance légitime, peuvent imposer le débat commun et les règles communes à tous, avec les moyens de les faire respecter. C’est ainsi que l’on passe de Hobbes à Montesquieu, de l’état de nature à l’état libéral :

• Il faut des représentants élus selon des procédures transparentes acceptées par tous pour débattre de la Loi.
• Il faut des tribunaux établis qui jugent en équité selon le droit connu de tous, limitent par des règles les monopoles, et une police à même d’amener des contrevenants devant la justice.
• Il faut des infrastructures publiques décidées, construites et entretenues par les collectivités territoriales (routes, ponts, ports, réseaux d’énergie et de communication), pour favoriser les échanges.
• Il faut une éducation qui élève chacun autant qu’il le peut et favorise l’égalité des chances.
• Il faut des filets sociaux de sécurité pour faire face aux aléas personnels de la vie comme aux cycles ou aux catastrophes mondiales.
• Il faut un système de crédit organisé, surveillé et garanti qui permette la confiance des échanges.

Le socialisme ne fait pas de la liberté une donnée mais un problème. Partant de l’idée moralisatrice que liberté égale égoïsme, il considère que seul l’État collectif peut dépasser l’individualisme avaricieux. Le contrat libre doit s’effacer devant la politique comme volonté. Pour cela, il faut commencer par interdire. Toute une catégorie de biens est soustraite autoritairement à l’échange :

• Certains peuvent se comprendre, y compris en libéralisme, car liberté n’est pas anarchie : ce sont les fonctions régaliennes de l’armée, la justice, la police, la fiscalité.
• D’autres ont pour objet un consensus social fort et, nous l’avons vu, sont indispensables pour l’épanouissement du capitalisme : éducation, santé, infrastructures, système du crédit.
• Certaines sont débattues : transports, énergie, communications, distribution du crédit.

Le socialisme est un système daté, né avec son théoricien Karl Marx ; pas le capitalisme, issu d’une pratique en émergence progressive avec l’extension des échanges (des cités italiennes aux Grandes Découvertes) et le progrès des connaissances (la statistique, la comptabilité en partie double, l’informatique). L’émergence de l’État dès le moyen-âge (en opposition à l’anarchie féodale) a servi de catalyseur à l’efficacité capitaliste en créant des structures et préservant un climat favorable à l’épargne, à l’investissement et à la libre consommation.

La motivation vient de l’échange de tous avec tous, pas d’un Plan décidé d’en haut par une élite restreinte et cooptée. Un marché est une démocratie de chaque instant où chaque citoyen arbitre en permanence des biens et des services selon ses choix. La preuve en a été apportée par les deux Allemagne, parties sur la même ligne en 1945, arrivées avec un niveau de vie de cinq fois plus élevé à l’ouest qu’à l’est lors de la réunification, moins d’un demi-siècle plus tard.

Une fois définies ces deux formes pures de gestion de l’économie, la capitaliste et la socialiste, force est de nuancer le propos selon les formes concrètement incarnées dans l’histoire. Le capitalisme comme le socialisme sont deux mots-valises dans lesquels chacun enfourne tous ses fantasmes, en faisant le diable ou le bon dieu selon ses convictions morales. Il y a diverses formes d’incarnation de la technique capitaliste ; de même qu’il y a plusieurs acceptions du terme socialisme. Le socialisme à prétention « scientifique », issu directement de Marx et imposé trois générations durant par l’Union Soviétique, n’est plus un système dont l’application est réclamée telle quelle (sauf par de rares nostalgiques). Le capitalisme sous sa forme la plus répandue – américaine – a montré en 2007-2008 ses effets pervers sans ambiguïté.

Reste le mouvement : la préférence pour la liberté d’un côté ; la préférence pour l’égalité de l’autre. Ces deux conceptions morales sont irréductibles, les moyens employés pour réaliser leur utopie ne sont que des outils. Une troisième conception émerge hors Occident, en Asie, axée plus sur le collectif.

fernand braudel la dynamique du capitalisme

Selon l’adage populaire, un mauvais ouvrier n’a que de mauvais outils. Ce n’est pas l’instrument qui est à mettre en cause mais celui qui l’utilise. En ce sens, ceux qui se réclament du socialisme aujourd’hui en France font peu honneur à l’outil politique. De même que ceux qui ont dévié l’outil capitalisme vers des fins d’avidité et de court terme ou de monopole. Chaque société suscite sa propre forme d’économie. L’économie de marché a montré son efficacité dans la production de richesses et l’élévation du niveau de vie. Ce n’est pas par hasard si la Chine communiste ou le Brésil, peuples mêlés du tiers-monde et ex-colonies, ont résolument pris partie pour la liberté des échanges. A condition de lutter sans cesse contre la tendance au monopole, inévitable en système d’efficacité – c’est là le rôle de la puissance publique, surveillée et attisée par des groupements de citoyens pour éviter la corruption des politiciens par les lobbies.

Le socialisme en tant que système visant à éradiquer tout capitalisme n’est plus réaliste, même si certains le croient d’actualité. Si le terme subsiste, c’est en tant qu’utopie morale en faveur de l’égalité la plus grande, comme nous l’avons vu. Mais puisque l’on accepte l’économie de marché (dans le monde entier, elle est sans conteste la plus efficace), la question est de l’aménager pour lui faire servir des fins sociales et humanistes.

L’observateur peut trouver aujourd’hui trois formes types prises par l’outil capitalisme : l’anglo-saxon, le rhénan et l’asiatique.
Le capitalisme anglo-saxon est obsédé par la finance, avec pour objectif la rentabilité et pour héros l’entrepreneur-actionnaire.
Le capitalisme rhénan est obsédé par l’industrie, avec pour amour la technique et le travail bien fait, et pour héros l’ingénieur.
Le capitalisme asiatique est obsédé par le service, avec pour fin le client et pour héros le commercial.

Chacune de ces formes a ses sous-ensembles, ses traductions dans chaque société particulière. Certaines sont qualifiées de « communiste » ou de « social-démocrate » sans que le capitalisme soit hors la loi. C’est ainsi que dans le capitalisme asiatique, la Chine a des entreprises plus familiales et plus claniques que le Japon ; que la Corée du sud imbrique plus étroitement les technocrates d’État aux entreprises privées qu’ailleurs. La Suède, modèle rhénan, a fortement adapté ses entreprises à l’univers anglo-saxon, tout en préservant par consensus social fort un État social très redistributeur (mais désormais sans fonctionnaires à vie).

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La France connait historiquement la forme rhénane du capitalisme (avec sa logique de l’honneur, la noblesse du métier et le goût du travail bien fait) – mais diffère de l’Allemagne par la prédominance de son État centralisé où ses technocrates pantouflent volontiers dans le privé, au contraire de la présence allemande dans les conseils de surveillance d’entreprise des länders et des syndicats de travailleurs. Une social-démocratie à l’allemande ou à la suédoise n’est pas réaliste en France : les syndicats sont trop dispersés, trop faibles et trop fonction publique, pour prétendre incarner la base des travailleurs. Ni un travaillisme à l’anglaise ou à l’islandaise : trop de présidentialisme, de scrutin uninominal, de mœurs petits chefs.

La finalité capital serait-elle pour la liberté d’abord ? la finalité technique pour l’égalité de tous ? la finalité client pour la solidarité ? C’est en effet une question que l’on peut se poser : les pays anglo-saxons ne sont-ils pas les plus individualistes, les pays rhénans les plus égalitaristes et les pays asiatiques les plus collectifs ?

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Capitalisme

Le capitalisme, par-delà le fatras idéologique ajouté, est un système d’efficacité économique. Tel est son universel, qui fait qu’il peut être pratiqué aussi bien par la république impériale américaine que par le libéralisme parlementaire anglais, l’étatisme jacobin français, l’oligarchie communiste chinoise ou la dictature organique russe.

  • Les classes sociales ou les castes dominantes utilisent la puissance du système capitaliste pour acquérir et conserver le pouvoir, mais le capitalisme est une technique en soi.
  • L’efficacité de ce système est de tendre à produire le plus avec le moins, et de prendre des risques pour proposer un produit ou un service.

Mais le système n’est véritablement efficace que lorsqu’il est en équilibre entre sa tendance au monopole et sa tendance à l’initiative.

  • Le monopole est une emprise de force, qui veut imposer un pouvoir collectif sur la demande comme sur l’offre.
  • L’initiative est à l’inverse un processus d’individualisation qui éparpille les entreprises pour faire émerger les idées et les talents, et renforce la liberté individuelle pour entretenir la faculté de choisir.

Offre et demande se rencontrent idéalement sur un marché libre, mais dans les faits ni l’offre, ni la demande, ne sont entièrement libres.

  • L’offre se heurte à la puissance de l’image de marque des entreprises qui ont le mieux réussi à imposer leurs produits – donc les prix. Éliminer autant que faire se peut la concurrence pour rendre captif un marché et tenir les prix est de bonne guerre ; cela se fait soit par l’absorption d’entreprises concurrentes ou complémentaires, soit par le rachat de brevets pour améliorer la production ou pour tout simplement les geler, soit par l’instauration d’un monopole d’État ami ou d’une mentalité nationale (« achetez français », « Texan first », « Das auto »). L’offre veut créer les besoins, même lorsqu’ils ne s’imposent pas, c’est tout l’effort du « nouveau », du « pratique », ou même du « bio ». L’offre émule aussi la compétition sociale en agissant sur les désirs de puissance (auto, moto), de luxe (vêtements, bijoux, parfums, accessoires, mécanique de précision), d’élitisme (la rareté des lieux, le prix d’entrée, les prestations d’exception). L’offre joue sur le mimétisme via la mode, les réseaux sociaux, la pseudo-rébellion adolescente ou la senior-attitude, les micro-tribus.
  • La demande n’est pas non plus entièrement libre. Les besoins de base ne suffisent pas, d’autres besoins plus sociaux se manifestent, qui poussent à acheter, dépenser, consommer. Compétition sociale et mimétisme jouent à plein, tout comme le temps de cerveau disponible est accaparé par la télévision ou les pubs Internet, et les offres sont ciblées par le Big Data des moteurs de recherche. Publicité, marketing, études visent à faire acheter même à qui n’y pense pas ou ne le souhaite pas vraiment.

Capitalisme de la séduction

Quand cent initiatives s’épanouissent il faut les rentabiliser, donc susciter la demande. Ce pourquoi le système capitaliste génère une course en avant. De l’innovation donc de la recherche scientifique, de l’initiative donc du goût d’entreprendre, du choix donc de la démocratie.

Car le capitalisme, né des franchises féodales et de la comptabilité, exige la liberté pour s’épanouir à loisir. Or seule la démocratie, plus ou moins mâtinée d’oligarchie (comme l’élitisme français, la classe sociale britannique, ou la fortune américaine), permet l’espace nécessaire à innover, entreprendre et choisir. Seule la démocratie permet un État suffisamment consensuel pour imposer des règles et les faire respecter.

Or le capitalisme a besoin de règles pour que sa tendance au monopole n’étouffe pas son besoin de libertés.

Responsability and freedom meter

D’où l’intérêt de chercher sans relâche à maintenir cet équilibre – toujours remis en cause par l’attrait financier de la position privilégiée – de la concurrence la plus libre et la moins faussée possible.

free market best system by country

Pour Fernand Braudel, l’histoire montre que l’entreprise est une étape, le commerce de ce qu’on ne produit pas une autre étape, plus efficace, notamment lorsque le produit est rare, cher et lointain (les Merchants Aventurers ou la course du thé), enfin que le prêt de capitaux est une troisième étape encore plus rentable et plus efficace, car fondée sur la liquidité, la rapidité et le risque majeur. C’est à cet étage de hauts spéculateurs que se trouvent les vrais requins de la prédation, ceux qui ne s’enrichissent que pour le temps de leur bref monopole. Là est le meilleur et le pire, le plus efficace économiquement et le moins utile socialement.

Comme tout en ce bas monde, le capitalisme est la meilleure et la pire des choses, mais nul ne peut éliminer sa face sombre sans l’éliminer tout à fait – au risque de systèmes moins opérants et plus injustes – car fondés sur le monopole politique de quelques-uns plutôt que sur le choix relatif laissé à tous.

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Démocratie et grands principes

La démocratie est l’exercice concret du pouvoir par les citoyens, directement (référendum) ou par représentation (élections). Les grands principes sont ces devoirs de la morale qui viennent soit des coutumes généralement admises (common decency), soit de catégories philosophiques (considérées comme « universelles »), soit de commandements religieux.

Il peut y avoir écart théorique entre l’exercice du pouvoir dans la cité et les grands principes moraux ; mais comme la cité est dans l’histoire et obligée de la vivre, les grands principes ne peuvent parfois être appliqués en même temps.

Dans le cas individuel, nous avons ce qui compose une tragédie. Ainsi Antigone, écartelée entre la fidélité à la cité et à son oncle, et la fidélité aux devoirs religieux et à son frère. Ainsi Albert Camus, plus proche de nous, qui déclarait « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice » (Maison des étudiants de Stockholm, le 12 décembre 1957).

Dans le cas moral, la hiérarchie des principes est légitimée par l’universel : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ; une norme est objectivement valable si elle est valable pour tout être raisonnable (Kant), ou si elle est acceptable par les autres (Rawls, Habermas). Par exemple, Camus considère la révolte comme légitime jusqu’à ce que la liberté totale de se révolter rencontre sa limite : celle de tuer. Car donner la mort est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Ainsi s’explique la réponse de Camus sur la justice : si c’est là VOTRE justice, alors que ma mère peut se trouver dans un tramway d’Alger où on jette des bombes, alors je préfère ma mère à cette injonction totalitaire qui utilise le terrorisme pour imposer sa pseudo-justice.

Dans le cas collectif, c’est le choix des priorités. Le gouvernement de la cité ne peut autoriser à la fois la plus grande liberté et exiger que quiconque respecte la loi, condamner la peine de mort de façon absolue et faire la guerre, respecter à la fois la cohésion sociale et pratiquer l’hospitalité maximum envers les étrangers. En politique, il s’agit non d’absolus mais de hiérarchie ou d’alternance : la liberté existe – jusqu’à ce que la loi ou la liberté du voisin la contraigne ; la peine de mort n’est pas admise – mais légitimée en cas de légitime défense, de résistance armée aux forces de l’ordre, et en cas de guerre ; l’asile politique est légitime mais l’immigration économique est contrainte – et peut-être des quotas doivent-ils être institués afin que la population arrivante ne se concentre pas en ghetto mais s’assimile progressivement ; l’égalité de tous est revendiquée, mais les aides aux moins chanceux ou moins lotis est instaurée.

En démocratie, les principes les plus légitimes ne peuvent pas cohabiter dans le même temps. Ils ne peuvent surtout pas faire l’objet d’un compromis ou d’une « synthèse ». Il n’y a pas de « juste milieu » entre la liberté d’expression et le blasphème. Il y a soit l’un, soit l’autre. « En matière de presse, il n’y a pas de milieu entre la servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître. Vouloir obtenir les uns en échappant aux autres, c’est se livrer à l’une de ces illusions dont se bercent d’ordinaire les nations malades… qui cherchent les moyens de faire coexister à la fois, sur le même sol, des opinions ennemies et des principes contraires » Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, II, 3.

sale afiste

Ces « malades » qui braillent « pas d’amalgame » devraient se demander pourquoi les terroristes naissent dans les idéologies totalitaires, avant-hier le communisme et le nazisme, hier le gauchisme italien, allemand ou français, il y a peu les Palestiniens et aujourd’hui même la religion musulmane dans sa lecture intégriste. Oui, il y a bien du marxisme dans Marx, même si Marx n’eut probablement pas été « marxiste » au sens où les années 1960 l’ont déformé. De même y a-t-il de l’islam dans l’islamisme, comme du christianisme dans l’Église de l’Inquisition.

Ceux qui accusent « les autres » (jamais eux-mêmes) de « jeter de l’huile sur le feu » sont des lâches qui refusent de voir, d’analyser et de comprendre. Ils préfèrent le déni, « surtout ne rien faire qui pourrait…» remettre en cause leur petit confort intellectuel, fonctionnaire ou bourgeois. Le problème n’est pas l’huile, mais le feu : qui met le feu ? Ces indécis le cul entre deux chaises sont les soumis de Houellebecq, des irresponsables qui refusent d’assumer leur position intellectuelle ou politique. Ils font de nécessité vertu en parant leur lâcheté du beau mot de « prudence » – en bons adeptes du « principe de précaution » des nations malades, des pays vieillis et des âmes faibles.

Ce n’est pas insulter l’islam que de caricaturer les imams et le Prophète, démontrait Raphaël Enthoven : c’est au contraire intégrer l’islam dans la république, en France où l’ironie et l’esprit critique sont des traits nationaux. Appliquer sans tabous à toutes les religions les mêmes principes, c’est élever l’islam au rang des autres. Refuser qu’on le « critique » ou qu’on s’en « moque » serait au contraire une preuve de mépris. Pire même, n’est-ce pas insulter « Dieu » que de croire qu’il est incapable de se défendre, lui l’Omniscient Tout-Puissant ? A-t-il besoin de vermisseaux ignares, qui ne savent pas lire le texte qu’il a livré et qui croient aveuglément – plus que Dieu lui-même ! – n’importe quel autoproclamé savant ? Charlie avait sur ce point raison, il est vraiment « dur d’être aimé par des cons ».

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Café et chocolat, économie cubaine

Le bus nous conduit chez une femme qui nous sert du café de sa production et du chocolat planté et récolté par elle-même. La particularité du café local est que les grains sont torréfiés mélangés à du sucre. Le procédé a été introduit par les Français lorsqu’ils se sont installés dans la région en provenance d’Haïti. En caramélisant, le sucre adoucit l’amertume du grain et donne un breuvage étrange, parfumé comme ces cafés du nord de la France longuement passés.

Le chocolat est une cosse dans laquelle s’entassent les fèves gélatineuses dont l’enveloppe, un peu acidulée, a le goût du litchi. Une fois ouverte la cosse, on laisse fermenter les fèves dans leur enveloppe quelques jours, puis on les sèche au soleil. Une fois grillées, on les moud et cela donne de la pâte à 100%. Le pot de pâte que l’on nous montre sent très fort le chocolat. On ajoute un peu de beurre de cacao pour former des boules qui seront à râper pour faire la boisson, ou des plaques au moule qui seront à croquer. Nous goûtons de tout cela mais personne ne se décide à en faire emplette, au grand dam de la femme. Café comme chocolat sont plutôt bruts ; nous avons l’habitude de produits plus raffinés. Si Cuba ne produit que des matières brutes, comment voulez-vous qu’il les vendent dans le reste du monde ?

gavroches torse nu cuba

En revenant vers la ville, nous remarquons de nombreux adultes, jeunes et gamins, torse nu sous le temps gris, moins vêtus qu’en plein soleil. De jeunes garçons jouent au ballon sur les terrains boueux pieds nus et en seuls shorts sous la pluie. Philippe me fait remarquer qu’à l’inverse d’hier, la population d’ici comprend plus de gens au teint clair. Peut-être est-ce l’effet des villes ? Les Espagnols de la conquête s’étaient rassemblés dans les villes dès l’arrivée de Diego Velasquez en 1510, les esclaves Noirs importés ensuite étaient répartis à la campagne, dans les plantations de l’intérieur. Les Français, une fois quitté Haïti, ont fait de même.

Nous notons encore ces slogans vides, agaçants d’activisme stérile, sur les murs. Ils sont entretenus par les brigades d’activistes des CDR, ces Comités de Défense de la Révolution : « combat et vigilance », « justice sociale », « tous derrière le 26 » – ce fameux jour de juillet où Castro et ses partisans ont attaqué la caserne de la Moncada. Malgré l’échec de cette tentative, et la mise en prison de Castro, cette date marque le début symbolique du soulèvement.

slogans cuba

Le long de la mer, où la jetée est bordée d’immeubles de béton carrés et lépreux – de style parfaitement « socialiste », identique à Moscou comme à Douchanbé – se tient un marché « libre ». Supprimé en 1986 pour incompatibilité avec « le socialisme » le marché libre a été rétabli après 1991 lorsque « le socialisme » a fait faillite à l’est et que même la Chine s’est ouverte au pragmatisme. Castro s’est vu obligé de mettre du Coca dans son rhum. Quelques kilos de tomates minuscules voisinent avec des oranges un peu sèches. Tout cela est « bio », sans engrais car il n’y en a pas, mais n’a pas l’air de faire saliver les bourgeoises de gauche du groupe (tendance « caviar ») qui préfèrent le bio cher et calibré aux productions biologiques réelles de la nature. Il y a du monde au marché libre en ce lundi soir. Le rationnement des produits de base a toujours cours à Cuba. Chaque matin nous voyons la queue devant la boulangerie où chacun vient retirer avec ses tickets la ration de pain de la famille.

Les mauvaises langues accusent le blocus américain, bouc émissaire facile. Si le blocus a sa part, incontestable, de la pénurie endémique à Cuba, il n’est pas la raison de la faillite du système ! D’ailleurs, depuis 2000, 80 000 barils de pétrole sont importés du Venezuela, payables en biens ou en services – comme quoi le blocus américain n’est pas un blocus « mondial » ! La Révolution a tout de même (en 55 ans !) largement eu le temps de trouver des alternatives aux échanges avec les États-Unis. Encore faut-il des produits attrayants sur le marché mondial pour échanger. La monoculture du sucre, et l’activisme à la Mao qui a poussé les récoltes au détriment de toutes autres productions ou industries, a enfoncé Cuba dans la dépendance tiers-mondiste au lieu de l’en sortir.

cuba bandera

Fidel Castro se méfiait des villes ; elles étaient pour lui des centres de vices. Il a donc perpétré volontairement un système de type « colonial » où l’île ne fournit que des matières premières et des denrées agricoles (sucre, tabac, café, bananes) aux pays industrialisés qui lui vendent des produits usinés et finis… Il a préféré s’appuyer sur les paysans comme l’Instituteur chinois, et croire que la réforme agraire allait régler tous les maux du pays. Le paysan allait régénérer moralement la société avec ses valeurs terriennes (n’est-ce pas, maréchal ?). Le vieux fond catholique des Castro – élevés chez les Jésuites – se rapproche étrangement de la « révolution nationale » entreprise sous Franco et Pétain…

Échec : la nature ne se décrète pas, pas plus celle des plantes que celle des hommes. Éduquer pour faire des paysans, c’est gaspiller l’éducation. Se cantonner à l’agriculture, c’est ne pas vouloir s’élever dans la technologie et se soumettre au climat – notamment aux ouragans, très courants aux Caraïbes. S’enfermer dans la monoculture, c’est se mettre à merci des prix mondiaux comme des changements de mode (la sucrette, à base d’amidon de maïs, remplace le sucre de canne pour raison d’obésité). En bref la révolution dégénère en réaction lorsque le leader maximo ne veut pas lâcher le pouvoir pour le remettre « au peuple » dont il se réclame. Naît alors, à Cuba comme hier à Moscou, un « socialisme réel » qui ne renvoie pas dans l’utopie des croyances mais impose ici et maintenant : son inefficacité légendaire, sa morale antiéconomique et sa bureaucratie gaspilleuse. L’anecdote soviétique bien connue s’applique ici comme ailleurs : « le socialisme est instauré au Sahara ? – bientôt il y aura des tickets de sable ».

Après 55 ans, le rationnement n’est plus justifié par la « juste » répartition de la pénurie. Il s’agit d’autre chose, de l’institutionnalisation d’un contrôle étroit de la population, avec cette arrière-idée morale qu’il ne faut rien laisser faire afin de tout contrôler, que seul l’État et ses fonctionnaires (contrôlés par le parti unique) savent mieux que les individus ce qui est bon pour chacun – car chacun ne doit rien être de plus qu’un rouage du collectif – dont la reine est Castro, comme chez les fourmis.

Seule la croissance peut apporter le progrès, pas uniquement le progrès de la technique et de la consommation mais aussi le progrès social et même le progrès de l’esprit, en dégageant du temps pour se cultiver. La croissance augmente la richesse globale du pays et élève le niveau de vie. Elle accroît la rentrée des taxes et la possibilité des investissements publics comme de la redistribution sociale par l’État. Mais, pour que la croissance soit, il ne suffit pas d’assurer l’éducation primaire et le réseau sanitaire – il faut aussi favoriser l’initiative, encourager l’entreprise (c’est-à-dire la prise individuelle de risques) et s’ouvrir sur le monde. Rien n’empêche que l’État soit fort, ni qu’il réglemente ou redistribue par l’impôt; rien n’empêche qu’on stigmatise la « croissance pour la croissance » en tempérant les appétits et l’obsession du rendement – mais cela doit être mesuré à l’intérêt général de la population et non à quelques principes dogmatiques ou quelques privilégiés de caste ! La morale n’a pas intérêt à oublier l’économie, même si l’économie ne peut pas être l’absolu des sociétés.

macho 13 ans cuba

Ces enfants vigoureux, ces garçons solides et ces filles bien faites, ne doivent pas être réduits par l’étatisme à la condition de paysans ou de prostitué(e)s. Ils méritent mieux. Bien conduite, avec une transition comme la Chine l’expérimente, l’ouverture de Cuba ne conduirait pas à l’américanisation immédiate, grande crainte du pouvoir.

Mais on peut être sûr que – si rien n’est fait – toute contestation du pouvoir actuel conduira immédiatement et absolument à l’américanisation, faute d’alternative. Les gens d’ici, dès qu’ils peuvent  votent déjà avec leurs rames en s’enfuyant sur des radeaux de fortune pour gagner la Floride, pourtant « enfer capitaliste »… L’île de Cuba redeviendra ce bordel de l’Amérique, ce paradis de l’alcool, du jeu et du plaisir entre les mains des mafieux qu’il était sous Batista. Je ne le souhaite vraiment pas, mais rien de pire que les vieux cons qui ne veulent pas décrocher ! (Voyez Le Pen…)

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Yasushi Inoué, Le château de Yodo

yasushi inoue le chateau de yodo
Maître du roman historique japonais, l’auteur nous transporte en 1573, période charnière où le morcellement féodal est unifié militairement en quelques années par le Taikô Hideyoshi, puis par le shogun Tokugawa en 1603. Ces nœuds de vassalité compliqués, dans une culture de l’honneur jusqu’à la mort, ont failli tuer le Japon qui n’a connu son essor que sous la dictature d’un général premier ministre ayant la confiance de l’empereur.

Pour conter cette histoire shakespearienne, pleine de bruit et de fureur, Inoué prend les yeux d’une femme, Tchatcha, héritière de la grande famille infortunée des Nobunaga. Fillette, elle fuit le château incendié de son père, tandis que celui-ci se fait seppuku (le hara-kiri des mauvaises traductions 19ème) et que le père de son père est tué. Son frère aîné, 10 ans, sera retrouvé dans un village et décapité par le vainqueur. On ne laisse aucun survivant mâle qui puisse venger la famille, dans ces querelles de préséance où seul le droit du plus fort s’impose. En revanche, les femmes et les filles sont du butin bon à prendre pour engrosser, afin de diluer le sang du vaincu dans celui du vainqueur ou, au moins, celui d’un vassal.

En ces années où l’on devient samouraï à 14 ans, pas de pitié pour les erreurs ; chacun assume son destin, préférant périr dans les flammes du château assiégé ou le sabre à la main dans un combat perdu d’avance. Les plus lâches se rachètent en s’ouvrant le ventre, achevés par un ami proche pour s’éviter de trop longues souffrances. C’est ce qui arrive à la fin au fils de la fillette mariée contre son gré à l’assassin de sa famille et devenue dame Yodo. Il a eu le tort de se révolter, par orgueil de fils du Taikô, alors qu’il n’avait aucune chance de succéder à son père – ni l’âge requis, ni les soutiens. Car l’individualisme apparent du guerrier samouraï (chacun suit seul sa voie du guerrier) s’efface devant le collectif du clan. C’est tout un réseau qui règne ou qui fait allégeance, pas un seigneur en particulier : qui voudrait le croire serait condamné. Hideyori, fils de Hideyoshi, n’est pas un guerrier achevé lorsqu’à 26 ans il croit pouvoir prendre le pouvoir ; il n’aura aucun soutien, même des daimyos les plus proches de son clan, car il ne ferait pas un chef suprême efficace. Ne s’étant jamais battu, il sera forcé de s’éventrer, avec sa mère, dans les ruines fumantes de son château d’Osaka incendié…

Mais cette époque virile, qui cultive la guerre pour tremper les caractères, est d’une vitalité peu commune : elle voit se développer l’art du thé, le théâtre nô, la philosophie zen, la poésie des fleurs de cerisier au printemps et de la lune en automne. Le samouraï est à la fois guerrier et esthète, austère et hédoniste, brutal et délicat ; il ne craint pas la mort mais est capable d’amours platoniques. Bien que ventres à porter les héritiers et supports de l’amour troubadour des poètes combattants, les femmes jouaient par mariage un rôle politique ; elles pouvaient influencer leur puissance de mari, favoriser leur cousin ou leur neveu, nouer les intrigues pour allier les vassaux prometteurs à leur clan familial.

Entre deux incendies, à 7 ans et à 37 ans, Tchatcha va connaître deux amours puis deux maternités et voir la mort de ses deux fils, le premier à 4 ans, le second à 26 ans. Takatsugu, l’aîné de ses cousins, est son premier amour de 7 ans – jamais déclaré : « C’était un garçon mince au joli visage, à la peau très pâle. Avec sa haute taille et son maintien d’adulte, on lui aurait donné bien davantage que ses douze ans » p.24 ; elle le reverra à intervalles réguliers, à 16 ans beau comme une fleur, à 19 ans juste avant une évasion, lui mariera l’une de ses sœurs, à 46 ans serein et osé. Takatsugu, chrétien, n’adopte pas le culte de la mort des samouraïs japonais ; tout ce qui compte pour lui est de survivre dans ces luttes croisées entre clans. Il fuira les châteaux envahis, fera allégeance successivement à tous les puissants – et se retrouvera riche et considéré vers l’âge de 50 ans, principal soutien du shogun resté vainqueur.

ephebe samourai nikko festival photo argoul

Ujisato avait 23 ans lorsque Tchatcha l’a rencontré ; elle en tombera amoureuse mais sans jamais céder à ses avances, retenue par le sentiment de sa condition qui lui fit renoncer au bonheur pour conserver l’honneur. Ujisato, devenu général par fidélité à son clan, mourra au combat. Tchatcha deviendra la troisième concubine de Hydeyoshi, le vieux guerrier qui unifia le Japon. Mais le dernier enfant de ce Taikô trop vieux ne pourra pas prendre sa succession, malgré les serments de fidélité réitérés des uns et des autres : l’honneur, c’est bien ; les intérêts, c’est mieux. C’est pour être restée rigide que Tchatcha subira avec son fils son destin.

Telle est peut-être la leçon de l’auteur aux Japonais, ses contemporains des années 1960. Il a mis six ans à écrire cette histoire bien connue, ne sachant comment la prendre ni comment la traduire en termes actuels. Dans la lignée de ses autres romans historiques, Yasushi Inoué prend prétexte de l’histoire pour montrer à son propre pays ce qu’il en est de ne pas s’adapter, de conserver à tout prix des valeurs surannées, de déifier l’honneur avec la démesure de l’orgueil.

Un beau roman tragique qui vous fera comprendre de l’intérieur la mentalité japonaise, les deux tempéraments de rigidité et de souplesse que le sabre de samouraï allie à merveille, l’équilibre entre plier et rompre qu’il faut sans cesse préserver. Aujourd’hui et demain – comme hier.

Yasushi Inoué, Le château de Yodo, 1960, Picquier poche 2013, 393 pages, €10.50
Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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Purification ethnique ?

L’incitation vient d’un commentaire sur ma note à propos des bobos de gauche et du Comité de vigilance anti-daeshiste qu’ils n’ont toujours pas fondé… Faut-il « purifier » l’Europe de tous ceux qui sont « allogènes » et non-assimilables ? Mon commentateur déclarait : « la seule solution possible est l’épuration ethnique. Je rappelle pour les amnésiques que les musulmans sont des experts en le domaine d’abord en Égypte dès 1947 où l’administration du roi Farouk faisait en sorte que les Égyptiens n’ayant pas un patronyme musulman soient dans l’impossibilité de trouver un travail ou d’acheter un bien immobilier, ce qui a amené progressivement mais assez vite à l’éradication du sol de l’Égypte des égyptiens d’origine grecque et italienne par exemple. Voir aujourd’hui ce qu’est Alexandrie par rapport à l’Alexandrie de Durrel… Est-il besoin de rappeler le célèbre « la valise ou le cercueil » à Alger en 1962 ? » Il s’agirait donc d’appliquer aux musulmans ce qu’ils pratiquent eux-mêmes : la purification de la société.

Mais nos valeurs « républicaines » de Liberté-Egalite-Fraternité et notre aspiration à l’universel représentent-elles l’équivalent d’une « religion » ? Notre neutralité laïque est-elle un instrument de combat intolérant à toutes les croyances ? Refermer ce qui a fait notre histoire, la libération progressive de toutes les contraintes pseudo « naturelles » qui déterminent chacun, est-elle la solution ? Certains le prônent : fermer les frontières, renationaliser l’économie, établir un État fort et inquisiteur. Je ne crois pas que cela améliorerait les choses. Réaffirmer tranquillement le droit – et le faire appliquer sans faiblesse malgré les zassociations et les bêlements outrés des bobos angéliquement « de gôch » – OUI. Chercher dans ce qui nous arrive une sorte de péché originel à confesser pour faire amende honorable – NON. Pas de « révolution nationale » – on a vu ce que cela avait donné : une démission collective dans la lâcheté.

Il convient de parler de tout pour réactualiser sans cesse la « liberté d’expression », mais selon la raison, afin de bien comprendre ce que recouvrent de fantasmes sous-jacents les slogans affichés. Ce démontage raisonné permet d’être mieux être à même de les évaluer s’ils envahissent le paysage politique

Je ne crois pas pour ma part à l’intérêt pratique d’un transfert de masse de populations reconnaissables à leur faciès, ni ne souscris aux fantasmes de pureté qu’il recouvre. Le mythe de la « race » pure ou de la religion des origines, le mythe d’un l’âge d’or à retrouver, l’an 01 des bases « saines » ne sont que des illusions consolatrices. Tous les millénarismes ont joué de cette corde sensible pour rameuter les foules ; tous les totalitarismes se sont imposés sur ces fantasmes régressifs pour assurer leur pouvoir. Sans résultat : nous sommes ici et aujourd’hui, pas dans le passé imaginaire, sur une planète où tout réagit sur tout (à commencer par le climat et les ressources), dans une ère de communication instantanée qui ne fait que prendre son essor. C’est au présent qu’il nous faut agir – sans se réfugier dans le jadis.

La purification ethnique, ce n’est pas nouveau, ce n’est pas la solution. Sans remonter trop loin (expulsion des Maures d’Espagne en 1492, révocation et exil des Protestants sous Louis XIV, lois discriminatoires de Vichy), prenons trois exemples emblématiques de purifications ethniques réalisées : la turque, la nazie, la salafiste. À chaque fois ce sont les mêmes fantasmes manipulés, à chaque fois les mêmes ressorts politiques, à chaque fois les mêmes conséquences antihumaines – tant pour les victimes que pour les bourreaux.

armeniens nus genocide turc 1915

En 1908 accèdent au pouvoir les Jeunes Turcs qui veulent refonder le pays en État-nation après la fin de l’empire. Les défaites des guerres balkaniques 1912-13 et la perte des territoires européens entraînent en 1912, à initiative des autorités, le boycott des chrétiens Grecs et Arméniens de Turquie. La volonté du nouvel État est : islamisation, turquification, restauration conservatrice. Il s’agit de purifier le pays afin d’homogénéiser la population et de favoriser son assimilation. L’idée de départ est de vider le territoire turc de tous les Grecs, Syriaques et Arméniens, pour y importer des musulmans migrants depuis le reste des Balkans. C’est la guerre de 14 qui rend propice l’éradication physique des Arméniens, les puissances ayant leur attention détournée. Héritage des massacres sous le sultan Abdullamid II en 1894-96, les Arméniens sont considérés comme des ennemis de l’intérieur et n’ont pas d’État protecteur (la Russie se méfie d’eux tandis qu’elle a protégé les Bulgares, et les Occidentaux les Grecs). La décision d’extermination est prise entre 20 et 25 mars 1915 et confiée de façon non-officielle à des groupes paramilitaires. Il y aura près de 2 millions de morts, les Grecs seront expulsés en masse dans les années 1920. La Turquie n’a pas encore fini, en 2015, de payer ce crime contre l’humanité. Son entrée dans l’Union européenne tarde (et n’est pas souhaitable) car elle reste un pays archaïque et sa réislamisation l’éloigne des valeurs du reste de l’Union ; son appartenance à l’OTAN pourrait être remise en cause, tant elle aide les daeshistes en leur achetant en contrebande leur pétrole et en laissant ses frontières ouvertes aux combattants internationaux et aux blessés salafistes.

Qu’est-ce que le massacre ethnique a apporté à la Turquie ? Un appauvrissement en compétences durant tout le reste du XXe siècle, une population toujours en majorité soumise à la superstition et peu éduquée, une suspicion de ses alliés occidentaux. Le nationalisme ethnique ne permet pas d’être plus fort, mais plus faible…

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La purification ethnique nazie est d’une ampleur inouïe, mais n’a pas mieux réussi à redresser le pays. C’est au contraire la défaite – totale et humiliante – de l’Allemagne en 1945 qui a permis l’essor économique, la stabilité politique et la réintégration de ce grand peuple à l’histoire du monde. Tout commence avec l’antijudaïsme chrétien : peuple déicide et communauté à part qui refuse de s’assimiler car persuadée d’être le peuple élu, le Juif est écarté de la propriété féodale et des corporations, il n’exerce que des métiers méprisés comme le commerce, l’usure, le prêt sur gage. L’essor industriel et le déracinement capitaliste aggravent les tensions économiques, culturelles et sociales. Les Juifs ont l’habitude de manier l’’argent et de faire du commerce, ils participent bien plus que d’autres à la prospérité économique sous Bismarck ; ils font donc des envieux. Nombre d’intellectuels rêvent du retour à la nature, de la santé à la campagne (si possible tout nu au soleil), ils critiquent la modernité aliénante de la ville et de l’usine pour rêver d’un âge d’or tout imbibé de romantisme. Des liens se nouent entre nationalisme pangermanique, doctrine raciale, antisémitisme et darwinisme social. La République de Weimar, née de la défaite de 1918, promeut tous les citoyens à égalité, donc les Juifs : c’est insupportable pour les pangermanistes qui les voient comme des traîtres. Les révolutionnaires de gauche sont souvent juifs (Karl Marx, Rosa Luxembourg). Les Juifs sont les boucs émissaires commodes de toutes les injustices commises en Allemagne et contre elle. La crise mondiale des années 30 et l’hyperinflation s’ajoutent à l’amertume de la défaite et la perte de territoires. Le peuple traumatisé entre en régression émotionnelle et cherche refuge sous la poigne d’un homme fort. Hitler fait du Juif le principe cosmique du Mal, l’acteur même du complot politique mondial, le bacille infectieux de tout ce qui affaiblit : internationalisme, démocratie, marxisme, pacifisme, capitalisme apatride, marchandisation. Dans son discours au Reichstag le 30 janvier 1939, Hitler éructe qu’il va exterminer tous les Juifs d’Europe. Dès 1938, l’Allemagne encourage l’émigration juive, puis choisit l’expulsion des Juifs allemands jusqu’en 1941. La défaite française ouvre Madagascar (proposé fin 1938 à Ribbentrop par le ministre français des Affaires étrangères Georges Bonnet), mais la résistance de l’Angleterre empêche le plan. Suivent la déportation en Pologne puis la concentration en camps d’extermination industrielle : tous les Juifs doivent disparaître de l’espace vital de la race allemande – mais aussi comme diaspora menaçante et complotiste hors de cet espace vital (conférence de Wannsee en janvier 1942). Car la guerre qui se retourne en URSS et l’entrée des USA poussent à la « solution finale ».

Qui ne finit rien du tout et ne ramène nul âge d’or – malgré les quelques 6 millions de Juifs exterminés… L’Allemagne a perdu des cerveaux inestimables tels que les physiciens Albert Einstein et Max Born, le biologiste Otto Fritz Meyerhofle, les compositeurs Arnold Schönberg, Kurt Weill et Paul Hindemith, le chef d’orchestre Otto Klemperer, les philosophes Theodor Adorno, Hannah Arendt, Ernst Bloch et Walter Benjamin, les écrivains Alfred Döblin et Lion Feuchtwanger, les architectes Erich Mendelsohn et Marcel Breuer, le sociologue Norbert Elias, les cinéastes Fritz Lang, Max Ophuls, Billy Wilder, Peter Lorre et Friedrich Hollandern, l’actrice Marlène Dietrich…

arabe muscle

Aujourd’hui Daesh, sur ce territoire laissé vide entre Irak et Syrie, instaure le Califat pour éliminer de sa population tous les éléments “impurs“. Il œuvre à éradiquer à la fois Chiites, Chrétiens, Yézidis, Zoroastriens – et les Juifs, s’il en reste ! Il rejette la conception occidentale de l’État-nation (construction d’un vouloir-vivre en commun forgé par une population hétérogène) au profit de la Communauté (oumma) des « seuls » croyants en l’islam dans sa version salafiste djihadiste, régie par la « seule » loi divine intangible (charia). Tous les individus sont niés au profit du collectif – ceux qui résistent sont éliminés. Leur retour de l’âge d’or est celui des premiers temps (salaf = compagnon du Prophète) et leur avenir est la fin des temps (qu’ils croient toute proche). Il faut donc se purifier et éliminer les impies par la violence. Ce culte de la force mâle à qui tout est permis au nom de Dieu attire les déclassés du monde entier qui peuvent assouvir leurs bas instincts sans connaître grand-chose de l’islam. Décapiter est la pratique rituelle envers les animaux : elle vise à faire sortir les victimes de l’humanité, tout en leur ôtant l’âme éternelle (qui siège dans la tête). Établir la Cité de Dieu sur la terre entière permet de faire rêver, les sites Internet et surtout les vidéos de propagande attisent la soif d’action et le ressentiment. Le nazisme avait déjà séduit une partie des dirigeants arabes dans les années 30 (Nasser, le grand mufti de Jérusalem…). Daesh partage avec l’Arabie Saoudite la même vision salafiste de l’islam, la glorification du djihad, les mêmes adversaires chiites. Mais les Saoud ont instrumentalisé la religion pour imposer leur légitimité politique sur les Lieux saints et contre le nationalisme arabe alentour. Ben Laden avait dénoncé l’hypocrisie de la monarchie qui ne respecte pas les principes salafistes (en autorisant par exemple des soldats impies – et même des femmes soldates dépoitraillées ! – sur le sol béni en 1991).

Quel avenir a ce millénarisme ? Probablement aucun, tant il coalise contre lui les États de la région, les grandes puissances mais aussi les opinions un peu partout sur la planète, outrées de voir de petites Shoah fleurir un peu partout selon le bon plaisir des sectaires. Quant à l’islam majoritaire… il se tait, fait profil bas devant la violence des Frères. Lâchement.

daesh crucifie les chretiens

Mais les États jouent chacun leur petit jeu diplomatique, sans guère se préoccuper de la menace pour l’humanité que sont ces crimes quotidiens. Barak Obama, qui ne cesse de décevoir depuis sa première élection, ignore l’Europe, ne veut pas fâcher la Russie ni mécontenter l’Iran, avec qui il négocie sur la prolifération nucléaire. Il joue l’inertie et son opinion manifestement s’en fout, puisqu’il n’y a pas d’Américains ni de Juifs crucifiés (comme les chrétiens d’Irak), décapités (comme les journalistes japonais ou les coptes d’Égypte), ni grillés vifs (comme un pilote jordanien). L’Europe est impuissante, nain politique, les seules puissances militaires (Royaume-Uni, France) gardant la culpabilité du colonialisme et des budgets exsangues. Quant à la Turquie, elle joue le même rôle ambigu avec les daeshistes que le Pakistan avec les talibans et le Qatar avec les Frères musulmans : une complicité objective.

Ce que veulent les quelques 2 à 3000 salafistes sectaires en France, c’est aller « faire le djihad » puis, auréolés d’une gloire factice auprès des « petites frères » des banlieues laissées pour compte par l’indifférence de la droite (yaka mettre des flics) et l’angélisme de la gauche (yaka mettre des moyens), tenter de déstabiliser la société mécréante par des attentats, du prosélytisme, des réactions violentes. Dès lors, la « purification ethnique » est ce qu’ils veulent : que la société des « sous-chiens » chasse les « arabes » afin qu’ils n’aient plus qu’à se soumettre aux « bons » salafistes qui vont les accueillir (à condition d’obéir). En bref quelque chose analogue au scénario juif (qu’ils envient), la terre promise après les camps…

Ce noir-et-blanc peut-il régler définitivement les problèmes de démocratie en France, d’inanité scolaire, de pauvreté, d’étatisme forcené ? J’en doute. Expulser les délinquants récidivistes et les priver de leur nationalité française imméritée (s’ils en ont une autre…), est possible. Mais ce sont les banlieusards nés et élevés en France – donc Français – qui ont sombré dans le salafisme sectaire après être passés par la case voyou. Tout comme les gauchistes idéologues d’Action directe il y a peu contre « le système ». Faudrait-il réviser – comme sous Vichy – les naturalisations sur trois générations ? Ou faire des « tests ADN » (autre nom du compas nazi à mesurer les crânes) pour décréter qui est digne d’être Français ou pas ? Nous serions aussi ridicules que la Corée du nord et sûrement pas suivis par les pays de notre Europe… C’est pourtant le parti des Le Pen qui laisse prôner ce « grand remplacement » à l’envers. L’histoire montre ce que cela a donné. Vous me pourrez pas dire que vous avez voté sans savoir !

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Moraline socialiste

Balles tragiques à Charlie Hebdo, 12 morts. Les événements de janvier bouleversent les postures politiques, mais l’unanimisme en réaction à la barbarie fanatique ne fait que masquer les clivages. Puisque tout le monde – ou presque – se sent Charlie (sans décider entre « être » et « suivre » dans le slogan « je suis »), faisons vivre ce ton libertin qui, de Molière et Voltaire à Cabu et Wolinski – en passant par Flaubert, Daumier, Desproges et quelques autres – est un trait de la culture française. L’ironie plus que l’humour, la satire politique plus que la dérision : se moquer, c’est considérer l’autre, donc aimer s’affronter à lui civilement – pas le mépriser, encore moins le tuer ! Le véritable mépris se manifeste par la plus complète indifférence : on ne rit jamais de ce qui n’existe pas à nos yeux.

Le rire, disait Bergson, nait du mécanique plaqué sur le vivant. C’est pourquoi tous les sectaires, les croyants ânonnant, ont toujours été la cible privilégiée des humoristes – religion ou pas.

Les événements l’ont prouvé, s’il en était besoin, coexistent deux postures de gauche : celle qui veut agir (au gouvernement mais parfois en région), et celle qui préfère rester dans le confort de l’opposition (« frondeurs » ou intellos sans mission). J’ai déjà parlé des intellos de la gauche bobo ; je parle aujourd’hui des politiciens. Manuel Valls, Premier ministre, a été parfait durant la crise, le ton juste, les mesures choc, l’équilibre du droit. D’autres ministres ont été reconnus et les Français sondés le manifestent sans réticence. Mais d’autres politiciens de gauche, rencognés dans leurs fiefs et jalousant peut-être ce pouvoir auquel ils ne sont pas directement conviés, préfèrent le rappel à la Morale.

Les Grands Principes (évidemment figés une fois pour toutes quelque part entre 1789 et 1917) sont leur Bible et leur Coran. Lorsque j’évoque par exemple des mots tabous comme « épuration ethnique » (réponse à une question d’un blogueur) ou « lobby juif » (institution légitime aux États-Unis) – même si ma conclusion est nuancée – je me vois accusé aussitôt de « blasphème ». Quand vous avez un interlocuteur face à vous, son œil perd de son brillant, son discours devient monocorde, il dérape en pilotage automatique comme ces appareils où il suffit de mettre une pièce pour que sorte encore et toujours la même chanson. Les ténors de la Gauche bien-pensante édictent des fatwas dans les médias pour stigmatiser et déconsidérer ces loups démoniaques (de droite ou « ultra-libéraux » pas moins) qui osent souiller leur onde pure… Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

J’aime la gauche pour son élan et quand elle est en mouvement ; je n’aime pas la gauche morale, figée dans son catéchisme. Ma génération a assez subi les curés, les cocos, les maos et les trotskistes (par ordre d’apparition à l’histoire). Nous subissons aujourd’hui la triste moraline socialiste. Ce mot de Nietzsche décrit cette glu édifiante qui se croit obligée d’enrober tout discours pour qu’il soit « acceptable » aux adeptes. La réalité toute crue ne saurait passer sans cette sauce – analogue au ketchup pour les ados (qui en mettent partout parce qu’ils craignent le vrai goût des choses).

Soyons donc impertinent et osons moquer les travers de ces « vaches sacrées » qui aiment à prendre trop souvent la position du missionnaire et s’affichent en précieuses ridicules.

La fin d’année 2014 a vu les grandes orgues du socialisme tonner sous les voûtes. La Charte des Socialistes pour le Progrès Humain rappelle les élans romantiques louis-philippards des proto-socialistes étrillés ensuite par Marx en termes « scientifiques » et par Lénine en termes « politiques ». La Charte fait ronfler les grands mots, ceux qui ne veulent rien dire et qui servent de réceptacles bien démagogiques à toutes les aspirations et fantasmes : émancipation, démocratie, égalité « réelle », progrès, justice « sociale », primat du politique, collectif. On voit combien la vraie vie fait voler en éclat ces grands principes, lorsque le droit tombe sous les kalachnikovs et combien l’émancipation promise toujours n’arrive pas à avancer sous la pression du victimisme (les assassins seraient de pauvres victimes de la société, la désintégration scolaire n’aurait rien à voir avec l’immigration, le collectif est forcément plus fort que les communautarismes…).

Le romantisme politique (qui a culminé en 1848) est caractérisé par le sens du spectacle (drame, héroïsme, sacrifice), par la sentimentalité et l’éloquence (appel à l’idéal, Lamartine, Hugo), par une insistance misérabiliste (les pauvres, les opprimés, Gavroche, Cosette, Michelet, Eugène Sue), enfin par l’appel ”religieux” (une vision morale étendue à l’univers, des dénonciations au nom de l’Infini, la mystique pédagogique et le Progrès comme justification). Ces thèmes viennent du catholicisme et le socialisme les a récupérés sous Jaurès, Blum et Mitterrand. Ils continuent à courir sous la surface soi-disant « laïque » des socialistes au pouvoir.

En décembre, Martine Aubry dénonce – contre son propre gouvernement qui voudrait desserrer les carcans sur l’emploi – « la promenade du dimanche au centre commercial et l’accumulation de biens de grande consommation ». Elle moralise brutalement, du haut de son impérium moral-socialiste : « Je me suis toujours engagée pour un dimanche réservé à la vie : vie personnelle, vie collective. » C’est oublier que la « vie collective » exige aussi des gens qui travaillent le dimanche : les conducteurs de train pour ne pas prendre sa voiture non-écologique, les cinoches pour projeter des films « culturels », les musées et leurs gardiens asservis à travailler quand les autres se baladent, les boulangers qui font le pain du matin, les marchés où les « producteurs » viennent présenter leurs récoltes, les policiers pour suivre les délinquants et sécuriser les lieux publics…

La consommation moralement acceptable de Martine Aubry apparaît comme celle des bobos urbains. Les autres, les prolos, campagnards ou banlieusards, en sont réduits à l’achat en ligne sur Internet, le dimanche – puisqu’ils travaillent toute la semaine. L’interdit sur le travail du dimanche a-t-il mis depuis des siècles « la culture au cœur de la vie » ? Il y a mis la messe, oui – la culture, non. Cette Culture aubryste serait-elle la nouvelle messe sociale à laquelle tous sont sommés d’assister ? Mieux ne vaudrait-il pas réformer le mammouth du conservatisme scolaire, ou ne pas faire payer (comme dans le Paris Hidalgo-socialiste) les musées de la Ville aux chômeurs, que d’énoncer ce genre de jugement moralisateur sur les activités des gens ? Ils sont censés en socialisme être libres, « émancipés », « égaux », ils font ce qui leur semble bon : de quoi l’État devrait-il se mêler ? La bonne conscience morale de classe est insupportable, édictée par ceux-là mêmes qui se parent de vertu populaire.

selfie nue

Même chose, le même mois, en plus immature. L’insupportable ado de Troisième, Cécile Duflot, pose avec Virginie Lemoine « pour lutter contre l’homophobie ». Est-ce cet « acte » qui va changer les comportements ? Si oui, on attend d’elle un selfie nue devant un HLM contre le mal-logement. Cela ferait encore plus ado et encore plus progressiste, les seins nus étant la transgression des normes bourgeoises qui fait causer dans le poste – et la posture féministe cette révolte anti-mecs qui fait tant jouir les anémiques intellos de gauche. Il est vrai que le bilan-logement du ministère Duflot n’est pas très flatteur… Détourner l’attention par un coup d’éclat ne rehausse pas le niveau de cette politicienne trop avide de célébrité médiatique pour être honnête.

C’est enfin l’ineffable président, François Hollande, qui lors de son « inauguration » de la Cité de l’immigration, a réduit la République à « l’adhésion à un projet commun ». Sans plus. « Parce que depuis 150 ans, la République n’est pas liée aux origines, c’est l’adhésion à un projet commun. » N’avez-vous qu’à venir et adhérer – comme au parti socialiste – pour devenir « français » ou « européen » ? « Vivre en France, c’est une somme de devoirs et de droits » : c’est un peu court, politicien ! On l’a vu juste un peu plus tard… avec les lamentables Kouachi et Coulibaly, « français » de ressentiment qui haïssaient la république, la civilité, la culture, la liberté… On l’a vu plus largement hors Hexagone après le printemps arabe : sans nation, pas de corps politique ni d’État qui fonctionne, pas de régulation organisée des intérêts particuliers mais une simple association d’ayants droit ou de mafias trafiquantes ou cléricales.

Tocqueville l’a bien montré, que Hollande n’a manifestement jamais lu : plus la démocratie avance, plus l’égoïsme croit et plus la solidarité recule. Plus les droits particuliers se multiplient, plus chacun se replie sur ses acquis, au détriment du collectif. C’est bien « de gauche morale » que de vouloir tout et son contraire, afin d’attraper le maximum de gogos dans les filets ! L’incantation au collectif est contradictoire avec les droits pointilleux des ultraminoritaires, l’élan progressiste commun est contradictoire avec les petits narcissismes qui rendent indifférent. Se sent-on français avec la simple « adhésion » par la carte d’identité ? On « adhère » à quoi ? Au système de copains du Moi-président ?

Moi president Hollande exemplaire

Les « racines » sont certes à critiquer et à renouveler pour les garder vivantes, mais ce n’est pas un projet aussi vague à la sauce hollandaise qui va rendre fier d’être français ! Ni donner envie de participer à la démocratie collective. Ni encourager la solidarité ou l’ouverture à l’autre. Il y a une rare maladresse chez Guimauve le conquérant – comme l’appelait Fabius (…avant d’être ministre).

La leçon socialiste apparaît donc comme un catéchisme : obéissez aux commandements ! Or ni le Bien ni le Mal ne sont fixés pour l’éternité (sauf dans la Bible et le Coran), ils dépendent d’une construction historique – variable selon les sociétés. Si les amours entre adolescents du même sexe sont une éducation chez les Baruyas, cela « ne se fait pas » en Europe et est clairement « haram » dans le monde musulman (même si des accommodements avec la réalité sont clairement avérés). Il n’y a pas que l’écologie ou le salafisme à vouloir être « punitifs », le socialisme moral aussi qui condamne les comportements du peuple (consommer le dimanche autre chose que « la » culture reconnue par les bobos), ou les sentiments envers les comportements minoritaires (on peut accepter que deux lesbiennes vivent ensemble, mais pourquoi remettre en question « le mariage », s’interrogent les gens – pour ma part, cela m’est indifférent mais le choc populaire est une réalité).

Nietzsche l’a exposé largement, « la » morale du temps est toujours la morale des Maîtres, de ceux qui dominent. Martine Aubry, Cécile Duflot, François Hollande, édictent « ce qu’il faut penser » – aussi ridicule ou courte-vue que cela puisse paraître. Car il s’agit dans ces trois faits de nier la réalité (acheter le dimanche, le mariage comme sacralité, les conditions réelles pour se sentir français) au profit d’arguments d’autorité qui abêtissent le citoyen, l’électeur, les gens du peuple.

Et ceux qui les profèrent impunément…

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Auguste, mort en 14, au Grand Palais

auguste tete bronzer paris expo grand palais

Il y a 2000 ans mourait l’empereur romain Auguste. Car il n’y a pas que la guerre à « célébrer » en cette année 14. Outre 1914 et 1944 (tiens, on a « oublié » 1954 en France ?), la première année 14 de notre ère était l’apogée de l’empire romain.

Jésus n’était qu’un petit garçon quand Auguste régnait sur le monde connu – la lex Titia lui ayant conféré depuis -43 l’impérium triumviral pour 5 ans renouvelables. Prénommé Octave, adopté par César sans être de son sang, il a pris le nom d’Auguste qui signifie le vénérable.

Rome, dont nous nous faisons gloire de descendre culturellement, avait des habitudes juridiques bien loin de l’assistanat surveillé de notre État-providence : familles recomposées, adoptions rapides et changements de noms – sans évoquer les mignons et les amis de sexe, socialement bien mieux acceptés.

oreste et pylade copie romaine paris expo grand palais

Moi, Auguste, empereur de Rome (jusqu’au 13 juillet) est une exposition bien faite, aérée et cohérente, qui va contre les idées reçues : la liberté, à Rome sous l’empire, apparaît bien plus grande qu’en France sous la démocratie… Il est vrai qu’il n’y avait pas la télé, et que les histrions étaient cantonnés aux intermèdes des jeux du cirque, ce lieu vraiment « collectif » où « le peuple » communiait dans la grandeur nationale. Pas comme maintenant, où nous avons les mots sans les choses, où le collectif est une incantation et le peuple un fantasme. L’héritage de César était un État fort, des provinces réorganisées et romanisées (« civilisées »), les ordines voués au service public. Auguste a ajouté à cette potestas (ce pouvoir institutionnel) l’auctoritas (l’autorité charismatique).

auguste imperator paris expo grand palais

Comment ne pas faire le parallèle avec notre époque, où le pouvoir ne confère manifestement pas l’autorité (François Hollande en est le triste exemple), où l’État se délite dans l’indécision et la synthèse du tout le monde il est beau et gentil, où le millefeuille des collectivités perd les actions publiques de la commune à l’UE (en passant par les groupements de communes, les cantons, les métropoles, les départements, les régions, la nation), où la « civilisation » recule dans les banlieues décomposées où prolifèrent les religions sectaires, où les tenants du « service public » prennent l’outil de travail national pour leur propriété, les accords des partenaires sociaux pour quantité négligeable et le vote du Parlement pour rien… Où est aujourd’hui la puissance morale d’un De Gaulle, d’un Mitterrand, d’un Giscard, voire même d’un Sarkozy ? Octave Auguste l’avait, François Hollande non. Être un chef ne s’apprend pas à l’ENA, ni surtout au parti Socialiste.

auguste jeune homme paris expo grand palais

Mais la com’ existait déjà, avec ces statues et portraits de l’empereur et de sa famille, ornant les places publiques, les autels aux dieux et les lieux officiels. Imagine-t-on François Hollande statufié sur 2m50 de haut devant l’Arc de triomphe et son autel à l’intérieur de Notre-Dame ? Auguste a longuement préparé sa succession, mais il n’avait pas de fils. Son neveu Marcellus, pressenti, mourut avant d’être adopté. La fille d’Auguste, Julie, mariée avec Agrippa, eut deux fils, Caius et Julius César, dont les frais visages enfantins sont présentés comme des têtes coupées par quelques révolutionnaires, mais ils sont morts avant d’avoir été majeurs. C’est donc son beau-fils Tibère qui fut adopté par Auguste, avec l’obligation d’adopter lui-même Germanicus, son petit-neveu.

torse apollon paris expo grand palais

Dans l’exposition, vous ne verrez pas que des statues. Des reliefs sculptés comme ce délicat torse d’Apollon ornaient les autels publics tels l’Ara pacis, l’autel de la Paix, et les urnes funéraires. Car, autre différence avec nous, les Romains se faisaient surtout incinérer. Des fresques et peintures, aux coloris gais, illuminaient les murs des maisons austères, une villa des pentes du Vésuve est reconstituée, donnant une idée du quotidien romain rendant plus vivants la lecture d’Alix ou d’Astérix. Une colombe en verre bleu contenait de la poudre à fard ; comme les ampoules de médicament aujourd’hui, on devait casser sa queue effilée pour faire sortir l’ingrédient. Des gobelets en argent montraient en bas-relief des scènes de la mythologie grecque.

bain athlete gobelet argent romain

Il y avait peu de monde, le matin où je suis allé voir cette exposition. La faute peut-être à cette grève des cheminots qui s’éternise, sans raisons autres que de vagues craintes futures sur un statut privilégié, accaparant le bien public comme s’il était aux syndiqués et non à tous les citoyens. Les sorties scolaires se répandaient plus volontiers au musée de l’Armée, les canons, fusils et uniformes parlant plus, probablement, aux profs accompagnateurs que l’époque romaine connotée « bourgeoise ». C’est dommage car l’époque d’Auguste a beaucoup à nous apprendre sur aujourd’hui : un empire aussi composite que l’Union européenne, des religions aussi variées et aussi sectaires, des factions politiques aussi virulentes, une lutte des classes pour les biens… Sauf que l’État était fort, que la vertu régnait dans l’administration et que l’autorité de celui qui fut porté puis maintenu au pouvoir était incontestable.

Du 19 Mars 2014 au 13 Juillet 2014, tous les jours de 10h à 20h, nocturne jusqu’à 22h le mercredi, fermeture hebdomadaire le mardi.
Le site officiel
La Rome d’Auguste en trois minutes (pour les zappeurs nuls) 

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Christian Salmon, Storytelling

christian salmon storytelling

Le storytelling est l’art de raconter des histoires. Ou plutôt de mettre en récit un produit, une entreprise, un personnage, une guerre, une politique… Il n’est pas anodin que cette nouvelle façon de présenter les choses soit apparue au début des années 1990, alors que l’Internet prenait son plein essor. La lecture écran engendre d’autres habitudes que la lecture papier : survol, attirance pour les images, les résumés, les messages courts, zapping, activisme de l’hypertexte.

L’exposé exigeait, avant Internet, d’être logique et de convaincre par la raison. L’exposé a désormais laissé la place au conte. Ce n’est plus la logique qui est sollicitée, mais la passion, les instincts. La faculté de raison ne vient qu’ensuite, à la fin, comme happy end : bon sang, mais c’est bien sûr ! L’entrepreneur, le commercial, le financier, le politicien, le propagandiste vont convaincre en racontant des histoires. Ce peut être bon ou mauvais, suivant que l’on met en conte une réalité où que l’on raconte des craques. Christian Salmon, chercheur sur le langage au CNRS, analyse ici les deux faces du nouveau paradigme.

Tout commence avec les entreprises, dont la fonction est de vendre. La publicité, hier centrée sur le produit, se consacre désormais à produire des histoires sur les produits, des images de la marque. Car il faut donner envie à des clients de plus en plus imprévisibles et volages, du fait de la société tout entière. Le changement s’accélère parce que la technologie court devant, que les pays sous-développés émergent, que l’emploi exige de s’adapter et de bouger. Une interaction se forme entre l’infrastructure matérielle de l’existence et la superstructure du comportement et des idées sur le monde. Comme toujours, les États-Unis sont en avance, ils montrent la voie. Les consommateurs deviennent des participants.

Dès l’année 2000, le marketing « n’a plus seulement pour ambition de promouvoir les bienfaits de la société de consommation, il veut produire une société nouvelle, un autre monde » p.40. Les clients citoyens ont autant besoin de croire en leurs marques et en leurs politiciens que les Grecs à leurs mythes. Apple, Microsoft ou Facebook sont des religions, dont les croyants sont les plus zélés prédicateurs. Tout politicien ambitieux sait qu’il vaut mieux mettre en récit les valeurs que parler du programme. L’idéologie, cette fabrique de mythes, est aux anges – et les communicateurs aux manettes.

C’est George W. Bush avec Carl Rowe qui inaugure la série, le président Reagan en précurseur. En Europe, Tony Blair et Nicolas Sarkozy vont reprendre avec succès la méthode. Nous pouvons même aller jusqu’à penser que si la popularité de François Hollande est si basse, c’est parce qu’il use encore de la vieille communication du temps de Mitterrand, sans mise en récit de son action, sans un beau conte distillé pour la politique de son gouvernement.

Évidemment, Ésope le disait déjà, la langue est la meilleure et la pire des choses. Il en est de même pour le storytelling. Cette technique de mise en dynamique d’un message, du passage de chiffres ou d’arguments à une belle histoire émotive et entraînante, peut dériver vers la manipulation. Ce fut le cas pour la guerre en Irak, où le conte du Bien et du Mal a été actionné avec l’accusation fausse des armes de destruction massive. Ce fut le cas pour la politique avec l’industrie du mensonge, l’infotainment (information-divertissement) et la création de sa propre réalité – détachée du réel.

Le divorce entre les citoyens et leurs politiciens n’a jamais été aussi grand parce que le storytelling a été utilisé à outrance, suscitant aussitôt son antidote : la désintoxe, la déconstruction, le persifflage, voire la théorie du complot. En revanche, les marques s’en sortent plutôt bien, entre saga et conte de fée.

L’art de raconter des histoires est au cœur du lien social. On ne fait société que par le symbolique, dont les mythes sont les grands vecteurs. Tout politicien avisé fait du storytelling sans le savoir, comme De Gaulle avec le mythe de « tous résistants », Sarkozy avec « travailler plus pour gagner plus », Mélenchon avec « place au peuple » ou Le Pen fille avec « la voix du peuple, l’esprit de la France ». Ces messages totalitaires, qui sollicitent les instincts et les passions plus que la raison, mettent la politique cul par-dessus tête. Wagner voulait un opéra total, comme l’était selon Nietzsche la tragédie grecque – ou comme les religions du Livre le veulent en leurs messes et prédications. Il s’agit de faire taire la faculté de raison pour fusionner le collectif en groupe manipulable, selon cette psychologie des foules si bien instrumentée au XXe siècle.

Un bon petit livre pour comprendre, donc agir, dans la société du spectacle.

Christian Salmon, Storytelling – la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, 2008, La Découverte poche, 251 pages, €9.03

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière’ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen

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Envoyé à l’éditeur juste avant que l’auteur ne mette fin à ses jours avec son épouse au Brésil, ce manuscrit représente la quintessence de la vie de Stefan Zweig, condensée par la mémoire et ramassée sur le demi-siècle. Né en 1881, l’écrivain autrichien d’origine juive se voulait citoyen européen. Comme Nietzsche et une certaine philosophie allemande (opposée à l’autre : Fichte, Hegel et épigones), Zweig croyait en la civilisation plus qu’en la kultur. La première élève l’homme en le libérant de ses particularités héréditaires, génétiques, familiales, sociales, éducatives ; la seconde enferme l’homme dans ses particularités données à la naissance, race, clan, nationalité, conception du monde.

Ce monde d’hier était celui de la paix, de la prospérité et du progrès – sans vision messianique comme chez les marxistes allemands ou les socialistes et les saint-simoniens français. Il était celui de l’essor du savoir et des techniques, le développement du train, la naissance de l’auto, du vélo, de l’aéroplane, l’essor de l’électricité et des communications par fil. L’humain semblait enfin sorti de la barbarie, n’en déplaise à Freud et à ses pulsions inconscientes. Las ! C’est bien Freud qui avait raison, après Nietzsche, en montrant combien la raison n’est que le paravent de passions et de pulsions, combien ce qui compte au fond est la volonté de puissance. Le monde était trop beau, trop riche, l’été 1914 trop éclatant. Un prétexte futile a déclenché un cataclysme – et les bedonnants va-t-en guerre à l’abri de leurs lambris officiels feraient bien de s’en souvenir avant d’ordonner aujourd’hui des bombardements ou de glorifier le faux héroïsme de 14-18.

Les politiciens se désolent que les citoyens ne leur fassent plus confiance, pas plus qu’aux journalistes. Mais c’est que 14-18 est passé par là : « Constamment, il fallait se soumettre aux exigences de l’État, accepter d’être la proie de la politique la plus stupide, s’adapter aux changements les plus fantastiques, on était toujours rivé à la cause commune quel que fût l’acharnement avec lequel on s’y opposait » (Avant-propos). Finie la cause commune aujourd’hui : les citoyens se méfient. Tout comme trop d’impôt tue l’impôt (Hollande vient d’en faire l’expérience…), trop d’État tue l’État, trop d’incantation au collectif tue le sentiment collectif. « Vivre et laisser-vivre était la célèbre devise viennoise, qui me paraît aujourd’hui encore plus humaine que tous les impératifs catégoriques, et elle s’imposait irrésistiblement dans tous les milieux » p.881 édition Pléiade. L’humanisme secrétait le libéralisme, pas besoin de passeport pour voyager partout dans le monde avant 1914.

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C’est « par-dessus tout cette peste par excellence qui est le nationalisme, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne » (Avant-propos). Cela revient et contre lui, qui ? Les mêmes grandes gueules à yaka, des « révolutionnaires professionnels », des velléitaires intellos égocentrés sans aucun intérêt pour les choses réelles, et d’autant plus violents qu’impuissants. « J’étais agacé par la stérilité de leurs éternelles discussions, par leur entêtement à s’enfermer et à se cloisonner dans des groupes radicaux, libéraux, anarchistes, bolcheviques et apolitiques ; pour la première fois je pus observer le type éternel du révolutionnaire professionnel qui, par sa seule attitude d’opposition pure et simple, se sent grandi dans son insignifiance et se cramponne à son dogmatisme parce qu’il n’a aucun repère en lui-même » p.1106. La construction européenne aujourd’hui est malade de la méfiance entre gouvernements, de l’égoïsme des politiciens, des braillards insignifiants qui s’y opposent. Le monde a changé, s’est ouvert, pas les mentalités, demeurées étriquées.

Aujourd’hui répond à hier : « L’inflation, le chômage, les crises politiques, sans oublier la bêtise de l’étranger, avaient retourné le peuple allemand [dans les années 30] ; un immense désir d’ordre s’était répandu dans toutes les couches du peuple allemand, pour qui l’ordre avait toujours plus de prix que la liberté et le droit » p.1181. On peut dire la même chose de la Russie contemporaine, et le vote récent en Crimée s’explique largement par la chienlit à Kiev. Ces faits concrets sont déformés en principes abstraits par l’Occident, enlevant toute cohérence pour comprendre de ce qui se passe.

Zweig parle peu de lui-même dans ces Souvenirs. Il se veut un ideal-type (expression du sociologue Max Weber), celui de l’Européen. Il a des amis tant à Vienne (Theodor Herzl, Sigmund Freud, Arthur Schnitzler, Richard Strauss) qu’à Berlin (Walther Rathenau, Klaus Mann), Paris (Valéry, Romain Rolland, Jules Romains, André Gide, Roger Martin du Gard, Duhamel), Bruxelles (Verhaeren), Moscou (Maxime Gorki) et Rome ; un peu moins à Londres, plus fermée. Mais en bon libéral, il refuse d’être connu, bien loin de l’histrionisme narcissique de notre époque de frime et de selfies. « Je suis convaincu que la publicité faite à l’apparence physique incite tout homme à vivre en homme miroir de son propre moi » p.1148. Donc à l’enfermer dans un rôle qu’il s’est forgé et qui lui est une armure peut-être, mais surtout un carcan.

Un livre très riche pour connaître le monde d’avant 1914, l’extraordinaire liberté personnelle et artistique régnant dans cet empire d’Autriche qui était un condensé d’Europe avec ses Allemands, Hongrois, Italiens, Tchèques, Roumains, Serbes, Croates et Bosniaques. En 16 chapitres qui sont autant de monographies, l’auteur examine l’itinéraire qui va du Monde de la sécurité à sa naissance en 1881, à l’Agonie de la paix à sa mort en 1942. Il évoque la sexualité, la vie universitaire, Paris, l’Europe, l’absurde guerre de 14 puis la montée de Hitler. C’est très vivant, intelligent, inspiré. Une vue personnelle de l’histoire, une réflexion d’homme mûr – 60 ans – qui devrait à notre tour nous faire réfléchir.

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, Livre de poche 1996, 506 pages, €7.22

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

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Kiev

A près de mille kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg, abritant 3 millions d’habitants, la vieille ville capitale est bâtie sur une colline qui domine le Dniepr.

kiev metro
Natacha nous emmène au centre-ville par le métro. Les lignes sont enfouies profondément sous terre, peut-être par souci de créer ces abris antiatomiques dont les années 50 étaient friandes. Pas de tickets, mais des jetons en plastique qui remplacent les anciennes pièces de monnaie. On les achète aux guichets, je ne vois pas quel est le progrès. Le métro est très animé, bondé sur la ligne qui va au centre. Banlieusards, familles, jeunes à quelques-uns, filles en couples, gamins solitaires, empruntent la ligne où presque tout le monde est debout, les rares banquettes étant disposés le long des parois. C’est très « collectif ».

kiev jeunes
On se côtoie, on se frotte, on se bouscule. Rien, ici, de cette phobie parisienne de « se toucher ». L’idéologie « prolétaire » et la longue pratique du collectivisme ont façonné des comportements plus directs, moins portés au quant à soi. Nul n’hésite à exhiber son corps par des décolletés plongeants, des chemises ouvertes ou des débardeurs filet. Même les tout jeunes adolescents, si honteux chez nous d’exposer leur poitrine fluette alors que leur groupe d’âge rêve de ressembler à ces supermen des films américains, n’hésitent pas, en Ukraine, à montrer leur jeunesse sous une vague mousseline. Les filles n’hésitent pas à promouvoir une image de « vamp ». Je me souviens d’une jeune femme, blonde décolorée, en mini short de jean, vraiment très mini, « californien », sous un haut blanc à bretelles moulant, vraiment très moulant pour mettre en valeur son opulente poitrine. Ses lunettes noires en amande cachaient volontairement une partie de son visage pour attirer les regards là où elle voulait, sur ses meilleurs attraits : une paire de jambes interminables montées sur sandales, fuselées, s’arrêtant au jean tout à fait en haut des cuisses…

kiev police
L’artère principale, Khreschatyk, est vide de voitures et envahie par les piétons les samedis et dimanches après-midi. Plus écologique que Delanoë, le maire de Kiev a osé rendre le centre ville « sans voitures » un jour et demi par semaine. L’origine légendaire de la ville veut qu’elle fût fondée par trois frères, Kii, Schtchek et Khoriv, et leur soeur Lybed. Elle existait déjà dès le Vème siècle, et payait le tribut aux Khazares turkmènes. Elle est vite devenue le chef-lieu d’un pays indépendant en relations avec Byzance. Oleg s’en empara pour en faire la capitale de toute la Russie en 882. Sviatoslav son petit-fils et Vladimir-le-Saint ayant soumis les peuples voisins slaves, ont donné à Kiev la prépondérance politique et militaire. Ce fut Vladimir 1er, son troisième petit-fils qui introduisit officiellement le christianisme à Kiev en faisant baptiser tout le monde dans un affluent du Dniepr en 988. La religion y avait pénétré depuis un certain temps déjà de Constantinople mais Vladimir est devenu « saint » orthodoxe pour ce bain collectif et royal.

kiev maidan
Notre hôtel, le Kozatskiy, ouvre sur la place principale de l’Indépendance. Nous allons y déposer nos bagages. Ce Maidan Nezalezhnosti est la grand-place de la ville. Une colonne droite de marbre blanc supporte une statue ailée, représentation allégorique de l’Ukraine, inaugurée lors du 10ème anniversaire de l’indépendance le 22 août 2001. Tout le quartier est neuf, les décombres des immeubles fumaient, le 6 novembre 1943, lorsque Kiev fut libérée des nazis après 200 000 morts et 100 000 déportés. Mais il a été refait par les architectes populaires staliniens dans le style traditionnel – pas comme Le Havre, rebâti par un architecte lui aussi stalinien qui se contentait d’imaginer « le peuple » au futur.

kiev monastere saint michel
Nous montons aussitôt la rue Mikhaïlivska, bordée de façades viennoises, jusqu’au monastère Saint-Michel du nom du protecteur de Kiev. Brillent au-dessus des immeubles les bulbes dorés de sa cathédrale. A l’extérieur, les mariages se prennent en photo et déambulent. Nous, qui avons laissé ce cérémonial dans les années 60, retrouvons un parfum d’enfance dans ce qui se déroule sous nos yeux. Une demoiselle d’honneur à peine adulte passe en hauts talons rose bonbon, assortis à son bandeau de tête et à son discret rose à lèvre. Sa robe, très déshabillée, fanfreluche autour des cuisses, à la mode « ciseaux ». Une délicieuse adolescente de moins de quinze ans, s’est emballée en confiserie dans une longue robe mousseline rose pâle, serrée à la taille, laissant la gorge novice découverte et bouffant aux épaules. De petites roses sont cousues sur le devant, ici et là, n’attendant que d’être cueillies par son petit copain adonaissant, très sage comme il se doit en ce pays où les mœurs sont restées conservées dans le traditionnel, « vertu » communiste oblige.

kiev fille adonaissante
La cathédrale abritée en son centre est, dit-on, l’une des plus belles de l’Ukraine. Elle aussi a été entièrement reconstruite – fin 1999, après la chute du communisme – sur le modèle du bâtiment des XIIe et XIIIe siècles détruit en 1934 sous Staline. Elle brille désormais de tous ses feux, bleu pastel, blanc et or, faisant la fierté du néonationalisme ukrainien. Les anciennes fresques et mosaïques conservées au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg ont été en partie restituées.

kiev mariage
Sous le porche d’entrée nous accueille un saint Michel archange, saluant de la main droite, tenant de la gauche une brassée de lys. Ses lèvres adressent au visiteur un sourire sibyllin tandis que son regard, lointain, semble vous passer au travers pour sonder votre âme particulière au tréfonds. Le monastère Saint-Michel est tout frais redoré et repeint. A l’intérieur, un public nombreux fait le tour des icônes avec bougie et prière à chacune. Il est sensé abriter les reliques de sainte Barbe. Alentour, alignés le long des façades ou entassés dans le kiosque du parc, des mariages endimanchés se font photographier pour la postérité. Un couple de sept ans, garçon et fille d’honneur qui se font isolément tirer le portrait, sont frais et emballés à croquer.

kiev mariage photo
Qui serait venu à Kiev il y a 20 ans encore n’y reconnaîtrait aujourd’hui pas grand-chose : la place Kalinine est devenue la place de l’Indépendance, la place des Komsomols léninistes place Evropeiska. Les magasins se sont multipliés, les devantures brillent de verre transparent et les vitrines attirent, les gens ne sont plus vêtus comme des sacs. Une nouvelle jeunesse souffle indéniablement sur le pays malgré les ratés démocratiques : il est dur de vivre sa liberté lorsqu’on a toujours été élevé dans la hiérarchie et l’obéissance.

Au centre de la place du monastère Saint-Michel, un ensemble architectural représente Sainte-Olga, première grande-duchesse baptisée de la Rous kiévienne, les moines Cyril et Méthode, inventeurs de l’alphabet cyrillique, et Saint-André qui avait prédit le futur développement de Kiev. Les statues ont cet air rigide et sévère typique de la sculpture stalinienne où il s’agissait d’être « sérieux », concentré, tendu vers la construction de l’avenir – très « petit-bourgeois » selon Roland Barthes, en somme.

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Chersonèse, la Sébastopol grecque

La place rappelle combien la Russie, via l’Ukraine, se rattache à l’Europe. Comme Marseille, Sébastopol fut grecque, comptoir fondé par les marins commerçants. Le site antique, où se promènent les familles des marins russes, donne l’image de ce que la Russie pourrait choisir : le passé grec plutôt que le passé mongol, la démocratie plutôt que le despotisme asiatique. J’aime la Russie, la culture russe, le peuple russe – je n’aime pas Poutine, trop autoritaire, antilibéral, volontiers mussolinien avec effets de menton et la brutalité qui va avec. Une sorte de mélange entre Mélenchon et Le Pen fille, un monde « d’avant », réactionnaire, fusionnel, collectiviste. Avant tout anti-américain (et anti-juif). Ni juif, ni prosterné devant l’Amérique, je ne cautionne cependant pas les manières de l’Europe d’hier, le fascisme de la pensée et le culte de la force prédatrice.

Chersonese ruines grecques

La Chersonèse grecque est sise dans les faubourgs de la ville, le long de la mer. Pour y accéder, nous traversons de grands ensembles de béton lépreux sur les hauteurs du port de Sébastopol, des réalisations « socialistes » où le peuple vit entassé, entouré de pelouses étiques.

Chersonese grecque pres sebastopol

La Chersonèse taurique, ou Tauride, est le nom donné par les Grecs à la presqu’île de Crimée. Elle fut colonisée au 6ème siècle avant J.-C. par des Grecs d’Ionie, lors de la Seconde vague de Colonisation grecque de -675 à -540. L’un de ses principaux comptoirs était Chersonèsos, l’actuelle Sébastopol, fondée vers -550 par Milet. Athènes était trop peuplée pour subvenir elle-même à ses besoins en blé et les riches terres de l’est de la Tauride en produisaient pour y être exporté par voie de mer. Ce blé fut très précieux lors de la famine de -357 à Athènes, lors de la Guerre sociale.

Chersonese plat vernisse

En -67, pendant la grande invasion de Pompée, le fils du roi Mithridate déserta son père pour se ranger du côté romain. Quatre ans plus tard, bien que chassé de tous ses territoires et toutes ses villes prises, Mithridate reconquit le royaume de son fils, qui s’est alors suicidé. A la mort de Mithridate, le royaume revint à Rome, qui mit en place des souverains fantoches. En 335, le royaume fut conquis par une vague d’envahisseurs ostrogoths, et le dernier roi bosporan, Rescupore IV (318-335) fut tué en défendant son royaume.

Chersonese eglise orthodoxe

Le chantier de fouille de Chersonèse conserve des restes grecs, un théâtre fort abîmé et des colonnes remontées. Une église orthodoxe bardée d’interdits de moeurs, a christianisé le coin ; elle a deux étages et paraît toute neuve. Le retour de la Morale vise l’américanisation des moeurs. Elle pointe surtout les Russes, moins les Ukrainiens, peu touchés par le snobisme du maillot de bain.

Chersonese touristes russes

L’attrait du site, pour les touristes en famille, est la plage rocheuse au bout du site. De quoi sacrifier au culte du muscle qui semble le style Poutine – en imitation mimétique des Rambo et autres Schwarzenegger américains – dans les périodes de doute sur l’identité du pays.

Chersonese baigneurs russes

Pas besoin de s’enfermer au petit musée très didactique mais austère, où nous fûmes. Les roches de la plage, où viennent se briser les courtes vagues, attirent les gamins dans des senteurs d’algues. Les baigneurs sont collectifs, ils vont à l’eau à plusieurs, sèchent en rang, saucissonnent de concert. Ils vont ensuite se faire photographier près des colonnes d’un temple, ou sous la cloche plus récente qui sert d’amer aux navires par temps de brume.

Chersonese cloche

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Socialisme ou dynamisme

« Le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gène, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ». Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, partie IV chapitre VI, décrit parfaitement les effets du socialisme.

alexis de tocqueville de la democratie en amerique bouquins

Le socialisme jacobin veut enserrer la société tout entière dans les rets du moralisme et du service collectif par une suite de lois, règlements, décrets et directives qui n’ont pour but que d’administrer les choses, sans jamais les créer.

  • Créer, au contraire, est vu avec méfiance, sauf dans la culture si elle célèbre les valeurs de gauche – et dans le sport où la compétition internationale dispense de morale (mais que l’équipe nationale perde et elle est vite traitée de « racaille » – le moralisme renaît aussitôt).
  • Créez une entreprise, vous serez aussitôt taxé, forcé de payer par avance URSSAF, Unedic et charges, obligés à paperasser à l’infini sur les bénéfices, la TVA, les statistiques et ainsi de suite. Créez des emplois, ce sera pire…
  • Créez une association ou un mouvement politique et vous serez approché et subventionné ou rejeté et contrôlé, selon votre seule proximité avec « le socialisme ».

Tout cela est moins vrai à droite, malgré le tropisme autoritaire gaulliste. Les intérêts y sont plus divers, les initiatives plus larges, même en politique. La raison en est probablement que le socialisme, issu comme le communisme du marxisme, est une religion progressiste. Pour Marx, l’histoire des sociétés avance selon des lois « scientifiques » et il faut attendre que les situations mûrissent pour qu’elles adviennent. Les communistes, derrière Lénine, préféraient le coup de force pour chasser le Vieil homme et créer d’un coup la société sans classe peuplée par l’Homme nouveau. Les socialistes, embourgeoisés et plus pusillanimes, ont toujours considéré qu’il valait mieux favoriser le social en attendant l’avenir inéluctable.

Mais l’excès d’égalité étouffe la liberté, « l’égalité hommes-femmes » est une ineptie lorsque la femme veut avorter alors que l’homme veut l’enfant. Le tous semblables exclut l’originalité comme l’initiative (souvenez-vous en classe ou à l’armée !). Le social exaspère – toujours le social – comme si les gens devaient sans cesse être assistés, contrôlés, maternés ! Comme en témoigne Ipsos, les ouvriers en ont plus marre que les bobos, ces fonctionnaires du socialisme, le ventre plein, béats de confort mental devant l’avenir rose.

En économie, concilier socialisme et production pour réduire une dette publique devenue ingérable est difficile ; la tentation est sans cesse de basculer d’un côté ou de l’autre : le dirigisme socialiste ou le libéralisme productiviste. Le grand écart réussi est (pour l’instant) chinois : parti communiste centralisé surpuissant mais initiatives locales et entrepreneuriales larges. François Hollande illustre la difficulté de l’équilibre (qui est pourtant son tempérament) : il a été élu contre son prédécesseur mais applique grosso modo la même politique. Il a été élu à gauche pour faire du socialisme autoritaire jacobin mais s’essaye à une social-démocratie impossible en France du fait de syndicats minuscules parce que trop idéologique. Il effectue enfin son coming out social-libéral après 18 mois d’indécision, de mesures flanquées aussitôt de contre-mesures (la hausse des taxes sur les entreprises mais le CICE), de masques sociétaux pour agiter l’opinion tandis que passent les réformettes économiques (le mariage gay au même moment que le pacte social, la pochade Dieudonné et la réouverture du débat sur l’avortement au moment du tournant annoncé par les vœux).

  • Comment auriez-vous l’envie de créer une entreprise avec les lourdeurs administratives françaises ? Il est tellement plus confortable d’être fonctionnaire.
  • Comment compteriez-vous profiter de votre initiative sous l’œil allumé du fisc qui guette toute « inégalité » de revenus et de patrimoine, l’argent produit étant aussitôt réputé « profit », l’argent sagement accumulé étant réputé « enrichissement en dormant » ? Mieux vaut rester sur le livret A ou l’immobilier (ce pourquoi les prix du logement montent, puisque les actions – placement alternatif – sont découragées par une fiscalité nettement plus forte qu’ailleurs).
  • Mieux vaut aller créer une entreprise, prendre un bon poste ou faire de la recherche à l’étranger, avec de meilleurs moyens, un moindre mépris pour les jeunes et pour ceux qui ne sont pas sortis des Grandes écoles. En étant moins taxé pour des services publics peu différents – mais mieux gérés.

François Hollande a raison de quitter « le socialisme » pour le pragmatisme, comme tous les autres partis de la gauche gouvernementale l’ont fait en Europe. Ce n’est pas l’idéologie qui fait le bonheur des gens – sauf pour les fanatiques. Il est curieux que ces soi-disant « laïcs » soient aussi moralistes du surveiller et punir que les cléricaux catholiques, puritains, juifs ou islamistes. L’humanisme de gauche en Allemagne, Suède, Danemark, Royaume-Uni, Suisse et autres est un guide pour l’action, pas un catalogue de dogmes sur l’étatisme, la morale sociale et la dépense publique. Aucun tabou n’existe, ailleurs qu’en France, lorsqu’il s’agit de produire mieux et de créer des emplois. Comment voudriez-vous que le dynamisme d’un pays renaisse sous cette chape socialiste ?

Mais ne vous en prenez qu’à vous, dit aussitôt Tocqueville, cet analyste incomparable de la mentalité française, qu’il est allé apprécier à l’aune américaine avant de la mesurer à l’Ancien régime. « Il est, en effet, difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux-mêmes pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire ; et l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage, puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs ». « Libéral » est pris sous la plume de Tocqueville au sens classique du dictionnaire : « qui aime à donner, favorable à la liberté, les arts libéraux étant enseignés pour libérer de l’ignorance« . Mais le socialisme idéologique s’est efforcé depuis des générations de tordre cette acceptation pour en faire le démon intime à exorciser, « libéral » étant vu comme l’impérialisme capitaliste américain (et juif pour les plus à gauche de la gauche de la gauche – comme les médiatiques aiment à dire pour rester  » de gauche »).

Avouons cependant que Tocqueville avait raison : depuis De Gaulle jusqu’à Hollande, la qualité des présidents de la République en France est allée en se dégradant…

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835, tome 1 et tome 2Garnier-Flammarion 1999, 569 pages et 414 pages, €8.08 et €6.65

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique – Souvenirs – L’Ancien régime et la Révolution, Bouquins Robert Laffont 2012, 1178 pages, €28.98

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Protestations à Tahiti

En Mai, les Protestants de la côte Est de Tahiti ont célébré le Me (les offrandes). On collecte des fonds pour l’église protestante ma’ohi, les fonds sont reversés au siège de l’église protestante. Il s’agit d’une fête annuelle où tous les protestants se réunissent pour donner de l’argent et aider leur Église. L’objectif est double : l’aspect financier mais aussi l’occasion pour les jeunes de l’école du dimanche de présenter à l’ensemble des paroissiens ce qu’ils ont appris durant cette année. Les catholiques appellent cela « catéchisme ». Les cultes lors du Me sont suivis de ma’a tahiti ! Ta ma’a maita’i (bon appétit).

fruit trahiti

Tout ce monde se bouscule pour fêter un évènement à l’église adventiste. C’est que… l’église prend en charge les repas des mariés et de leurs invités, plus de cent personnes ! L’église prend en charge le ma ’a (la bouffe) des baptisés et de leurs invités. Même procédé quand on enterre : rien à payer, on se goinfre sans bourse délier. Cela veut donc dire que pour toutes les cérémonies, quelles qu’elles  soient, on annonce son nombre d’invités – et basta. La décoration florale, les repas, tout est gratuit. Une curieuse manière de pratiquer le prosélytisme au bénéfice (?) de l’église adventiste.

En juillet, c’était le 129ème synode de l’Église protestante ma’ohi. Au cœur des débats la « réinscription » de Maohi Nui (Polynésie française indépendante). Tous les ans se tient, à Tahiti, depuis 1887, un synode qui regroupe les responsables des arrondissements de l’Église protestante ma’ohi, appelée avant 2004, Église évangélique de Polynésie française. Cette église réformée de culte protestant, autonome depuis 1963, accueille pendant une semaine les membres de son conseil supérieur, les principaux responsables de ses huit arrondissements, auxquels se sont joints ceux de l’arrondissement de Nouméa (Nouvelle-Calédonie).

Le conseil supérieur de l’Église a affirmé son opposition à la prison de Papeari, à l’ouverture de casinos, à l’extraction de phosphate à Makatea (Tuamotu), au mariage de deux personnes de même sexe. Il exhorte le Pays à abandonner les projets cités ci-dessus, considérant qu’ils ne participeront pas à l’épanouissement de la population polynésienne. Il réaffirme toutefois son soutien au dispositif de la réinscription de Maohi Nui à l’ONU. Amen.

fleur rouge tahiti

En juillet, une centaine de personnes a marché pour dire non à la prison de Papeari et non aux poulets. Attention, là je parle des volatiles ! Le ciel était gris mais n’a pas découragé les marcheurs dont beaucoup d’enfants, vacances scolaires obligent. Les voisins du futur poulailler s’inquiètent des nuisances olfactives que cette installation pourrait provoquer. Il y a quelques 200 logements à proximité. Certains dénoncent que Papeari  soit systématiquement choisi pour des projets polluants (moto-cross, enfouissement des poubelles de tout Tahiti, porcherie, maintenant poulailler). Je ne sais pas s’ils comptent la prison comme polluant.

Le collectif a voulu empêcher l’accès aux travaux du Centre de détention par le chemin du cimetière. Les membres étaient peu nombreux, le capitaine de la gendarmerie nationale n’a pu leur faire entendre raison. Ils voulaient parler aux Autorités à savoir le Haussaire (Haut commissaire) en déplacement aux Tuamotu, ensuite au colonel de la gendarmerie. Ce dernier est venu, a donné 5 minutes de réflexion aux membres du comité avant de… A 10h35 les engins de chantier empruntaient le chemin – et depuis lors nous avons poussière et bruits toute la semaine.

Au fait, le Haussaire quitte ses fonctions dans quelques jours « appelé à faire valoir ses droits à la retraite ». Paris a trop de préfets ? Ou ici on en use trop ? Jean-Pierre Laflaquière n’a pas fait un an. Comme son prédécesseur, on l’a prié de faire ses valises et pourtant il était ravi d’être en Polynésie, a fait du bon travail et était fort apprécié des Polynésiens. Celui qui arrive sous peu s’appelle Lionel Beffre et était préfet des Pyrénées-Atlantiques.

Hiata de Tahiti

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Claude Arnaud, Qu’as-tu fait de tes frères ?

claude arnaud qu as tu fait de tes freres

Né en 1955, l’auteur est né bourgeois d’un père jurassien sévère et d’une mère corse philosophe. Cadet d’une fratrie de trois, plus tard de quatre, il vit Mai 1968 à 12 ans dans Paris, puis passe son adolescence attardée de 17 à 22 ans à coucher alternativement avec filles et garçons, dans le gai bordel de l’interdit d’interdire. Il squatte et s’incruste sans horaire, vivant au jour le jour pour échapper au « système », militant inlassable du gauchisme hédoniste rêvant sous les pavés la plage. Rare est la littérature sur ces années 1970 et c’est avec intérêt que la génération qui l’a vécue jeune va le lire. Rare est l’analyse de la dissolution d’une société trop rigide par les mœurs par la subversion sans complot de sa jeunesse citadine. La France a été plus touchée que d’autres ; elle en garde plus que d’autres les traces, comme on le constate dans l’infantilisme politique, la croyance sans critique et le superficiel émotionnel de qui a manqué d’apprendre la parole.

Ce livre est intitulé « roman » et transfigure un récit autobiographique. Ses deux frères aînés ont disparu. Le premier, Pierre, devenu dément, s’est suicidé ; le second, Philippe, s’est noyé en Corse alors qu’il commençait à se désinhiber, accident ou mort volontaire. Reste Jérôme, le benjamin de neuf ans plus jeune et lui, Claude, aujourd’hui approchant la soixantaine. Le père, ancien officier marinier qui s’est reconverti dans l’industrie pour élever ses enfants, fut le plus désorienté par l’explosion des valeurs et des cadres sociaux. Tout son univers moral, culturel et citoyen s’est brutalement écroulé ; tous ses fils, successivement, se sont rebellés, leur programmation naturelle à contester le père s’amplifiant par l’époque.

La « folie » de l’aîné vient peut-être de là, de n’avoir pas su exister autrement que comme un clone du papa alors que la révolution exigeait la mue. L’homosexualité du second vient peut-être de là, hanté d’interdits qui exacerbent son désir sans jamais lui faire réaliser. Protégé par ses aînés, Clodion le chevelu, comme on l’appelait enfant du fait de ses boucles brunes, est resté plastique, imitant les grands puis ses pairs, isolé du père et quittant sa mère, atteinte de leucémie, de plus en plus indifférente.

L’enfance est heureuse en fratrie, cousinade et sensualité des vacances corses dans la famille Zuccharelli (dont son oncle Émile est maire de Bastia). L’aîné Pierre est le modèle musclé du cadet, le fils préféré du père, le garçon énergique rêvé : « Une discipline de Romain dans un corps d’Athénien, une foi chrétienne exaltée par la culture laïque de la République : Mens sana in corpore sano » p.16. Pierre a sauvé Claude de la noyade dans une piscine lorsqu’il était enfant.

Mais c’est Philippe, le second, qui est le plus proche de l’auteur. Insolent, solaire, séducteur, Philippe désire son petit frère mais ne le touchera pas avant ses 21 ans. « Il aime, depuis nos premières colonies de vacances, se glisser dans le lit de garçons assoupis et les réveiller en les faisant jouir » p.344. Jolie formule. Il faut dire que, dans les années 50 et 60, les classes n’étaient toujours pas mixtes dans les collèges bordant Paris vers l’ouest. « Le sexe m’est une menace », fait dire l’adulte au préado de 12 ans.

Si ses aînés lisent Montherlant et Malraux, lui préfère Koestler, Vian et Steinbeck. En sixième, j’en suis un peu étonné, étant du même âge que lui et fort lecteur, n’ayant abordé Koestler que vers 14 ans – mais nous sommes dans le roman. Il avoue quand même dévorer les récits de la Seconde guerre mondiale, résistance, espionnage, commandos, fort à la mode en ces années sans télé. Mais qu’il écoute Beatles, Rolling Stones et Françoise Hardy ne m’étonne pas. Qu’il n’aime pas Cloclo – Claude François – ne m’étonne pas non plus : l’histrion à paillettes était tellement dans le vent des années Giscard qu’il a très mal vieilli.

A la lisière de Boulogne, dans le grand immeuble bourgeois silencieux du n°35 qu’il habite, le jeune garçon s’ennuie. Il trouve la vie des Choses à la Perec absurde et les relations sociales une suite de rôles endossés provisoirement. Il joue la comédie devant les amies de sa mère, à servir le thé ; ou devant ses frères, à leur faire la cuisine. Il se rêve en cousin Stéphane, rude Corse de son âge, passant tout l’été torse nu, jambes nues et en sandales comme un scout de Joubert, grimpant aux arbres et abattant des merles pour les manger en pâté. Lui est plutôt passif, accommodant, avec un côté féminin – reconstitue-t-il adulte. Car ce n’est pas l’enfant qui parle, mais l’adulte tard venu, n’étant sorti de son adolescence immature que vers 35 ans. Il ne faut donc pas prendre au pied de la lettre ses reconstructions.

Les années suivant Mai 68 lui permettront de goûter à tout sans jamais s’investir, passant du trotskisme militant à 15 ans avec Thierry Jonquet à la Gauche prolétarienne de Benny Lévy (alias Pierre Victor) qui officie en conspirateur dans les sous-sols de Normale Sup, puis au LSD en Auvergne, à Félix Guattari (dont il baise à 19 ans la femme), ensuite aux amphétamines avant Lacan, Barthes, Hervé Guibert qu’il dévore des yeux, et Frédéric Mitterrand dont il squatte plusieurs mois l’appartement, enfin Hélène Cixous dont il suit le séminaire. Ce naming des années 2000 est un peu agaçant car il ne recouvre aucune histoire mais le simple fait de côtoyer passivement des célébrités. « Mes airs androgynes attiraient les deux sexes », avoue-t-il p.255. Désolé pour l’auteur, mais cet être changeant qui prendra plusieurs surnoms, de Clodion le chevelu enfant à Bastien militant trotskiste puis Arnulf, maoïste hédoniste, n’est pas le plus intéressant du roman. Son identité de caméléon est trop changeante pour qu’on s’y attache. Mais l’époque vit en lui et c’est elle qui reste, pas l’inconsistant du genre homo.

« Aussi fragile que dur, ingrat et immature, il a tous les travers de cette bohème à qui la figure sacralisée de Rimbaud servait encore de caution. Il refuse de se fixer un but, sinon en creux, vit en parasite par rejet intégriste de toute forme d’exploitation » p.369. La vie était certes moins morne qu’aujourd’hui, mais moins menacée aussi ; à la génération trop nombreuse du baby-boom, tout semblait possible, jusqu’à l’excès. « Jouis et fait jouir, sans faire de mal à personne », est la maxime de Chamfort que l’auteur affectionne, révélatrice de ces années-là. Il écrira adulte son premier livre sur cet auteur. L’adolescent en révolte des années de révolte « ne veut pas prendre sa place dans une société fondée sur l’injustice, la compétition et le refoulement. La famille même lui déplaît avec sa façon mesquine de vivre sur soi, d’exclure de ses préoccupations affectives le monde extérieur » p.157.

C’est pourtant ce « modèle » archaïque qui revient en force dans les vieux jours des mêmes…

Claude Arnaud a fini par suivre des études de lettres à Vincennes (fac sans bac), puis passé les concours des IPES pour devenir prof, bien au chaud sans risque de chômage et retraite assurée dans le fonctionnariat du vieux monde, mandarin imposant son savoir en chaire aux enfants disciplinés du système. L’injustice continue de régner, comme éternellement en toute société, même la plus égalitaire ; l’égalitarisme exacerbé ne suscite-t-il même pas, en réaction, cet individualiste exacerbé qu’est le Moi-je du paraître narcissique d’aujourd’hui ? Individualisme qui reconstitue aussitôt l’inégalité pour se poser et exister hors du Collectif tant à la mode des années 68-80.

Quant à la famille, ce sont aujourd’hui les plus déviants du modèle « bourgeois » qui revendiquent haut et fort leur « droit » à se marier, adopter et bâtir un « foyer » sanctionné par Monsieur le maire ! La société Mai 68 marche sur la tête, mais les mêmes qui l’ont lancée restent contents d’eux, toujours aussi inconséquents.

C’est l’intérêt de ce roman des années folles que de remettre les pendules à l’heure. Elles ont été vécues plus ou moins fort selon l’éloignement de Paris par la génération qui arrive à l’âge de la retraite. Des trois jeunes garçons torse nu de la couverture, un seul survit, le plus jeune, l’auteur. Il livre ici, bien écrite, sa confession d’un enfant du siècle.

Claude Arnaud, Qu’as-tu fait de tes frères ? 2010, prix Jean-Jacques Rousseau 2011, Livre de poche 2012, 381 pages, €6.74

Le site de Claude Arnaud

D’autres lectures que la mienne :

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Haruki Murakami, 1Q84 livre 3

Dernier livre de ce 1984 nippon qui nous ramène du monde bizarre à deux lunes où règne la secte des Little People au monde réel. « Les choses et l’apparence, c’est différent », disait un passeur (chauffeur de taxi) dans le premier livre. Murakami joue en virtuose de ces distorsions de réalité. Pour lui, le sexe fait lien.

haruki murakami 1q84 3

Aomamé, fille de Témoins rigides et sectaires, a serré très fort la main de Tengo, fils orphelin d’un collecteur maniaque de la NHK, la télévision japonaise. Elle avait 10 ans et était exclue du groupe des écoliers pour ne pas être conforme ; lui avait le même âge mais était leader, réussissant en maths, littérature et sport. Protecteur et responsable, il n’excluait pas la fillette ce qui a tissé ce lien, « l’unique lieu parfait en ce monde » p.567. Où le collectif groupal propre aux Japonais s’émancipe chez Murakami en individualisme du bonheur personnel. Vingt ans plus tard, dans ce livre 3 et dernier, Aomamé rejoint Tengo, et lui serre très fort le pénis, car le lien de jadis a créé un enfant. La main à 10 ans devient pénis à 30 ans : humour nippon. Murakami est très japonais dans ses romans.

Il reprend d’ailleurs les fils de la mythologie japonaise pour créer ses mondes. Selon le Shinto, Izanagi Celle qui invite est l’un des kamis qui a créé le monde. D’elle, mâle et femelle, naît Amaterasu déesse du Soleil, Tsukuyomi dieu (masculin) de la Lune et Susanoo dieu de l’Orage. A la lune appartient le temps. Ce sont ces trois déités qui, dans le livre 2, ont présidé à l’action d’Aomamé sur le leader de la secte : durant un violent orage, dans un ciel où régnaient deux lunes, le gourou est passé de vie à trépas – et sa tueuse est devenue enceinte par le vecteur de la fille Fukada. La lune Aomamé s’est unie au soleil Tengo sous les auspices de l’orage, représenté par la mort souffrante du chef de secte.

« Nous créons un récit, lequel, en même temps, nous met en mouvement », écrit l’auteur p.496. Écrire, c’est vivre dans un univers d’apparence, mais réel dans l’imagination de l’auteur et du lecteur. Nous ne sommes pas dans un au-delà ni un ailleurs, mais dans un par-delà ce qui existe. L’Asie n’aime pas l’abstraction ni le binaire platonicien ; elle préfère le décalage dans ce monde-ci plutôt qu’une évasion dans l’autre monde.

D’où cette description féroce et détachée que fait Murakami de la société japonaise. L’ordre social est hiérarchique, le mouvement social est conformiste, le citoyen modèle est sectaire. Tout est fait depuis l’enfance pour créer un homme et une femme conformes, rouages bien huilés qui ne font pas de vagues. Écoles, administrations, entreprises, sont des machines à formater où reproduire « une élite aisée et autosatisfaite » p.259. « Leur personnalité était désespérément superficielle. Ils avaient des vues bornées, une pensée plate et ils étaient dépourvus de toute imagination. Leur unique souci était la façon dont ils étaient considérés par les autres. Et surtout, ils ne disposaient pas de l’esprit critique indispensable au développement d’une réflexion féconde » p.261. Les inerties devant la catastrophe de Fukushima, ni prévue, ni contrée, ni résolue à ce jour, montre combien ce conformisme niais peut être dangereux quand on est à la tête d’un pays.

Ce livre trois mène l’histoire à sa fin, non sans rebondissements imprévus. Le destin réduit aux trois personnages d’Aomamé, de Tengo et d’Ushikawa s’entrecroisent : la tueuse, le réécrivain et l’enquêteur. Tous solitaires, tous maniaques, tous décalés. Chacun individualiste, expert en son domaine. Seul le hasard va aiguiller la femme vers l’homme en évitant le méchant ; seule l’intelligence et la volonté vont faire retrouver la porte du monde 1984 pour quitter le monde 1Q84. Laisser Orwell pour le réel, la japonité sectaire du destin pour l’épanouissement individuel du hasard.

Mais nous sommes encore hier, une génération avant, il y a trente ans. Pas de téléphone mobile ni d’Internet, pas de « traitement de texte » portable ni de clé USB. Comme si Haruki Murakami entrait avec réticence dans l’hypermodernité connectée des quinze dernières années. Son imagination a besoin de travailler avant de créer un univers ; il a longtemps enquêté sur la secte Aum, objet de son livre suivant… fondée justement en 1984. Il y a là probablement un signe : que le tréfonds japonais tente désespérément de se fermer au changement – comme il l’a toujours tenté, mais toujours sans succès.

Haruki Murakami, 1Q84 – livre 3 octobre-décembre, 2010, Pocket février 2013, 622 pages, €9.12

Haruki Murakami, 1Q84 – livre 1 avril-juin, 2010, Pocket 2012, €9.12  – Chroniqué sur ce blog.

Haruki Murakami, 1Q84 – livre 2 juillet-septembre, 2010, Pocket 2012, €9.12 – Chroniqué sur ce blog.

Tous les romans de Haruki Murakami chroniqués sur ce blog.

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Pierre Drieu La Rochelle, Le feu follet

Le feu follet est cette flamme éphémère qui naît sur les marais. Une âme surgie de la boue, un élan du méphitique. Tel était Jacques Rigaut, ami de Drieu et d’Aragon, qui s’est suicidé en 1929. Encore cette hantise de l’auteur, le suicide, avec « la faiblesse », mot répété à satiété. Rigaut était son ami et il en a fait un personnage, Alain, prénom à la mode en ce temps là. Il l’a rendu absolu. « Il y avait, somme toute, du chrétien chez Alain. Mais par-dessus ce chrétien, il y avait un homme qui, s’il acceptait sa faiblesse comme allant de soi, pourtant ne voulait pas s’arranger avec cette faiblesse, ni essayer d’en faire une sorte de force ; il aimait mieux se raidir jusqu’à se casser » p.324.

Pierre Drieu La Rochelle Le feu follet

Le jeune homme commence sa trentaine et voit se faner la fleur séduisante de sa jeunesse. Tout lui était dû à 18 ans, les femmes venaient à lui, les hommes même le draguaient. Comme beaucoup d’adolescents attardés, narcissiques et mal dans leur peau, il croyait qu’il suffisait de paraître pour que le sexe, l’argent et pourquoi pas l’amour leur soient donnés. Mais il y a loin de l’idéal à la réalité. La société bourgeoise d’entre-deux guerres est près de ses sous, sa jeunesse déboussolée par le massacre industriel 14-18, l’esprit écrasé par la technique. Il faut faire sa vie comme tout le monde : travailler, concourir, conquérir. Une œuvre ne naît pas toute armée, elle demande du temps, de l’observation et de la maturation ; elle doit être élevée comme un enfant.

C’est demander l’impossible à la génération Dada et futuriste qui désire vivre à cent à l’heure et tout posséder. Point de demi-mesures, il faut tout tenter jusqu’au bout. Cette morale sans limites est totalitaire, sans vertu ni garde-fous. Elle fait le lit moral des totalitarismes qui surgissent à ce moment en Russie, en Italie et en Allemagne – devant lesquels Aragon comme Drieu vont se prosterner. Jacques Rigaut n’aura pas vu ça. « Je me tue parce que vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés » p.338. Autoportrait d’État civil : l’enfant mal aimé, mal armé pour la vie, sans confiance en soi. Au fond, Le feu follet est le roman de la dépendance : aux autres, au sexe, à la notoriété, à l’argent, au luxe, à l’alcool, à la drogue. L’individu exacerbé veut se perdre pour se trouver, mais il ne rencontre que la solitude, née de sa peur d’agir et de séduire. Lorsqu’on offrira à ce nihiliste le confort du Collectif, où la pensée s’abolit en obéissance, il s’y vautrera avec délices et soulagement. Ce que feront Drieu dans le Parti populaire français de Doriot et Aragon dans le Parti communiste.

Car Drieu joue le matamore, tous ses personnages sont de carton-pâte, outres de vent, gonflés de leur importance, croyant que tout leur est dû. Mais Drieu voit en même temps l’autre face, la faiblesse intime, l’absence d’énergie vitale, qu’il décrit très bien. Ce pourquoi il réussit à se hisser à un niveau d’écrivain. Le lecteur n’aime pas ses antihéros mais il les comprend car ils sont tirés de sa chair même. Il ne crée un personnage que pour mieux parler de lui, de l’une des facettes de sa personnalité. Et la satire n’est jamais meilleure chez Drieu que lorsqu’il crache sa haine avec férocité : les gens du monde, les psys contents d’eux, les baroudeurs cassants (Brancion qui est Malraux) les littérateurs écartelés entre réalité et mystique (Urcel qui est Cocteau), les dévoreuses mal éduquées yankees, les décadents, les petit-bourgeois popote… « Les gens du monde qui sont des demi-intellectuels à force d’être gavés de spectacles et de racontars, les intellectuels qui deviennent gens du monde à force d’irréflexion et de routine, toute la racaille parisienne se disait enchantée de ce nouvel excès, de cette nouvelle faiblesse » p.308. Mais Drieu ne se hausse ni à la truculence Zola ni à la froideur analytique Balzac, il est trop impliqué personnellement dans ce qu’il appelle ces « saletés » pour prendre du recul. Chaque personnage principal est un peu lui, il n’arrive pas à s’en détacher.

Il faut dire que Rigaut et lui étaient proches et que son suicide l’a bouleversé, comme s’il perdait un frère, et plus peut-être : « J’aurais pu te prendre contre mon sein et te réchauffer », va-t-il jusqu’à écrire dans son petit carnet noir 1929… Après La valise vide et L’adieu à Gonzague, Le feu follet est l’ultime hommage à l’ami mort, une « libation d’encre » à ses mânes. Roman de la nausée sociale d’époque, il est aussi un bon roman d’empathie qui cherche à se glisser dans la crise intime d’un disparu. Même si je ne peux décidément pas aimer les personnages – question de tempérament.

Pierre Drieu La Rochelle, Le feu follet, 1930, Folio 1972, 185 pages, €5.03

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Abolissez ce peuple que je ne saurais voir !

Tartuffe, concupiscent, déclamait « cachez ce sein ! » ; les politicards, avides de pouvoir, chuchotent entre eux « abolissez ce peuple ». Ni les classes moyennes ni les classes populaires ne sont politiquement organisées. Elles ne participent guère aux partis ou aux zassociations qui pullulent, d’autant plus revendicatrices qu’ils/elles comprennent peu de membres. Le PDG de Mélenchon ou Écologie-les-verts, groupusculaires, crient plus fort que l’UMP ou le PS, mais tous sont composés de bobos, CSP+ ou qui se croient tels, militants convaincus après des études supérieures qui les ont convaincus surtout d’être supérieurs en tout.

Les classes populaires restent à la périphérie de la représentation, hors du jeu politique parce que cantonnées aux syndicats catégoriels (FNSEA) ou aux partis ostracisés (FN, LO). Le langage politique dominant, à l’Assemblée comme à la télé, n’est pas le leur ; elles ne s’y reconnaissent plus. Les sondages montrent la montée des idées Le Pen mais les sociologues n’ont rien vus, en tour d’ivoire universitaire et au chaud dans les fonds publics.

Ils sont préoccupés avant tout de se hausser du col dans le mandarinat, usant et abusant du médiatique pour capter postes et subventions. Ils n’étudient donc que ce qui est politiquement correct et ne « trouvent » le plus souvent que ce qu’ils ont cherché : le Progrès permanent, le social-fonctionnariat toujours indispensable, « les moyens » comme seul antidote à la fragmentation de la société. A cause d’un bouc émissaire unique, jamais défini clairement, « le capitalisme », pour certains « ultralibéral », comme une redondance qui n’en dit pas plus. N’étudiant que les « rapports de domination » et pas les rapports de voisinage, n’ayant pour horizon que la mission civilisatrice de l’État et pas les besoins de la base, qu’auraient-ils pu voir, les sociologues, de la montée des tensions ethniques, des incivilités, des revendications culturelles étrangères et de cette furieuse envie de botter tous les politicards du Système ?

Staline a la barre

Ce pourquoi Terra Nova, le think tank du PS, étudie le plus sérieusement du monde le lâcher du peuple pour s’occuper avant tout du nouveau Prolétariat appelé à soutenir la gauche : les immigrés à qui il est urgent de donner le droit de vote. Il y a toujours un Lumpen plus révolutionnaire comme vecteur du changement. Le peuple, jamais content, a pourtant le droit de voter bien et de payer des impôts à l’État pour qu’il s’occupe de tout ? Sauf que le peuple n’aime pas le social soit réservé aux autres, qu’il paye et que les illégaux en profitent. La révolution s’incarnait jadis dans le peuple, sauf que le peuple n’aime pas le désordre. Une fois révolté, on passe à autre chose : c’est qu’il faut nourrir les gosses et payer la maison, donc ça ne peut pas durer, la révolte. On change d’élite et hop ! au boulot tout le monde. Pas que ça à faire, la révolution, sauf pour les intellos fonctionnaires, ils n’ont jamais de problème de chômage. Lénine l’avait bien compris qui avait remplacé le peuple et décrété abolie l’Assemblée pour remplacer tout ça par le Parti, cette avant-garde autoproclamée des intellos-activistes à sa botte à lui, Lénine. Car ce qui lui importait, comme le Mitterrand des Guignol jadis, c’est « le pouvoir, M. Elkabbach, le pouvoir !… »

Le capitalisme ? C’est fini, Marx n’avait rien vu et Deng Xiaoping a tout compris, donc changeons d’idéologie. L’ultralibéralisme ? C’est fini, le krach systémique 2007 l’a montré et chaque État s’est empressé de sauver ses banques et ses banquiers sans demander de comptes, en accusant pêle-mêle « les riches » et « le patronat » mais en distribuant en sous-main de grasses subventions pour que la production continue. Encore un peu plus d’impôt, Monsieur le Patron… S’il vous plaît ! Car qui tient les cordons de la bourse tient le pouvoir, n’est-ce pas, tout politicien représentant de l’État démocratiquement élu qu’on soit… On ne peut pas faire n’importe quoi, même si on peut le dire (le Yann Galut socialiste et sa déchéance de nationalité pour ceux qui s’en vont payer des impôts ailleurs : impayable de contentement de soi et de bêtise fasciste).

Que reste-t-il alors pour se sentir « progressiste » et « révolutionnaire » alors que le progrès fout le camp dans la régression écologique et que la révolution est abandonnée par tous ceux qui préfèrent gagner de l’argent pour être libres ? Il reste la culture. Guerre à la culture ! Resucée maoïste bienvenue chez les ex-spontex de 68. N’observez-vous pas que c’est cette même génération dont la philosophie était celle, primaire, du Petit livre rouge, qui est aujourd’hui au pouvoir et dans la force de l’âge ? La culture est décrétée « bourgeoise » parce qu’un condisciple vous a snobé un jour en cinquième. Elle est accusée d’être « xénophobe », n’ayons pas peur des mots, car la culture a asservi, colonisé, converti, exploité. Comme si en face, chez les socialistes « réels », on avait fait mieux… Ça ne fait rien, déculturons les masses pour qu’elles « pensent correctement ». Pour cela, c’est facile : tout ce qui est tradition, identité, coutumes, à la trappe ! Le rasoir républicain décapitera les têtes pensantes dans Marianne, le Nouvel Observateur et Libération, au nom du Bien. Il favorisera le décervelage télé-médiatique, au nom du seul Vrai, surveillé par un copain militant au CSA. Il accusera le chien d’en face de la rage pour mieux le noyer. Et le peuple, hein, il suffit de le tourner en dérision : c’est un beauf, pensez, il aimait Depardieu, ce traître ingrat, Obélix en Russie…

Cette contre-culture, les sociologues de gauche l’appellent postmodernité, ça fait moderne. Coup de force symbolique ? Chut ! On euphémise, on storytellise… Ce qui se passe vient « naturellement » comme disait Chirac, « normal » comme dit Hollande, une nouvelle époque commence qui n’est ni nationale, ni populaire, ni même socialiste. Elle est hybride, métissée, égoïste. La campagne est beauf, la ville est hard ; le peuple est attaché à sa culture, le bobo est multiculturel à la mode ; la majorité part en vacances en famille ou chez des amis, la petite élite nomadise à l’étranger, reconstituant Saint-Germain des Prés à Marrakech ou au Club à Maurice – sans vouloir rien connaître du pays, la France est tellement à l’avant-garde de la pensée, n’est-ce pas ? So chic le petit week-end à New York ! Tellement tendance les études à Los Angeles ou Shanghai ! Si mignon de se marier entre copains du même sexe, ne sont-ils pas adorablement jeunes ?

L’effondrement de la morale traditionnelle et des structures politiques du passé ont engendré un chacun pour soi narcissique où tout est permis (avec des retours en arrière, parfois, comme de considérer – horreur ! – que les enfants ont un sexe). Individualisme radical, mœurs ultralibertaires, le désir en bandoulière pour seule vertu. Sauf pour l’économie, hein ! Là, pas de libertaire, pas d’individualisme, pas de désir récupérable marketing : interdit ! Pas « à gauche » tout ça, pas collectif, pas partisan votant bien, pas citoyen (juste pour les impôts).

mousse a la barre

Sauf que le peuple, on ne la lui fait pas. Déjà à Athènes, les citoyens sur l’agora critiquaient vertement les aristocrates qui vivaient entre mignons, induisant de leur acceptation d’être pénétrés un comportement femelle dans la vie publique (Contre Timarque). Alors le mariage gay, bof, hors les villes et surtout dans les banlieues (multiculturelles donc surtout islamiques) les gamins se feront moquer ; le métissage, ouais, mais pas de ça dans la famille ; le nomadisme, peut-être, mais tu reprendras la maison ancestrale à la retraite – quoi, t’es pas fier d’être corse (basque, breton, flamand, alsacien, occitan…) ? Et tous « ch’beaux merles » comme on dit dans le Nord, dans le peuple, qui paradent à la télé et promettent aux ouvriers d’usines, combien ils touchent par mois les cumulards ? Combien de retraite après seulement quelques années d’Assemblée ou de ministère ? Combien de primes en plus du salaire officiel ?

Que la gauche techno, qui est au pouvoir par hasard et provisoirement (comme la droite l’était), ne se croie pas arrivée. Le compte n’y est pas : insécurité sociale, insécurité publique, insécurité culturelle. Le système cantonne l’extrémisme pour l’instant, mais c’est comme un barrage : même bien construit, une fois débordé, tout s’écroule d’un coup. Le peuple n’est pas ailleurs ni dans l’avenir, il est ici et maintenant.

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Haruki Murakami, L’éléphant s’évapore

Chat, éléphant, kangourou, Murakami décline son bestiaire habituel, avec ses ex-copains de lycée et ses nombreuses petites amies de quelques mois. Tirer un coup lui est aussi naturel que de boire une bière ou de se cuisiner un plat de spaghettis ; découvrir l’autre côté des choses aussi. Le lecteur est ainsi entraîné du normal au non-logique par un glissement de quelques mots. C’est, au pied d’un chêne, une griffe qui sort ; ou, au cours d’un rêve, un nain qui danse ; encore le vieil éléphant du zoo qui disparaît sans laisser de traces, qui s’évapore ; ou le choix par une épouse d’un short en cuir en Allemagne pour son mari resté au Japon qui lui fait ne jamais retourner à la maison et demander le divorce…

Le jeune Japonais « normal » découvre tout ce que cette normalité sociale a de conventionnel, de contraint, d’aliénant. Nous sommes au Japon où la pression de la société est très forte sur les individus : tout doit se passer en collectif. Ce qui nous fait réfléchir sur les propos emplis de banalité de François Hollande : qu’est-ce, au fond, qu’un président « normal » ? Un être réduit au plus petit dénominateur commun ? Un perpétuel entre-deux qui ne vit pas parce qu’il ne décide jamais ? Un normalisateur des comportements ? Un asservisseur mou des citoyens ? On le voit, la lecture de Murakami a quelque chose de subversif sous des apparences lisses…

Noboru Watanabe est le nom qui revient. Il s’applique successivement à un chat, à un beau-frère, à un copain, à un vieil homme. Noboru Watanabe est l’autre, l’homme normal, le normalisé du Japon contemporain. Normalisé un peu taré, le lecteur le découvre à chaque fois : a-t-on idée de disparaître un beau matin sans laisser de traces ? d’avoir pour fantasme de brûler des granges ? C’est que l’être humain est infiniment plus complexe que la société japonaise (et François Hollande) le croient. L’étrange qui sourd de la littérature Murakami a du charme, celui de l’ondoyant divers, de l’humanité intime.

Certes, l’éditeur ne s’est pas foulé. Il n’a pas « choisi » des nouvelles dans les nombreux volumes parus au Japon pour en faire un recueil. Il a seulement repris une anthologie américaine déjà triée pour – heureusement quand même ! – la retraduire en français non pas de l’anglais mais du japonais. Ce pourquoi le lecteur habitué des éditions 10-18 retrouve avec quelque agacement toutes ces nouvelles devenues romans : l’oiseau à ressort, sommeil, le kangourou, les lederhosen… Murakami en fait un procédé : « Un été, il y a de cela quelques années, l’idée m’a pris d’écrire les esquisses de romans qui sont rassemblées dans ce livre » p.149. Mais le procédé n’aboutit pas toujours, et il aurait été intéressant d’isoler justement ces nouvelles qui n’ont pas été allongées. Certaines sont magnifiques, comme ’La dernière pelouse de l’après-midi’, où l’auteur revisite la sensualité et l’obsession du travail bien fait de ses 18 ans.

Et surtout ‘Le silence’, où un collégien ostracisé décide que ce sont les autres qui ont tort, trop moutonniers, et pas lui. Avec cette réflexion sur l’être humain « normal », qu’il soit citoyen ou président : « En fait, ce qui me fait vraiment peur, ce sont (…) ceux qui gobent sans le moindre esprit critique tout ce qu’un Aoki [premier de la classe conventionnel] peut leur raconter. Incapables de se forger leur propre opinion, ou de comprendre quoi que ce soit par eux-mêmes, ils avalent l’avis de beaux parleurs convaincants comme Aoki et mettent leurs propos en actions, en groupe. Il ne leur vient jamais à l’idée, même brièvement, qu’ils peuvent se tromper, faire une erreur, non. Ou qu’ils pourraient causer un mal définitif à quelqu’un, pour rien. Ils sont totalement irresponsables, ne se questionnent jamais sur les conséquences de leurs actes. Ce sont eux qui me font vraiment peur » p.389. On peut parler de la bonne conscience, du démon du Bien, de la vocation missionnaire à contraindre les gens d’adopter un comportement conforme… C’est tout cela, le « normal » contre lequel Murakami s’insurge en littérature.

Haruki Murakami, L’éléphant s’évapore (choix de nouvelles 1979-1990 traduites du japonais par Corinne Atlan), 10-18 2009, 421 pages, €7.98

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Cairn de Barnenez

Face à Carantec à l’est, de l’autre côté de la rade de Morlaix, sur un promontoire faisant le pendant de la Pointe de Penn al Lann, se dresse le cairn de Barnenez. Un cairn est un tumulus, mais collectif et fait de pierres sèches, pas de terre. En bref, c’est un monticule comme ceux que dressent les alpinistes aux sommets et voyageurs en haut des cols, mais avec des tombes dessous.

Il y a plus de 6000 ans, les hommes d’alors, qui étaient tout comme nous et depuis longtemps des Sapiens Sapiens, taillaient la pierre et avaient appris à la polir. Rien à voir avec les Celtes, qui ne sont venus que vers –1500 du centre-Europe. Les Néolithiques de Barnenez étaient sédentaires, cultivant la terre et observant les saisons. Ce sont eux qui ont dressé les alignements de menhirs, probablement pour lire dans les étoiles les dates des semailles et des moissons – et peut-être l’avenir ; ce sont eux qui enterraient leurs morts sous des tables de pierre – les dolmens ; ce sont eux enfin qui, augmentation de la population aidant (hypothèse) ou pertes de batailles à honorer en monument collectif (autre hypothèse) ont réuni les dolmens sous amas de pierres : des cairns. Le cairn de Barnenez a été établi en deux fois : à l’origine 5 chambres, plusieurs siècles plus tard six autres.

L’endroit était connu depuis les origines de l’archéologie tant sa masse ne pouvait échapper aux regards ; on le croyait alors tumulus. Le terrain une fois racheté par un entrepreneur de travaux publics lors de la grande Reconstruction d’après guerre, le cairn sert de carrière ; les pierres y sont toutes détaillées, il suffit de se servir, il y en a dans les 12 000 tonnes. Un autre cairn plus petit, un peu plus au nord, aurait d’ailleurs été détruit avant le classement du site. Les scientifiques se réveillent et finissent par avoir gain de cause ; les crédits traînent et les fouilles durent plus de dix ans, de 1955 à 1968. La mise en valeur culturelle s’effectue depuis, le site se visite, il est payant mais très intéressant.

Le cairn, sur 72 m de longueur et 8 m de hauteur, recouvre onze « chambres » funéraires de 5 à 14 m de long, érigées en dolmen, dans lesquelles ont été découvert des objets allant du néolithique ancien (-4500) au début de l’âge du cuivre (-3900). Des haches en dolérite dure et verte, des pointes de flèche en silex et une en cuivre à aileron et barbelures, des poteries de type chasséen. Des symboles gravés sur les blocs ont une signification que nous ne pouvons pénétrer. Ils ont soit géométriques (triangles, signes en U, croix, friselis), soit réalistes (un arc, une hache emmanchée), soit fantastiques (‘corniformes’, ‘idole à chevelure rayonnante’).

Nous pouvons seulement observer que le monument funéraire surplombe la mer de 40 m, comme une avancée de la terre sur les eaux – peut-être un symbole de ‘grand voyage’ ? Que les chambres s’ouvrent toutes au sud ou sud-est et l’on sait que le soleil les éclaire de son lever à son coucher – peut-être un symbole de vie éternelle comme plus tard en Egypte où le soleil passait dans la nuit avant de revenir cycliquement le jour suivant ? On sait par des trouvailles de haches votives que les peuples du temps vénéraient les fontaines et la mer ; par les gravures qu’ils étaient sensibles au soleil et à la lune ; par les alignements de menhirs qu’ils avaient un regard sur les astres. Nul ne peut en dire plus, sinon que la structure mentale humaine reste la même.

Pour des agriculteurs-éleveurs sédentaires, la vie collective était l’évidence même. L’époque a livré des restes de villages agricoles plutôt populeux et assez égalitaires. On élevait la vache et le porc, quelques moutons et chèvres ; on cultivait le blé et l’orge mais pas l’avoine (à l’âge du fer seulement) ; on connaissait la pomme, la prune et la poire, le chou, la carotte, la fève et le pois, les glands, noisettes, noix, airelles et framboises ; on disposait d’outils et d’armes en pierre, en os et en bois ; on tissait, tressait, taillait, tournait.

Ces tombes-monuments sont une sorte de cimetière qui a duré 1000 ans. La mise en terre ne se fait pas de façon individuelle mais dans le collectif. Comme la construction nécessite plusieurs centaines d’hommes durant plusieurs mois (3 mois de travail à 300 hommes pour le cœur du cairn n°1, évalue-t-on), la société était organisée. Sous quelle forme ? On ne sait pas – mais l’absence de sépultures à part de « chefs », comme il en existera plus tard, milite pour une sorte de « démocratie » organique. Attention aux anachronismes ! Il n’y avait peut-être pas d’assemblées comme l’agora grecque ou le parlement viking, mais peut-être un Conseil des Anciens ou des hommes de prestige, chefs de famille ou de clan.

Toujours est-il que la société du temps était organisée car, sans cela :

• Comment faire venir les pierres, notamment le granit de Stérec, une île proche ?

• Comment bâtir et utiliser un monument sur des centaines d’années, en ajoutant à chaque fois une chambre nouvelle ?

• Comment gérer un tel ensemble funéraire où il faut organiser les inhumations, ranger les squelettes, réduire les ossements, tout comme dans nos catacombes médiévales ?

Le cairn est-il le ‘mausolée’ d’un groupe ethnique ou d’un clan célèbre à l’époque ? L’endroit où l’on enterre les morts, et la façon de le faire, symbolisent souvent une identité, une façon de célébrer le groupe et de montrer aux autres l’union et l’honneur de ses membres. Des cérémonies communautaires et religieuses, une sorte de ‘culte des ancêtres’ ou approchant était probable, car on ne dépense pas tant d’énergie pour rien.

En tout cas, pour qui va le visiter, ce monument impressionne. Surtout lorsque le site est quasi désert, pour cause de pluie battante par exemple. Ce fut notre cas lors de la visite, le guide étant reparti à l’entrée, son exposé effectué. C’est alors que, sous l’eau du ciel bas, face à la terre qui s’émiette en rochers dans le grand océan, avec le soupir du vent et le battement des gouttes sur l’herbe jaune qui se couche, passe un souffle antique. Comme un souvenir des hommes, au moins des émotions de leur temps, qui sont semblables aux nôtres.

Barnenez site des Monuments Nationaux

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Pourquoi la politique m’ennuie

La politique est nécessaire, étant vouée à gérer la chose publique et à susciter l’enthousiasme citoyen pour un projet collectif. La politique m’ennuie parce qu’elle rend con. Elle est la voie de la facilité, la pente intellectuelle vers le moindre effort.

Un pays est un territoire à administrer et une communauté de citoyens à mobiliser pour un projet commun.

Belle et grande chose qui ne se fait pas d’elle-même. Surtout dans le confort moderne où l’individualisme est la rançon de l’épanouissement collectif. Il y a en effet paradoxe à constater que tout ce qui permet à la personne de naître et de se développer concourt à la rendre autonome. Tocqueville l’a bien montré : plus le citoyen est assuré, plus l’exigence d’égalité démocratique se fait forte ; plus l’égalité réelle est accomplie, plus l’égoïsme croit. Car pourquoi « aider » celui qui est semblable à soi et qu’on ne connaît pas ? S’il a autant de chances que moi et dispose d’autant de moyens, pourquoi ne se prend-t-il pas en main ? Pourquoi attend-t-il des autres ce qu’il est parfaitement capable d’assurer comme tout le monde ? On n’excepte que les vieux, les handicapés et les fous – et évidemment les enfants, puisqu’ils ne sont pas encore citoyens. On peut même ajouter les étrangers désirant devenir français pour les former à bien le devenir. Mais pas tout le monde, ni n’importe qui (c’est l’erreur de la gauche radicale de le croire).

Ce pourquoi il existe une administration, qui effectue la gestion des choses publiques, et un personnel politique, qui impulse les actions. L’administration est cooptée par concours, de façon à assurer un niveau de compétences, mais elle n’a pas à juger du bien fondé des actions : un fonctionnaire fonctionne ; on ne lui demande que d’obéir, à la loi, aux règlements, à la hiérarchie. Que serait en effet une gestion si chaque rouage se mêlait de décider de ce qui est juste ou utile et de ce qui ne l’est pas ? L’État est une mécanique qui doit rester huilée.

Le personnel politique est élu, par différents degrés, directs ou indirects. Son rôle est d’impulser une volonté en vue d’un projet commun (Président), puis de la traduire en lois (Assemblée nationale et Sénat) ou en règlements (gouvernement). Le public confond souvent sous le même vocable de « politiciens » ceux qui gouvernent et ceux qui font la loi. Vieille habitude pré-Vème République, à laquelle François Hollande lui-même sacrifie. Comment considérer en effet autrement que comme archaïque cette propension à faire élire des ministres et à les jeter s’ils ne sont pas élus ? C’est là le propre des régimes entièrement parlementaires que d’élire des gouvernants directement (cas anglais, scandinave ou israélien). Le régime semi-présidentiel voulu par le général De Gaulle, mis en forme par Michel Debré et accentué par les Jospin-Chirac par la réforme du quinquennat avec législatives dans la foulée, distingue clairement les fonctions de faire la loi de celles de gouverner.

Ceux qui gouvernent sont élus directement. Ils passent un contrat entre les citoyens et leur projet ; ils font passer un courant personnel entre eux et le peuple.

Ceux qui font la loi sont dans la tradition séculaire d’élaboration, d’acceptation et de vote du Budget de la nation. Il s’agit du consentement à l’impôt qui fait l’essence même de la démocratie. Chaque citoyen prélevé doit savoir où va sa contribution ; il doit adhérer au projet collectif et accepter une alternance de vues (donc de partis ou de coalitions majoritaires). Le Parlement ne gouverne pas, il examine, réfléchit, débat, et rédige la règle de loi qui sera la même pour tous. Il contrôle l’exécution des lois, dont la première est le Budget annuel. Ce pourquoi députés élus directement sont mêlés aux sénateurs élus indirectement : pour assurer la tempérance des décisions parlementaires. Mais le Parlement (surtout l’Assemblée nationale) est en France plus « godillot » que législateur. La sérénité est rarement son fort. Le gouvernement exige, poussé par le parti majoritaire aiguillonné par l’idéologie, et le Parlement obéit.

Ce pourquoi la France est en déficit chronique depuis 35 ans. Ce pourquoi les abstentionnistes sont nombreux lors des élections de tous ces Messieurs qui se soignent (retraites dès le premier mandat, frais de représentation, assistants parlementaires, voyages à gogo…) – et qui oublient les vrais problèmes des vrais gens. Ou qui se font parachuter dans un territoire qu’ils ne connaissent pas, comme dame Royal, en ballotage avec l’élu de terrain de son propre parti (et soutenue depuis Paris par les deux féministes, la Rigide et la Môme de Troisième) ! Pire encore ceux qui remplacent la règle par l’idéologie : voyez la baffe monumentale qu’à reçu Mélenchon à Hénin-Beaumont, circonscription pourtant très peuple, ouvrière en diable, lui qui se voudrait porte-parole des ouvriers, des petits, des sans-grades.

Le ridicule n’est pas de se présenter, fort de son aura nationale, le ridicule est d’oublier (ou de feindre d’oublier…) que l’élection d’un député ne donne pas un « mandat impératif » pour un parti ou une idéologie, mais que le député représente avant tout les citoyens qui l’ont élu. Ce n’est qu’ensuite que l’ensemble des députés agit pour le collectif national, fort de leur diversité locale.

Ce pourquoi je n’aime pas la politique : elle rend con.

Elle est l’univers de la foi, pas de la vérité. Tout politicien est un idéologue. Devant convaincre pour enthousiasmer, il agite les symboles, manipule la vérité, ment effrontément. Tout lui est bon pour prendre et conserver le pouvoir. Car seul lui importe « le pouvoir ». Cette monomanie rend borné, hypocrite, autiste. Croire est en effet tellement plus facile que de chercher ! Convaincre est nettement plus simple quand il vous suffit de réciter la doxa idéologique de votre camp ! Vous disposez de tout : de la bible du programme, des éléments de langage, de l’exemple de vos copains. Alors que convaincre c’est d’abord écouter, puis exposer le possible parmi le souhaitable, enfin négocier. A-t-on le personnel compétent pour le faire ? Trop issu de la fonction publique, imbue d’elle-même et formatée à savoir mieux que tout le monde ce qui est bon à tout le monde, on voit bien que ce n’est pas le cas. La technocratie tue la politique.

Surtout quand la manipulation des votes veut la majorité parlementaire pour le président tout juste élu ! La réforme du quinquennat, concoctée par les technocrates du PS et les ignares du centre ont dénaturé la Vème République. L’élection de l’Assemblée avait un sens quand elle intervenait à mi-mandat d’un président. Aujourd’hui, les députés sont les dernières roues du carrosse : tout le monde s’en fout. Voyez l’abstention « record » ! Voyez l’élimination du Modem et de Bayrou. La faute à qui ? Sinon à ces apprentis sorciers qui se croyaient malins, sous le président je-m’en-foutiste qui se croyait gaulliste…

Pour être élu, il faut être vu, donc en rajouter. Bien passer dans les médias nécessite de faire des « coups » périodiques, car les médias ne s’intéressent jamais au « normal » mais toujours au pathologique. D’où la surenchère des grandes gueules, des mensonges effrontés, des volte-face inattendues. Chirac était passé maître dans ce bonneteau où le citoyen, au final, apparaissait floué. Royal a poussé la posture au ridicule – à se demander si elle a un quelconque sens politique ! Sarkozy lui a donné une ampleur jamais vue. D’où l’intérêt pour le « cirque » présidentiel (comme aux États-Unis), mais le désintérêt profond pour les « godillots » parlementaires (à l’inverse des États-Unis)…

D’où la lassitude envers tous ces histrions. Professionnels protégés, cumulards, retraités avant l’heure, ils vivent bien… à nos crochets. Dans la situation de marasme qui est la nôtre, c’en devient indécent. François Hollande a su au moins surfer sur ce dégoût là. Jean-Luc Mélenchon a échoué par deux fois sur ce même thème : comment croire en la « vertu » d’un politicien trente ans durant sénateur, qui s’est vautré dans tous les fromages de la république ? Nicolas Sarkozy a su partir, ce qui ne fut pas le cas de Valéry Giscard d’Estaing. Ségolène Royal s’accroche pathétiquement à un poste qu’elle convoite pour « exister » encore, alors que nombre de citoyens en ont assez de la voir. Ne pourrait-elle se faire limer les canines (comme Mitterrand le fit) pour laisser apparaître son vrai talent, comme Laurent Fabius ou Alain Juppé ont su le faire ?

La politique est redoutable car elle fait apparaître le plus vil des gens : l’ambition, le cynisme, la capacité à passer en force malgré tout. L’avidité du pouvoir au détriment de la vérité des choses. Ce pourquoi la politique m’ennuie, profondément. Pour ne pas dire plus.

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Marche en forêt et monastère de Gochavank

Le bus nous conduit au début de la marche du jour. Journée de contraste, d’un côté le soleil méditerranéen du lac Sivan et son paysage de plage à la végétation sèche, de l’autre des forêts de hêtres et du brouillard dans une ambiance de Jura. Il suffit de passer un tunnel…

La région qui borde la frontière azerbaïdjane est verdoyante, plus haute en altitude. Riche en faune et en flore, on la nomme évidemment « la Suisse arménienne ». Elle a vu fleurir les maisons de repos à l’ère soviétique, grands bâtiments collectifs aujourd’hui péniblement reconvertis en hôtels ou en colonies de vacances. Il s’agissait hier de distinguer les ouvriers méritants, mais surtout de s’attacher les dirigeants par des privilèges. L’hôtellerie moderne n’a que faire de ces casernes mal conçues et nous voyons se construire des bâtiments plus design, en un complexe de petits chalets disséminés dans la forêt.

Notre guide arménienne nous a fait ce matin un historique de l’Arménie. Insistant sur la période récente, elle a réglé son sort au système soviétique. « Le tout collectif engendre l’irresponsabilité et aboutit au jemenfoutisme. Si aucun intérêt personnel n’est sollicité, nul ne se préoccupe de préserver ou d’économiser, l’inefficacité règne à tous les niveaux, de la gestion d’une cantine aux atteintes à l’environnement. » L’homme maître et possesseur de la nature gaspille sans compter puisque tout est à tous – sans restrictions – donc à personne. La charge de qui a vécu l’ancien système est sans appel. Elle peut être acide, notre guide arménienne. N’empêche : de l’Ourartou antique au Brejnev contemporain, le socialisme est toujours l’État d’abord.

Elle nous a décrit aussi les premières années de l’indépendance, le blocage du gaz russe. L’Arménie avait arrêté sa seule centrale nucléaire par crainte de voir sa technologie faillir comme à Tchernobyl. Mais le gaz n’arrivant plus pour cause de scission arménienne de la CEI à domination russe, la guerre avec l’Azerbaïdjan pour le Haut-Karabagh bloquant les frontières azérie et turque, le pays a vécu plusieurs hivers de rationnement extrême. L’électricité n’était délivrée que quelques heures par jour. Or le climat est rude puisque l’altitude moyenne est au-dessus de 1000 m. A Erevan, la capitale, les habitants brûlaient dans des poêles à bois tout ce qui pouvait se brûler, « à commencer par les œuvres complètes de Marx et de Lénine (plusieurs dizaines de volumes inutiles) » selon notre guide, puis les bancs des squares. On a accentué la déforestation à cette époque, le temps de remettre la centrale nucléaire en route, révisée aux normes de sécurité avec l’aide technique des Français. Ce n’est qu’en 1995 que la situation est redevenue normale. D’où la hantise arménienne de se voir couper d’une frontière commune avec l’Iran, poumon d’échanges si le monde russe fait pression sur elle. Désormais l’Arménie connaît un excédent d’électricité. Elle l’échange contre du gaz iranien et en donne à la Géorgie qui paye directement la Russie en remboursement des dettes arméniennes.

Nous partons à pied du lac de Parz Litch qui signifie « lac clair ou transparent ». Le sentier au bord du lac est fait de pouzzolane aux trois couleurs, rouge sombre, grise et noire. Notre objectif est le monastère de Gochavank.

Pour cela, il nous faut traverser la forêt européenne composée de hêtres, chênes et charmes principalement. Des fleurs bordent le chemin fort boueux des pluies d’hier. Les jeeps locales ont creusé de profondes ornières et il nous faut souvent passer dans les broussailles sur le côté. Certaines voitures se sont même raclées le ventre à voir les traces. Dans ces grandes forêts transcaucasiennes vivent encore le loup, l’ours et le lynx. Nous voyons d’ailleurs une trace de plantigrade sur le chemin. Je crois y reconnaître la trace d’un pied nu d’enfant mais la trace suivante, en avant, montre de fortes griffes dans la boue. Nous imaginons dans la conversation une randonnée de préadolescents heureux d’avancer pieds nus dans cette boue grasse, nez au vent, excités par les odeurs d’humus et d’herbe écrasée, la peau hérissée de rosée tombée des feuilles, les yeux ravis des fleurs de milieu humide. Il y a même quelques champignons. Mais il s’agit probablement des traces d’un petit ours. Tout est moite, dégoulinant d’eau. Il a plu cette nuit et le ciel reste couvert.

Une rude montée nous fait sortir de la forêt pour culminer dans les champs du plateau. Du foin en meules sèche ici ou là. Un vieux bus Kamaz, de l’ère soviétique, a achevé sa vie dans un tournant puisqu’il n’existe pas de décharge publique en ce pays. On l’a simplement poussé dans un fourré le long du chemin. Nous avons fait une boucle et la voie de terre qui redescend nous ramène au village, là où s’élève le monastère. Il ne s’agissait cet après-midi que de prendre l’atmosphère du pays en marchant dans le paysage, ce qui n’est pas une mauvaise manière d’explorer. Avant la visite, je prends une bière au bar d’en face. C’est une bière Ararat de 4.5° d’alcool ; la bière la plus courante est la Kilikian.

Le monastère construit dès 1188 doit son nom à Mekhitar Goch qui l’a fondé, auteur du premier code civil et pénal du pays. L’église Saint Grigor Loussavoritch est l’un des meilleurs exemples de l’architecture arménienne médiévale.

Elle est ornée de croix très ajourées de style tardif, sculptées par Poghos. Ses bâtiments ont des soubassements cyclopéens de pierres sèches, agencées antisismiques par imbrications. Les pierres ne sont pas rectangulaires mais biseautées pour s’ajuster en angles. D’autres murs, énormes, ont été conservés comme limites, ils dateraient de 3000 ans. Des puits de lumière octogonaux délivrent une lumière chiche dans les salles obscures.

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