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Régression fondamentaliste

Réchauffement du climat, manger bio comme « avant », se soigner par les plantes de grand-mère, des tests ADN pour savoir qui descend de qui, principe de précaution sanctuarisé dans la Constitution, théories du Complot florissantes, retour aux valeurs « morales », renaissance du religieux, islamisme conquérant du VIIe siècle, quête de l’authentique, repli sur la famille, mariage « pour tous » (c’est la nature ?) – il me semble que, dans l’air du temps, tout cela soit apparenté. J’appellerai ce mouvement la recherche du fondamental. Le socle fantasmé comme un refuge, une plaque solide dans ces sables mouvants du global qui va trop vite. J’y vois en réalité une régression due à la peur, l’enfermement dans l’entre-soi, le cocon fœtal.

Tout se passe comme si, sur une mer qui se creuse, les passagers préféraient s’arrimer au bateau plutôt qu’utiliser leur savoir-faire marin pour tenir la barre, sentir le vent et régler les voiles. Ils restent passifs, ancrés dans leur identité mythique et leurs façons de faire ancestrales au lieu d’être actifs, de prendre leur destin en main avec ce qu’ils sont et ce qu’ils savent, les outils d’aujourd’hui. L’époque est au repli, à la méfiance, aux repentirs. Aux retours à…

Les sociétés jeunes sont emplies d’énergie, elles vivent le présent avec indulgence et regardent l’avenir avec optimisme ; le passé n’est pour elles qu’un acquis sur lequel bâtir du neuf, la transmission est tout : aux jeunes d’adapter le passé. A l’inverse, les sociétés vieilles sont fatiguées, elles subissent le présent avec aigreur et tout changement comme une agression, regardant l’avenir avec noirceur ; le passé est pour elles un asile, un « âge d’or » regretté (et fantasmé). Si les années post-68 ont eu leur lot d’infantilisme et de dérives anarchiques, elles avaient au moins le mérite d’un optimisme à tout crin, même pendant l’horrible guerre du Vietnam, même après les deux crises du pétrole. Qu’est-ce qui a cassé ?

hokusai la vague

Probablement l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 qui a cassé le rêve avec la rigueur dès 1982, le SIDA qui a douché les ardeurs polysexuelles dès 1984, plus largement le vieillissement démographique et, depuis 2005 environ, le réveil agressif des sectes de l’islam. N’évacuons pas quand même la politique : quand les politiciens sont incolores et abouliques, les citoyens ne se sentent plus gouvernés (Chirac, Hollande…).

Si le mouvement de moindre optimisme est général dans les sociétés occidentales, plus que les autres la France est touchée. Certes, l’ouverture du monde après la chute du mur de Berlin, la conversion chinoise au capitalisme et la réémergence des États-Unis comme puissance mondiale, ont relativisé la place d’un pays moyen comme la France. Puissance militaire faible faute de crédits, en croissance molle faute de réformes, au budget en déficit systématique pour cause de vieillissement, avec un État de plus en plus impuissant par inertie bureaucratique et empilement de petits pouvoirs, la France a été touchée en pire.

Les Français ne se font pas confiance entre eux comme le montrent Yann Algan en économie, Pierre Rosanvallon en politique, Anne Chanon pour les partenaires sociaux, Michela Marziano pour la société et Capet-Delavallade pour l’information (voir références en fin de note). Ils n’ont pas confiance en leurs hommes politiques, ni en leurs journalistes, ni en leur justice ; ils n’ont confiance ni dans l’économie, ni dans la pharmacie, ni même en la science. « On » leur cache des choses, « on » veut les arnaquer, les dominer, les empoisonner. Ont-ils confiance en eux-mêmes ? Même pas, montrent les sondages. Donc ils régressent. Ils se réfugient dans les bras de maman au passé, les remèdes de grand-mère, l’autorité du grand-père, le souvenir (glorieux ?) de la guerre de 14 ou de l’indignation de 40 (malgré le TRÈS faible nombre de résistants…)

De quand date ce divorce croissant entre les citoyens et l’État, les salariés et les patrons, le secteur privé et les fonctionnaires ? Des années 1980 selon Yann Algan, mais déjà après 1945, précise-t-il. Il y voit la trace de la lâcheté des élites en 1940 et des dénonciations de clochers durant l’Occupation – où l’égoïsme s’appelait « marché noir ». Mais l’après 1945 voit aussi cette socialisation corporatiste de la société française qui dresse « ayant droits » contre « exclus » pour un peu tout : sécurité sociale, chômage, accès syndical à certains métiers (ex. le Livre, les dockers), niches fiscales, statuts protégés, privilèges. La France « classes contre classes » est le pays occidental où la fraude est considérée comme moins « immorale » qu’ailleurs – où le gauchisme, « cette maladie infantile », fait le plus recette, où l’écologie politique est la plus immature, la plus courte-vue, la plus arriviste. Le Français est celui qui se méfie le plus des autres.

Dans une société de défiance, le pays est une jungle et l’homme un loup pour l’homme. D’où ces comportements de clans, cette société de cour autour des « célèbres » (qu’ils soient politiciens, footeux, histrions de média ou acteurs-chanteurs-fêtards) ; d’où surtout ce repli sur la cellule familiale et ces ‘Tanguy’ attardés. La crainte envers tout ce qui change, tout ce qui vient d’ailleurs, tout ce qui est dit par un quelconque pouvoir, tout ce qui n’est pas reconnaissable, engendre angoisse et comportement de fuite. On réclame des lois, du flic, du contrôle.

On exige que le maïs soit racialement pur et pas manipulé et que le porc soit bio (mais en gardant les prix les plus bas), que les sans-papiers soient analysés ADN parce que les faux-papiers circulent trop facilement (mais en glorifiant les Droits de l’homme), que les radicalisés soient exclus de la nationalité et fusillés en Syrie  et en Libye par les forces spéciales (mais qu’on « respecte » les différences), que l’économie soit contrôlée parce qu’elle va « dans le mur » ou « de crise en crise » (mais sans toucher au SMIC, ni aux 35h, ni à l’âge de la retraite, et sans baisse des salaires ni impôts en plus)… Comme si l’avenir n’était jamais autre chose qu’un « pari », comme si tout pari n’exigeait pas un minimum de confiance en soi, donc d’oser être responsable. Après tout, mettre au monde un enfant, accueillir un hôte, planter de quoi se nourrir, investir des capitaux : qu’est-ce donc d’autre qu’un défi à l’avenir ? Il faut avoir la foi en sa propre énergie pour supporter de voir croître et s’épanouir un être, une plante, une idée.

liberte fenetre ouverte

Il semble que les Français n’aient plus cette foi en eux-mêmes, plus de ressort. Leur énergie vitale disparaît, leurs comportements sont ceux de vieux, avec ces remugles des années 30 qui remontent même à gauche : chez Bové l’antimoderne, adepte de la pureté génétique des maïs ; chez Le Foll et les lefollistes qui crient aux chambres à gaz quand on prononce le mot « détail » ; chez les agités de l’extrême Mélenchon qui font de Che Guevara le néo-Christ pur et sans tache d’une révolution sans cesse à venir – alors qu’elle est bel et bien venue cette révolution à Cuba, et qu’on voit très bien ce qu’elle a donné ; chez les sectaires religieux pour qui il faut revenir à la Lettre et se garder de tout, réfugiés en ghettos haineux poussés à la violence ou au suicide camouflé en « martyre » ; chez les parents déboussolés qui en reviennent aux bonnes vieilles méthodes et réclament le b-a ba pour la lecture et la pension disciplinaire pour les ados. A quand le retour du fouet ? de la peine de mort ? des frontières sûres et surveillées ? du petit franc manipulable à merci ? des gazogènes ? de la miss France 1960 dépucelée à l’arrière d’une Dauphine ?

miss france 1960 en 2014

Repentez-vous d’avoir colonisé il y a trois générations ; repentez-vous d’appartenir à une civilisation qui valorise la liberté et l’égalité des sexes alors que d’autres ont « le droit » d’être différents (et de nous l’imposer) ; repentez-vous d’avoir « exploité la nature » depuis le néolithique ; repentez-vous d’être vous – Français minables intoxiqués d’État – dans un monde qui valorise l’initiative, l’originalité, l’individu ! Dans la confusion ambiante, les fondamentalismes de tous bords semblent avoir de beaux jours devant eux : le religieux, l’idéologique, l’écologique.

Alors que l’identité n’est pas honteuse, elle doit « servir » plutôt qu’être un ghetto. Rejeter l’identité, c’est se rejeter soi, se haïr au profit du vide que n’importe quoi pourra remplir. La défiance envers les semblables ne serait-il pas manque de confiance en soi ? Le repentir une fin de vie ?

Les syndicats ne sont pas représentatifs, les partis ne reflètent que les ego surdimensionnés de leur leader, les élus promettent tout ce qu’ils n’ont aucune intention de tenir, l’Union européenne avance sans que nul ne la contrôle, l’islamisme convertit à tour de bras les faiblards tandis que les Juifs sont laissés à « leurs responsabilités » et les Chrétiens moqués comme ringards. On ne peut faire confiance ni à l’idéalisme de gauche, ni aux intérêts trop bien compris de droite, ni même à “la pensée gros bras” des agriculteurs-taxis-zadistes écolos-No Borders.

La base est la confiance, or qui sont les politiciens aptes à donner confiance ? Sans confiance, impossible de décorporatiser la société française, ni de faire la pédagogie de nos atout réels dans la globalisation.

Tout fondamentalisme est un obscurantisme, une attitude réactionnaire qui vise à revenir à la lettre, aux origines, au fondamental, à l’essence. Le contraire absolu de l’émancipation des Lumières qui vise à libérer l’individu de ses déterminismes biologiques, familiaux, sociaux, claniques, raciaux, religieux et j’en passe. Chacun dans sa case, décrète le fondamentaliste, convertissez-vous ou l’on vous anéantit ! A la religion, au socialisme, à l’ultra-libéralisme, à la vision allemande de la dette, aux zones humides et autres paradis à bestioles. Autisme agressif, refus d’écouter l’autre, la force comme seule valeur.

TOUS les idéologues agissent de même, les frondeurs, la gauche morale, la droite vertueuse, le retour de l’ex-président, les gestatrices pour autrui, les casseurs anti-droit, les sans-frontières, les élèves qui refusent l’histoire, les niqab qui refusent le visage, « la direction » d’Air-France et les « salariés en colère » – tous sont aussi bornés, aussi abêtis par leur « bon-droit » ou leur « mission ». Toute critique à leur encontre est assimilée à une maladie mentale ou à un complot.

Comment voulez-vous avancer dans ce cas ? Analyser, négocier, proposer ? Si le dilemme est le tout ou rien, le résultat est le plus souvent rien.

Faute de confiance, faute de culture, faute de raison.

Yann Algan, La société de défiance, Livre de poche 2013, €5.60
Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie : la politique à l’âge de la défiance, e-book format Kindle, €14.99
Anne Chanon, L’entreprise à l’ère de la défiance : de l’intérêt du dialogue sociétal, 2012, L’Harmattan, 372 pages, €38.00
Michela Marzano, Le contrat de défiance, 2010 Grasset, 320 pages, €19.30
Philippe Capet et Thomas Delavallade, L’évaluation de l’information : confiance et défiance, 2013, Hermès Science Publication, €79.00

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Mary Higgins Clark, Le démon du passé

mary higgins clark le demon du passe
C’était au temps de la génération d’avant, au temps où Internet n’existait pas encore, ni les téléphones mobiles, ni les ordinateurs portables. Il fallait téléphoner d’une cabine ou d’un bon vieux fixe, aller sur place chercher dans les archives des journaux papier ou en bibliothèque, prendre rendez-vous formellement par courrier ou aller sonner à la porte.

Relire cette époque, pas si lointaine pour qui aborde la perspective de la retraite, est aussi exotique que relire Balzac. Nous sommes dans un autre temps, avec d’autres mœurs. Non, ce « n’était pas mieux avant », mais c’était différent. S’y replonger est reposant.

Mary Higgins Clark, magicienne américaine du suspense, concocte ici l’un de ses meilleurs livres. Elle décrit avec une précision critique les us et coutumes du monde politicien à Washington, le Président qui attire à lui les Élus tel un Dieu-le-Père, le Vice-Président qui pourrait être pour la première fois une femme élevée comme un Fils, et le menu fretin des députés et sénateurs pris en plein grenouillage dans le bénitier.

La presse reste cruciale pour établir ou ternir une réputation. Les journaux qui tachent les mains sont omniprésents mais la télé et les émissions des journalistes-phares ont un impact presque aussi grand.

Pat Traymore, executive woman du rêve américain, corps souple et dents longues, est jeune et talentueuse, tout ce qu’il faut pour réussir. Elle est engagée sur sa réputation par un média local de Washington DC pour établir le portrait d’une sénatrice de l’État de Virginie, Abigaïl Jennings, qui a pris la place de son mari après que celui-ci fut décédé dans un accident d’avion d’affaires tout neuf où il était seul à bord avec un pilote expérimenté. Abigaïl est partie de rien, sa mère était cuisinière d’une famille riche ; elle s’est faite toute seule, autre incarnation du rêve américain ; elle pourrait être pressentie pour devenir Vice-Présidente.

Mais elle répugne à évoquer ses années de jeunesse dans un bled paumé d’un État très bourgeois. Pat Traymore aura fort à faire pour humaniser ce bourreau de travail, femelle froide et rigoriste envers ses subordonnés. Malgré désaccords et embrouilles, elle va y parvenir – mais pas sans modifier quelque peu l’image de cette icône politique… dans un sens que nul n’avait imaginé.

mary higgins clark le demon du passe1999

Car Pat Traymore s’appelait Kerry Adams lorsqu’elle avait trois ans. On a retrouvé son père et sa mère morts, un pistolet entre eux, dans leur salon de Georgetown, elle-même dans le coma, crâne fêlé et jambe droite brisée. Adoptée par ses grands-parents et élevés loin des États-Unis, elle a voulu revenir dans la maison du crime, qui lui appartient par héritage, pour enquêter sur son propre passé.

C’est alors qu’elle reçoit des menaces d’un illuminé qui croit obéir à la voix de l’ange Gabriel…

Peu à peu, le puzzle éclaté va se mettre en place car tout est lié : les parents de Pat Traymore, la sénatrice Abigaïl, les décès mystérieux qui jalonnent sa carrière, l’illuminé et sa « fille ». Enquêter, réfléchir, remuer le passé – tout cela va forcer les vieux acteurs à agir, donc à se découvrir. Et la fin n’est pas celle qu’on croyait, sinon il n’y aurait pas surprise.

Un beau suspense, enrobé dans une description sociologique minutieuse de ce petit monde des dieux qu’est la politique à la capitale fédérale. Trente ans après – une génération – ce livre reste tout aussi intéressant à lire. Car rien n’a changé des caractères humains ni des mœurs politiciennes.

Mary Higgins Clark, Le démon du passé (Still Watch), 1984, Livre de poche 1999, 286 pages, €6.10
Format Kindle, €7.49

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Corps et esprit à Tahiti

Une maison close à Tipaerui, aux portes de Papeete. La madame Claude locale employait six vahinés âgées de 18 à 22 ans qui étaient bien traitées, avaient le droit de jeter un œil discret à l’arrivée du client et de refuser la passe si l’homme n’était pas à leur goût ou était une connaissance. Les clients ? Des hommes âgés de 30 à 70 ans pour la plupart mariés. Les tarifs ? Entre 10 000 et 15 000 XPF la passe (84 à 126€) en fonction des prestations demandées. 4 000 appels téléphoniques en un an ! 18 mois de prison – avec sursis- pour la tenancière.

tahiti fesses nues

Violence, violence : Il met deux hommes KO et frappe son frère à la tête au coupe-coupe. Il violait sa nièce de 11 ans tous les soirs : 12 ans de réclusion. En 2013, la brigade de prévention de la délinquance juvénile de la gendarmerie a eu à traiter 230 dossiers d’agressions sexuelles et viols sur mineurs. Il a 18 ans à peine, 13 condamnations, et s’en prend aux magistrats. Le juge lui demande « Vous faites quoi toute la journée ? » Le jeune homme « Je cambriole ».

Un papi de 67 ans tabasse son mo’tua de 8 ans et l’envoie à l’hôpital, 45 jours d’ITT un bras fracturé, parce que l’enfant s’en prenait à un chien qui l’avait mordu ! A Bora Bora, la perle du Pacifique, trois jeunes s’en prennent à un automobiliste, un le frappe à coups de poings, de pieds, l’homme est à terre inconscient. Il décédera peu de temps après. Pourquoi ? « J’ai pété les plombs ». Ses deux autres amis ne sont pas intervenus. Le frappeur avait beaucoup consommé d’alcool… Certaines communes, devant cette hausse de la violence, ont limité voire interdit la vente d’alcool le week-end. Elles sont allées voir les parents de ces jeunes violents, car beaucoup de parents n’éduquent plus leurs enfants ou se laissent aller. La solution ? « Il faudrait que tous se donnent la main » pour combattre cette violence.

La plantation de paka et son commerce se portent bien, merci. Le pakaculteur de Papara reconnaît avoir écoulé 1 200 pieds de cannabis en moins d’un an. Au prix de 60 000 et 125 000 XPF le pied de paka. La gendarmerie détruit régulièrement les pieds quand elle les découvre et l’on considère que Papara, Paea et la presqu’île de Taravao sont les greniers de ces cultures sur l’île de Tahiti. La gendarmerie estime qu’un pied de pakalolo d’1m50 pouvait produire de 20 à 25 boîtes (en général petites boîtes d’allumettes) telles que celles qui sont revendues à 5 000 XPF (42€) dans la rue et ainsi générer un bénéfice compris entre 60 000 et 125 000 XPF (1050€) le pied.

eglise adventiste tahiti

Comme antidote : trois semaines de conférences en soirée données par un pasteur évangélisateur de l’Église Adventiste venu spécialement de Nouvelle-Zélande… Beaucoup de monde, l’homme est un pro. Ses discours sont rôdés. Il est bilingue anglais-français, originaire des Seychelles. Le matin, dès 5 heures, il réunit ses paroissiens dans le temple afin d’écouter les enseignements de la Bible, remettre les points sur les i, re-booster leur foi, prier. Il semble qu’il y avait un relâchement dans l’église adventiste de Polynésie, certains croyants avaient besoin d’être secoués de leur torpeur. « Il faut prier à tout moment, être de bons enfants, de bons parents, pratiquer le jeûne, manger végétarien » – enfin une totale remise en pratique des consignes adventistes. « Jésus revient bientôt. – Il devait revenir en 1844 ? – Alors, il a du retard ». A mon humble avis, les croyants n’étaient pas encore prêts.

Les conférences de soirée (19 heures-21 heures environ) sont traduites en tahitien par un bénévole laïc, à destination des ma’ohis. La majorité des présents sont attentifs sauf quelques énergumènes, surtout des ados qui, casquette vissée sur la tête, i-phonent à tout rompre. Cette lecture expliquée de la Bible est fort précieuse et nécessaire pour un grand nombre d’individus. A la fin de ces trois semaines de séminaire, un nombre important de demande de baptêmes a été annoncée et ont eu lieu sous le grand chapiteau. Certains catholiques, riches, ayant demandé le baptême aux Adventistes ont été pris « en chasse » par les membres du clergé. Les catholiques pauvres ayant été nouvellement baptisés adventistes n’ont pas reçu ces visites. On peut sauver toutes les âmes ou certaines seulement en fonction de l’épaisseur du portefeuille ?

Le concubinage, si courant en Polynésie française, est interdit de cité dans l’Adventisme. Les personnes ayant demandé le baptême par immersion au pasteur ont été priés de régulariser leur situation matrimoniale. D’abord se marier, ensuite le baptême. En attendant le mariage il ne faut plus vivre sous le même toit. Certains en profitent pour faire payer le repas de mariage à l’Eglise (en fait les généreux donateurs) repas où ils inviteront toute leur famille et amis, au bas mot une centaine d’affamés et ils emmèneront en plus les doggy-bags à la maison. Pour être belle la future Madame réclame des sous pour s’acheter des habits, de beaux habits aux couleurs qu’elle exige : pour elle ce sera blanc et mauve, fleurs itou. Pourquoi ne pas en profiter ? Pas de bijoux, c’est interdit dans l’Adventisme – heureusement sinon elle aurait demandé un diamant ou autre pierre précieuse, ouf !

Il y a neuf enfants à placer. La fille d’une paroissienne a pris un tane api (un nouveau mec) plus jeune qu’elle. Il ne veut pas des enfants de l’autre ! La mamy cherche à placer ses neuf mootua (petits-enfants) auprès des familles adventistes du village. Ainsi, dit-elle, je pourrai les voir au Sabbat. L’assistante sociale a la charge de placer ces neuf frères et sœurs délaissés.

Hiata de Tahiti

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Culture, inculture, multiculture

Le débat existe dans l’élite française entre les bobos postmodernes, nomades sans attaches, qui se croient de gauche alors qu’ils adoptent sans réfléchir l’idéologie américaine de l’homme sans qualités – et les autres, attachés aux Lumières mais ancrés dans une culture ouverte : celle de l’Europe.

• Les cultures existent, elles sont diverses – c’est un fait anthropologique.
• Elles ne sont ni isolées, ni figées, mais en interactions entre elles et en devenir – c’est un fait historique.
• Elles fondent les appartenances et font société par la transmission des façons de voir et de sentir, de parler et de se comporter, de cuisiner et de croire – c’est un fait sociologique.

Mais les bobos de gauche ne croient pas aux faits ; ils préfèrent leurs illusions confortables de Bisounours roses pour lesquelles tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et si le monde entier se donnait la main… La niaiserie du christianisme de vieilles filles laïcisé sous forme « d’idéal » humanitaire.

Je crois pour ma part que les croyances ne doivent pas tenir contre l’analyse des faits. Ce pourquoi je ne peux « être » de gauche, puisque les bobos de gauche, qui refusent tout naturalisme et toute essence, font de cette croyance en l’utopie que tout le monde il est beau une « essence » qui prouverait la gauche. Je ne peux que « suivre » la gauche en quelques actions, mais pas en croyance.

Contrairement aux communautaires, pour qui la culture enferme dans le clan et assigne aux traditions et à la religion, les sociétaires croient en l’Homme abstrait platonicien, d’essence universelle. Or si j’ai croisé nombre d’humains, je n’ai jamais rencontré l’Homme en soi : il faut faire avec. Je ne crois donc ni l’une ni l’autre des positions tranchées entre communauté ou société. Chaque être humain est dans une dépendance, mais relative, à son milieu ; il dispose d’une autonomie – qui croit avec son niveau d’éducation, son intelligence et ses moyens d’existence. Encore faut-il vouloir acquérir tout cela, au lieu de récriminer être discriminé. La multiculture serait-elle une façon de nier la culture par inculture ?

torse plastique

Il suffit de quitter la France pour se sentir français, l’Europe pour se constater européen et – nous ont dit les astronautes d’Apollo 13 – de quitter la planète pour se sentir vraiment terriens. Il y a donc bien un universel humain, mais dans lequel les appartenances emboitées ont chacune leur place sans qu’aucune n’exclue l’autre. Dans les faits, nous parlons des langues différentes, vivons sous des climats différents, avec des cultures (agricoles) et des habitudes culinaires différentes, un rapport à l’État et à la société différent. Il faut tout le narcissisme des bobos égoïstes dans leurs « créations » artistes (et jalousement gardiens des « droits » d’auteur sur leurs œuvres), pour ne pas vouloir même le savoir. Il faut toute la bêtise de masse de la classe aisée politiquement correcte, qui s’auto-congratule entre soi dans les médias connivents, pour ignorer qu’on peut être de tel village et disons Normand et Français, Français et Européen, et se sentir appartenir à la planète pour prendre soin d’elle. Ignorer : est-ce faire preuve de culture ?

La culture est naturelle, mais elle n’est pas de nature. Les multiculturalistes confondent allègrement, avec cette courte vue qui est de leur génération, la multiplicité des cultures (qui est une bonne chose en termes d’environnement) et la multiculture (qui est un magma sans queue ni tête). Mais le bobo cultureux adore faire ce qu’il veut, quand il veut, sans se soucier des autres et encore moins de la cité. « J’ai l’droit » est son slogan, sans cesse réaffirmé sur la route en voiture, en contresens en vélo à Paris, en skate sur les trottoirs (à 30 ans passés). Il adore papillonner, le bobo sans passé, goûter un peu de ci, et puis un peu de ça, guidé par les « j’aime » ou « j’aime pas » dont il assaisonne ses « commentaires » emplis de vide sur les réseaux sociaux. Sans voir que ce papillonnage participe de l’abrutissement commercial du système économique (que pour autant il pourfend… en paroles seulement). Le marketing fait son miel des micro-tribus qui cherchent à se « distinguer » pour se hausser du col, montrer combien ils sont « plus » beaux et gentils que les autres, voire combien ils sont « trop ».

Ils sont contre les cultures car « la » culture demande un passé, qu’ils récusent (bien qu’ils se repentent sans cesse et commémorent à longueur d’année), et que « la » culture demande un effort dont ils sont incapables, bien trop accros aux derniers gadgets de la technique (dont ils vilipendent l’intrusion et l’esclavage à longueur d’éditoriaux indignés). Nier toute différence permet leur liberté négative, celle de faire ce qu’ils veulent quand ils veulent et comme ils veulent, degré dernier de l’individualisme narcissique qui est la licence – cette perversion démocratique analysée par Tocqueville.

Rien de plus intolérants que ceux qui ont répudié la Raison au nom de la Tolérance. Car ce qu’ils affichent n’est jamais pratiqué, mais imposé comme mantra et slogan. Le « respect » pour tout et tous n’est qu’ignorance de tout et tous. Une vaste flemme qui répugne à aller vers l’Autre, l’Étrange ou l’Ailleurs parce qu’on préfère cocooner dans son nid douillet, entre soi. De cette paresse on fait vertu, « stigmatisant » ceux qui évoquent les particularités des gens autres que les nôtres, grimpant immédiatement aux rideaux du « racisme » et de la « Shoah » – mot magique, tu-dois impérieux qui arrête toute discussion. Là où il n’y a rien à débattre, il n’y a pas d’attention à l’autre (qui pense différemment de vous), ni de démocratie possible. Il y a seulement l’égoïsme borné de qui croit détenir la Vérité tout entière, troupeau qui voudrait imposer par la force du politiquement correct le silence à tous ceux qui osent être (eux aussi, quel scandale !) des individus pensants.

Nier les autres, leurs particularités, leur culture propre, c’est faire du monde un endroit « neutre » et des gens un genre : l’« homo » standard réduit aux actes, sans attache – ni humanité. Acte de consommer : homo oeconomicus ; acte de produire : homo faber ; acte de gloser : homo delirans. Il est bien beau, le bobo, dans son inculture de bande, de mépriser l’homo oeconomicus (évidemment « libéral », alors qu’il ne sait même pas ce que le mot « libéral » veut dire). Il est qui, lui, l’homme sans qualités ?

poubelles de l histoire

La gauche postmoderne avec sa multiculture négociée, métissée, fluctuante, est un toxique dangereux.

  • L’État islamique ne se fait pas faute de lui enfoncer dans la gorge à coup de coutelas ou de balles de 9 mm que « sa » culture n’est pas la leur.
  • Le Juif orthodoxe qui brûle des bébés et poignarde allègrement les pédés en Gay pride piétine les héros de la grande cause victimaire bobo.
  • Le Catho intégriste qui brûle des cinémas, pisse sur les œuvres narcissiques ou profane des tombes de victimes, nie les « œuvres » pour lui de non-culture.

Tous disent leur haine de la multiculture, du mélange à la carte et du métissage. Faudrait-il, au nom du tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil – au nom du multiculturel – accepter ces manifestations tellement « originales » ?

Au contraire, il faut « stigmatiser » les haineux, les meurtriers, les intolérants. Et, pour cela, assigner les multicultureux à leur inanité. « Les » cultures existent ; elles ne se font pas la guerre – sauf si on les nie. Ce sont les bobos réfutant les différences qui suscitent la haine et la guerre, pas la loi républicaine qui reste neutre et laïque pour tous. On ne peut faire société en climat de guerre civile, or les bobos clament qu’il « faut » faire société. Ils étalent en cela leur inculture pétrie de contradictions dont ils ne veulent même pas débattre : ils sont bien trop contents d’eux.

Seul le déni de ce qui existe alimente le fantasme et fait monter la peur – jamais la réalité toute crue.

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Pas d’égalité sans frontières

La visée démocratique est d’assurer à chaque citoyen l’égalité en dignité et en droits, l’égalité des chances et les filets de solidarité en cas d’accidents de la vie. L’exercice de ces droits exige la cohésion sociale nécessaire pour que chacun contribue en fonction de ses moyens, en étant d’accord sur le vivre ensemble.

Tout cela ne peut se réaliser que dans le cadre de frontières définies, territoriales et de civilisation.

gamins aventure

Il ne s’agit pas d’ériger des barbelés (comme aujourd’hui en Hongrie et en Israël, hier en Europe avec le rideau de fer), ni même de revenir au souverainisme gaullien (traditionnellement nationaliste) de la génération passée. Les valeurs de démocratie parlementaire, majoritaires en Europe, ne doivent pas être bradées au non de « l’urgence » ou des « circonstances ». Devant les drames syriens ou libyens, l’Europe doit rester terre d’accueil – et offrir une hospitalité digne (même si elle est définie comme temporaire) aux demandeurs du droit d’asile. Mais confondre immigration de peuplement et immigration sous peine de mort est une imposture des politiciens. Ils doivent avoir le courage de dire à leurs peuples qu’accueillir les vies menacées n’est pas la même chose qu’accueillir « sans frontières » la misère du monde. A ce titre, l’allemande stricte Angela Merkel apparaît plus dans le ton des Lumières que le falot hésitant François Hollande, dont on se demande s’il incarne les « valeurs de la république » ou si ce ne sont, pour lui, que des mots. Il est vrai que le gauchisme des tribuns populistes ou des féministes arrivistes, et jusqu’aux frondeurs de son propre parti, lui font manifestement peur. La multiplication des « il faut que nous puissions… il faut que nous puissions… » dans son discours d’hier montre combien il pose de préalables, conscients et inconscients, à toute action.

Cette « gêne » des politiciens, particulièrement français, tient à ce qu’ils récusent « l’identité » nationale au profit d’un universalisme aussi vague que creux. Et lorsque les politiciens ne savent plus ce que signifie « être français » (sinon résider en France, d’après certains bobos de gauche…), le peuple de France ne veut pas voir « diluer » sa manière de vivre et ses mœurs dans un melting pot sans but ni queue, ni tête. Les Français sont accueillants à la misère du monde (voyez toutes les associations d’aide aux migrants) ; ils refusent cependant qu’on leur impose (par lâcheté) d’accepter que les miséreux viennent imposer leur foi et leurs façons. cela se comprend. La France, comme l’Europe, ne peut être accueillante aux menacés pour leur vie QUE si elle est sûre d’elle-même, de ses valeurs et de sa civilisation. Pour cela, il lui faut un espace, délimité par des frontières, et une charte du « vivre ensemble » commune à laquelle tous les postulants à s’installer soient soumis. C’est le rôle du politique que de définir le territoire, les règles, et de les faire respecter : où sont donc ces pleutres au moment où les enfants se noient à leurs portes ? Ne rien faire est pire que décider car, au moins, le peuple sent qu’il a des décideurs et pas des couards à sa tête.

Les enfants devraient être heureux de vivre (voir ci-dessus), pas mourir pour rien (voir ci-dessous).

enfant syrien noye

Plus généralement, dans un monde qui se globalise et qui devient plus dangereux, les petites nations fermées sur elles-mêmes sont amenées à disparaître. Je crois en l’Union européenne qui harmonise le droit et fait discuter entre eux les pays voisins, comme en la Banque centrale européenne qui assure la liquidité au grand ensemble monétaire, tout en surveillant les risques financiers du système international. Même si l’affaire grecque a été mal gérée, revenir au « franc » et aux petites querelles d’ego entre politiciens avides de dépenser sans compter pour leurs clientèles me paraît dépassé. Ce serait une régression, un renferment sur soi, avec barrières protectionnistes et montée de haine pour tous les hors frontières (pour ceux qui étaient là, rappelez-vous les années 50…)

Mais en contrepartie, la tentation des fonctionnaires européens de niveler les cultures au profit d’un politiquement correct neutre, où la diversité des projets politiques et la diversité des approches paralyse la décision, me paraît tout aussi une impasse. Les palinodies du Conseil européen sur l’accueil des migrants en est un exemple, le faux « débat » sur la Grèce également : si les Grecs veulent rester dans l’euro, ils doivent obéir aux règles définies en commun et acceptées précédemment par leurs gouvernements ; s’ils veulent sortir, ils le votent et l’on aménage leur repli. Un peu de clarté serait nécessaire aux citoyens.

La convergence du droit est utile à l’Europe, la convergence des cultures non. C’est la diversité qui fait la concurrence économique (selon les règles pour le bien-être des citoyens), et la diversité encore qui fait l’originalité culturelle du continent. Les exemples de la Chine et de la Russie, unifiées sous un empire centralisateur, montrent que le progrès humain avance mieux dans les ensembles de liberté que dans les ensembles autoritaires en termes de curiosité scientifique, de création culturelle, d’innovations techniques, d’entreprises. La Cour européenne des droits de l’homme et sa définition neutre, par exemple, de « la religion » montre combien ses jugements peuvent être biaisés, incompréhensibles et inefficaces. Car le neutre nie le particulier. Qu’y a-t-il de commun entre le christianisme, dont le modèle est le Christ pacifique tendant l’autre joue et rendant à César son dû, et l’islam, dont le modèle est le croyant guerrier qui veut convertir la terre entière à la loi unique (charia) et se bat même contre ses propres démons (djihad) ? Regarder chaque religion en face, c’est reconnaître en l’autre sa différence, donc le respecter – tout en pointant bien les règles communes que tous les citoyens en Europe doivent eux aussi respecter, comme partout ailleurs.

La France est paralysée parce qu’elle a abandonné beaucoup à l’Europe, mais l’Europe est paralysée parce que nul politicien national ne veut se mettre dans la peau d’un citoyen européen. Parce qu’il n’existe qu’en creux : vous ne comprenez ce qu’est « être européen » qu’uniquement lorsque vous allez vivre ailleurs qu’en Europe…

L’Union européenne doit avoir des frontières sûres et reconnues : à l’est, au sud (le nord étant pour les ours et l’ouest pour les requins). Le flou entretenu sur les frontières au nom de l’intégration sans limites est dommageable pour l’identité de civilisation européenne (identité qui n’est en rien une « essence » figée, mais qui évolue à son rythme et par la volonté de ses membres – pas sous la contrainte extérieure). D’où les partis nationalistes qui ressurgissent ça et là, un peu partout, et qui montent en France même.

Car la France socialiste a peine à incarner une identité nationale dans cet ensemble flou européen. L’universalisme, la mission civilisatrice, la culture littéraire existent ; mais c’est une identité du passé. Que dire d’universaliste aujourd’hui, sinon des banalités de bonnes intentions jamais suivies d’effets concrets, ou avouer une soumission plus ou moins forte aux empires alentours (l’argent américain ou qatari, la brutalité russe, la croyance islamiste) ? L’Éducation « nationale » veut délaisser l’histoire « nationale » pour en souligner dès le collège ses péchés (esclavage, colonialisme, collaboration, capitalisme) – sans présenter de modèles positifs auxquels s’identifier, à cet âge de quête. L’histoire est-elle notre avenir ? Si François Hollande l’affirme du bout des lèvres, dans un discours convenu en juin au Panthéon écrit probablement par un technocrate, ce n’est qu’un mot creux comme le socialisme sorti de l’ENA en produit à la chaîne. Dans le concret, ce « mouvement » qu’il appelle semble sans but. Consiste-t-il à s’adapter au plus fort dans le monde – comme le montre la loi sur le Renseignement ? Où au vent de la mode chère aux bobos qui forment le fond électoral du PS, prônant une vague multiculture furieusement teintée américaine ?

France Vidal de la Blache

L’écart est moins désormais entre la gauche et la droite qu’entre les nomades globalisés hors sol et les sédentaires solidaires nationaux. Reste, au milieu, l’Europe – mais elle ne fait pas rêver, trop tiraillée, trop honteuse, sans objectif clair.

Les grandes idées en soi sont des moulins à vent. Il ne s’agit pas de céder la morale au cynisme des intérêts, mais d’élaborer une morale pratique. Entre deux légitimités, la politique doit adapter les moyens possibles. Il faut désormais sauvegarder la sociabilité au détriment de l’hospitalité car, comme le disait Michel Rocard, nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde – même si nous devons en prendre notre part. Les conditions d’un bon accueil est de préserver la cohérence de la société. Ce qui exige le rejet de ceux qui refusent de suivre les règles, qu’elles soient de mœurs, économiques ou religieuses. Pour qu’il y ait vie commune, il faut le désirer ; qui n’en a pas envie n’a pas sa place – ce qui est valable aussi bien pour la Grèce que pour l’islam salafiste.

A l’époque où la modernité agite non seulement la France et l’Europe, mais plus encore les grandes masses aux frontières que sont la Russie et les pays musulmans, la « république moderne » chère à Hollande (reprise à Brossolette et Mendès-France) reste à construire. Lui n’a pas même commencé. Au lieu de mots creux et des yakas de tribune, établir des frontières distinctes pour dire qui est citoyen et quels sont des droits, quels sont ceux qui sont accueillis au titre du droit d’asile, faire respecter la loi sans faiblesse contre les autres, les hors-la-loi (salafistes, UberPop) ou les non-citoyens illégaux (imams interdits de territoires et qui sont revenus prêcher dans les mosquées – comme l’avoue Nathalie Goulard, député). Les repères d’identité française dont parle Patrick Weill dans son récent livre – égalité, langue, mémoire, laïcité par le droit – doivent être appris, compris et acceptés par tous ceux qui aspirent à vivre en France. L’assimilation, dit Patrick Weill, est le fait d’être traité de façon similaire. L’égalité en droits n’est possible que s’il existe un consensus minimum sur cette culture du droit.

L’éternelle « synthèse » du personnage actuellement à la tête de l’État comme s’il était à la tête d’un parti est non seulement fadasse, mais inefficace : elle entretient l’insécurité sociale, culturelle et militaire.

Il n’y a pas d’égalité sans frontières définies : qui est citoyen ou accueilli, avec quels droits, sur quel territoire.

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Prédiction, prévision, prospective

Chacun sait qu’il est plus facile de « prévoir » le passé que l’avenir… Chacun croit savoir ce qu’il aurait fait s’il s’était trouvé dans telle situation. La raison en est que l’enchaînement des causes, survenues par hasard, peut être logiquement reconstitué lorsque l’on a une vue d’ensemble : il fallait « évidemment » choisir le camp de la résistance fin juin 1940… et pourtant De Gaulle et ceux qui ont refusé d’obéir aux ordres du gouvernement Pétain « légitimement » nommé étaient juridiquement des traîtres.

Si le passé est écrit définitivement, l’avenir reste ouvert et incertain. Cette incertitude fait peur, tant l’être raisonnable qu’est l’humain a besoin de logique pour agir en sécurité. Selon la gradation du plus fantaisiste au plus scientifique, il va chercher à prédire l’avenir, à prévoir les événements, ou à bâtir une prospective. La différence entre ces trois mots est importante.

boule ado a prevoir avenir

La prédiction pré-dit, c’est-à-dire qu’elle veut énoncer tout simplement l’avenir tel qu’il va advenir. Ce sont les mots des prophètes, des voyants, mais aussi des dogmatiques : le prédicatif affirme d’une façon absolue et définitive. Nous sommes dans la croyance, qu’elle soit religieuse, idéologique ou scientiste – nous ne sommes pas dans la raison. Le performatif règne en maître – où dire c’est faire ; l’annoncer, c’est comme si c’était fait. Les politiciens sont passés maîtres dans cet art de la com’ qui s’apparente au mensonge, sous couvert d’une apparente volonté.

Prédire est affirmer ce qu’on voudrait qu’il advienne, sans autre certitude que celle de sa conviction : la « vraie » vie dans l’au-delà, la fin du monde, la société sans classe de l’avenir radieux, le bonheur-santé-richesse des marabouts et autres diseuses de bonne aventure. Rappelons cependant que Madame Soleil, qui « voyait tout » selon ses dires, n’a jamais prévu le contrôle fiscal qui lui est tombé dessus pour ses gains en liquides non déclarés…

La prévision est moins affirmative, elle ne « dit » pas l’avenir, elle se contente d’en avoir une « vision » plausible. L’intelligence entre alors en scène et maîtrise les émotions sur le futur. Le raisonnement intervient, étayé par des chiffres, des théories, des modèles (tous révisables). La statistique permet de calculer des séries temporelles, que l’on peut projeter ensuite dans l’avenir. Le plus fiable est par exemple la démographie : tous les humains qui auront l’âge de la retraite dans 10 ans sont déjà nés, la seule incertitude réside dans la mortalité de cette cohorte d’ici-là – et dans l’âge de la retraite lui-même, qui peut changer. Le moins fiable est peut-être la bourse ou la météo, les deux dépendant de tant de variables qu’il est difficile de dessiner une tendance – sauf lorsque la situation reste à peu près stable ou dans un trend établi.

Prévoir, c’est prendre des précautions logiques en fonction de ce que l’on connait aujourd’hui. Ce n’est pas affirmer un avenir certain, mais seulement un avenir possible. C’est considérer comme plus ou moins probable la survenance de tel évènement (chaque probabilité est calculable) – et s’y préparer « au cas où ».

La prospective est plus large. Elle vient d’un terme d’optique qui permet d’élargir la vision. Il s’agit de différents scénarios plausibles, plus ou moins probables mais dont aucun n’est certain. Ils forment des cadres de réflexion pour effectuer des prévisions plus concrètes dans des domaines particuliers. Cette « façon de regarder de loin » trace non pas une ligne véritable mais une tendance vraisemblable. Rien n’est écrit, rien n’est certain, mais certaines logiques sont déjà l’œuvre maintenant, qui peuvent se confirmer.

Ainsi le prospect est-il un probable futur client, la prospection explore les lieux où découvrir de possibles gisements, la prospective réunit historiens et sociologues pour proposer une évolution possible de notre société et de notre monde.

Si prédire n’est guère utile aux décideurs (sauf à agiter une croyance comme banderole pour se faire élire), prévoir est indispensable pour ne pas aller dans le mur (ainsi François Hollande et son « inversion » de la courbe du chômage), et la prospective manque cruellement (dans ce monde de court-terme et de zapping médiatique permanent).

  • N’importe quel gourou autoproclamé peut prédire les cours de bourse en n’ayant raison que par hasard (Paul Jorion aime par exemple à se faire le prophète annoncé de la grande catastrophe financière imminente et nombreux sont ceux qui le trouvent génial parce qu’il leur dit seulement ce qu’ils ont envie d’entendre… bien qu’il se trompe régulièrement depuis 8 ans !)
  • N’importe quel gérant peut évaluer les probabilités plus réalistes qu’à un cycle en succède un autre, en se fondant sur les statistiques de cours passées mais aussi sur la psychologie de marché (la période novembre-avril est propice à la monté des cours de bourse, la période mai-octobre est au contraire plus agitée).
  • Mais il faut faire l’effort d’investir du temps, de la réflexion et des échanges pour bâtir une prospective qui se tienne. Sa logique est en partie contenue dans les tendances à l’œuvre dès aujourd’hui, mais les réactions, inventions, découvertes et mutations restent ouvertes dans le futur.

Quittez donc le monde de la « croyance » pour celui de la raison, vous vous en porterez mieux, en bourse comme en politique, et même pour votre confort mental.

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Victor Segalen, Essai sur l’exotisme

victor segalen essai sur l exotisme
Victor Segalen, mort en 1919 à 41 ans, était médecin de marine et a beaucoup voyagé. Mais ce qui l’intéressait dans « l’exotisme », n’étaient ni les impressions ni les images colorées, « cocotiers et ciels torrides ». Le lointain est comme le passé, une expérience du Divers. Il s’agit donc de sortir de soi. Cet Essai n’a été publié que bien après la mort de l’auteur, trop prématurée. Il est resté à l’état de notes, avec un plan clairement formulé. Mais le lecteur tirera profit de cet inachèvement, lisant mieux le squelette sans sa chair.

Nous sommes loin des récits de voyageurs où les choses vues sont un moyen de juger d’après sa propre culture et d’exprimer les sensations sur soi du paysage et des gens. Eux sont les touristes, « les proxénètes de la sensation du Divers » 46.

Être « exote », c’est avoir le sens de la nature « ex-humaine », la connaissance de ces forces indifférentes à l’humain, des lois immuables et sans dessein humanisé. « L’Exotisme n’est donc pas une adaptation ; n’est donc pas la compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perspective aiguë et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle ».

L’exotisme se ressent dans les paysages, mais pas seulement. Dans les êtres également. « La jeune fille est distante de nous à l’extrême, donc précieuse incomparablement à tous les fervents du divers » 62. Surtout la fille de Tahiti, belle, libre et puissante telle que Gauguin l’a peinte et aimée. Un exotisme non pas d’égalité mais de complément, une impossible fusion du même – qui fait tout l’attrait de la découverte, de l’exploration et de l’amour de l’autre.

Comme l’a montré Tocqueville, le régime démocratique pousse la société à vouloir de plus en plus d’égalité entre tous les membres de la société. Égalité qui va jusqu’à prendre des formes absurdes, comme le déni des sexes donnés par la nature (« on ne nait pas femme, on le devient » pousse à revendiquer le clitoris comme pénis), le déni des différences de degré dans la culture (le tag grafouillé vaut autant que la peinture de Léonard ou de Matisse), le déni de l’effort personnel et du travail (plus vous œuvrez, plus on vous impose pour donner à ceux qui ne font rien, victimes, forcément victimes).

Segalen était à l’opposé de cette tendance, dans laquelle il voyait le principe physique d’entropie envahir la société humaine. « L’Entropie : c’est la somme de toutes les forces internes, non différenciées, toutes les forces statiques, toutes les forces basses de l’énergie » 65. Autrement dit le magma informe où tout le monde est pareil, tout le monde rabaissé au plus petit commun dénominateur, tout le monde normalisé, « l’Entropie comme un plus terrible monstre que le néant » 65.

« Si je place l’Exotisme au centre de ma vision du monde, (… c’est) comme la Loi fondamentale de l’Intensité et de la Sensation, de l’exaltation du Sentir ; donc de vivre » 77. C’est par la différence que s’exalte l’existence, on se façonne en sortant de soi, de ses paresses, de ses habitudes. Le goût – personnel – est une création qui devient au contact du divers.

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Être femme aussi est un devenir – mais avec le sexe biologique pour base, ce que les féministes extrémistes, aussi agressives qu’incultes n’ont pas compris. Il est vrai que les États-Unis, où ce féminisme-là est né, sont ce pays où 54% croient que c’est Dieu qui a créé l’homme, où un tiers croit que la Bible a raison plus que la science sur l’évolution, où un quart croit encore que la terre tourne autour du soleil – pays où le diplôme universitaire tient plus aux performances sportives qu’aux réalisations intellectuelles.

« Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre… » 79. Comme Gauguin contre l’évêque Martin aux Marquises, contre le vêtement victorien inadapté au climat, contre l’enseignement catéchiste contraire aux légendes et à la culture polynésienne, contre les interdits moraux qui visaient plus à la domination coloniale qu’au bien-être spirituel des populations.

L’universel catholique ou républicain, les missionnaires religieux ou laïcs, les clercs ou les fonctionnaires qui savent mieux que vous ce qu’il vous faut – sont une expression de l’impérialisme occidental qui fait de sa puissance technique une preuve d’élection divine. Il y a un siècle, au temps du machinisme triomphant et de l’expansion maximale de l’esprit colonial, Victor Segalen retrouvait l’autre voie de la culture d’Occident, celle de Thucydide et de Montaigne, où le Divers n’est pas à dominer mais à accueillir. Non pas pour s’y convertir mais pour s’enrichir des différences – surtout pas les nier !

Victor Segalen, Essai sur l’exotisme – suivi de textes sur Gauguin et l’Océanie, 1904-1919, Livre de poche biblio 1999, 165 pages, €5.10

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Aire marine protégée à l’étude

Le gouvernement a invité la fondation Pew à faire un état des lieux scientifique suite au souhait des maires des Australes de rendre leur archipel une grande aire marine protégée. L’organisation non-gouvernementale Pew a donc financé cette étude confiée au Criobe de Moorea.

Un récent état des lieux des Iles Australes par les scientifiques afin d’étayer le dossier de création d’une Aire Marine Protégée indique un taux d’endémisme important. Cette expédition aura permis d’observer 34 espèces jamais vues aux Australes et il aurait été découvert une nouvelle espèce de « demoiselle » (poisson) à 61m de profondeur. La biodiversité côtière est importante.

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Isolées, aux Iles Australes, on trouve 5 à 10% des poissons et mollusques endémiques. Un atout pour le tourisme vert : 14 espèces de requins et les pêcheurs locaux en connaissent 6 de plus ; 5 espèces de raies les locaux en ajoutent une sixième ; la tortue verte est présente partout, la tortue imbriquée et la tortue caouanne ont été observées par les locaux ; 23 espèces d’oiseaux marins (sur les 28 en Polynésie) habitent les Australes ; 10 espèces de mammifères marins (sur 21 en Polynésie) sont présentes aux Australes.

tortue imbriquee

A Rapa, les coraux sont très diversifiés avec 112 espèces, à Tubuai avec 77 espèces sur 170 espèces dans les Iles de la Société. Pour les mollusques, on a répertorié 455 espèces aux Australes sur un total de 2 400 connues en Polynésie et un quart d’entre elles ne se rencontrent que dans l’archipel. A Rapa, l’endémisme est important environ 10% d’espèces n’existent nulle part ailleurs dans le monde. Pour les crustacés, on trouve 200 espèces sur la zone littorale et en profondeur. Pour les poissons, c’est un peu moins que dans certaines îles polynésiennes, en raison de la température des eaux. On dénombre 471 espèces de poissons dans la partie septentrionale de l’archipel et 383 dans la partie méridionale de Rapa et Marotiri. Pour les algues, la flore côtière est relativement abondante avec 152 espèces répertoriées soit la moitié des espèces connues de Polynésie française.

ANAA

Aucune des Iles des Australes ne ressemble à aucune autre. Les îles Australes sont les témoins de montagnes sous-marines s’élevant du plancher océanique, situé à environ 4 500 m de profondeur et dont émergent les sommets. Cette chaîne volcanique sous-marine s’étire sur plus de 1 300 km entre Maria et Marotiri. Plus de 40 monts sous-marins ont été identifiés dans le secteur des Australes. Marotiri est un îlot volcanique, Tubuai et Raivavae ont deux grands lagons, Rapa a un platier sans lagon, Rimatara et Rurutu ont des formations calcaires surélevées. L’archipel a été créé par deux points chauds : 1/ Mc Donald a donné naissance à Mangaia dans les îles Cook puis à Maria, Rimatara, Rurutu, Tubuai, Raivavae, Rapa et Marotini ; 2/ Arago, plus récent, a créé Mauke, Aituki et Atiu dans les iles Cook. En passant près d’autres îles, comme Rimatara, il les a surélevées ou leur a légué un nouveau volcan (Rurutu). Ce ne sont que les premiers résultats de la mission Pew.

points chauds du pacifique

Le Criobe de Moorea était également en mission à Scilly et Mopelia. Rappel : Mopelia, appelé également Maupihaa est un atoll situé au S-W de Maupiti, 4 km de terres basses entourent un lagon fertile en nacres. Scilly appelé aussi Manuae est un atoll de 4 km2 couvert de cocotiers, habité par des tortues et des parcs à huîtres. Il s’agissait de faire un comptage visant à compléter l’inventaire des poissons de Polynésie française et d’en connaître la biodiversité. 429 espèces ont été identifiées sur les 2 atolls. Les scientifiques ont clairement identifié 413 espèces de poissons dans les lagons et récifs de cet atoll ouvert sans passe.

L’atoll de Scilly est un atoll fermé, sans passe, qui a basculé sur son axe NE/SW. Il avait été aussi commandé aux scientifiques une étude sur les stocks de nacres (Scilly est un atoll source) pour le cheptel sauvage non soumis à des introductions pour la nacre Pinctada margaritifera. Près de 300 nacres ont été prélevées à Scilly et Mopelia et ont ainsi été transférées de ces atolls vers les écloseries du pays. L’équipe s’est ensuite rendue sur l’atoll ouvert de Mopelia pour poursuivre un inventaire qui se chiffre à 464 espèces de poissons répertoriées. Des publications de ces travaux sont à venir.

Hiata de Tahiti

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Camilla Läckberg, L’oiseau de mauvais augure

camilla lackberg l oiseau de mauvais augure

Le quatrième opus de la romancière n’a pas la fraîcheur du premier (chroniqué ici), mais fait évoluer les personnages. Le choc entre la banalité quotidienne des policiers, qui ont une vie personnelle normale, et l’exception des actes criminels souvent violents, est un procédé qui tient en haleine. Le lecteur s’habitue aux caractères de chacun : Erica la romancière, désormais mère de famille, Patrick inspecteur dans la trentaine, désormais son mari, Anna sa sœur divorcée, affublée de deux petits turbulents, le gros flemmard de commissaire Mellberg, toujours content de lui et aujourd’hui amoureux (mais oui !… avec une surprise à la fin).

Mais rien ne se passe jamais comme prévu, dans la vie comme dans l’enquête. Anna la dépressive, culpabilisant de s’être laissée faire trop longtemps par un mari violent, retrouve du poil de la bête brusquement avec Dan, ami d’enfance d’Erica. C’est un peu « bizarre » (comme aime à dire le nouveau prix Nobel), mais la Suède n’est pas la France et il faut se dépayser un peu pour comprendre combien le climat nordique peut influencer le moral : lorsque le printemps revient, les jours rallongent vraiment, la nuit éternelle recule, et l’on peut sortir du noir mental aussi vite qu’il est écrit. Incompréhensible pour ceux qui vivent à Marseille ou Toulouse, évidemment, mais s’ils acceptaient un peu les autres comme ils sont ?

L’auteur est trop sensible aux critiques, il est vrai que la Suède est un petit pays (à la population grosse comme le grand Paris) et que « tout le monde » se connaît ou presque. Elle réagit par la bouche de son héroïne : « Après les (…) livres précédents, elle avait eu à supporter certaines critiques dans les médias. Quelques-unes prétendaient qu’elle faisait preuve d’une mentalité d’hyène en prenant des cas réels comme base. Mais Erica n’était pas d’accord avec ça. Elle était toujours très attentive à donner la parole à tous les protagonistes, et elle faisait tout pour dresser une image aussi juste et nuancée que possible de l’événement. Ses livres ne se seraient pas vendus aussi bien s’ils n’avaient pas été écrits avec empathie » p.221.

Cette vision de ses œuvres est plutôt réaliste. Son empathie est réelle et le lecteur apprécie ; il y a du Simenon en Läckberg. Les criminels sont rarement des salauds absolus, ils ont eu souvent une enfance malheureuse (tropisme chrétien béat mais qui fonctionne encore). Mais aussi, quelle enfance peut-elle être harmonieuse dans ce pays luthérien, taiseux, coincé, où tout le monde épie tout le monde et n’hésite pas à le juger d’une bouche pincée ! La France sous Pétain était de cette eau… La génération suédoise actuelle (la nôtre un tantinet aussi) a du mal à se dépêtrer des non-dits et des abus passés. Cette fois, c’est une femme en mal d’enfant qui a rencontré une mère excédée, veuve alcoolique – ce qui s’ensuit a des conséquences jusqu’à aujourd’hui. Une épidémie de crimes portant le même mode opératoire sévit : à chaque fois une mort par abus d’alcool. L’alcoolisme est si courant dans les pays nordiques que les flics concluent souvent à un excès fatal ou à un suicide. Mais Patrick est opiniâtre et a retenu d’une conférence policière un cas non élucidé qui l’a intrigué. La lesbienne qu’il retrouve morte bourrée dans sa voiture défoncée a-t-elle été vraiment victime d’un accident de voiture ? Qui aurait pu lui en vouloir s’il s’agit d’un assassinat ? Sa fille, son ex-mari, son ex-concubine ?

L’enquête démarre sur ces bases incertaines et sur des indices flous, dans le même temps que Patrick prépare son mariage tout proche et que s’installe dans la petite ville une émission de téléréalité à la mode. Elle met en scène de jeunes fêtards déjantés (embauchés exprès pour leurs pectoraux ou leur seins) dont les exploits médiatiques (avidement regardés par toute la Suède) consistent à picoler, insulter et baiser sous l’œil constant des caméras. Il y a de la critique sociale chez Läckberg, et de la bonne. Le jeu des politiciens locaux et des pontes des médias, les exigences de l’enquête policière et des supérieurs sourcilleux qu’il n’y ait pas de vagues, la curiosité féminine et la balourdise masculine sont peut-être un peu convenus – mais traités ici avec maestria. Tout se mêle et tout dérape, parfois rattrapé in extremis. Cet art de composer les histoires à suspense est bien la marque de Camilla Läckberg.

Il est préférable de lire ses romans dans l’ordre (ce que je viens de ne pas faire) car, si chaque enquête est indépendante, l’évolution des personnages gagne à être suivie comme s’ils étaient des amis.

La traduction est un peu plate mais évite les grossières erreurs de français du premier volume.

Camilla Läckberg, L’oiseau de mauvais augure, 2006, traduit du suédois par L. Grumbach et C. Marcus, Acte sud poche Babel noir 2014, 482 pages, €9.70 

Les romans policiers de Camille Läckberg chroniqués sur ce blog

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Pièges à poissons dans la passe de Tiareroa aux Tuamotu

Ce sera l’ava (passe), Tiareroa et les pièges à poissons car nous désirons remplir notre glacière pour notre vol retour sur Papeete. Un Japonais souhaite aller plonger à la passe pour voir les requins et autres poissons. Cet homme a prévu de visiter la plupart des atolls de Polynésie française. Il est là pour trois mois ! L’unique passe est large de 180 m, profonde de 12 m à l’entrée avec un seuil de 5 m à la sortie lagon. Elle est proche de la pointe Nord-ouest. Les eaux sont très claires et nous pouvons apercevoir des poissons variés. Repu, notre Japonais remonte à bord et nous nous dirigeons vers le parc à poissons. On nous y attend. C’est la saison des uhu (poissons perroquets). Nous aurions préféré d’autres types de poissons. Faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Des perroquets de toutes les couleurs qui ne semblent pas apprécier leur capture et qui le manifestent par des sauts imposants hors du bac !

TUAMOTU AHE PERROQUETS

De retour à la pension, il faudra gratter, vider, couper afin que tout ce petit monde, prêt pour la cuisine, trouve place dans le congélateur puis dans la glacière avant de prendre l’avion de retour. M. effectuera le plus gros du travail et la déception viendra le lendemain quand elle constatera que les tenanciers de la pension, après nous avoir « plumées » pour les sorties, se sont copieusement servis en filets et grosses pièces. C’est cela le tourisme en Polynésie française. Il faut gagner en deux jours ce que l’on devrait gagner en un mois. Surtout le touriste étranger et même le résident du fenua doivent  payer le prix fort pour un service somme toute à peine moyen !

TUAMOTU AHE CITERNE DE L'ANCIEN VILLAGE

La dernière matinée sera consacrée à visiter le motu Tenihinihi. Nous commencerons par voir les citernes, l’ancienne constituée de plusieurs salles en blocs de corail est recouverte de chaux. Lors de l’annonce de cyclones, la population vidait une partie des réserves d’eau et s’abritait des éléments dans ces cases vides. La seconde est plus « moderne »  mais sans la séparation en salles ce qui ne permettait plus de servir d’abri lors des cyclones.

TUAMOTU AHE FORET

Dans le coude de ce motu, nous arrivons, côté lagon, au seuil d’une belle forêt de gatae (Pisonia grandis) ou toatoa ou puetea qui abrite une importante population d’oiseaux nicheurs tels les fous à pieds rouges et les kikiriri (noddis noirs), goélettes blanches et frégates. Le sol est recouvert de déjections, le bon compost est là et Moitessier a pu enrichir le sol de son jardin de Poro-Poro.

Hiata de Tahiti

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Embarquement pour Ahe Tuamotu

Tahiti Faa’a en cette fin de matinée. Il fait beau et chaud. Nous allons embarquer pour l’atoll d’Ahe situé à 470 km au nord-est de Tahiti et à 15 km à l’ouest de Manihi. Il faut un peu plus d’une heure en avion pour rejoindre l’atoll après une escale de 15 minutes pour faire descendre et monter les passagers à Manihi. L’envol est scabreux ! L’avion a des difficultés à décoller, nous sommes très  secouées pendant quelques minutes qui paraissent une éternité et – enfin – on semble partis pour de bon, mais pas encore arrivées ! Iaorana (au revoir) la pointe Vénus, puis le grand bleu. Les nuages nous accompagnent.

TAHITI POINTE VENUS

Kura ura (bonjour en paumotu) ! Les Tuamotu-Gambier sont situés entre les 137e et 151e degrés de longitude Ouest et  les 14e et 23e degrés de latitude Sud. Ces atolls s’étendent donc  sur 14 degrés de longitude soit 1540 km et 10 degrés de latitude soit sur 916 km ; ils sont disséminés sur 1 410 640 km2 soit plus de deux fois la superficie de la France. Ce sont 81 îles dont 43 sont habitées de façon constante par environ 6944 habitants (il serait bon de vérifier le chiffre !)

TUAMOTU AHE

Quiros les aperçut en 1606. Le Hollandais Le Maire pénétra le premier dans ces eaux le 10 avril 1616, toucha quelques îles dont Manihi. Son compatriote Roggeveen découvrit Makatea en 1722, Byron en 1765 décrit Napuka et Tepoto du Nord. En 1768 Bougainville reconnut plusieurs atolls dont Akiaki et Hao, après un voyage mouvementé et donnera pour la première fois aux Tuamotu le nom « d’archipel dangereux ». Wallis, Carteret, Cook croisèrent eux aussi dans les parages, Bellighausen découvrit Fakarava.

La description succincte d’un atoll pourrait se résumer à une pente externe abrupte sur l’océan, une crête algale, un platier, une plage, un motu (île basse, îlot), des hoa (chenaux entre océan et lagon), une ava (une ou des passes) ou pas du tout, et un roto (lagon).

D’après les scientifiques il existe quatre types d’atolls.

  1. L’atoll de type 1 possède une faible superficie totale d’environ 1900 ha, un développement important de la couronne récifale, une absence de passe. Il y aurait 31 atolls de ce type à l’Est (tels Fangatau ? Tekareka ? Puka Puka, Pinaki).
  2. L’atoll de type 2 possède une superficie plus importante environ 13 000 ha, la superficie du lagon est le double de celle de type 1, la couronne récifale est d’environ 1/5e de la superficie totale ; l’orientation dominante est soit Est/Sud-est, Ouest/Nord-Ouest ou Sud-est/Nord-ouest. Vingt atolls de ce type situés dans l’Ouest des Tuamotu (tel Reao).
  3. L’atoll de type 3 est parmi les 13 plus grands atolls comme 36 679 ha à Kauehi, 77 100 ha pour Apataki, les 3 géants Rangiroa 164 000 ha,Fakarava et Makemo. Ils sont situés au Nord-Ouest des Tuamotu.
  4. Les atolls de type 4 tels Makatea, Mataiva, Niau et Anaa sont situés à l’extrémité Nord-Ouest de l’archipel.

ahe carte lagon

Ahe, appelé autrefois Taka-Tua, reçoit le nom de Peacock par Wilkes à sa découverte en septembre 1839 ; il est orienté Nord-est/Sud-ouest et mesure 23 km dans sa plus grande longueur et 8 km dans sa plus grande largeur. Il comprend environ deux cents habitants dispersés. C’est la dernière île des Tuamotu découverte. Elle comprend 83 motus dans le plus grand est long de 10 km. La surface des terres émergées est de 12,2 km2 et la surface du lagon de 138,9 km2.

TUAMOTU AERODROME AHE

L’aérodrome a été construit par la Légion étrangère en 1998, il se situe sur le motu Pirake Keke. Une seule passe : Tiareroa. Le nouveau village se situe de l’autre côté du lagon sur le motu Tenukupara, tandis que l’ancien village, les citernes, la forêt aux oiseaux appartiennent au motu Tenihinihi. Nous avons choisi une pension pour notre séjour en espérant visiter un maximum d’endroits ! On nous a cité la forêt aux oiseaux de Tepuka, le motu Poro Poro où vécut Bernard Moitessier de 1975 à 1978, l’épave du Saint-Xavier Maris Stella, les marae des motu Tatupegiaro, Tamarahi, et Kaminihi, l’épave du Bethel II, l’étang sacré, la plage des tortues, la tombe à l’ancien village, un pique-nique sur un motu, enfin de quoi occuper nos journées !

Hiata de Tahiti

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Cette connerie de 14-18

En une seule journée le 22 août 1914, 27 000 tués français, la stupidité du pantalon « garance » (rouge vif) bien avant le « bleu horizon », une conception ringarde de « l’honneur » qui voulait que les officiers restassent debout sous la mitraille pour « donner l’exemple » aux hommes (donc se fassent tuer presque immédiatement, laissant « les hommes » se démerder tout seuls de la boue et du bordel ambiant), l’impuissance des corps contre les armes et explosifs industriels et chimiques, 1 375 000 morts français (16% des mobilisés, 10% de la population active), 38 000 monuments aux morts, 6 000 000 d’orphelins, les persistantes habitudes de la violence aux autres et aux enfants, la discipline de marcher droit, la brutalisation des relations humaines en furent les conséquences dans les années qui suivirent… Quelle connerie, la guerre !

1914 1918 abel gance j accuse

1914 ordre de mobilisation generale

Le vieux poilu de 14, Lazare Ponticelli, dernier soldat français de 14-18 décédé en 2008 à 110 ans, a eu raison de refuser de porter ses médailles et d’être enterré au Panthéon. Cet État-là, qui l’avait fait marcher, ne pourrait jamais se racheter, pas plus que l’État italien qu’il a du servir un temps. Lui avait fait bêtement son « devoir » et il ne devait vraiment plus rien à ces monstres froids.

Or les arrières petits-fils (et filles) ont l’air stupidement heureux de commémorer, de sacrifier au « devoir » de mémoire, de faire du massacre un tourisme national, une sortie scolaire, un show médiatique, le support d’une sentimentalité qui fait pleurer ! Les grosses caisses de la conne mémoration qui commencent, non sans arrière-pensées électoralistes d’union nationale dans le souvenir, sentent le moisi.

Ce qu’a montrée la guerre 14-18 est l’imbécilité du « nationalisme », qui sera confirmée (et au-delà) par l’imbécilité provoquée de 39-45. En 1914, les États-nations se veulent des coqs, des aigles, des lions ; ils disent le bien et le mal pour leurs nationaux ; ils les commandent en toute légitimité et décident souverainement pour eux. En 1918, les citoyens-soldats ont eu quatre ans pour s’apercevoir que les planqués politiques, les embusqués syndicalistes et les mercantis spéculateurs s’étaient bien gardés d’être « aussi égaux » que les autres en allant aux tranchées. Ils faisaient tuer le paysan, l’ouvrier, le petit-bourgeois comme le burnous – d’un trait de plume – confortablement au chaud dans leurs bureaux.

L’État sort délégitimé. Désormais les citoyens et les intellectuels le surveilleront et lui demanderont des comptes. C’est ainsi que les Allemands ont foutu dehors leur Kaiser aussi bête qu’orgueilleux ; c’est ainsi que les Russes ont balancé leur tsar et sa clique, lui préférant pour un temps Lénine qui promettait la paix et la terre. Mais c’est ainsi que peut s’expliquer en partie la débandade française de 1940 : par le refus général d’obéir aux badernes datant de 14, avec leurs vieux plans percés de toutes parts par l’ennemi et leur impréparation matérielle, sous le bouclier illusoire de la ligne Maginot. L’État a montré en 1914 qu’il ne défend plus l’intérêt général mais les intérêts particuliers de carrière et de fortune des politiciens qui le gouvernent. L’ânerie de l’amiral Darlan, refusant de faire un atout de la flotte française sous ses ordres pour un hochet à Vichy, en est un exemple. L’État seul juge de l’intérêt national, c’est fini ! C’est donc ainsi que s’explique la « résistance » de certains Français aux ordres du gouvernement « légitime » de Pétain, et que le patriotisme renouvelé par Charles De Gaulle à Londres a trouvé des adeptes – contre l’État français.

Après 1918 se crée la Société des nations pour éviter aux États de s’ingérer dans le droit des peuples. Après 1945 se créera l’Organisation des nations unies, encore plus vaste, encore plus légitime, pour limiter encore plus les États-nations. Non seulement dans leurs rapports avec les autres États, mais aussi dans leurs rapports avec leurs propres nationaux – dont on a vu le peu de cas qu’Hitler en faisait. Le « droit d’ingérence » est né de la Shoah ; il sera développé sous l’égide des Droits de l’homme et de l’humanitaire. Mais c’est bien contre les États comme souverains politiques, contre les États-nations, que ces droits universels sont établis.

Dès lors, commémorer 1914-1918 comme une grande période nationale est, à mes yeux, une connerie. Il n’y a rien à célébrer de cette boucherie industrielle, rien à garder de cette propagande nationaliste, rien à honorer de ces morts pour rien. Heureusement, le centenaire fait désormais basculer le moment vers l’oubli : tous les témoins directs sont morts et l’on ne peut raviver sans cesse la mémoire des horreurs anciennes, sous peine de ne plus oser vivre. Ce retour systématique vers le passé – qui date des années Mitterrand – est à mes yeux suspect : la France vieillit, se confit en conservatismes, tout le monde veut garder les zacquis : les syndicalistes, les patrons, les fonctionnaires, les ayants-droits… Tout le monde veut refuser les droits aux autres, aux non-inclus, aux non-nationaux, aux immigrés, aux délinquants fils d’immigrés, et ainsi de suite.

1914 1918 connerie

1914 a été le summum de la bêtise brute, sur un continent qui se disait à la pointe de la civilisation à son époque. Que cela nous serve de leçon : les rodomontades des politiciens, l’orgueil des puissants, la xénophobie populaire, les théories raciales Germains-Slaves-Gaulois, les mythes nationaux hérités du 19ème siècle – tout cela a préparé cet irrationnel déclenchement de la guerre, puis la guerre suivante avec sa démesure.

14-18 est un commode bouc émissaire pour évacuer le présent dans la mémoire du « plus jamais ça ». Incurable bêtise ! Pourquoi ne pas analyser plutôt le présent, afin de prévenir l’irrationnel qui monte sur le même genre de rodomontades des politiciens, d’orgueil des puissants, de xénophobie populaire, de théories « ethniques » ou « communautaristes » (mots politiquement corrects pour dire la même chose qu’avant), des mythes nationaux renouvelés du 19ème siècle ?…

  • Revue Les Collections de l’Histoire n°61, 14-18 la catastrophe, octobre 2013, €6.90 en kiosque ou sur www.histoire.presse.fr
  • Revue Le Débat n°176, septembre 2013, Comment commémorer la Grande guerre, Gallimard, €18.50 en kiosque ou sur www.le-debat.gallimard.fr
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Clipperton 2013

Des chercheurs géographes à l’université ont mené une mission sur l’île de Clipperton en février/mars de cette année. Cette île délaissée par l’État, sise à 4 018 km de Nuku Hiva (Marquises) et à 1280 km du Mexique semble jouir d’un regain d’intérêt de Paris. Son sol contiendrait des nodules polymétalliques…

clipperton situation

C’est également un terreau de renseignements dans les domaines de l’environnement, de l’économie, de la géopolitique, du juridique, du scientifique pour les études océan-atmosphère et la tectonique des plaques. On constate que l’atoll a considérablement changé depuis 2001. A l’époque il était quasi désertique, aujourd’hui, l’atoll a verdi sur près d’un tiers de sa superficie. Son profil s’est modifié.

La passe sud-est évolue à l’échelle du mois, voire de la semaine, en cas de tempête. Le cordon littoral est repoussé dans le lagon et les franchissements des vagues sont nombreux. Au nord, le tracé rectiligne montre une forme incurvée de type baie en formation. La couronne a une largeur de 23 m tandis qu’elle était de 100 m il y a moins de 10 ans. Une érosion plus rapide que confirme l’apparition des vestiges de l’armée US jusque-là enfouis sous les sables.

En moyenne, une quinzaine de dépressions tropicales et de cyclones frapperaient l’atoll et, suivant les scientifiques, expliqueraient ces transformations. L’hypothèse probable de la montée du niveau marin avec le réchauffement climatique sont évoqués également.

Inhabité, oublié, l’atoll serait aujourd’hui au cœur d’enjeux multiples. La pêche illégale dans cette zone économique exclusive représenterait un manque à gagner d’au moins 25 millions d’euros pour l’État ! Depuis 2000, il semble que l’État s’y intéresse. Paris envisagerait de s’y installer notamment pour assurer une surveillance plus efficace de la zone. Mais, si le lagon est assez profond pour accueillir de gros navires, aucune passe n’en permet l’accès.

Le projet était d’ouvrir une passe nouvelle, mais l’ancienne passe sud-est, fermée depuis les années 1850 semble en train de se rouvrir !

clipperton ile

La ZEE de Clipperton est un cercle parfait de 435 000 km, elle est réputée pour être l’une des zones les plus riches en thonidés au monde, elle est pillée par des armateurs venus de Corée, du Japon et d’Amérique centrale. En 2005, 10 bâtiments senneurs ont été aperçus dans la zone de Clipperton ; un seul de ces navires peut repartir de campagne les cales pleines de 1 000 voire 2 000 tonnes de poissons ! 100 000 tonnes seraient ainsi pêchées sans payer de redevance à l’État, un manque à gagner estimé au plus bas à 25 millions d’euros. Allo Paris, allo, allo ! Y a quelqu’un ?

Hiata de Tahiti

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Esprit français

vertus fonctionnaires

Les critères d’évaluation des candidats en écoles supérieures de commerce disent ce qu’il NE FAUT PAS être : indécis, non investi, pas créatif, peu autonome, passif, fermé, insensible, individualiste, sans critique, indifférent au monde de l’entreprise. L’amusant est que se dessine ainsi un portrait en creux des mauvaises qualités du commercial… qui laisse apparaître son antithèse presque parfaite : le fonctionnaire.

Le fonctionnaire est l’occupant d’une fonction publique, organe d’un ensemble, tiré du latin dès 1370 qui signifie l’exécution d’une charge (faire fonction de) en situation de dépendance (en fonction de). Le mot fonctionnaire, tiré de fonction, apparaît sous la plume de Turgot en 1770. Le titulaire fonctionnant est un rouage d’une machinerie administrative. En est tiré le terme de « fonctionnarisme » vers 1850, « prépondérance gênante des fonctionnaires dans un État » selon le Robert historique de la langue française. « Bureaucrate, rond-de-cuir, budgétivore », ajoute en synonymes le Petit Robert

fesses et bourgeois

Si l’on en croit le portrait en creux des qualités requises en grandes écoles, le fonctionnaire n’est pas adulte épanoui responsable – mais tout l’inverse : infantilisé par la pure exécution sans initiative, dépendant irresponsable sans empathie, non motivé et se moquant des affaires, des relations aux autres et de toute entreprise (quoiqu’il fasse, il est payé, pensionné et garanti).

« Fonctionnaire : Inspire le respect quelle que soit la fonction qu’il remplisse » disait Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Sa personne représente en effet un ensemble symbolique qui le dépasse et lui confère sa puissance. Un fonctionnaire est censé incarner l’État, ne pas avoir de pensée personnelle mais être la voix du règlement et de la loi, ne pas avoir d’intérêt particulier mais se poser en garant de l’intérêt général. D’où le vocabulaire volontiers administratif de ses représentants lorsqu’ils se sentent contestés, cette façon d’évacuer la question particulière par la légalité générale, de ne jamais être responsable personnellement en face d’un individu mais d’être un sachant fonctionnant devant un numéro de dossier.

L’importance historique de l’État fait que les Français révèrent un comportement inadapté au monde globalisé, depuis que l’échec soviétique a prouvé la sclérose de cette machinerie hiérarchique. Il est donc plus difficile aux jeunes français d’intégrer les valeurs et les comportements de la concurrence et de l’initiative, ce qui fait justement les créateurs d’idées nouvelles appliquées à la production de nouveaux biens. Si la France recèle nombre d’inventeurs, elle recèle peu d’entrepreneurs. Pire : ils sont découragés d’entreprendre par l’ambiance sociale et culturelle, entravés par l’Administration en ses multiples règlements paperassiers et la multiplication des taxes, voire insultés par les politiciens idéologues qui font de la démagogie leur seule tactique électoraliste.

Pourquoi, dès lors, se lamenter de n’être pas aussi structuré que l’Allemand, pas aussi réactif que l’Américain, pas aussi hédoniste laborieux que le Suédois, ou habile commerçant comme le Chinois ? Le « modèle » culturel français a fait son temps (le mot empreinte, traduction plus exacte de l’anglais anthropologique pattern serait plus juste : l’empreinte culturelle).

La tentation est immense de se réfugier dans le passé, de fermer les yeux et les frontières pour rester entre-soi, comme « avant ». La Chine des mandarins l’a fait jadis, avec les succès qu’on a vus ; la Russie soviétique l’a tenté avec le rideau de fer, protectionnisme dérisoire qui a explosé dès que les citoyens de l’est ont pu franchir le mur ; la Corée du nord et Cuba le pratiquent aujourd’hui, laissant le monde aller de l’avant tandis qu’eux traînent, leurs dirigeants fascinés cependant par les films et les gadgets des pays qui vont de l’avant…

Yes week-end reve francais Ce n’est pas ainsi que l’on évolue. Oublie-t-on, au pays de Descartes, que l’intelligence est la faculté d’adaptation ? Oublie-t-on, au pays des Lumières, que l’universel est l’autre nom de la voie vers la liberté ? Voie qui fait envie à tous ceux qui vivent sous les despotismes, voie qui montre le chemin de la libération, la lumière du savoir comme de la conscience ?

Mais croire qu’est toujours « universelle » notre propre façon de voir, passive et datée, est une ornière mentale. Toutes les valeurs du fonctionnaire que sont le faible investissement personnel, l’absence de créativité, l’autonomie réduite, la passivité devant les règles, la fermeture à l’humain au profit du principe, l’indifférence au monde de l’entreprise – tout ce qui était vertu au temps de l’État bâtisseur de la société – ne sont plus les valeurs d’aujourd’hui depuis que la société est devenue mondiale et autonome. L’esprit français s’éteint, et c’est tant mieux. Que vive un esprit renouvelé, pleinement de son temps !

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Nos trente prochaines années

Article repris sur Actualités999.

Il est difficile de faire des prévisions, surtout quand elles concernent l’avenir. Commençons donc par le passé. Notre génération, qui a dans les 50 ou 60 ans aujourd’hui, a connu deux périodes successives de trente ans : la première glorieuse jusqu’à notre adolescence, la seconde piteuse dans notre âge mûr. De quoi demain sera-t-il fait ? Si l’on examine le temps long, l’essor économique suivi du palier de stagnation est suivi d’une étrange période de peur et d’attente. Après les Trente glorieuses, puis les Trente piteuses, place peut-être aux Trente frileuses…

Trente glorieuses

La période de 1945 à 1973 a été qualifiée de Trente glorieuses par Jean Fourastié à la fin des années 70. Sa marque est une croissance forte ininterrompue. La demande est supérieure à l’offre, reconstruction oblige, puis alimentée par le désir de progrès et la mode des biens de consommation et d’équipements, jusqu’alors inaccessibles aux ménages. Le marketing vise l’information du consommateur sur l’existence du produit et sur son intérêt.

Les entreprises sont en compétition pour les ressources, matières premières et main d’œuvre, mais il y a de la place pour tout le monde. La production s’envole, guidée par la demande, sur le modèle actuel des pays émergents. La domination par les coûts exige une standardisation de l’offre (industrialisation) et la recherche d’économies d’échelles (concentration).

Difficile de ne pas regretter la période, au vu de la photo ci-contre, où la consommation était réduite au strict minimum. Mais on ne refait pas l’histoire… sauf par une bonne guerre préalable à une nouvelle reconstruction, ce que personne ne souhaite, si ?

Trente piteuses

La crise pétrolière de 1973 marque la fin de la période glorieuse. Suivent une trentaine d’années ‘piteuses’, selon l’expression de Nicolas Baverez à la fin des années 90. L’offre et la demande s’inversent. Les entreprises font face à des marchés saturés et leurs capacités de production deviennent excédentaires. La seule capacité de croissance est l’augmentation des parts de marchés par la recherche de l’avantage concurrentiel (un téléphone, mais par n’importe lequel pour Apple ; une auto, mais pas n’importe laquelle pour Audi ou Toyota).

Le consommateur est incité à renouveler ses équipements, la stratégie de domination passe par la différenciation. L’offre des Trente glorieuses était standardisée, l’offre des Trente piteuses est sophistiquée. Pub choc (voir l’illustration…), effet de mode, image de marque, innovation permanente, permettent à l’offre de se distinguer socialement. Il s’agit d’apparaître ultramoderne, dans le vent, toujours jeune, porté par le dernier cri, le dernier gadget.  Cela permet aux entreprises de limiter les comparaisons entre produits pour maintenir des prix élevés dans l’univers concurrentiel. Le Samsung Galaxy III est meilleur techniquement que l’Apple iPhone 5, dit-on – mais cela n’empêche pas les fans d’acheter le gadget de la firme à la pomme. Le marketing du désir et de l’esbroufe prend toute sa place. L’offre est toujours plus différenciée ; elle veut s’adresser à chacun dans son groupe (les cadres, les femmes, les homos, les ados, les aspirants jet-set, les sportifs…). On tente le sensoriel, le situationnel, le design, the retailtainment (retail+entertainment), the funshopping des centres commerciaux ludiques…

Trente frileuses

Patatras ! L’explosion de la finance en 2007-2008, nous replace dans la situation de Grande dépression des années 30. Les fondements sociaux s’en trouvent bouleversés, le chômage augmente, il est connu de plus en plus tôt et dure de plus en plus longtemps, les industries se délocalisent, les usines ferment. La consommation hédoniste et gaspilleuse est remise en cause, l’incertitude sur l’avenir est maximale. Naît alors une nouvelle économie : prudente, épargnante, durable.

La croissance des Trente piteuses a été largement financée par la dette, celle des consommateurs américains surtout, mais aussi en France par l’engouement pour les cartes de crédit. La politique d’emplois publics et de redistribution d’État-providence atteint ses limites. Dans le monde, la puissance économique des pays occidentaux s’érode au profit des émergents, surtout en Asie. L’énergie devient rare avec le pic pétrolier et les craintes sur le nucléaire, la raréfaction et la compétition pour les ressources deviennent urgentes. Fini de danser : le crédit est moins accessible, les matières premières plus chères et la main d’œuvre bon marché plus rare. Nous sommes contraints… comme le montre la pub Dolce Gabbana ci-dessous.

Pour les entreprises, la stratégie d’activité ne peut plus reposer sur la sophistication de l’offre. Le prix redevient un critère déterminant, d’où l’essor récent du low cost. Mais il ne s’agit pas seulement d’être moins cher, il s’agit de proposer le produit le mieux adapté, avec un coût bas. Chaque produit est dépouillé de ses annexes pour n’en retenir que le cœur. Après l’aérien, la grande distribution et l’hôtellerie, le modèle du low cost se développe dans les télécoms (Free Mobile), l’automobile, (Dacia), la joaillerie de luxe (Mauboussin), les assurances (Amaguiz), et même la banque (microcrédit). On peut ajouter tout le divertissement : les jeunes ne lisent plus un livre, ou presque ; ils préfèrent le télécharger sur Internet gratuitement ; même chose pour la musique et les films. Le marketing se recentre sur la réponse apportée par le produit ou le service aux besoins, au détriment de la mode.

Nous changeons de monde, changeons d’économie. Hélas ! Ce qui arrive n’est pas rose. Et comme l’économie est la base de nos représentations mentales, nul doute que notre culture va changer. Déjà la politique n’agite plus les mêmes groupes d’intérêts. Peut-être serait-il temps de méditer cette métamorphose ? Et de cesser de regarder le présent avec les idées du XIXème siècle ?

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Ake Edwardson, Le dernier hiver

Nous sommes en plein été, le bon moment pour lire ces romans dépressifs des policiers du nord. Suédois, Edwardson aime la lenteur, le whisky ambré, la répétition obsessionnelle des simples faits. Il passe et repasse aux endroits cruciaux, cherchant à observer un détail ; il interroge et réinterroge les mêmes, dans le but de faire surgir une lumière… Les faits, pourtant, intriguent.

Que peuvent lui dire ces deux jeunes hommes qui se sont réveillés nus dans le lit de leur compagne, alors que celles-ci étaient froides, un oreiller sur le visage ? Mortes évidemment, depuis plusieurs heures, sans qu’eux-mêmes aient senti ou entendu quoi que ce soit. Ils sont les coupables tout désignés, bons bourgeois du quartier huppé de Vasastan donc soupçonnés a priori d’hypocrisie et de déni dans ce pays parfaitement « socialiste ». Mais pourquoi deux crimes identiques ? Pourquoi cette bouteille de vin non entamée sur la table de la cuisine, avec un seul verre ? Pourquoi tout ramène sans cesse à la Costa del Sol en Espagne ?

Lourdement, lentement, obsessionnellement Erik Winter, le détective fétiche d’Edwardson mène l’enquête. Dans ce style germanique, l’action avance par à-coups avec l’étalage pas à pas de la pensée à haute voix. Cela peut lasser, cela peut captiver. Mais le lecteur entre par là même dans la psychologie des enquêteurs, il les suit. Les questions qu’ils se posent, il se les pose. Une jeune flic a observé un tableau redressé, une pile de livres de chevet mise au carré, la bouteille avec le seul verre alors qu’ils sont deux dans le lit – à chaque crime. Mais elle a un peu honte de faire part de ces subtilités insignifiantes à ses chefs. Va-t-elle enfin le faire ? Le temps passe et le tueur peut recommencer, la mise en scène fait soupçonner un tueur en série.

C’est en fait bien plus compliqué que cela en a l’air. Il faut remonter au passé, celui qui, comme souvent, ne passe pas. Pénétrer la psychologie des personnes, engluées du regard social. Décoder les façons d’une bourgeoisie riche et cosmopolite. Un jour de soleil en Espagne, un enfant au bord d’une piscine privée, il n’est pas chez lui mais chez un ami de ses parents, compatriote suédois. Un adulte sort de l’eau, entièrement nu… Le copain du garçon, plus âgé, fait des longueurs de compétition dans la piscine, l’air de rien. Bel éphèbe blond et musclé, il est classé et obtiendra une coupe. Que se passe-t-il ? Ignorance, déni, stigmatisation luthérienne, refus de voir et de se souvenir. Tout serait-il là ? Ou ailleurs ?

Cette complexité rend le roman intéressant. Il n’est pas un thriller où l’enquête avance à grands coups de théâtre successifs, mais une intrigue à l’ancienne, faisant cogiter les petites cellules grises. Est-ce encore d’époque ? Le lecteur moyen a-t-il encore la patience de lire jusqu’au bout ? Pour ceux qui aiment Agatha Christie, je réponds oui ; pour les zappeurs shootés aux jeux vidéo qui dégainent leur commentaire dès la 3ème page, je dis non. Chacun son style, on ne lit aujourd’hui que ce qu’on est – et c’est bien dommage ! Car rien de tel que de se dépayser pour réfléchir sur soi au lieu de rester content de sa petite personne, englué dans sa bauge, au chaud avec ses potes.

Cette 9ème enquête d’Erik Winter parue en 10-18 pourrait donc bien être la dernière, en témoigne la toute dernière phrase du roman. La cinquantaine, usé, lassé, épaissi, le commissaire en a assez ; son auteur probablement aussi. Mais sait-on jamais ?

Ake Edwardson, Le dernier hiver, 2008, traduit du suédois par Marie-Hélène Archambeaud, 10-18 2011, 477 pages, €8.36 

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Le Clézio, Voyage à Rodrigues

Aux grands enfants toujours épris de cartes et d’estampes, Le Clézio nous livre son « enquête sur la quête » de son propre grand-père, la recherche d’un trésor de corsaire sur l’île de Rodrigues. L’histoire a fait l’objet d’un roman, ‘Le chercheur d’or’, l’un des plus beaux de l’auteur. Comme souvent avec ses chefs-d’œuvre, Jean Marie Gustave Le Clézio double l’imaginaire par la réalité. Ainsi de ‘L’Africain’ qui double ‘Onitsha’, de ‘Gens des nuages’ qui double ‘Désert’ : ‘Voyage à Rodrigues’ double ‘Le chercheur d’or’. A tout lecteur qui aborderait l’auteur, je conseillerais de commencer toujours par les romans et de ne lire les récits qu’ensuite. Ils prennent ainsi tout leur sel et éclairent la vie rêvée par l’existence réelle.

Tout part d’un « vieux classeur de carton attaché par une ficelle, portant écrit de la main de ma tante, ce titre vengeur et drôle : PAPIERS SANS VALEURS » p.124. Il s’agit des cartes, plans, récits compilés et journaux du grand-père. L’auteur se rend sur l’île de Rodrigues pour communier avec ce pays qui a fasciné trente ans durant son ancêtre, celui dont l’écriture manuscrite est si semblable à la sienne. « Il y a un hors du temps ici, à Rodrigues, qui effraie et tente à la fois, et il me semble que c’est bien le seul lieu au monde où je puisse penser à mon grand-père comme à quelqu’un de vivant » p.15 Tout est signe : les coups de pioche ou de burin sur la roche, le paysage qui n’a guère changé, les enfants du cru tels cette « jeune fille, quatorze ans à peine, svelte et agile comme les cabris qui vivent sur les collines » p.10 et jusqu’à Fritz Castel, ce tout jeune Noir plutôt sauvage, engagé par le grand-père vers l’âge de dix ans et qui vit encore, perclus mais observateur.

Pourquoi cette quête vaine de Rodrigues ? « C’est l’appel d’un autre monde, d’un monde vide d’hommes, où règnent les rochers, le ciel et la mer. C’est l’appel de la mer aussi, le « vent du large » dont il parlait en rêvant, j’imagine, devant ses enfants… » p.27 Ce n’est pas l’appel de l’or mais plutôt celui de la liberté sans limites, l’appel de l’aventure. « C’était prendre sa part du rêve de l’Eldorado » p.45, imagination sans bornes sur une terre sans frontières.

Du bannissement de la maison ancestrale de Maurice date cette quête qui compense l’exil, cette villa ‘Eurêka’ quittée pour cause de mauvaises affaires. Le déracinement pose la question ‘qui suis-je ?’. Il oblige à la recherche d’un nouveau havre. L’auteur l’avoue : « La perte d’Eurêka me concerne aussi, puisque c’est à cela que je dois d’être né au loin, d’avoir grandi séparé de mes racines, dans ce sentiment d’étrangeté, d’inappartenance » p.122. Écrire, ce n’est guère penser à l’avenir, plutôt rêver sur son passé, sur ce qui vous constitue : « choisir son passé, se laisser flotter dans le temps révolu comme on remonte la vague, toucher au fond de soi le secret de ceux qui vous ont engendrés : voilà qui permet de rêver, qui laisse le passage à une autre vie, à un flux rafraîchissant » p.124

Où l’on apprend accessoirement que Le Clézio a deux filles, dont l’une est prénommée Amy, et que son père avait un frère jumeau en sus d’un aîné de 9 ans plus âgé. Lyrique, sensuel, enlevé, ce récit d’un voyage à Rodrigues illustre plus que les autres livres, sans doute, la constance avec laquelle Le Clézio montre qu’un paysage est un état d’âme. Mieux encore, un sentiment d’éternité : « En aucun autre endroit du monde cette heure ne m’a semblée plus précise : un basculement quotidien vers l’autre monde, vers l’autre versant de la réalité. La brûlure intense du soleil cesse d’un coup, la lumière s’éteint comme une bougie qu’on souffle, et l’on sent le froid de l’espace » p.130.

Le Clézio, Voyage à Rodrigues, 1986, Folio 1997, 146 pages, €5.41

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Thorgal à nouveau papa

Thorgal, le héros viking des années 1990, de pères belge et polonais (Van Hamme-Rosinski), a été sept ans avant papa d’un petit garçon blond et hardi, Jolan. Dans cet album 16ème, voici sa femme Aaricia, princesse viking, à nouveau enceinte. L’accouchement ne se passera pas sans stupeur ni tremblements. La vie est rude dans les âges médiévaux, dans ce paysage du grand nord qui sort à peine de l’hiver.

Fantasme de femme, Aaricia tient absolument à accoucher dans « son » village, celui qu’elle a quitté pour suivre Thorgal, enfant des étoiles qui n’est de nulle part. Atteindre le fameux village n’est pas de tout repos et ce n’est pas la première fois que le couple et l’enfant tentent d’y parvenir. A chaque épisode, des obstacles humains les en empêchent. Cette fois-ci ne déroge pas à la règle. C’est un vaniteux Wor, dit « le Magnifique » parce qu’il a sens aigu du marketing et de sa personne, qui est devenu « roi » des Vikings du nord. Il occupe le village, accapare les femmes avec sa bande, et a fait main basse sur l’héritage du roi défunt dont Aaricia est la fille. Autant dire que le retour de Thorgal n’est pas le bienvenu…

Il y a donc complot, dans une nature sauvage peuplée de brutes. Tous les ingrédients de l’aventure pour les petits garçons. Jolan construit une cabane avec son père, s’endort heureux parce qu’il entend ses parents se dire « je t’aime ».

Il volera un cheval afin de prévenir son père. Mais il n’a ni l’âge ni la carrure, malgré son courage. Un orage fait cabrer son cheval qui le désarçonne. Assommé, gisant à terre, il sera récupéré par les brutes qui s’en servent comme otage pour attirer Thorgal – et le tuer. Car la tuerie suit la torture comme le viol le pillage. Tous les poncifs de la légende viking établie par les moines en robe sont là.

Sauf que Rosinski-Van Hamme tissent une autre histoire : les Vikings ne sont pas toujours des brutes épaisses, pas plus qu’en notre temps les soldats ou les ados de banlieue. Il y a aussi des histoires d’amour, d’honneur et de courage. Comme la BD est à destination des moufflets et mouflettes, ces valeurs là sont bien mises en scène.

Chacun des héros est courageux, jusqu’au chien Muff qui combat un grand soudard sur le point d’embrocher Jolan. Aaricia aveugle de braises l’autre soudard avant de fuir et de se cacher de la horde. Elle accouchera dans la douleur, mais sans rien dire, auprès… d’une louve dans le même état de parturiente. Le courant passe, solidarité entre femelles ; les petits naissent ensemble.

Thorgal, bien sûr, combattra le vaniteux, montrera à la horde combien minable est le bellâtre, sera époux et père attentionné. Il sera sauvé par le destin qui est, comme chacun sait, la somme des actions passées que l’on a accomplies. Le passé vous rattrape toujours et les crimes précédents ne restent pas impunis. Mais les bonnes actions ne restent pas non plus sans réponses.

Tout est bien qui finit bien ? Pas tant que ça : Aaricia est épuisée, Thorgal et Jolan blessés, Muff entre la vie et la mort.

Nous sommes en 1990 et personne ne sait ce qu’il va advenir du monde avec une URSS vacillante et une Chine en plein essor. L’aventure est tentante, mais cruelle. Elle fait mal. Il est bon de rester stoïque et de faire honneur à ses valeurs. Telle est la leçon aux gamins et gamines, les deux sollicités par cette histoire où bagarres et attaches familiale se rejoignent.

Voilà en tout cas Thorgal papa à nouveau. D’une fille cette fois, une très brune qui s’appellera Louve pour faire bonne mesure !

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 16 – Louve, 1990, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

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Luxembourg, le jardin gelé

Le jardin du Luxembourg, au cœur de Paris, est une métaphore de la France 2012 : le gel.

Ce n’est pas tant le froid polaire qui règne sur la capitale depuis deux semaines, maintenant l’atmosphère sous zéro même en pleine journée, que l’impression que l’on a d’un passé figé, d’une gloire gravée dans la pierre, d’un pays rigidifié dans le souvenir de sa grandeur passée. Sans aucune volonté pour le futur. Ne faut-il pas rire de ces frayeurs autour de zéro degré alors que l’Ukraine connaît des -32°, que le Canada vit chaque hiver sous la glace et que tant d’autres pays ne font pas tout un foin pour quelques plaques de verglas ?

Même la jeunesse reste de marbre, dans la posture du Dépit, musicien adolescent à la lyre inutile. Sans doute qu’il ne trouve pas de boulot, qu’aucune maison de disque ne s’enchante de son français, que le pillage Internet ne lui permet plus de vivre de sa lyre.

Les filles ne sont pas en reste, pâmées dans le bronze au pied de Delacroix, peintre très classique, figé dans la rigueur venue des siècles. La nudité de bronze offerte incite à la domination, pas au projet d’avenir.

La Messagère même reste dans un coin isolé du jardin, frileusement rencognée près d’un bâtiment égaré du Sénat, sans même songer à un quelconque envol…

Car le Sénat donne l’heure officielle – ici l’heure du thé – pas question de se presser, aucune urgence pour ceux qui sont confortablement installés. Yaka prélever plus d’impôts plutôt que de réorganiser les fonctions et de diminuer les dépenses.

C’est là où la France se montre légère et vaniteuse, cigale face aux fourmis du nord. Si le Danemark a le même montant élevé de dépenses publique que la France, ses services d’Etat-providence sont nettement plus consistants et plus efficaces. Si l’Allemagne est tout juste un peu meilleure que la France dans l’éducation, elle est nettement moins chère avec des profs payés un tiers de plus… La campagne présidentielle va-t-elle faire surgir la vérité du débat ? Chaque candidat doit mettre la main où il faut… au risque évident de se faire mordre !

Face aux Allemands, les Français n’ont guère à opposer que l’héroïsme d’une jeunesse bien lointaine. L’indignation ne suffit pas si l’on ne sait agir ! La stèle horizontale aux Résistants ne dépasse pas le niveau du sol, laissant l’impression d’un pays épuisé, neurasthénique  et procrastinateur. Je sais, 95% de mes lecteurs ne vont pas savoir ce que ce mot veut dire (provocation gratuite pour susciter des commentaires indignés me disant que « bien sûr que si, on sait » ! – tant mieux si c’est vrai, mais je doute…) Misère de l’éducation « nationale ». Vite, une aide psychopédagogique ! Je vous donne le lien pour votre culture, comme la mienne sans cesse à parfaire.

Même la glace fait l’objet d’injonctions administratives. Vite, appliquons le Principe de précaution, constitutionnalisé par l’ineffable Chirac qui, en bon radical, croyait qu’aucun problème qu’on laisse sans le résoudre ne finira pas par trouver sa solution. Oui, nous y sommes : endettement colossal, impôts au top, croissance négative, retraités arrivant en gros bataillons. Qui va payer ? Sans doute largement tout le monde. Autant apprendre à se serrer la ceinture, donc régénérer les habitudes de discipline. « Défense de monter sur la glace » !

Pourtant, malgré le gel, le soleil perce entre les cuisses de l’avenir.

Et le grand arbre, curieux platane à feuilles d’érable, dite « plante hybride d’origine inconnue » de la fontaine Médicis planté vers 1810, lance toujours ses branches vers le ciel parisien d’un bleu Tibet.

L’enfant et la plante indiquent le chemin. Même les canards se bougent sur la glace ! Est-ce trop pour les vieux fatigués qui nous gouvernent ?

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Haruki Murakami, Kafka sur le rivage

Voici un très gros roman rempli de charme, peut-être le meilleur à ce jour de Murakami. Il conte le Japon éternel dans la modernité d’aujourd’hui, la quête initiatique d’un garçon qui se barde de muscles et forge son caractère tel un samouraï pour affronter sa fêlure intime.

  • Kafka fait bien sûr référence à l’écrivain bureaucrate autrichien employé des assurances Generali, qui a si bien su décrire l’absurde de la condition humaine dans les machines administratives.
  • Kafka est le nom que s’est donné le garçon Tamura, qui vient d’avoir quinze ans et décide de fuguer de chez lui.
  • Kafka est aussi ce double raisonnable, le garçon nommé Corbeau, jumeau Surmoi qui lui dit ce qu’il faut faire comme faisait pour les samouraïs dans la tradition le corbeau, vertu du guerrier. Le corbeau est aussi le symbole japonais de l’amour familial, tant ces oiseaux défendent bec et serres leur progéniture – tout ce qui manque à l’adolescent, seul au monde entre une mère partie avec sa sœur aînée sans explication quand il avait quatre ans et un père sculpteur, artiste tourmenté et indifférent à son enfant.
  • Kafka est ce tableau d’un jeune garçon sur une plage, solitaire avec une île au loin sous un nuage en forme de sphinx, sentiment océanique. ‘Kafka au bord de la mer’ en est le nom, tableau du destin passé d’un autre, relié mystérieusement à lui. Le gamin du tableau pourrait-il être son vrai père, père métaphorique conçu par un autre, biologique ? Car « dans la vie, tout est métaphorique » p .272 et Mlle Saeki lui avoue p.339 : « Tu lui ressembles un peu, en effet ».
  • Kafka est enfin le titre d’une chanson, ‘Kafka sur le rivage’, composée par une fille de quinze ans pour son amoureux d’enfance, 35 ans auparavant, qui est le garçon du tableau.
  • Ajoutons que Kafka signifie corbeau en tchèque… (p.431)

Mais ce n’est pas tout. Si le garçon part de chez lui et délaisse le collège, c’est qu’il est tout seul et veut se trouver. Il a fait du judo depuis petit et pratique la musculation régulièrement en salle. Il est donc bien bâti, adulte dans son corps déjà, pénis bandé comme un bois dur. Mais il lui manque la maturité dont il se met en quête. Car il craint cette prophétie que lui fit son père, par vengeance peut-être pour la femme qui l’a abandonné : le garçon baisera sa sœur, couchera avec sa mère et tuera son père. Ce pourquoi Kafka s’enfuit, le jour de ses quinze ans. Il ne désire absolument pas accomplir tout cela comme l’Œdipe de la tragédie grecque. « Je ne veux plus être à la merci de toutes ces choses que je ne peux pas contrôler, ni être perturbé par elles » p.528.

Évidemment, le destin n’est pas d’accord. C’est donc non pas dans ce monde-ci mais dans l’entremonde qu’il va s’accomplir. Murakami manie avec talent le style qui fait passer du réalisme au fantastique ; il introduit en virtuose les mythes traditionnels japonais dans la ville moderne, trépidante et informatisée. Nous verrons donc des ‘hommes vides’ selon T.S. Elliott mais aussi des ‘esprits vivants’, ces humains endormis du ‘Dit du Genji’ qui quittent leur corps pour accomplir un acte passionnément désiré ; peut-être aussi des morts-vivants comme Nakata ou Mlle Saeki ; nous rencontrerons une pute qui cite Hegel ; un vieil homme qui sait parler aux chats, sages bêtes libérales dans un monde trop administré ; nous rencontrerons le personnage du whisky Johnny Walker (appelé Walken parce que les Japonais ont du mal à prononcer le ‘r’) et le colonel Sanders, personnifiant le Kentucky Fried Chicken ; nous assisterons à une pluie de maquereaux sur une rue tranquille de Tokyo, puis à une averse de sangsue sur une aire d’autoroute où un gang bat à mort un gars d’autre bande ; puis deux soldats sortis tout droit de la Seconde guerre mondiale avec fusil et casquette d’époque, dans la forêt mystérieuse ; nous découvrirons finalement que « Dieu est en short, il a un sifflet et l’œil rivé à sa montre » p.389.

Selon Hegel, cité par la complaisante pute, « toute perception est déjà mémoire. Nous ne percevons pratiquement que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir ». Pas mal dit pour donner la clé du roman, même en français traduit du japonais après retraduction nippone de l’allemand. Le passé qui ne passe pas reste présent jusqu’à ce qu’on le fasse passer. D’où la quête du garçon. D’où le cheminement de cet étrange vieillard, Nakata, parti du même arrondissement de Tokyo que l’adolescent, mais qui parle aux chats et cherche la pierre d’entrée. Celle qu’il va retourner pour ouvrir la porte de l’entremonde, « une anomalie dans la course du temps » p.380, ce qui permettra au garçon de solder le passé. Ni Nakata ni Kafka ne se rencontrent en cette vie mais, qui sait, le vieux n’est-il pas une part dans le destin du garçon ? Enfant durant la guerre, il s’est évanoui sur une colline de campagne avec toute sa classe, après avoir vu un avion B29 passer, unique et brillant, dans le ciel. Les autres se sont réveillés un peu plus tard, pas lui qui a mis trois mois. Il en est resté idiot, amnésique profond, incapable de réapprendre à lire. Mais il sait parler aux chats et percevoir l’entremonde. Pour récupérer une chatte écaille-de-tortue, il va devoir tuer le Johnny Walken qui l’a enlevée pour lui ôter son âme et en faire une flûte piège. Il lui sera ordonné ensuite, par un sentiment de destin, d’aller dans le sud jusqu’en l’île de Shikoku ouvrir la porte et puis la refermer. Pourquoi ? Il ne le sait, mais accomplir ce qu’il doit lui suffit.

C’est le garçon d’à peine quinze ans qui entrera dans l’enchantement pour y retrouver sa mère et lui pardonner. Il lui sera ordonné de vite en ressortir pour vivre la vraie vie, mais cette fois ci en pleine maturité. Sa fugue lui aura permis de connaître sa probable sœur Sakura, sa vraie mère en « hypothèse plausible » Saeki, de constater l’assassinat de son père par procuration, de faire pour la première fois l’amour et de se faire deux amis, Oshima et Sada. Pas mal pour un garçon solitaire qui veut « devenir le garçon de quinze ans le plus endurci du monde » p.9, avec cette emphase des adolescents mal dans leur âme. Il n’est pas mal réussi, Kafka Tamura, collégien dont la voix mue encore : « Tu as un corps magnifique, bien musclé. Et peu importe de qui tu as hérité tes traits, tu es plutôt beau. (…) Et puis tu es intelligent. Tu es bien équipé aussi – entre parenthèses, j’aimerais bien en avoir une comme la tienne » p.363. C’est ce que lui déclare Oshima, hermaphrodite homosexuel et bibliothécaire, devenu son ami. C’est que la sexualité est naturelle aux Japonais, l’exubérance physique, bornée seulement par la pudeur inhérente à toute vie en société, se manifeste comme la faim ou la soif. Mais le garçon ne va pas coucher avec tous ceux qui le désirent.

La construction en alternance de chapitres mettant en scène Nakata le désopilant qui vit à côté, et Kafka Tamura l’adolescent plein d’énergie et de sérieux, introduit l’ironie, sel de toute tragédie. Le lecteur en vient à aimer très vite les personnages, ce qui est essentiel. Il compatit à leurs destins, trouvent des résonances personnelles à ces trajectoires insolites mais, somme toute, universelles. Du grand Murakami.

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, 2003, traduit par Corinne Atlan, 10-18, 2007, 638 pages, €8.93

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Diderot et les principes

Dans ses Contes, Denis Diderot s’amuse en même temps qu’il observe la société de son temps. L’époque Louis XV était libertine, mais ne pas croire que le libertinage se résume à la bagatelle. Comme en mai 68, le sexe est le révélateur de la liberté. Le désir est sans loi, anarchique par essence ; c’est sa réalisation dans le monde réel qui est réglementée : par la société, par la loi, par la religion. Secouez-moi tout ça ! Il faut remettre en cause périodiquement ce qui est institué, en juger du raisonnable. Être humain c’est d’abord de libérer des entraves, « faire craquer ses gaines » dira Gide. D’où le danger social et politique d’une libération sexuelle ; d’où le retour au rigorisme moral pétainiste en cas de crise, qu’incarne aujourd’hui un François Bayrou par exemple. Lire Diderot c’est un peu lire Cohn-Bendit, le style en plus. Contre les coincés, les pisse-froids, les réactionnaires.

‘Madame de La Carlière’, écrit en 1772, incarne cette lutte entre « les principes » et les désirs. Un jeune homme qui a beaucoup vécu, successivement prêtre, juge puis soldat, jure fidélité devant le monde à Madame veuve de La Carlière. Il lui fait un enfant qu’il adore. Mais un écart de conduite lui fait aimer une ancienne bonne amie, manipulatrice et haut placée. Il lui écrit, elle lui répond, et ces lettres fatales seront son malheur. Madame de La Carlière devenue Desroches redevient La Carlière. Elle le quitte devant le monde comme elle l’avait accepté : dans un salon après dîner, devant la société rassemblée.

Dès lors celle-ci, aussi bête que versatile, accuse l’ex-mari de tous les maux. Madame de La Carlière dépérit et le bébé qu’elle allaite meurt de consomption ; sa mère la suit de désespoir, ce qui fait mourir la grand-mère usée par la vieillesse ; quant au frère, qui a repris le régiment du chevalier, il est tué au combat ! Tout cela est, selon le préjugé social, « la faute à » ce malheureux mari. C’est que la foule est bête et que le plus simple est de trouver aux maux un seul bouc émissaire ! Pourtant, écrit Diderot, il s’agit moins « des vices de l’homme que des conséquences de nos législations absurdes, sources de mœurs aussi absurdes qu’elles et d’une dépravation que j’appellerais volontiers artificielles » p.538.

Le mariage est-il ce sacrement irréversible que l’Église veut « pour l’éternité » ? Est-ce compatible avec la contingence humaine ? Passe encore lorsque des barbons de 50 ans épousent des filles de 14 qui se retrouvent veuves et riches à la trentaine, ce qui leur permet les plaisirs après le devoir. Mais lorsque la vie s’allonge, est-ce bien raisonnable de jurer abstinence pour un demi-siècle ? Diderot fustige la soi-disant « vertu » des épouses, qu’incarne La Carlière. Est-ce moral, au sens de la raison, de jeter son homme parce qu’il a eu un écart ? N’y a-t-il pas là quelque rigidité morale ? Une perversion des sentiments humains vers la psychose paranoïaque ? Freud trouvera beaucoup de perles chez Diderot, il a inventé moins qu’on le dit.

Le sexe est l’exubérance spontanée, l’affection un attachement raisonné. Entre les deux se joue les enjeux, plus sociaux qu’humains, de la fidélité et de la vertu. Le mariage, pense Diderot, est un contrat en ce monde, pas un esclavage divin. S’il y a contrat, existent aménagements et dédommagements ; il ne s’agit pas de bien ou de mal tranché une fois pour toutes, béatitude ou damnation éternelle. La fidélité morale n’est pas la fidélité sexuelle, même si la grossesse peut être un motif de rupture. Ce qui importe est que le plaisir de l’une ou de l’un (Diderot alterne les héros et les héroïnes dans ses Contes) ne soit pas motif suffisant à rompre – par exemple que les enfants soient bien les siens.

« Mme de La Carlière est très aimable, sans contredit ; elle avait fait ses conditions, d’accord : c’est la beauté, la vertu, l’honnêteté même ; ajoutez que le chevalier lui doit tout ; mais aussi vouloir dans tout un royaume l’être unique à qui son mari s’en tienne strictement, la prétention est par trop ridicule… » p.533. Le bonheur des Lumières commence par la liberté, et celle-ci s’acquiert en politique comme dans les mœurs. Il s’agit ni de se laisser enfermer en couvent contre sa volonté (‘La Religieuse’), ni dans le mariage par les principes (‘Madame de La Carlière’), ni dans les convenances religieuses et sociales (‘Les bijoux indiscrets’). L’acte sexuel n’est pas moral, mais physique ; la vertu intransigeante n’est qu’un préjugé qui pose en société, un geste d’égoïsme orgueilleux qui n’a rien à voir avec l’amour. La Carlière est au fond « inflexible et hautaine bégueule » p.538. Car l’être humain est successivement plusieurs, libertin, tendre époux et inconsolable veuf. Le figer dans son passé est aussi indigne que de le figer une fois pour toute dans sa naissance. Diderot attaque ainsi le préjugé nobiliaire qui veut que le sang bleu face de race un être supérieur. Mais si cela commence d’être admis en 1772, pourquoi s’accrocher à la même erreur sur le passé des gens ?

Diderot n’a pas de mots assez durs pour fustiger la bêtise sociale, les préjugés de société, le moutonnisme de foule. « C’est ici que je vous prie de détourner vos yeux, s’il se peut, de Mme de La Carlière pour les fixer sur le public, sur cette foule imbécile qui nous juge, qui dispose de notre honneur, qui nous porte aux nues ou qui nous traîne dans la fange, et qu’on respecte d’autant plus qu’on a moins d’énergie et de vertu » p.533. Les faibles et les inintelligents sont les plus conformistes ; ceux qui ont peur d’eux-mêmes se réfugient dans « ce que tout le monde fait ». Ils se sentent ainsi responsables mais pas coupables, comme disent si bien les veules politiciens.

Denis Diderot, Madame de La Carlière, 1773, Contes et romans, Gallimard Pléiade, 2004, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25

Denis Diderot, Madame de La Carlière, 1773, Contes et entretiens, Garnier-Flammarion, 1993, 245 pages, €5.51

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Thorgal 15, Le maître des montagnes

L’histoire de Thorgal n’est pas linéaire, ni dans le même univers connu. Elle déborde dans le passé, les territoires ignorés et même le monde des dieux. Après l’enfance de Thorgal, rappelée dans l’album Aaricia, voici un paradoxe du temps. Car le temps n’est pas une droite mais une courbe, allant jusqu’au cercle selon certaines théories : le serpent qui se mord la queue.

C’est ainsi que Thorgal, dont l’épouse attend son second enfant, cherche à se frayer un chemin sur la côte pour revenir en bateau. Aaricia souhaite en effet quitter sa solitude pour accoucher parmi les siens. Mais Thorgal n’est pas un homme ordinaire. Venu des étoiles, adopté par les vikings, il est de l’entre deux. Par hasard au présent, souvent dans le passé ou l’avenir.

Il s’avance dans la neige épaisse alors qu’un son de cor fait tomber une avalanche devant lui. Un jeune homme en skis se fait prendre. Devant contourner l’énorme obstacle avec son cheval, il remet au lendemain et avise une cabane où passer la nuit. Un adolescent s’y est réfugié, évadé du seigneur des montagnes qui l’avait pris enfant comme esclave. Là commence l’aventure.

Personne n’est ce qu’il paraît, ni l’esclave en fuite, ni le mort en avalanche, ni le seigneur des montagnes. Ils ne sont qu’une suite de paradoxes générés par le temps qui bégaie. Thorgal se retrouve en effet projeté dans une prairie verte en plein été, où une jeune fille élève des moutons. Elle vit dans la cabane depuis dix ans, solide et presque neuve, et n’a jamais entendu parler de seigneur des montagnes. En revanche, elle connaît la bague de pierre verte que Thorgal a trouvée la veille au soir, sous la neige. C’est un serpent qui se mord la queue et elle appartenait à son grand père.

L’esclave adolescent tombe amoureux de la fille, qui lui préfère Thorgal, tandis que celui-ci invoque sa Aaricia. Le conflit va entraîner les protagonistes à effectuer des sauts de temps, entre présent et passé, pour débrouiller l’histoire. Et la fin n’est pas en reste qui laisse entrevoir ce qu’on n’attendait pas.

Leçon : on ne joue pas avec le temps. La relativité montre aux hommes que l’univers est bien plus compliqué que leur petit esprit le pense. Mais le temps est l’affaire des dieux – laissons-le à ceux qui sont capables de le chevaucher.

Un peu compliqué pour les jeunes enfants, malgré le dessin très filmique et les héros beaux comme des dieux. Plutôt pour les 12 ans et plus, d’autant que la fille rousse Vlana a des seins bien pommés au balcon, de quoi rendre jalouse les filles et attiser les garçons de cet âge.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 15, Le maître des montagnes, 1989, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

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Flaubert : être heureux en trois leçons

« Être bête, égoïste et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux. Mais si la première vous manque, tout est perdu. » Flaubert, lettre à Louise Colet 13 août 1846. Ne voilà-t-il pas la sagesse de base ? Certes, les gens cultivés se diront que le niveau est plutôt celui du petit-bourgeois content de lui-même, à la Bouvard & Pécuchet. Mais surmontons ce réflexe bégueule ou cépanou pour nous pencher sur la vérité profonde contenue dans ces phrases. Examinons le contexte, le prétexte puis le texte.

Tout d’abord le contexte. Flaubert répond à sa maîtresse qui lui « dit des choses dures » parce qu’elle est atteinte d’une « lassitude de chagrin ». Il se justifie : « Je suis sûr que tu me crois égoïste ». Il l’est, mais « là-dessus, chacun s’illusionne. Je le suis comme tout le monde, moins peut-être que beaucoup, plus peut-être que d’autres. » La charité de saint Vincent de Paul n’est-elle pas égoïste elle aussi, puisqu’obéissant à « un appétit de charité » ? N’est-ce pas une forme d’égoïsme que de se faire du bien ? d’obéir à l’un de ses appétits ? « Chacun jouit à sa mode et pour lui seul. » Il y a « les prodigues et les avares. Les premiers prennent plaisir à donner, les autres à garder. »

Première leçon : ne pas se fier aux apparences. Les motivations des gens ne sont pas aussi pures qu’elles paraissent, parfois même à leurs propres yeux. Ils « se la jouent » comme disent souvent les ados.

Ensuite le prétexte. Le bonheur est un état physique et physiologique d’équilibre. Être bête signifie ne pas trop réfléchir, prendre les choses comme elles viennent, apprécier l’ordinaire – qui ne manque jamais – comme les animaux, sans se prendre la tête. La bêtise étant la chose du monde la mieux partagée, le bête est heureux parmi d’autres bêtes ; il s’y sent bien, la vue courte, en troupeau. Rires lourds, blagues grasses, connivence entre mâles ou entre épouses, sentiment fusionnel entre militants de la même secte. Rien ne vient troubler la béatitude de la bête. La bonne santé, répétition ironique du dicton populaire (‘quand la santé va, tout va’) n’est que redondance des deux premiers concepts. L’état physiologique du bonheur est un corps qui fonctionne bien.

Seconde leçon : l’égoïsme est une réaction d’aise du mouton lambda rassuré dans sa bergerie, on est bien, au chaud, entre nous. Ne pas penser soi-même mais rester fusionnels, le troupeau pense pour vous. Voilà qui est confortable.

Enfin le texte. « Mais si la première vous manque, tout est perdu. » La première condition, c’est d’être « bête ». Si l’on pense trop, on s’illusionne, on s’inquiète, on n’est plus dans le présent immédiat des choses terrestres. Soit l’on ressasse le passé (‘comme tout était mieux avant ! Le niveau baisse !’), soit on craint l’avenir (et si… le monde allait venir frapper à notre porte ? …les réformes allaient changer mon confort ? …les jeunes allaient me prendre mon travail ? …le complot des multinationales ? et si…) Cette frilosité réactionnaire est clairement celle du « bourgeois » que Flaubert a toujours poursuivi de sa hargne. Avec une arrière-pensée anticléricale en ces temps où le goupillon s’alliait volontiers au sabre et où le Pape bullait contre la république. « Heureux les bêtes », semble énoncer Flaubert, parodiant l’Évangile, la référence des bien-pensants de son époque (« Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume de Dieu est à eux » Mt 5,8). Évangile d’apparence, empressons-nous de le préciser, car Jésus dit clairement « lorsque tu fais l’aumône, ne sonne pas de la trompette devant toi comme font les hypocrites, dans les synagogues et dans les rues, afin d’être glorifiés par les hommes. » (Mt 5,6)

Troisième leçon : n’est-ce pas justement le propre de la bêtise de prendre l’apparence pour la réalité et le mot pour la chose ?

Conclusion : l’homme heureux est une bête à l’étable, broutant paisiblement le foin de la ferme d’État, conduite par son berger qui lui dit ce qu’il faut faire, quand et comment, et le mène en troupeau dans les prés lorsqu’il n’y a aucun risque d’orage ni de loup. L’homme heureux rumine, force tranquille qui regarde passer les trains bovinement. Cet homme béat est le « dernier homme » de Nietzsche, une bête à l’engrais voué à produire et à se reproduire sans conscience. L’intelligence veut la volonté sans laquelle elle n’est rien, la curiosité d’explorer l’ailleurs et les autres, aime à se confronter pour se remettre en cause, tourmenté de mettre en question ses habitudes, son confort et ses zacquis pour vivre plus. L’homme complet n’est pas heureux, il est joyeux !

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1 – Janvier 1830-Mai 1851, Gallimard Pléiade 1973, 1232 pages, €53.79

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Haruki Murakami, Après le tremblement de terre

Non il ne s’agit pas de celui de 2011, l’écrivain n’écrit pas aussi vite que son ombre. Il s’agit du tremblement de terre de Kobe, en janvier 1995. Murakami n’était pas au Japon mais à Princeton aux États-Unis. Comme il est né à Kobe, la catastrophe bouleverse en lui quelque chose. Il sent qu’il a besoin de ses racines. Les six nouvelles du livre viennent de là. Elles décrivent ce qu’a produit Kobe dans le cœur des Japonais lambda : il a bouleversé leur vie.

C’est un jeune homme que sa femme vient de quitter. Il est vide, n’a envie de rien. Sa femme est restée toute une semaine devant la télé à regarder les reportages sur le tremblement de terre. Et puis elle est partie, elle ne pouvait plus vivre comme avant, comme si de rien n’était. Son mari lui paraît vain, qui vit sans se soucier. Komura, le jeune homme, prend une semaine de vacances pour se remettre. Un ami lui demande d’aller porter une boite à sa sœur dans le nord du Japon. Il y va. Il ne sait pas ce que contient cette boite. Peut-être son propre vide… C’est le voyage qui forme la jeunesse, pas l’installation dans la vie toute faite.

Deux êtres solitaires, dans la nouvelle suivante, allument des feux de camp sur la plage. Un vieux de 45 ans, ancien boy-scout, et une jeunette de 17 ans qui en avait assez des études. Le feu une fois éteint, qui sait ce qui arrivera ? Peut-être la mort, douce et désirée, peut-être pas. C’est que ces deux là sont des marginaux au Japon : ils pensent qu’ils ont un passé et que l’avenir ne leur dit rien. Le contraire du Japonais positif, comme le petit ami de la fille, Keisuke : « c’est que moi je me moque complètement de ce qui se passait il y a cinquante mille ans, ou de ce qui se passera dans cinquante mille ans. Mais alors complètement. L’important, c’est maintenant. MAINTENANT. Le monde peut s’arrêter n’importe quand, comment peut-on penser au futur ? L’important, c’est de manger à ma faim maintenant, et de bander maintenant, tu vois » p.30. On ne saurait mieux dire le Japon contemporain.

Il y a le bâtard qui est simplement « fils de Dieu » puisqu’il n’a pas de père. Il sait danser, comme les autres. Car tout fait partie du grand rythme de la terre, ses tremblements comme ses bâtards.

La nouvelle intitulée Thaïlande est une jolie histoire d’une femme devenue professeur spécialiste de médecine et qu’une histoire d’amour mal terminée, jadis, a empêché d’avoir des enfants et une vie heureuse depuis lors. Cela a eu lieu à Kobe et la nouvelle du tremblement de terre bouleverse au fond d’elle la boue noyée sous les années. Elle porte une pierre dont elle doit se débarrasser pour enfin vivre. Son délicat chauffeur thaï lui fait rencontrer une vieille qui dit la bonne aventure et lit les signes. C’est la nouvelle qui m’a le plus touché.

Les deux dernières mettent en scène des animaux imaginaires qui parlent aux humains. Le premier est Crapaudin, qui doit vaincre Lelombric, ver géant qui fait trembler la terre une fois tous les dix ans. Et c’est à un petit bonhomme chétif et insignifiant, recouvreur pour une succursale de banque, que s’adresse le matamore pour qu’il aide en imagination. Tokyo ne sera pas détruite.

Le second animal est un ours qui récolte et vend son miel aux humains. Mais il s’agit là d’un personnage inventé par un ami pour leur petite fille de trois ans qui a du mal à dormir. Il a connu le père et la mère à l’université où tous trois formaient un solide trio d’amis. Chacun est tombé amoureux de la même fille mais le plus hardi l’a emporté. Et puis il s’est laissé mener par son destin qui est de toujours trouver du neuf. C’est la plaie du modernisme dont Kobe fait ressentir tout ce qu’il a d’artificiel. Le fidèle a ses chances alors, surtout que les nouvelles télévisées font imaginer un vilain bonhomme Tremblement qui veut mettre la petite fille en boite chaque nuit. A lui l’ami, le père de substitution, de rassurer et protéger fille et mère contre ce coup du destin. J’aime beaucoup cette nouvelle aussi, parce qu’elle m’évoque des souvenirs personnels.

Vous l’aimerez aussi, comme les autres, écrites simplement, librement, avec le franc style de Murakami. Ses personnages sont jeunes, discrets, rebelles aux conventions tellement japonaises mais sans vouloir faire de vague. Ils sont décalés, découvrant de petits faits vrais parmi les signes que leur envoie le destin. Cela avec un gentil hédonisme, aimant la musique, le vin, les bonnes choses, baiser et être ami. « Mlle Shimano lui pinça légèrement le bout ses seins. – Tu as dit que ta femme t’avait laissé un mot ? » p.25 – tel est l’art de l’ellipse Murakami : léger, sensuel, profond.

Haruki Murakami, Après le tremblement de terre, 2000, 10-18 2003, 158 pages, €6.17

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