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Tony Parsons, Des garçons bien élevés

La première scène donne le ton, il est à la violence. Une bande de garçons viole une fille collectivement, en rite d’initiation ; ils n’ont guère que 15 ans, comme elle. Ceci se passait en 1988. Un saut au présent nous met dans l’ambiance policière : un banquier de la City a été égorgé. Ce n’est pas un crime islamiste mais le fait d’un poignard de commando en usage depuis la Seconde Guerre mondiale, que l’on peut trouver via Internet. Sur le bureau du mort, une photo de sept garçons en uniforme de cadets pour la préparation militaire dans leur collège privé de Potter’s Field – le champ du potier : celui où il ne pousse rien, là où les Juifs ont enterré Judas.

Le thème du collège anglais et du dressage des élites qui perdure de nos jours est au cœur du sujet. Tony Parsons, la soixantaine, n’a pas fait d’études ; il est devenu journaliste de musique pop et romancier. Il est donc critique de la société dans laquelle il baigne, de ses traditions et non-dits. Rien de tel, pour diriger l’empire, que de former de jeunes mâles comme à Sparte durant leur puberté, avant de les ouvrir à l’esprit comme à Athènes durant les années d’université. Potter’s Field est un collège prestigieux fondé par Henri VIII il y a cinq siècles ; encore jeune et athlétique, il y a enterré ses chiens favoris avant de consommer ses femmes. Le système du collège vise à briser l’enfant pour reconstruire l’adolescent ; pour cela, rien de tel que les vexations, les humiliations, les abus sexuels – mais aussi l’attention personnelle des professeurs, la bande soudée des garçons, la ferveur des fêtes et des grands auteurs. Un univers d’où les filles sont exclues, étrangères, d’une autre espèce.

Comme le résume la veuve riche du banquier mort, le collège anglais se résume ainsi : « Professeurs sadiques. Nourriture infecte. Douches glacées. Cette obsession permanente du sport. Quelques brimades de temps en temps. Beaucoup de relations homosexuelles. Il disait toujours que c’était les meilleures années de sa vie » p.60.

Après le banquier, un clochard est égorgé de la même façon, un ami plus que frère des années collège ; il était sur la photo, rêveur et joueur talentueux de hautbois. Mais il n’a pas résisté. Comme les dix petits nègres, les sept garçons disparaissent un à un ; ne survivent que les plus forts de caractère. Qui leur en veut à mort ? Pourquoi après si longtemps ? Qu’est-ce qui, dans leur passé, leur vaut cette punition ? L’un des sept, devenu prof de sport au collège et qui adore forcer ses élèves de 13 ans à ramper dans la boue du terrain de rugby après le match avant de courir une demi-heure pour se vider pour la douche (et le défoulement sexuel qui suit), est égorgé dans le bois d’à côté ; il revient en sang, se tenant la gorge, tandis que ses élèves en pleurs voient s’effondrer leur dieu du stade. Il les dominait et les abusait ; ils l’adoraient.

Puis c’est au tour d’un peintre doué qui s’est fait passer pour mort à 18 ans, noyé dans l’Adriatique ; il a vécu en reclus, couvé par sa sœur, pour échapper à l’Acte qui tourmente sa conscience – mais lequel ? Il ne supporte pas la vérité que découvrent les enquêteurs et se suicide cette fois réellement. Un entrepreneur de travaux, « paki » (d’origine indienne), plus anglais que les Anglais parmi les sept de la fraternité, y passe lui aussi – dans l’incendie complète de sa maison. Impossible de savoir s’il a été préalablement égorgé. Un capitaine de commando y reste en Afghanistan ; il a sauté sur une mine. Ne reste que son jumeau, député au Parlement, le leader du clan des sept.

Les badauds jouent du smartphone pour filmer les scènes de crime et les poster sur les réseaux sociaux ; une journaliste brode sur quelques mots livrés par le constable et fait naître une « histoire », celle de Bob le Boucher, analogue au Jo le Plombier de Barack Obama durant sa campagne : une fake news issue du storytelling, autrement dit un mensonge marketing pour se faire mousser (tous termes venus d’Amérique comme farniente vient d’Italie et bakchich des pays arabes). Bob le Boucher a sa page sur Facebook ; l’histoire a révélé en lui sa vraie personnalité perverse. Car le tueur inventé s’incarne, même s’il est peu probable qu’il ait égorgé justement un à un la même bande de garçons d’un collège huppé où n’est jamais allé. La police contemporaine doit non seulement traquer les criminels, mais tenir compte aussi des imitateurs dus aux réseaux sociaux. Le numérique ne simplifie pas la tâche de tout le monde.

Le DC, Detective Constable, autrement dit inspecteur de la police criminelle londonienne Max Wolfe a de l’intuition et de la persévérance. Il est humain et se préoccupe des états d’âme : celui de sa fille de 5 ans, Scout, dont il a la garde après le divorce ; celui du chien cavalier king-charles Stan, pas encore éduqué à la propreté ; celui du constable Green, encore béjaune devant un cadavre mais bien courageux sur le terrain ; celui de sa comparse Wren qui manie l’ordinateur comme pas un ; celui de son chef le DCI Mulligan, qui trouvera une fin tragique ; celui de la veuve du banquier, Natasha, avec il prendra du plaisir une fois, l’enquête dûment terminée. Ces respirations personnelles dans la série des crimes enrichissent le roman policier en donnant de la profondeur aux personnages. Le lecteur suit leur raisonnement et leurs réactions affectives comme s’il était leur ami, ce qui l’implique dans l’enquête et le fait frémir dans l’action.

La société anglaise est disséquée comme sur une table de morgue car les crimes qu’elle génère ne sont pas sans lien avec ce qu’elle est et ceux qu’elle produit. Société de classe, éducation élitiste, croyance que tout vous est dû dès que vous sortez d’un collège réputé, toute-puissance mâle – on ne tue que tel qu’on a été formé.

Un bon roman contemporain haletant qui en dit long sur les Anglais.

Tony Parsons, Des garçons bien élevés (The Murder Bag), 2014, Points policier 2016, 424 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

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La pointe aux oiseaux de Latrabjarg

Quittant le ferry, nous avons longé le fjord sur la côte sud, apercevant de loin le Snaeffels dont le sommet émerge des nuages. Le ciel demeure voilé avec des coins d’un bleu pastel délicat, parfois un instant de plein soleil. Nous voici dans les fjords du nord-ouest, paradis des oiseaux marins

Nous pique-niquons sur le sable d’une plage de la baie. C’est insolite, nous pourrions être en Bretagne sauf qu’il n’est pas question de nous baigner vu le vent et la température de l’eau à 8 ou 9°. C’est pourtant ce que font deux Allemandes, qui arrêtent leur voiture de location avant de s’avancer sur le sable, l’une en cape. Serait-elle nue dessous ? Presque, elle s’en est servi de drap de bain pour enfiler son maillot de bain deux pièces. Filmée par sa copine, elle ôte la cape et s’élance en courant dans les flots. Mais la pente est très douce et elle doit courir longuement avant d’avoir de l’eau à la taille. Elle se plonge une fois seulement avant de revenir. Interrogées par une qui parle allemand parce qu’Alsacienne, elles avouent habiter Bâle et Mulhouse. Elles passent trois semaines de vacances ensemble ici. La mulhousienne se baigne parce qu’il serait écrit dans leur guide teuton qu’il « faut » se baigner en Islande pour connaître vraiment le pays. Sauf qu’il y a aussi des sources chaudes, nettement plus confortables, où l’on peut se baigner en Islande… La vraie légende est que pour se dire « véritable Islandais », il faut être capable de nager nu de la côte vers l’île de Drangey, dans le Skajafjörd au nord de l’île, une torche à la main, tout en chantant l’hymne national !

Nous campons ce soir à la plage de Breidavik, ce qui permettra aux tentes de sécher la pluie d’avant-hier. L’hôtel du camp était autrefois un centre de redressement pour jeunes délinquants, nous dit le guide. Il y a 50 ans, c’était la norme vile que des gamins livrés à eux-mêmes fassent l’objet « d’abus sexuels », sans qu’on en précise la portée. Ce n’est que récemment que certains devenus adultes ont exumé ce scandale, s’apercevant que ce n’est pas bien, qu’il faut en parler, que tout le monde dénonce et que les médias adorent ça. De nombreux journalistes sont venus ici interroger la famille actuelle qui tient l’hôtel et qui n’a rien à voir avec ces affaires. Elle est lasse d’être associée aux turpitudes passées et d’être regardée avec une suspicion déplacée.

Nous passons la fin d’après-midi à la pointe de Latrabjarg, sur les falaises hautes de 444 m et longues de 14 km, à observer les oiseaux. Le guide se croit obligé de nous faire un cours infantilisant sur l’absence de cordes de sécurité et de dangers non balisés. Va-t-il bientôt une aide psychologique à tout trek d’aventures adulte ? Il faut dire qu’il a été habitué par ses parents soixantuitards à ce que tout ce qui rompt les habitudes, dans le monde, devienne un Disneyland où tout est beau, et tout le monde gentil… Il reprend parfois avec un certain plaisir revanchard : « c’est une tourbière ici, pas un terrain de jeu ». Même chose pour le vide et la sécurité : il y a des règles à respecter ! Il est amusant de voir contester les ex-contestataires et rétablir des normes qu’on voulait hier jeter aux orties comme castratrices.

Nous arpentons donc ce gigantesque roc à piafs. Nous ne sommes pas les seuls, le parking regorge de véhicules, un camion slovaque, une auto allemande, des motos italiennes et des 4×4 de location bourrés de Français et de Hollandais. Les Italiens ne sont pas dépaysés de voir des macareux nids. Il y en a partout, juste sous le rebord du sommet de falaise, entre la roche et la terre. Ces oiseaux ne sont pas farouches avec leur gros bec orange et ils se laissent observer aisément. Parfois, un visage se trouve à vingt centimètres d’un bec et les paires d’yeux se sondent, interloqués. C’est assez drôle pour un observateur extérieur.

Toutes les sortes d’oiseaux vivent ici, les mouettes tridactyles, les goélands, les fulmars, les sternes arctiques, les guillemots pataud et raides comme des manchots, des pingouins torda dont c’est la plus grosse colonie au monde. Début XXe siècle, le sport local était d’aller dénicher les œufs sur la falaise. On estime à 44 000 par an le nombre d’œufs subtilisés !

Nous restons une heure dans le vent et les plumes, avant de revenir au camp installer nos affaires et commencer à préparer le dîner. Il se compose d’un mélange de légumes émincés et cuits en poêle, et de pavés de cabillaud. Les légumes, poussés en serre hors sol, sont flotteux. Nous occupons la salle commune de façon un peu impérialiste pour ceux qui veulent gagner les couches en fond de pièce. Privilège exorbitant de tout groupe dont on ne prend pas toujours conscience. Le petit Hollandais est ainsi revenu en slip sur les bras de son père parce qu’il avait peur de traverser notre tablée bruyante d’adultes redoutables !

Suivent quelques explications géologiques du guide, qui précise n’avoir jamais fait d’études sur le sujet, mais être entraîné pour être formateur Éducation nationale. L’éruption de Lakagigar, fin 1783, a affamé la population islandaise, la faisant baisser d’un cinquième, réduite à 38 000 habitants. Le nuage de cendres a en effet fait crever 200 000 moutons, 28 000 chevaux et 11 000 vaches. Il atteint le reste de l’Europe porté par les vents, jusqu’en Afrique ! Il serait à l’origine de cinq ans de refroidissement climatique dans l’hémisphère nord, avec son cortège de mauvaises récoltes. Exaspéré, le peuple se révolte. Dans une France minée par l’écart entre noblesse et tiers-état, les révoltes de famine conduisent à la Révolution…

Avisant une mouche agaçante, Le guide lance cette question : « qu’est-ce qui passe par la tête d’une mouche quand elle s’écrase contre un pare-brise ? » Nul ne sait. Réponse : « son cul. » C’est tout lui.

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