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T.C. Boyle, L’enfant sauvage

La Révolution qui a bouleversé les campagnes les plus reculées en inversant l’ordre ancien vient à peine de s’apaiser lorsque des paysans aperçoivent dans les bois un enfant nu. Nous sommes en 1797 en Aveyron.

Il faudra une année au moins avant que des chasseurs le capturent en l’enfumant sur son arbre, puis le recapturent parce qu’il a rongé le toit de chaume du gourbi dans lequel ils l’avaient enfermé.

L’être a tout du diabolique (la nudité intégrale, la tignasse hirsute, les griffes, les grognements) – mais pas la queue, « deux boules, une brindille », indique l’auteur. La bête nue est cependant un enfant des hommes. Le curé s’en fout, son dogme n’a rien à dire sur le sujet ; le maire protège, mais en réfère au commissaire républicain ; lequel avise évidemment Paris et les hautes instances de la politique et de la science.

L’enfant nu est donc amené en fiacre (il en vomit) jusqu’à la capitale après avoir été plus ou moins apprivoisé par un paysan qui a perdu sa sœur débile et sait comment procéder. L’institution des sourds-muets s’empare du garçon pour le civiliser. Echec. C’est alors le jeune docteur Itard qui s’y attelle, croyant qu’il saura faire un homme de cette bête laissée à elle-même.

Parce que l’enfant prononce pour la première fois la syllabe « oh ! » il le prénomme Victor. Son vrai nom, nul ne le sait. Les enquêtes supposent qu’il s’agit d’un enfant abandonné volontairement dans la forêt par une mère surchargée de marmaille qui a tenté de lui trancher la gorge, comme en témoigne une cicatrice sur son cou. Il devait avoir dans les 5 ans. Mais il était différent des autres garçons, probablement atteint d’une légère débilité mentale.

Itard va réussir à lui inculquer une discipline et à lui faire reconnaître des objets associés à des mots. Sans plus. On ne récupère pas une carence initiale, ni héréditaire, ni éducative. L’enfant n’est pas une page blanche qui parle « naturellement » comme Rousseau feignait de le croire, mais un être social qui ne peut se développer que s’il est entouré, encouragé et aimé. La raison n’est pas innée, seule la capacité à raisonner l’est – encore faut-il la stimuler. L’enfant nu n’a étendu que ses capacités animales : le flair, l’ouïe sélective, l’habileté à fuir à quatre pattes et à grimper aux arbres, la rapidité à saisir les proies à sa portée.

Victor ne devient Victor qu’après un processus de véritable dressage, comme on le fait d’un chien. Il ne se souvient que confusément de ses premières années humaines, même s’il cherche le voisinage des hommes et accepte spontanément la main tendue. Itard lui applique tout ce que les Lumières ont de disciplinaire et de contraignant, dans la continuité de la religion. La science a pris la suite du dogme mais ses commandements ont la même pression, même s’il s’agit de civiliser plutôt que de convertir. Le communisme, version accentuée des Lumières, fera de même avec les jumelles soviétiques Masha et Dasha, nées à Moscou en 1950. Les savants staliniens firent sur elles des expériences « au nom du Peuple », leur faisant endurer le froid, la chaleur et la faim, les électrochocs et les prélèvements.

Il y a donc quelque chose de pervers dans la volonté de savoir lorsqu’elle est appliquée à l’être humain, comme dans l’idéologie du Bien lorsqu’elle contraint malgré lui un enfant.

Ce pourquoi l’auteur réhabilite l’humaine empathie.

Son court récit romancé cherche à se mettre dans la peau de l’enfant plutôt que dans celle du chercheur. Il l’observe, le comprend, explique ses réactions. Itard est père fouettard plus que savant désintéressé ; il ne supporte pas que Victor conteste son autorité « naturelle », sanctionnée par les Académies et par le Ministère.

Bien écrit, haletant, touchant, voilà une autre façon de voir l’enfant sauvage que le rapport dudit Itard; lequel a inspiré le film de François Truffaut.

Tom Coraghessan Boyle, L’enfant sauvage (Wild Child), 2010, Livre de poche 2012, 121 pages, €5.10, e-book format Kindle €5.49

DVD L’enfant sauvage de François Truffaut, avec Jean-Pierre Cargol, Jean Dasté, François Truffaut, Françoise Seigner, Jean-François Stévenin, MGM United Artists 2008, 84 mn €24.06

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Conservatismes

Comme il existe des progressismes, il existe plusieurs conservatismes : subi, graduel, radical. Car même ceux qui se qualifient de progressistes persévèrent dans le conservatisme de leur courant. Ils ne changent pas, seule change l’époque.

Le progressisme subi est celui du libéralisme, qui accepte ce qui vient, d’où que vienne le changement (du climat, des mœurs, des techniques, du mouvement social), mais avec l’habitude. Le courant récent va des radicaux sous la IIIe République à Emmanuel Macron, en passant par Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Jacques Delors, Manuel Valls (avant d’être ministre, pas après) et… François Hollande (une fois élu seulement). Les modèles : Bill Clinton, Tony Blair, Gerhard Schröder.

Le conservatisme subiest le même : accepter ce qui vient, faire corps avec le changement en adaptant les lois et les mœurs, mais lentement, à son heure. Ce qui distingue progressisme et conservatisme subis ? La « bonne conscience » sociale : se dire de gauche est mieux valorisé, se dire de droite est plus le fait des retraités.  Centre gauche et centre droit, Macron et Juppé ou Bayrou sont proches, au fond. Le courant va des Girondins à Alain Juppé, en passant par Louis-Philippe, Alexis de Tocqueville, Antoine Pinay, Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing, Raymond Barre, Edouard Balladur, François Bayrou. Accepter une interprétation humaine différente des mêmes lois de nature ou divines. La conscience s’améliore, elle « découvre » du neuf comme on découvre un corps en ôtant peu à peu le drap qui le recouvre. Ainsi des mathématiques : elles existent de tout temps comme règles d’organisation de (notre) univers ; les humains ont mis des millénaires pour peu à peu les mettre au jour ; ils ne les inventent pas, ils les révèlent – croient-ils. Les modèles sont les mêmes que pour les progressistes, avec Jean Monnet en plus pour l’Europe.

Le progressisme graduel est le réformisme, qui ne remet pas en cause le système global mais l’aménage progressivement – par exemple le socialisme ou le radical-socialisme. Valls ou Peillon l’incarnent aujourd’hui, un peu moins Montebourg (plus interventionniste), encore moins Hamon. Le courant est issu de la scission en 1920 de l’Internationale socialiste entre communistes (inféodés  à Moscou) et le socialisme (qualifié de trahison par les staliniens). La vieille SFIO de Guy Mollet (qui envoya le contingent en Algérie pour 24 mois au lieu de 18 en proclamant urbi et orbi l’Algérie française), et le Parti socialiste refondé par Mitterrand et Chevènement en 1971 jouent cette carte : radicalité en paroles (pour être élu) puis pragmatisme réformiste en actes (une fois au pouvoir). Martin Aubry, Laurent Fabius et les « frondeurs » sont de ce jet. Le (seul) modèle franco-français : François Mitterrand – autoritaire et manœuvrier.

Le conservatisme graduel considère qu’il existe des lois immuables, issues de Dieu ou de la Nature (par exemple l’hérédité), et qu’il est vain de vouloir changer l’homme – sauf par le dressage éducatif et les lois répressives. On ne change alors pas l’être humain, mais seulement son comportement par des lois normatives. Qu’elle soit acceptée ou imposée, la règle s’impose. Fillon suit cette voie, après Chirac (créé par Marie-France Garaud et Pierre Juillet), la politique est l’art du possible. C’est donc se faire « réactionnaire » que de réagir négativement à ce qui change trop vite – à gauche aux réformes des zacquis sociaux (par exemple Hamon qui abandonne le travail pour garder la redistribution, et qui veut « revenir » à la gauche 1981 avec certaines nationalisations), à droite aux réformes du mariage (hier le PACS honni, aujourd’hui accepté…). Ils acceptent 1789, revenir à l’avant 1968 suffit généralement à ces conservateurs graduels. Les modèles : Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Jean-Pierre Chevènement.

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Le progressisme radical est celui qui veut renverser la table : changer le monde, changer l’homme, changer la nature ; donc le communisme, les divers gauchismes, et toutes les utopies d’avenir radieux. Mélenchon entre autres. Ce genre de courant utopique prolifère généralement en sectes et en sous-sectes selon les ego et les écarts théoriques : les innombrables ramifications écologistes, qui ont pris la suite des innombrables ramifications du gauchisme post-68, en sont l’illustration. L’écologie n’est pas chose sérieuse en France politique, juste un créneau où se faire mousser personnellement sans risques. Les modèles : Maximilien Robespierre, Mao Tsé-toung, Fidel Castro, Hugo Chavez.

Le conservatisme radical veut en revenir à l’avant 1789, avant les Lumières de la Raison dont l’orgueil trop humain bafoue les lois immuables établies par Dieu et par l’Ordre de l’univers. Ce courant s’est toujours révolté contre les changements trop brutaux : la Révolution (appelant à la Restauration), l’insurrection démocratique 1848 (appelant à l’empire Napoléon III), la Commune 1871 (appelant Thiers et la répression), la chienlit parlementaire 1934 (appelant les Anciens combattants), la défaite de 1940 (appelant la Révolution nationale), les accords d’Evian 1962 donnant son indépendance à l’Algérie de Belkacem (appelant à l’OAS), la chienlit sexuelle de mai 68 (appelant à l’Ordre nouveau), la loi Savary 1984 unifiant école publique et privée (appelant à la manifestation monstre), le mariage gai (appelant la Manif pour tous). Les lois sont des tables révélées qu’on ne peut contester : ainsi l’islam radical, le christianisme intégriste ou même l’athéisme souverainiste du Front national. C’est le seul conservatisme dont on peut dire qu’il est littéralement « révolutionnaire », dans le sens où il tente d’accomplir une révolution complète – comme les astres – ce qui veut dire un retour au point de départ… Faire l’Histoire pour établir la Perfection, disent les progressistes radicaux ; retrouver l’innocence parfaite par la rédemption, disent les conservateurs radicaux. Les modèles : Napoléon III, Mussolini, Poutine – voire Erdogan et même Trump (version souverainiste).

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Si les deux premiers conservatismes ne sont guère différents des deux premiers progressismes, le dernier est radicalement en miroir : l’un veut faire de l’humain un Dieu qui se crée par lui-même ; l’autre nie la liberté humaine pour se réfugier en Dieu et lui faire complète soumission. Les deux usent de la même méthode : la transparence. Il s’agit, pour la variante radicale des progressistes et des conservateurs, de l’utopie d’une nature et d’une humanité en parfaite concordance, d’un être humain en accord avec sa propre nature et avec la nature (ou la foi). La science positiviste du fait social pour les progressistes radicaux réactive – sans le voir – la théologie dogmatique des conservateurs radicaux. Les « progrès » du genre humain ne sont pas plus démontrables que les articles de la foi révélée (judaïque, chrétienne, islamique). Mussolini est à la fois le modèle autoritaire, souverainiste et populaire du courant Mélenchon (Mussolini activiste de l’aile maximaliste du parti socialiste italien) et du courant Le Pen (Mussolini des Faisceaux de combat et du parti national fasciste).

D’où la tentation du nihilisme de tous les radicaux. L’Histoire n’est Providence que si on le croit, donc le doute est ravageur… tout ne vaudrait-il au fond pas tout ? pourquoi ce choix plutôt qu’un autre ? La recherche du Génie « d’avant-garde » à gauche (Lénine, Staline, Mao…) et la quête du Sauveur à droite (Napoléon 1er et III, Pétain, de Gaulle…) sont l’aveu que ni l’Histoire, ni la Providence, ne sont évidentes à connaître. La soumission féodale à ceux qui affirment avoir des convictions ou l’attrait affectif de leur charisme suffisent à l’adhésion. Car spirituel et temporel sont ainsi mêlés, réconciliant avec soi-même. Comme si le monde n’était pas lui aussi mêlé et qu’il faille désirer le Bien en soi sur cette terre. Payer de sa vie est l’ultime « preuve » que l’on est dans la bonne voie car, de toute façon, la mort signe l’arrêt complet de toute voie pour la figer en éternité.

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Le tropisme radical de l’être humain, particulièrement fort à l’adolescence où l’envie d’action se conjugue aux idées courtes, n’a pas vraiment besoin de foi pour s’exacerber. Voter Le Pen ou Mélenchon, c’est tout un : peu importent les idées, ce qui compte est de foutre un coup de pied dans la fourmilière des nantis contents d’eux. D’où les Régionales, le Brexit, Trump, Juppé et Copé, Renzi… Mais quand la foi propose un cadre à la radicalité, le danger est immense de voir s’installer la Terreur : celle des jacobins en 1793, celle des bolcheviques en 1917, celle des gardes rouges en 1966, celle des gauchismes après 1968 avec les Brigades rouges, la Rote armee fraktion, Action directe, celle des salafistes aujourd’hui. La foi, qu’elle vienne de Dieu ou des hommes, fournit un justificatif aux pulsions violentes, sadiques et dominatrices, un cadre global au mal d’identité, un remède spirituel au mal être. Sans la foi, la radicalité n’est qu’un âge de la vie – avec la foi, elle est souvent la vie même… qui s’arrête par le sacrifice.

Comme si les radicaux ne pouvaient décidément pas accepter « ce » monde que les autres accompagnent ou font avec.

Les autres hésitent entre accepter le présent pour s’y adapter au mieux, ou « revenir » à l’avant : avant le tournant de la rigueur 1983 pour Benoit Hamon, avant la chienlit des mœurs de mai 68 pour François Fillon, avant la monarchie républicaine de la Ve République pour Jean-Luc Mélenchon, avant la constitution de 1946 et pour la Révolution nationale pour Marine Le Pen, avant 1789 pour les franges intégristes chrétiennes ou musulmanes (une foi, une loi, un roi).

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Pas si bêtes, les bêtes !

Frans de Waal est primatologue hollandais. Il étudie les comportements des singes, aux Pays-Bas et aux États-Unis. Il publie régulièrement des livres sur les résultats obtenus, qui remettent en question les préjugés humains sur les bêtes : elles sont moins bêtes que vous !

Une entrevue dans le magazine scientifique La Recherche (n°515, septembre 2016) fait le point et présente son dernier livre.

frans de waal

La bêtise, chacun le sait, est le contraire de l’intelligence… capacité très difficile à mesurer. Sot, maladroit, futile, sans valeur, ce qui est bête est réputé sans réflexion, comme programmé, automatique : ainsi font les animaux comme les fourmis ou les chiens de Pavlov. « Défaut d’intelligence », dit de la bêtise le petit Larousse. Alors comment définit-il l’intelligence ? « Faculté de connaître et de comprendre, bonne entente », affirme-t-il. Chaque espèce a développé une façon de connaître son milieu et une intelligence à survivre. Et c’est justement ce que Frans de Waal démontre des bandes de singes sociaux qu’il a étudiées…

Les chimpanzés du zoo d’Arnhem sont rarement agressifs mais à 95% du temps pacifiques. Lorsqu’une explosion agressive se produit, elle est dénoncée à hauts cris par les autres, qui encouragent à se réconcilier et, lorsque vient la réconciliation, tous se réjouissent bruyamment. Il n’est pas rare qu’une agression bénigne, genre engueulade, soit suivie d’une consolation de l’engueulé par un plus jeune ; « Il passe un bras autour de son cou, l’embrasse, l’épouille ».

singes frans de waal

Parmi les singes grands et petits du zoo d’Atlanta, la nourriture est volontiers partagée. L’empathie repose non seulement sur l’émotion immédiate et l’imitation, mais aussi sur ce que pense l’autre – et ce dont il a besoin est mis en évidence. Le primate, comme l’humain, « est par nature équipé des mécanismes fondamentaux sur lesquels repose la morale », conclut Frans de Waal. Les Dix commandements comme loi naturelle, il fallait ce raccourci pour réconcilier le bon sauvage avec la religion.

Le sentiment d’injustice est fort parmi les singes sociaux. Prenez les capucins d’Amérique du sud, assez loin de nous par la génétique. Si vous donnez à deux capucins chacun une tranche de concombre, tout va bien ; si vous donnez à l’un un grain de raisin (nettement meilleur et préféré !) et à l’autre une tranche de concombre, rien ne va plus. Le lésé se met en colère, refuse le concombre, et il n’est pas rare que l’avantagé refuse aussi de manger tant que son copain n’a pas eu le raisin comme lui. Ce sont des comportements « très semblables à ceux des enfants humains dans la même situation ».

Pourquoi avoir mis tant de temps à découvrir ces faits d’expérience qu’une bonne empathie aurait pu connaître ? A cause de la Bible et de cette croyance orgueilleuse et absurde que l’Homme est le sommet de l’évolution, hors de terre car fils de Dieu, appelé par Lui à régner sur les plantes et les bêtes et à exploiter la planète à son seul profit. Ont suivi ces théories plus bêtes que celles des bêtes : les animaux-machines de La Mettrie préparés par le fonctionnement d’horloge de l’animal selon Descartes, puis le behaviorisme de Skinner fondé sur le conditionnement (la salivation du chien de Pavlov). En psychologie humaine, cela donnait le formatage mental et la propagande de masse, voire la publicité : les gens étaient bêtes et il fallait les traiter comme des bêtes, les dresser par l’école et l’armée, leur faire peur par l’église et la justice, et les inciter à agir par réflexes conditionnés.

Nous sommes sortis de la société autoritaire – quoique nombre de pays et religions souhaitent y revenir et que les pays de l’ex-URSS y soient restés – et la science découvre autre chose que ce qu’elle cherchait auparavant à confirmer. Oui, coopération, consolation, entraide, réconciliation sont des éléments naturels de la culture en société. Les singes nous le montrent. Serions-nous assez bêtes pour ne pas les suivre ?

La Recherche, n°515, septembre 2016 en kiosque
Frans de Waal, Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux ? 2016, Les liens qui libèrent, 320 pages, €24.00
Frans de Waal, L’âge de l’empathie – leçons de la nature pour une société solidaire, 2011, Acte sud poche, 386 pages, €9.70
Frans de Waal, De la réconciliation chez les primates, 2011, Champs Flammarion, 382 pages, €10.20

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Honoré de Balzac, La Grenadière

balzac la grenadiere

Balzac est l’un de mes auteurs favoris. Grand observateur il décrit, selon tous les genres, tous les secteurs de la vie sociale. Artiste, il a su sentir et comprendre ; il l’a rendu par sa plume. En ce terne XIXe siècle, il reste un phare que je ne cesse d’explorer.

L’éducation est l’un des thèmes qui me tient le plus à cœur. La genèse et le façonnement des êtres m’ont toujours passionné. La métamorphose de l’enfant en adolescent, puis en adulte est peut-être l’histoire la plus riche, en tout cas la plus émouvante du monde à mes yeux. Balzac évoquant l’éducation devait donc fatalement susciter mon intérêt et solliciter ma réflexion. Sa nouvelle de 1832, ‘La Grenadière’, résume assez bien son opinion sur le sujet.

L’éducation modèle, selon Balzac, se compose de deux cadres complémentaires. L’un est statique mais soigneusement choisi : le cadre de vie ; l’autre est dynamique et susceptible d’orientation : l’enseignement au quotidien.

Le cadre de vie n’est pas une donnée du hasard. Il fait l’objet d’un choix délibéré : l’arrivée de la mère et de ses deux enfants à la Grenadière. La maison apparaît comme un microcosme, un lieu géographique et philosophique : « Elle est, au cœur de la Touraine, une petite Touraine où toutes les fleurs, tous les fruits, toutes les beautés de ce pays sont complètement représentées. » Cette région de Touraine peut être considérée comme la province microcosme de la France tout entière, ni trop au nord ni trop au sud, ni trop près de la mer ni trop loin, de climat doux et tempéré, carrefour géographique et historique du pays. Et puis, du val de Loire, la Renaissance française n’est-elle pas partie ?

La maison où s’installe la famille contient tous les éléments matériels, affectifs et spirituels nécessaires à l’idéal de vie des Lumières. On y trouve la nature, mais ordonnée et au service de l’humain. Les jardins, vergers et vignobles sont bien exposés, les plantes et les fleurs y poussent à profusion. La maison est austère mais spacieuse et confortable, orientée au midi. La vue y est majestueuse sur le cours de la Loire et son val, la ville cachée mais proche. En bref, « personne n’y reste sans y sentir l’atmosphère du bonheur, sans y comprendre toute une vie tranquille, dénuée d’ambition, de soins. » Une existence idyllique à la Jérôme Paturot sur ses vieux jours, à la mesure de l’idéal social du petit propriétaire indépendant du début XIXe siècle. La liberté de la propriété, facteur d’abondance matérielle (nourriture et logement), cause de liberté physique (bonheur du corps comblé), sociale (ne pas dépendre) et morale (incitant à la tempérance, au rêve et à l’étude). Tous les appétits se trouvent comblés, ceux du corps, ceux des passions et ceux de l’esprit. Le microcosme est fertile et enchanteur, il élève l’âme à la méditation. Rien de trop, le luxe n’y sert à rien.

Ce principe d’indépendance et de frugalité sociale est transposé dans la famille : chaque enfant a sa chambre, qui lui est un univers personnel, microcosme dans le microcosme. La domesticité, nécessaire à se libérer des contingences trop matérielles avant les robots ménagers et pour tenir sa position, est réduite : une seule femme de charge. « La maison fut meublée très simplement, mais avec goût ; il n’y eut rien d’inutile, ni rien qui sentit le luxe (…) La propreté, l’accord régnant entre l’intérieur et l’extérieur du logis en firent tout le charme. » Propreté dehors reflétant la propreté dedans. Simplicité, goût et confort, tels sont les trois termes qui commandent le choix du cadre de vie pour élever sainement des enfants.

Le mot-clé est ‘harmonie’. La maison est en accord avec la nature ; son ameublement en accord avec la vertu ; ses habitants en accord avec leur lieu de vie tempéré. La vertu est considérée comme indépendante du statut social. Bien que « sa simplicité donnait matière aux suppositions les plus contradictoires, (…) ses manières pouvaient confirmer celles qui lui étaient favorables. » La pratique de la simplicité et du goût rendent socialement inclassable : « elle conserva la même mise avec une constance qui annonçait l’intention formelle de ne plus s’occuper de sa toilette et d’oublier le monde. »

Quant à l’enseignement au quotidien, il est une application du cadre extérieur et des vertus morales : « c’était la vie d’ordre, régulière et simple, qui convient à l’éducation des enfants. » Le programme est le suivant : lever « une heure après la venue du jour », une courte prière, « habitude de leur enfance », puis toilette : « ces soins minutieux de la personne, si nécessaires à la santé du corps, à la pureté de l’âme, et qui donnent en quelque sorte la conscience du bien-être. » Où l’on retrouve l’harmonie des actes et des vertus, de l’intérieur et de l’extérieur, du corps et de l’âme. Discipline et pratique donnent une bonne conscience qui est conscience saine, et la base du bonheur. Ensuite, jeu au jardin, puis étude jusqu’au lever de leur mère où l’affection et la joie peuvent se donner libre cours. Premier déjeuner des enfants, répétitions entre 10 h et 15 h, interrompues par un deuxième déjeuner en commun. Une heure de jeu puis dîner, jeux plus calmes, promenade en famille, leçons. Enfin coucher. L’horaire est strict, régulier, fondé sur l’alternance du jeu et de l’étude, du corps à dépenser et de l’esprit à former, avec des moments particuliers consacrés à l’affection familiale.

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Les matières enseignées sont au matin les maths et le dessin. Les enfants ont eu très jeunes une bonne anglaise et sont tous deux bilingues. Hormis les mérites sociaux de l’anglais, très bien vu dans les hautes classes revenues d’émigration, la connaissance d’une langue étrangère permet un contact avec un univers mental et culturel différent. Quant aux autres matières, elles sont classiques. Le latin est langue d’église mais aussi de Rome, donc du droit et des vertus. Plus qu’une discipline grammaticale et une érudition historique, le latin apparaît ici comme un apprentissage moral. Les maths, structurant l’esprit par la logique, ouvrent sur l’infini et développent les facultés de raisonnement et de rigueur. Quant au dessin, il relie directement l’âme et l’esprit à la nature par l’observation de l’œil et l’acte de la main. Il est éducation manuelle qui développe l’habileté, mais aussi éducation à regarder, à sentir et à sublimer. Il développe la maîtrise et le goût. Raison, morale, sensibilité : où l’on retrouve les trois étages de l’homme, distingués par les philosophes.

Cette éducation diffère quelque peu de celle de Platon dans la ‘République’. Latin et dessin remplacent chez Balzac la musique, considérée par le Grec comme développant la perception du rythme et le sens de l’harmonie, guidant l’amour vers le Beau, depuis le physique jusqu’au moral. Mais Balzac est de son siècle et, avec lui, il dissocie le corps de l’esprit, l’esthétique de la vertu. Ce n’est que pour le reste que Balzac se conforme aux préceptes de Platon. Il valorise les maths, préparation à la méthode dialectique, seule capable de faire saisir à l’intellect le sens des choses. Il valorise de même la gymnastique, qui est apprentissage de la guerre et maîtrise de son corps, adaptée par Balzac selon les principes rousseauistes de vie saine dans la nature, courses, jeux, escalades, sans aucune des tentations des villes à la puberté. A la mort de sa mère, l’aîné des garçons, qui a souvent discuté avec deux militaires, s’engagera comme mousse. La rude vie marine complètera aussi bien son éducation de fils du XIXe siècle que la bataille complétait celle des enfants grecs.

En revanche, Balzac est très proche de Rousseau en ce qui concerne les livres. Ils doivent être « intéressants mais exacts » afin de ne pas enfiévrer l’imagination ni susciter de fausses utopies. « C’était la vie des marins célèbres, les biographies des grands hommes, des capitaines illustres, trouvant dans les moindres détails de cette sorte de livres mille occasions de lui expliquer prématurément le monde et la vie ; insistant sur les moyens dont s’étaient servis les gens obscurs, mais réellement grands, partis, sans protecteurs, des derniers rangs de la société pour parvenir à de nobles destinées. » Se retrouve ici l’écho de l’Émile qui, à partir de douze ans, suit un enseignement fondé sur l’observation et l’utilité, méfiant envers tous les « babillards ». Se retrouve aussi l’ambition bourgeoise post-aristocratique, celle de se faire par soi-même. Jules Verne poussera à l’incandescence cette vertu de la lecture constructive autant qu’aventureuse.

Rousseauiste également est la manière dont cet enseignement est appliqué, au sein de la famille et dans la nature. « A la campagne, les enfants n’ont pas besoin de jouets, tout leur est occupation. » La discipline de l’hygiène et de la morale, la vie naturelle au rythme du jour et des saisons, suffisent pour que l’éducation réussisse. « Qui n’eût pas admiré l’exquise propreté de leurs vêtements, leur joli son de voix, la grâce de leurs mouvements, leur physionomie heureuse et l’instinctive noblesse qui révélait en eux une éducation soignée dès le berceau ? » De Rousseau aussi vient l’enseignement moral : « Elle avait donné de la discrétion à ses deux fils en ne leur refusant jamais rien, du courage en les louant à propos, de la résignation en leur faisant apercevoir la nécessité sous toutes ses formes. » Encore de Rousseau l’éducation intellectuelle : « Elle dirigeait admirablement bien leurs jeunes âmes, ne laissant entrer dans leur entendement aucune idée fausse, dans leur cœur aucun principe mauvais. Elle les gouvernait par la douceur, ne leur cachant rien, leur expliquant tout. »

Rousseau est omniprésent, jusque dans le bonheur familial, la relation idéale mère-enfant – sans le père : « Ces enfant semblaient n’avoir jamais crié ni pleuré. Leur mère avait comme une prévoyance électrique de leurs désirs, de leurs douleurs, les prévenant, les calmant sans cesse. Elle paraissait craindre une de leurs plaintes plus que sa condamnation éternelle. » A cette attitude du cœur correspond une attitude du corps : « elle voulait être pour eux gracieuse à voir, être pour eux attrayante comme un doux parfum auquel on revient sans cesse. » A ces soins répond la conduite des enfants : « ils ne manquaient à rien, tant ils avaient peur l’un et l’autre d’un reproche, quelque tendrement qu’il leur fût adressé par leur mère. »

Le fondement de l’éducation paraît être cet amour maternel. C’est « un sens merveilleux, qui n’est encore ni l’égoïsme ni la raison, qui est peut-être le sentiment dans sa première candeur, apprend aux enfants s’ils sont ou non l’objet de soins excessifs, et si l’on s’occupe d’eux avec bonheur. Les aimez-vous bien : ces chères créatures, tout franchise et tout justice, sont alors admirablement reconnaissantes. Elles aiment avec passion, avec jalousie, ont les délicatesses les plus gracieuses, trouvent à dire les mots les plus tendres ; elles sont confiantes, elles croient tout en vous. » Ces phrases lyriques montrent, de façon étonnamment moderne, que la confiance est le socle de toute éducation réussie : l’amour de sa mère, senti par l’enfant dès le tout premier âge, lui donne cet abandon primordial sans lequel il ne peut s’ouvrir aux expériences du monde, la confiance du refuge pour aller voir ailleurs. Balzac poursuit, de manière pré-behavioriste : « Aussi peut-être n’y a-t-il pas de mauvais enfants sans mauvaises mères ; car l’affection qu’ils ressentent est toujours en raison de celle qu’ils ont éprouvée, des premiers soins qu’ils ont reçus, des premiers mots qu’ils ont entendus, des premiers regards où ils ont cherché l’amour et la vie. Tout devient alors attrait ou tout est répulsion. »

Balzac suit Rousseau aussi en ce qui concerne la vertu : elle ne se trouve qu’en-dehors de la société régnante, du ‘monde’ social qui gâte l’homme sous le regard évaluateur des autres dès l’enfance en l’obligeant à la pose et à l’hypocrisie. Ce n’est pas un hasard si son héroïne est venue se réfugier à la campagne, après une vie dont on nous laisse entendre qu’elle fut orageuse. Ayant cruellement vécu l’ambition, la duplicité et la vénalité de la société parisienne, cette mère s’est retirée à la campagne pour élever sainement ses fils.

Mais Balzac ne va pas, comme Rousseau, jusqu’à faire l’apologie du bon sauvage des champs, opposé au civilisé corrompu des villes. Ses paysans, dans ses œuvres, sont rusés, bornés, avares, aussi bien que courageux, tenace ou fidèles. Il place la césure non dans la condition de chacun, mais dans sa psychologie. L’éducation, dès lors, vise moins à construire qu’à révéler, moins à programmer qu’à structurer. Les enfants de Balzac ne sont pas des pages blanches sur lesquelles l’éducateur peut écrire ce qu’il veut. Balzac reste – par préjugé ? – un aristocrate de tempérament, au moins d’aspiration. Par là il reconnaît la place de l’hérédité, mais il montre que la générosité, comme la bassesse, peuvent se rencontrer dans tous les milieux.

Le rôle principal dans la société revient à l’éducation. Elle est une discipline morale, un dressage physique qui dompte les instincts, canalise et sublime les passions par l’exercice des matières et de la raison. L’éducateur élève en même temps qu’il enseigne. L’hérédité ne détermine que les limites de l’être ; à l’éducation de modeler cette plastique pour épanouir l’enfant parmi ses semblables, poussant ses possibilités. Aux parents de guider l’éducation, favorisée par un milieu naturel et social riche, aussi bien que par un milieu affectif et intellectuel rempli et stimulant.

Les vertueux, qui sont les « nobles » de Balzac, se rencontrent rarement au pouvoir, sauf sous le règne de Napoléon qui savait les reconnaître et les encourager. Mais ils se trouvent à tous les stades de la société et en forment l’élite des corps, du cœur, de l’esprit. Médecins, juges, curés, nobles campagnards ou parisiens, paysans, chefs de bande, officiers, même gardes-chasse et servantes se montrent chez Balzac aptes au dévouement, à l’abnégation, à la noblesse du sacrifice.

Dans ‘La Grenadière’, il s’agit d’une mère rongée par la maladie, qui ne survit que par volonté afin d’élever ses petits. Il s’agit de son fils aîné, quatorze ans, que l’exemple de sa mère saisit à la fois par l’intuition du cœur et par l’effort de sa raison ; il mûrit plus vite et devient responsable avant son âge. Si ces enfants apparaissent aussi sages et disciplinés, alors que leur jeunesse aurait dû les pousser à l’insouciance et à la turbulence, cela semble moins dû à l’éducation idéale qu’ils ont reçue que par l’ascendant que l’amour de leur mère exerce sur eux. Ils la savent malade et sentent les ravages que la maladie opère en elle, ce qui les force à la ménager et à lui obéir plus facilement.

Touchante et édifiante histoire qu’a su conter Balzac. Mais, plus qu’une simple application des principes de Platon et Rousseau, adaptés au temps, Balzac a su ajouter ici ou là un trait de psychologie moderne. Ce dont il a le secret et qui donne à ses personnages exemplaires, surtout ici à la mère et au fils aîné, cet accent de vérité qui caractérise le vécu.

Honoré de Balzac, La Grenadière, 1833, CreateSpace Independent Publishing Platform 2016, 58 pages, €11.68

e-book format Kindle, €9.90

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Utopie et réalité sexuelle en Polynésie

Serge Tcherkezoff, directeur d’études sur l’Océanie à l’EHESS, étudie les écrits des « premiers contacts » entre Français et Polynésiens. Il cite par exemple en 1769 Louis Antoine de Bougainville et son récit croustillant qui a titillé l’imagination d’époque : les pirogues remplies de nymphes nues, les invites sexuelles explicites à en user des mâles qui les accompagnent. Mais cette fameuse « liberté sexuelle » avant mariage, l’amour pratiqué en public, devenus mythiques en Europe, sont en contradiction avec les autres faits rapportés dans les journaux de bord. Les très jeunes filles ainsi présentées sont apeurées ; elles ne sont pas volontaires mais « offertes » par les chefs de tribus qui voient en ces hommes blancs des envoyés du monde divin. De même pour les jeunes hommes : ingurgiter la boisson cérémonielle (le kava) vise à la reproduction de l’identité masculine par l’absorption de substance séminale par analogie, liqueur régénératrice de force, dispensatrice de vie. La boisson sacrée transfigure les chefs en ancêtres divins et les sujets masculins en hommes forts. La chercheuse du CNRS Françoise Douaire-Marsaudon, dans son étude « D’un sexe, l’autre » (L’Homme, 157, 2001), émet l’hypothèse que cette réaffirmation culturelle vise à contrer la mythologie, qui enseigne l’origine féminine des sujets masculins.

vahine sur plage

Le fameux « amour libre » et la fête publique des corps dans l’égalité sexuelle, caractéristiques du mythe polynésien, révèlent l’Europe, pas la Polynésie. Ce mythe est le miroir dans lequel les savants et les explorateurs européens se sont regardés tout en croyant observer les autres – et en croyant faire de la science. Michel Foucault rappelait justement que l’Occident moderne a développé une « science sexuelle », pas un « art érotique ». La faute au puritanisme chrétien, affirmé avec délice par saint Paul dans l’aspiration à l’austérité des siècles déliquescents qui ont marqué la fin du monde romain. Nous constatons encore chaque jour que tout ce qui est plaisir, gratuité et assouvissement de désirs terrestres, est efficacement contré par la doxa. Croyants ou laïcs se retrouvent aujourd’hui dans le puritanisme d’effort, le malthusianisme d’austère économie et la contrainte morale que le Christianisme a véhiculé sans l’avoir forcément inventé. La droite s’indigne des mœurs privées mais se relâche en tout ce qui est public tandis que la gauche, laxiste en privé, se drape de vertueuse indignation publique (quand la télé regarde).

Rien d’étonnant à ce que ce couvercle moral ait inventé la soupape : l’utopie. Si, chez Homère ou Hésiode, « l’île des Bienheureux » est une sorte de repos terrestre d’abondance et de festins, situé « aux extrémités de la terre », Thomas More en fait une Utopie. Ce « non lieu » montre, par contraste, ce qui ne va pas dans la société ordinaire. Ses émules seront soit de coercitifs accoucheurs de mondes à venir, soit de nostalgiques conservateurs rêvant d’un retour à un régressif « âge d’or ». Quoi qu’il en soit, les femmes y paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus : baiser. Chez Thomas More, elles sont soumises aux hommes comme les jeunes aux anciens, la volupté y est condamnée et tout adultère férocement réprimé. Diderot le libertaire, inventeur de la cité océanienne libre et si hédoniste, voile et rend intouchables les femmes stériles. Fourier permet tout – mais dans une classification maniaque de phalanges, brigades, corporations et autres ordres, où même les orgies obéissent à un rituel rigoureux.

Puis viennent Sigmund Freud, Wilhelm Reich et Herbert Marcuse. L’utopie sexuelle se fait « politique », elle vise à libérer l’énergie libidinale refoulée par « le capitalisme », pris comme la pointe avancée du dressage séculaire d’église. Le rôle de l’utopie reste d’irradier le concret depuis l’abstrait, plaçant un « modèle » platonicien afin de modifier la façon de voir la réalité. Les communautés post 68 ont ainsi tenté de « réinventer » l’amour, les liens humains et la vie quotidienne ; l’esprit « queer » a joué des corps et des pratiques, subvertissant les genres et l’identité sexuelle. Jusqu’à aujourd’hui, où les « stars » miment le coït sur les affiches de pub…

viol Justin Bieber Calvin Klein

Rien de neuf au fond : la vieille idée est de retrouver « la nature », non entravée par les conventions sociales. Depuis Diogène le cynique jusqu’aux îles lointaines épargnées par « la civilisation » (sous-entendue « chrétienne et occidentale ») et à Rousseau, le sexe est censé se pratiquer sainement au vu et au su de tous – « librement ». Lubricité et perversité, tout comme pudeur et honte, seraient des contraintes artificielles de la morale convenue.

Sans conteste, il y a dans ce mouvement le meilleur et le pire… Comprendre l’autre sexe, ne plus le voir comme « inférieur », accepter le plaisir – et en donner –, accepter que la libido puisse n’être pas orientée par le genre, sortir la sexualité du tabou honteux pour la ramener dans l’ordre des relations humaines, voilà qui est positif. Mais, comme en toutes choses, cette « liberté » oblige. Elle n’est pas « laisser-faire ». Tout n’est pas « permis » : non par une quelconque instance extérieure à ce monde, mais par la propre dignité humaine que l’on a en soi. Baiser n’est pas une obligation, ni « le plaisir » un exercice mécanique, ni « forcer » un acte prophylactique envers « les coincé(es) » qui « ne demandent que ça ». La prostitution est par exemple le reflet de la misère psychique et physique, parfois un moyen de survie pour les victimes de discriminations ; elle est un commerce qui se sert de l’être humain comme d’un objet, en faisant une sordide marchandise. Accepteriez-vous que votre femme ou vos enfants se fassent « prendre » par n’importe qui ? Pourquoi alors en faire autant à ceux des autres ? Nul besoin de moraline là-dedans : rien que l’estime de soi suffit pour dire « non ». Autre exemple : la vidéo porno alimente en comparaisons « médiatiques » le narcissisme contemporain. Les jeunes se comparent aux étalons et les filles aux nymphomanes, comptabilisant le nombre de fois, observant l’invraisemblable des positions, se faisant une idée fantasmatique des filmiques « désirs insatiables ». Qu’y a-t-il de réel et d’humain dans cette charcuterie gymnique ?

bora bora fesses

Les îles ne sont plus désormais isolées et le sexe y est aussi pauvre et aussi tourmenté que dans nos pays. La télé comme le net sont partout. Un « sondage mensuel » de rentrée il y a quelques mois dans la presse tahitienne : « aujourd’hui pour vous, le sexe est-il un sujet tabou ? » Non à 84%. On peut douter de ce résultat idyllique. Il demeure difficile de parler de sexe en Polynésie Française : le poids des églises et la pudeur des gens demeurent. Quand on leur demande ce qu’évoque le sexe, 76% des résidents de moins de 5 ans et 55% des revenus supérieurs citent plus fréquemment « le plaisir » que l’amour… 59% considèrent que « les nouvelles générations sont plus précoces », même si 62% ont eu leur première expérience sexuelle à « 16,6 ans » et seulement 15% à 13 ans. 57% considèrent que les comportements sexuels sont « un traumatisme physique ou mental », 44% évoquant des maladies possibles. Rien d’étonnant à ce que l’influence majeure sur la sexualité dans les îles soit accordée par les interrogés aux églises pour 44% et à la télévision pour 24%. Sur l’influence propre des médias, 80% pensent à internet ! Même si les questionnés admettent à 95% que ce sont « les parents » qui doivent être les principaux acteurs d’une éducation sexuelle… A l’école, la dimension affective de la sexualité est mise au second plan dans les séances d’éducation ; elles sont surtout centrées sur la prévention des risques.

Alors, l’amour est-il un art ou une science ? Saurons-nous jamais cesser de compartimenter les comportements humains ? A chosifier toute relation dans le physiologique et le mesurable, dans le même temps que les églises comme les « bonnes âmes » laïques moralisent et répriment, ne risque-t-on pas de laisser l’être jeune tout seul face aux interrogations nées de la puberté, comme face aux fantasmes mis en spectacle dans l’industrie lucrative du « porno » ? Les littérateurs ont fait des îles un mythe d’utopie ; la triste réalité est bien loin de ces fantasmes !

Argoul

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William Faulkner, Lumière d’août

william faulkner lumiere d aout
Son septième roman, le plus long, est aussi l’un des plus puissants. Le lecteur est pris par cette symphonie aux multiples personnages, envouté par une histoire qui pousse à la manière d’un arbre, allant explorer d’un chapitre à l’autre chacune des branches. Le fil conducteur est la fatalité terrible du péché originel. Qui veut comprendre un peu les États-Unis d’aujourd’hui doit se pencher sur cette histoire faulknérienne du sud, où sexisme et racisme sourdent du puritanisme. Même la musique, « comme toute musique protestante, garde toujours quelque chose de sévère et d’implacable, de prémédité et de froid » p.273. L’Amérique n’a pas fondamentalement changé : égalitaire mais libertaire, elle coagule les communautés en excluant les étrangers au lieu. Putains de puritains.

C’est le cas de deux routards entre Alabama et Tennessee, une femme blanche et un homme au quart noir : étrangers apporteurs d’étrange, ils sont traités comme des parias. La première, Lena Grove, s’est fait engrosser sans être mariée et cherche son homme qui lui a promis de l’installer – mais qui fuit sans cesse les responsabilités. Le second, Joe Christmas, a été abandonné dès sa naissance à l’orphelinat par son grand-père fanatique, parce que sa mère avait fauté avec un « Mexicain » soupçonné d’être à demi-nègre (en fait, nul ne sait) ; il sera adopté par un couple de pasteur tout aussi fanatique, fermier fouettard hanté de chair et obsédé du travail. Autour d’eux, des personnages secondaires étayent l’histoire : Byron Bunch pas encore marié à 35 ans, Joanna Burden en Yankee négrophile, Gail Hightower le pasteur ostracisé, Lucas Burch veule et fuyard, McEachern père fouettard Ancien testament, Doc Hines vieillard paranoïaque.

Le lien commun est la pureté. A divers degrés, en positif ou négatif, mais la hantise de la souillure. Lena veut être légitimée comme mère en recherchant « obstinément » (p.6 édition Pléiade) le père de son enfant ; Christmas se cherche, n’étant ni blanc ni noir, pas même sûr d’être quarteron, ayant la nausée de la baise et finissant par tuer toute ses « mères » nourricières, la sienne l’ayant abandonné ; Doc Hines qui l’a volontairement livré à l’orphelinat est un fou calme (p.95), un paranoïaque focalisé sur la souillure du sang par la faute femelle, l’envie irrépressible de baiser des filles venant pour lui du diable ; McEachern qui élèvera le garçon, est obsédé par la perte, celle de la semence et celle du travail, avare d’accumuler du mérite en obéissant au Seigneur et sublimant les pulsions par le fouet ; tous les personnages ont le dégoût du sexe, du frottement des chairs, des menstrues, des grossesses, de la ménopause. Cette quête éperdue de pureté, analogue à celle du salafisme, incite à la brutalité, à sublimer le sexe par la guerre et les désirs sexuels par les pratiques sadomasochistes. « Plaisir, extase, ils semblent incapables de supporter cela. Pour s’en évader, ils ne connaissent que la violence, l’ivresse, les batailles, la prière. (…) Et, dans ces conditions, pourquoi leur religion ne les pousserait-elle pas à se crucifier eux-mêmes, à se crucifier mutuellement ? » p.273.

La violence éradique, le fouet désinfecte, le meurtre blanchit – la barbarie fait le vide. D’où la guerre des sexes, la guerre des classes, la guerre des races, particulièrement virulentes dans les petites villes du sud des États-Unis : « les gens sont partout pareils, mais il semble que c’est dans les petites villes que le mal est le plus difficile à commettre, où il est plus difficile de s’isoler, que les gens arrivent à inventer le plus d’histoires les uns sur les autres » p.53.

Quoi de plus implacable, comme destin, que de croire en la prédestination ? La folie du Doc Hines, qui livre le bébé à l’abandon après avoir tué le père et laissé mourir la mère – sa propre fille – apparaît comme une « volonté » de Dieu. « Je l’ai marqué déjà », fait-il dire à Dieu (qui n’en peut mais) p.276. D’où cette « passivité tranquille » de Christmas (p.120) et de Lena, la « lente indécision » (p.8) des paysans « pour qui le temps ne compte pas » (et qui rappelle furieusement celle de François Hollande). Si tout est écrit, si tout doit arriver, pourquoi s’en faire ? Le destin s’accomplira comme une volonté de Dieu, il suffit de « laisser du temps au temps » comme l’affectionnait Mitterrand. Quand on a l’identité coupable, la punition vient inéluctablement. Joe Christmas comme Joanna Burden se persécutent comme des frères ennemis, la Femme et le Nègre représentent l’altérité radicale, en ce pays, à cette époque.

negre lynche au texas 1910

L’ordre social exige le dressage de ces enfants du diable et le refoulement des pulsions qu’ils suscitent. Trois femmes et un nègre vont mourir dans le roman, pour assurer cet ordre que le jeune Percy, « fana mili » comme on dit aujourd’hui, parfait fils d’Amérique dans la Garde nationale, accomplira en tuant puis châtrant Christmas pour avoir égorgé la femme blanche. Les sociétés closes sont effrayées du mélange, hantées par l’impur. Nègre blanc est la pire condition, bouc émissaire facile pour les anges exterminateurs, leaders de leur communauté. Il faut écouter Percy dans son idéal : « foi sublime et implicite dans le courage physique et l’obéissance aveugle ; conviction que la race blanche est supérieure à toutes les autres races, et que la race américaine est supérieure à toutes les autres races blanches, et que l’uniforme américain est supérieur à tous les hommes, et que sa propre vie serait le seul paiement qu’on lui demanderait jamais en échange de cette conviction, de ce privilège » p.335.

Écrit en 1932 alors que l’Europe se fascisait à toute allure après la crise de 1929, William Faulkner montre combien ce qu’on reproche aux autres est aussi en soi : le fanatisme, la xénophobie, le racisme. Nazisme, communisme, salafisme, sont quelques-unes de ces convictions dogmatiques éprises de pureté absolue qui considèrent tous les non-membres comme des sous-hommes – et sont hantées par la souillure.

Faulkner montre au contraire que la vraie vie n’est pas puritaine. Obéir à l’Ancien testament n’est pas une œuvre pie mais une névrose collective du surveiller et punir. « Chiennerie et abomination », éructe le vieillard Hines, poussé par une pulsion de mort au point de tout liquider autour de lui, son gendre, sa fille, sa femme, et à tourmenter son petit-fils jusqu’à la fin de ses jours. Est-ce cela, la vie ? L’inverse de la vitalité ancestrale des femmes qui mettent au monde : « Il se rappelle le jeune corps vigoureux qui, même en travail, révélait quelque chose de tranquille et de brave » p.302. L’inverse de la vitalité primitive : « champs fertiles, la vie riche et luxuriante des nègres sur la plantation, les voix chaudes, la présence de femmes fécondes, la prolifique marmaille grouillante, nue, devant les portes, et la grande maison bruyante, retentissante des cris de trois générations » p.302. William Faulkner partage peut-être certains préjugés de son temps, mais pas le racisme sûr de lui-même et dominateur des peuples qui se croient « élus ».

Faulkner se révèle ici nietzschéen dans sa critique impitoyable du fanatisme religieux, du puritanisme de mœurs, du sentiment de se sentir supérieur par obéissance à quelques simagrées prêchées en chaire. Il accuse les poètes à la Tennyson de mensonge en idéalisant la vie hors sol, pour éviter des vapeurs aux bourgeoises. « Bientôt, le joli langage galopant, la langueur anémique pleine d’arbres sans sève et de concupiscences déshydratées, commence à flotter, douce, rapide et paisible. Cela vaut mieux que la prière, et l’on n’a pas à se préoccuper de penser tout haut » p.237.

Un très grand roman des lettres américaines – celui qui vous fait voir l’actualité aux États-Unis telle qu’elle est : Abou Graïb, French bashing, Tea party, amende BNP…

William Faulkner, Lumière d’août (Light in August), 1932, Folio 1974, 640 pages, €8.93
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 2, Gallimard Pléiade 1995, 1479 pages, €58.90

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Charles Palliser Le Quinconce

charles palliser le quinconce

Du temps où la France parlait bas-latin, le quinconce était une pièce de monnaie qui valait bien entendu cinq onces. Le terme s’est étendu à tout ce qui va par cinq, présenté en carré avec un au milieu. Ce roman à clé d’un professeur américain de littérature anglaise ne fait pas exception à cette règle. Dit « roman-piège en cinq actes », il est publié en cinq volumes, contant cinq branches d’une même famille, chaque livre est divisé en cinq parties composées chacune de cinq chapitres… Autant dire que l’œuvre allie le récit à l’intrigue comme sait le faire si bien cette littérature non point « de sentiments » mais pensée, composée comme une œuvre musicale, ce que très rares sont les Français à savoir faire depuis Les liaisons dangereuses.

Le récit est sec, précis, tenant plus de Stendhal que de Dickens, bien que l’époque choisie soit celle de Dickens même. Ce récit sert de révélateur à une intrigue préalablement calculée qui se déroule, savamment distillée, au fil des chapitres, de quoi tenir en haleine. Le Quinconce a le même goût à la lecture que Le nom de la rose ou le Da Vinci code : un mystère enveloppé d’une énigme.

L’auteur a choisi pour décor cette époque victorienne anglaise où l’apparence austère et solide du temple social recelait des faiblesses cachées et tout un magma bouillonnant dans les profondeurs. Époque idéale où, sûre d’elle-même comme le Catholicisme inquisiteur d’Umberto Eco ou l’Église à mystères de Dan Brown, le poids de la société permet de mesurer chez un personnage la part d’initiative individuelle et celle du destin. Une société aussi totalisante ne peut en général que broyer qui s’oppose à elle ; où alors révéler la qualité du « héros » qui parvient à jouer entre ses colonnes.

Toute l’intrigue part d’une histoire d’héritage dont un ancêtre irascible a modifié plusieurs fois la destination, selon le droit coutumier anglais. La dévolution actuelle n’est qu’apparence ; elle peut se voir annulée par un codicille rajouté au testament officiel, voire par un autre testament, postérieur et resté caché. La société victorienne tourne autour du statut social, assuré par la richesse foncière, acquise par accumulation des générations et stratégies matrimoniales avisées. C’est dire l’importance d’un testament portant sur un vaste domaine. Cette construction sociale est un rets idéal pour enserrer un individu et le faire servir aux desseins arrivistes du « nom ». Tout le jeu de l’auteur est d’y précipiter son héros tout jeune, d’apparence innocente, et de l’observer s’y débattre comme un chaton jeté à l’eau par des gamins cruels. Nous suivrons John depuis l’âge de 8 ou 9 ans jusque vers l’âge de 16 ans, où il devient un homme et fait craquer les mailles du filet.

Son nom n’est pas son nom et le père qu’il se découvre n’est peut-être pas le sien. Sa mère est bien sa mère mais peut-être eût-il valu ne point en avoir tant elle est bête et au fond peu aimante. Les mœurs victoriennes limitaient l’éducation des femmes, surtout celles qui se piquaient d’être de « bonne famille », et ne pouvaient qu’étouffer leur intelligence. Les femmes les plus rusées sont sans conteste, dans ce roman, soit les mères de famille populaires obligées de travailler, soit les vieilles filles piégées par la société et dont tout le loisir est l’observation sociale de leurs semblables. Elles se révèleront de précieuses alliées pour John.

Le gamin a du courage – vertu première des Anglais. Il a du cœur aussi, comme les héros de Dickens à qui l’auteur voue une franche admiration au point de faire naître John le même jour que l’écrivain et de lui donner pour nom deux de ses prénoms. Le garçon acquiert une vivacité d’esprit du fait de ses malheurs. Il a surtout, comme le chat, l’âme chevillée au corps tant il a d’énergie à vivre – cette autre vertu prisée des Anglais. Comme tout jeune garçon du roman victorien, John est la Pureté jetée au Vice, la chair émouvante que les vêtements déchirés ne protègent plus du regard, du froid ni de la fange. Il doit s’en sortir tout seul pour être digne du nom de « héros » dans ce type romanesque.

oliver twist workhouse boys

Mais Palliser n’est pas victorien et se joue des conventions. Son John est aimable, il a de l’ardeur et tout lecteur en arrive à l’aimer comme un fils ou un frère. Le récit, fait par un John devenu adulte, a cependant cette sécheresse d’entomologiste qui le distingue de la passion chez Dickens. Car le but du Quinconce est peut-être l’inverse de celui d’Oliver Twist ou de David Copperfield : il est moins le récit d’un destin individuel qui se façonne que celui du filet jeté par une société tout entière sur le plus humble de ses petits et dont il faut s’extirper. Tous les personnages se retrouvent en effet liés au présent, ce qu’on découvre ou qu’on soupçonne du fait du passé donne à certains moments le vertige. Ce sont prétextes à rebondissements inattendus, cruelles trahisons ou surprises de taille.

Orphelin, affamé, en loques ; réduit à la mendicité, enlevé, enfermé, rudoyé ; John échappe à la faim, au froid, au bagne d’enfants, à l’asile, à la noyade, au couteau…Les auteurs Anglais sont volontiers sadiques avec les jeunes garçons. Leur frais minois et leur corps vulnérable incitent au dressage les membres d’une société rigide qui ne connaît pas encore Freud. Nourris d’Ancien Testament, les personnages doivent être « élus » (par la grâce ou l’énergie) afin de sortir vainqueur du combat avec l’hydre. La société malthusienne d’époque multiplie à plaisir les obstacles à celui qui « n’est » rien – ni nom, ni fortune. Le « struggle for life » est la règle et, avouons-le, au sortir des cinq volumes, l’adolescent a acquis fière allure.

La violence faite au garçon le touche assez peu dans ses profondeurs ; elle révèle plutôt en lui une résistance physique, des qualités de cœur et un doute intellectuel salutaire allié au désir d’analyse – qui en font peu à peu « un homme » à la Kipling. Notons, sans dévoiler l’intrigue, que les qualités de cœur n’étaient pas si évidentes chez ses ancêtres, ni même chez ses parents. L’auteur, parce qu’il ne s’investit pas plus dans ce personnage, au demeurant touchant, qu’envers un pion de son grand œuvre, fait de John une sorte de « trou noir » de l’intrigue, un point focal aveugle autour duquel tourne tous les autres. Cela lui permet de jeter un voile pudique sur les pires turpitudes du temps : ni fouet, ni viol, ni exploitation par les plus forts. Le garçon est comme armé d’une carapace qui le protège malgré lui de tout ce qui survient.

Charles Palliser a, dit-il, passé douze des années 1970 et 1980 à écrire Le Quinconce, au total 1451 pages de l’édition française de poche Phébus libretto. Il s’est lancé comme une araignée file sa toile, méthodiquement mais sans trop savoir quel personnage il capturera dans son labyrinthe. Ce « savoir » que cherche John le fera surnager à la misère économique et morale dans laquelle il est plongé encore enfant. Son périple initiatique est quasi religieux, biblique mais aussi grec tragique. L’enfant est précipité, en raison d’une faute originelle dans son hérédité, du vert paradis campagnard à l’enfer des pauvres londoniens. Il devra affronter toute sa parenté, non sans que quelques morts successives ne pimentent l’intrigue ici ou là.

La Rédemption sera au bout, peut-on croire, bien que, pirouette finale de l’auteur, pas si évidente ni comme on croit. La dernière phrase n’a-t-elle pas incitée un lecteur attentif à « relire toute l’œuvre » qu’il n’avait pas saisie sous cet angle ? Autant dire que chacun trouvera dans Le Quinconce rebondissements haletants, façons à se passionner et matière à réfléchir. Cette œuvre, comme aux échecs, n’est pas donnée d’avance et c’est ce qui distille son plus subtil plaisir de lecture.

Charles Palliser, Le Quinconce, coffret 5 tomes, Phébus Libretto 2003, 1451 pages, €37.00

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Éducation, était-ce mieux avant ?

Curieux comme la France garde un retard constant de presque une génération sur les autres pays. Les révolutionnaires de 1789 étaient en avance mais, après le rasoir républicain et la Terreur de Robespierre, après les massacres du va-t-en guerre promu empereur par un coup de force, la France se replie, s’anémie, régresse. Elle accumule et fait moins de gosses pour ne pas partager l’héritage. La défaite honteuse de 1870 face à une Prusse qu’on ne voulait pas voir puissante, par un autre va-t-en guerre empli de faux-héroïsme, a fait prendre des leçons de germanisme. Les instituteurs de la IIIe République ont eu cette mission, acceptée avec enthousiasme, de « hussards noirs de la République », sur le modèle du dressage prussien.

Curieusement, c’est dans le même temps que l’autrichien Stefan Zweig, né en 1881, vit sa jeunesse et use ses culottes sur les bancs de l’école germanique du vieil empire. Lui ne trouve pas la « mission » de l’école si enthousiasmante que cela – au contraire. Il trouve qu’elle étouffe la jeunesse, la rabaisse, qu’elle la dresse à l’obéissance plutôt qu’à l’initiative. Le « sérieux » bourgeois n’est que la mainmise d’une caste de vieillards sur une jeunesse qui monte.

« Tout ce qui nous paraît aujourd’hui un trait enviable de la jeunesse : fraîcheur, fierté, audace, curiosité et joie de vivre, était jugé suspect par cette époque qui ne jurait que par le ‘sérieux’.

« Seul cet état d’esprit étrange permet d’expliquer le fait que l’État sauvegardait l’école comme moyen de sauvegarder son autorité. L’éducation que nous recevions était tout d’abord destinée à nous faire respecter l’ordre existant, puisqu’il était réputé parfait, l’avis du professeur, puisqu’il était réputé infaillible, la parole du père, puisqu’elle ne pouvait être contredite, les institutions de l’État, puisque leur validité était réputée absolue et donc éternelle. Un second principe cardinal de cette pédagogie, qu’on appliquait aussi au sein de la famille, était que les jeunes gens ne doivent pas avoir la vie trop facile. Avant de se voir accorder le moindre droit, ils devaient apprendre qu’ils avaient des devoirs et en premier lieu celui de se montrer absolument dociles. A nous qui n’avions encore rien fait dans la vie et ne possédions aucune expérience, il fallait donc inculquer depuis le début que nous devions simplement nous montrer reconnaissants pour tout ce qu’on nous accordait, sans pouvoir prétendre demander ou revendiquer quoi que ce fût. A mon époque, la méthode appliquée dès la plus tendre enfance était une absurde intimidation. Des bonnes et des mères stupides menaçaient déjà les enfants de trois et quatre ans d’aller chercher le ‘gendarme’, s’ils n’arrêtaient pas immédiatement d’être méchants. Et même au lycée, quand nous rapportions à la maison une mauvaise note dans une quelconque matière secondaire, on nous menaçait de nous retirer de l’école et de nous faire apprendre un métier manuel – la pire des menaces qui fût dans la société bourgeoise, celle de retomber dans le prolétariat – et quand des jeunes gens sincèrement désireux de se former et de se cultiver cherchaient des éclaircissements sur d’importants problèmes d’actualité, les adultes les rabrouaient avec arrogance : « Tu ne peux pas encore comprendre ». Cette technique se pratiquait partout, à la maison, à l’école et dans l’État. (…) C’est en vertu du même principe qu’à l’école aussi ce pauvre diable de professeur, siégeant là-haut sur sa chaise, devait rester une potiche sacrée inaccessible et concentrer notre sensibilités et nos aspirations exclusivement sur le ‘programme’. Que nous nous sentions bien ou non à l’école était accessoire. Dans l’esprit du temps, sa vraie mission n’était pas tant de nous faire progresser que de nous retenir, pas tant de nous former de l’intérieur que de nous conforter à l’ordre établi en provoquant le moins de résistance possible, pas tant d’accroître notre énergie que de la discipliner et de la niveler » p.891.

collegien devoirs torse nu

Zweig parlait de ses 15 à 18 ans, entre 1896 et 1899, période de puberté à l’époque (elle commençait chez les garçons plus vers 16 ans, à l’en croire, qu’à 12 ans aujourd’hui, question d’alimentation, de sport et de mœurs semble-t-il). Mais ces traits de la génération de nos arrière grands-parents n’ont-ils pas duré en France jusque vers la fin des années 1960 ? Quiconque a plus de 50 ans aujourd’hui ne s’est-il jamais entendu dire la même chose qu’à Stefan Zweig : la menace du ‘gendarme’ ou du père Fouettard tout petit, celle du métier manuel en cas de mauvaise note, la révérence envers le père « qui a toujours raison », les professeurs « infaillibles », l’État qui sait tout mieux que nous, l’ordre existant le meilleur possible et le « tu ne peux pas comprendre » répété encore et encore ?

Comment analyser autrement que la France ait d’excellents mathématiciens (matière où la discipline et l’obéissance aux lois établies comptent avant tout) mais si peu de commerciaux et d’entrepreneurs (qui exigent initiative et travail d’équipe), sinon par cette mission de l’école qui, comme dans l’Autriche-Hongrie de Stefan Zweig, « n’était pas tant de nous faire progresser que de nous retenir » ? Les Français sont formatés, éduqués nationalement, à préférer les généralités théoriques aux faits concrets, les idées aux réalisations, les épures aux gens. « Combien de ‘complexes d’infériorité’ cette pédagogie absurde a pu développer », s’écrie Zweig ! Le complexe est aujourd’hui national : la France se sent politiquement rapetissée, économiquement concurrencée, culturellement rabaissée. Quoi d’étonnant à ce que sa mentalité suscite autant de « réactionnaires », à gauche comme à droite, qui voudraient « conserver les zacquis », revenir aux Trente glorieuses, au « bon temps » des pensions non mixtes et du « respect » pour le curé, l’instituteur et le gendarme ?

« Personnellement, ajoute Zweig, c’est à cette pression que je dois la manifestation précoce du désir passionné d’être libre, à un degré de véhémence que la jeunesse d’aujourd’hui [1941] ne connaît plus, à quoi s’ajoute la haine de tout ce qui est autoritaire, de tout discours venu ‘d’en haut’, qui m’a accompagné toute ma vie. Pendant des années et des années, cette aversion contre les affirmations catégoriques et le dogmatisme fut chez moi instinctive » p.892. Cette pression imbécile et archaïque d’un État français resté militaire depuis la guerre de 14 et la défaite de 1940, a été remise en cause par l’explosion hormonale de 1968. Mais ce ne fut que l’irruption pubertaire d’une classe d’âge brusquement nombreuse du baby boom d’après guerre. Le fond culturel français reste pétainiste (même à gauche, avec gardarem lou Larzac et le retour à la terre), chrétiennement coupable d’avoir péché dans les années folles et d’expier l’hédonisme face à une Allemagne travailleuse (le complexe demeure…), ou d’avoir été du mauvais côté politique avec les rafles de Juifs, le colonialisme et plus anciennement l’esclavage (d’où la sempiternelle repentance – surtout à gauche).

Alors, « c’était mieux avant » l’éducation ? Pas pour moi !

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

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Stefan Zweig, La pitié dangereuse

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Intitulé en allemand par l’auteur Impatience du cœur, ce roman est traduit aussi en anglais et en français par La pitié dangereuse. Les deux sont justes, le second donne directement la leçon du roman, le premier ouvre sur le balancement des êtres, tour à tour anges et bêtes. Car le sous-lieutenant de uhlans Anton Hoffmiller et la handicapée des jambes Edith von Kekesfalva, juive, de noblesse achetée, vont se rencontrer et se heurter comme deux électrons qui se voudraient libres mais qui se cognent aux convenances de la société.

Anton est un jeune homme sain, tout en muscles et en camaraderie, voué dès l’âge de 10 ans à l’armée. Quinze ans plus tard, il est candide, pauvre et plein de bonne volonté. Mais un peu lâche aussi car sa générosité naturelle ne sait pas dire non ; il a peur de faire du mal, de vexer. Edith est une jeune fille paralysée à la suite d’une tuberculose osseuse (ou d’une hystérie, ce n’est guère développé) et qui rêve de danser et d’aimer comme toutes les jeunes filles. Elle est exigeante, opiniâtre, tyrannique – ces traits « juifs » valorisés par Zweig chez le père de la jeune fille sont ici accentués par le handicap. Anton, invité pour la première fois chez les Kekesfalva, ne s’aperçoit de rien et invite la belle à danser… Crise d’hystérie et scandale. Il ne sait comment rattraper sa bourde et en fait trop, comme toujours, envoyant une brassée de roses avec le reste de sa solde du mois.

Edith tombe alors fatalement amoureuse d’Anton, ce beau jeune homme prévenant, qui représente tout ce qu’elle n’est pas : valide, joyeuse de son corps, heureuse de vivre. C’est ce balancement constant des deux êtres entre générosité et honte, courage et lâcheté, qui donne son ressort à l’intrigue. Peut-on, dans la bonne société viennoise d’avant 1914, épouser une juive ? Est-on autorisé par les bonnes mœurs de l’armée à se marier pour capter une fortune ? Est-ce décent, pour un officier de cavalerie, de s’afficher avec un « pantin désarticulé » ? Qu’en sera-t-il de la réputation ? des éventuels enfants ? de l’héritage ? Anton ne veut pas faire de peine à Edith, mais il n’est pas amoureux. Edith est follement amoureuse d’Anton, mais comprend qu’elle n’est pas à la hauteur.

Seul l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier d’Autriche à Sarajevo le 28 juin 1914, a pu trancher le nœud gordien. Anton aurait dû obéir à sa promesse de se marier avec l’infirme, sans amour et sous la tyrannie narcissique de la belle ; il aurait vécu dans la honte de s’être parjuré auprès de ses camarades officiers devant lesquels il avait nié le soir même s’être engagé. A l’inverse, la guerre l’a délivré, l’engagement pour la patrie, plus vaste, prenant la place de l’engagement pour le mariage. Avec pour conséquence le suicide d’Edith, assez fine pour comprendre qu’on ne veut pas d’elle, que la guerre va lui prendre Anton et que ses chances de guérir sont de toutes façons infimes.

Le roman est construit comme une poupée russe. Zweig n’est à l’aise que dans la nouvelle ; pour faire un roman, il encastre donc des nouvelles dans la nouvelle pour trouver la bonne longueur. Cela ne va pas sans étirements littéraires sur la psychologie de l’un ou l’autre, rendant le lecteur impatient de passer à la suite, mais l’ensemble est plutôt réussi. Le narrateur raconte son histoire à l’auteur, dans laquelle il conte l’histoire de la fille et se fait dire l’histoire de son père, petit juif pauvre devenu grand bourgeois à particule, par le docteur de la famille qui est un cas à lui tout seul. Condor est autant médecin des corps que celui des âmes, il n’hésite pas à aller « scientifiquement » contre les idées reçues : « Au début la pitié – comme la morphine – soulage le malade, est un remède, une médication, mais si on ne sait pas la doser et en arrêter l’utilisation, elle devient un poison mortel. (…) Vient immanquablement, dans un cas comme dans l’autre, le moment où il faut dire non sans se préoccuper de savoir si l’autre nous voue une haine plus féroce pour ce dernier refus que si nous n’avions jamais accordé notre aide. (…) Avant de se mêler de la vie d’autrui, un homme adulte doit réfléchir au point jusqu’où il est prêt à aller – on ne joue pas avec les sentiments d’autrui ! » C’est mettre la volonté avant l’instinct de pitié selon Nietzsche ; c’est préférer l’éthique de responsabilité à l’éthique de conviction selon Max Weber (auteurs tous deux prisés de Stefan Zweig). A noter que les politiciens, notamment les démagogues, pourraient utilement en prendre de la graine. Il n’y a pas que dans les affaires d’amour que la pitié est dangereuse !

C’est ainsi que s’imbriquent les intrigues, donnant de la profondeur sociale et historique à une tragédie amoureuse entre deux êtres jeunes que tout oppose. L’enfer est pavé de bonnes intentions, et l’on peut se demander si ce bon sauvage d’Anton, élevé comme l’Émile de Rousseau dans la nature et hors des filles, n’est pas victime de la société dans laquelle il vit. L’enfer serait-il les autres ? Sa bonne âme veut faire plaisir à tout le monde, mais le monde interdit les mésalliances et il doit choisir entre aimer la fille ou aimer ses camarades, la fortune ou l’honneur, le mariage ou la patrie. La synthèse n’a qu’un temps, on ne peut tout garder, il est un moment où il faut décider.

Où est la liberté des individus dans ces déterminismes sociaux ? « Le sujet élevé depuis l’enfance dans le dressage à la discipline militaire reste soumis à un conditionnement d’obéissance absolue à l’ordre reçu qui équivaut à l’état de contrainte psychotique », écrit l’auteur. Ni la logique, ni la volonté n’ont de prise sur ces réflexes instinctifs – l’inverse de l’homme libre de Nietzsche. Notre époque ne peut le comprendre, mais Stefan Zweig éclaire ainsi le comportement discipliné des soldats allemands durant la Seconde guerre mondiale. Il montre par inversion combien la société d’hier, confite en religion austère et patriarcat tyrannique, était mortifère pour les êtres humains.

Atermoiements et procrastination sont-ils les seules réponses possibles ? Le monde d’hier, titre d’une œuvre future de Zweig en forme de mémoires, était contradictoire dans ses fausses sécurités. Il fera naufrage en 1939… année de publication du roman. Vous vouliez la pitié ? Vous aurez le chagrin.

Stefan Zweig, La pitié dangereuse (Impatience du cœur), 1939, Livre de poche 2012, 504 pages, €7.22

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Tomboy film de Céline Sciamma

Tomboy film de Céline Sciamma

Un tomboy est un garçon manqué. Tom veut dire « n’importe qui », « le premier venu » : tomcat le chat mâle errant, tomboy le type garçonnier. Tomboy est aussi une fillette de 10 ans qui joue au garçon. Laure se fait appeler Michael lorsqu’elle surgit un été dans une banlieue nouvelle, après un déménagement.

Elle s’habille en garçon (bermuda et débardeur), se coiffe en garçon (cheveux courts), refuse de porter un collier (même fait en nouilles par sa sœur). Elle ne s’intéresse pas à l’intérieur mais rêve sur le balcon de sortir ; elle n’a pas le désir de jouer à la poupée, ni en mignotant sa petite sœur, ni en caressant le bébé nouveau-né. Ne portant pas de jupe et chaussant des tennis comme tout un chacun, elle court droit comme les garçons et pas les jambes dans tous les sens comme les filles. Elle veut jouer au foot comme les gars pour ne pas rester sur la touche comme sa copine Lisa du même âge. Elle veut s’intégrer à la bande plutôt que de rester entre soi, entre filles. Pour cela, elle observe les comportements de garçon : ils jouent torse nu, crachent par terre, n’hésitent pas à se battre. Laure-Michael fait pareil.

Pourquoi serait-il difficile à une fillette de 10 ans de faire comme les garçons de 10 ans ? Nous sommes avant la puberté qui va sexuer les corps, avant même la préadolescence, qui débute à peine. Le torse d’une fillette vaut celui d’un garçonnet, quoiqu’un peu plus maigre et moins musclé, avec de petits mamelons qui commencent à gonfler. Mais cela ne se voit pas et les yeux gamins ne sont pas centrés sur l’anatomie. Ce qui compte est la camaraderie entre pairs : marquer des buts au foot, lutter à égal avec les autres, faire comme eux. La seule chose qu’elle ne peut pas, c’est pisser debout et se présenter à la baignade sans rien dans le slip. D’où la séquence drôle et touchante où elle se modèle un pénis avec de la pâte à modeler pour que son slip soit aussi rempli que celui des autres…

Tout se passe bien derrière un ballon, à la baignade, lors des affrontements demi-nu pour mesurer ses muscles. Le problème surgit du côté des filles. La petite sœur de 6 ans est futée, elle comprend vite et entre dans le jeu, ce qu’elle désire est d’accompagner son aîné(e) dans ses sorties et découvrir des copines dans ce nouvel univers. Il est doux aussi de rêver avoir un « grand frère », image protectrice et initiatrice. Mais la copine Lisa, du même âge, a déjà commencé sa préadolescence, ses seins commencent à se former, elle porte un maillot deux pièces. Elle est attirée par Michael : « tu n’es pas comme les autres ». Elle va même lui demander de fermer les yeux jusqu’à l’embrasser sur la bouche. C’est Lisa qui va être la plus atteinte par cette transgression d’identité.

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Car tout finit par se savoir, d’autant que la rentrée des classes approche et que les prénoms sont révélateurs des identités sexuées. Laure ne peut pas passer pour un prénom de garçon, et la mention du sexe biologique est portée sur les listes scolaires (pour l’usage des toilettes et des vestiaires de sport entre autres). Après une bagarre (où elle a eu le dessus), Laure voit la mère du gamin qui avait rabroué sa petite sœur sonner à l’appartement. On accuse « Michael » – or il n’y a pas de Michael ni de fils…

« Cela ne me dérange pas que tu t’habilles en garçon ni que tu joues en garçon », dit à peu près la mère scandalisée ; ce qu’elle n’accepte pas est le mensonge. Pour la rentrée des classes, « tu as une solution ? » demande-t-elle. Il n’y en a pas d’autre que d’avouer et de tenter de se faire pardonner. Les garçons jugent en tribunal unanime : ils veulent « vérifier » pour classer. Lisa défend Laure-Michael par solidarité féminine, mais surtout parce qu’elle éprouve un sentiment pour la personne avant l’appartenance à la bande. Après l’avoir dans un premier temps fuie, elle l’attend sous son balcon, prête à l’amitié puisque l’amour est (socialement) impossible.

Et l’on reprend au début : « comment tu t’appelles ? ». Cette phrase initiale (et initiatique) est celle que se disent habituellement deux enfants qui se rencontrent pour la première fois. Elle vise à savoir « qui » est là (garçon ou fille ?), donc « comment » se comporter. Les rôles sociaux sont codés et les enfants sont éduqués à respecter les codes de leur milieu.

Mais il s’agit moins de « genre » au sens sexuel du terme, que de comportements. Laure « joue » au garçon, elle ne désire pas « être » un garçon. Ce qui lui manque est le jeu avec la bande, les nouveaux copains, pouvoir enfin sortir de l’enfermement familial (cocon affectueux mais tournant en rond – le sempiternel « jeu des familles », le silence autour du canapé le soir…). Au fond, c’est la curiosité pour le monde et pour les autres plus qu’un problème d’identité qui taraude Laure lorsqu’elle prend le rôle de Michael. Du théâtre plutôt que du genre. Ce sont les adultes qui posent problème, projetant leurs fantasmes sur le sujet, pas le film.

Car sa justesse est d’observer les comportements sans juger. Les parents sont protecteurs et aimants, un peu coupables de déménager si souvent pour cause de métier (l’informatique), mais soucieux de garder la transparence nécessaire aux bonnes relations sociales. Les enfants s’expriment comme des enfants et pas comme des acteurs dont le rôle est appris. La petite sœur est ainsi particulièrement naturelle, mais aussi Lisa, et le leader des garçons, exubérant et souvent torse nu.

Tomboy signifie rustre, sauvage et impolie (celle qui n’est pas « polie » par la civilisation), une fille qui agit comme un garçon fougueux (années 1590). Vers la même époque en anglais, le mot a pris le sens de catin, femme audacieuse ou impudique. To tomcat en référence aux matous signifie depuis 1927 poursuivre les femmes en vue de gratifications sexuelles (faire du tom-catting). D’où l’ambigüité du mot anglais lorsqu’il est repris en français. Il introduit le sexe alors qu’il ne saurait y en avoir à 10 ans, et il véhicule surtout l’idée que les instincts se manifestent bruts, sans être maîtrisés par l’éducation ou les mœurs.

Dès lors, est-on en présence du « bon sauvage » ou du « barbare » ? Selon que l’on est naïvement optimiste sur la nature humaine, ou cyniquement pessimiste sur le dressage des instincts, le spectateur du film choisira l’un ou l’autre. Évidemment, aucune de ces deux attitudes extrémistes n’est vraie : qui veut faire l’ange fait la bête – et qui ne voit que la bête ignore l’humanité. Les catholiques intégristes de Civitas rejoignent les salafistes de l’islam littéral pour condamner cette transgression des genres et ce comportement « dépravé ». Au nom d’une Morale dictée directement par Dieu/Allah il y a plus de mille ans et qui ne peut être changée. Pour ces croyants, tout est dit de tous temps et la société doit rester immobile, les mœurs immuables, fixées une fois pour toutes.

Pour les laïcs, pas question d’accepter un tel diktat. L’homme est un être doué de raison, qui peut apprendre et qui relativise. Il n’y a ni Bien ni Mal en soi, fixé dans le ciel des Idées pures, hors du monde terrestre, mais du bon et du mauvais, relatif à chaque fois aux êtres et aux circonstances. Dans le cas de Laure en Michael, il s’agit d’un comportement égoïste, naïf et sans malice, mais qui peut induire en erreur les autres. La fille se veut garçon, donc Lisa tombe sans le savoir amoureuse d’un mensonge. C’est là où les relations deviennent malsaines : non qu’il soit mal d’aimer une personne du même genre à cet âge présexuel – « l’amour » restant plus un sentiment qu’un désir physique – mais il est mal de tromper l’autre en mentant sur soi.

  • Plus qu’un problème de Morale, il s’agit d’un problème de comportement inadapté aux relations sociales saines.
  • Plus qu’un problème de « genre », il s’agit d’une question de jeu : offrir aux filles les activités qu’elles ont les capacités et le désir de faire, y compris celles des garçons.
  • Plus qu’un problème d’identité, il s’agit d’une interrogation sur la transparence : être soi et que les autres le sachent.

Nous sommes donc bien loin des discussions métaphysiques, qui masquent des réactions politiques conservatrices en discutant du sexe des anges. Que de chemin mental parcouru en régression depuis le film Ma vie en rose, paru en 1997, où un Ludovic se veut carrément fille et porte des robes devant tout le monde ! Là, il était question de « genre » – pas dans Tomboy.

Tomboy film de Céline Sciamma avec Zoé Héran et Malonn Lévana, 2011, DVD Pyramide vidéo, 80 mn, €14.99

En replay 1 semaine sur Arte-TV
Entretien avec Céline Sciamma qui louche sur « la théorie » du genre (qui n’existe pas hors de la secte restreinte des écolo-féministes radicales américaines qui refusent jusqu’au néolithique – mais qui est à la mode, donc ce que le journaliste veut entendre)

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Fin des classes

Le 5 juillet c’est fini, définitivement, presque la semaine des quatre jeudis. Les écoles ferment et les classes ne vont reprendre que dans deux mois.

Certains poussent un ouf de soulagement ! Et pas seulement les profs en très long congé. Pour les élèves, il fait trop chaud pour travailler, et puis ils en ont marre de l’autoritarisme scolaire.

J’ai vu un ado, la dernière heure du dernier jour, à la sortie d’école, aviser la première poubelle publique de la rue pour y jeter pêle-mêle tous ses cahiers scolaires. Sans en excepter un. Sous l’œil d’une de ses profs dont le sourire, figé, voulait dire qu’elle s’en moquait mais pas tant que ça après tout. J’ai entendu ses copains appeler le garçon Stéphane. Il a 15 ans et ne reviendra jamais à l’école. Il se destine au métier de jardinier et l’abstraction des cours lui sort par la tête.

Passer des examens ça va encore, on participe, mais passer d’une classe à l’autre d’une année sur l’autre, c’est rester passif à écouter la parole autorisée d’enfeignants de moins en moins respectables – quand ils ne sont pas en grève, ou « malades ». Ne voilà-t-il pas qu’une prof de math dans un département du sud que je connais bien, s’est mise en tête de se présenter aux élections législatives ? Pourquoi pas, c’est citoyen… sauf quand on abreuve ses Quatrièmes de propagande pro-Mélenchon en cassant du sucre sur le Président précédent. A 14 ans, on devient vite très critique envers ces faux adultes qui prennent leurs opinions pour la Vérité révélée ; qui prônent « la démocratie » du haut de leur chaire ; qui réclament le débat tout en pratiquant le « taisez-vous » ; qui mélangent Mélenchon au mélange tout « enseigné ». Alors, oui, vivement les vacances !

Un regret quand même, on quitte les copains pour un temps. Peut-être ne sera-t-on pas dans la même classe l’année prochaine ? Ce pourquoi les filles papotent sans fin à la sortie.

Quand on est garçon, autant profiter du soleil sur les pelouses pour jouer une bonne fois encore avec les autres. La ville prend un air d’insouciance et de jeunesse avec ces gamins échappés des geôles de dressage comme des tee-shirts éprouvants par 33°.

Même si la date officielle n’est pas arrivée, il y a les jours fermés pour cause d’examens, les vacances en avance par accord municipal, les sorties scolaires où une part est réservée aux jeux. Et il y a ceux qui « sèchent ». Mais comment distinguer ceux qui font évaporer la sueur torse nu de ceux qui évitent l’école ?

Tandis que les plus grands se reposent, les collégiens se bourrent les muscles à coup de ballon cuir pour réussir mieux que les Bleus – lamentablement pourris de fric et d’égoïsme, comme d’habitude.

On s’arrose copieusement à coup de jets, exercice quasi sexuel, presque nu et la buse en érection, ravi du glapissement de série TV des filles émoustillées. Certaines ne sont pas en reste pour les « trop bogoss » qui ne les regardent pas assez.

D’autres, plus petits, draguent en polo trop grand…

…avant de se ravitailler au stand des friandises, rangées sur la tapis magique au bord de la pelouse et tenues par les parents de garde.

Bonnes vacances, les kids !

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Georges Guille-Escuret, Les mangeurs d’autres

Montaigne, largement cité par l’auteur, avait tout dit du cannibalisme, condamné par religion et morale au nom de notre supériorité de « peuple élu » du « seul vrai Dieu » et de notre « progrès » de « civilisation ». Je l’avais évoqué en 2008. Les cannibales seraient des sauvages et nous des civilisés. Ce qui nous différencie est ce qui distingue la nature de la culture. Mais est-ce bien la vérité ? N’est-ce pas plutôt une idéologie ?

Selon Guille-Escuret, « Par elle-même, une idéologie n’invente rien : elle arrange les images, gomme des contrastes, ajoute des compléments issus de ses références préférées, mais elle ne crée pas. Sa fonction consiste à protéger un ordre établi de la pensée en transformant l’inconnu en connu et en digérant l’inédit à coup de réminiscences » p.182. L’indignation couvre l’indigence de la description et l’incapacité mentale à penser le nouveau comme à réfléchir sur soi-même. « A cet égard, les explorateurs français se montrent assurément les plus pénibles, qui répètent les clins d’œil jusqu’aux tics, soulignent leurs ironies en caractères gras et présupposent avec leurs lecteurs des complicités voltairiennes aux dépends de tous les primitifs qui croupissent à mille lieues de la fine fleur cartésienne de Saint-Germain » p.185.

Heureusement, il y a Montaigne : « Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux ». Manger son ennemi est le respecter, vouloir par mystique assimiler son esprit et sa force vitale ; le torturer comme sous l’Inquisition, sous Staline et Hitler ou dans les geôles du Lao gai, c’est l’asservir, le mépriser, en faire un animal domestique, voire un objet d’esclavage. Le sauvage serait alors moins « barbare » qu’on ne croit, et le « civilisé » bien plus qu’on ne dit. Surveiller et punir vaudrait-il mieux que chasser et manger ?

C’est probablement la thèse que défend Georges Guille-Escuret, même si son ouvrage de synthèse (complément d’une sociologie du cannibalisme en deux volumes) est moins destiné aux profanes qu’aux « cher collègues » en anthropologie. Le « redoublement du même » de Françoise Héritier, cité sans autre précision, fait ainsi appel à un jargon pro et à une spécialisation que peu de lecteurs peuvent avoir… En sept chapitres, Guille-Escuret « déconstruit » l’idée commune sur le cannibalisme et cherche à restituer le contexte significatif du fait chaque fois observé. Ce qui ne va pas sans traits d’humour. Par exemple : « en Océanie comme en Afrique : la chair du Blanc serait plus salée qu’aucune autre. C’est un motif de dévalorisation en Océanie et, au contraire, de valorisation en Afrique » p.165. Mais trop souvent la phobie occidentale envers le cannibalisme refuse de voir pour en faire tout de suite une essence. Les sociétés cannibales seraient sans histoire, croit-on, uniquement préoccupées de protéines : « de la viande ! de la viande ! » s’exclament les Nègres en découvrant Stanley, l’explorateur anglais bien connu…

Alors comment rendre compte du cannibalisme en évacuant les présupposés et les toiles d’araignée idéologiques ? « Bon gré mal gré, Harner s’impose comme l’auteur de la première théorie scientifique correctement énoncée – ce qui ne veut nullement dire ‘vraie’ ou ‘vérifiée’ – sur l’organisation sociale d’un cannibalisme » p.206. Matérialiste, il suppute la valeur nutritionnelle de la chair humaine, la relie à une logique sociale fondée sur le cycle des saisons et à la carence du milieu en protéines animales comme à la pression démographique, réservant ce surplus aux classes dirigeantes (Michael Harner, The ecological basis for Aztec sacrifice, American Ethologist, février 1977).

Mais comment qualifier le fait de manger les autres, ses semblables ? « Anthropophage » existe, venu du grec, qui signifie mangeur d’homme – mais à ce titre un crocodile peut l’être. « Cannibale » vient des peuplades caraïbes rencontrées par Christophe Colomb et signifie toute absorption du pareil – horreur « inouïe » pour l’époque chrétienne. Le terme sociologique est « allélophagie », se manger les uns et les autres, terme neutre sorti des phobies de la « civilisation » des auteurs antiques, comme des phobies de la « raison » des auteurs modernes. « Homophagie », qui signifie manger son propre sang, appartient au vocabulaire rituel et est moins usité. L’usage populaire et médiatique du vocable « cannibale » est donc idéologique : il s’agit d’une répulsion de moderne pour les pratiques jugées archaïques, d’un dégoût méprisant de peuple civilisé pour les enfants sauvages, d’un déni moral des profondeurs intimes de la psyché. Après tout, pense l’idéologie, la « civilisation » n’est-elle pas qu’un dressage de pulsions de nature qui demeurent dans nos abysses mentales, voire génétiques ?

« Nous, ethnologues, avons tous souhaité ‘excuser’ le cannibalisme : en l’oubliant, en le niant, en le désinfectant, en lui trouvant des déterminations naturelles ou des justifications culturelles. Mais, surtout, en le maintenant chez les autres, sans prendre la peine de refuser en soi cet ‘autre’ qui se glorifie de ne pas être cannibale en dissimulant ce qui l’a amené à ce rejet » p.89. Car le cannibalisme surgit dans les sociétés en crise. Tout ne vaut pas tout, comme se complaisent à dire les relativistes culturels, ces paresseux du concept, bobos repus et content d’eux, contre lesquels l’auteur se déchaîne avec délectation : « une ambiance complice, caractérisée par le regain spectaculaire d’un relativisme échevelé, conduit par un postmodernisme qui se donne à admirer comme une avant-garde prête à prendre les devants tous azimuts » p.120. Ou encore : « Le relativisme contribue à forger ce qu’il combat en participant à la fabrication de l’illusion hiérarchique qu’il prétend ensuite démentir. Pour le plus grand bonheur des scientismes grossiers, qui s’appuient sur cette participation avant de démentir le démenti » p.180.

Une bien belle étude, qui nous ramène aux tabous de NOTRE culture, et notamment à ce qui nous constitue : notre « identité ».

Georges Guille-Escuret, Les mangeurs d’autres – civilisation et cannibalisme, mars 2012, éditions EHESS, Cahiers de l’homme n°41, 292 pages, €20.90 

Émission ‘A plus d’un titre’ d’Alain Louyot sur France Culture en réécoute (passer les 30 premières minutes) 

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