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Matthieu Ricard, L’Esprit du Tibet

Pour le centenaire de la naissance en 1910 de Dilgo Khyentsé Rinpoché, le moine bouddhiste Matthieu Ricard (fils de feu Jean-François Revel), réédite le livre d’hommage qu’il a consacré à son maître spirituel. Il a étudié douze ans auprès de lui.

Très illustré de photos de l’auteur, orné de textes de méditation, de poèmes du maître ou de ses inspirateurs, ce beau livre est, pour qui le lit attentivement, une profonde introduction à ce pays mystérieux, de haute élévation spirituelle, qu’est le Tibet.

Approcher l’esprit du Tibet n’est pas anodin aujourd’hui. Les Chinois han communistes ont en effet entrepris de détruire au canon, par les camps puis par la colonisation massive et l’industrialisation matérialiste ce peuple des montagnes. Cela pour extirper ce qu’ils ne comprennent pas et appellent de façon méprisante et scientiste les quatre « vieilleries ».

Mais aussi parce que le sous-sol tibétain est riche de minerais rares, vitaux pour l’industrie patriotique, et que ses hauts-plateaux contrôlent l’eau du sud-ouest asiatique tout en mettant sous le feu des missiles nucléaires de Pékin n’importe quelle puissance régionale. Enivrés par leur essor économique, les Chinois han ne se sentent plus et usent de leur puissance pour vilipender quiconque un tant soit peu connu qui reçoit le Dalaï-lama. Cette forme de terrorisme intellectuel est condamnable. Il faut y résister.

Selon les enseignements du maître, il faudrait chercher chez les Hans « la nature de l’Esprit », attitude qui seule permet de rester ouvert. L’existence du précieux Khyentsé (rinpoché veut dire précieux) montre combien le bouddhisme est une discipline exigeante qui prend toute une vie. Les dons précoces ne suffisent pas, un maître doit vous reconnaître. Il va désormais s’attacher à vous enseigner la voie droite, vous apprendre à lire et relire et à réciter par cœur des volumes entiers de textes de sagesse. Vous devrez pratiquer assidûment et par longues périodes la méditation en solitaire pour, enfin, transmettre et enseigner. Car le bouddhisme n’est rien s’il ne transmet. Nul ne fait son salut tout seul et l’état de compassion envers les autres est une étape obligée pour atteindre l’Eveil. A votre tour de reconnaître un ancien maître spirituel dans un petit enfant qu’il vous reviendra de former.

Matthieu Ricard, L’Esprit du Tibet – La vie du maître Dilgo Khyentsé Rinpoché, préface du Dalaï-lama, 1996, éditions La Martinière, réédition 2009, 167 pages €51.90

Ou (non illustré) Points-Seuil 2001, 176 pages €6.50

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Craig Thomson, Blankets

Les Etats-Unis sont un monde à part, en avance, créatif. Si l’Europe a inventé la bande dessinée, elle l’a longtemps réservée aux gamins. Les Etats-Unis ont inventé le roman dessiné pour adultes. Ainsi Craig Thomson.

L’histoire est celle de deux frères, très proches depuis l’enfance, d’une famille chrétienne intégriste sans beaucoup de moyens. La middle-class traditionnelle. Le dessin, pour accentuer le trait, reste en noir et blanc dans la lignée claire. De quoi bien contraster les propos. Le lecteur suit les peurs nocturnes des petits, les chamailleries entre gamins où le sexe entre pour une part polymorphe, freudienne, et très vite le sentiment de n’être pas « comme les autres ». Notamment pas comme les pairs, gros garçons qui ne se posent jamais de question mais footent, foutent, fument, picolent ou baisent comme ça vient – comme « tout le monde ». Craig, plus sensible, plus solitaire, se sent autre – rejeté par son incapacité à rentrer dans le brut du muscle et de l’esprit lourd.

La tyrannie de la majorité a été notée par Tocqueville dans l’Amérique de 1860. Elle n’en est que plus forte dans les campagnes et dans la classe moyenne d’aujourd’hui, toujours en retard d’une génération pour les comportements. Dans les écoles, on appelle désormais cela le « harcèlement ».

A l’adolescence, voici l’amour, sa découverte timide, sensible, tellement loin de la religion de masse, de ses rituels routiniers et de son obsession morbide du péché. L’amour hétéro, précisons-le pour les pisse-froids (ou les freudiens hantés par la cathonévrose).

Le roman dessiné s’élève alors à la dignité de roman initiatique. Il pointe la difficulté d’être, la rage de grandir malgré la pression sociale infantilisante. Le dessin se fait fluide, plus en courbes qu’en traits. Trouver sa place parmi les autres n’est pas simple dans l’État-providence, ni dans la religion-qui-a-tout prévu dans les règles. D’autant que les parents – des deux côtés – ne sont pas des exemples : ils sont violents, hypocrites, séparés…

Blankets signifie couvertures dans l’Amérique du nord, état du Wisconsin. Elle est la chape de plomb biblique imposée par « les convenances », mais aussi la neige qui recouvre le paysage une grande partie de l’année en masquant d’immaculé la laideur du sol mort. Double froidure qui incite à se réfugier sous les couvertures, enfant quand on a peur, ado pour connaître la tendresse de l’autre. Comme quoi la chaleur est toute intérieure, nulle religion ne peut la donner, même si elle la promet.

Le Gamin, désormais adulte, aime beaucoup ce livre qu’il a découvert vers ses 15 ans. Il m’a conseillé de le lire comme une œuvre qui l’a marqué. J’en tire la leçon qu’il faut aimer les enfants, les siens comme ceux des autres ; le leur dire sans fausse pudeur, le leur montrer. Sans l’hypocrite retenue catho-bourgeoise qui a fait tant de mal aux êtres depuis deux siècles.

Même si l’on a ses propres problèmes, de couple, d’ego, de sociabilité. Les enfants et les adolescents sont des éponges, hypersensibles à l’environnement et avides d’exemples adultes auxquels se fier. Donner aux enfants l’estime de soi est peut-être la meilleure façon qu’ils parviennent correctement à l’âge adulte.

Comme quoi on apprend toujours de son enfant. Craig Thomson pourrait être en BD ce que J.D. Salinger fut pour le roman : un Attrape-cœur d’aujourd’hui.

Craig Thomson, Blankets – Manteau de neige, Casterman 2016, 592 pages, €27.00

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Le profit de l’un est dommage de l’autre dit Montaigne

Vendre ce qui est nécessaire aux autres, est-ce immoral ? En son chapitre XXII du premier livre de ses Essais, Montaigne est choqué que l’athénien Démadès ait condamné un homme de sa ville parce qu’il tirait profit « de vendre les choses nécessaires aux enterrements ».

Mais à ce titre, tout ce qui se commerce est nécessaire aux autres, donc susciterait un profit immoral. Faudrait-il tout donner ? Travailler pour rien ? Ou échanger comme cela se faisait avant que la monnaie ne soit inventée ? C’est probablement un rêve d’écolo sectaire aujourd’hui que de revenir au troc paléolithique – puisque déjà le néolithique connaissait l’élevage et l’agriculture, donc la propriété et les échanges à profit…

Le bon sens de Montaigne en est tout chamboulé. « Le marchand ne fait bien ses affaires qu’à la débauche de la jeunesse ; le laboureur, à la cherté des blés ; l’architecte, à la ruine des maisons ; les officiers de la justice, aux procès et aux querelles des hommes ; l’honneur même et pratique des ministres de la religion se tire de notre mort et de nos vices ». Tous, nous avons des besoins – même si certains sont futiles, comme la mode ou la gourmandise. Et tous les besoins ne sont remplis que par les autres auprès de qui il faut les acquérir. Que vient donc faire la morale là-dedans ?

Est-ce volonté de puissance comme dira Nietzsche que de se développer aux dépends d’autrui ? « Que chacun se sonde au-dedans, il trouvera que nos souhaits intérieurs pour la plupart naissent et se nourrissent aux dépens d’autrui », expose Montaigne. Et de penser « en fantaisie » que « les physiciens tiennent que la naissance, nourrissement et augmentation de chaque chose, est l’altération et corruption d’une autre ».

Il cite en conclusion Lucrèce, son poète philosophe romain du premier siècle avant favori, épicurien et auteur De la nature des choses. Le lecteur perspicace peut noter que Lucrèce était fort contre la religion (quelle qu’elle soit) ce qui, dans la période de guerre de religions que vivait Montaigne, donne une indication de plus sur son scepticisme philosophique. A noter aussi qu’être contre la religion – qui est système social humain de pouvoir – ne présume pas de la croyance en un ou plusieurs dieux. Il semble qu’Epicure croyait, et Montaigne aussi.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Jules Vallès, La rue à Londres

Exilé à Londres après la Commune, Vallès rédige des notes, enquête, décrit la ville dans sa correspondance. Il veut en faire une œuvre, parallèlement à sa trilogie de Jacques Vingtras, ce qui aboutit in extremis avant sa mort. C’est encore un livre fait de découpures, de textes épars cousus ensembles mais qui se lit bien parce que l’auteur raconte aussi son vécu. Il s’agit d’opposer Londres à Paris, l’Angleterre (plus que le Royaume-Uni) à la France. Pour Vallès comme pour son temps, ce sont des frères ennemis malgré le traité commercial signé par l’empire. Le souvenir de Napoléon le premier reste vivace dans les mémoires.

Tout oppose Londres et Paris. Déjà, « les cochers (…) conduisent à gauche »… p.1205 Pléiade. Ce qui est pire pour Vallès, la rue londonienne est morte, figée par le cant, la discipline moraliste, le ce-qui-se-fait, l’agitation utilitaire du commerce. Il voit la rue parisienne du haut de son exil au contraire vivante, carnavalesque, bon enfant, rabelaisienne, révoltée. Les femmes ne sont pas des plantes de serre ou de viles putains comme à Londres mais ont de la coquetterie, des sourires, un air érotique. Les gavroches parisiens ont de l’ironie à la bouche. Les cafés sont ouverts et ont des tables communes, au contraire des pubs ou des clubs enfermés aux tables ou fauteuils individuels. Le dimanche n’est pas désertifié pour cause de religion mais empli de rires et de promenades.

Pour l’insurgé, la rue est avant tout le territoire des pauvres et ceux de Londres ont une condition pire que ceux de Paris. Il existe certes des workhouses où l’on reçoit les indigents contre dû travail, la mentalité protestante n’admettant pas la charité sans contrepartie ; chacun doit se prendre en mains. Mais les pauvres sont loqueteux, déguenillés, les enfants dépoitraillés et pieds nus, jouant dans la vase de la Tamise à marée basse. La rue est niée par les mœurs anglaises qui laissent faire les bas-fonds en les ignorant tout simplement, les cantonnant dans leurs quartiers.

L’inverse de la rue est l’intérieur. Vallès nie le « confortable » des intérieurs anglais ; pour lui ils sont austères, froids et sans âme. « Les Anglais vivent en cellule dans leurs coffee shops, dans leurs coffee rooms, dans leurs public houses – partout ! Ils restent, du berceau à la tombe, isolés, marmottant entre leurs dents, emboîtés dans des compartiments comme les Chinois dans les cangues » p.1204. Les bibliothèques sont sans bruit, les appartements des immeubles sans cuisine et les cuisines collectives en sous-sol sans casseroles, les chambres n’ont même pas de table de nuit pour le pot, ironise-t-il. L’homme s‘occupe de tout, les femmes ne doivent pas travailler, ce qui les incite à boire et à être souvent ivres quand elles ne sont pas des « moules à gosses ». En France la femme est tout, en Angleterre rien, résume Jules Vallès hanté par les parisiennes.

« L’Anglais ? Il est excentrique, point téméraire ; il est froid, point raisonnable ; il est morne, point rêveur » p.1204. Mais leur vertu est « la fierté d’être Anglais, c’est le chauvinisme affreux et héroïque (…) l’idée de patrie est forte autant que la foi chez les prêtres » p.1205. Ce réflexe ancré dans la mémoire culturelle explique le Brexit mieux que les arguments que l’on a cherché. « Voyez avec quelle prestesse leur brutalité cache tout d’un coup ses poings, rentre ses griffes dans le gant fourré de la diplomatie ! Ces grossiers par nature, ces impolis par orgueil, ces casseurs de nez, ont une politique cauteleuse et rusée » p.1205. Malgré la caricature, ce n’est pas si mal vu, De Margaret Thatcher à Boris Johnson, toute la diplomatie britannique en témoigne.

Ce qui plaît bien à Jules, en revanche, c’est la boxe. Il a regretté enfant de devoir se brimer. Tous jeunes, les garçons sont invités à boxer et les adultes les laissent se battre libéralement sous leurs yeux, jusqu’au sang, comme ces deux gamins de 12 ans qu’il a vu se bourrer de coups jusqu’à tituber sous les yeux de leurs pères qui comptaient les points. Le sport, en général, est bien vu en Angleterre et participe de l’éducation, ce qui paraît une horreur à l’Université française, rassise en intellectualisme issu des prêtres. Quant aux filles, « elles ont été élevées à la diable – en garçons – elles n’ont pas étouffé, ainsi qu’Emma Bovary, dans la discipline de l’école ou du couvent qui interdisait les ébats grossiers et masculins, mais encourageait les rêveries solitaires, au bout desquelles se dressait la volonté de tout savoir, l’envie de se jeter dans les bras d’un héros botté et moustachu » p.1261. Ainsi la fille embrasse beaucoup mais ne se livre pas ; « quand vient l’âge nubile, elle n’est point secouée par les ardeurs qui troublent les sens et fouettent la chair des ingénues de chez nous » id.

Cette excursion ethnologique dans le Londres des années 1870 est une curiosité et se lit bien.

Jules Vallès, La rue à Londres, 1884, Hachette livres BNF 2017, 327 pages + 22 eaux fortes et nombreux dessins, €19.20

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Jules Vallès et Victor Hugo

Dans un précédent billet, inspiré du tome 1 des Œuvres de Jules Vallès en Pléiade, j’écrivais que Vallès n’aimait pas Hugo, ce qui m’a valu l’ire commentée d’un président de fans dont le poète national est le fonds de commerce (il faut toujours voir les intérêts derrière les indignations). Pour Vallès, Hugo est avant tout « une statue creuse », une outre gonflée de vent. Dans le tome 2 de ses Œuvres, Vallès persiste et nuance. Hugo s’est converti – sur le tard, mais converti – au peuple, et descend de son Olympe pour regarder par sa fenêtre.

« Les fanfares crèvent le ciel », ainsi est Victor Hugo pour Jules Vallès (1er mars 1881, p.426 Pléiade). Il oppose Eugène Pottier, poète populaire et réaliste à Victor Hugo, poète romantique et idéaliste. Deux mondes dont il a choisi le sien. S’il reconnaît bien volontiers du talent à Hugo, il lui reproche son « biblisme », sa propension à voler toujours au-dessus de tout, dans les nuées de l’illusion et des grands principes. « M. Hugo (…) est trop longtemps resté sur les sommets (…) avec sa manie d’idéal » id.

Certes Victor Hugo a du « génie immense (…) qui a su dominer toute cette rouille et tenir ces traditions et ces idées au-dessus de l’égout des gémonies, dans le manteau de sa gloire. Mais c’est d’un autre côté maintenant qu’il faut tourner ses regards et son cœur ! ». Dans un article précédent, de mars 1874 (p.73 Pléiade), Jules Vallès loue le roman de Hugo : Quatre-vingt-treize. Parce que « sa prose a pris la défense des malheureux et des calomniés, passant en plein peuple, en plein cœur » p.74. Mais « on peut reprocher encore à Hugo un biblisme de phrases qui noie l’idée dans l’ombre ou la mouille dans le brouillard. Une manière solennelle et vague, mal appropriée à la précision terrible du drame qui se joue » p.79. Il « parle aux nuages » mais parle « à l’automne de sa vie » des « sacrifiés de l’humanité » p.80.

C’est au généreux, pas au prophète, que va l’admiration de Vallès pour Hugo : à l’ultime Hugo passé 70 ans, pas au reste de sa vie. « Il domine son temps, moins du sommet de son génie que du haut de la fenêtre de cette maison modeste que le poète ouvrit toute grande, un soir, à des vauriens couverts de sang et de crachats » (19 février 1882, p.766 Pléiade). Ramener le génie à la fenêtre est un rééquilibrage ironique bienvenu. L’idéal ne sert qu’à se donner bonne conscience mais l’acte concret, réel, est juste.

Victor Hugo a forgé sa propre statue et la nation l’a suivi pour des funérailles grandioses ; encore faut-il rappeler, comme Vallès, « qu’il tint pendant un quart de siècle pour le roi et pour l’empereur. Il n’arriva au respect du peuple, à la haine des Bonaparte, que le surlendemain de Juin et que le lendemain de Décembre » (id. p.767). La poésie est-elle liée à la tradition ? Ne chante-t-on bien qu’en religion ? « Je m’aperçois que tous les bardes sans exception ont été des religieux ou des religiosâtres, qu’ils ont tous chanté le bon Dieu ou le roi. – Tous ! » (id.). Y compris Victor Hugo, « qui marche si tard à la foule (…) malgré ses grands airs d’inspirée, malgré sa crinière au vent, et ses yeux pleins d’éclairs ! » (id.). Hugo en BHL va au peuple comme un père tout-puissant se penche sur les enfants, tout en prenant la pose théâtrale qui va rester dans l’opinion…

« Quand j’ai parlé d’Hugo, j’ai dit ce que je pensais, rien de plus, rien de moins », précise-t-il le 16 janvier 1882 à un lecteur du Réveil qui a vu ses convictions froissées par sa critique du poète national (p.755). Moi de même, j’ai dit ce que je lisais, rien de plus, rien de moins. N’en déplaisent aux croyants hugolâtres.

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Jules Vallès, L’Insurgé

Dernier tome de la trilogie Jacques Vingtras, semi autobiographique, ce sont cette fois les années de l’empire puis la défaite et la Commune que décrit Vallès, soit de 1860 à 1871. Le lien avec l’enfance, c’est la révolte contre tout ce qui est établi : les institutions représentatives qui trahissent le peuple, la bourgeoisie qui impose ses intérêts, la religion catholique qui rend les gens moutons sous la houlette d’un berger, la religion laïque qui reproduit la précédente sous les Grands mots et les Grands principes qui font rugir mais n’accouchent de rien de concret.

En lisant Vallès, la Commune apparaît comme un foutoir où tout est spontané, ultra local, désorganisé. Chaque quartier s’empare du « pouvoir » mais ne maîtrise rien, aucun plan d’ensemble pour se défendre ni élaborer un programme. Certes la pression des Prussiens était là, celle du gouvernement légitime « versaillais » aussi, certes la Commune est née de hasard, du vide des légitimes et n’a duré que trois mois, certes la « sainte colère » et « la douleur » populaire s’exhalaient en émotion publique plus qu’en actes concrets – mais il semble que le propre des révolutionnaires était d’avoir chacun sa propre idéologie, au détriment du collectif. Marx ne s’y est pas trompé qui parle de « sac de pommes de terre » pour ceux qui n’ont pas la conscience unifiée de leur classe.

Vallès, dans tout cela, court d’un bout à l’autre des quartiers, élu commandant ici pour démissionner juste après, élu à nouveau délégué avec écharpe tricolore pour la rouler en boule sous le bras, jamais le coup de fusil, rarement le coup de main à la barricade, toujours en session à discuter encore et toujours avec les « comités ». Ce qu’il aime, c’est « planter le drapeau » plutôt qu’élaborer une politique. Ce moment historique est pour lui le couronnement de sa vie, le rachat de son enfance torturée par les autres dans la famille qu’il trouve avec les ouvriers révolutionnaires aux chand’vins, la revanche du corps brimé par le corsetage vestimentaire toujours trop cher et toujours trop rigide, la créativité du langage avec son argot, ses abréviations d’époque, ses métaphores – le seul instant de parfait bonheur. D’ailleurs, une fois la plume posée sur ce dernier tome, il est mort l’année qui a suivi, sans voir encore la publication en volume du texte cousu des instants de sa vie.

Le 4 septembre, dont il existe une rue à Paris, est celui où la République fut enfin proclamée en 1870, après la Restauration, le roi et l’empire, « grâce » à la défaite (et à l’amputation de l’Alsace-Lorraine, grosse de guerres futures). « 4 septembre, 9 heures du soir. Nous sommes en République depuis six heures ; « en république de paix et de concorde ». J’ai voulu la qualifier de Sociale, je levais mon chapeau, on me l’a enfoncé sur les yeux et on m’a cloué le bec » p.983 Pléiade. Le 6 septembre, il rencontre Auguste Blanqui, le premier communiste français (non marxiste mais léniniste) : « il a (…) la main nette et le regard clair. Il ressemble à un éduqueur de mômes, ce fouetteur d’océans humains. Et c’est là sa force. (…) Mathématicien froid de la révolte et des représailles, semble tenir entre ses doigts le devis des douleurs et des droits du peuple » p.989. Il le suit.

« La Sociale contre Marianne » : Vallès déteste à l’inverse Gambetta, républicain parlementaire et opportuniste, « mélange de libertinage soûlard et de faconde tribunicienne » p.922 qui se défile au dernier moment après avoir fait rouler les rrr du mot « patrie ». Où était-il lorsque le peuple excédé des politiciens se mit en armes ? « Gambetta a inventé une angine dont il joue à chaque fois qu’il y a péril à se prononcer » p.947.

Vallès fait un sort au mythe des « pétroleuses » qui auraient mis le feu à la ville alors qu’il s’agissait de tactique défensive pour réduire deux maisons envahies par les Versaillais. Il fait un sort aussi aux « massacres », l’exécution des otages s’est faite malgré les ordres, dans l’indiscipline d’une foule en colère qui voulait se venger des curés, des sergents et des mouchards. L’engrenage de la violence n’est pas toujours maîtrisable et il faut s’en souvenir avant d’appeler à n’importe quelle insurrection – comme les intellos de bureau le font souvent trop légèrement. Vallès en témoigne, qui a cherché à tempérer les hargnes.

Au total, un livre de combat où l’auteur à mis sa vie en jeu avant de la coucher sur le papier. C’est parfois haletant, écrit haché, empli de portraits acérés et de scènes populaires. Vallès observe et, s’il a parfois la tentation de créer des statues comme Hugo, se reprend vite lorsqu’il s’en aperçoit – ainsi de lui-même dans la glace « j’avais pris une attitude de tribun et rigidifiais mes traits, comme un médaillon de David ‘Angers. Pas de ça, mon gars : Halte-là ! » p.907.

Jules Vallès, L’Insurgé, 1883 publié 1886, Folio 1975, 410 pages, €8.60

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Flaubert et les curés

L’Eglise catholique était à l’époque de Flaubert toute-puissante. Pleine de ressentiment pour avoir été bafouée à la Révolution, moins pour la perte de Dieu que pour celle de ses prébendes et de son pouvoir, elle a fait feu de tout bois jusqu’à la fin de l’Etat français instauré en 1940. La société moderne était anticléricale comme aujourd’hui les femmes sont anti-talibans, aussi naturellement. Flaubert avait été personnellement critiqué par les jésuites lors de la parution de son chef d’œuvre, Madame Bovary. Monseigneur Dupanloup, de l’Académie française, empêchait ses amis proches tels Renan, Taine et Littré entre autres, d’accéder à l’immortalité littéraire à ses côtés. Le « parti prêtre » sévissait en diable sous le Second empire puis la Troisième République. Résister était de salubrité morale.

Gustave Flaubert s’est donc moqué moins de Dieu (auquel il ne croyait que vaguement mais en respectait l’idée) que des pontifes imbus d’eux-mêmes de l’Eglise. Avec ses potes, il poursuit les farces de potaches du collège et croque des scénarios de théâtre et des textes de circonstances pour les fêtes entre garçons. Il se met alors dans le rôle convenu du Garçon, bourgeois épaissi dont on se gausse, ou du Cheick lors de son voyage en Orient, pacha à qui tout est dû. L’auteur de Madame Bovary n’est en effet pas un « ermite de Croisset » mais un bon vivant franchement rigolard qui aime la farce rabelaisienne et la vie bonne à la Montaigne.

Il signe parfois ses lettres R. P. Cruchard, révérend père du carafon, dont il finit par établir pour George Sand une biographie fictive dans Vie et travaux du R.P. Cruchard. Gamin, le futur révérend père gardait les bestiaux en chantant des cantiques et fut naturellement remarqué pour sa grâce angélique par Monseigneur Cuisse, évêque du diocèse de Lisieux, qui lui donna une bourse. A la fin de sa rhétorique, le jeune homme composa en hommage une tragédie intitulée La destruction de Sodome avant de s’intéresser à saint Thomas. Comme il en lisait toujours un ouvrage, « un de ses camarades disait spirituellement ‘qu’il couchait avec l’Ange de l’Ecole’ ». Quiconque a lu attentivement la Bible se souvient que les habitants de Sodome avaient abusés des anges de Dieu qui leurs avaient été envoyés, comme peut-être l’évêque de lui. Dans sa maturité, il prêcha aux Visitandines dont les Dames du Désespoir dépendent (nom inventé pour dire toute la mortification de chair que le christianisme impose à la gent femelle). Le R.P. Cruchard, en habile hypocrite d’Eglise qui sait manier la langue de bois cléricale, savait prendre les âmes : « Ne vous tourmentez pas du péché, disait-il, cette inquiétude est un levain d’orgueil. Les chutes ne sont pas toutes dangereuses et les vices deviennent quelquefois autant d’échelons pour monter jusqu’au ciel ».

Ce que Flaubert reproche au monde des curés est son hypocrisie : comment contourner « les jours maigres » imposés par la superstition destinée à assurer le pouvoir sur les âmes via leur estomac, alors qu’on est « Monseigneur » qui dit le vrai et le faux des Ecritures ? C’est simple : faites manger du poisson à un canard et il deviendra « viande maigre ». C’est ainsi qu’il le présente dans la comédie écrite avec Louis Bouilhet, intitulée d’un titre aussi ronflant qu’énigmatique La queue de la poire de la boule de Monseigneur. « M. le Grand vicaire est prêtre, il ne peut pas se tromper, nous sommes donc forcés de croire », dit une servante de Monseigneur.

La boule est un douillon de pâte qui cuit au four une poire dont la queue, avalée par le trop glouton Monseigneur, lui engendre une indigestion. Fort heureusement, ladite queue se retrouvera dans se selles que le fidèle zélé Onuphre, secrétaire de Monseigneur, touille d’une latte. Il faut dire que Monseigneur, archevêque in partibus, s’est tout d’abord goinfré de caviar, puis d’anguille, puis de canard « amaigri » par la velléité de manger le poisson avant que d’être tué, enfin des douillons. Dommage que son anniversaire tombe justement un vendredi maigre, quel festin aurait-il eu lieu un jour gras ! Monseigneur entraîne autour de lui le grand vicaire Cerpet (serre-pets), l’abbé Colard (qui colle), l’abbé Pruneau (indigeste) et l’abbé Bougon (râleur l’estomac vide), tous fort gourmands de chère à défaut de chair. Quoique Cerpet « traite comme son frère » Onuphre : « il a commencé avec lui »… lequel dévergonde sur cet exemple le jeune Zéphyrin encore adolescent, les yeux cernés, l’air bête : « voilà ce que c’est que de fréquenter Onuphre » sans compter en sus qu’il « prend sa leçon avec Monseigneur ». « D’ailleurs, ce n’est jamais décent de fréquenter si intimement les personnes de son sexe », ajoute Flaubert malicieusement pudibond. « Tout mon mal, comme dit Onuphre, est d’avoir avalée cette queue », rappelle Monseigneur. Une allusion grivoise dite comme on pense, sans y penser, tant c’est naturel aux curés de s’enfiler des queues. Onuphre, « le serpent qu’on a réchauffé dans son sein » en rajoute une couche dans le grivois ; il faut en effet prendre cette image au premier degré – physique.

Ce que reproche Flaubert à l’Eglise est d’avoir rendu le corps honteux et la pudibonderie obligatoire, dans la même ronde que la « punition des plaisirs sensuels » – tandis que les mœurs dans les alcôves demeuraient tout autres. Une hypocrisie physique reprise avec enthousiasme par la bourgeoisie qui, les aristos lanternés, s’est empressée de prendre leur place et d’imposer « les convenances » malgré la Révolution. Il en sera de même après mai 68, les pires gauchistes dévergondés se rangeront en bourgeois puritains, conservateurs en sexualité une fois la cinquantaine (et la méno ou andro pause) venue. C’est bête, les gens…

Gustave Flaubert, Vie et travaux du R.P. Cruchard, 1873

Gustave Flaubert, La queue de la poire de la boule de Monseigneur, 1867, avec la collaboration et les illustrations de Louis Bouilhet, Nizet Aubenas, imprimerie Habauzit 1958, occasion rare €150.00

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

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Pauline Gedge, La dame du Nil

La dame date du XVIe siècle avant notre ère, elle est égyptienne, elle est reine et un temps pharaonne. Elle se nomme Hatchepsout. La romancière canadienne en son premier roman d’histoire antique la cueille à 10 ans lorsqu’elle est déjà garçon manqué, déambulant en simple pagne dans le palais et ses jardins, rêvant de tirer à l’arc et de conduire les chars comme un adolescent. Ce qu’elle fera dès 12 ans, comme un garçon, car son père Touthmôsis 1er en est fière et son frère, le futur Touthmôsis II préfère la nourriture et la compagnie des femmes à l’exercice et au pouvoir.

C’est un beau roman historique que nous propose l’autrice préféministe, dans la lignée des grandes femelles qui ont fait l’Histoire d’Egypte bien avant l’islam, telles Néfertiti et Cléopâtre. Le pays autour du Nil séduit par son climat doux, ses monuments célèbres et la sensualité de ses corps quasi nus. Mais il n’est pas simple de gouverner un état rendu opulent par la crue annuelle et dont les richesses sont convoitées par les pillards des marges, moins chanceux par la nature mais aussi moins enclins à faire l’effort de travailler la terre.

Hatchepsout va assister à l’empoisonnement de sa grande sœur de 14 ans par le grand prêtre d’Amon pour raisons politiques. Les religions, partout sur la planète, sont de constantes plaies car elles profitent des peurs pour imposer la Croyance, donc le pouvoir des prêtres. Sonnée, la fillette qui va être mariée à son demi-frère de 16 ans, se précipite le soir dans les jardins, sème sa nounou et son gardien, et va nager dans le lac sacré… d’où elle est tirée d’une poigne de fer par un novice adolescent du temple d’Amon, Semnout, fils de paysans du Nil qui rêve de devenir architecte. Le garçon, qui a 14 ans et déjà de robustes épaules selon la romancière, la sèche et la console avant de savoir à qui il a affaire. Mais Hatchepsout lui est reconnaissante de s’être intéressée à sa personne plus qu’à son titre et elle lui voue une fidélité qui durera jusqu’à la fin de sa vie.

Entreprenant son papa pharaon qui ne peut rien lui refuser, elle fait de Semnout un apprenti architecte auprès du plus grand du temps, puis son vizir, le second du pouvoir après elle lorsqu’elle assure la régence après la mort de son époux Touthmôsis II. Elle aurait pu l’épouser, le faisant pharaon qu’on sort, mais elle reste fidèle aussi à la tradition qui veut que la détentrice du sang royal se marie de préférence avec un demi-sang royal, en l’occurrence son frère issu d’une autre mère puis, au décès de celui-ci par maladie, le fils, son neveu. Car elle-même n’a eu que deux filles de sa liaison avec Touthmôsis II et celui-ci a dû faire d’une danseuse sa seconde épouse officielle pour engendrer un fils.

Ledit neveu, futur Touthmôsis III qui ressemble à son grand-père Touthmôsis 1er, aurait bien épousé à 17 ans sa tante, à la mort de son père, mais Hatchepsout de vingt ans plus âgée a refusé. Elle voulait régner seule encore un petit peu de temps tout en admirant la force, la vitalité et le sens politique du garçon. Ce n’est que quelques années plus tard que, devenu jeune homme athlétique et bon guerrier, Touthmôsis s’est lassé d’attendre et a fait assassiner ses soutiens, à commencer par Semnout, avant de l’engager à se retirer du pouvoir. Elle a donc bu la coupe – empoisonnée comme il se doit.

Hatchepsout jeune a conduit les troupes à la guerre et a combattu elle-même sur un char lorsqu’elle n’était encore que princesse héritière. Son seul amour, hors son père, a été pour Semnout par qui elle a fait construire son tombeau, le complexe de temple de Deir-el-Bahari qui se fond avec la falaise, face à Louxor.

Un beau roman de rêve, de pouvoir et d’amour, dans lequel manque un peu de la sensualité du Nil – mais l’époque de sa parution était encore imbibée de la morale coincée évacuée par 1968 mais qui, malheureusement, revient.

Pauline Gedge, La dame du Nil (Child of the Morning), 1977, Balland 1980, 404 pages, occasion €1.68 ou J’ai lu 2 tomes, €19.00  

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Thierry Schwab, Optima 2121

Je m’étais évertué moi-même aux prévisions séculaires en février 2013. Quant à la science aujourd’hui, elle observe que l’être humain pourrait vivre au maximum 150 ans. Thierry Schwab se lance à son tour dans un roman d’anticipation toujours curieux à lire.

Son narrateur de 30 ans, journaliste scientifique qui a officié à New York et à Shanghai avant de revenir à Paris, s’est passionné depuis l’enfance pour les deux bouts du monde limité de nos perceptions : un télescope à 10 ans et un microscope vers 12 ans lui ont ouvert des voies inouïes. « Contrairement au sens commun, la théorie des quantas et la relativité montrent que le temps ne s’écoule pas toujours du passé vers le futur, de la cause vers l’effet, mais parfois dans l’autre sens », lui dit dès la page 13 un physicien de renom nommé Maréchal. Puisqu’il est célibataire, sans famille et sans enfants, le savant dès la page suivante lui « propose, en toute simplicité, d’être le cobaye de sa première expérience de voyage dans le temps »: un voyage dans le futur ! Il va passer six mois dans un siècle, rien de moins.

Mais quelle langue parler ? comment s’habiller ? avec quoi payer ? Pas facile d’envisager le futur à trois générations de soi. Le jean-baskets-chemise blanche sera-t-il toujours de mise ? L’anglais et le chinois mandarin auront-ils conquis la langue usuelle ? Le dollar et le yuan auront-ils encore cours – et avec les billets actuels ?

Depuis un bosquet du parc Montsouris, d’où il a été projeté, le narrateur observe que les plantes sont luxuriantes car le climat s’est nettement réchauffé, mais surtout que « l’avenue René Coty [est] curieusement rebaptisée avenue Gao Zeng Hu » p.29. La langue usuelle est de l’anglais mâtiné de chinois. Personne ne travaille plus et chacun est équipé d’un « Personal Identification and Communication Chip » (p.37) pour payer avec une allocation mensuelle égalitaire, communiquer par Optinet, « lire » des vooks (books movies en 5D – d’ailleurs, plus personne n’écrit à la main), voyager en cairs ou en rocklane… ou en virtuel confortable. Tout le monde est dans la Base – et surveillé. Les femmes sont entreprenantes et toujours jeunes, puisque sa première rencontre humaine, hors robots, a 102 ans et le baise immédiatement. Heureux monde où tout est libre si l’on reste dans les clous ! Mais les gens sont métissés et plutôt noirs, quant aux révoltés, ils sont « déconnectés », sans accès numérique, et doivent se débrouiller dans un monde où la technique est reine.

Les enfants ? éradiqués par référendum. Le travail ? éradiqué par les robots. La propriété ? éradiquée par la location de tout. La mort ? éradiquée par la science – sauf catastrophes naturelles, mais bien surveillées. Les meurtres et assassinats ? éradiqués par l’IA qui surveille tout. Les pulsions agressives ? éradiquées par opération nano-chirurgicale. Les guerres ? éradiquées par un seul pays sur la planète, Optima (après trois guerres régionales), avec un seul gouvernement (à la Maison jaune à Pékin avec une femme à sa tête) – en bref tout l’inverse du XXIe siècle. La démocratie aussi a changé, avec la baisse du QI général et les infox qui l’ont déconsidérée. La production artiste est assurée désormais en majorité par les robots, tout comme les oiseaux dans le ciel et les poissons dans les mers, mais je vous laisse découvrir le nouveau monde, c’est assez édifiant.

Les gens vivent donc en Nirvana, puisque « ces souffrances de tous ordres qui ont accablé l’humanité durant des millénaires, même si elles contribuaient, pour certains philosophes, au sel de la vie, car, faisaient-il remarquer, comment apprécier le bonheur si l’on ignore son contraire, n’ont plus cours depuis longtemps » p.96. Un Conservatoire du malheur permet de s’en souvenir – et sert de condamnation aux malfaisants : les visiteurs tournent une manette et constatent les douleurs infligées dans les différentes salles de condamnation. Du vrai supplice chinois !

Et Dieu dans tout ça ? Pour ceux qui y croient, c’est un peu surprenant mais logique : plus de labeur à la sueur de son front, plus d’enfantement dans la douleur, plus de crainte de l’au-delà… Une planète à l’équilibre, l’immortalité quasi certaine, la vie au paradis. « La réincarnation, l’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà ou la crainte d’un châtiment terrible non plus. Et ainsi les raisons de croire en une puissance divine se dissolvent dans le bien-être général, comme par un jour d’été les nuages s’effilochent dans l’azur » p.160. Mais si l’humanité n’est plus si humaine, quel est le nouveau dieu ? Ne serait-ce pas celui qui permet le paradis aux humains décadents ?

Pour le savoir, lisez ce roman d’anticipation. En prolongeant les tendances d’aujourd’hui avec leurs conséquences, il met au jour certaines contradictions et certains choix que l’on n’aurait jamais imaginés. Et il décrit le grain de sable dans l’utopie : une passion… mortifère.

Thierry Schwab, Optima 2121 – Le monde dans cent ans, si proche, si différent, avril 2021, éditions de l’Ombre rouge, 264 pages, €18.00

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com ou sur LinkedIn

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Cul, culte, culture

Non, je ne bafouille pas, ni ne cherche une traduction originale de Ku Klux Klan. J’observe avec émerveillement combien la langue française, en rajoutant à chaque fois une syllabe, parvient à dire l’évolution du cerveau humain, du processus de civilisation.

• Le cul, c’est la base réflexe, le conditionné des instincts. Bouffer, baiser, dormir en paix sont les dispositions biologiques héréditaires : s’alimenter, se reproduire, se protéger.

• Le culte va au-delà. Il s’agit de rendre grâce et de prier les puissances pour ce qui s’offre et ce qui arrive. Il s’agit de croire qui l’on veut suivre et d’écouter ses avis. Il s’agit d’organiser son monde en ordre au tour de soi.

La culture ne vient qu’ensuite, pour ceux qui ont la chance d’avoir été “cultivés” comme on dit d’un jardin. Elle est réflexion, ce qui signifie miroir, retour d’expérience de ce qu’on fait, retour sur soi-même de ce qu’on pense.

Le cul est éternellement reproduit à l’identique ; le culte se transmet sans guère de changements sur des millénaires ; seule la culture évolue et est cumulative.

Pascal distinguait « trois ordres de différents genres » : sagesse, esprit et chair (Pensées, 103). « L’esprit a son ordre, qui est par principes et démonstrations ; le cœur en a un autre. » (322) Et le corps est d’ordre de la nature. « Tous les corps et tous les esprits ensemble ne sauraient produire un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d’un autre ordre tout surnaturel. »

Nietzsche nous fait découvrir les trois métamorphoses de l’homme : « comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1). Il évoque ainsi l’esclave qui suit aveuglément, le révolté plein de ressentiment qui s’oppose à tout pour exister, enfin l’homme régénéré, créateur, neuf, osant penser par lui-même.

La neurobiologie contemporaine distingue dans le cerveau ce qui ressort du moteur, de l’émotion, du cognitif (ou dit plus savamment : contrôle sensoriel, contextuel et épisodique).

Cul, culte et culture, autrement dit les instincts, les passions et l’intelligence.

L’esprit domine et maîtrise – mais il ne peut rien sans désirs (énergie vitale), ni amours (passionnés). Les Lumières selon Kant en 1784 sont une audace de penser par soi-même, un relativisme qui observe plutôt que d’affirmer, enfin un processus toujours à reprendre avec chaque enfant, dans chaque société, à chaque époque.

Mais si la culture se réduit au culte comme les religions revivifiées voudraient nous y inciter ou se résume au cul comme le divertissement marchand nous l’impose, alors nous sommes perdus !

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Voltaire, Traité sur la tolérance

Tout commence par l’affaire Calas à Toulouse le 13 octobre 1761. Dans une famille protestante, le père est accusé d’avoir tué son premier fils de 28 ans « parce qu’il » voulait se convertir au catholicisme. La rumeur publique enfle et exige des treize juges qu’ils condamnent à mort ceux qui restent, le père, la mère, le fils cadet, l’ami présent, la servante. Le tribunal condamne après enquête, mais seulement le père, à être torturé puis roué avant d’agoniser deux heures (au cas où il avouerait) puis étranglé. Mais il n’avoue rien, il est innocent, le fils aîné s’est probablement suicidé par pendaison tout seul par dépit de n’être pas reconnu professionnellement par la société (il voulait devenir avocat, ce qui était impossible à un protestant), ni par son père qui le voulait boutiquier comme lui. Voltaire en fait le scandale du siècle, le procès de l’Intolérance, qu’il attribue aux Jésuites affidés du pape et à l’Eglise soucieuse de terroriser les fidèles pour mieux les tenir.

L’écrivain en fait un « Traité » qui est plus pamphlet qu’une réflexion philosophique, un écrit « à la française » empli de raisonnements et d’ironie qui en appelle à la liberté (pourvu qu’elle ne menace pas les autres) et au bon sens (si mal partagé par les croyants poussés au fanatisme). Mais le « traité » s’arrête à l’exposé des faits et à la revue des recherches, comme on dirait aujourd’hui. La thèse n’est pas écrite qui ferait de la tolérance un souverain bien pour telle et telle raison. Ce livre est plus un placet pour agiter l’opinion publique « éclairée », juxtaposant des pièces en faveur de la révision du jugement auprès du Conseil du Roy – qui annule la sentence après nouvelle enquête en 1765.

La rhétorique « à la française » (qui subsiste en nos journaux intellos) consiste tout d’abord à remonter aux calendes grecques sur le sujet en question – au contraire des journaux anglo-saxons qui ouvrent toujours leurs articles sur le vif du sujet : les faits en premier et les hypothèses d’explication à la fin. Voltaire se préoccupe donc d’aller voir comment les peuples anciens étaient intolérants ou pas. Puis, dès que les chrétiens furent en nombre, si ce n’est pas de leur côté que l’intolérance fut la plus grande : en effet, le propre d’un croyant est de mettre au-dessus de tout son dieu et sa foi, récusant toute critique, tout aménagement et toute raison. C’est ainsi que « les martyrs » sous l’empire romain étaient de mauvais citoyens qui refusaient les rites de la société dans laquelle ils vivaient alors « qu’il n’y a, si je ne me trompe, que peu de passages dans les Evangiles dont l’esprit persécuteur ait pu inférer que l’intolérance, la contrainte, sont légitimes » chap. XIV. Les martyrs chrétiens se mettaient hors de leur société, rêvant au royaume des cieux. Les y expédier était presque leur rendre service, ironise Voltaire, mais l’intolérance était avant tout de leur côté bien loin de la raison naturelle humaine : « Si vous voulez qu’on tolère ici votre doctrine, fait dire Voltaire par un mandarin chinois à deux chrétiens, un aumônier danois et un jésuite qui se battaient, commencez par n’être ni intolérants ni intolérables » (chap. XIX). Cette maxime joliment frappée pourrait s’appliquer avec bonheur aux extrémistes de l’islam aujourd’hui. Du temps de Voltaire, l’Eglise et les sectes ecclésiales (telle les Jésuites) en ont rajouté comme eux sur le Dogme et son respect à la lettre – pour imposer leur pouvoir sur les âmes, suscitant ces guerres de religion qui ont fait tant de mal à l’Europe.

Plus que la tolérance, c’est donc la liberté que prône déjà Voltaire : celle de croire sans imposer, celle de penser sans être condamné, celle d’exercer une profession sans donner des gages de sa foi. Ce qui veut dire concrètement la séparation des Eglises et de l’Etat comme John Locke l’exhortait, l’épuration de la religion de tout ce qui est impur et malsain, accumulé par les siècles d’obscurantisme et de cléricalisme, et le droit laissé à chaque citoyen de ne croire que sa raison. Plus le rire, que les caricaturistes illustrent de nos jours contre la plus fanatique de toutes les dérives religieuses : « Ce ridicule est une puissante barrière contre les extravagances de tous les sectaires » chap. 5, croit Voltaire.

Au fond, Jean-Marie Arouet ne propose pas moins qu’un vaste programme pour lequel il faudra attendre 1789 afin d’en connaître un début de réalisation, mais qui est sans cesse à recommencer car toute croyance tend à dégénérer en fanatisme (le complot sous Robespierre, les Ultras à la Restauration, l’anarchisme fin XIXe, le communisme et le fascisme au XXe siècle, l’islamisme et le politiquement correct offensé au XXIe siècle). L’universel de la raison naturelle, la tempérance humaine raisonnable, reste un idéal jamais atteint.

Voltaire, Traité sur la tolérance à l’occasion de la mort de Jean Calas, 1763, Flammarion GR 1993, 193 pages, €4.90 e-book Kindle €1.99

Voir pour les détails juridiques du temps la note de Dominique Inchauspé, sur l’affaire Calas et Voltaire. L’auteur est avocat au barreau de Paris et auteur de L’intellectuel fourvoyé, Voltaire et l’affaire Sirven, publié en 2004.

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Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier

Diamond est biologiste de l’évolution de formation, géographe d’enseignement, ornithologue de pratique et anthropologue depuis sa retraite des universités américaines. Il écrit des livres, de gros pavés fournis de réflexions et étayés de références qui pensent le monde humain à l’américaine, c’est-à-dire pragmatique, en partant du terrain. Nous sommes loin des théories à la françaises qui veulent, à chaque auteur, réécrire une bible et refaire le monde comme il devrait être, « économique, social et environnemental » selon la dernière religion à la mode. Chez Diamond, il s’agit de constater, de comparer, d’évaluer ce qui est et non ce qui devrait.

En onze chapitres, chacun pourra trouver son intérêt humain pour réfléchir sur la paix et la guerre, les jeunes et les vieux, le danger et la réponse, la religion, la langue et la santé. D’un abord plutôt rébarbatif au départ par le nombre de pages et le style un peu fastidieux du Prologue, le livre se lit ensuite aisément tant l’auteur est bavard, écrivant prof comme il parle à l’oral, les anecdotes s’insérant parmi les observations d’études. Vous pouvez lire ce livre du début à la fin comme j’aime le faire, ou choisir un chapitre qui vous tient à cœur et le lire particulièrement – vous trouverez toujours votre provende.

Pour lui, qui a vécu « 7% » d’une cinquantaine d’années de vie professionnelle au contact des sociétés de chasseurs-cueilleurs néo-guinéens pour étudier les oiseaux, les écarts à la société moderne sont nombreux. Mais non, « ce n’était pas mieux avant », prouve-t-il ; et non, « la vie écologique n’est pas la plus sûre ni la plus confortable humainement », montre-t-il. Il y a du bon et du mauvais – comme toujours dans tout – contrairement à ce que « croient » les ayatollahs des yakas qui veulent « penser le monde d’après » avec les lunettes myopes de leur quartier huppé autour de la Sorbonne ou leur garni hédoniste près de Vincennes.

Sa réflexion est née d’une rencontre à l’aéroport de Los Angeles, alors qu’il s’envolait pour la Nouvelle-Guinée une fois de plus. Il a vu un jeune pilote papou accompagner son vieux père papou tradi et a songé que le grand-père n’avait jamais connu de Blancs ni le monde extérieur avant une exploration de 1931. Dès lors, les sociétés de Nouvelle-Guinée sont un conservatoire aujourd’hui d’expériences et de modes de vie telles qu’elles ont régné durant plus de 100 000 ans, alors que l’humain, Sapiens ou Neandertal vivait en chasseur-cueilleur. Ce n’est que vers 11 000 ans avant le présent qu’est apparue l’agriculture, donc la stabilité sur les terres, la cohabitation avec les animaux d’élevage, donc certaines maladies induites dont les zoonoses et les épidémies, l’intolérance au lactose, l’obésité due aux sucres, l’excès de viande ou, au contraire, les famines dues à de mauvaises récoltes en démographie trop abondante et les guerres de territoire. Et seulement 5400 ans pour les premiers Etats qui ont pacifié les relations entre familles, clans et tribus par le monopole de la violence légitime et la redistribution des surplus alimentaires.

« Il ne faudrait pas idéaliser la vie traditionnelle ; le monde moderne offre d’immenses avantages. Il n’est pas vrai que les citoyens des sociétés occidentales fuient en grand nombre les outils en acier, l’hygiène, le confort matériel et la paix imposée par l’Etat, et tentent de retourner à une vie idyllique de chasse et de cueillette », dit carrément l’auteur p.688, au terme d’une analyse documentée de ce qu’il affirme. « En fait, le sens dominant du changement montre que les chasseurs-cueilleurs et les petits fermiers qui connaissent leur mode de vie traditionnel, mais sont également témoins d’un style de vie occidentalisé, cherchent à appartenir au monde moderne ». La sécurité, la nourriture, la santé, l’enseignement, une vie plus longue et « la fréquence bien moins grande de connaître de son vivant la mort de ses enfants » sont inappréciables. Les éleveurs de chèvres qui sont allés vivre à moitié nus au Larzac dans les années 1970 en sont bien revenus ; ne sont restés que ceux qui se sont intégrés comme paysans syndiqués aptes à négocier avec le monde moderne. Et le commerce, contrairement à ce que croient les théoriciens gauchistes, est avant tout relations « politiques et sociales » p.106, pour éviter la guerre, pas pure et simple « domination » ou « exploitation » comme le voudrait la vulgate.

Cela ne signifie pas que la vie traditionnelle n’ait pas ses bons côtés. Pas de solitude chez les chasseurs-cueilleurs mais des liens sociaux très forts durant toute la vie (sauf à l’extrême vieillesse – autour de 50 à 60 ans – lorsque vous devenez inutiles et une charge en cas de disette ou de nomadisme : là on vous tue ou on vous laisse mourir selon la tradition). Les enfants sont plus débrouillards, plus sociaux et plus créatifs en société traditionnelle, contrairement à nos petits princes égoïstes conservés en tour d’ivoire devant des jeux vidéo, à qui l’on apprend qu’il faut avant tout « gagner » et « être le meilleur » au détriment des autres, quitte à leur marcher dessus, les laissant ignares vis-à-vis du sexe (un tabou dans les religions du Livre !) contrairement à la promiscuité d’expériences des sociétés traditionnelles. Les « caractéristiques de l’enfance chez les chasseurs-cueilleurs, mettent beaucoup d’entre nous mal à l’aise, comme la permissivité des jeux sexuels, avoue l’auteur, quoiqu’il puisse être difficile de démontrer qu’elles sont réellement nocives aux enfants » p.325.

« Ce que nous apprend le monde d’hier c’est, entre autres choses, d’être conscients de certains bienfaits de nos société contemporaines, si dénigrées par ailleurs », conclut l’auteur à la 688ème page. La guerre chronique, les infanticides et l’abandon des personnes âgées entre autres. En revanche, nous pouvons prendre exemple sur leur régime alimentaire, pauvre en sel et en sucre et plus riches en fruits, légumes et fibres variées. De même certaines pratiques pour l’éducation des enfants sont à retenir comme le sevrage tardif pour la sécurité affective, transporter les bébés sur le ventre pour qu’ils voient le monde comme l’adulte, l’alloparentalité (les contacts fréquents des enfants depuis tout petit avec d’autres adultes bienveillants que les seuls parents), l’encouragement au bricolage et à l’exploration (sous surveillance), le bilinguisme qui enrichit la réflexion (et retarderait de la maladie d’Alzheimer), les groupes d’âges différents pour une éducation par l’exemple des immédiatement plus grands et le souci de protection des plus petits par les plus grands. Ou encore « la paranoïa constructive » qui est la traduction savante de la simple prudence qui consiste – non pas à avoir peur de tout – mais de considérer les expériences comme des avertissements pour éviter les erreurs. Ce ne sont que les principaux exemples, qui sont plus nombreux encore, dont le rôle des religions, et qui donnent à penser utilement le monde « d’après », loin des grandes théories hors sol du banal intello.

Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier – Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles (The World Until Yesterday), 2012, Folio essais 2014, 767 pages, €10.90 e-book Kindle €9.99

Déjà chroniqué en 2014 : Effondrement de Jared Diamond sur ce blog

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Jean Delumeau, Guetter l’aurore

L’historien du monde moderne, professeur honoraire au Collège de France, a raison : même aujourd’hui non-croyants bien qu’élevés par le catéchisme, le patronage, les scouts et l’aumônerie, nous avons été élevés dans le sérail d’une société majoritairement chrétienne et catholique en France. Sa culture nous a façonnés, bercés, instruits. Ce que de nombreux « laïcs » revendiqués ne savent pas est que « l’humanitaire » ou « le socialisme » sont imprégnés du message évangélique, que les réflexes de « la morale » et donc du droit occidental sont imbibés de la tradition chrétienne. Même Voltaire croyait en un Dieu Grand horloger, même Descartes croyait qu’in fine tout vient de Dieu et Einsteins que Dieu ne joue pas aux dés (donc qu’il n’y a pas de hasard).

Cela dit, l’essai du professeur pour un christianisme de demain est plutôt décevant pour qui ne croit pas déjà dans l’Eglise. Il dit aux bourgeois catholiques de France ce qu’ils ont envie d’entendre mais cela ne fait pas avancer les choses d’un pouce : Rome n’a rien à faire des bourgeois catholiques français. « Contrairement aux autres religions de la planète, il [le christianisme] a été mouvement et innovation. Ce fut sa force. Il doit continuer dans cette voie » p.8. Malgré la réaction antimoderne à la Révolution jusque sous Pétain, il y eut Vatican II et, plus encore, Jean-Paul II. Sauf qu’espérer un changement d’une Eglise catholique gouvernée par un aréopage de cacochymes, tous mâles et célibataires, heureux d’être au pouvoir et ne voulant surtout pas changer reste un vœu… pieux.

En onze chapitres, Jean Delumeau veut prendre en compte les objections actuelles au christianisme. Le christianisme va-t-il mourir ? Non, deux milliards de chrétiens dont un milliard de catholiques dans le monde, ce n’est pas rien. Le renouveau évangélique et charismatique fait la vitalité du christianisme aujourd’hui – mais il a lieu sur les continents africain et sud-américain, assez loin du centre du pouvoir hiérarchique et centralisé où le pape est réputé (depuis le XIXe siècle) « infaillible ». La compétition sur les victimes ? Certes il y a eu les croisades, l’Inquisition et les bûchers d’hérétiques, la colonisation, mais l’auteur rappelle que le XXe siècle a tué plus de chrétiens que tous les autres siècles avant lui, entre communisme, nazisme, islamisme, extrême-droite sud-américaine et nationalismes ethniques (Rwanda). La querelle avec la science ? Galilée a été réhabilité en… 1992 (seulement !) mais le savoir scientifique est humble et limité face à l’univers immense et à l’émerveillement devant la création. Alors « Dieu » garde sa place, avant le Big Bang et par la complexification du vivant jusqu’à « la conscience » – jusqu’à montrer peut-être un « projet » (un Dessein intelligent ?). Rien de très neuf.

De même que sur la lecture de la Bible, qui ne doit plus être « naïve » mais prendre en compte les travaux des historiens et des linguistes. La lecture de l’Ancien comme du Nouveau testament ne doit plus être littérale, « fondamentaliste », mais prendre en compte les paraboles, les « signes ». Les évangiles sont une reconstruction didactique de son enseignement à partir de la certitude de sa résurrection. « Il s’agissait moins pour leurs auteurs de suivre Jésus pas à pas dans les temps et les lieux de sa prédication que de regrouper ses paroles et ses gestes pour que s’en dégage un message exceptionnel auquel la Résurrection donnait son sens » p.157. Un storytelling à usage de marketing en quelque sorte. Dans la réalité, Jésus a très probablement eu des frères et des sœurs (ou demi-frères et sœurs). « La défiance postérieure à l’égard de la sexualité et la surévaluation de la virginité auraient ensuite conduit l’Eglise à privilégier la virginité perpétuelle de Marie. Mais le dogme de l’Incarnation du Sauveur ne postule nullement que Jésus, « fils premier-né » de Marie, n’ait pas été l’aîné d’une famille nombreuse, comme il y en avait beaucoup à l’époque » p.166. Les « miracles » font sens symbolique plus qu’ils ne sont de la magie.

Ce qui choque aujourd’hui les peuples déchristianisés mais devenus adultes est le contraste scandaleux entre la morale sexuelle rigoriste (et inadaptée à notre temps) prônée par les prêtres des églises – et la conduite réelle des mêmes, chargés de faire entendre la « bonne » parole. Pourquoi cette obsession du sexe de la part du monde ecclésiastique ? L’église catholique comme les églises protestante ont cette monomanie, peut-être contaminés au-delà du raisonnable par une certaine psychanalyse. Dieu est amour, pas sexe ; le sexe n’est qu’un véhicule de l’amour, pas le moindre mais pas le seul (heureusement pour les enfants…). L’auteur ne le rappelle que trop légèrement, même s’il s’appesantit sur « le péché originel » qui n’est ni un péché en soi faute d’avoir été pleinement conscient dans l’innocence du Paradis, ni une culpabilité héréditaire que Jésus récuse. D’ailleurs, il n’existe pas dans les Evangiles, ce sont saint Paul puis saint Augustin qui ont fait monter la sauce pour faire peur. L’auteur passe aussi de façon superficielle sur « le mystère du mal » qui serait une « loi naturelle » qui a toujours été là et sur laquelle on ne peut rien dire – sinon qu’être « humain » est justement de résister au mal (et que Dieu « souffre avec nous »). Le bien existe aussi, même si l’on n’en parle pas plus que des trains qui arrivent à l’heure. « La bonté est plus profonde que le mal ».

Jean Delumeau en appelle à la réconciliation entre les différentes églises du même christianisme. Sans nier leurs particularités, elles pourraient dialoguer et cesser de se combattre. Comme dans l’islam, la zizanie (fitna) reste la pire des choses humaines. Vœu pieux, comme le reste de ses incantations rituelles vers la « fraternité », le « partage », la « collégialité », et ainsi de suite. L’espérance reste la racine du chrétien, même si « la compassion » apparaît comme le socle de toutes les religions universelles, les religions du Livre comme le bouddhisme. Pour faire communauté, les chrétiens, surtout catholiques, doivent abandonner la pompe et la hiérarchie romaines, s’ouvrir aux femmes et aux laïcs, devenir plus proches de fidèles et de leurs attentes.

On attend. L’essai date déjà de 2003…

Jean Delumeau, Guetter l’aurore – un christianisme pour demain, 2003, Grasset, 284 pages, €9.53 e-book Kindle €5.99

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Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant

L’auteur de La guerre de France et d’Islamisme radical comment sortir de l’impasse, aime à prendre prétexte des faits d’actualité brûlante pour en faire des romans ou des essais. C’est le tour aujourd’hui de l’intolérance « raciale » que les bobos de gauche euphémisent en « racialisée » ou « islamophobie ». Mais qui donc parle de race sinon ceux qui font semblant d’être contre tout en affirmant sans concession la leur ?

Il n’est que d’écouter la rumeur qui monte des universités, ces poubelles où la jeunesse se morfond en premier cycle, laissée à elle-même et brutalement traitée en « adulte » (c’est qu’elle a au moins 18 ans !) après des années lycées infantilisantes jusqu’au bout (même après 18 ans !). La diversité est une richesse si les différences – affirmées – ne sont pas « contre » mais « pour » : bâtir un avenir en commun par un présent partagé. Il n’en est évidemment rien avec cette mode imbécile venue des Etats-Unis perdus d’ignorance selon laquelle la culture de chacun n’est pas relative à soi mais une affirmation intolérante à toute différence. Il est choquant de penser autrement que soi et blessant de dire autre chose que son groupe. Les bien-pensants, hier bourgeois arrivés, sont inversés en racialisés exclu(sifs).

Les mouvements des minorités, qu’elles soient ethniques, religieuses ou sexuelles, ne se contentent plus de revendiquer leur droit à exister et à être respectée (ce qui est raisonnable) mais exigent désormais l’interdiction de toute expression contraire à leur conception unique des choses. La pensée unique, hier celle des bourgeois de gauche arrivés, est inversée en racialisme exclusif. D’où l’interdit sur un spectacle où des Blancs se griment en Noirs, la « dénonciation » à la Gestapo médiatique d’opinions qui ne caressent pas le poil islamiste dans le sens exigé, la hargne superstitieuse envers des dessins qui représentent Mahomet. Jusqu’à la décapitation en direct et en public d’un prof de collège par un égaré d’Allah qui se prend pour Dieu lui-même.

Samuel Meiersohn, le personnage de Moliner, est un Samuel Paty universitaire. Il suscite la haine d’une étudiante noire islamogauchiste qui exige agressivement de l’université pas moins que la création d’une zone réservée aux non-blancs pour « faire reculer leurs privilèges ». Un ghetto d’entre-soi où racialiser à l’aise, bien que le mot « race » ait été banni de la Constitution et que son expression soit « théoriquement » interdite par la loi. Mais la loi est aussi veule que ceux qui la servent, tout comme les règlements intérieurs des universités : est racisme tout ce qui va du Blanc aux autres mais phobie tout ce qui va des autres au Blanc. Les « victimes » ont forcément raison du fait de leur « race » : elles sont colorées, colonisées, dominées, violées, discriminées, ignorées… Le lumpen du lumpen-prolétariat réalisera l’Egalité rêvée – sans fin à venir – dans un métissage général du Noir aux blondes (mais si le Blond saute la Noire, il y a glapissement de viol) – dans l’intolérance totalitaire à quiconque ne pense pas comme la doxa. L’utopie est celle de 1984, un brin en retard si l’on y pense.

Pourtant Samuel est bienveillant à l’égard du monde qui va et se transforme. Sa maîtresse Jeannine El Bahr est une musulmane syrienne dont il respecte les interdits et ses étudiants sont pour lui le vivier de la recherche future. Mais l’exaltation identitaire – cette extrême-droite des ex-colonisés (ex depuis un demi-siècle…) – tourne en boucle, en délire fanatique. Pas question d’écouter l’autre mais le détruire ; pas question de garder l’esprit scientifique mais d’affirmer sans preuves ; pas question de conserver à l’université son statut de lieu où l’on débat mais d’exclure tous ceux qui portent une parole qui ne convient pas à la morale immédiate. Le roman délire dans le pire, la démission pétainiste de la société, la soumission veule des instances universitaires à l’Occupant islamiste, l’exclusion morale de Samuel par les autres profs qui « nuancent ». Cela se terminera mal, évidemment.

Comme notre société dans le futur proche ? Déjà les collégiens s’entretuent au couteau pour affirmer leur peau et leur territoire de bande sur le domaine « public ». Demain la guerre civile ? La lutte des races comme on disait la lutte des classes ? Le prétexte religieux pour des revendications de jalousie et d’envie ?

Le roman, publié initialement en autoédition a été remarqué par un véritable éditeur et ressort – en pleine actualité.

Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant, 2021, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 207 pages, €14.00 e-book Kindle €3.50

Les publications de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Demain l’identité

En politique, rien n’est jamais simple. Les sujets profonds surgissent lentement mais avec de plus en plus de force alors que les sujets d’actualité accaparent l’attention des médias et des politiciens. L’un de ces sujets profonds est celui de « l’identité ». Longtemps nié à gauche à cause des relents de rejet de l’Autre que le concept véhicule « par principe » (et la gauche est en adoration devant « les Principes »), trop pris en compte par la droite extrême qui en fait son sujet de prédilection mais le contamine par ses références au « nazisme » (ce point oméga de toute grimpée aux rideaux politique), l’identité n’en demeure pas moins le sujet profond qui va faire de plus en plus notre actualité.

Il semble que l’immigration en notre siècle ait remplacé la lutte des classes du siècle dernier : l’avenir radieux se lit sur les moteurs de recherche et plus dans les prophéties marxistes. Pour la gauche naïve, l’immigré est « la » victime par excellence, le lumpen-prolo qui fait désormais l’Histoire après l’ouvrier (embourgeoisé), le symbole d’une « égalité » sans cesse repoussée et toujours à conquérir. La fondation socialiste Terra Nova, dans une célèbre étude retirée soigneusement depuis de ses archives numériques (Projet 2012, Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? citée dans l’une de mes notes), prônait à la gauche de s’appuyer sur les immigrés pour garder le pouvoir, au détriment des « classes populaires » de plus en plus tentées par l’extrême-droite. Quand le vote du peuple ne vous convient pas, changez de peuple.

Or ledit peuple se sent de plus en plus menacé dans son emploi, dans sa fiscalité, dans ses pratiques culturelles, dans sa démographie. En témoignent les Gilles et Jeannes des ronds points, mais aussi les Wotan au Capitole et la « Génération » identitaire sur le point d’être niée – interdite.

La mondialisation et la loi anglo-saxonne du fric ont tué des pans entiers de l’industrie européenne tandis que la technologie automatisait la production, forçait à la rationalisation, aux gains de productivité, et faisait grimper le niveau de formation requis pour tout emploi décent. Seules restent disponibles les métiers non-délocalisables, souvent de services, donc mal payés, et les métiers de haute volée dans l’ingénierie, la finance et la recherche. A moins d’être fonctionnaire – donc rester petit ou moyen.

Les exigences du « toujours plus » dans la protection sociale et les aides de toutes sortes votées par démagogie pour répondre aux « revendications » de la société et « des associations » creusent le déficit budgétaire, engageant à augmenter inexorablement les impôts bien avant le « quoi qu’il en coûte » à prétexte Covid. Hollande en a fait l’expérience, ce n’est pas la solution : faire « payer les riches » est peanuts en termes de rendement et faire payer les classes « moyennes » (pour Hollande, est riche qui gagne plus de 3500 € par mois) aigrit le plus grand nombre sans que jamais l’administration d’Etat n’apparaisse comme plus efficace… Les palinodies sur les masques, le gel, les blouses, les vaccins, en sont le dernier exemple en date, sans parler de « la justice » trop lente faute de moyens, de l’école qui forme de parfaits chômeurs, de l’université qui dérive vers la théologie et incite les meilleurs à tenter une « grande » école, de l’armée qui ne sait plus sur quel sein se dévouer (comme disait un ineffable directeur de banque à l’ancienne en 1981) au Mali et ailleurs faute d’objectif clair et de suivi politique – et ainsi de suite.

Quant à la culture, elle apparaît comme la dernière roue du carrosse technocratique au pouvoir sous Macron, pourtant le meilleur président que la France ait connu depuis des décennies. La culture est « pour les bobos », un vernis de musée et d’art contemporain, bien loin de son enracinement populaire fait de mythes et de littérature, de spectacle vivant et de concerts, de gastronomie au restaurant et de conversations de café, d’habitus et de vivre-ensemble.

La démographie, elle, menace. Le taux de fécondité « des Françaises » ne remplace pas la population puisqu’en-dessous du deux enfants par femme en âge de procréer fatidique (1.87 alors qu’il faudrait 2.1 ou 2.2 dans les faits pour compenser les décès par accidents et maladie). Quant au concept de « la Française », il comprend de plus en plus de femmes immigrées de la seconde ou de la troisième génération qui colorent un peu plus l’ensemble de la population par leur fécondité supérieure (à la troisième génération, leur fécondité statistique tend à s’assimiler). La protection sociale si généreuse des Etats européens depuis Bismarck ne pourra subsister avec moins d’enfants et plus de retraités, avec plus de chômeurs non-cotisants entre les deux. L’immigration apparaît comme la solution la plus facile mais l’Allemagne sera au tiers non-allemande d’ici 2040 et l’Afrique, qui explose démographiquement, risque d’exporter environ 200 millions de Noirs en Europe blanche avant la prochaine génération. La hantise du Grand remplacement à l’extrême-droite fait encore un brin rire car elle est plus imaginaire que réelle (7.4% de la population française est immigrée selon l’INSEE, les descendants nés français se cumulent cependant pour former près d’un quart de la population). Mais elle l’est de moins en moins car l’imaginaire est un puissant ressort réel de l’action politique. Trump l’a montré : agiter la peur de devenir minorité en son propre pays est très payant électoralement (malgré les inepties économiques, écologiques et diplomatiques par ailleurs).

Si les politiciens de tous bords en Europe ne prennent pas en compte de façon raisonnable et concrète la question de l’identité, ils se préparent une vague de radicalité et de populisme sans précédent. Il n’y a pas que l’économie, imbécile ! pourrait-on dire en paraphrasant à l’envers la phrase de Carville, si efficace dans la première campagne de Bill, Clinton. Il y a la hantise : celle de devenir marginal chez soi, déclassé économique, défié culturel, soumis au moralisme religieux venu d’ailleurs – en bref exclu du pouvoir de conduire son propre avenir.

C’est en Europe la différence entre les démocraties libérales et les illibérales. Les premières sont à l’ouest, les secondes à l’est. Les premières sont sûres d’elles-mêmes mais de moins en moins, les secondes n’en sont plus sûres du tout à cause de l’émigration de leur population jeune tentée par l’Eldorado économique allemand ou anglais. Les libérales accueillent l’immigration en tentant leur « assimilation » (de moins en moins bien acceptée par les « victimes » racisées ex-colonisée et soumises à Allah avant la loi), les secondes refusent toute multiculture au nom des traditions et de l’histoire. Mais est-il justifié de refuser aux démocraties d’Europe de l’est ces droits accordés trop volontiers en Europe de l’ouest aux allogènes ? Notamment le principal : le droit à leur identité ? Faudrait-il prôner des « accommodements raisonnables » envers Maghrébins et Turcs musulmans au nom du vivre-ensemble et les refuser aux Hongrois et Polonais catholiques dans l’Union européenne ?

La gauche a pour tendance de mépriser le bourgeois blanc, considéré comme privilégié dans l’Histoire, et de ne considérer que les « droits » revendiqués des minorités venues d’ailleurs, vues en victimes ; mais une réaction se fait jour au vu des attentats islamistes et du travail de sape contre la laïcité : l’immigration (surtout musulmane mais peut-être aussi un jour chinoise) pourrait bien miner la culture démocratique en introduisant des pratiques culturelles et sociales contraires à la laïcité, au droit des femmes, aux coutumes alimentaires et vestimentaires, au vote pour élire des représentants. Si les Algériens réclament en Algérie des droits à la française, les Chinois préfèrent peut-être pour leur santé et pour l’économie l’efficacité collectiviste de Pékin aux hésitations et contestations de Paris.

La droite conservatrice a pour tendance de regretter le bon vieux temps de l’entre-soi et de la domination blanche sur le reste du monde ; mais un activisme positif se fait jour au vu du succès de Trump, de Xi Jinping, d’Erdogan et de Poutine en faveur de l’affirmation d’une culture historique occidentale (après tout pas pire qu’une autre) et de la religion chrétienne (après tout moins nocive depuis deux siècles que d’autres).

Entre les deux le centre, qui préfère s’adapter avec le temps et expérimenter l’équilibre.

Et « les écologistes » qui sont une nébuleuse de sectes et de sous-sectes en France, pas un parti homogène. Leurs succès électoraux s’accomplissent plus « contre » que « pour » tant leur programme apparaît autoritariste, de fatwas en fatwas : contre la viande dans les cantines, le sapin de Noël arbre mort, le tour de France macho et pollueur (tiens, rien sur le foot, pourtant bien plus macho ? – il est vrai que les équipes y sont plus « colorées »…). Mais leur aspiration à « un retour à » la vie paysanne, austère sans voyages, la consommation locale, la méfiance pour l’industrie et la surveillance Internet, le moralisme de clocher et la démocratie directe est peut-être l’antidote futur à l’immigration sauvage ? Décourager les migrants de venir vivre en communautés fermées à forte identité culturelle et sociale subsistant chichement à la sueur de leur front pourrait bien être la meilleure solution. Y a-t-il beaucoup de Latinos ou d’Afro-Américains chez les Mormons ? Chacun chez soi et la planète pour tous, les échanges réduits au minimum et l’exploitation à presque rien.

Il reste à régler la question des frontières, des institutions et du droit de vote, des droits de chacun. Mais surtout du nouveau modèle économique sans lequel rien ne sera socialement possible.

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Jacques Duquesne, Le diable

Le diable ne fait plus recette, à preuve : le livre de Jacques Duquesne n’est pas réédité. Mais le diable reste un mythe vendeur, à preuve : le nombre de titres qui portent son nom. C’est que la plus grande ruse du diable est qu’il n’existe pas. Ni dans la Bible, ni dans le présent. Il a été inventé par les sectes apocalyptiques juives qui ont précédé Jésus et adopté avec enthousiasme par les clercs qui voulaient assurer le pouvoir de leur Eglise chrétienne, tant catholique que protestante, et par l’islam. Mais entre les deux périodes, l’antiquité et l’aujourd’hui, le diable a fait jaser et bien du dégât !

Le fondateur du Point, en bon journaliste, compile ce que l’on sait du diable vu d’Europe. Il est plus lisible mais moins complet que le Que sais-je ? de Georges Minois, chroniqué sur ce blog, mais reste intéressant par l’histoire du concept. En fait, le diable est l’incarnation du Mal et le Mal est bien difficile à concevoir dès lors que le Dieu unique est créateur de toutes choses et infiniment bon. Il faut donc faire des acrobaties avec les faits vécus pour justifier Dieu, principe de tout. Le Mal aurait existé avant la Création, dans le chaos du tohu-bohu, selon la Genèse. Quant au serpent tentateur d’Eve, il ne serait qu’un serpent, créature de Dieu mais vile, pas un adversaire. Après le Nouveau testament, l’église fera du diable un ange déchu, jaloux de l’Homme créé par Dieu à son image et qui lui est préféré, ou bien trop orgueilleux pour ne pas se mesurer au Père, ou bien opposition de Sa Majesté pour opérer le contraste. Si la liberté est constitutive de l’amour, la liberté est le diable car elle est tentatrice, elle permet de penser par soi-même sans obéir forcément au Père et d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte qu’au Paradis.

La religion monothéiste a donc un problème avec le Mal, d’où l’invention commode du diable comme bouc émissaire – donc il a d’ailleurs les cornes, le velu et les pieds fourchus dans l’imagerie. Ce bouc émissaire va donc s’incarner sur cette terre en tous ceux que l’on ne veut plus voir : les déviants, les hérétiques, les mécréants, les sorcières. Ceux qui ne pensent pas comme vous et ceux qui s’adonnent au sexe car, définitivement, « la chair » est le péché suprême pour les religions du Livre : baiser est prendre du plaisir hors de Dieu, donner la vie un défi au Créateur. On brûlera Jeanne d’Arc parce qu’elle se déguise en homme et fait la guerre, on massacrera les musulmans car voués au démon, on fera bûcher des Cathares et autres Vaudois qui ne pensent pas le dogme comme l’Eglise le veut, on cramera les Templiers qui vivent dans l’entre soi mâle et sont trop riches pour être soumis, on mettra le feu aux femmes hystériques et nymphomanes qui l’ont déjà au cul et « rôtissent le balais ». L’Inquisition s’en donnera à cœur joie, avec minutes détaillées des turpitudes sexuelles et des recherches in vivo de la Marque diabolique sur le corps nu des accusées. Freud le dira, l’obsession sexuelle est un refoulement et le sadisme un défoulement.

Curieusement, alors que le diable a disparu et que l’on ne fait plus procès de sa pratique, la diabolisation et l’hystérie ne se sont jamais aussi bien portées. Dans un chapitre sur Possédés et exorcistes, l’auteur qui parle du passé semble parler du présent. Elisabeth de Ranfaing, « née en 1592 d’un père rustre et d’une mère frustrée, sadique et protectrice à l’excès (… qui) inculque à sa fille la peur du péché à commencer par celui de la chair » p.136 fonde Notre-Dame du Refuge pour les prostituées et « va jouer à la sainte comme elle a joué à la possédée ». L’auteur en appelle au docteur André Cuvelier pour observer que « beaucoup de névrosés trouvent dans l’exercice du pouvoir un équilibre souvent sans faille vis-à-vis de l’observateur extérieur, allant même jusqu’à susciter l’admiration et l’enthousiasme » p.137. C’est pas moi c’est l’Autre, le diable, son emprise. De quoi dégager sa propre responsabilité, trouver dans l’archange aux pieds fourchus un bouc émissaire commode – n’est-ce pas Madame Springora ? « D’ailleurs, toutes les possédées font dire à leur démone quand il parle par leur bouche qu’il est entré en elles contre leur volonté. Par traîtrise ». N’est-ce pas curieux de trouver autant de parallèles entre les possédées d’hier et les dénonciatrices aujourd’hui de faits d’il y a quarante ans ? Ne peut-on observer qu’il s’agit moins de mettre au jour des faits réels condamnables que de se faire mousser ?

Si « les enfants » doivent être protégés – et j’en suis le premier convaincu – il est nécessaire de définir à quel âge finit l’enfance, au risque d’infantiliser un peu plus la population déjà fort rabaissée par mépris de tous Ceux-qui-savent, « associations » comprises. Alors quoi, on réclame le droit de vote à 16 ans mais la majorité sexuelle consentie à 18 ? On veut enfermer la jeunesse pubère dès 12 ou 13 ans dans le confinement de « la loi » jusqu’à 15 ans révolus ? On veut créer un imprescriptible crime de guerre pour tout « viol » ou « inceste » à l’équivalence des massacres et des camps ? Autant encourager à tuer directement la gamine ou le gamin après l’acte car la loi sévit moins durement et la prescription reste. A quelles aberrations ces procès en sorcellerie à propos du sexe conduisent-elles…

Le droit engage la société pour longtemps et doit être réfléchi, pas laissé aux hystéries médiatiques et aux affolements gouvernementaux. Car oui, le diable est dans les détails.

Jacques Duquesne, Le diable, 2009, Plon, 236 pages, occasion €4.44 e-book Kindle €12.99

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Zapatistes au Chiapas

San Cristobal de las Casas est une ville espagnole, au plan colonial en damier autour de la place d’Armes. Fondée le 31 mars 1528 par le capitaine Diego de Mazariegos, elle a été baptisée du nom du saint patron local, Christophe, et du patronyme de l’évêque espagnol du Chiapas, protecteur des Indiens, Bartolomé de las Casas.

Le contentieux entre le Chiapas et l’état central ne date pas d’hier puisque, peu après le rattachement de la région au Mexique (elle dépendait de l’audience du Guatemala au temps de la colonie espagnole), la loi Lerdo privera, en 1856, les communautés indiennes de l’« ejido », ce territoire commun.

Cela entraînera déjà la révolte indienne des Chamulas en 1867. Pourtant, l’état du Chiapas est le plus gros producteur mexicain de café, cacao et bananes ; il produit 60% de l’électricité issue des barrages et la moitié du pétrole de l’Etat fédéral. Les réformes agraires n’ont jamais été appliquées dans cet état de grandes plantations où travaille une main d’œuvre indienne attachée au domaine par l’endettement permanent. La ville de San Cristobal de Las Casas est célèbre dans les media français pour avoir été le centre du soulèvement zapatiste qui a tenu en haleine la presse et l’opinion.

Le 1er janvier 1994, l’Ejercito Zapatista de Liberacion National (nous verrons souvent ce sigle EZLN tagué sur les murs), s’empare de San Cristobal avec un millier d’hommes cagoulés. Il demande la redistribution des pouvoirs et des ressources de l’Etat, trustées par quelques grandes fortunes. Chassés par l’armée, ils se réfugient dans la forêt d’où ils mènent quelques actions de guérilla. Un cessez-le-feu sera signé en 1995.

Cette révolte, menée par quelques intellectuels de Mexico, aidée par l’évêque et formée par des guérilleros guatémaltèques venus par la frontière voisine, fait référence à la tradition mexicaine comme au mouvement guevariste. Emiliano Zapata se rebelle en 1910 en faveur des paysans sans terre, allié à Pancho Villa, mais il sera vaincu par le général Carranza qui établira la nouvelle constitution de 1917. Ernesto Guevara, dit le « Che », est le théoricien de la guerre révolutionnaire et l’un des héros de l’indépendance de Cuba. Il avait aboli les grades dans l’armée révolutionnaire cubaine et se faisait seulement nommer « El Commandante ».

C’est par respect pour lui que le chef des Zapatistes du Chiapas s’est donc désigné comme « sous-commandant », un grade qui n’existe pas dans la hiérarchie militaire mexicaine. Il serait – mais rien n’a été établi avec certitude, selon Guillermo – un universitaire nommé Rafael Sebastian Guillen Vicente. Peut-être un nom de façade, même inventé pour donner quelque chose en pâture aux media…

La révolte zapatiste a des racines historiques qui datent de la colonisation et de la résistance des populations locales, protégées par la forêt tropicale et les frontières proches du Guatemala. Mais, plus récemment, la révolte tient en quelques facteurs qui se conjuguent :

1/ un état du Chiapas marginalisé dans la fédération mexicaine,
2/ une très forte hiérarchie sociale comme « naturalisée » en distinctions ethniques (« ladinos » blancs et grands propriétaires ; « mestizos » contremaîtres ou commerçants ou administrateurs moyens ; « indianos » considérés comme archaïques, bornés et paresseux),
3/ un clientélisme de l’Etat central envers l’élite propriétaire des grands domaines qui a envoyé l’armée dans les années 1970 pour expulser les familles indiennes squattant les grandes propriétés, malgré les décrets de Mexico pour partager les terres depuis 1917,
4/ une pauvreté persistante à la base, favorisée par l’accaparement historique des terres et sans aucun espoir d’en sortir malgré l’essor des productions locales (cacao, banane, pétrole),
5/ l’influence de la religion sur une population peu éduquée qui renforce sa croyance au miraculeux toujours possible, le soutien de l’évêque du Chiapas Monseigneur Samuel Ruiz, théologien de la libération, soutenu par des étudiants marxistes venus de Mexico et par les guérilleros de l’Unité Révolutionnaire Guatémaltèque.

La « théologie de la libération » partait d’un sentiment de solidarité fort chrétien avec les pauvres et les laissés pour compte. Mais, comme souvent, le mouvement même a perverti les principes d’origine pour devenir autre chose. En mars 1997, le cardinal Ratzinger, devenu Pape sous le nom de Benoît XVI, déclarait : « la théologie de la libération s’inscrivait dans un mouvement de l’histoire de notre temps. Notre vigilance s’est accrue du fait, aussi, qu’elle suscitait beaucoup d’espérance et d’idéalisme dans la jeunesse. Certes, les chrétiens doivent réaliser leur foi dans la vie politique et sociale, surtout dans des contextes de pauvreté et d’injustice. Mais la politisation de la théologie et la théologisation de la politique sont des dérives dangereuses et inacceptables. J’ai d’ailleurs été surpris que les défenseurs de la laïcité ne protestent pas davantage contre les prétentions de la théologie de la libération à dominer la vie politique ! » (L’Express 25.04.05 p.26)

Le « mouvement social », selon ses théoriciens, forcerait la conviction des élites raisonnables par la médiatisation internationale. Mais les révoltes de la faim n’ont jamais abouti à des mouvements structurés capables de peser dans la durée. Elles ont ce côté anarchiste du paysan attaché à sa commune, sans vision globale pour le pays, le fameux syndrome du « sac de pommes de terre » énoncé par Karl Marx à propos des paysans qui ont plébiscité le futur Napoléon III. « La 4ème guerre mondiale a commencé », déclarait emphatiquement en août 1997 le sous-commandant Marcos au Monde.

Il citait pêle-mêle « le libéralisme », « les marchés financiers », les « nouveaux maîtres du monde », « le mode de vie américain ». Il s’agissait, pour lui, d’établir ici et là des « poches de résistance » au « néolibéralisme » liées aux particularismes locaux, sans expliquer le moins de monde la contradiction entre le local et le global. Il avait seulement la foi en « la raison » contre la force, comme si Che Guevara et ses « foyers » d’insurrection étaient encore d’actualité, comme si cette stratégie révolutionnaire avait fait la preuve de son efficacité à terme. La date de l’insurrection du Chiapas, le 1er janvier 1994, a ainsi été choisie parce que l’entrée en vigueur du traité ALENA coïncidait avec le 35ème anniversaire de la révolution cubaine. Dix ans après la révolte zapatiste au Chiapas, force est de constater que la conjonction de la pacification du Guatemala et de la relative prospérité apportée au Mexique par l’ALENA, plus quelques mesures sociales de bon sens prises par l’Etat fédéral, ont réduit la révolte à peu de chose. Las ! L’utopie, c’est beau comme une enluminure, c’est exemplaire comme un mythe, voyez Gavroche ou Jeanne d’Arc – mais cela ne fait bouger l’histoire d’une société que si elle est déjà prête à basculer. Il manque au Mexique cette préparation au basculement, ce ressentiment socio-économique généralisé, cette perte d’espoir global cumulée à cette espérance sensée que fournirait un projet alternatif. Que peut-il donc élaborer comme projet positif, ce gauchisme romantique dont les restes fossilisés règnent toujours à Cuba ?

Que peut-il proposer de plus attractif que cette prospérité immédiate et concrète, liée au traité ALENA avec les Etats-Unis et le Canada ? On peut regretter ce prosaïsme de ménagère et de père de famille par principe, songer que la liberté de vivre à son rythme est une belle aspiration humaine – mais n’est-ce pas un luxe de riches ? La liberté ne prend tout son sens qu’avec la prospérité. Il est aisé et romantique d’être « gauchiste » dans nos sociétés repues sur lesquelles veillent des Etats policés, protecteurs de statuts et redistributeurs. Mais on ne va pas contre une société entière. Le poids démographique compte dans une démocratie, 8 millions d’Indiens sur 106 millions d’habitants ne vont pas renverser le régime. Mieux vaut négocier des réformes ponctuelles et concrètes que de se perdre dans les illusions du songe.

C’est ce qu’a fait le président Lula au Brésil comme tous ces nouveaux gouvernements de gauche qui naissent en Amérique du sud. Pragmatiques, ils ne confondent pas « l’ultralibéralisme » et l’économie de marché. Le premier serait le droit du plus fort interprété par les pétroliers texans et leurs idéologues néo-Cons (bien que le mot figure dans presque tous les discours, sa définition varie avec les interlocuteurs) ; la seconde est le seul outil efficace pour créer de la richesse (s’il en était un autre, cela se saurait). Point de capitalisme sans règles, le commerce a nécessité du droit et de l’Etat, tous les gens instruits le savent. Il faut donc aménager le capitalisme pour sa propre culture et adapter les mesures économiques pour qu’elles conjuguent efficacité et pragmatisme. Lula sait que le Brésil dépend de l’étranger pour ses échanges, donc pour sa richesse.

Il accepte alors les directives du FMI mais il les applique en souplesse et en faisant les compromis politiques nécessaires avec la société comme avec les financiers. Or, ce qui intéresse les financiers, ce n’est pas l’application dogmatique de principes libéraux (naïveté bien française véhiculée par des intellectuels en chambre) mais le risque qu’ils prennent en investissant les capitaux. Ils considèrent avant tout l’efficacité pratique des économies à produire de la richesse et des emplois, et celle de chaque entreprise à faire des bénéfices, à innover et à investir. Deng Xiao Ping, chinois et communiste, successeur de Mao, l’a parfaitement compris par cette remarque qui est devenue l’adage de la nouvelle Chine : « peu importe qu’un chat soit blanc ou jaune, pourvu qu’il attrape des souris. » Ce n’est pas l’idéologie qui crée des emplois et de la richesse pour tous, c’est l’économie adaptée à la société par des hommes politiques responsables de l’intérêt général. Le « Grand Bond en avant » a été une régression sans précédent et les Chinois l’ont toujours comme repoussoir ultime.

Quant à la sympathie internationale, « elle a été aliénée, me dit Guillermo, parce que le sous-commandant Marcos a soutenu le terrorisme de l’ETA, cela l’a déconsidéré. »

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Russie Etats-Unis, deux visions du monde

Les échecs sont un jeu de stratégie où placer ses pions ; le poker un jeu de bluff un peu télé-réalité. Poutine et Trump en caricature. D’où l’on peut conclure que les Russes dans l’histoire préfèrent l’échec tandis que les Yankees adorent repousser les frontières.

C’est que les premiers sont assis sur un territoire immense (qui va susciter les convoitises du mastodonte chinois dans le futur, à mon avis) et les seconds finalement déçus de trouver des limites (d’où la poussée vers l’espace et l’homme « transformé » mais aussi vers le « retour à » l’Amérique blanche des pionniers – qui n’existe plus – autrement dit l’avenir et le passé).

La Russie est à cheval sur l’Asie et a été soumise longtemps aux cavaliers des steppes mongoles avant de l’être aux invasions suédoise, napoléonienne et nazie. Le pays se vit donc dans l’imaginaire comme une forteresse assiégée bordée de frontières, ce qui le rapproche de l’Allemagne et l’éloigne de pays-îles plus individualistes comme l’Angleterre ou des Etats-Unis. Comme tous les opprimés, les Russes se veulent avenir radieux, Troisième Rome, régénérateurs du christianisme depuis les raskolniks, donc de l’Occident tout entier, perdu dans la dépravation et le métissage.

Les Américains, depuis le traumatisme du 11-Septembre, se sentent vulnérables comme les Russes. Pearl Harbor avait été un coup de semonce, mais situé à Hawaï et non sur le continent ; ce camouflet avait été effacé par la victoire sans appel à Hiroshima et Nagasaki et les armes nucléaires étaient pensées désormais comme dissuasives contre toute invasion. La ruse des bédouins a contourné le problème et abouti aux 3000 morts du World Trade Center et du Pentagone, attaqués simultanément par des avions civils détournés par des amateurs entrés illégalement et formés au pilotage en quelques mois par un système ultralibéral complaisant aux contrôles de sécurité trop bureaucratiques pour être efficaces.

Le poker protège moins que les échecs en cette nouvelle façon de se battre, d’où la psychose et la paranoïa américaine depuis cette date. Jusqu’à cette bouffonnerie du paon à la chevelure orange qui, durant quatre ans à la Maison Blanche, a sapé la démocratie et les institutions des Etats-Unis, encourageant les anarchistes et les libertariens surarmés à exercer leur égoïsme sacré selon la loi du plus fort. Trump a déconsidéré le modèle démocratique américain aux yeux du monde et fait de la lutte pour la vie l’alpha et l’oméga de toute sa politique, de la Corée du nord à la non-gestion de la pandémie (si moi je m’en suis sorti, du Covid, chacun peut s’en sortir ! – mais chacun a-t-il les mêmes moyens que le milliardaire président de se payer un traitement à 100 000 $ ?).

Ce pourquoi le dictateur de parti chinois et le colonel autoritaire du KGB russe ont beau jeu de rejeter « l’universalisme » revendiqué des valeurs démocratiques et autres droits de l’homme issus des révolutions néerlandaise, américaine et française. La Russie de Poutine se réaffirme tranquillement indépendante de cette idéologie universaliste. La science même redevient un champ de bataille idéologique. Le transhumanisme américain est présenté en Russie comme le prolongement du progressisme, visant à émanciper l’individu des contraintes de la nature humaine par son hybridation avec la machine. Le cosmisme russe lui est frontalement opposé comme une quête eschatologique de spiritualisation de l’humanité, guidée par une interprétation littérale des promesses bibliques de résurrection. Déclinaison pratique, le modèle de développement occidental se voit opposer la « mythologie technocratique » propre au modèle russe.

Pour Oswald Spengler, la culture est le devenir, le mouvement ; la civilisation est le devenu, l’aboutissement historique. Or dit-il, notre culture faustienne, alimentée par le désir et l’incessante exploration curieuse des choses, se meurt. Elle est désormais ‘civilisation’ : matérielle, matérialiste, comptable. C’est ce contre quoi s’élève la nouvelle idéologie russe. Mais, ajoute Spengler, toute organisation prend sur la liberté humaine, l’entreprise oblige à commander ou à exécuter, la vérité et les faits divorcent. Se séparent le prêtre, le savant et le philosophe qui vivent dans le monde des vérités – et le noble, le guerrier et l’aventurier (l’entrepreneur) qui vivent dans le monde des faits. Aux Etats-Unis comme en Russie. Donc le modèle russe spiritualiste n’est pas plus ouvert au futur que le modèle américain technique.

La vérité russe n’est pas la vérité américaine ou « universelle » ; elle vit dans un monde hanté de spiritualité plutôt que de matérialisme, des moines errants aux communistes militants, aujourd’hui « cosmistes ». La vérité yankee est « le prêtre-expert de la machine » comme le dit Spengler, où la croyance en la technique tend à devenir une religion de la matière comme le dit Nietzsche, de plus en plus loin de cette quête du vrai et de l’harmonie cosmique qui reste l’essence de la civilisation occidentale depuis les Grecs. D’où les dérives de la finance avec la mathématisation du monde, de l’économie avec les « modèles » abstraits qui évacuent l’humain, de la médecine qui se réduit aux gestes techniques en oubliant l’être qui anime le corps-machine, du système social qui fait vivre loin du travail comme des productions de nourriture, obligeant à prendre sans cesse les transports.

Quant à nous, Européens, nous comptons les points entre ces deux empires. Nous sommes portés en France à regarder du côté américain par affinité révolutionnaire, colonisation économique et contamination culturelle, tandis que les Allemands, les Suisses et peut-être les Italiens tendraient plutôt du côté russe, quoique les affaires commandent les comportements plus que les esprits. Nous sommes déstabilisés puisque, depuis vingt ans, les Yankees sont psychiquement malades, donc inaptes à créer un avenir crédible. Quant aux Russes, qui attirent les conservateurs et les activistes de la Contre-Révolution, ils ne proposent que l’autoritarisme où toute contestation se voit réprimée, toute opposition arrêtée ou empoisonnée.

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Vrai Hold up du faux Q

Connaissez-vous le Q ? C’est un pseudo yankee annonçant depuis 2017 l’Apocalypse de la chienlit soixantuitarde (permissive, démocrate, multiculturelle) et un coup d’état militaire aux Etats-Unis. Le grand Q ânon a un gros Qi, c’est du moins ce qu’il fait croire. Car il manipule le Complot comme un prophète des religions. Les gens ne savent pas qui est Q, c’est normal : en général ils sont assis dessus. Car le Q représente la bêtise au front de taureau selon Nietzsche, le terre à terre de la vache qui regarde avec crainte passer les trains, le faux bon sens qui délire.

Tout est Q, Freud l’avait déjà dit mais le faire péter conforte à la face du monde. Le culte du Q porte à l’obsession textuelle. Tout est bon pour exciter les instincts primaires qui font surgir les émotions ; l’esprit est alors court-circuité, submergé par l’affect. On ne raisonne plus, on résonne – comme une cloche – sous les battements à l’unisson de la bande. Au culte on psalmodie, au Q on ânonne, en chœur, en cœur, la bouche en Q de poule.

Car il s’agit d’horreur qui vous saisit à l’énoncé des faux faits des vrais Q : quoi, des enfants enlevés, gardés captifs, évidemment violés, puis saignés pour obtenir un élixir de longue vie ? Comment ne pas compatir, comment ne pas céder au saisissement ? Même si tout est inventé, sexuellement fantasmé, même si aucune enquête, ni policière ni journalistique, n’a découvert une quelconque preuve tangible, même si tout est rumeur colportée par l’amie de la belle-sœur du coiffeur dont Madame Unetelle a entendu dire sur le net… Même si c’est Donald, le macho canard qui « prend les femmes à la chatte » qui a enfermé les enfants (d’immigrants) en les séparant de leurs parents – ce que ni Madame Clinton lorsqu’elle était Secrétaire d’Etat, ni Barack Obama lorsqu’il était président n’ont fait. Mais plus gros est le loup, plus c’est flou.

C’est dans la marmite du flou que se concoctent les meilleures soupes de croyances. Rien à savoir, tout à croire ! Depuis le procès des Templiers sous Philippe le Bel, l’affaire Calas sous Voltaire, les jugements expéditifs sans avocats sous la Terreur de Robespierre et les Protocoles des Sages de Sion, chacun sait que le Complot est inventé. L’Okhrana des tsars, la Section de préservation de la sécurité et de l’ordre publics de l’empire instaurée en 1881 (l’année même où la France de la IIIe République votait la liberté de la presse…), l’avait fait contre les Juifs, accusés d’anarchisme – donc de terrorisme. Selon les inventions du roman feuilleton commenté dans les salons parisiens de la fin du XIXe où l’antisémitisme catholique sévissait fort en ces temps de République et de laïcité, dit-on. Depuis, tout le monde croit la belle histoire – et le marketing marchand a repris cette technique sous le terme de storytelling. Peu importe que ce soit vrai, il suffit qu’on y croie. Ainsi de la vertu des politiciens ou du verdissement écolo des multinationales industrielles. Ou encore du Complot des élites contre les lambdas selon Q. Or la fièvre Q, selon les médecins, est une maladie infectieuse qui se transmet de l’animal à l’homme – des bêtes aux raisonnables, des complotistes aux citoyens.

Car QAnon vénère Donald Trump, appelé Q+ dans le camp du Bien sur l’exemple des LGBTQ+ dans le camp du Mal. Trump le trompeur, l’éléphant chef du parti des droites, est l’élu de la contre-Cabale, celle qui a placé au pouvoir des présidents progressistes depuis Kennedy. Selon le Q, la Clinton était infâme – puisqu’elle était déjà une femme ; Obama était pire – puisque nègre plus qu’à demi. Ainsi le petit Blanc appauvri par les grands groupes inféodés à l’internationalisme multicoloré gai et mondialiste, abruti par les médias de divertissement et subissant le mépris des élites, serait condamné aux poubelles de l’Histoire. Q l’a dit et tout est dit. Hillary Clinton dévorerait avec appétit les nouveau-nés au petit-déjeuner et se filmerait même en train de les mâcher selon le bon gros Q. Comme le disait Goebbels, un expert en la matière : plus c’est gros, plus ça passe ! Michelle Obama serait trans donc Barack un pédé. Seule l’armée des Etats-Unis échapperait à la Cabale. Pourquoi ? On ne sait pas, mais savoir n’est surtout pas ce qui importe : il faut seulement croire. Q est le titre du film américain Épouvante sur New York réalisé par Larry Cohen en 1982. A l’ombre du cul tout est puant et épouvantable.

Ce comportement de secte rencontre non seulement les intérêts bien compris du clan politique de droite extrême, particulièrement fort dans les Etats-Unis du paon récemment viré dans les urnes (le Q raciste du Ku Klux Klan), mais aussi les intérêts bassement économiques des gourous qui exploitent le filon en vendant livres, DVD et autres méthodes pour résister (189 000€ de crowdfunding pour Pierre Barnérias de Hold up). Et encore plus les intérêts symboliques des idiots utiles du complotisme, ces has-been, artistes ou chercheurs sur le déclin qui cherchent à faire parler d’eux sur les réseaux. Aux Etats-Unis l’acteur James Woods qui soutient Trump, l’actrice Roseanne Barr dont la sitcom a été supprimée du réseau ABC en raison de ses sorties racistes, la vieille star du porno Jenna Jameson qui ne peut plus autant séduire Michael Levitt biophysicien américano-israélo-britannique né en Afrique du sud qui prédisait la fin de l’épidémie en février. En France, Martine Wonner psychiatre et politicienne exclue d’En marche qui déclarait que les masques ne servaient à rien, le médecin Christian Perronne démis de ses fonctions de président du conseil scientifique des maladies vectorielles, Luc Montagnier déconsidéré pour ne voir dans le SIDA qu’un complot, Laurent Toubiana l’épidémiologiste qui niait la possibilité d’une seconde vague, la Pinçon-Charlot sociologue de la reproduction sociale, désormais 74 ans et hantée par « l’holocauste climatique », dont la qualité scientifique des travaux a baissé en proportion de son engagement politique à gauche toute – ainsi que nombre d’autres, cités dans le faux documentaire Hold up. Un film viral qui connait un gros succès de complotisme sur l’air (connu) de « tous pourris ! on nous ment ! on nous cache des choses ! ».

Le complotisme, l’opium des imbéciles, a surgi aux Etats-Unis en 2001 après les attentats du 11-Septembre ; l’élection présidentielle américaine avec ses enjeux de race et de repli national-sécuritaire de 2020 l’a ravivé ; la pandémie du virus chinois l’a conforté. Il était préparé par le biblisme sommaire qui imbibe les esprits faibles des grandes plaines et les laborieuses cités du Nouveau monde.

A suivre…

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Regain magazine

Regain, le magazine de la nouvelle génération paysanne créé en 2017, m’a offert ces jours derniers en PDF son numéro de printemps 2020. Nous sommes en automne et deux autres numéros sont parus depuis. Le lecteur intéressé peut y trouver des articles tendances sur le milieu rural, les initiatives, la vie en village. C’est croquant, juteux, vert.

Oh, la parole est aussi donnée aux croyants de la Vérité issus du gauchisme après le catholicisme, et tombés en écologie comme en religion. Pour un paysan du Jura en article introductif, « l’État préfère criminaliser les opposants à l’agro-industrie par sa cellule autoproclamée Déméter, et il organise, en cogestion avec la FNSEA, le maintien du statu quo au lieu d’engager la transition ». La politique, pour ce paysan, n’est pas cet art de la négociation entre points de vue divergents ni arbitrages constants entre intérêts opposés, mais la pure application de « la Vérité » comme un commandement de Dieu. Comme si « la Vérité » sortait tout armée de l’esprit des prophètes autoproclamés. Au revoir la démocratie, qui signifie le débat et le vote ; bonjour la dictature qui impose à tous le Principe venu d’en haut. C’est le même qui déclare tout uniment : « J’ai une femme, trois enfants » comme s’il décomptait ses vaches ou ses rangs de maïs. Il se sent propriétaire, pater familias qui veut imposer sa loi du mâle. Sa conception de la politique est celle de l’imperium romain, pas de l’agora grecque. Le pire de la culture occidentale qui a donné les totalitarismes du XXe siècle, chacun au nom de « sa » Vérité.

Le plus intéressant de Regain est sans doute le récit des expériences directes sur le terrain, au ras des intérêts locaux. C’est là où se situe, à mon avis, le meilleur de « l’écologie ». Pas dans les partis nationaux ni les confédérations internationales, mais là où ça se passe, au village, à la ferme. Pas dans les Grands Principes abstraits d’intellos en chambre qui se croient Mahomet ou Lénine mais dans les actions concrètes immédiates, issues de l’initiative locale.

C’est ainsi que le GAEC de Barfleur, petit village trop près de Cherbourg et qui se dépeuple faute de pêche, a créé 90 hectares de légumes bio cultivés en plein champ qui fournissent une dizaine de cantines d’école et vendent le surplus en circuit court. C’est ainsi qu’un ingénieur en bio-ressources a parcouru à vélo le Cotentin pour discuter avec les maires et voir ce qui se fait, ce qui pourrait se faire et ce qui bloque sur la transition écologique.

C’est bien plus intéressant que les imprécations du confédéré paysan cité en début de magazine. D’après cette enquête de terrain, les gens du pays vont de préférence au supermarché parce qu’ils y trouvent en un même lieu tout ce qu’il leur faut, des aliments, des conserves, des produits de lavage et des cosmétiques, de l’essence, du bricolage. Même s’ils savent que la carotte vient d’Espagne alors qu’il en pousse près de chez eux. Certains maires encouragent donc le retour des commerces de proximité et même une pompe à essence municipale pour garder un modèle durable sur le long terme. Car, s’il survient une crise climatique ou énergétique, plus de carottes d’Espagne, plus de carburant pour autos venu d’Arabie ou d’Afrique. Il faudra donc que la production locale ait subsisté pour résister.

Cette écologie-là est la bonne, celle qui sert à quelque chose et pas aux seuls égos des militants de partis.

« Regain célèbre le progrès agricole, la nouvelle génération paysanne, les métiers de la ferme, la vie animale, la bonne chère, les balades en campagne et les feux de cheminée. »

Regain, 3 rue de Steinkerque 75018 Paris, 09 67 32 09 34 www.regain-magazine.com

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Christian Jacq, Néfertiti l’ombre du soleil

L’Egypte ne connaissait pas le machisme patriarcal des religions du Livre ; les femmes avaient du pouvoir, y compris en politique. C’est Tiyi, l’épouse d’Amenhotep III, qui règne sur la politique étrangère du pharaon, c’est Néfertiti, l’épouse du fils de Tiyi Amenhotep IV dit Akhenaton, qui surveille les peuples menaçants et soutient son roi mystique. Néfertiti signifie « la belle est venue », autrement dit d’incarnation d’Hator, la déesse des étoiles, donc de la bonne navigation et de l’amour.

Néfertiti, avant d’être épouse du prince héritier du pharaon, est adolescente rebelle, fille d’un administrateur d’une province de Haute-Egypte. Christian Jacq romance son histoire avec sa connaissance précise de l’Egypte antique. Ay est appelé à Thèbes pour servir l’administration du pharaon et sa fille aînée Néfertiti, à 17 ans, est remarquée par le prince Amenhotep lors de la soirée de présentation. Il a le coup de foudre et c’est réciproque. Tiyi va convoquer la jeune fille, la percer de son regard, puis consentir. Néfertiti se marie à 17 ans, comme Christian Jacq. Le couple restera amoureux jusqu’à la fin, se caressant nus, se baisant sous les yeux de la foule, copulant pour six filles successives en quinze ans. Cette païennerie mystique avant la Bible et surtout le Coran est très rafraîchissante et Christian Jacq l’évoque avec une pudeur admirative.

Amenhotep IV aime la vie et ce qui donne la vie : la lumière, le soleil, la fécondation, la femme. Son frère aîné était destiné au trône mais il est mort trop tôt. C’est donc à lui qu’échoit la tâche et il y répugne, préférant les papyrus et la méditation sur les choses éternelles. « Le pharaon n’était pas un tyran agissant selon son bon plaisir ; premier serviteur de Maât et soumis à sa loi, il composait avec les principaux corps de l’Etat, soucieux de l’équilibre et de la prospérité du pays » ch.27. Maât est la déesse de l’équilibre, de la vérité, de l’équité et de la justice. Néfertiti va l’aider, volontiers autoritaire et toute dévouée au projet du pharaon. Il est de contrer les prêtres d’Amon, le dieu principal d’une multitude qui ne s’adore que dans l’ombre et le secret. Lui préfère Aton, le dieu soleil, l’unique à donner la vie et à féconder humains, bêtes et plantes. Contre la tradition et le conservatisme de servants repus et trop enrichis qui complotent volontiers pour servir leurs intérêts au nom des dieux, Akhenaton va fonder une nouvelle religion, un nouveau temple, une nouvelle capitale.

Entre Thèbes et Memphis, entre le Nil et les collines, s’élèvera Amarna, la ville du désert fertilisée par les puits et par le soleil levant. Son temple à Aton sera entièrement ouvert au soleil et, de cette capitale utopique, naîtra une existence nouvelle. Tout est conçu, bâti et achevé en deux ans, prenant de court les réactionnaires et forçant les indécis à choisir le camp de pharaon et de l’avenir. Les filles naîtront, vivront nues dans la nature au cœur de la ville, assisteront leur père aux cérémonies. Akhenaton donnera l’image d’un père fécondateur heureux qui veut le bonheur de son peuple, offrant en exemple sa famille. Sa femme est à son ombre, en retrait mais accolée à lui et lui à elle.

Néfertiti meurt vers 1333 avant notre ère, vraisemblablement avant son mari. Son probable neveu Toutankhamon, né dans la douzième année du règne, deviendra pharaon vers sa dixième année et épousera la troisième fille de Néfertiti de cinq ans plus vieille, ce qui le légitime. Il quitte Amarna pour Thèbes et la terminaison Aton pour Amon. Amarna sera rasée et les prêtres tradi rétablis dans leurs privilèges gras. Le jeune pharaon mourra à 18 ans d’une blessure, laissant à la postérité une sépulture inviolée jusqu’en 1922, 3250 ans plus tard, et un masque d’or de toute beauté. Le général Horemheb deviendra pharaon et fondateur de la dynastie des Ramsès.

Malgré les hypothèses qui circulent sur le destin de Néfertiti, faute de documents probants, Christian Jacq privilégie celle qui rassemble le plus de faits établis. Ce pourquoi la forme du roman est à mon avis la meilleure pour rendre vivante cette reine exceptionnelle. Il est écrit en 77 courts chapitres qui font progresser l’action par de courtes phrases directes et beaucoup de dialogues, à la moderne, sans jamais ennuyer. Car son voyage de noce en Egypte à 17 ans en 1954 l’a ébloui. Il a poursuivi des recherches en égyptologie sous la direction de Jean Leclant jusqu’en 1979, année de soutenance de sa thèse de doctorat sur les rites funéraires égyptiens. Ecrivain prolifique (plus de 200 titres !) il connait le succès par ses sujets ésotériques ou égyptiens. Il dirige l’Institut Ramsès chargé de publier des transcriptions de textes anciens et crée un fonds photographique sur les monuments d’Égypte.

Ce bonheur de lecture ne dispense pas de lire des ouvrages de chercheurs sur l’Egypte antique, mais il nous fait vivre de l’intérieur la mentalité reconstituée du temps, ce qui est précieux pour entrer en empathie avec ceux du passé.

Christian Jacq, Néfertiti l’ombre du soleil, 2013, Pocket 2014, 448 pages, €7.95

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Francine Mallet, Molière

C’est « la » biographie de notre auteur national, apprécié du Roi-soleil et vilipendé par les dévots en cabale. Son autrice, née en 1909, a obtenu en 1987 le Prix Roland de Jouvenel décerné par l’Académie française pour cette œuvre. Elle avait déjà écrit, dix ans auparavant une biographie remarquée de George Sand et est restée jury Médicis de 1958 à sa mort, en 2004.

Le livre est divisé en quatre parties complémentaires : sa vie, son théâtre, son temps, ses thèmes et personnages. Suivent une généalogie, une chronologie et une biographie, outre les notes, qui permettent à quiconque d’approfondir et de retrouver rapidement un détail.

Molière est né Jean-Baptiste Poquelin le 15 janvier 1622 sous le prénom de Jean ; Baptiste lui sera ajouté à la naissance deux ans plus tard de son frère prénommé Jean lui aussi. Quant à Molière, son nom de scène pris en 1644 pour ne pas entraver les affaires de son père, son origine est inconnue ; lui-même n’en a rien dit. Tout juste peut-on formuler l’hypothèse (que l’auteur ne reprend pas) d’un mot latin de cuisine si l’on fait l’anagramme syllabique de Molière : re-liè-mo. Cela ressemble au subjonctif du verbe latin religere – langue que Jean-Baptiste parlait couramment grâce au collège de Clermont, tenu par les Jésuites rue Saint-Jacques (aujourd’hui lycée Louis-le-Grand), où cette langue morte était une langue vivante : tous les cours avaient lieu en latin et les écoliers se parlaient latin entre eux ! Reliémo pourrait signifier « que je relie », du verbe religere dont le g a été élidé dans les langues modernes (l’italien foglio se prononce folio). Mais ce n’est que spéculations.

Poquelin est un nom d’origine écossaise, dont un ancêtre est venu en France sous Charles VII. Le grand-père, picard, est devenu marchand tapissier à Paris. Son fils, le père de Jean-Baptiste, reprend l’affaire, se marie avec Marie, d’une famille de marchands du quartier, et réside désormais au 93 rue Saint-Honoré au pavillon des Cynges (singes), ainsi nommé pour une sculpture en bois. Jean-Baptiste est l’aîné de six enfants, sa mère meurt lorsqu’il a 10 ans. Il suit de 7 à 12 ans les cours de l’école paroissiale de Notre-Dame avant d’intégrer jusque vers 19 ou 20 ans le collège de Clermont en externe. Outre l’apprentissage d’un catholicisme raisonné et humaniste, il fréquente assidûment les classiques latins (expurgés de tout ce qui est sexe ou matérialisme !) et s’initie à la rhétorique, à l’éloquence et au théâtre, divertissement éducatif fort prisé pour être à l’aise et briller en société. Le collège de Clermont éduque en effet beaucoup des fils de Grands.

La documentation sur la vie de Molière est rare, notamment les correspondances avec sa famille ou ses amis, et reste entachée des ragots et libelles produits contre lui en raison de ses écarts avec la dévotion ultra-catholique alors de rigueur. Le catholicisme sous Louis XIII et Louis XIV fut en effet un ascétisme de réaction, analogue à l’islamisme d’aujourd’hui, groupant les rescapés de la Ligue antiprotestante, les ex-Frondeurs et les conservateurs choqués de la liberté de mœurs de leur souverain qui n’hésitait pas à danser en société. Molière ralliera les Précieuses qui ne sauraient voir un homme nu, les Tartuffe qui ne sauraient voir un bout de sein tout en s’excitant fort à cette idée, mais aussi un Dom Juan égoïste, athée et violeur, vautré dans le matérialisme sans perspectives. Molière, en avance sur les réactionnaires de son époque, sera un catholique humaniste selon François de Sales et La Mothe Le Vayer qui fut son ami. Pour lui, le plaisir ici-bas n’est pas incompatible avec la vertu pour l’au-delà.

Remplir ses devoirs selon l’honneur est le principe de l’existence. Molière « déclare méprisable tous ceux qui nient les obligations, tant celles des lois humaines que divines, auxquelles tout homme doit se plier. Il insiste sur la responsabilité des Grands » p.206. Il respecte le roi, autour duquel tout tourne, « l’amour de Molière pour son souverain, c’est à la fois l’amour du métier et de la réussite. Les deux se confondent » p.217. Louis XIV est complice et l’utilise : « Les femmes, plus ou moins précieuses ou savantes, qui ont contesté sous la Fronde et affirmé la force de leur personnalité, n’ont pas plu au Roi. Molière s’en est souvenu. Quant à Tartuffe, il est l’exemple de ce qui déplaît au souverain. Il ruine une famille, trahit un bon sujet sous prétexte de religion et se joint à une cabale qui veut imposer son point de vue même au monarque » p.227. Après avoir fait interdire de jouer Tartuffe, mesure rapportée sur ordre du Roi, la Compagnie du Saint-Sacrement va s’attaquer à Dom Juan avant que Louis XIV ne la dissolve. « L’Eglise connaissait les âmes, voulait les malaxer comme de la cire et ne tolérait pas le pouvoir qu’exerçaient les comédiens sur les spectateurs à travers la magie de la rampe » p.233. Tartuffe sera interdit au Québec durant des siècles et les polémiques sur Molière ne s’apaiseront qu’à l’extrême fin du XIXe siècle en France.

Reste toujours la résurgence des hypocrites qui veulent « cacher ce sein » qu’ils « ne sauraient voir » tout en en mourant d’envie. La France « éternelle » de la rigueur et de l’austérité expiatoire subsiste chez nos communistes, socialistes, écologistes, gauchistes : « Tout ce qui était spiritualité catholique, et plus encore janséniste, ne cultivait pas le goût de la prospérité. Pascal, après Jansen, allait jusqu’à considérer comme presque vaine l’activité intellectuelle qui risquait de détourner le chrétien de la contemplation » p.234.

Son père aurait voulu que son aîné reprit son affaire et sa charge d’écuyer du roi, mais Jean-Baptiste se passionne pour la scène et il n’insiste pas, allant même jusqu’à lui léguer à ses 21 ans sa part par avance d’héritage. Molière prend alors son nom de scène et s’éprend de Madeleine Béjart, bonne comédienne, de quatre ans son aînée. Un arrêt de Louis XIII en 1641 a rendu le théâtre respectable, malgré les dévots rigoristes qui mettent les acteurs au même rang que les putes et les infâmes (invertis). Jean-Baptiste monte alors sa troupe avec Madeleine, l’Illustre théâtre, et entreprend une tournée de treize ans en province sous la protection du duc d’Epernon puis du prince de Conti, amoureux de l’actrice Du Parc. Ils jouent ici ou là selon les contrats des villes, des nobles ou des bourgeois.

De retour à Paris, ils deviennent les comédiens de Monsieur, qui a tout juste 18 ans. La troupe – et son auteur Molière – connait le succès en 1659 avec Les Précieuses ridicules, comédie de mœurs sur les travers du temps. Molière ne réussira jamais dans la tragédie, fort à la mode alors et où règne Corneille, mais inventera la comédie à la française, lui ajoutant même du ballet. L’échec de la tragédie obligera Molière à écrire des pièces pour que sa troupe joue.

Il se marie en 1662 avec Armande Béjart, de vingt ans plus jeune que lui, pour onze ans et trois enfants dont une seule survivra. L’Ecole des femmes connaît le succès et suscite des jalousies, ce qui fait dire en vers à Boileau : « Si tu savais un peu moins plaire / Tu ne leur déplairais pas tant ».

Mais ses deux fils, Louis parrainé par Louis XIV et Pierre, vont mourir en leur enfance, ce pourquoi Molière s’intéressera tellement à Michel Baron, introduit dans la troupe à 13 ans. Il assouvira avec lui sa paternité frustrée dans un complexe de Pygmalion pour élever l’adolescent au métier d’acteur. Les dévots vont gronder et publier moult libelles contre lui, accusant sa femme d’être légère et lui-même de caresser Michel. Le roi, qui l’a soutenu comme un pion pour sa politique anti-Ligueurs va devenir plus dévoué à la religion avec sa dernière maitresse. Molière va se sentir plus seul, il écrit le Misanthrope. Il meurt après avoir joué le Malade imaginaire – non pas en scène comme on le croit, mais dans la soirée qui suit. Nous sommes le 17 février 1673, Molière a 51 ans. On parle aujourd’hui de tuberculose et de neurasthénie ; l’époque des charlatans parlait de fluxion de poitrine à soigner par clystères et saignées. Il laisse dix-huit pièces en prose et quatorze en vers ainsi qu’une fille, Esprit-Madeleine.

« En 1674 (…) le comédien Brécourt, qui a fait partie de la troupe avant de rejoindre le théâtre concurrent, a écrit l’Ombre de Molière où il fait son portrait : « il était dans son particulier ce qu’il paraissait dans la morale de ses pièces, honnête, judicieux, humain, généreux et même, malgré ce qu’en ont cru quelques esprits mal faits, il tenait un si juste milieu dans de certaines matières qu’il s’éloignait aussi sagement de l’excès, qu’il savait se garder d’une dangereuse médiocrité ». » p.290. Rien d’étonnant à ce que la couleur de Molière soit le vert, dont il porte les rubans, vert comme la couleur centrale de l’arc-en-ciel, symbole de la vie qui renaît, de la création, de Dieu, de l’alliance contre la mort. Il a mis en scène ses propres passions, les exposant, les discutant, en humaniste soucieux de comprendre par la raison. Ainsi sa jalousie envers Armande, la passion d’Elvire, le bon sens de Madame Jourdain, la tolérance de Cléante, le sens de l’humain de Clitandre, la misanthropie d’Alceste, le pur.

Tartuffe comme Dom Juan restent actuels, le premier pour son moralisme affiché par envie des autres et ses fake news, le second comme Moi je en premier : « Se servant de son pouvoir pour faire tout ce qui lui plaît, ne respectant ni sa parole ni son père, se jouant des femmes et du pauvre, obligeant son valet à le suivre dans le mal, refusant toute obligation de quelque sorte que ce soit et voulant plier tous et toutes à sa loi, ce grand seigneur horrifie » p.108. Mais oui, vous l’avez reconnu de nos jours : Dom Juan c’est Trump !

Francine Mallet, Molière, 1986 nouvelle édition augmentée 2014, Grasset, 478 pages, €29.59, e-book Kindle €15.99

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Frederika Abbate, Les anges de l’histoire

Sixième roman étrange d’une autrice de 60 ans née à Tunis quatre ans après l’indépendance, Les anges de l’histoire sont une fiction à la Philip K. Dick. Nous sommes dans notre monde mais en parallèle, dans une dystopie possible d’ici quelques décennies. C’est ce qui fait le charme de ce roman de réalité anticipée, nourri d’art, de sexe et de cybernétique.

Premier point : la cybernétique est désormais intégrée au monde humain avec le progrès de la vitesse et de la miniaturisation des puces ; chacun manipule du code ou est manipulé par lui, en direct ou via des algorithmes. Second point : l’art est plus que jamais indispensable pour penser le monde et se le concilier – une sorte de nouvelle « religion » selon Malraux (du religere latin : qui relie). Troisième point : l’art et la vie sont indissolublement mêlés, et la vie est avant tout sexe, acte social et génésique, jouissance suprême qui fait entrevoir la fusion avec le cosmos.

Vous l’aurez compris, ce roman met en scène tout cela dans des descriptions torrides d’unions sexuelles orgiaques entre individus, entre genres, entre espèces, la cybernétique permettant la manipulation (génétique et psychologique) de façon à démultiplier les occasions d’« art ».

Malgré un récit d’enfance un brin étriqué sur quelques pages – mais la limite légale des 15 ans est indispensable à notre société puritaine volontiers réactionnaire en ce qui concerne l’enfance – le personnage principal du livre, Soledad (qui est un garçon malgré ce prénom), parvient vite à sa maturité. Orphelin né en Lorraine mais adopté à Dieppe, il ne sait pas aimer même s’il tombe amoureux. Le lien n’est pour lui que sexuel ou informatique depuis qu’à l’âge de 15 ans cette carcasse « préhistorique » s’est retrouvé empalée sur une fille plutôt en marge qui créait des formes sur ordinateur. Cela lui révèle que « l’amour » est un langage codé.

Tout alors se précipite : le dérèglement irraisonné de tous les sens, la fugue du domicile pour vivre sous les ponts, la drogue et la baise, la philosophie de chambrée universitaire où il squatte par curiosité pour l’informatique, la rencontre d’une femme riche qui le sauve de la déchéance et lui permet de s’exprimer par la sculpture, le voyage initiatique en Thaïlande avec le frère de cette femme et sa découverte chamanique de l’amour tantrique où il le sodomise pour faire une expérience, une Faustine archéologue qu’il sauve des marais, sa première exposition de sculptures dans une galerie de Bangkok qui le fait connaître, la commande d’une œuvre par un Russe qui l’invite dans sa datcha sur une île au nord de Saint-Pétersbourg, et puis…

… sa révélation d’un Paris devenu en quelques années en proie au chacun pour soi du fric, où l’hyper-capitalisme à la Trump fracture durablement la société entre riches qui peuvent tout et pauvres à jamais soumis. Des tanks sur les boulevards tirent carrément sur une manifestation d’« Ombres », sortes de Gilets jaunes en capuches noires qui se disent oubliés. Soledad le solitaire rencontre des résistants au Système. Ils agissent dans la canopée d’une forêt qui a poussé anarchiquement sur les ruines du quartier de Saint-Germain qui retrouve son nom des Prés. La forêt comme signe de la vie qui toujours va. Il rencontre Laura aux cheveux bleus qui jouit magnifiquement, Markus le géant expert informatique, Dov l’hermaphrodite qui gère un bordel spécialisé. Il sauve Ariel, un enfant aux bras piqués, à l’esprit déstructuré par ce que ses parents puis la société lui ont fait subir.

Car dans le nouveau monde du chacun pour soi égoïste, la morale a volé en éclats. Seuls comptent les désirs et la réalisation des fantasmes. Toutes les barrières tombent, entre âges et entre espèces, des hybrides d’humains et d’animaux se vendant en bordels exotiques pour le plaisir et la douleur des pervertis par l’absence de tout cadre social, des enfants étant enlevés ou vendus pour viols, torture ou prélèvement de sang où se baigner en jouvence. Les vices humains alliés à la puissance de l’informatique et du pouvoir de l’argent vont très loin. Il s’agit moins d’un « complot » que d’une dérive systémique, le transhumanisme transgressant tout sens via le dérèglement raisonné de tous les sens. Ce qui est vérité n’est pas dans le fait mais dans ce que l’on croit ou ce que l’on désire. La vérité appartient à ceux qui ont le pouvoir, les moyens, l’audace. Tout le reste n’est que vie appauvrie de looser, « des humains transformés en automates » p.210, conditionnés au travail, aux transports, à la consommation – à la reproduction en masse de la masse – « la conspiration des endormis », disait Soledad à 15 ans.

De l’Initiation à l’Hadès via la Canopée Soledad, l’abandonné solitaire, va trouver en trois parties le sens de sa vie et une identité dans la résistance. Le sexe conduit à l’art qui conduit au décryptage des codes – c’est aussi simple que cela. Au fond, s’il n’y avait pas la mort, y aurait-il la vie ? Si nous ne devions pas mourir un jour, vivre aurait-il un quelconque prix ? Dès lors, remplacer l’homme par l’être cybernétique a-t-il un sens ? « Dans l’amour (…) se réalise l’union du charnel, du mental et de l’affectif. Nous faisant vivre des moments exquis, exceptionnels. Baignant dans l’harmonie du charnel et de l’invisible, nous éprouvons alors très fortement le sentiment d’exister » p.163. Soledad se veut le créateur d’un art sous forme de code qui fera se rejoindre l’âme et le corps. Il ne peut que réprouver ceux qui créent un code pour les séparer en niant le corps !

Un roman étrange et jouissif, très prenant, qui évoque Philip K. Dick avec sa puissance d’anticipation par l’imaginaire. Puritains et conformes s’abstenir.

Frederika Abbate, Les anges de l’histoire, 2020, Nouvelles éditions Place, 308 pages, €23.00

Site officiel de l’autrice

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jorge Amado, Tocaia Grande

Vaste fresque sud-américaine dans la lignée de Victor Hugo sans les digressions intellos, à l’image de Cent ans de solitude de Garcia Marquez, ce truculent roman fleuve trousse la genèse d’une ville de l’intérieur vouée aux plantations de cacao, au sud de Bahia, près d’Itabuna où l’auteur est né en 1912.

Elle est fondée par hasard par un jagunço aux ordres d’un « colonel » planteur. Le terme « colonel » est, en sud-Amérique, un gros propriétaire-brigand qui paye une suite de mercenaires. Tocaia Grande signifie la Grande embuscade ; elle se situe en un lieu propice au débouché d’une forêt et au bord d’une rivière. De son promontoire, on peut voir de loin et c’est là que Natario da Fonseca, métis d’indien et de blanc, le chef de la milice du colonel Boaventura Andrade, métis de nègre et de blanc, dirige l’embuscade contre les hommes d’un colonel rival qui veut s’approprier les terres sans maître. La force est encore le droit dans le pays pionnier et, en récompense de son succès, le colonel Boaventura nomme Natario capitaine et lui concède la terre où installer sa maison et sa cacaoyère.

Le lieu n’est d’abord qu’une étape de muletiers pour livrer les cosses de cacao à la ville où des marchands en gros les achètent pour l’exportation en Suisse et en Allemagne. Qui dit muletiers dit putes, qui ne tardent pas à installer des cabanes de rapport. Qui dit muletiers assoiffés et putes à demeure dit bar et bazar, qu’installe Fadul Abdala un Libanais chrétien maronite qui parle arabe et est appelé le Grand Turc. Puis une forge avec Castor Abduim dit Tison (et pas seulement à cause de sa forge), nèg marron autrefois « prince d’ébène adolescent folâtrant dans le lit de la baronne et de sa suivante » p.634, bel animal de 18 ans repéré torse nu dans la forge de son oncle et employé aussi sec à la maison du maître où il servit à table et dans le lit de la maitresse. Tous se veulent libres et pionniers d’une cité nouvelle fondée sur l’entraide et la production.

Les maisons poussent, les couples copulent, les animaux prolifèrent, les plantes germent : tout est vie et joie dans cette bourgade sans lois autres que celle du charisme du fondateur. Natario plante des gamins à sa femme et à ses maîtresses (jusqu’à sa filleule de 14 ans) que la première élève comme s’ils étaient siens. Tout est nature dans les comportements, tout est naturel dans les âmes, et le dieu libertaire favorise ses enfants.

Jusqu’à ce qu’une mission catholique vienne tonner contre l’impiété, baptiser et marier en masse les copulants en état de péché, et maudire ce lieu où les confessions ont révélés aux prêtres célibataires ayant fait vœu de chasteté combien l’amour n’est pas qu’éthéré pour le ciel mais d’abord charnel ici-bas. Chez les primes adolescents dès la puberté, vers 12 ans, « dans la fatigue des jeux de poursuite, les choses n’allaient pas bien loin : ils la pressaient un peu, tentaient quelques touchers, quelques frottements ; quand ils voulaient soulever sa jupe, elle s’enfuyait. Le fait d’agir ensemble empêchait d’aller au-delà et les garnements, au fond, préféraient encore les juments et les mules » p.385. Mais les filles, avec les plus grands, se retrouvent souvent enceintes à 15 ou 16 ans ; elles se mettent en couple avec le père ou un autre. Ils fondent famille et cultivent leur lopin en élevant des bêtes. Le frère Zygmunt n’a pas de saint plus admiré que Torquemada, le grand Inquisiteur de l’Eglise espagnole, qui fit griller tant d’hérétiques et de fornicateurs après les avoir torturés pour leur faire expier la chair, cette immondice qui retient d’aller directement au ciel. « Dans sa cellule solitaire, durant ses nuits blanches consacrées à la prière et au cilice, il se flagellait de verges pour dompter son corps, le libérer des attraits du monde, de l’idolâtrie et de la luxure » p.556. Le lecteur comprend son effarement devant ce grand écart avec son catéchisme. Le catholicisme doloriste et vengeur est loin du christianisme écolo-hippie de Jésus que notre époque adore : il est contre la vie, contre l’amour, contre l’humain. Mais la secte des puritains existe toujours, elle renaît sur l’exemple de l’islam qui devient rigoriste.

La liberté à ses limites, imposées par la religion et surtout l’Eglise catholique, puis par le droit et l’Administration. Le fils Boaventura surnommé Venturinha, a été élevé sous la protection de Natario qui lui a appris à tirer et l’a conduit à sa première fille. Depuis, l’étudiant à Bahia devenu docteur en droit (comme Jorge Amado), poursuit d’interminables études complémentaires auprès des putes de la haute, à Bahia, en Europe. Seule la mort de son père le colonel l’oblige à revenir. Mais il préfère dissiper sa richesse plutôt que de prendre sa suite et voudrait que Natario reste l’intendant de la fazenda. Mais ce denier a fait sa vie, fondé sa famille, bâti sa maison, cultivé sa cacaoyère ; il veut rester libre et refuse. L’allégeance féodale au colonel ne s’étend pas au fils, bien formé et qui doit assumer sa propriété. Ce pourquoi le docteur en droit ingrat va se venger en remettant en cause l’attribution de la terre et en envoyant la police officielle à Tocaia Grande pour soumettre ses habitants au métayage.

Les gens vont partir ou se battre. Ceux qui veulent rester libres sur leurs terres propres vont être tués, loi du nombre. Mais pas sans s’être bien défendu. C’est Natario lui-même qui abattra d’une balle bien placée le Venturinha trop sûr de son droit. La ville, matée, sera renommée Irisopolis (ville imaginaire). Les valeurs fondamentales de la vie sont normalisées. L’Etat contre les libertés : on ne construit plus au hasard, on ne baise plus au petit bonheur, la joie des gens simples « doit » être disciplinée : au nom de Dieu, au nom du droit, au nom des gros propriétaires. Fin de l’utopie et du bon sauvage.

Nommé commandeur de la Légion d’honneur par le président François Mitterrand, année de la parution de Tocaia Grande, Jorge Amado meurt en 2001.

Jorge Amado, Tocaia Grande – La face cachée (Tocaia grande : a face obscura), 1984, Livre de poche 1990, 639 pages, €2.98 occasion

Un commentaire intello sur le roman

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Religions poisons

Tuer au nom de Dieu, est-ce « religieux » ? Ne serait-ce pas plutôt banalement tribal, bien loin des justifications métaphysiques ? Dieu, s’il est, n’a nul besoin de petits cons pour se manifester. Il a l’éternité, la puissance et la gloire, bien plus que les adolescents immatures qui prennent le couteau en son nom et usurpent le droit de vie et de mort. Allah est un prétexte, d’autant que ce n’est pas Lui qui est caricaturé mais son Prophète : un homme, même pas le messager de Dieu qui est Djibril, l’archange, mais seulement le dépositaire d’une vision. « Tu ne te feras pas d’idole » est pourtant un commandement aux croyants et adorer un homme plutôt qu’Allah est idolâtre : « il n’est de Dieu que Dieu ». Mahomet n’est pas Jésus que les chrétiens ont eu la subtilité de faire Dieu en seconde personne (mystère de la foi). Mahomet était un illettré inspiré au désert, récite-t-on. Mahomet peut donc être représenté et critiqué. Il n’est pas Allah le Tout-puissant mais un bédouin empêtré dans ses déterminations familiales et tribales, dans son époque archaïque et sa volonté politique de s’imposer.

Mais à quoi bon tenter de mettre une quelconque rationalité dans « la foi » ? Toute croyance est par essence irrationnelle, agissant sur les pulsions de mort ou de vie, sur la peur et l’au-delà, sur les émotions d’amour ou de haine. Dieu n’est qu’un paravent commode, un masque pour ses propres turpitudes, une justification à ses propres péchés – déjà pardonnés parce que commis en Son nom. C’est à la fois stupide et inique, d’un orgueil individualiste incommensurable, mais c’est ainsi.

Toutes les religions sont des poisons

Ni les Grecs, ni les Romains ne tuaient au nom de Dieu comme le rappelle Voltaire dans son Traité sur la tolérance. Les trois religions monothéistes du Livre sont particulièrement autoritaires, machistes, misogynes, considérant le Père comme l’absolu, sur l’exemple divin, la femme et ceux qui ne croient pas comme impurs et inférieurs. Parmi les trois, le christianisme, après saint Paul, exècre la chair, la sexualité et l’ici-bas. Son idéal est l’abstinence – et rejoindre l’au-delà au plus vite. Mais il a su entrer progressivement dans le siècle en s’émancipant de l’Eglise, ce modèle du parti communiste selon Lénine. Aujourd’hui, la foi chrétienne peut être militante, elle est surtout intime, ne mélangeant pas Dieu et César, selon les mots du Christ. Rien de tel en islam, croit-on ; or c’est faux selon les historiens de la revue L’Histoire, aux musulmans de retrouver les interprétations historiques de leur religion qui permette de s’adapter au monde sans chercher à le convertir en ce qu’ils voudraient qu’il fût, avec l’intolérance de l’orgueil – ce péché capital. L’Ancien testament, à l’origine des trois religions monothéistes, commande d’aimer son prochain comme soi-même – mais pas seulement le prochain dans la même foi : cela est ethnique, xénophobe, raciste ; cela exclut les autres, tous ceux qui n’ont pas la même foi. La seconde table de la Loi offerte à Moïse par Jéhovah en haut de la montagne, commandait « tu ne tueras point » ! La dérive de l’islam est-elle à ce point mortifère qu’elle en arrive à adorer l’inverse du commandement divin ? Les islamistes seraient-ils voués à Sheitan plutôt qu’à Allah ?

Islamisme n’est pas islam

Les Juifs ont eu leur Merah, les bobos leur Bataclan, les flics leur Kouachi, les catholiques leurs attaques d’églises, (à Rouen, à Nice), les journalistes leurs martyrs Charlie, les profs leur saint Paty… Faudra-t-il que les « associations » et les extrémistes de gauche soient touchés à leur tour pour qu’ils prennent enfin « conscience » de la réalité ? De place en place, tous les groupes en France sont victimes du fanatisme islamiste. Une dérive radicale et politique de l’islam, une secte particulière qui veut s’imposer ici-bas hors son lieu de naissance géographique et historique. Les islamistes sont les ennemis du genre humain – sauf des convertis à leur fanatisme. C’est un mécanisme habituel à toute secte que d’exclure tous ceux qui ne pensent pas comme eux et d’en faire des sous-humains à éradiquer par le fer et par le feu sans rémission possible. Ainsi des cathares sous l’Inquisition, des huguenots sous le roi catholique, des catholiques pour les dominants protestants irlandais, des Arméniens pour les Turcs, des koulaks pour les lénino-staliniens, des Juifs pour les nazis, des Palestiniens pour les Israéliens, des citadins pour les polpotistes, des Hutus pour les Tutsis, des Rohingyas pour les Birmans, des Tibétains, des Ouïgours ou des démocrates pour les Chinois, de la gauche « liberal » pour les trumpistes républicains, et ainsi de suite. Quand comprendra-t-on, en France, que l’islamisme n’est pas tout l’islam – même s’il en fait partie – et qu’il faut le combattre aussi résolument que l’antisémitisme ou le racisme ? Car le commun de tout cela est la HAINE des autres, l’anti-fraternité affirmée.

Laïcité n’est pas droit de blesser

Mais il faut noter que la « laïcité » devient chez certains une quasi-religion, comme notre époque aime à en créer, tels l’écologisme ou le féminisme. Laïcité signifie neutralité, pas imposer sa propre loi au détriment des autres. C’est ainsi que répéter des caricatures de Mahomet alors que l’on sait pertinemment que cela va déclencher l’ire des musulmans (pas tous intégristes), peut s’apparenter à de la provocation, voire à une incitation à la haine (religieuse ou raciale) : en ce sens, certains gauchistes n’ont pas tort. L’antisémitisme est condamné, pas l’anti-islam – bien que les Arabes soient des sémites. Ce pourquoi il faut soigneusement distinguer l’islam comme religion de l’islamisme comme dérive sectaire politique. Le professeur Paty, dans son cours, a-t-il pris soin de neutralité en évoquant la liberté d’expression ? A-t-il montré en même temps que celles de Mahomet des caricatures du pape, du grand rabbin, des patrons et des écolos, des bourgeois et des féministes ? C’est cela la neutralité laïque, pas taper seulement sur les plus ridicules. Seule la comparaison, la mise en équivalence, permet de neutraliser la charge passionnelle de l’objet d’étude pour le soumettre à la raison. La distance est indispensable pour démonter le mécanisme de la caricature, de la moquerie, du rire qui libèrent parce qu’ils font réfléchir. Ainsi la caricature de l’islamiste qui « se fait sauter en public » est-elle plus profonde que la copulation affichée ne parait car il y a un orgasme de tuer, une montée au septième ciel de se prendre pour Dieu lui-même ici-bas.

Le droit contre le fait

Le simple principe de précaution – inscrit dans la Constitution et si souvent revendiqué par ailleurs – DOIT être appliqué contre l’islamisme et les islamistes. N’en déplaise aux naïfs qui croient au bon sauvage, aux idéologues qui croient les musulmans victimes, forcément victimes, et aux gens-de-gauche issus de la candeur chrétienne pour qui il faut toujours tendre la joue gauche et battre d’abord sa coulpe.

Que faire de raisonnable ? être vigilant envers ceux qui tiennent des propos sur les réseaux ou en public, ne tolérer aucun écart à l’obligation de débattre – de tout – ni laisser errer l’idée de lois « supérieure » aux lois fondamentales de la République. Mais aussi ne pas encourager l’islamisme en traitant ses adeptes en pauvres victimes. Si les immigrés algériens, maliens, pakistanais, tchétchènes, tunisiens sont venus en France, n’est-ce pas pour l’aura de liberté et de prospérité d’un Etat-providence ? Il ne faut pas vanter « le paradis français » ni « l’entreprise France » si l’on n’est pas capable d’intégrer et de développer chacun de ceux qui frappe à la porte. Intégrer signifie aussi ne pas offenser volontairement par la répétition de caricatures qui blessent. Or les postulants à l’intégration sont trop nombreux : il faut donc plutôt les aider à rester dans leurs pays respectifs plutôt que d’exporter la guerre avec l’armée française au Mali, en Libye, en Irak, en Syrie – ou des armes. Donc ne pas soutenir inconditionnellement les Etats-Unis belliqueux et éviter la lâcheté diplomatique au nom des intérêts trop étroitement économiques : la fermeture temporaire des frontières européennes à la Turquie serait un signe majeur pour faire baisser d’un ton le vaniteux qui ne se sent plus.

Une population ne peut guère intégrer plus de 10 à 12% d’allogènes à la fois sans se sentir déstabilisée. Pourquoi le dénier sans cesse ? Combien de morts faudra-t-il en « victimes collatérales » pour obéir à ce Grand principe inique qu’il faudrait accueillir sans conditions toute la misère du monde ? Pourquoi ne pas dire que les banlieues immigrées ne sont pas uniquement ces ghettos délinquants que les médias pointent mais des sas favorisant l’intégration ? Qu’a donc fait d’efficace pour la sécurité l’ineffable Hollande qui se mêle aujourd’hui de donner des leçons ? Si le droit est un obstacle, il faut le changer. S’il est mal appliqué, qu’on s’en donne les moyens. Si les « droits de l’Homme » et la Cour européenne empêchent, redéfinissons ces droits correctement.

Les droits de l’Homme ne sont un obstacle que pour ceux qui ne veulent surtout rien faire

L’article 2 de la Déclaration des droits n’évoque-t-il pas l’intégralité de ces « ces droits (qui) sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression ». Oui, « la sûreté » est un droit de l’Homme, vous avez bien lu. Et les « droits de l’Homme » ne sont-ils pas soumis au temps de guerre ? Or l’islamisme a déclaré la guerre explicitement, et il ne cesse de tuer. Traitons ses combattants en ennemis de guerre et non en citoyens ayant tous les droits.

Rappelons que les islamistes ne sont que quelques milliers répertoriés en France et que les quelques 10 à 12% de musulmans français ou résidant sur le sol français ne sont pas tous islamistes, loin de là. Des voix commencent à s’élever chez les croyants en l’islam qui n’ont aucun problème avec la République. Ils sont trop timides par peur des représailles de leurs « frères » radicalisés mais ils existent. Qu’attend-t-on pour expulser vers la Turquie, si nationaliste et grande gueule, les islamistes du parti du président qui prêchent encore dans les mosquées ? Pourquoi devrions-nous tolérer la haine en notre propre sein ? La fermeté d’action et l’équanimité des propos sur les valeurs de notre pays sont les seuls remparts à la force, Munich nous l’a amplement montré, même si la gauche a préféré se coucher en 40 sous Pétain.

« Art. 5 : La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société », dit la Déclaration des droits de l’Homme (préambule de notre Constitution). Alors quoi ? « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, dit Sénèque. C’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles » Lettres à Lucilius, Livre XVII, Lettre 104.

Osons donc !

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Dune de David Lynch

L’univers de l’écrivain américain Franck Herbert est devenu au fil du temps une industrie qui exploite de nombreux produits dérivés, dont un film récent de Denis Villeneuve, tourné en juillet 2019. David Lynch a réalisé le premier long métrage en 1984, qu’a pu voir l’auteur du roman avant de mourir en 1986. Ce n’est pas un bon film bien qu’il y ait des scènes mémorables ; il fait trop Grand guignol, mais le réalisateur en a accusé la production qui exigeait de faire serré et commercial.

Je préfère la série des six romans aux films car l’imagination peut ainsi courir librement, sans être contrainte par les images. Mais la réalisation de David Lynch permet de cerner les thèmes du cycle, qui reviennent à la mode : l’empire tenu par le commerce, l’exploitation des planètes par l’humain sans souci du milieu, l’adaptation écologique des hommes de terrain qui veulent vivre libres (Fremen), le pouvoir charismatique d’un seul qui doit se mériter, le poison mais le lien offert par la religion, la puissance de la pensée orientée par le langage…

Ainsi l’éducation de Paul Atréides (un Kyle MacLachlan de 24 ans encore rose – 15 ans dans le roman) est-elle abordée de façon sommaire dans le film alors qu’elle est cruciale dans le cycle de Dune. A la fois son père le duc Leto (Jürgen Prochnow), qui le fait initier aux arts martiaux, au combat au couteau et à la stratégie, et sa mère dame Jessica (Francesca Annis), qui développe ses pouvoirs psychiques et sa résistance à la douleur (prana-bindu), contribuent également, chacun à sa façon, à la formation du jeune homme. Paul sera un adulte accompli qui connaîtra un destin de chef (et même de « dieu » dans le film) parce qu’il a eu une éducation poussée et équilibrée. Sa mère a désobéi aux révérendes mères Bene Gesserit qui contrôlent la génétique, pour donner un mâle à son mari. Paul lui est donc précieux autant qu’au duc. Elle donnera naissance à une fille sur la planète Dune, Alia (Alicia Witt), qui aura des pouvoirs psychiques étendus et finira par tuer le baron Harkonnen d’un coup d’aiguille empoisonnée.

Il se préoccupera des hommes plus que des matières premières qui font la richesse de Dune, comme son père, et nouera des relations immédiates avec les Fremen. Il est, comme eux, un Pionnier, un self-made boy, un leader. Mais, plutôt que d’exploiter et dominer, il mesure la production et associe les hommes. C’est ainsi que l’empire s’écroule – une leçon prémonitoire aux partisans d’un Trump égocentré sur America first et qui vise à transformer les Etats-Unis en nouvelle Afrique du sud de l’apartheid. Ce qui est un retour à… l’ère avant Kennedy, un programme réellement « réactionnaire ». Ce ne sont pas les légions de troupes spéciales Sardaukars aux ordres de l’empereur Shaddam IV (José Ferrer) qui vont gagner, mais la ruse des Fremen résistants aux exploiteurs. On peut penser au Vietnam et aux islamistes qui ont tenu en échec la plus grande puissance militaire par leurs initiatives au ras du terrain, fondées sur quelques hommes organisés qui bricolent avec ce qu’ils ont.

Psychologue junguien, Franck Herbert s’est intéressé aux pouvoirs de l’esprit, ancré dans les mythes culturels et sociaux et exprimé de façon particulière par le langage. Ainsi « la Voix » permet d’influencer l’interlocuteur sans qu’il s’en aperçoive, pouvoir Bene Gesserit développé par les femmes d’après les expériences tibétaines durant des millénaires. Mais elle permet aussi de focaliser sa conscience et sa force en un seul point pour détruire comme une arme les matières les plus dures, comme le karaté l’apprend avec les briques. Paul Atréides excelle dans cet Art étrange et l’apprend aux Fremen comme jadis les samouraïs l’apprenaient aux paysans pour se défendre. Ils l’appellent Muad’Dib, la « souris du désert », mais Usul de son nom secret, qui signifie « la force de la base du pilier ».

Le cycle de Dune se passe dans un futur lointain, en l’an 10191 après fondation de la Guilde spatiale. Les humains ont essaimé dans l’espace grâce à l’Epice, une substance qui augmente les pouvoirs de l’esprit et la prescience, permettant de se télétransporter sans bouger d’un point à l’autre de l’espace. La Guilde a été créée après le Jihad butlérien qui a vu la révolte des humains contre les robots et les machines d’intelligence artificielle – ce qui pourrait bien nous arriver. Mais un empire féodal a été reconstitué, comme durant toutes les périodes de peur, qui allient d’homme à homme les puissants barons à l’empereur, le Padishah Shaddam IV. Il engendre vendettas et rivalités de pouvoir, tel le baron Harkonnen (Kenneth McMillan), « un gros lard flottant » sur suspenseurs comme le nomme l’empereur, contre le duc Atréides.

L’enjeu est la planète Arrakis, aride et déserte, surnommée Dune à cause du sable qui forme la majeure partie de son sol et qui est parcouru de vers géants qui avalent tout ce qui bouge en rythme. Elle seule produit l’Epice, substance mystérieuse et unique – on pense aujourd’hui aux métaux rares monopolisés par les Chinois, qui permettent de produire ces instruments électroniques vitaux pour notre nouvelle pensée. Les Fremen vivent réfugiés « dans les montagnes », inaccessibles aux vers et loin de la capitale exploiteuse, tout comme les Rocheuses offrent aujourd’hui un refuge à tous les survivalistes yankees, du bug du Millenium aux prochaines anticipations catastrophes. L’eau est rare, donc précieuse, et toute l’ingéniosité est de l’économiser. Les Fremen ont ainsi créé des pièges à vent pour capter la rosée et l’accumuler dans des réserves de la roche, et l’écologiste planétologue d’Arrakis (Max von Sydow) une combinaison qui recycle la transpiration et les urines, le Distille.

L’empereur confie la gestion d’Arrakis au duc Leto, la retirant aux Harkonnen qui ne songent plus qu’à se venger. Il joue double jeu, voulant faire détruire la maison Atréides par les soudards Harkonnen afin de contrer le pouvoir grandissant du duc auprès des Grandes Maisons du Landsraad. Un traître ouvrira le bouclier de la ville aux troupes des Harkonnen pour délivrer sa femme, détenue par le baron. Le duc, de toute façon condamné par l’empereur, sera tué, sa femme et son fils envoyés crever dans le désert. Mais leur intelligence des situations et leur équipement psychique leur permettent de s’enfuir et de trouver refuge auprès des Fremen. Paul, du fait de ses pouvoirs de combat, sera vu comme un Mahdi qui délivrera la planète ; en retour, les Fremen lui apprendront à appeler et à chevaucher les grands vers des sables. L’Epice, omniprésente dans son nouvel univers, lui donne les yeux bleus et décuple sa prescience. Il tente de boire l’Eau de la vie, fatale à ceux qui l’ont tenté. Il n’est pas tué et en ressort plus fort, devenant le Kwisatz Haderach, celui qui peut voir le passé et le futur, terme hébreu qui se réfère à une téléportation miraculeuse. Il sait que celui qui maîtrise l’Epice et contrôle sa récolte est maître de facto de l’empire… S’il peut la détruire, il commande.

Rabban la Bête, neveu du baron Harkonnen, est une brute incapable qui croit qu’exploiter impitoyablement les humains permet le pouvoir ; son échec à faire produire l’Epice sur Dune le fait exécuter par l’empereur. Son autre neveu, Feyd (Sting), est plus fin et désiré physiquement par son oncle, adepte des jeunes mâles ; il se battra en duel avec Paul devant l’empereur et les représentants de la Guilde, dans la meilleure tradition du western.

La victoire de Paul permettra aux Fremen de mettre en œuvre la terraformation d’Arrakis en planète arrosée et aux Atréides de régner sur l’empire. Le film est un peu raccourci sur tous ces événements, bien détaillés dans les romans, ce qui le rend précipité et superficiel. Le spectateur n’a pas le temps de comprendre tout ce qui lie les personnages et les fait agir. Sont privilégiées les scènes commerciales de Grand guignol comme les explosions, les vers géants qui ouvrent toujours la gueule sans raison, les batailles rangées et les hallucinations à grand spectacle dues à l’Eau de la vie. Une déception, malgré quelques scènes qui ancrent dans l’univers complexe de Franck Herbert.

DVD Dune, David Lynch, 1984, avec Kyle MacLachlan, Sean Young, Francesca Annis, Sting, Max von Sydow, G.C.T.H.V. 2000, 2h10, standard €19.99 blu-ray €17.29

Franck Herbert, Pocket 2012

DVD Dune de John Harrison, 2001, L’intégrale en 2 DVD, €40.08

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Donna Leon, La tentation du pardon

Une professora amie de Paola sa femme vient voir le commissaire Brunetti à la questure car elle craint pour son fils de 15 ans. Depuis quelques mois ses notes chutent et son comportement devient déplorable. Se drogue-t-il ? Qui lui vend au lycée privé Albertini ? S’agit-il d’autre chose ? Le commissaire ne sait que faire, il n’a aucune accusation précise ni preuve du délit. D’autant que consommer n’est pas interdit en Italie. Il va donc seulement faire surveiller les abords du lycée mais rien de probant ne se produit.

C’est alors que le père du garçon est retrouvé en sang près d’un pont vénitien en pleine nuit. Il se serait cogné et a le crâne enfoncé mais est toujours vivant. Transporté à l’hôpital, il ne reprend pas connaissance et ses jours sont probablement comptés. Il ne sera d’aucune aide pour dire s’il a été agressé ni ce qu’il faisait de nui dans une venelle déserte. Mais il y a là présomption de crime et Brunetti peut enquêter.

Depuis quelques volumes, il est de plus en plus en couple (professionnel) avec la commissaire Claudia Griffoni, qui vient de Naples et qui a l’intuition empathique des gens du sud selon l’auteur, américaine vivant à Venise et portée à pousser au génétique tous les déterminismes humains. Ainsi les Vénitiens seraient « cupides », les Siciliens « mafieux » et les Napolitains (pourtant tout aussi mafieux) « empathiques ». Cela fait avancer la psychologie…

Toute l’enquête se passe donc à aller voir l’un ou l’autre, à soupçonner des escroqueries sans nombre, si courantes en Italie où l’Etat est impuissant et ses politiciens corrompus que plus personne ne les voit et que tout le monde tire la couverture à lui. Ce sont les dessous de tables en millions de lire versés hier pour tout achat immobilier, les bagagistes d’aéroport qui se servent impunément dans les bagages des touristes, une fuite à la questure qui a livré le nom d’un coupable relâché sans preuve et que sa victime a fait tabasser, des pharmacies qui font payer le prix fort à leurs clients Alzheimer parce qu’ils ont oublié leur ordonnance en échange de coupons permettant d’acheter avec une réduction de 20% des cosmétiques haut de gamme dont le prix a été majoré de 70%, des médecins complaisants qui livrent des ordonnances pour les médicaments remboursés la plus chers en lieu des génériques et qui touchent leur pourcentage, sans compter les prescritpions aux décédés non encore déclarés ou égarés dans les délais administratifs…

Cet état d’esprit sans illusion fait commettre une bourde à Brunetti. La victime du pont est un expert-comptable qui change d’emploi très souvent et de ville à chaque fois. Comme s’il mettait au jour une comptabilité parallèle de chaque entreprise avant de la faire chanter – ou de la dénoncer à la Guardia di Finanzia quelques mois plus tard si elle refuse. Le lycée privé des enfants coûte en effet cher et il n’en a pas les moyens avec ce qu’il gagne. Sauf que la Griffoni a des doutes et qu’elle a raison : le comportement du comptable trouve une explication bien plus convaincante que l’escroquerie.

Guido Brunetti relit avant de s’endormir les classiques de ses études. Il a choisi cette fois-ci Sophocle et la pièce Antigone. Ce qui le conduit à penser au tragique des lois concurrentes : celle des dieux qui enjoint à Antigone d’enterrer son frère selon les lois éternelles non écrites ; celle des hommes, incarnée par son oncle Créon qui interdit une sépulture aux coupables de trahison envers la cité. Faut-il s’abstraire des lois de son pays au nom d’une loi que l’on dit « supérieure » parce qu’on y croit ? Ou faut-il avant tout obéir en citoyen parce que la loi commune qui permet de vivre ici-bas a été débattue et, même insuffisante, est ce qui tient la société ? Griffoni, en commissaire féministe, « n’en peut plus de cette histoire ». Un Egyptien immigré a assassiné sa fille de 16 ans au poignard dans son sommeil parce qu’un garçon de son âge lui a envoyé des messages sur Facebook. Il le justifie par la loi de l’islam, « comme si on l’avait élevée dans une tente au milieu du désert ». La commissaire démonte ce prétexte trop facile. « Ces hommes justifient leur violence envers les femmes et s’attendent à ce qu’on croie qu’ils n’avaient pas le choix. (…) Il l’a assassinée parce qu’il était en train de perde son contrôle sur elle. C’est aussi simple que cela. Tout le reste n’est que de la poudre aux yeux, une tentative de flatter notre petit ego d’Occidentaux si tolérants envers les autres cultures » p.169.

Il est donc nécessaire d’appliquer la loi, si insuffisante soit-elle. La tentation du pardon doit rester une tentation, il n’y a pas d’autre moyen de consolider une société qui se délite par tous les bouts. Mais le magistrat qui doit décider (le commissaire ne fait qu’enquêter) appliquera la loi selon l’équilibre des choses. Une loi ne doit pas être appliquée de façon tyrannique car elle ne vient pas des dieux : elle est humaine et révisable. Antigone et Créon avaient tous deux raison mais ils ont poussé chacun leur position jusqu’à la démesure.

Un roman policier sans meurtre de sang ou presque, qui parle de la justice et de la loi, des travers italiens et de l’humanisme en soubassement. Quant au garçon de 15 ans, le lecteur n’en saura pas plus même s’il le rencontre brièvement sur quelques lignes.

Donna Leon, La tentation du pardon (The Temptation of Forgiveness), 2018, Points policier 2020, 306 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

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Camus, la pauvreté et l’écologie

Il y a quelque chose d’un chrétien laïc chez Camus. Il ne croit pas aux fins dernières mais admire fort la morale chrétienne – sa meilleure partie – qu’il tient pour la suite (certes gauchie) des morales antiques. Ainsi de la pauvreté.

Diogène a vanté le détachement de tous les biens terrestres pour atteindre la liberté de penser. Platon a glorifié la tempérance et la frugalité pour savoir raison garder et son Socrate mouche le trop bel Alcibiade qui lui propose un libertinage qui corromprait sa faculté de cogiter. Jésus, de même, vante les pauvres : ceux en esprit qui auront plus de chance d’accéder au paradis que les chameaux de passer par le chas d’une aiguille parce qu’ils croient sans penser ; ceux en biens qui devront tout lâcher pour suivre la voie du Christ car la foi vaut mieux que les biens matériels.

Camus se met dans la lignée. « Qu’est-ce qu’un homme peut souhaiter de mieux que la pauvreté ? »

Oh, certes, il y a pauvreté et misère, qu’il ne faut pas confondre ! La misère aliène parce qu’elle empêche de penser à autre chose qu’au présent obsédant : manger ou dormir. Camus : « Je n’ai pas dit la misère et non plus le travail sans espoir du prolétaire moderne. »

La pauvreté, au contraire de la misère, libère parce qu’elle exclut le superflu, le luxe, la parade, la course sans fin au toujours plus. Elle ne cherche pas à accumuler les biens matériels inutiles ni à briller par vanité sur le théâtre social. Elle permet de ne pas s’attacher à l’argent ni aux médailles, honneurs et hochets. Camus en fait presque un idéal de vie, frugale mais dense : « Mais je ne vois pas ce qu’on peut désirer de plus que la pauvreté liée à un loisir actif. »

Car être pauvre en biens ne signifie pas être pauvre en esprit – au contraire du message chrétien. Ceux qui suivent le Christ remplissent leur esprit de la foi, ce qui est une façon de quitter le monde pour se laisser submerger par l’au-delà. Mais la frugalité morale n’empêche nullement d’exister dans ce monde-ci en étant libre d’exercer – non un travail, on en trouve peu – mais quelques heures ici ou là, à son gré. Libre de penser à autre chose, de lire, d’écrire, de rencontrer. Notamment de tenir un blog comme « un loisir actif » ou de cultiver son jardin, comme ce retraité en province qui double sa pension en vendant ses légumes.

Pauvreté n’est pas misère et l’expérience prouve qu’on peut bien vivre non de rien mais de peu. Camus, en ce sens, et à la suite des Antiques, en avait l’intuition juste. Gavés de smartphone, de grosses bagnoles et de Rolex, certains l’ont oublié ? Le Coronavirus – venu de Chine arriviste en plein essor économique – nous le rappelle brutalement. L’argent ne fait pas le bonheur, disent à la fois les moralistes romains, Confucius et le Christ. Et ils ont raison.

Il n’y a que les écolos français pour faire de cette vertu une purge en forme de revanche. L’austérité n’est pas la tempérance ; elle est un luxe de nanti déjà pourvu des biens nécessaires. Rouler en vélo, quand on est bobo parisien, ne coûte pas grand-chose ; en revanche, aller travailler en vélo en province s’apparente au biathlon. Si accumuler est un vice, une névrose compulsive, faire de nécessité vertu est un renoncement : vanter la misère sociale constatée comme une pauvreté de tous dans l’avenir en vilipendant les voyages en avion, les automobiles, le chauffage à plus de 18°, l’Internet et ses serveurs géants, le Tour de France (pourtant en vélo…), les sapins de Noël parce qu’ils sont coupés – rien de cela n’est vertueux. Ce n’est que mépris pour ce qu’on ne peut pas avoir, haire et discipline. C’est se faire mal pour expier ses péchés : le pire du christianisme, d’ailleurs condamné par l’Eglise.

Ni les Romains, ni Confucius ne l’ont prôné, signe que l’écologie en France aujourd’hui est bel et bien une religion qui recycle le pire du vieux christianisme (son millénarisme) – et pas « une science » comme ses adeptes veulent le faire croire. Il faut aller voir ailleurs, dans les pays anglo-saxons ou germaniques pour savoir ce que peut être une harmonie de l’humain et de son milieu, loin des macérations vengeresses des revanchards de la modernité. Relire Camus nous y aide, lui qui a vécu cette harmonie en Méditerranée, qu’il raconte lyriquement dans Noces.

Albert Camus, Carnets 1935-48, Carnet IV, Gallimard Pléiade tome 2, 2006, p.990, €68.00

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Philip José Farmer, Les amants étrangers

En 1961, l’auteur né dans l’Indiana, nous projette en 3050. La Grande guerre apocalyptique partie des ex-Terriens de Mars a ravagé la Terre par un virus qui étouffe en quelques heures. Seules ont été épargnées quelques régions qui ont repeuplé la planète et se sont partagé les continents. Ainsi les Islandais occupent le nord jusque vers la Loire, les Israéliens le sud autour de la Méditerranée et jusqu’en Inde, les Hawaïens l’Amérique et les Australiens l’Océanie. Pour le reste de la planète, ce n’est pas très clair.

Mais l’ordre règne chez les ex-Yankees : le Clergétat est une théocratie hiérarchique contraignante, une sorte de communisme biblique issu des croyances protestantes exacerbées. Il est curieux que, mille ans après le XXe siècle, l’humanité en soit encore là… Mais le puritanisme, projection de celui des années cinquante et du Maccarthysme aux Etats-Unis, est bel et bien caricaturé. Un prophète autoproclamé (comme tous les prophètes) est un germano-russe appelé Sigmen ; il est mort il y a longtemps mais le système continue de faire croire qu’il est parti prospecter les étoiles pour l’humanité. Il enjoint ainsi à coloniser les planètes vivables et à éradiquer façon prophète biblique tous les peuples extraterrestres ou ex-terriens (forcément dégénérés) qui les occupent.

Hal Yarrow, linguiste « touchatout » est mandaté par le Sandalphon Macneff (dont le prénom n’est pas Gabriel) pour rejoindre la mission qui va aller « étudier » la planète Ozagen. Dans le dessein de créer un virus qui va exterminer toute vie non humaine et permettre de faire main basse sur la planète. Rien de nouveau sous les soleils : l’américain croyant reste un prédateur que Dieu a « élu » et que les prophètes encouragent à croître et attaquer. D’ailleurs, le mariage est obligatoire et faire des enfants nécessaire sous peine de rétrogradation sociale. Hal est « marié » contre son gré à Mary, qu’il déteste parce que frigide et moraliste, prête à le dénoncer aux autorités pour toute incartade même de langage. Les Etats-Unis n’ont pas changé, qui traquent le politiquement incorrect et le « racisme » partout et en tous lieux (sauf chez les Noirs). L’intérêt de la mission est que le voyage va durer quarante ans, et autant pour l’éventuel retour, donc que le divorce est automatique pour raison d’Etat. Hal est délivré de Mary, qui s’en consolera.

Mais son mentor depuis l’enfance, le disciplinaire Pornsen (au nom ambigu) fait partie du voyage. Hal s’est fait recadrer et fouetter maintes fois pour des écarts à la ligne que l’ange gardien interimaire (agi) est chargé de lui faire respecter. Il le hait. Car, dans cette société de morale surveillée et punie en continu, l’amour n’est pas possible, ni même l’amitié. L’homme est constamment un loup pour l’homme, allant « le dire à la maitresse » ou dénoncer les déviances aux agis pour se faire valoir plus vertueux. La méfiance règne et le chacun pour soi est de rigueur. La seule unité est donc d’attaquer les autres, ce qui ne peut avoir de cesse dans l’univers entier. Le lecteur d’aujourd’hui peut voir en cette doctrine distopique une critique aussi du communisme soviétique où un commissaire politique surveille toujours deux exécutifs, la troïka permettant des dénonciations croisées, et où le prophète Marx-Lénine-Staline-Khrouchtchev (etc.) donne la route et guide le peuple dans l’interprétation de l’Histoire. Au fond, Etats-Unis moralistes et URSS moralisante mènent le même combat. Ce que les années soixante vont justement secouer avec les manifestations anti-Vietnam.

Sur Ozagen, Hal est curieux des autres et se lie d’amitié avec Fobo le woh ozagénien qui l’emmène visiter les ruines d’une cité anciennement humaine, des Terriens venus de France s’étant échoué là au moment de la Grande guerre. Ils se sont métissés avec une population locale, une forme mimétique qui a pris leur ressemblance. Hal rencontre clandestinement à la nuit une femme qui l’appelle, Jeannette. Elle parle un français abâtardi que le linguiste réussit à comprendre avant de lui apprendre l’américain usuel. Il va tomber amoureux, la belle étant experte en plaisirs charnels (cliché facile sur les Françaises) que Hal n’a jamais connus.

Car le plaisir est un péché dans la religion Sigmen, plus proche du Talmud que des Evangiles, comme dans l’Amérique profonde depuis les origines. La nudité est proscrite sur terre et on ne fait l’amour que dans l’obscurité et tout habillé. Jeannette exige la lumière et la peau nue, ce qui scandalise et ravit Hal dont la transgression des normes semble de nature, en témoignent les cicatrices de fouet dont son dos et sa poitrine sont remplis depuis la petite enfance. L’agi qui surveille et punit n’est pas sans un certain sadisme, disant « aimer » son pupille d’autant plus qu’il le fait souffrir – comme dans les collèges anglo-saxons. La SF américaine était jusqu’ici héroïque et prude, en phase avec les valeurs yankees sorties de la Seconde guerre mondiale et du patriotisme ; Philip José Farmer change cela d’un coup avec Les amants. Baiser à poil et aimer ça sans avoir en tête l’obsession de la progéniture était nouveau et diablement excitant. Avec une humanoïde extraterrestre est encore plus osé, allusion peut-être à la ségrégation des Noirs aux Etats-Unis jusqu’à l’ère Kennedy. Les Peace and Love vont s’y ruer partout et dans toutes les positions, balançant slip, soutif et morale aux orties.

« Que vous ont-ils fait ? » susurre Jeannette à Hal lors d’une de leurs étreintes. « Ils vous ont appris à haïr au lieu d’aimer, et la haine, ils l’ont appelée l’amour » p.188. Comme le ministère de la Paix est celui de la Guerre dans 1984 d’Orwell… « Ils ont fait de vous des moitiés d’hommes, afin que l’ardeur emprisonnée en vous puisse se tourner contre l’ennemi ». Son ami Fobo le wog en rajoute : « Vous professez, vous autres Sigménites, que chacun est responsable de tout ce qui lui arrive, que seul le moi est à blâmer. (…) Si vous commettez un crime, c’est que vous le souhaitez. Si vous vous faites prendre, ce n’est ni que vous avez agi stupidement, ni que les Uzzites [les flics] ont été plus intelligents que vous, ni que les circonstances leur ont permis de vous capturer. Non : c’est que vous vouliez vous faire prendre. (…) Cette foi est très shib [super] pour le Clergétat car vous ne pouvez rien lui reprocher s’il vous châtie, s’il vous exécute, s’il vous force à payer des impôts injustes ou s’il viole les libertés civiles. Il est évident que, si vous ne l’aviez pas voulu, vous n’auriez pas permis que l’on vous traitât de la sorte » p.193. Etienne de La Boétie l’avait déjà théorisé : n’est esclave que celui qui se soumet et aucun tyran ne subsiste sans le consentement (tacite ou contraint) des sujets. Le Sandalphon Macneff qui obéit à l’Archuriélite ne lui dit pas autre chose lorsqu’il le convoque pour lui faire un sermon sur « la pureté » : ne pas désobéir, ne pas boire, ne pas baiser. Hal finira par l’étrangler.

L’amoureux humain Yarrow va faire le malheur de Jeannette l’humanoïde pour son bien car l’enfer est toujours pavé de bonnes intentions dans la norme biblique. Mais Jeannette va le sauver de sa civilisation haineuse en lui permettant une autre vie. Le nom de Yarrow signifie en anglais l’Achillée, une herbe contre les fièvres et le prénom Hal, issu du germanique, signifie tourmente ; ce n’est sûrement pas par hasard. Le dénouement est rapide et clair, bienfaisant.

Philip José Farmer, Les amants étrangers (The Lovers), 1961, J’ai lu 1974 réédité 1999, 251 pages, €5.00

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Alain Dieckhoff, La nation dans tous ses Etats

L’auteur est Directeur de recherche au CNRS et professeur à Sciences-Po Paris. Il a d’abord étudié Israël et les Palestiniens, ces deux légitimités identitaires qui cherchent un Etat. Il a ensuite tout naturellement élargi ses recherches aux identités nationales en Belgique et en Italie, et cherché à analyser comment les sociétés modernes peuvent répondre aux exigences de pluralisme national.

Pour lui, en 2000, à l’aube du nouveau millénaire, l’Etat-nation a fait son temps et il faut inventer une nouvelle forme d’Etat démocratique multinational. S’il a raison sur l’effacement de l’Etat-nation, contesté à la fois par le haut dans la dilution dans des instances supra-étatiques du type Union européenne, OTAN, ONU, OMS, G7, par la mondialisation économique et culturelle de masse via le net – et par le bas via la décentralisation, la régionalisation, l’autonomie, – l’année 2020 prouve que ce n’est pas si simple. La « modernité » n’est pas à sens unique vers un progrès linéaire. Ce qui apparaissait comme une avancée il y a vingt ou trente ans montre ses défauts aujourd’hui : hors l’Etat-nation, qui se préoccupe de la santé des populations ? En cas de pandémie, c’est chacun pour soi. La région autonome est trop petite pour être viable économiquement et le supranational trop vaste pour être efficace partout au même moment – et les deux n’ont pas la même légitimité démocratique que l’Etat-nation.

Mais celui-ci n’est pas toujours au rendez-vous, ce qui rend la réflexion de Dieckhoff encore d’actualité. La Chine, Etat totalitaire aux mains d’un parti unique, a montré de façon caricaturale durant la pandémie que c’est dans l’Etat central que ça se passe, pas dans les régions plus ou moins autonomes. Les Etats-Unis, à l’inverse, montrent que c’est dans les Etats fédérés que l’essentiel se passe, et non pas au centre où règne un clown vantard qui s’improvise médecin et préconise d’injecter directement de l’eau de javel dans les poumons des infectés après les avoir exposés tout nu au soleil.

L’ouvrage est en deux parties : L’appel du nationalisme pour comprendre les ressorts sociaux et culturels de l’aspiration à être soi dans sa propre culture ; et La multinationalité, un défi pour l’Etat, au travers des expériences de cohabitations pluralistes des Etats impériaux, nationaux, jacobins.

Les libéraux peuvent laisser-être les identités tout en conservant un Etat régulateur et arbitre, mais cela ne suffit pas. Les républicains se concentrent sur « les valeurs » rationnelles qui font sens commun, laissant les identités religieuses, culturelles et linguistiques au privé. Les multiculturels prônent un naïf « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », sans prendre en compte les exaspérations populaires contre les mœurs venues d’ailleurs qui veulent s’imposer dans certains quartiers ni la volonté de certaines religions de rompre avec la société. Les nationalistes, sur l’autre bord, sont tout aussi naïfs : le Pakistan montre que fonder une nation exclusivement sur l’islam, en niant les langues, les ethnies et les cultures, est illusoire (p.268) ; la Yougoslavie et l’URSS sur la religion communiste internationaliste, étaient du même type : ça n’a pas marché.

Mais tout d’abord, le nationalisme s’exacerbe de la mondialisation. Plus l’on se ressemble par le niveau de vie, les flux économiques, la culture-monde et les droits de l’homme, plus l’on a envie de se distinguer. Plus l’espace est réduit par les techniques de communication véhiculées par le capitalisme global, plus les lieux de vie de proximité et le « vivre ensemble » prennent de l’importance ; le confinement l’a montré un peu plus. L’identité résiste, n’en déplaise aux utopistes de la République universelle ; comprendre pourquoi et comment est l’objet de cette étude.

Les sociétés humaines se définissent par une diversité optimale au-delà de laquelle elles ne peuvent aller et en même temps en-deçà de laquelle elles ne peuvent descendre. C’est toute la dialectique de l’autre et du semblable, des relations indispensables sans s’annihiler, d’accueillir l’autre et le différent sans oublier d’être soi. Dans l’histoire, des cultures s’éteignent et d’autres apparaissent, la plupart se transforment. Une « identité » n’est pas figée mais référence évolutive. La diversité est au cœur de l’humain mais la relation aussi. D’où la balance entre les deux et l’équilibre à trouver.

Si la culture « originelle » pure est un fantasme (les Aryens, la négritude, le Yamato), la mobilisation identitaire encourage à se définir par rapport au dominant et donne une dignité nouvelle au dominé. Ce pourquoi la revendication « identitaire » vient le plus souvent du peuple et non des élites, même si celles-ci peuvent l’utiliser à des fins politiques : l’autonomie corse ou l’indépendance catalane offrent des postes nouveaux à cette élite ; en Belgique par exemple, le clivage linguistique flamand / wallon recouvrait un écart social qui ne permettait pas un accès égal au centre du pouvoir. Dans l’histoire, la traduction de la Bible en allemand populaire par Luther puis les poètes romantiques ont donné à l’élite un sentiment national via la culture, tandis que les mouvements anticoloniaux sont partis de l’élite dominée qui aspirait à l’indépendance pour prendre le pouvoir. « L’ethno-régionalisme des années 1960 emprunte d’ailleurs dans un effet de mimétisme évident ses méthodes et son vocabulaire aux mouvements de libération du tiers-monde » p.105. Mais en Italie, la Ligue du nord ne réclame une sécession que pour mieux réformer l’Etat central dans le sens d’un plus grand fédéralisme, pas pour le faire éclater. L’exemple du Québec le prouve : autonomie oui, sécession non – le coût économique, social et diplomatique serait trop grand. Macron a raison quand il déclare que l’Europe peut plus que la petite nation France dans les luttes du monde ; ce n’est pas nier l’identité française mais l’intégrer dans un ensemble culturel, économique et géopolitique plus vaste, aux valeurs communes fondées sur le droit, la démocratie et la solidarité.

L’intégration républicaine continue de fonctionner en France, malgré les Cassandre ; en témoigne l’usage du français, les mariages non traditionnels, les unions mixtes, l’aménagement des comportements religieux, les pratiques sociales à la française – seules exceptions : une minorité turque tenue par l’islamo-fascisme d’Ankara et les illuminés de Daech séduits par l’utopie. Mais le modèle républicain droit s’adapter à la multiculture.

L’auteur introduit ici une distinction utile entre les différents sens du mot : le multiculturel peut renvoyer au constat de la coexistence de cultures diverses à l’intérieur d’un même Etat ; il peut faire référence aux politiques publiques destinées à gérer cette diversité ; il peut enfin être une véritable idéologie de la promotion active des différences. C’est ce dernier sens qui fait problème. Contrer cette foi utopique et naïve est la première étape indispensable pour tolérer la diversité sans en faire une angoisse de Grand remplacement ! Si l’on ne barre pas la route au multiculturalisme ainsi conçu, la voie est ouverte aux extrémismes, qui peut s’exacerber en guerre civile (quelques-uns l’appellent, pour rejouer à l’envers la guerre d’Algérie). Les identités complémentaires sont en revanche fort possibles – elles existent déjà sans être formelles. Parler basque, corse ou alsacien ne remet pas en cause le sentiment d’être français, ni celui d’être européen. Il suffit d’aller à l’étranger pour le constater.

Il faut encore distinguer polyethnicité et multinationalité. Les migrations successives rendent les Etats polyethniques, sur le modèle américain ; la multinationalité est historique, rassemblant des communautés à culture propre dans le même Etat (Kurdes en Turquie et Irak, Arabes en Israël, Russes en Estonie…). Il est nécessaire de trouver des façons de fonctionner appropriées. L’auteur étudie la consociation suisse réussie, le fédéralisme canadien ou espagnol contrasté, et l’éternelle tentation sécessionniste (Irlande, Ecosse, Padanie). Cette seconde partie est la plus bavarde et se perd parfois dans les détails, sans vue d’ensemble claire. Il semble que le fédéralisme soit la meilleure formule – à condition que les clivages sociaux soient multiples et croisés comme en Suisse. Il exige pour cela le compromis libéral démocratique et surtout pas le nationalisme à base ethnique ou religieuse.

« La pluralisation croissante des sociétés rend de plus en plus intenable le postulat qui veut qu’à un Etat corresponde une nation et une culture. Elle donne par contre une actualité nouvelle à l’Etat multinational qui, par nature, est fondé sur l’expression d’identifications multiples et se trouve en harmonie avec les aspirations des individus modernes à jouer simultanément sur plusieurs registres d’appartenance » p.287. A l’inverse, la Russie tsariste, qui a cherché à se comporter comme un Etat-nation alors qu’elle était un empire multinational, s’est effondrée.

Alain Dieckhoff, La nation dans tous ses Etats – Les identités nationales en mouvement, 2000, Champs Flammarion 2012, 355 pages, €9.00 e-book Kindle €8.99

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