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Nietzsche et la morale

La morale est une interprétation d’un système de valeurs. Elle est le produit d’une société, des affects et du corps de chacun. Nietzsche en fait la résultante des instincts physiques « des symptômes de réussite ou d’échec physiologique ». Pour lui, il n’existe aucun fait qui soit moral ou immoral, mais simplement l’interprétation qu’on lui donne. Vérité en-deçà, erreur au-delà, disait déjà Pascal en parlant les Pyrénées.

Les morales varient avec les peuples et les cultures; elles varient avec le temps; elles restent humaines malgré la fixation que l’on voudrait sur l’éternel. « La » morale n’existe pas (illusion religieuse du seul Dieu Vrai… qui varie suivant les civilisations) mais la pluralité des morales dans le monde. Lorsque l’on parle en Occident de « morale », il est évident que l’on ne parle que de « notre » morale historique, ascétique dualiste, formalisée par Platon et prolongée par la doctrine d’Eglise du christianisme.

D’où, dans Par-delà le bien et le mal et dans La généalogie de la morale, la typologie « naturelle » que tente Nietzsche des morales. Il distingue – en restant dualiste… – la morale des maîtres et la morale des esclaves. Chacune a une généalogie et des conséquences pratiques, notamment quel type humain est ainsi transformé par les valeurs morales historiques.

La morale ascétique est une déficience de la volonté de puissance aboutissant au nihilisme et à la condamnation de la réalité au motif que tout vaut tout. Issue du platonisme puis des stoïciens, elle s’incarne dans le christianisme, revivifiée dans les sectes protestantes puritaines, avant d’investir le jacobinisme de Saint-Just et Robespierre, puis le socialisme et le communisme jusqu’à Pol Pot. Se développe alors « la moraline » (das Moralin), sorte de médicament social de bien-pensance, par exemple celui du christianisme bourgeois et hypocrite qui sévissait fort à l’époque de Nietzsche. L’apparence de la moralité compte plus que la moralité même. Les romans de Huysmans, la correspondance de Flaubert, décrivent fort bien ce vernis convenable en société qui masque les turpitudes intérieures et privées.

Mais l’hypocrite est un type éternel de toute morale : Molière l’a excellemment décrit sous les traits de Tartuffe. A noter que Donald Trump est le contraire même de Tartuffe : il dit tout cru et tout haut ce qu’il veut et arrache le mouchoir du sein qu’il veut voir ; il met tout en œuvre pour forcer la réalisation de sa volonté. Ce pourquoi il plaît au « peuple » qui a moins besoin de faire de l’hypocrisie une seconde nature pour vivre en société. En effet, qui veut arriver a besoin de « paraître », d’être autre qu’il n’est pour se montrer conforme, obéissant, cooptable par les élites jalouses de leur statut. Sauf que Trump n’a aucune morale, ce qui n’est pas ce que prône Nietzsche. L’enfant gâté est plutôt du côté du laisser-aller que de la discipline nécessaire à une nature forte.

Plus près de nous, Français, la triste moraline socialiste dérape depuis des décennies en pilotage automatique comme ces appareils où il suffit de mettre une pièce pour que sorte encore et toujours la même chanson. Les ténors de la Gauche bien-pensante édictent des fatwas dans les médias pour stigmatiser et déconsidérer ces loups démoniaques (de droite ou « ultra-libéraux » pas moins) qui osent souiller leur onde pure… Ils font de la démagogie sans le savoir avec leurs grands mots (tout est « grand » pour la morale) : émancipation, démocratie, égalité « réelle », progrès, justice « sociale », primat du politique, collectif, écologie « sociale et solidaire ». On voit combien la vraie vie fait voler en éclat ces grands principes lorsque le droit tombe sous les kalachnikovs, lorsque l’émancipation promise toujours pour demain n’arrive pas à avancer sous la pression du victimisme (les assassins seraient de pauvres victimes de la société, la désintégration scolaire n’aurait rien à voir avec l’immigration, le collectif est forcément plus fort que les communautarismes…). La moraline de gauche est l’impérialisme médiatique de l’indignation, une impuissance masquée sous les grands mots, le masque idéologique de la réalité des privilèges jacobins, des zacquis menacés.

Haïr la chair, lutter contre les passions et valoriser l’altruisme et la pitié forme selon Nietzsche une morale hostile à la vie, à la santé et à l’épanouissement humain. Comme un ressentiment envers la nature humaine, comme pour se venger de la vie. Les écolos forment aujourd’hui la pointe avancée de cette austérité du repli sur soi, réprimant tous les désirs (sauf ceux des peuples non-occidentaux) pour s’humilier du « péché » d’avoir « exploité » la nature. Souffrir donne bonne conscience : voyez comme je suis vertueux parce que je suis malheureux !

Ernest Renan dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, parus en 1883 : « Damne-toi, pourvu que tu m’amuses ! – voilà bien souvent le sentiment qu’il y a au fond des invitations, en apparence les plus flatteuses, du public. On réussit surtout par ses défauts. Quand je suis très content de moi, je suis approuvé par dix personnes. Quand je me laisse aller à de périlleux abandons, où ma conscience littéraire hésite et où ma main tremble, des milliers me demandent de continuer » VI.4 Car le « mal » (qui est la transgression de la morale ambiante), fascine le bien-pensant qui n’ose pas oser. Cette remarque d’il y a deux  siècles s’applique littéralement au cas Gabriel Matzneff, bouffon du sexe pour les intello-transgressistes post-68 qui ne tentaient pas faire le quart de ce qui était raconté (et amplifié) dans le « journal » maudit. Jusqu’à ce que la nymphomane de 13 ans qui a bien joui se repente en ses blettes années et se pose en « victime », en Moi aussi de la mode du viol, en féministe dénonçant le pouvoir mâle, surfant sur la vague pédo-crimes pour se faire mousser dans un opus a-littéraire où il y a surtout du con et des fesses. Renan rirait bien de cette prétention à se refaire une vertu sur ses dépravations de jeunesse.

Plus sérieusement, il faut se remettre dans le contexte d’époque : 2020 n’est pas 1985, l’époque a changé et la société aussi. Faire jouir les mineurs n’est plus d’actualité : ils font bien cela tout seul et c’est tant mieux pour se construire, les adultes ayant des préoccupations trop égoïstes pour ne pas les blesser. A l’époque des faits, y a-t-il eu « viol » sur mineure de 15 ans ? Est qualifié de viol toute pénétration par violence, contrainte, menace ou surprise : une fille pubère de 13 ans en 1985 (17 ans après mai 68, 1 ans après Canal+ surnommé Anal+ et quelques années avant l’émission de Fun radio Lovin’fun où le Doc et Difool disséquaient la sexualité exubérante ado) a-t-elle pu être « surprise » comme « ne connaissant pas la sexualité adulte » ? Un père absent et une mère démissionnaire ne constitue-t-il pas une « incitation à commettre de la part d’un tiers » – ici des parents irresponsables ? Ce sont toutes ces questions que la justice, qui s’est autosaisie, doit trancher dans le cas Springora contre Matzneff. Outre que « sans violence, contrainte, menace ou surprise, l’atteinte sexuelle entre un(e) majeur(e) et un(e) mineur(e) de 15 ans n’est pas considérée comme une « agression » sexuelle mais comme une « atteinte » sexuelle sur mineur(e), qu’il y ait ou non pénétration. Le viol n’est prescrit qu’aux 48 ans de la victime – tiens, justement en mars 2020… – tandis que l’atteinte est prescrite aux 38 ans. On comprend toujours mieux lorsque l’on fait la généalogie de la morale affichée : dans le cas Springora, l’intérêt bien compris (en indemnisation et surtout notoriété) relativise la grandiloquence victimaire…

Retourner ce jeu social est de bonne guerre : avouez et vous serez pardonné, repentez-vous et vous aurez toute bonne conscience pour vous poser à votre tour en juge. Ainsi font les curés catholiques avec la confession, ce pouvoir inquisiteur d’Eglise qui permet la maîtrise des âmes. Ainsi font les psys freudiens qui croient que le dire guérit, ce qui leur permet de fouiller impitoyablement tous les souvenirs enfouis, tous les non-dits dissimulés, y compris les reconstructions fabriquées. Ainsi font les communistes avec leur ‘bio’ fouillée où tout ce qui est bourgeois en vous est impitoyablement mis en lumière, ce qui vous ‘tient’ politiquement. Ainsi font les criminels qui « s’excusent » et « demandent pardon » pour voir leur peine réduite (pleurs et lamentations au procès bienvenus). Ainsi font les politiciens, surtout américains, qui avouent et assument, « faute avouée étant à-demi pardonnée » dans le catéchisme puritain.

« La moralité s’oppose à la naissance de mœurs nouvelles et meilleures : elle abêtit », dit encore Nietzsche dans Aurore §19. Voulant s’imposer comme éternelle et universelle, elle nie la diversité des peuples, leur histoire et leur liberté d’esprit. Elle veut créer une « imitation de Jésus-Christ », un « homo œconomicus » libéral ou un « homme nouveau » communiste, un égalitaire pas macho ni phobe des démocraties contemporaines – en bref discipliner, surveiller et punir. Ce pourquoi la philosophie doit se faire critique de cette domination, de cet universalisme impérial qui n’est que sectaire. Les Chinois et les Indiens ne disent pas autre chose; quant aux Russes, ils privilégient une interprétation chrétienne différente du puritanisme yankee. « L’immoraliste » de Nietzsche est celui qui combat cette morale absolue, pas celui qui est sans morale (il serait amoral, non immoral).

Car la morale reste digne d’être questionnée, pensée en-dehors du christianisme ou du laïcisme platonicien dominant. Les vertus que Nietzsche attribue au philosophe sont en effet des valeurs « morales » : indépendance d’esprit, courage, patience, méfiance critique, modestie… Il les appelle « la probité ». Ce serait l’héritage et le prolongement de l’exigence chrétienne de vérité et d’honnêteté que de reconnaître les origines autres que sociale de la morale en vigueur (par exemple des origines soi-disant divines, ou des origines « naturelles »), donc d’exercer la critique pour mettre en lumière son aspect ascétique suicidaire (dont la repentance pour tout est un trait contemporain). Ernest Renan montre à l’envi cet habitus catholique de « suicide orthodoxe » dans ses Souvenirs cités plus haut.

Pour Nietzsche, une morale demeure utile : elle est un instrument d’éducation qui permet d’élever le niveau humain en le civilisant. Il s’agit pour lui d’encourager le vouloir créateur issu de l’instinct de vie, d’épanouir les potentialités créatrices de chacun dans tous les domaines, de modifier ainsi les coutumes, les mœurs et les institutions. Quelque chose de l’utopie de Marx sans les torsions des exégètes hégéliens ou activistes.

L’obéissance aux mœurs est la morale définie dans une culture, soit une forme d’élevage (au triple sens d’élever l’animal, d’éduquer les passions individuelles et de rendre l’être humain meilleur – selon les trois étages que sont instincts, affects et esprit). Tendre vers le sur-humain doit être la visée de cette morale pour Nietzsche ; elle implique de lutter contre le laisser-aller (Par-delà le bien et le mal) en entraînant les individus à affronter ce qui est douloureux ou terrible au lieu de le nier au profit d’illusions. Tout vient de la vie, de son élan, de sa force. Une morale en société ne peut que refléter ces valeurs de vie si la société veut perdurer dans l’histoire. En ce sens, Nietzsche n’est pas un « libertaire » au sens de 1968 ; il n’est ni pour la sexualisation tout azimut, ni pour les passions débridées, ni pour la chienlit morale et politique. Il est pour s’« élever », pas pour se ventrouiller.

Céline Denat et Patrick Wotling, Dictionnaire Nietzsche, Ellipses 2013, 307 pages, €18.30

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Patricia Macdonald, Personnes disparues

L’Amérique telle qu’en elle-même : un pays où les femmes sont la clientèle privilégiée des auteurs de polar, où les hommes sont en général nuls et où les pervers (des deux sexes cette fois) s’ébattent en toute liberté. Le thème est, en ce roman dense et bien monté, le kidnapping d’un bébé et le viol et l’assassinat de sa baby-sitter de 15 ans dans une petite ville banale. De quoi allécher le chaland.

Rebecca tend son pull pour faire ressortir le galbe hérissé de ses seins et attirer l’œil d’un adolescent de son âge qui évolue en skate non loin d’elle dans le parc. Celui-ci s’en fout, les filles sont trop bizarres pour qu’il cède à ce brut appel sexuel, au risque d’être accusé de harcèlement. Mais ce n’est pas le cas d’un fringant prof d’histoire du collège qui passe par là. Il engage la conversation, s’intéresse au bébé de 6 mois prénommé Justin, offre un cracker, effleure de sa main l’épaule de la jeune fille. Qui se lève d’un bond, outrée : elle s’exhibe mais ne veut pas qu’on réponde à ses avances – pas n’importe qui. C’est tout le paradoxe de la féministe yankee qui ne sait pas ce qu’elle veut en faisant ce qu’elle fait.

On la retrouvera tuée et violée, le bébé envolé.

Pete Cameron pète le feu ; il est le chef de la police et le parfait macho. Il mène ses subordonnés à la baguette, y compris la jeune Noire aux ongles manucurés, et a déjà sa petite idée préconçue sur le coupable. Sa fille de 15 ans, une ado mal dans sa peau un peu grosse, coiffée et vêtue comme l’as de pique, a accusé son prof d’histoire de harcèlement. C’est elle qui lui envoyait surtout des mots d’amour et l’avocat a plaidé sa cause assez fort pour qu’il soit blanchi. Mais il n’en pas moins été suspendu trois mois – sans salaire – et doit retrouver ses élèves ces jours-ci. Cameron le popu considère Henson l’aristo comme le flic de base l’avocat de la haute : le défenseur des privilégiés bourgeois. Ce pourquoi, lorsqu’un témoin du parc établit un portrait-robot qui colle pile avec le prof, il l’alpague aussi sec.

Nouvelle cause pour l’avocat qui pompe les économies du couple ; nouveaux soupçons sur le bellâtre, dieu des stades avant son accident à la jambe qui l’a rayé des compétitions à la fin de son adolescence. Le dieu est retombé dans la vile humanité et son inconscient se rebelle. Il désire toujours être l’enfant gâté d’hier, celui qui fait tomber les filles. D’où son attitude ambigüe devant le teint de lait, les seins fermes et les fines gambettes. Caresser, peloter, séduire, il aime ça. La grosse éconduite et la plus belle fille du collège lui tendant un piège devant caméra. De là à l’accuser de viol ou même de meurtre…

Mais les convenances sont plus fortes que la vérité : elles « croient » avant de savoir ; elles soupçonnent de noirs dessins et de bas instincts avant de faire confiance ; elles jugent d’opinion avant la justice. Ah, les convenances ! On ne saurait y déroger dans la société yankee démocratique, transparente, communautaire. Maddy l’épouse se sent obligée par les conventions, elle en perd son libre-arbitre et même sa volonté. Elle croit au fond d’elle-même que son mari n’est pas innocent avec les filles ; elle cède en son cœur à l’amour d’un prêtre catholique qui n’ose la toucher ; elle accepte contrainte et forcée un chaton (noir) donné par l’épouse de l’avocat qui causera un accident par sa stupidité de mère inattentive ; elle se sent obligée en contrepartie de sa responsabilité d’inviter chez elle le couple blessé et son bébé ; elle force sa pitié pour la femme sèche et peu maternelle que se révèle Bonnie. Même quand elle apprend que son Clyde (qui s’appelle Terry) est un ex-taulard à peine sorti, qui s’est marié en prison où il a passé cinq ans, accusé à tort.

Le décor est posé, les personnages campés. Aucun ne paraît ce qu’il est vraiment, les conventions obligent à l’hypocrisie sociale, l’action se déroule en quiproquos permanents. Ce qui en dit long sur la société américaine ; elle n’a guère changé en vingt ans, sinon en pire. Que penser en effet de cette affirmation tranquille de l’auteur, experte en psychologie sociale en son pays, que les filles ne demandent en 1997 qu’à être forcée pour l’amour ? Car passer outre aux conventions est signe de virilité, être en rébellion contre les normes gage d’attachement, prendre l’initiative se définir comme un homme. « L’adolescent [dans les 16 ans] (…) ne se rendait pas compte que son seul crime consistait à ne pas être assez entreprenant et que, s’il ne se décidait pas bientôt, il ne tarderait pas à la perdre au profit d’un garçon plus âgé à qui l’expérience avait enseigné qu’on ne demandait pas toujours la permission. En effet, elle ne voulait pas avoir à donner son consentement dans la mesure où entretenir des relations intimes avec un homme avant le mariage allait à l’encontre de ses croyances et même de sa religion. Et qu’il ne le comprenne pas, cela la mettait en rage » p.322. Hypocrisie toujours… « Non » signifie « oui », juste parce qu’ainsi on ne se parjure pas, on sauve les apparences de sa croyance et de sa religion – même si on désire très fort être baisée. Comme les autres, pour être bien conforme. Pauvre Amérique !

Mais c’est pour ces analyses fines et saignantes que j’aime les romans policiers de Patricia Macdonald : ils permettent de comprendre la société dans laquelle je ne voudrais surtout pas vivre.

Quant au roman, l’action se déroule de rebondissements en rebondissements, de chausse-trappes en impasses, de tir au pistolet en fuite avec otages. On ne s’ennuie pas – jusqu’à la chute.

Patricia Macdonald, Personnes disparues (Lost Innocents), 1997, Livre de poche 1999, 383 pages, €7.90 e-book Kindle €9.49

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Brazil de Terry Gilliam

Sorti en 1985, ce mauvais film veut renouveler l’utopie 1984 de George Orwell sans le talent. C’est un film d’intello, trop long (2h20) et sans histoire. Il se situe dans un monde futuriste aux ordinateurs archaïques et aux costumes des années 1940 avec impers et chapeaux. Il donne à voir un monde bureaucratisé à l’extrême où le ministère de l’Information note tout et fiche tous via caméras et procédures. Jusqu’à ce qu’un insecte, chassé par un bureaucrate excédé, tombe sur l’imprimante et provoque un bug : le nom du terroriste Tuttle est changé en Buttle.

C’est l’effet papillon, où le battement de l’aile à un point de la terre provoque un ouragan à l’autre bout… Chanson connue. Ressassée sur le thème musical de la romance Aquarela do Brasil qui donne son titre sans aucun autre rapport au film – et en portugais dans le texte.

Sam (Jonathan Pryce) vit seul dans un appartement minuscule où tout est technique et programmé : le réveil, la cafetière, le toasteur, la douche, la penderie… Jusqu’au jour où une panne électrique détraque tout. Mais nul ne doit réparer sans passer par la société agréée, ses artisans munis du fameux formulaire numéroté. Ils sont nuls ? Mais tout-puissants. Ils peuvent même produire un bon de réquisition temporaire de l’appartement pour inhabitabilité tant que la réparation n’est pas faite. D’où les explosions terroristes, un peu partout dans la ville, qui durent depuis 13 ans sans que « le ministère » ne parvienne à capturer le ou les auteurs (Robert De Niro en Tuttle). Trop de bureaucratie englue, trop d’informations tue l’information, trop de surveillance rend bête les surveillants.

Sam travaille dans un service pléthorique et hiérarchisé où des employés collationnent les données tandis que des apprentis s’affairent à passer des papiers d’un chariot aux corbeilles courrier. Il se débrouille et débrouille surtout l’incompétence du grand patron (Ian Holm) qui est perdu si un chèque ne peut parvenir à son destinataire faute de compte bancaire ouvert.

Sam est affublé d’une mère riche et excentrique (Katherine Helmond) qui se fait refaire le visage par un chirurgien, lequel lui tire sa vieille peau pour la rajeunir. Elle n’hésite pas à s’exhiber devant ses amies avec une pompe panthère renversée sur sa choucroute roussie et un babillage précieux autant que ridicule. Elle obtient par faveur du vice-ministre un poste pour Sam auprès de lui au ministère du Recoupement, nom orwellien pour dire inquisition et tortures. Sam est bon fils mais ne veut rien changer à sa petite vie tranquille. Il préfère s’évader en rêve.

Durant son sommeil, il est un grand oiseau blindé volant comme Icare et délivrant la Belle (Kim Greist). Il s’oppose à des géants en armures de samouraïs mais qui ne sont que du vent car du gaz enflammé s’échappe de leurs blessures. En allant porter un chèque de remboursement à l’épouse d’un Buttle enlevé par erreur par les sbires du ministère qui l’ont pris pour Tuttle, le torturent et le tuent, il aperçoit la fille de ses rêves, les cheveux plus courts et en vêtements de camionneuse, mais c’est bien elle. Elle est chauffeuse d’énormes camions qui livrent on ne sait quoi on ne sait où entre les buildings géants de la cité.

Sam la drague impunément et le spectateur se situe de suite du côté de la féministe lorsqu’elle le rembarre et le jette d’un coup de pied hors du camion. Car le mec est un gaffeur de première, enfant gâté maladroit qui ne connait que son désir immédiat : baiser comme dans son rêve. Il est dommage que, de fil en aiguille, il réussisse à la fin, tant son histoire est lamentable et stupidement racontée sans guère d’action ni de morale.

Hors les décors, il n’est rien d’intéressant dans ce film baroque, je m’y suis ennuyé fort et ai fini par éteindre avant la fin. Les acteurs en font le minimum et aucun ne surnage, sauf peut-être la fille. Mais on dit que chez les geeks fans d’originalité, c’est un film « culte ».

DVD Brazil, Terry Gilliam, 1985, avec Jonathan Pryce, Robert De Niro, Kim Greist, Michael Palin, Katherine Helmond, Bob Hoskins, Ian Holm, 20th Century Fox 2003, 2h16, standard €7.64 blu-ray €16.99

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Ambivalence Marcel Proust

Proust, ce bourgeois maladif et languissant, cette plante de serre à la mémoire protéiforme, est malsain et fascinant. Malsain parce qu’on ne sépare pas l’homme de l’œuvre et que l’homme est déplaisant. Fascinant parce qu’il observe l’humaine comédie et que son regard est aigu. Ce qu’il représente est ambivalent.

J’ai abordé Proust tard, je n’ai lu Du côté de chez Swann qu’à 16 ans parce que la réminiscence via la madeleine dans le thé m’avait plu et que je voulais goûter à la fameuse longueur des phrases. Et je me suis aperçu que le thé était du café au lait dans les premiers brouillons, comme la madeleine n’était que du pain grillé ; le snobisme exigeait que cela fut changé. J’ai savouré ces souvenirs d’enfance parce qu’ils sont la seule fraîcheur de l’œuvre, encore que passablement reconstruits en illusion acceptable. Et je me suis arrêté là.

La nouvelle édition de la Pléiade m’a permis, passé 35 ans, de reprendre l’œuvre dont l’intérêt, hors le style, m’apparaît très inégal. Un amour de Swann m’a ennuyé, A l’ombre des jeunes filles en fleurs plutôt séduit. Cette œuvre ne se lit pas d’une traite mais par périodes, afin de ne pas s’engluer dans le phrasé, de ne pas se laisser contaminer par cette façon insinuante et étouffante de voir le monde, par ce scalpel envers les êtres et cette angoisse de lierre du narrateur. Proust est un poison assimilable à petites doses. Car on en revient à l’homme.

Marcel est né dans cette bourgeoisie pressée d’arriver dont le besoin atavique et frustré de possession fait s’accumuler les meubles, les bibelots, les plantes, les tentures dans un intérieur étouffant de serre chaude. L’appartement parisien des parents Proust collectionne les signes de la réussite sans jamais trier ; on y reconstitue le monde en miniature. Il y fait trop chaud, l’on y respire mal, les relations humaines sont guindées et pesantes. Le père est majestueux et lointain ; il est l’arbitraire. L’enfant éprouve un attachement fusionnel et névrotique à sa mère ; il est sujet à un asthme nerveux qui le rend délicat. L’adolescent exacerbe toujours les tendances de son milieu et, chez Marcel Proust, rien n’est simple : ni le langage, ni les manières, ni la conduite. Il apparaît alambiqué et trompeur, trop tendre et trop caressant, poseur et quêtant l’affection comme un chien triste. Il restera sa vie durant l’enfant gâté : malade professionnel, sempiternel plaintif, dilettante social, phobique de toute contrainte, et inverti pour l’occasion.

Sa mauvaise santé d’origine respiratoire lui fait sentir le prix du temps qui passe. Le souffle est la représentation la plus physique de la durée, la respiration scande les secondes. Proust en acquiert le sentiment aigu de l’éphémère des moments et des êtres, ce qui le fait s’accrocher tragiquement à un amour rendu absolu. Cette impuissance à être aimé selon ses désirs fusionnels lui permet, par décantation, une distance de la mémoire à la réalité, il intériorise, analyse, reconstruit. « La vraie vie est ailleurs, non pas dans vie même, ni après, mais en-dehors » (lettre du 8 novembre 1908 à Georges de Lauris). La vraie vie est pour lui dans l’illusion, dans le souvenir reconstruit, la fiction c’est-à-dire dans la littérature.

A l’art classique de raconter une histoire, Proust substitue la subjectivité. Il ne décrit pas la réalité du monde extérieur mais l’impression que fait sur lui le monde. Son intelligence ordonne ce que son instinct et ses passions ont retenu des sensations, impressions et émotions filtrées par la mémoire. Il dissèque les êtres par incapacité à les aimer pour eux-mêmes. Ceux qu’il prétend aimer sont des miroirs de son narcissisme ; il s’aime en eux comme un personnage qui endosse des rôles de théâtre. En réalité, prodigieusement inquiet, Marcel est incapable d’éprouver un amour sincère ; il est trop frileux, trop centré sur lui-même pour avoir la générosité débordante, la compassion sans contrepartie qui est le signe de l’amour véritable. Ce qu’il appelle « amour » est une comédie sociale, fort jouée dans les salons de son temps. Pour lui, d’ailleurs, tout est comédie. Il passe ses soirées à disséquer les êtres qu’il rencontre afin d’en découvrir le ressort caché, ce qui les fait se mouvoir. Il y a là le sadisme d’un entomologiste et, en même temps, la prodigieuse intuition du psychologue – ambivalence toujours.

L’homme est l’œuvre et Proust reconstruit sa vie en roman. La Recherche est une quête de soi et elle a de son auteur le même inachèvement, la même immaturité, les mêmes velléités. Dans l’écriture, cela se traduit par la masse des brouillons, des versions accumulées, des ratures, des additions, des remontages, la juxtaposition de fragments. Proust est Protée ; il se hait lui-même, il voudrait être un autre. Il va, il vient, il reste en chantier. Tout comme son œuvre, de construction cellulaire, organique comme un corps qui pousse.

Cocteau a eu la prescience de ce que Proust allait devenir : « Les miroirs multipliés (d’un) prodigieux labyrinthe à ciel ouvert ». L’œuvre a quelque chose de la mer, océan primordial et soupe primitive nourricière et changeante, capable de s’enfler en colère ; elle est courant des profondeurs et lame qui submerge et étouffe, eau salée qui pénètre les poumons et les ronge. Le style a quelque chose de brillant et d’inquiétant : la phrase coule telle un serpent, développe ses anneaux, fascine d’un regard magnétique, bien balancée par les virgules qui font comme un souffle régulier ; elle argue, montre, analyse – insidieuse et dangereuse comme un reptile. Car elle envoûte, engourdit, asphyxie par ses sautes de rythme ; elle embrume et ensorcelle.

Je reviendrai sur les œuvres, mais lentement.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Gallimard Pléiade, tome 1 €65.00 tome 2 €66.00 tome 3 €70.00  tome 4 €65.00

Jean-Paul et Raphaël Enthoven, Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, Plon 2013, 736 pages, €24.50

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Kafû, Le bambou nain

kafu le bambou nain

Qui connaît encore Kafû Nagai ? Cet écrivain de Tokyo mort en 1959 a illustré un autre Japon que celui du stéréotype habituel. Il décrit son peuple, dans sa capitale, non comme une société de fourmi adorant l’organisation et tentée par le militarisme, mais comme un fourmillement d’individualités rationnelles et roublardes, dans le ton de Rabelais.

Le bambou nain est la mauvaise herbe, vivace et coriace, sur laquelle on peut pisser dessus sans la détruire. Le bambou nain s’adapte souplement au terrain et aux éléments, il ploie mais ne rompt jamais. Le bambou nain est « l’élégance même », décoratif, il sert à présenter les légumes ou à meubler les bouquets. Il est la quintessence du petit peuple de Tokyo, pauvre mais débrouillard.

Bien qu’il évoque la société japonaise d’il y a un siècle, l’auteur a rendu ce roman très vivant. Uzaki a la quarantaine, deux jeunes enfants turbulents qui rentrent de l’école avec de la boue sur le kimono et les joues. Il est peintre décoratif, sans grand talent. Il a surtout été l’élève d’un commissaire des arts à la cour impériale, le peintre Kaiseki, dont il est devenu l’intendant. Il a donc vu naître et grandir le Fiston, l’alcoolique érotomane et flemmard Kan, désormais 30 ans. Dans la société japonaise, la hiérarchie sociale est fondamentale et le respect aux aînés et aux plus hauts placés que soi régit les rapports sociaux. Les obligations de rendre ce qu’on vous a donné, de remercier d’une attention, sont très fortes. Ce qui fait que l’on ne peut vivre solitaire sans jamais ne rien devoir à personne.

C’est tout le ressort du roman, qui fait graviter Uzaki, Kaiseki, les sœurs et les épouses, enfin les geishas, autour de Monsieur Kan, l’enfant gâté qui ne vit que pour ses désirs immédiats. Le lecteur peut reconnaître en Kan le sanguin une sorte de rêve de l’auteur : lui aussi a échoué aux examens d’entrée à l’université, lui aussi visite assidûment le quartier chaud de Yoshiwara à Tokyo, lui aussi est envoyé aux États-Unis pour le discipliner aux études. C’est tout un monde qui change, avec l’irruption brutale de l’individualisme dans un Japon encore traditionnel. Certes, Tokyo connaît en 1918 les autos, les tramways et le téléphone, mais les gens vivent encore comme à la campagne, en kimonos de coton et socques en bois de paulownia.

Uzaki ne peut exercer son autorité sur Kan, il est redevable au père du garçon et à sa famille. Il ne peut qu’accompagner Fiston dans ses débauches, pour limiter les dégâts et surtout les dépenses. Marier le jeune homme serait une solution : avoir une femme à disposition l’empêcherait d’aller de fleur en fleur et contrôlerait sa bourse. Sauf que l’épouse en question est un pis-aller : bâtarde au caractère violent dont le père occupant une haute position sociale, nouvellement remarié, veut se débarrasser.

Notre brave Uzaki se trouve constamment en porte-à-faux, requis par la famille d’aller rechercher le Fiston dans les mauvais lieux, requis par le Fiston de boire quelques coupelles de saké et de caresser les geishas du lieu. Il se retrouve un soir au poste de police, non pour avoir consommé des prostituées, mais pour avoir été présent dans un lieu où l’on jouait aux cartes !

Mais ce sont des geishas que viendra sa richesse. Rien n’est tout bon ni tout mauvais, son bon cœur a été récompensé de sa mauvaise fortune : intermédiaire souple comme un bambou nain, les deux familles le respectent, celle de Kan et celle de Choko son épouse ; la nouvelle femme du père de Choko se sent obligée par le silence que garde Uzaki après l’avoir vue sortant d’une maison de rendez-vous avec un étudiant, probablement son amant ; Kan lui est reconnaissant de l’avoir sorti d’affaire ; les geishas mises à la rue par l’interdiction de police lui sont redevables d’avoir financé leur propre maison de plaisirs… dont Uzaki peut profiter sans bourse délier, étant principal propriétaire !

Nous sommes bien loin du raidissement nationaliste à la Mishima, comme des rêveries romantiques sur la lune au-dessus des bois de hinokis. La seule raideur, en ce roman, sert aux plaisirs, pas à la guerre. Et l’on peut lire aujourd’hui cette vivacité pleine de verve avec bonheur, malgré le siècle qui a passé.

Kafû, Le bambou nain, 1918, traduit du japonais par Catherine Cadou, Picquier poche 2001, 218 pages, €15.40 occasion ou Format Kindle €6.49

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