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Huysmans, A rebours

L’auteur rompt avec le naturalisme de ses précédents romans : plus de putes populacières, de mariages arrangés dans le médiocre ni de vieux garçons amollis dans le célibat. Il aborde le symbolisme avec un nouveau personnage : l’aristocrate décadent au raffinement épuisé, l’esthète réfractaire.

Des Esseintes, avec son nom précieux de fleur rare, a consumé sa jeunesse en frasques sensuelles de toutes sortes : avec les filles, le jeu, la gastronomie, le théâtre. Il est désormais repu, fatigué, détraqué. Il est atteint de la maladie de sa génération, le nervosisme, l’exacerbation des nerfs que l’auteur qualifie, selon les médicastres du temps, de « névrose ». Freud lui donnera un autre sens mais l’essentiel s’y trouve : l’inconscient agit sur le corps et le Pessimisme fin de siècle, théorisé par Schopenhauer à ce moment, n’aboutit qu’à la dépression mentale, à l’acédie affective et au délabrement physique. Un Schopenhauer étrangement proche de L’imitation de Jésus-Christ traduite par Lamennais en 1844, « la résignation avec la panacée future en moins », écrira Huysmans à Zola. Car la vie est désespérante pour qui n’a pas l’énergie suffisante. Des enfants ? Surtout pas ! « C’était de la gourme, des coliques et des fièvres, des rougeoles et des gifles dès le premier âge ; des coups de bottes et des travaux abêtissants vers les treize ans ; des duperies de femmes, des maladies et des cocuages dès l’âge d’homme ; c’était aussi, vers le déclin, des infirmités et des agonies, dans un dépôt de mendicité ou dans un hospice » p.670. De quoi se flinguer – ou se convertir pour se consoler dans l’imagination d’un autre monde possible.

Réalisant sa fortune en terres, notre aristocrate encore jeune est devenu misanthrope. « Il flairait une sottise si invétérée, une telle exécration pour ses idées à lui, un tel mépris pour la littérature, pour l’art, pour tout ce qu’il adorait, implantés, ancrés dans ces étroits cerveaux de négociants, exclusivement préoccupés de filouteries et d’argent et seulement accessibles à cette basse distraction des esprits médiocres, la politique, qu’il rentrait en rage chez lui et se verrouillait avec ses livres » p.558 Pléiade. Il investit dans une maison isolée à Fontenay-aux-Roses qu’il fait aménager selon ses plans. Tout doit être artifice pour éloigner « les nerfs » de la réalité trop crue. L’énergie vitale éthérée et vacillante du personnage ne peut supporter le vrai, le charnel, le réel. Il lui faut l’illusion de l’art, les préparations de la science, la cuisine prédigérée du « sustenteur » (ancêtre de la cocotte-minute), les supports littéraires et graphiques idoines à l’imagination, pour daigner vivre. Même le voyage à Londres s’arrête rue de Rivoli : le dépaysement imaginaire suffit à combler l’envie d’ailleurs.

Le soleil est donc tenu au-dehors comme la pluie, la lumière filtrée par un aquarium où composer des symphonies de nuances à l’aide de colorants. Il est vrai que le temps des pluies ne fait pas envie au déprimé chronique : « Sous le ciel bas, dans l’air mou, les murs des maisons ont des sueurs noires et leurs soupiraux fétident ; la dégoûtation de l’existence s’accentue et le spleen écrase ; les semailles d’ordures que chacun a dans l’âme éclosent ; des besoins de sales ribotes agitent les gens austères et, dans le cerveau des gens considérés, des désirs de forçat vont naître » p.633. De même l’orgue aux parfums permet d’ajuster l’odeur de la pièce aux états d’âme, tout comme la cave à liqueur contente le palais par des assemblages rares et les fleurs rares les bizarreries de la nature. Il n’est jusqu’à la bibliothèque qui ne soit sélectionnée, choisie et ordonnée selon les penchants intellectuels.

Dans cette thébaïde, des Esseintes vit reclus et solitaire, servi par un couple de vieux domestiques qui l’ont connu enfant, chargé des courses, de la cuisine et du ménage. Huysmans aurait pris pour modèle Robert de Montesquiou, croqué ultérieurement par Proust, lui aussi féru de chambre fermée où tout réel est banni, mais Montesquiou est fantasmé par l’imaginaire et le produit des Esseintes ne lui ressemble pas, qui apparaît plutôt comme un Werther névrosé, un précurseur de Dorian Gray, a-t-on dit.

S’ensuivent des chapitres entiers d’inventaires, très documentés avec les mots choisis, mais un brin fastidieux. Tout y passe du décor précieux, frisant le ridicule : les meubles, les souvenirs d’enfance, les livres en latin, l’agencement des pièces, les gravures et tableaux, les pierres précieuses, la religion, les fleurs, les maitresses, les parfums, la littérature contemporaine, la musique… C’est lassant à la lecture, même si l’on y trouve quelques pépites. Ainsi l’auteur préfère-t-il, parmi les auteurs de son siècle, Baudelaire, Villon, d’Aubigné, Bossuet, Pascal, Lacordaire, Goncourt, Verlaine, Poe, Corbière, Mallarmé et évidemment Zola son mentor.

Côté sexe, c’est plus ambigu. Des Esseintes est « à rebours » de tout le monde, donc plutôt porté à l’inversion. Deux épisodes avec de jeunes garçons sont saupoudrés comme en passant. Le premier, « un galopin d’environ 16 ans, un enfant pâle et futé, tentant de même qu’une fille » p.592 Il lui demande du feu et des Esseintes lui paie une pute, voulant l’accoutumer au plaisir et au luxe pour, en le privant quelques semaines plus tard, en faire un assassin. Déjà sadique, mais parfois tenté, comme souvent les catholiques, par « les anges » : « la religion avait aussi remué l’illégitime idéal des voluptés » remarque-t-il p.624. Le second, « un tout jeune homme », « échappé du collège ». « Du hasard de cette rencontre, était née une défiante amitié qui se prolongea durant des mois », dit l’auteur, elliptique p.624. Car il n’aime pas le sexe et il se contente des gravures de Callot ou des excentricités de Sade pour suggérer davantage. Ou se décentre chez Pétrone, l’auteur du Satyricon, qu’il prise fort avec sa description des mœurs de son époque, « la menue existence du peuple, ses épisodes, des bestialités, ses ruts » p.561. Mais c’est encore dans la Bible qu’il connait de troubles joies sensuelles avec Salomé qui danse nue devant le Tétrarque, couverte de pierreries qui pendouillent et dont le frottement fait ériger ses seins. Gustave Moreau la peint en « déité symbolique de l’indestructible Luxure, la déesse de l’immortelle Hystérie, la Beauté maudite » p.581.

C’est un roman somptueux, baroque et décadent qui fait date, constituant la rupture de l’auteur avec le naturalisme de Zola et l’ouvrant à la conversion catholique, huit ans plus tard. Tous ses romans ultérieurs sortent d’A rebours ; tous les thèmes y seront approfondis et développés. Fantaisie documentée, des Esseintes campe un type d’énervé devenu trop sensible, une « hérédité datant du règne de Henri III » p.624. L’histoire d’un détraqué fin de siècle, pessimiste sans Dieu qui finira par retrouver les bras de Maman selon la dernière phrase du roman : « Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir » p.714.

Joris-Karl Huysmans, A rebours, 1884, Folio Gallimard 1977, 430 pages, €8.50

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Brazil de Terry Gilliam

Sorti en 1985, ce mauvais film veut renouveler l’utopie 1984 de George Orwell sans le talent. C’est un film d’intello, trop long (2h20) et sans histoire. Il se situe dans un monde futuriste aux ordinateurs archaïques et aux costumes des années 1940 avec impers et chapeaux. Il donne à voir un monde bureaucratisé à l’extrême où le ministère de l’Information note tout et fiche tous via caméras et procédures. Jusqu’à ce qu’un insecte, chassé par un bureaucrate excédé, tombe sur l’imprimante et provoque un bug : le nom du terroriste Tuttle est changé en Buttle.

C’est l’effet papillon, où le battement de l’aile à un point de la terre provoque un ouragan à l’autre bout… Chanson connue. Ressassée sur le thème musical de la romance Aquarela do Brasil qui donne son titre sans aucun autre rapport au film – et en portugais dans le texte.

Sam (Jonathan Pryce) vit seul dans un appartement minuscule où tout est technique et programmé : le réveil, la cafetière, le toasteur, la douche, la penderie… Jusqu’au jour où une panne électrique détraque tout. Mais nul ne doit réparer sans passer par la société agréée, ses artisans munis du fameux formulaire numéroté. Ils sont nuls ? Mais tout-puissants. Ils peuvent même produire un bon de réquisition temporaire de l’appartement pour inhabitabilité tant que la réparation n’est pas faite. D’où les explosions terroristes, un peu partout dans la ville, qui durent depuis 13 ans sans que « le ministère » ne parvienne à capturer le ou les auteurs (Robert De Niro en Tuttle). Trop de bureaucratie englue, trop d’informations tue l’information, trop de surveillance rend bête les surveillants.

Sam travaille dans un service pléthorique et hiérarchisé où des employés collationnent les données tandis que des apprentis s’affairent à passer des papiers d’un chariot aux corbeilles courrier. Il se débrouille et débrouille surtout l’incompétence du grand patron (Ian Holm) qui est perdu si un chèque ne peut parvenir à son destinataire faute de compte bancaire ouvert.

Sam est affublé d’une mère riche et excentrique (Katherine Helmond) qui se fait refaire le visage par un chirurgien, lequel lui tire sa vieille peau pour la rajeunir. Elle n’hésite pas à s’exhiber devant ses amies avec une pompe panthère renversée sur sa choucroute roussie et un babillage précieux autant que ridicule. Elle obtient par faveur du vice-ministre un poste pour Sam auprès de lui au ministère du Recoupement, nom orwellien pour dire inquisition et tortures. Sam est bon fils mais ne veut rien changer à sa petite vie tranquille. Il préfère s’évader en rêve.

Durant son sommeil, il est un grand oiseau blindé volant comme Icare et délivrant la Belle (Kim Greist). Il s’oppose à des géants en armures de samouraïs mais qui ne sont que du vent car du gaz enflammé s’échappe de leurs blessures. En allant porter un chèque de remboursement à l’épouse d’un Buttle enlevé par erreur par les sbires du ministère qui l’ont pris pour Tuttle, le torturent et le tuent, il aperçoit la fille de ses rêves, les cheveux plus courts et en vêtements de camionneuse, mais c’est bien elle. Elle est chauffeuse d’énormes camions qui livrent on ne sait quoi on ne sait où entre les buildings géants de la cité.

Sam la drague impunément et le spectateur se situe de suite du côté de la féministe lorsqu’elle le rembarre et le jette d’un coup de pied hors du camion. Car le mec est un gaffeur de première, enfant gâté maladroit qui ne connait que son désir immédiat : baiser comme dans son rêve. Il est dommage que, de fil en aiguille, il réussisse à la fin, tant son histoire est lamentable et stupidement racontée sans guère d’action ni de morale.

Hors les décors, il n’est rien d’intéressant dans ce film baroque, je m’y suis ennuyé fort et ai fini par éteindre avant la fin. Les acteurs en font le minimum et aucun ne surnage, sauf peut-être la fille. Mais on dit que chez les geeks fans d’originalité, c’est un film « culte ».

DVD Brazil, Terry Gilliam, 1985, avec Jonathan Pryce, Robert De Niro, Kim Greist, Michael Palin, Katherine Helmond, Bob Hoskins, Ian Holm, 20th Century Fox 2003, 2h16, standard €7.64 blu-ray €16.99

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