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Les Forbans de la nuit de Jules Dassin

Un étrange film noir tourné par un réalisateur exilé pour « activités antiaméricaines » par le maccarthysme dans une Londres noire et dépeignant le sombre milieu de la nuit.

Harry Fabian (Richard Widmark tout jeune) est un perdant d’origine. Il a toujours fui devant les autres, à commencer par son père. La première scène le montre déjà courant dans la nuit pour échapper à un poursuivant à qui il doit seulement cinq livres. Pour compenser, il rêve de faire fortune et s’enivre de son imagination sans relier celle-ci au concret de la réalisation. Il lui manque toujours une centaine de livres pour réussir. Au point d’en être obsédé et d’indisposer tous ses amis, à commencer par sa bien-aimée Mary (Gene Tierney), son patron Nosseross (Francis L. Sullivan) et la « femme » de ce dernier, Helen (Googie Withers).

Un soir où il racole le pigeon friqué pour la boite de nuit du gros Nosseross, il rencontre la légende de la lutte gréco-romaine Gregorius (Stanilaus Zbyszko). Il entend le Grec massif se quereller avec son fils, organisateur de combats de lutte moderne à Londres. Fabian se dit qu’il y a des affaires à faire. Il aborde avec son bagout habituel l’ancienne vedette, la flatte, palpe son poulain Nikolas of Athens (Ken Richmond) et les décide à se donner en spectacle contre l’Etrangleur, la vedette de la lutte moderne du moment (Mike Mazurki). Mais pour cela, il lui faut réunir quatre-cents livres dont il n’a pas la première.

Il va solliciter Nosseross pour qu’il le commandite, mais sa femme lui propose un marché : il met la moitié et le gros l’autre. Harry Fabian fait la tournée de ses connaissances mais toutes refusent ; elles le connaissent trop bien. Il attire alors sa maitresse au loin pour lui voler ses économies mais elle le surprend et il s’enfuit une fois de plus. La Helen de Nosseross lui fait alors signe : elle veut quitter le gros, qui l’écœure, et ouvrir sa propre boite de nuit ; elle en a racheté une, fermée par décision administrative, pour une bouchée de pain. Il lui manque seulement la licence pour ouvrir et elle charge Harry de lui fournir en l’aguichant. Ce dernier n’a pas trop le cœur à la baise mais il frétille devant le fric comme un gamin devant une sucette et accepte. Il arnaquera Helen comme les autres en lui vendant une fausse licence, confectionnée par l’une de ses relations.

Mais il a enfin ses quatre-cents livres et peut organiser le spectacle. Pour cela, il lui faut l’Etrangleur. Il entreprend alors Kristo (Herbert Lom) le manageur du lutteur moderne, pour qu’il accepte le défi. Comme celui-ci se fait tirer l’oreille au prétexte que la lutte gréco-romaine n’attire pas les foules, Fabian provoque l’Etrangleur et le pousse à rencontrer son rival Gregorius. C’est le jeune Nikola qui doit combattre mais, dans la mêlée de vanité blessée qui passe par les coups faute de l’intelligence des mots, ce dernier a le poignet cassé. C’est donc le vieux Gregorius qui combat l’Etrangleur en privé pour lui donner une leçon. Il réussit sur lui la « prise de l’ours » et l’étouffe, mais ce combat l’a épuisé et il en meurt devant son fils, navré, qui jure de le venger.

Tout est de la faute de Fabian et le forban offre mille livres à qui le lui livrera. Le mot est passé à toute la pègre de Londres et une course-poursuite s’engage. Une fois de plus Harry Fabian fuit son destin, mais le tragique est qu’il va inévitablement le rattraper. Le jeune homme tente alors de se racheter en clamant sur les quais de la Tamise que c’est son aimée qui l’a retrouvé et livré, afin qu’elle touche la prime pour la rembourser de tout ce qu’il lui a soutiré. L’Etrangleur survient et l’étrangle avant de le jeter comme un déchet dans le fleuve qui le conduira chez les morts. Exit Harry Fabian, le raté de la vie. Il n’était pas assez cynique ni impitoyable pour les forbans de la nuit.

Ce film sombre n’a pas plu aux Yankees qui préfèrent toujours l’eau de rose du happy end ; ni aux Anglais qui ont vu de Londres sa face cachée très noire. Mais il reste un grand film tragique aux contrastes marqués et tourné en ombres et lumières d’une esthétique qui impressionne encore.

DVD Les Forbans de la nuit (Night and the City), Jules Dassin, 1950, avec Richard Widmark, Gene Tierney, Googie Withers, Hugh Marlowe, Francis L. Sullivan, Herbert Lom, Stanilaus Zbyszko, Ken Richmond, Mike Mazurki, Carlotta films 2005, 1h35, €14.03

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Le Casse du siècle d’Adam McKay

La crise économique mondiale de 2008, préparée par la spéculation américaine sur les prêts immobiliers irremboursables de 2007, est racontée de façon à la fois pédagogique et déjantée, à l’américaine. C’est instructif et biaisé, comme toujours dans les films yankees à la gloire des yankees. Déjà les attentats de 2001 avaient rendu paranoïaques les Etasuniens, en 2007 ils sont carrément devenus incontrôlables et, avec Trump, ils ne se sentent plus, trop contents d’eux et xénophobes. De bonnes raisons pour prendre de la distance avec ce peuple infantile et vaniteux, d’un égoïsme forcené, qui ne comprend que la loi du plus fort. J’ai longtemps travaillé avec des Américains, et longtemps sur la bourse en tant que gérant, analyste et stratège ; je les connais bien. Ce qu’ils sont devenus depuis vingt ans m’écœure. Ce film est une pierre noire supplémentaire à leur tombeau. Il est tiré du livre paru en 2010 d’un des leurs, Michael Lewis, The Big Short : Inside the Doomsday Machine (Le grand pari à la baisse : dans la machine à Jugement dernier).

Il tourne autour de quatre personnages qui, par esprit de contradiction et par tempérament pionnier, osent aller contre les conventions de leur milieu d’affaires et contre les valeurs établies. Le premier, dès 2005, est le docteur Michael Burry (Christian Bale), un gestionnaire de fonds spéculatif qui tient au titre de « docteur ». Outre qu’il l’a brillamment obtenu comme neurologue et que, comme le dieu Odin, il ne voit que d’un œil, il l’oppose à sa propre apparence « californienne » : pieds nus au bureau, voix qui bafouille et air planant du syndrome d’Asperger, tee-shirt bleu uniforme tous les jours. Il se gave à fond de heavy metal et semble ne pas écouter ses interlocuteurs. Mais il découvre que le marché de l’immobilier résidentiel américain est un château de cartes fondé sur des prêts sans garanties consentis à des acheteurs insolvables, souvent immigrés et parfois au chômage.

Le vendeur en salle de marché de la Deutsche Bank de New York Jared Vennett (Ryan Gosling), entend parler de Burry par un banquier qui s’en gausse et trouve qu’il y a au contraire à creuser : si tout le monde pense dans le même sens, faire fortune consiste à prendre le pari inverse – même si cela peut prendre un certain temps : le balancier des excès revient toujours dans l’autre sens.

Le hasard d’un coup de téléphone au mauvais numéro fait réfléchir le gestionnaire de hedge fund Mark Baum (Steve Carell), juif psychotique qui en veut à la terre entière et qui cherchait déjà des incohérences dans le Talmud étant enfant, au grand dam de son rabbin. Il est convaincu par Vennett de la probabilité non négligeable d’un retournement et va sur place observer la situation du marché immobilier subprimes (à risques plus élevés que la norme), celle des bénéficiaires des prêts, la spéculation d’une strip-teaseuse qui a acheté à crédit cinq maisons plus un appartements sans avoir le premier sou, et des courtiers prêteurs qui font du bonus sans se préoccuper de la suite.

Charlie Geller (John Magaro) et Jamie Shipley (Finn Wittrock), jeunes créateurs d’un fonds de placement de mprovince qui est passé de 110 000 à 30 millions de dollars en quelques années découvrent par le bouche à oreille la prise de position baissière des iconoclastes et y croient. Ils ne sont pas assez gros pour avoir accès au ISDA Master Agreement, une autorégulation de l’International Swaps and Derivatives Association visant à canaliser les contrats d’échanges privés en bourse. Ils demandent au trader repenti Ben Rickert (Brad Pitt) de les épauler ; ils ont fait sa connaissance en promenant le chien.

L’opinion générale en 2005-2007 est que l’immobilier reste un placement sûr et que les prêts seront toujours remboursés, même par voie judiciaire et saisie du bien. Sauf que non seulement le risque est grand en cas de retournement économique à cause des taux variables dont les mensualités sont fondées sur la valeur de la maison, mais les prêts à peu près solvables deviennent de plus en plus rares, incitant les courtiers à prêter à n’importe qui et les banques à revendre ces prêts à faible espoir de remboursement (subprimes) aussitôt sans contrôle. Cela par le tour de passe-passe de la titrisation hypothécaire Mortgage Backed Securities (MBS). Dès 2006 la rentabilité s’effrite et le taux de défaut augmente. Les mauvais crédits notés B sont mélangés à d’excellents crédits notés AAA par les agences de notation devenues sociétés de commerce et qui ont donc un intérêt financier à « bien » noter le titre final pour plaire à leur client. Pire, avec deux titres, les banques en créent un troisième qui contient une part de chacun des deux et est vendu comme « synthétique », les Collateralized Debt Obligations (CDO). L’effet de levier des bénéfices est enclenché… mais aussi celui des pertes éventuelles.

En bref, tous les acteurs du marché boursier obligataire américain ont intérêt à voir perdurer le système de spéculation : les emprunteurs ont enfin leur rêve de maison réalisé, les courtiers en prêts s’en mettent plein les poches en bonus, les banques refourguent à leur clientèle de fonds de pension et d’investissement les titres risqués enjolivés d’un joli ruban de notation pour lesquelles les agences touchent une grasse commission, la Fed (banque centrale) ou la SEC (qui surveille la bourse) n’y voient rien d’inquiétant ou d’illégal. Mais l’appât du gain aveugle ceux qu’il veut perdre et la finance comportementale (citée dans le film) montre qu’une suite de gains réguliers ne préjuge jamais du futur. Les moutons de Panurge se précipitent tous d’un même élan à la baille sans réfléchir parce que le premier a sauté.

Nous sommes début 2007 et, dès que les taux variables vont varier à la hausse, le vélo spéculatif va ralentir sa course et précipiter de plus en plus de détenteurs de titres subprimes en pertes. Pour parier contre le marché, tous contractent des Credit Default Swap (CDS), options d’assurance qui montent quand les titres hypothécaires tombent. Au Forum de la Titrisation américaine à Las Vegas (ville du jeu et de la démesure), Baum déjeune avec un administrateur de CDO synthétiques qui avoue la pyramide de paris de plus en plus gros et risqués qui existe sur les prêts subprimes. Le marché atteint déjà vingt fois la taille de l’économie sous-jacente et l’explosion – inévitable – de la bulle risque d’entraîner toute l’économie.

Il faut attendre plusieurs mois, tandis que les clients sont inquiets de perdre les appels de marge tant que les subprimes montent ou restent à niveau, mais le marché finit par retrouver le réel : il s’effondre et le fonds de Michael Burry gagne 2,3 milliards de dollars, soit + 489 %. Mais huit millions de gens perdent leur emploi, six millions sont jetés à la rue après la saisie de leur maison, des retraités sont ruinés, des insolvables saisis, perdant souvent espoir et parfois la vie. Lehman Brothers fait faillite, Bear Stearns et Merrill Lynch sont absorbés par d’autres banques, Citicorp comme Deutsche Bank sont renflouées avec l’argent des contribuables et les activités de banque d’affaires séparées des activités de dépôts par décision du Congrès. Mais un seul banquier (suisse) sera mis en prison, tous les autres s’en tireront sans dommages, certains même entreront au Government Sachs composé en 2009 par Barack Obama… L’Islande, la Grèce, l’Irlande, sont en grave défaut de paiement et il faudra dix ans pour qu’ils réémergent.

Malgré un son mal mixé qui rend tonitruantes les musiques vulgaires du rap et du metal, les sons acculturés de l’Amérique contemporaine qui s’assourdit pour ne rien entendre du vrai, malgré les images parfois hachées, comme subliminales, faites pour zapper la trépidation spéculative et la fièvre du fric, le spectateur va apprécier quelques moments d’ironie assez lourde (le voyant qui n’a qu’un œil, la fille de l’agence de notation aux lunettes très noires qui « n’y voit rien ») et de bons moments de pédagogie, comme ce chef cuisinier qui prend l’exemple du flétan qu’il n’a pas venu à ses clients et qu’il remixe dans un consommé à la carte, donc apprécié comme « nouveauté ». Moins les produits vendus sont clairs et compréhensibles, plus il faut se méfier : aux Etats-Unis, l’arnaque est un sport national et faire du fric le but ultime de l’existence. Les lanceurs d’alerte sur les subprimes ne sont d’ailleurs pas philanthropes : ils ont gagné beaucoup d’argent en pariant à l’envers des cons qui suivent béatement le mouvement et s’en confortent dans les dîners arrosés et les boites à filles. Mais, fortune faite, Michael Burry investit sur une seule matière première : l’eau ; Beckett fait pousser des graines bio dans son potager ; Baum ne se vante plus de niquer les autres et se recentre sur sa famille ; les deux jeunes provinciaux jouissent de leur réputation sans plus spéculer. Aux Etats-Unis, pays brutal, il faut une baffe pour que vienne la sagesse !

Un bon film sur la finance, sur la folie tradeuse et sur la démesure vaniteuse yankee. Et si vous ne vous intéressez pas à la finance, vous avez tort – car elle commande à l’économie et à votre épargne retraite.

DVD Le Casse du siècle (The Big Short), Adam McKay, 2015, avec Christian Bale, Steve Carell, Ryan Gosling, Brad Pitt, Paramount Pictures 2016, 2h05, €6.99 blu-ray €10.98

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Être et avoir de Nicolas Philibert

Le début des années 2000 voit naître encore un film où se mire la nostalgie française. Quelle était donc belle, l’école sous la IIIe République ! En province profonde – un village dans la région de Clermont-Ferrand, le « bon vieux temps » subsiste encore avec un sens un enseignement à l’ancienne, personnalisé et breveté. Quel âge d’or que cet âge de l’enfance et de l’insouciance ! Le maître se doit d’être attentif et érudit comme le philosophe de la République. N’est-on pas là dans le monde des dieux ?

Las ! L’entrée en sixième sonne comme l’entrée en mondialisation. Il faut quitter l’étroit terroir d’Auvergne à classe unique de treize élèves de 4 à 10 ans pour aller à la ville dans un collège s’entasser entre pairs. Le territoire urbain est loin de la campagne villageoise, il apparaît son inverse, anonyme et trépidant. La société le craint comme les élèves.

Je ne trouve rien d’étonnant à ce que ce film documentaire ait été un succès. Il décrit un monde mythique qui n’a jamais existé, sauf dans les souvenirs embellis et dans les conservatoires d’endroits reculés – à condition d’être sous l’œil de la caméra. Il y a là tous les ingrédients du consensus contemporain : la verte glèbe, la tranquille vie rurale, les savoirs pratiques révérés et quasi inaccessibles sans la médiation du prêtre bienveillant, celui « qui sait », et une communauté où tous se connaissent. Il y a aussi un hymne franchouillard à nos « chers services publics » : le ramassage scolaire, l’école républicaine, la poste qui relie, la SNCF qui désenclave, le collège qui élève.

Tout le reste, ce qui fait quand même l’essentiel du quotidien moderne, est occulté : pas de commerce, pas de télé, aucun contact avec le vaste monde. Ni Africain ni Maghrébin dans l’école, seulement deux petits Vietnamiens adoptés, « recueillis » nous dit-on et accueillis « comme les autres » à l’école. Comme les autres ? Nous avons droit à de gros plans sur « l’impassibilité asiatique » et la « débrouillardise technique » de la petite fille à la photocopieuse. De quoi bien conforter les stéréotypes de la France paysanne.

L’instituteur lui-même, qui paraît sympathique et attentif aux enfants, est un acteur en représentation. Pas un mot plus haut que l’autre, une pédagogie modèle de manuel, un pedigree social sans tache. Fils d’ouvrier immigré – mais espagnol et intégré – Monsieur Lopez est un élève méritant ayant la vocation de transmettre, il pédagogise sans cesse et garde un ton égal. N’en jetez plus ! On ne sait rien de sa vie après l’école, ni pourquoi il ne s’est jamais marié, ni ce qu’il fait de ses (longs) congés. Seule sa voiture, une grosse Audi incongrue dans cette campagne reculée, montre quelque vanité petite-bourgeoise de paraître, une fierté de statut acquis par son savoir, bien légitime, mais qui jure quand même avec le ton sacerdotal avec lequel il parle de son métier.

Quant au montage, le parallèle fait par les images entre les écoliers et les vaches apparaît plutôt lourd. Il n’y a pas qu’une scène qui montre les bovins en troupeau, guidés, nourris puis traits par leurs maîtres. Il n’y a pas qu’une scène qui montre de même les écoliers entassés dans le car de ramassage ou le train vers la ville, guidés vers l’école–étable, nourris à la cantine–mangeoire ou sur les prés du pique-nique, sous la houlette de leur maître…

Dans cette France bien profonde, la société aime ses vaches et ses enfants, seul le degré d’émotion change des uns aux autres. Mais le sentiment qui assure un succès médiatique ne saurait à lui seul faire un bon film. Les enfants sont touchants et l’instituteur un saint, le passage des saisons avoue le temps qui passe et les rudes travaux disent le monde adulte, mais la scène est trop belle pour être vraie et ce serait mentir que de croire en cette France éternelle avec son maître idyllique qui apprend avec patience aux enfants les vraies valeurs. Si l’on est pris par le film, un peu de recul est nécessaire. Il est plus une romance qu’un « documentaire » réaliste.

DVD Être et avoir, Nicolas Philibert, 2002, France télévision distribution 2016, 1h44, €5.95 blu-ray €12.02

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Joseph Kessel, Le bataillon du ciel

Après avoir mis en « roman vrai » la résistance intérieure française à l’Occupation nazie, Kessel chante les commandos parachutistes français ses SAS qui ont préparé le Débarquement fin juin 1944. C’est un épisode peu connu et oublié de la Seconde guerre mondiale, mais décisif pour l’estime de soi de l’armée de France, humiliée en 40, délitée par le régime de Vichy et soumise par la défaite.

Je trouve ce roman vrai moins réussi que le précédent, non par le sujet mais par la façon de le traiter. Kessel a écrit volontairement un scénario de film, pas un roman, et la psychologie des protagonistes reste bien sommaire, souvent plus théâtrale que réaliste. La mise en roman est le fait de son neveu Maurice Druon qui, sur demande de son oncle pris par ailleurs, n’a fait que rajouter un peu de phrases autour du squelette déjà construit. Quant au film, il a été tourné par Alexandre Esway sur le scénario revu par Marcel Rivet mais Kessel s’en est désintéressé tant les « nécessités du cinéma » (autrement dit la simplification et la caricature) divergeaient de ce qu’il voulait dire.

Il reste une geste en deux parties, la première en Ecosse dans les centres d’entraînement anglais des SAS, la seconde sur le terrain en Bretagne pour désorganiser les unités allemandes et saboter les points stratégiques. Environ quatre-cents paras ont mis en échec durant tout un mois plus de quatre-vingt mille soldats de la Wehrmacht, aidés des FFI bretons. Ces actions ont retardé, voire empêché, les unités blindées de se porter vers la Normandie où le Débarquement avait commencé.

Comme à son habitude, Joseph Kessel rassemble des récits d’actes authentiques et des portraits de personnages réels en fiction romancée et caractères de synthèse. Le docteur lieutenant parachutiste Ben Sassem est l’incarnation du Cosmopolite qui a choisi la France parce que république universelle. Ce levantin est l’antithèse complète du nazi : il soigne au lieu de tuer, il vient de partout et non pas d’un seul sang ni d’un seul sol. « Je suis né au Caire de parents hindous, d’origine israélite j’ai fait mes études à l’Institut catholique de Beyrouth, et sujet britannique je me suis engagé chez les Français » I-1 p.1560 Pléiade. L’ambiance ainsi créée est considérée comme plus vraie que nature et vise à donner une idée globale de la situation sur le terrain, au-delà des actes individuels. Seul le colonel manchot « Bouvier » est repris tel quel du colonel manchot Bourgoin qui a commandé les parachutistes français du 3ème RCP appelé côté anglais 4th SAS.

Le mythe de la Liberté est chanté et magnifié par Kessel sans ambages : « Le capitaine écoutait respirer ses parachutistes et il percevait dans chacun de leurs souffles un sens de la vie qui partageait les hommes comme les crêtes partagent les eaux de la terre. D’un côté s’élançaient les hommes qui ont la loi de la liberté et subordonnent à celle-là toutes les autres lois. De l’autre coulaient vers les sables gluants ou les lagunes mortes tous les hommes qui ont la loi de la soumission » I-1, p.1558 Pléiade. C’est une Chanson de Roland que compose Kessel, un héroïsme humble et patriote dont le sacrifice est l’hommage rendu à la foi de France : la liberté dans l’égalité et par la fraternité.

Joseph Kessel, Le bataillon du ciel, 1947, Folio 1974, 224 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

DVD Le bataillon du ciel 1 & 2 – Coffret 2 DVD, Alexandre Esway, 1947, avec Pierre Blanchar, Raymond Bussières, René Lefèvre, Jean Wall, Christian Bertola, René Château 2004, 3h20, €91.76

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Joseph Kessel, L’armée des ombres

Joseph Kessel, juif et antinazi, est entré en résistance en 1941 mais a dû fuir la France lorsque la zone sud fut occupée. Arrivé à Londres par l’Espagne et le Portugal avec son neveu Maurice Druon, il lui est suggéré par le général de Gaulle de contribuer à la guerre par un livre sur la Résistance intérieure. Il invente alors le nom « d’armée des ombres » parce que la France des Lumières est entrée dans la nuit avec l’armistice et son chef d’Etat cacochyme aux étoiles flétries.

Ce documentaire publié dès 1943 se veut une chronique de faits vrais, maquillés pour ne pas compromettre les protagonistes sur le terrain. Tout est réel, tout est reconstruit. Ce n’est pas un roman issu de l’imagination, ni de la propagande antiallemande ou pro-quelque chose. « Aucun détail n’y a été forcé et rien n’y est inventé » (préface). Tout est exact et rien n’est reconnaissable « à cause de l’ennemi, de ses mouchards, de ses valets ». La Résistance française fut « un grand mystère merveilleux » où, sans pain ni vin, ni feu, ni lois, « la désobéissance civique, la rébellion individuelle ou organisée sont devenues des devoirs envers la patrie ». Le héros est celui qui est dans l’illégalité, analogue au chrétien des catacombes.

Il y a de la mystique chez Kessel lorsqu’il conte la Résistance en actes, avec ses grandeurs et ses petitesses, ses dilemmes moraux et son humanité. Il s’agit d’une foi à renaître, d’une Lumière qui sourd du peuple même, préparant une loi nouvelle pour la cité. Le mythe de la « désobéissance civique » est repris aujourd’hui par de pseudo-révolutionnaires qui se croient occupés par une puissance économique qui serait nazie, mais la lecture de ce livre montre combien ils sont simplets et récupérateurs : l’Occupation était bien autrement totalitaire et meurtrière, incitant les pères à délaisser leurs enfants, les mères à vendre leurs camarades pour sauver leur fille, les petits escrocs à trahir pour rien, par lâcheté ou pour se faire bien voir du plus fort.

Le récit se compose de sept épisodes qui tournent tous autour de Philippe Gerbier, ingénieur et ancien élève du grand chef parisien Luc Jardie, surnommé Saint-Luc, dans lequel on a pu reconnaître une image mêlée de Pierre Brossolette, Emmanuel d’Astier de la Vigerie et Jean Cavaillès. Chaque épisode est publiable séparément dans la presse libre, ce qui permet de contourner la censure en France et les restrictions de papier. Y sont contés l’évasion, la punition du traître, la clandestinité, le passage à Londres, la prison, l’attente d’être fusillé, la torture, le meurtre d’un seul pour éviter que tous fussent tués. Les techniques de narration sont diverses, du récit linéaire au journal en abrégé et aux notules exemplaires. Tous les résistants sont frères, qu’ils soient Action française ou communistes, ou simplement révoltés, qu’ils aient 15 ans ou 60 ans. La diversité est présentée sans fard ni jugement, notamment dans le chapitre intitulé Une veillée de l’âge hitlérien.

Ce livre dépouillé sur une « armée pure » (p.1377 Pléiade), écrit dans l’action et truffé d’anecdotes vraies est « le » grand livre de la Résistance. Le film de Jean-Pierre Melville, sorti en 1969 avec une brochette d’acteurs connus, épure encore le texte, son noir et blanc rendant bien l’obscure clarté de la révolte anti-Boche autant qu’anti-Vichy. « Tout ce que nous avons entrepris, dit Luc Jardie à Philippe Gerbier dans l’ombre d’un asile clandestin, a été fait pour rester des hommes de pensée libre » p.1398. A ne pas oublier pour jauger les pseudo-résistants médiatiques de l’ultra-gauche écolo-féministo-anarchiste (tous les thèmes à l’extrême-mode). « La haine est une entrave pour penser librement, dit encore Jardie. Je n’accepte pas la haine ». Celle d’aujourd’hui est bien palpable chez ceux qui tentent de récupérer le mythe à leur profit.

Joseph Kessel, L’armée des ombres, 1943 revu 1963, Pocket 2001, 253 pages, €5.50

DVD L’armée des ombres, Jean-Pierre Melville, 1969, avec Lino Ventura, Simone Signoret, Paul Meurisse, Jean-Pierre Cassel, StudioCanal 2008, 2h17, €8.90

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Shara de Naomi Kawasa

Naomi Kawase, réalisatrice japonaise, a consacré son œuvre filmée à la recherche de ses origines. Abandonné à sa naissance, élevée par un couple âgé qui l’a adoptée quand elle avait 10 ans, elle évoque son enfance dans ce film où la petite amie du personnage principal découvre de même qu’elle n’est pas la fille mais la nièce biologique de sa « mère ».

L’histoire se passe à Nara, dans ces ruelles enchevêtrées et silencieuses de la ville contemporaine, là où vivent des artisans, des retraités, des commerçants. Deux frères jouent, ils sont jumeaux, ils ont 10 ans eux aussi. Ils font la course dans les ruelles qui tournent et se croisent comme une calligraphie. À un tournant, celui qui est en tête se volatilise. Son frère, soudain, ne le voit plus alors qu’il poursuit sa course fantasque. Kei et Shun ne sont plus deux. Le garçon a-t-il été emporté par le vent qui se lève ? Ou par l’esprit des lieux qui, tel un Minotaure, réclame sa proie de chair à l’issue du labyrinthe ? La caméra s’attarde sur les arbres qui frissonnent dans le vent comme sous le coup d’une émotion surnaturelle.

La mère reste plongée dans la génération : sept ans plus tard, le jumeau n’est pas réapparu et un autre enfant est en route. Enceinte, la mère se plaît au jardin. Elle fait pousser des légumes de forme phallique qu’elle soigne jusqu’à bien les gonfler : des cornichons, des aubergines blanches – ou cultive des fleurs aux pétales délicats dont les pistils s’offrent à la fécondation des bourdons. Lorsque l’enfant paraît à terme, c’est un accouchement collectif dans la maison, devant toute la famille, aidé par les voisines qui chantent. Le jumeau survivant, 17 ans, pleure devant la vie qui renaît.

Le père est artisan, il fabrique de l’encre de Chine. Il trace au pinceau, à main levée, des caractères sinueux. Une vraie lumière. Est-ce une référence à l’encre noire avec laquelle ont joué les jumeaux au début du film ? Le trait est-il l’abstraction de la calligraphie des ruelles ? La main qui se lève du papier figure-t-il l’envol du jumeau disparu ? Beaucoup de scènes se correspondent dans ce film riche en symboles. L’ombre s’efface – reste la lumière, orpheline. Les jumeaux sont le yin et le yang, les deux faces d’un même être. Le survivant est hanté par son double perdu. Il le peint pour l’exorciser, fasciné lui aussi par la représentation et par la création. Si la mère crée avec son corps, le père crée avec son esprit et Shun avec son cœur. Il doit exorciser son double avant de se reproduire à son tour en faisant un enfant à sa petite amie.

Toute l’histoire se passe en un lieu fermé, un quartier résidentiel de la ville de Nara, clos comme un cocon. C’est une ville à la campagne avec ses jardins, son passé agricole, son présent mécanique d’autos et de motos. Mais le Bouddha ancestral veille toujours et nul ne manque les signes propitiatoires. Le cycle complet de l’existence se réalise dans ce quartier bouclé : naissance, mort, famille, liens. La mère génère, crée et recrée sans cesse, pôle stable des traditions et du rituel. Le père est social, il organise une fête en l’honneur de féodaux qui s’habillaient décalé pour contester le pouvoir. Il compartimente l’oubli. Il faut, dit-il, conjurer le sort, exorciser la douleur, surmonter la peur, afin que la vie continue.

Tout est mouvement au Japon, éternel devenir. Ce film ondoyant le montre : s’arrêter est inutile, il faut toujours aller de l’avant, faire pousser, engendrer, aimer, créer, courir, rassembler, animer.

Ce film tellement japonais est fascinant pour nous parce qu’il est humain, bien loin des clichés occidentaux sur le Japon.

DVD Shara, Naomi Kawasa, 2003, avec Kohei Fukungaga, Yuka Hyodo, Naomi Kawase, Katsuhisa Namase, Kanako Higuchi, Lancaster 2005, 1h41, €9.36

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Joseph Kessel, La passante du Sans-Souci

Ce n’est pas, à mon goût, le meilleur roman de Joseph Kessel tant il tombe dans le mélo et la propagande facile. Les nazis sont les Méchants absolus et la femme de trente ans Elsa Wiener, Allemande pure souche bien que baladine, se vautre dans la fange par amour comme Job sur son fumier. Elle est l’une des « pures » célébrées par Kessel inlassablement, idéalisme individuel de l’air du temps que Saint-Exupéry a critiqué dans Citadelle. La « pureté » n’est qu’une version démocratique de « l’honneur » d’Ancien régime et, en psychologie, une névrose obsessionnelle qui rend aveugle et sourd à tout ce qui n’est pas l’objectif. Que la fin justifie les moyens est bien la pire des choses.

Le narrateur, enfiévré, insomniaque, imbibé, voit soir après soir passer une jeune femme en renard, aux cheveux et au cou nus sous la pluie, devant le bar du quartier des plaisirs de Montmartre, le Sans-Souci. Elle l’intrigue et il l’aborde mais, malade, se fait raccompagner. Il reverra Elsa et obtiendra des enseignements sur elle par un souteneur vulgaire au nom mafieux. Il se rend alors à son hôtel pauvre pour la remercier et est accueilli… par un enfant difforme aux cheveux crépus.

Max est un Juif allemand battu par les SA et dont les jambes et le bassin ont été brisés tandis que son père mourait lapidé. Elsa l’a recueilli devant sa porte et soigné, adopté. Il en paraît 10 mais il a déjà 12 ans, mûri par les épreuves et avide de savoir, il apprend le français pour le parler sans accent ; il veut devenir écrivain. Elsa couche dans la chambre d’à côté et est chanteuse dans une boite qui va fermer car la mode change et « la crise » est là qui raréfie les clients. Elle est en quête permanente de fric pour « envoyer à son mari » Michel, resté en Allemagne et arrêté par les nazis au pouvoir depuis 1933 parce que juif, éditeur et de gauche. Il est en « camp de concentration ». Pour l’aider, elle va de déchéance en déchéance, de chanteuse en stripteaseuse puis entraineuse au Rotoplo – à la gloire des seins nus et opulents – avant de devenir putain. L’alcool, la fatigue, la nuit l’enlaidissent – mais elle se sacrifie pour son mari qui l’aime. Elle n’a jamais joui avec lui mais ne veut pas l’abandonner ni lui faire de peine.

Deux ans passent et Michel finit par être libéré du camp et expulsé d’Allemagne. C’était avant qu’ils décident, sous la pression de la guerre, de la Solution finale. Pour cela, Elsa a dû accepter de coucher avec le chef en second de la Gestapo à Paris, un inverti à petite tête et larges épaules (la caricature du nazi difforme, psychotique, brute et étroit du ciboulot). Il a été séduit par elle lorsqu’elle était jeune chanteuse d’opérette en Allemagne. Michel croit retrouver son amour intact, l’argent reçu régulièrement lui laissant penser que tout va bien pour Elsa, mais il retrouve une femme vieillie, fripée, usée. Lui qui l’aimait l’aime moins ; elle qui ne l’aimait pas l’aime plus. Drame du divorce de la tendresse et du désir déjà traité, en mieux, dans Belle de jour ! Mais Elsa n’est pas belle de jouir, au contraire, la nuit l’enlaidit.

Avec l’aide de Max et du narrateur, Elsa va finir par avouer la vie de débauche qu’elle a menée pour lui Michel, son mari, pour l’aider. Il comprend et ouvre ses bras, mais tout est brisé : il n’a pas saisi ni accepté lorsqu’il en était temps, il ne se montre pas jaloux comme avant et Elsa ne veut pas de sa pitié. Elle veut être aimée et, par orgueil bafoué, se laisse mourir, écrasée par une mécanique (comme les chars de Guderian en 40).

En 1935, Kessel est devenu militant, antihitlérien et contre les antisémites. Il veut faire de la déchéance d’une femme celle de l’Histoire, mais nul ne fait de bonne littérature avec de bons sentiments et La passante sent trop le mélo pour notre goût. Les excès d’alcool et de fumée du narrateur errant dans la nuit glauque du quartier des plaisirs est aussi une déchéance. Face aux nazis jeunes et forts (bien que bêtes), il ne fait pas le poids. S’en rend-t-il compte ? Faudra-t-il faire la pute avec les nazis (futurs collabos) et souffrir le martyre (futurs résistants) pour être délivré du mal ? C’est inconscient chez Kessel lorsqu’il écrit ce roman en 1935, mais en germe. Car la suite sera L’Armée des ombres.

Le film tourné en 1982 en pleine euphorie socialiste militante déforme et caricature le roman pour en faire un pamphlet anti-dictature sud-américaine, reliant Pinochet aux nazis. Piccoli en bourgeois de gauche est toujours aussi infâme mais Romy Schneider touchante pour son tout dernier rôle. Préférez quand même le roman.

Joseph Kessel, La passante du Sans-Souci, 1936 revu 1968, Folio 1983, 224 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

DVD La passante du Sans-Souci, Jacques Rouffio, 1982, avec Romy Schneider, Michel Piccoli, TF1 studio 2009, 1h55, €16.44

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Les 55 Jours de Pékin de Nicholas Ray

Tout commence par les musiques à la montée des couleurs de chacune de huit des onze délégations étrangères sur le sol de Pékin ; tout finit par les musiques de chacune des mêmes délégations étrangères : Autriche-Hongrie, France, Allemagne, Italie, Japon, Russie, Royaume-Uni et États-Unis. Entre les deux périodes, l’union pour 55 jours autour de l’ambassadeur britannique, Sir Arthur Robertson (David Niven, excellent dans ce rôle). Rien de tel que d’être attaqué en milieu hostile pour forger une solidarité occidentale contre les menaces chinoises. Nous sommes de juin à août 1900 pendant la guerre des Boxers, les boxeurs populaires et nationalistes adeptes des arts martiaux de l’empire du milieu, groupés en société secrète au poing fermé.

Le spectateur se voit proposer héroïsme et histoire d’amour dans un Pékin reconstitué sur une centaine d’hectares dans les environs de Madrid – car il était impossible de tourner en Chine de Mao un péplum moderne sur l’humiliation chinoise de Tseu-Hi écrit aujourd’hui Cixi (Flora Robson).

Le 20 juin 1900, les Boxers sont incités par le prince Tuan (Robert Helpmann) à tuer les chrétiens et les Blancs et à envahir les concessions, après leur refus de quitter Pékin sur les instances de l’impératrice. Toutes les délégations sont pour le départ, par prudence et pour protéger les civils ; seul l’Anglais est pour rester, afin de ne pas se montrer impressionné. Le représentant américain, qui n’a pas de territoire concédé et n’en demande pas (le beau rôle), s’abstient. Mais si les Anglais restent seuls, qu’auront l’air les autres ? Le droit de la majorité est donc soumis au droit de la minorité par intérêt supérieur : l’orgueil. Tous restent.

Les Boxers attaquent ; ils sont repoussés parce qu’ils sont peu armés. Mais les munitions manquent et les blessés occidentaux s’accumulent. L’armée impériale n’intervient pas pour ne pas se mettre à dos les puissances, comme le préconise le général Jung-Lu (Leo Genn). Mais celui-ci, s’il prône la prudence diplomatique, a eu comme maitresse la baronne Ivanoff (Ava Gardner), sœur de l’ambassadeur russe (Kurt Kasznar), dont le mari, pourtant brillant colonel, s’est suicidé en apprenant cette infidélité. Depuis la baronne, qui n’écoute que son plaisir personnel, est réprouvée par toute la société et ce n’est qu’avec un œil neuf, l’arrivée du major américain Matt Lewis (Charlton Heston, mâchoire carrée et sourire d’acier) qu’elle revient sur la scène sociale. L’Américain n’obéit en effet à aucunes conventions autres que celle des droits humains et il accueille les circonstances comme elles viennent, sans passé.

Il ne réussit pas à sauver un pasteur anglais torturé par les Boxers et celui qui le vise est tué par son sergent ; l’ambassadeur anglais lui en fait reproche : mieux vaut sauver les apparences et la diplomatie, même si cela doit coûter une vie occidentale ! Ledit ambassadeur sera d’ailleurs touché directement par ces mêmes rigides principes lorsque son fils de 7 ans est abattu par un tir de Boxer (happy end, après un coma de plusieurs jours, il sera hors de danger).

La baronne et le major vivent dans la même chambre (et probablement couchent ensemble). Lors du siège, elle officie comme infirmière pleine d’humanité et tout le monde l’aime, depuis les blessés qu’elle réconforte jusqu’au docteur (Paul Lukas) qui fait ce qu’il peut. Par ses liens avec le général Jung-Li, son ex-amant, elle parvient à acheter de l’opium pour pallier l’épuisement des stocks de morphine pour les blessés et des fruits « pour les enfants ». En ramenant son chargement, elle est tuée d’une balle Boxer mais elle a racheté son « péché ». De même, le major Lewis qui n’a pas réussi à sauver la vie du pasteur anglais, sauve une métisse de 12 ans, Teresa, fille d’un de ses capitaines tué pendant le siège ; il lui avait promis de l’emmener aux Etats-Unis malgré le racisme ambiant dans son pays. Lewis la prend in extremis sur son cheval alors qu’il quitte Pékin ; peut-être va-t-il même adopte l’orpheline ? Son regard pur scande en tout cas le film du début à la fin : elle observe, elle juge selon sa morale candide de 12 ans ; elle n’a qu’une envie, quitter ce cloaque de Pékin.

Les Etats-Unis ont évidemment le beau rôle, bras militaires des Anglais par solidarité de « race », tandis que les autres sont réduits à la portion congrue, notamment les Français, quasi absents de l’action. Les Russes sont représentés comme des mous qui suivent le mouvement (Kurt Kasznar), alors que les Japonais, avec leur colonel méticuleux (Jūzō Itami), sont réévalués. Les préoccupations politiques du début des années soixante – ainsi que les préjugés du temps – tordent comme d’habitude les faits historiques pour chanter la gloire de l’Amérique comme leader du monde « libre » (libre commerce, libre disposition de chacun, libre croyance) – alors que c’est par exemple le Japon qui apporte la moitié des 20 000 hommes qui parviennent à Pékin.

L’action ne manque pas, des grands combats avec tirs nourris, charrettes de feu et explosions, aux coups de main commando pour faire sauter la réserve impériale de munitions ou tenter de joindre Tientsin. Les Occidentaux résistent, le prince Tuan perd la face, les armées étrangères convergent des concessions portuaires vers la capitale, l’impératrice Tseu-hi a perdu. Le colonialisme ne peut être secoué et le réformisme social a échoué.

L’impératrice s’enfuit de la Cité interdite déguisée en paysanne. La dynastie Qing sera balayée douze ans plus tard pour ces raisons. Il est très difficile à faire accepter par le populo les changements en cas de crise économique et nationale : les incultes préfèrent ce qu’ils connaissent, la force brute. Ils vont donc avec élan vers les leaders radicaux conservateurs et xénophobes. Ce n’est pas différent aujourd’hui…

Un beau et long film que j’ai vu au moins cinq fois en quelques décennies et où l’on ne s’ennuie jamais.

DVD Les 55 Jours de Pékin (55 Days at Peking), Nicholas Ray, 1963, avec Charlton Heston, Ava Gardner, David Niven, Flora Robson, Leo Genn, Robert Helpmann, John Ireland, Harry Andrews, Kurt Kasznar, Paul Lukas, Jerome Thor, Jūzō Itami, GCTHV 2000, 2h25, €13.46 blu-ray €13.10

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Your name de Makoto Shinkai

Au Japon, le merveilleux côtoie sans cesse le prosaïque et quoi de mieux que l’adolescence et ses rêves encore possibles avant la vie adulte, pour le mettre en scène ?

Mitsuha est une lycéenne de 17 ans dans la petite ville campagnarde d’Itomori, au bord d’un lac creusé jadis par une météorite. Elle vit dans une famille traditionnelle menée par la grand-mère qui lui apprend à être miko, à suivre les rites shinto en hommage au dieu du lieu. Taki est un lycéen du même âge mais qui vit à Tokyo, occupé par ses amis et un petit boulot classique d’étudiant dans un restaurant. Tous les deux rêvent de changer la vie, leur vie. Le passage d’une comète entre la Terre et la Lune va être l’occasion d’une distorsion temporelle et la fille va se retrouver dans le corps du garçon et réciproquement… deux à trois jours par semaine.

C’est l’occasion de quiproquos plein d’humour et de côtoyer la folie. Comme souvent les ados, les deux paraissent parfois à leurs pairs comme des zombies qui ont oublié les habitudes et ce qu’ils doivent faire. C’est l’occasion aussi de pénétrer les mœurs japonaises, si bien décrites dans ce dessin animé minutieux : les individus ne sont jamais seuls mais en groupe d’amis, de famille, de communauté, de religion. Ses amis Teshi et Natori aident Mitsuha à atterrir tout comme Fujii et Takaji aident Taki à se réadapter. C’est l’occasion enfin d’explorer l’autre face de son propre tempérament : la volonté virile pour Mitsuha et sa part de féminité séduisante chez Taki, le yin et le yang inextricablement tressés.

Facétieusement, mais avec bon cœur, Mitsuha prend rendez-vous sous sa forme de garçon avec Mademoiselle Okudera, serveuse comme Taki dans le restaurant où il travaille le soir. Elle envoie charitablement un texto à Taki pour qu’il n’oublie pas, lorsqu’il sera revenu dans son corps à Tokyo, d’honorer le rendez-vous et de se déclarer. Mais le garçon est timide et désorienté et Mademoiselle Okudera se rend compte qu’il en aime une autre. Sans le savoir, il est tombé en effet amoureux de Mistuha en palpant son corps lorsqu’il en prend la forme. Ce qui provoque un comique de répétition lorsque Yotsuha, la petite sœur de Mitsuha, la voit au réveil se palper presque tous les jours les seins.

Où est la réalité, où est le rêve ? Est-ce Taki qui rêve d’être jeune fille dans les montagnes ou Mitsuha qui rêve d’être garçon à Tokyo ? Les corps embrassent les âmes et tissent une corde temporelle analogue à celle que tresse la famille traditionnelle de Mitsuha ou celle que dessinent les artères trépidantes de la mégalopole tokyoïte. Le dessin s’anime en adéquation avec ces réflexions. Chacun ressent un manque, comme s’il était une part coupée d’un même être androgyne. Et c’est le dieu du lieu qui va les réconcilier.

Le dessin du décor est si scrupuleusement réaliste que le spectateur reconnait sans peine ces petits détails du Japon tels que les camionnettes très laides mais fonctionnelles adaptées aux petites routes de montagne, les uniformes de lycéens et la cravate portée lâche, la beauté des érables rouges à l’automne, le grand tori impressionnant et les forêts de cryptomères vastes comme des cathédrales. Il visualise quelques lieux réels comme les escaliers du sanctuaire qui sont ceux de Suga, la bibliothèque de Hida, la gare de Furukawa, la passerelle de Shinanomachi… Seule Itomori est une ville imaginaire, d’ailleurs détruite par la comète qui s’est désagrégée de façon imprévue, l’occasion toujours de rappeler les catastrophes régulières qui surviennent au Japon par les éléments naturels et qui ne sont jamais prévues par « les autorités » portées à faire comme si et à ne surtout pas déranger la population.

La musique, très variété japonaise, séduira les adeptes ; je la trouve pour ma part un brin envahissante et d’un optimisme trop forcé.

C’est au total un film envoûtant aux personnages émouvants, tissés dans une histoire cosmique qui les dépasse et dans laquelle ils tentent de trouver leur chemin – en bref une initiation typiquement adolescente.

Tiré d’un roman, le film d’animation qui a connu un gros succès international a été depuis décliné en manga.

DVD Your name (Kimi no Na wa), Makoto Shinkai, 2016, Anime 2017, 1h41, €15.00 blu-ray

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Joseph Kessel, Belle de jour

Un peu d’amour dans un monde de putes. Ce roman qui fit scandale entre-deux guerres met en scène une jeune bourgeoise belle, sportive et sympathique, épouse d’un jeune chirurgien beau, sportif et sympathique, qui est entraînée irrésistiblement à se prostituer chaque après-midi dans une maison tenue par une maitresse rive gauche à Paris, près du Pont-Neuf. La rue Virène où se situe le claque n’existe pas mais peut-être est-ce la rue Christine, courte et étroite, telle que décrite tout près de Notre-Dame ? Le quartier Saint-Augustin était réputé pour être mal famé jusque dans les années cinquante.

Séverine a tout pour être heureuse – sauf un vide qui la tourmente, « une attente subsistait en elle, vague, tenace et impérieuse » p.380 Pléiade. Elle fait l’amour et aime profondément son mari Pierre mais n’atteint pas l’orgasme. Le prologue l’explique par un traumatisme d’enfance, une fixation émotionnelle forte lorsqu’à 8 ans elle se fait caresser sous la robe par un plombier mal rasé dans son appartement, et qu’elle s’en évanouit. Sa sexualité est désormais fixée et elle est en quête du vulgaire brutal qui la fera enfin jouir.

Elle le trouve au claque de Madame Anaïs, après que la pipelette Renée lui ait annoncé avec des airs scandalisés et sous le sceau du secret que la petite Henriette se prostituait en maison pour arrondir ses fins de mois. Séverine en est tout excitée. Elle, ce n’est pas pour l’argent mais pour l’abîme de la jouissance qu’elle n’a pas connue et qu’elle finit par trouver deux fois. La première avec un ouvrier débardeur de péniche « au cou nu », qu’elle paye pour qu’il vienne lui acheter son temps chez Anaïs ; la seconde avec le jeune malfrat Marcel au corps mince et couturé mais puissant comme l’acier qui la veut pour femelle.

Comme souvent grâce à l’éducation chrétienne, l’être humain bourgeois oppose l’amour « pur et éthéré » qui est le Bien et le don pour connaître un degré de Dieu, de l’amour physique vulgairement sexuel qui remue la carcasse et les tissus érectiles mais qui n’est que frémissement éphémère de chair périssable, donc œuvre du Diable. Pierre ressort de l’amour pur, comme pour « un petit garçon » p.461 ; Marcel et l’ouvrier de l’amour bestial – un désir « massif, cynique et pur » p.405 et un « spasme sacré » p.433. Les deux ne se rencontrent plus après saint Paul et Séverine en est la victime. C’est assez sordide mais fort courant : « chaque homme, chaque femme qui aime longtemps (le) porte en soi », dit la préface. Kessel a rencontré une telle femme dans un bordel en Syrie, mue par « une nécessité intérieure » d’assouvir son désir animal jusqu’au bout. Du cœur à la chair, de la tendresse à la « joie bestiale », du remords au plaisir, du blanc de l’amour (la neige, la tenue de tennis, la blouse de chirurgien) au rouge du désir (les murs chez Anaïs, le sang), l’existence de Séverine alterne et clignote. La Belle de jour ne sait plus où elle en est, s’initie aux arcanes malades, possédées, animales, de sa sexualité balbutiante et refoulée mais, comme souvent chez Kessel, connait une rédemption finale en avouant tout à son mari.

Elle cède à ces penchants parce qu’elle se connait mal et n’a que l’illusion de se maîtriser, faute d’éducation adéquate. « Elle ne s’attachait qu’à la partie la plus superficielle de ses émotions, ne contrôlait que la part la plus manifeste d’elle-même. Ainsi, croyant se gouverner pleinement, Séverine n’avait aucun soupçon de ses forces essentielles, dormantes et, par là même, aucune emprise sur elles » p.387. Après la révélation de Renée sur Henriette, « Séverine avait été portée tout droit vers la grande glace qui lui servait à s’habiller » p.393. Comme Dorian Gray, elle y contemple son double secret, maléfique au point de la posséder ; comme lui, elle y succombe.

Ecrit à une époque naturaliste où triomphait la garçonne, le sexualisme et la psychanalyse dudit Monsieur Freud, le roman fit scandale. En même temps, des femmes se reconnaissaient en Séverine, Belles mues par un désir brûlant de s’unir à la Bête. Le fascisme mais surtout le nazisme allaient assouvir cet instinct primaire et faire jouir la belle Madame dans les bras de bourreaux musclés et sanguinaires au parler barbare.

Le film de 1967, tourné par Luis Buñuel, donne les traits de Catherine Deneuve à Séverine. Désormais, focale plus étroite qui dénature le roman, ce n’est plus l’emprise de la névrose mais l’oppression bourgeoise qui est à l’honneur. La prostitution est une libération car la pute baise avec qui elle veut quand elle veut et autant qu’elle veut. Ceci est mon corps, déclare la communion de mai 68. Notre époque en est revenue et la pute redevient une victime – de son corps, des désirs des autres, de ses souteneurs. Mais la bourgeoise aime à s’envoyer en l’air, même si ce n’est plus avec n’importe qui. Car elle reste névrosée.

Joseph Kessel, Belle de jour, 1928, Folio 2014, 189 pages, €5.49 e-book Kindle €5.49

Livre Joseph Kessel, Belle de jour + DVD Belle de Jour de Luis Buñuel, Folio cinéma 2009, €18.99

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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La chute de l’empire romain d’Anthony Mann

Un long péplum américain avec un décor monstre reconstitué en Espagne pour mettre en garde sur le déclin et la chute de l’empire. Au moment où les Etats-Unis sont empêtrés dans la guerre du Vietnam, cet avertissement d’Hollywood ne manque pas de sel.

La référence à l’empereur philosophe Marc Aurèle a des airs de Kennedy tandis que son successeur Commode est montré comme mégalomane cruel aimant la fête et la dépense. Un avertissement à Lyndon Johnson, devenu président à la mort de John Kennedy en 1963, puis réélu en 1964 ? Les émeutes raciales et les assassinats politiques ne manquent pas aux Etats-Unis, tandis que le programme humaniste du philosophe Timonides (James Mason) dans le film est proposé comme projet de Great Society en faveur du droit des minorités, de l’éducation et de guerre contre la pauvreté. Un programme qui pourrait être stoïcien car toutes choses participent du même Tout et sont liées, d’où l’idée que bien faire est faire utile pour la communauté, selon les lois de la Nature. Peut-on comprendre le film d’Anthony Mann aujourd’hui sans cet arrière-plan politique ?

C’est que les distorsions historiques ne manquent pas dans ce péplum. Toutes les hypothèses hasardeuses ou polémiques des historiens romains sont reprises telles quelles : Marc Aurèle « déshéritant » son fils Commode, l’empoisonnement par une pomme coupée avec une lame à demi trempée dans du poison, la bâtardise de Commode qui serait fils de gladiateur, son goût pour la débauche avec les deux sexes dès l’enfance occulté, sa mort en combat singulier avec son rival inventé Livius alors qu’il est assassiné à 31 ans par étranglement d’un esclave…

Mais l’histoire est belle et il fallait l’inventer. Sur les bords du Danube dans l’actuelle Autriche, face aux sombres forêts peuplées de « barbares » où tombe la neige, Marc Aurèle (Alec Guinness) vieux et malade songe à l’empire et à ses responsabilités. Il est considéré comme « faible » avec ses ennemis, préférant s’en faire des clients que des esclaves afin de ne pas alimenter la haine. Les généraux et le bouillant jeune héritier Commode (Christopher Plummer) veulent tout casser de cette politique et affirmer la puissance de Rome comme l’emprise du César.

Commode se fait appeler à la fin de son règne en décembre 192 : Imperator Caesar Lucius Ælius Aurelius Commodus Augustus Pius Felix Sarmaticus Germanicus Maximus Britannicus Hercules Romanus, Pontifex Maximus, Tribuniciae Potestatis XVIII, Imperator VIII, Consul VII, Pater Patriae. Rien de moins. Il rebaptise Rome et l’Italie, il veut refaire le monde à sa volonté – puisqu’il se croit divinisé. Dans le film, il s’écroule moralement lorsque son général Verulus (Anthony Quayle), un ancien gladiateur vainqueur de plus de cent combats dans l’arène, lui avoue qu’il est son père biologique, Fausta, l’épouse de Marc Aurèle, ayant fauté avec lui. Dès lors, son dernier combat sera le jugement des dieux : César ou pas ? C’est joli mais faux. Peu importe, le spectateur marche.

Marc-Aurèle aurait voulu désigner son général Livius (Stephen Boyd) comme César mais il ne l’a pas proclamé devant les troupes et Livius, qui aime Antonia (Sophia Loren), la fille de l’empereur, reste légitimiste en s’effaçant devant son ami Commode. Pire Marc-Aurèle, par diplomatie mondialiste, accorde la main de sa fille au roi d’Arménie pour se concilier le pays. Livius se trouve doublement floué mais son honneur stoïque lui interdit de regimber. Il garde son jugement personnel et propose ses idées au Sénat de Rome, qui sont celles du défunt empereur : concilier les peuples pour la prospérité de tous, donc éviter la guerre qui engendre la haine perpétuelle, ne lever que des impôts justes et ne pas favoriser les inutiles (rentiers, gladiateurs, prévaricateurs, courtisans). Commode s’en amuse et l’envoie sur les frontières de l’empire.

Il ne le rappelle que lorsqu’il a besoin de lui car il est bon général. Les armées romaines d’Orient se soulèvent contre Rome à cause des livraisons de blé exigées qui affament les peuples. A Livius d’aller les mater. Discipliné, le jeune homme obéit… mais il retrouve Antonia parmi les rebelles. Les Romains vont-ils se massacrer entre eux ? Livius renvoie les messagers de Commode avec le « conseil » d’éviter les menaces et les taxes pour gouverner de façon juste. De retour à Rome, Commode le fait enchaîner tandis qu’Antonia cherche à le poignarder.

La fin est à la western, un duel à armes égales dans le saloon d’un mur de boucliers : que le meilleur gagne, le dieu est avec lui. Et Commode est crevé d’un coup de lance, trop sûr de lui, de son entraînement, de la faveur des divinités. Le pouvoir monte à la tête lorsque les contrepouvoirs manquent.

DVD La chute de l’empire romain (The Fall of the Roman Empire), Anthony Mann, 1964, avec Sophia Loren, Stephen Boyd, Alec Guinness, James Mason, Christopher Plummer, Anthony Quayle, Filmedia 2013, 2h57, blu-ray €23.98 standard €16.59

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Piège fatal de John Frankenheimer

Voici un film américain habilement tissé mais moralement répugnant.

La trame est bien faite. Un jeune et beau détenu pour vol de voiture libéré de prison, Rudy (Ben Affleck) se fait passer pour son copain de cellule Nick (James Frain), poignardé justement la veille de sa sortie. Il emballe à sa place la copine de ce dernier Ashley (Charlize Theron), connue par correspondance, en se faisant passer pour lui. Mal lui en prend ! Celle-ci se révèle un appât pour une bande de routiers dirigée par le frère psychopathe (Gary Sinise) qui projette le casse d’un casino préparé par Nick avant d’être emprisonné et cherche en Rudy l’expérience d’un spécialiste. La fin verra un retournement de situation subtil et magistralement amené.

Mais le style n’est pas tout. Le film se vautre avec complaisance dans la peinture brute des plus bas instincts. Dans la prison, ne règnent que les rapports de force et le seul rayon d’amitié se révèle d’une machination intéressée. L’amour entre homme et femme est réduit à des galipettes bestiales sans préliminaires ni reconnaissance, la suite étant consacrée à emmancher la trahison. La seule fille plutôt jolie est une pute qui se sert de ces seins pour affoler les mecs et leur faire faire ce qu’elle veut. Elle en prend trois et en trahit autant, sans plus de sensibilité que s’ils étaient des Kleenex à jeter une fois usés. Les hommes, quant à eux, sont représentés en primates ignares et abrutis, fascinés par les armes, le fric et le cul. Ils tabassent et ils tuent comme ils baisent, tout en rigolant, sans que cela ait une quelconque importance.

Le spectateur est transporté bien loin de la virilité des westerns où la lutte impitoyable pour la survie peut justifier la violence. Ici, au contraire, ne règne aucune morale en dehors du seul assouvissement des pulsions les plus immédiates. Chacun baise comme une bête, bâfre comme un cochon, se saoule à même la bouteille, tabasse sans remords à grands coups de crosse, massacre sans distinction au fusil-mitrailleur, embrasse avec d’ignobles chuintements mouillés. Quant au fric, typique de l’avidité primaire américaine, tout le monde en ramasse à plein sac. C’est répugnant, vous dis-je.

Et c’est cette Amérique-là, une année avant les attentats du 11 septembre, qui invoque Dieu et veut faire la morale au monde entier ? Piège fatal est le spectacle de l’abjection la plus basse, fièrement exhibée comme pour s’en vanter, comme si elle était le parfait exemple de la vitalité profonde des États-Unis.

Malgré l’intrigue et les coups de théâtre, un réflexe de pudeur éthique suscite en moi une vive aversion pour le film. Il est clairement immoral malgré son héros naïf qui passe dans le récit comme un innocent éternel toujours indemne, toujours sauvé, terminant l’histoire par un geste de conte de fées. Mais ce personnage ne rattrape pas le reste, cet étalage complaisant et empressé des pulsions brutes considérées comme désirables et sans frein. Le spectateur sort du film avec une piètre idée de l’humanité américaine – et que ce qui va lui arriver avec les attentats était au fond mérité. Ce n’est pas la première fois, en ce début des années 2000. Ce sera pire avec Trump et ses Trumpistes.

DVD Piège fatal, John Frankenheimer, 2000, avec Ben Affleck, Gary Sinise, Charlize Theron, Dennis Farina, James Frain, TF1 video 2001, 1h44, €3.00 blu-ray €14.72

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Fantômes sur Mars de John Carpenter

Un western de science-fiction série B où la grosse bagarre, les tirs nourris d’armes automatiques et les explosions tiennent lieu de psychologie. Mais la nouveauté est « le matriarcat » qui règne sur la colonie terrestre en l’an 2176. Les femmes sont aux postes de responsabilité et les hommes réduits au rôle d’exécutants. C’est que « le Cartel » minier exploite la planète de part en part et que les femmes sont probablement mieux à même de le faire à moindre coût et avec plus d’habileté que les gros machos frustres et frustrés qui semblent composer le reste de la population.

Être un homme, c’est être une sous-espèce, en témoigne l’obsédé sexuel sergent Jericho Butler (Jason Statham) qui ne pense qu’à sauter la lieutenante. C’est pire encore lorsque vous êtes un homme noir, présumé sombre suppôt du mal par nature. La commandante latino Helena Braddock (Pam Grier) et la lieutenante blonde aux yeux clairs Melanie Ballard (Natasha Henstridge) doivent ramener en train de la cité minière de Shining Canyon le désigné criminel, Desolation Williams (Ice Cube). Il est accusé de six meurtres barbares et l’on a retrouvé la caisse de la mine entre ses mains. Il doit être conduit à la capitale pour y être jugé.

Mais sa culpabilité est moins évidente qu’il n’y paraît ; s’il a bien fait main-basse sur le fric, il n’a peut-être pas massacré. Le récit en flash-back montre le train arrivant à la capitale en pilotage automatique, réduit de moitié et ne contenant à son bord comme être vivant que la lieutenante menottée. L’aréopage matriarcal l’interroge, elle raconte ; on prend acte de ce qu’elle dit mais on passe outre. « Le Cartel » n’est pas prêt à lâcher l’exploitation minière de Mars au nom d’on ne sait quel danger supposé. Sauver le monde va bien aux héros romantiques, mais l’an 2176 ne connait plus que des professionnels de l’industrie.

C’est qu’une explosion minière a révélé un tunnel construit jadis de mains d’hommes, scellé par une porte aux mystérieux hiéroglyphes. Mais quiconque met la main dessus l’ouvre, sans pouvoir lire le possible avertissement. Une ancienne civilisation martienne se propulse au-dehors sous la forme d’un nuage de poussière rouge et prend possession des êtres humains, considérés comme des envahisseurs. Ceux-ci s’automutilent, se décapitent entre eux et font sauter tous les bâtiments un à un. Lorsque l’équipe de police (2 officières, 1 sous-off et deux nouveaux) arrive en train à Shining Canyon, la ville-champignon semble pillée comme jadis par les Indiens. Des sculptures tribales en instruments tranchants et des totems de têtes coupées accueillent les visiteurs. La lieutenante est contaminée mais résiste parce qu’elle est camée et recrache la poussière, ce qui est invraisemblable.

Le prisonnier Desolation est à l’abri dans sa prison fermée, mais plus aucun gardien ; le poste de commandement est un massacre, cadavres éviscérés, la tête en bas ; les mineurs errent en bandes de sauvages armés de coutelas avec à leur tête un ex-être humain bestial à l’intelligence de Martien et aux pectoraux percés d’aiguilles pour faire plus viril. En bref, il ne fait pas bon s’attarder parmi ces attardés.

Mais le train est reparti, on ne sait pourquoi ; les policiers, qui ont pris et repris Desolation et sa bande des quatre, ont compris. Les humains doivent se serrer les coudes et il n’y a plus ni flic, ni bandit, mais des gens égaux qui luttent pour leur survie. Ils se barricadent dans la prison et résistent le temps qu’il faut au train pour revenir en gare (sans en être empêché par les zombies, ce qui est peu vraisemblable).

Quand tout le monde est à bord et que le train roule enfin, la lieutenante qui a pris la tête du groupe après la décapitation de la commandante pas très futée, décide de rebrousser chemin. Il faut détruire Carthage… ou plutôt Shining Canyon. Une bonne petite bombe atomique des familles ? Qu’à cela ne tienne, la centrale de la ville est nucléaire et il suffit de bricoler la serrure, de lever les barres de combustible pour que tout saute. C’est réglé en un quart d’heure, encore plus invraisemblable, mais façon de décimer encore plus l’équipe qui se réduit à deux, un flic, un bandit – la lieutenante et le présumé criminel. Tous les autres sont anéantis.

Cela va-t-il sauver la planète ? Même pas, si l’on en croit l’ultime scène. Après un début bien commencé, dans une atmosphère dense aidée de la musique synthétique et métallique de John Carpenter lui-même, arrive le plat de résistance des grosses bagarres bien sanglantes avec explosions à l’américaine et balles qui tuent à tous les coups, puis la fin décevante, irréaliste et expédiée à la va-vite. Un bon divertissement d’action mais pour cerveaux réduits.

DVD Fantômes sur Mars (Ghosts of Mars), John Carpenter, 2001, avec Natasha Henstridge, Ice Cube, Jason Statham, Clea DuVall, Pam Grier, Joanna Cassidy, M6 vidéo 2006, 1h40, €7.50  blu-ray €13.77

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La malédiction d’Arkham de Roger Corman

La démonologie rejoint le fantastique et Lovecraft Edgar Poe dans ce film du début des années soixante avec un Vincent Price en acteur redoutable de prestance. Howard Phillips Lovecraft a écrit en 1927 une longue nouvelle intitulée L’Affaire Charles Dexter Ward, publiée en 1941 dans Weird Tales. Un adorateur de Cthulhu, entité extraterrestre puissante, cherche depuis toujours à assurer son emprise sur les humains et un certain Joseph Curwen, au XVIIIe siècle y parvient grâce aux jeunes filles du village (imaginaire) d’Arkham en bord de mer, près de Boston. Les habitants mâles, outrés, décident de se venger et brûlent « le sorcier ». Dans les flammes, celui-ci leur lance une malédiction.

Cent dix ans plus tard… Charles Dexter Ward (Vincent Price) accompagné de sa femme Ann (Debra Paget) arrivent un soir en fiacre dans le village et s’adressent à l’auberge à l’enseigne du Burning Man pour trouver le manoir dont il a hérité : celui de son arrière-grand-père Curwen. Les villageois, descendants des vengeurs maudits, sont méfiants et lui conseillent de quitter le village et d’abandonner l’héritage. Mais Charles veut en savoir plus. Le manoir a quelques toiles d’araignées mais paraît globalement entretenu, un « gardien » se matérialise dans l’obscurité de la chambre et se présente sous le nom de Simon (Lon Chaney). C’est un ancien associé de Curwen.

Ce dernier, dont le portrait tourmenté trône au-dessus de la cheminée principale, a les yeux ravagés de folie à la Van Gogh et fascine Charles. C’est en fait le pont que l’âme du sorcier utilise pour entrer dans l’enveloppe corporelle de son descendant, qui lui ressemble physiquement.

L’épouse de Charles s’aperçoit que mon mari change, parfois brutal et machiste sous l’emprise de l’ancêtre, parfois gentil et doux lorsqu’il redevient lui-même. Elle s’en ouvre au docteur Willet (Frank Maxwell), matérialiste convaincu qui ne croit pas aux démons mais aux troubles de la personnalité. Il la convainc de partir mais elle aime son Charles et elle reste.

Dommage pour elle, Curwen se venge des descendants de ceux qui l’ont brûlé et leur tend des guet-apens pour les cramer à son tour. Délaissant sa femme comme jadis, « stupide femelle » dit-il d’Ann, il va déterrer le cercueil de sa maîtresse morte depuis cent-dix ans en prononçant des formules en latin qui appellent les puissances des ténèbres. Simon a conservé le fameux grimoire imaginaire du Necronomicon, livre interdit écrit par l’arabe fou Abdul al-Hazred selon Lovecraft. La séance réussit et, pour récompenser le démon extraterrestre Yog-Sothoth à forme de crapaud qui croupit dans les caves sous une grille, il attache Ann à l’autel de sacrifice comme lors de la première scène au XVIIIe siècle. Il veut l’accoupler au monstre pour assurer la dissémination des extraterrestres dans l’humanité. Les descendants ainsi générés paraissent dégénérés, aveugles, difformes ou monstrueux – c’est la malédiction d’Arkham. Mais, comme un siècle et dix ans plus tôt, les villageois en foule – symbole de la sagesse des nations – attaquent le manoir et y mettent cette fois carrément le feu. Le portrait de Curwen est incendié, ce qui rompt le lien magique entre Ward et son ancêtre maléfique.

Sauf que nous ne serions pas au cinéma tendance gothique si l’inquiétante expression de Curwen et son faciès verdâtre ne se retrouvait in fine sur le visage de Ward soi-disant délivré… Le poème d’Edgar Poe intitulé The Haunted Palace, fait allusion à un manoir extérieurement riant mais à l’intérieur inquiétant, incitant à ne pas confondre l’habit et le moine, les apparences et la réalité. Un thème inusable sur la naïveté humaine qui se contente trop souvent du superficiel sans creuser au-delà.

DVD La malédiction d’Arkham (The Haunted Palace), Roger Corman, 1963, avec Vincent Price, Debra Paget, Lon Chaney Jr., Frank Maxwell, Leo Gordon, Sidonis Calysta 2010, 1h25, €21.99 blu-ray €29.99

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Andreï Tarkovski, Le miroir

Le miroir est un film sur la mémoire, réalisé par un cinéaste de 40 ans, à sa maturité. Son double à l’écran est Aliocha (Oleg Yankovsy), cinéaste malade. Il est séparé de son épouse (Margarita Terechkova) et a délaissé son fils Ignat (Ignat Daniltsev). Alors il se rappelle. La mémoire, parce qu’elle révèle ce qui reste enfoui dans le quotidien, est une thérapie. La première séquence, incongrue, le montre : quand Ignat allume la télévision, l’émission montre un jeune homme (qui ressemble à son père) soigné de son bégaiement par l’hypnose administrée par une jeune infirmière. Tout est dans le visage qui va libérer la voix. C’est la même chose pour les souvenirs des temps enfuis. L’image filmée libère l’inconscient par sa puissance de suggestion : la voix de son père, le visage de sa mère.

Aliocha se souvient de la datcha d’enfance (sise au tournage à Tuchkovo, à près de 90 km à l’ouest de Moscou). Il revoit sa mère jeune (Margarita Terechkova de nouveau), le père trop rarement présent (Oleg Yankovsy de nouveau), un poète qui chante la glèbe dans les années trente. La version sous-titrée permet à chacun d’apprécier le chant de la langue russe, magnifique malgré l’abâtardissement du parler bolchevik. La lumière est belle en fin de soirée alors que le soleil rosit les nuages au-dessus de la forêt et des champs. Les enfants dorment en hamac, Aliocha et sa sœur, sa mère rêve en contemplant le chemin d’où le père peut venir, la route de la gare qui conduit au village. Un buisson marque l’endroit où l’on peut reconnaître celui qui vient. Le plan filmé rend la sensation du temps qui passe.

Un médecin se présente qui lui demande la route ; il parle un moment, fait s’écrouler la barrière par son poids lorsqu’il s’assoit, il rit. Puis il repart, regrettant ce temps de lutinage badin avec une jolie femme. Lorsqu’il parvient au fameux buisson pour retrouver le chemin du village, une bourrasque se lève et le médecin se retourne, interloqué ; cet effet sur le visage de l’autre prouve que le monde fait sens, nous sommes reliés les uns aux autres naturellement par les éléments. Et Aliocha enfant (Philippe Jankovski) en est témoin, il fera des films pour retrouver ces expressions.

Cette maison d’enfance (reconstituée par Tarkovski sur les lieux mêmes où elle se tenait dans la réalité) a pesé sur sa vie et cette mémoire est une chape qui le rend malade. Sa mélancolie tient au sentiment d’échec qu’il a entre la promesse du souvenir et sa vie présente. Les autres se dérobent et il ne sait pas pourquoi. Il développe une mauvaise conscience : il ne se sent pas à la hauteur. Est-ce parce qu’il a grandi parmi les femmes et s’est comporté comme un roi à qui tout est dû ? C’est ce que lui dit sa femme, mais est-il coupable en tant que fils de bénéficier des privilèges du père ?

Le film procède par association d’idées, correspondances, glissements, tout comme la mémoire dans la vie-même. C’est un peu déroutant pour l’histoire racontée, mais Tarkovski raconte moins des faits que leur empreinte en lui : l’enfance, les parents, la guerre, le couple, le fils – dans leur ordre chronologique. Une grange qui brûle est aussi importante que le siège de Léningrad. La pellicule peut projeter les souvenirs en éclaté plus que le texte, forcé au linéaire du discours. « Le montage du Miroir fut un travail colossal », a dit l’auteur ; il n’a pris sens qu’après d’innombrables essais. Car la mémoire est triple : collective par l’époque partagée, sociale par les rôles que l’on joue et qui préexistent, de l’autre qui vit les mêmes situations.

D’où la séquence Lisa, une voisine qui a un jour paniqué parce qu’elle a cru « voir » dans son rêve une coquille laissée dans un texte qu’elle a corrigé pour l’imprimerie : à l’époque de Staline, ça ne rigolait pas et lui aurait valu le camp ! Une collègue, devant sa panique injustifiée, l’accuse de névrose obsessionnelle comme la sœur de Stravoguine dans Les Possédés de Dostoïevski. Elle en demande tant et plus à tous, bien qu’on la domine, qu’elle suscite des catastrophes. Ce pourquoi mari et enfants la honnissent. Dès lors, pourquoi se sentir coupable de ce sur quoi l’on ne peut rien ?

Relié, l’individu ne peut que méditer sur sa place en sa famille, en son pays et sur la place de son pays dans le monde. Sa grand-mère demande à Aliocha, 12 ans, (Ignat Daniltsev à nouveau) de lire les notes qu’elle a prises soulignées en rouge d’un texte de Pouchkine. L’écrivain se demande quel est le rôle historique de la Russie : Orient ou Occident, intermédiaire ou rempart, ou encore nouvelle civilisation à la soviétique ? Père absent, Staline mort, identité errante… Aliocha en est malade à 40 ans, tout comme Tarkovski à 41 ans. En visite pieds nus avec sa mère chez la femme du médecin du village, il a pris conscience de lui-même à 12 ans face à un miroir – d’où le titre du film. Adulte à l’hôpital, il tient un oiseau dans la main qu’il relâche. Cette libération est la sienne. Il lâche prise de toute culpabilité, chrétienne (péché originel) ou communiste (péché de classe ou faute sociale). L’oisillon est l’enfant libéré en lui, l’âme païenne qui peut enfin vivre et s’envoler dans les airs.

DVD Andreï Tarkovski, Le miroir, 1974, avec Margarita Terekhova, Maria Tarkovski, Oleg Yankovski,  Philippe Jankovski, Ignat Daniltsev, Arcadès 2017 (version restaurée, russe sous-titré français nouvelle traduction), 1h42, €20.38 blu-ray €26.32

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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L’Associé du diable de Taylor Hackford

Le droit est, pour les Américains, la loi divine sur terre et ses avocats sont ses clercs et ses prêcheurs. Les lois sont si complexes et proliférantes qu’il ne faut rien moins que des spécialistes pour s’en débrouiller : où l’on retrouve la loi du plus fort chère aux pionniers, ou la loi du plus riche, ce qui revient là-bas au même. Qui a la puissance a l’argent donc les meilleurs avocats – et gagne ses procès.

Lorsqu’un jeune défenseur de Floride gagne trop souvent, le soupçon vient que le diable s’en mêle. Car faire acquitter un prof pédocriminel qui a attouché une ado de quatrième ingrate et bafouillante est un crime aux yeux de Dieu (s’il s’en préoccupe). Or il semble ne rien faire au nom du « libre arbitre ». L’être humain est libre depuis la Chute où la femme, séduite par le serpent, a croqué la pomme. La connaissance s’est révélée au couple humain et « ils virent qu’ils étaient nus » (quelle horreur ! au lieu d’en jouir ils en eurent « honte »). Désormais, ayant désobéi, à eux de se débrouiller tout seul dans la jungle terrestre et avec les autres humains qui prolifèrent à cause de la frénésie sexuelle. Kevin voit son client frétiller de la main sous la table lorsque l’adolescente raconte en pleurant comment il lui a mis la main sur le chemiser, puis l’autre sous la jupe et qu’il est remonté, de plus en plus haut, et ainsi de suite. Rien que le souvenir le fait bander et l’avocat lui dit qu’il irait jusqu’à éjaculer devant le juge ! Il s’aperçoit bien que son client est coupable mais, par vanité, lui qui n’a jamais perdu aucun procès, il ne veut pas laisser la justice gagner et, malin, va discréditer devant le jury la parole de la fille, moins innocente qu’elle ne paraît.

L’adaptation Hollywood du roman The Devil’s Advocate d’Andrew Neiderman, Kevin Lomax (Keanu Reeves, 33 ans) a la beauté du diable et l’habileté qui va avec. Après l’acquittement improbable du pédocriminel, une grande firme juridique de New York lui propose un pont d’or (à cinq chiffres) pour qu’il vienne seulement deux jours choisir un jury pour un procès. Il s’en tire avec les honneurs et son dirigeant John Milton (Al Pacino) décide de l’engager en créant pour lui un service d’avocat pénaliste au lieu d’envoyer les clients habituels vers d’autres cabinets.

Tout est trop beau pour être honnête : salaire mirobolant, appartement de fonction aux trois chambres dans un immeuble donnant sur Central Park, proximité du bureau, des commerces, des écoles et du staff de la firme qui loge dans le même immeuble réservé, d’étage en étage en fonction de la hiérarchie, le dernier au sommet étant réservé au chef. Composé d’une seule pièce immense, un grand feu y brûle toujours, été comme hiver, et une composition gigantesque du Paradis perdu du poète John Milton trône au-dessus du bureau principal.

Mary Ann, l’épouse de Kevin, n’aura plus à travailler mais se fera-t-elle au climat et à la trépidation de New York ? Kevin lui laisse le choix (encore le libre-arbitre). Mais est-on libre lorsqu’on est tentée ? Séduite par le fric et le luxe comme par le discours susurré du serpent Milton sur sa beauté et sa coiffure, elle se laisse tenter et croque la Grosse pomme. Elle va vite s’apercevoir de la fatuité des autres épouses qui ne pensent qu’à se regarder entre filles seins nus pour se faire valoir, dépenser en robes à 3000 $ portées une fois et à s’envoyer en l’air pour passer le temps. Est-ce cela la vie d’une épouse ? Attendre dans l’appartement immense et vide que son mari rentre à pas d’heures et qu’il la délaisse pour un boulot si prenant qu’il passe sa vie avec son patron plutôt qu’avec elle ? Mary Ann (les prénoms de la mère du Christ et de la mère de la Vierge) voudrait un enfant mais « on » (le diable ?) lui a, dit-elle, ôté les ovaires.

Kevin Lomax, de son côté, se prend au jeu et s’active. Son orgueil (plutôt que sa vanité, ainsi qu’il est traduit en français) est le plus grand des péchés capitaux car il voit l’homme tenter de s’égaler à Dieu, offense suprême ! Kevin ne veut jamais perdre et s’investit en totalité dans la défense de ses clients, même les plus vils salauds. Un promoteur immobilier très semblable à Trump, Alexander Cullen (Craig T. Nelson), très gros client de la firme pour se trouver constamment aux marges de la loi (plus de 1600 fois en un an…), est accusé d’avoir tué sa troisième femme, son beau-fils et sa domestique au pistolet en rentrant un soir chez lui. C’est un mégalomane menteur qui ne connait de vérités que celles qu’il affirme et qui compte bien être acquitté de toute accusation. Il va jusqu’à faire témoigner pour lui son assistante : il était en train de la baiser, trois heures durant, à l’heure des meurtres (« vous avez dû être éreintée », susurre malignement Lomax). Sauf que c’est probablement faux et que l’avocat malin s’en rend compte lorsque la fille ne sait même pas si Cullen est « coupé » (circoncis). Comme en Floride, Lomax va-t-il jouer le jeu du client ou celui de la justice ? Son patron Milton lui laisse clairement son libre-arbitre, puisque son épouse Mary Ann ne va pas bien : qu’il laisse l’affaire à un autre et qu’il s’occupe d’elle pour sauver son mariage. Mais est-on libre lorsqu’on est tenté ? L’orgueil parle une fois de plus – une fois de trop – et Lomax fait son métier au détriment de toute humanité. Le diable a gagné et ce pourrait bien être John Milton, patron cynique et sans aucun scrupule dont le sourire sardonique éclate trop souvent pour être honnête.

Mary Ann qui hallucine se réfugie à poil dans la plus proche église de son appartement et, lorsque son époux sort de sa plaidoirie pour la retrouver enveloppée dans un duvet rose de clocharde, sur appel d’une âme charitable, elle lui avoue que John Milton l’a baisée tout l’après-midi – le même argument que celui du promoteur. Or John Milton a assisté au procès aux côtés de Kevin Lomax durant tout ce temps. Déjà que Lomax l’avait surpris à parler plusieurs langues (chinois, italien, espagnol), ne voilà-t-il pas qu’il prend toutes les formes et peut se trouver en plusieurs lieux à la fois ? Si ce n’est pas la définition chrétienne du « diable », qu’est-ce donc ? La mère de Kevin, Alice au pays des Marvel comics (Judith Ivey) a fauté jadis avec un barman aux yeux de braise et a élevé seul son fils ; elle sait bien que New York est la Babylone de la Bible, où la Bête a établi ses quartiers, et que son Kevin a atteint 33 ans, l’âge du sacrifice du Christ. Mais son fanatisme obsessionnel à citer sans cesse les mêmes saintes Ecritures la dessert : qui peut croire en la répétition plutôt qu’en la dialectique ? Obéir à Dieu, c’est abolir toute pensée personnelle pour se soumettre et radoter ce qui est écrit une fois pour toute sans plus penser ; c’est donc abolir son humanité et son libre-arbitre. Est-ce sensé ? Mais le libre-arbitre est-il franchement libre ? La Bible ne guide-t-elle pas l’égaré sur les chemins du juste ?

Kevin fait donc interner Mary Ann qui, malgré les calmants, reste confuse. Quand Pam, l’assistante juridique de Milton (Debra Monk), tend à la jeune femme un miroir pour qu’elle se voit belle, elle aperçoit le visage démoniaque de l’assistante sous le masque de chair et brise le miroir ; elle prend un éclat et se tranche la gorge sous les yeux de son mari et de plusieurs témoins. C’est le moment (mal choisi pour Kevin Lomax) où sa mère lui avoue qui est son père et il déboule au dernier étage de l’immeuble Milton pour y trouver ce dernier avec une fille, Christabella (la belle Christ) que John lui présente comme sa sœur (Connie Nielsen). Ce qu’il lui apprend, je laisse le spectateur le découvrir, mais tout finit comme à Hollywood, avec le libre-arbitre mais dans les flammes et l’hystérie…

…Jusqu’à ce que Kevin Lomax se réveille dans les toilettes du tribunal de Floride du début, juste avant qu’il n’interroge la gamine abusée. Sa prescience le fait changer d’avis et « la justice » pourra peut-être passer. A moins que l’orgueil, toujours présent, ne compromette une fois de plus le processus, en abyme.

Les effets spéciaux ne manquent pas, des visages qui se diabolisent jusqu’à la fresque qui s’anime, faite par William Blake pour le Paradis perdu de John Milton, effet qui aurait coûté à lui seul deux millions de dollars. Keanu Reeves est parfait dans le rôle d’ange déchu ou de diable en herbe, juvénile séducteur de toutes les femmes ; Al Pacino est remarquable en Satan incarné, regard de braise pour les hommes et de baise pour les femmes, sourire méphistophélique qui n’atteint que les lèvres sans aller jusqu’aux yeux ; Charlize Theron est superbe en hystérique devenant progressivement folle à lier (l’hystérie étant une névrose d’origine sexuelle que le Moyen Âge a assimilé à la possession par le diable). La partition musicale angoissante de James Newton Howard ajoute au charme vénéneux du film. Je ne l’avais encore jamais vu, il est très bon.

Nous sommes dans l’extrême de l’Amérique : le tout est possible se transforme en tout peut-il être possible sans y perdre son âme ? Le pacte faustien de Goethe à la Renaissance rejoint l’ambition yuppie des années 1980 et 90 pour faire croire aux jeunes loups du droit, de la finance ou de la promotion immobilière qu’ils sont les maîtres du monde, les égaux de l’Éternel. Satan les tente par le sexe, l’argent, la gloire et le pouvoir. Ils en sont ivres et perdent leur humanité à l’image de Dieu au profit du diable qui en rit et les tient. S’ils trahissent par jalousie, ils sont exécutés, tel le directeur général Eddie Barzoon (Jeffrey Jones), tabassé à mort par deux clochards nègres (aux visages de démons) alors qu’il fait son jogging (à l’envers) autour de Central Park. L’enfer est désormais sur terre.

Il faut bien sûr entrer dans la mythologie chrétienne de Dieu, du Diable, de la tentation du Paradis perdu et de l’Enfer, mais cette culture se mérite tant elle continue d’irriguer tout ce qui vient des Etats-Unis. Une façon de prédire tout ce qui allait arriver en 2000 avec la chute des valeurs Internet en bourse, le krach séculaire de 2008 et l’arrivée du clown populiste Trump au pouvoir en 2016. Ce film apparaît comme une Apocalypse de saint Taylor.

DVD L’Associé du diable (The Devil’s Advocate), Taylor Hackford, 1997, avec Keanu Reeves, Al Pacino, Charlize Theron, Jeffrey Jones, Judith Ivey, Connie Nielsen, Craig T. Nelson, Ruben Santiago-Hudson, Tamara Tunie, Debra Monk, Warner Bros 1999, 1h18, €9.48 blu-ray €14.05 

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Alain-Fournier, Le grand Meaulnes

Un court roman – devenu culte pour les générations d’avant 68 – renaît en Pléiade, la collection des chefs-d’œuvre Gallimard. Son auteur est Alain-Fournier, écrit avec trait d’union car il s’agit d’un pseudonyme : Henri Fournier de son vrai nom aurait pu être confondu avec le fameux coureur automobile de cette Belle époque. Né en 1886, il situe son roman dans les années 1890 ; il mourra lieutenant aux Eparges en septembre 1914, à seulement 28 ans. Il reste l’auteur de cet unique roman d’adolescence.

Etrangement, ce livre d’images aux acteurs puérils ne fait pas partie de mon univers intime. Je l’ai lu deux ou trois fois en fin d’enfance et durant mon adolescence… il ne m’en est rien resté. Je le relis aujourd’hui sans émotion, sans que la mixture ne « prenne » comme on le dit d’une émulsion. Le roman est pourtant bien construit, en trois parties égales, et conté avec une économie de moyens qui rend son texte dense. Et pourtant, le courant ne passe pas.

Qu’en ai-je à faire des « amours » éthérés d’un grand dadais puceau pour une adolescente rencontrée par hasard dans un château délabré au fin fond du Cher, un soir qu’il s’est égaré pour avoir trop présumé de son aptitude à trouver la bonne route ? Le « pays perdu » qu’il a rencontré lors, et qui persiste à sa mémoire trop sensible en cet âge d’hormones en ébullition – 17 ans – n’est qu’une perte de repères du réel, un imaginaire enfiévré, un idéal en folie. Il n’aura de cesse de le retrouver – et de le perdre car les temps enfuis ne reviennent jamais.

Le « pays perdu » est pour moi plus sensible dans la vie aventureuse des scouts contée par Jean-Louis Foncine, qui en fait un terrain de jeu sauvage du côté du haut Allier ; le « pays où l’on n’arrive jamais » est pour moi plus affectif chez André Dhôtel, qui en fait une amitié d’enfance qui mûrit et s’épanouit adulte. La retenue d’Alain-Fournier m’apparaît comme une sorte d’impuissance, incarnée d’ailleurs par le personnage du narrateur, François, d’une inconsistance rare et d’une asexualité avérée.

François, le double imaginaire de l’auteur, est fils d’instituteur dans une école rurale. Un jour de classe voit arriver le grand Meaulnes qui dépasse tous les adolescents de 12 à 18 ans d’une tête. Il devient aussitôt le centre de l’attention et vite le leader, lui qui a connu Paris et a voyagé au-delà de l’horizon. La France de la fin du XIXe siècle restait encore très ancrée dans la glèbe et l’on ne bougeait guère. D’où la fascination pour ceux qui ont vu autre chose que le coin du bois et le champ du voisin. Augustin Meaulnes, de deux ans plus âgé que le narrateur François, couche dans la même chambre puisqu’il est pensionnaire. Le gamin de 15 ans se prend d’amitié pour l’aîné qu’il admire, tant pour sa force que pour son esprit souvent ailleurs.

Mais c’est une amitié éthérée, comme le seront les amours de Meaulnes, sans aucun rapport au corps. Il y a bien une notation rapide, en passant, au chapitre VII de la première partie, mais elle ne fait que suggérer un désir, aussitôt refoulé : « Tandis qu’en un tournemain j’avais quitté tous mes vêtements et les avais jetés en tas sur une chaise au chevet de mon lit, mon compagnon, sans rien dire, commençait lentement à se déshabiller » p.37 Pléiade. Chez Alain-Fournier, très croyant catholique aux dires de sa sœur, le corps n’existe pas, seule « l’âme » existe, céleste, révérée. L’amour d’Augustin pour Yvonne sera de cette sorte, la fille comme une Vierge Marie que l’on doit aborder sans péché. D’où l’avortement de la vie à deux car Meaulnes a fauté. Non de sexe (nié) mais d’amitié : il n’a pas répondu à l’appel de Frantz, le jeune frère d’Yvonne, à qui il avait juré entraide jusqu’à la mort dans un débordement d’exaltation typiquement adolescente. En outre, il avait fréquenté Valentine à Paris, sans consommer mais sans savoir qu’elle était « la fiancée ».

Frantz est pour moi le plus sympathique du trio de garçons. Il a 15 ans comme François (dont il porte le même prénom mais germanisé, romantique). Il est fantasque et vit dans l’imaginaire, encouragé par sa sœur mais surtout par son père, le vieux M. de Galais qui lui passe toutes ses frasques. Dont la moindre n’est pas de se « fiancer » à 15 ans à une couturière d’une rue mal famée près de Notre-Dame à Paris, Valentine. Elle se déguise volontiers en garçon, ce qui interroge : Frantz n’aime-t-il pas plutôt l’amour que la fille, le sentiment lui-même plutôt que le corps support, un double narcissique plutôt que la personne ? Mais Valentine l’ouvrière se sent indigne de Frantz l’aristocrate, même ruiné ; elle n’est pas Marie-Madeleine en adoration du corps du Christ mais une jeune fille de son temps qui aime à prendre du bon temps et se cherche un mari pour fonder un foyer. « Je l’ai abandonné parce qu’il m’admirait trop ; il ne me voyait qu’en imagination et non point telle que j’étais. Or je suis pleine de défauts » ch.XIV troisième partie p.244. Valentine ne se présente pas aux fiançailles organisées au Domaine dans lequel Meaulnes débarque à la nuit après s’être perdu. Frantz est désespéré, cherche à se tuer puis est recueilli par un Pierrot bohémien qui l’emmène nomadiser sur les routes avec lui pour le désennuyer.

Le roman est construit en oppositions, le grand Meaulnes paysan attiré par le grand large, Frantz aristocrate décati romantique, François l’observateur qui deviendra fonctionnaire ; le dedans de la maison-famille-école et le dehors de la solitude, de la bohème, des bois et des châteaux ; Yvonne de Galais phtisique qui attend son prince charmant et Valentine charnelle qui n’ose pas prétendre à l’amour d’un prince. Chacun fera souffrir l’autre, comme si le véritable amour en ce monde était impossible, empêché par un décret du Ciel. Car la chair est haïssable selon le christianisme paulinien, malgré Les Nourritures terrestres de Gide, paru en 1895, qu’a lu l’auteur ; il lui préfère le converti catholique Claudel et son expiation constante de vivre en exhalant des vers. Drôle de mentalité d’époque, qui sera mise à mal par les deux guerres et « libérée » par les Années folles avant Mai-68. D’où notre impression de décalage.

Le pays imaginaire, les amours enfantines, la nostalgie des émotions adolescentes seront mieux rendus par Proust, Larbaud, Dhôtel, Foncine. La panique d’Alain-Fournier devant l’incarnation du désir a quelque chose de morbide, comme s’il fallait se châtier de désirer. « La Pureté est la grande Question », écrit-il à son ami Rivière, avec les majuscules magnifiées de l’Idéal. D’où le refuge dans le cocon d’enfance où l’on reste naïf sur ces choses-là, ne connaissant de la sensualité que celle des oisillons entre peau et chemise (deux occurrences dans Le grand Meaulnes) et de l’amour que le sublime de l’âme, refusant de grandir et d’accéder à la maturité. « Lorsque j’avais découvert le Domaine sans nom, j’étais à une hauteur, à un degré de perfection et de pureté que je n’atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement… », avoue Meaulnes, ch.IV troisième partie, p.182. Ce masochisme catholique bourgeois de la fin XIXe est aujourd’hui inaudible.

Seul Frantz y échappe à la fin du livre, ce qui est le plus inattendu car le garçon était des trois le plus romantique et le plus exalté d’Idéal. Quant à François le terre-à-terre, il n’est rien : ni ami, ni amoureux, ni papa, sans cesse intermédiaire entre les autres et n’ayant d’enfants que ceux de sa classe. Il n’est pas sympathique, pas plus que Meaulnes qui récuse le bonheur à deux enfin acquis pour courir les routes à la recherche d’autre chose, laissant une fillette qu’il a fait naître sans le savoir. Et, lorsqu’il revient, il n’a plus rien – que ce rejeton braillard qu’il ne saura pas élever.

Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, 1913, Folio-junior 2016, 336 pages, €4.60 e-book Kindle €0.99

Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes – Choix de lettres, de documents et d’esquisses, Gallimard Pléiade 2020, 559 pages, €42.00 (occasion €29.90)

Plusieurs films ont été tirés du roman :

DVD Le Grand Meaulnes / La fille aux yeux d’or, de Jean-Gabriel Albicocco, avec Brigitte Fossey, Jean Blaise, Alain Libolt, Alain Noury, Marie Laforêt, Opening 2006,€21.90

DVD Le Grand Meaulnes de Jean-Daniel Verhaeghe, avec Nicolas Duvauchelle, Jean-Baptiste Maunier, Clémence Poésy, Jean-Pierre Marielle, Philippe Torreton, TF1 studio 2007, €9.36

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Propriété interdite de Sydney Pollack

Propriété interdite, Affiche

Le drame de la Grande Dépression des années 1930 est que la crise financière a engendré une crise économique qui a dégénéré en crise sociale avant – in extremis aux Etats-Unis mais ni en Italie ni en Allemagne – la crise politique inévitable. Le malheur de se sentir inutile, de ne plus pouvoir se nourrir ni se loger, rend les gens égoïstes et agressifs, volontiers extrémistes. Les Américains résoudront cela avec le New Deal et la France majoritairement rurale votera Front populaire, mais les pays voisins s’enfonceront dans l’autoritarisme fasciste en Italie, franquiste en Espagne, nazi en Allemagne, rexiste en Belgique, conservateur protectionniste au Royaume-Uni.

Dans le microcosme de Dodson, petite ville ferroviaire du Mississippi, la crise raréfie le transport du coton et les trains s’arrêtent de moins en moins. La compagnie privée de chemins de fer doit licencier une partie des cheminots qui assurent la maintenance. C’est un drame social adapté d’une pièce de Tennessee Williams qui va bouleverser les relations fragiles entre hommes et femmes, intérieur et extérieur : on ne vit plus que pour soi, ni en autarcie géographique mais on dépend du grand monde

Owen Legate (Robert Redford) est l’agent blond chargé de la sale besogne ; il n’aime pas ce qu’il fait mais il le doit pour faire bien son boulot. Il a la beauté du diable et séduit immédiatement Alva Starr (Natalie Wood, 28 ans au tournage), la coquette du lieu, un peu pute à l’occasion, lorsqu’il vient prendre pension à l’auberge de sa mère. Courtisée par tous les gros mâles musclés du fer, Alva se fait peloter et embrasser à la chaîne et ne refuse pas sa bouche goulue, papillonnant de ses grands yeux pour aguicher les hommes, ou entrainant tous les pensionnaires à se baigner tout nu dans le réservoir de la ville. Même le petit ami forgeron de sa mère (Charles Bronson), rêve de la violer. Son père est parti, il en avait marre de sa bonne femme si l’on comprend bien (et on le comprend de plus en plus à masure que le film avance) ; Alva rêve donc de séduire pour compenser le père absent. Elle désire se faire aimer, ce qui est touchant ; elle use de ses moyens corporels, ce qui est la plus vieille pratique du monde.

Mais elle ne souhaite au fond que fuir loin de cette existence rétrécie sans futur. Elle rêve de La Nouvelle-Orléans, la grande ville du Mississippi où elle croit la fête permanente et les princes charmants plus faciles à trouver. Lorsqu’elle s’y rendra, elle rencontrera des gamins noirs faisant la manche, des dormeurs en recoins de porte et des dragueurs de trottoir. Pour elle, que la plate réalité fait fuir après le départ de papa, le monde doit être vu avec magie. Comme la boule de neige qui fait croire à la fraîcheur en plein été, il est nécessaire de penser autrement qu’ici et maintenant. Le vieux wagon désaffecté que son père a peint pour elle et décoré de son prénom est le lieu de l’évasion, tout en restant sur place. Elle y invite Owen, qui s’efforce de lui ramener les pieds sur terre, en vain.

Il ne peut que tomber amoureux de cette fée, ondoyante comme une ondine maléfique mais la tête dans les étoiles. Lui aussi doit compenser le réalisme dramatique de sa fonction de « débaucheur ». Il va donc débaucher les hommes (de leur travail) et la fille (de son corps). Les premiers lui casseront la gueule, manière de se défouler, tandis que la mère d’Alva (Kate Reid) va tout faire foirer pour sa fille par souci premier de ses propres intérêts, sous couvert de ceux de « la famille ». Ce qu’elle veut ? Qu’Alva fasse la pute devant Monsieur Johnson, pensionnaire riche dont l’épouse est grabataire et qui songe à entretenir la fille tout en assurant un capital à la mère à Memphis. Elle ne songe même pas à la petite sœur Willie, sa seconde fille (Mary Badham, 14 ans au tournage), garçon manqué au gros nez qui joue pieds nus avec les vauriens du coin et s’attife de loques à la va-vite. Elle est dans la réalité plate et ne vise pas plus haut.

Le film commence avec Willie et se termine par Willie, manière de boucler la boucle : à quoi cela sert-il de rêver aux étoiles quand on va nu-pieds dans la poussière ? Ne faut-il pas avant tout mettre un pas devant l’autre avec toutes ses breloques et sa poupée, en équilibre comme sur des rails, pour avancer dans la vie ? C’est ce qu’elle suggère au compère de son âge, blond comme Owen, qui vient lui demander ce qu’elle fait avec sa vieille robe rouge qu’elle porte sans soutien-gorge (mais avec une culotte blanche qu’on ne devine qu’à la fin, les trous au début laissant présager qu’elle n’en portait même pas). Le seul tort du garçon, malgré sa chemise au col ouvert et son visage poussiéreux, est de conserver un brushing trop parfait, même après un roulé boulé sur le ballast.

A l’inverse, le film fait réfléchir sur les rails mêmes : ceux qu’imposent la société avec ses lois d’airain des emplois et du devoir. Rêver, n’est-ce pas une façon de poétiser la vie ? D’y mettre un supplément d’âme qui, parfois, peut réussir ? Alva réussit presque… mais elle a trop obéi à sa mère. Oisillon fragile et immature, elle n’a pas su prendre son envol lorsqu’il le fallait, avec décision. Au pays des pionniers, cette demi-mesure ne pardonne pas.

DVD Propriété interdite (This Property Is Condemned), Sydney Pollack, 1966, avec Natalie Wood, Robert Redford, Charles Bronson, Kate Reid, Mary Badham, Alan Baxter, Robert Blake, John Harding, Paramount 2004, 1h50, €12.99

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Mondwest de Michael Crichton

Dans le futur de 1973, situé en 1983, le divertissement yankee Disneyland se décline en réalités alternatives. Chacun peut passer ses vacances (pour 1000 $ par jour quand même !) à Delos, parc d’attractions stupéfiant. Trois fake universes sont en effet reconstitués comme s’ils étaient vrais : l’époque romaine à Pompéi, l’époque médiévale du Prince noir, l’époque de la conquête de l’Ouest dans une ville western en 1880. Un pays qui se veut maître du monde – et de la nature – ne peut que s’approprier même l’histoire des autres. Le spectateur notera qu’il ne s’agit que d‘un passé impérialiste : Rome, l’Angleterre médiévale, les pionniers.

Dans ces décors artificiels, tout est permis, même de tuer. Les femmes mûres salivent en pensant aux orgies pompéiennes dans le climat doux reconstitué et avec les gladiateurs-robots puissamment membrés. Les PDG avides de volonté de puissance rêvent d’être rois et maître du château comme des servantes, malgré l’œil métallique du noir prince qui les défie. Les arrivistes moyens, banquiers, avocats et autres, ne songent qu’au passé le plus proche, leurs seules racines, ce monde de la Frontière où tuer un homme et baiser une pute étaient aussi facile que claquer des doigts. Ce pourquoi le film reste « interdit aux moins de 12 ans » malgré le streaming et les DVD.

Tout est prévu pour le confort, même l’inconfort des lits de l’époque et les bains rares et payants (en supplément). Les revolvers sont des vrais et on peut descendre un cow-boy qui vous insulte ou attaquer une banque sans aucun dommage personnel : les armes se bloquent si la cible est chaude (encore qu’un fusil tire trop loin pour détecter la chaleur…). Les touristes ne peuvent alors « tuer » que des robots, qui sont menés à réparer aussitôt après. Il n’y a que les bagarres qui portent de vrais coups, tout comme le mauvais whisky qui monte à la tête.

Deux compères de Chicago, Peter Martin (Richard Benjamin) et John Blane (James Brolin), ont choisi l’ouest. Ce pourquoi le film va se focaliser sur l’époque en délaissant les autres, notamment le monde romain (réputé moins viril ?). Le second est déjà venu et semble blasé tandis que le premier est tout excité à l’idée de porter un revolver à la ceinture. Il ne résistera que brièvement lorsqu’un robot cow-boy (Yul Brynner) le traitera de mauviette dans le saloon où il ingurgite avec difficulté le tord-boyaux traditionnel. Il dégaine et tue, sans plus aucune inhibition. « Tout est permis » est le slogan post-68 dans lequel « il est interdit d’interdire » est vivement commercialisé pour le plus grand profit des firmes de divertissement américaines. Ainsi un banal banquier (Dick Van Patten) pourra-t-il s’improviser shériff en compensation de ses frustrations dans la vie réelle.

Mais l’orgueil technique a quelque chose de diabolique depuis le Golem et Faust. Les Etats-Unis imbibés de Bible autant que de mauvais whisky ont peur du diable et la technologie va trop vite pour ne pas les inquiéter. Les robots qui ressemblent à des humains (sauf les mains, moins finies), font peur. Ne pourraient-ils prendre le pouvoir sur les vrais humains ? Nous n’en avons jamais fini avec cette question qui touche à la fois l’identité personnelle, la place dans l’univers et le monde du travail. Être humain n’est-ce pas être au sommet de l’Evolution ? Dieu ne nous a-t-il pas créé à Son image comme ses fils ? Toute machine ne va-t-elle pas « prendre le pain » des ouvriers ?

Mais dès 1973 il y a pire : les virus. Une pandémie semble se déclarer parmi les robots et l’aéropage de « dieux » ingénieurs qui supervisent en blouses blanches le parc d’attractions se montre impuissante. L’informatique n’est pas immunisée contre les virus, même s’ils ne sont pas bio comme notre avide Covid. Les personnages animés n’obéissent plus aux commandes et, même courant coupé, vivent sur leur batterie. C’est ainsi que le cow-boy vêtu de noir qui a provoqué Peter Martin n’aura qu’une idée fixe : se venger. Sa dernière réparation a encore amélioré sa vue et son ouïe et il aura le tir plus rapide. Descendu deux fois, il ne le sera pas une troisième. Il se lance alors à la poursuite de Peter, après avoir descendu John, ébahi de se prendre deux vraies balles comme dans la réalité. A voir son ami crevé, le nez dans la poussière comme jadis, Peter l’avocat du XXe siècle à Chicago se dit que la donne a changé : il s’agit désormais de sauver sa peau ! Robocow-boy implacable, Yul Brynner s’avance au même rythme, l’œil fixe brillant d’un feu maléfique, sur la trace d’un Peter qui tente de ruser jusqu’au bout.

Tous les robots se sont révoltés et les techniciens sont enfermés dans leurs caves, où ils étouffent par manque d’oxygène, le courant électrique étant coupé et impossible à rebrancher, les portes bloquées. L’automatisme se retourne contre ses initiateurs. Les orgies tournent au massacre au glaive et au poignard à New Pompéi tandis que les touristes médiévaux sont éviscérés à l’épée ou écrabouillés à la masse d’arme par les gens du château.

La fin connaitra quelques moments cocasses, dont la délivrance d’une jeune fille enchaînée dans une geôle médiévale à qui Peter donne à boire… engendrant un court-circuit : c’était une robote ! Je ne vous dis pas qui va gagner, de l’inflexible Yul Brynner parfait dans ce rôle mécanique, ou de l’avocat content de lui Peter : la technique ou le droit ? Car le capitalisme, cette technique d’efficacité maximum, robotise l’humain pour mieux le rendre efficace. Pas d’état d’âme, ce qui fonctionne le mieux « doit » l’emporter. J’ai revu plusieurs fois ce film, il passe les années sans vieillir.

DVD Mondwest (Westworld), Michael Crichton, 1973, avec Yul Brynner, Richard Benjamin, James Brolin, Dick Van Patten, Aventi 2012, 1h28, remastérisé €27.90 blu-ray €16.59

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True Lies de James Cameron

Les Yankees ne peuvent concevoir qu’un autre peuple soit aussi génial qu’eux au cinéma : ils réécrivent donc le scénario à leur sauce et avec leurs acteurs. Ainsi La Totale ! devient True Lies, un vrai mensonge réimporté tel quel en français, remake du film français de Claude Zidi, sorti en 1991, lui-même piqué au scénariste Lucien Lambert. Et notre Thierry Lhermitte national est réincarné par un musculeux et massif Arnold Schwarzenegger tandis que sa Miou-Miou d’épouse devient Jamie Lee Curtis.

L’histoire est banale mais propice à captivante intrigue : un époux représentant et père tranquille a une double vie. Harry est en fait agent secret et traque des terroristes moyen-orientaux pour un service très secret à l’intérieur du service secret : Omega qui se veut « la dernière ligne de défense ».

Le film commence comme un James Bond avec smoking, champagne en soirée chic et belle pépée chez un milliardaire arabe louche, scène aussitôt suivie par une fusillade nourrie où l’agent fait mouche à chaque coup de son pistolet tandis que les méchants l’arrosent abondamment à l’arme automatique sans jamais l’effleurer. Plongée, escalade, explosion, course poursuite dans la neige, rien ne manque pour ancrer le spectateur dans le film. Car c’est un très bon film, que j’ai vu plusieurs fois depuis sa sortie, sans jamais me lasser bien qu’il dépasse allègrement les deux heures. Un joyeux divertissement en famille.

La tragédie terroriste tourne en farce lorsque Harry (Arnold Schwarzenegger), qui sent qu’il délaisse sa femme car il est souvent absent, surprend Helen à son bureau juridique (Jamie Lee Curtis) en train de répondre à un mystérieux Simon qui l’invite à déjeuner vite fait. Elle s’ennuie, aurait-elle un amant ? La veille, Harry n’a pas pu renter à temps au bercail où femme et fille voulaient lui fêter son anniversaire pour cause de course-poursuite avec un trio de terroristes qui pullulent au début des années 1990 aux Etats-Unis sans que l’administration s’en préoccupe le moins du monde. Le pays de la liberté est celui du laisser-faire jusqu’à ce que le danger imminent le fasse basculer dans le repli le plus xénophobe et haineux. Pas d’entre-deux.

Harry use de ses pouvoirs (étendus) pour mettre sur écoute sa femme et découvre que le mystérieux Simon (Bill Paxton) se fait passer pour ce qu’il n’est pas, un espion patriote traqué par les méchants. Il s’attribue le rôle relaté dans les médias que Harry vient de jouer en tuant deux djihadistes commandés par l’Araignée des sables (Art Malik) qui voulaient lui faire sa fête dans les toilettes d’un grand hôtel. Un vrai morceau d’anthologie d’action ! Jusqu’au vieux juif à lunettes assis sur le trône lisant son journal qui ne comprend rien à ce qui se passe autour de lui.

L’époux va donc piéger l’amant en investissant la caravane où il a emmené l’épouse après lui avoir donné rendez-vous sous un pont. Frimeur, adepte des vieilles décapotables rouge vif, chemise ouverte et cheveux fous, Simon est une « petite bite » (c’est lui qui l’avoue). Il ne trouve pour draguer que « la belle histoire » de tous les commerciaux : faire rêver, passionner, enjôler pour conclure. Le vendeur de voitures d’occasion comme la caricature du Yankee. Il s’agit, ce soir-là dans la caravane, d’arriver à ses fins – mais Helen ne l’entend pas ainsi ; elle veut rester fidèle au lieu de prendre son plaisir (situation morale mais assez improbable).

Le commando aux grands moyens de Harry (deux vans, armes automatiques, gilets pare-balles, hélicoptère de poursuite) va donc faire sauter la porte et investir la caravane pour arrêter les deux « espions ». Ils seront conduits en lieu sûr et interrogés. Simon se pissera dessus de trouille au-dessus du vide et sera relâché en marcel et caleçon après une mise en garde sévère. Helen sera questionnée pour savoir si elle a couché, si elle aime toujours son mari, et retournée pour se voir confier une mission sous le nom de Doris qu’un certain Boris doit appeler.

Lorsque cela survient, un soir dans la cuisine, elle est conviée à s’habiller en pute de haut vol et à aller poser une puce électronique sur le téléphone de la chambre d’une personne surveillée dont le plaisir sexuel est de mater. Jamie Lee Curtis est alors formidable ; à 35 ans elle joue la séductrice à la perfection sous ses airs de petite bourgeoise coincée. Hauts talons, robe noire moulant à froufrous qu’elle arrache pour la raccourcir, décolleté plongeant qui rehausse ses seins, rose à lèvre flash, elle est magnifique. Se prenant au jeu lorsque l’homme lui demande de danser en se caressant, elle livre un show lascif qui est un autre grand moment du film. Harry en perd d’ailleurs son magnétophone où il a fait enregistrer ses demandes pour qu’Helen ne reconnaisse pas sa voix. Quand il veut finalement l’embrasser, les yeux fermés sur le lit, elle se rebiffe et lui assène un coup de téléphone fixe sur la caboche. Elle ouvre les yeux et se rend compte qu’il s’agit de son mari.

Mais pas le temps de s’expliquer, l’action commande. Un commando de terroristes fait irruption dans la suite et maîtrise le couple avant de l’emmener sur une île où l’affreux Aziz veut menacer l’Amérique. Il s’est en effet fait livrer plusieurs missiles russes de 30 kilotonnes achetés en contrebande et livrés via la belle pépée du début, experte en art perse. La bande d’Arabes exaltés se congratule en tirant en l’air comme de vulgaires ados palestiniens lorsque le missile est activé et coulé dans du béton pour ne pas qu’on le repère. Le couple se découvre dans l’adversité. Helen est sidérée de constater que mon mari est un expert en contre-terrorisme et qu’il a déjà tué ; elle l’observe se tirer d’une situation désespérée où il est menotté, scopolaminé et va être interrogé par un gnome à l’accent russe – autre scène d’anthologie lorsque le sérum de vérité lui fait dire au bourreau exactement ce qu’il va accomplir dans les secondes qui suivent – et qu’il accomplit pour le plus grand plaisir du spectateur haletant.

En bref, l’île grouillante d’arabes (étonnant qu’il y en ait autant !), choisis par le casting avec gueules patibulaires et débardeurs débordant de muscles, mal rasés et cheveux en touffe, est évacuée après avoir diffusé un message de haine et d’avertissement : l’île déserte des Keys va sauter atomique avant qu’une ville, cette fois garnie de bels et bons Américains innocents, en fasse autant, si on ne fait pas droit à quelques revendications mal définies. Harry s’en sort mais Helen est reprise et gardée en otage avec la belle pépée commerciale en art volé (Tia Carrere) dans la limousine qui fuit l’île par le pont qui la relie à la Floride. L’émetteur placé dans le sac d’Helen a permis à l’équipe de savoir où le couple était détenu et les grands moyens sont activés : hélicoptères, voitures de police et deux Harrier à décollage vertical qui passaient par là. Ce qui permet plusieurs scènes réjouissantes de bagarre dans la voiture (Helen se défend bien), d’explosion du pont, de terroristes flanqués à l’eau, d’exfiltration d’épouse terrifiée suspendue aux patins d’un hélico.

Mais l’histoire ne se termine pas là : Aziz l’Araignée s’est échappé en hélicoptère avec quelques terroristes, on le voit chevaucher la tête nucléaire comme un prolongement de bite rouge au gland jaune (j’ai pouffé). Il s’envole pour le haut d’un gratte-ciel de Miami où il veut armer le missile pour accentuer ses revendications. Il a enlevé Dana, la fille de Harry et d’Helen (Eliza Dushku, 14 ans), dont il a trouvé la photo conservée malencontreusement par son apprentie espionne de mère. Ni une ni deux : lorsqu’il l’apprend, Harry réquisitionne un Harrier (qu’il sait évidemment piloter) et va attaquer à lui tout seul le bâtiment… C’est énorme et jouissif, disons-le. Un dernier morceau d’anthologie. Mais ce n’est pas encore fini et le final est drôle, je ne vous raconte pas.

Le film a été un succès commercial grâce à un montage réglé comme une horloge où l’action s’enchaîne aux moments cocasses. Claude Zidi, qui avait préféré un pourcentage sur les recettes en salle plutôt qu’un forfait pour la reprise de son scénario, a été fort avisé. Même si l’on connait déjà l’histoire, on marche à tous les coups.

DVD True Lies, James Cameron, 1994, avec Arnold Schwarzenegger, Jamie Lee Curtis, Tom Arnold, Art Malik, Tia Carrere, Bill Paxton, Eliza Dushku, Grant Heslov, Charlton Heston, 20th Century Fox 2001, 2h15, €1.73

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Tristan Bernard, Rires et sourires

Paul – dit Tristan – Bernard a traversé deux siècles, le XIX étant né en 1866, le XX étant mort en 1947. Il avait de l’esprit, c’est ce que l’on retient de lui. Avec sa barbe de dragon, il dirige une usine avant de se passionner pour le vélo et pour écrire. Tristan est le nom d’un cheval. Il voit la vie en drôle, collabo de L’Humanité, le journal de Jaurès, avant de faire les débuts du Canard enchaîné. Je le retiens personnellement pour avoir inventé le jeu des Petits chevaux qui a enchanté mon enfance. Mon grand-père a fabriqué plusieurs de ces plateaux de bois ornés de ronds, où jusqu’à quatre joueurs pouvaient jeter les dés dans leur compartiment et faire avancer leurs pions chevalins pour boucler la piste en « culbutant » le cheval précédent.

Auteur prolifique de romans, pièces de théâtres, mots croisés et autres bons mots, il fut souvent adapté au cinéma, la dernière fois en 2005 par Philipe Collin pour Aux abois. Pour en faire souvenir, Flammarion a dressé en 1963 une anthologie de ses talents, reprise par le Livre de poche dix ans plus tard. Le confinement permet de découvrir de tels vieux livres, souvent plus intéressants que les neufs. Une édition Omnibus plus récente de ses œuvres montre qu’il a été l’inspirateur de la fameuse Simone, le castor de Sartre, qui a repris son titre des Mémoires d’un jeune homme rangé en le féminisant !

Cet auteur dérangeant aimait les mots, comme on le dit d’un auteur spirituel. Il trouve cocasse les situations et joue avec les sens… dans tous les sens. Je préfère aujourd’hui ses contes à ses scénettes théâtrales mais c’est notre époque qui veut cela. Les quiproquos sur le baragouin pseudo-anglais d’un pseudo-interprète venu en remplacement n’est plus de mise avec la généralisation du globish jusque dans les écoles, pas plus que les imbroglios avec les demoiselles du téléphone, désormais remplacées par de la bonne et neutre électronique. Mais Le collectionneur des Contes de Pantruche reste désopilant : jouant sur les distinctions juridiques abstraites, un homme décide de collectionner les enfants. Il a désormais l’enfant adoptif, l’enfant naturel, l’enfant légitimé, l’enfant légitime, l’enfant adultérin, l’enfant incestueux. Mais, lui fait remarquer un comparse, il lui en manque un sixième : l’enfant posthume. Qu’à cela ne tienne, il s’organise !

La Lettre d’une jeune pharmacienne à sa maman, du recueil Sous toutes réserves, prouve aussi l’absurdité du commerce en ce qui concerne la santé. La potarde ne survit que des maux des autres et elle se réjouit de toute grippe contagieuse et infections virulentes. C’est la même chose pour les médecins qui soignent votre obésité qu’en vous abîmant les chevilles, et qui soignent les chevilles que par un autre mal, lui-même engendrant une autre consultation qui…

Le pire se trouve quand même dans les contes pour enfants. Le diable s’y niche dans les détails, tel Le Chat botté du « comte » de Perrault. On se souvient que le fils d’un meunier sans héritage se dit marquis de Carabas et braconne pour livrer du gibier au roi ; il se poste exprès en slip au bord du fleuve quand le roi passe avec sa fille – qui s’éprend de sa prestance – tandis que le monarque l’habille en prince. Le chat chausse alors ses bottes de sept lieues pour enjoindre aux paysans postés sur l’itinéraire royal de vanter les biens alentours du marquis imaginaire. Tout cela, dit l’auteur furieux, en contrevenant aux articles 305 et 307 du Code pénal, sans oublier l’article 405 sur le délit de faux noms et de manœuvres frauduleuses. « Ainsi donc, prendre un faux titre, filouter son prochain, persuader l’existence d’un crédit imaginaire, menacer les gens à main armée, cela s’appelle, pour M. Charles Perrault, avoir de l’industrie et du savoir-faire, et l’on en est brillamment récompensé ! Instruisez-vous, petits enfants ». L’auteur en a eu trois.

Dans Ce que parler veut dire, Tristan Bernard louange le métier de critique littéraire : « Vraiment, on n’est pas juste pour les critiques. Ils exercent un métier effrayant. Il faut que dans notre société polie ils disent des choses désagréables à leur prochain le plus susceptible, à un moment de sa vie où ce prochain est le plus excité, le plus aveuglé. C’est bien simple : un auteur ne supporte plus les réserves. Il lui semble impossible qu’elles viennent d’un esprit impartial ou judicieux. Alors, il prête au critique le plus intègre les plus mesquins partis pris » p.70. Pour exercer en amateur sur le blog ce dur métier qui exige de lire entièrement et sans a priori pour dire mon goût et combien le livre pourrait être amélioré, je reconnais en Tristan Bernard un confrère. Lui qui disait aussi : « Ce que nous aimons dans nos amis, c’est le cas qu’ils font de nous » p.373.

Tristan Bernard, Rires et sourires, 1887-1923, Livre de poche 1973, 383 pages, €5.98

Tristan Bernard, Mémoires d’un jeune homme rangé, Un mari pacifique, Nicolas Bergère, Aux abois, Les Pieds nickelés, Le fardeau de la liberté, l’Anglais tel qu’on le parle, Daisey, Monsieur Codomat, Le Danseur inconnu, Omnibus Presses de la Cité 1994, €11.49

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La Neuvième Porte de Roman Polanski

Ce film à demi français est adapté d’un roman d’Arturo Pérez-Reverte intitulé Le Club Dumas. Il met en scène le libraire aventurier new-yorkais Dean Corso (Johnny Depp) qu’un riche client, Boris Balkan (Frank Langella), engage via son expertise pour une mission. Il a, les jours précédents, acheté l’un des trois seuls exemplaires subsistant du livre satanique Les neuf portes du royaume des ombres, écrit au 17ème siècle par un certaine Aristide Torchia brûlé en place publique par l’Inquisition pour pratiques démoniaques. Le livre, condensé d’un ouvrage plus ancien écrit, dit-on, par le Diable lui-même, permettrait de l’invoquer et d’acquérir invincibilité, pouvoir et immortalité.

Seuls les niais peuvent y croire et pas Corso une seule seconde. Et pourtant… le montant du chèque et le parfum de l’aventure séduisent cet homme jeune, expert dans sa profession mais bien solitaire dans sa vie. Il aime jouer pour gagner, convaincre les héritiers des collectionneurs de vieux livres que la bibliothèque vaut cher mais que quelques exemplaires ne trouveront pas preneurs – et il les emporte à bas prix. Sa mission ? Aller consulter les deux autres exemplaires des Neuf portes qui sont au Portugal et en France, pour comparer les éditions et savoir si celui que Balkan a acquis est un faux.

Le vendeur s’est pendu deux jours après s’être débarrassé du livre. Son épouse Liana (Lena Olin), une femme mûre de 43 ans qui adore la baise, tente de récupérer Les neuf portes en payant grassement Corso, sachant que Balkan n’y consentira pas. Ce n’est pas son mari qui l’a voulu pour sa collection mais elle qui lui a fait acheter ; les pratiques sataniques décrites lui permettent d’entretenir un club de baiseurs de la haute société en Europe et de s’envoyer en l’air avec n’importe qui, comme dans la pub pour une compagnie aérienne à bas coût (et basse réputation). Elle tente sa séduction sur un Corso de 35 ans, imberbe et musclé (qui va d’ailleurs épouser Vanessa Paradis après le tournage), mais ça ne marche pas : le courtier rusé n’a pas conservé le livre dans son appartement mais l’a planqué chez un associé, libraire de livres anciens.

Au moment de partir en Europe avec de légers bagages, il va pour reprendre le livre mais trouve la boutique ouverte et son ami tué, pendu par un pied selon une gravure du livre maudit. Ce n’est que le premier des morts qui vont jalonner sa route, comme si quelqu’un le suivait particulièrement pour effacer toutes les traces des autres livres.

C’est qu’à Tolède, ville mozarabe juive où l’on pratiquait allègrement la kabbale et l’alchimie (contraires aux pratiques chrétiennes soumises à la toute-puissante Eglise de Rome), que les jumeaux libraires d’un âge avancé ont détenu et vendu le livre au mari de Liana. Ils attirent l’attention de Corso sur les gravures : si tout le livre est imprimé pareil, les gravures présentent des différences entre les trois exemplaires : une tour en plus, des clés dans l’autre mains. Certaines sont signées AT pour Aristide Torchia et d’autres LCF – pour qui ? Ce n’est pas compliqué à deviner, même si c’est déroutant autant qu’irrationnel. Mais le livre est destiné aux con-vaincus.

Dans ses visites successives aux deux collectionneurs des autres exemplaires, Corso découvre que la signature LCF est répartie entre les trois livres. Seule la réunion des trois permettrait d’avoir la clé de l’énigme. C’est ce que pense celui ou ceux qui le suivent comme son ombre pour tuer les propriétaires, arracher les gravures et brûler le livre dépareillé. Quelqu’un veut être le seul, l’Unique disciple de Satan, si celui-ci peut être invoqué.

Mais le Malin n’est pas bête, même si son chiffre le fait croire (le livre aurait été écrit en 1666). Une fille suit Corso dans tous ses déplacements et intervient à chaque fois qu’il se trouve en danger immédiat, notamment de la part de Liana et de son sbire, un nègre oxygéné qui aime frapper. Elle (Emmanuelle Seigner, épouse de Roman Polanski en 1989) a 33 ans et est en pleine forme physique, semblant glisser sur le sol pour aller plus vite et experte en combat rapproché. Le spectateur s’apercevra vite qu’elle est peu de ce monde mais plutôt le Diable incarné avec ses yeux magnétiques, son plaisir devant la violence et – puritanisme bigot oblige – sa sexualité endiablée.

Si le Malin a un candidat dans la compétition entre Liana, Balkan et Corso, c’est bien ce dernier. Le jeune homme a cet avantage de ne pas croire en Lui mais de foncer comme un rebelle, beau comme un ange déchu avec sa petite barbichette et son torse huilé. « La fille » (qui n’a pas de nom) le baisera à même la terre dans la dernière scène, devant le château de Balkan en flammes, quelque part du côté des pays cathares (tourné au château de Puivert).

Car en suivant les gravures, Corse se fait voler l’exemplaire de Balkan par Liana. Il la suit avec « la fille » – qui a volé une Ferrari (évidemment rouge infernal) à un émir arabe qui l’a laissée devant un grand hôtel parisien. Dans le château ancestral des Saint-Martin (nom de jeune fille de Liana, tourné au château de Ferrières) se prépare une orgie satanique où les membres du club, entièrement nus sous leur cape noire caoutchouteuse comme une aile de chauve-souris, écoutent religieusement leur hôtesse pérorer, le livre des Neufs portes à la main.

C’est alors qu’intervient Balkan, qui était au courant du vol et de la voleuse sans rien en dire à Corso. « Blablablabla », dit-il pour se moquer des sectaires qui croient devoir invoquer le Malin pour baiser à l’aise. Il déclare avoir réuni les gravures des trois livres (grâce à son expert) et être désormais seul possesseur du pouvoir d’invoquer Satan. Il étrangle Liana devant tous et chasse les clubistes échangistes qui s’enfuient à poil vers leurs luxueuses autos garées au-dehors. Moment comique qui tourne en dérision les « pratiques » sataniques. Le Diable mérite mieux que de vulgaires baises qui peuvent se faire naturellement, sans avoir besoin de lui.

Corso s’empare de la Bentley de Liana et poursuit Balkan dans sa Range Rover (évidemment noire comme Satan – et le FBI). Ils parviennent, après quelques péripéties pour Corso, moteur noyé dans un gué que la Rover a passé sans problème) au château figuré sur une carte postale trouvée dans l’exemplaire de la baronne Kessler à Paris (Barbara Jefford). Celle-ci, handicapée, écrit une biographie de Satan fort érudite sans croire en lui ; elle est donc punie par le Diable, qui a inspiré l’un des compétiteurs (Liana ou Balkan). Etranglée (le spectateur découvre a posteriori son assassin), son exemplaire est brûlé sauf les gravures. Il ne reste à Corso que ses notes et des photocopies partielles, mais il a gardé la carte et retrouve Balkan en pleine activité.

Dans une tour de la forteresse, le collectionneur a placé les neuf gravures dans l’ordre et commence le rituel d’invocation après avoir réduit Corso à l’impuissance en le faisant « rentrer sous terre » (coincé au travers du plancher pourri). Mais l’orgueil punit ceux qui y succombent, les antiques le savaient bien qui condamnaient cet aveuglement sous le nom d’hubris – la démesure. Pas besoin de Diable chrétien pour savoir que présumer de ses forces est dommageable et se prendre pour plus qu’humain une erreur. Dans l’euphorie de son pouvoir imminent Balkan, qui a un spectateur apte à juger de son acte, s’asperge d’essence et commence à brûler : « je ne sens rien, hi, hi ! ». Jusqu’à ce que les flammes atteignent sa chair et alors il hurle. Corso, dégagé du plancher qui brûle, l’abat par charité d’un coup de pistolet.

Dehors, « la fille » l’attend devant le château en flammes, cachée dans la voiture du collectionneur occis. Elle lui explique pourquoi cela n’a pas marché : l’une des neuf gravures était un faux. Comment le sait-elle ? Le sel de ce thriller réside en ces évidences que le spectateur découvre peu à peu, sans que rien ne soit dit. Puis elle baise Corso à poil dans la poussière, prenant toutes les formes dans l’orgie, le faisant jouir comme jamais.

Dean Corso veut finir la mission, juste pour savoir. « Gagner quel qu’en soit le prix, c’est se rire des vicissitudes du destin », disent selon Balkan (qui interprète le latin à sa sauce) deux des gravures. Corso revient auprès des libraires de Tolède mais ils ont disparu. Leur boutique est en train d’être démantelée et deux ouvriers, en couchant une armoire, font tomber une feuille… justement la page de la gravure falsifiée. Elle représente la Grande prostituée de Babylone, chevauchant nue la Bête aux sept têtes de l’Apocalypse. Vue à la loupe, son visage ressemble fort à celui de « la fille ». Corso, qui a récupéré les gravures de Balkan avant que l’incendie ne détruise toute la tour, retourne au château où les neuf portes s’ouvrent pour lui dans la lumière. Grâce à son outil, il est jugé apte à se faire sataniser.

C’est un thriller d’énigme bien construit et tourné somptueusement, au galop. Les acteurs sont parfaits dans leur caricature, un Balkan possédé, une Liana vénéneuse, « la fille » ophidienne, un Corso en jeune pionnier viril qui n’a pas froid aux yeux bien qu’il ait cette agaçante pratique d’allumer une clope à tout bout de champ, notamment au-dessus des livres vénérables qui valent des milliers de dollars, et de se placer toujours le dos à un danger potentiel.

DVD La Neuvième Porte (The Ninth Gate), Roman Polanski, 1999, avec Johnny Depp, Frank Langella, Lena Olin, Emmanuelle Seigner, Barbara Jefford, StudioCanal 2001, 2h08, €9.10 blu-ray €17.03

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Paranoid Park de Gus Van Sant

Alex (Gabe Nevins) a 16 ans, un petit frère de 13 ans tordu de stress parce les parents divorcent, et une seule passion avec ses potes : le skate. Son meilleur copain, Jared (Jake Miller) pense à niquer avant de skater, mais Alex l’inverse. Sa petite copine Jennifer (Taylor Momsen) aux grands yeux gris bleu veut se faire déflorer par lui, qui est gentil, passif, imberbe et garde une gueule d’ange. Ils « le » font mais si elle trouve ça « génial », lui reste froid, préoccupé d’autre chose.

C’est qu’un jour, Jared lui a fait miroiter le fameux Paranoid Park, le paradis des skateurs rebelles construit illégalement par les marginaux du voyage, de la fauche et de la dèche (tourné au Burnside Skatepark de Portland). C’est le top des parcs à skate, l’endroit où il faut être. Alex ne se sent pas encore techniquement prêt pour le Park mais il adore regarder évoluer les mordus sur les pistes. Un week-end où il va chez Jared, ils projettent d’aller skater avec les mauvais garçons de Paranoid le soir, mais Jared reçoit la proposition de sa copine de passer la nuit avec elle et il préfère la niquer. Ça ne se refuse pas. Alex y va donc seul.

Scratch, un loubard (Scott Patrick Green), l’aborde pour qu’il lui prête son skate puisqu’il reste au bord de la piste sans oser s’y lancer seul et, en récompense, lui permet de réaliser son fantasme : sauter dans un train de fret qui traverse la gare de Portland. Les deux gars s’accrochent et se font transporter mais un agent de sécurité privée les a vus (John Michael Burrowes) et court après le train qui ne va qu’à faible vitesse, les rattrape et les frappe de sa torche aux jambes pour les faire descendre. En se défendant, Alex le repousse avec son skate et le vieux tombe à la renverse. Manque de chance, un train passe à grande vitesse sur la voie parallèle et le coupe en deux.

Alex, sonné, tente de tout dissimuler malgré sa conscience qui lui enjoint d’appeler les flics ou d’en parler à son père. Il jette son skate, dans la Willamette depuis le pont de fer, se met nu et jette tous ses vêtements dans une benne, prend une (longue) douche. Le père divorce et a d’autres préoccupations que ses fils. Quant à sa mère… il est difficile de travailler comme de vivre avec elle. Personne ne s’intéresse à lui, son père sur le départ, sa mère en crise, son petit frère égaré, sa copine qui ne pense qu’à se faire déflorer pour le raconter en long et en large aux copines – Alex garde donc pour lui tout ce qui le préoccupe.

Au lycée, l’inspecteur Lu (Daniel Liu) interroge tous les skateurs car quelqu’un a vu un gars jeter sa planche du haut d’un pont la nuit du meurtre et elle a été récupérée ; elle est enduite d’ADN – qui devrait parler, dit-il (sans autre preuve). La vue des photos du corps coupé en deux fait remonter toute la scène à la mémoire d’Alex. La copine Macy (Lauren McKinney) qui assiste à sa rupture avec Jennifer, voudrait bien prendre la place toute chaude mais Alex lui confie qu’il a quelque chose de grave sur le cœur et ne sait comment s’en débarrasser. Elle lui conseille de tout écrire et d’envoyer la lettre à quelqu’un qu’il aime bien, hors parents et profs, ou même de la brûler s’il est seul. Il s’agit d’une catharsis.

Alex écrit donc sur un cahier, d’abord chez son oncle en bord de mer, puis chez sa mère, et finit par faire des feuilles remplies un feu de joie, telle une confession de protestant qui brûle le mal.

Le rapport des adolescents à la mort a fasciné Gus Van Sant. Ils ne semblent pas réaliser ce que c’est, ni la guerre en Irak (dont ils se foutent), ni le crime (constant à la télé), ni les conséquences mortelles d’un geste malheureux. Alex est dans le déni, ce pourquoi il ment avec aplomb, le visage candide : il s’est forgé une « belle histoire » et l’incarne comme si un autre que lui avait fait ce qui a été fait. Il ne l’a pas « voulu », donc ce n’est pas « lui » mais un double maléfique. La bande son plutôt étrange rend l’atmosphère glauque, accentuée par le climat froid et pluvieux de l’Oregon. La caméra abuse du flou et des mouvements de mal de mer pour dire l’âme chancelante des adolescents, ce qui apparaît un peu forcé, répétitif. Ce serait un procédé de résonance mémorielle selon un spécialiste.

Le skate est la métaphore de la glisse ado dans l’existence, une souplesse non impliquée, un évitement permanent, une camaraderie de potes plutôt que le sexe avec une partenaire. Ils n’ont pas de morale, tant le monde adulte apparaît amoral et hypocrite ; il n’y a ni Bien ni Mal, seulement du bon et du mauvais relatif, des choses qui font plaisir et d’autres qui suscitent le malaise. L’adolescent Alex est beau mais infantile ; il a le corps élancé mais des vêtements informes et une démarche chaloupée de babouin, accentuée par le ralenti caméra ; son visage est impassible mais garde une moue amère. Il est déconnecté, il glisse, il plane. Il n’est pas de ce monde, incapable d’exprimer ses émotions, inapte à nouer une relation, débranché de l’existence. Personne ne le capte, ne le retient.

Jusqu’au meurtre sans préméditation. La moitié du film dit le déni, l’autre moitié la redescente dans le réel. Le skate est comme un trip qui compense tout ce qui se défait pour l’ado (la famille, l’ami, la copine). La prise de conscience visuelle du corps coupé en deux de l’agent, dont le tronc bouge encore, le rend enfin acteur de sa vie. Il doit assumer, en adulte, et rompre avec ses relations superficielles (papa, Jared, Jennifer). L’apparence n’est pas l’être et l’individu atomisé pas la vraie personne. Le monde est complexe et les gens sont autres que ce qu’ils paraissent. C’est au fond ce que déclare Alex à Macy, pas belle mais peut-être plus profonde que la bimbo Jennifer. Dix ans après, à la suite de trois crises (financière, terroriste, virale), les ados ont-ils changé ?

DVD Paranoid Park, Gus Van Sant, 2007, avec Gabe Nevins, Daniel Liu, Jake Miller, Taylor Momsen, Lauren McKinney, Scott Patrick Green, John Michael Burrowes, MK2 2011, 1h20, €5.49, blu-ray €7.36

Blake Nelson, Paranoid Park (en français), Hachette littérature 2007, 220 pages, €4.50

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Lincoln de Steven Spielberg

Ce film historique qui retrace les derniers mois de la vie d’Abraham Lincoln, président des Etats-Unis réélu en pleine guerre de Sécession, porte exclusivement sur le grand projet politique de « liberté » : l’abolition de l’esclavage. Le Treizième amendement de la Constitution est passé in extremis, en butte aux conservateurs démocrates (en général du sud) et à certains républicains (en général bigots des Etats frontaliers).

Il est drôle de noter qu’alors les Républicains étaient « à gauche » et les Démocrates à droite… C’est que l’émancipation est considérée comme une valeur de progrès (donc la liberté républicaine) et que l’égalité ne vient qu’en second (égaux devant la loi, mais pas devant la nature). De nos jours, le politicien « de gauche » cherche à nier toute nature pour s’en faire « maître et créateur » – et accessoirement promettre l’impossible à ses électeurs naïfs.

Le film de Spielberg est bavard, mais Lincoln était avocat. Son décorticage de sa position politique sur le Treizième amendement devant son cabinet est un morceau de choix : il est juridiquement impossible d’abolir l’esclavage aux Etats-Unis du haut de l’Etat fédéral, car chaque Etat a des droits et règle sa vie politique. Le seul moyen est de profiter de la guerre pour « confisquer » la propriété humaine des planteurs du Sud, et l’émanciper dans la foulée pour qu’elle s’engage aux côtés du Nord. D’où la Proclamation d’émancipation de 1863. Une fois la guerre terminée, la loi reprendra ses droits et les anciens esclaves devront retourner aux plantations… Sauf si l’amendement constitutionnel est ratifié par suffisamment d’Etats fédérés pour devenir loi fédérale. Il est donc nécessaire que le vote ait lieu avant la fin de la guerre.

Ce pourquoi, par machiavélisme politicien, Lincoln devra faire un choix tragique : retarder les négociations de paix et voir croître le nombre de morts inutiles pour que les nègres soient enfin libres. Tout le film tourne autour de ce dilemme. Bloquer l’arrivée des émissaires de la Confédération à Washington, corrompre par des postes de fonctionnaires fédéraux les députés démocrates esclavagistes qui ont perdu leur campagne de réélection à l’automne 1864, agir en sous-main tout en tenant des discours humanistes la main sur le cœur en public. L’ambiguïté de la politique est là, entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Quiconque veut réussir doit prendre les moyens de ses ambitions. La fin justifie tout… Même l’engagement du fils aîné du président dans l’armée et l’hystérie de sa femme. A condition que le but soit moral.

Mais changer de force la culture d’une partie de son peuple est-il moral ? Lorsque le président des Etats-Unis rencontre le vice-président sudiste lors de la négociation finale, celui-ci vient de se rendre compte que l’abolition de l’esclavage est la fin de la civilisation du sud, machiste, patriarcale, aristocratique. Désormais, l’égalitarisme va régner et la couleur de peau comme la préférence sexuelle ne sera plus vouée à être discriminatoire ; les nègres vont voter et peut-être demain les femmes ! C’est quitter l’Ancien pour le Nouveau testament et Dieu le Père pour Dieu le Fils, sous l’égide du Saint-Esprit constitutionnel.

L’amendement passe de deux voix, dont celle exceptionnelle du président de la Chambre. L’esclavage est aboli. Le Nord va s’unir pour ratifier tandis que nombre des assemblées législatives reconstruites des États du Sud ratifieront également pour tourner la page et renouer des relations avec le nord. Et Lincoln sera assassiné – comme plus tard Kennedy ; on ne sait pas si des attentats contre Obama ont été déjoués.

Une fois de plus, l’histoire est écrite par les vainqueurs, et réécrite sous l’ère Obama – président noir. Les fake news tiennent au cœur du mythe américain : il s’agit toujours de raconter une belle histoire vendeuse (storytelling) pour motiver les citoyens, du Nouveau monde où tout est possible à la Nouvelle frontière des étoiles, de l’égalité raciale au transhumanisme. La réalité historique, lorsqu’on l’observe crûment, est moins rose : la prédation économique a joué un rôle éminent pour justifier la guerre de Sécession, beaucoup plus que la morale égalitaire raciale ; quant à la diplomatie, elle n’était pas absente, loin de là…

L’importance du film est donc à nuancer, les nombreux Oscars récompensent l’Amérique en son miroir, pas l’universel. Sa longueur scolaire et bavarde, surtout en première partie, rebutera nombre de spectateurs non Yankees, malgré certains traits d’humour et des attitudes humaines du « grand homme » (échalas sec et anguleux portant haut de forme). Sa relation avec son plus jeune fils Tad, fasciné de façon douteuse par les daguerréotypes d’enfants esclaves noirs proposés à la vente, est tendre ; le souvenir de son autre fils William, mort du typhus, lui est douleur ; son opposition toute formelle à son fils aîné qui veut quitter l’université de droit à Boston pour s’engager dans la guerre est un drame insoluble : pour exister, le jeune homme doit le faire mais son père doit le protéger…

DVD Lincoln, Steven Spielberg, 2012, avec Daniel Day-Lewis, Sally Field, Tommy Lee Jones, Joseph Gordon-Levitt, David Strathairn, Joseph Gordon-Levitt, James Spader, 20th Century Fox 2013, 2h24, €5.24 blu-ray €2.42

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Celui par qui le scandale arrive de Vicente Minnelli

Le titre français tire le film du côté biblique par cette citation de Matthieu (18.7) : « Malheur à l’homme par qui le scandale arrive ». Abandonner la voie droite pour celle du démon est certes un bon résumé de la vie du pater familias texan (Robert Mitchum), riche de 25 000 hectares et cavaleur de filles en sa jeunesse. Mais l’injonction morale rigide est nuancée par les progressives révélations sur son couple, qui le rendent moins coupable. Tiré d’un roman de William Humphrey intitulé L’Adieu du chasseur, le film y ajoute un personnage, celui du fils bâtard. Le mélodrame du mâle américain blanc des années cinquante est ici joué à la perfection. Hollywood savait s’intéresser à la psychologie avant la décadence des décennies qui suivront.

Qui va à la chasse est chassé… telle est l’acte par où commence le film ; il finira de même. Le grand mâle blanc patron Wade Hunnicutt se fait tirer dessus lors d’un tir aux canards par un bouseux dont il a lutiné la femme – apparemment consentante. Il n’avait qu’à « la tenir » comme on disait alors. La Bible reconnait que la femelle de l’homme, issu de sa côte, est douée d’insatiable désir qu’il s’agit de dompter par le mariage, le « devoir conjugal » régulier et surtout les enfants. Mais Hannah sa femme (Eleonor Parker) lui a fermé ses cuisses comme une huître depuis la naissance dix-sept ans auparavant de leur seul enfant, Theron (George Hamilton un peu âgé, 20 ans au tournage). Le spectateur ne saura pas pourquoi elle a cristallisé une telle haine envers son mari (haine de classe ? haine de réputation ? haine du sexe ? haine chrétienne ?) – mais la guerre du couple a bien lieu.

Au détriment du fils, comme de bien entendu. A 17 ans, le gamin est mince et naïf, élevé par sa mère qui l’a voulu pour elle seule, condition mise pour rester en couple et sauver les apparences. Sauf qu’à l’aube de l’âge adulte, la niaiserie n’est plus de mise. Les fermiers du patron bizutent un soir Theron en le conviant à participer à une chasse à la bécassine, la nuit dans la forêt (alors que chacun sait que les oiseaux dorment, sauf les rapaces nocturnes). Il doit se tenir avec un grand sac ouvert et siffler, tandis que les « rabatteurs » lui feront déverser le gibier tout droit. L’adolescent le croit, propre et bien mis, les boutons tous attachés, en mocassins dans les fourrés. Le père se rend alors compte qu’il doit prendre en main l’éducation de son fils pour en faire le digne héritier du domaine. Celui-ci l’exige d’ailleurs de lui, après son humiliation par les hommes : « tu es mon père, c’est à toi de m’apprendre ». La « parole » donnée à sa femme tombe d’elle-même, malgré son amertume.

Wade convie son fils Theron dans son sanctuaire, un bureau orné de trophées de chasse et de carabines, ses trois chiens soumis à ses pieds, le bourbon dans le verre, la pipe à la gueule. Il lui donne des conseils de tir et manifeste par une balle dans la chemisée, son intention de prendre en main son garçon à toute la maisonnée, un brin terrifiée. Il mandate comme « grand frère » Raphaël (George Peppard), son autre fils bâtard issu d’une précédente liaison, pour enseigner et surveiller Theron dans son initiation. Celui-ci, avide d’exister contre maman, délaisse ses « collections » de timbres, papillons et autres cailloux (loisirs bourgeois féminins) pour se vouer au tir et à la chasse (loisirs pionniers masculins). Il est habile, passionné, au point de vouloir abandonner ses études – contre son père, mais qui ne récolte que ce qu’il a semé.

Un gros sanglier ravage la contrée et les fermiers demandent au patron d’intervenir, tel un seigneur d’Ancien régime en ce Texas resté au fond peu « démocratique ». Wade mandate Theron pour ce faire : c’est son initiation. Mais il sera sous la tutelle de Rafe. La traque se prolonge le long des marais sulfureux dans lesquels il ne faut pas s’aventurer, symboles de la frontière infernale ; le sanglier semble issu de l’enfer et le vaincre une victoire contre le Mal. Les deux hommes doivent passer la nuit dehors car les chiens sont épuisés et l’un est tué. Mais Theron veut prouver à son père qu’il est digne de lui et se prouver à lui-même qu’il peut le faire et devenir un homme, un vrai. Il ne réveille pas Rafe et quitte le bivouac en léger appareil, torse nu sous sa veste ouverte. Il montre les muscles… et tire effectivement le sanglier.

La suite de l’initiation va consister à la chasse aux filles. Mais comme Theron n’est pas Wade, pas question de papillonner de l’une à l’autre comme la réputation du père, qui le précède, le voudrait. Theron ne jette son dévolu que sur une seule, Elisabeth (Luane Patten). Mais il est trop timide pour aller draguer lui-même et mandate Rafe à sa place (qu’il ne sait pas encore être son grand frère). Celui-ci, sans copine, est ébloui par la belle et trouve les mots choisis pour la convaincre. Commence alors une idylle d’adolescent entre elle et Theron, encore une fois chemise ouverte avec elle comme à la chasse. La symbolique du vêtement ne s’arrête pas là. L’adolescent, pour faire viril, imite les grands et déboutonne largement sa chemise sur son poitrail encore étroit – l’inverse des convenances enseignées par maman toujours impeccablement coiffée et en hauts talons, même sur la pelouse. Il trouve du travail comme ouvrier à l’égreneuse de coton pour s’éprouver et quitter le cocon.

C’est que les rêves des parents pour leurs enfants se heurtent à la réalité de ces mêmes enfants : ils ont leur personnalité et ne sont pas façonnés à partir de rien. Le rêve maternel se brise sur l’exigence de virilité de la société ; le rêve paternel sur le dégoût de « la vie de famille » qu’a connu le fils avec des parents séparés en guerre permanente ; le rêve d’Elisabeth sur la volonté de Theron d’éviter de reproduire le modèle familial… Les rêves sont des volontés de domination sur les autres, qui doivent y résister s’ils ont quelque consistance. Il n’y a guère que le rêve de Rafe (qui n’ose pas en avoir vraiment) qui se réalise : épouse, fils, maison. Car Theron a engrossé Elisabeth sans le savoir, dans sa naïveté, et l’enfant est réputé être celui de Wade, le dragueur impénitent. Mais Elisabeth ne dit rien à Theron car il a déclaré ne pas vouloir se marier pour ne pas reproduire l’antimodèle de ses parents, surtout lorsqu’il apprend que Rafe est son demi-frère. Alors Rafe, qui a toujours aimé Elisabeth mais s’effaçait comme d’habitude devant son frère chéri, se dévoue pour épouser l’engrossée et endosser la paternité de l’enfant. Lui sera un bon père. Surtout lorsqu’il sera reconnu – post mortem – par son véritable géniteur avec son prénom gravé sur sa pierre tombale afin que tous le voient.

Wade disparaît d’un coup de fusil réussi, après la parenthèse de l’initiation du fils par le fils. Mais il est cette fois tiré par le père d’Elisabeth parce que la rumeur l’accuse de l’avoir engrossée – alors qu’il n’y est pour rien, semble-t-il. Mais le film reste ambigu : l’enfant (qui ressemble à Wade pour autant qu’un bébé puisse réellement ressembler à un adulte) est-il son propre fils ou celui de son fils ? Je penche pour la seconde hypothèse mais la réputation sociale penche pour la première. Lorsque le père d’Elisabeth l’apprend (Everett Sloane), il entre chez Wade et le tue. Theron se lance à sa poursuite et le tue. Désormais meurtrier, inapte à la famille à cause de ses parents, il n’a comme héritage que la destruction : le goût du sang et de la chasse, l’alcool, le dégoût du couple et de la progéniture, l’absence d’instruction. Un bel exemple !… Seul Rafe est conscient de ses manques, une enfance orpheline, l’absence de reconnaissance, un savoir concret dans la nature. Il prend la vie comme elle vient, sans rêver, et la vie le récompense.

Robert Mitchum en chef de tribu est magnifique, son fils George Hamilton moins ; il fait pâle figure avec sa silhouette de gamin monté en graine contradictoire avec un sternum velu. Il expiera les « péchés » d’être riche et fils chéri en délaissant son domaine pour partir travailler au loin, et en laissant sa fiancée à son demi-frère, avec le bébé qu’il ignore couvant dedans. Le fils bâtard héritera de tout, par compensation biblique (les premiers seront les derniers). La mère, Eleonor Parker, en frigide rigide est la poupée sociale corsetée en devoirs, enfermée dans ses certitudes moralisantes et inapte à comprendre son enfant comme son mari… et les autres. Il faut la « violer » au sens métaphorique pour qu’elle se bouge : imposer la virilité au fils, imposer la réconciliation comme remède à l’asthénie du fils, imposer le voyage de noces à Naples pour à nouveau coucher ensemble, l’appâter avec le petit-fils pour qu’elle sorte de sa grande maison vide après la mort de son mari et le départ de Theron. C’est une potiche, dont la « volonté » n’est que cuirasse de refus, pas une action positive.

DVD Celui par qui le scandale arrive (Home from the Hill), Vicente Minnelli, 1959, avec Robert Mitchum, Eleanor Parker, George Hamilton, George Peppard, Warner Bros 2006, 2h24, €24.99 blu-ray €22.77

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Minority Report de Steven Spielberg

Un film avec Tom Cruise réalisé par Steven Spielberg sur une nouvelle de Philip K. Dick, ne peut que devenir culte. C’est ce qui s’est produit depuis dix-huit ans. Le plus étonnant est que l’écrivain camé de science-fiction Philip K. Dick ait écrit sa nouvelle en 1956, prévoyant déjà la reconnaissance faciale, les véhicules guidés par l’intelligence artificielle, les robots détecteurs de présence humaine et la surveillance généralisée des mœurs et actes des citoyens. Il vivait en pleine période McCarthy, cet ersatz du fascisme aux Etats-Unis, ce qui est peut-être une explication.

Maintenant que nous revenons à une telle période de suspicion généralisée et de surveillance de masse, aidée de la technologie de pointe, le modèle Philip K. Dick nous parle à nouveau. L’évaluation des citoyens s’effectue couramment en Chine sur la base de la reconnaissance faciale et, si la prévention des crimes ne s’effectue pas avec la crudité américaine, elle s’évalue en points. Ce système se met doucement en place sous nos latitudes par de minuscules abandons progressifs qui se cumulent, au nom du terrorisme, de la fiscalité, de l’écologie, des trafics, de la sexualité, de la morale… Internet est surveillé, les banques doivent déclarer les mouvements « suspects » sur vos comptes, et obligatoirement tout transfert de plus de 10 000 €, vos mel peuvent être lus à distance, votre carte bancaire, carte de transport, GPS de voiture, vos localisations et appels smartphone vous tracent à tout instant, votre ADN est recueilli et conservé dès que vous avez affaire à la police. Il n’y a qu’un pas, et quelques progrès de mémoire des puces électroniques, pour que des logiciels d’IA puissent inférer de vos déplacements, consultations sur le net, appels et dépenses qui vous êtes et quelle « menace » vous représentez pour l’Etat, l’économie ou la morale. Nous y sommes presque.

En 2054 selon le film (dans 34 ans), une société privée teste depuis six ans un programme intitulé Précrimes. Trois précognitifs issus de mutations génétiques dues à la drogue prise par leur mère (une obsession de Philip K. Dick) ont des flashs mentaux sur l’avenir. Ce qui est philosophiquement bizarre puisque le destin n’est écrit nulle part et que nulle Machine ni Grand horloger ne le programme ni n’en tire les ficelles. La technique informatique a permis de projeter ces états mentaux sous forme de films qui montrent les détails du crime proche de se commettre : une scène, une date précise, des visages ; seul le lieu est inconnu et doit être inféré à partir des fragments d’images. La brigade d’intervention peut alors se précipiter et arrêter le précriminel avant qu’il ne commette quoi que ce soit. Ce qui est juridiquement bizarre puisque la loi n’a pas encore été enfreinte. Mais ce sont justement ces bizarreries qui font le sel de l’histoire et engendrent l’action du film. D’autant qu’en matière de terrorisme, l’intention et même la suspicion suffit aux Etats-Unis depuis le Patriot Act et en France depuis la loi Renseignements.

Car, jusqu’au dernier instant, le possible criminel garde le choix. Il sait qu’il va être arrêté parce que la technique est fiable et, sauf pulsion instantanée non prévue, ne devrait pas commettre un crime, sauf volontairement. Les meurtres de hasard sont imprévisibles et non détectés par les précogs. Comme ils sont trois, deux garçons jumeaux et une fille, ils ne sont pas forcément toujours en phase, d’où le titre du film, le Rapport minoritaire. Toute précognition fait l’objet d’un rapport avant même qu’elle soit livrée aux enquêteurs. La divergence fait l’objet d’un rapport minoritaire (un contre deux) et est archivé dans le cerveau du précog concerné même si seul le rapport majoritaire est porté à l’attention de la brigade.

John Anderton (Tom Cruise) est le chef de l’unité d’intervention de Washington. Afin d’évaluer le système pour le rendre national, un agent du FBI mandaté par le ministère de la Justice, Danny Witwer (Colin Farrell) s’immisce dans l’équipe. Le dirigeant et fondateur de précrimes Lamar Burgess (Max von Sydow) n’aime pas ça, le spectateur comprendra sur la fin pourquoi. Mais les questions de l’agent permettent d’expliquer en détail comment fonctionne le système de prévention des crimes. Efficacité pratique et communication font que le meurtre a disparu à 99% de la ville et que l’argent va affluer si le référendum décide qu’il sera appliqué partout.

La faille ne peut être qu’humaine. C’est alors que le spectateur (et l’agent du ministère) se rend compte que John se drogue pour oublier l’enlèvement de son fils Sean de six ans (Dominic Scott Kay), des années auparavant dans une piscine bondée, et le départ de sa femme. Lorsque les précogs « voient » qu’il a commettre un crime trente-six heures plus tard, il est déconcerté : il ne connait pas l’homme qu’il va tuer, ne l’a jamais rencontré et ne sait pas pourquoi il devrait le tuer. Auparavant Agatha (Samantha Morton), la précog fille, l’a agrippé pour lui montrer les images d’une femme assassinée, une certaine Anne Lively. L’affaire, l’une des toutes premières traitées par Précrimes, a été résolue mais la précog y revient : pourquoi ? Les deux affaires sont-elles liées ? N’y aurait-il pas une autre faille dans le système de prévention des crimes ?

Ces deux événements, dont je ne peux parler sans déflorer l’intrigue plutôt bien ficelée et habilement menée, sont les ressorts du film. En fait, Précrimes est imparfait et permet à certains criminels de ruser avec le système ou de faire endosser un crime par un autre. John va donc fuir et chercher le rapport minoritaire le concernant, puisqu’il n’a aucune raison de tuer. Il trouvera bien autre chose…

DVD Minority Report, Steven Spielberg, 2002, avec Tom Cruise, Colin Farrell, Samantha Morton, Max von Sydow, Kathryn Morris, 20th Century Fox 2003, 2h21, €6.88 blu-ray €9.73

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Argo de Ben Affleck

La prise d’assaut de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran le 4 novembre 1979 reste une épine dans l’orgueil des Etats-Unis ; Trump et les trumpistes ne l’ont toujours digérée quarante ans après. Ben Affleck, sentant le vent patriote, en a fait un excellent thriller politique. Je l’ai vu trois fois depuis sa sortie et je l’ai à chaque fois apprécié. C’est une « belle histoire » avec héros sans peur et sans reproche, cow-boy des temps modernes, et glorification patriotique quoiqu’ait fait le pays (Right or wrong, my country, ont coutume de réciter les Anglais). Ainsi qu’une rébellion anti-bureaucratie traditionnelle chez les pionniers yankees volontiers libertariens.

Pas grand-chose n’est « vrai » dans le film mais tout est plausible. Le sens du détail met l’action en haleine et reconstitue les cheveux mi-longs, les lunettes carrées aux grands verres, les moustaches de machos homos un brin ridicules de cette fin des années 70. Quelques scènes sont mêmes drôles dans le drame.

Ce 4 novembre (jour de Thanksgiving au pays), les « étudiants » iraniens poussés par les « gardiens » de la révolution, avec la bénédiction de l’ayatollah Khomeiny, sautent les murs de l’ambassade américaine perçe comme « un nid d’espions ». Espions qui n’ont cependant rien vu de la révolution islamiste et n’ont rien prévu de la colère « populaire » (manipulée par le pouvoir). Durant les deux heures de résistance des Marines à l’aide de gaz lacrymogènes, six diplomates de faible rang décident de sortir par la porte de derrière dans une rue où il n’y a personne (les gardiens gardent mal « la révolution »).

Ils seront hébergés ici ou là par les ambassades amies, mais le film balaye ces digressions en concentrant toute l’histoire sur l’ambassadeur du Canada. Ken Taylor (Victor Garber) héberge ses six « invités » dans sa résidence durant soixante-neuf jours, le temps que la bureaucratie de Washington trouve laborieusement une solution.

Le secrétariat d’Etat (qui s’occupe des affaires étrangères) n’a jamais vu ça, n’a jamais rien prévu, et envisage des options folkloriques comme un périple de 500 km en vélo jusqu’à la frontière turque en plein hiver, ou la requalification des diplomates en professeurs d’anglais alors que les écoles sont fermées depuis 8 mois en Iran. La CIA mandate un expert ès exfiltrations Antonio Mendez (Ben Affleck) pour trouver un plan.

Alors que celui-ci, séparé parce qu’il est trop souvent en mission, parle au téléphone avec son fils de 10 ans, il se cale sur la même chaine de télé que le gamin regarde à des centaines de kilomètres de là et il lui vient une idée (comme quoi la famille, la filiation…). Le film est l’un de la série Planète des singes et le décor désertique ressemble à certains paysages d’Iran. Pourquoi ne pas déguiser les six de l’ambassade en pros du cinéma canadiens cherchant un lieu de tournage pour un film de science-fiction ? Sans femmes à demi-nues et neutre politiquement.

Commence alors une intoxe classique de services secrets : mandater un imprésario, se mettre en accointance avec un producteur connu, acheter un script, lancer la publicité à Hollywood pour que la presse en parle, éditer une affiche, trouver un bureau de production avec carte de visite officielle. Cela prend quelque temps, d’autant plus que les fonctionnaires des affaires étrangères sont dubitatifs, préférant le droit (dont le Khomeiny se fout, n’obéissant qu’à la loi d’Allah, soit celle du plus fort). Le président Carter, jamais réputé pour son allant, hésite, renonce, préfère une version militaire Delta Force (qui échouera dans le désert car le sable en tempête n’était pas prévu…).

Dans le film, l’agent de la CIA a tout minutieusement préparé, avec ce sens du détail qui fait le sel d’une intoxe réussie. Il a pris des cartes de débarquement vierges, obtenu l’autorisation du ministre de la culture iranien de faire des repérages avec sa fausse équipe, falsifié les authentiques passeports canadiens (donnés bénévolement par Ottawa) pour leur donner le tampon de sa propre arrivée deux jours avant, motivé les otages sur leur bio fictive. Lorsqu’on lui annonce par fil crypté, la veille du départ, que tout est annulé par ordre présidentiel (invention du scénario), il réfléchit au whisky avant de se décider : il le fera quand même. Il prévient son patron et raccroche avant que celui-ci ne puisse rétorquer.

La CIA doit donc en urgence absolue recontacter le secrétaire d’Etat (en vrai célibataire mais dans le film flanqué d’enfants par l’école desquels on parvient à passer le barrage téléphonique), et enfin faire « confirmer » les billets d’avion. L’histoire ne serait pas bonne si cela ne survenait pas in extremis, alors que le premier passager est devant l’hôtesse.

La suite de l’exfiltration est de la même eau : captivante et sans cesse au bord du gouffre, mais sans un brin de vrai dedans. Le dernier contrôle des gardiens de la révolution dégénère en farce, les gros balourds barbus se laissant charmer par la belle histoire du film que leur conte en farsi l’un des otages, tandis qu’un autre va téléphoner au bureau du producteur à Los Angeles, où les deux compères qui doivent répondre en sont empêchés par un tournage merdique jusqu’à la seconde fatidique. Une fois dans l’avion, la stupidité d’un bureaucrate d’ambassade ayant réalisé un trombinoscope de tous les diplomates américains présents qui a été reconstitué après déchiquetage par des gamins exploités par la révolution, permet de visualiser les évadés. Un chef des gardiens s’aperçoit que l’un d’eux est l’un des pseudo-réalisateurs du film ! La milice armée se précipite, course en pick-up le Boeing 747 qui a eu l’autorisation de décoller… et échoue d’un rien en fin de piste. La technologie Boeing vaut quand même mieux que les 4×4 miteux des mollahs !

Si non e vero, e ben trovato, disent les Italiens : si c’est faux, c’est bien trouvé. L’Amérique reconstitue l’histoire à son profit afin de compenser ses manques et ses échecs. C’est un brin pitoyable mais un beau spectacle pour nous qui sommes autres. Prenons-le comme un thriller réussi, il le mérite.

DVD Argo, Ben Affleck, 2012, avec Ben Affleck, Bryan Cranston, John Goodman, Alan Arkin, Kyle Chandler, Tate Donovan, Clea DuVall, Christopher Denham, Rory Cochrane, Scoot McNairy, Kerry Bishé, Victor Garber, Warner Bros 2013, 1h55, €7.45 blu-ray €2.77

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Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach

Mary Stuart enfant est emmenée en France pour y servir d’épouse au fils du roi Henri II. A 17 ans, la femme (Camille Rutherford) ne réussit pas à intéresser au sexe son mari François II de 15 ans (Sylvain Levitte). Il est plus attiré par la chasse et couche plutôt avec le pistolet sophistiqué qu’avec la fille que la famille et l’église lui ont collé pour reine. Il meurt à 16 ans après avoir régné moins d’un an et demi et Mary ne veut pas rester en France. Elle gagne l’Ecosse, dont elle est reine.

Mais elle emporte avec elle deux travers : la légèreté française de cour et la guerre des religions.

Dans une première partie dans les rudes châteaux écossais, Mary se montre plutôt (dans le film) la reine des gosses que la reine d’Ecosse. Son bouffon troubadour, le séduisant Rizzio (Mehdi Dehbi), amuse ses suivantes et elle-même, engendrant la réprobation des austères lords emportés par son frère James, comte de Moray (Edward Hogg) qui fait tuer Rizzio sous ses yeux. Ses flirts ne tardent pas à susciter la jalousie de celui qu’elle a épousé par plaisir, son cousin Henry Stuart, lord Darnton duc d’Albany (Aneurin Barnard). Mary veut inverser les rôles, forte de sa légitimité de reine. Elle qui n’était que de celles qu’on sort en France veut régner par elle-même en Ecosse ; elle prend mal les initiatives de son roi rapporté.

D’autant plus qu’il est fana catho et d’une maladresse d’autant plus grande qu’il n’a aucune autorité. Comme en France avec les Guise, le parti catholique en Ecosse exacerbe les tensions. Mary, témoin de la menace lorsqu’elle était sur le continent, exige la tolérance. Mais pour tolérer, il faut être deux. Nul lord ne veut la suivre sur ce terrain, ni John Scott (Tony Curran), chef du parti protestant, tout aussi borné qu’un islamiste de nos jours. Il est toujours vêtu de noir austère et exhibe sa famille aux nombreux enfants, sa femme soumise sous voile de bonne sœur derrière lui. Il est le noir mâle de la rouge Mary dont les robes aiment la couleur, le plaisir et le bonheur ici-bas.

De complots en cruautés, Mary se voit dépossédée. Sa cousine la reine d’Angleterre, Élisabeth 1ère ne tient pas à ce que Mary règne car elle est plus légitime dans l’hérédité qu’elle-même pour le trône d’Angleterre et, de plus, restée catholique dans une île devenue majoritairement protestante. Lorsque Darnton lui fait un petit James en 1566, le gamin est amené à devenir Jacques VI d’Ecosse et Jacques 1er d’Angleterre. Il succédera à Elisabeth 1ère et subira la conspiration des poudres à Londres en 1605. Mais il devient roi d’Ecosse à l’âge de 1 an lorsque Mary, soupçonnée d’avoir fait sauter son mari malade de la varicelle qu’elle avait pris en aversion, est forcée par les lords à abdiquer.

Car Mary s’est remariée trop vite avec le protestant fidèle James Hepburn (Sean Biggerstaff), comte de Bothwell, qui est aux yeux de tous le principal suspect du meurtre. Le peuple gronde aux portes duc château et les lords, peu enclins à tolérer l’hérésie, se liguent contre elle et son nouveau mari. Elle doit s’évader sur une barque de pêche pour gagner l’Angleterre, au sud. Mais la protection qu’elle demande à Elisabeth lui est refusée, elle est emprisonnée et exécutée à la hache vingt ans plus tard pour complot contre la couronne.

Le film reste allusif sur les événements historiques, se concentrant sur la personnalité de Mary. Avec ce but féministe dans l’air du temps de montrer l’avers de la domination du mâle : l’égalité de légitimité entre descendants royaux mâles et femelles, le goût du plaisir, la propension à la paix, l’aspiration à la tolérance. Ce qui donne un beau portrait de femme, l’actrice Camille Rutherford étant particulièrement jolie et vive en garçon manqué qui chevauche comme un homme.

Ne pas confondre avec le film du même titre, portant sur le même sujet, réalisé par Josie Rourke et sorti en 2018, semble-t-il beaucoup plus ridicule par son obsession des thèmes à la mode au XXIe siècle.

Mais le parti-pris de subjectivité de Thomas Imbach se traduit par une caméra qui a souvent le mal de mer comme si la reine Mary était plus ivre que raisonnable, et des horizons toujours penchés comme si l’Ecosse était un pays toujours bancal.

DVD Mary reine d’Ecosse (Mary Queen of Scots), Thomas Imbach, 2014, avec Camille Rutherford, Aneurin Barnard, Sean Biggerstaff, Edward Hogg, Mehdi Dehbi, Tony Curran, Clive Russell, Ian Hanmore, Condor entertainment 2016, 1h59, €5.30 blu-ray €13.01

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Le Choc des mondes de Rudolph Maté

Au tout début des années cinquante, la science-fiction au cinéma chante l’Apocalypse ; elle peut être nucléaire ou spatiale. La science est reine, tout comme le mâle blanc américain est roi. C’était un autre univers d’avant notre naissance, que les trumpistes adoreraient voir revenir. Mais, le cinéma le montre avec sa technique alors rudimentaire, l’histoire ne se refait pas. Reste une allégorie typiquement américaine de la Grande peur de la Fin du monde et le besoin immédiat d’action pour la contrer.

Inévitablement c’est The Holy Bible, en première image du film, qui donne le ton. Nous naviguons entre la colère de Dieu envers « la chair » (flesh en anglais, torturée comme celle de Sébastien) qui va conduire au déluge et aux quelques élus sauvés (avec les bêtes) autour de Noé, et la colère de Jean qui, depuis Patmos, veut faire peur aux gens comme un écolo d’époque prédisant l’Apocalypse. Cette fois, la Bête vient de l’espace, c’est la gigantesque planète Bellus, toute rouge comme le diable, qui fonce vers la Terre à des millions de kilomètres-secondes.

Un astronome du Cap, le professeur Bronson, calcule que Bellus entrera en collision avec Terre dans huit mois. Il paye l’aviateur mercenaire David Randall (Richard Derr) pour convoyer photos et calculs auprès du professeur Hendron (Larry Keating) de l’observatoire de New York afin qu’il les confirme. Celui-ci confie à sa fille et assistante Joyce (Barbara Rush) la mission de faire tourner la Vérification analytique. Et le spectateur peut voir le calculateur d’il y a soixante-dix ans sous la forme d’une mécanographie de bielles complétée par l’usage de la règle à calcul. Mais tout est confirmé : la Fin du monde approche.

Bien évidemment les nantis au pouvoir n’y croient pas, notamment l’ONU qui se gausse ouvertement de cette prédiction (et le représentant français en premier, tout content de lui). Seuls peuvent y croire les industriels milliardaires à l’américaine, adorant les défis et les start-ups, dont certains financent le projet d’arche pour échapper au désastre. Car le professeur Bronson a aussi repéré une planète dans l’orbite de Bellus qu’il nomme Zyra (un prénom féminin sans signification particulière) qui pourrait ressembler suffisamment à la terre pour que l’humanité puisse y vivre. Ce n’est que « théorique », c’est un pari pascalien, mais agir pour aider « Dieu » à vous élire correspond tellement à la mentalité américaine que la tentative est irrésistible.

Une arche est donc construite sur le modèle de l’époque, un avion-fusée stratosphérique (sorte d’U2 amélioré) pouvant contenir 44 personnes et des couples d’animaux utiles. Outre l’équipage chargé de piloter le vaisseau et des compétences techniques, un tirage au sort (la main de Dieu) désigne autant de jeunes hommes que de jeunes filles parmi les quelques six cents ouvriers, techniciens et ingénieurs du projet. Ce qui ne va pas sans quelques récriminations de dernière minute due à l’individualisme de survie. Mais tout a été prévu et la seule scène de révolte in extremis n’aboutit à rien. C’est peut-être dommage, la longueur du prologue aurait pu être réduite pour favoriser les obstacles de la fin, les égoïsmes et les générosité, l’individualisme et la discipline. Mais l’époque est optimiste et veut rejouer la geste des Pères pèlerins du Mayflower partis de Plymouth en 1620 pour le Nouveau monde, 102 immigrants dont 35 puritains anglais qui allaient fonder « l’Amérique ». Une réminiscence accentuée par la curieuse chasuble brun-moine que portent tous les nouveaux immigrants, avec cordon blanc et calotte noire.

Ce qui est cocasse en 2020 est d’observer que les hommes sont tous « ingénieurs » (y compris agronomes) tandis que les femmes (en dortoir séparé) sont toutes « techniciennes » – y compris Joyce, la fille du « professeur ». Que le seul enfant admis à être sauvé est « Michel » (VF), un gamin (blond) de 6 ans qui s’était réfugié sur le toit de sa maison, engloutie par les eaux du tsunami engendré par l’approche de la grosse planète, en passant par la cheminée à l’aide d’une corde en draps noués. Son initiative lui a permis d’être aperçu et sauvé par Randall et Drake, partis livrer des vivres et des médicaments en petit hélicoptère à une centaine de kilomètres du projet, sur appel de détresse radio. Qu’enfin tous les nouveaux pèlerins sont blancs : Dieu est avec nous, Dieu sauve l’Amérique, Dieu les a élus.

Pour donner un peu de consistance à cette histoire (Archi)-connue et pimenter la Peur apocalyptique d’un peu de sexe (convenable), Joyce qui devait se marier avec Drake tombe en amour pour Randall, moins « professeur » calculateur que casse-cou bricoleur. Drake va-t-il se battre avec Randall ? Va-t-il l’abandonner sur le toit de la maison du gamin ? Deux scènes marquent l’hésitation du jaloux mais la Bonté naturelle des élus ne peut se permettre de telles manifestations du Mal : Drake s’effacera au profit de Randall et adoptera le gamin au lieu de la fille. Happy end.

Car la fusée décolle, use tout son carburant pour se faire capter par la planète Zyra, et réussit à atterrir grâce à Randall sur la neige glacée entre deux montagnes, devant un paysage de grandes plaines verdoyantes où l’air est pur et les couleurs crues comme à Hollywood.

D’après un roman d’époque sous le même titre de Philip Wylie et Edwin Balmer, le film est devenu « culte » pour avoir été pionnier dans la fiction scientifique envers l’espace. Mais plus d’un demi-siècle nous séparent de 1951 et les effets spéciaux et décors, primés en 1952, font bien carton-pâte et peinture aujourd’hui. Reste un portrait psychologique de l’Amérique triomphante qui dominait le monde après la Seconde guerre mondiale. La candeur sûre d’elle-même est toujours revigorante.

DVD Le Choc des mondes (When Worlds Collide), Rudolph Maté, 1951, avec Richard Derr, Barbara Rush, Peter Hansen, John Hoyt, Larry Keating, Paramount Pictures 1995, 1h19, €10.98

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Interstellar de Christopher Nolan

Sorti avant l’ère Trump, ce film montre la schizophrénie américaine : d’un côté le repli archaïque sur sa ferme autarcique ; de l’autre la fascination pour la technologie et les étoiles.

Cooper (Matthew McConaughey), un ingénieur ex-pilote de navette de la NASA, s’est reconverti en planteur de maïs dans la ferme familiale mais n’a de cesse que de réparer les égreneuses et de suivre un drone de surveillance jusqu’à le faire se poser. Il a toujours son père mais sa femme est morte d’une tumeur au cerveau que la médecine n’a pas su détecter à temps. Car « la science » a été délaissée et même l’épopée lunaire des missions Apollo sont désormais caviardées dans les manuels scolaires. Le politiquement correct veut qu’elles n’aient été qu’une mise en scène destinée à pousser l’Union soviétique à se ruiner pour faire pareil. C’est exactement ce que prône une majorité de trumpiens, fermiers ignares haineux de tout ce qui dépasse leur niveau basique des trois B (bite, bière, baston) et qui voient un complot dans tout ce qui en sort.

Le climat s’assèche et des tempêtes de poussière empêchent régulièrement toute vie normale tandis qu’elles font crever le maïs. Je m’étonne d’ailleurs que cette référence au Dust Bowl des années 30 montre en même temps des champs de maïs très verts : chacun sait que le maïs demande beaucoup d’eau – et la sécheresse qui cause les tempêtes de poussière est incompatible avec ce genre de plante. Mais cela permet un beau décor et une action prenante en pick-up V8 sans rien voir, pilotée par Tom le gamin de 15 ans (Timothée Chalamet) tandis que le père est obnubilé par le drone qu’il tente de capturer.

Mais la poussière a du bon. Alors que le père ramène ses enfants des écoles où le directeur de Tom lui barre l’accès à l’université au prétexte que le pays a besoin de fermiers producteurs de nourriture et pas d’ingénieurs, et où l’institutrice de Murphy, sa fille de 10 ans (Mackenzie Foy), blâme son affirmation non politiquement correcte que les hommes sont bien allés sur la lune, la poussière dessine des raies dans la chambre où la fenêtre a été laissée ouverte. La fillette croit aux fantômes : ils poussent des livres dans la bibliothèque, formant des espaces comme des traits et des points en morse. Mais Cooper, au vu des lignes de poussière, en déduit qu’il s’agit plutôt d’un langage binaire. La gravitation permet une forme de communication avec une intelligence.

Traduites ainsi, les lignes donnent des coordonnées GPS. Lorsque le père s’y rend, avec sa fille qui s’impose dans la voiture, les deux découvrent une base secrète de la NASA, inconnue du grand public ignare et hostile. Une certaine écologie réactionnaire veut en effet revenir à la ferme des débuts et rester en « paradis » sans plus jamais bouger, espérant que le Seigneur les épargnera. Ce n’est pas le cas des meilleurs scientifiques rescapés du tournant bigot. Eux veulent sauver l’humanité, du moins son avenir, en cherchant une planète habitable dans l’espace. Il faudrait au moins mille ans de voyage, rétorque Cooper, mais non affirme John Brand (Michael Caine) qui fut autrefois son professeur : un trou de ver a surgi près de Saturne il y a quelques décennies et permet probablement de passer dans une autre partie de l’univers par un raccourci. Ce trou hypothétique de la physique relie deux feuillets distincts de l’espace-temps : trou noir qui absorbe d’un côté, trou blanc qui expulse de l’autre.

Brand mandate Cooper comme pilote pour une expédition destinée à trouver cette planète favorable à la vie humaine. Plusieurs expéditions sont déjà parties sonder mais aucune n’est revenue, envoyant seulement quelques données. La Terre va s’appauvrir et l’humanité est condamnée à échéance d’une génération. D’où deux plans : le plan A est le vaisseau spatial Endurance que va piloter Cooper pour trouver la bonne planète et l’ensemencer d’humains via les couveuses qui emportent des embryons au patrimoine génétique diversifié ; le plan B est l’envoi d’une véritable station spatiale qui permettrait d’emporter une grande part de l’humanité actuelle vers les planètes. Mais le B, s’il est plus humaniste, est aussi trop ambitieux : pour l’instant, l’équation pour faire passer un tel vaisseau via la gravitation n’est pas résolue.

Hanté par les étoiles et résolu à ne pas s’enterrer dans la vie de fermier, Cooper accepte la mission, malgré sa fille de 10 ans qui le supplie de rester, arguant même que « le fantôme » a tracé les lettres STAY (reste) au travers des livres sortis des rayons. Tom et Murphy sont confiés au beau-père (John Lithgow) et le pick-up V8 entre les mains du fils, ravi. Seule Murphy en veut à son père de l’abandonner. Elle n’aura de cesse, en grandissant, de chercher ses traces via la science tandis que son frère se contentera de la ferme où il produit des plantes qui meurent et des fils qui s’affaiblissent. Une inversion des rôles typique de l’époque féministe aux Etats-Unis : la fille dynamique et scientifique, le garçon conservateur et producteur.

La relativité change les âges relatifs dans l’espace ; Cooper reste jeune tandis que ses enfants vieillissent. La mission ne se passe pas sans incidents. L’équipage de quatre, plus le robot TARS, met deux ans à rejoindre Saturne et le trou de ver. Après, c’est l’inconnu. Amélia Brand (Anne Hathaway), fille du professeur, et les astronautes Romilly (David Gyasi) et Doyle (Wes Bentley) plongent dans le trou avec Cooper et assistent à une déformation d’espace-temps. Amelia aura même la sensation d’avoir serré la main d’un « être » en tendant le bras.

La première planète signalée comme pouvant abriter la vie est très proche du trou noir surnommé Gargantua et l’atterrissage est délicat, mettant en jeu tout le talent du pilote. Mais la planète est entièrement couverte d’eau, que des vagues gigantesques parcourent. La mission précédente s’est crashée et seuls des débris subsistent. Amelia manque de compromettre la suite en voulant absolument rapporter une boite noire alors que la vague arrive au galop. Elle n’a que le temps de regagner la navette avec le robot alors que Doyle, trop lent, y reste.

Il faut alors explorer une autre planète possible. Amélia, amoureuse d’Edmunds, développe une théorie sur l’amour transcendant le temps et l’espace pour qu’ils choisissent cette planète possible. Mais Cooper a envie de garder du carburant pour revenir sur terre, selon ce qu’il a promis à ses enfants et Romilly ne croit guère à la planète Edmunds. L’Endurance se dirige donc vers la planète Mann. Celui-ci (Matt Damon), ne gardant plus espoir de revoir un humain, s’est mis en hibernation dans son sarcophage et l’équipage le réveille. La planète est belle mais aride et glacée. Y aurait-il quelque part un sous-sol avec moins d’ammoniaque dans l’air ? Mann l’affirme (à l’aide de fausses données) et convie Cooper à explorer le coin. Il tente alors de le tuer pour ne pas qu’il revienne sur terre. Pour lui, « la mission » est de sauver l’humanité future et pas celle au présent ; il veut donc ensemencer sa planète avec les embryons pour ne plus être seul. Ce plan B est d’ailleurs le seul auquel le professeur Brand ait cru, il l’avoue à Murphy devenue adulte et chercheuse à ses côtés. Pour résoudre l’équation de la gravitation, il lui faudrait des données quantiques d’un trou noir, inaccessibles depuis la terre.

Sauvé in extremis pour l’action, Cooper décide de rentrer, malgré Mann qui tente de prendre le contrôle de la navette et qui a tué Romilly par robot piégé. Son arrimage échoue et il est expulsé dans l’espace tandis que le vaisseau est endommagé. Ce qui oblige les deux astronautes restants, Cooper et Amelia, à tenter de rallier la planète Edmunds avec très peu de carburant. Cooper parie alors de se faire attirer par le trou noir afin de profiter d’un effet catapulte. Pour alléger le vaisseau, il largue le robot TARS puis sa propre navette, se sacrifiant pour laisser Amelia seule dans le vaisseau accomplir la mission. Le spectateur un peu averti de physique notera les tuyères crachant le feu et les explosions dans l’espace – pourtant sans air…

Sa navette se disloque, conduisant à son éjection. Cooper se retrouve alors dans un cube à quatre dimensions, un tesseract, d’où il aperçoit la chambre de sa fille au travers des livres de la bibliothèque. C’est bien lui qui communique, par un paradoxe de l’espace-temps, ces mystérieux signes gravitationnels du « fantôme » via un infini de chambres à différentes époques. Il peut ainsi transmettre à Murphy adulte (Jessica Chastain) les données quantiques du robot TARS, rescapé de l’espace, afin de résoudre la fameuse équation. Il le fait grâce à la petite aiguille de la montre qu’il lui a laissée en partant, les battements de l’aiguille formant des lettres en morse.

La fin est happy à l’américaine, comme on peut s’y attendre : la science sauve l’humanité asservie par les superstitions écologiques. Cooper se trouve lâché du tesseract et, via le trou de ver, est recueilli par une station humaine Cooper, flottant près de Saturne avec le robot TARS, après avoir serré brièvement la main d’Amelia dans un passé récent. Il assiste à la mort de Murphy, devenue bien vieille, puis vole une navette pour rejoindre Amelia qui a trouvé la bonne planète.

Les « fantômes » n’existent pas, seulement des explications rationnelles qu’on ne peut encore élaborer. Ce n’est pas le repli sur la tradition qui sauve l’humanité mais bien la curiosité de la recherche. L’amour transcende le tout car il fait se mouvoir pour les autres. Le trou de ver n’est pas apparu par hasard, l’humanité future, partie vers les étoiles, l’a placé là dans un repli d’espace-temps.

Entre science-fiction très au fait des nouveautés astrophysiques et message politique et moral à l’humanité en train de sombrer dans le trumpisme régressif, Interstellar est un film optimiste où les relations père-fille sont explorées autant que les étoiles.

DVD Interstellar, Christopher Nolan, 2014, avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Michael Caine, Casey Affleck et Matt Damon, Warner Bros 2015, 2h42, standard €6.00 blu-ray €7.52

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