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Hamnet de Chloé Zhao

Tout commence dans la forêt anglaise aux arbres d’un vert de salade, par la fille d’une sorcière des bois (Jessie Buckley) qui cueille des simples et accueille sur son poing un faucon apprivoisé. Un jeune homme lettré de 18 ans (Paul Mescal) qui fait ânonner le latin à de petits paysans dépenaillés, la repère, il en tombe amoureux, fait sa cour au galop et l’emporte. C’est l’appel de la nature. Elle, enceinte à 26 ans, ils doivent se marier. Leur première fille, Susanna (Bodhi Rae Breathnach), naît six mois après.

Dès lors, le film se poursuit dans les hurlements et la fureur. Fureur de la famille du jeune homme, qui voit cette union comme une déchéance sociale ; fureur de la famille adoptive de la sorcière fille qui voit le garçon comme un intello incapable de nourrir sa famille en travaillant la terre, ou le cuir comme papa. Hurlements de l’accouchement des jumeaux, un robuste garçon et une fluette fille, cette dernière étant quasi morte jusqu’à ce que sa mère la prenne et l’encourage à vivre. Hurlements à la fièvre de la jumelle (peut-être une « peste »), suivis de hurlements à la mort du jumeau le 11 août 1596, qui a donné sa vie pour elle à 11 ans en prenant le mal sur lui. Ouf !

La suite est plus calme, et même prenante. Car c’est à ce moment que le spectateur, qui n’a lu aucune des « critiques » parues sur le film, découvre que le garçon s’appelle William et la sorcière fille Agnès ; qu’ils habitent Stratford-upon-Avon, une commune de la campagne au centre de l’Angleterre ; que leur nom est Shakespeare.

Il est vrai que le jeune homme lettré a « besoin » de quitter Stratford, ses rues boueuses dès qu’il pleut (tous les jours, mais pas toute la journée), alors que sa moitié y reste viscéralement attachée. Il a besoin d’aller à Londres écrire des pièces et monter un théâtre de bois (fort bien reconstitué). Il n’est donc pas « là » lors des accouchements. Ni de sa première fille, car Agnès a voulu aller dans la forêt, sous la protection des racines moussues d’un grand arbre en substitut du père qu’elle n’a jamais connu. Ni des jumeaux, accouchés de force dans la maison de leur père, malgré « le malheur » que leur mère sentait venir. Ni de la fièvre et de la mort de son seul fils, Hamnet (Jacobi Jupe), en substitution de sa jumelle Judith (Olivia Lynes). Il « n’était pas là », la mère le lui reproche à plusieurs reprises. Je suis un peu surpris de cette intrusion des mœurs du XXIe siècle dans ce XVIe siècle, où les accouchements et les maladies étaient du domaine exclusif des femmes, et où les pères et les garçons étaient tenus à l’écart, mais le présent reconstruit l’histoire à sa guise sans aucun remord.

Aussitôt le garçon décédé, le père étant arrivé trop tard à cheval, il repart à Londres. La troupe l’y attend. La saison des spectacles commence. Agnès ne comprend pas. Quatre ou cinq ans plus tard, sa belle-mère lui montre un tract annonçant une tragédie écrite par son mari. Avec son frère Bartholomew (Joe Alwyn), elle se rend à la capitale pour savoir. Elle découvre le théâtre du Globe, la foule qui s’y presse, le spectacle qui comprend une tragédie au nom de son fils : Hamlet. Tout d’abord révoltée de voir le nom de son enfant jeté en pâture au public, elle est prise par la magie du semblant. Le théâtre donne l’illusion du vrai, la forêt reconstituée en fond de scène, et l’acteur qui joue Hamlet ressemble à s’y méprendre à un Hamnet qui aurait grandi, même cheveux blonds, même chemise bleue décolletée comme son père, même jeu à l’épée comme à 11 ans. William a fait revivre son fils devenu un fantôme en allant le chercher dans les enfers, comme Orphée dont il a conté l’histoire à Agnès jadis pour la séduire. Dans la pièce, c’est lui le père, le roi, qui est devenu fantôme, et Hamlet son fils qui est bien vivant et se venge de ceux qui l’ont tué.

Agnès est saisie, elle se tait (enfin). Lorsque l’adolescent Hamlet (Noah Jupe), criant de ressemblance (l’acteur est le grand frère), se meurt à cause du poison dont les pointes des épées étaient chargées, elle tend la main vers lui et établit un contact, suivie par la foule qui fait de même, tendant les mains. Un grand moment de soulèvement émotionnel pour faire survivre le fils qui s’en va, soutenu par la musique de Max Richter. Mais la tragédie exige la mort. C’est la fin. Sauf qu’Agnès comprend les affres de William. Dans cette célébration cathartique, il a fait revivre à jamais l’enfant emporté ; il conduit le deuil par l’art et la patience. Il a sorti de lui-même une tragédie qui tremble, à jamais inachevée comme son fils arraché à la vie.

Curieusement, le film n’est pas inspiré de la tragédie de Shakespeare, mais du roman Hamnet de Maggie O’Farrell, paru en 2020, adapté au théâtre par Lolita Chakrabarti en 2023. Comme quoi la génération d’aujourd’hui croit que le monde commence avec eux et que tout ce qui était écrit avant n’est que fadaises archaïques.

Un peu surpris, j’ai bien aimé. Surtout le message final.

DVD Hamnet, Chloé Zhao, 2025, avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Joe Alwyn, Emily Watson, Justine Mitchell, Universal Pictures Home Entertainment 2026, anglais, français, 2h05, €19,99, Blu-ray €28,38 français, espagnol, italien

Hamnet, Maggie O’Farrell, 2020, 10-18 2022, 408 pages, €9,20, e-book Kindle €12,99

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Shakespeare (le vrai) déjà chroniqué sur ce blog :

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Orange mécanique de Stanley Kubrick

Alex DeLarge (Malcolm McDowell, 28 ans au tournage !) avoue 14 ans, à l’accueil de la prison où il est finalement emmené. Il est déjà sociopathe, délinquant et violeur en série, bien qu’il s’intéresse à la musique, notamment celle de « Ludwig Van », autrement dit Beethoven. La 9e Symphonie est son morceau préféré. Il l’écoute tout en fantasmant sur l’« ultraviolence ». Il s’est instauré le chef d’un gang de quatre, avec Pete, Georgie et Dim, tous moins malins que lui. Ce sont ses « drouguies » (copains en russe). En ados typiques, la bande use d’un jargon particulier, un argot anglo-manouche-russe inventé par Anthony Burgess, l’auteur du roman publié en 1962 d’où a été tiré le film. Son titre est tiré d’une expression cockney, « he’s as queer as a clockwork orange », autrement dit aussi bizarre qu’une orange-réveil.

Ils se vêtent d’une sorte d’uniforme, combinaison blanche de cricket, coquille protège-couilles apparente qui grossit leur anatomie, chapeau melon sur la tête et canne de gentleman à la main. Tout pour faire viril et se faire respecter ; tout aussi pour singer les codes de la bonne société anglaise. Alex, le chef, se met des faux cils pour accentuer l’acuité de son regard. Ils commencent rituellement les soirées par se murger au Korova Milkbar, caverne louche où les tables du sculpteur Allen Jones sont des filles à poil exhibant seins et touffe, et où l’on sert dessus du lait speedé à la drogue. Une fois mis en forme par la boisson et excités par le décor, le gang part en vadrouille. Ils tabassent un clodo puant et aviné dans un passage souterrain ; ils se battent à coups de canne avec la bande rivale de Billyboy, tout occupée à dépoiler une fille pour se la faire ; ils piquent une tire de sport iconique de la construction automobile anglaise, la Adams Brothers M-505 Probe 16, et foncent dans la nuit plein phares, obligeant les véhicules en face à verser dans le fossé ; ils s’arrêtent devant une maison isolée et futuriste intitulée « Home », symbole pour ces désocialisés de tout ce qu’ils détestent : la stabilité, la famille, la société.

C’est la maison de l’écrivain politique Frank Alexander (Patrick Magee). Ils s’y introduisent en feignant demander du secours à cause d’un accident. L’écrivain libéral qui y vit, intello isolé des réalités de la rue et tout de bienveillance humaniste envers la misère du monde, demande à sa femme d’ouvrir, ce qu’elle fait bien qu’elle se méfie. Elle a raison. Les quatre se ruent dans les pièces, tabassent le vieux, découpent la combi rouge en laine de la femme (Adrienne Corri), portée à même la peau pour faire plus sensuel, années 60, puis la violent à tour de rôle sous les yeux de l’écrivain hébété. L’auteur critique cette frange d’intellos qui jugent de tout en chambre, selon l’idéalisme philosophe, hors de raison face aux réalités sociales. Alex danse avant sa partie de « ça-va-ça-vient », comme il dit. Le sexe est un besoin et un jeu ; il profite des cons offerts et les prend. J’ai rencontré Anthony Burgess Wilson en 1972 à Paris, alors qu’il était venu parler de son livre à propos de la sortie du film de Kubrick. Il a réellement vécu cette scène, sa première femme ayant été violée par quatre GIs en 1944. Catholique, il a cru en 1959 avoir une tumeur au cerveau, ce pourquoi il s’est dépêché d’écrire. Ce n’était qu’un faux positif. Il n’est décédé qu’en 1993, à 76 ans, d’un cancer du poumon.

Le lendemain de cuite et de baise, Alex reste au lit et sa mère, avant midi, s’inquiète de ce qu’il n’aille pas à l’école. Alex est le fils unique de parents très moyens, elle travaillant à l’usine, et démissionnaires devant la jeunesse des années 60. Ils vivent dans un « bloc » d’appartements municipaux construits et décorés à la soviétique, par les Travaillistes au pouvoir, d’une grande fresque de prolétaires musclés nus, vantant la virilité communiste. La violence machiste imbibe toutes les idéologies. Évidemment, l’ascenseur ne marche pas et des déchets encombrent l’entrée. Lorsqu’il finit par se lever, en slip, Alex trouve devant lui son agent de probation, P. R. Deltoid (Aubrey Morris), fasciné par les jeunes mâles. Sa mère lui a laissé la clé pour qu’il lui parle. Il le questionne, le menace, le caresse, avant qu’Alex ne rompe l’entretien en évacuant la main sur sa cuisse. Deltoid, au nom des muscles virils de l’épaule, le met en garde contre la violence et sa pente dangereuse, mais Alex s’en fout, empli de l’énergie de la jeunesse, nihiliste parce que la société ne lui propose rien pour la canaliser.

Il s’habille avec recherche comme un dandy et va flâner chez le disquaire. Il aborde deux filles de son âge qui sucent des glaces en forme de bite, et les invite chez lui pour une partie de dedans-dehors. C’est alors une scène comique et culte que la baise endiablée de l’une, puis de l’autre, et on recommence, le tout en accéléré. Chaque fille qui se rhabille est aussitôt déshabillée et clouée sur le lit, où elle subit le va et vient d’Alex. Une véritable sex-machine. Au fond, elles subissent, mais elles aiment ça, c’est comme user d’un sextoy. La société tout entière vante le sexe, depuis les affiches sur les bus jusqu’aux cafés et au cinéma, dans les peintures et les objets à la mode. Pourquoi un ado en pleine possession de ses moyens se verrait-il refuser ce que toute cette ambiance érotique promet ?

Alex est au fond seul : pas de petite amie, pas de parents à l’écoute, pas d’école structurante, pas de vrais amis. Ses drougs sont des rivaux potentiels qu’il faut mater. Ils veulent voler plus et voir le butin mieux réparti entre eux. Alex est obligé de les châtier d’un coup de canne (évidemment sur les couilles), avant de les jeter dans le bassin – sauf Pete, le suiveur. Ils se réconcilient au Milkbar, où ils s’enfilent des laits speedés. Le soir venu, ils tentent le coup chez la femme aux chats (Miriam Karlin), une vieille originale fan de yoga et de félins, qui vit dans une grande maison à l’écart. Encore une satire de la société snob de son temps : elle collectionne les œuvres d’art érotique, dont un phallus géant en plastique qui joue les culbutos sur ses deux couilles. Satire de l’art « contemporain » aussi, obsédé de sexe et sans imagination autre que la reproduction brute. Alex tente le coup de l’accident, mais la vieille se méfie ; elle a lu l’histoire dans la presse et ne veut pas ouvrir. Mieux, elle téléphone à la police. Mais Alex escalade une façade à l’arrière, où une fenêtre est restée ouverte, et surgit devant elle, dans la pièce ornée de peintures érotiques de Cornelis Makkink. Ils se battent, et il aime ça. Elle brandit un buste de métal, tandis qu’il lui oppose le phallus érigé en plastique : un duel très symbolique entre la tête et la queue. Il finit par la défoncer de tout le poids du pénis, là aussi domination masculiniste symbolique. Elle en crève. C’est son premier meurtre et Alex, qui sort par la grande porte pour ouvrir aux drougs, se trouve assommé par eux avec une bouteille de lait, tandis que la police arrive. Comme quoi la violence engendre la violence, dans un mimétisme sans fin.

Alex, 14 ans, est condamné à 14 ans pour meurtre et envoyé à la prison. Là aussi, c’est une caricature. Le gardien-chef Barnes (Michael Bates) chargé de conduire les opérations d’entrée est un pantin discipliné qui ne cesse d’aboyer et de claquer des talons. Un vrai robot au service de la violence systémique de la maison de redressement (qui ne redresse rien). Alex, adolescent au milieu d’adultes, est courtisé par les pervers et se réfugie auprès de l’aumônier, lui aussi tenté, mais tenu par sa foi. Dans la Bible, qu’il lit pour se faire bien voir, le jeune garçon découvre les scènes violentes et érotiques de l’Ancien testament et fantasme sur les meurtres, les viols et les tortures. Si l’étalage de la violence incite à la violence, pourquoi ne pas « interdire » la Bible et le Coran ?

Deux ans plus tard, Alex a 16 ans. Le ministre de l’Intérieur (Anthony Sharp) visite la prison, où il veut trouver des volontaires pour une nouvelle technique de réhabilitation sociale par la psychologie comportementale. Alex lui convient, assez jeune pour que ça marche, et assez cultivé pour offrir une bonne image à la presse. S’il suit bien le traitement Ludovico de deux semaines, il sera libéré comme réinsérable. Le conditionnement psychologique est issu des travaux du russe soviétique Pavlov, celui des réflexes conditionnés, comme des travaux de la CIA dans les années 50 avec le projet MK Ultra. Il s’agit d’imposer au garçon des images violentes et sexuelles après lui avoir administré des médicaments donnant la nausée. Il est forcé de regarder, des écarteurs de paupière étant fixés sur son visage et ses membres attachés. On retrouve l’inévitable séquence de tout réalisateur juif (comme Kubrick) sur les atrocités de l’Allemagne nazie. Dommage collatéral, la musique diffusée avec les images immondes n’est pas du Wagner (ce qui aurait été logique) mais du Beethoven. Alex se voit alors privé de son compositeur préféré, pris de vomissements et de maux de tête lorsqu’il en entend les notes.

Le Dr Brodsky (Carl Duering) est au final très content du résultat, et le ministre aussi. Il a enfin trouvé la solution pour désengorger les prisons, faire taire l’opinion, et redresser les jeunes délinquants. Il présente Alex à la presse et aux institutions. Le garçon ne riposte pas lorsqu’un acteur l’insulte, pas plus qu’il ne peut toucher les seins nus de la fille qui se présente devant lui. Il est immunisé par son conditionnement. L’aumônier proteste en disant qu’il n’y a pas de moralité sans choix et que c’est déshumaniser un être que de le priver de cette liberté. C’est le message de l’auteur, d’ailleurs, dans la seconde partie.

Il considère, comme George Orwell dans 1984, que les méthodes soviétiques et CIA de conditionnement humain sont de nouvelles armes totalitaires. Depuis le péché originel, l’humain est pécheur, violent, anti-social, mais il a été créé ainsi, cela fait partie de sa nature. Ce péché originel a été « choisi » par l’homme en dévorant le fruit interdit offert par sa femme, elle-même tentée par le diable serpent. Le serpent était l’animal favori d’Alex avant la prison. Animal à sang froid qui ne parle pas, il était le parfait « ami » du garçon. Cette nature violente de l’humain est donc, selon la Bible, de son fait. Il doit désormais travailler, faire des efforts, accoucher dans la douleur, mais il a son libre-arbitre. Cette possibilité de choix est une qualité qui lui permet de bâtir sa propre vie. S’il n’a plus le choix, il devient « mécanique », certes non-violent, ni violeur, mais aussi incapable d’aimer le beau comme la musique, ou de s’attacher à quelqu’un. Il n’est plus qu’un robot qui fonctionne, soumis et discipliné, mécanique sans vitalité.

C’est justement le cas d’Alex, livré désormais sans défense à quiconque dans la jungle sociale. Ses victimes deviennent ses bourreaux. Ses parents ont « adopté » un locataire, qui occupe sa chambre ; le clodo tabassé le reconnaît et invite ses compères à venir le griffer ; les flics qui interviennent sont deux drougs qu’il a humilié, Georgie et Dim, et qui se vengent ; la maison à laquelle il demande assistance après avoir été frappé et à demi-noyé est le Home de l’écrivain devenu paraplégique à cause des coups, et dont la femme violée est morte… Lui aussi va se venger, en intello incapable de relations directes. Il va le faire baigner par son garde du corps, le nourrir, l’héberger – et lui infliger la 9e de Beethoven à plein volume alors qu’il sait que cela lui répugne désormais. Au point qu’Alex se résout au suicide en se jetant de l’étage par la fenêtre.

A l’hôpital, car le jeune Alex est comme le chiendent, indestructible, il est réparé et subit des tests psychologiques. Le choc l’a déconditionné (ou peut-être une opération au cerveau, c’est assez flou), et il a retrouvé tout son appétit de vivre : libido au vent, agressivité retrouvée, appétit de musique. Il est guéri et le ministre de l’Intérieur, critiqué par toute la presse, en est ravi. Satire des gouvernements qui se moquent bien des gens mais suivent « l’opinion », ce qui n’est pas la même chose. Pour contrôler le garçon (appelez-moi Fred, je peux vous appeler Alex ?), il lui apprend que l’écrivain gauchiste Alexander a été « mis à l’abri » et lui offre un poste bien rémunéré de porte-parole du parti conservateur.

Critique radicale des dérives libérales, libertaires, libertariennes de la société, qui montent depuis les années 50, tout est promotion de la violence (pourtant monopole d’État légitime) et du sexe (hors de toute morale, même celle de la décence commune). Au fond, le message est celui du clodo tabassé par la jeune génération de nihilistes sans futur : « C’est un monde infect parce qu’il n’y a plus ni loi ni ordre ; c’est un monde infect parce qu’il laisse les jeunes s’en prendre aux vieux, comme tu le fait. Oh, ce n’est plus un monde pour un vieil homme. Quel genre de monde est-ce, au juste ? Des hommes sur la Lune, des hommes qui tournent autour de la Terre, et plus personne ne se soucie de l’ordre et de la loi ici-bas. » Le progrès ? Il n’est que technique, jusqu’à techniciser la société. C’est ce que prône le gang des techno-fascistes autour de Trompe, le redressement moraliste par le contrôle absolu des puissances de calcul et des réseaux de communication.

Le film a été « interdit » durant 27 ans au Royaume-Uni, tant la société moraliste pensait que cela inciterait les jeunes à la violence. Il semble qu’ils n’aient pas besoin de ça pour se défouler, après les matchs de foot et contre les immigrés. D’ailleurs, si le spectacle de l’agressivité incite à imiter, pourquoi continue-t-on à passer images, films et documentaires à longueur d’année sur les atrocités nazies, les camps de la mort et autres charniers ? Est-ce vraiment « pédagogique » de montrer l’horreur, ou est-ce inciter à faire pareil ? Une question que les intellos bien-pensants ne se posent manifestement pas. Hypocrisie sociale, une de plus. Anthony Burgess et Stanley Kubrick s’y attaquent avec vigueur et ironie, ce qui fait du film un inactuel (on dit « culte » pour faire branché).

Film interdit aux moins de 16 ans.

DVD Orange mécanique (A Clockwork Orange), Stanley Kubrick, 1971, avec Malcolm McDowell, Adrienne Corri, Michael Bates, Patrick Magee, Warren Clarke, Warner Bros. Entertainment France 2001, 2h11, €5,49, Blu-ray €16,44

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L’aventure c’est l’aventure de Claude Lelouch

Le réalisateur se moque ouvertement des modes post-68, consistant à brailler pour revendiquer, en chefaillons de multiples sectes adossées au « marxisme », philosophie politique que personne ne comprend. L’explication de « la dialectique » par un intervenant est à mourir de rire. Les trois truands tradis Lino (Ventura), Jacques (Brel) et Simon (Charles Denner) ainsi que leurs deux sous-fifres Aldo (Maccione) et Charlot (Charles Gérard) sont amenés à recycler leurs méthodes pour réaliser leur objectif qui reste le même : le fric.

La pute en chef (Nicole Courcel), maîtresse de Lino, réunit dans un meeting des centaines de putes en colère qui se voient prolétaires exploitée par des patrons et veulent leur indépendance (plus la Sécurité sociale). Cette contradiction en elle-même est risible. Le premier métier du monde veut la reconnaissance de la nation, alors que « tout est foutu », comme le dit Daniel, le fils jeune adulte de Lino : « le capital, c’est foutu ; la bagnole, c’est foutu ; la Ve, c’est foutu ». Le prenant au mot, comme on devrait le faire pour tous les intellos enfiévrés de bureau, Lino balance le cocktail Molotov du garçon dans sa jolie bagnole de sport. Pour les jeunes, il faut tout détruire pour tout reconstruire, vive la révolution. Notons que c’est ce que propose Mélenchon. Le film s’en moque avec jouissance. C’est toujours le fric qui gagne à la fin.

Les cinq se recyclent en invitant (contre paiement) des intellos à venir exposer leurs idées au café. Ces je-sais-tout séduisent par leur ton convaincu mais gardent une pensée confuse ; ils se noient dans le verbe. Les truands n’y comprennent rien. Sauf une chose : au-dessus de tout est le fric, il n’y a que ça qui compte. Braquer des banques, c’est bien ; enlever un notable, c’est mieux. C’est la grande mode des enlèvements contre rançon à cette époque. Aldo Moro en fera les frais six ans plus tard en Italie. Le gang des cinq « enlève » Johnny Hallyday (lui-même), alors jeune et en plein succès. Il s’agit de business : la star non seulement se laisse faire mais paye pour faire le buzz et augmenter sa notoriété. Une fois lancée, la bande est sollicitée par des groupes révolutionnaires qui sous-traitent les affaires. Ainsi un ambassadeur suisse (André Falcon), pays neutre, d’où l’absurdité, est enlevé dans la jungle sud-américaine, et délivré contre rançon. Un Boeing est détourné contre rançon également, demandée à la compagnie d’assurance – 10 % du prix de l’avion – par Messieurs Smith et Wesson, Lino et Charlot, deux hommes de fort calibre.

Mais le général guérillero Ernesto Juarez (Juan Luis Buñuel) dans sa jungle ne paye pas, croyant que les cinq agissent par idéal révolutionnaire, alors que ce n’est que le fric qui les intéresse. D’où la vente simultanée au plus offrant de la guérilla, à la CIA, au groupe rival de droite, à la police du pays. A chaque fois, des liasses de dollars. De quoi se payer un compte numéroté anonyme en Suisse, et des vacances de luxe, en voilier et sur les plages. Sauf que les chefs s’ennuient. Même la drague à la Aldo Maccione, en avançant la tête comme un coq, bide rentré et cul sorti en coq, ne parvient pas à dérider les autres, ni la horde de femelles seins nus qui les zieutent, sirènes allongées sur le sable. Lesquelles sont soudoyées pour « amuser » le gang, tandis que les guérilleros abordent le voilier à l’ancre près de la côte pour se saisir des traîtres et les faire juger par un « tribunal révolutionnaire ». Les cinq doivent payer, donc donner leur numéro de compte anonyme en Suisse, pour virer 2 millions de dollars sur un autre compte numéroté anonyme dont on leur donne le numéro (nouvelle absurdité sarcastique).

Ils seront arrêtés, évadés, protégés par le gouvernement par peur d’enlèvements, évacués vers l’Afrique, où leur « don » à la révolution sud-américaine leur vaut l’enthousiasme des foules ignares et des démagogues. De quoi fomenter un coup d’état pour… se faire du fric, encore du fric.

Un film dont les contemporains, le nez sur le guidon, n’ont pas perçu le potentiel critique, y voyant un ronchonnement de vieux réac. Avec les années, l’idéalisme béat des années 60 a cédé le pas au réalisme des actes, et l’ironie du film est apparue au grand jour. Le cynisme du gang répond aux grandes idées illusoires, les affaires concrètes aux envolées politiques, et c’est fort réjouissant, même si c’est parfois traité de façon un peu lourde (comme bouffer éternellement des spaghettis à la tomate). Les machos mûrs qui ne veulent pas changer restent éternels, et leur reconversion apparente en « clarté dans la confusion » n’en est que plus drôle. Pas un « grand » film, mais tellement années 70…

DVD L’aventure c’est l’aventure, Claude Lelouch, 1972, avec ‎Charles Denner, Charles Gérard, Jacques Brel, Johnny Hallyday, Lino Ventura, Metropolitan Film & Video 2022, français, 1h57, €9 99

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L’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé

Un film bien fait sur une histoire vraie, celle du faussaire de génie Czesław Jan Bojarski (Reda Kateb) dans les années 50 et 60. Il a fabriqué de la fausse monnaie plus belle que la vraie, au point d’être appelé depuis « le Cézanne de la fausse monnaie ». Jan Bojarski, né en 1912, est un ancien lieutenant dans l’armée polonaise, vaincue à la fois par Hitler et Staline lorsqu’ils ont dépecé en 39 ce pays « qui ne devait pas exister » (comme l’Ukraine d’après Poutine). Il s’est évadé d’un camp de prisonnier hongrois (sinon, il aurait été tué à Katyn par les sbires de Staline). Comme il était diplômé ingénieur de l’École supérieure technique de Gdansk, il s’est lancé en France dans la confection de faux papiers contre l’Occupant. Vite récupéré après‑guerre par un malfrat qui l’a embauché comme faux‑monnayeur car il ne trouvait pas de travail, hors de petits boulots au noir, ni ne pouvait déposer de brevets à son nom. Tout cela parce qu’il était ce qu’on n’appelait pas encore un « sans papiers » ; il n’a été naturalisé qu’au bout de dix ans.

Il a mené pendant plus de quinze ans une double vie avec sa femme Suzanne (Sara Giraudeau) et ses deux enfants, installés dans un pavillon à Montgeron, dans l’Essonne. Il se disait inventeur, mais ses projets n’ont jamais été pris au sérieux par des patrons français engoncés dans leurs habitudes et lourds d’esprit. C’est toujours le cas pour beaucoup, ce pourquoi nombre de patrons de grandes entreprises françaises sont désormais embauchés à l’étranger. Je me souviens de l’erreur fatale de la Fnac, au début des années 2000, qui a refusé le commerce en ligne des livres et des produits électroniques, au prétexte (fallacieux) que les clients n’étaient pas habitués, que cela nuirait aux magasins, que les syndicats protesteraient. Conclusion : Amazon a raflé la mise en premier intervenant, et lorsque la Fnac a (enfin !) compris où le vent soufflait, il était déjà bien trop tard pour rattraper le faux-pas.

Bojarski commence par contrefaire le billet de 1 000 francs type 1945 « Minerve et Hercule » en 1950. Mais ses commanditaires sont rattrapés par la police sous les ordres du commissaire Mattei (Bastien Bouillon), arrêtés ou tués dans leur résistance armée. Il se met alors à son propre compte pour éviter de dépendre de têtes brûlées et de flambeurs qui se font trop vite repérer. En 1958, il contrefait des billets de 5 000 francs type « terre et mer » puis, en 1962, les billets de 100 nouveaux francs de type Bonaparte. La contrefaçon est parfaite, sauf une « signature » par écart infime dans un coin. Bojarski est un artiste et veut être reconnu. Ce qui causera sa perte.

Il produit son propre papier à billets à partir de papier calque et de papier à cigarette de marque OCB, qu’il commande en gros dans toute la France. Il s’y rend en train et écoule en voyageant ses faux billets. La police s’y perd. Même si les policiers trouvent une systématique dans les déclarations des buralistes : Bojarski remonte en train la vallée du Rhône depuis le sud. Les flics planquent alors dans la ville suivante du trajet, Vichy, et sont à un doigt d’arrêter le voyageur ; il les détecte à temps, et ne peut s’empêcher d’aborder le commissaire Mattei, qu’il voit seul au bar de l’hôtel, son ennemi juré.

Il a inventé et assemblé son propre matériel dans une cave de sa maison, planquée derrière une armoire, souvenir de ses années de Résistance. Même sa femme n’est pas au courant durant des années. Lorsque, poussée par la curiosité pour les « inventions » de son mari qu’elle ne voit jamais sortir, elle explore en pleine nuit la cave, sans trouver l’issue secrète, il se résout à lui parler de son activité clandestine. Elle est effarée, le supplie d’arrêter avant qu’il ne soit trop tard, puis finit par se séparer de lui et demander le divorce – qu’elle ne mènera pas jusqu’au bout.

Ce qui va perdre Bojarski n’est pas sa femme, qui se tait, mais Anton (Pierre Lottin), un ami polonais à qui il fait trop confiance. Copain de régiment, unis dans la Résistance, devenu malfrat faute de trouver du travail lui aussi, l’ami a des dettes auprès du Milieu. Aux abois, il sollicite Bojarski, qui l’aide. Mais le stupide va acheter des bons du Trésor avec une liasse de faux billets de 100 francs, ce qui met la police en alerte. Epoque bénie du blanchiment, où la plupart des transactions se faisaient en liquide, sans limite de montant, et où les bons du Trésor étaient au porteur, sans identité traçable. La postière du 17e prévient sa hiérarchie, note le numéro d’immatriculation du client repéré, et la police le cueille sans ménagements. Le commissaire Mattei, qui a traqué le faux-monnayeur depuis près de 25 ans, lui met le marché en main : immunité de recel s’il donne le nom, sinon complicité, et prison pour longtemps.

Lorsque la police perquisitionne le pavillon de Montgeron, où Bojarski est en train de bricoler l’invention d’une cafetière à dosettes avec son fils de 13 ans (Joachim Simon), elle ne trouve rien. C’est en frimant une fois de trop que le pot aux roses est découvert. En offrant ce bon café au commissaire Mattei dans une tasse en métal, celle-ci est trop chaude et le commissaire la lâche. Le café, répandu sur le sol, s’écoule sous une armoire, indiquant un trou dans le sous-sol. La cave est découverte, le matériel saisi, ainsi que 72 millions de francs en bons du Trésor et une masse de faux billets fraîchement imprimés. Il aurait contrefait l’équivalent aujourd’hui de 3 millions d’€. Bojarski est condamné à 20 ans de prison à la Santé, et libéré au bout de 13 ans pour bonne conduite. Le film s’arrête à la découverte par sa femme, sur les indications du prisonnier, de louis d’or cachés dans le piquet du parasol de jardin. Dans la réalité, c’est en 1978 à Évry, dans leur appartement, que les pompiers venus pour une fuite d’eau découvrent 10 lingots et 797 louis d’or. Ils seront confisqués lors du second procès de 1980. Désormais dans le dénuement et atteint d’Alzheimer, Jan Bojarski meurt en 2003.

Le film ne fait pas la morale, mais déroule l’existence de Bojarski telle qu’elle s’est déroulée, en un sens inévitable, mais sans le tragique qui aurait pu être illustré. Malgré son talent d’inventeur (le film lui prête l’invention du stylo à bille, du stick à roulette, de la cafetière à doses), il n’est pas reconnu. Habile à contrefaire, il exploite ce talent, sans en faire une passion pour l’argent. Il est sans cesse tiraillé par sa famille et son activité clandestine, ne peut en parler à personne, étonne ses enfants qui ne peuvent inviter personne à la maison (sa fille aînée en est outrée), et se coupe de ses amis (compromettants). Son duel avec un autre obsédé du travail bien fait, le commissaire Mattei, est le ressort du film. Au début adulé par sa hiérarchie et par le public lorsqu’il arrête la bande de faux-monnayeurs dans les années 50, Mattei voit sa carrière stagner avec son échec à retrouver ce qu’il croit être une autre bande bien organisée pour les billets suivants. On le voit passer d’un grand bureau à une soupente, et se faire rabrouer par le ministre des Finances Antoine Pinay (Alain Bouzigues) à qui « le général » a passé un savon.

Au lieu d’arrêter et de se lancer dans autre chose, Bojarski teste la démesure ; comme s’il voulait se faire alpaguer pour se faire reconnaître. Il sait qu’il précipite sa perte en confiant des billets à écouler à son ami polonais qu’il sait être peu fiable et ne pas respecter les règles de base (un billet à la fois, toujours dans un endroit différent, ne pas flamber). Mais c’est comme s’il avait obtenu le prix Goncourt comme nègre du récipiendaire, dit le commissaire (c’est arrivé une fois, avec le second Goncourt de Romain Gary) ; il ne peut s’empêcher de revendiquer son œuvre, même illégale. Sa gloire est d’avoir réalisé un billet Bonaparte meilleur que l’original, et d’avoir un grand article dans Paris-Match.

DVD L’Affaire Bojarski, Jean-Paul Salomé, 2025, avec Bastien Bouillon, Pierre Lottin, Quentin Dolmaire, Reda Kateb, Sara Giraudeau, Le Pacte 2026, français, 2h03, €19,99, Blu-ray €19,99

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La menace d’Alain Corneau

Un homme pour deux femmes, le viril Henri Savin (Yves Montand) au volant de ses camions pris entre Dominique Montlaur (Marie Dubois), la mademoiselle héritière de la boite de papa et d’un château du Médoc, follement accrochée à son substitut de père, et la jeune employée de Novotel Julie Manet (Carole Laure), passionnelle et enceinte. Mais le duel se transpose des deux amantes à un duel entre l’homme et la police.

Car il y a mort. Mademoiselle s’est tuée volontairement après avoir tenté d’acheter la jeune amante, puis de l’agresser. Elle a sauté du haut de la citadelle de Blaye dans la Garonne et s’est écrabouillée sur les rochers. Aucun témoin, seuls les indices comptent pour les flics. L’inspecteur Waldeck en 504 (Jean-François Balmer), imper noir et pieds plats, est un enquêteur tenace, malin et sans pitié. Ce qui compte est son boulot, il le fera jusqu’au bout. Selon les seuls indices, et les interrogatoires, il fait inculper Julie, puisqu’il est avéré qu’elle était sur les lieux, ce qu’elle a nié. Or, un mensonge est le premier pas du soupçon qui incite à creuser. Sa Mini Morris rouge vif (pas très discrète) a éraflé un arbre non loin de la citadelle, puis a été repérée fonçant sur la route par un cafetier.

Les circonstances ont conduit au drame. Dominique est jalouse ; elle a déjà tenté de se tuer au volant de sa Mercedes mais a canné devant une croix sur le chemin ; elle a suivi plusieurs fois Julie. Cette dernière a donné rendez-vous à son amant Henri, dont elle attend un bébé depuis deux mois, à la citadelle à 20h30. Mais un camionneur de la boite que dirige Savin, dont Dominique est propriétaire, s’est embourbé dans les vignes, évidemment ivre. Henri doit aller le dépanner, ce qui le met en retard. Il ramène et couche le gros con dans une benne de camion au dépôt, sous la pendule d’entreprise qui marque 21h15, puis file rejoindre Julie. Mais celle-ci, qui a trop attendu, se voit attaquer par Dominique et finit par s’enfuir, robe arrachée jusqu’aux seins, griffures d’ongles manucurés au cou. Elle panique, fait n’importe quoi, et se retrouve hagarde dans les bras protecteurs d’Henri, son mâle, son sauveur, tandis que Dominique, désespérée, s’élimine de la scène.

Julie est confondue, inculpée, jugée, emprisonnée. Henri imagine alors un stratagème pour la sauver, puisqu’elle n’est pas coupable. Déjà, il est sans le vouloir héritier de tous les biens de Dominique, ce qui lui donne un mobile aux yeux de l’inspecteur, fonctionnaire soupçonneux (ils le sont tous, quel que soit leur poste). Mais Henri va plus loin. Innocent qui se montre coupable, il retourne à la citadelle pour semer des indices qui le mettent en cause, bouton de manchette, traces digitales, et compose un brouillon à la machine de Dominique qui donne rendez-vous à l’heure et à l’endroit du pseudo meurtre, que l’inspecteur ne peut que découvrir.

Julie finit par être libérée, et Henri l’objet d’un mandat d’arrêt. Or il vient de s’envoler pour Montréal et échappe à la police. Il va dès lors organiser sa fausse mort au volant d’un camion, orientant les indices vers un gang de racketteurs routiers de Colombie britannique. Mais c’est sans compter avec la CB et la solidarité des routiers entre eux. Ils vont le traquer et lui faire la peau, sans la police. Un Duel pour la justice avec des monstres d’acier. Tel est pris qui croyait prendre. Quant à Julie, elle s’envole avec son bébé (en Concorde) pour Melbourne, en Australie, où son amant Henri lui a donné rendez-vous pour la belle vie – qui n’aura pas lieu.

Une plongée dans ces années 1970 en France où les barrières de classes étaient encore fortes, et où la transgression était dure, voire punie. Le rang des voitures indiquait le statut social sur la route, la Mercedes sombre de bourgeois, la Volvo solide jaune du petit-bourgeois, la Mini rouge vif de la jeunesse cosmopolite. Les camions sont des symboles virils qui fascinent les femelles, et le mâle en rajoute avec les gros Mack trucks yankees. Il est avec eux comme un gamin devant un train électrique ; ce qui compte est moins l’amour, moins l’argent, que de faire joujou avec les engins, comme dans le Salaire de la peur.

Noirceur et dureté psychologique, le réalisateur pourfend avec jubilation l’idéalisme du happy end et du tout le monde est beau et gentil. On ne refait pas sa vie, on en subit les conséquences. Henri voulait s’émanciper de la tutelle de Dominique, véritable goule qui le considérait comme un bien de son patrimoine, sans en prendre les moyens ni les formes. Il a entraîné Julie dans sa chute en croyant tout sauver.

César 1978 du meilleur second rôle féminin pour Marie Dubois et meilleur second rôle masculin pour Jean-François Balmer

DVD La menace, Alain Corneau, 1977, avec Yves Montand, Carole Laure, Jean-François Balmer, Marc Eyraud, Marie Dubois,‎ LCJ Éditions & Productions 2021, français, 1h52, €7,99, Blu-ray €12,10

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Slumdog millionaire de Danny Boyle

A noter pour les nuls que si, en anglais, millionaire ne prend qu’un « n », il en prend deux en français : millionnaire. Adapté du premier roman de l’écrivain indien Vikas Swarup, Les Fabuleuses Aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire, le film met en scène le jeune Jamal Malik (Dev Patel), 18 ans, arrêté par la police sur dénonciation de Prem Kumar (Anil Kapoor), l’animateur de l’émission phare de la télé indienne copié du Royaume-Uni, Qui veut gagner des millions ? Pour lui avoir suggéré une mauvaise réponse alors que Jamal choisit finalement la bonne, il le soupçonne d’avoir triché. La conclusion du film est plutôt que « c’était écrit » – le mektoub musulman autant que le karma hindou.

Avant la finale le lendemain, et l’ultime question à 20 millions de roupies — environ 310 186 € de l’époque), Jamal est donc « cuisiné » à l’indienne par le sergent bouffi (Saurabh Shukla), baffé, à demi-noyé dans l’eau de l’évier, attaché par les poignets au plafond sans toucher le sol, travaillé à la gégène. Il veut lui faire avouer qu’il a un complice, qu’il est soudoyé, qu’il est renseigné. Comment, en effet, un Slumdog, autrement dit un sale type des taudis – on dirait aujourd’hui racaille de bidonville – pourrait-il répondre à toutes les questions que des médecins, des avocats, des professeurs peinent à connaître ?

C’est que l’école de la rue est aussi une école, peut-être plus pratique que celle des classes. Son enfance misérable et joyeuse avec son frère Salim et la petite bande du Juhu, le quartier de taudis de Bombay (Mumbai pour le globish), la débrouille pour se faire quelques roupies, le massacre de leur mère musulmane par des hindous fanatisés, la rencontre de Latika, orpheline du même âge qu’il décide de protéger, forment le caractère autant que l’esprit.

L’inspecteur de police (Irrfan Khan) qui arrive au matin fait cesser les brimades inutiles et interroge le jeune homme. Il veut comprendre comment un employé dans un centre d’appel en tant que serveur de thé peut savoir tant de choses. Pas tant que ça, répond Jamal ; celles qui comptent surtout. Il vivait enfant (Ayush Mahesh Khedekar) près de l’aéroport et a pu voir atterrir en hélicoptère son idole, le célèbre acteur de Bollywood Amitabh Bachchan. Sortant littéralement de la merde (il avait été enfermé aux chiottes par son frère (Azharuddin Mohammed Ismail) à qui il avait ôté un pourboire), il a couru obtenir un autographe. L’acteur, malgré l’aspect dégoulinant du gamin, et l’odeur qui allait avec, a signé, imperturbable. Son nom est la réponse à la question numéro 1. Il répond de même à la question 3 par la vue d’un enfant déguisé en Rama tout bleu, avec son arc dans la main droite, lors de l’émeute qui a coûté la vie à sa mère. A la question 2, il a utilisé l’un des trois jokers possibles, l’avis du public. Il usera des deux autres à bon escient, le 50/50 qui divise les réponses par deux et l’appel à un ami, qui se soldera par un nul – il devra décider tout seul.

La suite de son existence égrène les réponses aux questions, ainsi l’auteur de la chanson Darshan Do Ghanshyam, qu’un souteneur leur a fait chanter pour qu’ils aillent mendier dans les rues. Il venait de rencontrer Latika (Rubina Ali) et formaient les « trois mousquetaires » qu’on leur faisait étudier à l’école – où ils n’allaient quasiment jamais. C’est ce qui le fera buter sur l’ultime question, celle à 20 millions, où l’on demande qui est le troisième mousquetaire : D’Artagnan ? Le cardinal de Richelieu ? Planchet ? Aramis ?

Mamane (Ankur Vikal) est un malfrat qui exploite les enfants pour ses trafics, vol, mendicité, prostitution. Il aveugle des garçonnets qui chantent bien pour augmenter leur valeur « artistique » et Jamal doit y passer. Son grand frère Salim, de trois ans plus âgé, s’est taillé une réputation de petit roquet et est destiné à surveiller et à faire travailler les autres. Sur ordre, il va chercher Jamal, mais ne peut se résoudre à le voir mutiler ; ils s’enfuit donc avec lui et avec Latika, et les garçons parviennent à sauter dans un train qui part (lentement) de la gare. Seule Latika ne parvient pas à monter, elle est une fille moins exercée et entravée de robe. Les garçons abordent l’adolescence comme une aventure, voyageant jusqu’au Taj Mahal, où ils escroquent les touristes naïfs en s’improvisant guides ou en volant leurs chaussures. C’est là qu’une Américaine donne à Jamal, 12 ans (Tanay Chheda), un billet de cent dollars où figure le portrait de Benjamin Franklin, objet de la question 5. C’est le petit aveuglé au vitriol qui donne le renseignement à Jamal, revenu à Bombay malgré son frère de 15 ans (Tanay Chheda), pour retrouver Latika, désormais 13 ans (Tanvi Ganesh Lonkar).

Le gamin donne l’adresse de la fille, retenue par Mamane qui veut en faire une pute de luxe et vendre au plus offrant sa virginité. Pour cela, il la pare, la déguise et la fait danser. Elle est fort jolie et désirable. Jamal et Salim s’introduisent dans la bâtisse, mais Mamane et ses sbires s’interposent lorsqu’ils veulent enlever l’adolescente. Salim tire alors un pistolet de son dos, un Colt 45, et descend le tortionnaire tout en menaçant les autres. Le nom de l’arme permet la réponse à la question 6. Salim et Latika repoussent Jamal pour mieux fuir et parce que Salim, tenaillé par les hormones, en fait sa propriété. Fort de son exploit il s’engage dans la bande rivale du bidonville, où il va faire carrière. Latika devient la concubine du chef de bande Javed (Mahesh Manjrekar), et Salim son garde du corps. Jamal croit l’avoir perdue.

Il est engagé comme larbin porteur de thé dans un centre d’appels et observe, ce qui lui permet de répondre à la question sur la ville où se trouve le Cambridge Circus (qui n’est pas à Cambridge mais à Londres). Un opérateur lui demande de le remplacer pendant quelques minutes, le temps de voir à la télé le jeu des millions, et Jamal cherche alors sur l’ordinateur le nom de Latika. Hélas ! Il est très courant et il en trouve plus de 26 000. Le nom complet de son frère est plus facile à trouver, il n’a que quinze homonymes. Il les appelle l’un après l’autre – et tombe sur Salim (Madhur Mittal). Celui-ci le convoque au sommet d’un immeuble de bureaux qui se construit juste dans l’ancien bidonville de Juhu, quartier ouest de Bombay, où ils ont vécu. C’est son royaume, où il est lieutenant du parrain. Il déclare que Latika est partie depuis longtemps, mais Jamal ne le croit pas et le suit. Il retrouve alors la jeune fille dans la maison de Javed ; elle a grandi comme lui, et cette nouvelle Latika (Freida Pinto) lui plaît tout autant. Battue, mais sous emprise (comme on dit quand on n’ose pas), elle refuse de fuir avec Jamal.

Le garçon, désespéré, tente le tout pour le tout et s’inscrit au jeu des millions. S’il gagne assez, il pourra offrir à Latika une nouvelle vie. L’espoir le porte et se débrouille pas mal avec pour tout bagage sa sincérité et son amour d’enfance inconditionnel. Il veut qu’elle le voie et qu’elle espère. Il lui a promis de l’attendre à la gare de Victoria Terminus tous les jours à cinq heures. Elle vient au rendez-vous mais est rattrapée par Salim et Javed, qui la balafre à la joue avant de l’enfourner dans une voiture.

Cependant, Salim n’est pas un mauvais garçon. Il a aimé jouer l’important auprès du chef, bien s’habiller et porter une arme et une chaîne à gros maillons au cou au lieu de l’amulette musulmane de son enfance. Mais il est impressionné par l’amour pur de Jamal pour Latika. Elle ne l’a pas oublié et regarde avec nostalgie l’émission où il répond peu à peu à toutes les questions. Alors que Javed est pris au téléphone, entre ses filles dansant devant lui, il pousse Latika vers la sortie et lui donne son téléphone et ses clés de voiture. Elle peut aller rejoindre le finaliste et l’aimer tant qu’elle veut. L’inspecteur a libéré Jamal Malik, convaincu de sa sincérité, et il peut participer à la dernière émission. Lui se retire dans une baignoire qu’il a tapissée de billets de banque et attend Javed, le pistolet à la main. Il le descendra, avant de se faire tuer par les autres. Double assassin, il aura protégé son petit frère et son amour pour Latika jusqu’au bout. Jamal, quant à lui, répond au hasard à la dernière question sur les mousquetaires – qu’il aurait dû savoir s’il avait été à l’école – et gagne les 20 millions.

Il retrouve Latika à la gare Victoria, ils s’aiment et furent heureux (avec beaucoup d’enfants, comme on dit dans les contes). Car c’est bien d’un conte qu’il s’agit. Le merveilleux cathodique, où la fée est cet animateur bouffon, imbu de lui-même, et qui cherche à piéger le candidat pour faire monter le suspense. Les sujets de société tels que la pauvreté, les violences religieuses, la pègre, l’exploitation des enfants, ne sont que des décors pour contraster le succès de l’amour. Il triomphe de tout.

DVD Slumdog millionaire, Danny Boyle, 2008, avec Anil Kapoor, Dev Patel, Freida Pinto, Irrfan Khan, Madhur Mittal, Pathé 2009, anglais, français, 2h, €6,99, Blu-ray €9,95

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Le Bon plaisir de Francis Girod

Françoise Giroud, née à Lausanne Léa France Gourdji, est une journaliste politique très au fait des événements, vice-présidente du Parti radical et de l’UDF, puis deux fois secrétaire d’État sous Giscard d’Estaing (et mère de Caroline Eliacheff). Elle publie en 1983 un roman à clef (aux Éditions Mazarine…) – bien qu’elle ait démenti – intitulé Le bon plaisir (ou e-book Kindle). Le film en est tiré par le producteur Marin Karmitz, beau-fils de Françoise Giroud, au moment où la rumeur commençait à se répandre (dans les milieux bien informés) que le président Mitterrand avait une fille cachée. Mazarine ne sera sortie du bois qu’en 1994, elle avait l’âge du fils dans le film sorti en 1983. Donc « on » savait. Toute la presse, toute l’élite. Mais l’omerta a joué à plein, par révérence envers Tonton, le socialiste issu de l’extrême-droite, que tout le monde craignait durant son règne, ne le surnommant pas moins que « Dieu ». Naturellement, « toute ressemblance, etc… ». Mais les initiés rient sous cape.

Le président (Jean-Louis Trintignant) n’est pas socialiste dans le film de Francis Girod tiré de Françoise Giroud (l’homonymie est amusante), mais d’un centrisme autoritaire très mitterrandien. Il est surnommé Castor. Il a pour « ami de trente ans » son ministre de l’Intérieur (Michel Serrault), donc surnommé Pollux, en référence aux fils jumeaux de Zeus (mais aussi un clin d’œil aux intellos révérés d’époque, Sartre et au Castor, Beauvoir, « beaver » en anglais). Pollux est chargé des sales besognes (écoutes téléphoniques, filatures, arrestations d’État, surveillance des menaces sur la vie privée de la Présidence) – une longue liste sous Mitterrand. Tel est le bon plaisir.

Un autre plaisir a été d’avoir couché avec la belle Claire Després (Catherine Deneuve) et de lui avoir fait un enfant. Mais le président n’aime pas les enfants, il en témoigne à chaque cérémonie officielle dans les pays de l’Est, qui envoient toujours de très jeunes filles en hommage aux grands de ce monde. Sa Première Dame est stérile et cela lui convient. Cependant, lorsqu’il apprend par son ministre qu’une certaine lettre envoyée à Claire dix ans auparavant a été volée, il s’intéresse à ses conséquences.

L’une d’elle, plus que sa réputation, est cet enfant caché, que sa maîtresse a eu malgré son refus, cause de sa rupture avec elle. C’est un fils, Mike (Matthew Pillsbury), il vit chez des amis aux États-Unis, où il est né. Il a donc un passeport américain. Dès lors, il n’aura qu’une préoccupation : rencontrer ce fils et éviter le scandale.

Le vol a eu lieu un soir à Paris dans la rue Hallé (14e arrondissement), alors que Claire rentrait chez elle. C’est un jeune homme de 22 ans, Pierre (Hippolyte Girardot, 28 ans au tournage, mais juvénile), qui voit la vieille et lui pique son sac, comme chantait La salsa du démon interprétée par Le Grand Orchestre du Splendid en 1980. Il trouve surtout 5000 francs pour épater sa copine. Las ! Elle l’a plaquée. Il cherche alors un petit boulot de traduction, puisqu’il parle allemand couramment. Pour cela, il contacte Herbert (Michel Auclair), journaliste, qui est séduit par son teint frais, son col très ouvert et sa bouille enfantine. Accessoirement, Pierre lui montre le portefeuille cuir trouvé dans le sac, et la lettre cachée.

Herbert sent qu’il peut s’agir d’un brûlot explosif, un bon scandale de la République, puisqu’elle révèle en filigrane l’existence d’un fils caché. Problème, elle n’est pas signée, seule l’écriture peut faire penser à celle de celui devenu président. Il la garde donc sous le coude (et dans un coffre), jusqu’à ce que Pierre, désintéressé de la politique, la lui reprenne pour la rendre à Claire, une belle femme pour laquelle il ressent un certain goût. Elle l’impressionne, elle a un fils hardi, elle lui rappelle sa mère.

Mais la machine d’État est lancée. Le ministre de l’Intérieur a mis Claire sur écoutes et fait surveiller la maison. Le jeune homme est intercepté lorsqu’il ressort dans la rue, bien que Claire lui ait assuré qu’il ne risquait rien. Il se débat, s’enfuit, termine bousillé sur une Peugeot 505 qui arrivait dans la rue. Mort pour Raison d’État. Herbert, mis en cause pour avoir tenté de publier la lettre, atterré par la mort du jeune homme dont il était tombé amoureux, se suicide. Tout un gâchis pour un mensonge.

Pendant ce temps, le président a fait connaissance du gamin, a jugé de son caractère, qui tient du sien ; il a avoué à sa Première Dame son fils caché. Il ne lui restera qu’à le reconnaître et à lui envisager un avenir, mais après la fin de son mandat. Claire, sa mère, a dit à Mike qu’il ne saurait qui est son père que lorsqu’il aura 14 ans.

Un bon film d’atmosphère, policier de surcroît, avec une brochette d’acteurs et d’actrices sensationnelle. A revoir pour l’ambiance d’époque, cette royauté républicaine du ténor socialiste et ses cachotteries hors d’âge. On prêtera à Jacques Chirac un fils caché en 2003, dont on n’a jamais vu l’ombre. Ni Hollande, ni Macron, n’auront cet honneur. C’est passé de mode, l’époque n’aime plus les enfants.

César 1985 du Meilleur espoir masculin pour Hippolyte Girardot

DVD Le Bon plaisir, Francis Girod, 1983, avec Catherine Deneuve, Hippolyte Girardot, Jean-Louis Trintignant, Michel Auclair, Michel Serrault, Aventi distribution 2006, français, 1h43, €15,46

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Roger Peyrefitte, Les amitiés particulières

Un roman sur l’amour… entre deux garçons dans la prime adolescence des années 1920 et 1921. Georges de Sarre, fils de marquis, a 14 ans, le teint mat et les cheveux châtains ; Alexandre Motier 12 ans, est un ange blond comme l’Amour de Thespies, copie de Praxitèle. Tous deux sont beaux et l’aîné est excellent élève, de quoi émuler et élever le plus jeune. Dans ce huis-clos des collèges de Jésuites, la sensibilité s’exaspère et la sensualité suit, mais l’amour platonique sublime les relations. Ce qui suscite des jalousies parmi les adultes ayant fait vœux de chasteté, chargés d’éducation.

Pas de sexe entre les deux garçons, malgré les prêtres obsédés par la chose après saint Paul, et qui pourchassent le moindre poème entre deux élèves, largement pour évacuer leurs propres désirs. Alexandre demande à Georges : « sais-tu les choses qu’il ne faut pas savoir ? » p.160 – ce qui en dit long sur le tabou et l’interdit, comme sur l’ingénuité du petit. D’ailleurs, le père de Trennes est un surveillant de dortoir très intrusif qui fait boire des liqueurs aux élèves, dans le négligé de nuit du pyjama largement ouvert sur la gorge, et ce dans sa propre chambre, après les avoir observés dormir à la lampe électrique. L’admiration de Georges et du père Lauzon est plus chaste, en témoigne ce portrait d’Alexandre à 12 ans : « La photographie montrait Alexandre dormant sur une chaise longue, plus gracieux encore qu’il ne dormait dans le train des vacances de Pâques. On détaillait la ligne de ses yeux, ses sourcils presque droits, l’ourlet de sa bouche, ses oreilles de nacre, et les boucles de ses cheveux qui formaient une danse immobile et joyeuse en l’honneur de sa beauté. Ses mains ouvraient leurs paumes rayonnantes, comme si elles attendaient d’autres mains, et ses jambes nues appelaient des caresses invisibles » p.434. L’amour n’exclut pas la sensualité, mais elle est maîtrisée, soumise au respect pour l’âme de la personne aimée, selon les trois étages de l’amour selon Platon, du désir pour le corps à l’affection de cœur et l’émerveillement pour l’âme. Un amour filial. « La mère avait posé une main sur le cou d’Alexandre, épanoui dans l’échancrure de la chemise, et elle jouait avec la chaînette que Georges avait baisée à leur premier rendez-vous » p.294. Sensualité de la chaîne de cou tendu par une médaille d’or, qui fait ressortir le laiteux du teint.

D’où le contraste offert par le roman entre l’amour flétri, induit par la pudibonderie catholique qui traque « le Mal » partout parce qu’on refoule tout désir naturel – et l’amour grec lumineux, « de nature », induit par les œuvres antiques, écrits de Virgile et statues de Praxitèle, étudiés en classe. Les prêtres voudraient glorifier un amour éthéré, celui du Bien-Aimé, le Christ, exempt de tout désir charnel. D’où les célébrations et les lectures édifiantes où le masochisme des très jeunes martyrs qui arrachent leur tunique pour courir nus au devant du fer et du feu est exalté comme exemple. D’où aussi la conception totalisante, âme et corps, de l’éducation catholique, où l’on se couche très tôt pour se lever très tôt, et ainsi éviter les mauvaises tentations, où la journée est réglée par une suite d’activités prévues et surveillées. Même les « vacances » sont soumises au programme, avec des prières et des devoirs à faire. L’auteur se plaît à énumérer les messes, retraites, rogations processions, célébrations ; il fait la comptabilité des indulgences, ces bon-points pour le Ciel, des innombrables saints morts pour la Foi dans la torture du corps, que le clergé se complaît à rappeler chaque jour aux adolescents pour les « édifier ».

Même si la casuistique jésuite peut parfois déconcerter : « Il était bien difficile d’apprécier la valeur d’un acte, autant que celle d’une intention. Les indulgences de Lucien étaient plus commodes : l‘intention était indiquée, on n’avait qu’à s’y conformer, et tout était dit. Mais, à Saint-Claude, quel moyen de s’y retrouver au milieu d’autant d’intérêts adverses ? Les maîtres eux-mêmes rendaient la tâche difficile, avec leur casuistique. Le supérieur n’avait-il pas joué de la direction d’intention, et le père Lauzon de la restriction mentale, ainsi que le père de Trennes jouait de l’équivoque ? De plus, le résultat des actes avait été parfois à l’opposé des intentions : lorsque Georges avait voulu séduire Lucien, il l’avait converti ; Alexandre séduit avait sauvé la pureté de Georges, et Maurice l’y avait aidé par son impureté. Tout était vrai et faux en même temps, tout était oui et non » p.363.

Les collèges religieux vivent en communauté, et la doctrine veut que choisir le particulier est frustrer l’ensemble de l’amour et de l’amitié due à tous. Sauf que les relations sont avant tout personnelles, même Sparte, la communautaire exacerbée, le reconnaissait. A traquer de tels sentiments, en soupçonnant la perversion du sexe dans ce monde encore assez innocent (surtout entre-deux guerres, sans les réseaux sociaux ni Youporn !), on tordait les âmes, on les rendait coupables, façon d’acquérir sur les êtres un pouvoir moral exorbitant.

La geste de Georges et d’Alexandre fait souffler un vent de liberté sur ce carcan, en se jouant des prêtres et des règles, dans l’ingénuité et la chasteté des relations. « Georges fut troublé à l’idée qu’Alexandre put être déjà tel que Lucien. Il s’était dit que son innocence n’était probablement que relative, mais il n’aurait pas voulu le savoir pervers. Il souhaitait que leur amitié restât à égale distance du bien et du mal. Mais quelle était la cause des élans que cet enfant avait pour lui ? » p.147. Ils sont touchants, ces prime adolescents, et Roger Peyrefitte reste tout de pudeur, racontant par le roman les passions qu’il a vécues dans le collège lazariste où il est entré à 9 ans. Alexandre le reconnaît à 15 ans, le collège a formé son caractère et mûri son âme. « Cette année d’internat religieux l’avait enrichi plus que ses nombreuses années d’externat au lycée. Ce n’était pas, comme le supérieur l’aurait dit, à cause de la communion quotidienne. C’était à cause de ce mélange perpétuel du sacré et du profane, qui donnait aux moindres choses un reflet particulier ; c’était à cause de cette lutte entre les élèves et les prêtres, digne de celle du chrétien dans le monde. La ‘vie spirituelle intense’ que l’on menait publiquement là-bas, alimentait une autre vie, d’autant plus intense qu’elle devait se cacher » p.404.

Mais la tragédie est au bout. Le père Lauzon, « directeur de conscience » (quel titre vaniteux et tyrannique !) s’est rendu compte que les deux garçons entretenaient une relation de tendresse, via des regards échangés, de rares chastes baisers et quelques billets. Il en est jaloux, se voulant « protecteur » exclusif d’Alexandre. Alors il commande, il exige, il impose que l’aîné Georges renvoie les billets reçus du petit à son envoyeur, ce qui signifie la fin de toute relation. Mais Alexandre l’innocent ne comprend pas, il se croit rejeté brutalement par celui en qui il avait placé son amitié, exclusive et absolue comme on l’est à 12 ans. Il se tue.

Jean Delannoy en a tiré un film avec le jeune (et déjà cabotin) Didier Haudepin. S’il suit l’histoire d’assez près, il n’a pas la force de l’écrit, qui laisse à l’imagination le soin de compatir dans le silence de la lecture.

La diversité des illustrations en poche, J’ai lu dès 1958 (avec une couverture aguicheuse de G. Benvenuti qui veut reproduire l’amour de Praxitèle), puis le Livre de poche dès 1971, montre que ce livre a été un succès populaire parce qu’il parlait vrai dans un univers bourgeois catholique encore fort coincé – et qu’un Bayrou, par exemple, comme Tartuffe, n’a pas voulu voir. L’assouplissement des règles du culte par Vatican II, mais surtout la révolution des mœurs de mai 68, ont brisé les limites, et de nombreux prêtres se sont crus autorisés à assouvir leurs perversions sur des enfants dont ils avaient la charge. Bien loin de l’amour chrétien, et de la hauteur morale où se situent Georges et d’Alexandre. Quant aux amitiés exclusives, elles existent toujours, entre filles et entre garçons, elles permettent de grandir en se sentant moins seul. Mais l’amitié va rarement jusqu’aux expériences sexuelles car notre époque est plus permissive (plus « normale ») envers les relations avec l’autre sexe.

Une chose cependant me gêne chez Georges : c’est une balance. Certes, il agit pour son intérêt et pas pour se faire bien voir, comme nombre d’internautes aujourd’hui. Mais quand même, quand on se pique de morale antique, c’est une faiblesse. Georges laisse expressément traîner un billet doux qu’André, l’ami de Lucien, son voisin de dortoir, avait écrit. Georges était jaloux de l’amitié des deux garçons et voulait Lucien pour lui tout seul. André est renvoyé du collège – ce qui n’empêche pas les deux amis de se rencontrer lors des vacances et d’entretenir une correspondance suivie. Signe d’une amitié mûrie entre égaux. La seconde fois, c’est pour le bien du dortoir qu’il va réveiller le père supérieur lors d’une nuit où le père de Trennes a entraîné Maurice, le propre frère d’Alexandre, en pyjama dans sa chambre. Trennes est renvoyé du collège. L’auteur balancera lui-même nombre d’homosexuels cachés, dont le pape Pie XII, et publiera sans autorisation sa correspondance sulfureuse avec Montherlant.

Ce premier roman est le meilleur de l’auteur, qui écrit magnifiquement. Il ne sera hélas pas suivi d’autant de talent, Peyrefitte sacrifiant au plaisir de scandaliser ses contemporains. Dans l’amitié, il y a de l’amour, une aspiration à la pureté platonicienne. Georges et Alexandre s’en tiennent là, et c’est ce qui est beau dans cette histoire.

Prix Renaudot 1944 (délivré en 1945)

Prix Capri (1989) pour l’ensemble de son œuvre

Prix de l’Académie Balzac (1991-92) pour l’ensemble de son œuvre

Roger Peyrefitte, Les amitiés particulières, 1943, J’ai lu 1958, 448 pages, occasion ou Livre de poche 1973, occasion €40,00, e-book Kindle €5,99

DVD Les amitiés particulières, Jean Delannoy, 1964, avec Didier Haudepin, Dominique Maurin, Francis Lacombrade, François Leccia, Louis Seigner, Lucien Nat, Michel Bouquet, EuropaCorp 2009, 1h38, €40,01

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Le sens de la fête d’Eric Toledano et Olivier Nakache

Un huis clos dans un château avec multiples personnages et un objectif, très français, très à la mode : faire la fête. Toute une « équipe » chargée d’animer un mariage dans un château XVIIe en Île-de-France pour un gosse de riche très imbu de sa personne. Or l’équipe n’en est pas une, le mariage un malentendu qui craquera dans les années à venir, et la « fête » des bourgeois un joyeux bordel.

Rien ne se passe comme prévu car personne ne s’écoute. C’est l’organisation à la française, où chacun sait mieux que quiconque ce qui doit être fait sans se préoccuper des autres. Ainsi le niais Samy (Alban Ivanov), embauché comme extra à la dernière minute doit se raser et n’a trouvé qu’un rasoir électrique : il débranche donc un camion frigorifique pour sa barbe et s’en va, en se foutant de remettre la prise. Résultat : toute la viande gâtée, une expédition en urgence pour trouver autre chose, des feuilletés très salés et de l’eau gazeuse pour faire patienter et couper la faim. Heureusement que le marié fait un discours interminable et qui n’intéresse que lui pour tenir l’assistance.

Max (Jean-Pierre Bacri), l’organisateur de mariage est en butte aux prétentions de Pierre (Benjamin Lavernhe) et d’Héléna (Judith Chemla). Il est flanqué d’un beau-frère Julien (Vincent Macaigne) ex-prof en dépression et toujours vêtu d’un bas de pyjama qui est censé « aider » mais drague la mariée, une ex-collègue prof qu’il a retrouvée. Son adjointe Adèle (Eye Haïdara) a un vocabulaire de banlieue (d’où elle vient) et une conception du « respect » et de « l’honneur » toute égoïste : on lui doit, elle ne doit rien. Elle s’engueule donc avec James (Gilles Lellouche), le chanteur-animateur de la soirée, car lorsque son orchestre joue, cela fait sauter les plombs avec les fours de la cuisine. Il faudrait donc s’organiser, or chacun se veut prioritaire. Josiane (Suzanne Clément), maîtresse de Max, va draguer ostensiblement Patrice (Kévin Azaïs), un jeune gendarme qui fait serveur pour arrondir ses fin de mois. Guy (Jean-Paul Rouve), le photographe loser peu apprécié par sa prétention égocentrique, survient avec son stagiaire de troisième Bastien (Gabriel Naccache), la seule touche amusante de l’ensemble. De plus, un mec bizarre (Grégoire Bonnet), rôde autour des fêtards, une mallette à la main : ne serait-il pas inspecteur de l’Urssaf venu traquer le travail noir ?

Autrement dit, chacun poursuit son petit trip sur ses propres rails, sans souci des autres ni de l’ensemble. C’est ce que ne cesse de leur répéter Max, désespéré de cette bande de branquignols payés 100 € pour « la soirée » (16h-7h du matin), dont un bon tiers non déclarés. J’avoue qu’on ne se roule pas par terre de rire devant tant d’inconséquences. Certaines scènes sont drôles, mais dans la veine satirique. Une ironie méchante, plutôt amère, envers les nuls sortis d’on ne sait où et qui travaillotent par ci par là, sans expérience, ni métier, ni volonté de bien faire (Samy ne sait pas qu’on peut découper une horde de loups en cuisine, ni que les flûtes servent à s’enfiler, mais du champagne) ; envers les bourges sûrs d’eux-mêmes et enflés de leur bêtise, comme Pierre (encore lui) qui, c’est « la surprise », survole la foule des invités en ballon dans son costume blanc, comme un archange bénissant les manants. Il sera lâché par Adèle et James, qui tiennent les cordes et qui se découvrent attirés sexuellement l’un par l’autre. On le retrouvera cinq cents mètres plus loin échoué dans un champ sans qu’au fond personne ne s’en préoccupe, pas même « maman ».

Dans la nuit qui passe, la fête s’égare dans le popu, ce qui était formellement exclu par le marié ; on fait même « tourner les serviettes », comble du vulgaire. Le feu d’artifice est déclenché par deux clampins à qui Max avait bien dit d’attendre son « go » par téléphone. Surtout pas par texto ! Car l’imbécile de manager ne sait pas se servir de son engin et laisse « le correcteur » errer à sa guise dans ses messages. Et voilà que l’électricité saute une fois de plus, cette fois pour de bon. Max, qui voit qu’il ne contrôle rien malgré tous ses efforts, songe sérieusement à vendre sa boite et à se retirer. Il s’isole. Lorsqu’il revient, parce que Guy est venu le chercher, il s’aperçoit que ça marche bien tout seul : chacun s’est « adapté » comme il leur serine, et a pris de l’initiative. Les plongeurs tamouls se sont mis à la flûte et James les accompagne au piano. La danse est endiablée et tout le monde est content, même Pierre qui enlace son Helena.

Comme quoi, tout régenter d’en haut n’est pas la solution. Déconcentrer, laisser de l’initiative, est plus payant. Une métaphore du travail à la française. Pas de quoi rire.

César du meilleur film 2018, Prix Lumière, Globe de cristal

DVD Le sens de la fête, Eric Toledano et Olivier Nakache, 2017, avec Antoine Chappey, Benjamin Lavernhe, Judith Chemla, Kévin Azaïs, William Lebghil, Gaumont 2018,français, 1h51,€9,99, Blu-ray €41,08

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Cliffhanger – Traque au sommet de Renny Harlin

Un film d’action de série B prévu pour remettre en scène Silvester Stallone. Toujours le même, gros muscles et cerveau lent, y compris dans l’action (toutes ses escalades sont doublées). Sa copine Jessie est pire : asticoteuse, hystérique dans le danger, et la plupart du temps bête. Autrement dit, je n’ai pas aimé.

Tout commence par un connard de guide qui se croit le plus fort, mais est mou du genou. Hal (Michael Rooker) a emmené sa fiancée adorée Sarah, sans aucune expérience, au sommet d’un pic. Il se retrouve fort dépourvu quand ledit genou le lâche. Il n’avait pas prévu ça. Au secours, les secours ! Son ami Gabe (Sylvester Stallone), alpiniste-secouriste des Rocky Mountains comme lui, vient le chercher. L’hélico est piloté par Jessie mais, au lieu d’hélitreuiller le blessé et sa copine verticalement, elle se prend l’idée de se poser sur un à-plat à une trentaine de mètres et de lancer un câble. Les deux doivent jouer de la tyrolienne pour atteindre l’hélico. Pas de problème pour Hal, les bras, ça va. Mais plus dur pour Sarah, molle des mains. Comme elle porte une série de vêtements les uns sur les autres, l’une des boucles de son harnais commence à glisser. Pas vérifié, pas prévu – encore une erreur de débutant. Tout se détache, tiré par la pesanteur, tandis qu’elle gigote sans vraiment avancer. Gabe vient à son aide sur le câble, peu à même de supporter les poids combinés, mais ce n’est pas lui qui lâche. Une fois de plus, c’est le gant de la fille qui glisse, et elle tombe. Mille cinq cents mètres de chute, de quoi revoir toute sa vie en quelques minutes. Désespoir ! Qu’aurait-il fallu faire ? Tous un peu coupables : Hal d’avoir emmené une pétasse seul dans un lieu dangereux ; Jessie d’avoir fait sophistiqué au lieu de simple ; Gabe d’avoir aidé sans réussir.

Après cette séquence frissons, Gabe est parti et a fait autre chose. Huit mois plus tard, il revient chercher des affaires chez Jessie (Janine Turner). C’est le moment où un avion fédéral du Trésor, qui transporte trois grosses valises de billets, est pris par la bande d’Eric Qualen (John Lithgow). Les convoyeurs sont tués, sauf le chef Travers (Rex Linn) et le pilote, dans le coup. Un agent du FBI, présent à bord exceptionnellement, n’a rien pu faire, sauf mitrailler l’avion suiveur qui veut récupérer les deux hommes et les valises. Son avion explose, répandant ses débris sur des kilomètres, façon puzzle. Quant à l’avion pirate, touché, il perd de l’altitude et s’écrase dans la montagne. Presque tout l’équipage de malfrats est sauf, et la pilote appelle par radio les secours. Mais l’hélico ne peut décoller à cause d’un avis de tempête.

Hal part donc seul à pied, et Jessie réussit à convaincre Gabe de l’aider, même s’ils ne se causent plus après la mort de l’amoureuse du premier. Quand ils parviennent sur la localisation de l’équipe perdue, qui se fait passer pour des randonneurs inconscients de la tempête qui approche, ils se retrouvent sous la menace de pistolets-mitrailleurs et sommés d’aider à retrouver les trois valises, chacune localisable par une balise dont un engin électronique montre la carte en relief.

Gabe, le plus ours et le plus fortiche, part en tête sur la première valise – juste en tee-shirt par -20°. Il la trouve mais, au lieu de la donner, la lance. Les cons qui veulent le descendre en le mitraillant déclenchent une avalanche qui permet à Gabe de s’échapper incognito. Il va dès lors tenter de retrouver les deux autres valises tout seul, avant les autres, ayant repéré sur le détecteur les endroits où elles peuvent être. Fuites, escalades vertigineuses, poursuites sous le feu, cache dans les grottes, piège sous la neige, coups et encore coups sur Stallone qui semble s’en foutre, plongée sous la glace torse nu, rien ne sera épargné au héros gonflé, ni aux malfrats, qui finiront tous morts. Y compris leur chef Qualen, le plus avide, qui a réquisitionné l’hélico de sauvetage et laissé tuer son pilote qui n’avait rien demandé. Mais Gabe, s’il attache le câble de l’hélico à l’échelle de fer cramponnée dans la roche, ne pense pas à la minute d’après, où l’engin va arracher les barreaux où il se tient… Gros muscles mais cerveau lent. C’est assez désagréable à suivre parce qu’on n’y croit pas.

Il paraît que le scénario est tiré d’un projet de Michel Blanc pour les Bronzés au sommet. Las ! L’enflure yankee en a fait une histoire à grand spectacle, avec un mutique baraqué en vedette. A part la première séquence qui prend aux tripes, le reste ne vaut pas tripette. Juste pour ados qui s’ennuient, et encore. Reste la montagne, mais elle n’a rien d’américain, c’est tourné en Italie.

DVD Cliffhanger – Traque au sommet, Renny Harlin, 1993, avec Sylvester Stallone, Janine Turner, John Lithgow, Michael Rooker, Rex Linn, StudioCanal 2023, doublé anglais, français, 1h25, €9,99

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Coups de feu sur Broadway de Woody Allen

Tout commence dans la cacophonie américaine, où chacun parle sans écouter, chacun sur les rails de sa névrose new-yorkaise. Le mafieux veut faire plaisir à sa morue, l’écrivain de théâtre veut imposer sa pièce cérébrale, le producteur veut trouver un financement. Puis le déroulé de l’action décante l’intrigue. Le mafieux finance la lubie de sa niaise à la voix de Mickey Mouse qui veut « devenir une star », le théâtreux accepte d’adapter sa pièce aux desiderata du boss qui veut que la fille ait un rôle et des répliques suffisantes, le producteur (Jack Warden) convainc de vrais acteurs de s’engager dans la pièce pour la sauver.

Nous sommes en 1928 à Broadway, le quartier des music-hall et théâtres, tenu par la pègre dont Nick Valenti est le boss (Joe Viterelli). Sa danseuse de revue bien roulée mais bête et sans talent Olive Neal (Jennifer Tilly) est compensée par la star alcoolique Helen Sinclair (Dianne Wiest) dans le rôle principal, avec le britannique boulimique et baiseur Warner Purcell (Jim Broadbent). C’est le chaos entre les stars, la débutante qui ne comprend ni son rôle de psy, ni les paroles qu’elle doit dire, d’autant qu’elle est surveillée par Cheech (Chazz Palminteri), un homme de main de Valenti qui ne veut pas qu’on « l’embête ». Cheech est un décideur qui n’en a rien à faire des contorsions intellos ; il est tombé dans le crime étant petit et tue sans état d’âme, juste pour éliminer les obstacles. Ce qui finira par faire rire car la fausse star y passe elle aussi, tant elle exaspère.

Retournement ironique, Cheech a du talent pour l’écriture d’un scénario car il a le bon sens des situations. Il a à peine appris à lire avant de brûler son école, mais convainc David l’auteur (John Cusack) que ses idées sont plus compréhensibles que les siennes. Celui-ci est outré que son talent soit critiqué, mais finit par accepter les modifications après avoir interrogé les vrais acteurs, et cela fonctionne. La pièce a un certain succès – sauf la prestation lamentable, il fallait s’y attendre, d’Olive. Elle gâche la pièce et Cheech en a marre qu’elle bousille ce qu’il a contribué à cocréer. Le succès incite chacun à succomber à son vice : David trompe sa petite amie Ellen (Mary-Louise Parker) avec la star Helen qui lui met sans cesse la main devant la bouche en exigeant « tais-toi, ne parle pas ! » ; son amie le trompe alors avec son meilleur ami marxiste Sheldon (Rob Reiner) ; Warner trompe Valenti avec Olive ; Cheech menace de le tuer mais la danseuse insiste ; au lieu de tuer le talent, il tue la stupide car David ne peut la virer à cause du financement. Une fois remplacée par sa doublure, la pièce devient alors un grand succès.

Mais chacun est rattrapé par ses excès. David sait désormais qu’il n’a pas de talent d’écrivain, puisqu’un mafieux quasi illettré fait mieux que lui ; sa petite amie lui revient car il s’aperçoit qu’il l’aime plus que le théâtre, alors qu’elle-même aime plus l’homme que son talent (d’ailleurs médiocre) ; Cheech est descendu par les hommes de Valenti, puisqu’il l’a trahi après des années de loyauté, mais ses derniers mots sont pour David, auquel il propose une autre fin géniale pour la pièce. Au fond, chacun suit sa logique, et elle affronte celle des autres. Comment harmoniser tout cela ? En acceptant des compromis ou en éliminant la contradiction ? Telle est la question – qui déclenche le rire Woody Allen.

DVD Coups de feu sur Broadway (Bullets Over Broadway), Woody Allen, 1994, avec Jim Broadbent, John Cusack, Harvey Fierstein, Chazz Palminteri, Mary-Louise Parker, Rob Reiner, Jennifer Tilly, Tracey Ullman,‎ Metropolitan Video 2016, doublé anglais, français, 1h39, €10,00, Blu-ray €24,90

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Mes meilleurs copains de Jean-Marie Poiré

A la quarantaine, Richard (Gérard Lanvin) chef d’entreprise, Jean-Michel (Christian Clavier) dentiste, Guido (Jean-Pierre Bacri) directeur marketing chez Contrex, Antoine (Philippe Khorsand) metteur en scène, et Dany (Jean-Pierre Darroussin) employé de Richard, sont des amis de trente ans. Ils sont mûrs, blets, ayant perdu fraîcheur et idéaux de leur jeunesse. Leur groupe de rock des années 1970 s’est dissout lorsque Bernadette, la chanteuse (Louise Portal), toute de sexe libre impudique qui a vagué de mec en mec à la mode amour libre post-68, les a abandonnés pour réussir une carrière au Québec, dont elle a pris l’accent traînant. Seule à avoir du talent dans le groupe, elle est devenue célèbre et revient en France pour un concert. Coiffure blondasse extravagante, cuir, bottes et pantalon zèbre qui moule son cul, elle a tout de la bombe sexuelle requise par son image. A la quarantaine, elle fait encore illusion, surtout à ses anciens copains.

C’est l’occasion pour la bande de se retrouver en groupe « comme avant » dans la maison de campagne de Richard en grande banlieue parisienne. Dans les coulisses du concert, Bernadette les a chaleureusement reconnus mais, emportée par son manager de mari Lou Bill (Didier Pain), a disparu presque aussitôt pour une interview obligatoire. Contraintes du business. La célébrité a du bon – une Cadillac blanche – mais du mauvais : une existence de singe savant. Est-ce l’idéal d’une vie ?

Durant le week-end, chacun déballe son existence depuis 18 ans qu’ils ont laissé le rock. Richard est peut-être celui qui a le mieux « réussi » dans l’équilibre des contraintes : ancien batteur du groupe, il a monté une PME de sanitaire et s’est installé, marié et à présent « fidèle et équilibré » depuis qu’il vit avec Carole, père de deux enfants. Il a été queutard invétéré et s’est fait plusieurs fois fougueusement Bernadette à l’époque, dans le dos de son mec d’alors qui n’a rien vu, leur chef Antoine.

Antoine est celui qui se croit intello, metteur en scène de théâtre, au départ contestataire en happening devant les usines (et la tronche obtuse des ouvriers spécialisés). Il a connu les autres par Bernadette, dont il est devenu le compagnon, donc l’entraîneur à l’origine du groupe de rock – un spectacle plus à même de faire passer les idées anti-système. Il met en scène aujourd’hui sa nouvelle compagne dans un Roméo et Juliette qu’il veut (effet de la quarantaine) sexuellement torride. Il soupçonne la Juliette de sa pièce de se faire le beau Roméo, qu’il encourage à embrasser sa belle avec fougue et désir. Mais l’imaginaire rejoint le réel et il est tiraillé. Les femmes le trompent parce qu’il est égoïste et imbu de lui-même, donc vite lassant, ce qui le ronge de jalousie maladive. Heureusement qu’il y a les copains.

Richard a accueilli Dany comme conducteur de ses camions, et son fils Sébastien (Cyril Gabrial) ; c’est l’ancien guitariste au talent prometteur « à condition qu’il travaille », avait dit le manager. Or Dany est resté le baba cool des années 70, partisan du moindre effort, le « système » ne méritant en rien qu’on se crève, ancien pilier d’ashram indien et revendiquant à son retour en France le « droit à la paresse » du gendre de Marx, Paul Lafargue, fort à la mode en ces années gauchistes. Toute contrainte lui fait fermer ses chakras et il s’y refuse, laxiste y compris avec son fils ado, préférant se laisser aller au courant. Il vient de se faire voler une camionnette et son chargement par « deux Blacks » pris en stop, mais il ne s’en fait pas : « Y’a pas mort d’homme ! » est sa réplique devenue culte. Darroussin est excellent dans ce rôle de « crétin des Alpes » qui parle lentement et se refuse à faire chauffer son cerveau.

Guido était le (mauvais) chanteur du groupe. Il a connu deux de ses amis au lycée Carnot où, jeunes pubères en chemise blanche, ils regardaient du toit la prof d’anglais se faire sauter par le prof de sciences nat. Il les a retrouvés après un séjour italien d’où il a ramené le bel éphèbe Fetuccino (Jérôme Berthoud) et une femme avec qui il forme un ménage à trois. Il est devenu directeur du marketing de l’eau minérale Contrex et avoué avoir « fait vœu d’abstinence » depuis 1983 pour éviter d’attraper le sida. Pour compenser sa frustration sexuelle et combattre ses désirs invertis, il fait du vélo à outrance.

Reste Jean-Michel, ancien bassiste du groupe et fils de chirurgien dentiste qui invitait ses copains ados à venir flirter et baiser dans l’appartement quand son père était à un congrès. Il est le narrateur. Malgré sa vie de fêtard, il est devenu dentiste lui-même lorsque papa est mort, désolé de s’être fâché avec lui. Il a toujours été velléitaire, fou désireux plutôt qu’« amoureux » de Bernadette la choriste, il n’a jamais pu coucher avec elle et cela le hante comme une étape psychologique mal franchie. Sa compagne (Marie-Anne Chazel) – qui est psy et avec laquelle il a été en analyse durant un temps – l’encourage à « la sauter » pour solder ce manque qui inhibe sa vie sentimentale depuis 18 ans. Il va conclure enfin ce week-end de retrouvailles. En sera-t-il pour cela plus heureux ?

L’adolescence n’a qu’un temps et le rêve de changer le monde se heurte à la réalité du monde. Se donner en spectacle et se shooter laisse les ouvriers producteurs froids et méprisants, dénoncer la vie rangée de la norme sociale n’aboutit à rien de concret, et baiser à couilles rabattues dans tous les coins, avec n’importe qui, n’a rien de libérateur, n’étant en réalité qu’une envie de jouissance personnelle. Une « emprise » des hormones. En rock ou au théâtre, ceux qui se croient « artistes » n’ont aucun talent (il se travaille) ; en fait de liberté en amour, ils sont jalousement possessifs et ne savent pas garder des relations stables ; et comment rester « contre » le système en se gavant d’argent public au théâtre subventionné ? Toutes les contradictions éclatent et la grande récré prend fin au bilan impitoyable de la quarantaine. Bernadette la bombe fait exploser les illusions. Une vraie catharsis pour la bande, qui reconnaît alors ses vraies valeurs : la chaleur de l’amitié, dans la différence.

Film quasiment autobiographique devenu culte depuis que l’amitié a remplacé l’amour chez les jeunes, trop inquiets des relations qui pourraient être interprétées comme « non consenties » selon le seul bon vouloir des filles. Ce n’était pas encore l’état des mœurs à la sortie à la fin des années 80, d’où son peu de succès en salle. Mais au fond, que veut dire « réussir » sa vie ? Est-ce rentrer dans les normes après la révolte biologiquement programmée de l’adolescence ? Faire fructifier jusqu’au bout son propre talent, comme le dit l’Évangile ? Se laisser aller au courant sans s’en faire pour éviter l’ulcère ? Baiser pour ne pas être seul ? Ou simplement accepter les choses telles qu’elles se présentent, y faire face avec son propre courage et ses capacités ? L’important sont les copains, pôle d’équilibre, car ils montrent qu’il n’y a pas qu’une seule voie dans la vie.

DVD Mes meilleurs copains, Jean-Marie Poiré, 1989, avec Christian Clavier, Gérard Lanvin, Jean-Pierre Bacri, Louise Portal, Philippe Khorsand, StudioCanal 2019, français, 1h51, €7,99, Blu-ray €15,00

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On ne vit que deux fois de Lewis Gilbert

Cinquième film de James Bond avec Sean Connery, produit par l’ineffable Broccoli et écrit par le scénariste Roald Dahl (inventeur des Gremlins, de Charlie et la chocolaterie) avec le musique de John Barry. Cette fois, si le Spectre agit toujours, le spectateur découvre qui est le Numéro 1, un vieux défiguré qui hait le monde. Cette fois aussi, exit les Bahamas pour la mer du Japon.

Un vaisseau spatial américain en orbite Jupiter 16 est « avalé » par un vaisseau spatial plus gros qui ouvre sa gueule comme un requin, et ramené sur Terre. Les Yankees, toujours persuadés que c’est leur ennemi héréditaire, l’URSS, qui est à la manœuvre, menacent de représailles. Les Soviétiques démentent avec la dernière énergie. Quant au MI6 britannique, toujours raisonnable et moins persuadé d’avoir raison que les Yankees, il suggère que le Japon a peut-être quelque chose à voir dans l’affaire, puisque les derniers renseignements font état d’un atterrissage du vaisseau dans la mer du Japon.

Bond 007 (Sean Connery) est donc envoyé en mission en Asie pour en savoir plus. Bond ne tarde pas à « prendre contact » (autrement dit baiser à bouche goulue) avec une espionne, qui se lève après le sexe, rabat son lit où il gît tout nu, et laisse une équipe de tueurs mitrailler l’ensemble avec enthousiasme. Exit Bond, il est mort. Cérémonie militaire dans le port de Hong Kong, alors colonie de la Couronne, à la vue de tous. Mais, comme le chat, Bond a plusieurs vies. Il a été touché, mais de peu, et est récupéré sous la mer par une équipe de plongeurs qui l’enfournent en sous-marin de la Navy. M (Bernard Lee) et son éternelle secrétaire Moneypenny (Lois Maxwell) y ont établi le QG et briefent le Commander ressuscité.

Il doit prendre contact à Tokyo avec l’agent de liaison tatamisé Diko Henderson (Charles Gray). Le pays est allié de l’Oncle Sam depuis sa défaite en 1945, et ce n’est donc pas « le pays » qui est hostile, mais plutôt une organisation. Aki (Akiko Wakabayashi), une jeune et belle fille (comme d’habitude) vient le chercher à la descente de l’avion en voiture de sport, le nouveau coupé Toyota 2000 GT révolutionnaire avec ses quatre freins à disques, une première pour l’époque. Le Japon connaît son essor industriel. Bond se méfie de tous depuis Hong Kong et sa « faiblesse » envers les femmes, mais Henderson est bien Henderson, avec le bon mot de passe (c’est un « bon mot » qui dit « je vous adore »). Il confirme que l’URSS n’y est pour rien mais que ce sont des Japonais. Il est aussitôt poignardé par un sbire au travers de sa paroi de papier. Bond réagit aussitôt, crève l’écran et rejoint le tueur, qu’il zigouille. Apercevant la voiture qui l’attend, il lui prend son imper et son chapeau, et se fait prendre par le taxi de la pègre en mimant une blessure.

Il est conduit au siège de la grande entreprise Osato Chemicals, qui fabrique notamment du carburant pour fusée. Il s’introduit dans le bureau du patron et dérobe des documents, mais est surpris par l’alarme et les vigiles, dont un grand et fort dont il a peine à se débarrasser. Aki conduit Bond au domicile du très secret Tanaka (Tetsurō Tanba), qui se fait appeler Tigre. Là, ils passent en revue les documents obtenus.

Parmi eux, la photo d’un cargo, le Ning-Po immatriculé à Shanghai. James Bond décide de se faire passer pour un acheteur de produits chimiques et rencontre le PDG, Mr. Osato (Teru Shimada) alias Numéro 2 du Spectre, et sa secrétaire allemande, Helga Brandt (Karin Dor), alias Numéro 11. Un bureau ultramoderne scanne Bond et découvre son pistolet Walter PPK. Aimable mais hypocrite, Osato demande à Helga de le tuer. Aki cueille Bond au moment où démarre une voiture noire bourrée de sbires qui commencent à mitrailler. Poursuite jusque sur l’autoroute, où Aki demande du renfort. Un hélico ne tarde pas à arriver et enlève la bagnole des méchants à l’aide d’un aimant avant d’aller la jeter dans la baie (fun).

L’itinéraire Kobé-Shanghai du navire Ning-Po passe par des dizaines d’îles, où sévissent encore des pêcheuses traditionnelles. Bond et Aki se rendent à Kobé, rôdent sur les docks, se font prendre à partie par les marins du Nang-Po, patibulaires et débraillés. Sous le nombre, Bond finit par être capturé et livré dans la cabine d’Helga, chargée de le faire disparaître après l’avoir fait parler. Elle le gifle, le menace d’un scalpel, mais l’embrasse. Encore une qui a succombé aux charmes de James. Il lui dit qu’il est un espion industriel et qu’il partagera avec elle si elle l’aide à fuir. Elle fait semblent d’accepter pour mieux le baiser et, après une nuit sexuelle, l’emmène dans un monoplan quadriplace Meyers 200, avant de le laisser en plan, mains bloquées et avion en vrille, tandis qu’elle saute en parachute. Bond retourne la situation et se crashe, laissant croire une fois de plus qu’il est mort.

Tigre, dans son château samouraï où il entraîne ses commandos ninja (le vrai château de Himeji), a surveillé le Ning-Po et Bond s’aperçoit que le niveau de flottaison a changé entre deux photos. Le cargo a dû décharger sa cargaison chimique au large de l’île de Matsu, dans la mer du Japon. Bond commande alors « la Petite Nellie et son père », autrement dit l’autogire en kit inventée et apportée par Q. Il survole l’île, le village de pêcheurs/pêcheuses, les volcans. Il ne voit rien, qu’un lac en fond de cratère. Mais il est pris à partie par quatre hélicoptères, signe que l’endroit est protégé, donc louche. Il se débarrasse des intrus un à un grâce aux munitions dont l’autogire a été dotée par Q, jamais en peine d’imagination.

Tanaka veut infiltrer ses commandos dans l’île (fictive) de Matsu (la véritable île de Kyūshū), avec Bond japonisé (on se demande pourquoi ce grimage ridicule qui ne trompe personne). Il a été entraîné aux ninjas, et marié (on se demande là aussi pourquoi) à Kissy (Mie Hama), une pêcheuse Ama du village – qui est l’une de ses agentes. Toujours en bikini (dans la vraie vie totalement nue), le corps gracieux (le film a été interdit à l’époque aux moins de 12 ans), la plongeuse en apnée cueille poulpes, coquillages, ormeaux, oursins, algues. Elle est parfaitement entraînée à la nage. Aki est tuée par un ninja du Spectre, empoisonnée par un fil depuis le toit ; Bond était visé mais il s’est retourné à temps durant son sommeil sur le tatami. Pendant ce temps, une capsule spatiale soviétique est avalée elle aussi. Dans cette course à l’espace des années soixante, la compétition fait rage entre les deux systèmes pour savoir qui sera le premier sur la lune. On le sait, ce seront les États-Unis en 1969, première phase du déclin soviétique, trop sclérosé pour la croissance après les succès de la reconstruction. Les Yankees préparent une autre capsule et, si elle est capturée, ce sera la guerre.

C’est ce que veulent certains dirigeants japonais revanchards, enivrés de leur succès industriel. Une fois l’Amérique et la Russie vitrifiés sous les bombes, le Japon apparaîtra comme la nouvelle puissance mondiale, croient-ils. Ou plutôt le Spectre (Service pour l’espionnage, le contre-espionnage, le terrorisme, la rétorsion et l’extorsion), car c’est bien lui en coulisses. Ou plutôt sous le cratère du volcan (le vrai cratère du mont Aso). Une pêcheuse ayant été asphyxiée par des gaz dans une grotte sous-marine, Bond et Kissy se doutent que le volcan au-dessus doit receler la base secrète. Ils voient d’ailleurs un hélico plonger dans le cratère et ne pas ressortir. Bond s’introduit dans la base avant que le faux lac se referme, tandis que Kissy part informer Tigre. Bond délivre les astronautes emprisonnés et prend la place d’un cosmonaute qui doit intégrer la capsule de capture, mais il a oublié de laisser un équipement au moment d’être installé à bord et Numéro 1, qui le repère sur son écran, le fait convoquer. Il le démasque et se présente à lui comme Ernst Stavro Blofeld (Donald Pleasence), son éternel chat blanc sur les genoux.

Grosse bagarre, gadget de Q, cigarette explosive de la technologie japonaise, arrivée des ninjas en masse, feux roulant d’armes automatiques, explosions, nombreux morts, panique du chat, fuite de Blofeld. Bond réussit à récupérer la clé de contrôle de la capsule en se bagarrant avec un géant qu’il réussit à faire basculer dans un bassin de piranhas, aussi efficaces que les requins pour ronger la chair jusqu’à l’os. Helga avait eu droit au même sort lorsque Numéro 1 s’était aperçu que Bond était toujours vivant. Bond parvient in extremis à faire sauter la capsule tueuse au moment où elle s’apprêtait, gueule ouverte, à avaler la capsule américaine. Le monde est sauvé, la base détruite, Numéro 1 envolé pour de nouveaux méfaits. Bond se retrouve en canot de survie, comme d’habitude, avec une belle fille en bikini. Mais il n’a pas le temps d’en profiter, le sous-marin anglais l’a déjà intercepté et il est appelé au rapport.

Un bon film d’aventures, qui renouvelle le genre tout en gardant les clins d’œil nécessaires à la série (les James Bond girls, les repos du guerrier au lit, James qui tire tout ce qui bouge, les gadgets, les poursuites, les bagarres, le canot final). Le Japon est caricaturé comme on le voyait dans les années soixante : pays patriarcal, tous petits, experts en arts martiaux, férus de technique, fiers de leur décollage économique, amoureux de leurs traditions et paysages, et de leur saké servi à bonne température : 36,6°.

DVD On ne vit que deux fois (You Only Live Twice), Lewis Gilbert, 1967, avec Sean Connery, Tetsuro Tamba, Mie Hama, Akiko Wakabayashi, Donald Pleasence, Amazon MGM Studios 2020, doublé anglais, français, 1h52,€9,99, Blu-ray UltraHD 2025 €14,99

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Le baiser du tueur de Stanley Kubrick

Il avait 25 ans et c’était son second long-métrage. Stanley Kubrick s’y est fait les dents et un nom, avec un petit budget. Il a été le scénariste, le metteur en scène, le cameraman, le monteur et le producteur. Il garde tous les stéréotypes du film noir : mâle héros, femme fatale, gangster violeur. Que du simple.

Davey Gordon (Jamie Smith) est un boxeur sorti d’un ranch près de Seattle et qui a déjà gagné 88 combats. Mais, à son 89ème, il n’a plus la pêche, il se laisse battre par un Kid qui en veut. A la trentaine, il veut raccrocher, se ranger, s’installer, quitter la grande ville. Pourquoi ne pas retourner au ranch ou ses oncle et tante l’attendent ?

De son appartement tous rideaux ouverts, il observe sa voisine, tous rideaux ouverts, la blonde Gloria (Irene Kane). Elle est danseuse-partenaire, autrement dit entraîneuse dans un club de danse, et désirée ardemment par le tenancier Vincent Rapallo (Frank Silvera) qui en bon mâle des années 50, croit que tout ce qu’il veut est à lui.

Le soir de sa défaite sur le ring, retransmise sur les écrans de télé, Davey voit Gloria se faire malmener par Rapallo dans l’appartement d’en face. Le patron a bien vu que la danseuse en pinçait pour les bons muscles du jeune homme, alors que lui « est vieux et sent mauvais », comme elle le lui balance bêtement à la face. Une erreur de psychologie féminine. L’homme, atteint dans son orgueil, n’a plus qu’une idée en tête : humilier son rival et dompter la fille.

Davey se rend dans l’appartement de sa voisine, que Rapallo vient de quitter en voyant le boxeur s’apprêter à intervenir. Mais il doit pour cela monter l’escalier, passer sur le toit, et redescendre par un autre escalier : largement le temps pour le vieux de filer. Mais ni Gloria, ni Davey, ne perdent rien pour attendre. Le jeune boxeur apaise la jeune danseuse, qui lui raconte sa vie, sa mère morte lorsqu’elle lui donne le jour, sa sœur aînée Iris, qui ressemble à sa mère et préférée de son père, ballerine aérienne dont la carrière monte. Mais, à 13 ans, le père meurt à son tour et Iris « doit » se marier, seule façon pour elle d’assurer l’intendance avec sa sœur encore mineure. Elle n’a pas pleuré à l’enterrement du père et Gloria lui reproche de ne pas l’avoir aimé. Deux ans plus tard, Iris se suicide, laissant une lettre à Gloria en lui disant qu’elle l’a aimé, tout comme elle. Iris, prise de remords et désormais en âge, rend hommage à sa sœur par la danse. Sauf qu’elle n’a pas son talent et qu’elle n’a trouvé que ce petit boulot d’entraîneuse d’hommes dans un club de nuit.

Les deux jeunes, qui se sont ouverts l’un à l’autre, sans qu’on sache s’ils ont eu une relation plus intime, décident de partir ensemble de la ville. Pourquoi ne pas retourner au ranch ou ses oncle et tante l’attendent ? Nostalgie de la campagne, des relations tradis, de la vie simple. Gloria retourner au claque se faire payer sa dernière semaine de travail, tandis que Davey négocie avec son manager Albert (Jerry Jarret) le paiement de son dernier chèque en espèces. Tous doivent se retrouver en bas des marches du club de nuit.

Rapallo décide alors d’enlever Gloria de force et de faire tabasser Davey par deux sbires gangsters. Mais ils prennent Albert pour Davey et l’entraînent dans la ruelle et lui « cassent la tête », dérive qui n’était pas prévue. Davey, qui ne trouve personne au rendez-vous, revient à l’appartement de Gloria, de la fenêtre duquel il voit son propriétaire et la police qui le cherche pour le meurtre de son manager. Il décide alors de demander des compte à Rapallo et le suit en taxi à la sortie de son bouge. Il le soupçonne aussi d’être pour quelque chose dans l’absence de Gloria. Sous la menace d’un pistolet (genre Lüger), il se fait conduire à la planque et met en joue les deux malfrats.

Mais ses combats lui ont un peu embrouillé le crâne semble-t-il ; il en est resté un peu con car il laisse l’un des trois délier Gloria de sa chaise en la laissant entre lui – alors qu’il aurait dû se mettre derrière pour les surveiller tous. Il en est désarmé, tabassé, et entend dans sa demi-conscience que Gloria flatte Rapallo et lui déclare que Davey n’est rien pour elle, qu’elle ne le connaît que depuis deux jours. Une vraie pute. Rapallo emmène la fille tandis qu’un des sbires est chargé de tuer Davey. Mais il lui fait un croc en jambe et, toujours aussi con, se jette par une fenêtre, d’où il ressort à moitié assommé, avant de filer… dans une impasse, et de grimper sur un toit… sans issue. Poursuivi par Rapallo et un homme de main, ce dernier se fait une entorse en sautant d’un muret et seul Rapallo reste, avec son pistolet. Mais il le perd dans sa chute dans un entrepôt de mannequins de mode.

Grosse bagarre un peu ridicule avec les corps nus de femmes en plastique, que les deux mâles se jettent mutuellement à la face avant de saisir chacun une arme de Viking, l’un une hache, l’autre un croc. Davey, toujours aussi con, se prend un torse dans le torse au lieu de l’éviter (il avait largement le temps), laisse le vieux saisir la hache de pompier pourtant bien en évidence à sa portée, et trébuche aussi souvent que sur le ring. Un vrai ringard. Il réussit cependant in extremis à planter son croc dans le bide de Rapallo, le tuant net en « légitime défense ». Fin un peu rapide, c’est sa parole seule qui compte face aux flics, tandis que les sbires avouent être les meurtriers d’Albert.

Davey se retrouve à la gare avec sa valise pour le train de Seattle, sans espoir de voir Gloria venir avec lui, puisqu’elle l’a trahi devant Rapallo. Sauf que…

Une bonne action soutenue, malgré les caractères des personnages un peu caricaturaux et quelques invraisemblances. Davey n’est pas vraiment sympathique, il est plutôt perdu, ses rêves d’ado s’étant brisés sur la réalité de son peu de talent pour la boxe sur la durée. Gloria n’est pas vraiment sympathique, jalouse de sa sœur, se précipitant sans réflexion dans un métier avilissant, jouant des hommes en leur disant toujours ce qu’ils veulent entendre. Reste une histoire d’amour, le mythe agissant du cinéma. Et un Kubrick inventif, jonglant avec tous les métiers pour tenir son tout petit budget pour réaliser un grand film. Car il tient quand même, malgré les 70 ans passés.

DVD Le baiser du tueur (Killer’s Kiss), Stanley Kubrick, 1955 noir et blanc, avec Jamie Smith, Irene Kane, Frank Silvera, Jerry Jarrett, Mike Dana, BQHL Éditions 2023, doublé anglais, français, 1h04, €10,00, Blu-ray €18,03

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Le plus escroc des deux de Frank Oz

Un escroc peut-il en cacher un autre ? Le titre yankee, qu’on peut traduire par « sales pourris scélérats » laisse penser que, quelque soit le vernis, le mal est là.

Lawrence Jamieson (Michael Caine) est un escroc racé, aristocratique, qui ne vole que des femmes très fortunées pour lesquelles quelques centaines de milliers de dollars sont une bagatelle. Il se fait passer pour un prince d’un pays d’Europe centrale luttant contre le communisme soviétique, et soutenant des mouvements de résistance. Il joue de l’honneur, de la liberté, de la résistance. Son combat est noble, même s’il empoche la mise à titre personnel, et partage avec ses deux complices, l’inspecteur de police André (Anton Rodgers) qui le renseigne et l’appuie, et Arthur (Ian McDiarmid) son majordome. Tout le reste passe en Suisse, en liquide. Il vit dans une somptueuse villa de Beaumont-sur-Mer, près de Nice sur la côte d’Azur, avec vue directe et plage privée, et roule en Rolls. Le luxe.

De retour de Zurich en train, où il est allé à la banque déposer la forte somme dans son coffre, il observe au wagon restaurant un Américain draguer aux sentiments une femme d’une certaine aisance, mais sans plus. Il évoque sa grand-mère malade, et autres malheurs pleurards pour faire craquer la belle – qui lui donne deux mille francs. Lawrence sourit. Il a reconnu le petit escroc sans envergure, vulgaire et manipulateur. Freddy Benson (Steve Martin) se coule dans son compartiment vide et engage la conversation. Il ne sait pas se taire, il ne sait que se mettre en avant. L’acteur lui-même en fait trop, il en est souvent très agaçant, surtout au début. Il a fait le clown depuis son enfance et ne peut s’empêcher de tout ramener à lui. C’est un collant. Bien que Lawrence veuille se débarrasser de lui, Freddy s’accroche ; il sent qu’il y a un filon à Beaumont.

Après l’avoir tenté avec une jeune fille riche partant pour Portofino, puis fait arrêter pour escroquerie après qu’il ait pleuré pour l’opération de sa grand-mère puis qu’il se soit exhibé sur la plage en slip avec une autre devant un photographe, il le colle dans un avion, mais le sparadrap reste collé. Freddy est une engeance dont seule une solution radicale peut débarrasser. Mais ce n’est pas l’avis de Lawrence, trop sûr de lui, trop riche, trop affaibli. Il décide au contraire de le former pour qu’il puisse voler de ses propres ailes.

C’est alors une séquence comique où le singe apprend à faire les grimaces du grand monde, se vêtir correctement, tenir sa main dans une poche quand il le faut, jouer le nonchalant, se servir du champagne, marcher avec assurance et lenteur. Puis vient le moment de jeter l’oiseau hors du nid. Pour cela, le pari, ce jeu favori du Yankee toujours sûr de lui. Celui des deux qui parviendra à escroquer de 50 000 $ une femme aura gagné, et devra laisser la ville à l’autre.

Justement, une belle jeune femme vient d’arriver au Grand Hôtel, Janet Colgate (Glenne Headly), envoyée par la société de savon américaine. C’est la compétition. Lawrence joue en finesse en pariant sur les mêmes numéros à la roulette que la belle. Déception : il gagne gros et ne peut jouer son besoin de fonds pour ses résistants. Freddy survient en marin handicapé, sur chaise roulante, jouant son éternel besoin pleurard de se faire materner. Il joue et perd, mime le désespéré, ce qui incite Janet à s’intéresser à lui. Il lui raconte alors une invraisemblable histoire de paralysie psychosomatique, lorsqu’il a vu sa petite amie dont il était follement amoureux danser nue avec le producteur de l’émission de dance amateur qu’ils venaient de gagner tous les deux. Janet, bon public, le croit. Il dit avoir besoin de 50 000 $ pour se soigner auprès du meilleur psychiatre, le Dr. Emil Schaffhouse qui réside au Liechtenstein. Lawrence, évincé, y voit le moyen de revenir dans le jeu et se fait passer dans l’hôtel pour le docteur en question, à qui on délivre à haute voix un message. Janet l’aborde et le convainc de soigner le pauvre Freddy. Elle paiera elle-même ses honoraires.

Lawrence accepte et les invite dans sa villa, « louée » durant son séjour, dit-il. Sa technique consiste à provoquer psychologiquement le paralysé pour lui donner envie de vivre et de s’amuser comme eux. Ainsi surmontera-t-il son trauma et pourra-t-il remarcher. D’où la séquence danse et baisers, la riposte de Freddy par son chantage au suicide, l’intervention des marins (stipendiés). Janet avoue qu’elle n’est pas héritière des Colgate mais qu’elle a seulement gagné un concours, ce pourquoi elle séjourne tous frais payés dans cet hôtel de luxe. Lawrence est désarçonné et, ayant pour éthique de ne jamais escroquer les pauvres, tente de convaincre Freddy d’abandonner le pari. Ce dernier, avec la vulgarité avide du Yankee pour le fric, refuse tout net. Il dit être « tombé amoureux », probablement moins du corps que du portefeuille, mais il consent à détourner le pari des 50 000 $ vers qui couchera le premier avec elle.

Freddy convainc Janet que, si elle l’aime et qu’il peut avoir confiance, il s’efforcera de remarcher. Et ça marche (trop bien pour être honnête). Alors qu’il s’apprête à consommer son lot, Lawrence, assis dans un coin sombre de la chambre, applaudit. Freddy a gagné, il faut laisser Janet rentrer aux États-Unis. Il la conduit à l’avion. Mais Janet revient, poussée par mimétisme de Freddy à jouer le pot de colle. Elle surgit dans la villa de Lawrence, en larmes, et déclare qu’elle n’a pas pu partir, qu’elle avait besoin « de revoir Freddy une dernière fois ». Mais l’escroc lui a tout piqué, son argent du concours, le manteau de vison et les 50 000 $ en liquide qu’elle venait de recevoir comme convenu. Lawrence fait téléphoner à son inspecteur pour arrêter Freddy et reconduit Janet à l’aéroport en lui donnant de son coffre les 50 000 $ qu’elle n’aurait jamais dû faire venir. La belle remercie, puis au moment de monter sur la passerelle, revient vers lui pour lui rendre la serviette de cuir aux dollars en disant qu’elle n’en veut pas, qu’elle a passé ici un séjour qui lui laissera de bons souvenirs.

L’avion décolle, l’inspecteur André arrive en Renault 4L bleue avec Freddy en peignoir d’hôtel, menotté à l’intérieur. Il éructe que c’est Janet qui l’a volé intégralement, argent et vêtements, tandis qu’elle l’avait poussé sous la douche avant de faire l’amour promis. Il s’avère que cette Janet était escroc elle aussi. Dans la serviette rendue à Lawrence se trouvent non les dollars qu’il y avait mis, mais les vêtements de Freddy avec un petit billet signé le Chacal, remerciant pour ces bons moments. Philosophe, Lawrence se réjouit du bon coup, tandis que Freddy, avec sa vulgarité native, reste furieux de s’être fait duper.

Une semaine plus tard, tous deux contemplent la mer depuis la villa qui va être partiellement fermée pour l’automne et la fin de la saison. Freddy ne sait pas où il va aller. Survient alors un groupe de touristes bruyants, oisifs et argentés, issus d’un bateau de croisière mouillé près de la côte, avec Nikos (Louis Zorich) un riche armateur grec à leur tête. La guide est Janet, reconvertie en conseil immobilier, qui promet d’immenses propriétés en Argentine pour pas cher, avec Lawrence comme Argentin de référence. Après un silence stupéfait, Lawrence joue ce nouveau rôle, tandis que Freddy, sans un mot, se sent forcé de suivre.

Janet déclare avoir gagné 30 millions de $ sur l’année, mais que ce sont les malheureux petits 50 000 $ des deux compères qui l’ont le plus amusée. Elle les invite à voir grand, bien plus grand que ce qu’ils ont accompli jusqu’à présent. On sent la démesure de la vanité yankee, l’habitude native de conter « la belle histoire » et d’y croire, les « fausses vérités » qui surgissent naturellement. Comme si, dans le fond, les Américains étaient tous de « sales pourris scélérats » que seule la morale rigoriste puritaine peut dompter. Sous forme de comédie, c’est un portrait de la mentalité américaine de la fin des années 1990, le sommet des Etats-Unis avant les attaques humiliantes du 11-Septembre (pas vues, pas prévues) qui vont rabattre l’orgueil de la Grande puissance. Ce portrait fait de la vente – « l’art du deal » – une voie sans éthique et un but sans scrupule de toute l’existence, avec ses fabricants de tabac et son industrie pharmaceutique qui droguent et détruisent la santé, ses avocats et ses vendeurs de voitures qui mentent effrontément, ses promoteurs immobiliers et ses politiciens adeptes de la belle histoire et des fausses vérités.

Un film assez drôle, avec Michael Caine brillant et Glenne Headly époustouflante. Steve Martin est outrancier et suscite souvent le malaise tant il est « trumpien ».

DVD Le plus escroc des deux (Dirty Rotten Scoundrels), Frank Oz, 1988, avec Michael Caine, Steve Martin, Glenne Headly, Anton Rodgers, Barbara Harris, MGM 2004, doublé anglais, français, allemand, espagnol, italien, 1h50, €18,24, Blu-ray €11,60

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Opération Tonnerre de Terence Young

Encore un bon James Bond avec Sean Connery. Évidemment, nous sommes dans les années soixante, avec tout le décalage de ce qui ne se dit, ni ne se fait plus entre hommes et femmes, entre Blancs et Colorés. Mais c’était l’époque, et elle était au luxe et à l’aventure. Les « pays libres » luttaient contre les « méchants », l’URSS d’abord, mais aussi les groupes organisés qui profitaient de l’entre-deux. Ian Fleming, auteur des livres d’espionnages mettant en scène James Bond, imagine le Spectre, une organisation internationale terroriste qui extorque, fait chanter, vole et vend au plus offrant.

Ici, rien de moins que de voler deux bombes nucléaires de l’Otan, avec détonateurs et codes, pour en demander une rançon de 100 millions de £, le dollar n’apparaissant pas comme intéressant à l’époque. Curieux que les militaires fassent voler un bombardier d’entraînement » avec des bombes réelles, prêtes à être amorcées, mais c’est pour le film. Le bombardier stratégique anglais Avro 698 Vulcan B.2 a été utilisé par la Royal Air Force de 1953 à 1984. Il était capable d’emporter une bombe de 4 500 kg à 1 500 km à la vitesse de 925 km/h et à une altitude de 15 240 m. Il ressemblait à une aile volante, avec quatre réacteurs Olympus 301 côte à côte dans l’emplanture des ailes.

Frissons, menaces sur le monde, filles superbes, plages et plongée à Nassau, Sean Connery en pleine forme à 35 ans, actions vigoureuses, en font un bon film de divertissement. Peu de casino et peu d’alcool, pour une fois. Et quasiment pas de tabac. Un film sain.

James Bond (Sean Connery) assiste à l’enterrement du colonel Jacques Bouvard, assassin de deux agents britanniques et numéro 6 du Spectre. Sa veuve en voiles noirs retourne en son château mais… elle a le tort d’ouvrir la porte elle-même, comme un homme. Bond sait alors qu’il s’agit du colonel déguisé, qui a joué sa mort pour disparaître. Dans la bagarre, il le tue au tisonnier. Il échappe aux sbires accourus au bruit en Jetpak, un réacteur dorsal qui lui permet de rejoindre son Aston Martin D85 et la fille qui l’accompagne.

Pendant ce temps, le numéro 2 du Spectre (Adolfo Celi) expose au numéro 1, toujours dans l’ombre, avec son chat angora blanc sur les genoux qu’il torture de caresses, son plan pour extorquer 100 millions de £ au gouvernement britannique. Il s’agit de remplacer un copilote commandant du bombardier par un homme à eux, grassement payé 100 000 £, à l’aide de quelques rectifications esthétiques, de neutraliser le vrai copilote François Derval, puis d’introduire un gaz mortel dans le circuit de pressurisation avant de piloter le Vulcain sous les radars jusqu’à une portion de côte où il pourra amerrir, couler, et être camouflé sous un grand filet imitant un parterre d’algues. Les bombes seront récupérées par un planeur sous-marin et par des plongeurs du Disco Volante, le navire d’Emilio Largo alias Spectre numéro 2,, au large des Bahamas. Ce qui est fait, le faux Derval (Paul Stassino) y laissant la vie car trop gourmand en réclamant plus.

Par hasard, James Bond était dans le même centre de remise en forme où le vrai Derval a été amené en ambulance, visage bandé et déjà mort. Intrigué, James quitte la kiné, sa partenaire de baise qu’il a convaincu par sa « galanterie » aujourd’hui qualifiée de « viol » – pas le moins – et va voir le corps. Dégageant les bandages, il photographie de mémoire le visage, sans savoir qui il est.

Il le saura bientôt, une fois que Spectre aura envoyé un message sur bande magnétique avec ses menaces et ses exigences. Tous les Double zéro sont convoqués par le Premier ministre, représenté par son ministre de l’ Intérieur, pour agir et trouver les bombes, qui risquent d’exploser n’importe où, avant l’expiration de l’ultimatum. 007 est envoyé au Canada, mais il plaide pour Nassau, où il fait plus chaud, où les filles sont plus sexy et plus ardentes – et où surtout il a repéré Domino, la sœur de François Derval qu’il a reconnu sur une photo du dossier.

Sur place, en slip et masque de plongée, il ne tarde pas à « prendre contact » directement avec Domino (Claudine Auger), qu’il « sauve » d’une jambe coincée dans un massif de corail. Il apprend surtout qu’elle est la maîtresse du patron du Disco Volante, Largo, soupçonné d’appartenir au Spectre. Une preuve en est donnée lorsqu’il vient plonger de nuit pour examiner le Disco Volante ; il repère une trappe qui s’ouvre sous la mer. Mais il est repéré par les gardes qui le grenadent pour le tuer. Il s’échappe habilement en faisant croire, par son équipement de plongée qui lâche ses bulles, qu’il est crevé. Mais Q lui a donné un gadget de respiration par la bouche qui lui permet de tenir quatre minutes, et il s’en sort.

Largo encourage Domino à flirter avec Bond pour le retarder, et l’invite même à sa villa pour dîner, un repaire bien gardé où il a aménagé une piscine à requins. Il fait disparaître sous les crocs des squales tous ceux qui le gênent ou sont incapables, à la Trump (« vous êtes viré ! ») Ainsi de l’agent chargé d’espionner Bond et qui se fait prendre. Bond n’hésite pas à danser avec la belle rousse Fiona (Luciana Paluzzi), tueuse du Spectre, puis à coucher avec elle. Au moment de partir, elle l’enlève à l’aide de quatre sbires. Mais l’agent 007 profite du Junkano, un genre de carnaval à Nassau, pour s’échapper. Fiona le retrouve dans un dancing mais elle est tuée par l’un des sbires qui visait Bond mais que celui-ci a aperçu à temps.

L’ultimatum du Spectre va expirer, et toujours rien. Les Anglais s’apprêtent à payer, les Américains restant toujours en retrait. Mais Bond, aidé de l’agent de la CIA Leiter (Rik Van Nutter) qu’il connaît, finissent par repérer l’épave camouflée du Vulcain sur un fond marin. Les bombes ne sont plus dessous, évidemment. Il trouve le cadavre du faux Derval, toujours attaché à son siège, et prend sa montre et sa plaque. Il va la montrer à Domino et lui expose la situation, lui proposant de venger son frère. Elle va donc rejoindre Largo sur le Disco Volante avec le compteur Geiger de Q. Découverte par Largo, il la torture sur les seins en alternant brûlures de cigare et glaçons, pour faire durer le plaisir. Il la laisse ligotée sur son lit, dans sa cabine, elle jure de le tuer.

Bond découvre l’endroit où Largo planque ses équipements de plongée, et se fait passer pour un homme de l’équipage. Il suit la bande vers la cache des bombes, dans une grottes sous la mer, mais est enfermé parce que découvert. Il réussit à s’en sortir une fois de plus grâce aux gadgets de Q et est récupéré par Leiter en hélicoptères des Garde-côtes. Comme l’injectif est Miami, la Marine américaine est dépêchée et des hommes-grenouilles de combat sont parachutés depuis le ciel pour intercepter les plongeurs de Largo et sa bombe. Scène épique à la Bruegel où des corps à corps sans fin s’enchevêtrent entre noirs méchants et rouges gentils. Chacun se trucide allègrement au harpon, au poignard, en s’arrachant les masques. Bond évolue là-dedans comme un requin, donnant ici où là un coup de poignard. Il vise Largo, mais celui-ci parvient à s’échapper pour joindre le Disco Volante.

Pris en chasse, le navire se coupe en deux, la partie avant se transforme en hydrofoil Supramar PT20 et fonce pour distancer les lourds navires de guerre. Les hélicos ou l’aviation aurait fait mieux, mais les Yankees sont un peu lourds et n’ont pas encore appris à vraiment se battre. Bond a réussi à monter à bord et se bagarre avec Largo et ses sbires. Il va être descendu lorsque Domino le tire de ce mauvais pas par un coup de harpon en plein cœur de son tortionnaire. Exit Spectre numéro 2. Son cadavre s’affale sur les commandes et précipite le bateau sur les récifs, où il explose.

Bond et Domino se sont jetés à la mer avant, et sont récupérés par un Boeing B-17 à moustaches. Cet avion de sauvetage dans la marine américaine est équipé d’un système à crochet qui remonte les personnes attachées par un harnais à un ballon gonflable. Cette fois, pas le temps de passer du torride bon temps dans le canot, l’avion est là très vite, et les amants remettent « ça » à plus tard, une fois les tortures guéries.

DVD Opération Tonnerre (Thunderball), Terence Young, 1965, avec Sean Connery, Claudine Auger, Adolfo Celi, Lois Maxwell, Luciana Paluzzi, Amazon MGM Studios 2020, doublé français, 2h05, €9,99, Blu-ray €14,99

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Business oblige de Jan Egleson

Tiré du roman du même nom du britannique Simon Brett, paru en 1984, ce film à l’humour noir vilipende la perte de l’humanisme portée par la technique. Dans les années 1980, « l’efficacité » (efficiency) exigée par la course à la rentabilité avait saisi les entreprises. Les ordinateurs de bureau venaient de faire leur apparition (dix ans avant la France, j’en témoigne). Le personnage principal du film, Graham Marshall (Michael Caine) en est la victime.

Il est le directeur-adjoint du marketing d’une grande boite de publicité et guigne le poste de directeur, prochainement libéré par la mise à la retraite de son patron George Brewster (John McMartin). Sa femme Leslie (Swoosie Kurtz) est avide de plus de fric, une caricature d’épouse américaine égocentrique qui ne fout rien d’autre que de se pomponner et muscler son corps avec « des appareils ». Elle a pour cela acheté un « escaladeur », un truc inutile qui mime la montée des escaliers (sans la descente). A chaque fois qu’elle le met en route, cela fait sauter les plombs de la baraque, d’apparence cossue mais le système électrique en ruines ; il faudrait tout changer, et pour cela avoir du fric. Leslie reproche continuellement à son mari son manque apparent d’ambition et de volonté, ce qui l’agace prodigieusement.

Hélas ! Graham, trop assuré de succéder à George, ne voit pas monter un jeune loup aux dents longues (pléonasme), Bob Benham (Peter Riegert). Il n’est pas plus compétent, mais il ose plus et utilise les nouveaux outils informatiques, donc il séduit par sa radicalité le haut patron qui voudrait faire bouger les choses, car si l’on ne bouge pas, on décline. Tropisme bien yankee que cette bougeotte pour la bougeotte, déjà en germe dans les années Reagan. George apprend à Graham qu’il n’a pas été choisi pour lui succéder, et il est dévasté. En attendant le métro, il est pris à partie par un mendiant collant qui le harcèle pour être « généreux ». A-t-on été « généreux » avec lui, aujourd’hui ? La société est impitoyable et l’homme est un loup pour l’homme. A chacun de faire son trou, le mendiant n’a qu’à aller solliciter ailleurs. Comme il insiste en le prenant par la cravate, Graham le repousse et la loque passe sous la rame de métro qui entre bruyamment en station. Il ne l’a pas voulu, mais cela s’est fait. Il est étonné que la foudre ne le réduise pas en cendres ; il se demande pourquoi cela ne lui fait au fond ni chaud, ni froid.

Il se dit que c’est la nouvelle façon d’agir dans la société américaine de son temps, et que se laisser faire est se rendre esclave des décisions arbitraires des autres. Pour se venger de ceux qui lui en veulent, il va planifier leur mort. Comme il a failli être électrocuté par le système électrique de la cave, il « apprend » à son épouse Leslie à réparer les plombs elle-même et « aménage » le cour-circuit inévitable lorsqu’elle va y toucher. Lors d’un déplacement à San Francisco pour assister à une conférence sur les méthodes de rentabilité que son nouveau patron Bob lui a imposé, Leslie monte sur son escaladeur aussi snob qu’inutile, fait sauter les plombs, descend à la cave les remettre, et se prend une décharge létale. Ce n’est pas Graham le coupable, mais la cave qui se rebiffe face à l’écervelée : premier succès. Le lieutenant de police Laker (Will Patton) se pose quelques questions, mais l’alibi du mari est très solide, et aucune preuve matérielle n’existe.

Bob les avait invités un week-end, Graham et Leslie, pour faire un tour sur son voilier, tout fier de présenter sa réussite : gros salaire, belle maison de campagne, hardi bateau, épouse mannequin. Cette vanité met en rage Graham, qui projette sa mort. Il la planifie méticuleusement en prenant la carte de location de voiture d’entreprise qu’a George, lorsqu’il le ramène bourré chez lui après son pot de retraite. Il se procure auprès du grouillot affecté au courrier des somnifères pour endormir sa maîtresse Stella (Elizabeth McGovern), qui en pince pour lui après la mort de sa femme. Il se rend au bateau de Bob et piège le roof en allumant le gaz à l’intérieur et en collant deux allumettes à friction sous l’ouverture soigneusement fermée – ce qui déclenchera inévitablement l’explosion. Il élimine ainsi d’un coup son patron et l’informaticien inutile qu’il lui a imposé dans son bureau.

Mais il est trop confiant. En rendant la voiture de location, il oublie son briquet plaqué or que lui a offert George, afin qu’il ait toujours du feu pour allumer le patron lorsqu’il sort un cigare. Le tort de George a été d’être toujours conciliant ; la nouvelle société impitoyable exige la force, pas la bienveillance ; l’égoïsme sacré, pas le travail en équipe. Déjà Trump pointait sous Reagan. Résistez, et vous êtes considéré par le tycoon ; pliez, et vous êtes considéré comme un p’tit con. Bob éliminé, le patron propose « à titre provisoire » le poste de directeur à Bob. Il le saisit et joue le jeu : il propose d’éliminer une bon tiers du service, car trop de gens sont inutiles selon lui, ce qui plaît beaucoup au patron. Lequel n’a pas de bateau mais indique, en passant, qu’il pilote un avion lors de ses loisirs. Cela donne des idées au désormais ambitieux Graham Marshall. Il le fera sauter en plein vol pour prendre sa place.

Pendant ce temps, le lieutenant de police Laker poursuit son enquête, inquiet de voir les morts se multiplier autour de Marshall. Mais il n’a pas de preuve. Leslie confirme que Graham était bien avec elle la nuit où le bateau a été préparé avant de sauter, qu’ils ont couché ensemble et qu’elle s’est réveillée à son côté, la tête pâteuse et ne se souvenant de pas grand-chose. Laker lui laisse sa carte au cas où. Et, de fait, elle s’aperçoit que Graham a perdu son briquet plaqué or bien reconnaissable ; elle se rend compte aussi que l’objet réapparaît dans un courrier de la société de location d’autos adressé à George, trouvé sur le tableau de bord. Elle sait donc que Graham lui a menti et contacte Laker. Mais Graham l’a vue et la suit dans le métro. Sur le quai, il la confronte et… pour éliminer tout témoin, va-t-il la pousser comme le mendiant ? Je vous laisse deviner. Au même moment, George qui n’avait pas reconnu avoir loué la voiture, et déprimé par sa mise au rebut, avale la boite de somnifères que lui a laissé Graham.

Un bon thriller, avec une fin immorale, ou plutôt dans la nouvelle morale des loups de la finance nés avec les années 80 (y compris en France). Tout pour ma gueule, piétinez les concurrents, séduisez les patrons pour mieux les enfoncer et prendre leur place, que le plus égoïste et celui qui ose le plus gagne. L’humanisme ? Vous rigolez, c’est pour les midinettes et les lâches. Place aux « affaires », au fric, au pouvoir. Tout est bon pour la gagne : « couchez, soudoyez, éliminez » ! On dirait une pub pour eau minérale, la nouvelle pureté santé. Mais c’est cela, la vie à la mode yankee : être le plus fort et écrabouiller tous ceux qui se mettent en travers de vos désirs. Réjouissant…

DVD Business oblige (A Shock to the System), Jan Egleson, 1990, avec Michael Caine, Swoosie Kurtz, Elizabeth McGovern, Peter Riegert, Elephant Films 2026, doublé anglais, français, 1h25, €16,99, Blu-ray €19,99

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Les Barbouzes de Georges Lautner

De l’ironie à la française pour contrer le sérieux élitiste des films d’espionnage à la James Bond. Nous sommes en 1964 et le Général est président de la France. On ne rigole pas avec le prestige de la France, ni avec les armes. Les États-Unis ont conçu en premier la Bombe (grâce aux savants anglais et juifs allemands exilés), très vite suivis par l’URSS (grâce aux espions juifs communistes aux USA) ; la France a suivi sa voie propre, réussissant à faire exploser une bombe A en 1960 au Sahara (malgré les bâtons dans les roues des Américains). En 1964 décolle le premier Mirage IV de la force nucléaire stratégique.

C’est dans ce contexte d’actualités que Georges Lautner réalise ce film, avec les dialogues savoureux et percutants de son compère Michel Audiard. On retient encore le « caltez, volailles ! » de Lagneau face aux loups étrangers, un quatuor de barbouzes qui convoitent la jolie veuve Amarante (Mireille Darc). Le film est soutenu par une brochette d’acteurs connus, très en verve, avec chacun une personnalité marquante. Francis Lagneau (Lino Ventura) est le faux cousin du défunt, Benard Shah (Robert Secq), un marchand d’armes libanais décédé comme feu le président Félix Faure d’épectase. Hans Müller (Charles Millot) est le faux psychanalyste allemand de RFA qui suivait le petit Shah, son patient décédé. Boris Vassilieff (Francis Blanche) est son faux frère de lait soviétique, élevé avec lui « à Odessa près de la mer » (alors qu’il a été élevé à Téhéran où il n’y a pas la mer (« conception bourgeoise de la géographie », rétorque le fanatique). Enfin le faux confesseur suisse Eusebio Cafarelli (Bernard Blier), au nom de cafard de sacristie, tout en componction.

Tous sont des barbouzes, autrement dit des espions déguisés. D’où le terme, issu des fausses barbes, en général utilisées. Ici, on reconnaît les barbouzes dans le hall d’un grand hôtel parce qu’ils portent tous des lunettes noires… à l’intérieur (comme Catherine Deneuve, que j’ai vue ainsi à Paris en plein hiver grisaille). Les espions convoitent, pour leurs gouvernements, les brevets sur des armes atomiques détenus par le marchand d’armes décédé. S’y ajoute, pour faire bonne mesure, le vrai Américain O’Brien (Jess Hahn), fort de ses dollars et de son paiement « cash », qui veut tout emporter par la force du deal. Et le nouveau défi des Chinois qui grouillent dans les passages secrets du château et se lèvent comme une seule bande de rats sous l’effet d’un son électronique.

Chacun en prend pour son grade. Le Français en séducteur viril et paternaliste, voué au Général jusqu’à se marier une seconde fois. L’Allemand en être froid et scientifique outré qu’on ne l’aime pas et qu’on s’étonne de ses roses chimiques « en vénélite compressée, inaltérables à l’eau de mer, antimagnétiques, fluorescentes et ininflammables ». Le Russe lyrique et sadique, surnommé Trinitrotoluène pour son expertise en explosifs, qui ment comme il parle et fait ses coups en douce. Le Suisse italien faux-cul comme un curé, poli comme un hypocrite, écoutant tout le monde en posant des micros partout.

Donc, décès du marchand au bordel chic parisien où la maîtresse informe l’Élysée. Effervescence codée de l’annonce : « le petit shah est mort », tiré de l’École des femmes de Molière, comme de la chanson Les Vieux de Brel en 1963 (l’année d’avant le film), qui singe les messages de la Résistance. Lagneau, qui devait partir en vacances avec bobonne à la mer (avec un petit bateau à voile pour faire mumuse sur l’eau), est sommé par son chef du SDECE, le colonel Lanoix (Noël Roquevert) de se convertir en ce bon cousin Ludo et d’aller séance tenante accompagner le corps du défunt en son château de Bavière, où il est censé être mort naturellement. Lagneau a en effet cette double casquette de se présenter selon ses missions comme Petit Marquis ou Belles manières, ou en Bazooka ou Belle châtaigne. Il manie également la séduction sur les femmes avec le bourre-pif sur les hommes. Il rencontre la belle veuve, sexy dans son bikini de deuil noir, un voile transparent sur le reste. Puis les autres, qui arrivent comme attirés comme des mouches sur le beau tas de secrets odorants.

C’est alors une nuit de barbouzes, chacun tentant de supprimer l’autre, soit par un lustre Damoclès de poignards acérés au-dessus du lit, soit par un scorpion dans les draps, soit par une douche d’acide, soit par une chasse d’eau explosive. Hilarant, d’autant que chacun se méfie et s’en sort. Ils se retrouvent tous au petit-déjeuner, comme si de rien n’était, servis par des domestiques en culottes tyroliennes et de belles teutonnes blondes asservies aux vainqueurs depuis la guerre. Amarante fait semblant de ne rien savoir, elle élude la question de l’héritage et de l’argent, ce qui énerve Lagneau, pressé de conclure. Il tente de chasser les autres avec son « caltez, volailles ! » Mais les trois mettent en scène une épilepsie du Russe à l’aide d’un infâme morceau de savon, ce qui « oblige » le médecin allemand et le confesseur suisse à rester pour l’assister. Mais tous ces Européens se liguent contre le Yankee insistant, vaniteux et sûr de lui avec ses dollars, pour le bouter hors du salon par la fenêtre, où il atterrit dans les douves. A cette époque gaullienne, les États-Unis peuvent aller se faire foutre.

Ce sont les Chinois qui émergent des souterrains, trucidant au silencieux (pump ! pump !) les domestiques un par un, pour tenter d’avoir le quatuor. Mais les barbouzes se méfient et ripostent. Lagneau combat quatre karatékas. Cafarelli et Müller font un Fort Alamo face à la horde jaune qu’il descendent en tas devant leur barricade de meubles.

Après le massacre, Lagneau parle avec Amarante dans sa chambre, où elle gît nue sous son drap à peine remonté sur sa poitrine. Son vrai nom est Antoinette Dubois et elle a été élevée sur la Butte ; un peu pute un temps avant de rencontrer la fortune. Ils se découvrent des points communs et lui en profite pour écraser les micros gros comme des doigts posés par Cafarelli et Vassilieff. Cette chasse aux micros est désopilante ; ils se trouvent déguisés en fleurs (une rose sur un tronc d’arbre !), coulés dans une bougie, dissimulés derrière une tenture, dans une pomme d’arrosoir. L’écoute est le premier métier de l’espion et Lagneau écrase tout de sa grosse patte. Il parvient à convaincre Amarante de servir son pays et de céder les brevets à la France, sans contrepartie (sauf le mariage, qu’il lui promet bein que déjà marié).

Ils laissent donc les barbouzes au château et partent en voiture prendre l’avion pour Lisbonne, plaque tournante de l’espionnage international, où les brevets se trouvent à l’abri dans le coffre d’une banque. Lesdits barbouzes tentent de les suivre, mais les autres véhicules ont été sabotés et soit ils sautent, soit ils terminent dans la rivière. A Lisbonne, le répit est bienvenu… sauf que la femme ne peut s’empêcher de commander une malle de vêtements du château à livrer à l’hôtel, elle qui est partie « sans rien ». Cette faute, malgré sa lecture d’un manuel du parfait espion par le colonel Rémy, chef du renseignement résistant durant la guerre, permet aux barbouzes – et à l’Américain obstiné – de les retrouver. Grosse bagarre où les portes et les armoires sont défoncées.

Il faut donc fuir et conclure par un retour en train sur Paris. Comme dans Agatha Christie et James Bond, les choses ne vont pas se passer facilement. Une porte ouverte sur la voie permet le comique de répétition des barbouzes qui se balancent l’un après l’autre, pour atterrir sans dommage près de la route, où la péniche américaine les fait monter – sauf O’Brien qui, ayant perdu ses lunettes, n’est pas reconnu par son chauffeur ni son garde. Lagneau veille sur sa brebis, mais « doit » sortir un moment, car elle a vu des barbus : « Un barbu c’est un barbu, trois barbus c’est des barbouzes ». Amarante en profite pour vendre la mallette de brevets à l’Américain contre un chèque de 4 millions de $. Mallette qu’elle est sûre de voir récupérer par son protecteur, mais elle aura quand même « quelque chose à se mettre » aux Bahamas (où on vit quasi à poil toute la journée).

Tout est bien qui finit bien, la France a gagné, la fille aussi, Lagneau devient bigame et les barbouzes sont déconfits. On a bien ri. J’ai toujours beaucoup aimé ce film, pas aussi connu que Les tontons flingueurs, mais franc et direct dans son ironie.

DVD Les Barbouzes, Georges Lautner, 1964, avec Lino Ventura, Francis Blanche, Bernard Blier et l’actrice Mireille Darc, Gaumont 2005, français, 1h45, €8,07, Blu-ray €11,69

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Au service secret de Sa Majesté de Peter Hunt

Bond à part, c’est le seul film où James, le héros zéro (07), est incarné par un Australien de 29 ans inculte, mais musclé taille mannequin (George Lazenby). Le plus jeune des Bond, mais pas le meilleur, bien que le film soit bon. Il s’agit en effet, pour cette réalisation qui reprend le onzième roman de Ian Fleming, de sauver une fois encore le monde du SPECTRE, en la personne d’un immonde Blofeld qui le menace d’une guerre biologique. Son « virus Omega » stériliserait les plantes et les animaux, peut-être plus tard les humains si « l’ONU » (c’était encore la mode du « Machin ») ne cédait pas.

Ernst Stavro Blofeld (Telly Savalas), au nom levantin et au faciès louche, se veut « comte » de Bleuchamp, ce qui fait mieux en société que celui que la naissance lui a donné. Il sollicite pour cela le Centre héraldique de Londres, qu’il soudoie largement, afin de se faire confirmer son titre, (faux) documents à l’appui. Le MI6 traque le SPECTRE depuis plusieurs films, et Bond a été chargé de le retrouver mais il n’y arrive pas au bout de deux ans. Il faut dire qu’il a la belle vie, suites de luxe, champagne millésimé Krug 1957, Aston Martin DBS et jeu au casino.

Sur une route au sud du Portugal, il est doublé par une Mercury Cougar XR-7, péniche américaine sport conduite par une jeune et belle fille nommée Tracy (Diana Rigg). Elle fonce jusqu’au bord de la mer et s’élance toute habillée dans les vagues en vue clairement de mourir. Bond, qui aime les belles et jeunes filles, la sauve de la noyade. Il est vite entrepris par deux sbires obtus, dont un gros Noir qui cogne fort, et fait de son mieux pour s’en sortir. La belle reprends ses esprits et fuit dans son auto. Le soir, au casino du grand hôtel, Bond la rencontre au casino, où elle joue seins au balcon sans avoir les moyens de payer sa perte, et lui sauve une nouvelle fois la mise. Il apprend qu’elle est en fait comtesse Di Vicenzo et fille unique du parrain corse, alors la plus grosse mafia du continent. Les sbires de l’après-midi l’attendent dans sa chambre, mais Bond s’en débarrasse. Il va ensuite dans celle de la fille, qui lui a donné rendez-vous, et ils font l’amour. Au matin, elle n’est plus dans le lit.

En quittant l’hôtel après avoir réglé sa note, James Bond est menacé d’un pistolet pour suivre les sbires, qui ne le lâchent pas. Ils l’emmènent au père, Marc-Ange Draco (Gabriele Ferzetti), qui lui propose d’épouser sa fille, dépressive et indomptable. « Il lui faut un mâle », dit-il avec un superbe machisme d’époque. En ado rebelle, Tracy refuse le cadeau de son père ; quant à Bond, malgré le chèque promis de 1 million de £, il préfère sa « liberté » d’homme d’action, avec à nouveau un superbe machisme d’époque. Le plus drôle est qu’ils vont se marier à la fin, se promettre de faire ensemble « trois garçons et trois filles », avant que le drame inévitable (pour la suite des romans comme des films) ne se produise.

Bond propose plutôt à Draco de lui fournir des renseignements sur l’endroit où se terre Blofeld, et le mafieux accepte ; Tracy se fera à Bond, elle est déjà attirée par son côté plus fonceur qu’intello. Lors de son anniversaire – 50 ans – organisé lors d’une fête des taureaux au Portugal, où les jeunes lestes défient les taurillons dans une arène, Draco est sommé par Tracy de donner les renseignements sans aucune condition de mariage. Draco livre alors à Bond le nom d’un avocat de Berne, avec qui Blofeld a eu des relations. James Bond, avec l’aide de l’agent Campbell (Bernard Horsfall), va cambrioler en pleine journée le coffre de l’avocat et photocopie les documents concernant Blofeld. Dont une lettre sollicitant le Centre héraldique.

M du MI6 (Bernard Lee) s’entend avec sir Hilary Bray (George Baker), auquel le Bond du film ressemble un peu, en moins sportif. C’est auprès de lui que James Bond apprend la devise de sa famille comtale : « le monde ne suffit pas ». Il prend le rôle de sir Hilary pour aller rencontrer Blofeld et examiner les documents à l’appui de sa demande. Il est conduit à plus de 2900 m d’altitude au Piz Gloria, piton perché privatisé et gardé par une milice armée, dès sa descente du train de Berne. C’est Irma Bunt (Ilse Steppat), une Suissesse allemande à l’accent à couper au couteau, qui commande l’opération, en Mercedes noire comme les nazis. Blofeld est un « scientifique » censé mettre au point un traitement des allergies par hypnose. Il en profite pour concocter ses virus dangereux, tout comme aujourd’hui un vulgaire labo chinois.

Bond/Hilary est bien accueilli et logé dans une suite où il doit appuyer sur un bouton pour faire ouvrir la porte ; il n’a aucune liberté d’aller et venir. Il est convié à l’apéritif dans une volière de jeunes filles de toutes nationalités, douze comme les apôtres, chargées de porter la Bonne parole à travers le monde, venues là pour se désensibiliser de leurs allergies. L’Anglaise Ruby (Angela Scoular) en a une contre les poulets, ses parents possédant un élevage qui, depuis l’enfance, lui sort par les yeux. Grâce à la suggestion hypnotique, et quelques médicaments, le professeur Blofeld réussit à lui faire remanger du poulet, aimer l’odeur des poulets, désirer caresser les poulets… En attendant, elle entreprend Bond, déguisé en Écossais avec kilt, en lui écrivant au bâton de rouge à lèvres son numéro de chambre sur la cuisse nue. Ce qui lui « donne des raideurs », comme il l’avoue à la kapo Bunt. Plus tard, dans la chambre de la fille qui l’a invité à la baiser, on découvre, alors qu’il l’enlève, que « c’est vrai ce qu’on dit sur les kilts ». Bond a trouvé comment court-circuiter le mécanisme électrique de la porte avec un coupe-papier, et peut entrer et sortir à son gré. Il se fera une seconde jeune fille très demandeuse, mais trouvera Bunt à la place.

Blofeld, alias Balthazar Comte de Bleuchamp, a découvert que le faux Hilary n’était pas insensible aux jeunes filles, comme tout Anglais bien né devrait l’être – dont le vrai Hilary – et qu’il a mal situé les pierres tombales des Bleuchamp en Suisse. Enquête faite, favorisée par la capture et la torture de l’agent du MI6 qui a escaladé la paroi pour prendre contact avec Bond, le faux sir H est maîtrisé et emprisonné dans le local technique du téléphérique. Blofeld lui a révélé ses plans, menacer le monde d’une vaste épidémie, dont les donzelles seront en toute innocence, les vecteurs grâce à un spray cosmétique, contenu dans leur « cadeau » de Noël avant de les relâcher dans la nature. Un message transmis par radio leur intimera l’ordre de le diffuser, après leur conditionnement hypnotique.

Bond utilise les câbles du téléphérique pour sortir de son local, puis emprunte des skis et une tenue pour descendre tout schuss vers le bas. Hélas, il a été vu par les gardes et est poursuivi par une horde armée. Il en élimine quelques-uns dans les arbres, puis dans le précipice, avant de rejoindre le village où une fête de Noël rassemble une foule joyeuse et avinée. Il est poursuivi par la Bunt et ses sbires en vestes orange, mais rencontre Tracy, venue se griser en Mercury. Elle l’emmène dans une folle course pour échapper à la Mercedes noire bourrée de méchants, et s’immisce sur une piste de stock-cars sur glace, qu’elle perturbe suffisamment pour pouvoir s’échapper. Tout se termine à la nuit dans une grange, sous une tempête de neige. La comtesse accepte d’épouser Bond. Au matin, tout recommence, descente à ski des sbires, menés cette fois par Blofeld. Il déclenche par un tir de fusée une avalanche qui ensevelit une bonne part de ses hommes, mais aussi Bond et la fille. Celle-ci est récupérée inconsciente tandis que Bond est réputé mort.

Fausse joie, Bond est vivant, et décidé à reprendre Tracy. Le MI6 « a des ordres », il ne fera rien. Bond décide alors de privatiser sa croisade. A l’aide de Draco, qui veut récupérer sa fille unique, il affrète trois hélicoptères bourrés d’hommes armés pour prendre d’assaut la base d’altitude de Blofeld et la faire sauter. Tracy a été reprise saine et sauve par son père en hélico. Le chef s’enfuit en bobsleigh et Bond le suit, tandis que le Piz explose. Blofeld est arrêté net par une branche d’arbre en pleine gorge, et laissé pour mort.

Fausse joie, on le voit à la fin au Portugal conduire une grosse Mercedes 600 à moteur V8 qui dépasse l’Aston Martin de Bond, après son mariage avec Tracy. La Bunt tire. Ugly end. Une tension efficace de fin, comme tout le long du film, qui préfère cette fois l’action aux gadgets.

DVD Au service secret de Sa Majesté (On Her Majesty’s Secret Service), Peter Hunt, 1969, avec George Lazenby, Diana Rigg, Geoffrey Cheshire, Virginia North, Yuri Borienko, MGM Ultimate édition 2008 avec DVD de bonus, doublé anglais, français, 2h16, €10,15, Blu-ray €16,96

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Albert Simonin, Du mouron pour les petits oiseaux

Un roman de truand, conté avec ironie dans la langue verte des années 50, pas trop difficile à comprendre cependant encore aujourd’hui. Rappelons que Simonin a été l’auteur du roman qui a donné le film culte Les tontons flingueurs. Né en 1905 dans le quartier populaire de La Chapelle à Paris, il travaille comme commis à 12 ans, est orphelin à 15 ans et journaliste sportif à L’Intransigeant, quotidien populaire né à l’extrême-gauche et qui vire de plus en plus à droite, publiant en 1934 une interview de M. Hitler (cette dérive ne vous rappelle-t-elle pas nos années 2000 ?). Après avoir été un temps taxi, il entre sciemment en 1940 – à 35 ans – dans la presse collabo et assiste Henri Coston, complotiste et antisémite. Simonin sera condamné à 5 ans de tôle à la Libération. Cette période lui apprend la langue des truands, qu’il va exploiter dans des romans entre social et policier, distillés jusque dans les années 70.

Monsieur Armand, truand repenti depuis treize ans, est propriétaire d’un immeuble de cinq étages (sans ascenseur) « en part de Brie », rue (imaginaire) de La Fontaine-des-Prés, à Ménilmontant. « Vu qu’elle débouche sur un escalier à flanc de coteaux, question circulation, c’est l’artère peinarde. Un bon pavé centenaire, bossu à pas croire, décourage encore les conducteurs d’engins mécaniques de s’y engager. Le jour, les mouflets y mènent des corridas terribles, la nuit tombée, dès le printemps, les frotteurs juniors du quartier, utilisant au mieux la pénombre des porches, viennent s’y essayer à d’autres jeux. Une dizaine sur cent des enfants naturels du quartier ont été conçus là. »

Il a pour locataire dans la boutique du rez-de-chaussée Louis le boucher et son épouse Antoinette, qui ne cessent de se cocufier mutuellement ; leur jeune commis queutard Jojo, que sa patronne a initié et qui lutine en plus la petite Mina, tout en rêvant de se faire la grande Lucie ; Lucie justement, la pute de son mac Fernand, qui doit lui rapporter des sous ; Jane et sa petite Lili ; la vieille Mademoiselle de plus de 90 piges – et la bignole, l’ineffable Mâ’me Communal qui fait son ménage et sa bouffetance au proprio. Lequel la calce à l’occasion, vite fait entre deux ménages – en plus de se faire verger par le hardi facteur Antoine.

Monsieur Armand se fait petit, anonyme, vu qu’il a empoché le fric du braquage dans lequel ses deux autres complices Charlot et Arsène sont tombés, par leur faute face à l’adversité. Il garde les biftons dans un carton, planqué sous les cages à piafs qu’il élève soigneusement. Ce sont des serins qu’il nourrit et croise par plaisir, et pour se faire un peu de thune, en les incitant à chanter à la flûte. Cette fantaisie de vieux dans la soixantaine ne l’empêche pas d’aller aux putes, dans un claque de prestige, troncher la belle Olga, ni de draguer incontinent les femmes qui passent. « Rue de Rome, les cinq plombes à peine passées, c’est le moment béni pour l’amateur délicat, l’heure de pointe de la féerie. Armand l’a déjà éprouvé. La pente les happe, les charmeuses des Cours et Lycées ; elles refluent par grappes vers la gare. Là, rangées côte-à-côte, les rames métallisées les attendent, qui vont les éparpiller dans la fausse nature des banlieues, où au détour des sentes les guettent, déjà en place, les satyres honoraires, dont quinze années de retraite n’ont pas émoussé l’appétit. En fait de derches pommés, de pulls garnis, de gambilles galbées, c’est à pas savoir où donner des châsses ! Et puis attention, ce qui ravit Armand, pas du définitif, de l’achevé, rien au contraire que de l’ébauche émouvante, assez poussée toutefois, pour qu’il devine le sens de l’évolution ! » Si ce n’est plus socialement correct, l’émotion y reste.

Chacun cherche d’ailleurs son plaisir dans sa petite vie : en premier la baise, en second le fric. Tous ! Des moutards tout juste alarmés de puberté jusqu’aux vioques passés la soixantaine ; les garçons comme les filles, dont la petite Paulette, la môme à la crémière, chahutée et pelotée à plaisir par une bande de garçons qui joue aux indiens. Frustrée elle est qu’ils n’aillent pas assez loin dans leur exploration de son corps, la faute à la morale du temps.

Monsieur Armand songe que tous ces locataires l’ennuient et qu’il aurait bien envie de vendre et de s’installer sur la Côte d’Azur, au soleil et incognito ; peut-être avec une jeune femme, peut-être avec seulement ses serins. Pour cela, il faut trouver une bicoque pas trop chère à régler en cash, acheter une tire qui fonce assez pour doubler toutes les autres, quelques costumes neufs un peu moins tartes, et faire évaluer l’immeuble de Paris. Tout un travail qui prend du temps et rend grognon.

Jusqu’à ce que la bignole trouve un matin la vieille Mademoiselle morte. Pas de chance, les flics sont la case obligatoire, faute d’héritier connu. Et le proprio se retrouve gardien des clés. L’inspecteur aurait bien voulu succéder en locataire, mais Monsieur Armand a dit non. C’est le commissaire Tavers qui se pointe, ayant reconnu le nom d’Armand sur les papiers à signer. Il se souvient de lui, même s’il y a prescription. Sauf qu’il cause, et tout le quartier se retrouve au courant. Dont Arsène qui a purgé sa tôle, et qui vient réclamer des comptes. Pas de chance pour Armand.

Se lit bien malgré l’argot. Le Paris décrit dans le roman n’existe plus, pas plus que les mœurs patriarcales du temps. Tout le quartier est passé à l’exotisme, à d’autres mœurs venues d’ailleurs – pas plus favorables aux femmes et au socialement correct.

Albert Simonin, Du mouron pour les petits oiseaux, 1960, Livre de poche 1968, 306 pages, occasion €19,36, ou Folio 1973, occasion €19,95

DVD Du mouron pour les petits oiseaux, Marcel Carné, 1963, avec Paul Meurisse, Dany Saval, Jean Richard, Suzy Delair, Dany Logan, Gaumont 2012, 1h45, €13,00, Blu-ray €13,02

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Bons baisers de Russie de Terence Young

Le film mythique de la guerre froide, en pleines années 60. L’organisation d’extorsion de fonds SPECTRE a vu son dirigeant éliminé, le Dr No, dans l’épisode précédent. Son successeur, adepte des chats blancs, décide de venger l’organisation. Rien de mieux qu’un champion d’échecs (russe) pour faire échec au meilleur agent occidental (anglais) : James Bond (Sean Connery). D’où un plan machiavélique qui veut prendre le sur-mâle à son point faible : les filles.

Le SPECTRE n’est ni de l’Est, ni de l’Ouest, mais fait ses affaires au plus offrant. Il veut mettre la main sur un décodeur soviétique tout récent, le Lektor, pour appâter le MI6 et lui faire envoyer Bond pour le récupérer. L’ex-directrice du contre-espionnage soviétique SMERSH, la colonelle Rosa Klebb (Lotte Lenya), est passée récemment au SPECTRE, qui lui offre davantage de proies pour ses instincts sadiques et lesbiens. Elle dirigeait le département opérations et exécutions, et fait de même au SPECTRE. Elle est mise sous les ordres de Tov Kronsteen (Vladek Sheybal), champion du monde d’échecs après avoir une fois de plus mis en déroute un adversaire, le canadien MacAdams. Pour ce maniaque de l’ordre du monde et de la raison glacée, son plan est infaillible ; il ne peut que réussir, chaque événement suscitant une adaptation immédiate – comme aux échecs.

Mais le Grand jeu n’est pas un jeu, sous-estimer son adversaire est létal, et confondre désir sexuel et abandon de toute conscience professionnelle une erreur. Si la jolie soviétique Tatiana Romanova (Daniela Bianchi) est embauchée par Klebb, que la naïve croit être encore du SMERSH, elle ne va pas faire tourner la tête de James Bond, qui en a vu d’autres dans son lit et préfère à tout sa liberté pour l’action. Klebb lui a donné pour instructions de séduire le MI6 par la proposition de leur livrer le Lektor depuis le consulat soviétique d’Istanbul où elle travaille, à condition que ce soit Bond lui-même qui vienne la chercher pour la faire passer à l’Ouest avec le matériel, un coffret de la taille d’une machine à écrire et pesant environ 10 kg. Elle doit ensuite séduire Bond pour qu’il ne se méfie pas, et que le tueur du SPECTRE Red Grant (Robert Shaw), tueur professionnel, puisse accomplir la vengeance.

M (Bernard Lee) envoie donc Bond, toutes affaires cessantes, en Turquie pour cette mission « facile et agréable » de coucher avec une jeune femme pour rapporter le décodeur vital pour le Renseignement. Q (Desmond Llewelyn) livre un attaché-case spécial qui explose au gaz lacrymogène s’il n’est pas ouvert d’une certaine façon, contient un poignard dans la doublure, des cartouches de fusil à lunette, le fusil lui-même ramassé dans sa crosse avec lentille de vision nocturne, et deux fois 25 souverains d’or (une pièce d’or de 7,99 g anglaise, l’une des plus répandue au monde, qui cote environ 900 € aujourd’hui).

A Istanbul, ville encore laïque kémaliste à l’époque, vivante et non soumise aux fous d’Allah et aux pointes de missiles des mosquées, Bond est pris en charge par une Rolls envoyée par le chef de la branche MI6, Ali Kerim Bey (Pedro Armendáriz), qui a mis ses innombrables fils à tous les postes de confiance du bureau. La Rolls est suivie d’une Citroën 11 noire, du service secret bulgare, qui fait office de sous-traitant pour le KGB. Istanbul, comme toutes les villes frontières (Vienne, Genève, Trieste) est un nid d’espions. Chacun écoute et suit tout le monde, et le SPECTRE s’y trouve comme un poisson dans l’eau. Le grand blond au regard glacé Red Grant suit les Bulgares qui suivent Bond. Il protège sa mission, qui consiste à laisser Bond être contacté sans encombre par Tatiana. Il tue ainsi un agent, ce qui rompt la trêve avec les Turcs, et les conduit à faire sauter le bureau d’Ali Kerim Bey. Il était heureusement sur le divan à ce moment-là, entreprenant une belle fille. Les soviétiques mandatent le tueur redoutable Krilenku (Fred Haggerty) pour traquer Kerim et Bond jusque dans un camp de gitans, où ils se sont mis au vert. Sensuelle danse du ventre nu d’une jeune fille (Lisa Guiraut), suivi d’une lutte entre deux femelles pour le même mâle, le fils du chef (ce pourquoi le film a été interdit an 1964 en France « aux moins de 12 ans »). Kerim, blessé, décide de tuer Krilenku et le réussit de nuit grâce au fusil de Bond.

Tatiana s’introduit dans la suite de Bond à son hôtel, pourtant à micros cachés derrière les tableaux. Elle lui propose les plans du consulat pour voler le Lektor – et couche avec lui, filmée par le SPECTRE derrière une glace sans tain de la chambre. L’opération de vol est spectaculaire, avec de grosses explosions au consulat, qui le fait évacuer, tandis que Bond profite de la panique pour voler le Lektor et entraîner Tatiana dans les souterrains, les fameuses citernes de Constantin qui forment le sous-sol du centre-ville (en fait datant de Justinien). Humour tout britannique : la pendule du consulat retarde d’une minute, mais l’employé s’insurge lorsque Bond lui fait une remarque : « une pendule soviétique ne retarde jamais ! » (pas plus que les avions ne s’écrasent, que les trains déraillent, et que des crimes se commettent – l’URSS est le paradis sur terre, Staline l’a décrété et tout le monde est prié de le croire). Mais le retard se voit nettement avec les talkies-walkies soviétiques utilisé par Krilenku : ils font cinquante centimètres de haut…

Une fois en possession du Lektor, Bond s’échappe avec Tatiana à bord du train de luxe Paris-Constantinople, occasion de rejouer Le crime de l’Orient-Express, roman policier cru 1934 de la chère Agatha, mis en film par Sydney Lumet en 1974. Grant, qui a suivi Bond, tue l’agent russe qui suit Bond, puis Kerim Bey qui l’a arrêté. Il tue ensuite l’agent du MI6 qui attendait Bond à l’escale de Zagreb et prend sa place sous le nom de capitaine Nash. Son attitude, sa manie d’appeler Bond « mon vieux » comme s’ils avaient été au collège ensemble, son inculture gastronomique de commander un chianti rouge avec une sole, mettent Bond en alerte. Mais il ne se méfie pas assez.

Tatiana, droguée par une pilule dans son vin, est laissée comme un sac accessoire dans le compartiment d’à côté tandis que les deux hommes préparent sur la carte le passage de la frontière Yougoslave. Grant se saisit d’un pistolet de cheville pour assommer Bond, lui ôter son Walther PPK, son étui à cigarettes, sa liasse de billets. Il le tient en respect lorsqu’il se réveille avec le pistolet de Bond muni de son silencieux et lui livre toute l’histoire, vantardise constante chez les tueurs qui croient avoir gagné. Il appartient au SPECTRE, il a été mandaté pour le tuer et pour prendre le Lektor afin de le vendre au plus offrant. Bond l’appâte avec les 50 souverains d’or de sa mallette, puis lui suggère de trouver les 50 autres dans la mallette standard du MI6 que Grant a volé à l’agent. Lorsqu’il l‘ouvre, le gaz lacrymogène explose au nez de Grant, ce qui permet à Bond de se ruer dessus. Grosse bagarre, habituelle dans les films de James Bond. L’agent du MI6 parvient à étrangler le sbire du SPECTRE avec sa propre arme, un fil d’acier tiré de sa montre, en le blessant d’abord au poignard dissimulé dans une mallette du service. Finalement, tous les gadgets de Q auront servi durant la mission.

Un camion sur la voie, feignant la panne, bloque le train à vapeur, qui s’arrête, le temps de le dégager. Le camion devait récupérer Grant après sa mission. Bond s’en empare, après avoir maîtrisé le conducteur et soutenu Tatiana somnolente jusque dans la benne remplie de fleurs. Le SPECTRE, prévenu on ne sait comment, l’attaque en petit hélicoptère à coup de grenades, mais le lanceur n’est pas doué et Bond parvient à le descendre grâce au fusil de sa mallette ; la grenade dégoupillée que l’autre s’apprêtait à lancer explose et l’hélico s’écrase en flammes. Le camion conduit à un canot automobile qui permet de quitter la Yougoslavie pour Venise. Le chauffeur est emmené, puis délié et jeté à l’eau pour nager jusqu’à la côte qui s’éloigne. Mais le SPECTRE, toujours lui, tente de bloquer les fugitifs avec trois canots armés jusqu’aux dents. Les fûts d’essence du canot fuyard sont percés, Bond les détache et, à l’aide d’un pistolet à fusées, enflamme le carburant répandu sur la mer, faisant rôtir ses poursuivants.

A Venise, ouf, mission terminée ! Sauf que la Klebb, mauvaise comme une teigne depuis qu’elle a craint comme numéro 3 d’être éliminée pour l’échec de la mission par le numéro 1, se déguise en femme de chambre pour tenter de s’emparer du Lektor. C’est Tatiana qui sauve Bond, tenu en respect par un pistolet puis par un dard empoisonné (style « parapluie bulgare »). Bond la contre avec une chaise, ce qui permet à la Romanova de récupérer le pistolet de Klebb et de la descendre avec. Happy end sur les canaux vénitiens, avec bons baisers échangés et film compromettant de la coucherie d’Istanbul jeté dans la lagune.

Trop de clopes, trop de machisme avec filles réduites à leur seul (joli) corps, trop peu de préoccupations écologiques pour notre époque. Mais un grand film d’hier, qui a ravi des cohortes d’adolescents et qui se revoit avec grand plaisir aujourd’hui. De l’action, de l’humour, des valeurs. Au moment où l’histoire reproduit le culte de la force et les impérialismes, revoir les services secrets en action est réconfortant.

Et la scène initiale du film, qui fait tuer James Bond par Red Grant dans un parc la nuit, est devenue culte.

DVD Bons baisers de Russie (From Russia with Love), Terence Young, 1963, avec Sean Connery,‎ Daniela Bianchi, Lotte Lenya, Pedro Armendáriz, Robert Shaw, MGM studios 2007, doublé anglais, français, 1h50,€8,24, Blu-ray €12,30, 4K Ultra HD €19,99

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Juré n°2 de Clint Eastwood

Justin est-il juste ? Ou simplement réaliste, dans ce culte de l’efficace qui fait Führer aux États-Unis depuis Trompe ? Justin (Nicholas Hoult) est convoqué juré d’un procès pour meurtre à Savannah, en Géorgie. Sa femme Allison (Zoey Deutch) doit accoucher de leur second bébé et connaît, comme la première fois, une grossesse difficile ; ils ont perdu un premier bébé un an auparavant. Justin désire donc se désister, mais la juge Thelma Stewart (Amy Aquino) trouve que ne pas vouloir est un signe d’impartialité dans l’écoute des preuves et des débats.

La jeune volcanique (et bourrée) Kendall Carter (Francesca Eastwood) s’est disputée rituellement dans un bar avec son petit ami un peu ours James Scythe (Gabriel Basso). Tout le monde les a vu échanger des mots durs (mais sans aucune violence physique lui envers elle), seulement casser une bouteille de bière dans un geste involontaire. Las ! Ce qui compte est « le ressenti », comme on dit en météo et sur les réseaux sociaux, pas la réalité des faits. Kendall est partie furieuse à pied, dans la nuit, sous la pluie battante, pour rentrer chez elle. James l’a « suivie » – parce qu’il avait garé sa voiture dans la même direction.

Au matin, un randonneur a découvert le corps de Kendall disloqué en bas du parapet du pont sur la route Old Quarry. Le légiste, pressé après déjà cinq autopsies dans la même journée (toujours le principe « d’efficacité » américaine), a conclut à un homicide par objet contondant – qui n’a jamais été retrouvé. Scythe est arrêté mais jure qu’il l’aimait, que leurs disputes étaient une sorte de jeu de couple, et qu’il ne lui aurait jamais fait de mal.

Mais l’affaire est confiée à Faith Killebrew (Toni Collette), la procureuse adjointe (c’est comme ça qu’on traduit en féministe ?). Car celle-ci est ambitieuse, executive woman « efficace » à l’américaine, tout doit aller vite et clair. Elle est en campagne pour devenir District Attorney (procureur de district) et joue de son prénom, Foi, sur ses affiches, pour rallier les électeurs, mais surtout les électrices. Épingler un bon gros macho violent auteur d’un féminicide serait très médiatique et lui permettrait de l’emporter.

L’intérêt du film est de montrer « justement » que la Justice n’est que faiblesses humaines. Rien d’entièrement rationnel, mais des intérêts personnels égoïstes et croyances et des a priori plaqués sur un canevas de règles juridiques et morales relatives – dont « la mode » véhiculée par les réseaux et les médias commande. Faith veut le poste plus que tout. C’est ce que lui dit l’avocat commis d’office (Chris Messina), qui la connaît bien.

Justin le juré, quant à lui, devant l’énoncé des faits et les preuves, comprend qu’il est en vérité celui qui a tué Kendall, sans s’en rendre compte, son 4×4 Toyota vert ayant heurté quelque chose juste après le panneau indiquant que des cerfs peuvent traverser la route. Mais sur un pont… Il n’a rien vu, aveuglé par la pluie mais aussi par ses larmes. Car il pleure le bébé mort au jour anniversaire ; il a été dans le bar de la dispute au même moment ; il a commandé un verre mais ne l’a pas bu. Il a en effet des antécédents d’alcoolique et n’a pu s’en sortir que par les réunions des Alcooliques anonymes et par sa femme, qui lui a permis de devenir un homme chargé de famille. Il ne savait pas qu’il avait touché Kendall, et même projetée au-delà du parapet (situation bizarre, inexpliquée dans le film). Il s’est arrêté, est sorti de la voiture, a regardé autour de lui, en contrebas du pont. Mais il faisait nuit, il n’a rien vu. Pas plus que le vieux isolé, avide de relations sociales et donc de dire oui à toute demande, qui a témoigné avoir « vu » un homme en 4×4, arrêté sur le pont et sortir. Il a dit aux flics ce qu’ils veulent entendre, malgré la nuit, la pluie battante, son mobile-home à une trentaine de mètres, et sa vue faiblissante : qu’il s’agit bien de cet homme-là, James Scythe.

Justin se sent pris au piège. Il doit sauver sa peau et, en même temps inoculer suffisamment de doute parmi ses co-jurés pour que Scythe soit déclaré non-coupable. Pas simple, il est le seul à voter non au premier tour de scrutin. Ce qui ne fait pas l’affaire des autres, la mama noire qui a trois gosses à la maison, le directeur noir de maison des jeunes qui connaît le genre de James, les tatouages d’un gang de la drogue qui a tué son petit frère, le reste qui voudrait bien rentrer chez eux. Un moment, le jury se partage par moitié, l’étudiante en troisième année de médecine Keiko (Chikako Fukuyama) suggérant, en étudiant les photos de l’autopsie, que le choc a pu provenir d’un véhicule, puisque l’arme contondante n’a pas été retrouvée. Le policier des homicides à la retraite Harold (J. K. Simmons) qui, comme Keiko, doit faire la preuve de ses compétences devant le Noir dompteur de jeunes, enfreint les règles du jury en enquêtant en parallèle. Il a collecté la liste de tous les véhicules ayant subi des réparations sur la calandre avant, les jours suivant l’homicide de la femme. Justin se voit dans la liste et, comme Harold lui a donné la moitié des papiers pour les étudier le week-end, fait exprès de les faire tomber devant la policière obèse qui surveille le jury. La juge exclut Harold et nomme une nouvelle juré (est-ce qu’on met un « e » quand c’est féminin ?

La procureuse a gagné son élection, la médiatisation du procès l’a bien servie. Retournement de situation pour le spectateur, elle n’est pas qu’ambitieuse ; elle aime aussi la vérité. Mais elle n’est capable de suivre qu’une chose à la fois, comme on le dit des hommes. Des doutes surgissent lorsqu’elle va interroger le vieux et s’aperçoit qu’il voulait faire plaisir plus qu’il n’a vraiment reconnu Scythe. Elle épluche le listing d’Harold et le témoignage du vieux. Elle va enquêter directement chez les quinze propriétaires de véhicules susceptibles d’avoir causé l’accident, suivi du délit de fuite. Lorsqu’elle sonne chez Allison, puisque le 4×4 Toyota est à son nom, elle apprend que le véhicule a heurté un cerf, mais pas à l’endroit du meurtre. Elle ne sait pas qu’elle est l’épouse de Justin – et le découvre sur le net, où tous les niais postent leurs photos de bonheur, sans penser à mal, ni à rien d’ailleurs.

Justin s’absente du jury pour assister à l’accouchement à haut risque de sa femme. Pendant ce temps, le jury est retournée, l’affaire emballée, l’efficacité reprise comme norme. Scythe est coupable « à l’unanimité » (ce qui est un peu bizarre, en l’absence d’un membre). Il est condamné à 30 ans incompressibles.

La procureuse Killebrew a compris que Scythe n’est pas coupable et qu’il s’agissait de Justin, un accident sans le vouloir. Aussi se rend-t-elle chez lui, où il mignote son bébé avec sa femme, jurant de toujours protéger sa famille (la scie des pionniers). Faith est seule, elle fixe Justin du regard. Le spectateur est chargé de penser sa conclusion par lui-même, ce qui ajoute à l’intérêt du film.

Ce que dont le studio Warner Bros. n’a rien à foutre, focalisé sur « l’efficacité » commerciale, donc le fric. Le succès a été plus rand en France qu’aux États-Unis, ce qui, à mon avis, est un signe de qualité. Penser par soi-même n’étant pas populaire au pays des « communautés » unanimistes, le film n’est sorti que dans 30 salles aux USA et le réalisateur nonagénaire poussé vers la sortie par les anti-boomers. Un signe de plus de la décadence accélérée des États-Unis depuis le fameux 11 septembre 2001.

DVD Juré n°2 (Juror #2), Clint Eastwood, 2024, avec Nicholas Hoult, Toni Collette, Kiefer Sutherland, Leslie Bibb, Zoey Deutch, Warner Bros. Entertainment France 2025, doublé anglais, français, espagnol, italien, 1h49, €9,99, Blu-ray €14,99

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Joyeuses funérailles de Franz Oz

On peut rire de tout, même du pire. Encore que la mort soit inscrite dans le destin de chacun et qu’elle soit inévitable. D’où l’apparat de « convenances » et de postures sociales requises en société. Il y a « ce qui se fait » – et ce qui se fait ; ce qui est attendu et ce qui arrive. C’est dans cet écart à la norme que réside l’humour de ce film.

Un père meurt après une vie bien remplie. Ses deux fils, Daniel (Matthew Macfadyen) et Robert (Rupert Graves), sont chargés des funérailles. Surtout Daniel, qui vit avec sa femme Jane (Keeley Hawes) dans la grande maison des parents, tandis que Robert, devenu écrivain célèbre, vit à New York. Mais il ne pense qu’à lui et a dépensé une « somme folle » pour voyager en première classe en avion, ce pourquoi il ne prend pas sa part de moitié dans les obsèques mais paiera « plus tard ». Les Pompes funèbres commencent par se tromper de cercueil, le cadavre dans le premier n’est pas le bon… Daniel a préparé le discours inévitable qu’un fils aîné doit faire devant le cercueil de son père ; mais il est trop compassé, lit ses notes, se perd dans la chronologie.

La cousine Martha (Daisy Donovan) a amené son fiancé avocat, le blond Simon (Alan Tudyk), qui est stressé à la simple idée de faire bonne impression à sa future belle-famille, et surtout au père de Martha, le médecin renommé Victor (Peter Egan). Ils passent prendre Troy (Kris Marshall), le frère de Martha, étudiant en pharmacie et qui aime expérimenter de savants mélanges hallucinogènes. Pour calmer Simon, Martha ne trouve rien de mieux que de lui faire avaler une pilule d’un flacon marqué « valium », mais qui contient une invention de Troy.

Effet garanti : Simon est halluciné, il se comporte durant plusieurs heures comme le trublion de la bonne ordonnance de la cérémonie. Il va même jusqu’à « voir le cercueil bouger », renverser le cadavre qui choit devant tous, interrompant l’office privé. Enfui, il s’enfermera dans les toilettes de l’étage, puis se foutra à poil pour se balader au soleil sur le toit de la respectable demeure ornée de vigne vierge, en menaçant de sauter devant la foule ébahie. Victor « veut le tuer » mais sa fille Martha défend son mâle et jure de l’épouser, lui avouant même (est-ce vrai ou faux?) qu’elle est enceinte (évidemment de lui). Grande embrassade sur le toit et applaudissements de la foule endeuillée. La face de hareng Justin (Ewen Bremner) en profite pour entreprendre Martha, un coup d’un soir il y a des années, mais qu’il n’a pas oublié. Un autre trublion dans le trouble général.

Quant à Daniel, il est pris à part par un invité que personne ne connaît, une PPT (autrement dit un nain) nommé Peter (Peter Dinklage), qui lui montre des photos de lui avec le père décédé. Et alors ? Alors, la dernière photo est suggestive (et suggérée) : « oh ! ». Elle montre probablement les deux à poil en train de se livrer à un acte socialement incorrect. Daniel se rend compte alors, dans le bureau paternel, du décor alentour : des gravures et peintures d’hommes nus, une sculpture en pied… Et, lorsqu’il sort de la pièce, préoccupé, deux amis de son père qui évoquent en riant le fait qu’il adorait les voir nager à poil lorsqu’ils étaient gamins. Shocking !

Mais le plus shocking est que Peter réclame une compensation financière pour la perte de son amant, pas moins de 15 000 £ (17 300 €). Daniel va consulter Robert, qui dit qu’il faut payer (mais pas lui, il est fauché) ; Daniel va pour signer un chèque, puis se ravise. Après tout, le paternel a vécu sa vie, et c’est ainsi. Pas de chantage. Peter se dirige vers la sortie, il va montrer les photos de nu à toute la famille. Saisi par Robert, il est ligoté, bâillonné, puis comme il grogne pour attirer l’attention de l’autre côté de la porte, on lui ingurgite cinq pilules de « valium » pour qu’il se calme. C’est évidemment le flacon de Troy, ce qui va entraîner une suite de gags : en sautant pour se libérer, Peter se cogne sur la table basse et est donné pour mort ; mis dans le cercueil du père pour le cacher, il se réveille et cogne durant le discours compassé de Daniel ; il surgit du cercueil comme un diable de sa boite, au grand dam des assistants.

Dans la panique familiale, Daniel s’impose alors d’une voix forte pour réaffirmer que son père « était un homme exceptionnel » (ce qu’il a déjà dit plusieurs fois). Mais il quitte ses notes trop socialement correctes pour laisser parler son cœur. Et enfin la vérité calme tout le monde : c’était un père aimant, mais qui avait ses défauts ; il n’a pas été parfait, mais a fait ce qu’il a pu ; il laisse un souvenir affectueux, malgré sa vie cachée. Il fallait bien que tout soit perturbé pour faire émerger le vrai.

Comme quoi les relations conventionnelles ne sont qu’hypocrisie sociale, et qu’un bon coup de pied dans la fourmilière peut remettre les choses en place. Robert va prendre sa mère avec lui dans son grand appartement de New York et laisser la maison à Daniel et à Jane ; Martha va épouser Simon, malgré les préventions de son père ; le défunt sera enterré et son amant viré.

D’autres personnages secondaires comme l’hypocondriaque Howard, ami de Justin, ou l’oncle Alfie, irascible vieillard en fauteuil roulant calmé lui aussi au « valium », ajoutent du sel à ce film désopilant mais grave. Après tout, les funérailles sont le moment du bilan.

DVD Joyeuses funérailles (Death at a Funeral), Franz Oz, 2007, avec Andy Nyman, Daisy Donovan, Ewen Bremner, Keeley Hawes, Matthew MacFadyen, M6 video 2008, doublé français, 1h30, €11,98 (attention, les Blu-ray indiqués Amazon sont doublés en langues étrangères)

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Zodiac de David Fincher

De 1968 à 1978, un tueur en série a sévi dans la Baie de San Francisco. Malgré de forts soupçons et des « indices convergents », aucune preuve matérielle n’a pu être retenue contre le principal suspect, et il n’a jamais été arrêté. Comme souvent, le véritable tueur est probablement « dans le dossier ».

Son obsession était de tuer, seule façon pour lui d’avoir « moins mal », affirmait-il dans ses lettres envoyées aux journaux. Il assassinait surtout des couples d’adolescents de 16 à 22 ans, comme s’il avait été frustré de ne pas être comme eux. Le meurtre d’un chauffeur de taxi, en pleine ville un soir, avait pour but de provoquer la police en lui envoyant des bouts de chemise ensanglantée. Cet ancien militaire, probablement de la Marine, adorait en effet les cryptogrammes, il incitait les journalistes et les policiers à les décrypter avant une certaine date, sous peine de voir d’autre assassinats se produire, notamment d’écoliers de bus scolaires. Le réalisateur, David Fincher, en a été impressionné enfant, puisqu’il s’agit d’une histoire vraie.

Il a choisi de s’inspirer des livres de Robert Graysmith, dessinateur de presse au San Francisco Chronicle, et de centrer l’intrigue sur cet amateur passionné puis vite obsédé (Jake Gyllenhaal), ainsi que sur le journaliste spécialisé faits divers (Robert Downey Jr.) et l’inspecteur Dave Toshi qui suit l’affaire (Mark Ruffalo). Sa longue chronique (deux heures et demi de film) montre l’échec des investigations sur dix années, dues à l’absence de preuves matérielles mais aussi à une non-coopération entre services de police et aux différents États impliqués. Il montre aussi les conséquences de l’enquête sans fin sur la vie quotidienne de chacun – le divorce de Graysmith, la mutation à sa demande de l’autre inspecteur (Anthony Edwards), la lassitude de Toshi qui reste en charge.

Le Zodiaque était un pseudonyme choisi par le tueur en série dont le premier meurtre revendiqué a eu lieu le 4 juillet 1969, première scène du film. Venu en voiture dans une allée des amoureux d’un golf de Vallejo, en Californie, un homme en noir tire au pistolet sept balles sur la jeune Darlene Ferrin (22 ans) et son petit copain Mike Mageau (19 ans). Le garçon survit miraculeusement et « reconnaîtra » sur photo son agresseur à la fin du film. Il est probable que le tueur connaissait Darlene et qu’il ne l’a pas tuée par hasard. Mais ce n’est pas son seul meurtre, il en revendiquera 37 en 1974, Graysmith en note 49, mais il y a peut-être eu des copycat, ou des revendications par le tueur de meurtres qui n’étaient pas de lui. Son meurtre initial aurait eu lieu en 1968 à Vallejo, un premier jeune couple, Arthur Faraday (17 ans) et Betty Lou (18 ans), comme si le tueur était un impuissant qui voulait se venger de ceux qui peuvent.

Un mois après l’affaire, le San Francisco Chronicle reçoit des lettres cryptées du tueur, signée d’une « croix celtique », un sigle ésotérique médiéval – mais aussi plus prosaïquement le logo d’une marque de montres de plongée. Le dessinateur du journal, non chargé de l’affaire, note que « l’animal le plus dangereux de tous » – l’homme – est une référence au film Les Chasses du comte Zaroff, passé récemment en ciné-club. De riches oisifs lâchent un homme tout nu dans la nature et s’amusent à le traquer et à le chasser comme une bête sauvage. Le tueur se sent bien dans cette disposition, disposant à son gré une arme à la main pistolet ou couteau, de la vie de ses semblables.

Les inspecteurs de police de San Francisco Dave Toschi et son partenaire Bill Armstrong sont chargés de l’affaire par le capitaine Marty Lee (Dermot Mulroney) et doivent collaborer avec Jack Mulanax (Elias Koteas) de Vallejo et le capitaine Ken Narlow à Napa (Donal Logue). Ils interrogent 1971 Arthur Leigh Allen (John Carroll Lynch), ancien instituteur licencié pour actes répréhensibles sur ses élèves, et suspect dans l’affaire de Darlene et Mike. Il porte une montre-bracelet Zodiac au même logo utilisé par le tueur, mais un expert graphologue affirme que l’écriture d’Allen n’est pas celle des lettres de Zodiaque. Sauf qu’Allen est ambidextre, mais trouver des exemples de comparaison est quasi impossible.

Robert Graysmith est obsédé par l’affaire ; il veut savoir qui est le tueur et en perd tout sens commun. Son emploi lui est retiré et sa seconde femme Mélanie (Chloë Sevigny) le quitte, emmenant les trois enfants encore petits, dont les deux garçons eus avec sa première femme. Graysmith apprend dans les dossiers Vallejo (tout se trouve en général dans les dossiers…) qu’Allen connaissait probablement Darlene et que son anniversaire correspond à celui que Zodiac a donné lorsqu’il a parlé à l’une des servantes de Melvin Belli. Même si les empreintes digitales et les échantillons d’écriture manuscrite, ne correspondent pas.

Ce n’est que huit ans plus tard, après la parution du premier livre de Robert Graysmith sur Zodiac en 1986, devenu un best-seller, que la victime Mike Mageau (Jimmi Simpson) identifie Allen à partir d’une photo de la police. Mais, avant que la police ne puisse l’interroger, Allen meurt en 1992 d’une crise cardiaque.

Les crimes ne sont jamais « prescrits » aux États-Unis, pays de tradition bigote revancharde où l’on peut être condamné à plusieurs centaines d’années de prison sur cette terre, en attendant l’éternité infernale. Ce pourquoi l’affaire du tueur du Zodiaque est toujours en cours… et donne l’occasion à Hollywood de raviver la flamme. Une analyse ADN d’une enveloppe de lettre du Zodiac en 2008 infirme l’hypothèse Allen – mais sans évidence : le tueur prenait ses précautions.

Le film donne peu de suspense et s’allonge interminablement. Il reflète en tout cas très bien la routine d’un enquête, les impasses successives, les obsessions des uns et des autres. C’est un bon film policier réaliste d’avant les techniques scientifiques, où tout reposait sur la spéculation intellectuelle.

DVD Zodiac, David Fincher, 2007, avec Anthony Edwards, Brian Cox, John Carroll Lynch, Mark Ruffalo, Robert Downey Jr., Warner Bros. Entertainment France 2007, doublé anglais, français, 2h31, €6,90, Blu-ray €14,81

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Vuelve d’Ivan Noël

Un film argentin intimiste sur la relation au passé, au pays, à la mère. Un couple avec un enfant vit dans un ancien monastère dont les moines ont été chassés jadis par un seigneur qui leur a carrément coupé l’eau. Une manière illibérale de coercition à la Trompe. Le père, Gregorio (Guillermo Tassara), plutôt vieux jeu, vit pour la culture, les livres, et n’aime rien tant que son confort. Il délaisse Gabriel (Renzo Sabelli), au bord des 13 ans, au contraire de la mère, Sofia (Romina Pinto), qui vit avec son garçon une relation fusionnelle à la limite de l’inceste. Elle lui fait l’école, le caresse sur le ventre ou sur le haut d’une cuisse, le lave tout nu sous la douche, devant son mari qui réprouve mais ne dit rien.

On apprend bien vite que Gabriel est un enfant adopté, et que sa vraie mère biologique est une sorte de pute qui se fait engrosser pour vendre ensuite son enfant contre une forte somme. Elle revient d’ailleurs à la propriété, une nouvelle fois enceinte, pour réclamer de l’argent. Gabriel le sait, ou le découvre via un dossier que le père a « égaré » ; tout fier, le garçon le donne à son père – qui le gifle. C’est dire l’état des relations entre les deux.

La mère est atteinte du syndrome de Cotard, trouble psychique délirant où le sujet se sent immortel, damné, pourri de l’intérieur, donc dépressif au point de songer au suicide. Elle est obsédée par son ventre, dans lequel un bébé serait mort, d’où sa stérilité et l’adoption de Gabriel. Elle en fait son petit ange, bien qu’il aborde déjà les rivages dangereux de la puberté. Un jour, et peut-être à cause de cela, elle se jette du haut d’un escalier à spirales et meurt sur le coup, tandis que Gabriel était en train de taper le ballon en bas. Elle l’avait fait s’éloigner de quelques mètres pour « faire taire le chien » du jardinier qui aboyait.

Sous le choc de la rupture, l’adolescent se ferme, sans amour de substitution ; il fantasme sur sa mère, hallucine entendre sa voix et même la revoir. Ce délire est en phase avec l’histoire du monastère, où la légende dit que les moines ensevelis en creusant un puits reviennent entretenir le parc, ramassant notamment les fruits tombés à terre qui risquent d’empoisonner les arbres. Des religieux contre la pourriture à la mère délirant sur sa pourriture interne, voilà de quoi déstabiliser Gabriel. En éternelle chemise blanche, il ramasse à la pelle les pommes, les figues et les oranges pourries pour les déverser dans le puits à fumier. De là à y jeter tout ce qui à ses yeux est corrompu, il franchira le pas.

Son père adoptif ne l’aime pas car il le gêne dans son confort matériel et psychique. Il est en butte au harcèlement de la mère biologique qui revient lui réclamer des sous, ainsi qu’avec la congrégation religieuse, propriétaire du bâtiment, qui veut l’expulser pour rétablir des moines. Sa tentative d’ouvrir un musée pour justifier son occupation a échoué dans les malversations des deux employés. Il convie sa sœur Debora (Leticia Vota), psychiatre, à conseiller le garçon aux tendances automutilatrices et suicidaires après la mort de sa mère. Elle avait déjà fait interner Sofia quelques années auparavant. Hélas, cela ne suffira pas, Gabriel refuse de sortir de son état et même de se laisser hypnotiser ; le père, en désaccord violent avec son conseil de le placer en institution, la chasse.

Tout est violence dans cette histoire. Le pays a été violent envers les hommes, le seigneur avec les moines, le père avec son fils, qu’il bat lorsqu’il est en fureur, avec sa femme dont il méprise le délire, avec sa sœur qui sait mieux que lui ce qui est bon pour Gabriel. La mère hallucinatoire qui apparaît comme une Vierge aux yeux de son fils fusionnel après sa mort, lui demande de la venger. Elle a été poussée au suicide à cause du déni de son état psychologique ; elle n’a pas subi la transfusion de sang qui aurait pu la sauver. Tous ceux qui ont fait du mal à sa mère seront morts à la fin : le chien du jardinier qui l’a fait s’éloigner ; le père qui ne l’a pas aimée ; la mère biologique qui voudrait lui voler son amour.

Ce conte mélancolique et sombre montre la face maléfique de l’Argentine, du passé bigot, de la prédation économique, des relations machistes, de l’achat d’enfant, de la dérive des relations mère-fils. Les yeux étonnamment clairs bordés de longs cils noirs de Renzo/Gabriel, sa chemise blanche qui renforce son teint, son torse lisse sans aucun muscle apparent qui le gardent en enfance, manifestent son innocence de jeune être confronté au destin et à la faillite des adultes. Civilisé et encravaté au début, il termine quasi nu à la fin, s’assimilant à la terre et à l’eau qui forment le terroir argentin. Le titre en espagnol signifie d’ailleurs « revenir, retour ».

DVD Vuelve, Ivan Noël, 2013, avec Juan Carrasco, Romina Pinto, Renzo Sabelli, Guillermo Tassara, LeticiaVota, Cmv Classics (Hoanzl) 2019, vo espagnol, sous-titré anglais, allemand, 1h28, €11,59 – pas d’édition en français.

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Julian Barnes, Avant moi

La jalousie… Thème récurrent des romans, mais aussi poison indélébile qui met l’imagination sous emprise. Graham (prononcez ‘gouailleum’) a 40 ans. Il vient de divorcer de son épouse depuis 15 ans, Barbara, et laisser leur fille de 12 ans à la garde de sa mère dans leur maison. Il est parti en n’emportant seulement qu’une valise. Il en avait assez de la monotonie des jours, des travers de sa femme et de l’insignifiance de sa fille.

Il s’est mis avec Ann, ancienne starlette de films de série B à peine plus jeune que lui. Elle est plus stable, moins coincée. Tout va bien entre eux. Graham voit sa film religieusement toute les deux semaines, selon le jugement de divorce. Il n’a pas besoin de plus ; il ne l’aime pas plus que cela. Il la « sort » parce qu’o,n doit le faire, sans plus.

Quatre ans plus tard, dans un ciel sans nuage avec Ann, Barbara imagine une vengeance machiavélique, sans en prévoir les conséquences. Elle dit à Graham que sa fille veut voir un film qui passe au cinéma, parce que ses copines l’ont vu et qu’elle doit en parler à l’école. Graham de va jamais au cinéma, il n’aime pas les images. Né après-guerre, il a été élevé dans les livres et seuls les mots sont son domaine. Il enseigne l’histoire à de jeunes étudiants à l’université, et cela passe par les livres et les mots.

Dans ce film, sa nouvelle femme Ann joue une pute vulgaire outrageusement fardée. Barbara a voulu que Graham voit sa conquête comme elle était avant de le connaître ; elle a voulu que sa fille voit avec « qui » son père est parti de sa famille. C’est sa vengeance mesquine. Graham en rit tout d’abord. Puis son imagination travaille. Anne a-t-elle fricoté avec l’acteur macho qui joue son mec dans le film ?

De fil en aiguille, en l’interrogeant, puis lisant des critiques dans la presse à la bibliothèque, cherchant à voir tous ses films, questionnant Jack, ex-petit ami d’Ann qui les avait présentés l’un à l’autre, Graham va se faire « tout un cinéma » sur le nombre d’amants qui ont ramoné sa femme, combien l’ont défoncée à la faire jouir, combien sont entrés en elle juste par souci de performance. Il s’en rend malade. Il en est obsédé, triste, déprimé. Ann voit qu’il l’aime et cherche à le détourner de ces pensées morbides, toutes tournées vers le passé, mais rien n’y fait. Le lieu des prochaines vacances est en lui-même aggravant : Ann est allé à Paris avec Untel, en Italie avec Benny, et ainsi de suite. Ne restent que les pays nordiques où elle n’a jamais eu envie d’aller (et pas plus aujourd’hui), ou l’Inde, trop lointaine. A la rigueur le sud de la France, sauf la côte d’Azur.

Cette fixation névrotique trouvera son paroxysme lorsque Graham découvrira, par certains indices laissés dans les romans qu’il écrit, que Jack a continué à baiser régulièrement Ann même après son mariage. Il ne trouvera alors qu’une seule solution pour se sortir du trou noir dans lequel il s’est enfoncé.

Malgré quelques passages à vide, ce roman est resserré sur cette passion négative qu’est la jalousie, où comment se bloquer sur le passé ressassé par l’imagination. En cela il est intéressant, car il va assez loin. Est-ce dû à notre cerveau reptilien ? Une force de possession atavique comme un péché originel ? Même la passion ne va pas aussi loin ; quant à la raison, elle est impuissante : Graham se croyait un homme raisonnable.

Julian Barnes, Avant moi (Before She Met Me), 1982, Folio 1993, 285 pages, €10,00

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Le dîner de cons de Francis Verber

Le film comique français des années 90 par excellence, l’un des préférés d’un être qui m’est cher. Comme pour les meilleurs films, c’est une adaptation d’une pièce théâtrale de 1993. Ce genre de dîner a existé, Jean Castel en a été l’inventeur, clubard et « roi de la nuit » parisienne des cabarets, transformateur de l’île corse de Cavallo pour le tourisme de luxe ; il est mort en 1999. Évidemment, les Yankees en ont fait un « remake » à la sauce conne américaine en 2010 avec The Dinnerde Jay Roach (« déconseillé aux moins de 13 ans » aux USA). Il n’a pas eu un gros succès.

L’histoire met en scène le cynisme méchant et revanchard social de la génération Mitterrand. Un éditeur (intello) parisien (branché), Pierre Brochant (Thierry Lhermitte), organise tous les mercredis un « dîner de cons » où les copains sont sommés d’inviter un « con » rencontré par hasard ou par relation. Il s’agit de les faire parler pour qu’ils se ridiculisent (dans la veine de cour française du film Ridicule), et ainsi de se sentir plus à la page et plus intelligent qu’eux. Sauf que ni l’esprit caustique, ni la maîtrise des codes sociaux à la mode, ne montre en soi l’intelligence de ceux qui les pratiquent. Le propre d’un con est qu’il ne sait pas qu’il l’est…

Pierre se réjouit donc du prochain dîner, où la gastronomie (excellence tradi à la française) sera le prétexte de la moquerie sociale la plus éhontée (excellence de l’esprit de cour à la française). Sauf qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. En jouant au golf (comme Mitterrand, alias Tonton), le faux sportif qui veut en jeter se fait un tour de rein. Il clopine lourdement jusqu’à chez lui, où sa femme Christine (Alexandra Vandernoot) lui pose une poche de petits glaçons dans le bas du dos. Mais plus question d’aller dîner, il peut à peine se déplacer. « Son » docteur, alerté, vient lui prescrire des pilules antidouleur et une interdiction de bouger. Comme tous les bons bourgeois, Pierre a « son » docteur, « sa » femme, « son » appartement, « sa » maison d’édition, « ses » auteurs ; il est propriétaire. Tous les autres sont a priori des cons.

Il a malheureusement invité le con du jour, François Pignon (Jacky Boufroura dit Jacques Villeret) à prendre l’apéro avant d’aller dîner en compagnie choisie chez son ami. Pignon lui a été recommandé par un autre ami qui l’a rencontré dans le TGV et a apprécié en connaisseur sa connerie : maladroit, bavard, petit bourgeois fonctionnaire, obsédé par sa collection de monuments en allumettes (plus de 347 000 pour une tour Eiffel). En bref Pignon le parfait pigeon.

Christine aurait aimé qu’ils restent tous les deux, elle en avait besoin, lui dit-elle. Mais Pierre, en mari macho égoïste, préfère s’amuser… encore que son bas du dos lui rappelle qu’il n’est qu’un homme. Comme Pignon va sonner, Christine s’en va ; son mari la délaisse, elle en est amère. Elle n’apprécie pas le concept de se moquer des autres gratuitement, juste pour se faire valoir (leurs enfants après eux, à la génération Mitterrand, seront des harceleurs scolaires et des réseaux patentés). Elle annoncera à Pierre sur répondeur qu’elle ne rentrera pas de la nuit, et qu’elle n’est même pas sûre de rentrer du tout.

Pignon est là, aussi con qu’annoncé. Il s’empresse, plein de bonne volonté ; Pierre, acariâtre, le rabroue et l’autre en redemande. Il compatit à la rupture de Christine, sa propre femme l’ayant quitté deux ans auparavant pour « un con », un collègue du ministère des Finances qu’on appelle d’ailleurs « Ducon » – accessoirement contrôleur fiscal. Pignon est maladroit, brouillon, il confond les numéros de téléphone du carnet, appelant Marlène (Catherine Frot), une maîtresse nymphomane, hystérique de Pierre, au lieu du docteur Sorbier. En lui demandant qui est au bout du fil, il comprend « sa sœur » alors qu’il s’agit de Marlène Sasseur ; il lui déballe alors la détresse physique et amoureuse de Pierre, que sa femme a quitté. Brochant force Pignon à rappeler le numéro pour expliquer à Marlène que ce n’est pas la peine de venir, que sa femme est rentrée, mais rien n’y fait. En appelant lui-même, Pierre croit deviner que Christine est retournée auprès de son ancien amant Juste Leblanc, ex-ami de Pierre, à qui il lui a piquée (niques habituelles entre « amis » de la génération Mitterrand).

Brochant veut donc savoir si Christine est chez lui et invente un stratagème pour que Pignon se fasse passer pour un producteur de film « belge » cherchant à acquérir les droits du roman écrit par Juste et Christine, et que Pierre a publié. Dans la conversation, il s’agira d’obtenir l’information où contacter Christine. Le con prend alors l’accent belge, joue le jeu, mais oublie évidemment de demander ce pour quoi il téléphonait. Il doit rappeler et Juste lui demande où il peut le joindre – et le con donne le numéro de Pierre. Leblanc comprend alors que c’est une blague, dit que Christine ne l’a pas appelé, qu’elle n’est pas chez lui, mais qu’il arrive auprès de son ex-ami pour le réconforter. Excédé, Pierre congédie Pignon. A la porte, le con croise Christine, revenue à la maison. Il la prend pour Marlène et lui déballe que son mari n’est pas affecté par son départ, mais plutôt joyeux, et qu’il l’attend, elle sa maîtresse, pour s’occuper de lui. Au lieu d’entrer, Christine repart, ulcérée. Pignon revient auprès de Pierre pour lui dire qu’il a viré Marlène, et Juste survient (Francis Huster).

Il soupçonne que Christine est peut-être chez un publicitaire, obsédé sexuel notoire, Meneaux, qui lui a déjà fait des avances, comme à toutes les femmes (la génération disait « toutes des putes »). Pignon se révèle ; il connaît le nom de Meneaux par son collègue Cheval (Daniel Prévost), contrôleur fiscal en train de le contrôler. Mais « Ducon » adore regarder les match de foot à la télé, ce soir OM contre Auxerre ; pas question de le déranger en plein match et de le mettre de mauvaise humeur. Il faut attendre la mi-temps. Cheval est invité à aller prendre le dossier Meneaux au ministère, puis de rejoindre « dîner » Pignon et Brochant chez lui, qui ne peut pas bouger. Il n’aura qu’une simple omelette aux herbes et d’un vin piqué de vinaigre pour masquer son grand cru, tandis que les tableaux et bibelots de valeur sont planqués dans une chambre. Frauder le fisc est un sport national, surtout aux époques socialistes de la mitraillette fiscale : taxataxatax ! – sans effet ni sur le rééquilibrage du Budget, ni sur le bien-être des citoyens, puisque tous les « services » publics ne cessent de se dégrader malgré les années Mitterand, Rocard, Jospin, Hollande…

Une fois obtenue, non sans peine, l’adresse de la garçonnière de Meneaux, Pignon est chargé de l’appeler au téléphone pour lui dire que Brochant (qu’il connaît) va débarquer chez lui et tout casser, pour récupérer Christine. Le con fait cette fois un sans faute sur le texte qu’on lui a fait répéter (comme quoi les vieilles méthodes de la récitation ont du bon). Mais Meneaux, essoufflé au bout du fil, n’était pas en train de sauter Christine mais la femme de son contrôleur fiscal. Gloups ! Celui-ci, sonné, avale d’un trait le verre de vin frelaté et demande aussitôt les toilettes. Mais Pignon le con prend à droite au lieu de à gauche et fait découvrir la chambre aux signes extérieurs de richesse entassés. Cheval promet de revenir effectuer un contrôle fiscal. Juste retour immanent de se moquer des autres, Brochant a perdu son dîner, sa femme, sa maîtresse et son impunité fiscale !

Pire, la police appelle pour dire que Christine a eu un accident de voiture (étant passée à l’orange, petite fraude habituelle à la génération Mitterrand) ; elle est à l’hôpital, même si c’est sans gravité. Pierre veut s’y rendre, malgré son tour de rein, mais le téléphone sonne à nouveau : c’est Marlène, désespérée. Pignon, qui prend l’appel parce que plus proche de l’appareil, la convainc de ne pas se jeter tout de suite par la fenêtre ; elle l’écoute, lui dit qu’il la conforte, lui apprend combien Pierre est méchant, qu’il organise chaque semaine un dîner de cons. Pignon comprend qu’il est le con promis.

Mais le con n’est pas un méchant con (comme l’autre, ex-socialiste devenu pire : insoumis). Christine ne veut pas voir Pierre, mais Pignon se fait passer pour le « professeur » Sorbier pour que l’hôpital la lui passe. Il lui raconte combien Pierre a été affecté par sa rupture, qu’il se repent, qu’il s’est même réconcilié avec son ami Juste, qu’il va subir un contrôle fiscal. Lui-même, François Pignon, a été dévasté lorsque sa femme est partie deux ans auparavant, il s’est réfugié dans les maquettes en allumettes… Christine, touchée, demande si Brochant est près de Pignon et lui dicte tout cela puis, en apprenant (par petit mensonge entre amis typique de la génération Mitterrand) qu’il appelle d’une cabine, déclare qu’elle va réfléchir. Alors que Pierre s’excuse devant François de l’avoir pris pour un con, Christine rappelle. Et c’est le con qui décroche, provoquant son étonnement, puis sa rage : il était donc bien auprès de Pierre lorsqu’il lui a débité toutes ces âneries sentimentales ! Nouvelle bourde, irréparable. Un con reste toujours un con.

C’est drôle, mais moins qu’à l’époque car la génération Mitterrand a vieilli, le socialisme s’est effondré, les idées de repli ont monté. Et puis les téléphones mobiles ne permettent plus de comprendre le jeu du téléphone fixe, inaccessible au bout de son fil à qui ne peut guère bouger, ou des cabines téléphoniques (presque toutes disparues). Jacques Villeret et Thierry Lhermitte sont excellents dans leurs rôles, le premier prenant toutes les formes, le second froid et rigide avec ses yeux glacés. Catherine Prot en femelle sous emprise et Daniel Prévost en inquisiteur fiscal aux yeux fureteurs et petit sourire en coin sont de très bons seconds rôles. Et Georges Brassens, au générique, de conclure en chanson avec Le temps ne fait rien à l’affaire : « quand on est con, on est con. »

DVD Le dîner de cons, Francis Verber, 1998, avec Alexandra Vandernoot, Daniel Prévost, Francis Huster, Jacques Villeret, Thierry Lhermitte, Gaumont 2008, français, 1h17,€6,99

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John Le Carré, La petite fille au tambour

Le maître anglais de l’espionnage, qui en fut un lui-même en pleine guerre froide avant que sa couverture ne soit compromise par Kim Philby, se décentre cette fois-ci au Moyen-Orient. Les attentats palestiniens secouent les villes européennes, perpétrés par divers groupes terroristes aidés de « révolutionnaires » qui ont trouvé dans la Cause du prolétariat mondial l’idéal pré-djihadiste de leur vie terne de petit-bourgeois trop gâté. Je ne sais pas pourquoi les commentateurs s’étonnent de la rhétorique Mélenchon en faveur de la gauche révolutionnaire, des nouveaux prolos arabes, de la cause palestinienne : c’est rigoureusement la même que dans ses années 70 de jeunesse.

L’espionnage israélien a décidé d’infiltrer le réseau d’un groupe qui a déjà tué, faisant exploser quelques bombes artisanales qu’ils ont fait porter par des jeunes filles occidentales ignares et enamourées. Pour elles, la « révolution » consiste surtout à baiser autant que faire se peut avec de jeunes gens bruns et musclés, emplis d’une grande passion pour leur peuple. Les garçons occidentaux leur semblent trop fades, repus, mous et sans ferveur.

C’est ainsi que « Joseph », maître Mossad d’âge mûr, choisit « Charlie », une jeune actrice anglaise de 20 ans plutôt moche mais ardente au lit et ouvertes aux beaux jeunes mâles, pour pénétrer les terroristes en se faisant pénétrer par eux. C’est le grand jeu de la « légende », ce rôle endossé après avoir été minutieusement préparé, et qui doit paraître plus vrai que nature. Charlie est censée mener jusqu’à Khalil, Palestinien de la trentaine à la tête d’un réseau dangereux, en se disant amoureuse éperdue de « Michel », son jeune frère tué pour la Cause – dans l’explosion de sa voiture Mercedes emplie d’explosifs qu’il allait livrer pour un attentat anti-juif en Allemagne.

La mise en condition est soignée, ne laissant rien au hasard. Des piles de lettres émanant soi-disant de Charlie à Michel, et les quelques réponses de Michel à Charlie, imitent parfaitement les écritures ; elles sont nourries du renseignement collecté ici ou là. Michel est même enlevé par le Mossad et présenté un jour à Charlie, entièrement nu, pour qu’elle puisse repaître ses yeux de son jeune corps bronzé à la cicatrice blanche sur la hanche. De quoi alimenter ses fantasmes pour la légende, mais aussi pouvoir répondre aux questions précises de ceux qu’elle va infiltrer.

Car les Palestiniens ne sont pas non plus des enfants de chœur. Au Liban, dans les territoires occupés, ils changent de lieu, de nom et de passeport fréquemment et font passer à la jeune occidentale ni arabe, ni juive, une série de tests pour établir sa loyauté et tenir son rôle de veuve amoureuse éplorée. Charlie s’en tient à Michel, toujours Michel, comme si elle l’avait vraiment connue charnellement, aimée réellement. Sentir son rôle est ce qui fait de vous un bon acteur.

Mais il arrive aussi que le rôle soit tellement prenant que l’on ne sait plus du réel et du faux quel est le vrai. Mission accomplie, Khalil découvert, logé et tué – in extremis à cause d’une minuscule erreur de préparation – la redescente est longue et douloureuse. Qui suis-je ? Être ou ne pas être ? Joseph le vrai ou Michel le fantasme ?

L’attrait de ce roman réside non seulement dans le détail méticuleux des actions des uns et des autres, non seulement dans la sensualité de cette jeunesse emportée par sa passion révolutionnaire corps et âme, se montrant nus et baisant volontiers – mais surtout dans cette plongée dangereuse dans la double personnalité. Pour la bonne cause, pour éviter les bombes, mais avec le doute que les bombes d’en face, « légitimes », ne soient pas plus justifiées. Le mimétisme des adultes qui tirent les ficelles de ce grand jeu devrait alerter : si Joseph le juif ressemble à Khalil l’arabe, musclé, volontaire, rationnel, fort – qui a « raison » ?

C’est aussi une leçon d’histoire à la fin des années 70 que livre John Le Carré. Israéliens trop puissants et sûrs d’eux-mêmes contre Palestiniens éternellement « réfugiés » parce qu’aucun pays arabe ne veut d’eux. « L’erreur de 1967 » lorsqu’Israël, victorieux, n’a pas tendu la main à ses adversaires pour partager la terre en deux États. Le romantisme du combat pour une soi-disant révolution post-68, vite assagie avec l’âge qui est venu. Baiser, oui, « s’éclater » pourquoi pas, mais au risque de sauter avec la bombe mal ficelée, pour une cause pas meilleure qu’une autre.

The Little Drummer Girl, un film américain de George Roy Hill, avec Diane Keaton, Klaus Kinski, Sami Frey, est sorti en 1984.

John Le Carré, La petite fille au tambour (The Little Drummer Girl), 1983, Points poche 2021, 768 pages, €9,50

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D’autres romans d’espionnages de John Le Carré déjà chroniqués sur ce blog :

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Golfinger de Guy Hamilton

Encore un grand James Bond, avec le meilleur 007 : Sean Connery. Il a cette virilité écossaise et ce détachement typiquement britannique pour la fonction d’agent secret. Aimant les filles (trop, c’est son péché mignon), il se rattrape en usant de son sens de l’observation et de son intelligence.

Ici, Goldfinger, le doigt d’or (Gert Fröbe), est un avare ambitieux obsédé par l’or. Tout comme Trump. Il s’habille en jaune ou couleur d’automne, porte un pistolet d’or, fait enduire une maîtresse à éliminer de peinture d’or – au point de l’asphyxier ; sa Rolls elle-même est en or – pour passer en fraude le métal d’un pays à l’autre. Car l’or n’est pas un métal comme les autres. Il est la référence des Banques centrales pour établir le cours des monnaies. Jusqu’en 1971, le dollar est changeable en or métal à tout moment. De quoi déstabiliser l’économie mondiale au cas où…

C’est justement ce que Goldfinger veut obtenir. Il imagine de prendre d’assaut Fort Knox, où sont les réserves d’or des États-Unis, plusieurs dizaines de milliards. Mais, lui objecte Bond après une série de péripéties, il faudrait soixante jours et des centaines de camions pour emporter tout ce stock ! Pas besoin, dit Goldfinger, il y a un autre moyen. Que je laisse le spectateur découvrir – c’est assez tordu mais pas idiot.

M (Bernard Lee) demande à son agent 007 de surveiller le milliardaire trumpien Auric Goldfinger, au prénom aurifié et au nom métallique. Comme son homologue du futur, le gros blond « n’aime pas perdre », dit son embauchée pour l’aider à tricher aux cartes. Le mafieux, qui se lie avec des boss de la pègre pour ses affaires en or (aujourd’hui en bitcoins), a pour garde du corps un Coréen (du sud), Oddjob (Harold Sakata), dont la force est proverbiale, écrasant une balle de golf dans son poing, et le chapeau redoutable : lancé, il décapite à cent pas. Il jouera avec Bond comme le chat avec la souris, le gardant assez en vie pour le taper encore et encore. Mais l’agent encaisse, comme si de rien n’était – nous sommes dans le mythe.

Bond est chargé de prendre contact rapproché avec Goldfinger pour apprendre comment il peut passer son or en fraude. Il le rencontre dans son club de golf (là où Trump fait ses affaires), et le suit à distance dans sa nouvelle Aston Martin DB5 remplie de gadgets à la Q (Desmond Llewelyn) : deux mitrailleuses avant, un protège-balles arrière, un diffuseur d’écran de fumée, un autre d’huile sur la route, un siège éjectable passager. Et le fameux mouchard qui permet de suivre une voiture ou un homme à distance. Il suit la Rolls Phantom III noire et (évidemment) jaune de Goldfinger jusqu’à un avion privé qui l’emporte vers la Suisse. Sur place, il découvre l’usine Auric de fonte d’or – et que la Rolls est entièrement faite de ce métal, qu’il suffit de couler. Voilà comment on passe d’un pays à l’autre en contournant les lois fiscales.

Bond rencontre à chaque fois une jeune femme qu’il séduit et baise, de la danseuse de cabaret mexicain où il termine une mission au début à l’aide-tricheuse aux cartes Jill (Shirley Eaton) dans le grand hôtel de Miami, et à sa sœur Tilly (Tania Mallet) en Suisse qui le dépasse en voiture américaine et cherche à tuer au fusil à lunette Goldfinger qui a fait peindre Jill jusqu’à la tuer. Puis Pussy Galore (Honor Blackman) vers Baltimore, pilote émérite, à la tête d’un cirque aérien de Pipers club, piloté chacun par une jeune femme aux seins en forme d’obus. En aidant Tilly, très amateur en termes de camouflage, Bond se fait capturer, malgré les gadgets de l’Aston Martin : il s’est fait piéger par une femme, puis par un miroir – péché de narcissisme ?

Tilly tuée d’un coup de chapeau d’Oddjob, Bond est ligoté sur une table devant le vantard Goldfinger, qui dirige un faisceau laser découpant le métal vers ses couilles. Bond se souvient in extremis d’une conversation qu’il a entendue à l’usine Auric, alors qu’il cherchait à en savoir plus, entre Goldfinger et un agent chinois. Déjà la Chine est (pré) vue comme ennemi principal de l’Occident, elle allait faire sauter sa première bombe A moins d’un mois après. Une « opération Grand Chelem » se prépare. Goldfinger décide de le garder en vie pour savoir jusqu’où il sait, et conserver une monnaie d’échange au cas où les choses tourneraient mal. Dans l’avion, Bond flirte avec Pussy, forte femme experte en judo qui ne s’en laisse pas conter. Mais le germe est semé : que fait-elle avec un milliardaire mafieux obsédé par l’or ? On se le demande encore avec Trump. Plus tard, une fois l’opération exposée dans le ranch Goldfinger du Kentucky (son Mar a Lago de milliardaire), Pussy Galore, ex-Chapeau melon et bottes de cuir, se laisse séduire par Bond dans la paille après quelques passes de judo où elle a le dessous, comme il se doit dans les années 60. Son nom signifie d’ailleurs « chatte à gogo »…

L’opération Grand Chelem est lancée et Bond convié, menotté, à l’observer. Les avions de Pussy Galore doivent diffuser un gaz qui soit-disant fait dormir 24h mais en fait tue sans plus de cérémonie. Les camions déguisés ‘armée US’ foncent dans Fort Knox, font sauter la grille électrifiée, puis le laser dissimulé dans une ambulance découpe la porte d’entrée, les mercenaires chinois se ruent à l’intérieur et déposent près du stock d’or impressionnant, sur plusieurs étages, l’engin qui doit neutraliser le tout. Bond y est attaché pour sa dernière heure.

Mais il a été malin, Pussy Galore est passé dans son camp. Comme quoi le péché mignon de Bond sert aussi les intérêts de la Couronne. Les soldats faussement fauchés se relèvent et descendent un à un les mercenaires, tandis que Goldfinger, déguisé en général US par précaution, s’échappe sans que personne ne lui demande rien. Bond est remercié, il monte dans un avion d’affaires Lockheed JetStar pour rencontrer le président qui veut le féliciter. Évidemment, l’avion est détourné par Goldfinger qui veut se poser à Cuba, base soviétique. Bien que Bond lui rappelle que tirer dans un avion peut amener une dépressurisation rapide, Goldfinger tient un gros Colt en or à la main. Dans la bagarre, il tire… et est aspiré par un hublot défoncé. L’avion pique, Pussy aux commandes ne parvient pas à le redresser, mais tous deux sautent en parachute et atterrissent sur une île aux palmiers, où ils décident de s’amuser un peu entre eux avant de rendre compte.

Un bon film, qui internationalise les James Bond avec priorité aux Américains. C’était le temps où ils étaient encore alliés et défenseurs de tout l’Occident. Dommage que le père de l’agent 007, Ian Fleming, soit mort le 12 août 1964 d’une crise cardiaque, un mois avant la sortie du film. La chanson Goldfinger, interprétée par Shirley Bassey, est devenue un tube célèbre. Le film a été rentabilisé en seulement deux semaines.

DVDGolfinger, Guy Hamilton, 1964, avec Sean Connery, Gert Fröbe, Honor Blackman, Lois Maxwell, Shirley Eaton, MGM studios 2022, doublé anglais, français, 1h50, Blu-ray €9,99, DVD simple doublé anglais, français €12,59

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Malevil de Christian de Chalonge

Nous sommes en 1981, la gauche commence au pouvoir – et boum ! C’est la Bombe. Envoyée par qui ? Mystère : plus probablement par l’URSS, mais pourquoi pas par les USA vexés de voir un gouvernement pro-communiste à la tête de la France ? Ou peut-être par une erreur de manipulation comme il s’en est déjà produit. La Bombe éradique le petit village de Malevil dans le Périgord qui vivait paisiblement à l’ombre de son château médiéval (contre les Anglais), protégé par une falaise au-dessus de la rivière, comme à la Roque-Gageac.

Car le film franco-allemand de Christian de Chalonge s’est inspiré du roman de Robert Merle, paru en 1972. Il est nettement plus condensé, avec moins de personnages, moins d’approfondissement des thèmes, et une fin différente. Mais les films ne sont pas destinés à calquer les romans ; ce sont des œuvres à part entière, avec un message qui peut être autre. C’est le cas ici, n’en déplaise aux ignorants. Chacun est libre de trouver l’un ou l’autre meilleur à son goût. Toujours est-il que le film concentre son propos sur l’an 01 après la Catastrophe. Que faire ? comme écrivait Lénine. En fonction des circonstances, de son degré de civilisation et des tempéraments, répond le film.

Il marque fortement le contraste entre la paix d’avant, toute de socialité et d’État protecteur, et la guerre d’après, toute d’état de nature où l’homme est un loup pour l’homme et la bande une nécessité. Plus de PTT en fourgonnette jaune de la Poste, d’ailleurs plus d’essence ; plus de vente de produits de la ferme ou du vin du terroir, uniquement la production pour la survie ; plus de médicaments testés par les chercheurs et fabriqués en usine pour le pharmacien, uniquement les stocks et la débrouille avec les simples ; plus de radio ni de téléphone, aucun lien avec le reste du pays et de la planète. Chacun ne peut compter que sur soi, et sur ses proches.

Il dit aussi le miracle d’une bonne cave voûtée solidement construite sous le château, recelant les provisions pour l’hiver – le grain, les jambons, les pots de rillettes ou de confit, les barriques de vin. Et le hasard qui a conduit Emmanuel (Michel Serrault), retraité ayant restauré le domaine et devenu maire du village, et ses six compagnons (comme les gamins lyonnais de notre enfance) à être épargnés par l’éclair, le souffle, le feu, les radiations immédiates. Il y a là la vieille servante Menou (Emilie Lihou) et son fils gentil débile Momo (Jacques Villeret), Peyssou (Robert Dhéry) et Meyssonnier (Hanns Schiller), amis d’enfance d’Emmanuel, Colin l’électricien (Jacques Dutronc) et Bouvreuil (Jean Leuvrais). Toutes des personnes ordinaires.

Une fois la stupeur passée – pas de « sidération » à l’époque, ce n’était pas dans le tempérament des années post-68 – on découvre le paysage ravagé, l’atmosphère crépusculaire, les bâtiments ruinés sauf le donjon qui a résisté, les étables avec jument, truie et ses petits, vache qui donne un veau mâle (ouf, pas de féminisme criard, il faut des mâles pour ensemencer les femelles et reproduire l’espèce). Le chien de Momo a été grillé ; dans sa quête, il découvre une toute jeune fille, Évelyne (Pénélope Palmer), rendue aveugle par l’éclair et qui ne recouvrera la vue qu’après des mois. Il faut premièrement survivre, donc faire l’inventaire des provisions et des couvertures ; deuxièmement penser à l’avenir avec les bêtes d’élevage, les 150 litres de carburant pour le tracteur qui permettent de labourer et de semer du blé ; troisièmement s’organiser en petite communauté et se protéger du froid, de la pluie, de la famine, des prédateurs ; quatrièmement, à peine suggéré dans le film, assurer la reproduction des humains pour l’avenir.

Les mois passent, le jardin produit des choux, le champ du blé. Je m’étonne un peu que la terre n’ait pas été contaminée par les retombées radioactives, même si la pluie, testée avec une pellicule photographique ne l’est plus après la « neige » noire des premières heures. Je m’étonne aussi que les survivants n’aient pas quelques séquelles de la radioactivité, maladie des rayons, cancers, lésions intestinales, atteintes neurologiques, mais ce n’est pas le propos du film. Le blé n’est pas encore mûr qu’il est attaqué par une bande de malheureux réduits à leur état de bête, qui le dévorent sur pied. Il ne faut pas les laisser faire, ce serait au détriment de la survie du groupe. On les chasse : à coup de bâton, de fusil. Certains sont tués, c’est la loi de nature. Prendre sans demander n’est pas humain ; proposer des échanges l’est.

Très vite, le groupe du château découvre un autre groupe, celui du tunnel où un train a pu échapper à l’anéantissement alentour. Dès lors, l’histoire consiste à comparer l’un à l’autre. Malevil est mené de façon naturelle par son maire, notable éduqué qui connaît l’intérêt général et bien ses compagnons ; il a une autorité naturelle issue de la continuité de sa fonction, et de sa façon d’associer chacun aux décisions. Le tunnel est asservi par un ex-médecin nommé Fulbert (Jean-Louis Trintignant), qui impose son autorité par la force ; il nomme des adjoints à la sécurité, seuls habilités à porter des armes, autorise le viol des femmes, mises en communauté, instaure une « prison » dans les toilettes des wagons, contingente la nourriture de conserves du train. Il cimente le tout avec « Dieu », se proclamant son intermédiaire, investi par lui de la mission de sauver les humains. Jean-Louis Trintignant expose une potentialité de sa nature d’acteur dans ce rôle de dictateur froid et sûr de lui. Toujours la même histoire, celle de la civilisation sur la barbarie, de l’entraide démocratique ou de l’exploitation despotique.

Après une connaissance mutuelle méfiante, des premières négociations d’échanges, soins contre médicaments, batterie contre cochon, c’est la dérive. La volonté du tunnel d’investir Malevil pour s’emparer de ses richesses bien gérées. Donc la guerre, comme dans La Guerre du feu (film sorti la même année). La démocratie organisée qui permet les talents et l’initiative a raison des violents autoproclamés qui vivent sous le joug : leur chef descendu, ils se rendent. S’ensuit une communauté plus nombreuse, mais avec quelques femmes pour la survie de l’espèce, et même deux enfants (des petits blonds bien français, comme on n’avait pas honte de les présenter à l’époque).

La fin n’est pas racontable, même si tout le monde la connaît, depuis le temps. Disons que l’époque rattrape la communauté et que la civilisation moderne, industrielle, celle qui a conduit à la Bombe, reprend ses droits sur l’an 01 de l’utopie écolo du retour à la terre et aux valeurs de terrain.

DVD Malevil, Christian de Chalonge, 1981, avec Michel Serrault, Jacques Dutronc, Jacques Villeret, Robert Dhéry, StudioCanal 1h56, français,occasion €49,95

DVD Coffret Serrault/de Chalonge : Malevil, L’argent des autres, Docteur Petiot, Tamasa distribution 2013, français, €45,99

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