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Jim Harrison, Légendes d’automne

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Des hommes, des vrais : Jim Harrison se met dans les pas d’Ernest Hemingway pour chanter le masculin, la possession amoureuse, la vengeance, le choix de sa vie. Les hommes aiment les femmes, en général (« l’homosexualité : une absurdité après l’âge de 14 ans »), mais les femmes aiment autrement. Les couples se forment et font un bout de chemin ensemble – mais rarement jusqu’au bout tant masculinité et féminité sont au fond incompatibles – sauf entre mère et fils, peut-être.

Ces trois cents pages recueillent trois nouvelles, trois romans en réduction, autant de scénarios pour films. Car chacune raconte une histoire, met en scène de l’action, se focalise sur un personnage mâle. Nous sommes dans le thriller (Une vengeance), dans une série à la Dallas (L’homme qui abandonna son nom), dans le western (Légendes d’automne). Cette dernière nouvelle a d’ailleurs donné un beau film d’Edward Zwick en 1994 avec le tout-fou Brad Pitt en garçon sauvage.

Homme ou femme, vous êtes captivé par la vengeance d’un baron mexicain de la drogue, bafoué par son partenaire américain au tennis ; vous vibrez aux souffrances endurées par le tabassage dudit Cochran, ex-pilote de l’aéronavale ; comme lui, vous rêvez de vengeance à votre tour, puis vous dérivez vers ce qui importe le plus : retrouver Miryea, la femme de votre vie, la lèvre fendue au rasoir et placée un mois dans un bordel avant de finir cloîtrée au couvent. Nous sommes dans le machisme latino, très proche de la façon islamique de faire tant les Espagnols ont été durant des siècles contaminés par les mœurs musulmanes avant de les transmettre au Mexique. La fin décevra les amateurs de happy-end, le rose bonbon seyant peu à l’auteur. Mais la fin s’élève au-dessus des humains pour atteindre le tragique : chacun vit son destin et la passion amoureuse, même si elle est éphémère, sublime par son intensité parfois, comme on le dit en physique.

Homme surtout, vous vivrez l’incapacité à fusionner avec votre moitié, même si l’amour était là et même s’il a duré. Chacun vit sa vie comme une destinée et, comme chacun est différent, les chemins finissent par diverger malgré la fille en commun. Nordstrom, dont le nom signifie tempête du nord, est un gestionnaire diplômé d’économie qui a réussi dans les affaires par son approche froide des choses. Mais, dans son couple et avec sa fille, il est trop froid, introverti, même s’il est sujet d’affection. Lorsque sa femme productrice de cinéma décide de le quitter, après 18 ans de mariage, alors que leur unique fille entre à l’université, Nordstrom décide de tout quitter. De refaire sa vie autrement, ailleurs, sans argent accumulé. Vestige des années hippies contaminées de bouddhisme, l’homme dominant se dépouille, se fait humble, ne vit plus que l’instant présent au bord de la mer comme chef cuisinier d’un restaurant de poissons. Il navigue pour pêcher, fume en regardant l’horizon, pare et prépare le produit de la pêche, et danse tout seul jusqu’au bout de la nuit.

legendes d automne edward zwick avec brad pitt

Homme et femme, vous passerez en accéléré une saga de famille sur un siècle, comme la vôtre peut-être. Un ancien colonel pionnier a élevé trois fils dans son ranch en pleine nature du Montana. Comme souvent, les trois garçons sont tous différents. L’aîné Alfred est brillant mais conventionnel, le second Tristan est sauvage et nomade, le dernier Samuel est travailleur et obstiné. Pourquoi ces trois-là partent-ils à la guerre ? Est-ce le destin paternel qui les saisit ? L’atavisme des origines en Cornouailles ? La guerre de 14 contre les Huns oppose les Anglais, les Canadiens et les volontaires américains. Le plus jeune a 18 ans et est l’aimé de ses frères, mais la guerre a ses raisons et son commandement – et Samuel est tué par le gaz moutarde en compagnie de son commandant. Tristan, qui n’a pu le protéger comme il se l’était promis, en devient fou. Il part à la chasse aux scalps ennemis derrière les lignes et en rapporte sept qu’il suspend dans sa tente. De quoi le faire réformer, tant ces mœurs de sauvage détonnent dans l’armée canadienne qui se veut « civilisée » (comme si les Boches l’étaient avec leurs gaz empoisonnés). Tristan va donc se faire réformer, puis engager sept ans d’aventures sur la mer avant sept ans de grâce familiale au ranch avec épouse et enfants, puis sept ans de malheurs dus à la société (Prohibition imbécile, krach boursier inepte, traque absurde du FBI). La nouvelle n’est pas le film, plus profonde, plus tragique, comme si tout cela était écrit, cette fatalité renforcée par l’Indien Un Coup.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui magnifie la liberté primaire, celle de l’instinct, qui surgit lorsque l’on n’a plus rien à perdre. Il y a moins de fumette, de whisky et de sexe que dans les premiers romans – et c’est tant mieux, l’auteur se recentre sur la puissance vitale qui est en chacun. A condition de le vouloir.

Jim Harrison, Légendes d’automne (Legends of the Fall), 1979, 10-18 2010, 320 pages, €7.50

DVD Légendes d’automne d’Edward Zwick, 1994, avec Brad Pitt, Anthony Hopkins, Aidan Quinn, Julia Ormond, Sony 2011 blu-ray €8.25

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

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Jim Harrison, Un bon jour pour mourir

jim harrison un bon jour pour mourir

Un pêcheur largué par sa bonne femme, un paumé de retour du Vietnam et une nana bien roulée mais au petit pois dans la tête – voilà le trio infernal de ce road-trip écologiste des années 60. Bière, whisky, cannabis, pilules d’amphétamines ne cessent de couler et de rouler, tandis que les trois foncent en bagnole à 150 km/h. Même le rock d’époque était dans le constant excès : « Merle Haggard me donnait toujours envie de me saouler à mort. Les Cream ou les Who, ou les Grateful Dead me donnaient envie d’être défoncé, tandis qu’avec Dolly Parton j’avais envoie de tomber amoureux. June Carter semblait me faire signe depuis Jackson, Mississippi, et Patsy Cline m’invitait à Nashville » (chap.11).

Le narrateur ne pense qu’à baiser la fille, Tim, copain de hasard rencontré dans un bar, ne pense qu’à faire sauter un barrage dans le Montana puisque les drogues le rendent impuissant à sauter la nana. Quant à elle, elle se contente d’allumer l’un et l’autre, jambes interminables ou seins nus, tout en refusant le plus souvent de baiser.

C’est par elle que va se nouer le drame, la bonne fille qui allume la mèche. Le pêcheur ne penserait qu’à pêcher plutôt qu’à sauter et encore moins à faire sauter. L’idée pourtant est de lui qui, bourré comme d’habitude, s’est plaint que les saumons et les truites ne puissent plus remonter les fleuves comme avant pour y pondre, à cause des barrages des fermiers pour l’irrigation.

Nous ne sommes pas dans la nature mais plutôt dans l’évasion : la société telle qu’elle va déplaît et les trois cherchent à se faire exploser la tête plutôt que de vivre autrement. De Key West en Floride (vu comme la dolce vita en société de ces années 60) à Bozeman au Montana (vu comme le paradis perdu de la forêt primaire et du fleuve à truites), Jim Harrison remonte le temps dans les fumées, jusqu’à rêver des indiens Nez percés exterminés. Ce sont eux qui, fatalistes, prononçaient cet aphorisme : « courage, c’est un bon jour pour mourir ». Tim, le destructeur de barrage, vivra comme eux au même endroit sa dernière heure.

Où est le sens de la vie dans cette dérive motorisée, alcoolisée et médicamenteuse ? Où est l’harmonie désirée avec la nature quand il ne s’agit que de prendre : chasser, pêcher, arpenter en bagnole les sentiers ? Où est l’importance du moment présent alors que les trois sont constamment défoncés – donc constamment ailleurs ?

J’avoue avoir été lassé par ces contradictions et cette pseudo-rébellion bien passée de mode. La fin des années soixante n’était ni drôle, ni optimiste, contrairement au mythe forgé depuis. Les Américains, traumatisés par la guerre du Vietnam, ne songeaient qu’à oublier et, pour cela, se détruire. Vous parlez d’un message « universel » !

Jim Harrison, Un bon jour pour mourir (A Good Day to Die), 1973, 10-18 2003, 224 pages, €6.60

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

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Rick Bass, Le journal des cinq saisons

rick bass le journal des cinq saisons
Dans la vallée de Yaak, au Montana, l’auteur né en 1958 au Texas vit depuis 1987. C’est « une frontière entre deux mondes : à la lisière de la nature sauvage, du Montana, de l’Idaho ; aux confins des États-Unis et du Canada. La bordure des Rocheuses et du Nord-Ouest Pacifique » p.186. Il occupe un chalet avec sa femme et ses deux petites filles de 8 et 4 ans, plus une cabane de rondins où il écrit, dont la fenêtre donne sur le marais. Écologiste engagé dans la préservation de la nature et des parcs naturels, il a travaillé des années dans l’exploration des gisements de pétrole et de gaz, après des études de géologie et de biologie. Lassé du mercantilisme à courte vue des avides que sont ses concitoyens, il s’est retiré dans la nature, comme Henri David Thoreau, afin de méditer sur les fins de l’homme et écrire des livres emplis de vie.

Ce journal conte moins son ego que son milieu naturel. Il se veut « dans » la nature et pas au-dessus, il s’y fond et s’y confond, ne prélevant en bois, airelles, champignons et gibier que ce qu’il lui faut à sa consommation familiale. Pour le reste il contemple la beauté de la forêt, des montagnes, des ciels violets ou bleuté, des plantes qui vivent et s’accrochent malgré tout, de la faune, ces bêtes moins bêtes qu’on le croit, et des gens robustes et obstinés qui l’entourent.

Il faut lire ce récit dès janvier pour comprendre, dans le froid relatif de nos contrées, ce que peut être le vrai grand froid de la nature sauvage. Le Journal commence par une réunion d’amis à la maison, devant une table bien garnie et un bar copieux ; il se terminera, un an plus tard, par une autre réunion d’amis à la maison, devant la même abondance. De quoi nous faire comprendre que l’écologie n’est pas cette macération austère des prédicateurs de fin du monde, que trop de militants adoptent volontiers. Que la nature est indifférente aux humains mais qu’elle offre à profusion tout ce qu’il nous faut pour être heureux, à la seule condition de respecter ses équilibres. « Je me sens seulement envahi par une quiétude presque mystique. (…) Vivre avec sous les yeux la beauté des uns et des autres, la beauté du matin et de la saison. Aucune autre raison ne me paraît nécessaire » p.190.

« Qu’est-ce qu’une communauté ? » s’interroge l’auteur face à la nature sauvage. « Je propose de définir le mot non comme un rassemblement de gens qui partagent des buts et des projets, ou même des valeurs mais – et c’est infiniment plus rare – un lieu et un moment où contre les forces éparses du reste du monde, ils peuvent s’unir malgré leurs différences, parfois même les différences les plus saisissantes, et ressentir néanmoins une affection les uns pour les autres et la force de leur engagement commun » p.67.

Il y a toute une philosophie dans ces pages. L’humilité devant la grandeur du monde, le courage face à la force des éléments, la ruse pour se fondre dans le paysage et chasser utilement, la responsabilité pour préserver sa famille des dangers et l’initiative pour préparer activement l’hiver dans la langueur de l’été qui pousse au farniente. Il y a surtout le sentiment que tout est lié, en harmonie, en symphonie, comme ces pins vrillés qui s’abattent lors d’une tempête, formant ainsi une barrière naturelle pour que poussent les trembles loin de la dent affamée des cerfs, durant les quatre ou cinq années nécessaires à ce que les arbres deviennent adultes, permettant une réserve de nourriture pour les futurs cerfs (p.172). Il y a la prescience de l’éternel retour des saisons (p.151), des naissances et des morts, de la révolution des planètes. « Regarder le mouvement du printemps encore en bourgeons et (…) sentir le vaste esprit du monde – la joie, le réveil – qui court comme les eaux rapides de la fonte des neiges sous la surface, au retour des brises du sud, et de se laisser emporter par cet élan » p.131 (j’ai replacé la virgule où elle devait être, le traducteur semblant être fâché avec la ponctuation en français).

C’est que le pays est immense et que tout ce qui arrive est énorme. Le froid de l’hiver est glacial avec ses tempêtes de neige, le printemps explose, l’été accablant voit naître de gigantesques incendies si durs à contenir que l’on fait intervenir B52 et C130 pour jeter par tonnes des retardateurs de feu, l’automne flamboie de couleurs et de grizzlis gourmands de plus de deux mètres et demi de haut… Les vents sont puissants, les orages monstrueux, les pluies diluviennes, la neige interminable et la glace épaisse, le soleil impitoyable. Nous sommes dans la démesure, la nature au Montana accentuant encore la démesure du continent nord-américain par rapport à l’Europe.

Il y a même une saison de plus que dans le reste du monde, tant la nature est ici dans le surcroît. La cinquième saison est, pour l’auteur, le mois d’avril. « Pas question de passer directement de l’hiver au printemps : un enfant, ou même un adolescent, devient-il adulte comme ça, d’un jour à l’autre ? » p.163. Si juillet commence page 289, presque à la moitié, les mois ne sont pas racontés de façon égale, tout comme la réflexion même qui ralentit ou s’accélère selon que la saison pousse à agir ou à méditer.

vallee du yaak montana

Ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que de nous charmer avec ces excès mêmes. Certes, il y a parfois trop de mots, la solitude relative rend l’auteur volontiers bavard sur ce qui le passionne. Mais il sait capter l’attention par une anecdote de trappeur, nous enchanter par une description à la Chateaubriand, nous séduire par des phrases longues et balancées. Certains s’y ennuient, moi pas. La traduction de Marc Amfreville n’est pas toujours à la hauteur, mais la richesse de la langue sous-jacente se sent malgré tout. Que veut dire entre autres, en français, « les cheveux débridés » d’une femme (p.264) ? Serait-elle vue comme une bête de somme ? Et pourquoi ne jamais traduire « cobbler » (qui n’a aucun sens d’usage en français) par le mot évident de tourte ?

Rick Bass reste américain de culture et d’habitudes, mais la nature l’aide à lutter contre. Il se décrit plusieurs fois comme « un vrai glouton, Gulo gulo » p.240, « si impulsif et impétueux, si imprudent et si mal organisé » p.239. C’est ainsi qu’il s’amuse à brûler des herbes en plein été près de sa maison, manquant déclencher un vaste incendie ; qu’il entreprend de monter une côte enneigée avec son pick-up sans avoir les pneus cloutés, ce qui fait glisser le camion qui patine lentement jusque dans le ravin (il saute in extremis). Il est toujours poussé à l’action, vertu de ce peuple de pionniers optimistes : « Ne pas faire cette tentative exigerait une acceptation fataliste des agissements de l’univers dont aucun de nous (…) n’est capable » p.422. Malgré le paganisme qui est la religion innée de la nature (religion veut dire « relier »), il garde un reste de culpabilité chrétienne, péché originel et autre soumission aux Commandements du paternel suprême. « Il y a tant de joie dans cette communion que je dois avouer m’être demandé, au début, si je n’étais pas en train d’être tenté par le diable lui-même – tant quelque chose d’aussi bon ne pouvait être que coupable, et même approcher de la luxure » p.155. Quel appauvrissement qu’une religion qui interdit ainsi tout ce qui fait du bien ! Au nom d’« autre » monde, seulement « possible »…

Le verbe de Rick Bass reste irrigué par une vitalité qui vient de l’accord avec cette nature exubérante. Il s’émerveille que les enfants y soient solides, ses petites filles n’hésitant pas à marcher en sandales malgré les fourrés – comme si le paysage vous choisissait, et non l’inverse. Le récit d’une traque de cerf avec Travis, le fils de 15 ans d’un ami décédé, est un hymne à l’endurance comme au courage, les bottes texanes n’étant guère adaptée à la neige. « Et tandis que nous avancions péniblement, je me suis soudain rappelé ce que cela veut dire d’avoir quinze ans, quel extraordinaire mélange de vigueur et d’inexpérience c’était, un moment de la vie où l’on est capable physiquement et intellectuellement de presque tout faire au monde, et où tout est, sinon complètement, du moins presque neuf » p.499.

« Je voudrais que ce journal de bord ne soit qu’une célébration, une galerie de portraits du bonheur » p.131. C’est réussi. Lisez ce livre de joie pour la vitalité de la nature et de bonheur sur ses beautés vivantes.

Rick Bass, Le journal des cinq saisons, 2009, Folio 2014, 617 pages, €9.20

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Jared Diamond, Effondrement

jared diamond effondrement

J’aime ces livres à la Fernand Braudel où l’archéologie et l’écologie sont mises au service de l’anthropologie. Le message de l’auteur, biologiste de l’évolution qui enseigne la géographie humaine à l’université de Los Angeles (UCLA), est que le succès ou l’effondrement des sociétés dans l’histoire est du à de multiples facteurs – dont l’environnement, mais pas seulement. « Je ne connais aucun cas dans lequel l’effondrement d’une société ne serait attribuable qu’aux seuls dommages écologiques : d’autres facteurs entrent toujours en jeu », écrit-il en Prologue p.27. Nous sommes bien loin du catastrophisme idéologique des petits intellos de la France militante ; nous sommes dans la science qui se fait, l’observation des choses et l’analyse du passé comme du présent.

Sa grille d’analyse comprend cinq facteurs principaux :

  1. Les dégradations infligées par une société à son propre environnement
  2. Les changements climatiques
  3. Les conflits avec d’autres sociétés
  4. Les relations commerciales amicales avec d’autres sociétés
  5. Les attitudes culturelles face aux changements

Bien entendu, les relations de l’homme et de son milieu sont importantes. Diamond en énumère 8 traditionnelles : déforestation, érosion et salinisation, gestion de l’eau, chasse et pêche excessives, introduction d’espèces allogènes, croissance démographique, impact humain par habitant. Plus 4 actuelles : changement climatique dus à l’homme, émissions toxiques, pénurie d’énergie, utilisation humaine maximale de la capacité de photosynthèse terrestre. Mais il montre admirablement comment certaines sociétés savent s’adapter aux changements et rectifier leurs erreurs, tandis que d’autres échouent : les mêmes Vikings ont réussi en Islande et échoué au Groenland ; sur la même île de Saint-Domingue, la partie haïtienne échoue lamentablement tandis que la partie dominicaine s’en sort plutôt bien ; le Japon des Tokugawa a réussi à gérer la forêt et empêcher déboisement et érosion, tandis que les habitants de l’île de Pâques ont déboisé et échoué.

Leçons pour le présent : « La disparition des Anasazis et celle d’autres peuples du sud-ouest des États-Unis illustre à la perfection la notion que nous avons développée d’interaction entre impact humain sur l’environnement et changement climatique ; elle souligne comment les problèmes écologiques et démographiques aboutissent à la guerre, exemples des forces mais aussi des dangers qui naissent au sein de civilisations complexes, dès lors qu’elles ne sont pas autosuffisantes et dépendant d’importations et d’exportations, et elle permet, enfin, de comprendre comment des civilisations s’effondrent rapidement après avoir atteint un apogée démographique et de pouvoir » p.215. Le Japon, l’Australie, les États-Unis sont dans ce cas de dépendance aujourd’hui ; la Chine en prend le chemin. A eux de prendre du recul pour adapter leur mode de vie à ce qui est possible, et à sélectionner leurs valeurs pour qu’elles soient efficaces en termes de survie.

L’autre exemple des Mayas est là pour rappeler l’importance des décisions prises par les chefs et les élites dans la survie d’une société. « Leur attention était à l’évidence focalisée sur leur intérêt à court terme : s’enrichir, mener des guerres, ériger des monuments, rivaliser les uns avec les autres et tirer assez de nourriture des paysans pour soutenir ces activités » p.278. Toute allusion à l’époque de l’écriture du livre, sous présidence George W. Bush, serait évidemment fortuite. Mais le lecteur français 2014 peut aussi penser à la présidence Hollande : sauf les monuments, presque tout y est (la « nourriture » d’hier étant aujourd’hui les impôts)…

Ces comportements irrationnels à courte vue sont dus bien souvent à des conflits de valeurs. Les Vikings du Groenland, chrétiens imbus de leur civilisation européenne, n’ont pas même pensé imiter les Inuits qui réussissaient sur le même territoire : cela aurait été déchoir, s’ensauvager. D’où ces dépenses somptuaires pour bâtir de grandes églises de pierres plutôt de que construire des umiaqs pour chasser le phoque. Importer à grands frais des ciboires, du vin et des vitraux plutôt que du bois d’œuvre. Une obstination à manger du bœuf plutôt que des poissons et du mouton. « La persistance dans l’erreur, le raidissement, le refus de tirer les conclusions qui s’imposent à partir de signes négatifs, l’immobilisme, la stagnation mentale » (p.668) sont des comportements mentaux conservateurs, réactionnaires, malheureusement trop fréquents dans l’humanité sûre d’elle-même. L’auteur évoque ces badernes françaises de juin 1940, vaincus en six semaines par des chars et des avions dont ils n’avaient même pas idée d’emploi, tandis que les Allemands avaient eux réfléchi…. les technocrates militaires français étaient tellement sûrs de refaire la même guerre qu’en 14-18, bien à l’abri derrière la ligne Maginot (p.655) !

On peut ajouter « l’effet de ruine » que cite l’auteur, cette répugnance à abandonner une politique, souvent par conviction « religieuse » : l’exemple du parti socialiste français est de ce type. L’Action française avant-hier et l’ultralibéralisme hier s’étaient aussi figés en dogmes quasi religieux, mais l’utopie laïque du socialisme et de son avenir radieux n’en reste pas moins une religion de moins en moins en phase avec les changements de l’époque. C’est le courage de François Hollande (s’il aligne ses actes à ses paroles) de renverser enfin la table pour adapter l’idéologie à ce que le pays à besoin, avec ce qu’il produit ici et maintenant, sans se payer de grands mots.

Mais tout ne vient pas d’en haut. La connaissance se répand et devient globale. A la base, les fermiers, les citoyens et même les entreprises savent s’adapter. L’exemple de l’entreprise américaine Chevron en Nouvelle-Guinée, analysée longuement par l’auteur, montre que l’exploitation du pétrole et du gaz peut être rendue la plus propre possible, avec le moindre impact sur l’environnement naturel et humain des lieux. Nous sommes loin du gauchisme des anciens soixantuitards reconvertis dans l’affairisme politique écolo qui forment le parti vert en notre pays !

Écrit de façon didactique bien qu’un peu bavard (la traduction lourdingue n’arrange rien, notamment les chiffres écrits interminablement en toutes lettres), le lecteur comprendra facilement comment on peu dater un site au radiocarbone, par dendrochonologie, par carottage ou par les isotopes. Une suite de monographies historiques complètent les auteurs traditionnels : vous apprendrez ainsi beaucoup sur les Vikings, les Mayas, l’île de Pâques et ses statues absurdes renversées, le Rwanda dont la guerre civile serait largement due à l’explosion démographique avec toutes ses conséquences sur la répartition des terres et du pouvoir, sur les Australiens qui s’obstinent à vivre comme les Anglais alors que leur terre ne peut pas soutenir ce mode de vie – et même sur le Montana, état pionnier sauvage illustré par un Brad Pitt au meilleur de sa jeunesse.

Jared Diamond, Effondrement (Collapse – How societies chose to fail or succeed), 2005, Folio 2012, 875 pages, €12.64

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