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Jules Verne, De la terre à la lune

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Le 21 juillet 1969 a produit ce que le 1er décembre 1865 a inventé : aller sur la lune. Il a fallu un siècle, mais ce sont bien les Américains qui y sont parvenus, et il n’y avait aucun Français à bord.

Jules Verne, romantique de la connaissance, écrivain de théâtre et journaliste scientifique, est un adepte du franchissement : toute frontière est faite pour être dépassée. Optimiste comme son siècle, fasciné par l’esprit pionnier américain comme par la devise « à Français rien d’impossible », il multiplie les explorations comme autant d’aventures : humaines, scientifiques, morales. La lune étant là, il lui fallait y aller.

Visionnaire, mais réaliste, il fait le point des savoirs de son temps puis propose un saut dans l’inconnu. Les deux figures complémentaires de l’Américain Barbicane, président du Gun-Club, et du Français Ardan (anagramme de l’aérostier photographe Nadar) sont un effet de mise en scène. Accentué par la rivalité avec le capitaine Nicholl et par l’obstination dans l’éneaurme de l’ingénieur en explosifs et balistique J.T. Maston qui, après la fin de la guerre de Sécession, ne rêve que guerre et destruction « en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha » (chap.1). C’est bien le Français qui va faire muter le projet fou des Américains en proposition encore plus folle : être dans l’obus même. Nous passons de l’artillerie, orientée vers la guerre, à l’exploration, cette fois en faveur de la science – du show pyrotechnique à la froide connaissance !

nadar aerostier photographe

L’Amérique est tout pratique et capable de tout oser ; la France est enthousiaste et capable de tout révolutionner. Seuls les Anglais – ennemis coloniaux de la première et « héréditaire » de la seconde (au XIXe siècle), sont montrés comme du mauvais côté du pragmatisme (près de leurs sous) et du mauvais côté de la roideur intellectuelle (la frilosité de l’imagination). Pour Jules Verne, il n’est non seulement possible d’aller dans la lune, mais il est aussi exaltant de le tenter et moral de l’accomplir. La pulsion de mort renversée en pulsion de vie.

D’où ces premiers chapitres remplis de chiffres et de calculs où, méthodiquement, chacun des spécialistes démontre qu’il faut un canon de telle longueur, fondu en tel métal, dans un lieu précis, portant telle dose de fulmicoton (plus dense et plus explosif que la poudre), emportant un obus aménagé de telle façon, qui devra être lancé tel jour à telle heure et telle minute. L’exaltation sert au financement, et c’est la planète entière qui contribue par ses dons, les États-Unis et la France venant en tête. Mais c’est bien l’Humanité qui est concernée et, si la performance technique est le ressort américain, l’universel est le ressort français.

Là est la morale, quasi libérale : l’intérêt bien compris de chacun sert à tous. La liberté d’entreprendre encourage la liberté de gagner tout comme celle de conquérir. Nous sommes dans la volonté de puissance humaine, dont les Américains sont la pointe. Pourquoi ? Parce qu’ils sont démocratiques, montre Jules Verne, et que, depuis les associations, les assemblées et les clubs, chacun débat, propose, encourage et objecte. Volonté libre, où l’individu rencontre ses semblables pour forger une volonté collective – industrielle ou patriotique – diffusée en instantané par le télégraphe et la presse. Le héros n’est plus solitaire, mais porté par la publicité et la foule.

L’écrivain populaire déroule le chant du Progrès. De la fascination pour l’astre lunaire aux instruments d’optique pour l’observer, des calculs d’elliptique aux contraintes balistiques, de la théorie à l’organisation pratique. La Floride, alors terre vierge emplie de jungle, de caïmans et d’indiens Séminoles, devient terre de progrès avec la fonte du canon géant et l’ordonnancement des fours, puis par le processus précautionneux de pose des balles d’explosif. La ville de Tampa passe de 3000 à 150 000 habitants, 1200 fours, 60 000 tonnes de fonte : nous sommes dans la démesure – à l’américaine – mais aussi dans la furia francese. Tout est prévu, pensé, ordonné, étape par étape. Et cette organisation fait le sel de ce premier tome tant préparer l’aventure compte autant que la vivre !

jules verne obus lunaire

L’obus lunaire est une arche où sont rassemblés, outre les passager, deux chiens, une série d’instruments d’observation et de défense, mais aussi des provisions, des semences, des appareils de purification d’air, du gaz de chauffage… C’est un Nautilus stellaire, un ballon de l’espace, une Maison en soi que, tels des escargots, les humains arrachent vers l’espace. Cocon, forteresse, base d’exploration et lieu de convivialité, l’obus est ce que le voyageur emporte à la semelle de ses souliers : le meilleur de sa patrie et du savoir humain.

Ce roman n’est pas, à mon goût, le meilleur de Jules Verne, mais quel enthousiasme ! L’ardeur du récit emporte le jeune lecteur, tout en l’édifiant par une saine pédagogie scientifique. Oui, tout est possible… ou presque. Il suffit de vouloir, puis d’oser, enfin de calculer. Mais l’instinct d’aller est premier, la passion ne vient qu’en second, qui doit être maîtrisée par l’intellect. Et la science vaut bien mieux que la guerre.

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Jules Verne, De la terre à la lune – Trajet direct en 97 heures et 20 minutes, 1865, Livre de Poche 2001, 254 pages, €4.60

e-book format Kindle, €3.49

Jules Verne, De la terre à la lune, suivi de Autour de la lune, Archipoche 2015, 496 pages, €12.00 

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la Lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1346 pages, €50.00

Jules Verne, Œuvres complètes entièrement illustrées (160 titres, 5400 gravures), Arvensa éditions 2016, format Kindle, €1.79

Les romans de Jules Verne chroniqués sur ce blog

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Jim Harrison, Un bon jour pour mourir

jim harrison un bon jour pour mourir

Un pêcheur largué par sa bonne femme, un paumé de retour du Vietnam et une nana bien roulée mais au petit pois dans la tête – voilà le trio infernal de ce road-trip écologiste des années 60. Bière, whisky, cannabis, pilules d’amphétamines ne cessent de couler et de rouler, tandis que les trois foncent en bagnole à 150 km/h. Même le rock d’époque était dans le constant excès : « Merle Haggard me donnait toujours envie de me saouler à mort. Les Cream ou les Who, ou les Grateful Dead me donnaient envie d’être défoncé, tandis qu’avec Dolly Parton j’avais envoie de tomber amoureux. June Carter semblait me faire signe depuis Jackson, Mississippi, et Patsy Cline m’invitait à Nashville » (chap.11).

Le narrateur ne pense qu’à baiser la fille, Tim, copain de hasard rencontré dans un bar, ne pense qu’à faire sauter un barrage dans le Montana puisque les drogues le rendent impuissant à sauter la nana. Quant à elle, elle se contente d’allumer l’un et l’autre, jambes interminables ou seins nus, tout en refusant le plus souvent de baiser.

C’est par elle que va se nouer le drame, la bonne fille qui allume la mèche. Le pêcheur ne penserait qu’à pêcher plutôt qu’à sauter et encore moins à faire sauter. L’idée pourtant est de lui qui, bourré comme d’habitude, s’est plaint que les saumons et les truites ne puissent plus remonter les fleuves comme avant pour y pondre, à cause des barrages des fermiers pour l’irrigation.

Nous ne sommes pas dans la nature mais plutôt dans l’évasion : la société telle qu’elle va déplaît et les trois cherchent à se faire exploser la tête plutôt que de vivre autrement. De Key West en Floride (vu comme la dolce vita en société de ces années 60) à Bozeman au Montana (vu comme le paradis perdu de la forêt primaire et du fleuve à truites), Jim Harrison remonte le temps dans les fumées, jusqu’à rêver des indiens Nez percés exterminés. Ce sont eux qui, fatalistes, prononçaient cet aphorisme : « courage, c’est un bon jour pour mourir ». Tim, le destructeur de barrage, vivra comme eux au même endroit sa dernière heure.

Où est le sens de la vie dans cette dérive motorisée, alcoolisée et médicamenteuse ? Où est l’harmonie désirée avec la nature quand il ne s’agit que de prendre : chasser, pêcher, arpenter en bagnole les sentiers ? Où est l’importance du moment présent alors que les trois sont constamment défoncés – donc constamment ailleurs ?

J’avoue avoir été lassé par ces contradictions et cette pseudo-rébellion bien passée de mode. La fin des années soixante n’était ni drôle, ni optimiste, contrairement au mythe forgé depuis. Les Américains, traumatisés par la guerre du Vietnam, ne songeaient qu’à oublier et, pour cela, se détruire. Vous parlez d’un message « universel » !

Jim Harrison, Un bon jour pour mourir (A Good Day to Die), 1973, 10-18 2003, 224 pages, €6.60

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

Les œuvres de Jim Harrison déjà chroniquées sur ce blog

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Finale à La Havane

Nous revenons lentement vers l’hôtel, toujours à pied. Nous aurons marché environ six heures et parcouru plus de vingt kilomètres aujourd’hui ! La circulation de ce vendredi après-midi se fait dense, comme la chaleur, revenue. Les primaires garçons quittent leur chemise dès qu’ils le peuvent, et leurs chaussures aussi, les débardeurs refleurissent.

garconnet pieds nus torse nu cuba

Nous traversons les rues entre les vieilles américaines, des Chrysler, Buick, Dodge, Plymouth, et même une Studebaker. J’étais un fan d’automobiles en modèles réduits quand j’étais petit. Nous voyons de multiples « chameaux », ces camions-bus à huit roues dont la remorque fait deux bosses pour absorber les trains de roues. Trois cents personnes peuvent y tenir debout, dit-on. Un jeune garçon déguisé en pirate des Caraïbes slalome en rollers entre les voitures qui avancent au pas, avec deux de ses copains en débardeurs. Lui s’est coiffé d’un foulard rouge serré sur la tête, a chaussé des lunettes fumées vertes et s’est attifé d’un polo de nylon brillant rouge bonbon largement ouvert en V. Ainsi grimé, poussant hardiment sur ses roulettes, il apparaît et disparaît comme un diablotin parmi ces lourdes voitures.

la havane etudiants

Précédés de deux motards aux sirènes hurlantes, passent en trombe et dans un grondement enfumé, une soixantaine de bus oranges offerts par le Québec avec leurs inscriptions en français. Ils sont tous bourrés de militaires en tenue et armés. Ce convoi traverse la ville sous les regards mi amusés mi agacés des passants pour aller de façon très urgente on ne sait où. Nous apprendrons le soir, par Philippe qui regarde la télé en espagnol, que l’ambassade du Mexique a été « envahie » dès mercredi soir par 21 Cubains qui y sont entrés en bus – en défonçant les grilles – afin de demander l’asile politique imprudemment « promis » par le ministre mexicain des affaires étrangères lors de l’inauguration du centre culturel mexicain. Il avait déclaré que « les portes de l’ambassade du Mexique à La Havane étaient ouvertes à tous les Cubains, tout comme le Mexique ». Plusieurs centaines de personnes avaient alors convergé vers l’ambassade et, le soir même, les jeunes avaient volé un bus pour enfoncer les grilles. Castro a eu beau accuser « des éléments antisociaux » et les provocations de Radio Marti depuis Miami, c’est bien le signe que, dès qu’une possibilité existe, une grande partie de la population est prête à affronter le vaste monde, « impérialisme » et « mondialisation » compris.

relations usa cuba 1959 2015 afp

En 1980 déjà, l’occupation de l’ambassade du Pérou avait provoqué l’exode de 125 000 Cubains vers la Floride à partir du port de Mariel. Après les restrictions dues à l’effondrement du soviétisme, plusieurs ambassades avaient aussi été occupées, à la suite de quoi 35 000 balseros avaient eu l’autorisation de fuir par radeaux. Des pays d’Amérique latine ont demandé une enquête à la commission des droits de l’homme à l’ONU, sur Cuba. Déjà condamné à trois reprises en 1999, 2000 et 2001 pour « persister à violer les droits de l’homme et les libertés fondamentales », Cuba a risqué d’être condamné une fois de plus et, cette fois, par des pays tels que l’Uruguay, le Guatemala, le Costa Rica, l’Argentine, le Chili, l’Équateur et le Pérou ! L’heure n’est plus au machisme révolutionnaire mais au respect de quelques valeurs mondiales de base. En mars 2010, le Parlement européen a voté une résolution demandant à Cuba la libération des prisonniers d’opinion – en vain. Et pourtant, en 2013… Chine, Arabie saoudite, Cuba et Russie sont élues au Conseil des droits de l’homme du Machin ! C’est dire combien il est une bureaucratie de blabla sans possibilités d’actions. Quant à Hollande, il préfère se « montrer à gauche » en célébrant Che Guevara que promouvoir les principes de gauche des « droits de l’homme ».

garcon de cuba

Nous suivons l’avenidad qui deviendra Salvador Allende mais commence avec un autre nom. Nous sommes en plein quartier populaire à l’heure de pointe de sortie des bureaux. Ce ne sont que queues d’attente aux arrêts de bus, adolescents sortis du lycée s’exerçant au poirier sans chemise dans les parcs, après des heures habillés et confinés dans des classes ennuyeuses, des filles affairées, des gamins joueurs. Deux filles tiennent chacune un bras du même garçon. Ils ont tous quinze ans. Le garçon paraît gentil. Est-il le frère de l’une et le petit ami de l’autre ? Le cousin des deux ? Le petit-ami potentiel de l’une ou l’autre ? Un simple copain plus adorable que les autres ? Il est doux d’échafauder un petit roman immédiat sur cette scène attendrissante. Plus loin, un treize ans à peine tient par la main la fille de son cœur. Ils sont encore enfants et pourtant adultes déjà, possédés de cet éternel amour que chantent les hormones, poussées plus vite sous ces Tropiques. Dans la cohue du vendredi soir, deux chiens jaunes, bâtards, sont couchés en rond, la tête sur les pattes, sur le trottoir. Paisibles dans l’agitation ambiante, ils sont un symbole des Cubains.

la havane femme au balcon

Les façades lépreuses des immeubles Art Déco ont leur lot de vieilles et de ménagères aux balcons. Elles regardent l’agitation au-dessous d’elles ou bien s’occupent à étendre du linge. Chemisettes et petites culottes pendent comme des lèpres sur les façades. Parfois, le vent détache l’un de ces vêtements qui tombe sur le trottoir ou sur le fragment d’herbe sale au pied des immeubles. Le vêtement devient alors une loque que personne ne ramasse ou n’ose même regarder. Et le passant étranger se demande, incongrûment, pourquoi la gamine ou le gamin, ont laissé là leur petite culotte ! Passé le carrefour de Las Avenidad, le quartier change. L’avenue est plus large, les immeubles plus hauts et plus récents, les bâtiments officiels (université, hôpital, administration) plus nombreux. Les gens se font plus rares sur les trottoirs. On s’y ennuie à marcher, le grand cimetière, la « Necropolis de Colon » des plans, se fait attendre. Nous ne voyons les sculptures du cimetière que par les grilles car il est bien tard. Nous ne verrons pas cette « véritable cité des morts, hérissée de tombeaux extravagants, de temples grecs, assyriens, de mausolées pompeux, grand musée en plein air où se côtoient tous les styles artistiques des 19ème et 20ème siècle », dont parle le guide de Marie-Josée.

gamin gamines en joie cuba

Nous rejoignons l’hôtel Kohly trois quarts d’heure plus tard pour une chaude douche, suivie d’un repas plantureux en salades et en fruits, où nous retrouvons les autres. Ils sont allés au musée de peintures qui est intéressant, selon eux. Le serveur, qui parle mal même en espagnol, tente de nous faire avaler du paon pour de la dinde, mais le serveur suivant, plus futé, rectifie.

Le séjour a été varié, prouesse dans ce pays si peu fait pour marcher et où la suspicion administrative et idéologique reste omniprésente. La contrepartie en est la durée des transports et les faibles contacts avec les gens – mais cela est voulu. L’idéologie tolère mal la comparaison. Il aurait fallu sortir le soir mais, décidément, cette musique salsa ne me séduit pas. Pour le reste, je retiens un pays vide, superficiel, qui ne vit que dans le souvenir de l’esclavage, du colonialisme et de l’impérialisme. On ne vit pas impunément dans l’éternel ressentiment : deux générations après « la » révolution castriste, où est le progrès humain ? il s’agit bel et bien d’une régression socialiste, comme trop souvent hélas avec l’idéologie – même en France sous Hollande !

cuba beaute metisse

Chaque libération est une victoire, certes, d’où le foin qui accompagne la dernière, celle de Fidel et du Che. Mais il manque encore une révolution : celle qui libérera Cuba du communisme. L’épanouissement humain commence par la liberté, celle de penser et d’aller et venir comprise. De plus, toutes ces « libérations » sont peut-être utiles mais elles ne sont que du négatif. Où est le positif de ce pays ? l’apport à l’humanité tout entière ? Il y a des plages, des cocotiers, du rhum et des femmes, une musique facile et rythmée qui plaît aux masses. Rien de plus.

Certaines m’apprennent plus tard qu’elles sont revenues de Cuba avec une Castro-entérite. Cuba, nouvel Eldorado ?

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Visite guidée de La Havane

La nuit a été bruyante à cause des fêtards locaux. Le ballet aquatique de la piscine s’est terminé tôt mais la musique a continué tard, sans guère baisser le son. La chambre d’à côté est restée silencieuse, sans doute parce que nos musiciens sont sortis en boite et sont rentrés très tard. Au matin le ciel est lumineux mais couvert. Le petit vent qui souffle de la mer n’est pas chaud. Nous ne nous sentons plus à Cuba mais dans une ville du nord.

che guevara la havane

Le bus nous mène au centre. Une queue se traîne devant une boulangerie. La baguette coûte 10 pesos. Chaque personne est rationnée à une baguette par jour, en plus des petits pains chimiques vendus 4 pesos. Sergio a repris le micro et répond ainsi à une question – pour une fois pas trop jobarde – des filles devant. Arrêt minime Place de la Révolution. Un gigantesque portrait de Che Guevara orne en barres d’acier un immeuble. Fidel Castro a coulé un bronze en 1995 en souvenir de son copain aventurier « homme qui agit comme il pense » (lettre du Che à ses enfants). Ce coulage merdique est-il un « acte manqué » ? Le bâtiment est l’ancien Ministère de l’Économie que Guevara a occupé de 1962 à 1967. Il est transformé aujourd’hui en Ministère de l’Intérieur : ce glissement (aussi intestinal) est lui aussi tout un programme…

la havane fille a vendre

Le bus nous rapproche de la mer. Nous faisons une pause pour voir l’hôtel Nacional, affublé de deux clochetons comme une église renaissance. Il est centre de congrès et possède des « suites présidentielles ».

la havane clochetons hotel nacional

Il a été bâti en 1930 pour des cosmopolites qui cherchaient le luxe dans l’exotisme, notamment des Américains qui venaient faire une cure de rhum, interdit chez eux par l’hypocrite Prohibition. Cuba est toujours apparue comme l’île des transgressions, à 180 km des côtes de Floride. Aujourd’hui encore, le ricain y vient pour l’amour interdit avec des mineurs, filles accortes de quinze ans ou moins et jolis écoliers dorés descendants d’esclaves. Sous la réprobation internationale, Castro a mis le holà, mais doucement. Après tout, il est de tradition, à Cuba, que chacun soit libre de son corps dès la puberté – et le puritanisme est un impérialisme américain de plus. Je ne consomme pas, n’en ai pas le goût, surtout pour des enfants ou de jeunes adolescentes que je préfère protéger et aider à grandir – se prostituer très jeune a de graves conséquences sur l’image de soi et la sexualité adulte – mais je constate le fait. Il ne sert à rien de se voiler la face. Le hall de l’hôtel, où passent tant de personnes affairées, est décoré sévillan.

gamin cubain torse nu

Nous poursuivons par le jardin qui fait face à la mer. Des langoustes sont sculptées sur les arcades, leurs dix pattes bien étalées comme des palmes. Ce jardin, qui domine la route du Malecon, était une batterie qui défendait la ville. Deux canons de la batterie espagnole ont tirés sur l’USS Montgomery durant le blocus de 1898, à 9000 yards, comme l’indique une plaque vissée sur l’affût. Restent aujourd’hui le canon Krupp de 280 mm et le canon Ordoñez de 305 mm.

De l’autre côté de la voie rapide, un juvénile au pantalon moutarde du secondaire, se laisse doucher par les embruns qui explosent sur le parapet du Malecon. Ce front de mer s’étale sur 8 km et a été construit en cinq tronçons successifs, de 1902 à 1958. Au départ, il protégeait la ville des raz-de-marée provoqués par les cyclones et ce sont les militaires américains qui ont bâti le premier tronçon. C’est de là aussi que 35 000 Cubains ont décidé de gagner la Floride sur leurs balsos, les radeaux de fortune, quand Fidel Castro a décidé de les laisser faire en 1994, au début de la « période économique spéciale » où Cuba venait de perdre ses frères communistes.

Le bus nous mène au pied de l’ancienne Bourse de commerce, place de San Francisco, pour visiter à pied la vieille ville. La Bourse est un immeuble dans le goût bourgeois de 1909, d’un classique trop chargé, à l’image des esprits de l’époque (relisez l’enfance de Proust !). Le bâtiment a été restauré en 1990 par les premiers capitaux étrangers autorisés à s’investir à Cuba depuis la révolution ! Devant le parvis de l’église de San Francisco de Asis pose une belle cubaine en robe de mariage rouge vif, entourée de calèches tirée par des chevaux lustrés et de pigeons. Un photographe de mode officie en prenant des mines d’artiste hypersensible qui me font discrètement sourire. Mais la femme est belle et je profite de l’occasion pour capter son image. Les pigeons blancs sont comme sa virginité qui s’envole. Le portail de l’église donne sur une rue étroite que nous empruntons. Le groupe est agglutiné autour de Sergio qui pérore plus que jamais et j’ai failli heurter une sorte de grand paysan planté là. C’était en fait une statue de bronze immobile !

la havane mariage parvis san francisco de asis

Nous longeons les façades coloniales aux styles éclectiques dus à la même inspiration baroque sud-américaine : couleurs pastel, fioritures stuquées, balcons et grilles forgées aux fenêtres, colonnades et arcades. Arabesques de fer, géométrie des bois, patios profonds, la ville a un certain charme andalou. La Havane a été fondée en 1519 autour du port et n’est devenue capitale qu’en 1607. Sous la menace constante des corsaires, elle se dote de remparts à partir de 1674 mais ce n’est que la fin de la piraterie, reconnue en 1697 par le traité de Ryswick, qui permet à la ville de se développer par le commerce et l’exportation de sucre, de rhum et de tabac. La bourgeoisie locale fait alors construire, fin 18ème, ces palais que nous longeons, à l’abri des remparts.

la havane baie pierre deschamps

Ces vieilles demeures, trop étroites, seront délaissées mi-19ème par les riches qui se feront construire des villas avec jardins dans un quartier plus en hauteur.

la havane facade coloniale

Elles seront transformées en immeubles de rapport où la population s’entasse, comme à Naples. Il n’y a que quelques années qu’un plan de réhabilitation a été entrepris, à vocation touristique – depuis que le quartier est devenu lui aussi Patrimoine Mondial de l’Unesco !

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