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La sagesse, c’est le doute, dit Alain

Douter, c’est ne pas prendre pour argent comptant ce qui vous est dit ou exposé ; c’est penser par soi-même et examiner la chose en faisant abstraction de la conviction ou de la croyance des autres. Pas facile, pris dans « l’urgence » à laquelle appellent tous les médias sous n’importe quel prétexte. Alain déclare que ce nous appelons doute est le plus souvent superficiel, « des gens qui pensent par jeu, sans ténacité, sans suite ». Soit des paresseux, soit des contradicteurs par tempérament : il suffit que vous disiez quelque chose pour qu’ils contestent, cherchent la petite bête, sans considérer la chose en elle-même. Les « débats » télé ou radio sont remplis de ces contradicteurs par profession, qui ne doutent que pour se poser en intellos spécialistes, sans examiner le fond. Montaigne le prônait déjà : ne faire parler les gens que sur ce qu’ils connaissent.

Or, dit Alain, « douter, c’est examiner, c’est démonter et remonter les idées comme des rouages, sans prévention et sans précipitation, contre la puissance de croire qui est formidable en chacun de nous. » En effet, nombre de biais de notre pensée sont liés aux autres humains : au dernier qui a parlé, au prestige du titre de qui parle, à ce que nous pensons déjà, et ainsi de suite. C’est un travers de notre cerveau que de faire confiance à ce qu’on connaît ou à ceux de notre avis. Travers qu’a dénoncé Montaigne.

« On a mal jugé Montaigne », dit Alain, et le Alain que je suis le confirme, l’ayant longuement analysé sur ce blog. « Et de là vient sans doute qu’on ne le lit pas assez » – outre la langue ancienne, d’où l’intérêt de le lire en transposition moderne qui, sans changer les idées, remet des mots actuels sur les mots anciens. Montaigne, c’est « un homme qui pense véritablement, non pour les autres, mais pour lui-même, et qui fait l’inventaire de ses pensées, qui les pèse, qui les étire, qui les passe au feu de la critique, sans égards, sans respect. C’est quand on le suit que l’on saisit bien ce qu’il faut de force humaine pour douter. » C’est comme forger, dit Alain, chauffer le fer et le battre pour épurer le métal et le façonner comme il se doit.

A l’inverse, « un fou ne doute jamais » – et un croyant non plus, peut-on ajouter. « Un fou, c’est un homme qui croit tout ce qui lui vient à l’esprit ». Un croyant, c’est un humain qui est assuré de connaître la seule Vérité absolue et éternelle de son dieu ou de son idéologie, qu’elle soit de l’Histoire ou de la Nation, ou de l’Empire. Les communistes ne doutent jamais, pas plus que les Israéliens, les nazis, ou Poutine. Quant à Trump, « il croit tout ce qui lui vient à l’esprit » parce qu’il a « réussi », enfant gâté, gosse de riche, affairiste dealer soutenu en son temps par des fonds intéressés du KGB, sauvé des balles par la Main divine, pas moins. Il sait tout, parce qu’il le dit ; il fait tout, parce qu’il y croit.

A-t-il peur ? Comme tous les croyants qui se réfugient en croyance par inaptitude ou crainte de penser par eux-mêmes ? « La peur est un mouvement animal bien redoutable », dit Alain. « Et qui nous apporte quoi ? Une croyance tout de suite. La peur est tyranniquement affirmative. Je crains le loup, je le vois, je me sauve à toutes jambes ; plus je cours, plus je crois ; ma fuite vaut preuve. » Poutine dit-il autre chose, dans sa paranoïa d’ex-petit lieutenant-colonel de l’ex-KGB, projeté par la force des choses à la tête de l’ex-empire soviétique ? Il croit que l’Otan veut la perte de la Russie, que l’Occident tout entier, d’une seule pensée, veut pervertir la vertu russe, que la seule façon de résister est de faire peur, d’attaquer, tout en craignant par-dessus tout que le cave se rebiffe, que l’Otan ne décide que, cette fois, ça suffit. Et plus il craint, plus il angoisse, il voit le loup imaginaire et, plus il s’en fait une image monstrueuse, plus il est prêt à déclencher l’Armageddon des forces nucléaires et suicidaires. Sauf si on l’empêche, de l’intérieur, tout comme le chef d’état-major a empêché Trump, dit-on, de s’emparer récemment des codes nucléaires pour balancer quelques bombes sur l’Iran.

C’est la même chose des politiciens qui veulent à toutes griffes le pouvoir, aujourd’hui les Mélenchon, les Le Pen, les Zemmour, comme hier les Mussolini, les Lénine, les Hitler. « Cette violence fait l’orateur », analyse le philosophe, « espèce dangereuse, trop admirée. Être ému, crier, croire, tout cela est animal. »

Et c’est Montaigne qui a osé dire, contre l’opinion commune, que « l’obstination et ardeur d’opinion est la plus sûre preuve de bêtise. » Or la bêtise, c’est le ravalement de l’humanité à la bête, le manque d’intelligence. Les Grecs antiques le disaient déjà… D’où le doute, salvateur, qui permet le recul de l’esprit, et son bon fonctionnement.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Henri Amouroux, 40 millions de pétainistes

Le journaliste historien, président du prix Albert-Londres durant 21 ans, est décédé en 2007 à 87 ans. Il entre en janvier 1942 à 21 ans au quotidien maréchaliste de Bordeaux, La Petite Gironde. A la même date, Amouroux adhère au réseau Jade-Amicol, groupe de résistance rattaché à l’Intelligence Service britannique et fondé par un officier du Deuxième Bureau et un père jésuite. En août 1944, il devient journaliste à Sud Ouest, nouveau quotidien remplaçant La Petite Gironde. Il a vécu cette période comme jeune acteur, avec ses contradictions et ses contraintes. Henri Amouroux est surtout connu pour La Grande Histoire des Français sous l’occupation, parue dès 1976, et dont 40 millions de pétainistes est le tome 2, juin 1940-juin 1941.

Il lui a été reproché quelques indulgences envers le régime de Vichy mais, l’ayant vécu de l’intérieur comme observateur journaliste, il était mieux à même de juger des nuances selon les époques. Il a d’ailleurs corrigé dans les réimpressions certaines remarques trop bienveillantes. S’il fallait résumer son propos, on pourrait dire que le maréchal Pétain a été immensément populaire parmi la population française durant à peu près une année : depuis l’Étrange défaite jusqu’à la rencontre de Montoire avec Hitler et « l’entrée dans la collaboration ». D’où le titre : 40 millions de pétainistes.

Philippe Pétain, né en 1856, était déjà au bord de la retraite, à 58 ans, lors du déclenchement de la guerre de 14. Il n’était que colonel et, en quatre ans, est devenu maréchal. S’il avait été, comme son élève Charles de Gaulle, un marginal dans une armée très conventionnelle et bourgeoise, il a 84 ans en 1940. Bien que physiquement solide, il a les fatigues de la vieillesse, tout comme Trump qui aura le même âge à la fin de son actuel mandat. C’est un homme du siècle d’avant, issu du monde paysan. Il aime la terre, le travail concret, la morale traditionnelle. Il n’a pas la foi et, pour lui, le catholicisme est culturel ; il donne une assise morale et une discipline comme l’armée à la société. D’où son goût pour les scouts, les mouvements de jeunesse, la Légion, la régénération de la France.

Poussé au pouvoir sans vraiment le vouloir, il est le Père dans les bras duquel le peuple déboussolé se réfugie en cas de crise. Or la défaite en quelques semaines de la plus grande armée d’Europe, suivie par un exode massif et meurtrier devant des adolescents sportifs, volontiers torse nu au soleil de juin, sidère la population française qui n’avait jamais vu ça. C’est pourquoi la ferveur a accompagné l’Armistice, la bonne volonté la révolution nationale, la consolation le maintien d’une armée réduite prête pour l’avenir. L’Assemblée nationale vote la dictature en faveur de Pétain par 569 pour et 80 contre, socialistes compris. Les enfants des écoles écrivent au Père la nation comme on écrit au Père Noël. Saint Pétain voyage parmi le peuple non-occupé de France et les foules sont en liesse : une décompensation du réel, réfugiée dans les étoiles sur la tête chenue.

Ce n’est pas un fascisme, à l’imitation de l’italien ou de l’allemand, pas un embrigadement à la communiste, mais un régime autoritaire catholique à la Franco. Les croyants sont ravis de voir que le maréchal vilipende le matérialisme hédoniste où la société s’est enlisée depuis les années 20, et qu’il veut rendre à la société l’armature morale et spirituelle qui s’est délitée. « Tout était pourri dans la France, écrit Victor Dillard à son curé, il n’y avait pas de respect, pas d’autorité, pas d’esprit de sacrifice ; mais surtout pas de foi ». Tout est dit alors, qui est redit aujourd’hui par les Zemmouriens bobos et les rassemblés nationaux popu, adepte de la révolution nationale du même nom. Dieu, famille, patrie est le slogan national qui remplace le républicain. Pétain ôtera Dieu, auquel il ne croit pas, par lui substituer le travail, acte concret de l’homme sur sa terre.

L’ornière habituelle des justifications est une tentation trop grande. La faute serait à chercher du côté de la gauche et des congés payés, le maréchal serait devenu dictateur « malgré lui », il aurait agité le mirage d’une démocratie « alternative », fondée sur l’illusion d’une gouvernance « technocratique » transcendant les idéologies, vouée à engendrer un rétablissement économique malgré la ponction allemande, encensé par la belle histoire de la propagande, tout en promouvant un « renouveau spirituel ». Ces arguments demeurent. C’est Vox en Espagne qui évoque ainsi de nos jours le régime de Franco ; ce sont les autoritarismes sud-américains qui se multiplient sur l’exemple de Trompe, qui se donnent les mêmes justifications. Pétain se laissera manipuler par Pierre Laval, tout comme Trompe par son vice, Vance.

Le livre de journaliste est très vivant, très documenté, citant ses innombrables sources, dont beaucoup de lettres concrètes. C’est un plaisir de le relire, un demi-siècle après sa parution, alors qu’une nouvelle « crise » d’ampleur menace le monde, l’Europe, la France. Les illusions de la Révolution nationale à venir sont à mesurer avec les illusions perdues de la Révolution nationale pétainiste. 40 millions de pétainistes en 1940, combien en 2027 ? La moraline catholique ou écologiste envahissent insidieusement les ondes, les dénonciations les réseaux sociaux, le conformisme et le moutonnisme les comportements. La France semble prête pour un nouveau Pétain, homme ou femme. Réviser son histoire ne sert pas seulement pour le bac.

Henri Amouroux, 40 millions de pétainistes – La grande histoire des Français sous l’Occupation tome 1 – 1939-1941, Bouquins Robert Laffont 1997, 1025 pages, €29,00

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Boris Valentin, Sapiens en France

Un livre utile, car jamais encore écrit. Boris Valentin a été professeur de préhistoire à Paris-1 après sa thèse soutenue en 1995 sur Les groupes humains et leurs traditions au tardiglaciaire dans le bassin Parisien : apports de la technologie lithique comparée (direction Yvette Taborin), un programme collectif d’étude sur les gravures rupestres du massif de Fontainebleau, il a été directeur des fouilles du site magdalénien d’Etiolles dans l’Essonne jusqu’en 2023, et auteur d’un Que Sais-je ? Sur le Paléolithique. A la retraite, il fait le bilan des connaissances sur le sujet, en plus d’apporter une documentation utile pour comprendre les méthodes et les dénominations. Contrairement à de trop nombreux ouvrages sur la préhistoire, les industries de la pierre taillée et de l’os ne sont pas sa préoccupation principale ; il en parle, mais les situe surtout dans leur environnement de climat, de chasse et d’organisation sociale

Tout commence en France 42 000 ans avant le présent (par convention l’an 1950 de « notre » ère chrétienne, pour éviter la guerre de religion des calendriers). Auparavant, il y avait d’autres hominidés, groupes de singes comprennent notre espèce, et notamment d’autre hominines, toutes les espèces du genre humain dans le groupe des hominidés. Diverses espèces humaines ont même cohabité durant quelques millénaires (Néandertaliens avec Sapiens, Denisoviens, Flores, etc.). Mais Sapiens – nous – est la seule espèce qui ait réussi. La nature procède par essais et erreurs, ne survivent et se reproduisent que les plus aptes aux changements. Il a fallu 250 000 ans à Sapiens pour parvenir en France ; il faut dire que les glaciers recouvraient une grande partie de l’Europe en ces temps reculés.

Les Proto-Aurignaciens puis les Aurignaciens commencent, par petits groupes, à chasser le renne à l’aide d’armes munies de lames ou de lamelles de silex. Ils mangent surtout de la viande et nomadisent avec leurs proies. Ce sont eux qui créent l’art premier en Europe avec la grotte Chauvet, indiquant une imagination, un langage et une aspiration religieuse. L’auteur consacre quatre belles pages à cette grotte ornée. Il note déjà « les empreintes d’un jeune individu, accompagnées des traces d’un loup visiblement apprivoisé » p.75. Mais il est difficile d’extrapoler leur langage et leur façon de penser, puisqu’il ne reste que des traces matérielles imputrescibles, donc très peu. L’auteur répète à maints endroits ce doute des hypothèses, des extrapolations utiles, mais seulement plausibles.

Suit, de -34 000 à -26 000 le Gravettien, nommé du nom d’une de leur production originale, la pointe de la Gravette, une lame retouchée. Mais ce qui fait sa caractéristique est un art des contours dans les peintures de grottes, des contours plutôt que du détail comme à Arcy-sur-Cure, ainsi que des figures féminines aux traits sexuels outrés (Lespugue). Au vu des inhumations, la société était peut-être devenue plus inégalitaire, en tout cas on constate une mosaïque culturelle.

A partir de -26 000 jusqu’à -23 000, nous sommes dans les froids extrêmes, et Sapiens s’adapte, malgré une crise démographique. Le Solutréen produit des lames d’obsidienne de grande facture, les plus grandes et les plus fragiles n’ayant pu servir que de parure ou d’objets symboliques. En condition de survie, la répartition des tâches était sexuée, la chasse pour les hommes, le traitement des peaux et les vêtements pour les femmes. L’auteur règle son compte au mythe du « matriarcat », jamais attesté, ni dans l’archéologie, ni dans l’ethnologie. « Comme des ethnologues l’ont montré, l’idée d’un ‘matriarcat primitif’ relève d’un fantasme masculin répandu. Dans de nombreux mythes récents, cette construction fantaisiste sert de prétexte à la domination masculine. (…) La mythologie comparée suggère que ces récits proviennent d’un fonds très ancien que Sapiens aurait disséminé lorsqu’il s’est répandu sur la planète à partir de -80 000 » p.306. Les bandes n’étaient guère importantes, peut-être 25 personnes, réparties entre camps d’expédition et camps familiaux. L’art des grottes accentue les contours disproportionnés et ajoute des arabesques.

De -23 000 à -19 500, nous trouvons le Badegoulien et les débuts du Magdalénien. Lames et lamelles sont moins somptueuses et plutôt utilitaires ; des éclats bruts sont utilisés, faciles à produire. Il fallait faire simple et flexible. Plus de logistique, mais un nomadisme régulier, et parfois la guerre (grotte du Placard), impliquant un probable cannibalisme, au vu des traces sur les os et des crânes taillés en forme de coupe. Sur la fin est la période de Lascaux. Le mouvement des animaux est rendu, ce qui contraste avec les représentations gravettiennes figées.

Le Magdalénien commence vers -19 500 pour durer jusque vers -14 700. C’est l’inflation des images en grotte, peintures, mains négatives, argile façonné, jeux avec les formes naturelles. Avec un art du détail, la musculature, le mouvement, les comportements des animaux. Hommes et bêtes étaient intimes et s’observaient mutuellement. L’insistance sur les yeux était « une façon de considérer les animaux comme des personnes, différentes des humains, mais dotées d’une conscience et d’une intentionnalité. » Tous ceux qui sont attentifs à leurs chats, leurs chiens et leurs enfants le comprendront. L’industrie osseuse et le débitage de lamelles se fait plus technique et plus inventif. C’était la première période d’abondance après les crises climatiques (Pincevent, Etiolles). Recul des glaciers, poussée démographique avec la profusion du gibier, le gros mais aussi le petit, et les poissons. Aussi les premiers chiens, qui n’aidaient en rien à chasser les gros animaux, mais étaient efficaces pour les petits (lapins, rongeurs).

De -14 700 à -11 700 vient le temps des révolutions. L’Azilien fait disparaître l’art dans les grottes. Le climat se réchauffe nettement. Le stockage de nourriture s’efface. Les pointes taillées sont plus rudimentaires parce que les pratiques de chasse ont évolué. Des galets ornés apparaissent, sans qu’on puisse en donner la signification. Il y a eu expansion géographique, mais aussi migrations venues des Balkans via l’Italie. Les petites communautés étaient très mobiles, gérant l’imprévu.

Une autre révolution est née avec le courant Laborien autour de -12 500, en même temps qu’une déglaciation et la montée des eaux en Atlantique. Un froid plus intense et humide s’est installé, -15° en hiver, +10° en été. Les forêts ont reculé. Mais, vers -11 300, net réchauffement climatique brutal ; en une cinquantaine d’années seulement (comme de nos jours) la température monte à +16° en moyenne l’été et à 0° l’hiver. Les forêts de bouleaux et de pins prolifèrent, les rennes quittent la France pour le nord. On chasse désormais le dangereux auroch, en plus des cerfs et des chevaux. Le dessin des animaux redevient plus symbolique que réaliste, on note une préférence pour les belles lames de silex, les armes se diversifient, et certaines sépultures montrent un statut social plus élevé (enfant de La Madeleine).

A partir de -11 300, «en quelques siècles, les Sapiens s’accommodèrent en France à des conditions climatiques tempérées qu’ils n’avaient jamais connues auparavant dans ces contrées, et ils apprirent à vivre dans des écosystèmes profondément transformés par le recul des glaciers de montagne, la remontée du niveau des mers et l’expansion des forêts » p.217. On l’appelle le Mésolithique, mais on distingue le Maglemosien, le Beuronien, le Sauveterrien. La fonte des glaciers accélère le niveau des mers, qui passe de -60 à -25m en -8 000, 1 cm par an. La végétation devient luxuriante, on grille des noisettes et peut-être même favorise-t-on leurs arbres, sans encore les « cultiver ». L’industrie de l’os disparaît presque complètement, même si la consommation de viande reste centrale. Les pointes de flèche sont microlithiques.

De -8 500 à -7 000, l’histoire s’accélère, on assiste à la fin d’un monde avec le Castelnovien, le Cardial et le Rayonné. La taille des silex est faite par pression et plus par percussion. On apprivoise parfois l’ours, on chasse surtout le sanglier et, sur les bords de mer, les crustacés. Le nomadisme décroît, et les premiers migrants néolithiques s’introduisent en France avec leur céramique entre -7 200 et -7 000. Ils viennent en deux grandes vagues, l’une depuis la Méditerranée, le Cardial (du nom d’un coquillage dentelé qui servait à décorer leur poterie), l’autre depuis le nord des Balkans, le Rubané (motifs de ruban sur les poteries). On constate l’élevage de bovins, moutons, porcs, une agriculture céréalière, des villages sédentaires aux longues maisons trapézoïdales collectives de bois et de torchis. La natalité augmente, les peaux foncées reculent, le moins de vitamine D dans l’alimentation des agro-pasteurs ayant entraîné une mutation. Peu de métissage avéré par l’ADN avec les Mésolithiques, mais un grand remplacement progressif avec interactions, pas forcément agressives. L’organisation sociale se hiérarchise (tertre de Barnenez).

Si l’on considère l’ensemble, « les économies reposant uniquement sur la chasse et la collecte couvrent au total plus de 99% de la longue histoire humaine » p.257. Il n’y avait peut-être que quelques centaines de personnes en Île-de-France vers -15 000, époque d’Etiolles, et guère plus de 200 000 individus dans toute l’Europe. La tradition dominait, l’art sacré des grottes, le débitage en lamelles, la parure. « De telles permanences montrent à quel point les règles qui les fondaient étaient jugées cruciales, puisqu’elles se sont conservées malgré la faiblesse des effectifs démographiques, les crises et les acculturations liées aux nombreux métissages. L’importance des arts de la mémoire dans les sociétés à tradition orale y a certainement contribué, de même que la puissance des mythes. Leur fonction, qui est de rendre le présent solidaire du passé, était sans cesse réactivée par la force des images » p.264. Les innovations ont parfois régressé, avant d’être reprises.

Un ouvrage, certes avec tout l’appareil universitaire requis par la tradition (prologue, introduction, exposé des méthodes, notes, glossaire, bibliographie, remerciements, index des sites archéologiques, table des illustrations), mais qui livre quelques 250 pages « utiles » sur 379. Assez facile à lire, il replace l’histoire de France dans le temps long et dans son contexte géographique d’une fin de terre. Il montre avant tout la souplesse des groupes humains Sapiens à s’adapter à des environnements hostiles et changeant.

Boris Valentin, Sapiens en France – 35 000 ans d’histoire, Tallandier 2026, 379 pages, €23,50, e-book Kindle €16,99

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Éphémères humains selon les Grecs

Les humains ont conscience de n’être que des éphémères, tels ces feuilles des arbres qui poussent au printemps et tombent à l’automne. L’éphémère est une expression de la piété grecque fondée sur la certitude de l’infranchissable distance entre mortels et immortels.

Car les dieux jouissent de la pérennité et de la sérénité, tandis que les hommes vivent au jour le jour. Ils sont voués à l’instabilité et à l’ignorance du lendemain. Les dieux, à l’inverse, vivent dans un temps suspendu, indéfiniment adultes, tandis que les hommes sont destinés à naître et à mourir, voués à la destruction, tant de leurs espérances que de leur vie. Les dieux sont les vivants bienheureux tant que le sacrifice est renouvelé chaque jour par les hommes. Être éphémère, c’est être humain, c’est à dire conscient de sa finitude, seule certitude offerte de l’avenir et être à la merci de l’incertitude de ce que chaque jour amène.

La connaissance n’appartient pas aux hommes, qui vivent comme du bétail de pâturage, à la merci de ce qu’amène le jour, sans connaître l’issue. L’éphémère est fondamentalement ignorant. Cette inconnaissance le plonge dans l’instabilité. Être éphémère, c’est supporter une vie où il n’est nul bien sans mal, où tout est mêlé. La beauté ne dure pas, la jeunesse et la vigueur se flétrissent, le bonheur n’est jamais sans labeur, et la divinité peut y aider, mais le destin demeure inévitable. Euripide dans Bellérophon est ainsi désabusé : pour le destin des mortels, le temps dans sa durée change la grandeur en néant et exalte la faiblesse. L’instabilité signifie que la fortune à chaque instant vient abattre l’homme heureux aussi bien que redresser le malheureux. L’homme n’est que vicissitudes.

C’est aussi la rencontre toujours changeante avec autrui, lui-même soumis aux fluctuations des jours. Chacun doit s’adapter aux circonstances, c’est-à-dire ne jamais tenter de déchirer le voile de l’avenir. Rappelons que les oracles ne permettent pas de connaître l’avenir, mais seulement d’offrir une réponse à chaque préoccupation du moment. L’éphémère humain ne renaît pas, chacun est individu unique dans l’histoire. Chaque humain laisse à un autre le soin d’assurer la relève. C’est pourquoi l’idée de résurrection fut spontanément estimée absurde en tant qu’espérance insensée.

Le mortel vit du fruit de la terre, en bref il est voué à la corruption, à l’instar de ce qu’il mange. Le régime alimentaire des hommes est le constant rappel de ce qu’ils sont : des misérables voués à la pourriture, dont l’existence est éphémère comme des feuilles d’arbres. Mais sont-ils pour cela d’inutiles néants ? Certainement pas, démontre l’auteur. Et c’est dans cette réponse négative que se dessine leur importance. Car, sans ces feuilles qui tombent, les dieux ne comprendraient rien au temps lisse et suspendu dont ils jouissent.

Au fond, que sont les dieux – tous les dieux, même l’Unique – sans les hommes ?

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Ayerdhal, Chroniques d’un rêve enclavé

Marc Soulier, gamin de la Croix-Rousse, est tombé tout petit dans la science-fiction et la fantaisie, grâce à son père qui possédait une vaste collection d’ouvrages du genre. Il a pris à 13 ans le pseudonyme littéraire de Yal Ayerdhal. Autodidacte et sans diplôme, mais avec une forte imagination contre l’injustice, il écrit des histoires qui divertissent et instruisent à la fois. Il mourra d’un cancer en 2015.

Ce roman de fantaisie, situé dans un Moyen Âge mythique, est une leçon de science politique. Il s’agit d’une colline qui se rend libre parce qu’elle est facilement défendable. Mais il faut convaincre les habitants, tous égoïstes, qu’agir avec les autres est profitable à eux-mêmes. C’est le but du Parleur, anarchiste philosophe qui a échangé une correspondance avec le poète Karel, arrêté puis assassiné pour propos subversifs envers le Dogme, la Ghilde et le Roi. Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Poutine, comme Xi, Erdogan et accessoirement la Trompe, agissent de même. Le Dogme est l’idéologie, qu’elle soit religieuse ou laïque ; la Ghilde est l’aréopage de marchands, entrepreneurs et industriels qui font marcher l’économie ; le Roi est le vantard élu qui ne songe qu’à faire la guerre. « Il est intolérable de consacrer son existence à la seule survie, pendant que d’autres peuvent briser n’importe quelle vie sur un caprice, et qu’ils ne s’en privent pas ! » p.227. Et pourtant, se soumettre signifie tolérer l’intolérable. Dès lors, disait Karel, « si le monde ne te convient pas, tu n’as qu’à le changer ».

Dans la cité de Macil et son royaume, le Dogme justifie le pouvoir, tandis que la Ghilde agit dans l’ombre pour manipuler les princes et en mettre un à sa solde sur le trône. Quant aux habitants, ils sont pressurés à la limite de la misère, devant travailler dur et payer de gros impôts pour financer les nantis et les guerres qui leurs servent de jeu. Le vagabond pèlerin que les Collinards vont surnommer Parleur parce qu’il cause bien, instille en chacun des rêves de justice et des idées de solidarité pour résister. Il s’acoquine avec Vini, la sœur du poète assassiné Karel, qui ouvre ses cuisses à qui lui plaît et finira violée en collectif par la répression, mais chroniquera le rêve de l’Enclave.

Car tous, petit à petit, adhéreront à la résistance. D’abord contre les pillards lors d’un épisode de famine en hiver, puis contre l’excommunication de leur prêtre du Dogme par la Hiérarchie, enfin contre les impôts arbitraires toujours plus lourds. Ils vont s’organiser, instaurer une égalité entre tous pour la répartition de la nourriture et des vêtements, un Conseil élu qui débattra des questions avant de les soumettre au vote. Il est bien évident que l’époque n’est pas mûre pour une quelconque « démocratie », mais l’idée fait son chemin dans les têtes. Les privilèges ne sont justifiés par rien et chaque être humain a le droit de se révolter. Tuer ceux qui se dressent contre l’ordre établi est un plaisir moral de ceux qui ont la force, mais les prive de bras et de production. D’où la résistance sans violence de Parleur, qui montre l’absurdité de la situation.

Tout finira mal, sauf le rêve qui passe les générations, toujours renaissant.

Une écriture fluide, de l’action et des personnages attachants, pour une véritable leçon de science politique où Machiavel n’est jamais loin.

Prix Ozone 1998.

Ayerdhal, Chroniques d’un rêve enclavé, 2009, Livre de poche 2016, 445 pages, occasion €3,65, e-book Kindle €7,99

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Michael Connelly, Les dieux du verdict

C’est une affaire de Michael Haller, avocat de Los Angeles, demi-frère du détective de la LAPD Harry Bosch. Aux États-Unis, le pénal est passionnant car la défense effectue ses propres enquêtes. Elle peut donc mettre en cause la police, les agences fédérales, les procureurs. C’est ce qui arrive ici, où un mac numérique, faisant travailler plusieurs escorts sur des sites en ligne, se trouve accusé du meurtre de l’une d’elle dans un hôtel, après qu’il l’eût menacée et saisie au cou parce qu’elle ne voulait pas lui payer son pourcentage.

La fille, Gisella, a été étranglée, et Andre le mac (en outre pédé) avoue l’avoir intimidée. Mais il ne l’a pas tuée. Donc, qui l’a fait ? Et pourquoi ? Gisella est le nouveau pseudo de Gloria, une ancienne cliente de Haller huit ans auparavant, pour laquelle il avait négocié un compromis à 25 000 $. Elle s’était évanouie dans la nature pour ne pas être retrouvée par celui qu’elle avait fait tomber. Sauf qu’elle est revenue, et a repris son ancien métier qui lui manquait. Haller croyait l’avoir sauvée, remise dans le droit chemin, il se trompait. Il vient de divorcer et sa fille de 16 ans ne veut plus lui parler. Cette affaire peut lui permettre de la retrouver, tant les ados sont émotionnels et soumis à la mode morale.

Haller se lance donc dans l’aventure pour oublier tous ses déboires. Le soir de l’assassinat, il semble que Gloria ait menti ; elle a bien appelé de l’hôtel, mais son client n’existait pas. Il semble aussi, d’après la vidéo surveillance, qu’elle ait été suivie lorsqu’elle est partie. Et pas par son mac. Andre a été inculpé sans preuves, uniquement sur des présomptions. Il dit être innocent. Il l’est.

Haller, aidé de son assistante Jennifer et de son vieux mentor Legal, va actionner ses enquêteurs, Cisco et Earl le chauffeur de la limousine Lincoln dans lequel il aime à travailler. Mais il dérange, on le lui faitr bien comprendre. Non seulement il est traqué par un dispositif électronique placé sous sa voiture, mais aussi agressé jusqu’à l’accident sur l’autoroute par une grosse dépanneuse qui prend la fuite. Earl est tué, Haller blessé. On ne veut pas qu’il enquête plus avant, et les méthodes pour l’en empêcher rappellent celles des gangs mexicains.

L’avocat va s’en mettre un dans la poche, le chef de gang de narcotrafiquant La Moya qui va le faire protéger, tombé pour possession de cocaïne, mais aussi pour une arme cachée, ce qui aggrave la peine. Le dealer n’est pas un enfant de choeur. Avant 15 ans, il a déjà violé, tué, brûlé et dépecé deux femmes au Mexique. Mais il est innocent de l’accusation de détention d’arme, et tout avocat se doit de le défendre.

Recherche dans les anciens dossiers, recoupements, interrogatoires de témoins, vidéo surveillance, planque, tout est bon pour la défense. Il suffit ensuite de monter un scénario avec une stratégie amenant les témoins interrogés à faire avancer la vérité devant les jurés. Haller adore ça, et il est plutôt bon. Se lit bien, même si l’on est ignare en procédure judiciaire américaine.

Michael Connelly, Les dieux du verdict (The Gods of Gult) 2013, Livre de poche policier 2016, 539 pages, €9,90, e-book Kindle €8,99

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Bill James, Le Big boss

Un scandale : Maddy, dite NOON parce qu’elle n’aimait pas son prénom, est une adolescente de 13 ans qui vient d’être tuée par balles lors d’un règlement de compte entre bandes de narcotrafiquants. Elle passait simplement dans la rue les seins au balcon, comme sur la photo de couverture. Elle tenait bien serré contre elle un sac plein de pilules et de fric – car elle était dealeuse, approvisionnant les vendeurs depuis un grossiste. Fille de rien, vivant auprès d’une mère indigente dans une cité pourrie, elle n’avait trouvé que cela pour s’en sortir. Elle avait déserté l’école dès ses 10 ans, mais les « services sociaux » n’avaient rien fait.

L’enquête commence. Elle établit que trois malfrats attendaient deux rivaux dans une rue, et qu’ils ont tous ouverte le feu. Deux ont été blessés, un de chaque bord. Un tireur à la kalachnikov a mal visé, la gamine ayant surgi entre les bandes. Sauf que ce n’est aucune des balles tirées entre les rivaux qui l’ont atteintes, mais un tir groupé de précision venu d’une ruelle perpendiculaire. A qui ce crime d’enfant profite-t-il ? Pas aux grossistes en drogue, dont le business exige une certaine respectabilité et la paix dans la rue, d’autant qu’ils exploitent sans vergogne des enfants pour livrer la came car ils sont insoupçonnables. Pas à la bande rivale, qui ne peut avoir l’objectif de s’implanter dans le quartier en terrorisant les messagers, les dealers et les consommateurs. Alors qui ? On le saura très vite.

Car Maddy, 13 ans, tout le monde s’en fout, une fois l’émotion socialement correcte exprimée. Les dealers se préoccupent de ce qu’il faut faire pour assurer leur business en paix ; les flics se préoccupent de ce qu’il faut faire pour contrôler les bandes. Chacun se déchire entre soi, dans les procédures et les rivalités d’ego, sans plus se préoccuper des dommages collatéraux, eussent-ils 13 ans.

Allan James Tucker dit Bill James, est un journaliste gallois devenu écrivain, mort en 2023 à 93 ans. Il publie dès 1985 les enquêtes du superintendant Collin Harpur et de son patron Desmond Iles. Ce sont ces deux-là qui sont chargés d’investigations sur la fusillade et la mort de Maddy. Autant le premier est prudent et avisé, autant le second est puant et retors – on lui flanquerait volontiers son poing dans la gueule à maintes occasions. Iles l’Adjoint veut dézinguer le chef de la police Mark Lane, au bord de la dépression, et refuse son idée d’infiltrer un policier dans la bande principale de Shade. Un autre est déjà mort il y a quelques mois. Pourtant, le sergent pressenti par Lane connaît bien la rue et les bandes.

De son côté, Shade, grand patron de la drogue qui a réussi en quelques années et s’est payé un presbytère comme résidence, qu’il a garni de quelques tableaux de (petits) maîtres, paye suffisamment son indic dans la police pour que ce genre de fusillade n’arrive pas. Que s’est-il donc passé ? Son associé Alfred, qui vit dans un phare aménagé, mène sa barque de son côté ; il est plus intelligent et a des idées, mais Shade finit par s’en méfier. Comment cela va-t-il se résoudre ? Et saura-t-on enfin qui a tiré sur la gamine ? Et pourquoi ? Je vous livre un secret : oui, on le saura.

Un roman policier un peu lourd, aux dialogues qui se perdent parfois au détriment de l’action. Intéressant mais pas remarquable.

Bill James, Le Big boss (Top Banana), 1996, Rivages noir 2016, 3343 pages, occasion €2,04, e-book Kindle €9,99

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Souvenirs selon Alain

Le 15 avril 1912 dans la nuit, le paquebot Titanic coule après avoir heurté un iceberg. Vanité satisfaite des ingénieurs, bêtise trop confiante du capitaine, avidité pressée des armateurs – comme dans toutes les catastrophes, on a joué à l’apprenti sorcier, on évacue ensuite les responsabilités, c’est pas moi c’est l’autre. Mais tel n’est pas le Propos d’Alain lorsqu’il écrit le 24 avril 1912.

Il ne sait alors presque rien des causes et des circonstances. Ce n’est qu’un « drame » et des « souvenirs terrifiants ». Mais justement : les souvenirs, ce sont eux qui font l’histoire. Dans l’instant, nul n’est spectateur, mais acteur. L’histoire se construit au moment où elle se déroule, sans recul, sans réflexion, sans logique. Ce n’est qu’ensuite, pour les rescapés, que le « drame est refait bien des fois pendant ces nuits où ils ne dormirent point ; où les souvenirs sont maintenant liés ; où chaque partie prend sa signification tragique, comme dans une pièce bien composée ». Chaque moment est alors éclairé par ce qui va suivre, ce qui était impossible sur le navire en train de sombrer.

« Dans l’action même, le spectateur n’existe pas. La réflexion manque ; les impressions changent en même temps que le spectacle ; et, pour mieux dire, il n’y a point de spectacle, mais seulement des perceptions inattendues, non interprétées, mal liées, et surtout des actions qui submergent les pensées ; chaque image apparaît et meurt. L’événement a tué le drame. » Vaste réflexion, qui explique la divergence des témoignages. Chacun a vu ce qu’il a vu, vécu ce qu’il a vécu, mais il ne reste pas la même chose pour le voisin qui a vu et vécu autrement.

Même chose pour les voyages. Je me demande toujours si mes compagnes et compagnons font le même voyage que moi. L’une d’elles, interrogée, me répond que oui et non. C’est bien le même voyage, mais le mien est reconstruit par les souvenirs, les notes, les photos, le récit que j’en tire. Il est en cela différent du sien, plus synthétique, moins précis.

« Sentir, c‘est réfléchir ; c’est se souvenir. Chacun a pu observer la même chose dans les petits et grands accidents : la nouveauté, l‘inattendu, l‘action pressante occupent toute l’attention, sans aucun sentiment. » L’orsqu’on vit sa vie dans l’instant, on ne réfléchit pas, on ne se regarde pas faire dans le miroir, pour y penser – ce qui est la définition même de la « réflexion ». Seuls les souvenirs le permettent, avec la distance, ce pourquoi ils sont reconstruits. Ils ne sont pas faux pour autant, mais personnels. Le Système 1 de Kahneman fonctionne par réflexe, dans l’instant ; le fameux Système 2 est ce qui compose en raison la « belle histoire » de ce qui a été vécu, cohérente, logique, construite a posteriori. Le cerveau humain est ainsi fait.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Roger Peyrefitte, Les amitiés particulières

Un roman sur l’amour… entre deux garçons dans la prime adolescence des années 1920 et 1921. Georges de Sarre, fils de marquis, a 14 ans, le teint mat et les cheveux châtains ; Alexandre Motier 12 ans, est un ange blond comme l’Amour de Thespies, copie de Praxitèle. Tous deux sont beaux et l’aîné est excellent élève, de quoi émuler et élever le plus jeune. Dans ce huis-clos des collèges de Jésuites, la sensibilité s’exaspère et la sensualité suit, mais l’amour platonique sublime les relations. Ce qui suscite des jalousies parmi les adultes ayant fait vœux de chasteté, chargés d’éducation.

Pas de sexe entre les deux garçons, malgré les prêtres obsédés par la chose après saint Paul, et qui pourchassent le moindre poème entre deux élèves, largement pour évacuer leurs propres désirs. Alexandre demande à Georges : « sais-tu les choses qu’il ne faut pas savoir ? » p.160 – ce qui en dit long sur le tabou et l’interdit, comme sur l’ingénuité du petit. D’ailleurs, le père de Trennes est un surveillant de dortoir très intrusif qui fait boire des liqueurs aux élèves, dans le négligé de nuit du pyjama largement ouvert sur la gorge, et ce dans sa propre chambre, après les avoir observés dormir à la lampe électrique. L’admiration de Georges et du père Lauzon est plus chaste, en témoigne ce portrait d’Alexandre à 12 ans : « La photographie montrait Alexandre dormant sur une chaise longue, plus gracieux encore qu’il ne dormait dans le train des vacances de Pâques. On détaillait la ligne de ses yeux, ses sourcils presque droits, l’ourlet de sa bouche, ses oreilles de nacre, et les boucles de ses cheveux qui formaient une danse immobile et joyeuse en l’honneur de sa beauté. Ses mains ouvraient leurs paumes rayonnantes, comme si elles attendaient d’autres mains, et ses jambes nues appelaient des caresses invisibles » p.434. L’amour n’exclut pas la sensualité, mais elle est maîtrisée, soumise au respect pour l’âme de la personne aimée, selon les trois étages de l’amour selon Platon, du désir pour le corps à l’affection de cœur et l’émerveillement pour l’âme. Un amour filial. « La mère avait posé une main sur le cou d’Alexandre, épanoui dans l’échancrure de la chemise, et elle jouait avec la chaînette que Georges avait baisée à leur premier rendez-vous » p.294. Sensualité de la chaîne de cou tendu par une médaille d’or, qui fait ressortir le laiteux du teint.

D’où le contraste offert par le roman entre l’amour flétri, induit par la pudibonderie catholique qui traque « le Mal » partout parce qu’on refoule tout désir naturel – et l’amour grec lumineux, « de nature », induit par les œuvres antiques, écrits de Virgile et statues de Praxitèle, étudiés en classe. Les prêtres voudraient glorifier un amour éthéré, celui du Bien-Aimé, le Christ, exempt de tout désir charnel. D’où les célébrations et les lectures édifiantes où le masochisme des très jeunes martyrs qui arrachent leur tunique pour courir nus au devant du fer et du feu est exalté comme exemple. D’où aussi la conception totalisante, âme et corps, de l’éducation catholique, où l’on se couche très tôt pour se lever très tôt, et ainsi éviter les mauvaises tentations, où la journée est réglée par une suite d’activités prévues et surveillées. Même les « vacances » sont soumises au programme, avec des prières et des devoirs à faire. L’auteur se plaît à énumérer les messes, retraites, rogations processions, célébrations ; il fait la comptabilité des indulgences, ces bon-points pour le Ciel, des innombrables saints morts pour la Foi dans la torture du corps, que le clergé se complaît à rappeler chaque jour aux adolescents pour les « édifier ».

Même si la casuistique jésuite peut parfois déconcerter : « Il était bien difficile d’apprécier la valeur d’un acte, autant que celle d’une intention. Les indulgences de Lucien étaient plus commodes : l‘intention était indiquée, on n’avait qu’à s’y conformer, et tout était dit. Mais, à Saint-Claude, quel moyen de s’y retrouver au milieu d’autant d’intérêts adverses ? Les maîtres eux-mêmes rendaient la tâche difficile, avec leur casuistique. Le supérieur n’avait-il pas joué de la direction d’intention, et le père Lauzon de la restriction mentale, ainsi que le père de Trennes jouait de l’équivoque ? De plus, le résultat des actes avait été parfois à l’opposé des intentions : lorsque Georges avait voulu séduire Lucien, il l’avait converti ; Alexandre séduit avait sauvé la pureté de Georges, et Maurice l’y avait aidé par son impureté. Tout était vrai et faux en même temps, tout était oui et non » p.363.

Les collèges religieux vivent en communauté, et la doctrine veut que choisir le particulier est frustrer l’ensemble de l’amour et de l’amitié due à tous. Sauf que les relations sont avant tout personnelles, même Sparte, la communautaire exacerbée, le reconnaissait. A traquer de tels sentiments, en soupçonnant la perversion du sexe dans ce monde encore assez innocent (surtout entre-deux guerres, sans les réseaux sociaux ni Youporn !), on tordait les âmes, on les rendait coupables, façon d’acquérir sur les êtres un pouvoir moral exorbitant.

La geste de Georges et d’Alexandre fait souffler un vent de liberté sur ce carcan, en se jouant des prêtres et des règles, dans l’ingénuité et la chasteté des relations. « Georges fut troublé à l’idée qu’Alexandre put être déjà tel que Lucien. Il s’était dit que son innocence n’était probablement que relative, mais il n’aurait pas voulu le savoir pervers. Il souhaitait que leur amitié restât à égale distance du bien et du mal. Mais quelle était la cause des élans que cet enfant avait pour lui ? » p.147. Ils sont touchants, ces prime adolescents, et Roger Peyrefitte reste tout de pudeur, racontant par le roman les passions qu’il a vécues dans le collège lazariste où il est entré à 9 ans. Alexandre le reconnaît à 15 ans, le collège a formé son caractère et mûri son âme. « Cette année d’internat religieux l’avait enrichi plus que ses nombreuses années d’externat au lycée. Ce n’était pas, comme le supérieur l’aurait dit, à cause de la communion quotidienne. C’était à cause de ce mélange perpétuel du sacré et du profane, qui donnait aux moindres choses un reflet particulier ; c’était à cause de cette lutte entre les élèves et les prêtres, digne de celle du chrétien dans le monde. La ‘vie spirituelle intense’ que l’on menait publiquement là-bas, alimentait une autre vie, d’autant plus intense qu’elle devait se cacher » p.404.

Mais la tragédie est au bout. Le père Lauzon, « directeur de conscience » (quel titre vaniteux et tyrannique !) s’est rendu compte que les deux garçons entretenaient une relation de tendresse, via des regards échangés, de rares chastes baisers et quelques billets. Il en est jaloux, se voulant « protecteur » exclusif d’Alexandre. Alors il commande, il exige, il impose que l’aîné Georges renvoie les billets reçus du petit à son envoyeur, ce qui signifie la fin de toute relation. Mais Alexandre l’innocent ne comprend pas, il se croit rejeté brutalement par celui en qui il avait placé son amitié, exclusive et absolue comme on l’est à 12 ans. Il se tue.

Jean Delannoy en a tiré un film avec le jeune (et déjà cabotin) Didier Haudepin. S’il suit l’histoire d’assez près, il n’a pas la force de l’écrit, qui laisse à l’imagination le soin de compatir dans le silence de la lecture.

La diversité des illustrations en poche, J’ai lu dès 1958 (avec une couverture aguicheuse de G. Benvenuti qui veut reproduire l’amour de Praxitèle), puis le Livre de poche dès 1971, montre que ce livre a été un succès populaire parce qu’il parlait vrai dans un univers bourgeois catholique encore fort coincé – et qu’un Bayrou, par exemple, comme Tartuffe, n’a pas voulu voir. L’assouplissement des règles du culte par Vatican II, mais surtout la révolution des mœurs de mai 68, ont brisé les limites, et de nombreux prêtres se sont crus autorisés à assouvir leurs perversions sur des enfants dont ils avaient la charge. Bien loin de l’amour chrétien, et de la hauteur morale où se situent Georges et d’Alexandre. Quant aux amitiés exclusives, elles existent toujours, entre filles et entre garçons, elles permettent de grandir en se sentant moins seul. Mais l’amitié va rarement jusqu’aux expériences sexuelles car notre époque est plus permissive (plus « normale ») envers les relations avec l’autre sexe.

Une chose cependant me gêne chez Georges : c’est une balance. Certes, il agit pour son intérêt et pas pour se faire bien voir, comme nombre d’internautes aujourd’hui. Mais quand même, quand on se pique de morale antique, c’est une faiblesse. Georges laisse expressément traîner un billet doux qu’André, l’ami de Lucien, son voisin de dortoir, avait écrit. Georges était jaloux de l’amitié des deux garçons et voulait Lucien pour lui tout seul. André est renvoyé du collège – ce qui n’empêche pas les deux amis de se rencontrer lors des vacances et d’entretenir une correspondance suivie. Signe d’une amitié mûrie entre égaux. La seconde fois, c’est pour le bien du dortoir qu’il va réveiller le père supérieur lors d’une nuit où le père de Trennes a entraîné Maurice, le propre frère d’Alexandre, en pyjama dans sa chambre. Trennes est renvoyé du collège. L’auteur balancera lui-même nombre d’homosexuels cachés, dont le pape Pie XII, et publiera sans autorisation sa correspondance sulfureuse avec Montherlant.

Ce premier roman est le meilleur de l’auteur, qui écrit magnifiquement. Il ne sera hélas pas suivi d’autant de talent, Peyrefitte sacrifiant au plaisir de scandaliser ses contemporains. Dans l’amitié, il y a de l’amour, une aspiration à la pureté platonicienne. Georges et Alexandre s’en tiennent là, et c’est ce qui est beau dans cette histoire.

Prix Renaudot 1944 (délivré en 1945)

Prix Capri (1989) pour l’ensemble de son œuvre

Prix de l’Académie Balzac (1991-92) pour l’ensemble de son œuvre

Roger Peyrefitte, Les amitiés particulières, 1943, J’ai lu 1958, 448 pages, occasion ou Livre de poche 1973, occasion €40,00, e-book Kindle €5,99

DVD Les amitiés particulières, Jean Delannoy, 1964, avec Didier Haudepin, Dominique Maurin, Francis Lacombrade, François Leccia, Louis Seigner, Lucien Nat, Michel Bouquet, EuropaCorp 2009, 1h38, €40,01

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Vanité des femmes selon Alain

De quoi se moquer de l’écart des époques, le philosophe, pourtant si sage, sacrifie aux préjugés de son temps. Il écrit en 1912 : « Les femmes ont plus de vanité que les hommes ; voilà une opinion que j’entendais hier et qui plaît sans examen. Quoi de plus évident, si l’on considère les colifichets, les dépenses de luxe, le despotisme de la mode, la crainte et même le respect de l’opinion, enfin le bavardage sans idées, toutes choses que chacun peut observer sans peine dans les coutumes du beau sexe ? » Holà ! Ne montez pas tout de suite sur vos grands chevaux, ce n’est que l’introduction.

Car, selon Alain, « tout est trompeur ici, parce que, dans les jeux de l’amour et du désir, chacun des sexes se règle sur l’autre, et reçoit souvent les vices de l’autre comme un manteau ». Le souci d’apparence est, pour les femmes, une nécessité – surtout au siècle bourgeois où elles étaient sans travail, à la maison, dépendant entièrement de leur mari. Pour être considérées, il fallait qu’elles soient maquillées et parées, analyse Alain. Mais, si elles font attention à ce qu’elles ont l’air d’être, « les femmes bravent aisément l’opinion lorsque l’amour les entraîne ». La vanité n’est donc pas dans leur nature ; ce n’est qu’un artifice social.

Quant aux hommes, ils sont flattés de la vanité des femmes. On les admire à leur bras, on les regarde, et cela flatte leur propre vanité. Elles-mêmes prêteraient peu d’intérêt à l’apparence des hommes. Vraiment ? D’où « c’est la vanité des hommes qui explique la parure des femmes », conclut Alain. Une pirouette pour renvoyer les sexes dos à dos, ce qui, convenons-en, ne facilite pas l’union des corps.

La vanité est ce qui est vain : inutile, sans valeur. C’est un sentiment d’autosatisfaction plutôt que d’orgueil, car fondé sur l’apparence plutôt que sur les passions. Notons qu’une « vanité » est une peinture de nature morte qui évoque l’éphémère humain, souvent avec un crâne au milieu. Donc il s’agit de paraître, de se montrer autre que l’on est. C’est bien du siècle bourgeois, héritier du siècle de la Cour, que de fonder l’être sur son apparence, la valeur sur l’avoir. D’où l’hypocrisie qui va avec, la volonté de se hausser du col, et de snober ceux qui sont inférieurs. « Les femmes », jusqu’alors soumises et simples parures des mâles, devaient surjouer leur rôle pour être quelqu’un.

Ce temps et ces mœurs sont aujourd’hui révolus, et l’on ne s’en plaindra pas. Sauf que l’égalité de valeur entre les sexes pousse désormais à la concurrence. Les mâles doivent paraître aussi, s’ils veulent être séducteurs ou séduits, même si les « recettes » du masculinisme font un flop (comme en témoigne le macho yankee Clavicular, moqué par les Parisiennes comme par les Cannoises qu’il croyait séduire lors de la dernière fête de la musique de par sa seule aura de mâle « parfait » à l’américaine). La vanité n’est plus ce qu’elle était.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Dons des dieux selon les Grecs

Les dieux donnent aux humains, mais leurs dons sont toujours ambivalents, bénéfiques ou maléfiques. Zeus, dieu alors souverain, donne par exemple aux hommes de sa race de fer Pandora la femme (qui est un mal – la boite de Pandore), et Dikê fille de Zeus et de Thémis, la Justice (qui est un bien – distinguant les humains des animaux). Le tout ensemble, aux mortels de se débrouiller avec ces dons de dieu.

La Justice est une loi qui n’est pas celle des bêtes. Si les poissons, les fauves, les oiseaux, se dévorent entre eux du plus petit au plus grand, c’est parce qu’ils ne connaissent pas de justice. Ils subissent la loi animale où le plus fort dévore le plus faible. Or, chez les Grecs, peuple civilisé sorti de l’état de barbarie animale, Homo homini lupus n’est plus la vérité – l’homme n’est plus un loup pour l’homme. Seuls des bestiaux comme Trump ou des cyniques aux corps étroits comme les fascistes de la Tech veulent revenir à cet état de nature. Ils n’ont rien compris des Grecs, pourtant aux origines de notre civilisation occidentale, même devenue chrétienne, qu’ils prétendent défendre contre les hordes non-blanches. Le pape actuel L XIV apparaît plus humain, plus rationnel et plus civilisé que les Trump et consort.

Le don de la justice remet chacun à sa place : « les hommes ne peuvent manger les chairs animales qu’après les avoir justement consacrées – mais non offertes – aux dieux » Ce n’est donc pas de la prédation pure ; il s’agit de tuer pour se nourrir, pas de massacrer comme les Yankees ont fait des bisons – et accessoirement des Indiens, réduits à l’état d’animaux sauvages. Ou comme les chasseurs riches, la plupart Américains, le font encore des éléphants et autres « gros » gibier. Du moment que c’est « gros », les vaniteux sont contents. On sait aussi que certains, très riches, paient pour chasser de l’humain au fusil à lunette lors des guerres (en Bosnie, à Gaza, en Irak, au Liban…). De parfaits salauds qui se mettent hors de l’humanité, et qui devraient être traités sans merci comme des animaux, jetés aux bêtes, leurs semblables, plutôt qu’en prison humaine.

Les dieux donnent aussi Pandora, première femme humaine façonnée dans l’argile par Héphaïstos et animée par la Athéna. Bien que son nom signifie ‘celle qui donne tout’, elle ne plaît pas aux hommes, selon Euripide : ils étaient très bien entre eux, comme dans les collèges de garçon ou à l’armée. Mais la Femme Pandora était une vengeance de Zeus à cause du feu volé par Prométhée et donné aux hommes. La Bible dit que c’est parce que le mâle s’ennuyait que Dieu a sorti la femelle d’une de ses côtes, pour son divertissement. Comme quoi toutes les cultures ont un préjugé de genre.

Mais, comme tout en ce monde, la Femme est ambivalente, la meilleure et la pire des choses, comme la langue d’Ésope. Athéna lui a appris l’art du tissage, Aphrodite la beauté, Apollon le talent musical – mais Héra lui a donné la jalousie pour bien pourrir le plaisir des hommes, et Hermès lui a appris le mensonge et l’art de la persuasion, ainsi que la curiosité (qui lui fera ouvrir la boite de Pandore, celle de tous les maux – la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie, la Passion, l’Orgueil ainsi que l’Espérance). Pour Hésiode, Pandora est « un beau mal » pour les beaux mâles. Fécondité et destruction, la Femme donne la vie en épuisant le désir et l’énergie des hommes. D’où les restrictions de la pudeur des trois religions du Livre, où l’abstinence est vue comme permettant un meilleur travail et une meilleure création. Chose qui n’est pas prouvée par l’expérience, où l’équilibre reste la meilleure des choses.

D’ailleurs, les dieux grecs n’ont aucune exemplarité morale. Ils couchent avec l’épouse d’un autre dieu, avec une vierge humaine, avec leur fille ou leur fils. Ils ne sont pas immoraux (transgressant la morale admise), mais amoraux (sans aucune morale autre que leur bon plaisir). Ils cachent la nourriture, que les humains doivent cultiver selon les rites secrets de Déméter, réservés aux initiés des Mystères d’Éleusis. Ils font le don de la mort, comme Apollon qui envoie la peste, ou Artémis ses flèches. C’est un « mal », offert en lot aux humains et aux animaux. Même l’accouchement peut être mortel. Seule la déesse donne la délivrance, Artémis Lokhia, l’Accoucheuse selon Euripide.

En bref, les dieux sont inconnaissables et indifférents aux humains, sauf pour les sacrifices qu’ils leurs réclament. Zeus n’est pas Dieu le Père, ni Aphrodite vierge Mère, ils sont les dieux. Une race supérieure aux humains car immortelle. Chacun sa place dans l’ordre du Cosmos. Ce qui laisse à l’homme une liberté : celle d’être pleinement ce qu’il est, ni bon ni mauvais, mais capable de jugement, apte à comprendre la justice par sa raison – à moins qu’il ne choisisse de l’abdiquer pour se soumettre à ses instincts, et ainsi se confondre aux barbares et aux bêtes.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Roger Zelazny, Le sang d’Ambre

Merle, fils de Corwin, est sorcier et expert informaticien. Il vit de nos jours et voyage entre les Ombres, ces facettes de la réalité. Car l’univers est divisé en deux. D’un côté la Grande Marelle d’Ambre, symbole de l’Ordre – de l’autre le Grand Logrus des Cours, signe du Chaos. « Tout ce qui possédait de l’importance semblait résulter de leur affrontement », résume l’auteur. Merle le démiurge, initié aux pouvoirs sorciers du Logrus mais fils de la Marelle que sa famille a créé, jongle entre les deux.

Il peut aller d’un monde à l’autre grâce à des Atouts, des cartes de tarot dessinées qui lui permettent de se figurer mentalement le lieu de destination, ce qui est bien pratique pour une transportation immédiate. Encore faut-il les avoir préparés. Mais tous ces mondes sont des reflets d’un monde unique : Ambre, la cité cachée, centre de l’univers et convoitée. Tous les princes d’Ambre, y compris Merle, doivent traverser la Marelle, un labyrinthe empli de pouvoir où seule la volonté peut permettre d’avancer. Une fois l’initiation accomplie, les princes ont le pouvoir de la Marelle en sus de celui du Chaos. Lequel est un labyrinthe mouvant.

Zelazny reprend l’hypothèse scientifique des multivers qui coexistent depuis toujours. En Ambre, la poudre ne s’enflamme pas, ce qui exige le recours aux armes traditionnelles, épée, dague, arc. Cela donne une atmosphère médiévale au roman de fantaisie et fait l’objet de multiples actions. Merle a créé Frakir, le lacet étrangleur doté des pouvoirs du Logrus, une émanation de son subconscient bien utile comme arme.

Merle est ami, adolescent, avec Luke, de son vrai nom Rinaldo, un être ambigu qui l’aime et le hait à la fois parce que sa mère a juré la perte d’Ambre. Il cherche à l’éliminer rituellement chaque 30 avril, mais le sauve en plusieurs occasions. A chaque fois, Merle est sauvé par l’intervention d’une femme mystère. Luke l’emprisonne ici dans une caverne de cristal durant un long temps, avant de lui demander son aide pour se soigner parce qu’il a été blessé.

Le sang d’Ambre est le second livre de la seconde série qui a pour héros Merle, fils de Corwin. On peut lire les tomes séparément, et celui-ci semble n’être qu’une transition. Le héros fait étalage de tous ses pouvoirs et sortilèges pour échapper à ceux qui veulent sa perte, Luke, dont il finit par sauver la mère Jasra, pétrifiée dans le Donjon, mais aussi un mystérieux masque bleu qui ne cesse de le défier.

Un roman d’aventures dans un univers de fantaisie où l’imagination est reine, tandis que les valeurs humaines demeurent : volonté, famille, trahison. Merle est seul et doit survivre par lui-même pour prouver qu’il est devenu adulte, digne d’être prince.

Roger Zelazny, Le sang d’Ambre (Blood of Amber) – Le Cycle des Princes d’Ambre, tome VII, 1986, Folio SF 2001, 312 pages, €8,60

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Éternelles jérémiades des Français, dit Alain

C’était en 1912, avant toutes les guerres mondiales, mais déjà les gens se plaignaient. « Ce que je vous souhaite, c’est de ne pas dire et aussi de ne pas penser que tout va de mal en pis. » Et Alain d’égrener les sempiternelles jérémiades que l’on entend encore un siècle après, au mot près : « Cette soif de l’or, cette ardeur au plaisir, cet oubli des devoirs, cette insolence de la jeunesse, ces vols et ces crimes inouïs, cette impudence des passions, ces saisons folles enfin qui nous apportent presque des soirées tièdes au cœur de l’hiver, voilà un refrain vieux comme le monde des hommes ; il signifie seulement ceci : Je n’ai plus l’estomac ni la joie de mes 20 ans ».

Autrement dit, les jérémiades, les plaintes, les regrets du « c’était mieux avant » sont toujours les propos du monde des vieux. La jeunesse n’a pas le temps de se plaindre ; elle est préoccupée avant de tout de vivre. Or, ce sont les vieux qui gouvernent, qui tiennent les places, qui imposent leurs rancœurs. Rien de juste en cela, rien de « démocratique » puisque les opinions ne sont pas égales dans leur expression. Mais c’est ainsi, c’était le cas en 1912, c’est toujours le cas en 2026.

Pire, « les discours ont par eux-mêmes une puissance démesurée ; ils enflent la tristesse, ils la grossissent, ils en recouvrent toutes les choses comme d’un manteau, et ainsi l’effet devient cause », dit Alain. Entourez-vous de catafalques, vêtez-vous de noir, imposez à la rue le silence – comme cette mode victorienne de répandre de la paille devant la mort d’un décédé – et vous serez tristes. Toutes ces choses vous rappelleront le chagrin. C’est pareil pour les gens, dit le philosophe : « si par humeur nous venons à nous peindre les hommes en noir et les affaires publiques en décomposition, ce barbouillage à son tour nous jette dans le désespoir ».

C’est ainsi que les mieux élus de nos présidents ne passent guère la seconde année de leur mandat sans que les électeurs les critiquent, s’y opposent en tout, et à la fin les haïssent. Je rigole de voir tous ces politiciens encenser le général De Gaulle, de vanter son indépendance, sa façon au-dessus des partis de gouverner : les Français en avaient marre de cet ancêtre en 1968 et ils ont été heureux de passer à Pompidou. De même Chirac, ce grand homme adulé de tous à sa mort, pourtant affublé du surnom de Supermenteur et qui a conduit la France dans une désindustrialisation rapide au profit de la Chine – la grande faute des trop longues années Chirac. N’évoquons même pas Emmanuel Macron, il est le bouc émissaire facile de tout ce qui va mal en France, la dette (mais qui réclame des subventions agricoles, des soutiens sur le prix de l’essence, des climatiseurs à n’en plus finir – fabriqués évidemment en Chine… -, des baisses d’impôts mais plus de dépense publique, des subventions aux artistes, plus de fonctionnaires de police, de justice, de santé, d’enseignants, et ainsi de suite ?). Toujours plus ! Écrivait déjà François de Closet en 1984, sous la Gauche triomphante, dépensière et en faillite. Rien n’a changé

« Cette maladie se gagne ; c’est comme un choléra des esprits », dit Alain. Que faire ? demandait Lénine avant de décider de prendre le pouvoir pour ne jamais plus le rendre, sauf par sa mort. Promouvoir la jeunesse, songe Alain, sans vraiment le dire. « Ma conclusion est que la joie est sans autorité, parce qu’elle est jeune, et que la tristesse est sur un trône et toujours trop respectée ». Je suis pour la jeunesse, pour le printemps des peuples, pour le renouveau. Les années 60 ont été merveilleuses de ce point de vue, il suffit de regarder les films de l’époque. Optimisme, plein de bébés, industrie à plein régime, inventions à tout va (Caravelle, fusée Diamant, Concorde, détendeur de plongée Beuchat, fromage sans gras Gervais, K-way de Duhamel, aérotrain, usine marémotrice de la Rance, boite de vitesse automatique Renault).

La seule façon de s’en sortir, c’est d’aimer l’esprit jeune, l’initiative, l’audace, de faire des enfants, de submerger l’immigration par des naissances, de guérir du choléra de l’esprit par la volonté d’avenir. Je ne suis pas certains que la prochaine campagne électorale présidentielle qui doit commencer dans quelques semaines assure ce minimum – vital !

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Carol Higgins Clark, For ever

Un titre anglais en français pour remplacer le titre anglais en anglais qui veut dire anicroche – un snobisme d’éditeur aculturé, colonisé yankee. For ever est le pour toujours des amoureux qui croient que le mariage est pour l’éternité, alors qu’il ne dure souvent que quelques années. Mais tel est le rêve, l’illusionà la Disney tellement américaine.

Une vie rêvée est d’ailleurs celle de Regan (clin d’œil affectueux au président Reagan ?), dont le nom de jeune fille est Reilly, et qui va se marier avec Jack, dont le nom est aussi Reilly sans qu’il y ait parenté avérée entre eux. Regan est fille chérie et accessoirement détective privé pour s’amuser (on ne semble guère la payer dans ses enquêtes), tandis que Jack est le chef de la brigade des homicides à New York, bientôt chef de la police. Autrement dit, nous sommes dans le beau monde, le monde des riches et des urbains, pas chez les Hillbillies (ploucs) de JD Vance – et le lecteur va y rester.

Bien loin des profondeurs noires de sa mère, Mary Higgins Clark, Carol sa fille reste dans le rose bonbon, les convenances, la vie oisive où tout travail est un jeu et où tout se termine bien à la fin. On voit qu’elle a toujours été choyée et heureuse, élevée dans un collège catholique. Cela plaît à ses lectrices, car il y a peu d’action pour les lecteurs. Mais elle est habile, découpe ses chapitres (courts, forcément courts) en séquences qui se terminent sur des interrogations (forcément des interrogations), incitant à aller plus loin dans le livre. Et parfois un trait d’humour égaye les phrases. Tout est bien gentil et consensuel.

Le thème de ce roman, qu’il faut bien déclarer policier, est le mariage. Ah, le mariage ! Les Yankees se damneraient pour cela. Surtout les filles. Comme dans l’Angleterre victorienne, rien de mieux pour une fille que réussir dans la vie à harponner un beau mâle, riche, protecteur et à ses pieds. C’est le cas de Regan, c’est le cas des quatre autres femmes qui attendent avec fébrilité leur robe de mariage. Une fanfreluche très chère qu’on ne met qu’une fois dans sa vie et qui est démodée à la génération suivante, voire bouffée aux mites.

Justement, au moment de la livraison des robes, seulement une semaine avant (quelle impréparation !), Alfred et Chrissa les stylistes se font voler les robes dans leur loft d’un quartier bohème, en plus des bijoux et du liquide détenu dans un coffre si facile à forcer qu’il suffit d’un seul outil et de quelques minutes. Quel manque de précautions ! Alfred a « perdu » ses clés à Las Vegas lorsqu’il jouait au casino, raflant 20 000 $. Pas perdues pour tout le monde, les clés, notamment pour deux malfrats jouant eux aussi à la table, plumés par le styliste, qui s’est payé le luxe de les moquer sur leurs tee-shirts minables. Le vol est une vengeance, mais qui met les donzelles mariables en hystérie.

Regan va donc enquêter, avec son mari policier, sur ce vol moins crapuleux que touchant au plus intime du rêve de la fille américaine : le mariage ! A ce fil, un brin ridicule aux yeux européens, s’ajoute une enquête sur le mystérieux braqueur de banque appelé La Douche parce qu’il ne braque que les jours de pluie, où il peut impunément errer en imper et capuche afin qu’on ne le reconnaisse pas. Les deux enquêtes vont se rejoindre par une série de personnages transversaux qui font l’un des charmes du livre. Dont les fiancés qui se désistent, ou les fiancées qui les rejettent ! Comme quoi « le mariage » est plus un acte social propre à gonfler l’ego qu’une union à deux pour la vie…

Malgré son sujet mièvre et son traitement rose, Carol Higgings Clark, décédée d’un cancer de l’intestin à 66 ans en 2023, sait raconter. On ne s’ennuie pas, même si tout reste superficiel, digne d’un Club des cinq pour bobotes angelotes ou new-yorkaises. Ne se relit pas, mais se laisse lire en vacances.

Carol Higgins Clark, For ever (Hitched), 2006, Livre de poche 2009, 349 pages, €8,90

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Les autres romans policiers de Carol Higgins Clark chroniqués sur ce blog

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Grecs et dieux étrangers

Pour les Grecs Les dieux restent les mêmes. Ceux des Hellènes et ceux des barbares sont les mêmes dieux, seuls leurs noms changent. Hérodote pose spontanément l’équivalence entre le Zeus grec et l’Amon égyptien.

Mais les dieux se manifestent selon leur propre mode de dévoilement, dans des sanctuaires locaux. Ils n’apparaissent jamais dans la totalité de leur puissance aux humains, car ils ne saurait résister. Un dieu dévoile un aspect de sa puissance en un lieu où il a élu un sanctuaire. A ce dévoilement correspond à un rituel transmis par la tradition locale.

C’est pourquoi le transfert d’un rituel d’un lieu à un autre peut perturber le commerce des hommes avec les dieux. Ce n’est pas le dieu qui est étranger, c’est un rituel déraciné de son sanctuaire qui l’est. Ainsi, le Dieu unique des religions du Livre est le même, mais la manière de lui rendre un culte ne l’est pas du tout. Comment font les Grecs ?

Pour eux, une tradition cultuelle ne s’exporte pas, sauf si l’oracle donne son accord. Cet assentiment ne concerne pas le dieu lui-même, car il ne saurait être une imposture quel que soit son nom. Chacun reconnaît Dionysos sous les traits de Sabazios, Artémis du Brauron sous ceux de la déesse thrace Bendis, et Rhéa, fille de Gaïa et d’Ouranos ou encore l’Aphrodite du Mont Ida et enfin Déméter, sous la Cybèle phrygienne, la Mère des dieux.

La question des cités est seulement de savoir si l’innovation rituelle peut être valide ou non sur son territoire. Les lois sacrées de chaque sanctuaire interdisent qu’on déracine un culte sans l’autorité de l’oracle local, qui fonctionne par oui ou non. C’est une question d’acceptabilité de l’étranger par la population. Une fois admis le culte par l’oracle (vox populi), les étrangers peuvent conserver leur identité nationale et organiser des processions comme les citoyens. Ils peuvent même susciter leur admiration, mais seulement parce que les citoyens ont été rassurés par l’autorisation donné par l’oracle.

Il ne s’agit donc pas d’une acculturation de fait, d’un « grand remplacement » en catimini par le nombre et par la durée, mais d’une décision citoyenne. Ce qui fait toute la différence avec aujourd’hui.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Henri Troyat, Les désordres secrets

Suite du tome précédent, déjà chroniqué sur ce blog.

Le Moscovite est Armand du Croué, fils de nobliau ayant fui la Terreur de 1793 en emmenant à Moscou son fils d’alors 3 ans. Armand a été élevé en russe et en français, des légendes et superstitions du pays comme de l’Encyclopédie. Il n’est ni français, ni russe, mais homme des Lumières. A 22 ans, adopté par une bande de théâtreux français égarés à Moscou, il suit Pauline, la fille de la troupe qui couche par intérêt. Les voilà fuyant la capitale vers Smolensk, dans l’hiver qui arrive.

Pauline se déleste peu à peu de tous ses bagages traverse la Bérézina sur un ponton, dans le chaos qu’on connaît, atteint Vilna. Mais là Armand, devenu étique de faim, a attrapé la fièvre et ils doivent le laisser. Les Russes arrivent et soignent le jeune homme, qui se recommande des la noblesse de Moscou. Le voilà rapatrié chez « maman », Nathalie Ivanovna Béreznikoff, qui le soigne avec sa fille Catherine.

Une fois rétabli, Armand s’interroge. Son père est mort, sa seule famille est d’adoption, en Russie. On lui destine Catherine, de six ans plus jeune, comme épouse, mais s’il aime Catherine, 16 ans, c’est comme une sœur, pas comme une amante désirable. Il n’a de désir que pour Nathalie, sa mère. Et celle-ci en est folle. Émoustillée, comme souvent les femmes mûres par les très jeunes hommes, elle couche et recouche avec lui, dans le secret de sa chambre. Mais tout finit par se savoir, ou se deviner. La nounou Vassilissa, avec son gros bon sens paysan, en est outrée. C’est péché et c’est dommage, les deux jeunes étaient faits l’un pour l’autre.

Il faut se séparer et Nathalie envoie Armand à Moscou, pour superviser la construction d’une nouvelle demeure, provisoire, en bois, sur le terrain où l’ancien hôtel particulier a été incendié. Les moujiks artisans font merveille et la bâtisse sort de terre. Le cercueil du père d’Armand est récupéré, et enterré avec son ami Paul, mari de Nathalie, décédé quelques mois avant. Tout irait bien si…

Armand est rattrapé par son passé récent de collabo. Il a aidé les Français à Moscou en assurant le ravitaillement de la population ; il a joué au théâtre et s’est acoquiné avec la belle actrice Pauline. Il reste un Français, donc un traître au yeux des Russes ravagés par Napoléon. Il est arrête, flanqué au cachot, interrogé. Comme lors des procès stalinien, ce qu’il dit a peu d’importance ; ce qui compte est ce qu’on croit de lui. La vox populi, ici celle des revanchards du tsar en la personne de l’imbu vaniteux comte Rostopchine, l’a déjà jugé. Sauf que les relations de Nathalie finissent par influencer la cour, donc le jugement. Armand est relâché, pour les beaux yeux de Nathalie la Russe, mais banni de la bonne société en tant que Français.

Le jeune homme entre deux mondes ne sait plus où il en est. Amant de la mère au lieu de la fille, Russe malgré lui mais Français de culture. La famille est snobée au théâtre, après qu’Armand, venu remercier le prince Koslovsky qui a intercédé en sa faveur sur requête de Nathalie Ivanovna, ait été renvoyé avec mépris. Catherine est au courant qu’il couche avec sa mère, tout Moscou est au courant qu’il a collaboré. Que faire, sinon fuir ?

Il décide d’aller en France, pays qu’il ne connaît pas, l’ayant quitté à l’âge de 3 ans. Mais comment financer ? Nathalie décide alors d’aller avec lui, ne pouvant se résoudre à quitter cet amant qui la comble. Quant à Catherine, elle a pris son parti de ne pas devenir l’épouse d’Armand, et elle suit. De toutes façons, elle n’a pas d’avenir à Moscou.

Jeunesse indécise menée par les sens, maturité forcée par les événements dramatiques, l’heure des choix est venue. Le destin d’un entre-deux, collabo malgré lui, éduqué dans l’universel – en butte aux nationalismes. Un éternel recommencement de l’Histoire.

Henri Troyat, Les désordres secrets – Le Moscovite 2, 1974, J’ai lu 1987, 254 pages, €2,99

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Renaud De Putter & Guy Bordin, Promenades à la rivière

La clé dans le ciel est un après-midi en Géorgie. Le surveillant de musée Shota dessine. Des corps d’homme, son obsession. Nus de préférence. Pas des corps de prolos, comme dans la propagande productiviste soviétique sous l’autorité viriliste poutinienne ; des corps d’imagination, de désirs. Il rêve d’hommes aussi libres que les chevaux, batifolant à poil dans la campagne.

Quittant le musée où il s’ennuie, il se dirige vers la rivière pour y songer un peu, auprès de ses amis Nana et Sandro. Des travaux sont en cours à l’aide des mauvais garçons du lieu et un jeune, dans les 22 ans, a ôté son tee-shirt. « Des yeux noirs profonds, des sourcils en accolade, un front bas, un torse noueux et sec comme un sarment. » Il est beau, dans le genre barbare.

De retour chez lui, Shota voit que l’on est venu, que l’on a fouillé. Mais rien n’a été volé. Toute la nuit, il s’efforce à coup d’esquisses de retrouver la forme du corps qu’il avait admiré. En vain.

Le garçon sur fond bleu est la rencontre d’un écrivain et d’un plasticien, touristes en Géorgie. Le premier est séduit. « Il était beau garçon, de sept à huit ans plus jeune que moi, la chevelure dense …), grand lecteur, curieux de mille choses, collectionneur averti. » Ils vont trouver le peintre Levan, établi dans un village de montagne, qui sculpte le papier mâché et dessine des corps d’homme – nus. Ce dessinateur est le même personnage que dans la première nouvelle, mais vu par un autre auteur, et dans une histoire prolongée.

Les jeunes de 17 à 22 ans travaillent toujours au bungalow, et le plus âgé est toujours torse nu. « S’il fallait caractériser Giorgi en quelques mots : taille moyenne, teint hâlé, cheveux coupés très courts, muscles dessinés à la perfection, corps idéal, bouche fraîche, sourire ravageur. » Bref, le désir. Le narrateur rédige en anglais et en catimini un petit billet d’invite pour le soir-même.

Surprise ! Le garçon vient à l’heure dite, se précipite tout nu dans la chambre commune et baise toute la nuit avec les deux amis. Telle est l’aventure, au coin du bois ou au bord d’une rivière.

Joli au masculin, léger comme le désir, exotique comme les confins sauvages. Deux nouvelles impressionnistes.

Les auteurs vivent en Belgique. Guy Bordin a déjà été chroniqué sur ce blog.

Renaud De Putter & Guy Bordin, Promenades à la rivière (2 nouvelles), 2026, éditions Le livre en papier, 73 pages,

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Ne vous jetez pas au malheur comme Gribouille, dit Alain

Tous ceux qui ont quelque culture française savant qui est Gribouille, ce gamin idiot qui se jette à l’eau par crainte d’être mouillé par la pluie. Contrairement aux moteurs de recherche (ignares), Gribouille n’est pas une chanteuse, ni une légende populaire surgie de nulle part. C’est le personnage d’un roman de la comtesse de Ségur, La Sœur de Gribouille, qui raconte l’histoire d’un jeune garçon simplet et généreux et de sa sœur Caroline ; ils doivent se débrouiller seuls après la mort de leur mère. C’est le côté simplet qui intéresse Alain.

Il prend l’exemple du pris de toux qui croit se purger de sa toux en toussant avec de plus en plus de force ; or il ne fait qu’irriter ses bronches, et donc tousser encore et encore. Il prend l’exemple de celui qui se gratte pour soulager son irritation, irritant encore et encore sa démangeaison (qu’on songe à la piqûre de moustique). Il prend l’exemple de l’insomnie, où la tête travaille, s’efforce à dormir, meilleur moyen de rester éveillé au lieu de compter les moutons (on compte les pattes et on divise par quatre). Il prend l’exemple de l’amoureux éconduit, qui ne peut penser qu’à ça, obsédé de la fille, « il se fouette lui-même de tout son cœur ». Il y aurait tant d’autres exemples…

Au fond, chacun qui tourne en rond dans son obsession est un masochiste qui aime à se faire souffrir. Un sot comme Gribouille, qui croit bien faire en se jetant dans un danger plus grand que celui qu’il veut fuir. Au lieu qu’il y a des trucs, dit Alain, pour éviter ce travers. Ainsi en avalant sa salive quand on est sur le point de tousser ; en chauffant le bouton de piqûre avec un briquet ou une cigarette (à 1 cm de la peau quand même !), ce qui inactive le venin irritant ; en oubliant qu’on ne dort pas pour laisser errer sa pensée qui, progressivement, prend la forme du rêve ; en dénigrant sa fiancée qui le trahit, recensant tout ce qu’elle a de pire, l’imaginant vieille. On peut faire de même avec un patron qui vous juge, en l’imaginant tout nu par exemple, ce que j’ai lu quelque part. Cette dérision évacue l’obsession, donc la crainte.

« Mais de toute façon, il faut s’appliquer à se consoler, au lieu de se jeter au malheur comme au gouffre. Et ceux qui s’y appliqueront de bonne foi seront bien plus vite consolés qu’ils ne pensent », conclut le philosophe.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Dieux et déesses chez les Grecs

Surprise ! Les dieux et les déesses, êtres immortels, sont environ 30 000 selon Hésiode. Thalès confirmera que « tout est plein de dieux ». Ils sont une évidence que l’on ne peut nier. Avec cela, deux certitudes : les dieux sont inconnaissables, mais ils s’invitent sur terre. On distingue les dieux du culte et les dieux des poètes.

Les dieux du culte sont les propriétaires du sanctuaire où chacun présente un aspect de lui-même que les mortels doivent honorer. Chaque culte honore non pas le dieu ou la déesse, mais une parcelle manifestée de sa puissance. Le dieu est surtout en perpétuel manque : il réclame les offrandes de sang sur les autels. Pour cela, il a besoin des hommes et de leurs sacrifices. Chaque dieu est lui-même pluriel – c’est sa singularité.

Pour les dieux des poètes, ils sont des sujets de récits livrés à la mémoire collective. Ils se détachent de la particularité d’un culte local pour se fondre dans une histoire et une généalogie olympienne. Ils ont des aventures, des amours, des combats. Ils naissent, traversent l’enfance, atteignent l’âge adulte – qui perdure dans l’absence de toute altération. Car ils sont immortels. Chaque naissance divine est un évènement extraordinaire qui peut saisir les dieux eux-mêmes – ainsi la naissance d’Athéna. Ils naissent dans un monde qu’ils n’ont pas créé, un monde éternel. Ils ont fabriqué en revanche l’humanité à travers diverses races mortelles successives. Cela pour répondre à deux besoins : occuper les puissances primordiales de la mort, et recevoir les hommages. « Les dieux sont donc la négation des hommes (ils sont fondamentalement non-mortels), et les hommes l’affirmation des dieux », écrit l’auteur du dictionnaire.

Les dieux des poètes peuvent connaître l’exil comme Apollon, où la destitution comme Ouranos et Kronos, ou la réclusion comme les Titans et Arès, où la souffrance physique comme Athéna blessée, ou la souffrance morale comme Zeus qui fait tomber une pluie de sang en deuil de la mort de Sarpédon, le fils qu’il a eu d’une mortelle, ou encore le désir de transgression d’une loi précisément divine comme Hermès, tenaillé par l’envie de manger de la viande.

Quant aux déesses, ce ne sont pas des femmes. Elles sont des dieux à part entière. Elles attendent les honneurs, donnent des ordres, conduisent des initiations. Elles donnent naissance et font mourir. Elles s’accouplent et se refusent. Athéna, Artémis et Hestia restent vierges – ce qui n’est pas la destination de la fillette grecque. Comme les dieux, les déesses font la guerre – ce qui est inconcevable pour une femme Hellène. Ce ne sont donc pas forcément des modèles pour les mortels, ce sont des divinités.

Au fond, les dieux n’ont pas de genre. Ainsi Zeus engendre Athéna comme s’il était une femme. Ils ne deviendront des hommes que tardivement. Les divinités ont une sexualité récréative, contrairement à celles des mortels, qui est reproductive. Elle peut être incestueuse, père-fille, mère-fils, fantasmes bien humains mais que seules les divinités peuvent assumer sans conséquences. Elle est aussi fusion quand Hermès et Aphrodite se confondent dans la figure bisexuelle d’Hermaphrodite.

Un Dieu est invisible mais il a une odeur que seuls les mourants semblent capables de percevoir, selon Euripide. Hippolyte agonisant ressent la présence d’Artémis grâce à son parfum à la divine haleine. Une idée que même Platon le logicien partage : les dieux ont un corps. Il est plus grand, plus beau et plus lumineux que le nôtre, exceptionnellement livré en un éclair à la stupeur des mortels. Ce pourquoi on dit qu’ils n’ont pas d’ombre.

Les dieux et les déesses ne croient pas en leur autosuffisance. Ils sont inconsistants sans les sacrifices qu’on leur offre et qui les fait exister aux yeux du monde. Ils n’ont pas d’âme et ne connaissent pas la mort. Ils sont la négation des hommes, et les hommes l’affirmation des dieux. Ce pourquoi il ne peut y avoir de « religion » grecque au sens strict – il n’y a pas de doctrine qui relie les humains aux divinités. Nous sommes dans le monde païen, terre à terre et concret. Bien avant l’abstraction de l’Être unique, inconnaissable, omniscient, etc.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Barbara Chase-Riboud, La Virginienne

Les woke de la mairie de New York ont déboulonné en 2021 la statue de Thomas Jefferson de la salle du conseil municipal. Sans savoir que le rédacteur de la Déclaration d’indépendance, devenu le second vice-président du pays, puis le troisième président pour deux mandats de 1801 à 1809, a fait des enfants aussi bien à sa femme blanche Martha Wayles qu’à son esclave noire Sally Hemings, six pour la première et sept pour la seconde. Certes, c’était juridiquement « une esclave », mais aimée et mieux traitée que la plupart des ouvriers blancs. Thomas Jefferson a interdit la traite des Noirs en 1778 dans son État de Virginie dont il était gouverneur, avant d’interdire l’importation des esclaves sur tout le territoire des États-Unis en 1807 lorsqu’il était président. Il proposera en 1801 une abolition progressive de l’esclavage, qui fut rejetée par le Sénat. Thomas Jefferson était donc un homme de son temps, adepte des Lumières et de la raison, athée et moraliste, mais soumis aux contraintes de son époque. Le wokisme balaie ces nuances pour une position radicale aussi inepte que bornée.

L’autrice, d’origine afro-américaine et épouse du photographe français Marc Riboud, a voulu rétablir le souvenir de « l’une des plus grandes histoires d’amour de l’Amérique » : celle entre un maître puis président blanc et une femme esclave « noire ». Sally n’était d’ailleurs qu’une quarteronne, un quart de « sang noir » seulement, fille d’une mulâtresse, Elisabeth, accouplée avec le blanc John Waynes. Sa mère (donc la grand-mère de Sally) était une pure Africaine, accouplée avec le capitaine Hemings, un Blanc de pure souche. Sally paraissait blanche, le teint à peine caramel, ses cheveux n’étaient pas crépus. Tous les enfants qu’elle a eu dès l’âge de 15 ans avec Thomas Jefferson, veuf de son épouse blanche depuis 1782, sont des octavons, difficiles à distinguer de leurs cousins tout blanc. Certains ressemblaient même beaucoup à leur père, ce qui mettait mal à l’aise les visiteurs de la plantation. Les généticiens disent que leurs enfants après eux, autrement dit des 1/16e de « nègre » selon les critères du temps, sont considérés comme Blancs. Rien ne les distingue.

Mais toutes ces préoccupations génétiques importent peu au fond, parce que ce qui caractérise l’esclavage américain est autre. Hors la grande histoire d’amour-passion jusqu’à la mort entre ces deux êtres, séparés par trente ans d’âge, la réflexion sur l’esclavage mérite considération. Le planteur de Virginie, dit l’autrice, est comme Dieu en son jardin d’Éden. Il est le Créateur, le propriétaire et le géniteur de tout ce qui vit. Il est le Maître absolu qui donne la vie, a droit de vie et de mort, qui favorise qui il veut, qui émancipe selon son bon plaisir – plus les garçons que les filles, considérées à cette époque patriarcale comme de sreproductrices. Il vaut mieux ne pas être beaucoup aimé du Maître, si l’on vise l’émancipation. Car l’amour est absolu et exclusif, comme celui de Dieu. Le propriétaire veut conserver près de lui ceux qu’il aime, comme de beaux objets. Jefferson était un collectionneur, de livres, de peintures, de statues, d’enfants. C’est pourquoi il a été réticent à donner leur liberté à ses fils, seulement à 21 ans, et sur une promesse arrachée par leur mère parce qu’il ne pouvait vivre sans elle.

Sa propriété de Monticello, sise dans les montagnes de Virginie, était un paradis. On vivait en autarcie, sauf pour le luxe et la mode, et la tentation du Serpent avait peu d’adeptes. Le fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal était la liberté, mais qu’en faire, une fois obtenue ? Il faudrait travailler, être responsable de soi, répondre devant la justice impersonnelle, être sous le feu des regards de la société, généralement hostile. James, le frère de Sally, n’a jamais pu se résoudre à assumer sa liberté, une fois conquise. De désespoir, il s’est supprimé. Ce qu’il aurait voulu, c’est être reconnu comme fils, devant tous, ce qui était impossible au vu des mœurs de l’époque. Être « fils de Dieu » – du Maître – offrait la liberté de l’assistance perpétuelle. L’Ancien testament exige des humains qu’ils soient soumis au Père, comme l’esclavage au propriétaire. Rien de plus, rien de moins. Cette situation figée sera explosée par la guerre de Sécession, mettant en cause deux conceptions de la société : l’ancienne, fondée sur la Bible et la tradition « commandée » (par Dieu) une fois pour toute ; la nouvelle, fondée sur les Lumières et l’industrie, sommée de changer pour s’adapter.

La situation de concubinage de Thomas Jefferson était connue de tous ; elle aurait dû choquer et tomber sous le coup de la loi de ségrégation qui interdisait le métissage en Virginie. Cela choque le Français d’époque : « Que sang bleu et sang noir se mêlent était dans la nature des choses, rien de plus, mais que cela se poursuive à la génération suivante, et à une autre encore, voilà qui lui semblait au-delà de toute décence, même aristocratique ! Il voyait là quelque chose de barbare, de grossier, de brutal. D’un côté ils haïssent et méprisent les Noirs, d’un autre ils en font l’objet de leurs désirs les plus violents, de leurs obsessions les plus intimes. » Il était courant, chez les maîtres des plantations, que l’on envoie une négresse initier au sexe le jeune homme dès 14 ans. Les opposants politiques de Jefferson, comme autant d’hyènes prêtes à tout pour nuire dans la presse, ont répandu la rumeur. Mais Jefferson s’est tu. Il n’a pas nié, ni ne s’est défendu. Il était maître chez lui et faisait ce qu’il voulait. Une fois président, Sally ne vivait évidemment pas près de lui à Washington. Mais elle a vécu à Paris, durant sa mission d’ambassadeur auprès du roi Louis XVI de 1787 à 1789. Elle lui survivra de neuf ans, morte à 62 ans.

Le roman de Barbara Chase-Riboud, elle même en partie Noire comme Sally, présente comme un fait établi la liaison de Thomas Jefferson et de Sally Hemings. Les historiens doutaient, mais l’ADN a parlé : Eston Hemings, le derniers fils de Sally, est bien le fils de son père, Thomas Jefferson. L’autrice cite intégralement ses sources, ce qui tend à accréditer sa thèse, malgré les silences « de convenance » de la société blanche sur les relations avec les « nègres » (désolé, woke, c’était le vocabulaire du temps). Même si l’histoire est contée en version optimiste, la documentation rassemblée permet de brosser un portrait imagé et précis de l’Amérique des premiers temps de l’Indépendance, tout comme le tissu de contradictions hypocrites sur le sexe et les relations filiales des Pionniers maîtres du monde.

Barbara Chase-Riboud, La Virginienne (Sally Hemings), 1979, Archipoche 2018, 567 pages, occasion €3,13

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Le vrai travail est un jeu, dit Alain

Le philosophe lit Dostoïevski, ses Souvenirs de la maison des morts où il raconte le travail des forçats au bagne de Sibérie. Tous les travaux, di-il, sont assez inutiles, par exemple ils démolissent un vieux bateau pour faire du bois dans un pays où le bois ne coûte rien. « Ils le savent bien, dit Alain. Aussi tant qu’ils travaillent tout le long du jour sans aucune espérance, ils sont paresseux, tristes et maladroits. Mais si on leur donne une tâche pour la journée, tâches lourde et difficile, aussitôt les voila adroits, ingénieux et joyeux ».

C’est que, lorsque le travail est utile, il devient un plaisir. On travaille pour le travail et non pour les avantages qu’on en retirera. Par exemple, dit Alain, « ils font vivement et gaiement un travail déterminé après lequel ils se reposeront. Cette idée qu’ils gagneront peut-être une demi-heure à la fin de la journée les met en en mouvement, et tous d’accord pour faire vite. Mais une fois ce problème posé, c‘est le problème lui-même qui leur plaît ; et le plaisir d’inventer de réaliser de vouloir puis de faire l’emporte de beaucoup sur le plaisir qu’ils se promettent de cette demi-heure qui ne sera toujours qu’une demi-heure de bagne. »

D’où la conclusion du philosophe : « Le plus grand plaisir humain est sans doute dans un travail difficile et libre, fait en coopération, comme les jeux le font assez voir. »

Il faut prendre exemple sur les enfants, malgré les pédagogues ou les parents trop investis. Car ces deux engeances rendent les enfants paresseux en les occupant tout le temps. L’enfant, ainsi contraint, s’habitue à travailler lentement, c’est à dire mal. Il est fatigué parce que le labeur est constant, sans aucun loisir ni temps mort. « Au lieu, dit Alain, que si vous séparez le travail et la fatigue, tous deux sont agréables. » On le comprend dès que l’on fait du sport, ce pourquoi les gamins aiment le sport plus que l’école. Et plus l’école qui leur fait réaliser des projets en équipe que l’école où l’on écoute pérorer le prof.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

Sur le travail :

Sur le dressage parental :

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Michel de Grèce, Le palais des larmes

Une biographie romancée de l’impératrice romaine de Byzance Théodora, épouse de Justinien. Née vers 500 à Chypre, elle est d’abord fille des rues, pute, mime, ermite, nonne, puis couseuse à Byzance, avant d’être remarquée par le neveu de l’empereur, qui en fait sa compagne. Ils règnent de concert de 527 à sa mort, le 29 juin 548, probablement d’un cancer du sein. Sa sépulture, dans l’église des Saints-Apôtres qu’elle avait fait bâtir, a été pillée par les croisés chrétiens en 1204 (vive le christianisme !), puis détruite par les musulmans en 1461 pour y bâtir une mosquée (vive l’islam !). Les religions sot vraiment la pire des choses humaines. Son mari empereur régnera encore dix-sept ans, mais sans volonté. C’était sa femme qui portait la culotte. Théodora veut dire « don de Dieu » et l’empereur en avait bien besoin.

Les sources citées par l’auteur sont rares, et viennent surtout de Procope, historien contesté qui a noirci et amplifié volontairement l’appétit sexuel de Théodora par haine de sa position publique éminente pour une femme. L’émancipation féminine était réprouvée par la morale méditerranéenne, romaine et chrétienne, tandis que la promotion d’une traînée des rues au poste suprême choquait l’aristocratie. Même si Justinien lui-même, l’empereur, était à sa naissance un paysan. Enfin, les catholiques haïssaient, comme seuls des religieux fanatiques (pléonasme !) peuvent haïr, le monophysisme, doctrine répandue dans l’empire romain d’Orient et que protégeait Théodora. Réalistes, ils croyaient que le Christ n’a qu’une seule nature, divine, tandis que les catholiques prêchaient la consubstantialité du Père, du Fils incarné et de l’Esprit. Cela fait beaucoup de reproches à faire à la chèvre émissaire idéale (une femme !). Attaquer sa vertu via son sexe était le plus facile.

Théodora a eu une fille à 15 ans, et Justinien ne lui a pas fait d’enfant, pas plus que les nombreux amants qu’on lui prête. Selon Michel de Grèce, l’impératrice favorise son petit-fils Anastase dès ses 14 ans râblés et bien faits, mais c’est la fille de sa sœur Comito, Sophie, qui deviendra impératrice à son tour en épousant le neveu de Justinien, futur empereur Justin II.

Comme Justinien, Théodora est devenu sainte de l’Église orthodoxe, fêtée le 14 novembre. Elle a inspiré la peinture, la littérature, le théâtre, le cinéma, les séries télé.

L’auteur, prince de Grèce et du Danemark, issu des Romanov et des Orléans, cousin d’un duc d’Édimbourg, est décédé à 85 ans en 2024. Il a fait Science Po Paris avant d’écrire des romans historiques et d’élever deux filles. Il brosse ici un portrait sage et convenu d’une femme impériale, impérieuse et impérissable. Une lecture de vacances.

Michel de Grèce, Le palais des larmes, 1988, Presses Pocket 1990, 344 pages, €9,99

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Les dieux détruisent régulièrement l’humanité, selon les Grecs

Les immortels ont besoin des mortels pour se sentir des dieux. Mais les mortels ne leur conviennent jamais, étant imparfaits. Ils ne cessent alors de détruire leur jouet pour en façonner un autre, espérant qu’il sera meilleur. Car ceux qui leurs font offrandes sont nécessaires, sinon qui reconnaîtrait les dieux ? Les Grecs sont d’habiles dialecticiens qui justifient les humains par les dieux, et les dieux par les humains.

Le thème du déluge, chez les Grecs, ne signifie pas la destruction de l’humain, mais celle d’une humanité, remplacée par une autre. Plusieurs fois dans l’histoire grecque, des déluges, des pestes et d’autres fléaux ont éradiqué la race humaine. Suffisamment pour enclencher la production d’une nouvelle race. Il est symbolique de constater que ce mythe antique côtoie l’expansion humaine, de « races » en « races » identifiées par les anthropologues, des Homo Erectus, Habilis, Néandertaliens jusqu’aux Sapiens que nous sommes.

Le mythe de Deucalion et de Pyrrha est ancien, attesté chez Hésiode. Il s’agit d’un déluge déclenché par Zeus pour anéantir une humanité a ses yeux impie. C’était la race de bronze. Sur les instructions de Prométhée, Deucalion a fabriqué un coffre pour y mettre des provisions et embarquer avec Pyrrha. Une pluie abondante a inondé la plus grande partie de la Grèce. Deucalion a flotté dans son coffre pendant neuf jours et neuf nuits avant d’aborder au mont Parnasse. La pluie s’étant arrêtée, il y débarque et offre un sacrifice à Zeus Protecteur des fugitifs. Le dieu lui envoie Hermès, qui lui offre d’obtenir ce qu’il veut. Deucalion choisit de faire naître une humanité à lui. Sur ordre de Zeus, il ramasse des pierres et les lance par-dessus sa tête. Les pierres de Deucalion deviennent des hommes, et celles que jette Pyrrha des femmes. Ces nouveaux humains sont appelés « les gens », mot qui vient du mot « pierre ». Sur cette Pierre je bâtirai mon église, disait Jésus – qui n’a fait que reprendre les Grecs, tout comme la Bible et son déluge a repris la légende mésopotamienne, adoptée aussi par les Grecs. Les pierres sont les os de Gaïa, dont la surface trempée par les pluies diluviennes est propice à la germination.

Mais c’est la faute des dieux. Ils n’ont pas donné de règles aux hommes, dit Théognis. Les cinq races d’Hésiode racontent la destruction totale de chacune d’elle par les dieux, sauf pour l’instant la dernière. Par exemple la seconde race, dite d’argent, créée après la victoire de Zeus sur les Titans. Comme elle refuse de faire un culte aux immortels, Zeus les ensevelit pour cause de démesure. La race suivante est celle de bronze et ne vaut pas mieux. Sa démesure est guerrière, et ne laisse place à aucune autre occupation, donc à aucun culte envers les dieux. La troisième race, celle des héros, donne un sens au choc des armes. Les héros fauchés à la fleur de l’âge perdurent dans la mémoire des hommes et des dieux, contrairement aux guerriers de bronze qui ont sombré dans l’anonymat. La première race, d’or, n’est pas détruite, elle s’éteint. Le dernière et cinquième race est celle de fer. Elle n’est pas encore éradiquée mais accumule angoisse et fatigue, processus irréversible de dégénérescence physique et morale selon les Grecs. Une anticipation de notre temps.

Les dieux ont soif de reconnaissance et seuls les mortels sont capables de la leur donner. C’est l’autel parfumé et rouge sang des sacrifices en offrande. Si une destruction totale d’une humanité est toujours envisageable, une destruction définitive est totalement improbable du point de vue des dieux. Ils ont besoin des mortels pour se sentir exister. Comme quoi les divinités, y compris le Dieu unique, sont des projections mentales humaines, trop humaines, et probablement pas des entités réelles. On ne saura jamais.

Mais l’humanité a en son sein la pulsion de mort de se détruire elle-même (et souvent à cause des religions). C’est le cas des abrutis de race de bronze, selon Hésiode, qui ne pensent à rien d’autre qu’au carnage. C’est aussi le cas de toute démesure. Souvenons-nous en.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Franck Thilliez, Labyrinthe

Ce thriller français reprend en quelque sorte le thème d’un précédent, Il était deux fois, chroniqué sur ce blog. Même disparition de la fille de 17 ans, même quête d’un père qui ne lâche rien, même univers très glauque d’« artistes » qui œuvrent sur les corps vivants.

Cette fois, le lecteur fera connaissance de six femmes, Julie la kidnappée, Véra la psychiatre, Ariane l’artiste de labyrinthes, Lysine la journaliste, Sophie la romancière – sans compter la septième tout à la fin, Camille, policière. Toutes soumises à des fugues dissociatives et à la paramnésie de certitude. Intéressant concept, qui fait dire bien des inepties aux patients traités par les psy. «Le cerveau humain peut déployer les plus incroyables stratagèmes pour protéger l’esprit. Il s’adapte sans cesse, se reconstruit sur ses ruines… Il est même capable de se piéger lui-même. De faire passer des souvenirs inventés pour réels. De nous persuader, par exemple, que nous avons été agressés à la cantine quand nous étions collégiens, même si cela ne s’est jamais produit » p.403. D’où la méfiance légitime de la justice pour les « viols » dénoncés trente ans après.

Le premier chapitre est identique au dernier chapitre, signe que l’on a fait le tour du labyrinthe. Une fille kidnappée a été retenue par son ravisseur, Caleb Traskman, un écrivain de thriller célèbre, dont la particularité est de décrire des viols, des tortures, et des horreurs. Un peu le monde de Franck Thilliez, avouons-le. L’époque contemporaine exige la surenchère dans la violence. Elle aime ça. Les lecteurs aussi, semble-t-il, puisque Franck Tilliez a énormément de succès. J’en suis étonné, dans la mesure où la majorité des lecteurs sont des lectrices… Fascination pour le bad boy ? Jouer à se faire peur par des fantasmes de viols et de tortures à répétition ? Pour ma part, je trouve cet univers très glauque et ne relit pas ce genre de roman, bien qu’il soit ici très bien construits. Nous sommes dans le cliché : évidemment une femme, et évidemment raptée par un homme, qui est évidemment pervers narcissique, et assouvit évidemment toutes ses pulsions dans une cave. En invitant ses copains, amateurs de sensations fortes – et (clin d’œil bienvenu contre les préjugés) pas seulement des mâles.

Il se trouve qu’ici, la kidnappée fait place à la journaliste indépendante, qui enquête sur la violence dans l’art contemporain. Elle découvre un montage de scènes d’ultra-violence sadique perpétrée sur une femme nue par une bande de bourgeois déguisés de têtes de porcs, dans une bacchanale orgiaque où tout est permis. Il s’agit d’aktion, avec un k comme en allemand. Ce genre d’art contemporain confine au nihilisme. Il perce et fouaille la chair jusqu’à l’annihiler J’y vois, pour ma part, une perversion de la sainte horreur chrétienne pour la chair, horreur qui est d’ailleurs celle de toutes les religions du Livre. La chair est matière et non esprit, elle ne participe donc pas de Dieu, et peut donc être méprisée, souillée, niée. D’où l’impasse de ce genre d’art contemporain qui tente d’aller jusqu’au bout. « Voici Abergel (…). Il s’est volontairement tiré une balle dans le crâne l’année dernière, devant des appareils photo à déclenchement automatique et à très haute capacité d’obturation qui ont immortalisé chaque milliseconde de son suicide. Il signe ici son ultime série et, vous vous en doutez, la plus radicale : Dans la tête de l’artiste. – Vous considérez ça comme de l’art ? Vous plaisantez, n’est-ce pas ? – Je suis on ne peut plus sérieux. Abergel est allé aussi loin qu’un artiste peut aller dans le dévouement à sa discipline. Les originaux de ces clichés valent aujourd’hui une fortune sur le marché… » p.252.

La journaliste enquête, et découvre une bobine de film sous la forme d’un montage d’atrocités. Elle tente de remonter jusqu’à son auteur, Jérémy Théobald, un artiste qui vit dans une caravane installée dans une casse auto proche de Paris. L’artiste est un marginal tatoué et piercé qui vit torse nu sous un blouson de cuir et qui vend très cher ses photographies de corps éviscérés et ses snuff movies où de réelles personnes (en général jeunes femmes ou enfants) sont massacrées en direct pendant des heures par une bande de sauvages nus. Il y a un public pour cela, analogue aux casseurs après les matchs de foot. Il s’agit toujours d’aller jusqu’au bout de soi, de lâcher ses pulsions primaires, sans plus aucune limite. Encourager ce genre de déviance, même sous la forme d’un thriller, est pour moi immoral. Mais une fois encore, cela plaît.

Je laisse au lecteur avide de ce genre de sensation la lecture de ce livre, fort bien fait et haletant en chapitres courts qui se chevauchent d’un personnage à l’autre. La fin est étonnante, bien qu’elle répète le début, mais nous n’en avions pas conscience.

Franck Thilliez, Labyrinthe, 2022, Pocket 2023, 457 pages, €9,00, e-book Kindle €16,99

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Ne désirez pas que les choses ne soient pas ce qu’elles sont, conseille Alain

Un homme s’est tué par désespoir. C’est un drame, dit Alain, mais une bêtise aussi. « Chercher la solution et ne la point trouver, ne savoir à quoi se résoudre, tourner les mêmes pensées comme un cheval au manège, cela seul direz-vous, est un tourment ». Mais c’est une erreur : il y a beaucoup de problèmes où l’on ne voit pas la solution, sans que cela nous empêche de vivre. Ruminer n’est pas la bonne façon de s’en sortir.

Au contraire, il faut sortir du manège, passer outre. Non pas les dénier, mais accepter que les choses soient ce qu’elles sont et pas ce qu’on voudrait qu’elles soient. « Un conseil, un liquidateur, un juge, peuvent très bien décider qu’une affaire est sans espérance, ou même ne rien pouvoir décider, sans perdre l’appétit ni le sommeil. Ce qui nous blesse, dans des pensées inextricables, ce ne sont pas les pensées inextricables, c’est plutôt une espèce de lutte et de résistance contre cela même, ou, si vous voulez, un désir que les choses ne soient pas comme elles sont ». Or elles sont – c’est un fait que l’on ne peut changer.

« Par exemple si quelqu’un souffre d’aimer une femme sotte, ou vaniteuse, ou froide, c’est qu’il s’obstine à vouloir qu’elle ne soit pas comme elle est ». Dès lors, pourquoi l’aimer ? Ou, si on l’aime, pourquoi ne pas l’accepter telle qu’elle est, dans son entièreté ? Qu’est-ce que « l’amour » sans cette acceptation totale, qualités et défauts ? Ne confond-t-on pas trop souvent amour et désir ? Désirer un corps n’est que le minimum de l’amour, Platon l’a bien montré qui monte du désir pour le corps à l’affection pour le cœur et l’union de l’âme. On ne peut remonter le temps, refaire les êtres. « Mais le chemin est fait, l’on en est justement où l’on en est, et, dans les chemins du temps, on ne peut ni retourner en arrière, ni refaire deux fois la même route ». Il faut briser là ou consentir.

« Aussi je tiens qu’un caractère fort est celui qui se dit à lui même où il en est, quels sont les faits, quel est au juste l’irréparable, et qui part de là vers l’avenir. Mais ce n’est pas facile, et il faut s’y exercer dans les petites choses ». Ah, rêver à l’avenir radieux ou regretter le bon vieux temps ! Quelles inepties ! Elles sont plus faciles que de regarder le présent tel qu’il est – et de faire ce qu’il faut. Non, ce n’était pas « mieux avant ». Avant, c’était avant, et nous n’y sommes plus. Quant à l’avenir, on peut espérer le voir autre, mais le changement commence ici et maintenant, pas dans les brumes abstraites des esprits enfiévrés.

La tristesse, qui fait voir les choses en noir, est dans le corps, pas dans les faits. « Renvoyez la tristesse à ses vraies causes », suggère Alain. Autrement dit, ce n’est jamais la faute des autres, ni des circonstances, ni à pas de chance. C’est la faute à soi-même si l’on ne voit pas ce qui est, si l’on dénie ce qu’on ne veut pas croire, si l’on ne réfléchit pas assez, si l’on ne modère pas ses passions, si nous sommes chagrin. Accepter les faits tels qu’ils sont, avant d’agir pour s’en accommoder ou les changer, voilà qui est de caractère. Pas la sempiternelle jérémiade d’assisté, ni les sempiternelles « plaintes » devant les juges.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Henri Troyat, Le pain de l’étranger

Le titre est tiré d’un vers de Dante dans La divine comédie. Amer serait le pain de l’étranger, en regard du sien qu’on ne sait pas pétrir. A vous décourager d’aider les gens…

Car Pierre, dentiste à Paris mais habitant une demeure à Milly-la-Forêt, s’efforce d’aider son jardinier Miguel, après la mort de sa femme, avec ses deux enfants de 12 et 10 ans. Lui-même a perdu la sienne, Suzanne, d’un cancer, et ne s’en est pas vraiment remis. Ils n’ont pas eu d’enfants et la marmaille n’intéresse pas le médecin. Mais Suzanne les aimait, ces gosses de jardinier qui vivaient sur la propriété dans la maison du garde. Leur mère, Maria, faisait la cuisine et le ménage, et Miguel, leur père, faisait le jardin et entretenait les bâtiments.

Alors, lorsque Miguel perd sa femme à son tour, d’un brutal accident de la circulation, Pierre se sent solidaire. Le père de famille va enterrer Maria au Portugal et revient pour solder son préavis. Il veut s’installer là-bas – ou du moins il le dit. Mais il ne peut se résoudre à quitter la propriété, depuis des années qu’il est là. C’est devenu chez lui et, lorsque Pierre dérangé dans ses habitudes et réticent à engager un autre couple, propose à Miguel de rester sur les conseils d’une voisine, il y consent avec soulagement.

Mais Pierre est bien seul et, s’il baise de temps à autre la belle Nicole, blonde épanouie et sans vergogne, il est pris à 53 ans d’un retour d’amour paternel. Contrairement aux idées reçues, les femmes ne sont pas seules à désirer des enfants, les hommes aussi. Les liens ne sont pas les mêmes, mais aussi forts. Les sciences neuronales nous apprennent en effet que l’expérience répétée de nourrir, consoler, surveiller, anticiper, protéger, ajuste progressivement les circuits neuronaux de l’adulte selon ces responsabilités assumées. La charge mentale d’anticiper les besoins, de gérer les contraintes quotidiennes, de rester constamment attentif, remodèle l’attention et les priorités. C’est le cas de Pierre, qui fait chaque jour 60 km aller et autant au retour entre son cabinet et sa demeure, rouvre la piscine pour les gamins plus que pour lui, qui se remet au train électrique, qui se préoccupe des difficultés de lecture du plus jeune, Frédéric, tout en félicitant l’aînée, Amalia, de ses bonnes notes. Il est pris par le charme de la vitalité juvénile, ce qui le revigore ; il en besogne Nicole plus encore, tout en n’éprouvant pour elle aucun amour. Les enfants rendent plus soucieux de la vie.

Ce qui a commencé par une entraide envers une famille d’employés fidèles, devient une intrusion progressive dans le rôle familial. Miguel, bas de plafond et mal à l’aise avec les mots, consent à reculons à ce que ses enfants soient accaparés par le maître, jouant et nageant avec lui, allant faire des achats à Paris avec lui, allant à la foire avec lui, couchant dans les chambres d’amis de la demeure et non plus dans le pavillon paternel. Pierre va jusqu’à faire inscrire Amalia dans une pension réputée, où elle pourra révéler ses talents et de faire des relations. Il invite des enfants de leur âge à venir jouer à la propriété et déjeune à la même table, fils d’employé et maître mêlés.

Cette transgression de classe, au début des années 1980 en France, était encore un scandale. Miguel y voit une humiliation. Il n’est pas assez bien pour sa progéniture et se sent évacué de leur vie. Il se saoule, il tente d’interdire, mais ne sait pas poser les limites, faute de vocabulaire et d’idée. Lorsque Pierre, croyant bien faire, décide d’une adoption simple des deux enfants pour leur léguer ses biens à son décès, c’est le drame. Miguel est évincé dans son rôle de père protecteur, de mâle pourvoyeur de biens. On ne lui demande pas son avis et sa rébellion sera terrible. Bien loin de ce que Pierre pouvait anticiper. Comme quoi l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Un roman populaire sur un instinct paternel peu souvent traité encore, à l’époque Mitterrand. Dommage qu’il soit trop rapide dans l’analyse et le caractère des personnages, donc superficiel. C’est le travers de Troyat d’écrire facilement ; il ne creuse pas assez ses sujets. Mais le lecteur sera touché de cette attention aux enfants portugais d’un bourgeois parisien que rien ne prédisposait à la générosité.

Henri Troyat, Le pain de l’étranger, 1982, Flammarion 2014, 176 pages, occasion €16,00

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Michael Connelly, Les égouts de Los Angeles

Premier roman du journaliste et Prix Pulitzer pour les émeutes de Los Angeles en 1992. Il y fait naître son flic, Hiéronymus Bosch (Harry dans la vie courante), nom donné par sa mère au vu d’une peinture du célèbre des flamand Jérôme Bosch (Hiéronymus en latin). Mort en 1516, il était l’illustrateur d’allégories morales contre le péché. Harry Bosch est membre du PD de Los Angeles. C’est un ancien de la guerre du Vietnam, engagé dès sa sortie des foyers à 18 ans après que sa mère, qui putassait, ce soit fait trucider dans une reuelle lorsqu’il avait 11 ans. Harry faisait partie des rats de tunnel, cette unité chargée d’explorer et de faire sauter les réseaux souterrains creusés par l’armée Vietnamienne.

C’est justement un rat qui a été retrouvé dans les égouts par un adolescent de 17 ans qui signe Sharkey et se prend nu en photo polaroid pour aguicher des pédés et se faire du fric. Le rat de tunnel Billy Meadows était copain de Bosch au Vietnam ; il reconnaît ses restes, étant de garde ce soir-là à la brigade criminelle du commissariat de Hollywood. En retrouvant une photo de l’équipe du Vietnam, tous torse nu devant l’appareil, il se demande ce qui l’a amené là. Il fait le rapprochement avec un cambriolage spectaculaire récent de coffres bancaires en passant par le réseau de tunnels de la Compagnie des eaux de la ville. S’attaquer aux banques est un crime fédéral et le FBI s’en mêle.

Bosch un temps soupçonné, mais « c’est la procédure », parce qu’il connaissait la victime, est convié à travailler avec Eleanor Wish, agent spécial, sous la houlette de son chef John Rourke. Ils enquêtent de concert et mêlent leurs expériences, jusqu’à leurs fluides. Complémentaires, ils découvrent que Meadows a travaillé à Saïgon après la fin de la guerre, qu’il a trempé dans le trafic d’héroïne florissant là-bas, qu’il a fait de la prison, et a été réinséré à la Charly Company, une œuvre de réhabilitation par le travail agraire d’un colonel chrétien, ancien du Vietnam. Deux autres vétérans ont séjourné dans le même camp, et tous trois ont eu des liens étroits avec deux Vietnamiens immigrés en procédure accélérée après la chute de Saïgon, d’anciens policiers haut gradés de la capitale. Le gouvernement américain les a aidés à convertir tous leurs biens issus de trafics en diamants, pour mieux les emporter avec eux.

Ces valeurs n’ont pas été déposées dans les banques, soupçonne Bosch, mais dans des boites à coffres privées, non soumises aux déclarations. Ce pourquoi le casse bancaire via les tunnels a fait chou blanc, le butin des coffres percés servant de leurre pour cacher l’objectif diamants. Il n’est jamais réapparu – sauf un bracelet de jade orné d’un dauphin que Meadows avait pris et porté à un prêteur sur gage pour financer sa dope. Fatale erreur ! Le plan idéal va capoter sur cette faille. Meadows est repérable, donc éliminé ; Bosch tombe dessus par hasard et le reconnaît, il va enquêter ; ils suscite la méfiance du FBI et des Affaires internes de la Police et va être surveillé ; les deux agents, aussi cons l’un que l’autre, chargé de le suivre pas à pas vont tenter de cueillir les lauriers lors d’une souricière tendue dans une boite à coffres mise sous surveillance, car probable prochaine cible des perceurs de tunnel – ils vont tout faire foirer. Bosch va alors plonger dans le tunnel pour traquer les deux rats qui ‘y trouvent…

Un gros roman pour une enquête fouillée, dans une ville qui faisait encore rêver au début des années 90. L’auteur la connaît bien, pour l’avoir parcourue en tous sens, et connu sa faune de putes, de camés et de pédés, de gamins paumés et de flics ripoux. La fin connaît deux surprises en forme de retournements, dont je vous laisse la primeur.

Bosch aime la justice, lui qui en a peu bénéficié. Fils de pute et de père de passage, il est touché par les victimes. Ancien combattant, il sait combien la réinsertion dans la vie civile est difficile. Solitaire, il accepte mal les compromissions d’équipe, surtout dans les services de force. Très bien écrit (ce qui s’est perdu depuis chez les Yankees), ce roman renouvelle le genre policier en l’orientant vers la sociologie de la ville. On le relit sans problème, comme moi-même à vingt ans de distance, tant c’est le chemin de l’enquête qui compte, plus que la découverte du coupable.

Prix Edgar-Allan-Poe 1993 du meilleur premier roman d’un auteur américain

Michael Connelly, Les égouts de Los Angeles (The Black Echo), 1992, Livre de poche 2014, 576 pages, €9,90, e-book Kindle €8,49

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Destin grec

Le destin grec est implacable – et réaliste : tout être qui naît un jour est condamné à mourir. Tel est le destin humain ; il n’est pas celui des dieux, qui sont immortels, ce pourquoi ils sont nommés « dieux ». Le destin de l’homme est la mort, elle est inéluctable, inscrite dans ses gènes. Mais entre temps, chacun peut décider de sa vie, de « ce qui lui reste » comme disent les fraîches retraitées. On peut choisir sa mort. Non par le suicide, encore qu’il soit possible, mais en vivant bien sa vie.

Qu’est-ce que vivre « bien » ? Chacun peut choisir entre deux destins, même s’ils se terminent immanquablement par la mort : une vie brève mais glorieuse, ou une vie longue mais terne. Dans le premier cas, la gloire restera dans le souvenir de ceux qui suivent ; dans le second, le mortel sera vite oublié. Il n’aura pas d’histoire, comme tous les hommes « heureux ». Ainsi Achille choisit-il de mourir vite physiquement, mais de rester immortel dans le souvenir humain – la preuve : on se souvient encore de sa personnalité, de ses amours et de ses hauts faits.

Rien ne peut donc être « prédit » – sauf la mort. Elle est la limite de la part qui revient aux vivants, ces mortels. Les humains vivent pour mourir. Dans les cosmogonies, l’apparition des puissances de destruction et de mort précède celle de la vie. Mais l’application de cette décision de mort, le fatum, n’empêche pas le mortel de décider de son existence et de donner un sens à sa part ainsi octroyée. Le destin comme nous l’envisageons, c’est-à-dire une détermination durant les années de vie, n’apparaît pas avant l’époque hellénistique, avec le stoïcisme.

Le destin initial grec est simplement le fait d’être mortel et de devoir mourir. C’est la moira, c’est-à-dire une portion de temps. Son emploi le plus fréquent est dans l’Iliade, tandis que dans l’Odyssée prévaut le choix de sa vie. Entre la naissance et la mort, chacun peut faire de son existence un choix. Mais la mort précède la moira, qui n’est que la nécessité. La mort est immortelle, puisqu’elle est issue d’une entité primordiale, les enfants de la nuit Nyx.

Les dieux eux-mêmes ne peuvent empêcher l’accomplissement de ce que la moira a filé de destin pour chacun au moment de sa naissance. Sarpédon et Hector, protégés de Zeus, succombent sous les murs de Troie. Aucun Dieu n’offre résistance à la nécessité, dit Platon dans Protagoras. L’homme sait qu’il est voué à la mort sans en connaître l’échéance. Les dieux ont connaissance du terme précis de la part de vie assignée à chaque mortel. Ils ne peuvent empêcher la mort, mais ils peuvent empêcher qu’un événement provoque une mort prématurée et ne « surpasse » la décision. Ainsi Athéna peut protéger Ulysse pendant la tempête qui risque de l’emporter avant l’heure.

C’est ainsi que prier les dieux contre la mort est inutile. Mais les prier pour demander un conseil pratique afin de trancher entre deux termes d’une alternative est possible. Chacun sait qu’il doit mourir et l’oracle se borne seulement à indiquer la solution préférable à un problème posé. L’homme peut rebondir sur les événements. Il n’est donc pas résigné et n’attend pas la fin du monde. S’il sait qu’il doit mourir à la fin, il a conscience que sa propre finitude peut être une chance de durer dans la mémoire collective. C’est ainsi que certains donnent un sens positif à la mort par la bonne renommée kléos, et par la gloire kûdos.

Pour le commun des mortels, qui ne sera jamais glorieux, les cultes à mystère avaient vocation à répondre à l’angoisse de la mort. Ils faisaient miroiter un au-delà des dieux – à condition de respecter certains rites d’initiation durant la vie. Déméter promet à qui aura accompli toutes les étapes de l’initiation d’Éleusis un sort privilégié dans l’au-delà.

Cela préfigurait le christianisme, avec cette différence : la gloire était rabaissée et méprisée, infime en regard de celle de Dieu ; en contrepartie, l’au-delà était promis à tout le monde, même aux pires pécheurs, car Jésus, à la fin, descendrait dans l’Enfer pour les en tirer. La progression de l’égalitarisme va de pair avec la progression de la médiocrité. Seuls les « saints » (entièrement soumis et obéissants) ont vocation à témoigner pour le futur de l’humain qu’il « faut » être au regard de la Divinité. Rien de « glorieux » que cette docilité.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Marc Bloch, toujours

Marc Bloch, historien et résistant français fusillé par les nazis était « né juif », mais élevé dans les Lumières et acquis à la société libérale issue de la Révolution. Il était résolument hostile aux Anti-Lumières de la Contre-Révolution qui veulent collectiviser l’individu en troupes, en ligues, en procession, et enfermer dans les déterminismes biologiques, familiaux, claniques, nationaux, raciaux – en bref l’« identité ». Le retour des idéologies obscurantistes fait des déterminismes biologiques et nationaux des « essences » que nul ne saurait surmonter. Au risque du rejet des « aliens », des « virus » et autres allogènes, « immigrés ».

Ce que nous dit Marc Bloch, dans cet essai écrit à chaud à l’automne 1940, après la défaite de la Grande armée française en six semaines, c’est d’abord cela : un antinazisme viscéral, un refus de l’obscurantisme Ancien régime, du primat de la force et de la biologie, de la hiérarchie essentialisée comme « naturelle » alors qu’elle est construite dans l’histoire.

La seconde chose qu’il nous transmet, après cette expérience de Français défait, c’est l’incapacité du commandement, la décadence des élites, la déliquescence de l’éducation. « Nos chefs, ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre » p.66. Pas plus que l’armée française, en 2022, n’a vu l’importance des drones, préférant les chars lourds et les avions chers. La France, l’armée, les politiciens, les hommes, se sont trouvés désemparés en juin 40 devant l’irruption de la vitesse et de l’audace, ce dont ils avaient perdu l’habitude. Toujours en retard d’une guerre…

La troisième leçon est donc ce constant de « sclérose mentale » p.79, faite de dédain du Renseignement, des rivalités de services, la paperasserie d’une « agaçante minutie » qui « gaspillait des forces humaines qui auraient pu être mieux employées » p.89, de dogmes intangibles véhiculés par les dinosaures de l’autre guerre. Toujours la norme, le bureau, la procédure, les ordres – là où il faudrait être inventif, réactif, efficace, organisé. La lamentable affaire Lyhanna montre combien la « justice » est mal fagotée, mal structurée, mal dotée en lois claires et en compétences définies. A l’ère du mél instantané, utiliser encore le vieux « courrier » papier comme au temps de Napoléon ! « Nos soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque sorte, beaucoup plus facilement laisser vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard » p.78. Les Allemands « croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait » p.79. Pacifisme, ligne Maginot, diplomatie d’alliances – tout cela devait nous éviter de faire la guerre. Mais si la guerre survient ? Nous nous trouvons quasiment aussi démuni face à Poutine en 26 que face à Hitler en 40.

Quatrième chose à retenir : cette mentalité française engoncée dans l’élitisme de castes p.193, formée dès l’enfance au bachotage p.146, les élites composée de « bons élèves obstinément fidèles aux doctrines apprises » p.155, révérencieux envers les puissants, soucieux de ne jamais faire d’histoires p.127, dressées au formalisme de la tenue et de la bureaucratie p.126 plus qu’à l’aisance du métier. Tout dans l’apparence – rien derrière. Bon élève : mauvais guerrier, mauvais industriel, mauvais décideur. « L’école, la caste, la tradition, avaient bâti autour d’eux un mur d’ignorance et d’erreur » p.201.

Cinquième leçon : le pacifisme du « petit », du paisible, du campagnard. En France, « toute une littérature (…) stigmatisait ‘l’américanisme’. Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l’amabilité en même temps que la force secrète d’une société qu’elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé » p.181. Est-ce cette nostalgie écolo mal placée qui, aujourd’hui, nous sauvera de l’ogre Poutine, du bouffon Trump ou de l’oncle Xi ? Marc Bloch en 1940 : « Ayons le courage de nous l’avouer, ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l’oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà-vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes : voilà ce qui a succombé devant le train d’enfer que menaient, contre nous, le fameux « dynamisme » d’une Allemagne aux ruches bourdonnantes » p.182. Aujourd’hui comme hier, tous ne pensent qu’à s’amuser, « aller boire une bière en terrasse » avant d’aller baiser en boite. Le défaitisme commence par la flemme.

Alors il existe un chemin de crête, qui ne plaît à personne car il est tissé de compromis et de politique possible. C’est celui du président, l’actuel comme le précédent, et probablement le futur, car on ne fait qu’avec ce qu’on a.

Et deux chemins tentateurs, emplis de yaka et de faukon, agités par les extrémistes (jusqu’aux élections, mais après…). L’extrême-gauche veut une Nouvelle France créole, bougnoulisée, bordélisée, où le populo braille et fait la loi immédiate en mandatant un Lider minimo, par haine des États-Unis et propension à se coucher devant la Russie de l’avenir et la Chine ex-Mao. Dès lors, pas de guerre : on est bien avec tout les forts, toujours d’accord avec Poutine, filant doux avec Xi. L’extrême-droite a révérence envers le bouffon octogénaire et le tsar septuagénaire pour leurs affinités pétainistes de restauration de la religion, des traditions, de l’ordre moral et surtout sexuel, du nationalisme souverainiste. Elle se méfie seulement de Xi.

En cinq leçons, tirée de son expérience de l’étrange et amère défaite de 40, l’historien Marc Bloch, qui va entrer au Panthéon des grands Hommes, nous met en garde contre nos travers d’aujourd’hui :

  • la nostalgie du monde hiérarchisé d’Ancien régime, du primat de la force et de la biologie
  • l’incapacité du commandement bureaucrate, la décadence des élites, la déliquescence de l’éducation
  • la sclérose mentale de la paperasserie et de la mentalité fonctionnaire
  • l’élitisme des castes (partis, syndicats, associations, industriels) qui n’ont aucun souci des autres ni du peuple
  • le pacifisme du « petit », du paisible, du campagnard, du repli sur sa petite patrie régionale

Marc Bloch, L’Étrange défaite, 1946, Folio 1990, 326 pages, €13,10, e-book Kindle gratuit

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Tim Powers, Les voies d’Anubis

Un roman de fantaisie au carrefour des genres avec la science-fiction version « steampunk », ou l’antisystème à vapeur, en référence à l’époque victorienne. L’auteur joue en effet avec l’époque, son héros, le professeur Brendan Doyle à l’université Fullerton de Californie, se retrouvant projeté en 1810 par un procédé sulfureux de voyage dans le temps qu’un « ami » lui a proposé.

Spécialiste du poète anglais Samuel Taylor Coleridge, il est invité à donner une conférence inaugurale à un voyage dans le temps pour rencontrer l’auteur lui-même, en chair et en os, dans le passé. Les clients sont des millionnaires passionnés de littérature (il en existait encore dans les années 80) qui ne se refusent rien. Aujourd’hui, rien à faire, les nouveaux millionnaires sont incultes et ne savent même pas qui est Coleridge, auteur pourtant d’un poème célèbre en anglais, La Complainte du vieux marin, ni que son cercueil a été retrouvé en 2018 dans une ancienne cave à vin… Cet esprit brillait surtout dans la conversation dans les cafés, ce pourquoi J. Cochran Darrow, le millionnaire promoteur des voyages dans le temps, propose un saut dans le passé pour l’entendre.

Un beau soir de 1983, Doyle, Darrow et les clients se retrouvent dans une vaste tente, vêtus comme à l’époque victorienne, dans une calèche attelée. Pouf ! Explosion, et les voilà propulsés par une mystérieuse énergie dans une brèche ouverte du Temps, l’une des multiples « portes d’Anubis » (d’où le titre – à noter que portes serait plus exact que voies dans la traduction). Las ! La conférence de Coleridge n’aura lieu que la semaine d’après ! Sauf que le poète est bien dans le café, où il sirote une boisson. Qu’à cela ne tienne, il improvise une conférence privée et les clients sont contents.

Mais il faut repartir, et vite, car la brèche du temps n’a qu’une durée limitée, et la suivante n’est pas avant des années. Tous se précipitent dans le pré d’où ils sont venus, sous la tente d’un campement de bohémiens aux portes de Londres ; ils reviendront au XXe siècle tout nu. En manque un à l’appel : Brendan Doyle. Il a été enlevé par une cabale de magiciens opposés à l’éradication des dieux antiques par l’occupation anglaise de l’Égypte après la campagne de Bonaparte. Le vieux Dr Romany, kâ du Dr Romanelli, magicien délégué en Turquie, autrement dit un double généré par son sang, veut en savoir plus sur la découverte des portes d’Anubis par un quidam anglais. Doyle va parvenir à échapper aux griffes du magicien, mais sera poursuivi, bloqué dans l’époque.

Affamé, en loques, il tente de rejoindre une confrérie des mendiants de la Tamise, mais en est dissuadé par un très jeune homme à moustache encore incertaine, Jacky. Il lui demande de retrouver le poète (inventé) William Ashbless. Romany mandate le clown handicapé Horrabin (poubelle d’horreur), lui-même magicien, qui a charcuté son père pour l’évincer à la tête de sa bande dans les sous-sols romains de Londres. Dans le même temps, Doyle découvre que Darrow est lui aussi resté dans le siècle pour trouver Joe Tête-de-Chien, un loup-garou qui change de corps à son gré, dans l’espoir de trouver lui-même un nouveau corps jeune. Le millionnaire est en effet atteint d’un cancer en phase terminale, il est pressé.

Romany découvre une porte vers 1684 et Doyle le suit pour éviter qu’il ne change le passé. Le vieux magicien s’évapore comme un ballon crevé dans le ciel. De retour en 1810, Doyle est enlevé par le Maître magicien sous Muhammad Ali, un vieillard ramolli qui songe à régénérer l’Égypte, pour qu’il lui révèle les secrets perdus des portes du Temps. En récompense, il fera revivre en manipulant le passé Rebecca, la compagne de Doyle morte par sa faute dans un accident de moto à la fin des années 1970. Doyle résiste, car manipuler le passé peut avoir des conséquences inattendues. Il retourne dans le Londres de 1810 et se fait kidnapper par Romanelli, en même temps que Jacky et que Coleridge. Ils parviennent à s’échapper dans les souterrains emplis d’horreurs créées par Horrabin et qui ne songent qu’à le croquer pour se venger.

Jacky s’échappe à la nage dans la Tamise tandis que Doyle, entravé par Romanelli, est jeté sur la barque de Râ, qui parcourt le fleuve souterrain durant la nuit. Là, le serpent Apep dévore l’intrus… qui n’est autre que Romanelli, et rejette Doyle dans le fleuve. Il est recueilli par le jeune mendiant pieds nus Jacky, qui croyait l’avoir vu pendu sous la forme de Joe Tête-de-Chien – lequel s’est échappé évidemment en prenant un nouveau corps, car il est en fait Aménophis Fikee, magicien délégué par le Maître en Grande-Bretagne. Oui, nous sommes dans la fiction la plus échevelée, dans laquelle tout est possible. Doyle « sait », puisqu’il vient du futur où il a étudié les documents, que Jacky est une femme, et qu’elle deviendra son épouse alors que lui incarne le poète Ashbless. Il sait aussi que le poète va mourir en 1834, tué par un inconnu à l’épée. Cet inconnu, c’est un double de lui-même créé par Romanelli, qu’il va laisser sur le pré avant de s’échapper par une porte du Temps qui devrait le ramener en 1983.

Écrit de façon fluide et prenante, l’histoire est parfaitement fantaisiste, mêlant les mythes à la pseudo-science, les loups-garous à la magie (évidemment hiéroglyphique), l’action à l’attraction du désir avec un Jacky ambigu à souhait. La meilleure critique est probablement celle de Colin Greenland, du magazine Imagine : « l’imagination frénétique et macabre de Power dépeint Londres comme un carnaval sordide de gitans sinistres, de clowns vicieux, de tyrans mendiants, de loups-garous, de goules et de choses sans yeux qui se faufilent dans les égouts. » En effet, tout rebondit sans cesse, on change de corps comme d’idée, de lieu comme de chemise. On ne s’ennuie jamais avec Tim Powers.

Prix Philip K. Dick 1984

Prix Apollo 1987

Tim Powers, Les voies d’Anubis (The Anubis Gates), 1983, J’ai lu SF Fantasy 1992, 478 pages, occasion €2,73, e-book Kindle €12,99

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Un autre roman fantaisiste de Tim Powers

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