Livres

Maxime Chattam, Prédateurs

A 33 ans, le jeune Maxime fait son service militaire – par thriller interposé, bien sûr. Il se trouve trop tendre, trop ado, trop rêveur et veut viriliser son stylet. Le voilà donc plongé de par sa propre volonté dans l’univers macho des soldats pour la guerre. Ce n’est pas pour lui déplaire, à ce qu’il semble, tant il jouit à décrire la musculature, la camaraderie de chambrée, les torses nu au petit matin blême et la fraternité du combat. Il y a bien deux femmes parmi les personnages, mais l’une est morte bien avant l’histoire et l’autre ne sert que de faire-valoir. Pour le reste, tout se passe entre hommes.

A commencer par le héros, Craig Frewin, de la Police Militaire. Il est grand, baraqué, secret, intelligent. L’auteur s’identifie à lui et incite ses lecteurs à faire de même. Je crois savoir que les femmes qui le lisent craquent pour lui. Nous sommes il était une fois et quelque part, dans la pure action qui se déroule par étape. Maxime Chattam n’est pas fini, encore ado dans sa trentaine. Mais il a le mérite insigne, pour qui connaît mal cet âge enfui, de pénétrer une jeunesse née au monde avec portable, mobile et jeux vidéo.

Prédateurs est un jeu vidéo écrit sous forme de livre. Le décor importe peu, il est juste là pour situer l’action, même s’il s’est fort inspiré du débarquement en Normandie des Américains de 1944, suivi de l’offensive d’hiver des Ardennes. Ne comptent que les personnages (simplifiés pour le jeu) et le déroulement des faits (où toute action conduit à une réaction).

Vous ne serez donc pas surpris si je vous dis que ce Chattam là est loin d’être son meilleur. Oh, certes, il y a un peu de mouvement, du sadisme érotique et de la psychologie de manuel à certaines étapes de l’histoire. Mais vous ne pouvez pas vraiment vous attacher aux personnages, ils sont trop insignifiants ou trop connotés Bien et Mal. Peut-être l’époque veut-elle ça, évacuant rêve et poésie pour être cyniquement pratique. Ou pour la génération des trentenaires qui ne lisent guère et à qui tout texte un peu littéraire prend la tête. Ou pour rester dans le confort du connu qui oblige à rédiger en textos, style courriel avec force retours à la ligne et chapitres bikinis pour ne pas lasser une attention sans cesse sollicitée par le baladeur dans l’oreille, le smartphone à la main et les belles formes qui passent. Ou bien le spectacle se doit d’être en grand écran couleur, comme la boucherie du psychopathe, son tropisme à éventrer, mutiler les tétons, enfiler dans l’anus et autres joyeusetés entre mâles si gaiement décrites par le jeune Maxime.

Étonnant Chattam, chaque livre est toujours différent. Comme si le gamin de 33 ans cherchait encore sa voie, en ado trop doué qui n’a pas fini de grandir. Ce pourquoi on le suit pour savoir ce qu’il va explorer. Mais, ne nous leurrons pas, dans 50 ans on ne relira probablement pas Prédateurs – alors qu’on relit les romans d’Agatha Christie ou de Dashiell Hammett… Ce pourquoi il est réédité avec Les arcanes du chaos, nettement meilleur.

Maxime Chattam, Prédateurs, 2007, Pocket mai 2009, 570 pages, e-book format Kindle €9.99

Maxime Chattam, Les arcanes du chaos + Prédateurs, Pocket collector 2017, 992 pages, €11.90

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Martha Grimes, L’énigme de Rackmoor

Le lecteur est plongé dans l’Angleterre profonde, celle du Yorkshire, sur la côte brumeuse battue par les flots glacés, surtout en hiver. Car c’est la Nuit des rois qu’un meurtre est commis dans ce repaire jadis de contrebandiers aux ruelles tortueuses. Un meurtre étrange, par un instrument à dents.

C’est l’occasion pour l’inspecteur Jury, venu de Londres sur la demande de l’inspecteur local Harkins, de déployer tous ses talents. Et ils sont nombreux, Jury devant bientôt être nommé commissaire, bien qu’il rechigne à passer des enquêtes de terrain au commandement des hommes. Car Jury sait faire parler les gens, il s’intéresse à eux, il est bienveillant. Ainsi pour cette Juive réchappée des camps qui croit sans cesse qu’on la suit ; ou pour Bertie, gamin de 12 ans aux grosses lunettes flanqué d’un chien terrier nommé Arnold, que sa mère a laissé pour aller faire la vie à Londres, et qui se débrouille tout seul, ma foi pas trop mal ; ou encore pour Julian, beau à se damner, fils du colonel Craël, hobereau local anobli baronnet, mais qui erre mélancolique sur la lande, sans véritable alibi pour le soir du meurtre.

D’autant que la victime est une certaine Miss Temple qui s’est fait passer pour une Miss March, elle-même pupille du colonel durant sa jeunesse et qui s’est enfuie brusquement à Londres, nul ne sait pourquoi. On la dit croqueuse d’homme depuis l’âge de 14 ans. Mais qui est vraiment la victime ? Celle qu’elle était ou celle qu’elle est ? Un peintre qui passait par là l’a vue passer sous un réverbère à une certaine heure du soir, déguisée pour la soirée des rois, juste avant le crime. Il a l’œil perçant et la mémoire photographique – à moins qu’il ne joue aux faux souvenirs pour se disculper ?

Un ami du colonel qui est aussi celui de l’inspecteur séjourne dans la demeure ; il est lord mais n’utilise pas son titre pour se faire appeler simplement Melrose Plant ; il est flanqué d’une tante Agatha qui se prend pour un détective, mais lui ne dédaigne pas d’aider la police car il fait impression et reste affable, curieux de l’être humain.

Nous sommes dans l’atmosphère, nous voilà guidés au travers des arcanes sociales de ce Royaume-Uni ancestral, nous pénétrons l’intimité des familles. Martha Grimes n’est pas anglaise mais américaine ; elle a cependant l’art d’assimiler son milieu d’adoption comme personne. L’humour est toujours là, malgré la cruauté ; le pays en son brouillard est rendu à la perfection ; le sexe et l’argent sont en première ligne sous les illusions de statut social et d’apparences.

Malgré son âge, 36 ans, c’est un grand roman policier comme on les aime, tout en psychologie et en énigmes que l’on prend un plaisir délicat à lire et relire.

Martha Grimes, L’énigme de Rackmoor (The Old Fox Deceiv’d), 1982, Pocket policier 2006, 349 pages, €5.00

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Ernst Jünger, Le mur du temps

Jünger n’est pas un théoricien mais un homme d’action qui réfléchit. C’est pourquoi il n’est jamais meilleur que dans les textes courts, la réflexion crayonnée au bord du chemin, dans la chronologie des jours. Jünger excelle dans le journal. Mais, dès qu’il veut faire long, il ennuie ; il se perd dans le fatras mythologique des mots de cette brumeuse langue allemande qui permet de substantiver n’importe quel concept. On peut aisément s’y perdre et aborder l’absolu. Tel est Le mur du temps : fumeux, écrit par boucles de pensée.

Pourtant, il y a un fil conducteur auquel je souscris, et quelques réflexions ordinaires qui me séduisent.

Le fil est que nous sommes au bord d’une autre époque : après avoir connu dans le passé l’âge du père, duquel nous somment sorties avec Hérodote, nous quittons aujourd’hui l’âge du fils pour entrer dans l’âge de l’esprit.

Hérodote marquait la sortie de l’espace mythique pour entrer dans l’espace historique. Il est le fondateur de notre civilisation occidentale dont le grand thème est l’histoire. « C’est la dignité de l’homme historique, qui cherche à s’affirmer contre les forces de la nature et les peuples barbares d’une part, contre le retour des puissances mythiques et magiques d’autre part. Cette dignité a son caractère propre : conscience, liberté, droit, personnalités » p.98.

Aujourd’hui, la force créatrice de l’histoire s’efface. Les symptômes en sont la disparition des héros, l’effacement des noms, de la personnalité. On voue désormais un culte au soldat inconnu. « L’action peut bien rester la même, elle peut même s’accroître, mais elle entre dans d’autres relations telles que celle du travail et du record » p.103. Le retour à l’âge d’or du temps mythique est impossible car la faculté critique a cru. Aussi, les soubresauts mythiques contemporains, même les plus importants, sont voués à l’échec tels ceux de Staline, Hitler, Mao, Khomeini.

L’un des prophètes des temps nouveaux est pour Jünger son compatriote Nietzsche : « Nietzsche voit loin dans le futur. Ce n’est plus un philosophe classique ; l’énergie pensante passe à l’improviste (…) à l’état d’énergie poétique (…) la pensée ne suffit plus » p.166. Jünger n’en parle pas, mais j’ajouterai Heidegger comme prophète de cette nouvelle façon d’appréhender le monde et le temps. Le Titan, le type explicatif de Jünger, est l’ouvrier planétaire ; il courbe à son service l’énergie terrestre. Ce Faust de masse est l’homme d’aujourd’hui. Il peut assurer demain deux possibles : l’avènement de l’homme (le surhomme de Nietzsche) ou sa disparition au profit de l’insecte futur (le dernier homme de Nietzsche). « Il se peut que la fin métaphysique dépérisse en effet et, avec elle, le lien étroit entre bonheur et liberté qui aujourd’hui semble encore indispensable. Le ‘dernier homme’ peuplerait alors le monde comme un type d’Insecte Intelligent ; ses constructions et ses œuvres d’art atteindraient alors à la perfection, but du progrès et de l’évolution, au détriment de la liberté » p.184.

Un autre destin possible serait préférable. Il est alors nécessaire de passer de « l’homme mesure de toute chose » à la « conscience de l’harmonie du monde » – je dirais plutôt du cosmos. C’est à ce sens que répondent déjà – bien confusément – l’astrologie selon Jünger, à laquelle j’ajoute l’écologisme du type Gaïa-la-Mère et le New Age. Mais aussi la plus haute interprétation du bouddhisme. On ne peut qu’être effrayé d’assister à la disparition des normes, des frontières, des limites – du fait de l’évolution même de la technique. Disparition en tant que phénomène mais aussi en tant que sens et valeur.

Les manipulations génétiques font perdre à la paternité tout sens ; les mères porteuses font de même pour la maternité. Va-t-on élever bientôt de futurs soldats en batterie, comme des poulets ? Les interdictions éthiques ou les règlements « raisonnables » ne changent rien au mouvement – qui est un changement de l’espèce, selon Jünger. L’homme ne doit pas abdiquer face au biologique mais le contrôler et en tenir serré les rênes.

Surtout, il ne suffit pas de limiter ou d’interdire, il faut proposer un sens. « Il appartient à cette raison de maintenir la hiérarchie, de la rétablir et de l’approfondir, où il le faut, et de donner à ce mouvement suprême et nécessaire un sens qui s’élève au-dessus du simple fait d’un changement zoologique, technique et démoniaque » p.262. Car « Nietzsche le premier (…) a maintenu la responsabilité devant l’homme supérieur » p.268. La conscience ne peut opérer contre la pesanteur du déterminé, mais elle peut y introduire la liberté en tant que qualité. Le devenir peut prend alors un sens par l’homme et pour lui. « La conservation de la liberté est la tâche de l’homme (…) elle caractérise l’humain » p.276. C’est à nous d’orienter le futur : « L’homme ne peut décider de ce qu’il gardera de substances archaïques et mythiques, mais bien de ce qu’il gardera de son humanité historique. La conscience ici intervient et, par-là, la responsabilité » p.281.

De nos jours, selon l’auteur, l’astrologie, les croyances religieuses et les églises, le bouddhisme et les spiritualités orientales (j’y ajoute l’écologisme) aideraient peut-être à surmonter le nihilisme, étape pourtant indispensable au changement d’ère qui est en cours.

Les sciences exactes, activité de fourmilière efficace, nous ont rendus hostiles aux mythes, à la métaphysique, à l’harmonie universelle. Ceci étaient surtout valable jusqu’aux années 1860, où ont émergé des théories physiques ou mathématiques moins parcellaires : l’unification des forces en physique, la logique floue, la théorie du chaos. L’astrologie est une réaction populaire à cette réduction de l’esprit humain par les sciences expérimentales ; elle fait retrouver dans l’imaginaire une direction qui mène au-delà des plans humains. Les hommes deviennent plus puissants et plus riches, mais pas plus heureux, faute de temps, de relations et de sens. « C’est pourquoi, quand bien même toutes les données de l’astrologie seraient erronées, elle garderait son sens, celui d’une tentative en vue de sonder le monde à une profondeur que nulle pensée, nul télescope, ne parvient à atteindre » p.41.

Cette aspiration à sortir du temps abstrait renvoie l’homme au grand sens des cycles, plus voisin de la cosmogonie et de la religion que de la science. Pour Jünger « sans lui (l’instinct religieux) nul ne peut exister ; c’est pourquoi dans les têtes les plus lucides même, on trouvera un rideau encore qui dissimule un sanctuaire » p.49.

Pour les églises, il faut distinguer les institutions et la métaphysique. « La théologie reste possible, même si les dieux se sont éloignés, comme l’astronomie et l’observation des astres sont possibles même par ciel couvert. Que la théologie et la métaphysique se rapprochent l’une de l’autre, ainsi que ce fut toujours le cas dans les religions d’Extrême-Orient, on le verra de plus en plus nettement dans les temps qui viennent » p.289. Une église est une passerelle possible vers la transcendance ; il ne faut pas en attendre plus qu’elle ne peut donner. « Si l’église empêche que l’État ne devienne un monstre et si, surtout au moment critique, elle rend l’individu conscient de l’immense et inépuisable valeur de son existence, en cela déjà elle manifeste son indispensable pouvoir » p.290. Dieu se retire, mais « il ne reste pas le Rien. Il reste le vide et sa force de succion. En elle, une nouvelle attraction opère aussi. Où fut la foi, un besoin demeure ; il tâtonne de ses mille bras, à la recherche d’un nouvel objet » p.295. Ce peut être pour une élite éduquée l’espace et les nouvelles spéculations de la physique théorique ; pour la masse les religions millénaires, à conditions qu’elles n’empiètent pas sur la libre curiosité.

Car le nihilisme ne peut être que transitoire. « Que le nihilisme puisse très bien s’accommoder des institutions vidées et devenues pur instruments, la plus récente expérience nous l’a appris. À vrai dire, il ne peut cependant apparaître là qu’à titre intérimaire, aussi longtemps que le déblaiement fait partie du plan universel. Ce déblaiement accompli, la tâche du nihilisme prend fin aussi » p.303.

Je trouve très judicieux ce que Jünger dit du bouddhisme. Je vois dans cette religion des convergences qui ne sont pas que hasard avec les réflexions épistémologiques récentes en Occident. La réponse aux interrogations du nouvel homme viendra sans doute de là. « Nous trouvons dans le bouddhisme un degré d’ouverture et de tolérance qui apparaît comme le modèle et la condition nécessaire d’un ordre universel embrassant non seulement les nations, mais les races et les confessions, comme une maison aux nombreuses chambres. Quelque représentation que l’on puisse faire de l’illusion et de la réalité du monde – qu’il n’est jamais possible de séparer entièrement – l’idée que les phénomènes – objets pensés ou objets de croyance – se développent jusqu’aux plus hautes images à partir de l’indivision et y font retour, cette idée demeure du plus haut prix » p.306. Où le lecteur peut voir combien l’expression jüngérienne peut être parfois emberlificotée dans la langue allemande et le sens se perdre dans le labyrinthe des concepts.

Mais la leçon du livre est qu’il faut être optimiste sur l’avenir car l’optimisme est signe de santé.

Ernst Jünger, Le mur du temps, 1964, Folio 1994, 320 pages, €8.00

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Vladimir Nabokov, Lolita

Avec ce grand roman en anglais, fondamental dans l’œuvre de l’auteur, nous abordons le scandale. Qu’il en soit ainsi : la morale est sociale et non universelle ; la Bible elle-même regorge d’exemple de fillettes livrées aux hommes. Mais il s’agit ici du portrait esthétique d’une passion irrésistible d’un homme mûr pour une préadolescente de douze ans, Dolorès Haze, alias Dolly, Lola, Lo ou Lolita. Ce prénom est devenu un terme de psychologie, c’est dire si l’auteur a frappé juste.

Ecrit entre 1947 et 1954, le roman ne fut édité qu’en 1955 en anglais à Paris, après cinq refus d’éditeurs américains, puis immédiatement interdit au Royaume-Uni et, sur leur demande, en France. Mais cette censure moraliste fit scandale et le roman fut enfin publié aux Etats-Unis en 1958 et traduit en français par Gallimard en 1959. Ce fut un succès immédiat, signe que le public était mûr (et que les années folles des sixties se préparaient) ; Stanley Kubrick (toujours dans les bons coups) en arracha les droits pour un film paru en 1962 avec la sensuelle Sue Lyon et l’infâme James Mason.

« Bien que le thème et les situations soient indubitablement chargés de sensualité, l’art en est pur et le comique hilarant », écrit Nabokov à Edmund Wilson le 30 juillet 1954. La passion existe, même si elle est condamnable, et se déploie avec tous ses chatoiements. Le lecteur est impliqué dans le récit, sollicité d’images, bercé d’allitérations et d’assonances, abreuvé de références. Cette passion est tragique parce qu’il y a mort inévitable et que Lolita ne jouit pas – le contraire serait immoral pour la morale chrétienne des années 50. Humbert Humbert, le narrateur (qui n’est pas l’auteur !) a pour mythologie personnelle une scène primitive vécue à 13 ans avec une fille de son âge, Annabel, sur les bords de la Méditerranée. Les deux adolescents s’étaient excités et allaient consommer lorsque deux baigneurs sortis de la mer ont crié des encouragements obscènes, ce qui a coupé leur élan. Le lecteur retrouvera cette scène dans un roman ultérieur, Ada. De cette frustration est née la fixation de l’adulte sur les nymphettes.

Qu’est-ce donc qu’une nymphette ? La réponse est approchée en 1ère partie chapitre V : « On trouve parfois des pucelles, âgées au minimum de neuf ans et au maximum de quatorze, qui révèlent à certains voyageurs ensorcelés, comptant le double de leur âge et même bien davantage, leur nature véritable, laquelle n’est pas humaine mais nymphique (c’est-à-dire démoniaque) ; et, ces créatures élues, je me propose de les appeler ‘nymphettes’ » p.819 Pléiade. Toutes ? Non. Certaines très jeunes filles résistent à « ce charme insaisissable, sournois, insidieux, confondant », à « cette grâce elfique ». Certains « signes ineffables – la courbure légèrement féline d’une pommette, la finesse d’une jambe duveteuse » p.820 – ne trompent pas la victime trop sensible. L’auteur (ou plutôt le narrateur) se place délibérément en défense passive : un démon l’a saisi, une enfant l’a charmé, il n’y est pour rien et n’a fait que réagir. Lolita ressemble « à la Vénus rousse de Botticelli » dans La naissance de Vénus (p.1094). Le roux est souvent associé au Malin dans la mythologie chrétienne ; on dit même que Judas était roux. D’ailleurs, après moult pages d’approche où Humbert, prêt à refuser la chambre vieillotte qu’il doit louer dans la petite ville où il va enseigner la littérature, tombe en arrêt devant Lolita en maillot de bain au jardin, prend la location puis finit par épouser la mère, se voit démasqué parce que la garce a fracturé sa commode pour en lire les carnets intimes, mais sauvé parce que la futile insane est sortie en courant poster trois lettres et s’est fait renverser par une voiture, Humbert se fait violer par Lolita et non l’inverse au chapitre XXIX : « ce fut elle qui me séduisit » p.945.

C’est que la soi-disant petite fille de 12 ans s’est fait initier à la nymphomanie par une copine en camp de vacances à 11 ans, puis a sauté le pas à 12 ans avec une autre et Charlie, « un gamin espiègle aux cheveux roux » (chapitre XXVII p.921), le fils de la directrice de 13 ans, le seul mâle à la ronde. « Chaque matin pendant tout le mois de juillet » Lolita, sa copine et Charlie partaient en canoë et dans « la somptueuse forêt innocente qui regorgeait de tous les emblèmes de la jeunesse, rosée, chants d’oiseaux, et alors, en un certain endroit, au milieu du sous-bois luxuriant, on postait Lo en sentinelle, tandis que Barbara et le garçon copulaient derrière un buisson. (…) Et bientôt elle et Barbara le faisaient chacune leur tour avec le silencieux, le grossier, le bourru mais infatigable Charlie » chapitre XXXII, p.950. Constat sur l’Amérique des années cinquante par un émigré européen de fraîche date : « Les nouvelles méthodes d’éducation mixte, les mœurs juvéniles, le charivari des feux de camp et je ne sais quoi encore avaient totalement et irrémédiablement dépravé » Lolita, p.946. Vladimir Nabokov avait un garçon de cet âge pubère, Dmitri, né en 1934 et 13 ans en 1947. Ce ne sera pas la seule fois où le narrateur (et probablement l’auteur) note le pragmatisme yankee en matière sexuelle, la directrice du collège où Lolita sera placée exprimera les mêmes attentes éducatives : rencontrer les autres, se frotter aux garçons, apprendre son rôle de future épouse et mère – plutôt que l’histoire ou la littérature. Mais l’initiation physique trop tôt semble conduire à la frigidité, le jeune garçon « n’était pas parvenu à éveiller les sens de la petite. Je crois en fait qu’il les avait plutôt anesthésiés, même si ç’avait été ‘rigolo’ » p.951. Rigolo est ce que dit Lolita de cette expérience juvénile. Quant à Charlie, punition moralement chrétienne, il sera tué à 18 ans en Corée.

Humbert Humbert profite honteusement de la situation : puisque l’activité sexuelle est un jeu, il le pratique matin et soir avec elle, qui finit par s’en lasser. Pour ne pas se faire remarquer, le couple se lance dans un tour d’Amérique, de motel en hôtel, dans la vieille guimbarde des Haze. L’adulte est « cet homme au cœur tendre, à la sensibilité morbide, infiniment circonspect », comme le décrit l’auteur en apostrophant le lecteur au chapitre XXIX p.942. Il veut protéger sa nymphette tout en la gardant pour lui jusqu’au temps fatidique des 15 ans où elle deviendra trop femme. Or, « en raison peut-être de ses exercices amoureux quotidiens et malgré son physique encore très enfantin, elle irradiait une sorte de nitescence langoureuse qui plongeait les garagistes, les chasseurs dans les hôtels, les vacanciers, les ruffians au volant de luxueuses voitures, les béjaunes boucanés au bord de piscine bleues, dans des accès de concupiscence… » p.973. Lolita en « était consciente, et je la surprenais souvent coulant un regard en direction de quelque beau mâle, quelque type armé d’un pistolet à graisse, avec des avant-bras musclés et mordorés et une montre au poignet » p.973. Le lecteur notera l’humour de l’expression et la somme de significations qu’elle contient : Lolita devient pute et elle aime la vulgarité brute (à la Charlie), intéressée par tout ce qui brille (ici la montre, ailleurs la belle voiture). La préadolescente aura d’ailleurs un orgasme en plein air parce qu’elle est regardée par son nouvel amant, auteur dramatique pervers et manipulateur mais musclé et moustachu, p.1057.

Deux années passeront, de 12 à 14 ans, avant que Lolita ne s’échappe de l’hôpital où elle se remettait d’un mauvais virus avec un autre que papa Humbert. Lequel la poursuivra de motel en hôtel sans jamais la rattraper, enquêtant pour retrouver celui qui l’a ravi à son ravisseur. Les indices sont donnés mais le sens échappe toujours, jusqu’à retrouver le sale type et à le massacrer. D’ailleurs l’âge de nymphette s’est enfui lui aussi. Une lettre de Lolita rappelle Humbert ; il la découvre mariée à un ouvrier velu, enceinte jusqu’aux yeux, « irrémédiablement ravagée à dix-sept ans » (partie II, chapitre XXIX, p.1101). Il l’aime toujours, mais comme un être, plus comme un corps. Ce qu’il se reproche le plus, c’est de l’avoir « privée de son enfance » p.1107. Même si elle usait de son corps en dépravée avec ses petits copains, il faut bien que jeunesse se passe… entre jeunes, pour apprendre la vie. Il se sentira coupable « tant que l’on ne pourra pas me prouver (…) que cela est sans conséquence aucune à très long terme » (II, XXXI). La « pédonévrose » (partie II, chapitre XXV, p.1079) est une maladie, pas une passion saine malgré « mon amour pour elle ».

Ce gros roman est riche et fera le bonheur du lecteur qui voudra bien se déprendre de son aversion moraliste. Il ne s’agit pas de prôner les amours illicites – et l’auteur montre combien ils sont toxiques pour les deux parties, même si l’auteur note finement aussi combien la législation de certains Etats américains autorisait le mariage de la fille à 12 ans. Il s’agit de sonder une passion qui existe – dans l’histoire comme de nos jours – de démonter ses mécanismes de fonctionnement, de montrer combien l’environnement éducatif et social « pragmatique » et « permissif » qualifié de « moderne » aux Etats-Unis favorise les dérives, d’exposer combien un amour fusionnel au-delà même de la chair peut être destructeur. Lolita est un grand roman de Nabokov, une expérience humaine qui ne laisse pas indifférent. Bien que le film soit un conte moral réussi, malgré l’ire des puritains, le livre offre des diaprures littéraires et une satire des milieux yankees inégalables. Je le préfère nettement.

Vladimir Nabokov, Lolita, 1955, Folio 2001, 551 pages, €9.40

DVD Stanley Kubrick, Lolita, 1962, avec James Mason, Shelley Winters, Peter Sellers, Sue Lyon (16 ans au tournage), Marianne Stone, Warner Bros 2002, 2h27, standard €8.33 blu-ray €10.65

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

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Eliminer

J’aime jeter, éliminer, faire de la place – et pourtant les livres m’envahissent. J’en possède plusieurs milliers et j’en ai lu plus encore en bibliothèque, pour mes études, à titre professionnel, ou prêtés par des amis, mon père ou mes frères. Je suis un gros lecteur, formé par une certaine solitude durant l’enfance mais aussi par la curiosité insatiable du monde et des êtres.

Je lis à peu près une centaine de livres par an, du pur divertissement en bandes dessinées aux traités de philosophie. Ces derniers, le crayon à la main pour dire l’écho qu’ils ont en moi sur ce blog.

Les livres passent, nombre restent. Certes, je donne ou je revends les romans que je ne lirai plus, les manuels vite obsolètes ou redondants. Mais quoi : il ne s’agit que d’une cinquantaine de livres par an alors qu’il en rentre toujours plus ! Résultat : c’est la crue. Le niveau monte, inexorablement, jusqu’à ce que mon attention s’émousse pour les nouveautés, jusqu’à ce que je possède une base suffisante de classiques et que l’informatique permette d’éviter les manuels. Mon espace est lentement envahi. Une fois multipliées les bibliothèques, le rangement se fait en double sur les rayonnages, une rangée derrière, une autre devant. Je classe parfois par taille pour gagner de la place, certains volumes empilés couchés pour gagner en hauteur. Et puis…

Arrive un moment où il faudrait changer d’appartement, acquérir une vaste pièce supplémentaire où les murs seraient tous garnis de livres jusqu’au plafond. Et puis encore… Je finis par me dire que je ne lirai jamais tout ce qui paraît, même pas tout ce qui m’intéresse, que je ne relirai pas l’intégralité de ce que j’accumule malgré mon désir, que les achats effectués représentent déjà plusieurs années de lecture à bon rythme. Comme toujours le monde est si vaste que l’on voudrait tout découvrir ; les êtres sont si beaux ou passionnants, malgré leurs défauts évidents, que l’on voudrait tous les connaître et peut-être les aimer s’ils en valent la peine ; on voudrait écouter toutes les musiques, voir tous les tableaux, visionner tous les films ! Mais une vie entière n’y suffirait pas et il faut bien choisir.

Il n’y a pas de critère sauf l’exigence personnelle. Chaque instant qui passe nous voit être le même et un peu différent. Lire, écouter ou regarder nous change parce que cette activité ne cesse de nous enrichir, de nous corriger, de faire surgir d’autres curiosités. Le livre que l’on aimait, on l’aime moins des années plus tard parce que nous avons mûri, vieilli, et que l’époque a changé. Un autre livre est venu et nous sommes plus sage. Notre bibliothèque est comme notre mémoire : sélective. Le tri doit se faire régulièrement, et il n’est jamais fini.

Seuls les classiques et les livres en images restent immuables – quoique la reproduction puisse faire des progrès et que l’écran soit plus lumineux et plus interactif. Eux seuls défient le temps, comme les musées, car nous pouvons en faire chaque jour une lecture nouvelle et, labourant le même champ, engranger d’autres récoltes. Lisez pour vous et, par exemple, lisez pour un autre – un enfant, un malade, un vieillard – vous verrez que vous ne lirez pas tout à fait le même livre. Faites la même chose pour les peintures, voyez-les seul et avec un autre ; elles seront subtilement différentes. Relisez adulte les œuvres lues ado, vous ne percevrez pas la même œuvre de la même façon. Ce qui reste doit être ce qui vous importe ; quant à ce qui ne résiste pas au temps, débarrassez-vous en.

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Alain, Journal inédit 1937-1950

Il y a 150 ans naissait Émile-Auguste Chartier dit Alain. Né en 1868 et mort en 1951, cinq générations nous séparent intellectuellement : lui était adulte à la Belle époque. Après 14 il y eut les années folles, après 45 la reconstruction et le marxisme, après 68 le gauchisme et le tiers-mondisme, après 1995 Internet et la mondialisation yankee. Nous sommes entrés aujourd’hui dans une nouvelle génération qui se rétracte devant l’essor du global et de la démesure (finance mondiale, algorithmes automatiques, pillage des données personnelles, des droits d’auteur et des technologies, migrations sans commune mesure avec les précédentes, The Fat Peacock à la Maison-Blanche, etc.). La génération présente, frileuse et écolo – qui n’a pas de place dans la société avant 30 ans pour inexpérience et qui se trouve jetée dès 45 ans pour obsolescence – pourrait bien en revenir à Alain.

Ce philosophe n’est pas toujours de lecture facile, malgré les apparences. Sa concision est parfois à peine pénétrable, surtout dans un « journal » où il écrit pour lui, au fil de la plume, sans toujours avoir le temps ou l’aise physique de développer (il garde les séquelles au pied d’une blessure de guerre, est perclus de rhumatismes et marche à peine dès 70 ans). L’almanach de sa compagne et admiratrice très catholique Marie-Monique Morre-Lambelin, publié dans les interstices du Journal, remet les choses dans leur contexte et présente un Alain moins froid qu’on ne le croit. Son écriture même représente la quintessence de la démarche d’Alain : la pensée en acte. Nulle pensée humaine n’est pour lui abstraite mais près du corps et des humeurs. Car penser est un effort à l’animal humain : douter du naturel et dire non, c’est aller contre soi. Ce pourquoi le format des « Propos », qu’il invente, est propre à sa façon d’écrire ; une phrase commande la suivante, dans un processus de pensée en marchant.

Le philosophe Alain (1868-1951) faisant son cours au lycée Henri-IV, en 1932. © André Buffard / Roger-Viollet

C’est pour lui la même chose en société, où il milite comme républicain radical. Tout part, selon lui, de la « Structure paysanne » : le monde rural du village où chacun vaque à une tâche précise et complète les autres, « réduire toute propriété à un carré de terre qu’un homme peut cultiver. On voit alors par la nature des choses comment l’accumulation est limitée » 29 mai 1938 p.109. La politique se fait alors naturellement, les « meilleurs » étant ceux qui font bien leur métier. Tout l’inverse des villes, où l’abstraction prend le pas sur le tangible, où le commerce sort de la marchandise pour échanger des titres sans limite pour accumuler et où le banquier manie l’unité monétaire plutôt que des choses et les hommes qui les fabriquent. Cette démarche est celle de la mouvance écolo aujourd’hui, et ses partisans devraient (re)lire Alain. Cyril Dion, du mouvement Colibris, imagine que le « grand récit » pourrait naître comme les petits ruisseaux font les grandes rivières : à partir de petits récits du terrain qui viendraient s’agglutiner pour former une grande fresque.

Alain reste constamment partagé entre le sentiment océanique qui le fait participer à l’harmonie du monde, nuages, vent, vagues, prairies, vaches, hirondelles – et l’avancée de l’Esprit, qu’il emprunte à Hegel, et dont il fait du socialisme non marxiste la pointe avancée issue du christianisme (lui-même dépassement dialectique du judaïsme). Être homme, c’est obéir en résistant : « Ce qui détruit l’obéissance est anarchie ; ce qui détruit la résistance est tyrannie ». Ce pourquoi, il est pacifiste (la guerre, c’est l’esclavage), mais s’engage en 1914 comme artilleur pour ne pas rester « planqué » quand ses élèves se font tuer ; ce pourquoi il est émotionnellement anéanti lorsque la France s’écrase en juin 1940 devant une Allemagne dont les signes belliqueux n’ont pas manqué. Il faut croire au doute comme on croit en Dieu, aime-t-il à dire à ses élèves devenus disciples dont il cherche à « fouetter le courage » pour qu’ils accouchent d’eux-mêmes : Julien Gracq, Raymond Aron, Georges Canguilhem, Simone Weil, André Maurois, Jean Prévost…

Les lecteurs soi-disant érudits qui « font » l’opinion d’aujourd’hui n’ont vu dans ses propos QUE « l’antisémitisme ». Alain, né au XIXe et mort à la moitié du XXe, a connu trois guerres (1870, 1914, 1940) ; il était de son temps et son temps était fortement antisémite pour des raisons catholiques, de capitalisme financier et d’affaire Dreyfus. Ce préjugé était ancré depuis son enfance provinciale et il luttait contre, tout en avouant ne pas pouvoir s’en débarrasser (penser, c’est penser contre soi). Il était au moins honnête. Il faisait de la figure du « Juif », par-delà les individus (il était ami d’Elie Halévy, de Léon Blum, Mme Salomon, etc.), l’essence du cosmopolitisme hors sol, l’abstraction de la ville et des banques, la propension à la guerre pour des territoires, des colonies ou des matières premières, qui aliènent l’humain à des entités comme l’argent ou le profit, sans souci des hommes. Il disait aussi : « Tout ce qui est juif prend l’humanité très sérieusement, et donc doit réussir en tout ». « Le sublime de la Bible est fatiguant » ; « cet Orient est majestueux à nous faire honte (…) l’antisémitisme serait donc une envie parfaitement justifiée à l’égard de ces gens qui se passent du complet veston mais non pas du mur des lamentations » 28 janvier 1938 p.63.

Faire la morale au passé est inconséquent et « la Shoah » survenue depuis ne justifie en rien la leçon. Car les génocides ont existé avant celui des Juifs (Arménie), ils ont existé après (Cambodge, Serbie, Rwanda). Que Finkielkraut dans Répliques, Winock dans L’Histoire (n°446 d’avril 2018), Birnbaum pour Le Monde dans Les Matins de France-Culture, passent les neuf dixièmes de leur discours sur ce seul sujet qui ne représente « qu’une dizaine d’occurrences sur 800 pages » (Winock) – ce n’est pas penser. Je n’évoque même pas le brûlot de Michel Onfray, du parti d’extrême mode, toujours avide de se faire mousser. Cette façon d’agir est au miroir de l’antisémitisme, un même rejet a priori, en s’opposant en bloc (on n’ose ajouter un h, par humour, mais les sectaires détestent l’humour). Ce ne sont pas les individus qui parlent, mais un « on » de clan, une doxa moralement correcte. L’antisémitisme d’AUJOURD’HUI remonte d’une lecture de l’islam par des ignorants, pas des préjugés de la haute société d’il y a un siècle. Les soi-disant « penseurs » de notre temps, face à l’antisémitisme d’Alain ne le pensent en rien, ne le décortiquent pas ; ils récitent leur leçon de moraline convenue inspirée de ce que Raphaël Enthoven nomme fort justement « le parti unanime », « le parti de toutes les opinions qui ont le tort de se prendre pour des vérités, parti de « zombies (…) qui veulent vous nuire pour la seule raison que vos opinions lui déplaisent (…) à discréditer son point de vue pour en éviter l’examen ». Si ces arrogants maîtres de morale voulaient recréer une réaction « antisémite » comme au temps de Dreyfus, ils ne s’y prendraient pas autrement : accuser les autres, c’est poser un EUX et NOUS antagoniste – et les « eux » pourraient bien les prendre au mot. Adèle Van Reeth, dans Les chemins de la philosophie, ne passe que la moitié de son émission à évoquer « le problème » ; elle commence surtout par le reste, ce qui est bien plus honnête. Pour qui voudrait approfondir, je ne peux que conseiller d’écouter son podcast.

Il y a bien autre chose dans ce Journal, une lecture de Dickens, de Balzac, de Stendhal ; mais notamment des éléments pour aujourd’hui. Le local écolo prend la place du paysan chez Alain, le troc et les coopérations tenant lieu de « structure paysanne », la commune et la participation régionale de démocratie épanouie – méfiante envers l’Etat, l’Europe et les grandes organisations mondiales qui poussent à « l’esclavage » et à la guerre. L’antisémitisme (inadmissible comme tous les rejets de l’Autre a priori) est à ignorer, mais après l’avoir replacé dans son contexte et son époque ; le reste est à examiner sans œillères moralistes ou claniques.

Alain, Journal inédit 1937-1950, éditions des Equateurs 2018, 830 pages, €32.00

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Patricia MacDonald, La double mort de Linda

Un jour de fête des mères Jenny, la fille d’un couple moyen du Massachusetts, ne vient pas au restaurant prévu avec ses parents ; elle a préféré aller au cinéma avec sa meilleure copine. C’est ainsi que débute l’un des premiers romans policiers écrit avant les mobiles et Internet de Patricia Bourgeau, dite MacDonald, née en 1949. Mais la fille du couple est à l’âge ingrat, 13 ans, et l’on apprend vite qu’elle a été adoptée.

Peu à peu, le lecteur va découvrir ce que cette adoption recouvre, les lourds secrets de famille qui s’emboitent les uns dans les autres. En parallèle, il y a meurtre. Une adolescente retrouvée assassinée des mois après sa disparition et qu’une journaliste locale très ambitieuse (une caricature de l’auteur en ses jeunes années) a nommée Ambre. Puis une femme est assassinée à son tour… Linda, la mère biologique de Jenny justement, à peine revenue de sa fugue de quatorze années et qui a voulu voir sa fille abandonnée bébé. Pourquoi est-elle revenue après toutes ces années ? Pourquoi justement cette année ? Pourquoi a-t-elle été tuée ? Y aurait-il un tueur en série dans la ville ?

La mère de Linda, éprouvée par la fuite de sa fille à 17 ans sans explication, puis par la mort récente de son mari, ne veut pas qu’elle dorme à la maison, notamment à cause de son fils, Bill, qui a été forcé d’arrêter ses études à la fuite de sa sœur parce que son père était trop déprimé. Linda va donc au motel de la ville, où il se passe de drôles de choses, et ne reparait pas. Sauf dans un sac poubelle jeté en benne de supermarché.

La police accuse du meurtre le père adoptif de Jenny parce qu’il voyait d’un mauvais œil le retour de la mère biologique. Il aggrave son cas en ayant visité Linda au motel le soir même de sa mort. Un témoin l’aurait vu ; et la clé de sa chambre a été retrouvée dans sa camionnette.

Dès lors, tout se bouscule, les soupçons valsent et le lecteur est assez désorienté, jusqu’au final, qu’il aurait difficilement prévu.

C’est le prétexte pour tirer le portrait d’une petite ville du nord-est des Etats-Unis, très bourgeoise et conventionnelle, où tout le monde se connait et s’observe. Prétexte aussi à approfondir les relations mère-fille, la baise adolescente, l’abandon d’enfant par peur divine d’avorter, l’adoption sous X, la hantise de savoir de qui l’on est né, de qui l’on tient, la trahison dans les couples. Rien n’est simple et l’auteur explore avec obstination, et un brin d’obsession, l’esprit d’une épouse moyenne dans une classe moyenne d’une ville moyenne. Plutôt conne mais viscéralement attachée à sa fille adoptée, elle réagit avec violence à tout ce qui la menace, mère biologique, mari menteur, fille sans cœur, voisinage prêt à fustiger. C’est assez bien vu (et ne donne aucune envie de devenir américain).

Un bon roman de la patte McDo à relire, malgré son âge, parce qu’il vous tient en haleine. Le nombre des personnages pour noyer les indices exige, comment souvent chez cet auteur, de ne pas le lire en trop d’étapes, sous peine d’être un peu perdu.

Patricia MacDonald, La double mort de Linda (Mother’s Day), 1994, Livre de poche, 319 pages, €7.10

Les romans policiers de Patricia MacDonald chroniqués sur ce blog

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Vladimir Nabokov, Brisure à senestre

Le titre est un terme d‘héraldique qui barre l’écu d’en bas à gauche à en haut à droite et indique la bâtardise. Il s’agit ici non d’une famille mais d’une époque, « une distorsion dans le miroir de l’être, un mauvais détour de la vie » selon l’auteur (introduction). Ecrit de 1942 (à Paris) à 1946 (aux Etats-Unis), Nabokov connaissait l’angoisse d’être mari d’une juive et père d’un petit garçon né en mai 1934 (8 ans en 1942 – tout comme David, le fils de Krug). Cela dans une époque où, chassé de Russie par le communisme dictatorial lénino-stalinien, puis d’Allemagne par le nazisme antisémite, il se sentait menacé dans sa conscience même. Bien qu’il veuille ses romans hors d’époque et centré sur des types humains, Nabokov est ici immergé dans son siècle tant celui-ci s’impose aux consciences : « univers de tyrannie et de torture, de fascistes et de bolchevistes, de penseurs philistins et de babouins en bottes de cuir » (introduction, p.606 Pléiade). Le dialecte inventé du pays imaginaire est d’ailleurs un mélange de russe et d’allemand – ces deux langues de la barbarie du temps.

Car le roman est une allégorie qui prolonge Invitation au supplice (paru en 1934 et chroniqué sur ce blog), où un homme est emprisonné puis condamné pour déviance au Peuple. Ici, Adam Krug est un philosophe universitaire reconnu qui vient de perdre sa femme à l’hôpital. La « révolution » gronde et chasse le régime ancien. Krug se croit au-dessus de la politique, indifférent au régime quel qu’il soit à condition que sa liberté de conscience soit assurée. Or c’est impossible dans un régime totalitaire – où la notion même de totalité rend politique tout comportement et toute conscience. Chacun doit penser comme le Peuple et selon les commandements de Dieu, même si le Dieu n’est qu’un Crapaud, laid, asocial et vil à qui ses condisciples enfants faisaient subir des avanies d’écolier. Krug ne le croit pas, Krug se trompe, Krug en pâtira. Son aveuglement est tragique.

Car deux dieux se disputent « Adam », le premier homme : l’auteur qui est le Créateur et Paduk le crapaud qui est un personnage déchu. Krug est sain, viril et bon ; Paduk est pervers, lâche et mauvais. Le dictateur, ayant amalgamé tous les timides, les exclus, les bancroches, impose sa loi qui est celle de son bon plaisir sous l’idéologie commode d’un certain Skotoma qui prône une égalité totale des consciences et des comportements. Scotomiser est le déni psychologique de faits vécus intolérables – peut-être est-ce un signe. Qui n’est pas conforme est « rééduqué » ; qui n’est pas rééducable est massacré. Or Paduk aimerait bien avoir comme caution réelle Krug, dont la pensée et les travaux sont reconnus à l’étranger. Pour cela, il va le tenter par le pouvoir (devenir président de l’université, puis ministre de l’Education), par l’argent (il triple son salaire) ; puis par la peur (il arrête un par un ses amis proches), et enfin par le levier ultime : son enfant.

Le sadisme impersonnel de l’Appareil se montre alors dans son implacable engrenage. Les nervis sont des illettrés bornés (les soldats sur le pont), des brutes épaisses (Mac le musculeux), des putes en chaleur à peine plus âgées que Lolita (Mariette) ou des adolescents de la « brigade des écoliers (…) attifés de chemises écossaises en laine dont les pans battaient » p.768 ; ils saisissent mal les ordres et les exécutent avec sauvagerie. David est séparé de son père et emmené. Paduk convoque Krug, son ancien condisciple bizuteur pour lui montrer désormais qui détient la force ; il reproduit son enfance. Krug est effondré par l’arrestation de son petit garçon laissé à des adolescents cruels qui le giflent et « l’écartèlent » pour le faire tenir tranquille ; il est prêt à tout accepter et tout signer pour lui. Reconnaissant de cette soumission, « l’Etat » lui présente un petit Krug qui n’est pas le sien mais le fils d’un homonyme qui a 12 ans : il y a « erreur » administrative. Le vrai petit Krug, David, a été emmené dans un centre pour jeunes délinquants où la « rééducation » consiste à reproduire chez la victime ce que Paduk a subi enfant : le bizutage agressif de condisciples plus âgés. La novlangue totalitaire invente le terme d’« ‘instruments de relaxation’ au profit des pensionnaires les plus intéressants ayant un casier judiciaire (pour viol, meurtre, vandalisme sur des biens appartenant à l’Etat, etc.» – le « etc. » est glaçant et le lecteur imagine sans peine l’échelle des sévices que va subir « la petite personne » (autre terme euphémisé de la novlangue) : « dans certains cas, le passage de ces inoffensifs pincements et bourrades, ou légers attouchements sexuels, à l’arrachement de membre, la rupture d’os, l’énucléation, etc. demandait un temps considérable. Il était inévitable qu’il y eût des accidents mortels, mais très souvent on pouvait rafistoler la ‘petite personne’ que l’on renvoyait ensuite vaillamment au combat » p.785.

C’est une véritable épreuve que progresser dans ce chapitre où Krug passe de mains en mains, de fonctionnaires en fonctionnaires, pour finalement arriver au centre pénitentiaire pour enfants situé dans les montagnes où on lui présente d’abord le manteau de David pour prouver qu’il s’agit bien de lui, puis un film ultime où on le voit commencer « l’exercice » de rééducation en étant livré aux fauves délinquants dans un pré, enfin l’infirmerie où peut voir l’insoutenable : le corps martyrisé de son petit, désormais sans vie.

Charitable, le dieu bon qu’est l’auteur rend fou son personnage, ce qui lui permettra, en une ultime confrontation avec le Crapaud, de reproduire la scène d’enfance en humiliant le chef devant tous, même si les balles finissent par arrêter sa carcasse mortelle.

« Le thème principal est donc le battement du cœur affectueux de Krug et la torture à laquelle est soumise une tendresse profonde. Le livre fut écrit pour ces pages où l’on voit David et son père ; c’est pour elles qu’il faudrait le lire » (introduction p.607.). Pour cela, et pour l’analyse profonde de la tyrannie – malgré les intertextes, autoréférences et autres pièges à critiques un brin irritants – j’aime beaucoup ce roman de Vladimir Nabokov. Ne cherchez pas la petite bête, lisez-le simplement, il se suffit à lui-même sans notes de bas de page.

Vladimir Nabokov, Brisure à senestre, 1947 revu 1960, Folio 2010, 320 pages, €7.80

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

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Edmond Lévy, Sparte

Sparte, cité grecque égale d’Athènes en réputation, est devenue un mythe. Son système égalitaire, sa vertu revendiquée, ses filles sportives, l’émulation des adolescents, son excellence à la guerre, ses deux rois et leurs contrepouvoirs, ont fait rêver depuis l’Antiquité. Dans l’époque récente, Sparte a inspiré Jean-Jacques Rousseau et Gracchus Babeuf mais aussi Joseph de Maistre et Maurice Barrès, avant les communistes et les nazis. Chacun prenait ce qui lui convenait – nul doute que les deux rois et les contrepouvoirs n’eurent pas l’heur de plaire à Staline ou Hitler. Aujourd’hui même, la répugnance au « capitalisme », l’austérité écolo et les incantations aux vertus civiques, voire la réinstauration d’un service militaire obligatoire pour tous les jeunes, filles comprises, ou la « saine » compétition sportive à tous niveaux, reviennent en force comme idéal de vie commune. Si l’Italie vient de conjuguer les extrêmes dans le rejet de la corruption et de la mentalité de négociation, peut-être verra-t-on un jour prochain nos Staline et Hitler nationaux – pardon, les Mélenchon et Le Pen – se rejoindre sur une spartisation de la société française ?

D’où l’utilité du retour aux sources, sous la houlette d’un historien spécialiste du sujet, professeur honoraire d’histoire grecque à l’université de Strasbourg après avoir été membre de l’Ecole française d’Athènes. Son propos, dans ce petit livre de synthèse, est de faire la part des sources et de critiquer les textes des différentes époques anciennes sur Sparte et les Spartiates. Il y réussit fort bien, même pour les non-spécialistes.

La cité austère, fondée sur l’agriculture des riches plaines de Laconie, n’était démocratique que pour les Homoioi, les semblables (qui ne sont pas des Isoioi, des identiques, erreur des révolutionnaires français). N’est pas semblable qui veut ; pour l’être, il faut avoir reçu une éducation collective (agôgé), participer financièrement et physiquement aux repas collectifs (syssities) et posséder un domaine (kléros) qui permet de payer. Il faut être aussi issu de deux Spartiates, les bâtards ayant un statut inférieur. Il s’agit donc d’une aristocratie du sang et de la culture, qui domine le reste de la société : les citoyens déchus pour lâcheté au combat ou corruption, les Périèques (ceux qui vivent autour) et les Hilotes (les serviteurs pas tout à fait esclaves).

L’éducation spartiate a fait beaucoup jaser. Elle est obligatoire et collective pour être citoyen ; elle est organisée par la cité et commence dès 7 ans par lire, écrire et chanter, et se poursuit par le sport orienté vers la discipline, la vie à la dure et l’émulation pour les adolescents jusqu’à 20 ans, âge où ils deviennent soldats. S’ils peuvent dès lors se marier et avoir des enfants (ce qui est socialement requis !), ils sont contraints cependant de vivre avec leurs camarades jusqu’à 30 ans, ne caressant et honorant leur femme que dans les intervalles de la vie collective. Ils sont aussi tenus de prendre sous leur protection vigilante un plus jeune (pédérastie) et de lui servir d’exemple de vertu ; les relations affectives n’excluent pas les relations sexuelles mais celles-ci sont secondaires et nullement obligées : ce qui compte est d’élever un éphèbe au rang de citoyen-soldat (p.62). Si les paidès (12-20 ans) « marchent pieds nus et ont un seul manteau pour toute l’année » (cet « uniforme » égalitaire que certains aimeraient voir revenir), cela « n’implique pas nécessairement l’absence de chiton » p.57, tempère l’auteur – contre Plutarque. On ne se met nu que pour la lutte et la course, et pour nager, se laver et dormir, pas toute la journée. Contrairement aux autres cités grecques, Sparte se souciait de l’éducation des filles ; on les entraînait physiquement et leur enseignait le chant choral, les poètes professionnels leur apprenaient les vertus civiques.

Mais l’égalité théorique était en contradiction avec l’encouragement à la constante émulation, tout comme l’inégalité des biens subsistait malgré les apparences. L’obéissance aux lois et la discipline militaire, l’intériorisation dès l’enfance des valeurs civiques et du sens de l’honneur qui incite à l’héroïsme, les chants patriotiques et la fusion émotive des votes par les cris, unifient les citoyens et les rendent semblables plus que les biens matériels. Mais la cité apparaît plutôt comme une société de contrainte où tous surveillent tous sur les écarts à la norme et où le conformisme est encouragé (comme sous le socialisme réalisé). La quête du prestige (timé), fait de Sparte plus une timocratie qu’une démocratie (comme sous le nazisme) !

L’accroissement des inégalités avec le temps, l’exclusion du rang de citoyen de ceux qui ont failli, les guerres coûteuses en hommes de valeur et la démographie en berne ont eu raison de la fière cité spartiate. Les éphores (surveillants) sont devenus tyrans, la gérousie (conseil des anciens) a été achetée et des deux rois un seul a subsisté, tournant au démagogue. La concorde n’a plus existé et la base civique s’est rétrécie. Rome est venue qui a mis tout le monde d’accord – sous sa botte (comme les Etats-Unis trumpistes).

Le régime spartiate n’est donc pas meilleur qu’un autre, mais il constitue un mythe auquel les démagogues contemporains reviennent systématiquement faute d’idées sur le présent : Yaka renforcer l’éducation égale pour tous ! Yaka rétablir l’uniforme à l’école ! Yaka encourager les valeurs du sport ! Yaka rétablir le service militaire qualifié de « civique » ! Yaka multiplier les lois sur les « bonnes » mœurs ! Ne restent que la pédérastie (honnie des religions du Livre), les « cuisses nues » des filles sportives, et les cantines obligatoires qui ne soient pas reprises – on se demande pourquoi. La lecture de ce livre érudit mais accessible, bourré de références et muni de trois index, sera très utile à ceux qui veulent démêler le fantasme de la réalité et ne pas lire le présent avec les fausses lunettes du passé.

Edmond Lévy, Sparte – Histoire politique et sociale jusqu’à la conquête romaine, 2003, Points histoire Seuil, 370 pages, €10.00 e-book Kindle €10.99

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Christian de Moliner, La guerre de France

Christian de Moliner n’est jamais meilleur que lorsqu’il quitte le présent pour conter une histoire. Dans ce thriller de politique fiction, il imagine la France de 2035, vingt ans après les premiers attentats islamiques de 2015 au Bataclan sous le pantin mollasson qui présidait alors socialement « la démocratie ». Vingt ans et trente mille morts plus tard, c’est la guerre en France. Deux clans s’affrontent : les islamistes qui font de leurs ghettos de banlieues des forteresses où la République ne rentre plus – et les nationalistes qui organisent les représailles et pratiquent le biblique œil pour œil.

C’est donc l’impasse et le gouvernement reste impuissant malgré ses moyens régaliens, empêtré de tabous et de morale.

C’est alors qu’une étudiante à Science Po habitant rue du Dragon, Djamila Loufi, est abordée dans la rue par un mystérieux agent qui se fait appeler Charles Maur… non, pas lui, Maurras, mais Mauréan. Ce qu’il lui propose est inouï : aller rencontrer les deux chefs des clans islamique et nationaliste à la conférence de Chisinau, organisée conjointement par les Russes et les Saoudiens dans la minuscule République de Moldavie, à peine 500 000 habitants, coincée entre l’Ukraine et la Roumanie.

Pourquoi elle ? Parce qu’il lui révèle qu’elle est la fille du dirigeant nationaliste, issue « d’un viol » selon sa mère, sa condisciple étudiante (devenue bizarrement aide-soignante) avant de se suicider quatre ans auparavant. Mais « le viol » – ce fantasme récurrent de l’auteur – est une histoire construite par la mère, pas forcément la réalité… C’est ce que va découvrir peu à peu Djamila/Anne, étant forcée d’accomplir malgré elle tout ce qu’on lui demande. Car sa copine Pauline a été enlevée et une voiture manque de l’écraser dans la rue ; mais elle est désignée major du concours de journalisme à Science Po et obtient passeport et visa en deux jours.

La guerre de France va-t-elle faire une pause grâce à la négociation, sinon s’arrêter ? Car aucun des deux clans ne peut gagner pour le moment ; les islamistes comptent à terme sur leur natalité galopante, les nationalistes sur le rejet croissant des valeurs incompatibles avec la république – et cela fait vingt ans que cela dure.

Tout citoyen peut contester le parti-pris historique de l’avenir en objectant par exemple que l’Etat – pourtant quasi-monarchique sous la Ve République avec l’article 16 de la Constitution – a bien plus de pouvoir que le lamentable exemple hollandais a laissé ; que « les Français » ne supporteraient pas vingt ans d’attentats croissants et un tel nombre de morts sans élire « démocratiquement » un gouvernement fort sur l’exemple autrichien, hongrois, italien, américain et même allemand, qui n’hésiterait pas à remettre en cause les « aides sociales » aux terroristes et à déchoir de nationalité puis expulser les pires ; que la minorité religieuse qui se met volontairement en infraction avec les lois républicaines ne pourra qu’être rejetée massivement par les électeurs si elle devient trop menaçante – avec l’aide probable des autres pays européens affectés des mêmes maux ; que les tabous de la morale ne résistent pas longtemps quand on tue vos enfants.

Mais l’intérêt du livre est de projeter une hypothèse vraisemblable sur le futur, comme Jean Raspail l’avait fait en son temps sur l’immigration venue de Méditerranée avec Le camp des saints. L’arrestation, après que ce livre fut écrit, d’une cellule anti-islamiste qui se proposait de répliquer par des attentats ciblés aux attentats ciblés – prémisse d’une guerre de France – vient conforter la fiction.

Ce livre qui sort le 30 août devrait alimenter le débat lors de la rentrée littéraire. Il offre un divertissement utile en forçant à penser l’impensable : comment éradiquer le terrorisme ? comment faire vivre en bonne entente des communautés sous une même loi laïque ? ou comment expulser in fine les incompatibles ? L’histoire est écrite sans fioritures, les caractères approfondis et l’action progresse de chapitre en chapitre sur un alléchant mode complotiste. Voici un bon livre, dans la lignée de l’étude sur l’islam en pratique mais surtout du premier roman d’anticipation politique qu’est Trois semaines en avril et qui forme une suite. Qu’on se le lise !

Christian de Moliner, La guerre de France, 2018, Pierre-Guillaume de Roux, 140 pages, €23.00

Les œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

PS : dans la version définitive, corriger SVP le sigle SDCE p.127 qui ne veut rien dire : le SDECE a changé de nom sous Mitterrand pour devenir DGSE, s’il s’agit d’un autre service, le préciser.

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Maxime Chattam, Le 5ème Règne

La magie, vous connaissez ? Vous n’y croyez pas ? Mais les mots ne sont-ils par eux-mêmes incapables à faire naître une émotion surgie de nulle part ? De faire lever en vous des passions sans qu’un acte soit accompli ? D’enflammer votre imagination ? De bouleverser parfois tout votre être ? Le conte, le thriller, la poésie – et même la politique – ne sont-ils pas une forme de « magie », cette influence rationnellement « inexplicable » ?

Maxime Chattam, un jeune Français sympathique qui vit entre la France et les États-Unis, a publié en 2003 son premier roman écrit en 1999. Le 5ème règne a obtenu le prix du roman fantastique du festival de Gérardmer. Il court sur les traces de l’Américain Stephen King dans Ça comme de l’Allemand Michael Ende dans L’Histoire sans fin publié en 1979 et mis en film par Wolfgang Petersen. Ses héros sont à peine plus âgés que les adolescents des deux livres, un tantinet plus mûrs mais aussi pragmatiques, aussi courageux et aussi hantés par un reste d’enfance. Ils sont sept.

Comme eux, ils découvrent un Livre, donc un savoir secret ; comme eux, ils vont devoir affronter sans être prêts encore les terrifiantes puissances du mal. Comme quoi « un livre peut être dangereux », ainsi que le dit Bastien dans L’histoire sans fin ; comme quoi la fonction de passeur d’un livre peut vous faire devenir « un héros », tel l’Atreyou libre et hardi (Noah Hattaway) qui est le double de Bastien (Barret Oliver) dans l’imaginaire. Ce sont les ressources que découvrent en eux-mêmes les banals adolescents dans Le 5ème règne.

L’idée directrice, vieille comme le monde, est que le Christianisme a apporté sur la terre un ordre mental et une paix émotionnelle que ne pouvait connaître le monde « d’avant ». Ce monde-là était obscur et angoissant, les forces que tout le monde possède sans le savoir restaient immaîtrisées et se déchaînaient alors en un paroxysme de violence. Le minéral, le végétal, l’animal, l’humain forment les quatre règnes de la nature dans la pensée classique. Le cinquième règne est celui de « l’ora », ce fluide immatériel qui serait l’énergie de toutes choses et que les druides avaient dompté, dit-on. Un livre, recopié de siècle en siècle, en transmet les secrets, surveillé par une confrérie immortelle.

Mais voilà : dans ce petit village de la côte nord-est des États-Unis que l’auteur a hanté lorsqu’il était enfant, lieu propice aux légendes par son climat tourmenté et par son histoire plus longue que dans le reste du pays, des adolescents disparaissent, tués par un Ogre aux pouvoirs étonnants. Sa violence se déchaîne épisodiquement en coups fulgurants, éventrements ignobles, « tétons fendus dans la longueur » et lacération de torse au couteau dans les hurlements de terreur. Ce sadisme répond aux angoisses les plus enfouies des fantasmes adonaissants et en faire le récit n’est pas voyeurisme, mais catharsis. C’est la vertu des contes de savoir faire peur aux jeunes pour qu’ils s’en vaccinent.

La petite bande réunie autour de Sean, 15 ans, fait l’apprentissage de la vie, de l’amitié et de l’amour, en même temps que de la violence du réel. C’est cruel et touchant. Les sept découvrent dans un grenier de grand-père un vieux grimoire… Les puissances, alors, se déchaînent mais les ados ne vont pas se laisser faire puisque les adultes sont incrédules ou impuissants. Ils vont se colleter aux pires instincts humains : l’avidité de la toute-puissance, la férocité implacable, la destruction. Rien de nouveau sous le soleil. Sinon que ces gosses deviennent peu à peu nos amis, leur personnalité encore floue se précise scène après scène, comme dans la vie réelle. Ils perdent leur naïveté d’enfance avec leurs rondeurs musculaires ; ils deviennent doucement des adultes au corps affermi, à l’esprit raffermi.

Est-on jamais vraiment adulte, d’ailleurs ? Maxime Chattam a 23 ans lorsqu’il écrit ce premier roman et son adolescence est encore proche. Le premier baiser, la première fois qu’on « le » fait, le premier enfant – rendent probablement plus conscient, plus responsable. Mais encore ? Ce livre n’est pas que divertissement, bien qu’il y excelle. Il nous fait réfléchir à ce qu’être adulte veut dire. Certains ne le sont jamais, pas même à l’âge mûr. Mais cette maîtrise progressive de ses facultés, qu’on aborde timidement vers 15 ans, en est peut-être le symptôme.

Si vous ne connaissez pas encore Maxime Chattam, laissez-vous entraîner dans cet envoûtement du livre. Il y a une magie à la Peter Pan dans cette bande de garçons et de filles. Une cruauté qui n’est pas complaisante. De vraies révélations de vertu chez les jeunes.

Maxime Chattam, Le 5ème règne, 2003, réédition Pocket 2006, 528 pages, €7.90

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Donna Leon, Le garçon qui ne parlait pas

Le commissaire Brunetti est vénitien ; son patron sicilien. Bien plus qu’en France, la xénophobie régionale joue à plein, chacun parlant encore son dialecte couramment, en plus de l’italien. Ce qui intéresse le vice-questeur Patta est sa carrière, et le maire lui a demandé de protéger sa réputation en faisant enquêter sur un magasin de masques tenu par la fiancée de son fils sur le campo San Barnaba ; son « associé » pourrait bien n’avoir pas les autorisations nécessaires pour empiéter sur la voie publique et les vigili (police municipale) pourraient peut-être fermer les yeux contre rétribution. Ce qui pourrait être source d’ennui pour le maire qui se présente à sa réélection.

On voit combien les commissaires de police italiens peuvent être débordés de travail au service du public… Ce pourquoi Brunetti a largement le temps de s’intéresser à autre chose, l’une de ses enquêtes personnelles pour la morale dont le système bureaucratique de « la justice » se fout. Un jeune homme sourd et passablement handicapé vient de mourir : il avait avalé des somnifères avec la tasse de chocolat que lui avait portée sa mère mais s’était surtout étouffé dans son sommeil par le vomi. Brunetti qui connaissait, tout comme sa femme Paola, l’homme qui aidait au pressing, trouve qu’il y a quelque chose de bizarre dans ce décès – surtout lorsqu’il découvre qu’on ne peut le déclarer mort parce qu’il « n’existe pas » dans les références de l’administration. Ni carte d’identité, ni acte de naissance, ni acte de baptême, ni inscription à l’école, ni pension de handicap, ni… Le garçon qui ne parlait pas ne laisse pas plus parler les bases de données.

Voilà qui intrigue le commissaire qui estime qu’un être humain, même diminué, doit au moins avoir son nom enregistré. Dans une enquête, vénitienne en diable, Brunetti va aborder les liens complexes qui lient les individus entre eux dans ce pays – et cette province – où les liens de famille et de clientèle sont bien plus forts que dans les pays anglo-saxons. Donna Leon, d’origine italienne mais américaine depuis deux générations, bien que vivant à Venise depuis un quart de siècle, découvre avec surprise l’ampleur des à-côtés de l’administration officielle et l’omerta qui peut régner sur ordre des puissants.

La première partie du roman est un festival d’ironie où l’on retrouve les caractères de chacun des personnages habituels : Patta, Elettra, Vianello, Paola, Raffi et Chiara, plus la nouvelle commissaire Griffoni et le jeune policier Pucetti. Tous jouent un rôle, dérapant parfois dans l’ellipse ou le bizarre comme à la fin du chapitre 22, et abusant de l’ordinateur et du hacking des bases de données officielles. Comme si tout devait se passer sous le manteau en Italie. Seule « le clic » du téléphone portable qu’on raccroche p.197 me paraît curieux : l’auteur a-t-elle jamais usé dans sa vie d’un telefonino ?

La fin est édifiante – et terrible – l’avidité tenant lieu d’amour. Une bonne enquête qui prend le temps et fait pénétrer l’âme des vénitiens.

Donna Leon, Le garçon qui ne parlait pas (The Golden Egg), 2013, Points policier 2016, 329 pages, €7.70 e-book Kindle €7.99

Les romans de Donna Leon chroniqués sur ce blog

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Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée

À la fin des années 50 du siècle dernier, Simone écrit son histoire, celle d’une intellectuelle bourgeoise devenue professeur de philosophie et féministe. C’est une histoire d’époque déjà furieusement datée. Mais Simone entre – ENFIN ! – en Pléiade cette année, 36 ans après Sartre… Pourquoi a-t-il fallu autant de temps alors que des œuvres inférieures, comme celle de Duras, étaient précipitées ?

« Je suis née à quatre heures du matin ». Simone passe sa petite enfance entre une mère lointaine et un père souvent absent. Plus tard, « une abondante famille me garantissait mon importance » p.14. À trois ou quatre ans, elle a des crises de rage qu’elle explique par ce qu’elle est devenue une fois adulte : « en partie par une vitalité fougueuse, un extrémisme auquel je n’ai jamais tout à fait renoncé » p.18. Elle l’ignore, mais tous les enfants à cet âge ont ces crises ; cet infantilisme dit « de la première adolescence » passe ensuite. La petite Simone, on la laissait faire. Seul un oncle, exaspéré, une fois la gifle : « Je fus si éberluée que ma crise s’arrêta net » p.21. Ses parents sont un peu lâches, vaguement fiers de ce « caractère » qu’eux-mêmes n’ont pas. Simone, adulte, agira de même, son milieu tenant lieu des parents.

Elle dit son père déclassé, persuadé d’être aristocrate, adoptant leur frivolité et se souciant peu de faire des études. Miné par la chute des emprunts russes, il n’est plus rien. Il doit donc « paraître », même s’il reste moralement très conventionnel, vouant un culte à la famille et à la femme en tant que mère. Il est curieux d’observer que Simone, n’étant pas un garçon, a réagi contre son père comme si elle en était un, prenant systématiquement son contre-pied : elle survalorise les études, elle devient fonctionnaire pour ne pas dépendre de l’argent, elle refuse absolument de « paraître », de se maquiller comme une bourgeoise, elle méprise « la famille » et ne veut surtout pas être mère…

Sa propre maman, qu’elle dit être une pieuse bourgeoise élevée aux « Oiseaux », elle la méprise un peu. Elle la dit vulnérable, mettant donc tous ses soins à faire comme tout le monde, condamnant toute nouveauté par désarroi. Elle a donné son austérité à sa fille. « Toute mon éducation m’assurait que la vertu et la culture compte plus que la fortune » p.67. La vertu, c’est sa mère ; la culture, l’inverse de son père.

Simone a une sœur cadette. « Ce que j’apprécie le plus dans nos rapports, c’est que j’avais sur elle une prise réelle » p.63. Elle joue à la maîtresse et à l’élève, elle est sa « complice, (sa) sujette, (sa) créature » p.64. Elle se voulait aussi la mère parfaite d’une petite fille modèle avec sa poupée Blandine. En bref : le masochisme de la vertu. Elle répétera adulte cette attitude en politique, plus jacobine et autoritaire que véritablement démocratique… Le communisme façon Lénine lui allait bien : elle savait mieux que vous ce qui vous convenait. Elle rêve d’ailleurs, de Sainte Blandine à la tunique déchirée, elle se pâme en imaginant s’écrouler aux pieds d’un maître qui pardonne. C’était un peu tard pour Staline, et ce sera Castro.

« La lecture reste à la grande affaire de ma vie » p.97. En effet, « les livres me rassuraient : ils parlaient et ne me dissimulaient rien ; en mon absence, ils se taisaient ; je les ouvrais, et alors ils disaient exactement ce qu’ils disaient » p.70. Ils étaient pour elle « la réalité », « plus nourrissante que les mirages » p.65. Adulte, elle préférera toujours la théorie à la pratique et les manuels de politique à la réalité politicienne.

Cependant, elle aime la campagne avec sensualité : « le réveil des prairies », « les rumeurs de l’été », « le parfum des fleurs », « l’odeur du regain », « des magnolias », « de la paille et du foin ». On note pour elle l’importance des odeurs. Sa sensualité reste diffuse car on ne parlait pas du corps en milieu bourgeois, c’était « inconvenant ». Jusqu’à 16 ans dit-elle, elle est restée « une oie blanche ». Mais, à 10 ans, elle tombe platoniquement amoureuse de Zaza, une amie de son âge, spontanée, audacieuse et naturelle. Vers 13 ans, une lecture la frappe, qui correspond à ses émotions amoureuses : L’écolier d’Athènes d’André Laurie. Un écolier sérieux et raisonnable – et « méritant » (Simone) – est subjugué par un bel aristocrate spirituel et impertinent – « doué » (Zaza). Première mention de tentations homosexuelles, ce qui est bien naturel lorsque l’on sépare avec horreur filles et garçons durant l’adolescence. Le puritanisme a toujours encouragé sans le vouloir la déviance ; il faudra Freud pour le révéler, mettant à mal, après Nietzsche et Marx, le « naturel » bourgeois.

Un jour, elle ne croit plus en Dieu. Elle se le dit « sans grand étonnement » p.190. Elle découvre la solitude « au milieu de l’éther aveugle » p.192. La littérature l’attire pour « être (sa) propre cause et (sa) propre fin » p.197. Mais elle est tentée surtout par la philosophie : « Je pensais qu’elle allait droit à l’essentiel. Je n’avais jamais eu le goût du détail : je percevais le sens global des choses plutôt que leur singularité » p.220. Elle vit une adolescence classique : une prison sans barreaux. Sa mère se montre inquisitrice et son père supporte mal l’esprit critique ; tous deux incarnent la bourgeoisie dans sa caricature.

Elle rencontre Sartre par la bande. C’est Herbaud, le copain de de Sartre, qui trouve son surnom : Beauvoir = Beaver = Castor. Ces jeunes normaliens la fascinent. « Sur bien des points, je restais dupe des sublimations bourgeoises ; eux, dégonflaient impitoyablement tous les idéalismes, ils tournaient en dérision les belles âmes, les âmes nobles, toutes les âmes et les états d’âme, la vie intérieure, le merveilleux, le mystère, les élites ; en toute occasion – dans leurs propos, leurs attitudes, leurs plaisanteries – ils manifestaient que les hommes n’étaient pas des esprits mais des corps en proie aux besoins, et jetés dans une aventure brutale » p.470.

En bref, avec Jean-Paul, Simone se trouve : « C’était la première fois de ma vie que je me sentais intellectuellement dominée par quelqu’un » p.480. Elle aime cela, reste de masochisme enfantin et de quête perpétuelle de vertu ; dans cette attitude dominée, elle se sent bien. Mais elle en souffrira, elle le décrit dans L’invité (1943) : la tentative de vivre à trois pour rompre la convention du couple est un échec. Les passions ne sont pas réductibles à la raison et tout équilibre est impossible si l’amour s’en mêle. L’être humain reste jaloux, soucieux de reconnaissance, il veut séduire. Le seul moyen d’être heureux est d’accepter les passions humaines et de leur faire une place.

L’itinéraire de Simone de Beauvoir est édifiant, car exemplaire. Combien de fils et de filles de bourgeois déclassés tentent de compenser par des études méritantes ce qu’ils perçoivent comme leur déclin social ? Combien ensuite vivent dans une paranoïa intellectuelle délirante, croyant savoir mieux que les autres ce qui est bon pour tous, puisqu’eux ont « réussi » socialement ? Le succès du communisme, des utopies, des fanatismes de sectes, du mysticisme ou du New Age, trouvent ici leur origine. Et les intellos bourgeois qui se sont moqués de ces « mémoires d’une jeune fille dérangée » n’ont pas vu que le dérangement était dû précisément à la contrainte puritaine de leur bourgeoisie. Simone a eu la chance de rencontrer Sartre qui « s’intéressait à tout et ne prenait jamais rien pour accordé » p.474. Cela ne l’a pas empêché de se tromper, mais il a été un accoucheur des âmes, tel Socrate. Il a libéré Simone de Beauvoir et l’a faite femme.

(La pagination fait référence à l’édition Folio)

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958, Folio 2008, 480 pages, €8.90, e-book Kindle €8.49

Simone de Beauvoir, Mémoires, Gallimard Pléiade 2018, tome 1, 1584 pages, €62, tome 2, 1616 pages, €63

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Luc Ferry et Alain Renaut, La pensée 68

Le moment Mai 68 a été porté au pinacle comme « la » révolution pour la génération qui regrettait de n’être pas née pour la Résistance. Les philosophes du temps se sont engouffrés dans la brèche pour surfer sur la mode en se posant officiellement comme antibourgeois – avec sa conséquence antihumaniste – tout en masquant leur tempérament de suiveur de la pensée allemande sous le jargon et l’obscurité propice à l’admiration des ignorants. L’intérêt de ce petit livre, écrit simple autant qu’il est possible, est de « déconstruire » les mystifications de l’époque – dans la lignée d’ailleurs de cette époque de grandes remises en cause.

Dans un premier chapitre, les auteurs montrent que la pensée des sixties était de clamer la fin de la philosophie avec la fin du sujet, de tout généalogiser et de dissoudre la vérité, enfin de tout rendre historique, situé et daté, afin d’éviter toute référence à un quelconque universel (forcément impérial).

Dans le chapitre II, ils font le tour des interprétations de Mai 68 en cours vingt ans après, pour conclure à la « mort du sujet », « car il se pourrait bien que 1968, dans sa défense su sujet contre le système, ait davantage partie liée avec l’individualisme contemporain qu’avec la tradition de l’humanisme (…) la faculté de faire ce qu’on veut, au-delà de toute entrave (individualisme) ne se confond pas nécessairement avec cette auto-nomie par laquelle l’homme de l’humanisme, à tort ou à raison, a cru pouvoir se distinguer de l’animalité » p.29. Pour Althusser, les intellectuels sont des petit-bourgeois soumis à l’idéologie dominante ; il s’agit donc de savoir « qui » parle et de renvoyer ce « qui » à ses déterminants économiques et sociaux, donc de réifier le sujet en objet de classe historiquement daté. Si nul ne peut échapper à ses déterminations, on se demande au nom de quoi Althusser, Bourdieu, Lacan et autres, d’ailleurs, y échapperaient… Dans un chapitre VII, les auteurs concluront par un « retour au sujet » que chacun, à condition qu’il soit armé de savoir philosophique, peut contester.

Mais, dans quatre chapitres intermédiaires, ils décortiquent, analysent et critiquent le type de conception du réel des auteurs emblématiques que sont Michel Foucault (« le nietzschéisme français ») dont la séduction consiste en son double jeu (p.145), Jacques Derrida (« l’heideggerianisme français ») en variations littéraires et rhétoriques sur la pensée d’un autre, Pierre Bourdieu (« le marxisme français ») qui toilette le discours du Barbu en assignant « la lutte des classes comme fondement ultime de toutes les pratiques sociales » p.256 tout en ne pouvant être réfuté, et Jacques Lacan (« le freudisme français ») qui dresse « le vrai sujet » contre « le Moi », ce qui rend toute analyse sans objet, donc un charlatanisme hors de prix…

Les auteurs disent – et c’est le plus intéressant – dans quelles impasses ou à quelles difficultés conduisent ces pensées, vite devenues dogmes dans la bouche des disciples béats (tel Lacan gourou). Il serait trop long de les examiner ici mais leur lecture est une jubilation.

Car la pensée française des années soixante, contrairement à ce qu’elle laisse volontiers croire, n’est pas née d’elle-même mais empruntée à la pensée allemande, « pour l’essentiel Marx, Nietzsche, Freud et Heidegger » p.60, tout en radicalisant ses thèmes jusqu’à son originalité cette fois bien française : l’antihumanisme. Autrement dit, les Français de l’époque n’inventent rien, ils mettent en forme politique la pensée des autres – ils la mélenchonisent, pourrait-on dire aujourd’hui. Ils en font une pensée de combat pour renverser le système (et se poser en grands-prêtres de la nouvelle société à venir ?). Cela n’a guère changé, un demi-siècle après 68…

« Il reste qu’entre le Dasein dont le dernier vestige de volonté consiste à se laisser assimiler par le surgissement même des choses, la machine désirante où le Moi sans identité n’est que la prime d’un devenir ou d’un avatar, et l’individualité contemporaine bien saisie par G. Lipovetsky comme soumission hétéroclite à des logiques multiples, il est un point commun évident : l’inscription de ce qu’on appelait le « sujet » dans le registre multiforme de l’hétéronomie. Ce que Heidegger a ainsi fondé et que les « sixties » ont radicalisé en modes divers, l’époque le cultive sous la forme de ce « Moi indifférent, à la volonté défaillante, nouveau zombie traversé de messages » qui définit « un nouveau type de personnalité » p.337. L’idéal d’autonomie du sujet est détruit – dès lors, serait-ce l’idéal de la pensée philosophique 68 ? – ne faut-il pas se soumettre à « la nature », c’est-à-dire à la jungle et à la force qui va, au détriment de toute légitimité à vouloir autre chose ?

Luc Ferry et Alain Renaut, La pensée 68, 1988, Folio essais 1998, 350 pages, €9.40

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Vladimir Nabokov, L’Enchanteur

Ce court roman écrit en russe juste avant d’émigrer aux Etats-Unis et de publier dès lors en anglais, aborde un sujet sensible : l’attirance trouble d’un homme adulte proche de la quarantaine pour une nymphette de 12 ans. L’Enchanteur est le prototype de Lolita dont la psychologie de très jeune fille sera plus approfondie. L’auteur s’intéresse ici à l’adulte, il cherche à pénétrer l’ensorcellement du solitaire pour l’extrême jeunesse.

Le lecteur ne connaîtra ni les noms des protagonistes, ni l’époque, ni les lieux où cela se passe. Les exégètes soupçonnent qu’il s’agit de Paris, de la province puis du sud où le couple doit se rendre. Mais tout commence dans un jardin public, sur un banc où l’adulte, qui exerce un vague métier d’expert en pierres précieuses, est assis entre deux dames. L’une d’elle donne une tranche de pain et un morceau de chocolat (goûter typiquement français) à une fille de 12 ans qui revient en patins à roulettes. Et c’est le coup de foudre. « Si j’ai bien eu cinq ou six aventures normales, comment comparer leur insipide contingence avec mon unique flamme ? » (chap. I).

Tout lui va dans la fillette, ses « boucles châtain cuivré », « ses grands yeux au regard un peu vide », « sa bouche rose, légèrement ouverte », « son teint chaud et enjoué », « la teinte estivale de ses bras nus », « la délicatesse imperceptible de sa poitrine encore étroite mais déjà plus vraiment plate », « le mouvement des plis de sa jupe », « la finesse et l’ardeur de ses jambes insouciantes »… (chap. I). Il va engager la conversation avec la femme, apprendre que la fillette n’est pas sa progéniture mais celle d’une amie très malade, aller voir cette amie parce qu’elle désire vendre des meubles, s’insérer dans ses bonnes grâces, l’épouser et sacrifier au devoir conjugal : tout cela pour avoir à proximité la fillette de 12 ans.

Mais le désir de sa mère est qu’elle reste chez le couple qui la prend en pension parce qu’elle fait trop de bruit. Il faut attendre une longue année la mort de la malade pour qu’enfin l’adulte récupère la préadolescente et l’emmène à la mer. En route, ils s’arrêtent pour la nuit dans un hôtel, et là… Mais je laisse le lecteur découvrir ce qui se passe et comment l’aventure se termine.

Toujours est-il que, le sujet étant sensible (même à l’époque patriarcale où le père avait tous les droits), l’auteur multiplie les virtuosités de style pour évoquer le désir et les actes. Tout est euphémisé, haussé au niveau de la littérature. Comme ce fantasme des Mille et une nuits autorisé par le Coran (dès 9 ans selon sa lecture littérale) : « Et si, après tout, la voie de l’authentique félicité passait par une membrane encore délicate, qui n’a pas encore eu le temps de durcir, de devenir touffue, de perdre le parfum et le miroitement au travers duquel nous pénétrons pour arriver jusqu’à l’astre vibrant de cette félicité ? » (chap. I). Ou ce spectacle délicatement réel de la fillette endormie : « Elle était allongée sur le dos par-dessus la couverture non défaite, son bras gauche passé derrière sa tête, vêtue de son petit peignoir, dont la partie inférieure s’était ouverte – elle n’avait pas réussi à trouver sa chemise de nuit – et à la lueur de l’abat-jour rougeâtre, dans le brouillard léger et l’air étouffant de la chambre, il pouvait distinguer son ventre étroit et creux entre les os saillants et innocents de ses hanches » (chap. VI).

La perversion de l’homme est surtout celle du sens esthétique, elle n’est pas dans la nymphette mais dans le regard qu’il porte sur elle. Il va tout calculer rationnellement pour parvenir à ses fins mais ignorer tous les signes contraires du destin comme la dame qui tricote telle une Parque sur le banc où s’opère la rencontre, le « taxident » vu de la fenêtre de la chambre par la fillette qu’il pelote à peine, le catalogue des meubles qu’il a acheté à la mère et dont il rencontre les doubles en se perdant dans les sous-sols de l’hôtel avant de rejoindre la chambre. Si l’enchantement des joyaux à la lumière permet d’assouvir une jouissance esthétique, celui d’un corps vivant ne peut aboutir car un être n’est pas inerte. Par transgression de cette disposition de nature, l’homme se perd. La fluidité de la vie n’est pas l’immobilité géométrique et minérale de la pierre et l’érotisme ne saurait arrêter le temps. Aimer la virginité éternelle et l’enfance figée n’est pas dans l’ordre du possible : tout doit se dérouler à son heure et l’utopie rester fantasme, comme dans Peter Pan, cet autre enchanteur.

Vladimir Nabokov, L’Enchanteur, écrit en russe en 1939, publié en anglais en 1986 traduit par son fils Dmitri Nabokov, Rivages 1997, 136 pages, €1.66

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

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Ernst Jünger, Voyage atlantique

L’auteur publie ses carnets de voyages effectués dans les années 30 : la Sicile en 1929, la côte dalmate en 1932, la Norvège en 1935, la traversée de l’Atlantique et les côtes du Brésil en 1936, les îles de Méditerranée en 1938. L’ordre de présentation diffère de la chronologie, partant du sud méditerranéen pour gagner l’Atlantique, ce qui donne son titre au livre, et termine par la Norvège. Faut-il y voir un signe de la civilisation d’époque ? Aller à la rencontre du soleil au sud, le suivre vers l’ouest et l’océan avec son continent nouveau, puis revenir aux rochers et prairies germaniques ? C’est un mouvement de montre, 6 h, 9 h, midi – ou encore la civilisation, les pionniers, l’enracinement.

Ernst Jünger porte au monde une attention qui le rend authentique et, par-là, captivant. Il enchâsse dans l’écrit un fragment de réel comme l’ambre enserre les insectes et les plantes. Sa description est celle de l’entomologiste qu’il est aussi à ses heures perdues : précision du vocabulaire, dissection pas à pas de la totalité. Il s’intéresse surtout au naturel dans ses voyages : les rochers, les arbres, les fleurs, les insectes, les poissons. Il ne parle des humains que lorsqu’ils participent de la culture et du paysage, qu’ils sont englobés dans un lieu : les enfants, les paysans, les nègres. S’il donne quelques impressions personnelles, émet de rares idées générales, il évoque en majorité des faits. Le ton est volontairement neutre dans une époque d’idéologies exacerbées, mais correspond au tempérament austère et rigoureux de l’auteur. Il s’efforce de s’effacer devant le réel ; il le laisse parler en s’ouvrant au monde, il se fait le miroir où le moi disparaît au profit des « forces » de la nature – ce qui est aussi une idéologie (voir Heidegger), mais l’ambiguïté demeure de son tempérament ou de son époque.

Sa disponibilité de regard et son amour empathique du monde me séduisent cependant fort. J’ai relevé quelques gemmes dans la gangue :

Le 22 avril 1938, à propos des enfants plongeurs de Kalymnos, il décrit « les corps bronzés (qui) prenaient un merveilleux brillant dans le bleu profond de l’eau » ; on pourrait croire à des statues de bronze de jeunes athlètes grecs sortant tout animées de l’eau.

Le 6 mai 1938, sur les dalles d’un cimetière : « Ressenti quelque fatigue, à cause surtout des caractères hébraïques dont l’effet m’accablait déjà quand j’étais enfant. Ils se distinguent de tous les autres par le caractère extrêmement compact de leur substance ». Comme une histoire multimillénaire ramassée dans un alphabet, d’autant plus mystérieuse et inquiétante que l’on n’en connait pas le sens faute de savoir la lire.

Le 23 avril 1929 sur les mollusques et crustacés : « Toutes les formes géométriques tendent à l’inertie, aussi trouvera-t-on fréquemment qu’une propension à s’encuirasser y correspond. Les formes asymétriques au contraire sont pleines de possibilités d’affranchissements, sont les pivots de l’évolution, des métamorphoses et des déviations ». Contre l’ordre rigide et la rationalité trop sèche, l’écart à la géométrie pure permet le neuf. Contre Platon et ses Idées absolues, Jünger se situe plutôt du côté d’Aristote, de ses observations de la nature et de ce qui l’anime.

En 1932, sur la grâce des formes vivantes, de « l’Antinoüs de 15 ans » qui, à Palerme, lui ouvrait les oursins aux dauphins évoluant autour du bateau, « c’est toujours une source de gaieté que d’apercevoir une créature qui parvient, pour ainsi dire en se jouant, à la pleine maîtrise des moyens dont elle est douée. Avec de telles apparitions se révèle la profondeur de l’élégance. »

Le 19 novembre 1936 au Brésil, cette extraordinaire note sur des enfants flattés et émus de se voir regarder par un Blanc avec une bienveillante attention : « Je me trouvais assis dans le tramway entre deux enfants, un garçon et une fille, qui revenaient de l’église comme l’indiquait leurs livres de messe. Dans ces peaux sombres, ces lèvres retroussées, dans le blanc éblouissant de ces grands yeux, semblait respirer par lueurs un certain air bien élevé auquel je n’étais pas préparé. Comme je les observais, leurs visages s’animèrent d’un flux de sang et s’épanouirent en tonalités de pourpre et de velours. La chose, s’amplifiant, suscita une sorte de transparence, de lumineuse et diaphane pureté des tissus intérieurs qui me saisit vivement. A cette impression physiognomonique s’en ajoute une autre, plus forte – à savoir le pressentiment que ces créatures, sous le couvert d’une si placide indolence, étaient en réalité fiévreusement absorbées, et absorbées par un contentement intérieur d’une intensité peu commune ou par un naïf éblouissement qui semblait croître dans la mesure même où je m’en apercevais. Ce qui m’alarma, c’était précisément le crescendo de ce mouvement – à peu près comme si toute échelle allait disparaître séance tenante, et s’accomplir des choses magiques. Je sentis la proximité d’invisibles centrales de force dont la puissance secrète dépasse celle de toutes les turbines qu’on peut installer dans ce pays. » La puissance de l’émotion qui submerge la raison, issue des forces obscures et irrésistibles de l’instinct, était un trait d’époque en Allemagne ; mais appliquée à des métis, c’était un décalage osé et profondément humain.

Le 31 juillet 1935, sur les activités des Norvégiens, qui le définissent aussi : « Le véritable attrait qu’on trouve à chasser, pêcher et collectionner, n’est pas dans la proie qui nous tombe sous la main. Il réside plutôt dans le rêve de choses inouïes qui cache en soi toute la richesse du monde. » Le prédateur prise moins la proie que la chasse, cet acte de curiosité qui fait vivre plus intensément au présent, attentif à tout ce qui peut donner un indice à la traque. Sur les pêcheurs : « Il y a bien des aspects dans ce métier qui correspondent à mes goûts et à mon tempérament – comme de suivre en silence le cours des choses cachées. L’économie en est également bonne ; on mène une vie modeste et souvent périlleuse sans pour cela perdre jamais l’expectative de la richesse. » (Je sais que la langue allemande est parfois filandreuse mais, à mon avis, « perdre de vue l’espoir de la richesse » aurait été plus clair en français, Monsieur le traducteur !)

L’écrivain n’est-il pas analogue au pêcheur ou au chasseur dans ces descriptions de Jünger ? Un bien beau livre composé de notes en passant, au travers du monde.

Ernst Jünger, Voyage atlantique, 1947, traduit par Yves de Chateaubriant, Table ronde La petite vermillon 1993, 256 pages, €8.70

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Bruno Sibona, Pyramides de l’œil

Il a le style sans pieds – cent pieds – mais le rythme déclamatoire qui va bien au poème. De même choisit-il ses thèmes : momies, famille, dragon, cheval, taureau, sauvage, pont, sirènes…

On ne lit plus guère ces épanchements lyriques sur les mythes et les mots évocateurs. Je ne sais pas si l’on a tort mais un certain charme sourd à l’usage.

Je ne suis pas spécialiste de la poésie contemporaine, d’ailleurs bien éclatée, seulement un amateur. Et j’ai goûté certains poèmes. Comme A Marseille, dont voici un extrait :

« Sur la côte malade de son peuple de chiens,

Les monts raflés blancs roussis de nos cerveaux,

La baie-étang de notre champ de vision cette mer

Et les cils capillaires de la pensée.

S’enfoncent l’amphore d’un nez qui se granule

Et les libellules qui peuvent baiser en plein vol. »

L’auteur a déjà publié Homo porosus sur l’animalité intérieure de l’homme, une étude littéraire sur Le cheval de Mazeppa, Notre animal intérieur et les théories de la créativité, Brasil à hauteur d’ondes – chroniqué sur ce blog -, des microfictions dans les villes Une autre terre, et des récits Chasses Femmes Oiseaux Insectes

Bruno Sibona, Pyramides de l’œil – poésies 1977-1997, 2018, PhB éditions, 86 pages, €10

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Christian de Moliner, L’ambre amer

« Ambre » est un mot-fétiche pour l’auteur, il l’utilise comme titre, comme invite poétique et comme fossilisation des mots ; il a ainsi intitulé l’un de ses précédents romans L’ambre des mots. Mais Ambre est aussi le nom improbable d’une Anglaise de la campagne devenue putain sous Charles II. Le roman de Kathleen Winsor, paru en 1944, conte comment une née noble adoptée par des roturiers tente de reconquérir son statut par la putasserie ; elle séduit des lords et devient même la maîtresse du roi.

Dans son roman, Christian de Moliner n’en fait pas une telle égérie flamboyante. Sa Natacha, qui se fait appeler Barbara sur le site coquin où elle s’inscrit en demandeuse, ne veut que premièrement du fric pour se payer une robe à la mode, deuxièmement pimenter son mariage qui s’englue dans la routine immuable, troisièmement exister en tant que femme face à son mari éditeur et critique féroce. En bref, c’est une péronnelle des années 2000 qui ne pond pas d’enfant, guère sympathique et menée avant tout par son vagin.

Son partenaire en site de rencontre, Pierre, « n’est surtout pas mon double littéraire », précise l’auteur, mais on en doute. Il y a trop de personnages piqués dans la vie réelle (l’attachée de presse, l’éditeur véreux situé très à droite, le critique impitoyable, le blogueur peu connu) et d’attitudes déjà fantasmées dans ses précédents romans pour que le lecteur soit dupe. C’est que l’imagination a peine à décoller lorsque l’histoire colle trop au présent vécu. Un écrivain a besoin de distance (dans le temps, le regard, l’émotion), il exige un décentrement, pour que les images se créent sans être parasitées par le réel.

Bien qu’écrit à l’imparfait comme cela, paraît-il, ne « doit » plus se faire, son histoire est au présent. L’éternel présent qui oublie tout passé et ne se voit aucun avenir. D’où l’impression de plat du roman, sans profondeur ni perspectives. Et l’usage impropre du mot « sonnet » en lieu et place de « poème ». Car le sonnet est contraint par sa forme : quatorze alexandrins en deux quatrains et deux tercets, en rimes alternées. Les hexamètres au kilomètre qui parsèment le roman (et ennuient) n’ont rien de « sonnets », même si le mot sonne plus joliment que poésie. Est-ce pour étirer une histoire qui aurait été mieux formatée en nouvelle ?

Ecrire est un désir, comme posséder une robe. C’est ainsi que l’envie se diffracte en deux personnages qui ne se rencontrent que sur le mode du viol. L’auteur de livre est une pute qui sollicite d’être reconnu pour son talent ; l’épouse effacée fait la pute pour exister à ses propres yeux. La jungle littéraire est à la fois un univers impitoyable et un marché où le talent gagne, mais pas les tâcherons voués à l’abattage.

Le lecteur aurait aimé un peu plus de férocité et d’ironie dans la peinture du milieu de l’édition, très parisien, très étroit, très mesquin. Un peu plus de dénonciation du snobisme qui fait vendre le poème au mètre s’il est illustré de photos et publié par quelqu’un de connu. Un peu moins de style adolescent dans les fantasmes et le tragique de la fin. En bref, plus de Balzac et moins de Musso, si l’on peut dire (encore que je n’ai jamais lu Musso).

Christian de Moliner, L’ambre amer, 2018, les éditions du Val, 137 pages, €15

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Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Information trompeuse

« Dans d’autres pays, nous constatons la présence d’un nombre considérable d’organes de presse concurrents. Chaque journal tire de son côté et cette déconcertante diversité de tendances engendre dans l’esprit de l’homme de la rue une confusion complète ; dans notre pays véritablement démocratique, une presse homogène est responsable devant la nation de la justesse de l’éducation politique qu’elle fournit. Les articles de nos journaux ne résultent pas de telle ou telle fantaisie individuelle mais constituent un message adulte et soigneusement préparé adressé au lecteur qui, de son côté, le reçoit avec le même sérieux et la même profondeur de réflexion »

Ces phrases sont-elles de Trump ? Elles ne le peuvent, étant trop bien écrites. Sont-elles de Mélenchon ? Elles le pourraient. Elles résument parfaitement la position du président de la France insoumise comme celle du président des Etats-Unis national-identitaire : qui n’est pas avec moi est contre moi et « les médias » sont mes ennemis (sauf ceux que je possède… dans tous les sens du terme). Les fake news sont des news si je décide qu’elles le sont car je ne crois pas à « la » vérité – sauf celle de Dieu, du Parti ou du Peuple.

Ces phrases sont de Vladimir Nabokov dans Brisure à senestre, chapitre XII, p.744 Pléiade. Elles ont été écrites entre 1942 et 1946 et reproduisent le discours totalitaire soviéto-nazi de l’époque.

« Nos journaux sont complètement et absolument indépendants par rapport à toute influence qui ne correspond pas aux intérêts du Peuple auquel ils appartiennent et qu’ils servent à l’exclusion de tout autre maître ».

Seul « le Peuple » a raison et ce qu’il pense est donc « la vérité » en soi – que moi, dictateur ou chef de parti, est évidemment bien le seul à « révéler » en son nom. L’indépendance n’est qu’un mot ; elle n’existe que si elle suit la ligne, sinon elle est qualifiée de propagande. En témoigne Mélenchon et son média qui ne cesse de publier des nouvelles orientées, grossies, déformées – dans le sens de l’illusion idéologique. Moins on sait, moins on doute ! Tout comme Trump et tous les dictateurs qui trompettent.

Il existe des faits et des interprétations, des événements réels et diverses façons de les voir, ainsi que divers jugements qui sont des opinions. Le média objectif n’existe pas, la seule façon honnête d’approcher la vérité du réel est de multiplier les points de vue et d’aller voir ceux qui ne pensent pas comme vous.

Quant au Peuple, il n’a pour opinion commune qu’un ramassis moyen de préjugés et de connaissances ancrées et répétées entre soi dans les groupes divers qui composent le pays ; le Peuple n’est pas la vérité en marche et n’est dépositaire d’aucune sagesse des nations. Le fantasme du Peuple homogène qui aurait des idées homogènes dont rendrait compte une presse homogène a un nom : cela s’appelle le totalitarisme. Rêvé par les catholiques révocateurs de l’Edit de Nantes, par les fascistes adeptes de feue la gloire romaine, par les communistes œuvrant pour la « dictature » du prolétariat, par les nazis croyant imposer la supériorité de la « race » aryenne, par les islamistes pour qui seul l’islam est la solution à tout et au reste, par le « politiquement correct » du puritanisme petit-bourgeois qui a abouti, en réaction, au trumpisme national-identitaire.

La pensée unique est un danger car elle se paye de l’illusion et du mensonge. Or qui décolle du réel risque de retomber lamentablement et cruellement lorsque le réel s’impose à lui.

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Francis Fukuyama, La fin de l’histoire

Dès qu’il est paru en français, j’ai lu ce livre. Sa thèse est une synthèse : la démocratie est une forme de gouvernement à laquelle sont parvenus les pays les plus développés de la planète. Ceci est un constat au début des années 1990. La démocratie paraît alors indépassable parce qu’elle satisfait presque pleinement les citoyens et que tous les totalitarismes se sont successivement effondrés. Elle devrait donc s’étendre progressivement, par une pente naturelle, au monde entier. Est-ce pour cela « la fin de l’histoire » ? On le voudrait peut-être, l’auteur le croit, pourtant nul ne peut préjuger de l’avenir.

En effet, vingt plus tard, la démocratie recule au profit des régimes autoritaires tout comme la globalisation au profit de l’identitaire. La démocrature apparait préférables à beaucoup de citoyens qui en ont assez des palinodies parlementaires et du marais où s’enfonce toute décision ; le protectionnisme apparaît préférable à beaucoup de travailleurs qui en ont assez de perdre leur emploi par les délocalisations.

Mais l’intérêt de l’ouvrage de Fukuyama est moins dans sa conclusion que dans l’exposé des étapes qui conduisent à la démontrer. En cela, il est une remarquable synthèse historique, articulée en cinq propositions :

1/ La naissance de la physique moderne a permis la maîtrise de la nature. « Inventée à un moment de l’histoire par certains Européens », « la méthode scientifique devint le lieu commun universel de tout homme doué de raison » p.99. L’accumulation infinie de richesses permise par la technologie garantirait l’homogénéisation croissante des sociétés humaines. A condition qu’elle soit équitablement partagée, ce qui est un autre problème. A condition aussi que la vie matérielle soit la seule qui compte, ce qui n’est pas le cas.

2/ Mais aucune raison économiquement nécessaire n’existe pour que l’avancement de l’industrialisation produise la liberté politique. Si la technologie fournit un avantage militaire décisif, si la rivalité militaire conduit les Etats à accepter la civilisation technicienne et les structures sociales qui la sous-tendent (urbanisation, éducation, mobilité, rationalité), « une dictature moderniste peut être en principe beaucoup plus efficace qu’une démocratie » (p.149) pour créer du capitalisme conçu comme un système tendant vers l’efficacité économique. Exemple la Chine ; contre-exemple, la Russie. Les dirigeants de ces deux régimes sont patriotes et ont à gérer un pays immense, mais le premier tente de sauver le pouvoir d’un parti d’élite alors que le second ne tente de sauver le pouvoir que d’une mince caste oligarchique militaro-industrielle, alliance du fric et du KGB. Les sociétés libérales en économie de marché, formées d’une vaste classe moyenne qui a pour idéal l’égalité, sont minoritaires dans le monde – et peut-être pas le système idéal de la globalisation en réseau qui va trop vite pour le processus de représentation et de législation. La technocratie et les idées scientistes d’Auguste Comte seraient peut-être plus efficaces.

3/ La satisfaction des désirs économiques ne suffit pas à l’homme qui, comme Hegel l’a montré, veut être reconnu. L’être humain est fier, il a le respect de lui-même, l’amour-propre, le thymos décrit par Platon dans La République. Il est celui qui accorde de la valeur à toute chose, selon Nietzsche. Donc, « l’Etat universel et homogène qui apparaît à la fin de l’histoire peut être aussi vu comme reposant sur le pilier double de l’économie et de la reconnaissance (…) La première émane de la partie désirante de l’âme, libérée au début des temps modernes et consacrée bientôt à l’accumulation illimitée de richesse. Cette accumulation illimitée a été permise par une alliance formée entre le désir et la raison : le capitalisme est inextricablement lié à la physique moderne. Par contre, la lutte pour la reconnaissance a son origine dans la composante « thymotique » de l’âme. Elle a été poussée en avant par la réalité de l’esclavage qui contrastait avec la vision servile de la maîtrise, dans un monde où tous les hommes étaient libres et égaux au regard de Dieu » p.238. Le surgissement d’Internet, embryonnaire à la date de parution, constitue une culture de réseau qui, loin d’homogénéiser le monde, pousse au contraire chaque particularisme (communautaire, ethnique, religieux, identitaire et socialement tribal) à s’affirmer contre tous les autres, fonctionnant entre soi et se montrant de plus en plus sensible à « la violence » de ceux qui les contestent. La mondialisation engendre un renouveau des nationalismes et des micro-tribus par réaction au global – et toute mise en cause devient insupportable.

4/ « La démocratie libérale remplace le désir ‘irrationnel’ d’être reconnu comme plus grand que d’autres par le désir ‘rationnel’ d’être reconnu comme leur égal » p.21. C’est là où Fukuyama reprend la critique de Nietzsche. Le Dernier homme de la démocratie renonce à être un homme, c’est-à-dire à être mu par l’orgueilleuse croyance en sa propre valeur supérieure – qui lui permet de créer et de s’affirmer original – accomplissant ainsi pleinement l’humanité en sa personne. Il préfère, en échange de cette liberté due à son énergie et à sa volonté, une confortable préservation de soi, une médiocrité de vache à l’étable destinée à la traite quotidienne par le maître, sans opinion autre que celle du troupeau du moment que le foin de l’État-providence ne manque pas.

5/ Pour Fukuyama, dans la démocratie réalisée, l’originalité subsistera mais la principale vertu sera la tolérance. La santé et la viabilité du régime démocratique reposeront sur la qualité et sur le nombre des exutoires laissés aux citoyens pour leur plus ou moins grande « mégalothymia » : esprit d’entreprise, recherche scientifique, jeux politiques, sports de compétition, moyens d’expression et de création, snobismes, spectacles et rituels, vie associative et aventure. Mais sa démocratie réalisée ressemble fort au communisme réalisé : une utopie qui a peu de chance de se réaliser.

Tout ceci est bel et bon mais l’article originel aurait suffi : fallait-il le transformer en livre ? Car pronostiquer la fin de l’histoire, quelle présomption ! La suite des temps prouve déjà, depuis la parution, que « la démocratie » n’est pas forcément désirable hors de la culture occidentale et que ce soi-disant « universel » reste au fond assez particulièrement occidental…

Quant à la technique de l’information et de la communication, qui explose depuis l’écriture du livre, elle s’allie de plus en plus avec le capitalisme et avec les militaires, mais elle ne crée pas les emplois nécessaires à la pérennité de la classe moyenne ; au contraire, de rares métiers très qualifiés sont surpayés tandis que la grande masse des métiers deviennent sous-qualifiés et précaires, augmentant la tendance naturelle aux inégalités sociales – donc les tensions politiques et une aversion de plus en plus forte pour « la démocratie ».

Lire cette étude reste cependant très stimulant pour garder une vision mondiale et historique des processus qui mènent nos sociétés.

Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, 1992, Flammarion Champs essais 2009, 450 pages, €10.20

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Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight

Un écrivain crée le personnage d’un écrivain pour écrire la biographie d’un écrivain.

Premier roman d’un russe écrit en anglais, en France, il fait phosphorer les spécialistes par ses mises en abyme. Car Sebastian Knight est un peu l’auteur, né la même année 1899, ayant connu le même amour à la datcha quand il avait 16 ans, éprouvé la même passion pour une Russe en 1937. Et le narrateur, dont on croit possible qu’il s’appelle Victor, le demi-frère de Sebastian né du même père, est un peu Vladimir lui aussi (qui a failli se prénommer Victor) ; Nabokov reproduit les relations compliquées qu’il a eues avec Sergueï, son frère cadet de dix mois plus jeune, musicien et homosexuel.

Et puis il est russe, comme lui : « Je suis né dans un pays où l’idée de liberté, la notion du droit, la pratique de la bonté humaine étaient choses froidement méprisées et brutalement proscrites. (…) Tout homme, dans ce pays, était un esclave s’il n’était un tyran ; et comme on y déniait à l’homme une âme et tout ce qui s’y rapporte, on en était venu à considérer qu’il suffisait d’infliger une douleur physique pour gouverner et diriger la nature humaine » p.406 Pléiade. Tant qu’il existera des Mélenchon et des Poutine, cette phrase restera d’actualité.

Sebastian est mort, d’une crise cardiaque, maladie héréditaire qui lui vient de sa mère. Plus âgé de dix ans que le narrateur, celui-ci l’a toujours admiré comme un grand frère mais n’a jamais osé lui déclarer, restant timidement à l’écart. Il aurait voulu se comporter en proche, mais il le fit trop tard, Sebastian était déjà mort – on dit toujours trop tard qu’on l’aime à quelqu’un. Non seulement nul ne fait jamais ce qu’il veut, faute de savoir justement son vrai vouloir, mais nul ne peut non plus connaître vraiment un autre, fut-il son frère. Chacun est seul et le reste. « La note dominante de la vie de Sebastian a été la solitude, et plus le destin essayait avec gentillesse de faire qu’il se sentit dans son élément, contrefaisant admirablement les choses qu’il pensait vouloir, plus nettement Sebastian se rendait compte qu’il n’était pas fait pour cadrer dans le tableau – dans aucun tableau » p.420. Sebastian, comme le saint, sera toujours percé de flèches pour sa différence. La connaissance intime comme la biographie vraie sont impossibles.

Dès lors, ce qui commence comme un récit recomposé de vie se transforme en un récit présent d’enquête sur une vie. Comme en physique, éclairer une particule la change, faire la lumière sur la vie d’un auteur n’éclaire qu’une facette du personnage – ce pourquoi toutes les biographies ont quelque chose de vrai, celle du pompeux et insipide Mr Goodman comme celle du narrateur. Nulle n’est vraie, chacune est vraisemblable.

Même « le sexe » n’explique pas tout, n’en déplaise à Freud et aux freudiens, que Vladimir Nabokov n’a jamais porté dans son cœur. « Laisser l’idée de ‘sexualité’, en admettant que la chose existe, tout envahir et s’en servir pour ‘expliquer’ tout le reste, est une grave erreur de raisonnement » p.469. L’auteur en sait quelque chose, qui est tombé amoureux d’Irina alors qu’il avait épousé Vera. Mais cette vague qui s’est brisée ne peut expliquer la mer tout entière, fait-il écrire Sebastian, cité par son demi-frère narrateur. « Les femmes de mœurs légères ont l’esprit lourd », se plaît-il à ajouter p.505. Ce qui est une vérité, je l’ai souvent constaté.

Même l’empathie la plus grande est au risque de passer à côté. Sebastian croit voir l’ombre de sa mère dans l’hôtel de Roquebrune où elle était descendue jadis – mais il s’est trompé de Roquebrune. Le narrateur, à la dernière heure, croit communiquer avec l’âme de Sebastian endormi qui respire dans la chambre d’hôpital à Saint-Damier – mais c’est un autre malade que le gardien peu lettré et endormi a indiqué.

Seule la recréation est légitime. D’où plusieurs textes et plusieurs personnages dans ce roman, beaucoup de masques, comme ce loup sur le visage que met un moment Sebastian pour lire son œuvre. Le vrai n’est qu’approché, il n’est que multiplication d’images plausibles et de faits vérifiés.

Mais pourquoi écrire sur la vie d’un autre ? Pour se couler en lui ou pour exister plus intensément soi ? Le désir est un manque-à-être disait Lacan.

Au total, pour un lecteur sans intention d’exégèse littéraire, le roman est séduisant. Il reprend des éléments « vrais » dans la vie de Nabokov et imagine des personnages différents qu’il est difficile de mettre en images. Sébastien est cet officier fléché pour sa foi différente – et soigné par les femmes ; Knight est le cavalier du jeu d’échecs qui se déplace en L en changeant de couleur de case mais reste une pièce mineure proche du fou. Comme tout est pensé chez Nabokov, le lecteur devra prendre cela en considération afin d’en tirer plaisir.

Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight, écrit en 1939, publié en 1941 et revu en 1969, Gallimard Folio 1979, 320 pages, €8.30

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50 https://ww

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Raphaël Passerin, Prince de Galles

Premier roman d’un auteur de 40 ans épris de culture britannique et de protestantisme, fan des Beatles et d’études bibliques. Ce fut un jour à Lourdes, repaire de catholiques superstitieux, qu’il entreprit de prêter sa plume aux vagissements de son premier bébé littéraire.

L’histoire est burlesque et compliquée comme l’époque semble aimer ; l’auteur mêle à plaisir la faute et le désir, l’abandon et l’adoption, le sexe avec les filles et avec les garçons, le milieu littéraire et la communauté juive, le pasteur protestant et les Gallois ; il nous mène de Paris à Londres puis aux Malouines avant cette colonie kymrique improbable d’Argentine… Est-il humain, est-il machine ? Il ressent le besoin constant de rebooter son programme, changeant de nom, de langue, de préférences sexuelles ; traducteur orphelin, il oublie totalement l’anglais lorsqu’il tombe dans les escaliers, il oublie aussi qu’il est jusqu’ici hétéro mais – ce qui est le plus loufoque – retrouve ses paramètres d’usine lorsqu’un autre choc, émotionnel, le renvoie aux premières années de sa vie.

Est-ce une histoire de quête identitaire ? Une ode à la famille – qui manque cruellement lorsqu’elle fait défaut ? Une conception post-moderne de la « liberté » – qui fait changer de masque comme de sexe au gré du vent ? Traduire, c’est trahir, disent volontiers les Italiens ; pour l’auteur, il en va de même pour écrire. Il laisse dire qu’il a volontairement oublié la langue néerlandaise, pourtant longuement apprise, à la suite d’un violent dépit amoureux. Il transpose sa vie dans l’imaginaire, ce qui est toujours délicat car que sera le roman suivant sans imagination au-delà de soi-même ?

Au total, un premier roman est toujours sympathique et les chapitres sont enlevés, plutôt bien écrits même si l’argot de rigueur et un brin de jargon branché viennent parfois interférer. L’histoire est grotesque à la Münchausen et l’on n’y croit pas une seconde, mais le lecteur se laisse faire car, si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé.

Raphaël Passerin, Prince de Galles, 2018, éditions Valeurs d’avenir, 254 pages, €17

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Béatrix LeWita, Ni vue ni connue

Qu’est-ce donc que la bourgeoisie ? C’est une façon d’être que Béatrix de Vita analyse. On ne nait pas bourgeois, on le devient. Si les aristocrates valorisaient hier le « sang », les bourgeois valorisent aujourd’hui l’éducation, la civilisation des mœurs. Être bourgeois, c’est savoir se tenir en société. On « en » est lorsque l’on a été élevé en bourgeois, voilà tout. Ni noble, ni peuple, le bourgeois se veut l’homme moyen, mentalement raisonnable, homo œconomicus mu par la rationalité, en droit « bon père de famille », en politique modéré – en bref l’homme de toujours, conforme à ce que la société attend de lui. Donc universel et, par-là « naturel ». Tout ce que fait le bourgeois est de faire comme tout le monde, et tout ce qu’il fait est naturellement bien.

Le bourgeois ne valorise pas l’individu ni ses propres mérites mais son réseau de relations familiales et sociales. D’où le mensonge républicain depuis 1789 : les grands principes d’égalité dans la liberté – mais la triviale réalité des appartenances, clientèles et protections. Tout en ne se haussant pas, s’abritant derrière ses appartenances, le bourgeois se veut invisible ; il se fond dans sa nature assimilée à « la » nature.

A l’origine, le bourgeois vient du bourg, il habite les villes ; il ne détient pas le pouvoir politique (qui appartient au sang et à la terre), ni le pouvoir de produire (qui est celui du paysan). Le bourgeois reste intermédiaire : marchand, artisan aisé, magistrat, professeur, médecin, sergent. Il exerce peu les métiers manuels et préfère nettement les professions intellectuelles car il a les moyens de son éducation. Sa culture est issue du matériel et a pour objectif l’aisance. Tout le reste lui est divertissement en société. Sa philosophie est celle du « rien de trop » et « de tout un peu », confortable, simple et de qualité. Sa politique aime l’ordre, la prospérité mais ni la grandeur ni la magnificence. Sa mentalité est l’autarcie et la neutralité : chacun chez soi et le minimum en commun. Sa morale va bien au christianisme dans sa vertu de modestie, d’austérité, d’effort ; ou plutôt la religion a été façonnée par le bourgeois, cet homme moyen aussi médiocre que majoritaire.

D’où l’importance de cette éducation « totale » donnée dans les collèges religieux, savoir et comportement mêlés, pour façonner cet habitus inimitable qui est manière commune d’être, de paraître et de sentir. C’est ainsi que l’on se fait connaître, ou plutôt reconnaître quelles que soient ses compétences : il s’agit de ne se distinguer qu’en paraissant discrètement distingué aux yeux de ses pairs. Un vernis « chrétien social », une sensibilité affichée aux malheurs des « pauvres » ou des immigrés permet, par quelques actes bénévoles, de ne pas penser « l’inégalité sociale » en termes de conflit mais de chance. Ceux qui n’ont pas de chance, il faut les aider ; cela pour éviter de remettre en cause la caste sociale de bourgeoisie. L’inégalité fait partie du réel, comme la diversité des talents en chacun.

La fonction crée le privilège, donc les relations, le pouvoir et la richesse. Cette position se veut « naturelle », donc tout imprégnée de qualités morales. Le code de conduite est de ne pas faire d’épate, de se conduire avec mesure, de parler posément sans aucune passion et de vivre correctement les rites de socialisation que sont les manières de table, le comportement de salon, les termes de la correspondance, les règles du savoir-vivre.

Pour réaliser un bourgeois, il faut trois générations. Il faut aussi suffisamment de parenté et d’alliances pour constituer une microsociété et faire entrer tout le monde dans le jeu de son petit monde. La généalogie fait naître une seconde fois dans l’ordre des institutions. L’exemple des aïeuls « oblige » comme une noblesse. Mais il faut reconquérir cette noblesse à chaque génération, elle ne va pas de soi comme l’hérédité du sang. La mobilité, l’adaptation, la souplesse, sont en effet les vertus propres du bourgeois ce qui fait que, malgré toutes les contestations sociales, elle reste une élite ouverte.

A la lecture d’une telle étude, une question se pose inévitablement : en suis-je ? Chacun y apportera sa réponse mais, pour ma génération qui est aussi celle trop nombreuse du baby-boom où les places sont chères, l’ascension sociale stagne.

Béatrix LeWita, Ni vue ni connue – approche ethnographique de la culture bourgeoise, 1988, Maison des sciences de l’homme 1995, 200 pages, €17.00 e-book Kindle €9.99

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Thomas Cleary, La voie du samouraï

La thèse de l’auteur est la suivante : « Les premiers shoguns utilisèrent le zen comme une véritable stratégie destinée à encourager une véritable révolution culturelle, seule à même de rehausser le prestige et d’accroître la légitimité des guerriers en tant que chefs séculiers. Ainsi fut-il, en quelque manière, associé à la caste militaire, jusqu’à devenir la religion officielle des samouraïs » p.21. Cette déviance autoritaire prit plusieurs siècles. Il est nécessaire de dégager le zen authentique de ses formes militaires.

Voilà un superbe programme, que l’auteur met en œuvre en analysant de façon critique quatre auteurs japonais : Miyamoto Musashi (Traité des cinq roues), Yagyu Munenori (Livre des traditions familiales sur l’art de la guerre), Susuki Shosan, et Takuan (Mystères de la sagesse immobile).

De tout cela, il ressort que :

1/ La voie ne doit pas s’accomplir seulement dans le combat mais dans chaque instant de la vie. Si la férocité animale du samouraï cherche à détruire ses adversaires, le zen vise à une férocité spirituelle destinée à trancher le nœud de l’illusion partout où il se forme. La première étape de la voie est une attention scrupuleuse favorisée par des exercices de concentration : par exemple, en combat, diriger son esprit entièrement sur son adversaire pour chercher la faille. Il s’agit de contrôler son esprit pour l’empêcher de divaguer hors du réel qui requiert toute l’attention.

La seconde étape est le but ultime du zen : le non-attachement aux événements du monde, qui sont impermanents, éphémères. Tout passe, pourquoi s’accrocher à des acquis de toutes façons condamnés à muter ? C’est ainsi que progresse d’ailleurs la recherche scientifique, en remettant en cause à tout moment non seulement les dogmes, mais ce que l’on croit scientifiquement vrai à un moment donné : il n’y a pas de « bible » écrite une fois pour toute mais un livre qui se corrige et s’améliore sans cesse. L’état de « sans pensées » n’est pas un vide « d’absence de pensées », mais un éveil, un espace de liberté fluide et non une indifférence. Exemple : « Bien que vous perceviez le mouvement du sabre, ne fixez pas votre esprit sur lui. Veillez à faire le vide en vous et parez le coup dès la perception, sans réfléchir ni conjecturer » p.87. Ce n’est pas la rapidité des muscles mais l’immédiateté des réflexes entraînés, l’attention prête à tout, qui rend l’action possible.

2/ L’« art de l’avantage » est une expression plus juste qu’« art martial »  selon l’auteur, car elle renvoie à la stratégie. Tout être est aux prises avec un monde changeant où l’adresse et la fluidité se révèlent des outils essentiels à la survie. La « maladie » est le blocage de l’attention qui provoque l’inhibition de la réaction libre et spontanée du « premier mouvement » qui, souvent, est le bon. La normalité implique une vision large, non bloquée ou focalisée, stratégique : un état de maîtrise inconsciente et naturelle où l’esprit ne se fixe pas mais reste vacant, disponible à tout ce qui survient ici mais aussi ailleurs pour les répercussions en chaîne, maintenant mais aussi hier et demain pour les causes et les conséquences. Quels que soient les actes, s’ils sont accompagnés d’une pensée et exécutés avec une concentration « violente », ils perdent toute coordination. L’efficacité vient de la liberté, c’est-à-dire de la maîtrise. « Oublier le moi » ne signifie pas qu’il n’y ait plus aucun « moi » conscient, mais que la conscience de l’individu ne reste pas enclose dans son petit moi. Ni impulsif, ni insouciant, mais un moi contrôlé, conscient des interactions, ouvert aux autres et à ce qui survient.

La voie se fonde sur la raison, elle est l’application d’une honnêteté authentique axée sur l’exactitude du raisonnement et la justesse de l’action ; il s’agit d’agir à propos. Mais, pour bien raisonner, il faut comprendre la logique sous-jacente, donc entrer en sympathie avec le mouvement des choses et des êtres ; il faut les « laisser être » ce qu’elles sont avant de les préjuger, les observer avec détachement, lucidité et compassion. L’irréalité ultime des choses ne signifie pas qu’elles soient insignifiantes ou négligeables, mais qu’elles se révèlent malléables et exploitables. La prise de conscience du vide ne renvoie pas à un retrait du monde mais à une capacité de transformation, une possibilité d’action sur le monde. L’objectif du zen n’est pas l’accomplissement du vide en soi-même, mais la méthode par laquelle sont éliminées les visées subjectives et autres complexes psychologiques indésirables qui fixent à tort l’esprit sur les apparences, l’attachent aux choses, l’enchaînent aux angoisses névrotiques et le laissent impuissant, velléitaire, superficiel.

3/ Le zen est une voie sur laquelle chacun avance pas à pas. On peut le comparer au métier de charpentier qui entre peu à peu par expérience et entraînement. La maîtrise de soi est progressive, due à l’apprentissage et au travail. Le métier n’est pas entré tant que l’adepte reste attaché à sa pratique. Assimilée, la pratique doit devenir inconsciente ; elle s’accomplit alors avec liberté et efficacité. Dans tous les arts traditionnels japonais la coutume voulait que le novice observât aveuglément les formes et les rites de la tradition. Cette règle visait à introduire chez le disciple une perception intuitive de son art, échappant aussi bien à la rationalisation forcenée qu’à la projection de toute idée subjective sur l’action elle-même. L’objectif de cette discipline stricte n’était pas de transformer le novice en automate obéissant, mais de lui fournir une base solide permettant le jaillissement d’une perception propre non ordinaire – en faisant précisément disparaître l’attention consciente portée instinctivement sur les formes de l’enseignement.

La pratique bouddhiste consiste à se servir de son esprit avec toute l’énergie possible. En ôtant le voile des préoccupations mentales, de l’attachement aux formes ou à la pratique, l’esprit gagne en disponibilité, donc en vigueur. Il devient alors plus efficace, plus aigu en analyse. Ni impatience, ni excès dans la pratique, l’authenticité et la persévérance sont les seuls critères qui vaillent. Si l’on cherche à atteindre ses limites ou à se distinguer par quelque mortification, on s’épuise en vain et l’on affaiblit son potentiel. L’entraînement doit être progressif et tempéré au niveau atteint. Le zen attire l’attention sur l’irrationalité d’une vie dominée par les instincts revendiqués et les émotions mises en avant (tout ce que mai 68 a promu). Leur contrôle et leur maîtrise demande du temps et de la discipline à la jeunesse gonflée d’hormones. Elle demande surtout une force intérieure que tout le monde n’a pas au même degré, une volonté vivace de s’accomplir pleinement. Sinon, la discipline reste une contrainte extérieure qui devient un attachement, une obéissance qui devient une croyance aveugle, un accessoire de l’ego qui conduit à une religiosité sentimentale, superstitieuse et inefficace. Au contraire de l’humeur sombre qui prend tout au sérieux et bat sa coulpe, prison des sens, une humeur enjouée est une voie vers l’éveil.

Cet ouvrage, à mes yeux capital et bienvenu pour notre époque, clarifie ce qu’est le zen ; il le dégage du militarisme nippon comme de de la gouroutisation béate venue de Californie. Il offre une conscience plus claire de la voie à suivre pour devenir ce que l’on est.

Thomas Cleary, La voie du samouraï – Pratique de la stratégie au Japon, 1991, Points Seuil 2016, 192 pages, €7.60

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Margaret Thatcher, 10 Downing Street

Relire les mémoires de Margaret Thatcher 25 ans après permet de voir le chemin parcouru : ses idées – à l’époque révolutionnaires – sont devenues évidence. Le gauchisme culturel qui rêve d’un monde sans frontières où les hommes sont tous frères a montré son inanité, d’autant que la crispation sur l’Etat et les avantages sociaux acquis s’est montré en contradiction absolue avec ce rêve d’universel… Le « tiers » monde a émergé, donc piqué des emplois, donc délocalisé les usines et fait chuter les prix (et l’inflation). L’Etat-providence a donc pris du plomb dans l’aile. A cela un remède : l’Europe, pour être plus gros, plus fort et faire jeu égal avec le bloc américain et le bloc chinois. Mais pour faire l’union, il faut dialoguer avec les autres, notamment les Allemands. Et ceux-ci sont plus libéraux que les politiciens français, trop jacobins autoritaires. Même si le Royaume-uni a commis l’erreur (à mon avis) de sortir de l’UE, il faut donc relire Margaret Thatcher pour comprendre combien il importe de se prendre en main sans attendre toujours tout des autres et de « l’Etat ».

Margaret la Dame de fer bien nommée est énergique, churchillienne, pétrie de volonté et de bon sens, elle incarne haut et fort les vertus prêtées à l’Anglais moyen. Elle a notamment cette définition très pragmatique de l’ennemi contre lequel elle se bat, le socialisme : « Nous devons cesser de nous mêler de dire aux gens quelles devraient être leurs ambitions et comment les réaliser exactement. C’était leur affaire » p.23. De cela, tout découle : le moins d’Etat possible.

Elle dit non aux groupes de pression qui défendent leurs privilèges s en se cachant derrière l’intérêt « général » : syndicats, organismes internationaux, « fédéralisme » européen. En économie, il faut créer un cadre puis laisser faire et laisser passer : le marché peut tout. Ces mémoires entonnent (p.604) un hymne à la liberté du commerce qui élève le niveau de vie et est force de paix et de libertés, de décentralisation politique. Pour le social, le mot d’ordre est : responsabiliser. Il est nécessaire de combattre partout la bureaucratie, l’anonymat, la technocratie qui croit savoir pour mieux mépriser. « Si les individus étaient assistés et les communautés désorientées par un Etat qui prenait les décisions en lieu et place des gens, des familles, des groupes, alors les problèmes de société ne pouvaient que croître. (…) Si l’irresponsabilité n’est pas sanctionnée, alors l’irresponsabilité deviendra la norme pour un grand nombre de gens » p.512. En ce qui concerne la politique internationale, il faut affirmer ses convictions, brocarder le mensonge, défendre ses intérêts, résister au chantage, prendre les décisions nécessaires avec clarté et constance.

Margaret Thatcher exige d’être soi en tout, à l’inverse du « consensus » tellement à la mode dont elle offre une magnifique image : « Pour moi, le consensus semble être : le fait d’abandonner toute conviction, tout principe, toute valeur et toute ligne de conduite pour une chose en laquelle personne ne croit, mais à laquelle personne n’a rien à redire, le fait d’éviter les vrais problèmes à résoudre, simplement parce qu’on est incapable de s’accorder » p.157. Les casseurs ? Affirmer les règles de la communauté, exercer l’autorité de l’Etat, condamner les images de « fête » et de « protestation justifiée ». Le tiers-monde ? Encourager non un « partage des richesses » mais l’auto-développement. Les Falkland ? Le Koweït ? User de la force pour aider la diplomatie et non négocier à tout prix pour éviter tout conflit, comme ont tendance à le faire les diplomates de profession : « Une répugnance à subordonner la tactique diplomatique à l’intérêt national » p.271.

L’ennemi, tapi au cœur de chacun, reste « le socialisme », cette utopie de la paresse et de l’abandon. Margaret Thatcher s’est faite contre lui et ce qu’il représente. « Le socialisme représente une tentation durable » p.246. Il est le contraire de l’effort, de la concurrence et de la liberté de choix ; il a l’arrogance intellectuelle de qui croit détenir la Vérité et le droit de l’imposer à tous, au nom d’une Raison abstraite ; cela pour accroître la dépendance des gens à l’égard de la municipalité et de l’Etat, de ses représentants, de ses fonctionnaires, dont le pouvoir se justifie ainsi. La caricature en est « le socialisme français » (version Mitterrand), « animal redoutable » : « Il peut être hautement éduqué, complètement sûr de lui, dirigiste par conviction car appartenant à une culture dirigiste par tradition. Tel était M. Delors » p.457. Margaret Thatcher fait de cette lutte contre « le socialisme », une véritable idéologie : « Pour moi (…) les événements de 1789 représentent une perpétuelle illusion de la politique. La Révolution était une tentative utopique de renverser l’ordre traditionnel – qui avait certainement beaucoup d’imperfections – au nom d’idées abstraites, formulées par des intellectuels vaniteux. (…) La tradition anglaise de la liberté a, quant à elle, grandi à travers les siècles : ses traits les plus marqués sont la continuité, le respect de la loi et le sens de l’équilibre » p.618. Et cela est vrai – l’abstraction est le principal du mal français avec l’arrogance qui va avec.

A relire, vous dis-je !

Margaret Thatcher, 10 Downing Street – Mémoires tome 1, 1993, Albin Michel, 778 pages, occasion €2.86

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Philippe Gallot, L’identité des marchés financiers

Ce livre très récent fait le point sur la bourse et sa place dans l’épargne des particuliers – donc des professionnels qui gèrent pour eux. Il se lit bien, présenté assez logiquement mais, malgré ses qualités, présente un défaut majeur et trois mineurs. On aimerait qu’il soit encore meilleur, ce pourquoi les quelques faiblesses sautent aux yeux.

Le défaut majeur est d’être publié au mauvais moment, dans une période où rares sont les particuliers à s’intéresser encore vraiment à la bourse, perçue comme un « casino » où les requins sans scrupules s’en mettent plein des poches sur le dos des entreprises comme des épargnants, tandis que « les autorités » ne voient rien, ne font rien et se contentent (des mois ou des années après) d’un appel à la morale.

Les défauts mineurs sont d’une part son titre mal choisi, dans la mode « identitaire » qui n’a pas grand sens pour une entité telle que « le » marché, mais aussi de ne jamais prendre clairement position avec un ton porté à la synthèse, enfin de ne pas dégager véritablement les « conseils » donnés aux particuliers.

Le trading à haute fréquence, plus ou moins défendu par l’auteur, améliorerait selon certains la liquidité du marché mais la submergerait de faux mouvements pour d’autres. A mon avis, cette façon de contourner la concurrence de marché par une série de micro-monopoles techniques (algorithmes automatiques, serveur local gagnant de la microseconde à se trouver plus proche du serveur central, afflux d’ordres pour faire monter les cours et affoler les indicateurs puis aussitôt les « annuler »), devrait purement et simplement être interdite. L’ampleur des volumes et les feintes de traders sont une mise en danger systémique de tout « le marché » financier.

Malgré cela, ce livre est rare en français, émis par un praticien de la finance sur une trentaine d’années, surtout comme vendeur actions puis analyste. Il se situe dans la suite des ouvrages de Paul Gagey, Didier Saint-Georges, Alain Sueur et Edouard Tétreau, pour citer les plus significatifs. L’auteur a le mérite de faire état des études américaines sur le sujet, bien plus nombreuses qu’en Europe, car il existe un vrai engouement pour « le marché » aux Etats-Unis, bourse toujours leader de la planète.

L’investisseur avisé, qu’il soit particulier ou même professionnel, lira donc Philippe Gallot avec profit. Le livre est en trois parties, la première sur les rumeurs et les informations, la seconde sur l’efficience attribuée au marché boursier, les exceptions et les conseils (la meilleure, à mon avis) et la dernière sur les acteurs, les malversations et la non-transparence.

Bien-sûr, il y a abus d’adverbes et des phrases parfois alambiquées, une erreur sur les Exchange Traded Funds (ETF) qui ne sont pas « Electroniques » (p.171) et Gustave Le Bon qui s’écrit en deux mots. Il y a aussi le dédain pour l’analyse technique ou graphique, sans expliquer vraiment pourquoi (sinon que l’auteur a été longtemps analyste, donc opposé à toute vue directe des mouvements). S’il évoque la finance comportementale avec profit, il manque d’exemples pris dans la pratique de gestion boursière et ne donne de conseils que généraux pour éviter ces erreurs humaines. Sur le trading et ses risques, il ne cite pas Jérôme Kerviel, pourtant LE cas français, ce qui est curieux pour un ouvrage destiné à un lecteur français.

Il est cependant très vivant lorsqu’il fait état de sa propre expérience, ce qu’il aurait dû mieux développer et imager. Ce livre apparaît plus comme un essai que comme un manuel pratique mais expose de façon utile la manière de fonctionner des « marchés », c’est-à-dire des acteurs qui le composent, chacun dans sa propre fonction. Le lecteur aura une compréhension large de ce qui se passe et pourra donc, avec ce recul, gérer au mieux sur le long terme, ses avoirs en actions, obligations ou monétaire.

Je ne crois pas, à la différence de l’auteur, au « moyen » terme, car les techniques automatiques de passations d’ordres en masse biaisent le moment : entre le trading au jour le jour (pour jouer les écarts) et la gestion à long terme (type assureur ou Warren Buffet), il n’y a plus rien. Comment un particulier ou un professionnel classique pourraient-ils « se battre » avec les algorithmes automatiques et faire triompher le bon sens là où n’existe que la curée du plus rapide et du plus fort ?

source : Boursorama.com

Philippe Gallot aime à citer les adages boursiers issus de la longue tradition anglaise d’abord, puis américaine ensuite. Il est cependant un adage qu’il ne cite pas : « Sell in May and go away – but buy back on Derby Day”, vendez en mai et quittez la bourse, mais rachetez dès le jour du Derby passé (premier dimanche de juin). L’observation – graphique, n’en déplaise à l’auteur – de cette année 2018 montre qu’effectivement, il était judicieux de de délester autour du 15 mai pour racheter dès le 1er juin, comme quoi les adages ont un fond de sagesse. L’explication en est probablement la publication des résultats à venir après la clôture du 30 juin, anticipés par le marché. Or, toute anticipation étant un risque, la prudence prévaut. Le premier trimestre est traditionnellement meilleur que les autres, avec les ventes de Noël et les perspectives de l’année entière ; le second trimestre suscite des doutes, donc du retrait de la part des investisseurs – même automatiques, car les modèles amplifient tous les mouvements moutonniers.

Au total un livre utile aux boursicoteurs (pour qu’ils prennent conscience de l’inanité de se battre contre les machines) et au épargnants long terme (qui verront pourquoi le bon sens et les grandes tendances emportent tout sur la durée).

Philippe Gallot, L’identité des marchés financiers – Conseils aux épargnants avisés, mars 2017, L’Harmattan, 276 pages, €29 e-book Kindle, €22.99

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Charles de Gaulle, Mémoires de guerre

L’homme qui incarne à la France se raconte. Étrange destin que celui de ce militaire politique, de ce général stratège, de ce chef de la France légitimé par lui-même.

C’était un homme d’un autre temps, un chevalier médiéval, un peu Lancelot, un peu Jeanne d’Arc. Il paraît venu du fond de l’histoire, enrobé de légende, pour sauver la princesse emprisonnée. « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire autant que la raison » p.9. La France est une princesse des contes, une « madone » p.9, une « mère » p.269. Il faut l’aimer, lui rendre hommage, agir pour elle. Elle est un mythe actif qui fait agir la volonté. La forme n’est pas l’acte selon Aristote ; il y faut l’intervention d’une cause extérieure : la volonté. Pour De Gaulle, « la France ne peut être la France sans la grandeur » p.9. Pour ce pays, cela signifie simplement la volonté d’exister : car qu’est-ce que la France sinon une mosaïque de peuples, de traditions diverses, toujours prêts à se diviser ? Les provinces, les partis, les notables sont des ferments de division. En 1940, la France fut « trahie par ses élites dirigeantes et par ses privilégiés » p.224. Intellectuels fascinés par la dictature (stalinienne ou nazie), militaires sclérosés, politicards démagogues, jeunesse contre la guerre, commerçants et industriels prêts à toujours s’entendre pour négocier… Pour les partis, ses grands ennemis-symboles du gaullisme, la politique n’est pas « l’action au service d’une idée forte et simple », mais « une chorégraphie d’attitudes et de combinaisons, mené par un ballet de figurants professionnels, d’où ne devait sortir jamais qu’articles, discours, exhibitions de tribun et répartitions de places » p.228. Conséquence : au moment de la percée allemande, c’est un effondrement politique total. L’Assemblée nationale remet à Pétain tous les pouvoirs, presque sans en avoir débattu. « Le parlement ne siégeait pas, le gouvernement se montrait hors d’état de prendre en corps une solution tranchée, le président de la République s’abstenait d’élever la voix, même au sein du Conseil des ministres, pour exprimer l’intérêt suprême du pays » p.74. En bref, l’État était anéanti.

De Gaulle a opéré « le transfert de la souveraineté hors du désastre et de l’attentisme » p.77. « L’appel venu du fond de l’histoire, ensuite instinct du pays, m’ont amené à prendre en compte le trésor en déshérence, a assurer la souveraineté française. C’est moi qui détiens la légitimité » p.593. Pétain n’est rien, mal élu, sous la contrainte ennemie, et il a accepté l’asservissement de la France. De Gaulle est un recours, il symbolise le pays, la France qui veut durer. « La république n’a jamais cessé d’être. La France libre, la France combattante, le Comité français de la libération nationale, l’ont tour à tour incorporée. Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu » p.580. Pour Aristote, l’essence du politique est l’intérêt de la cité. Or la cité est de l’ordre de la nature : sans elle, les hommes ne pourraient réaliser leur être de la façon la plus haute. La politique n’est donc pas un « contrat », elle ne se réduit pas à une « économie du pouvoir » où celui-ci aurait à être réparti, où chaque citoyen en posséderait une part comme un « bien » propre. La souveraineté n’existe qu’en actes. Elle doit assurer pour le mieux l’intérêt général. De Gaulle est dans le droit fil de cette conception du politique. « C’est en épousant, sans ménager rien, la cause du salut national que je pourrais trouver de l’autorité. C’est en agissant comme un champion inflexible de la nation et de l’État qu’il me serait possible de grouper, parmi les Français, les consentements, voir les enthousiasmes, et d’obtenir des étrangers respect et considération » p.78. À partir de ce moment, la responsabilité de ceux qui se prétendent en charge de la France, côté Pétain ou côté résistance, « se mesure ici-bas non à leurs intentions mais à leurs actes, car le salut du pays est directement en cause » p.151 ; la politique, c’est « une âme, une volonté, une action nationale » p.545. Elle « ne vaut que par ses moyens » p.299. « Il n’y a de réussite qu’à partir de la vérité » p.186, c’est-à-dire qu’à partir d’une vision réaliste des moyens dont on dispose. Il y a une « logique des événements », « car ceux-ci, dans les grands moments, ne supportent aux postes de commande que des hommes susceptibles de diriger leur propre cours » p.339. Étonnante prescience de la philosophie chinoise essentielle, où la « propension des choses » ne peut être contrée, et où le sage s’immerge dans son courant pour utiliser, au bon moment, son énergie, pour chevaucher la dialectique.

C’est pourquoi De Gaulle avait bien vu que la démocratie n’était pas une fin en soi, mais un moyen institutionnel commode de réaliser l’essence du politique, l’intérêt de la cité. Durant la guerre, il l’a mise entre parenthèses, car elle ne fonctionnait plus. Il a incarné tout seul la légitimité, avant de créer le Comité, puis l’Assemblée consultative ; les circonstances l’exigeaient. Une assemblée est préférable car, lorsqu’elle délibère, elle prend des décisions plus sages qu’un individu seul, même le plus sage, car la délibération est un jugement. En politique, ce qui importe n’est pas qui est apte à prendre une décision, mais qui est apte à juger de ce qui se fait politiquement. C’est pourquoi le politique est l’ensemble des citoyens. De Gaulle s’est présenté devant eux, par la radio, et sa légitimité l’a emporté sur celle des partis qui acceptaient la défaite.

Ce réalisme gaullien de la politique, nourri au cynisme d’Aristote, lui a donné un regard aigu sur le monde. Les Nations-Unies ? C’est utile mais il ne faut pas exagérer leur importance. « Les membres en seraient les Etats, c’est-à-dire ce qu’il y a au monde de moins impartial de plus intéressé » p.796. On l’a bien vu lors de la dernière guerre du Golfe… Les idéologies ? « Dans le mouvement incessant du monde, toutes les doctrines, toutes les écoles, toutes les révoltes, n’ont qu’un temps. Le communisme passera. Mais la France ne passera pas » p.240. Un demi-siècle plus tard, ce jugement s’est avéré. « La Russie soviétique observe, calcule et se méfie. Assurément, tout porte le Kremlin à désirer qu’il renaisse une France capable de l’aider à contenir le monde germanique et de rester indépendante à l’égard des États-Unis » p.460. Ces derniers ne sont pas meilleurs : « L’idéalisme y habille la volonté de puissance » p.510. Les Etats jouent l’égoïsme sacré. « Les propos du président américain achèvent de me prouver que, dans les affaires entre Etats, la logique et le sentiment ne pèsent pas lourd en comparaison des réalités de la puissance ; ce qui importe c’est ce que l’on prend et ce que l’on sait tenir » p.512. Et encore : « Les États-Unis, admirant leurs propres ressources, sentant que leur dynamisme ne trouvait plus au-dedans d’eux-mêmes une assez large carrière, voulant aider ceux qui, dans l’univers, sont misérables ou asservis, cédaient à leur tour aux penchants de l’intervention où s’enrobait l’instinct dominateur. C’est cette tendance que, par excellence, épousait le président Roosevelt » p.352.

Pour faire de la bonne politique, pour mieux la comprendre, il faut décidément en revenir à Aristote.

Charles de Gaulle, Mémoires (Mémoires de guerre, Mémoires d’espoir), Plon 2016, 1584 pages, €28 e-book Kindle €15.99

Charles de Gaulle, Mémoires, Gallimard Pléiade 2000, 1565 pages, €69

Les Mémoires de guerre (seulement) existent aussi en trois volumes en Pocket, 1, 2, 3, mais chacun coûte 8.50 € – autant acheter l’édition Plon !

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Vladimir Nabokov, Le don

Dernier des romans russes de Nabokov, le plus gros et le plus riche mais pas son meilleur, à mon avis de lecteur non érudit. Je lui préfère La méprise ou L’invitation au supplice. Il ravit en revanche les spécialistes de la littérature russe et de l’époque émigrée des années trente que l’auteur brocarde et parodie à l’envi. Le chapitre IV sur la vie de Tchernychevski est un pensum fort ennuyeux et trop long (bardé de 371 notes dans la Pléiade !) qui rompt le rythme du roman ; le premier éditeur l’avait d’ailleurs éliminé « avec autorisation de l’auteur ».

Nikolaï Gavrilovitch Tchernychevski, mort en 1889 était un narodnik russe fils de prêtre et condamné au bagne à vie à 36 ans pour communisme utopique et nihilisme. En bref un intello roturier antidémocrate qui rêvait d’accoucher du christianisme réel dans le matérialisme. Lénine a encensé son roman Que faire ? publié en 1863 et trouvé dans la bibliothèque de son grand frère exécuté par le tsar ; il en a repris le titre en 1902 pour un ouvrage de combat prônant la fondation d’un parti d’avant-garde amenant à tout centraliser et à diriger de façon autoritaire le mouvement social. Qui se souviendrait encore de cet auteur médiocre sans Lénine ? Nabokov est impitoyable avec cet écrivain russe qui perd le fil de l’évolution du pays : « enlisement de la pensée », « lourdement raisonneur et rabâcheur de chaque mot », « ineptie visqueuse de ses actions », sans parler de son érotisme vulgaire assaisonné en progressisme. Pour Vladimir, la littérature russe se dévoie vers 1860 avec de tels écrivaillons du commun : comment « la vieille pensée ‘vers la lumière’ avait-elle dissimulé un vide fatal ? »

Le don est, tout au contraire, la réception de la vie dans sa beauté, le soleil sur la peau, l’extraordinaire légèreté de se sentir nu, attentif aux sensations, l’odeur de miel des tilleuls de Berlin le soir, le cou de Zina par l’ouverture du chemisier, les nuages qui bourgeonnent au ciel, les lumières de trains qui passent dans l’obscurité. Fiodor, le jeune homme athlétique qui accouche du talent d’écrivain et dont le prénom signifie « don de Dieu » ou Dieudonné, en est tout pénétré. Il a le don d’écrire comme certains ont le don des larmes, il prend la plume pour remercier de la grâce de sentir et du talent d’exprimer. Il est tout le contraire de Iacha, autre jeune homme qui se suicide par nihilisme, ne se sentant rien ni personne.

Le milieu émigré russe à Berlin et la lente conquête amoureuse de Zina, demi-juive pour provoquer le nazisme qui s’affirme à la même époque, est comme une chrysalide d’où va éclore en quelques années le jeune Fiodor écrivain. Sa Vie de Tchernychevski est une satire de ces « splendeurs agréables aux esclaves » que vante l’URSS nouvelle, de ce pauvre matérialisme littéraire qui ne peut décoller, comme des émigrés nostalgiques et peu critiques au fond. Roman dans le roman, écrit par l’auteur qui fait écrire son personnage, Tchernychevski est en littérature l’anti-Pouchkine, la nullité suprême. Nabokov règle ses comptes avec cette Russie qui dégénère sous Lénine et qui caquette impuissante dans l’émigration. Il fait d’ailleurs de Fiodor un comte, pour bien le distinguer de la plèbe écrivaillonne.

Mais cela lui prend des années, comme Fiodor, ce pourquoi Le don ressemble à un assemblage d’autant de petits romans, un par chapitre : souvenirs d’enfance, vie du père explorateur, Fiodor à Berlin, vie de Tchernychevski, conclusion amoureuse en structure circulaire. L’écrivain accouché évoque à la fin ce roman autobiographique qu’il envisage d’écrire – et que l’on vient de lire.

Reste le style, primesautier, savamment agencé et incomparable. Avec de nombreux traits d’humour comme cette description de la jeune fille : « Elle était debout les bras croisés sur sa douce poitrine, éveillant tout de suite en moi toutes les associations littéraires appropriées, telle que la poussière d’une belle soirée d’été, le seuil d’une taverne ne bordure de la grand-route, et le regard observateur d’une jeune fille qui s’ennuie » p.48 Pléiade. N’est-ce pas joliment ironique sur le style que l’on croit littéraire ? Ou encore l’analogie scientifique du naturaliste sur la traite des pucerons par les fourmis : « Les fourmis offraient en compensation leurs propres larves en guise de nourriture ; c’était comme si les vaches donnaient de la chartreuse et que nous leur donnions en retour nos nourrissons à manger » p.118. Et ces littérateurs qui se croient : « Ils s‘abattirent comme des mouches sur une charogne, grogna Tourgueniev, qui dut se sentir blessé en sa qualité d’esthète professionnel, bien qu’il ne lui répugnât pas de plaire aux mouches lui-même » p.250. Irrésistible ! Sur le gauchisme chrétien matérialiste de Tchernychevski : « Les méthodes pour accéder à la connaissance telles que le matérialisme dialectique ressemblent curieusement aux peu scrupuleuses réclames de spécialités médicales qui guérissent toutes les maladies à la fois » p.263. Mai 68 et ses suites nous en ont gavé jusqu’à la nausée. Et sur le nazisme des braillards à grandes gueules et petits cerveaux : « Un camion passa avec un chargement de jeunes gens qui revenaient de quelque orgie civique, agitant quelque chose et criant quelque chose » p.381.

Nabokov prend un thème et le développe sur une page ou deux jusqu’à en exprimer tout le jus. Vous serez avec Fiodor dans le Grünwald, ce parc de bois et lacs qui permet aux Allemands qui adorent se mettre nus de bronzer et de nager ; vous marcherez dans les avenues berlinoises sous les tilleuls et dans la nuit chaude de juillet, ou en slip sous l’orage alors que deux flics vous disent que c’est interdit même si on vous a volé pantalon et chemise ; vous dialoguerez nu sur un banc avec un critique écrivain en complet et cravate qui n’est au fond qu’un étudiant allemand ayant une vague ressemblance avec celui auquel vous pensez… Car la vérité est celle de la sensation mais surtout celle de l’imagination. La littérature n’est pas le réalisme, fût-il « socialiste », mais l’imaginaire, la re-création tel un dieu d’un monde personnel. En remerciement de la Création telle qu’elle est : « Supposons que je brasse, torde, mélange, rumine et régurgite le tout, que j’ajoute des épices de mon cru et que j’imprègne le tout de ma propre substance au point qu’il ne reste de l’autobiographie que poussière – ce genre de poussière, bien sûr, qui donne au ciel une intense teinte orange… » p.383. Et voilà comment se crée la vraie littérature version Nabokov – bien loin de la pauvreté Tchernychevski.

Vladimir Nabokov, Le don, 1938 revu 1963, Folio 1992, 544 pages, €9.40

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

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Pauvre Drieu

A la lecture du livre de F.J. Grover, Drieu La Rochelle – 1893-1945 – Vie, œuvres, témoignages (1979), je ne comprends pas l’admiration d’André Malraux pour Pierre Drieu La Rochelle. Drieu n’aime pas la vie, je crois au contraire que Malraux l’aimait ; Drieu est dégoûté de la société, Malraux y a fait sa place. Peut-être Malraux apprécie-t-il l’enflure du personnage, le côté jusqu’au-boutiste qui semble aventurier et qui n’est que suicidaire ? Le romantisme soufflé d’un Drieu toujours mal dans sa peau semble idéaliser toujours l’ailleurs. Cet aspect kitsch, très années trente, est ce qui reste le moins intéressant chez André Malraux.

Drieu, c’est la vie d’un raté. Fils unique (jusqu’à 10 ans) d’une fille unique, élevé dans du coton et avouant « j’ai haï et craint mon père », il s’invente des compagnons imaginaires et vit l’héroïsme en chambre. Sa famille est prudente à l’excès ; son existence sédentaire favorise le divorce de l’action et du rêve. L’échec de son père, « velléitaire et vantard », ancre l’enfant dans un sentiment d’infériorité qui fait de lui, dans sa moelle, un petit-bourgeois gêné. Il lit Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche à 14 ans et le Journal d’Amiel à 17 ; ces deux livres l’exaltent. Il se rêve Maciste et Narcisse, premier jeu du raciste. Mépriser les autres et se complaire en soi n’incite pas à la tolérance ; ce n’est point signe de force, mais de ressentiment. De plus, la société le refuse : il échoue à Science Po, ce qui le blesse ; il tente deux fois le mariage mais son divorce entre sexe et sentiment empêche toute réussite.

La guerre de 14, en un sens, sera pour lui une thérapie. Il y trouvera sa place parmi les hommes. Il parlera « d’extase » de la charge à la baïonnette, ce moment d’exaltation où l’on sort de soi pour être égal aux autres dans la rage et la démesure – et où l’on oublie son petit moi. Plus tard, en 1935, il retrouvera cette passion au congrès de Nuremberg, « merveilleux et terrible », où le nationalisme exacerbé exalte la race dans la communion populaire. Drieu aime le théâtre, y compris en politique, mais il y est mauvais. Hanté par la religion, il finira par regretter : « j’aurais dû être SS ».

Il réussira enfin son suicide après en avoir eu la tentation toute sa vie.

Drieu n’est pas un type humain réussi. Quel contraste avec l’écrivain résistant Jean Prévost, par exemple ! L’admiration dont Drieu peut faire l’objet me sera toujours suspecte, et pas pour des motifs idéologiques. La force véritable ne contraint pas, elle jaillit en générosité ; cela aussi est dans Zarathoustra… Qui ne s’aime pas ne peut aimer les humains, ou plutôt, qui n’est pas bien dans sa peau ne peut tolérer que les autres le soient. Ces gens-là, je ne peux les suivre ; le fascisme attire décidément des régressifs.

L’ouvrage de Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France (1983), malgré ses outrances, apporte des éléments sur le cadre conceptuel dans lequel le fascisme mûrit. Issu « d’une crise de la démocratie libérale et d’une crise du socialisme » – tiens, comme en 2017 ! – le fascisme est surtout une crise des valeurs. Il lutte contre l’immobilisme des possédants et contre la frilosité de la morale bourgeoise encline aux accommodements raisonnables. Il est une tentative de réponse – régressive – à une crise de civilisation. La Grande guerre, la crise de 1929 et l’hyperinflation allemande, l’émergence des Etats-Unis comme puissance dominante du monde après 1918, les parlotes du parlementarisme des partis incapables de gouverner, déstabilisent gravement les vieilles sociétés européennes et rendent les intellectuels anxieux de renouveau. La saignée démographique de 14 ajoutée au malthusianisme petit-bourgeois, ajoutent à l’angoisse d’être submergé et envahi.

Déjà la « rupture nominaliste », qui jeta les bases du mythe du Progrès et de « la modernité » dès le XIIIe siècle, trouve sa fin vers 1900. L’homme centre du monde, fils de Dieu maître et possesseur de la nature, « cogito », sujet rationnel capable de regarder l’univers comme objet, émancipé par la connaissance et maître du monde par la technique – est remis en question. L’origine des espèces de Darwin, la mort de Dieu de Nietzsche, les lois socio-économiques de Marx, l’Inconscient de Freud, déstabilisent la pensée, tout comme la physique quantique, les relations d’incertitude ou l’indécidable en mathématique, et la boucherie inepte de 14-18 qui avilit l’autorité et l’Etat, remettent en cause ce que l’on croyait savoir sur le monde. La confiance en la raison une fois entamée, ressurgissent les passions et les instincts jusqu’ici maîtrisées et domptés : l’irrationnel est réhabilité !

Par contraste avec l’homme doué de raison qui mène à la démocratie représentative, à l’économie libérale et à la société individualiste et atomisée, l’illusion idéaliste revient d’une société « organique » réalisant un idéal de fraternité mystique qui ne peut se réaliser que dans le « national » ou le « racial » communautaire. Tout idéal fusionnel engendre dialectiquement intolérance et exclusion de ceux qui « n’en sont pas ». Que ce soient le païen ou le Juif pour le catholique, l’« ennemi du Peuple » chez le révolutionnaire, l’« espion de la CIA » pour le Soviétique ou le Cubain, le « non-Aryen » chez le nazi, le « libéral » pour le socialiste, le « capitaliste » pour le communiste ou « le patron » pour le cégétiste, le « réactionnaire » chez le gauchiste, le « non-musulman radical » pour le djihadiste – qui n’est pas avec nous est contre nous ! Le comportement n’est plus dominé par la raison malgré les déterminismes –  mais par les déterminismes eux-mêmes : biologiques, familiaux, claniques, d’appartenance, nationaux, religieux. Ils sont « motivés par des sentiments et des associations d’images, mais jamais par les idées » p.49. Ce n’est plus la volonté qui entraine la raison, mais l’énergie vitale directe qui submerge toute logique pour s’imposer. Ce concept vague teinte toute la pensée dans les années Drieu ; il est élaboré à partir de la biologie darwinienne revue par Spencer, de la philosophie bergsonienne, de l’histoire selon Renan et Taine, des théories raciales de Gobineau et des penseurs allemands, de la psychologie sociale selon Le Bon et de la sociologie politique selon Pareto, Mosca et Michels.

La lutte contre la « décadence » passe par l’étouffement de l’individualisme spirituel chrétien, par la remise en cause de la « libération » des Lumières et par l’éradication de l’égoïsme matériel bourgeois. Il s’agit de réagir contre la tendance naturelle à la paresse, au laisser-faire et au laisser-passer comme au laisser-aller, cet amollissement général dû à la vie moderne confortable, et théorisé par le libéralisme. Lutter contre cette « décadence » passe par le culte de l’énergie, donc de la jeunesse, à la fois instinct de compétition, vigueur morale et anticonformisme intellectuel. L’esprit guerrier est appelé à faire renaître les fortes valeurs de l’union nationale. Cette santé physique, affective et morale a partie liée avec une nostalgie de « pureté » qui prend l’ampleur d’un mythe – que l’on peut d’ailleurs retrouver aisément dans l’Ancien testament. Brasillach (fusillé à la Libération pour collaboration nazie) exalte ces « mouvements rythmés des armées et des foules » qui « semblent les pulsations d’un vaste cœur » – ou d’un sexe qui viole et engendre. Est glorifiée une innocence « originelle » des forces spontanées de la santé et du « sang », des « instincts » issus du Peuple mythique et du « sacrifice » comme fraternité collective.

Mais tout cela pour quoi, pour qui ?

On ne peut lutter contre l’individualisme sans brimer les individus, donc instaurer la terreur ; chacun a pu le constater sous Robespierre, sous Staline, Mussolini, Hitler et Mao, sans parler de Pol Pot. On ne peut empêcher « le profit » sans inefficacité économique, corruption politique et gaspillage des ressources ; chacun a pu le constater dans les économies administrées, notamment soviétique, nord-coréenne et cubaine – avec le contre-exemple édifiant de la Chine. L’essor du savoir est lié à la liberté qui a suscité dans le même temps la méthode scientifique et l’entreprise capitaliste. Le risque et le doute, l’exploration et le test, sont incompatibles avec la mise en veilleuse de la raison ; chacun a pu le constater avec Galilée, Lyssenko et autres condamnés pour « hérésie » aux dogmes. Voudrait-on revenir à la sauvagerie avant l’histoire ?

Il ne saurait être question de nier la joie de la bonne santé et de l’effort physique, la profonde satisfaction des relations à plusieurs, la chaleur de l’amitié et les délires de l’amour, ni même la culture commune et le désir de ne pas se fondre dans un métissage fadasse général. L’énergie vitale existe, sans aucun doute, mais nous croyons que la raison doit être dominante afin de contrôler les passions et de maîtriser les instincts – sans quoi il ne peut plus y avoir de société possible.  Si l’on veut la connaissance, on veut la raison en premier, donc le primat de l’initiative et de l’individu. On peut la tempérer, l’équilibrer, on ne peut l’exclure sans renier sa propre condition humaine. La science ne peut exister sans réflexion ni expérience, donc dans une atmosphère générale de tolérance et d’échanges – incompatible avec une société totalitaire.

Ne rêvons pas, comme Drieu le tourmenté, du fascisme, il n’est que retour en arrière. Le yaka de la brutalité ne saurait améliorer ni les choses ni les hommes. Pour vivre mieux, but ultime de tout humain comme de toute société, il faut du rationnel et de l’échange. Combattons sans relâche la tentation totalitaire, où qu’elle se trouve.

F.J. Grover, Drieu La Rochelle – 1893-1945 – Vie, œuvres, témoignages, 1979, Gallimard collection Idées, €6.00

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Marie Desjardins, Ambassador Hotel

Marie Desjardins, auteur francophone nord-américaine, a publié plusieurs biographies et des écrits sur le jazz et la musique populaire (Sylvie-Johnny love story, Vic Vogel histoire de jazz). Elle se lance avec ce roman dans la carrière mythique d’un groupe de rock inventé, RIGHT, dont le nom est formé par les premières lettres de chaque homme du groupe (aucune femme). Outre le talent de chacun, Clive à la guitare basse, John puis Lincoln à la batterie, Bronte puis Mick au piano, c’est bien la voix de Roman, le chanteur, qui emporte tout. Il est le personnage principal, le héros, la star du rock.

Le dessin de couverture reproduit son portrait donné à la fin du livre, p.546, lorsqu’il était au tout début de sa vingtaine : « lors du concert spécial qu’il avait donné à Londres en 1968 pour souligner la sortie de [l’album] Right There, torse nu, pectoraux saillants, micro brandi devant sa bouche démesurément ouverte – une vraie gueule. » Curieusement, le puritanisme nord-américain qui monte censure les tétons, même des hommes. Or, l’auteur le montre, le rock est né dans les milieux populaires anglais des années 1960, Roman à Twickenham, et avait pour objectif de faire éclater le carcan rigide de conventions et de pudibonderie de la très petite bourgeoisie victorienne confite en macération religieuse. Le torse nu était de rigueur, sur scène et ailleurs, garçons comme filles, et les rock stars n’hésitaient pas à déambuler entièrement nus dans leurs loges ou autour des villas louées pour enregistrer les albums.

Le torse nu, montrer ses muscles, était le symbole viril du mâle qui s’affirmait, de l’artiste contre les valeurs du négoce et de l’abrutissement industriel, un appel sexuel et un symbole d’énergie. Car il y avait de la vie dans le rock, bien plus qu’aujourd’hui dans le rap ! Le bruit, le rythme, le cri, étaient autant que les inventions, les mélodies et les paroles, porteurs de sens. Il s’agissait de fusionner le temps d’un concert, de laisser entrevoir une autre vie, de porter le public dans un état que la société banale ne pouvait provoquer – sauf en guerre, peut-être.

Les filles ne s’y trompaient pas, qui tombaient amoureuses, s’enflammaient comme des groupies, n’hésitaient pas à tailler pipe sur pipe aux proches techniciens pour accéder aux coulisses et voir de près ou même toucher l’idole qui allait chanter. Roman profite d’un temps de soliste pour saisir une groupie qui cherche à se hisser sur la scène, l’entraîner dans les coulisses et la baiser tout de go (p.234). Aujourd’hui, les aigries diraient qu’il la viole, mais la fille était consentante, ô combien ; elle comme d’autres ont gardé longtemps des étoiles dans les yeux et des frissonnements dans le con d’avoir été baisées par un demi-dieu. Notre auteur reste muette sur les désirs des garçons pour leur semblable, cela ne semble pas être socialement correct au Canada aujourd’hui, même si elle a cette phrase ambigüe lors d’un déplacement à 17 ans de Roman avec deux potes, pour faire de la musique à Londres : « Il avait l’impression d’être Elvis. C’était divin. Il se foutait complètement d’avoir mal dormi sur le matelas de camping empestant le moisi dans la camionnette, aux côtés de Derek et de Burt, l’un ronflant, l’autre lui ayant grimpé dessus pendant la nuit » p.42.

Né en 1945, Roman Rowan au curieux nom dont les lettres m et w constituent comme les deux mandibules d’une mâchoire narcissique, a 15 ans en 1960. Il baise à 14 ans, lâche le lycée qui l’emmerde, envoie du « cause toujours » à sa mère qui veut régenter son adolescence, constitue un groupe de rock dans un garage avec deux potes et donne des représentations à 17 ans. Mais c’est le 5 juin 1968 que son groupe va enfin émerger, à l’Ambassador Hotel, rasé depuis, où Bob Kennedy se fait descendre par un taré. La chanson produite à chaud dans l’effarement et l’émotion, Shooting at the Hotel, deviendra célèbre, reprise en boucle sur les radios durant des années. L’un meurt pour l’humanité, l’autre chante pour l’humanité, ainsi se passe le flambeau, dans le hasard et la chance.

A 69 ans, pour ses derniers concerts dans le monde, Roman Rowan revient sur sa vie mouvementée et s’interroge : qu’en a-t-il fait ? Il a créé du lien, comme on dit aujourd’hui ; il a remué les foules, a enchanté des générations, a baisé des centaines de filles ravies ; mais un Mexicain s’est tué devant la scène, une fille s’est suicidée de désespoir – les dieux sont dangereux. Il a eu trois épouses – la première était une pute – et une fille, niaisement prénommée Chance. Mais la femme qui l’a le plus marqué, outre sa mère Eirin, fut une cubaine exilée, Havana. L’auteur ne se foule pas pour choisir les noms : Clive venant de Guernesey s’appelle Hélier comme la capitale de l’île, la cubaine comme La Havane… Havana a vu Roman lorsqu’elle avait 6 ans à l’Ambassador Hotel, ce fameux jour où… Elle a pris une photo au Kodak instamatic que lui avait offert sa grand-mère, et Roman lui a fait un grand sourire comme s’il la comprenait. Quarante ans plus tard, elle a repris contact pour faire un livre de photos sur cet homme, mais elle était trop réaliste et fouillait trop profond dans les intimités – Roman effrayé a pris ses distances. Pourtant, c’est peut-être elle qui a le mieux compris la solitude du chanteur de fond.

Ce pavé romanesque, c’est du lourd – 660 g, j’ai pesé. Il est obèse à l’américaine et aurait été plus séduisant un brin svelte, plus dynamique une fois musclé le texte, telle l’image donnée du héros. Il est construit en quatre parties : la première alternant les débuts dans les années 60 et la fin en 2014 ; la seconde faisant témoigner divers acteurs ; la troisième reprenant des moments-clés ; la quatrième contant les derniers concerts. Subsistent, pour les Européens, des anglicismes curieux comme « performer » pour offrir une représentation, « inspirante » qui ne veut rien dire et « publiciser » pour en faire la publicité. Ou encore « la » Nikon pour désigner « l’appareil photo » Nikon (donc au masculin), « le » party pour une partie (genre boum) ou « la » passe pour le passe (partout) destiné à entrer quelque part, confusion vite pornographique si l’on se laisse dire. Je reste dubitatif aussi sur « le corps éthérique » p.18 et « le système ambiophonique » p.277 qui sonnent plus furieusement globish que français.

Ces originalités et ce poids n’empêchent pas le roman de Marie Desjardins d’envoûter. Il fait revivre une époque révolue, celle de la jeunesse de beaucoup. Il montre surtout combien « le sexe » que l’on reproche à mai 68 et à ses suites comptait moins que l’énergie, et que le partage fusionnel comptait plus que l’éclatement individuel. Deux façons de voir le monde que nous avons perdues, régressant à la pudibonderie effarouchée et à l’égoïsme sacré. Pour comprendre ce changement du monde, je vous recommande vivement ce gros roman d’époque.

Marie Desjardins, Ambassador Hotel – La mort d’un Kennedy, la naissance d’une rock star, 2018, Editions du CRAM (Canada), 593 pages, €19.00 e-book Kindle €12.99

Une entrevue avec l’auteur sur YouTube

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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