Livres

Erwann Créac’h, La montée des marches

L’univers du cinéma (français) vous intéresse ? Un jeune auteur, mais déjà aguerri, vous fait pénétrer les arcanes de ce monde de paillettes qui masque des misères. C’est que l’on n’arrive pas sans efforts constants et obstinés, là comme ailleurs ! Le personnage a mis près d’une décennie à émerger, commençant tout en bas de l’échelle comme « renfort régie », éminemment précaire, avant de trouver de petits boulots çà et là, sans compétence aucune parfois. Il a fini par écrire et réaliser son propre film, mais non sans stress.

Monter les marches se fait en deux étapes : la première est d’être reconnu du métier pour accéder aux forums et au « statut » d’intermittent ; la seconde est d’être consacré par un prix pour un film ou un rôle. A chaque fois, de moins en moins d’élus. Ils se connaissent tous, se recommandent leurs protégés (souvent des filles), se défendent des importuns (évidemment trop nombreux). La couverture dessinée du livre montre un jeune homme à la coiffure nette, mâchoire carrée, regard volontaire porté vers le haut, nœud papillon mais torse nu, devant les marches rouges du tapis du festival à Cannes. Il en veut, vigoureux, amoureux. Tel l’auteur qui accouche de son roman au forceps.

L’ironie est que la promotion canapé joue pour le personnage comme le veut la tradition. Être homme ne dispense pas de coucher. Surtout avec des filles. C’est Anh qui lui met le pied à l’étrier, puis Nadia, Judith, Nathalie, Leila, Mina qui aurait bien voulu… Le multiethnique apparaît comme un parti pris trop systématique, sauf si l’auteur ne vise comme lecteurs que les bobos du 19ème arrondissement de Paris. Sacrifier à la mode n’est pas une façon de bien écrire car toute mode passe – très vite – avec le public versatile qui la soutient (qui se souvient encore du « réalisme socialiste » des années 50 ? ou du Nouveau roman des années 60 ?). Ecrire vrai sur une réalité authentique est bien préférable.

Un film « d’auteur » (dont la visée commerciale n’est pas la priorité) se tourne dans « l’urgence » et avec des « bouts de ficelle ». Il n’y a jamais assez d’argent, ni de temps. Notre époque aime l’urgence avec ce sentiment d’être à la pointe du présent et de donner tout ce qu’on a, comme si le travail dans la durée n’avait aucune importance. Quant à « l’artiste », il veut tout, tout de suite, ego narcissique surdimensionné : « Il faut faire un film comme on fait un braquage : la bonne volonté, le temps et même l’émotion des comédiens, il faut tout prendre. Et voler ce qu’on refuse de vous donner » p.268.

Né en 1973, Erwann a exercé plusieurs métiers tels que vétérinaire, acteur de théâtre, figurant puis auteur de cinéma, metteur en scène et producteur de films. Les 30 millions d’amis des bêtes lui ont déjà décerné leur prix littéraire en 2011 pour Carnivores domestiques. A 46 ans, il cherche encore sa voie dans l’écriture après le reste. N’a-t-il pas publié un CD de chansons d’une voix chaude sous le titre évocateur de Je nage en juin de cette année ? Ce second roman fait partie d’une œuvre encore en chantier.

Louons la précision des métiers, fort bien décrits, avec le vocabulaire technique adéquat ; tout comme le cheminement de l’idée de scénario jusqu’au film bradé en streaming trois ans après sa sortie, en passant par les préfinancements et les financements définitifs. Le lecteur a plaisir à s’instruire tout en étant captivé par une histoire à rebondissements. Car les scènes et les éclats ne manquent pas. L’humour masque les émotions de temps à autre, comme p.243 : « Mais… tu bandes ! s’exclame-t-elle comme si elle venait de découvrir une aubergine dans son lit ». C’est incongru, hilarant. L’histoire est plutôt bien contée, même si un style moins prosaïque l’aurait améliorée. Le lecteur a besoin de s’intéresser aux personnages et, si le narrateur est incarné, d’autres le sont moins : Judith est à peine effleurée malgré son abîme intérieur, Anh n’est que croquée bien que toujours présente, Nadia évacuée en une ou deux phrases. Restent Solange et Nathalie, que l’on a l’impression de connaître, ou Leïla, bimbo fragile qui court après son potentiel d’actrice sans encore le rattraper.

« Chaque enfant devrait avoir un certain droit d’écoute, d’attention. Ceux qui en ont été privés n’en finissent pas de réclamer leur dû. Plus tard, tous ces enfants qu’on a pas assez écoutés rêvent d’une scène ou d’un plateau de cinéma » p.302. Et l’écrivain qu’est Erwann Créac’h de rêver scénariser et réaliser, à l’image de ce vrai film cité en épilogue, Samson et Delilah, caméra d’or à Cannes en 2009, un film australien. L’imaginaire du désir est plutôt une réussite.

Erwann Créac’h, La montée des marches, 2019, éditions Encre rouge, 309 pages, €21.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Amo le Peau-Rouge

A 8 ans, l’histoire décentrée d’un autre garçon à peine un peu plus grand que moi était édifiante. Elle traçait un chemin, elle affermait le cœur, elle donnait une morale. Amo est un Sioux de 10 ans vers 1840 aux Etats-Unis. Sa tribu vivait en nomade, chassant le bison comme nos ancêtres magdaléniens de la grotte de Lascaux chassaient le renne à la préhistoire. Les terrains de chasse étaient donc contestés et les ennemis étaient les Croux.

C’était l’aventure, en famille. Les tentes sont démontées et tirées par des chevaux sur de longues perches de trait. Elles seront replantées en n’importe quel terrain favorable près de l’eau. Les guerriers croux observent la migration des Sioux ; ils restent immobiles en silence tapis dans les hautes herbes puis repartent vers leur tribu en effaçant leurs traces de pas à l’aide de fourrures fixées à leurs talons. Ce détail commando me ravissait, tout comme se pencher sur le flanc de son cheval au galop pour ne pas être vu de ceux que l’on observe.

Les Sioux vivent de la nature, dans la nature ; ils en font partie. Ils s’arrêtent avec le soleil et cueillent du riz sauvage ; les bisons sont rares et ils ne prélèvent que ce qu’ils peuvent manger, ils se vêtent de la peau et en font des tentes. Les Sioux se déplacent à cheval et vont à la chasse ou en guerre poitrine nue, couverts de peinture rouge – d’où leur surnom européen de Peaux-Rouges. Lorsque je deviendrai louveteau chez les scouts, nous approcherons ce mode de vie indien. Il nous captive parce qu’il est au fond proche de celui, ancestral, qui nous habite depuis 200 000 ans.

La guerre, dans l’album pour enfants, est euphémisée. Sont évoqués les « braves », mais aussi qu’un guerrier n’attaque que les guerriers, pas les femmes ni les enfants. La chasse est le relai de la guerre et le père emmène son fils tuer son premier bison. « Amo a retiré sa veste pour ne pas être gêné dans ses mouvements. Il a pris son arc et ses meilleures flèches ». Il fait comme les hommes et devenir un homme face aux autres est une excitation. Flèches, lances, couteaux sont les seules armes et il faut du courage et de l’endurance pour abattre la grosse bête dont les cornes, la vitesse et le poids ne pardonnent pas la faute.

Amo ne poursuit qu’un petit bison et il s’éloigne des chasseurs. Il l’abat, le dépouille de son cuir, mais son cheval hennit de peur : la prairie est en flammes, les Croux ont mis le feu en représailles pour empêcher la chasse des Sioux. Amo s’enfuit dans les collines rocheuses où le feu, faute de combustible, se raréfie. Il a perdu son chemin. Il dispose alors des tas de pierres de loin en loin comme des signes de piste. A la nuit, il s’arrête, enroule son torse sans vêtement dans la peau de bison et s’endort.

Il ne sait pas qu’il est parvenu près du village croux. A l’aube, il est enlevé et conduit au chef. De haute taille, il représente l’Autorité, à la fois le grand mâle, le pater familias et le chef de tribu. Pour la morale hiérarchique de la société avant 1968, cela signifiait quelque chose. J’étais impressionné. Pas Amo, qui déclare fièrement, bien que fragile avec son torse nu, que les guerriers ne lui font pas peur. « Les Croux ne font pas la guerre aux enfants », répond le chef en souriant. Il le nourrit, le couche, le rhabille et ses guerriers reconduisent le lendemain le gamin à son père sioux.

Et c’est la belle histoire, la fin heureuse des contes, probablement jamais vécue dans la cruelle réalité. Mais il faut laisser de l’espoir aux petits. Une plume blanche est lancée pour appeler l’amitié, le calumet de la paix fumé, les deux tribus rapprochées. Les jeunes gens jouent entre eux et font la fête. Ils chasseront ensemble. Don, contre-don : le père d’Amo sauvé par les Croux offre à leur chef la peau de son premier bison, peinte de l’aventure.

Difficile de vivre en Indien dans la société industrielle ; seul le scoutisme en permettait l’approche dans les années 1960. C’était une éducation naturelle, proche de la nature avec sac à dos, montage des tentes, feu de camp, cuisine sur la braise, toilette torse nu et nage dans le lac ou la rivière. Et beaucoup d’exercices physiques, de jeux de piste et d’énigmes, d’apprentissage techniques (nœuds, brelages, reconnaître les arbres, les plantes, les oiseaux, soigner une plaie, trouver le nord, lire une carte, bâtir une hutte, transporter un blessé…). Une vie « écologique » sans le mot, toute pratique et positive, sans cette culpabilité du tri et de la sentimentalité bébête pour les animaux qui forme le principal de ce qu’on désigne aujourd’hui comme comportement « écologique ». La vie naturelle est-elle compatible avec l’idéologie des écolos ?

JM Guilcher, Amo le Peau-Rouge, 1951, illustrations André Pec, Albums du Père Castor, Flammarion, 32 pages, occasion €12.50

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Haruki Murakami, Le meurtre du commandeur 1

L’auteur a acquis la pleine maîtrise de son art et ce gros roman, en deux tomes aussi épais l’un que l’autre, se lit avec appétit. Je ne me suis pas ennuyé un seul instant dans ce récit à la première personne d’un Japonais au milieu de la trentaine (l’âge fétiche de Murakami), avenant mais incolore, que sa femme Yuzu au prénom acide a décidé de quitter après six ans de vie commune sans nuages.

Sidéré, sans voix, c’est lui qui la quitte, partant dans sa vieille Peugeot 205 rouge sur les routes du Japon pour un nomadisme sans but. Il y fait quelques rencontres, dont une sexuelle où il est passif, carrément « violé » par une jeune semi punk qui semble fuir un vieux mâle à la Subaru Forester blanche (que le lecteur retrouvera ultérieurement). Curieusement, cette chevauchée sexuelle qui lui a donné beaucoup de plaisir est analogue à celle que lui raconte Monsieur Menshiki, un voisin de l’autre côté de la vallée où il finit par s’installer pour tenter de peindre à nouveau. Le plaisir sexuel, chez Murakami, est à la japonaise, c’est-à-dire sans niaiserie ni « culpabilité » chrétienne. Le couple s’entend ou se désunit, les liaisons extraconjugales sont naturelles, les enfants viennent et sont aimés – sans que « la Morale » des Commandements du Dieu unique ne vienne interférer dans ces affaires tout humaines. Y compris l’étonnante et humoristique relation sexuelle par téléphone aboutissant à éjaculation et orgasme des deux partenaires p.300.C’est un bonheur de suivre Murakami et de quitter la moraline envieuse et souvent perverse de nos contemporains occidentaux.

Mais le sexe sain n’élimine pas la complexité des sentiments et Murakami excelle à distiller par petites touches leur imbrication. Le narrateur n’a pas de prénom ; il passe dans son existence comme un songe, toute volonté absente, laissant être les choses et advenir les événements. Attitude typique du zen et ancré dans la mentalité laïque japonaise. « Il me fallait avoir confiance dans le temps », dit-il p.293. De tempérament artiste et ancien élève des Beaux-Arts de Tokyo, il s’est mis à pendre des portraits pour gagner son pain dans le couple qu’il avait nouvellement formé. Il y a acquis un certain talent et une vraie réputation. La séparation d’avec sa femme le conduit à tout remettre en cause. Il quitte le métier comme le couple pour errer un mois ou deux sur ses économies avant de se fixer à nouveau, en solitaire, lorsque sa voiture rend l’âme sur les flancs d’une montagne isolée.

C’est son ami des Beaux-Arts Masahiko Amada qui lui propose la maison de son père à garder et à entretenir, car le vieux est atteint d’Alzheimer à 92 ans et termine sa vie en maison de retraite. Il fut un peintre réputé en style traditionnel nihonga, après une expérience en peinture occidentale qui l’a mené jusqu’à Vienne en Autriche entre 1936 et 1939. Il en a été « exfiltré » après l’Anschluss nazi et n’a jamais voulu évoquer cette période. L’auteur sème ainsi divers mystères qu’il laisse en suspens.

Le narrateur s’installe donc dans la villa des montagnes d’Aso, achète une Toyota Corolla d’occasion (l’auteur est très précis sur les voitures comme sur les vêtements) et désire trouver son propre style de peinture pour créer des tableaux qui sortent des portraits techniques qu’il réussissait si bien. Mais rien ne vient. Sinon une curieuse commande de son voisin d’en face, Wataru Menshiki (dont le nom veut dire « épargné par la couleur »). Il habite une grande villa sur l’autre versant de la vallée. C’est un homme de la cinquantaine, riche d’avoir créé et revendu une entreprise d’informations du net, un brin mystérieux car célibataire et solitaire. Le peintre a quelques réticences à accepter la commande mais le cachet est substantiel et l’homme curieux à connaître. Posant ses conditions, le peintre honore le contrat et se découvre en même temps un nouveau style personnel. Tout comme l’écrivain le peintre subit une lente rumination alimentée par les conversations et les croquis avec le modèle avant un brutal jaillissement de création, puis une décantation afin de trouver l’élément clé qui va donner sa cohérence à l’ensemble. Il peut désormais se targuer d’un style personnel. De plus, Menshiki est emballé par son portrait intime qu’il place dans son bureau.

L’intérêt mutuel des deux personnages se développe avec une mystérieuse affaire. A 1h30 du matin, le narrateur entend chaque nuit le tintement d’une clochette bouddhiste une heure durant, pas plus. Lorsqu’il suit le son, il est dirigé vers un vieux tumulus de pierres d’où il semble sortir. Lorsqu’il en parle à Menshiki celui-ci, intrigué et fortuné, décide de faire creuser à ses frais pour en savoir plus. Autorisation donnée par le fils du propriétaire, les ouvriers mettent au jour une fosse bien appareillée au fond de laquelle se trouve la clochette. Associée au dordjé, principe masculin qui guide la voie bouddhique, la clochette est le principe féminin complémentaire qui symbolise à la fois la connaissance et la vacuité. Certains moines zen ayant atteint un haut niveau de spiritualité se faisaient enterrer vivants pour arrêter leur cœur en récitant des sûtras, entrant ainsi volontairement en nirvana. Mais ici, rien de tel : la fosse est vide.

Sauf que la clochette, sortie de son contexte, sonne aussi dans la maison ! Et un curieux personnage apparaît, seulement au narrateur, déguisé comme le vieillard tué d’une peinture qu’il a trouvée au grenier, soigneusement emballée de papier brun japonais, cachée là par le peintre nihonga. Il s’agit du meurtre du Commandeur, scène tirée du Don Giovanni de Mozart dont le coffret figure dans la discothèque très fournie en classique laissée par le vieux peintre. La peinture est traitée à la manière du VIIe siècle japonais : un jeune homme transperce froidement de son sabre un vieux barbu tandis qu’un éphèbe paraît étonné et qu’une jeune fille se cache la bouche de la main. Un quatrième personnage surgit d’une trappe dans un coin du tableau mais son rôle reste (là encore) énigmatique ; il sera peut-être donné dans le second volume…

Le peintre donne des cours de dessin aux enfants et aux adultes dans le centre culturel de la ville voisine. Il est apprécié car il ne pontifie pas mais, fidèle à son caractère, laisse dessiner à leur guise les élèves et trouve toujours un compliment à leur faire. Il a deux liaisons successives avec des femmes mariées qui viennent à son cours et la seconde lui livre des renseignements villageois sur son voisin Menshiki. Lequel finit par avouer pourquoi il habite seul et pourquoi dans cette grande maison solitaire. Il sollicite une nouvelle faveur, un autre portrait d’un être qui lui tient à cœur.

Je laisse aux lecteurs le plaisir de découvrir l’intrigue, traitée avec ce surréel original de l’auteur qui est une véritable marque de fabrique. Loin de l’hyper-réalité du Nouveau roman comme du sordide de la description sans distance contemporaine, Murakami introduit de l’extraordinaire dans la vie ordinaire. Il laisse toujours une place au rationnel dans l’interprétation de ce qui arrive mais garde une marge d’irrationnel et de poésie. « En moi, le réel et l’irréel avaient encore du mal à s’accommoder l’un à l’autre » p.380.

Il conte le tout de façon fluide, agrémentée de retours en arrière au gré des souvenirs, ce qui permet une lecture sans temps mort fort agréable à suivre. Les 550 pages, coupées en chapitres assez courts, se dévorent à grandes goulées. J’en reste sous le charme. Si vous avez un peu de temps et un brin de solitude, n’hésitez pas à entreprendre le merveilleux voyage au pays du Japonais contemporain.

Haruki Murakami, Le meurtre du commandeur, tome 1 – Une idée apparaît, 2017, 10-18 2019, 548 pages, €9.60

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Manuel Vasquez Montalbán, Le prix

Lassé de tout et même de l’espérance, Pepe Carvalho se prend de plus en plus pour Philip Marlowe, comme lui observateur cynique et pessimiste d’une société corrompue. La société est l’Espagne post-franquiste du début des années 1990, bientôt post-socialiste. Car « la révolution » n’a consisté, comme souvent, qu’à remplacer une caste par une autre, les catholiques conservateurs par des sociaux-démocrates affairistes. Scandales et corruption minent le pouvoir.

Quel meilleur portrait de cette nouvelle société que celui du milliardaire catalan Lazaro Conesal, bâtisseur de holding, créateur d’une banque, rachetant à bas prix des entreprises qui battent de l’aile pour les rationaliser ? Il a l’oreille du pouvoir, et surtout les mains avides de tous ceux qui ont un intérêt « objectif » à se hausser du col dans la société. Revanchards, petit-bourgeois, paysans montés à la ville, hommes qui se sont faits tout seul, les socialistes espagnols copient servilement, comme à l’école, l’exemple de leurs aînés européens.

Un jour, Pepe Carvalho est convié à côtoyer ce milieu de près. C’est à Madrid, où le milliardaire doit remettre un prix littéraire richement doté de 100 millions de pesetas dans l’un de ses grands hôtels, le Venice. Il a convié le gratin des lettres et de la culture, le président de la communauté « autonomique » de Madrid (autonome n’aurait-il pas été plus judicieux ?), la ministre socialiste de la Culture en fin de règne, un prix Nobel de littérature espagnole, un éditeur, un vendeur d’encyclopédie, et divers auteurs plus ou moins représentatifs, du jeune poète pédé (ainsi disait-on à cette époque) au puriste qui déteste voir ses livres vendus entre les mains de n’importe qui « pour s’endormir ». Le détective doit ouvrir ses yeux et ses oreilles pour observer les convives car l’hôte se sent menacé.

Il retrouve à Madrid Carmela, un amour fugace de Meurtre au Comité central, survenu quinze ans avant, dont le gamin est devenu un jeune tatoué pédé percé qui a fondé un groupe de rock appelé Dieu nous prend à confesse – fils à la dernière mode, bien loin de l’austère communisme militant de la pasionaria.

Le premier chapitre est succulent, tout de description sociologique acerbe de ce milieu littéraire d’Europe provinciale nouveau riche ! Mais les amateurs d’action peuvent le sauter sans séquelles afin d’entrer dans le vif du sujet. Le soir de la remise du prix, entre caviar (soviétique) et champagne (catalan), saumon (d’élevage) et pan con tomate (paysan), les Importants se la jouent. Ils attendent le verdict de l’oracle, un jury payé à déguster caviar et champagne et à surtout ne rien décider. Seul le maître, Lazaro Conesal, désignera souverainement le lauréat ou la lauréate.

Dans sa suite à l’étage, en attendant la remise du prix, défilent les solliciteurs et les quémandeuses. Il a fait des affaires avec les premiers et a couché avec les secondes, selon le rituel bien rôdé des « affaires ». Tous et toutes ont des raisons de lui en vouloir, d’autant qu’il vient d’avoir un entretien avec le président de la Banque d’Espagne qui ne lui a pas caché devoir mettre sa banque sous tutelle. Cela sent l’hallali et chacun cherche à se démarquer, à reprendre ses billes. C’est alors que Lazaro Conesal est retrouvé assassiné, en pyjama dans sa chambre, juste avant l’heure du prix.

Personne n’a rien vu, rien entendu, les caméras de surveillance étant déconnectées. Tous ont plus ou moins quitté la salle de réception pour monter dans les étages et forcer l’audience du grand maître. Il s’est empoisonné sans le vouloir avec ses comprimés de Prozac trafiqués par un être malveillant. Qui ? C’est tout le sel de l’enquête, menée par un jeune inspecteur de police intéressant, Ramiro, et le vieux détective alcoolique Carvalho.

Le principal associé de Lazaro a quitté le navire en revendant ses parts et couche avec le fils, Alvaro, un fin jeune homme titulaire d’un master du MIT. Sa mère, vieillissante, jalouse les maîtresses de son mari et se raccroche à son fils : « Tu es la seule chose importante qui me reste » p.365. Lazaro Conesal a fait établir des dossiers sur chacun des requins de la finance qui l’entourent pour mieux les tenir, mais l’un d’eux a fait écrire par un jeune prétendant en lettres un roman transparent qui met en scène le pouvoir de l’argent et du sexe, l’associé d’un milliardaire séduisant le fils de celui-ci. Et « le meilleur romancier et poète gay des deux Castilles » se remémore le mot d’Oscar Wilde : « Chaque humain tue ce qu’il aime » p.365. Entre les intrigues de pouvoir et celles de la jalousie, les motifs de tuer ne manquent pas ! Le lecteur rebondira sur la fin comme la boule d’un billard à trois bandes pour connaître enfin le vrai coupable.

Entre temps, le plaisir de lecture tient à la satire sociale du milieu littéraire madrilène des années 1990 (que le nôtre reproduit à l’envi) et à la virtuosité gastronomique de Carvalho qui goûte plusieurs whiskies et conseille les menus d’un Conesal amené à rencontrer le président de la Banque d’Espagne. Car il croit qu’on ne mange pas la même chose selon son interlocuteur et qu’il faut se préparer par nourritures et boissons à toute épreuve sociale. Pour la littérature, il y a longtemps qu’il a commencé à brûler tous les livres. « Quand je pense que ces petits minimalistes sont montés en épingle et présentés comme l’espoir de la littérature espagnole parce qu’ils pondent un roman de 150 pages où l’on passe son temps à couter des disques et à décrire par le menu une vie idiote et décadente, j’en perds la voix » p.361.

Manuel Vasquez Montalbán, Le prix (El premio), 1996, Points Seuil 2000, 382 pages, €7.60

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Steven Saylor, Le triomphe de César

Gordianus le limier a 64 ans et fatigue. Tout comme l’auteur qui ne sait plus guère ficeler des intrigues. Ce roman policier historique qui se passe à Rome au temps de Jules César se traine. Les personnages sont convenus, déjà rencontrés dans les précédents romans, notamment la tribu recomposée Gordianus faite d’esclaves mâles tous jolis, progressivement affranchis et adoptés : Meto, Eco, Davus, Rupa, Mopsius et Androclès… Seule innovation accentuée : l’intervention de la fille biologique de Gordianus, Diana, dans ses enquêtes. Son intuition féminine et sa vivacité de jeunesse font beaucoup pour activer les petites cellules grises usées du vieux limier.

César est venu, a vu, a vaincu. Mais la traduction biaisée de cet aphorisme célèbre par Hélène Prouteau, tirée chez elle par paresse de l’américain et non pas du latin, montre son inculture classique, sans parler des « on » semés un peu partout ! Pire encore : les « runes ». Page 135, la traductrice (on n’ose croire que ce soit l’auteur) évoque des « runes » sur les baguettes « gauloises » au triomphe de César. Quel anachronisme ! Les runes ne sont attestées pour la première fois qu’au Danemark (donc pas en Gaule) et seulement en 150 après JC (et pas en 46 avant). Tacite (en +98 seulement) évoque seulement des « signes » (mais toujours germains). Les Gaulois ne connaissaient pas les « runes », même si le terme est devenu très à la mode avec les séries barbares produites à la chaîne par les stations consuméristes américaines.

En 46 avant JC donc, César revient d’Egypte où il a installé Cléopâtre, la descendante grecque des Ptolémée, sur le trône – tout en refusant pour le moment de reconnaître le fils qu’il aurait eu avec elle, Césarion. La mère et l’enfant sont à Rome pour les quatre triomphes successifs de celui qui est désormais, sur décision du sénat, dictateur. Vercingétorix doit y être étranglé après six ans et Arsinoé, la sœur de Cléopâtre également, tout comme le bébé du roi Juba. Les événements et la guerre civile ont en effet empêché de fêter comme il se doit la conquête de la Gaule, la victoire sur Pompée, Pharnace et Juba. César se consacre désormais à Rome, après ses 50 batailles rangées et son million et demi de morts.

Sa cruauté fait tache dans le peuple et ce n’est pas du goût de tout le monde. Il a nombre d’ennemis. Sa quatrième femme, Calpurnia, veut croire en la menace et engage pour cela divers devins qui vont tous dans son sens. Sauf qu’ils sont assassinés les uns après les autres… Auraient-il découvert l’âme du complot contre César ?

Gordianus le limier est réputé depuis des décennies pour coucher avec la vérité et la renifler lorsqu’elle est proche. Calpurnia veut qu’il ouvre ses yeux et ses oreilles, qu’il furette dans tous les coins, pour déceler les comploteurs. Le meurtre de Hiéronymus en est le prétexte. C’est un ancien bouc émissaire massaliote et ami de Gordianus qu’il a sauvé d’une mauvaise posture alors qu’il recherchait dans cette ville encerclée par les armées de César son fils Meto.

Le grec érudit a laissé un journal de ses investigations ici ou là plus quelques notes politiques de ce qu’il communiquait à l’épouse de César. Gordianus part de ces écrits mal écrits, avant que sa fille ne s’en mêle pour y mettre de l’ordre. Une énigme est placée en évidence, mais l’évidence est ce qui se voit le moins, tout lecteur de roman policier le sait depuis la lettre volée d’Edgar Poe. Chacun des chapitres va donc examiner un coupable possible, successivement, sans avancer de beaucoup. L’action est réduite au minimum, même si Gordianus échappe de peu au poignard dans les chiottes du forum, exactement comme plusieurs années auparavant. Il n’a semble-t-il rien appris depuis.

L’essentiel du texte est consacré à la description minutieusement reconstituée des différentes cérémonies du triomphe de César à Rome, selon la pléiade d’historiens qui les ont évoquées, cités en fin de volume. Car l’essentiel de l’attrait de ce roman consiste en la vie romaine d’époque, bien rendue, même si les coucheries de César avec des garçons prennent une place démesurée au regard de leur faible probabilité. Le dernier en serait Octave, éphèbe d’encore 16 ans et qui sera l’héritier. L’auteur avoue en fin de volume qu’il a « traversé bon nombre de triomphes et d’épreuves » depuis son dernier livre et sa vie personnelle pourrait expliquer ce tropisme érotomane.

Steven Saylor, Le triomphe de César (The Triumph of Caesar), 2008, 10-18 2016, 311 pages, €7.80 e-book Kindle €9.99

Les romans policiers historiques de Steven Saylor déjà chroniqués sur ce blog

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Quipic le hérisson

Un délicieux album illustré qui éduque les petits au jardin et aux bêtes bien plus utiles que la chimie. Une écologie de terrain comme nos ancêtres savaient, ceux qui avaient des jardins et n’hésitaient pas à mettre la main à la terre – bien loin des bobos intellos des villes qui croient avoir inventé « l’environnement » et donnent des leçons de morale naturelle à tout le monde.

Quipic est un garçon hérisson flanqué de parents et de frères et sœurs. Tout ce petit monde vit au jardin où une famille humaine avec deux enfants fait pousser, fruits et légumes. Mais des horreurs les menacent tels que chenilles, limaces, escargots, vers blancs et autres courtilières. A tous ces dévoreurs des légumes et des fruits, les hérissons font un sort. Les oiseaux, les chauves-souris, les lézards, les crapauds, les taupes et les musaraignes font le reste et les choux et salades seront bien gardées.

Les hérissons sortent la nuit et s’ébattent dans les carrés à la recherche de proies vivantes et de fruits tombés. Ils gîtent le jour dans des nids sous les feuilles et hibernent en hiver – où il n’y a rien à manger. Ils sont les bons génies des jardins, protégeant racines, bourgeons, fleurs, fruits, feuilles et branches contre les chenilles, vers, larves, insectes volants ou rampant. Le hérisson ne craint pas la vipère et en fait volontiers son repas.

Si les gitans les mangent, à la broche ou, mieux, cuits à l’étouffée sous la glaise, il faut d’abord les attraper. Un peu d’eau sur les piquants et hop, la bête se déroule. Mais elle est maligne et il faut la surveiller. Notre petit qui s’est fait prendre n’hésite pas à se tailler. Quant aux autres gens, qui préfèrent la volaille ou le cochon, ils protègent le hérisson qui, lui, protège le jardin.

Loin du commerce et des procédés industriels insecticides ou pesticides, le hérisson est vivant et s’adapte au terrain. En cet automne, il s’apprête à hiberner et s’engraisse pour l’hiver. Les fruits se font rares, les légumes tardifs poussent à peine encore ; il sera bientôt question de se rouler sous la couette de feuilles dans un coin du jardin.

Une histoire donnée pour les 3 à 5 ans mais qui ravira encore les plus grands jusqu’à 7 ans, vous pouvez m’en croire. Il a déjà enchanté mon enfance.

Lida, Quipic le hérisson, dessins de Rojankovski, albums du Père Castor Flammarion 1937, réédition 2014, 35 pages, €9.90

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Philippe Sollers, Femmes

Ce roman est touffu, déjà daté lorsque je l’ai lu en l’an 2000, interminable. Mais l’auteur a eu la coquetterie de le terminer à la page 666 dans l’édition Folio – le chiffre de la Bête (il ne l’a probablement pas fait exprès). Dans ce livre, pas d’histoire ni de personnages mais le fil des jours, des rencontres. Il y a des pensées et un narrateur schizophrène, impliqué et extérieur, parisien et étranger, ici et ailleurs. L’atmosphère décrite est typiquement « fin de siècle », le XXe mais aussi celui de « la gauche » mythique, une nouvelle gauche déjà usée, décadente. La description est aiguë de tous ces intellos brusquement promus gonflés de leur importance, de l’agitation du microcosme. Rappelons que ce roman a été publié en 1983 lors du mitterrandisme triomphant. Tous les ego sont démesurés, ils couchent et cherchent le compliment d’abord et le pouvoir toujours.

Philippe Sollers écrit sec comme Simone de Beauvoir. Il entremêle un essai, un portrait, une baise, alternativement et en rythme. Ce n’est pas du Casanova, bien que le personnage soit invoqué. Femmes s’apparente plutôt aux Mandarins de Simone, actualisé Nouveau roman. Au début, l’auteur abuse des trois petits points en fin de phrase. Il expérimente une respiration à la Céline, le talent d’imprécateur en moins. Si l’esprit ne passe que par le verbe, Sollers est plus à l’aise dans les jeux de mots et les rapprochements inattendus que dans l’imprécation.

Face au vide mental qu’il constate chez ses congénères conformistes – intellos de gauche et féministes comme le veut la mode, mais surtout dépendants, vaniteux et frigides – l’auteur vante l’orgueil mâle, solitaire et butineur. Ni coupable, ni inverti, ni androgyne, mais juste un homme, blanc et catholique. De plus, il rend son héros marié et père d’un petit garçon. Cultivant l’entre deux ambigu, Il n’est ni vraiment père de famille, ni célibataire volage. Il aime sa femme, s’occupe de son enfant, mais pas 24 heures sur 24. Il s’isole, il voyage, il rencontre d’autres femmes (et couche complaisamment avec elles, souverain et libre – mais avec aucun garçon, restriction de goût).

Philippe Sollers se raconte sans se raconter, il se la joue en faisant parler un nègre, un journaliste américain qui est son double, miroir un peu barbare, un peu persan au sens de Montesquieu. « L’horizon européen se ferme », il est nécessaire de sortir de ce milieu parisien, si provincial au fond, si clanique, où « tout le monde se connaît » et pratique un genre de « prostitution éclairée » p.385. L’histoire mondiale, en 1983, se respire ailleurs : à New York, Venise, Rome. Le roman brasse beaucoup de thèmes qui travaillent l’époque. Les femmes sont émancipées, castratrices, mais au fond très seules. Elles sont des goules dont il faut user tout en s’en préservant. Le monde nouveau est « dur, cynique, analphabète, amnésique » p.22 – ce qui n’est pas si mal vu.

Les vedettes intellectuelles des années 1980 ont un côté cuistre, les « grands débats » sont vides et narcissiques. « La seule chose jamais discutée, c’est : pourquoi vous, bipède parlant, être là ? » p.27. Avec ce ton primaire, anti jargon, presque phonétique mais quasi incompréhensible pour ceux qui parlent en circuit fermé : les psys, les marxistes, les écri–vains, les universitaires. Comme ils sont pathétiques, aux pieds d’argile, ces colosses médiatiques, outres gonflées du vent admiratif des ignares : Fals (Lacan), Boris (Edern-Hallier), Lutz (Althusser), Baron (Aron), Werter (Barthes), Malmora (Moravia). A la question primordiale (voir ci-dessus les bipèdes), ils n’apportent aucune réponse, seulement des stéréotypes des poses théâtrales. Mode et dogmes, tel est le temps des masses, de « l’hommasse » p.230, « le collant et la laque » p.335 pour paraphraser La paille et le grain d’un certain président.

Le remède sollerien ? « Vivre ses passions sans se sentir coupable » p.35, une « longue et instinctive discipline de l’homme qui veut accomplir son projet, rien d’autre » p.93, un « guelfe blanc (…) c’est-à-dire pessimiste, casuistique, baroque, ayant appris à (ses) dépends qu’on peut seulement traiter le mal par le mal… jésuite » p.152. Un « sexy » p.622, ni prude ni obsédé du sexe, un joueur, un peu Casanova, tenté à la fois par le judaïsme et le matérialisme à la Démocrite p.210, un catholique en somme, pour la tradition, le décorum et la profondeur plus que pour la foi. Dandysme de l’affirmation dans une époque « anti ». Car « le totalitarisme (…) la pente inévitable humaine, ne sera vaincu que par (…) raffinement systématique, sauvage » p.336. Sollers le dandy exige protection de sa vie privée, repli sur soi et pudeur la plus stricte. Et l’admiration des œuvres, les vraies : « qu’est-ce que c’est gênant, n’est-ce pas, que le Concile de Trente ait produit des milliers de chefs-d’œuvre, et le Progressisme appliqué tant de croûtes ! » p.335. En 1983, en pleine gauche égalitariste triomphante qui subventionnait la culture avec prosélytisme militant au prétexte d’élévation des masses, il fallait oser.

Citant Schlegel : « L’ironie est la conscience claire de l’agilité éternelle, de la plénitude infinie du chaos » p.406. Sollers prend des accents nietzschéens mais sans presque le savoir (une seule allusion, via Lou Andréa Salomé, sur le retour possible du catholicisme). Comme s’il existait quand même un tabou à ne pas transgresser : de Maistre oui, Céline passe encore, mais Nietzsche non ! Allons, Philippe Sollers, encore un effort : bien que ni français (Sade), ni italien (Casanova), Nietzsche est très actuel – prophétique. Dommage de l’ignorer.

Philippe Sollers, Femmes, 1983, Folio 1985, 672 pages, €12.80 e-book Kindle €11.99

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Jean Lacouture, Montaigne à cheval

De temps à autre, je reviens comme mes contemporains à cet humanisme français né avec Michel de Montaigne, et cela est bien. Les études me l’ont fait étudier en seconde, ce qui est bien trop tôt pour en tirer tout le suc. Il a fallu un philosophe contemporain, une fois que j’eus passé 30 ans, pour me donner le goût de le relire et de m’en faire un ami.

Le virus a atteint Jean Lacouture en cette fin des années 1990, soucieux peut-être de revenir aux sources de la civilisation française, entre deux biographies de grands personnages contemporains.

Son père, comme l’air du temps, ont inculqué à Montaigne une culture de l’action. Nourri de latin, pris dans les tourmentes du siècle des guerres de religion, il s’est bâti une morale humaine. Curieux et affectif, il a aimé le plaisir et l’amitié. Vaillant, fidèle, voyageur, il n’est bien qu’à cheval, soldat au service de son roi ou visiteur des pays inconnus. Je lui ressemble en sa tempérance et sa tolérance, en son goût de l’autre et de l’ailleurs, en son scepticisme et son agnosticisme, en sa raison et son affection.

Montaigne philosophe sans le savoir, comme il vit, au rythme de sa respiration. Il tire leçon de ses lectures comme de ses actions, du spectacle des autres et des conversations. Lacouture le montre bien, Montaigne a une philosophie du réel en mouvement. Pris en main par son père après deux garçons tôt disparus, il n’aime pas sa mère, trop avare. Élevé selon Érasme, latin précoce, liberté d’allure ; dépucelé « longtemps avant l’âge de choix et de connaissance », Montaigne sait que pour un gentilhomme de peu de fortune comme lui, le chemin du pouvoir passera par la culture. Et le cheval, où il est habile, compensera sa petite taille et sa gaucherie.

Michel, initié très tôt, aime les femmes mais pour le plaisir. L’échange intellectuel est pour lui le plus important et il ne trouvera une belle savante, Marie de Gournay, que passés 56 ans. Selon Lacouture, « un être aussi sensible, aussi ouvert aux autres, ne saurait survivre dans l’isolement affectif ». Ce sera l’amitié avec La Boétie, dont l’essence homosexuelle ou non, où disserte Lacouture, est sans doute un contresens historique. Nourri d’antiquité, pris dans un réseau de relations féodales, attaché aux échanges savants, Montaigne ne saurait être jugé selon les critères mesquins de la bourgeoisie puritaine de notre XXe siècle. C’est là une faiblesse du livre, par ailleurs plutôt équilibré.

La Boétie permettra à Montaigne de se préciser. Il se voit plus pragmatique que stoïcien, plus proche de Machiavel que de Sénèque. Il affirme ses convictions, mais sans heurter inutilement les préjugés de son temps. Il ne cite pas le Christ mais il utilise des « titres obliques » pour faire passer un éloge du suicide, un réquisitoire contre la démonologie, ou une apologie de l’érotisme. Dans l’enchevêtrement des fidélités et des familles prises dans les événements de son temps, Montaigne se fait un « devoir d’obéissance » qui est fidélité à la légitimité. Il admet les crimes « nécessaires » mais seulement pour ce qu’il faut, en dérogation bien posée des principes de tolérance.

Pied léger, cœur volage, il veut découvrir des horizons propres à l’étonner, non pour « trouver ce qu’il cherche mais pour goûter ce qu’il trouve ».

Il se veut soldat à la manière de Socrate ou de César, selon vaillance et raison, sans la démesure d’Alexandre. Entre tous les adages qu’il fit graver sur les poutres de sa « librairie », Lacouture relève celui qui, selon lui, définit le mieux Montaigne : « C’est le « je suis un homme et crois que rien d’humain ne m’est étranger », de Térence – les huit mots magnifiques en quoi se concentrent pour nous la pensée et le comportement de l’homme qui plaida pour la tolérance, dénonça la torture, ridiculisa le concept de « sauvage », s’ouvrit à toutes les cultures, choisit, étant en Italie, d’écrire en italien, aima le vin et l’accueil des Allemands, respecta la conversion à la Réforme de l’un de ses frères et de l’une de ses sœurs, et se battit pour que ses coreligionnaires catholiques reconnussent la légitimité d’un prince huguenot » p.156.

Je viens de retourner visiter le château de Montaigne et la tour où il avait ses livres et son lit. Il dominait un paysage de collines, varié et aménagé : des bois, des prés, des vignes ; des villages alentour, quelques châteaux lointains, la grande ville ouverte sur le large à une journée de cheval. Le cœur d’une certaine France, un peu espagnole, un peu anglaise, marquée de latinisme avec une pointe d’arabe et de marrane. C’est la France même en sa culture mêlée, née d’influences diverses fondues avec les siècles en une progressive civilisation.

Jean Lacouture, Montaigne à cheval, 1996, Points Seuil 1998, 416 pages, €7.90

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Patrick Deville, Peste et choléra

Alexandre Yersin, fils improbable d’une parpaillote cévenole et d’un évangéliste vaudois né en 1863 en Suisse, devient médecin après des études à Lausanne, Marbourg et Paris – où il intègre la bande à Pasteur en 1887 et devient français en 1889. Il découvre la toxine diphtérique en 1886 mais surtout en 1894 le bacille de la peste à qui il donne son nom : Yersinia pestis. Il élaborera un sérum en 1898. C’est pour cela qu’il est mondialement connu dans l’étroit petit monde des savants. Patrick Deville ouvre le personnage à la littérature.

Car la vie de Yersin est romanesque. « Ce n’est pas une vie que de ne pas bouger », avait-il coutume de répéter. Curieux de tout, approfondissant avec une obstination toute suisse chaque domaine qui l’intéresse, il est l’un des derniers encyclopédistes – comme son maître Pasteur (qui n’était pas médecin). Alexandre Yersin sera successivement chercheur en microbie, chargé de cours, médecin maritime vers l’Asie, planteur d’hévéas et producteur de quinine en Indochine, éleveur, agriculteur, producteur de sérums, directeur d’école de médecine à Hanoï, directeur de l’Institut Pasteur, météorologue… Il est mort à presque 80 ans en 1943 en Indochine, où il s’était retiré près de la mer à Nha Trang.

Patrick Deville écrit en faisant des fiches et chacun de ses chapitres aborde un thème d’existence, présenté sans majuscule : « à Paris », « en mer », « la longue marche », « la controverse des poulets », « la petite bande » et ainsi de suite. Son écriture est parfois télégraphique, comme une prise de notes livrée telle quelle ou dictée sans plume : « Voilà, il a une idée. L’utile à l’agréable » (« en Normandie »). C’est familier et fait souvent pauvre, le lyrisme n’étant pas le fort de l’auteur, grandi en hôpital psychiatrique (son père en était directeur). L’introduction du « fantôme du futur », qui s’assoit familièrement dans les mêmes fauteuils pour prendre des notes sur un carnet à couverture taupe, devient vite agaçante, un brin narcissique tel un Hitchcock en passant dans ses films. Mais le lecteur n’a que faire de l’auteur groupie dans la biographie d’un génie !

Ce n’est donc pas la forme qui fascine en ce roman, mais la matière : la vie romanesque. Le milieu du XIXe siècle est fascinant parce qu’il marque l’essor de la science positive, célébrée dans les romans d’aventures de Jules Verne. Durant le second Empire, le mercenaire devenu président du Nicaragua William Walker est fusillé sur une plage du Honduras, Henri Mouhot découvre les temples d’Angkor et Louis Pasteur escalade la mer de Glace afin de prouver que la génération spontanée est un mythe. Yersin poursuit la lignée de ces découvreurs. Il est dans le mouvement d’une bande de jeunes capables de tout quitter pour suivre une cause. Ce sont souvent des orphelins qui y trouvent une famille, Yersin a perdu son père d’une rupture d’anévrisme juste avant qu’il naisse ; parfois des Juifs – mais l’auteur insiste un peu trop lourdement sur cet aspect, sacrifiant à la mode victimaire.

Le roman se lit avec un certain plaisir et se relit des années plus tard avec le même, ce que je viens de faire. Avec une vie à conter, l’auteur tient au moins une histoire qui se tient. Ne reste plus qu’à la dire en bousculant les périodes pour conserver l’attention, c’est la cuisine du littérateur.

Patrick Deville, Peste et choléra, 2012, Points Seuil 2013, 264 pages, €7.00 e-book Kindle €6.99

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Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de famille

Trois fictions qui sont plus de petits romans avec un début, une histoire et une fin, que des nouvelles écrites selon les règles de la nouvelle avec la montée progressive et la chute in extremis. L’auteur aurait pu développer pour réaliser de véritables romans policiers comme il en a le secret. Tout tourne autour de la relation parent-enfant.

Du haut des toits (d’un quartier pauvre, le cinquième district de Barcelone), un fils de 13 ans s’occupe de son père fantasque qui l’a élevé depuis l’âge de 3 ans, lorsque sa mère s’est enfuie en Amérique du sud. Saoul, il la battait ; mais l’amour n’a jamais régné entre ces deux-là. Entre le père et le fils, si. Sauf que le père, qui aimait sauter de terrasse en terrasse comme lorsqu’il avait 15 ans, a chu brutalement pour s’écraser dans la cour. Suicide ? Meurtre ? Pepe Carvalho penche pour la seconde hypothèse : lorsqu’on aime un rejeton, on ne fuit pas par le suicide. Dès lors, pourquoi ? Occasion d’observer le petit peuple de Barcelone en cette fin des années 1980, l’attitude de mère indigne indifférente à tout « amour maternel » : porter un être en son ventre n’induit pas l’attachement, contrairement à l’idéal naïf que porte la société.

En cherchant Sherezade (sans le he), Carvalho mandaté par une mère opulente et débordante d’amour frustré, va découvrir que tout est bon pour échapper à l’étouffoir maternel : se contorsionner nue devant les hommes, s’agripper à la première bite assez raide qui passe, se laisser embringuer dans un réseau de traite. Car les femmes mûres qui ne peuvent plus avoir d’amants et qui ont laissé perdre leur mari se reportent sur leur fille unique, au point de l’empêcher de vivre. Pas simple d’enquêter pour découvrir la vérité…

J’en ai fait un homme, proclame de son fils unique un père patron entrepreneur qui s’est fait lui-même de ses propres mains. Il l’a façonné tout petit pour qu’il n’ait jamais à travailler manuellement : école, études, sport, culture, milieu – tout était bon pour le Fils. Jusqu’à son mariage, à l’âge adulte, avec une fiancée approuvée sinon goûtée par le pater familias. Sauf que, durant la nuit de noce, le couple est assassiné chacun d’une balle. Par Qui ? Pourquoi ? Régenter l’existence de l’enfant prépare-t-il à vivre autonome ? Incite-t-il à prendre des risques ? A se façonner une double vie pour échapper à Big Father ?

Chacune à sa manière, ces histoires content les difficiles relations du couple parent-enfant lorsque le parent reporte son amour sur son rejeton unique, faute de savoir en conquérir parmi ses pairs. « Familles, je vous hais ! » lançait Gide. A lire Montalbán un siècle après, le lecteur peut constater que rien n’a changé dans la pathologie familiale.

Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de famille (Historias de Padres e Hijos), 1987, 10-18 1995, 191 pages, occasion €2.17

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Philip K Dick, En attendant l’année dernière

Cette fois-ci l’imagination droguée de l’auteur nous emmène dans le temps. Nous retrouvons les psychoses, les problèmes de couple, les femmes dominatrices égocentrées, la hantise du complot et de la tyrannie chers à l’auteur paranoïaque. Mais une drogue, inventée par AG Chimie, une firme évidemment allemande, permet de voyager dans les univers parallèles du temps. Le JJ-180 a pour inconvénient d’être à accoutumance immédiate, créée comme arme de guerre ; son avantage est que, voyageant dans le temps, on peut aussi trouver son antidote, synthétisé dans le futur…

C’est donc tout bénéfice pour l’auteur comme pour son personnage principal, le cette fois plus consistant docteur Sweetcent (dont le nom veut dire « doux »). Multipraticien dominé par son épouse Kathy, il maintient en vie durant des décennies grâce aux greforgs (greffes d’organes immédiates) son patron plus que centenaire, PDG de la FCT (la Compagnie des fourrures et colorants de Tijuana), avant d’être appelé par le Secrétaire général de l’ONU qui gouverne la planète Terre, Gino Molinari. L’action se situe en effet en 2055, 90 ans après la publication du roman, un futur encore proche qui décentre vigoureusement le lecteur. Car la Terre est en guerre contre les Reegs de Proxima du Centaure (gros insectes intelligents) et alliée des Lilistariens d’Alpha du Centaure (genre nazis disciplinés).

Molinari est un vieux rusé ; il se maintient tout juste en vie en refusant tout organe artificiel, ce qui lui permet d’éluder les décisions stratégiques que lui réclame son allié lilistarien et d’éviter que des millions de Terriens n’aillent servir dans leurs usines d’armements. Mais il connait la drogue JJ-180 et l’utilise secrètement à des fins politiques. Il rapatrie et congèle en douce une série de doubles issus des univers parallèles qui pourront prendre sa place en cas de nécessité – et le docteur Sweetcent, ne pouvant rien refuser à personne, sera chargé secrètement d’assurer à la fois sa mort physique et l’accomplissement de ses 43 pages de volontés.

L’univers 2055 est pittoresque : les riches s’évadent dans des lieux de divertissement qui reconstituent avec un soin minutieux le passé, comme Wash-35 qui est une sorte de Disneyland ayant pour unique thème la capitale Washington en l’année de la jeunesse des vieux, 1935. Y avoir un appartement dans son ancien quartier, retrouver ses copains d’enfance reconstitués en robots, les meubles et les illustrés d’époque, est une sacrée résidence secondaire. On y est conduit en taxi automatique (l’automataxi) qui décolle et atterrit où il veut, commandé à la voix et assurant divers services tels que boissons, pilules, films, conseils.

En revanche, chacun s’habille, fume et boit comme au bon vieux temps, sans rien de changé (sauf les seins nus pour les femmes dans les soirées), ce qui m’étonne un brin. Quant à Tijuana, la ville-frontière avec le Mexique (où la frontière est supprimée), elle est une projection des fantasmes les plus fous : fiscalité quasi nulle, main-d’œuvre bon marché, quartier des plaisirs, drogue en abondance, sexe à gogo, « y compris avec des putes de 13 ans » comme on en rêvait dans les années soixante et qu’on a fait dans les années soixante-dix (c’est tout le roman Polanski). Mais Philip K. Dick n’aime pas le sexe, se découvrant dominé par la femme-mère ; il préfère s’éclater chimiquement, ce qui en dit long sur la pathologie mentale générée par la société américaine.

Kathy est justement embringuée dans la dépendance au JJ-180, complot évident de Lilistar pour avoir prise sur elle et espionner son mari, médecin personnel du Secrétaire général. Par haine autant que par utilitarisme égoïste, Kathy dissout une pilule de JJ-180 dans le café de son époux qui ne voulait plus la voir mais qu’elle vient trouver à Cheyenne, lieu sécurisé du gouvernement terrien. Sweetcent se retrouve donc contre son gré dans le même bateau qu’elle, à charge pour lui de découvrir l’antidote pour tous les deux. Mais tandis que lui s’en sort, intelligent et par volonté de bien faire, elle se déglingue, déjà atteinte du « syndrome de Korsakov ».

Un bon roman d’anticipation où l’intelligence pratique compte plus que l’action et où les personnages prennent enfin un peu plus de relief que dans les précédents romans.

Philip Kindred Dick, En attendant l’année dernière (Now wait for last year), 1966, J’ai lu SF 2015, 286 pages, €6.00 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Peter Mayle, Le diamant noir

Le diamant noir est la truffe, qui pousse où il lui plaît et dont l’auteur imagine qu’un savant agronome a su la maîtriser. Ce savoir vaut de l’or et suscite la convoitise d’affairistes et de mafieux venus d’un peu partout.

Un jeune Anglais de 30 ans installé dans un village provençal, Bennett, vaguement agent immobilier pour ses compatriotes dans la région, voit ses économies fondre au soleil (vif) du pays et cherche un emploi. Il a l’idée (évidemment lumineuse, climat oblige) de passer dans l’International Herald Tribune, quotidien fort lu par les internationaux, une petite annonce sollicitant un « poste intéressant même si inhabituel (…) sauf mariage ». Non qu’il soit gay, bien qu’élevé en pension depuis l’âge de 7 ans et connaissant à peine son père, mais ne voulant pas s’installer avec mémère, maison et mômes.

Le destin va décider pour lui. Convoqué par un riche homme d’affaire du nom de Poe, il va habiter dans un grand appartement ouvert sur la baie à Monaco et jouir de 20 000 francs par mois pour seulement se laisser vivre là-bas. Pourquoi cette générosité ? Pour éviter le fisc qui taxe les non-résidents comme résidents lorsqu’ils ne vivent pas au moins six mois et un jour sur le territoire français. Bennett va devenir Poe et signer des notes de restaurant, payer des contraventions, en bref produire du papier pour les dévoreurs de paperasse de l’administration fiscale.

Cette vie facile est occasion d’inviter une ex-copine de la pub. Sauf qu’une mallette doit être livrée un soir et que le sbire personnel de Poe doit venir la prendre un peu plus tard. Et que la copine sortant de sa douche la donne bien volontiers aux deux Italiens bien aimables qui se présentent à la porte de l’appartement, alors qu’elle a envoyé Bennett l’approvisionner en clopes. Erreur fatale ! La mallette, d’un prix inestimable car elle contient les formules et les documents permettant de cultiver la truffe noire, a été volée !

Poe n’est pas content et exige de Bennett qu’il se rachète en allant participer aux enchères du mafioso italien qui a fait main basse sur la came et veut la vendre au plus offrant. Sous le couvert d’une société d’investissement suisse et flanqué d’une acolyte juive américaine experte en close-combat, Bennett va connaître sur le yacht l’adrénaline de toute une vie. La fille séduit le vieux, l’assomme et le ligote, et s’enfuit à poil de sa cabine avec pour tout bagage la précieuse mallette. Le couple fuit à la nage et vole une voiture, elle en chemise mouillée sur ses formes érotiques et lui torse nu sous son blazer.

Mission accomplie ? Pas vraiment. Car la fille en veut plus que les dérisoires 50 000 $ promis, dont elle n’est d’ailleurs pas sûre que lui donne son ex-amant Poe, lui qui l’a jetée pour une plus jeune Chou-chou. Elle en saurait trop, tout comme le savant agronome qui a été tué par « accident de voiture ». Elle décide Bennett à la suivre et à demander 1 million.

Commence alors une course-poursuite mettant en scène des flics corses mafieux, des moines amateurs de vin et la Présidence de la République. C’est truculent, empli de rebondissements, parsemé de drôleries. Bennett est un rien benêt mais d’un humour acide ; Anna décidée mais timorée seule.

Peter Mayle, mort début 2018, connait bien la Provence pour y avoir vécu et écrit ; Bennett est un peu son double, célibataire, et Georgette la villageoise sa femme de ménage. Une année en Provence racontant son existence d’expatrié au soleil fut un best-seller qui fit monter à l’époque les prix de l’immobilier dans la région sans le vouloir.

Le roman est extrêmement agréable à lire, truffé de pointes d’humour à l’égard des Français de Provence et de l’Administration en général. Sa fin est merveilleuse, profondément satisfaisante au lecteur. Vous avez dans ce Diamant un peu plus de deux heures d’un vrai bonheur de lecture.

Peter Mayle, Le diamant noir, 1996, Points Seuil 2001, 293 pages, occasion €1.35

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Christian de Moliner, Les transhumains

Le transhumanisme prône une humanité augmentée à l’aide des techniques aussi bien génétiques qu’informatiques. Le Graal est l’éradication du vieillissement. Ce dépassement de « la nature » par l’orgueil technique est pour (entre autres) les chrétiens un défi à Dieu analogue à celui de la tour de Babel ; la Bible décrète la morale de ce qu’il s’en est ensuivi.

Christian de Moliner s’empare du sujet pour en faire un roman policier de science-fiction assez réussi, dont je regrette seulement qu’il soit trop court et à mon avis sommairement étayé.

L’intrigue est séduisante : un meurtre dans une tour très sécurisée de Manhattan sans que personne ne soit détecté par les caméras de surveillance. Il s’agit de plus d’un meurtre mis en scène à la façon d’une crucifixion avec clous dans les mains et les pieds et crucifix dans le cœur. Un message net pour les dirigeants : arrêtez le « progrès » ! Une illustration future possible des actions des écologistes activistes.

C’est que la société américaine Transhuman Corporation, quelque part dans un futur proche, promet tout ce qu’on veut : vivre plus, vivre plus vieux, voire éternellement (sauf accidents et maladies). Les plus sont des implants techniques au poignet qui permettent de communiquer sans avoir à sa connecter à un mobile ou à un ordinateur, une valve au cerveau pour le haut débit direct exigé des chercheurs, une cape d’invisibilité réservée aux initiés, des mouches drones aptes à injecter des poisons ou à surveiller un objectif, des pièces sécurisées à l’aide du code génétique analysé par la respiration et qui diffusent un gaz mortel à tout contrevenant. L’éradication du vieillissement consiste en une puce spéciale, bientôt remplacée par une technique plus douce mais encore très secrète…

C’est ce projet baptisé Bixenta qui est, semble-t-il, en cause dans ce premier meurtre. Le patron de la firme, Dimitri Borag, fait agir ses relations politiques pour que soit nommé chef d’enquête le commandant John Dervin. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il peut avoir barre sur lui, le policier se disputant avec sa femme pour se faire augmenter. Peut-être aussi parce qu’en digne fils de l’auteur, ses obsessions sexuelles le poussent à clouer au mur la première secrétaire accorte qui passe. Sauf qu’il a cette fois une « excuse » : les phéromones diffusées par le poignet de ladite demoiselle, sur ordre de son patron, qui rendent la pulsion irrésistible. Les ébats, dûment filmés par caméra, feront un moyen de chantage efficace en cas de conclusions d’enquête qui dévieraient de la ligne voulue.

La Christian League américaine est violemment opposée à cet hubris humain mais l’auteur considère que c’est évident et n’analyse pas pourquoi. Ces chrétiens fondamentalistes militants se veulent plus que jamais soumis à Dieu en ses Commandements, avec cet arrière-plan à prétexte écolo qu’est le mythe de « la nature ». D’une nature comme ensemble des faits, ils passent à la nature comme norme morale indépassable. Il faudrait ne toucher à rien, « laisser-faire et laisser-passer » tout ce qui se fait et se passe « naturellement », la Main invisible (et divine) s’occupant de tout : il suffirait de naître. Une bonne traduction du capitalisme, si l’on y pense… Passer de l’homme primitif au transhumain serait transgresser les lois naturelles, donc aller contre nature ce qui est assimilé (comme l’inversion, l’avortement, l’adultère ou la GPA) à un crime de lèse-majesté divine, un défi diabolique à Dieu le Père. D’où les manifs – d’où peut-être le crime ? Les fanatiques sont prêts à tout puisqu’ils croient toujours détenir la seule Vérité, ou avoir des visions que leur envoie leur dieu.

C’est cet aspect idéologique qui n’est pas développé, ce qui est dommage. L’intrigue policière prendrait un sens plus actuel si elle explorait l’arrière-plan sociologique de l’opposition à Transhuman Corp. Au lieu de quoi tout se passe en vase clos, entre une équipe de chercheurs plus ou moins coupés du monde et paranoïaques, aspect psychologique qui n’est guère développé non plus. Je conçois qu’une intrigue policière se doit d’être resserrée pour que l’action continue de captiver le lecteur, mais le contexte social et humain est quand même ce qui distingue les bons romans, fussent-ils policiers.

Le lecteur apprendra, sur la fin comme il se doit, en quoi consiste ce mystérieux et anxiogène projet Bixenta, et comment « la société » régule ce qu’elle croit des transgressions de transhumains. Dominer la nature ? Peut-être – mais comment dominer sa domination ? Encore un abyme de sens pour ce roman d’anticipation très actuel que, malgré son inachèvement, je vous incite à lire comme stimulant intellectuel à propos de la société qui vient.

Christian de Moliner, Les transhumains, 2017, 153 pages, €9.00 e-book Kindle €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Michel Houellebecq, Les particules élémentaires

L’approche du millénaire a suscité une pensée du recul et de la destinée. Relire les œuvres vingt ans après donne le même plaisir que le feuilleton des Trois mousquetaires. Michel Houellebecq écrit dans ce livre depuis l’an 2030. Dans Les particules élémentaires, « l’homme » a disparu ; il est devenu une espèce nouvelle, un surhomme génétiquement stable et asexué qui a dépassé le désir, la maladie et la vieillesse. Ce livre est le livre des mutations.

Une vaste ambition. Le héros est un biologiste qui se nomme Djerzinski, comme le fondateur du KGB. Il rêve comme lui d’un Homme nouveau et du Meilleur des mondes, si ce n’est qu’il préfère la recherche en biologie à la politique dictatoriale. Deux demi-frères symbolisent la société d’aujourd’hui, condamnée parce qu’elle se fourvoie dans une impasse. Michel porte un prénom d’archange (il est aussi celui de l’auteur). Son rôle est de terrasser le diable Désir. Tandis que Bruno (l’origine du prénom est purement un signe physique) s’acharne à assouvir ce désir sous toutes ses formes, à en devenir fou.

D’où les trois parties de ce roman étrange : 1. le royaume perdu (celui de l’enfance et de la possibilité des désirs) ; 2. les moments étranges (où l’on cherche à réaliser le désir un peu partout, du Lieu libertaire au Cap d’Agde sexuellement social-démocratique, aux boîtes de sexe à la chaîne ou aux sectes New Age, voire sadiques) ; 3. l’illimité émotionnel (où la technique et la connaissance rationnelle créent un nouveau paradigme pour l’humanité). Malgré sa construction, ce roman sociologique apparaît presque sans histoire, quelque part entre la Nausée de Jean-Paul Sartre et les Choses de Georges Perec. Il véhicule une vision pessimiste de notre monde, il décrit notre société avec cynisme.

Si les traces de vie fossiles découverte sur Mars montrent qu’il n’y a ni acte créateur ni espèce élue ; si les animaux parmi la nature sauvage sont « d’une répugnante saloperie » ; si la société traditionnelle encourageait le mariage monogame, donc les sentiments romantiques et amoureux – notre société de masse rêve de l’utopie d’Aldous Huxley sans pouvoir la réaliser. « La mutation métaphysique opérée par la science moderne entraîne à sa suite l’individuation, la vanité, la haine et le désir. En soi le désir – contrairement au plaisir – est source de souffrance, de haine et de malheur » p.200. Aldous Huxley dans son Meilleur des mondes à sous-estimé l’individualisme.

« La compétition économique, métaphore de la maîtrise de l’espace, n’a plus de raison d’être dans une société riche où les flux économiques sont maîtrisés. La compétition sexuelle, métaphore par le biais de la procréation de la maîtrise du temps, n’a plus de raison d’être dans une société où la dissociation sexe–procréation est parfaitement réalisée ». Mais de l’individualisme vient le besoin de se distinguer. La différenciation narcissique supplante le principe de plaisir. C’est pourquoi le modèle social–démocrate ne l’a jamais emporté sur le libéralisme, ni l’échangisme n’a satisfait la sexualité humaine. « La société érotique–publicitaire où nous vivons s’attache à organiser le désir, à développer le désir dans des proportions inouïes, tout en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée. Pour que la société fonctionne, pour que la compétition continue, il faut que le désir croisse, s’étende et dévore la vie des hommes » p.200. Les correctifs – les corollaires – sont les grandes messes des rock–stars et les drogues psychédéliques – ou encore l’anomie des SDF, que Houellebecq n’évoque à aucun moment alors qu’elle constitue une pathologie essentielle de notre société.

Le couple, « dernier vestige du communisme primitif » selon Houellebecq, se disloque avec l’arrivée de la pilule et l’autorisation de l’avortement. Alors explose le système monogame et le triomphe total du marché est assuré. Disparaissent de fait l’amour, la tendresse et la fraternité, au profit de l’indifférence, de la cruauté et de l’égoïsme. La responsabilité parentale se réduit au plaisir du sexe, au narcissisme du nounours, voire au matérialisme absolu « des jouisseurs à la recherche de sensations nerveuses de plus en plus violentes » – pouvant dégénérer en esclavage de secte ou en serial–killing. Salarié, voire fonctionnaire, locataire, l’homme n’a plus aucun métier à transmettre, aucune règle de vie valable dans un univers qui change très vite.

« Accepter l’idéologie du changement continuel, c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme » p.210. C’est moins vrai des femmes, toujours attachées physiquement à l’enfant mis au monde, mais probablement incomplet car le mâle est aussi capable d’attachement et de tendresse pour l’enfant. La remarque générale de Houellebecq reste fondamentalement opérante pour notre temps.

Ses notations sur les pratiques sexuelles en Occident à la fin du XXe siècle sont savoureuses. Les soixante-huitardes émancipées, à 40 ans, cherchent à fuir dans le macrobiotique et le yoga leur progressive absence d’attrait (p.133). Le modèle libertin des hommes, fondé sur les aventures et la séduction, prôné par exemple par Philippe Sollers, est cruellement ramené à sa réalité : « La lecture de Femmes le montrait avec évidence, il ne réussissait à tringler que de vieilles putes appartenant au milieu culturel ; les minettes, visiblement, préféraient les chanteurs » p.230. On pourrait cependant conseiller Houellebecq d’aller voir du côté de Matzneff en ses jeunes années…

L’être humain– comme tout être sexué – est-il « une particule élémentaire » douée de propriétés intrinsèques, ou dépend-t-il de l’influence des autres particules ? Il faut probablement faire une réponse ontologique sous forme de pari, même si l’Occident est rongé par un besoin de certitude rationnelle auquel il « aura finalement tout sacrifié : sa religion, son bonheur, ses espoirs, et en définitive, sa vie » p.335. La réponse de Michel Houellebecq est bouddhiste : séparation, éloignement et souffrance sont des illusions de l’espace mental dues à l’ignorance et à la peur. « L’amour lie, et il lie à jamais. La pratique du bien est une liaison, la pratique du mal une déliaison. La séparation est l’autre nom du mal ; c’est également l’autre nom du mensonge. Il existe en effet qu’un entrelacement magnifique, immense et réciproque » p.376.

Ce livre noir sur l’être humain, cruellement critique, touche vrai, même s’il est souvent injuste. Il ne peut laisser personne indifférent.

Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, 1998, J’ai lu 2010, 320 pages, €8.10 e-book Kindle €7.99

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Le tour du Monde de la politesse

Le quotidien Le Monde avait eu l’idée, en 2011, de demander à ses correspondants quelques articles sur les usages du savoir-vivre dans les différents pays qu’ils connaissaient bien. Ce sont 23 articles qui sont recueillis et édités, en collaboration avec Denoël. Parmi ces pays, le nôtre, en conclusion. Mais le maître du monde (évidemment les Etats-Unis) a droit à deux articles : c’est que l’est bostonien n’a rien à voir avec l’ouest californien.

Tout commence par l’ordre français, c’est-à-dire universitaire ou administratif : l’ordre alphabétique. Honneur à l’Allemagne, avant l’Autriche, puis le Brésil. Une autre façon, un peu moins technocratique, aurait été d’assembler les articles par continents, mais cela aurait pointé les manques – énormes ! – tels que la Suisse, l’Egypte, le Maroc, l’Indonésie, l’Islande, l’Arabie saoudite, le Nigeria et j’en passe. Car ce recueil est très incomplet, même s’il se lit avec bonheur.

Il ne manque en effet pas d’humour, y compris de cet humour particulier aux Français qu’est l’ironie. Je me permets de rappeler à ceux qui ont des doutes sur leur culture, que l’humour anglais contient une autodérision en même temps qu’une certaine tendresse pour ce dont on se moque, alors que l’ironie à la française, « voltairienne », contient une critique acerbe et argumentée en même temps qu’une certaine dose de méchanceté. Les pratiques de cour n’ont en effet pas été les mêmes d’un côté à l’autre de la Manche.

Ce qui explique aussi pourquoi le chapitre sur la politesse des Français commence par leur arrogance, leur radinerie et leur refus de parler une autre langue (par honte de leur accent et par misère de leur Education pourtant « nationale ») avant de terminer sur leur propreté et leur sens gourmet. Je l’ai souvent remarqué, à l’étranger les Français sont assez imbus d’eux-mêmes. Vaniteux, ils sont méfiants du regard des autres, ce qui les rend d’apparence arrogante – surtout quand ils ne font aucun effort pour dire bonjour ou merci dans la langue du pays, ce qui est un minimum.

A la lecture, les anecdotes tournent vite aux clichés : les Allemands sont ponctuels et exigent un regard franc et une poignée de main ferme ; les Espagnols sont systématiquement en retard et bordéliques et exigent l’abrazo viril sauf des dames. Les Japonais sont tout en nuances et courbettes mais veulent être écoutés et reconnus ; les Israéliens sont bruts de décoffrage comme dans l’égalitarisme des kibboutz et de l’armée où on ne s’embarrasse pas de fioritures. Les Russes ne sourient jamais à un inconnu, rançon de trois générations de socialisme où chacun surveillait tout le monde pour que l’Histoire s’accomplisse dans la Ligne. Les Polonais, en revanche, ont tout des mœurs inverses, russophobie ancestrale oblige. Quant aux Italiens, il suffit que vous portiez une cravate pour être honoré d’un sonore dottore, même si vous n’avez qu’un CAP. En Thaïlande et au Mexique, pas question de caresser la tête d’un enfant : cela porte malheur. En Grèce, se faire traiter de pousti (pédé) est une forme d’amitié entre hommes, sauf si c’est lors d’un accrochage en voiture où il s’agit d’une injure. En Mauritanie, les enfants sont bien élevés et prévenants, mais en Corée du sud, la complexité des rites et exigences fait que la jeunesse se comporte de plus en plus à l’américaine, c’est-à-dire de façon grossière et impolie.

Il manque beaucoup de peuples, même si ceux hantés par les touristes et hommes d’affaires ont été ici privilégiés. Mais 23 pays sur 195, avouons que c’est peu…

Le tour du Monde de la politesse, coédition Le Monde-Denoël, 2012, 140 pages, €13.00 occasion €2.98

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Philip K Dick, Simulacres

Encore une idée originale d’un auteur enfiévré qui ressasse ses obsessions sous un autre angle. Le lecteur habitué retrouvera paranoïa, complot, schizophrénie, amphétamines ; il découvrira en revanche un monde différent vu d’un autre œil.

Les personnages, camés ou psychotiques, sont comme souvent inconsistants. L’histoire n’en est pas une, ballottée entre des « possibles » qui adviennent ou pas au gré de l’humeur d’auteur. Mais l’univers créé est riche et intéressant. Il est l’Amérique des années 1960, technique, optimiste, manipulatrice ; des politiciens vendeurs, des vendeurs persuasifs, l’obsession de tout contrôler, la méfiance envers les industriels de la technique et de la chimie, la division des citoyens entre ceux qui savent et ceux qui ignorent : les Ges (Geheimnisträger, porteurs du secret) et les Bes (Befehlsträger, exécutants).

Le grain de sable dans les rouages bien huilés du système sera un artiste psychokinésiste, Richard Kongrosian, qui joue du piano sans les mains. Paranoïaque délirant mais artiste incomparable, il approchera Nicole, la Première dame à la Maison Blanche – et ce sera la fin. Car « Nicole » est la quatrième du nom, une actrice qui joue le rôle de la Première dame, morte de vieillesse depuis longtemps. Son mari le président, nommé der Alte (le Vieux), est lui-même un simulacre, androïde fabriqué en série par un conglomérat allemand tenu par deux frères aussi durs en affaires que des nazis.

L’Allemagne est devenue le 52ème état américain en 1994 – drôle de retournement de l’auteur qui déteste les Allemands depuis son premier livre. A moins que le rôle des Américains d’origine germanique ou juive-allemande proches du pouvoir aux Etats-Unis de son temps (par exemple Schlesinger, Salinger, Kissinger), ne lui ait soufflé l’idée d’une pénétration insidieuse des vaincus d’hier dans les hautes sphères ? Dans son Amérique futuriste nommée désormais United States of Europe and America (USEA) ne règne qu’un seul parti Démocrate-Républicain et la société est pacifiée, surtout depuis les « années de retombées radioactives, et en particulier des explosions malfaisantes de la Chine populaire ».

D’ailleurs, un groupe qui se nomme les Fils de Job commence à manifester bruyamment dans tous les Etats-Unis. C’est un groupe de néo-nazis « qui semblaient surgir de partout ces derniers temps ». ils sont dirigés par Bertold Goltz – un Juif – dont on apprendra incidemment qu’il dirige le comité secret des cartels (allemands) qui manipule le simulacre de président (américain). Pourquoi ? Pour les mêmes causes qui ont porté Donald Trump au pouvoir de nos jours : « Cette région décadente empestait le défaitisme ; ici vivaient les vaincus, les Bes sans rôle véritable dans le système. Les Fils de Job, comme les nazis du passé, se nourrissaient des déceptions des déshérités ». Etonnante prescience !

Mais nul besoin de recourir comme dans le roman au « principe de von Lessinger » pour remonter dans le temps ou aller dans l’avenir : la crise économique produit toujours du ressentiment social, qui se manifeste en politique par un extrémisme réactionnaire. Ce fut le cas après la crise de 1929, c’est le cas après la crise de 2008. La montée des nationalismes, du populisme, du rejet des élites, du système et de la coopération internationale au prétexte de complot des cartels, des Juifs ou des Deux-cents familles, est un itinéraire balisé. Un terreau fertile pour les démagogues : Ge embrassant la cause des Bes ou chevalier romain devenant tribun de la plèbe. Rien de nouveau sous le soleil.

L’auteur en a une explication psychanalytique : l’image de la Mauvaise Mère, toute-puissante et universelle. Ce pourquoi, dans le monde der Alte, les psychanalystes sont désormais interdits. « C’est à cause des pauvres types comme moi que Nicole peut gouverner, dit Chic (abréviation de Charles). Je suis la raison pour laquelle notre société est matriarcale… Je suis comme un gosse de six ans. – Vous n’êtes pas unique. Vous vous en rendez compte. En fait, c’est une névrose à l’échelle nationale. Le défaut psychologique de notre époque ». La réaction machiste, petite-bourgeoise, blanche, va contre le féminisme, la féminisation des mœurs, l’apitoiement sur les minorités. Le pouvoir fort contre le pouvoir maternant, l’agir individualiste contre la passivité des aides sociales.

Sauf que, choc des egos mâles et guerre civile aidant, les Néandertaliens issus de mutations régressives pourraient chasser les Homo Sapiens affaiblis et à nouveau s’étendre sur la Terre. Je n’y crois guère, mais c’est un roman.

Philip Kindred Dick, Simulacres (The Simulacra), 1964, J’ai lu SF 2014, 251 pages, €6.70 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Roger-Pol Droit, Généalogie des barbares

C’est un essai très intéressant sur la représentation de l’Autre dans l’histoire occidentale que nous livre Roger-Pol Droit. Bien qu’un peu verbeux et parfois délayé, l’auteur répétant plusieurs fois la même chose en des mots différents, le propos est clair et édifiant : le barbare est le repoussoir de toutes nos hantises, l’Etranger absolu, l’inhumain amoral – mais aussi celui qui nous constitue. Le mot n’est pas prononcé mais le lecteur songe au phénomène du Bouc émissaire.

« L’imaginaire collectif » p.20 permet de constituer sa propre identité par opposition à un inverse négatif. Sans barbare, pas de civilisé ; sans barbarie, pas d’humanisme ; sans discipline, le barbare qui est en nous ressurgit, primaire et sauvage. Ces trois parties se constituent historiquement.

Tout commence chez Homère dans l’Iliade, au chant 2 vers 867. Mais seul le terme « barbare » figure ; les Grecs n’ont aucun mot pour désigner « la barbarie ». Le barbare est celui qui parle mal le grec. Il n’est donc pas le non-Grec, irréductiblement étranger, mais le frustre. Le terme va progressivement passer du seul parler grossier (« ceux qui font br br ») aux mœurs grossières, avant de prendre le sens d’ennemi : les Perses pour les Grecs, les Germains pour les Romains. Mais attention ! Perses et Germains ne sont ni des sauvages ni des sous-hommes : ils ont des vertus – elles ne sont simplement ni grecques ni romaines – mais surtout on leur fait la guerre. Si la figure du philosophe représente en Grèce antique l’ultime perfection de l’idéal d’éducation, mettant la raison aux commandes des passions et des instincts : le barbare est son opposé. La guerre psychologique va donc opposer culture et barbarie.  Le barbare « parle, mais mal. Il pense, mais à côté. Il vit, mais dominé » p.47. Il est confus, embrouillé, soumis au tyran. Il n’est pas « net », comme Apollon qui tranche ; il n’a de rapport au vrai que biaisé (comme Donald Trump).

Le philosophe, selon les Grecs, « est un homme de la mesure, de l’équilibre, de la domination de soi. La vie sous la conduite de la raison se nomme toujours tempérance, juste mesure. (…) Il incarne nécessairement le règne de la limite. (…) Limite des désirs, des appétits, des vengeances ou des châtiments. Limite des espoirs ou des aliments, la mesure est partout » p.51. Le barbare, c’est l’inverse. Il est constamment dans l’excès, anarchique, impulsif, émotif, incontrôlable, capable de toutes les transgressions sexuelles. Il est hors-limites, hors la « loi » qui meut l’univers comme la cité et chacun. Il n’est donc pas « libre » puisque dominé par sa sauvagerie : « De même qu’il ne se fait pas bien comprendre, et qu’il ne comprend pas bien, faute de se servir de la langue selon l’ordre, de même qu’il n’entend pas comment parlent la réalité et l’organisation du monde, le barbare ne se comprend pas lui-même » p.54 (comme les « 400 mots » des banlieues). Isocrate pense qu’on se civilise par l’éducation et « qu’on appelle Grecs plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine que nous » p.86. Pas de racisme donc, mais de la méritocratie – comme aujourd’hui.

C’est Aristote qui va faire dériver le terme vers la « bestialité ». Pour lui, est barbare celui qui éventre les mères, fait rôtir les bébés, mange habituellement sa viande crue (non cuisinée), baise quiconque et partout sans souci de l’inceste ni du viol, tue et vole sans foi ni loi. Il est donc une sorte d’animal non doué de raison, asservi à ses instincts primaires. Chez Plotin, le barbare est le non gréco-romain : le brut, le non raffiné, le naturel, avec l’idée d’un retour à la source de l’énergie vitale et de la morale saine. L’hellénisme tardif fera de ces traits une vertu en préférant chamanes et prophètes aux philosophes, comme par suicide culturel, préparant la venue du christianisme et l’effondrement de l’empire romain comme de la culture gréco-latine. Peut-être sommes-nous proches d’une telle inversion de civilisation ?

Chez l’apôtre Paul, plus de barbares : « il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » p.163. En bref, l’universalisme égalitariste aboutit au « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », comme à l’abolition de toutes les différences accusées d’être des « inégalités » : différences de sexes, de mœurs, de couleur, de situation. Le christianisme valorise la « faiblesse » via la pitié qui est la plus haute vertu, sur l’exemple du Dieu-fait-homme crucifié pour les autres. Les nouveaux barbares sont non seulement ceux qui ne se convertissent pas à la religion d’amour, mais aussi ceux qui sont durs de cœurs, incapables de pardonner, adeptes de la force (et du viol, disent les féministes contemporaines). Le mâle, Blanc, cultivé et vigoureux se trouve aujourd’hui sur la sellette comme le pater familias romain d’hier, sage instruit, esprit sain dans un corps sain. Il faut dire que la chute de l’empire et les éjaculations successives de hordes venues de l’est qui tuent, pillent, violent, raptent, brûlent et détruisent tout sur leur passage, faisant la guerre pour la jouissance de la guerre, paraissent l’incarnation du Diable, appelant l’Apocalypse. Le barbare est, chez les clercs, surtout l’inhumain bestial dont le summum sera représenté par les Huns. Ce furent le surnom que les Poilus donnèrent aux Allemands durant la Première guerre…

A la fin de l’empire, « l’idée de barbarie commence à être pensée comme une donnée d’ordre physiologique. La cruauté est affaire de race, la violence et l’insensibilité deviennent des traits génétiques ». Dès lors, « La race civilisante se trouverait menacée d’abâtardissement, de métissage et de corruption biologique par l’arrivée des races porteuses de l’inculture ou d’une sorte de férocité biologique » p.187. Ce sera la croyance des Nazis comme des islamistes radicaux, c’est aujourd’hui la rhétorique de Trump sur les « rats » et sur la menace latino, c’est la hantise de l’Europe centrale en situation de vortex démographique via l’effondrement des naissances et l’émigration des jeunes.

Ce n’était pas le cas au Moyen-Âge, où les musulmans étaient combattus car non-chrétiens adeptes d’une religion faussée, mais admirés pour leur stratégie guerrière, le luxe de leur existence et la noblesse de leurs sentiments. Ils étaient des ennemis, pas des « barbares » ; ils deviendront « barbaresques » lorsqu’ils adopteront des comportements de pirates sans merci, massacrant, violant et razziant des jeunes pour les vendre comme esclaves du sexe et du travail, castrant les plus beaux mâles pour en faire des janissaires. La « mission » des chrétiens devient alors de les édifier pour les sauver de la barbarie. Chez Thomas d’Aquin, le non-chrétien est bestial par manque d’éducation et les Gog et Magog de la Bible sont des repoussoirs. Le sac de Rome en 1527 par les troupes de Maximilien 1er, mis en exergue par Jean d’Ormesson, assimilera pour des siècles Allemands et barbares ; cela perdure plus ou moins de nos jours contre « la Commission européenne » assimilée au droit du plus fort de la première économie de la zone.

Pour l’humaniste allemand Konrad Celtis, qui édite la Germanie de Tacite en 1500, les barbares sont régénérateurs de la civilisation. Tacite fait des Germains un mythe de vertu incarnée et de vie naturelle, opposés aux Romains de la décadence. Il sera suivi par Montaigne qui fait des « bons sauvages » des sages comme nous, par Rousseau qui fait de « la société » la source de tous les maux, puis par le romantisme qui préfère le rêve et l’imaginaire à la réalité et à la science, avant que ce mythe ne soit « racialisé » par les philosophes allemands à la fin du XIXe pour exalter une « race aryenne » dont ils retrouvent les racines « pures » en Inde ancienne. Leibniz pointera une forme de barbarie propre à la civilisation même : l’excès de rationalisme qui étouffe la sensibilité, l’érudition qui masque la nature ; Vico parlera d’hypertrophie de la logique au détriment de l’observation.

Mais les Lumières, puis la Révolution française, replaceront la « raison » en premier, déclareront les hommes « libres et égaux en droits ». La colonisation à mission civilisatrice sera encouragée au siècle suivant pour éduquer les « sauvages » et leur apporter la vraie religion. Ce fut la première mondialisation, qui sera reprise au XXe siècle par l’économie et « l’aide au développement », voire jusqu’à l’imposition de « la démocratie ».

Les « barbares » deviendront dès lors autres. Ils seront populaires et politiques lors des insurrections des « classes dangereuses » (Canuts 1831, Républicains 1848, Commune 1871). Ils seront romantiques avec la régénération de Michelet puis les mythes wagnériens, la vie naturelle écologique et dénudée des Wandervögel et des scouts de Baden Powell. Ils seront en chacun avec la « pulsion de mort » de Freud, tapie au tréfond de notre âme, en lutte avec « l’Eros civilisateur ». « Ce qui caractérise la représentation des Modernes, c’est que le civilisé peut toujours, soudainement, se transformer en barbare » p.260. Il existe d’ailleurs une « pathologie de l’universel » : l’Inquisition, la Terreur, le goulag, la Shoah, les Khmers rouges, le Rwanda… Quand le sentiment d’une fin de l’histoire pour cause de Vérité révélée rencontre la puissance du désir de Pureté, la liberté diminue et la civilisation régresse.

Intervient alors ce que Roger-Pol Droit nomme en Europe le « sens de l’attente ». Puisque la barbarie est en chacun et peut se révéler à tout moment à l’aide circonstances favorables, puisque le monde est désormais fini et globalisé, engendrant une conscience universelle de la « planète Terre », il n’existe plus de peuple repoussoir. Mais demeure la crainte de voir ressurgir barbares et barbarie ici ou là, venue de l’intérieur ou des frontières abolies. Cette anxiété rend frileux et, en même temps, passif. « Lorsqu’ils seront là, les barbares vont prendre le pouvoir, exercer l’autorité, commander, légiférer. Il ne s’agit nullement de leur résister mais de se préparer à recevoir des maîtres, bientôt présents, et qui vont gouverner. (…) C’est comme un soulagement qu’on attend d’eux » p.264. Cavafy, Coetzee, mettent en scène cette attente qui libère de la responsabilité de décider. Elle est une démission d’énergie, une « décadence » de la culture, la préparation à une « collaboration » active. Avant-hier les Nazis, hier les Soviétiques, aujourd’hui Daech ou Trump.

L’auteur conclut sur les représentations actuelles (en 2007) du barbare. Il est « nulle part » selon Lévi-Strauss qui en fait une construction sociale. « Partout » rétorque le philosophe Michel Henry pour qui la rationalité hypertrophiée des savants et des technocrates réduit au seul mesurable le savoir, faisant fi de la sensibilité. En « nous seuls » dit Edgar Morin, traumatisé par la Shoah, qui confond barbarie et toute forme de domination, en Occident disent les islamistes radicaux qui dénoncent l’impiété. « Fiers de l’être » disent Hitler et Staline, les skinheads, le gang des barbares, Daech et tous les nihilistes (Viva la muerte !).

« Ôtez les barbares, vous ôtez la conscience d’être civilisé. (…) Se construire des barbares, les entretenir avec constance et méthode, cela garantissait que la brutalité était de leur côté, non de celui de la civilisation » p.289. Ce pourquoi il nous faut bien désigner les barbares : pas question de relativiser, d’excuser, de nier : le barbare est nécessaire pour se constituer en humanité. Car tout n’est pas permis : « un homme, ça s’empêche ! » s’exclamait le père d’Albert Camus devant l’un de ses compagnons, égorgé par des racistes arabes haineux.

Quand il n’existe ni frontières, ni limites, ni identité, la violence est partout. Quand il n’est pas de loi, l’homme est un loup pour l’homme (même si c’est faire injure à ces animaux hiérarchiques). Les barbares sont l’inverse de la bonne norme humaine et ils incitent par leur mauvais exemple à inventer la civilisation.

Les barbares du futur, selon l’auteur, ne seront-ils pas ceux qui voudront « tuer le hasard » par la technologie ? Les manipulations génétiques, l’intelligence artificielle, les voitures autonomes, la surveillance sociale généralisée, la traque aux déviances permises par les technologies de l’information et de la communisation, mais aussi les crimes de bureau que sont les règlements étroits, le jargon administratif, le storytelling commercial et politique, les « vérités alternatives » alias fakes news, ne suscitent-elles pas une nouvelle barbarie contre laquelle il faut sans cesse établir des garde-fous ?

Un livre très stimulant.

Roger-Pol Droit, Généalogie des barbares, 2007, Odile Jacob, €28.90 e-book Kindle €28.99

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Manuel Vasquez Montalbán, Le labyrinthe grec

Deux enquêtes en même temps pour le détective qui se fait vieux après la mort de Biscuter tandis que Charo s’éloigne. Un certain Brando (qui ne se prénomme pas Marlon) lui confie la rude tâche de suivre sa fille de 17 ans pour savoir pourquoi elle baise avec tous les vieux qu’elle rencontre depuis ses 14 ans. En même temps, un couple de Français le convie à rechercher un certain Alekos, jeune Grec de trente ans au corps d’Antinoüs et au visage de pirate turc. Il était en couple depuis quelques années avec la dame puis a disparu ; on sait qu’il se cache à Barcelone.

C’est le Normalien, ancien ami d’études de Carvalho, qui a conseillé ses services aux Français, rencontrés en Thaïlande. Mais par où commencer ? Alekos est peintre et s’est enfui avec un autre Grec, un éphèbe d’à peine 17 ans, tels Verlaine et Rimbaud. Barcelone bruit des destructions et reconstructions schumpétériennes des Jeux olympiques car l’année qui va suivre, 1992, verra la consécration postfranquiste de l’Espagne : Jeux olympiques à Barcelone, Exposition universelle à Séville, Capitale culturelle de l’Europe pour Madrid. Les vieux quartiers sont détruits, tel le Pueblo Nuevo – quartier neuf au XIXe – et les derniers « artistes » anarchistes et fauchés y donnent les ultimes fêtes dans la fumée en souvenir de mai 68, baise à l’appui. Un jeune d’aujourd’hui bien monté « défonce la rondelle » de celle qui fut jeune 25 ans avant.

C’est probablement là que le détective trouvera Alekos et son mignon. Quant à la fille Brando, il l’aperçoit en train de chevaucher nue une bite de vieux puis de gifler un jeune musclé à petite bite avant de comprendre qu’elle cherche l’aventure « sociale » pour écrire des romans. Son livre préféré est naturellement Peter Pan, l’enfant qui ne voulait pas grandir.

Il y a plus de sexe et moins de cuisine dans cet énième roman du détective, la seule recette longuement proposée (p.115 édition 10-18 1995) étant un étouffe-chrétien à base d’aubergines frites à l’huile inondées de sauce à la tomate et à l’anchois, surmontées d’un œuf poché baignant dans la sauce hollandaise et d’une cuillerée de caviar par-dessus. Ce n’est guère appétissant… Peut-être une façon de se moquer de ses lecteurs gastronomes comme de ses lecteurs tout court. Le volume de rhum, whisky et martinis que s’envoie Carvalho est humainement impossible et renvoie à la caricature du détective new-yorkais de légende.

Car on sent l’auteur lassé des aventures et intrigues dans un monde qui change à toute vitesse, une fois le couvercle du conservatisme bourgeois ôté. Les « socialistes » font comme partout ailleurs : ils instaurent un néo-conservatisme, mais petit-bourgeois, à base d’imitation servile du libéralisme égoïste yankee. Le fils Brando, éditeur à la suite de son père et de son grand-père, ne s’y est pas trompé en changeant en cinq jours seulement la politique éditoriale au profit de ce qui se vend : de la mode, des paillettes et du cul, surtout pas de la littérature.

Carvalho se passionne pour la quête du couple de Français, lui directeur-adjoint de la télévision platoniquement énamouré de l’éphèbe et elle amante charnelle esseulée du beau Grec qui l’a entraîné. Il expédie en revanche la fille Brando, trop vieux pour tester ses talents sexuels. Les années 1990 qui débutent sont celles où il se sent devenir vieux, passé 50 ans, et aspire au repos dans sa propre maison. L’auteur est né en 1939 et l’on vieillissait dix ans avant aujourd’hui.

Manuel Vasquez Montalbán, Le labyrinthe grec (El laberinto griego), 1991, Points Seuil 2009, 224 pages, €6.60

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Christian de Moliner, Un monde repu

Dans un monde futur de science-fiction, les humains sont peu nombreux car ils ont tout : ils sont « repus ». L’auteur reprend ici une vieille antienne que seule la lutte pour la vie permet de « vivre », c’est-à-dire combattre, bâtir, créer. Certains vont plus loin en émettant l’idée que la rudesse des conditions climatiques incite à plus encore de vitalité. Plus c’est rude, plus on fait des petits.

Dans ce monde du 25ème siècle, aux Etats-Unis, les régions sont dépeuplées, l’Oregon empli de forêts ne comprend guère plus que cinq mille habitants. Ce pourquoi le gouvernement fédéral décide de supprimer le sénateur qui « représente » cet Etat – un casus belli pour le gouverneur, irascible et souhaitant avant tout garder son pouvoir.

L’un de ses amis est retrouvé mort chez lui, dans son bureau fermé, alors que nul n’est entré. Deux êtres seulement à proximité, potentiels suspects : son épouse et R-Elisabeth, son robot à tout faire. Qui l’a fait ? Le procureur honorifique Sirva, le seul de l’Etat, est tiré de sa transe virtuelle avec la femme de ses rêves pour enquêter. Il n’y connait rien, pas plus que le shérif, puisqu’aucun meurtre n’a eu lieu depuis 25 ans dans ce pays pacifié où chacun obtient tout ce qu’il lui plaît – même le droit de travailler plutôt que de ne rien faire.

R-Elisabeth est un robot perfectionné (faut-il dire robote ?) dont le capot présente toutes les caractéristiques physiques de la femelle désirable aux mâles blancs un brin machos. Sirva va d’ailleurs s’apercevoir qu’elle a été spécialement dotée d’un progiciel pour séduire, outre ses tâches de secrétariat efficace. Il va la faire monter en « niveau 3 » par l’entreprise de robotique qui l’a fabriquée pour l’aider dans son enquête en pratiquant toutes les analyses des scènes de crime. Car ce n’est que le premier, manifesté par un gigantesque 1 tagué au mur avec le sang de la victime.

Le procureur va nager, donc s’angoisser. Quoi alors de plus relaxant que le sexe ? La femelle désirable est là, toute proche, et il saute dessus. Elle est mécaniquement consentante et c’est l’orgie. Il la prend dans la voiture, dans un réduit, chez lui… Le lecteur retrouve ici les obsessions de l’auteur : l’addiction sexuelle mâle accompagné de « honte » et de « culpabilité ». Il devrait bannir ces mots de son dictionnaire tant ils réduisent au sordide une histoire qui n’en a pas besoin. L’acte sexuel est un exercice d’hygiène comme un autre, surtout avec un objet cybernétique. La « honte » ressort de la morale et du regard des autres, or Sirva n’est ni marié ni en couple et nul ne l’observe. Au 25ème siècle, malgré l’emprise de la Bible et de la Morale puritaine longtemps aux Etats-Unis, gageons que les attitudes de prohibition et de vierge effarouchée auront disparu ! Si tous les désirs sont satisfaits, en quoi la baise avec une machine plutôt qu’avec la main pourrait-elle être source de « culpabilité » ?

De crimes en complot le procureur, un brin veule mais asservi à la facilité avec laquelle son siècle le fait vivre, va découvrir que les robots ne sont pas ce qu’ils ont l’air. Ou plutôt la série limitée expérimentale dont R-Elisabeth fait partie, livrée en cinq exemplaires seulement. Une grande catastrophe, trois siècles avant, a fait limiter par la loi les capacités des androïdes pour ne pas submerger les humains. Mais la société US Robotics veut aller plus loin, poussée par l’orgueil technique et le goût du pouvoir plus que par l’argent : elle veut changer la loi pour que l’humanité puisse créer à nouveau et poursuivre le progrès technique.

Dès lors, pourquoi ne pas pousser à la sécession l’Oregon afin de disposer d’un territoire ami où la loi serait favorable ? Pourquoi ne pas proposer des faveurs sexuelles robotiques aux dirigeants aptes à parvenir à ce but ? Le mystère reste les crimes, trois en quelques jours, dont un spécialiste de l’Intelligence artificielle.

Aidé par un jeune agent du FBI et par R-Elisabeth, le procureur Sirva aura du mal à démêler les fils de cette histoire enchevêtrée où les passions se mêlent, dans un monde qui les a réduites pour la plupart au virtuel. Mais la nature humaine ne change guère, le sexe et le pouvoir règnent toujours en maîtres dans les esprits.

Ce court roman d’anticipation (qui demanderait à être relu pour les inversions de mots (p.42) et les omissions qu’il contient encore), part des réflexions d’Isaac Asimov, connu pour ses « lois de la robotique ». Il invente une intrigue originale qui met en scène les craintes que l’on peut avoir aujourd’hui sur le surgissement des androïdes dans l’univers des hommes.

Christian de Moliner, Un monde repu, 2017, éditions du Val, 154 pages, €9.00 e-book €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Philip K Dick, Les joueurs de Titan

Titan est le plus gros satellite de Saturne, il possède une atmosphère et des saisons ; considéré comme une Terre primitive, une forme de la vie semble possible. Philip K. Dick imagine qu’il s’agit de protoplasmes télépathes intelligents appelés Vugs. Ils ont fait la guerre aux Terriens, affaiblis par une guerre atomique. Si un traité a été signé entre Vugs et Terriens, ces derniers ont considérablement diminué. La Terre est vide, trois ou quatre millions d’humains peut-être, et New York ne comprend plus qu’une quinzaine de milliers d’habitants.

Ils se divisent entre Possédants et non-P, les premiers oisifs jouant leurs propriétés comme au Monopoly, les seconds techniciens et ingénieurs faisant marcher les machines. Le Jeu a été instauré par les Titaniens dans le cadre du traité. Ils sont passionnés par les règles et par le hasard qui préside au Bluff humain. En sous-main, ils ne perdent pas leurs intérêts (Titan First, comme l’autre) et manœuvrent pour dominer la Terre.

Mais ce complot est dénoncé par des Terriens psi, télépathes ou ayant des pouvoirs psychokinésiques, tandis qu’une faction importante des Titaniens est modérée et rejette le projet de domination du groupe des Wa Pei Nan (terme japonais qui signifie « Wow, quoi »). L’auteur reprend ses fantasmes paranoïaques du complot et de la domination par un peuple de tyrans, hier les Japonais militaristes et les Allemands nazis, dans le futur les Vugs de Titan aidés des collabos humains-américains.

Le personnage principal est Pete, dépressif bourré d’amphétamines (tiens, comme l’auteur !). Il vient de perdre au jeu à la fois sa femme Freya et sa propriété de Berkeley : il a mal bluffé. Les amis de son groupe de jeu lui trouvent une autre femme, Carol, qu’il met enceinte aussitôt alors que ça n’avait jamais marché avec Freya, trop rigide ou trop frigide peut-être (étant donné son prénom germanique, l’auteur montre un préjugé négatif). On notera le machisme tranquille des années 1960 qui réduit les femmes au rôle de femelles mettant bas et préparant le petit-déjeuner, assistant leurs maris dans leurs nobles tâches.

C’est que le problème des enfants se pose sur Terre depuis la guerre et les bombes à « radiation de Hinkel » des « Chinois Rouges » (autres fantasmes de l’atome et du péril jaune que l’auteur reprend roman après roman). La population humaine vit beaucoup plus longtemps qu’avant grâce à l’ablation d’une glande mais les enfants sont rares car les femmes accouchent peu. Ne serait-ce pas un complot de Titan pour conserver la Terre affaiblie, en situation coloniale ? Le Possédant de New York a été assassiné, il avait onze enfants ; la police, composée d’un terrien psi et d’un Vug, soupçonne qu’il a été tué par six Terriens du groupe de Pete, qui ne se souviennent de rien (une manipulation de Titan ?). Pete lui-même est menacé, il vient de mettre sa nouvelle femme enceinte.

Il s’agira dès lors de « regagner » la Terre au Jeu face aux Vugs de Titan. La partie sera rude car les Vugs sont à la fois télépathes et psychokinésistes, aptes à modifier l’aspect des cartes tirées par les joueurs s’ils peuvent lire l’image dans leur esprit. Il faudra donc tirer la carte sans la regarder, la passer à un Terrien psi habile à dissimuler ce qu’il pense, tandis que l’aide d’une psychokinésiste terrienne empêchera la manipulation des cartes. Seul alors jouera le Bluff – que les humains pratiquent mieux que les Vugs, moins logiques, moins obéissants aux règles, plus fantasques…

S’il y a incontestablement de l’imagination, les personnages sont peu consistants et le recours constant aux « pouvoirs » psychiques devient agaçant à la longue. Ces pouvoirs sont accentués ou provoqués par des substances chimiques dont l’auteur se gave et qu’il révère, montrant combien son psychisme est tordu. L’avenir qu’il « voit » en 1963, tout chimique et interplanétaire, est bien peu dans les tendances qui se dessinent en 2019, écologiques et nationales. Mais on peut rêver.

Philip Kindred Dick, Les joueurs de Titan (The Game-Players of Titan), 1963, J’ai lu Librio SF 2014, 256 pages, €6.00 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Philip Kayne, Les conquérants d’Aton 1

1358 ans avant notre ère chrétienne, le quatrième Amenhotep est fait pharaon avant de changer son nom en Akhenaton (Bénéfique à Aton) en l’an VI de son règne. Il s’est marié par amour à Néfertiti (La Belle est venue), malgré son père et malgré les traditions qui voulaient que la promise de son frère aîné lui soit dévolue. Or Thoutmosis est mort des suites de blessures d’un lion, lors d’une chasse au désert avec son frère. Les deux s’aimaient fort mais l’aîné n’était pas destiné à ceindre la double couronne. C’est donc Khétarâ, le cadet, plus spirituel, qui va prendre les rênes de l’empire avant ses 16 ans.

Il est disciple d’Aton, le dieu unique représenté par le soleil, et a pour adversaire résolu les prêtres du culte d’Amon, dieu traditionnel de l’Egypte et qui prend de multiples formes. Khétarâ va imposer le culte d’Aton et devenir Akhenaton, transmettant à sa mort la double couronne au fils qu’il a eu d’une sixième concubine : Toutânkhaton, 9 ans. L’auteur fait du futur Toutankhamon le fils même tant désiré de Néfertiti, mais la reine n’a semble-il eu que des filles. A 12 ans, le gamin déjà marié depuis trois ans, prendra le nom de Toutankhamon par retour aux traditions. Son père Amenhotep IV est en effet mort vers 33 ans nul ne sait de quoi ; l’auteur évoque une crise cardiaque. C’est bien solliciter l’histoire.

Philip Kayne, Belge et éclectique, a fait des études d’histoire classique avant d’aborder les civilisations du Moyen-Orient. Il se passionne pour l’Egypte dans laquelle il découvre les Origines du monothéisme, à la suite d’un certains nombres d’égyptologues et de Freud lui-même, sans compter les ésotéristes. C’est pourquoi le roman est « préfacé par Roger Sabbah », dont l’auteur me pardonnera de n’avoir pas su qui il est. Disons pour résumer que Roger Sabbah s’intéresse à l’histoire du Proche-Orient ancien et qu’il épouse une vision particulière de la Bible et des Juifs. Ces derniers seraient des Egyptiens chassés de la vallée du Nil lors de l’Exode sous l’égide d’un prince juif, Moïse, et partis s’établir en Palestine. Tout cela parce qu’ils pratiquaient le culte du dieu unique et non le polythéisme traditionnel. Abraham serait même l’autre nom d’Akhenaton, AbRâAmon et Israël AïSaRâAï… Ce ne sont que des hypothèses, déclinées sous des titres à sensation tels que Le secret des Juifs, Les secrets de l’Exode, Le pharaon juif, Les secrets de la Bible, Le secret du 3ème millénaire – la terre des pharaons était la terre d’Israël… Les éléments archéologiques ou les textes égyptiens n’apportent aucune preuve tangible de ce rêve unificateur juif, des religions à la psychanalyse, en passant par une obscure ésotériste nazie, Savitri Devi. Les pensées totalisantes ramènent à elles tout le progrès humain, les chrétiens avant-hier, les Aryens hier comme les communistes interprétés par Marx et Engels, les Juifs avec Sabbah.

Malgré ce biais un brin fantasque et son parti-pris idéologique, le roman de Philip Kayne s’attache à évoquer la vie quotidienne de pharaon, sa jeunesse et son amour pour Néfertiti, son accession au trône. Il donne de la chair et du cœur au récit historique, nous rendant les personnages attachants. Il s’ingénie surtout à nous montrer la sensualité très naturelle des Egyptiens antiques, baignés par un climat doux dans une nature soumise au rythme saisonnier du fleuve. Les amoureux sont « toujours main dans la main, à [se] bécoter, à échanger des serments ou de secrets, peut-être ? Et tout cela, souvent peu vêtus (… voire à) se balader entièrement nus » p.114. L’initiation sexuelle commençait tôt en Egypte ancienne et Khétarâ a déjà un enfant d’une union avec une concubine avant ses 13 ou 14 ans, le prince Sémenkarâ. Néfertiti l’affole, caressant sa peau nue, frottant son pubis contre le sien, plaquant ses seins durcis par le désir sur sa poitrine. Il défait vite son pagne et la robe quasi transparente de sa compagne avant de rouler derrière un buisson pour l’étreindre, à même la terre, et faire jaillir la vie comme l’eau du Nil féconde les champs.

C’est donc un bonheur de lecture, pimenté par les intrigues de cour du grand prêtre d’Amon appelé ironiquement Aânen et la perpétuelle adversité des tenants des anciens cultes qui essaient de tuer le pharaon hérétique tout en détournant à leur profit clérical une partie de l’impôt royal.

Mais une question vient : comment un tel naturalisme du plaisir, qui se manifestera dans l’art amarnien, se transformera-t-il du tout au tout en rigorisme puritain, physique, affectif et moral une fois la Bible établie ? Le monothéisme conduit-il au fanatisme par croyance de détenir la seule Vérité ? Tant la religion juive sous Moïse que la chrétienne avec Paul et la musulmane avec Mahomet récusent la chair au profit de la prière, et l’amour physique au profit du seul digne : l’amour éthéré du Dieu unique et jaloux qui commande tout.

Philip Kayne, Les conquérants d’Aton – tome 1 : La part de vérité, 2019, éditions Baudelaire, 429 pages, €22.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Manuel Vasquez Montalbán, Hors-jeu

Pepe Carvalho vieillit, avec le siècle qui se transforme. La fin des années 1980 voit la gauche au pouvoir, en Espagne comme en France, et le socialisme adapter là comme ailleurs le pays à la mondialisation américaine. Barcelone vise les jeux olympiques et le foot devient professionnel et mercenaire. Il attire le fric et la spéculation pour la plus grande gloire populiste du socialisme triomphant à la veille de la chute du mur de Berlin.

Le titre espagnol est moins lapidaire que le titre français pour ce roman policier sociologique qui observe avec amertume et une certaine ironie la fin d’un monde ancien et l’émergence d’un monde jeune, individualiste et cruel. « L’avant-centre sera assassiné en fin d’après-midi » : tel est la teneur d’un message (anonyme) envoyé au Barça – qui vient d’engager un jeune footeux blond anglais marqueur de but comme avant-centre. Bien que la stratégie de l’entraîneur soit de traiter les avants comme des défenseurs et les arrières comme des avants, la lettre intrigue. Qui en veut au joueur ? au club de foot ? à la ville ? à l’époque ?

La police est bien-sûr mise au courant mais le commissaire Contreras, bien connu des lecteurs comme de Carvalho, est soumis aux lenteurs des procédures. Le club engage donc le détective en plus, pour fouiner là où la police ne peut aller, sous le prétexte d’une étude socio-psychologique des fans et des joueurs de foot de Barcelone – un thème fumeux très à la mode intello à la fin des années 80 mais qui permet d’entrer partout et de justifier sa présence.

Pepe ne découvre pas grand-chose, mais la police rien du tout. Il s’agit surtout de mettre au jour le réseau d’intérêts bien partagés des milieux économiques et du milieu sportif, les politiciens comme d’habitude en arbitres corrompus. La ville s’urbanise et guigne les terrains des pauvres ; les clubs de quartier traditionnels qui occupent les gamins et les défoulent ne sont plus à la mode ; le club « international » pour la façade olympique compte beaucoup plus car l’Espagne socialiste du post-franquisme veut présenter un visage moderne et dans le vent (la Movida).

L’intrigue policière est donc la métaphore de l’époque. Si elle parait ringarde aujourd’hui, après une génération de socialistes aussi intellos que méprisants, se croyant nés avec la science infuse qu’il faut tout bouleverser pour se faire une caste au soleil, les rouages décrits avec une jubilante précision restent éternels. Donald Trump reprend les mêmes recettes. « Les rouges sont contre tout parce qu’ils cherchent des noises au pouvoir jusqu’à ce qu’ils l’aient obtenu, et alors ils cherchent à leur tour des poux dans la tête des autres » p.98.

Ce serait déflorer l’intrigue que de trop en parler mais disons seulement que la prophétie se réalisera, bien qu’autrement, sur fond de rivalité entre l’ancien et le nouveau, le club « international » et le club de quartier, les terrains occupés de PME en  crise et l’ambition urbaniste. Les junkies décatis et déjà passés de mode se heurtent aux nouveaux caïds (arabes immigrés après Franco) qui se sont taillé un territoire au couteau à cran d’arrêt. Pepe Carvalho évolue dans tous les milieux, traînant son nez empathique et sa propension à boire plus qu’à déguster de bons plats car il semble en perdre le goût (une seule recette de poivrons farcis accompagnés d’une épaule d’agneau, trop farcie elle aussi).

En revanche, que d’acuité dans la description du milieu footeux ! Les entraîneurs se croient obligés d’en rajouter en matière de « bite » et de « couilles », émaillant leurs interjections aux joueurs d’un virilisme exacerbé un brin louche. Ils me rappellent les entraîneurs du Gamin, traitant les adolescents de « pédés » et les incitant à « se mettre des couilles au cul » pour « jouer avec la bite » – ce qui pouvait se traduire par galvaniser leur énergie pour en vouloir et gagner. Mais ce vocabulaire rudement sexué laissait planer un doute sur les penchants de l’adulte entraineur envers les jouvenceaux rosis par l’effort, surtout lorsqu’ils ôtaient leur maillot en fin de match. Le foot, Montalbán l’expédie en deux phrases, dans la bouche de Monsieur relations publiques du Barça : « En tant que sport, je le trouve d’une stupidité lamentable. En tant que phénomène  sociologique, je le trouve fascinant » p.22.

Manuel Vasquez Montalbán, Hors-jeu (El delantero centro fue asesinado al atardecer), 1988, in Les enquêtes de Pepe Carvalho tome 3 : Les thermes, Hors-jeu, Le labyrinthe, Seuil 2013, 656 pages, €25.00

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Jean-Christophe Grangé, Le vol des cigognes

Un jeune homme nommé Louis, trente ans, vient de terminer une thèse d’histoire sur la pensée d’Oswald Spengler – auteur allemand conservateur révolutionnaire fort peu à la mode au début des années 1990. Il en a assez de la théorie et de la stérilité de la recherche universitaire en lettres. Il accepte aussitôt une mission concrète sur le terrain que ses parents adoptifs, anciens diplomates, lui ont dénichée.

Il s’agit d’aider un ornithologue suisse à suivre le parcours migratoire des cigognes pour savoir pourquoi certaines ne reviennent pas à leur nid. Ces oiseaux sont en effet routiniers comme des chats : elles migrent à l’automne vers l’Afrique mais reviennent au point près d’où elles sont parties au printemps pour pondre et élever les petits. Max Böhm les bague, les soigne et les recense. Quelque chose se passe sur le trajet et, fragile du cœur, il ne peut voyager. Il paie donc son jeune compagnon pour le faire à sa place.

Sauf que, lorsque Louis parvient au chalet de Max en Suisse pour commencer son travail, l’ornithologue est mort. D’une crise cardiaque, dira l’autopsie – après avoir grimpé une grande échelle de pompier pour inspecter un nid de cigogne en haut d’une tour. Louis hésite : va-t-il poursuivre la mission désormais sans référent ? Mais comme Max a déjà tout préparé, les salaires, la provision pour frais, les vouchers de location de voiture et de chambre d’hôtel, il se dit que ce serait intéressant d’aller voir. Et le profil de Max Böhm l’intrigue : en cherchant à récupérer son dossier chez lui pour ne pas fournir de soupçons infondés aux enquêteurs, Louis tombe sur deux mystères : l’absence totale d’analyses et d’ordonnances pour sa greffe de cœur et une série de photos d’enfants éventrés pendus à des crocs de boucher, soigneusement dissimulée…

Max Böhm a longtemps officié en Afrique comme chef de chantier sur les mines de diamants, notamment sous Bokassa, le « roi nègre » qui s’est fait couronner empereur et avait souvent à manger des petits garçons dit-on. Les parents biologiques de Louis vivaient en Centrafrique au moment du coup d’état de l’ex-sergent devenu capitaine de l’Armée française et fils du chef de village Mindogon Mgboundoulou. Le dictateur ayant libéré les prisonniers de Bangui, ceux-ci se répandent dans la ville pour picoler, piller, tuer et violer. La maison des Français est incendiée et seul le petit Louis en réchappe, ses mains brûlées – ce pourquoi il n’a plus d’empreintes digitales. Des amis de ses parents, diplomates en Centrafrique, l’exfiltrent alors en France et l’adoptent ; ils l’élèvent dans diverses pensions, sans tendresse mais avec le confort matériel.

Cet aspect biographique incite Louis à suivre la piste tracée par Böhm. Elle consiste à attendre les cigognes sur leur route de migration saisonnière et à observer celles qui sont baguées. Cette migration se divise en deux : d’Allemagne vers le Soudan via la Turquie et Israël, ou de France vers la Centrafrique via le Sahara. Louis choisit celle où les correspondants de Böhm sont les plus nombreux, sentinelles sur la route des cigognes. Il va passer par trois pays parmi les plus affreux du globe : la Bulgarie des « services » ex-soviétiques, Israël en guerre permanente et d’une paranoïa aiguë, la Centrafrique de l’exploitation des Noirs dans les mines et des militaires imbus de leur force. Le lecteur est assuré qu’il y aura de l’action – non sans un certain sadisme comme il était de mode en ces années-là (voir Max Chatam).

Sur la route, les cadavres se multiplient : en Bulgarie un ornithologue tsigane éventré du sexe au sein – on accuse un crime raciste ; en Israël un kibboutzim ornithologue éventré du sexe au sein – on accuse les palestiniens arabes ; en Centrafrique une fillette de 14 ans éventrée du sexe au sein – on accuse un gorille. Chaque culture a les monstres fantasmatiques qu’elle peut. Mais les coïncidences sont étranges : le fils de Böhm, Philippe, 15 ans, a lui aussi été éventré « par un gorille » lorsqu’il était avec son père dans la forêt au bord des mines de diamants des années auparavant – c’est du moins ce que dit l’autopsie d’un médecin soulard formé en France. La même ou presque que celle qu’a effectué le docteur Djuri, médecin tsigane formé en France sur le cadavre de son compatriote.  A croire que la France des années Mitterrand, incapable de former assez de médecins français (on s’en rend compte aujourd’hui), se préoccupait surtout de former pléthore de médecins étrangers.

Mais Djuri, nain de croissance, croit déjà avoir vu quelque part le visage de Louis. Se sont-ils rencontrés ? Est-ce plus tordu ? D’enquêtes en combats pour sa vie, de baises torrides avec une Israélienne et une Centrafricaine en périples éprouvants à travers la forêt tropicale humide, le bon Louis tuera, aimera, saura. Et tout se termine à Calcutta, derrière la façade trop brillante d’une organisation humanitaire de réputation mondiale qui gère des milliers de dispensaires à travers le monde, recueillant des données précises sur chacun des patients.

Ce premier roman d’un auteur de thrillers français mérite qu’on s’en souvienne !

Jean-Christophe Grangé, Le vol des cigognes, 1994, Livre de poche 2001, 378 pages, €7.90 e-book Kindle €8.99

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Philip K Dick, Docteur Bloodmoney

L’anticipation, cette fois, décentre l’histoire dans le temps. Ce n’est ni une uchronie, ni une aventure spatiale mais un futur « après la Bombe » – toujours dans la région de San Francisco, le nid de l’auteur. Le personnage principal ? Il n’y en a pas – mais tout commence lorsque Stuart McConchie, vendeur de télévisions, observe « le premier cinglé de la journée » qui se faufile furtivement chez le psychiatre Stockstill. Le lecteur n’apprendra qu’incidemment, plus tard, que Stuart est Noir. Effet de la lutte pour les droits civiques ? De l’ère Kennedy ? De la fin de l’apartheid, officialisée en 1964 ? Ce roman est pour une fois moins raciste… sauf envers les handicapés, connotés frustrés et revanchards, un danger pour la société, et envers les Allemands comme toujours, notamment ce Mister Tree dont le nom est en fait Bluthgeld.

Bluthgeld, en allemand, veut dire Bloodmoney, soit Prix du sang. C’est le terme employé par Luther pour traduire la somme remise par les Juifs à Judas pour trahir le Christ ; c’est aussi le prix d’une vie humaine, le wergeld allemand, demandé pour un crime dans le droit germanique. Bruno Bluthgeld (BB) est un docteur Folamour (film sorti en 1964), physicien atomiste – évidemment schizophrène, une obsession de Philip K. Dick – qui a mis en place le système de déclenchement de bombes nucléaires automatique en cas d’attaque des Etats-Unis. Evidemment, la technique échappe aux fols humains orgueilleux, dans la bonne tradition biblique, et l’Apocalypse se déchaîne ; seuls survivent ceux qui plongent dans les sous-sols de la ville. Bluthgeld n’est pas personnellement responsable mais il en est l’initiateur. Sa paranoïa aiguë le fait craindre au maximum et la surprotection qu’il développe en miroir dérape, l’Orient appelle cela le karma.

Après la Bombe, Bluthgeld/Tree se cache à la campagne à Marin County, non loin de la conurbation détruite de San Francisco, et élève des moutons comme un hippie. Bonny, une ancienne assistante à l’université qui l’a protégé pour son savoir, habite tout à côté et est la seule à le savoir… jusqu’à ce que Stuart débarque en commercial pour proposer d’industrialiser la production d’ersatz de cigarettes que produit Andrew Gill. Philip K. Dick fait de Stuart le Noir l’incarnation du vendeur à l’américaine, parfait citoyen toujours positif et expert à convaincre les autres, peut-être le seul personnage sensé du roman. Mais chacun reste dans sa bulle – dans sa paranoïa intime. Les relations ne sont qu’utilitaires, même le sexe, et les affaires de la communauté ne sont que relations de pouvoir. Andrew Gill, installé dans le coin depuis le Jour de la Bombe où il passait par hasard en camion, a été carrément violé par Bonny dans l’émotion. Une fille est née, Edie, qui parle à un frère jumeau fantôme, Bill, que le docteur Stockstill, réfugié dans le coin lui aussi, comprend être à l’intérieur d’elle, dans son ventre. Elle a désormais 10 ans, âge fétiche de « l’enfant » chez l’auteur.

Le lecteur un peu au fait de la biographie tourmentée de Philip K. Dick reconnaîtra sans peine en Bonny (qui veut dire Belle) sa propre mère fantasque, nymphomane et qui délaisse son rejeton, et en Edie l’auteur lui-même (inversé en fille) avec le spectre de sa sœur jumelle morte bébé en lui. Elle est un kyste qu’il lui faut extirper pour enfin exister et, par l’imagination, il en fait le deus ex machina de l’histoire.

Car une victime mâle de la thalidomide Hoppy (déformation dérisoire de happy…) prend du pouvoir dans la société d’après. Le médicament (évidemment allemand pour la paranoïa de Philip K. Dick) produit par Grünenthal GmbH dans les années 1950, l’a fait naître sans bras ni jambes ; son père le portait sur son dos à la messe et le pasteur lui faisait honte en le désignant aux fidèles sous prétexte du Christ. Il n’était rien avant, méprisé et peu ragoutant à voir ; il devient tout après lorsque son expertise en réparation et mécanique se révèle précieuse aux survivants.

Comme toujours avec les frustrés, leur ressentiment est tel que donnez-leur une main et ils prendront le bras. Hoppy Harrington se prend pour un nouveau maître du monde puisqu’il maîtrise la technique – celle-là même qui a fait défaillir la civilisation et que les survivants reconstruisent brique par brique. Il développe le pouvoir de projeter sa volonté comme une force et tue Bluthgeld lorsqu’il recommence à actionner ses bombes dans une crise de paranoïa aiguë. La communauté lui en est reconnaissante mais le phocomèle trouve que ce n’est pas assez. Il veut prendre la direction du satellite qui envoyait un homme sur Mars et que la Bombe a laissé tourner en orbite autour de la Terre sans que le dernier étage de la fusée ait pu être déclenché. L’astronaute Walt Dangerfeld sert de lien de communication entre les régions et les pays, puisque tout le réseau terrestre a été détruit ; son nom commence comme Walt Disney).

Seul l’auteur dans le ventre de sa sœur – ou l’inverse – peut mettre le holà au fascisme qui vient avec un frustré au pouvoir. Il pénètre en lui et l’éjecte, prend sa place. Facile à écrire, imaginable à faire, mais nous sommes dans la fiction. Les animaux ont muté, comme les humains, et certains chats sont devenus intelligents tandis que le chien de berger de Mister Tree parle. Cette fantaisie fait beaucoup pour le plaisir de la lecture.

Je me suis cependant aperçu, en lisant aujourd’hui ce roman, que je l’avais déjà lu à une époque lointaine, vers mes 17 ans, et que rien n’en était resté. Le terme assez rare de « phocomèle » m’en a fait souvenir. Ce roman est un divertissement écrit sous amphétamines, pas une œuvre qui fait penser ni des personnages auxquels on puisse s’attacher. Une histoire au kilomètre, comme ces séries qui envahissent la télé ; une production en chaîne comme les Yankees savent en servir aux consommateurs avides d’acheter. Je comprends de moins en moins l’engouement durable des SFistes pour Philip K. Dick.

Philip Kindred Dick, Docteur Bloodmoney (Doctor Bloodmoney or How we got long after the bomb), 1965, J’ai lu SF 2014, 316 pages, €6.00, e-book Kindle, €4.99 CD €14.18

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Youri Fedotoff, Le testament du Tsar

C’est un véritable roman d’aventures que nous livre ce descendant d’un Russe blanc et d’une comtesse hongroise né à Paris en 1959, arrière-petit-fils du général Hyppolite Savitsky, dernier commandant de l’armée blanche du Caucase. Honneur, panache, courage, le lecteur se retrouve dans Le prince Eric, version adulte.

Nous rencontrons dans les premières pages Michel Trepchine à 22 ans et déjà commandant. L’auteur n’aime pas parler des enfants ni vraiment des adolescents ; il préfère ses personnages adultes pour les faire jouer aux échecs. Et des échecs, il y en a, tant les réactionnaires refusent de voir que l’histoire ne régresse jamais et qu’il faut s’y adapter ou périr. C’est le destin de Michel et de Sacha que d’en montrer les deux faces. Michel est fils d’un comte exilé par erreur sur ordre du tsar Nicolas II, adopté comme filleul à la mort de son père. Un filleul est un fils choisi, couvé et éduqué comme le fait un vrai père. Le tsar a engendré un jeune Alexis hémophile et reporte sur Michel, parfaitement sain et vigoureux, les espoirs qu’il forme pour la dynastie.

Mais la révolution survient, la bolchevique, due surtout au conservatisme et aux lâchetés de l’aristocratie de cour. Elle est menée de main de maître par le stratège Lénine (qui n’est pas « juif » comme le dit l’auteur incidemment, malgré les accusations hitlériennes) et par le tacticien Trotski (qui est sans conteste juif et sans attaches nationales). Michel, bien jeune et à peine sorti du Corps des pages comme son ami Sacha, s’engage dans l’armée blanche. Mais pas plus celle-ci que la précédente n’est apte à faire régner l’ordre. Il manque une volonté politique et des hommes au caractère assez affirmé pour l’incarner.

Convoqué à Irkoutsk par son tuteur conseiller de la cour, le marquis de Villeneuve, un noble périgourdin descendant de chirurgien de la Grande armée laissé en Russie par Napoléon, Michel se voit confier un précieux parchemin scellé, secrètement délivré par le tsar : son testament. Il désigne Michel Trepchine comme « régent » de l’empire, faute de Romanov qui ait des couilles. Sont adjoints à ce testament deux coffrets emplis de diamants patiemment amassés au fil des siècles, une part du fameux « trésor du tsar » jamais retrouvé.

Aidé par la princesse Tin, jeune et jolie Siamoise qui fut la compagne de Villeneuve, Michel s’évade de Russie en avion via le Tibet et rejoint, muni d’un faux passeport délivré par un parent anglais de sa famille, la Suisse (où il dépose le testament à la banque) puis Paris (où il œuvre à organiser l’émigration blanche). Il a caché les diamants en un lieu isolé du Tibet et n’en garde que trois à monter en bijou pour la princesse qui l’a aidé. Archibald Blunt, l’Anglais de l’Intelligence service, est qualifié de « saphiste », joli mot mais impropre, ne s’appliquant précisément qu’aux femmes. Il aimera Michel d’un amour jaloux, puis son fils Dimitri, avant d’errer entre plusieurs fidélités depuis Cambridge…

Michel est un cosmopolite de son siècle, parlant russe et français tout comme anglais et allemand, puis hongrois et italien, et peut-être une ou deux autres langues. Il a de la famille dans tous les pays séparés alors par des frontières, artificielles aux alliances matrimoniales des grandes dynasties aristocratiques (exclusivement blanches). Son père est russe et sa mère bavaroise, apparentée à la couronne britannique, avec un passeport suisse ; sa grand-mère est hongroise et le fils de son tuteur Villeneuve est devenu américain. C’était le melting pot libéral de l’Europe d’avant 14. Puis les nationalismes sont venus, cassant la globalisation…

Après la guerre, puis la guerre civile, Michel se marie et fait deux enfants, une fille aînée Julie et un fils cadet Dimitri. Il se découvre un autre fils, Nicolas, conçu avec la princesse Tin lorsqu’ils fuyaient de concert par-dessus l’Himalaya, une épopée rocambolesque aux commandes d’un Bréguet biplan. Michel avant 1940 est un homme comblé : père, époux, riche, actif, entouré. Il souffre cependant de l’exil. La Russie devient pour lui comme un Graal, le poussant à des plans extravagants. Les Russes ont comme les Anglais, dit l’auteur, « cette étrange schizophrénie dans laquelle se côto[ie] une intelligence pratique et la faculté de lâcher prise dans des exubérances parfois très excentriques » p.290.

Son ami d’enfance Sacha Boulganov, prince russe, est passé du côté bolchevique en raison des idées modernes de la philosophie occidentale sur l’égalité et le matérialisme comme de sa déception du milieu aristocrate incapable. Mais la pratique paranoïaque de Staline ne tarde pas à le faire déchanter. Il ne doit qu’à l’amitié du vulgaire et obtus Vorochilov de n’être pas emporté dans les « procès » pour trotskisme ou trahison et il s’exile en Sibérie, dans le village même des Samoyèdes (ou Nénètses que l’auteur semble confondre avec le village savoyard de Samoëns), où Michel a passé son enfance à cause de l’oukase d’exil de son père. C’est là que l’enfant au prénom d’archange a vu de près un tigre blanc, venu lui flairer le visage en le regardant droit dans les yeux. Le fauve ne l’a pas croqué et Michel est désormais surnommé par ceux qui l’admirent « le tigre de Sibérie ». Les chamanes y ont vu un signe d’élection.

L’inique traité de Versailles, imposé par les puissances victorieuses de la Première guerre mondiale, a redécoupé l’Europe en pays artificiels où les nationalités sont souvent irrédentistes. Ce placage abstrait sur la réalité humaine va engendrer inévitablement la Seconde guerre mondiale, chacun des pays monte aux extrêmes de la passion et appelle un dictateur exécutif. Ce chaos va-t-il permettre de rétablir l’ordre divin en sainte Russie ? Michel est loyal et volontaire, mais que peut-il contre les forces sociales du destin, les intérêts commerciaux yankees et le machiavélisme bolchevique ?

Le progrès technique emporte toute valeur morale et précipite l’efficacité avec l’avènement du type humain du Travailleur selon Ernst Jünger, le rouage sans âme de la Technique ; les anciennes pulsions libérales et humanistes, d’essence aristocratiques, sont balayées, engendrant les millions de morts des deux guerres mondiales et un chaos planétaire dont nous ne sommes pas encore sortis. Le monde matériel change trop vite pour que les humains adaptent leur mental ; ils n’ont pour réponse que la crispation intransigeante sur les idées d’hier et la violence jusqu’au massacre pour imposer leur droit. Seule peut-être la musique, dont l’épouse de Michel est experte, exprime la part des anges de l’humanité terrestre malgré la « médiocrité puérile des hommes » p.327 selon le chef d’orchestre Karvangler, une chimère de Karajan et de Furtwängler.

Ce beau roman d’aventures emporte et donne à réviser l’histoire tragique du XXe siècle. Il est parsemé de remarques fort justes sur la politique et les hommes, le régime de monarchie constitutionnelle et la démocratie, l’antisémitisme et le capitalisme libéral, le couple et les fils, le nazisme et le communisme. Il nous apparaît bien souvent la sagesse même parce que l’auteur, comme nous, connait la suite : l’histoire du passé se reconstitue aisément, celle du futur est plus aléatoire…

L’auteur laisse entendre que ce « testament du Tsar » pourrait être vrai, selon ce que lui a confié en 2004 son père en exil. Mais que nous importe ? Pas plus qu’un Bourbon ne règnera sans doute sur la France, un Romanov ne remontera désormais sur le trône de la Russie. Reste une aventure épique dans la lignée morale des scouts devenus aujourd’hui pères et grands-pères.

Le sous-titre du roman laisse entrevoir une suite, la période après 1945 étant à la fois plus délicate et plus proche, dédiée aux fils.

Youri Fedotoff, Le testament du Tsar – Chaos 1917-1945, 2019, Y&O éditions, 418 pages, €23.00 e-book Kindle €9.99

Le site de l’auteur

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Maxime Chattam, La patience du diable

Rendu à l’éditeur le 6 mars 2014, ce thriller policier français hume l’air du temps avec une rare intuition. A peine un an plus tard, les attentats islamistes des psychopathes de banlieue vont ensanglanter la France. Pour Maxime, c’est normal, le pays se délite et la société ne tient plus qu’à de moins en moins de fils. Le bonasse Hollande, socialiste par métier comme on est boulanger, n’a rien fait, rien changé, laissant la réalité en marche comme devant.

Tout commence dans le livre par un attentat en TGV. Deux adolescents blancs, l’un blond, l’autre brun, ont acquis des armes de mains intéressées à propager le chaos et décident de massacrer tous ceux qui se présentent entre deux wagons : 53 morts. Pour rien, juste pour apaiser l’esprit tourmenté du leader et le cœur solidaire d’amitié du second. Un désespéré par l’accident d’auto qui a coûté la vie à sa femme et sa fille descend tout ce qui bouge dans le restaurant où ils avaient l’habitude d’aller dîner. Un autre fait sauter les cinémas à la bombe artisanale, recette trouvée sur Internet, faisant plus de morts que dans le film hollywoodien qui passe sur l’écran. Cela se poursuit dans un supermarché où un tordu organisé lance des ballons remplis d’acide sulfurique qui explosent sur la tête des acheteurs en semant la panique, tandis que des pistolets à eau sont complaisamment mis à disposition des jeunes garçons pour s’asperger… d’acide mortel ! Maxime Chattam a tendance à supplicier ceux qui sont les plus vulnérables, les plus mignons, ceux que l’on a envie de protéger au mieux. Un marginal poussé à bout prend en otage un car scolaire avec 42 enfants de 7 à 9 ans et leur demande de se foutre à poil avant qu’il jouisse de les faire sauter. Un boucher de supermarché enlève et dépèce ses victimes vivantes, notamment une jeune fille de 16 ans, leur arrachant la peau soigneusement avant de la vendre à des réseaux d’amateurs qui en font des coques de téléphone ou des reliures de livres ; quant à la viande, il la conditionne sous vide comme du bœuf à la vente dans son centre commercial.

Ludivine, lieutenante de gendarmerie à la section de recherches de Paris a fort à faire pour coordonner les enquêtes dans ce qui semble un chaos organisé. Par qui ? Pour quoi ? Nul ne sait. Les témoins invoquent le diable. Certaines victimes sont en effet mortes de peur, littéralement, sans antécédents cardiaques ni blessures apparentes. Le diable de nos jours ? C’est l’autre nom du Mal, ce repoussoir protestant qui sévit surtout dans les mentalités étroitement rigides américaines – et le lecteur sait que Maxime a vécu son adolescence à Portland, dans l’Oregon, ce qui lui a inspiré L’âme du Mal. (Chroniqué sur ce blog)

Ce qu’il appelle « le mal » est cette pulsion de mort qui ressurgit des profondeurs de la psyché quand la situation personnelle et sociale se dégrade. « La détresse croissante qui plombait la France comme la plupart des nations industrialisées depuis plusieurs années avait atteint son apogée avec la succession de coups d’éclat criminels sur lesquels Ludivine travaillait. Elle en était convaincue » p.379.

Comment aborder le sujet ? Le particulier sadisme, que l’auteur se complait à détailler, semble le fait de dérangés – mais est-ce si sûr ? Quel est le point commun entre les tueurs, ceux qui se sont tués après leur forfait et ceux qui ont été arrêtés ? C’est le Maître, le diable évidemment, qui n’attend que nos faiblesses pour déstabiliser, imposer le désordre, mettre le chaos, moissonner des âmes à la faux. Mais Ludivine ne croit pas au diable des religions du Livre, et elle a bien raison. Il y a forcément une explication rationnelle. Elle la trouvera, non sans se mettre elle-même en danger pour fuir on ne sait quoi, pour prouver on ne sait quoi. Les procédures elle s’en bat, les horaires elle s’en fout, son équilibre mental elle joue avec. D’où les grosses conneries qu’elle fait en ne verrouillant pas la porte de chez elle ou en allant seule explorer l’antre d’un pervers manipulateur particulièrement doué qu’elle a mis naïvement sur sa piste. On la bafferait avec allégresse si elle ne réussissait in extremis à retomber sur ses pattes comme si elle avait neuf vies – ou comme si elle était dans un roman. Celui-ci fait partie d’un « cycle » avec le même personnage principal, mais l’ordre de lecture est sans importance.

Hormis l’hémoglobine qui coule à flot durant le premier tiers, selon la mode ado sataniste ou vampire, la suite est plus haletante et la fin intéressante, même si le lecteur perspicace devine avant la fin qui est qui. Chacun est quand même pris. La philosophie sociale, trop tendance, est bas de gamme mais l’atmosphère de peur est si bien rendue que l’année 2015 semble révélée avant l’heure. Le nazisme des trop sûrs d’eux-mêmes ressurgit des profondeurs à chaque recul de l’ordre de la civilisation et des principes de l’humain.

Maxime Chattam, La patience du diable, 2014, Pocket 2018, 574 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49 CD €19.02

Les thrillers de Maxime Chattam déjà chroniqués sur ce blog

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Christian de Moliner, Jasmine Catou détective

S’il existe des chiens policiers, les chats sont beaucoup plus rares. Seule Lilian Jackson Braun a instauré la série Le Chat qui… Dame Agatha elle-même montre peu de minets dans ses pages, son Hercule est seulement un vieux beau. Mais si l’article ne se trouve pas chez Christie, Christian le produit.

Jasmine Catou est le nom d’une chatte réelle, étalée d’ailleurs en couverture sur ce qui fut un jour mon lit d’une nuit. Comme dans le livre, elle vit à Paris chez sa « mère » qui est aussi maitresse d’amants plus ou moins attentionnés et dans l’attente de « l’homme de sa vie ». Situation qui produit des rencontres, des quiproquos, des rébus, tous ingrédients fort utiles aux énigmes.

Cinq d’entre elles nous sont contées, parmi les innombrables que la chatte a vécu. C’est que l’appartement est petit, mais « bordélique », et que les choses ont une fâcheuse propension à se perdre tandis que l’exiguïté des lieux oblige les convives à se serrer, jusqu’à l’empoisonnement. Un éditeur tueur, dragueur et vaniteux en fait les frais au café, après un délicieux poulet accompagné de tomates confites au four (Jasmine se pourléchera des restes, prendra encore 100 g en plus de ses 6 kilos bien fourrés).

Catou est une chatte, donc observatrice et impitoyable aux détails. Elle ne parle pas (évidemment) mais sait s’exprimer (évidemment – tous les compagnons de chats le savent) : frottement, griffes dehors, miaulement, saut léger pour faire tomber les objets. Pas n’importe lesquels ! Ceux qui permettent à maitresse Agathe (hommage à la reine du crime anglaise) et à son amie Armelle (prof de math éprise de logique) d’orienter leurs hypothèses sur la plus probable.

J’ai l’honneur de connaître la bête et son théâtre d’opération, niché dans un recoin proche de Saint-Germain des Prés. Jasmine condescend à se laisser parfois caresser et à jouer, considérant tout de ses yeux verts. Tout est vrai (sauf le lave-vaisselle, qui n’existe pas) et tout est inventé, pour le plaisir de la lecture. Car un chat policier, et dans le 6ème arrondissement, dame, cela ne s’est jamais vu !

Christian de Moliner, Jasmine Catou détective, 2019, éditions du Val, 109 pages, €6.50 e-book Kindle €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Philip K Dick, Glissement de temps sur Mars

Dédié a posteriori à son fils Christopher qui naîtra dix ans plus tard, ce roman se passe sur une planète alors peu connue et pénètre l’univers du schizophrène selon les théories du temps. Tout cela a bien vieilli. On le sait désormais, Mars n’a pas de « canaux » jadis plein d’eau comme sur Terre, ni connu une population analogue au genre humain ; quant à la schizophrénie, elle ne se confond pas avec l’autisme même si certains symptômes peuvent être proches. L’auteur, adepte des amphétamines à haute dose (comme Sartre), a vécu asocial, paranoïaque, hanté par sa jumelle morte à la naissance, délaissé bébé par sa mère : il parle de l’intérieur, c’est ce qui fait le prix de son roman.

Il voit la société comme une machine à écraser les individus, et les gens conformes comme un assemblage de rouages programmés qui tournent à vide. Le schizophrène s’en déprime, l’autiste s’en effraye, allant jusqu’à « voir » même sa propre fin et celle de ceux qui lui procurent une forte émotion. Aux gamins normaux, l’auteur va jusqu’à imaginer une école automatique où des « professeurs » mécaniques, véritables « intelligences artificielles », répètent à bon escient les leçons programmées selon les questions des enfants. Pour un être humain, la communication est tout ; qu’elle vienne à manquer et c’est l’identité même qui se perd, de quoi rendre malade mentalement quiconque, a fortiori un prédisposé. La vie rude en planète lointaine n’arrange rien.

Pour le reste, l’histoire est une banale spéculation d’un tycoon colon sur des terrains convoités par l’ONU, contrée par le père du schizo, spéculateur immobilier venu de la Terre. Arnie, le puissant chef du Syndicat des réparateurs sur Mars emploie Jack qui a eu une bouffée de schizophrénie à 20 ans dans la foule trop serrée des villes terrestres. Jack s’est réfugié dans la réparation mécanique (non émotionnelle) et exilé sur Mars (pour ses grands espaces vides) où il a fondé une famille (pour sortir de lui-même). Il a un fils de 10 ans, David, parfaitement sain, vigoureux et adapté – qui tient de sa mère. Son voisin Steiner a en revanche trois filles blondes mais un fils lui aussi de 10 ans, Manfred, blond et beau mais autiste.

Toute la question est de savoir si, selon les dernières théories à la mode, un autiste est un être qui ne vit pas dans le présent, trop rapide pour lui, mais dans le futur. Il serait donc capable d’anticiper l’avenir, de « voir » par excès d’émotion ce qui peut arriver à un être. Communiquer avec lui est donc primordial si l’on veut réaliser une bonne affaire…

Autour de cette intrigue mince évoluent des personnages bien campés : le docteur Glaub, psychiatre veule et sous-payé mais attaché humainement à ses patients, Doreen la pute de haut vol qui tombe amoureuse de Jack l’employé de son patron, l’épouse de Jack souvent seule à la maison qui se tape un représentant pour meubler son existence, Leo le grand-père venu de Terre qui achète d’immenses terrains arides dans les monts Franklin Delano Roosevelt sur Mars pour bâtir une fortune, l’épouse d’Arnie dont on oublie vite le nom, virago féministe avant l’heure, mâle portant jupe qui ressemble fort à l’une des dernières femmes de l’auteur – et bien sûr Arnie le sybarite machiste et autoritaire. Un vrai chef qui sait se faire des ennemis et en mourra. Il ordonne à Jack le schizo de fabriquer une machine pour communiquer avec Manfred l’autiste, puisqu’ils ont des affinités ; Jack manquera d’en perdre son équilibre durement regagné.

Il y a aussi les Bleeks, genre de Blacks qui ressemblent à des Boschimans terrestres, errant presque nus dans les déserts de Mars avec leurs arcs et leurs flèches (empoisonnées), et leur réserve d’eau dans des coquilles de gros œufs. Ce sont les derniers indigènes de la planète, repoussés et méprisés comme les Indiens des plaines américaines. Comme eux, ils ont des mythes puissants, un chamanisme actif et communiquent par télépathie. Le gamin autiste de 10 ans se sent bien avec eux, plus qu’avec les adultes de sa race.

Dans les romans de Philip K. Dick, le lecteur retrouve son obsession pour la maladie mentale, sa répulsion pour la société urbaine « normale », son admiration pour les Juifs et sa haine quasi pathologiques des Allemands athlétiques et blonds. Il n’est pourtant indiqué nulle part que Dick est Juif : est-il contaminé par l’ambiance de l’époque post-guerre mondiale ? Par le racisme qui imbibe encore toute la société américaine au début des années 1960 et qui s’applique aux Noirs, aux Jaunes, aux Rouges comme aux ennemis d’hier ?

C’est un roman intéressant aujourd’hui, mais pas éblouissant.

Philip Kindred Dick, Glissement de temps sur Mars (Martian Time-Slip), 1963, J’ai lu Librio 2014, 256 pages, €6.00 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Contre Jacques Chirac

Tous ces hommages à Chirac… les bras m’en tombent. Le second président le plus mauvais de la Ve République n’est-il adulé que par nostalgie d’un passé qui paraît meilleur aujourd’hui ? Qui se souvient encore que, sur le moment, la vie n’était pas rose ? Il est presque heureux, pour la mémoire de Jacques Chirac, que François Hollande soit devenu président : il fut pire ! Et par comparaison…

En 2006, le philosophe Yves Michaud, alors interlocuteur de l’émission L’esprit public (mais chassé quelques années plus tard par l’implacable et toujours content de lui Michel Meyer) écrit un pamphlet sur Chirac qui reste d’actualité lorsqu’on évoque sa mémoire. Il est à mon avis la meilleure critique jamais parue.

Il fait de Jacques Chirac, Président des Français, le pilier des institutions. Donc, par la construction voulue par ces institutions « à la française », le principal responsable de la déliquescence de la vie politique du pays. Jacques Chirac a passé sa vie dans l’Administration, entré en politique en même temps que dans le grand monde en épousant un nom à particule et en faisant aussitôt l’acquisition d’un château à la campagne.

Jacques Chirac fut énarque et a cumulé plusieurs retraites plus un traitement présidentiel – sans aucune vergogne. Vorace et opportuniste comme une perche du Nil, ses seules passions semblent avoir été le pouvoir et l’argent.

Il fut constitutionnellement « irresponsable » et aimait à avouer à la télévision ses écarts à la déontologie en les minimisant jusqu’au « pschitt » ! Jacques Chirac ne se contentait pas d’être l’incarnation même de la « non-politique » : discours fleuves sans rien dedans, promesses graves jamais remplies, d’autant plus volontariste affirmé qu’il manquait de tout projet, magistère de la parole sans que surtout rien de concret ne change – la thèse défendue par Yves Michaud est que Jacques Chirac a « pourri » le monde politique par son « incivilité ».

Aucun ami de Jacques Chirac ne pourra aimer ce livre. Mais la politique (et Jacques Chirac la pratique ainsi) n’a que faire des sentiments.

Yves Michaud ne fait en effet jamais référence à l’homme mais uniquement à ses postures et aux écarts à sa Fonction. Il juge l’acteur à son rôle, pas l’être vulnérable et probablement humain derrière le masque. L’auteur n’a jamais rencontré Jacques Chirac ; il a en revanche étudié attentivement tous ses discours, qui ont fait l’objet d’un premier livre : Chirac dans le texte, la parole et l’impuissance, paru chez Stock en 2004. C’est dire s’il connaît bien le sujet devenu Roi.

Et il est nécessaire à tout jugement qui se veut lucide de quitter l’affectif pour l’efficace, de jauger le Président à sa Présidence, pas à son bon cœur intime. Etre « sympa » ou « pas fier » ne fait pas une politique. Ce n’est pas « haïr » Jacques Chirac que de dire haut et fort à l’homme public qu’il s’est voulu que sa prestation n’a pas satisfait. Seul le vulgaire peut haïr un acteur, parce que le vulgaire a l’esprit confus et qu’il croit volontiers que le rôle est l’homme. Yves Michaud n’est pas vulgaire ; son pamphlet s’adresse à l’acteur-Président Chirac, pas à l’être humain Jacques. Pour relativiser, il suffit souvent de voir une photo du personnage enfant.

Selon Yves Michaud, Jacques Chirac le politique a agi comme Obélix, obéissant aux con : combat, concorde, cocarde. Castagneur, il est le tueur qui a trahi chacun des siens pouvant lui faire de l’ombre et son camp en laissant voter Mitterrand en 1995 ou Jospin en 1997 ; cocardier, il a joué volontiers selon le vent du nationalisme bonapartiste malgré deux siècles de retard et le ridicule qui va avec (le cocorico sonore, les pieds dans la merde du tas de fumier) ; concordataire par tempérament, il fut l’homme de l’éternel « compromis social » voué à conforter un conservatisme d’Etat (il faut que tout change pour que rien ne change, il faut sans cesse parler du changement pour surtout ne jamais le faire), un compromis fantasmé comme le dernier rempart d’une société sans cesse en proie aux velléités de guerre civile.

Tacticien politique :

« Toujours jouer le jeu du troisième homme pour avancer ses intérêts, être celui dont personne ne veut mais dont il faudra bien se contenter le cas échéant. En 1974, Chaban-Delmas en fit les frais, en 1981 Giscard d’Estaing, en 1988 Barre, en 1995 Balladur et maintenant, en 2002, c’était le tour de Jospin. » (p.152) Ajoutons peut-être Sarkozy et Villepin à la liste. Mais « qu’il est beau, l’assassin de papa !

Roi fainéant :

Pour gagner, la tactique ci-dessus est efficace – mais pour gouverner, lamentable : « cette stratégie de la destruction n’a permis à cet habile politicien de ne gouverner en tout et pour tout que trois fois deux ans avant de s’empêtrer dans un ultime quinquennat vicié dès l’origine. » (p.152) Après le 21 avril 2002, « Il fallait laisser le fanfaron de la Corrèze tuer sa bête du Gévaudan. (…) Au lieu de quoi, on lui offrit sur un plateau un consensus informe qui lui permettait une fois encore d’échouer tout en prétendant que tout le monde était d’accord pour qu’il en soit ainsi. » (p.157) « On », c’est notamment la gauche, naïve au point de croire à son slogan du « fascisme à nos portes », et veule de se coucher sans contrat négocié au second tour avec la pose cocasse d’aduler Chirac tout en « se bouchant le nez ». L’anesthésie sur fond de clameur antifasciste. Que faire ? – « Comme si de rien n’était… »

Adepte du « bon plaisir », réducteur de la Loi en démagogique agitation :

« La folie législative française, M. Chirac l’a portée à son point orgasmique : Quoi qu’il se produise, de grave ou de pas grave, d’accidentel ou de substantiel, pourvu que cela ait ému l’opinion une minute, il faut faire une loi (…) Une fois que la loi est faite, on a la conscience tranquille d’avoir agi. Et peu importe si la loi est en partie inapplicable (…), ou reste sans décrets d’application, ou n’est pas appliquée parce que personne n’y comprend rien… » (p.125) Le pire est que, dans la France contemporaine, c’est l’Exécutif qui fait les lois, le Parlement se contente de les entériner puisque le gouvernement est maître de l’ordre du jour et fait passer ses projets avant les propositions des Assemblées ; c’est l’Exécutif qui est comptable de la justice puisque le Président de la République est lui-même Président du Conseil de la Magistrature après avoir nommé nombre de ses membres. Séparation des pouvoirs ? – Allons donc ! C’est bon pour la télé.

Européen du rétroviseur :

« Avec son nationalisme cocardier et son ignorance profonde de tout ce qui n’est pas hexagonal, il n’est pas un Européen de conviction mais d’opportunité. Il a commencé par s’opposer violemment à l’Europe dans les années 1970. Rappelons l’accablant appel de Cochin en 1978… » (p.168) Jacques Chirac reste un conservateur rural, à teinture radicale d’avant 14, et surtout anti-américain – ça fait bien chez les intellos et dans la France profonde, toujours méfiante envers ce qui vient de « l’étranger ».

Telle est, selon Yves Michaud, la « malédiction Chirac » : « C’est bien le même homme qui, tantôt pourrit l’exercice du pouvoir de ses adversaires par ses agitations partisanes, tantôt est aux commandes d’une politique intérieure de pure simulation où le populisme et le conservatisme sont maquillés de compassion pour aboutir à l’immobilisme, d’une politique internationale où les grandes déclarations sur les droits de l’homme et l’écologie sont constamment démenties par un réalisme cynique, où l’empirisme et l’opportunisme font fonction de politique européenne » p.171.

La conclusion du « Précis » est digne de Cicéron : « Il fallait donc se débarrasser de M. Chirac, non par esprit partisan mais par rationalité politique » p.171. Et encore, le meilleur : « Que dire de plus alors qu’on a déjà l’impression d’avoir exagéré ? Que c’est seulement la réalité qui est exagérée – au sens propre de surréelle » p.129. Aujourd’hui, il y a Trump, Boris Johnson, Mélenchon comme bouffons, mais Jacques Chirac a soigneusement savonné la planche dans laquelle tous sont tombés ! On ne me fera pas aduler un tel histrion !

Yves Michaud, Précis de recomposition politique, collection Climats, Flammarion 2006, 298 pages, €18.30 e-book Kindle €14.99

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Camille de Thierry Caillat

Tout commence en décembre 1864 et se termine en octobre 1943 : Camille Claudel est née, a vécue, est morte. Thierry Caillat en fait une biographie romancée qui la suit pas à pas, de date en date, attentif à son itinéraire. Point de synthèse ni de fresque mais le jour le jour, ou presque. Ce parti-pris pointilliste a ses avantages, qui sont de faire pénétrer le lecteur dans l’intimité du modèle. Mais aussi ses inconvénients, dont le premier est la fabulation pour ce qui n’est pas renseigné par les archives.

Il s’agit de la vie rêvée de Camille, plutôt que de la vraie, « l’héroïne telle que l’auteur l’imagine, au-delà des actes relatés par les spécialistes » avoue l’écrivain page 7. Mais c’est une réussite.

La reconstitution humaine par la mémoire, à partir des lettres et documents laissés par le temps, rend plus vivante la femme, plus inspirée l’artiste, plus pitoyable la folle paranoïaque. Car Camille, comme Protée, est tout cela à la fois et successivement. Sa volonté de dominer se révèle dès son enfance lorsqu’elle régente son petit frère Paul, de quatre ans plus jeune, qui deviendra l’écrivain catholique Paul Claudel, accessoirement diplomate, converti un beau jour de ses 19 ans par une révélation au côté d’un pilier de Notre-Dame. Camille sculpte ce frère à 13 ans, à 16 ans, à 37 ans… Le travail du sculpteur est décrit minutieusement par l’auteur qui s’est mis au métier pour mieux comprendre comment une caresse du pouce sur une pommette permet de donner de l’ironie aux traits ou de creuser l’expression.

Elève à 20 ans d’Auguste Rodin, le mâle dominant de la sculpture fin XIXe en France, Camille s’agace de n’être qu’une « femme », c’est-à-dire un bien de patrimoine pour les bourgeois du siècle. Elle veut exister par elle-même, sans être constamment rabaissée au niveau d’épigone du grand maître. Après au moins un avortement, elle rompt en 1892. Mais Rodin est amoureux d’elle, de son corps, de son talent, de son caractère affirmé. Il le restera sa vie durant et la soutiendra toujours, même s’il se méfiera toujours de cette féminité volcanique auprès de qui il ne fait pas bon vivre et se reposer du labeur. Ce qui rend l’icône féministe que voudrait la mode aussi bête que vaine. Rodin n’est pas marié avant 76 ans et épouse alors son ancien modèle Rose, la compagne discrète de toute sa vie, rencontrée en 1864, l’année de la naissance de Camille ; il ne veut pas d’enfant et ne reconnaîtra aucun de ceux qui naissent malgré lui.

Cette attention du maître, son appui financier et relationnel constant, l’admiration distante qu’il lui voue, entretient la paranoïa de Camille. Elle croit qu’il lui vole ses idées, qu’il la fait espionner pour copier ses modèles, trop occupé et trop mondain pour avoir encore de l’inspiration. Camille Claudel invente le croquis d’après nature, ce qui ne plaît pas toujours aux bourgeois qui préfèrent « l’idéal » à la réalité trop crue. Elle n’obtient pas de commande de l’Etat malgré l’entremise de Rodin et elle crie au complot. Elle a pourtant des commandes régulières de mécènes comme le baron de Rothschild ou la comtesse Arthur de Maigret, mais elle ne sait pas les garder. L’Etat ne peut pas tout, l’artiste, s’il est grand, doit savoir se faire reconnaître. Or ce n’est pas le caractère de Camille que de communiquer. Elle est une force qui va et qui l’aime la suive… Ce n’est pas ainsi que l’on réussit. D’où la paranoïa accrue.

Au point de s’enfermer dans son atelier et de ne créer que pour elle, détruisant le soir le travail du jour afin qu’on ne vienne pas le voler durant son sommeil ! A la mort de son père, qui l’a toujours soutenue mais probablement pas vraiment élevée, laissant passer trop de traits asociaux de caractère, sa mère et son frère Paul la font interner en 1913. Elle terminera sa vie à l’asile, refusant tout contact avec les autres, quémandant sans relâche d’être relâchée mais sans mettre une seule goutte d’eau dans son vin parano.

Au total, un destin tragique, que l’auteur montre construit brique après brique. Il aurait pu tourner autrement car « le milieu » n’excuse pas tout. Certes, le siècle bourgeois était misogyne et machiste, mais la sculptrice s’est fait reconnaître par son talent. Elle l’a gâché par son intransigeance et son délire de persécution. Elle n’a jamais accepté, au fond, que Rodin ne fasse pas d’elle « sa » femme, exclusive, vouée à son entière admiration.

Thierry Caillat, Camille, 2019, L’Harmattan, 251 pages, €23.00

Musée Camille Claudel à Nogent-sur-Seine à 1 h de Paris dans l’Aube, tarif 7

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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