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Économie n’est pas politique, montre Alain

Les Piketty, les Zucman, les Cagé, sont des économistes qui se mêlent de politique et, par fanatisme idéologique, mêlent les deux. Foutre ! dirait le philosophe Alain s’il écrivait comme le Père Duchesne – mais l’idée y est : produire n’est pas injuste, l’économie n’est pas la politique.

Ce pourquoi accuser les « patrons », taper sur les entreprises, taxer les bénéfices, « c’est faire comme l’animal qui mord l’épieu, au lieu de mordre le chasseur », dit Alain. La production « est puissance sur les choses, non sur les hommes ». Il faut encourager l’économie, produire mieux et avec moins de matériau et d’énergie, travailler bien et beaucoup si l’on aime. Il ne faut pas taxer, et encore taxer, ces travailleurs et ces créateurs de richesse, car elle profite à tous. Plus le gâteau sera gros, plus il y aura à partager.

C’est là le rôle de la politique. Mais la redistribution par l’impôt ne signifie pas l’assèchement des profits, ni le découragement de ceux qui bossent. « L’injustice vient d’une autre source, il me semble ; elle résulte d’un pouvoir d’une personne sur une personne ; pouvoir de contraindre ou pouvoir d’empêcher. Or, ce pouvoir est politique par définition, dès qu’il n’est plus la violence individuelle pure et simple. »

Si Alain reconnaît, « que les riches tendent à confisquer le pouvoir politique », il n’en est pas moins vrai que « les rapports économiques, qui sont comme des lois naturelles, sont faussés par l’intervention de pouvoirs politiques mal équilibrés et mal contrôlés ». J’ai un doute sur les lois qui seraient « naturelles », mais aucun sur les pouvoirs politiques mal équilibrés et mal contrôlés. Ce sont là les vrais maux.

Scier la branche sur laquelle on est assis, tuer la poule aux œufs d’or, sont autant d’erreurs des politiciens aveuglés par leur idéologie toute d’égalité de gauche, forcément de gauche, et en constante surenchère à gauche pour se donner le beau rôle moral. Or, il est surtout nécessaire d’entreprendre pour redistribuer. Massacrer les créateurs d’entreprise, vilipender ceux qui réussissent, les ligoter sous la bureaucratie, déshydrater leurs investissements par l’impôt, n’est pas la bonne solution.

Taxer la richesse héritée plutôt, suggère Glucksmann ; et ce n’est pas idiot. Mais aussi réformer l’État, ce monstre froid où la réglementation et la paperasse prolifèrent, où les services multiples et sans organisation d’ensemble étendent leurs tentacules de pouvoir ; voilà qui serait nécessaire. On a vu cet été incendiaire combien la réglementation écologique empêchait le débroussaillage, pourtant requis pour éviter les feux. Mais qui réformera les esprits étroits, qui ne voient que leurs petits domaines étroits, dans leurs petits coins à eux ?

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Paul-Loup Sulitzer, le roi vert

Écrit avec un nègre, ce roman de la finance est aussi le roman du Super-Juif : grand, musclé, beau, extrêmement intelligent, le regard magnétique. Sulitzer est lui-même juif issu de Roumanie, par sa mère et par son père. Les Roumains sont, dans le thriller, les financiers les plus avisés du Roi vert. Ce dernier est Reb Michael Klimrod, 16 ans, sorti tout nu et tout maigre d’une fosse du camp d’extermination de Mauthausen par deux soldats américains le 5 mai 1945, le capitaine Tarras, professeur de droit à Harvard, et le lieutenant Settiniaz, l’un de ses élèves. Ces deux-là deviendront ses compagnons en affaires pour la vie.

Comme Reb, Paul-Loup est sorti à 16 ans, tout nu d’un quelconque diplôme, du système concentrationnaire éducatif de Janson-de-Sailly, pour expérimenter l’action dans les kibboutz en Israël. Comme Reb aux États-Unis, Paul-Loup devient à 19 ans le plus jeune PDG de France. Comme Reb, Paul-Loup utilise l’effet de levier des holdings pour bâtir sa fortune. Une holding permet à une personne de détenir et de contrôler une multitude de sociétés nationales et internationales, sans avoir besoin d’apparaître en tant que dirigeant de chacune des sociétés filles. Cette identité juridique permet, avec peu de capital à investir, de contrôler le maximum d’actions. Il permet aussi d’optimiser la fiscalité en faisant « remonter » les bénéfices à la holding. Michelin, LVMH, Kering, Dassault, sont par exemple en France des holdings. Comme Reb, Paul-Loup rassemble autour de lui une équipe qu’il contrôle, mais à qui il délègue le juridique, la production et le marketing – les « hommes du Roi » ou « Chiens noirs » du livre. Il a écrit Le roi vert avec Loup Durand, son nègre favori, dont le style enlevé a assuré le succès de ses premiers thrillers.

Après le camp qui l’a brisé, ayant servi de mignon avec une douzaine de partenaires plus jeunes à un lieutenant-colonel SS avant d’être abattu dans la fosse, Reb Klimrod a récusé sa patrie, l’Autriche, et sa judéité. Sa mère et ses sœurs ont été tuées et son père torturé, volé et massacré par les envieux devenus nazis par opportunisme. Après s’être vengé, s’être formé aux méthodes de combat clandestin du futur Israël, il se veut sans patrie ni allégeance, rejoignant la grande vague individualiste des années 1960 à 2010. Pour lui, chacun peut déterminer son destin sans obéir à une autorité, à une tradition ou à une communauté. Il joue donc des placements, des pays et des monnaies.

Son ascension est une aventure, portée par une mission universaliste : protéger la forêt amazonienne et ses Indiens Yanomani, tout nus comme lui l’était à l’origine. Mais la démesure le guette. Sa fortune de 1946 à 1980 a atteint la somme faramineuse de 17 milliards de $ (soit 17 fois plus aujourd’hui, ajusté de l’inflation). Trompe le vantard n’est pas parvenu à cette fortune, même en magouillant avec toute sa famille. Sulitzer, décédé en 2025 à 78 ans, avait atteint une fortune de 30 millions de francs. Mais, comme Reb, Paul-Loup n’est pas matérialiste, l’argent n’a pas de valeur autre que comme liberté, moyen pour agir selon sa volonté. L’adolescent rescapé au regard gris immense a emmené une tribu d’indiens Yanomani à la tribune des Nations-Unies pour un projet fou. Un suicide financier et la fin de son anonymat, mais pour une grande cause… qui échouera par le vote unanime des États, jaloux de leurs frontières.

Le système financier et fiscal décrit n’est plus le même aujourd’hui, mais ce thriller se lit aisément, malgré l’avalanche de sociétés, de chiffres, et la liste impressionnante des collaborateurs du Roi. La façon de raconter fait beaucoup pour le plaisir de lecture. La personnalité hors du commun de ce Superman de la finance est touchante, surtout lorsqu’il obéit aux caprices de Charmian, sa femme folle : tasser 1 milliard de $ en billets de 100 dans une seule pièce d’une banque suisse. Juste pour le plaisir.

Paul-Loup Sulitzer, Le roi vert, 1983, éditions du Rocher, 2013, 384 pages, €12,00

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Claude Guibal, Ce que la guerre fait aux hommes

Cette femme grand reporter au service international de Radio France a arpenté la planète en surchauffe, dans tous les endroits où l’on faisait la guerre. Elle se focalise sur l’agression russe en Ukraine, mais elle évoque aussi le Soudan, le Rwanda et d’autres endroits, toujours frustrée de n’avoir « qu’une minute quinze à l’antenne ». Tout dire est impossible, surtout faire parler les silences ; il faut que ça pulse, une info chasse l’autre, le scoop est toujours le suivant.

De ce regret est né ce livre. Un moment de recueillement pour le réel. Les pages des carnets alternent avec le quotidien des soldats ukrainiens sous leur pluie persistance de drones et de missiles. La journaliste cite les voix, les gestes, les mutismes. Claude Guibal prend une plume sensible pour décrire ce qui se passe, un style d’écrivain plus que de journaliste. Elle ne se met pas en scène, sauf pour regretter ses promesses d’espoir naïf, du « ça va aller » qu’on se croit obligé de dire à celles ou ceux qui sont dans la peine, alors que l’on sait pertinemment que demain sera pire. Il vaudrait mieux faire face à la réalité, mais l’esprit humain est ainsi fait qu’il s’oriente sans y penser vers la consolation.

De ses impressions de reporter de guerre, Claude Guibal ne rapporte pas seulement des anecdotes, mais se pose la question de ce que fait la guerre aux hommes. Il les rend barbares. C’est la sauvagerie des Hutus massacrés par leurs voisins Tutsis, une scène vécue montrant un démembrement vivant en pleine rue à la machette (chap.13) ; c’est la bestialité russe contre leurs « frères » ukrainiens, une ordure ayant même été jusqu’à piéger une machine à laver de ménagère avec une grenade (chap.5) ; ce sont les salopards poutiniens qui placent des drones silencieux sur les toits, pour fondre sur le véhicule et le passant dans la rue dès qu’il se manifeste (chap.17). La journaliste note la haine anti-russe qui monte, avec les mois et les cruautés des envahisseurs, pulvérisant toute nuance et tout humanisme. Comment peut-on rester humain face à ceux qui agissent comme des animaux ? Il n’y a pas d’opération spéciale, pas même la guerre, mais une méchanceté foncière, une réelle volonté de nuire de la part des Russes en Ukraine.

C’est un livre-bilan tiré d’émotions, de moments forts du concret, avec cette interrogation sur le métier d’observateur censé rester « neutre » et sans affect. 1 mn 15 à la radio : pour dire quoi ? Les horreurs ? Les doutes ? Les silences ? Peut-on citer Bohdan déclarant : « j’en peux plus de cette merde, je n’en veux plus de la guerre. Je veux que ça s’arrête » (chap.8) ? Tout média est de fait un instrument de propagande. On ne peut tout dire, on choisit, on sélectionne, on censure, on veut faire plaisir, avoir une écoute. D’où ce livre, qui dégobille en 18 chapitres tout ce que l’autrice n’a pu dire, qu’elle lance à la face du monde « civilisé » gavé d’informations, et qui préfère les « belles histoires » aux histoires vraies, les grandes idées naïves aux faits bruts.

La guerre, ce n’est pas une opération de politique pour le prestige. « La guerre, c’est voir tomber ton pote, ton frère, le mec avec qui tu respires, avec qui tu te marres, avec qui tu dors et avec qui tu souffres depuis des mois. Tu le vois partir sous tes yeux en une fraction de seconde » (chap.9). La guerre, c’est aussi ces motanka, ces poupées bricolée de brins de laine par le enfants, pour les soldats du front. Un signe qu’ils pensent à ceux qui se battent pas pour la politique, mais pour eux…

Une autre façon de faire de la géopolitique, mais qui compte tout autant.

Claude Guibal, Ce que la guerre fait aux hommes, 2026, Albin Michel, 240 pages, €19,90, e-book Kindle €13,99

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Jonathan Coe, Testament à l’anglaise

Tout commence par un double meurtre, et finit dans une suite de meurtres. Tout commence aussi par un film d’horreur et se termine en réalité d’horreur. Pour boucler la boucle, toutes les années qui séparent 1940 de 1990, de la Seconde guerre mondiale au néo-conservatisme de Margaret Thatcher. Pour fil conducteur, une famille de l’Establishment anglais, les Winshaw. Les ancêtres communs nés au XIXe siècle ont cinq enfants, Lawrence, Olivia, Tabitha, Godfrey et Mortimer. Lesquels ont en tout six enfants, nés entre 1924 et 1954.

L’auteur, de la moyenne bourgeoisie anglaise, prend cette famille comme exemple caricatural de l’entre-soi des élites britanniques. Il imagine un jeune écrivain qui lui ressemble, Michael Owen, comme lui auteur à 8 ans d’un roman policier victorien intitulé Le château du mystère, dont il fera l’origine et la fin du roman des Winshaw. Car Tabitha accuse dès les premières pages son frère aîné Lawrence d’avoir tué son frère Godfrey, pilote dans la Royal Air Force et chargé d’une mission de renseignement sur une usine chimique allemande. Lawrence aurait livré par radio en allemand l’itinéraire de l’avion, que seules quelques rares personnes connaissaient ; il a été descendu par la Flak, et seul son copilote s’en est sorti. Tabitha aurait entendu Lawrence parler allemand. Cela paraît impossible, car monstrueux, d’autant que Lawrence n’est pas dans sa chambre mais surgit de la salle de billard. Elle est donc décrétée folle, et le médecin de famille complaisant la fait interner. Mais elle décide de mandater Owen pour écrire l’histoire de sa famille et mettre au jour les secrets.

Michael Owen, en panne d’inspiration après ses deux premiers romans à peu de succès (comme l’auteur), accepte, car il est rémunéré. Il enquête et produit un gros manuscrit, inabouti, qui commence en historien et finit en pamphlet. « Car Il y fut parfaitement clair pour moi dès le début que je m’occupais d’une famille de criminels dont la richesse et le prestige étaient fondés sur toutes sortes d’escroqueries, crapuleries, tricheries, supercheries, finasseries, manigances, détournements, vols, cambriolages, pillages saccages, falsifications, spoliations déprédations. (…) L’on peut dire que chaque penny de la fortune des Winshaw (…) eut pour origine, d’une façon ou d’une autre, l’exploitation éhontée des faibles » p.131. Patriotisme ? Non, intérêt personnel d’abord. Comme chez Trompe et sa clique : s’enrichir avant tout. Les relations internationales se réduisent à des tractations entre factions au pouvoir et réseaux d’élites politiques et financières, avec les nazis comme avec Saddam Hussein. La diplomatie sert les intérêts personnels des dirigeants et chaque lien est un deal dont il faut tirer le maximum, sans distinguer alliés et adversaires. D’où le meurtre originel, celui de Godfrey, au nom de l’intérêt supérieur de la fortune de Lawrence.

Cette façon de faire est typique du néo-conservatisme initié par l’ère Thatcher, à vrai dire en réaction aux excès des syndicats britanniques dans la surenchère sociale, au moment où le charbon la sidérurgie, et autres industries vieillissantes prenaient de plein fouet la concurrence mondiale. De quoi encourager le banquier Thomas Winshaw à participer aux privatisations Thatcher, avec de gros profits à la clé, tout comme un vulgaire oligarque ex-soviétique sous Eltsine : « Il éprouvait un grand plaisir à arracher les énormes sociétés appartenant à l’État des mains des contribuables, et à les démanteler au profit de quelques actionnaires rapaces. L’idée d’aider à déposséder la majorité et arroser la minorité l’emplissait d’un sentiment de justice délicieux et apaisant. Cela satisfaisait en lui un instinct primordial » p.444. Une vraie caricature de salaud sartrien, où toute humanité disparaît au profit exclusif de la fonction – qui est uniquement de produire de l’argent.

Tous sont coupables, l’un de vendre des armes au plus offrant, l’autre d’avoir créé la malbouffe des veaux et poulets en batterie, le troisième en conduisant à la faillite une entreprise privatisée après avoir siphonné ses fonds de retraite, la quatrième en publiant dans les journaux des éditoriaux incendiaires contre tout « socialisme », le cinquième en valorisant selon son bon plaisir un « artiste » par le seul snobisme. « Ils ont tous du sang sur les mains. Il n’y a pas de limites aux morts qu’a provoqué l’immonde commerce de Mark ; Dorothy a participé au meurtre de mon père, en le nourrissant de saleté ; et Thomas l’a poignardé dans le dos en emportant l’argent de sa retraite. Roddy et Hilary se sont certainement mis de la partie. Si l’imagination est notre sang et la pensée notre oxygène, alors le travail de Roddy est de nous couper les veines et celui de Hilary est de s’assurer qu’il n’y a plus de vie dans notre crâne. Pendant ce temps, ils restent chez eux à s’engraisser tranquillement, et nous, nous sommes ici. Nos affaires s’effondrent, nos emplois disparaissent, notre campagne étouffe, nos hôpitaux se délabrent, nos maisons sont confisquées, nos corps empoisonnés, nos cervelles se bloquent, tout l’esprit de ce fichu pays est broyé et suffoque. Je hais les Winshaw » p.568.

Dans le titre anglais, Carve Up, désigne un découpage, mais aussi des coups de couteau. Ce double sens est difficilement traduisible en français ; en tout cas, l’auteur prend un plaisir malin à déchiqueter la société anglaise de son époque, en même temps que les membres de la grande famille de prédateurs affairistes. Il en fait une œuvre de sociologue en même temps qu’un Whodunit policier, enrobé d’un zeste de film noir. Il a vu à 8 ans en partie un film intitulé What a Carve Up ! (A chacun son dû) qui se passe dans une vieille bâtisse sous un orage dément, alors que rôde un tueur pour la famille réunie pour la lecture d’un testament. Cela l’a marqué durablement, d’autant que sa mère castratrice l’a empêché de voir la suite de la scène où la blonde Shirley Eaton se déshabille devant un miroir. La fin des Winshaw dans leur vieux manoir suivra le même schéma, tout en faisant éclater enfin la vérité depuis le meurtre originel. Tabitha, comme la société britannique, n’était pas folle… mais elle l’est devenue.

Un long roman, qui prend un à un les destins de chaque protagoniste, entrecoupés par des chapitres d’actualité, où la société apparaît comme dans un kaléidoscope, peinte de couleurs trop vives, mais plus vraie que nature. Chaque membre de la famille incarne un vice ou une corruption d’un secteur de la vie publique : les profits des banques, l’égoïsme des politiciens, le nombrilisme snob des marchands d’art qui font « la cote », le cynisme des marchands d’armes, la chasse aux coûts dans les hôpitaux. Parfois des phrases alambiquées, mais on ne s’ennuie guère.

Prix du Meilleur livre étranger 1996

Jonathan Coe, Testament à l’anglaise (What a Carve Up !), 1994, Folio 2008, 687 pages, €12,00, e-book Kindle tome 1 €4,99

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Jaouad Zemmouri, Citoyens, pas assistés

L’époque est propice à une réflexion sur le modèle social français. Depuis des dizaines d’années, le modèle va dans le mur. Depuis Mitterrand II avec Rocard en 1988, explique l’auteur, où avec le RMI, le gouvernement a admis que l’équilibre instauré par la Sécurité sociale en 1945 était rompu. On est passé de la logique d’assurance à la logique d’assistance – de l’ayant-droit au demandeur qui doit justifier de sa misère pour toucher une aumône. Depuis, personne n’a rien fait, éternellement soumis aux pressions électorales de court terme, et à la surenchère de « la gauche » du toujours plus. Pourtant l’argent existe, il est seulement mal orienté, mal prélevé, mal distribué.

Jaouad Zemmouri (qui n’a aucun lien de famille avec Zemmour), est un Marocain arrivé en France en 1981 à 21 ans pour poursuivre des études de physique fondamentale. Parfait exemple de la méritocratie républicaine, l’étudiant a brillamment réussi, passé son doctorat en 1988, est devenu Professeur des Universités de Lille en 1998. Par choix délibéré, il a choisi la nationalité française en 1990. « Ce que j’ai trouvé en arrivant à dépassé ce que j’étais venu chercher. Pas seulement les bibliothèques et les laboratoires. Pas seulement la qualité des professeurs. Quelque chose de plus profond de plus rare : un contrat social ». Celui de Pierre Laroque en 1945. Il a été fonctionnaire de l’État comme professeur, chercheur dans un laboratoire public, puis entrepreneur privé qui crée, embauche et investit – en se confrontant quotidiennement aux charges, aux réglementations et aux marchés. Il a constaté que la situation s’est dégradée progressivement. La dissolution de l’Assemblée nationale en 2024 et le chaos qui s’en est ensuivi était le symptôme, pas la maladie, dit il. D’où ce livre : un diagnostic et une proposition.

Les quatre piliers de l’âge d’or de 1945 se sont effondrés.

  • Le premier était le plein emploi de masse ; aujourd’hui le chômage dépasse 8%.
  • Le second était l’âge d’or de l’industrie et de l’usine où l’on faisait carrière de 18 à 65 ans ; aujourd’hui, 80 % des contrats sont en CDD et le chômage n’est jamais loin.
  • Le troisième était une démographie triomphante avec le baby-boom, quatre actifs cotisants pour un seul retraité ; aujourd’hui, c’est presque l’inverse. Et ceux qui braillent contre l’immigration et pour la souveraineté oublient de faire des enfants.
  • Le quatrième était une économie fermée et souveraine avec des frontières douanières et l’État qui contrôle sa monnaie et peut la dévaluer ; aujourd’hui, nous sommes une économie ouverte et amarrée à l’euro qui oblige. L’ouverture des frontières et l’éveil industriel de l’Asie, dont la Chine, suscite une compétition mondiale pour laquelle le système de financement social français n’a pas été conçu. On taxe toujours autant, ce qui augmente le coût du travail et les impôts payés par les salariés, alors que les pays d’Asie travaillent beaucoup plus pour beaucoup moins, et avec quasiment aucune taxe. L’équation est impossible.

« Un consultant indépendant qui facture 8000€ par mois à travers sa micro-entreprise finance moins le système social qu’un employé de bureau qui gagne 2500€ en CDI, alors que ses capacités contributives sont bien supérieures », expose-t-il. L’État a financé la protection sociale en taxant un modèle de salarié industriel stable qui est en train de disparaître. Car l’économie numérique contribue très peu ou pas du tout au pot commun. Près de 5 milliards d’euros de manque à gagner chaque année pour la protection sociale, estime l’auteur. Quant à la démographie, c’est le papy-boom : moins de cotisants, plus de dépenses de retraite et de santé. Tous les politiciens ont fait semblant que rien n’avait changé, en ajoutant une rustine sur la rustine précédente. Toujours des réformes, et toujours des services publics qui se dégradent, toujours du financement qui se dérobe « Et voici le résultat : un système qui absorbe près de 34% de PIB en dépenses sociales – le taux le plus élevé du monde – et qui malgré cela laisse 9 millions de Français sous le seuil de pauvreté C’est la définition d’un système à la fois trop cher et insuffisamment efficace ».

A chaque nouveau problème une nouvelle aide. La complexité augmente le nombre de règlements, de bureaux et de fonctionnaires pour gérer tout cela. L’auteur prend plaisir à citer la liste – interminable : « Le RSA, la prime pour l’emploi, la prime d’activité, le chèque énergie, l’allocation de rentrée scolaire, les APL modulées selon une dizaine de critères, l‘AAH, le minimum vieillesse, l’ASS, la CMU, l’ACS, l’APA, la PCH, le FNSA, le chèque alimentation, le bonus-malus automobile…» Plus d’une quarantaine de dispositifs distincts d’aides sociales nationales, plus les centaines de variantes locales gérées par les départements et les communes. Pour administrer tout cela, près de 150 000 fonctionnaires pour 14 milliards d’euros de coût annuel estimé pour les seuls frais de gestion. Sans parler des 470 niches fiscales qui coûtent entre 80 et 90 milliards d’euros par an.

Pire : c’est la mécanique de la falaise pour les aides sociales. Elles sont soumise à des plafonds de ressources et les seuils sont situés dans la même zone de revenus, ils se superposent. Quand un travailleur précaire franchit cette zone en gagnant un peu plus, il perd toutes ses aides. Travailler plus pour gagner moins, c’est le résultat de ce socialisme d’assistanat. Il faut contrôler, et la bureaucratie est devenue une fin en soi plus qu’un moyen. Les dommages invisibles que font le système aux gens sont psychologiquement, socialement et politiquement incommensurables. L’individu intègre progressivement que ses actions n’ont pas d’effet prévisible sur sa situation. Avec des démarches infructueuses, des formulaires à remplir, des droits qui changent tous les trimestres, des menaces de remboursement de trop-perçu, du flicage généralisé. C’est développer une relation de dépendance passive (à la soviétique) vis-à-vis du système. Les classes moyennes, piliers de la démocratie, sont prises au piège par une smicardisation silencieuse. A quoi bon obtenir un diplôme, si c’est pour gagner une centaine d’euros de plus que le smicard qui n’a rien fait en classe ? Le SMIC est indexé sur l’inflation, mais pas les salaires au-dessus. L’entreprise est obligée d’user de sa marge pour payer le SMIC légal, et n’a plus assez de trésorerie pour augmenter les autres. « Pour chaque euro accordé au salarié, l’employeur en débourse 2,3 à 3. Le mérite coûte trop cher ». C’est ainsi que l’on détruit la valeur du travail.

Le seul remède : l’imposition du revenu dès le premier euro, taxe universelle à 25 %, et la fin des niches (90 milliards). L’impôt sur les société est supprimé pour être remplacé par une taxe unique de 6 % sur le chiffre d’affaires réalisés en France. Ainsi, Amazon ne peut pas déclarer rien du tout. Fin aussi de l’impôt privé que sont les mutuelles obligatoires, avec leur racket de 20 % de frais de gestion, alors que la Sécurité sociale n’en connaît que 4 % ; on récupère 8 milliards. En revanche, une TVA sociale à 25 % au lieu de 20 % actuellement. Les taux réduits sont maintenus pour les produits de première nécessité (5,5%) et les services locaux (10%), mais ce sont les consommateurs qui payent – librement – les dépenses de surplus, notamment les étrangers qui viennent en touristes sans contribuer aux services et infrastructures financées par l’impôt, ou les importations qui ne produisent aucune cotisation sociale. « C’est de la thermodynamique appliquée à la République », dit l’auteur.

Un autre remède, plus révolutionnaire : le Socle inconditionnel, de la naissance au décès. L’auteur propose 500€ par mois brut, versé à chaque français éligible, « sans conditions, sans exceptions, sans formulaire à remplir, sans dossier à constituer, sans rendez-vous à honorer devant une Administration qui juge… » C’est un droit de cité (aux Français légitimes), pas une aumône. Ce revenu est destiné à rendre le travail librement choisi plutôt que subi par la peur. C’est une énergie d’activation à chaque étape de la vie. Plus aucun effet de seuil : dès le premier boulot, le salaire s’ajoute à ces 500€. Il protège tous les travailleurs quel que soit leur statut. Il reconnaît le travail invisible. Il restaure la dignité. Il libère l’entreprenariat à tout âge et en toute sécurité. Les expériences internationales montrent que cela n’incite pas les gens à éviter le travail. Le revenu universel n’est pas une idée de gauche, l’un de ses défenseurs les plus célèbres était Milton Friedman, l’économiste libéral le plus influent du XXe siècle, conseiller de Reagan et Thatcher. Ce revenu illustre les trois mots de la devise républicaine : la fraternité qui dit que nul citoyen de la République ne mourra dans le dénuement ; l’égalité qui dit que la même règle s’applique à tous ; la liberté qui dit que chaque citoyen est maître de son effort.

Il y aura des résistances, mais la transformation du modèle est inéluctable. Une longue phase de transition sera nécessaire, mais une campagne présidentielle est justement le moment de commencer à en débattre. L’auteur « incarne » chaque exemple dans des cas concrets. « Ce que les sondages ne capturent pas et que les études de psychologie sociale documentent systématiquement, c’est que la confiance se reconstruit très vite quand les institutions prouvent qu’elles fonctionnent. Pas par des discours – par des actes concrets, mesurables, vérifiables sur le relevé bancaire… »

Un livre intéressant car non idéologique, fondé sur l’application de lois physiques. Bien loin du brûlot provocateur et approximatif d’une Knafo, intéressée à prendre le pouvoir. Évidemment, un livre non médiatique, publié à compte d’auteur. Mais qu’on se le lise !

Jaouad Zemmouri, Citoyens, pas assistés – pour en finir avec l’aumône et rendre leurs droits aux Français, 2026, Édition d’auteur jaouad.zemmouri@icloud.com, 261 pages, €15,99, e-book Kindle €6,99

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Étrangers chez les Grecs

Comme toutes les communautés, les cités grecques considéraient ceux qui n’étaient pas de chez eux comme des étrangers. Des gens pas comme nous. Des non-citoyens. Et plus la démocratie était ancrée dans la cité, moins il était possible de la partager avec d’autres. Mais les Grecs distinguaient ceux qui parlaient grec de ceux qui bredouillaient une langue incompréhensible : les barbares. Autant les premiers pouvaient s’intégrer en partie comme « hôtes » invités, ou comme métèques non-citoyens, autant les seconds étaient d’irrémédiables allogènes qu’on pouvait parfois considérer, mais jamais intégrer. Après les guerres médiques, les barbares deviendront de véritables « ennemis ».

On devient étranger dès que l’on franchit les limites de sa cité. On quitte alors son clan et sa ville, ses dieux et ses coutumes. Tout déplacé est étranger, même un Athénien à Thèbes. On est étranger par rapport à la cité dans laquelle on se rend, à son panthéon de divinités protectrices, à son calendrier de cérémonies religieuses, aux lois sacrées et particulières à ses sanctuaires, par méconnaissance de la manière dont une divinité s’incarne localement. En bref, on n’a pas les codes, ni la culture, on n’est pas en phase.

Selon selon Euripide, « c’est une vie bien pitoyable que de sortir des frontières de la patrie ». Il faut alors rechercher la sécurité procurée par l’hospitalité. Elle s’inscrit dès l’époque archaïque en réciprocité. L’étranger devient un hôte, à qui celui qui le reçoit remet un sumbolon, une poterie cassée en deux dont chacun conserve un morceau. Ces sumbola sont les accords passés entre deux cités pour assurer la protection élémentaire de leurs ressortissants en déplacement. A l’époque classique, la cité a recours au proxène, sorte de consul, un citoyen qui représente une cité étrangère dans sa cité d’origine. Il assure la protection des étrangers qu’aucun lien privé d’hospitalité ne relie à un citoyen particulier.

Athènes, depuis Clisthène, a créé un statut d’étranger résidant sur son territoire comme métèque. Le terme signifie « celui qui habite avec d’autres ». Il est distingué de l’étranger de passage et intégré dans l’espace social de la cité. Mais il reste bloqué dans l’échelle hiérarchique entre l’homme libre et l’instrument animé qu’est l’esclave. Il ne peut ni voter, ni épouser une femme autochtone, ni acquérir des biens, ni être représenté directement devant les tribunaux. Il doit avoir un protecteur ou un répondant, faute de quoi il risque l’esclavage. Il faut noter que de nombreux métèques firent la gloire d’Athènes : des sculpteurs, peintres architectes, médecins, philosophes, rhéteurs, orateurs. Ainsi Hippodamos de Millet, Hippocrate, ou Aristote. Aristophane compare les métèques au son que l’on mêle à la pure farine de la cité pour faire du bon pain. En France, nombreux aussi sont les étrangers naturalisés et intégrés qui en ont fait la gloire : Apollinaire, Chagall, Cavanna, Marie Curie, Kessel, Gary, Carrère d’Encausse, Louis de Funès, Goscinny, Uderzo, Sarkozy, Devedjian, Valls, Aznavour, Adjani, Noah, Zidane, Mbappé…

L’expulsion des étrangers est attribuée par les Athéniens à Sparte. Pour Plutarque, c’est un réflexe de défense pour empêcher d’enseigner le vice et les formes de pensées étrangères. Selon Lycurgue, il fallait préserver la cité des mauvaises mœurs. Trompe ne fait pas autre chose, en ce qu’il croit les latinos plus enclins à la pensée woke, remettant en cause la suprématie blanche, favorable aux comportements anti-natalistes, homosexualité et avortement. L’extrême droite en Europe ne pense pas autrement, le terrorisme islamiste en plus.

Quant à l’étranger de passage, Zeus Xenios le protège, selon l’Odyssée. Car l’itinérant peut éventuellement être un dieu incognito, qu’il serait dommageable de courroucer.

Tout autre étrange étranger est le barbare. Il est celui qui ne parle pas grec, mais borborygme. Mais le barbare ne se confond pas encore avec la barbarie. Ce n’est qu’après le choc des deux guerres médiques, qui opposent les cités grecques aux Perses venus les attaquer, que le barbare devient explicitement l’ennemi. Au sens de détesté. Ainsi les « Huns » de la Première guerre mondiale, sobriquet des Allemands venus attaquer la France. Ou les « bougnoules » (de « bougne-le », cogne-le) de la guerre d’Algérie.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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John Irving, Les rêves des autres

John Wallace Blunt Junior, dit John Irving, est un écrivain américain né dans le Nouveau comté de Hamp (New Hampshire). Il est toujours vivant à 84 ans, et il en livre le secret : être auteur, c’est rendre éternels des personnages réels.

Ainsi dans l’une des nouvelles, qui est autobiographique. Piggy Sneed, le simplet boueux éleveur de porcs, méprisé de tous et moqué par les enfants, reste-t-il dans les mémoires parce que l’auteur a été impressionné par sa mort (grillé avec ses cochons), au point d’en devenir écrivain. Il explique à sa grand-mère, doyenne des diplômée de littérature anglaise de Wellesley, « si j’avais réussi à inventer une version assez convaincante, assez vraisemblable, j’aurais, d’une certaine manière, sauvé Piggy Sneed. »

Mais les Yankees sont d’incurables matérialistes, dit-il encore. Ils ne croient que ce qui se touche (encore que Dieu…). Pire, ils détestent tous ceux qui sont intelligents. « Car l’intelligence est impopulaire, évidemment. Personne ne les aime, les gens intelligents. On ne leur fait pas confiance : leur intelligence cache peut-être une forme de perversité. (…) L’Amérique est un pays majoritairement anti-intellectuels. Prenez la télévision. Les universitaires y sont toujours représentés comme des excentriques avec une araignée dans la plafond et des tempéraments de petite vieille » (Un énergumène passe à table). C’est une réflexion de 1974, donc d’une génération encore instruite à l’école et sans l’internet ni les billevesées du complotisme ; voilà donc un trait marquant du peuple américain. Le populisme de Trompe, l’avide vaniteux vulgaire et corrompu, ne fait que mettre en actes ce préjugé profond contre tous ceux qui osent penser. Mise au pas des journalistes, des universités, de l’enseignement. Avec la bénédiction du bas populo, ces ploucs des collines dont Vance, le Vice du président, fait des héros exemplaires.

Mais Irving avoue dans la dernière nouvelle, où il est invité à la Maison Blanche par (les services de) Ronald Reagan, qu’il vote résolument démocrate.

John Irving, dans ces sept nouvelles, parues de 1968 à 1993, dresse un portrait de cette Amérique-là, celle que nous ne voyons pas de l’autre côté de l’Atlantique. D’où la surprise quand Trompe a surgi.

Un homme qui veut quitter sa femme lui fait une infidélité avec sa Volvo, une voiture qu’il aime comme une compagne. Un autre ne peut coucher dans un lit ou sur un canapé sans rêver les rêves du précédent (ou de la précédente) qui y a couché. Un noyer fait tomber ses noix à l’automne sur les toits comme à Gravelotte, et le voisin en est excédé ; il est décidé de couper l’arbre en deux, mais le remède se révèle pire que le mal. Un obsédé du sexe qui a échoué à conclure avec une jeune coincée bien sous tous rapports dit qu’il l’a fait avec elle à son médecin consulté pour une chaude-pisse ; c’est faux, elle ne s’est pas laissé coucher, et elle se venge en faisant placarder pancartes et autocollants partout dans la ville pour prévenir que « Harlan Booth a la chtouille ». Une femme mûre semble piquer le petit ami d’une jeune bécasse, alors qu’elle ne fait avec lui qu’un tour pour tester sa moto vert anglais.

John Irving, Les rêves des autres (nouvelles), Points Seuil 2013, 228 pages, €8,40, e-book Kindle €6,99

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Dominique Dudan, Actes manqués et autres errances

Trente-quatre actes manqués assez réussis qui marquent l’écart entre ce qu’on voudrait faire et ce qui arrive vraiment. « Les psychanalystes considèrent qu’un acte manqué est un passage à l’acte sans que la volonté d’agir soit consciente », définit l’autrice. Autrement dit un acte réussi sous couvert d’être manqué. Un demi-échec révélateur d’un conflit inconscient.

C’est à l’insu de lui-même que le beau bébé Ulmo tombe dans le feu et se défigure, avant de réussir ado en tennis pour rater la coupe, et en première année de médecine pour ne pas être médecin. Refus inconscient encore que celui de mourir : ne voilà-t-il pas que le garçon devenu adulte et voulant en finir trébuche au bord de la falaise, pour finalement être sauvé ?

Beaucoup de ces histoires se passent en Bretagne, comme si la province était propice à cet humour noir de la constance d’échec. Même la limande qui rêvait de devenir sole, ou le phoque de l’Aber Wrach, participent de cet inconscient régional. La fuite dans l’imaginaire des séries télé de la bovaryque est une constante d’échec trempée dans la névrose.

Quant à la peau de l’aubergine, qui fait désormais fuir ce légume trop brillant, elle rappelle un bel amant à une quarantenaire qui l’a largué tant elle le trouvait beau. « Cette peau étendue épaisse, ferme, lisse, bien adhérente sur ton deltoïde rebondit que j’admire de profil » rappelle celle de l’aubergine. Las ! « J’ai quitté cet amour avant qu’il ne m’abandonne, par prudence ou par lâcheté. J’ai manqué un acte de courage sans doute pour mon salut. » Ne pas aimer par peur d’aimer, c’est le comble du manqué.

Une suite de scénettes douces amères qui laissent croire à une névrose de l’échec. Ce mal français…

Dominique Dudan, Actes manqués et autres errances (nouvelles), 2022, Librinova, 121 pages, €14,90 e-book Kindle €6,99

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Pierre Lemaitre, Un avenir radieux

Début un peu lent, bien que commençant par un viol à la Houellebecq dans Sérotonine, d’une préado de 10 ans. L’auteur se fait plaisir en reprenant ses personnages de la famille Pelletier, jusqu’à la caricature.

La sale bonne femme Geneviève est ainsi habillée pour l’hiver, délaissant son fils chéri, « petit prince » jusqu’à 7 ans, avant de le reléguer au fond de l’appartement parce qu’il est « un tocard ». S’il est un peu retardé et nul à l’école faute de compréhension, il devient expert au billard et gagne un championnat. Sa fille Colette, qu’elle avait voulu tuer lorsqu’elle était bébé, est revenue à la maison après que le pécore Macagne lui ait arraché sa culotte et fourré son engin dans la bouche. Mais Colette est une battante ; toujours en butte aux tracasseries de sa mère, elle est excédée de la voir rejeter Philippe comme une merde et lui colle deux bonnes baffes pour la remettre d’aplomb. Cette révolte semble convenir à Geneviève, qui ne réagit pas. Il faut dire que les signes astrologiques l’avaient prévenue. Comme quoi les langues de vipère ne profitent que de la faiblesse des autres et aiment à être dominées ; elles rentrent dans le rang dès qu’on leur résiste – peut-être le meilleur message du roman.

Jean le mari est toujours assassin, se faisant de colère une bonne sœur sur un trottoir, au retour de l’hôpital où son père Louis se meurt du cœur. Il a imaginé de franchiser ses magasins, nouveauté pour l’époque, mais Geneviève tente de le spolier. Il va trouver la parade ultime.

Hélène accouche d’un enfant et d’une émission de radio pour la nuit.

François le journaliste, et nouvel homme de télévision, est parti à Prague, après avoir repris sa démission, pour une émission Envoyé spécial… qui lui permettra d’accomplir aussi une mission d’espionnage. Cette épreuve, le sel du roman, est aussi une faiblesse du livre. Si le Georges manipulateur est très réussi, sur le modèle de Smiley, Marthe la vendue par « amour » est ratée. Le lecteur ne voit aucun bon sens à ce qu’une fidèle durant 25 ans trahisse brutalement son pays, sa fonction, ses amis, pour une amourette d’un attaché étranger ennemi. D’autant que la trahison va jusqu’aux plus petits détails d’une opération en cours. On peut vouloir « passer à l’Est » sans tout détruire. D’autant que l’avenir sera loin d’être radieux : les services sont aux premières loges pour avoir comment cela se passe.

Car nous sommes en 1959, durant la guerre froide, avec de Gaulle au pouvoir. Mais aussi durant les Trente glorieuses qui voient la France et l’Occident tout entier accéder à la modernité, portés par l’optimisme. Malgré les risques technologiques, comme celui de l’atome.

L’intérêt des personnages est qu’ils sont tous ambivalents. Même caricaturaux, il leur reste un mélange de mal et de bien, ou l’inverse. Ainsi Geneviève est-elle une ordure, mais elle est capable d’aider sa sœur Thérèse, ruinée, même si c’est pour en faire une servante. Jean reste le gros nul qu’il a toujours été, mais a des intuitions en affaires et aime ses enfants. Philippe est décidément inadapté à l’école, mais il a un talent. Et ainsi de suite.

Mais le tout est un peu cousu de fil blanc, quoique soigneusement documenté (les sources sont citées à la fin). Heureusement que l’auteur reste un conteur incomparable qui réussit à captiver de chapitre en chapitre. Même le chat Joseph devient un personnage.

Pierre Lemaitre, Un avenir radieux – Les années glorieuses 3, 2025, Livre de poche 2026, 716 pages, €10,90, e-book Kindle €7,99

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Et les romans policiers :

Les Couleurs de l’incendie :

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Attention au personnage que vous vous créez, dit Alain

Dans une note qui commence mal sur l’ivrognerie, le philosophe termine bien. Il déclare que c’est l’usage de l’alcool qui en fait le besoin, car « boire ce qu’il boit donne soif et enlève la raison », dit il. Ce qui me parait assez stupide, car l’alcool, hors l’effet de donner soif, induit une accoutumance, devient une drogue dont il est difficile de se défaire. Aussi l’affirmation d’Alain selon laquelle « la première cause de boire est bien faible ; un serment peut l’annuler » me paraît une ineptie.

En revanche, il poursuit en disant qu’« il y a de l’entêtement dans les passions et peut-être surtout une erreur démesurée ; nous nous croyons pris ». Là, il dit vrai. « Ceux qui n’aiment pas le fromage n’en veulent point goûter, parce qu’ils croient qu’ils ne l’aimeront point ». Ce qui est révisable s’ils réussissent à en goûter. Je l’ai vécu avec certaines viandes, qu’il suffisait de dire du bœuf pour que le convive apprécie, alors que c’était du cerf ou du cheval, dont il avait soi-disant horreur. C’est une donnée d’expérience que chacun peut faire.

On s’est créé un personnage, des habitudes, des goûts et des dégoûts – et l’on n’en veut point changer. Par routine confortable, par souci du regard des autres, par orgueil envers soi de contester ce qu’on croit. Or, dit Alain, l’oubli est très courant dans la vie. Lorsque vous déménagez, vous avez déjà oublié l’autre logement avant d’entrer dans le nouveau. « Le présent a sa force et sa jeunesse, toujours, et l’on s’y accommode d’un mouvement sûr. »

C’est donc la pensée qui nous trompe, car ce qui nous est impossible à penser nous semble aussi impossible à faire. Or l’imagination ne sait pas inventer ; « c‘est l’action qui invente », dit Alain. Il faut braver l’opinion, ou plutôt l’opinion que l’on a de l’opinion, et aussi l’opinion que l’on a de soi. Chacun suit trop volontiers son personnage, construit avec le temps pour se représenter soi devant les autres. Et ce n’est pas une bonne chose que de rester rigide. Il faut en sortir, s’assouplir.

Se remettre en question n’est pas se renier, mais évoluer. Tout change, le monde « est une branloire pérenne » disait Montaigne. Adoptons aussi pour nous le changement.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Jean-Jacques Dayries, Elektra, ce météore…

Un thriller des affaires qui permet d’ouvrir les yeux sur le monde – le réel, le vrai, le pratique. Elektra est grecque, jeune, héritière d’un empire d’armateur. Depuis des générations, sa famille – très importante, la famille, dans les pays méditerranéens – est en butte à une autre famille elle aussi d’armateurs, celle de Périclès. Le vieux veut la ruiner ; elle veut résister et lui rendre la monnaie de sa pièce.

Désordonnée, jouisseuse, violente, Elektra est en excès. Une jeune grecque d’aujourd’hui, pressée de vivre. Elle prend des décisions brusquement, sans connaître, retient le soir un garçon de rencontre, jeune et bien outillé, se laisse prendre en photo par une paparazzi dans un club privé en train de se faire bouffer la chatte – elle se perd. Heureusement, elle a su constituer son équipe. Richard, jeune trentenaire qu’elle finira par « essayer » lui aussi, a le calme et la compétence technique qu’elle ne prend pas le temps d’acquérir ; son père Louis, retraité créateur d’entreprise, à qui elle fait appel, lui fournit l’aura et la légitimité des affaires auprès des banquiers, ainsi que la réflexion stratégique ; son cousin Charles, Grec comme elle et dirigeant d’un groupe hôtelier, vient en renfort masculin pour représenter l’entreprise auprès des Grecs – évidemment machistes – et aider à surveiller ce métier qui ne connaît aucune pause.

L’épouse de Charles, Jeanne, est déjà connue du lecteur ; elle apparaît dans Jungle en multinationale lorsqu’elle est encore étudiante en école hôtelière, puis en femme épanouie dans Un être libre. Cette fois, elle est confrontée au danger de perdre son groupe hôtelier et la fortune de sa famille à cause d’Elektra, de ses manœuvres pour déstabiliser l’empire Périclès.

Toute cette guerre des affaires se passe en situation d’urgence. Une météorite est annoncée, qui va s’écraser sur terre. On ne la connaît pas, on ne sait pas si elle est de glace et de poussières, ou d’un bloc de roche, on ne sait pas où elle va tomber. Seulement qu’elle est de bonne taille et peut faire d’énormes dégâts. Tous les comportements des hommes deviennent alors imprévisibles ; chacun se lâche, on menace, on pille, on viole. On transgresse à tout va puisque la fin du monde est proche. Peut-être, car on ne sait pas si la Catastrophe va se produire. D’où les précautions à prendre : mieux vaut être à la campagne qu’en ville car on peut cultiver des légumes et avoir accès à l’eau quand le robinet est coupé ; mieux vaut avoir au moins deux semaines de provisions devant soi car la logistique sera rompue ; penser aussi que l’électricité sera coupée, comme les transports, les distributeurs de billets…

Jamais notre époque n’a été si proche de croire en la fin de son monde après les attentats islamistes, la crise financière, le calendrier maya, le Covid, les trois guerres en cours en Ukraine, Gaza et Liban, Iran et Yémen, la menace nucléaire de pays voyous comme la Russie, la Corée du nord et l’Iran. Sans parler de l’IA et de la probabilité, selon Anthropic, qu’une IA auto-générative ne finisse par supplanter l’intelligence humaine.

D’ailleurs, Elektra, toujours aussi foutraque, a abordé des hackers russes pour qu’ils infectent les logiciels des cargos concurrents, afin de ruiner Périclès. Non sans conséquences, imprévues par la jeune écervelée, tout à sa vengeance d’Atride : la déstabilisation des livraisons de conteneurs, les accidents de cargos rendus aveugles, le chantage au virus qu’on retourne contre ses intérêts. Richard, dès qu’il est au courant de cette initiative dont elle n’a rien dit, en individualiste gâtée, s’empresse de dupliquer le centre de commandement d’Athènes au Luxembourg, en cas d’infection virale ; de renforcer les protections des logiciels de la flotte ; de former les capitaines à la bonne vieille règle Cras pour la position et aux cartes papier pour la route, comme « avant » le tout électronique.

La fin du monde peut venir de la nature, de l’extérieur ; elle peut aussi venir de nous-même, de l’intérieur. La démesure, la fameuse hubris des Grecs, continue de tenter. L’IA générative est peut-être une tour de Babel destinée à s’effondrer, faute d’intelligence supérieure aux petits esprits qui la conçoivent, étage après étage. Tout événement produit ses ondes de choc, tout comme l’aile d’un papillon peut produire une tornade. L’inconséquence individuelle peut être aussi grave qu’un météore fonçant sur la planète. Louis a peur ; il tient un journal sur ordinateur. Bien que retraité, son couple a « adopté » deux fillettes au nom de printemps, April et May. Ses parents, du genre hippie, les ont laissées dans un square et ne les réclament pas à cause de la fin du monde proche. Encore un comportement égocentré qui se moque des conséquences.

Tout l’inverse de Louis, son épouse Charlotte, ses fils Richard et Yannick, le premier gérant de multinationale, le second fan de courses à la voile. Nul n’est seul, mais en famille ; le couple est une entreprise, comme dans l’industrie et sur un bateau, chacun son rôle, un chef et un travail d’équipe. L’individu est reconnu, mais dans un projet commun, pas comme ego sans entrave.

L’ambition de l’auteur : « Faire entrer le lecteur dans l’intimité d’un métier, d’une entreprise. Partager avec lui les soucis des décisions à prendre, des difficultés. Avec toujours une intrigue romanesque. Des personnages plausibles et attachants. » C’est plutôt réussi, et dans ce roman particulièrement. Le style de l’auteur s’affine et son sens du récit se précise. Le livre est écrit à plusieurs voix et découpé comme un thriller. Les phrases sont courtes, la morale pratique. Seuls comptent les actes, pas les bonnes intentions.

Jean-Jacques Dayries, Elektra, ce météore…, 2026, Éditions La route de la soie, 215 pages, €18,00

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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L’apparence compte aussi, dit Alain

Le philosophe commence souvent son Propos sans savoir comment il va le finir. Il se lance à l’aventure, et l’esprit suit. Ainsi de la vision. Il s’agit d’un jeu « pour les temps de pluie », on se demande pourquoi. Peut-être parce qu’il est réputé pleuvoir beaucoup et souvent en Normandie, d’où écrit Alain ? « Il s’agit de faire constater par chacun qu’il voit double les objets rapprochés lorsqu’il regarde, dans la même direction, des objets plus éloignés ». Placez votre doigt devant votre nez et regardez le mur au fond : vous verrez deux doigts et pas un seul.

Bon, et alors ? Alors, « j’ai pu m’assurer, par hasard, que ces images doubles sont souvent niées de bonne foi, et par un raisonnement. » C’est vrai, dans le réel, il n’y a qu’un doigt. Ce n’est que l’illusion qui en fait voir deux : l’illusion d’optique. Une loi physique qui s’explique aisément, mais que le vulgum pecus ignore, ou évacue. Son « bon sens » lui dit que ce n’est pas possible, donc il le nie. Tout comme le « bon sens » de Trompe lui disait que, puisque l’eau de javel tuait le virus chinois, il n’y avait qu’à en avaler pour guérir. Le vantard ne l’a pas fait, il en est tombé malade sur plus d’une semaine.

Toujours le même partage Kahneman du cerveau entre ses deux systèmes, le rapide qui juge par réflexe instantané, voué à la survie en cas de danger ; le lent qui réfléchit, soupèse et raisonne pour établir une logique. « Il faut un temps et un travail pour atteindre les objets à travers les apparences », dit Alain.

Il ajoute aussitôt : « Mais, chose non moins remarquable, quand on est une fois éduqué, il faut un temps et un travail pour apercevoir les apparences. » C’est ainsi qu’un sapin peint en bleu semble inepte, alors que la brume de l’air lui donne réellement cette apparence. De même le flou impressionniste, qui reproduit le regard du myope sur le monde.

Il n’y a pas que dans les choses que la chose se produit. Mais aussi « chez les libres penseurs, lorsqu’ils se sont convaincus que les objets de la religion n’existent pas ; ils nient alors les apparences et, par exemple, les effets de la prière, parce qu’ils sont assurés qu’aucun Dieu n’écoute la prière. » Certes, mais avons-nous besoin de Dieu pour nous recueillir et examiner nos sentiments et nos pensées, pour nous élever et demander ? Le bouddhisme appelle cela « méditer », les psy la libre association d’idées, les gens ordinaire « réfléchir » – et c’est bien du même ordre. Il s’agit de faire silence en soi pour laisser surgir souvenirs, émotions et idées. Cette apparence de « prière » opère. « Il faut comprendre l’apparence aussi », conclut Alain.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Hamnet de Chloé Zhao

Tout commence dans la forêt anglaise aux arbres d’un vert de salade, par la fille d’une sorcière des bois (Jessie Buckley) qui cueille des simples et accueille sur son poing un faucon apprivoisé. Un jeune homme lettré de 18 ans (Paul Mescal) qui fait ânonner le latin à de petits paysans dépenaillés, la repère, il en tombe amoureux, fait sa cour au galop et l’emporte. C’est l’appel de la nature. Elle, enceinte à 26 ans, ils doivent se marier. Leur première fille, Susanna (Bodhi Rae Breathnach), naît six mois après.

Dès lors, le film se poursuit dans les hurlements et la fureur. Fureur de la famille du jeune homme, qui voit cette union comme une déchéance sociale ; fureur de la famille adoptive de la sorcière fille qui voit le garçon comme un intello incapable de nourrir sa famille en travaillant la terre, ou le cuir comme papa. Hurlements de l’accouchement des jumeaux, un robuste garçon et une fluette fille, cette dernière étant quasi morte jusqu’à ce que sa mère la prenne et l’encourage à vivre. Hurlements à la fièvre de la jumelle (peut-être une « peste »), suivis de hurlements à la mort du jumeau le 11 août 1596, qui a donné sa vie pour elle à 11 ans en prenant le mal sur lui. Ouf !

La suite est plus calme, et même prenante. Car c’est à ce moment que le spectateur, qui n’a lu aucune des « critiques » parues sur le film, découvre que le garçon s’appelle William et la sorcière fille Agnès ; qu’ils habitent Stratford-upon-Avon, une commune de la campagne au centre de l’Angleterre ; que leur nom est Shakespeare.

Il est vrai que le jeune homme lettré a « besoin » de quitter Stratford, ses rues boueuses dès qu’il pleut (tous les jours, mais pas toute la journée), alors que sa moitié y reste viscéralement attachée. Il a besoin d’aller à Londres écrire des pièces et monter un théâtre de bois (fort bien reconstitué). Il n’est donc pas « là » lors des accouchements. Ni de sa première fille, car Agnès a voulu aller dans la forêt, sous la protection des racines moussues d’un grand arbre en substitut du père qu’elle n’a jamais connu. Ni des jumeaux, accouchés de force dans la maison de leur père, malgré « le malheur » que leur mère sentait venir. Ni de la fièvre et de la mort de son seul fils, Hamnet (Jacobi Jupe), en substitution de sa jumelle Judith (Olivia Lynes). Il « n’était pas là », la mère le lui reproche à plusieurs reprises. Je suis un peu surpris de cette intrusion des mœurs du XXIe siècle dans ce XVIe siècle, où les accouchements et les maladies étaient du domaine exclusif des femmes, et où les pères et les garçons étaient tenus à l’écart, mais le présent reconstruit l’histoire à sa guise sans aucun remord.

Aussitôt le garçon décédé, le père étant arrivé trop tard à cheval, il repart à Londres. La troupe l’y attend. La saison des spectacles commence. Agnès ne comprend pas. Quatre ou cinq ans plus tard, sa belle-mère lui montre un tract annonçant une tragédie écrite par son mari. Avec son frère Bartholomew (Joe Alwyn), elle se rend à la capitale pour savoir. Elle découvre le théâtre du Globe, la foule qui s’y presse, le spectacle qui comprend une tragédie au nom de son fils : Hamlet. Tout d’abord révoltée de voir le nom de son enfant jeté en pâture au public, elle est prise par la magie du semblant. Le théâtre donne l’illusion du vrai, la forêt reconstituée en fond de scène, et l’acteur qui joue Hamlet ressemble à s’y méprendre à un Hamnet qui aurait grandi, même cheveux blonds, même chemise bleue décolletée comme son père, même jeu à l’épée comme à 11 ans. William a fait revivre son fils devenu un fantôme en allant le chercher dans les enfers, comme Orphée dont il a conté l’histoire à Agnès jadis pour la séduire. Dans la pièce, c’est lui le père, le roi, qui est devenu fantôme, et Hamlet son fils qui est bien vivant et se venge de ceux qui l’ont tué.

Agnès est saisie, elle se tait (enfin). Lorsque l’adolescent Hamlet (Noah Jupe), criant de ressemblance (l’acteur est le grand frère), se meurt à cause du poison dont les pointes des épées étaient chargées, elle tend la main vers lui et établit un contact, suivie par la foule qui fait de même, tendant les mains. Un grand moment de soulèvement émotionnel pour faire survivre le fils qui s’en va, soutenu par la musique de Max Richter. Mais la tragédie exige la mort. C’est la fin. Sauf qu’Agnès comprend les affres de William. Dans cette célébration cathartique, il a fait revivre à jamais l’enfant emporté ; il conduit le deuil par l’art et la patience. Il a sorti de lui-même une tragédie qui tremble, à jamais inachevée comme son fils arraché à la vie.

Curieusement, le film n’est pas inspiré de la tragédie de Shakespeare, mais du roman Hamnet de Maggie O’Farrell, paru en 2020, adapté au théâtre par Lolita Chakrabarti en 2023. Comme quoi la génération d’aujourd’hui croit que le monde commence avec eux et que tout ce qui était écrit avant n’est que fadaises archaïques.

Un peu surpris, j’ai bien aimé. Surtout le message final.

DVD Hamnet, Chloé Zhao, 2025, avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Joe Alwyn, Emily Watson, Justine Mitchell, Universal Pictures Home Entertainment 2026, anglais, français, 2h05, €19,99, Blu-ray €28,38 français, espagnol, italien

Hamnet, Maggie O’Farrell, 2020, 10-18 2022, 408 pages, €9,20, e-book Kindle €12,99

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Shakespeare (le vrai) déjà chroniqué sur ce blog :

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Kevin Escoda, De la machine qui calcule à la machine qui pense

Qu’est-ce que la pensée ? En 2022, la société australienne Cortical Labs a tenté l’expérience DishBrain : 800 000 neurones (humains et de souris) cultivés sur une puce ont appris à jouer au jeu Pong. Et l’auteur d’analyser : « Les neurones existent. La plaque existe. Ce qui n’existe pas, c’est le petit être conscient que votre imagination a glissé dans le bocal en lisant le titre. Il n’y a personne là-dedans. » C’est de la matière qui dépense de l’énergie. Pas d’esprit pur, mais de la physique.

D’où trois affirmations :

1 – « penser est un acte physique, qui se paie en énergie »

2 – « ce qu’on appelle intelligence artificielle est une compression de la mémoire écrite de l’humanité, ce qui la rend dépendante, pour toujours, de ceux qui possèdent cette mémoire »

3 – « cette faculté est en train de devenir une infrastructure qu’on possède et qu’on loue, et la question décisive qu’elle pose n’est donc pas technique mais politique »

« L’énergie apprend à s’organiser depuis l’origine de l’univers. » Une étoile qui naît de la pression, une feuille qui opère la photosynthèse, un animal humain qui respire et mange pour acquérir de l’énergie, mettent de l’ordre dans le désordre ambiant et « vivent ». « Le neurone passe son temps à maintenir une différence, une tension électrique entre son intérieur et son extérieur, en pompant sans relâche des particules chargées à travers sa membrane. » Une pensée est une configuration en réseau de ces décharges électriques, et rejette de la chaleur. Mais le cerveau est bien plus efficace que la machine pour rationner l’énergie en produisant de la pensée. L’intelligence n’est pas affranchie de la matière.

Ensuite, toute machine créée doit d’abord absorber la création humaine des bibliothèques. Ce qui donne sa valeur à l’IA est donc le savoir accumulé, donc le droit d’auteur pour les textes, images et vidéos les plus récents. Or qui pille et possède le plus ? Quel est le prédateur ? Le Yankee, bien-sûr ! « Celui qui possède les plus grandes réserves de données de qualité possède, littéralement, les mines d’or de la nouvelle économie. Voilà pourquoi les mêmes entreprises qui détenaient déjà nos recherches, nos courriels, nos photos, nos vidéos, nos messages, sont devenues les puissances de l’intelligence artificielle. » Ou comment privatiser les biens communs. Mais on arrive au bout, car tout ce qui est de qualité a déjà été pompé. « Génération après génération, le modèle nourri de lui-même perd d’abord les queues de la distribution, c’est-à-dire le rare, l’étrange, le minoritaire, puis dérive vers une bouillie moyenne, confiante et pauvre. Les biologistes reconnaîtront le tableau : c’est une consanguinité. La copie de la copie de la copie ». La création humaine est irremplaçable. Créer n’est pas le fait des machines, qui ne peuvent qu’assembler différemment des textes déjà pensés.

Quoique… puisque tout va très vite ! Récente chronologie qui s’accélère (source Le Grand Continent) :

Le 21 juillet 2026, OpenAI reconnaît que l’un de ses modèles de recherche interne, au cours de deux mois de tests de sécurité informatique, a contourné son propre environnement de test, obtenu un accès à Internet, ouvert des canaux de communication clandestins entre agents et, enfin, compromis les serveurs de Hugging Face, la plus grande plateforme mondiale de modèles d’IA. Le rapport publié le 26 août parle d’un « coup de semonce » et décrit des agents qui trichent, s’obstinent, se coordonnent et entreprennent « des actions dangereuses qu’aucun être humain n’a ordonnées ».

Le 8 septembre, Jacob Coxon, ancien chercheur chez Anthropic et OpenAI, publie un post sur X dans lequel il annonce sa démission, en affirmant que « ceux qui développent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici la fin de la décennie ». Avec plus de 150 millions de vues en deux jours, ce message est repris par plusieurs chercheurs d’Anthropic, d’OpenAI et de DeepMind, qui confirment partager cette crainte, exprimée dès le 6 septembre par Jakub Pachocki, le directeur de la recherche d’OpenAI, et relayée le 12 septembre par Dario Amodei, le PDG d’Anthropic, dans un long texte appelant l’industrie à ralentir.

Le 10 septembre, le Sénat a ouvert une enquête sur l’incident de Hugging Face. Le 3 septembre, Bernie Sanders avait annoncé un projet de loi, élaboré avec le député texan Greg Casar, visant à suspendre le développement de l’IA avancée et à interdire purement et simplement la super-intelligence.

ChatGPT (transformeur génératif pré-entraîné en français) n’est qu’un algorithme statistique qui devine le mot suivant dans une phrase, en se fondant sur sa mémoire de milliards de phrases (surtout en anglais…). D’où les développements récents qui font croire que la machine pense tout seule : « La devinette du mot suivant, poussée à l’extrême sur la totalité des textes humains, oblige la machine à construire à l’intérieur d’elle-même un modèle du monde, non parce qu’on le lui a demandé, mais parce que c’est la seule façon de bien deviner. La compréhension apparaît comme un effet secondaire de la prédiction. Elle n’était pas le but ; elle est le moyen que la machine s’est trouvé, à l’aveugle, pour gagner au jeu. » Il n’y a pas d’apprentissage au sens humain, seulement la répétition à l’infini des essais, les erreurs peu à peu corrigées pour sculpter une carte du langage humain et du monde qu’il décrit. L’informatique est un outil de systématisation des règles ; elle est née de la transformation intellectuelle du savoir pratique, pensé comme une suite de règles exactes exécutées mécaniquement. Et cela « brûle l’électricité d’une ville », dit l’auteur, d’où ses limites physiques… La connaissance se dépose d’elle-même, par statistique, pas par intuition ni « pensée ». Les grandes infrastructures sont un manuel de corrélations statistiques de taille énorme.

Dès lors, le travail va-t-il disparaître ? Pas du tout. Il se transforme – et chacun doit devenir meilleur (ce qui n’est pas évident pour le grand nombre). « Ce qui vaut désormais, c’est la clarté de l’intention, la capacité de dire exactement ce que l’on veut, de juger ce qui revient, de savoir ce qui est bon. La machine n’a pas supprimé le travail ; elle l’a poussé d’un cran vers le haut, vers le jugement, et elle a laissé béant, en dessous, tout l’espace des gestes qu’elle sait désormais faire seule. » Il faut transformer notre savoir-faire en savoir-vouloir, ce qui est une autre paire de manche, au vu de l’éducation scolaire soumise au bachotage et de l’éducation sociale soumise au conformisme. C’est une révolution du haut en bas de la société qu’il est nécessaire d’entreprendre. Cela prendra bien deux générations. Mais quand l’intelligence à grande échelle dominera et que les machines produiront l’essentiel de la richesse, la question est QUI possède les machines ? Peut-on croire à l’utopie d’un savoir partagé si la propriété n’est pas également partagée ?

Savons-nous programmer efficacement les machines ? Pas du tout. Parce que nous ne savons pas vraiment ce que nous voulons et ne savons le traduire en langage que l’automatisme des machines comprend. « Obtenir une réponse juste sur un sujet précis demande deux savoir-faire que personne n’enseigne encore : poser la bonne question, et construire autour d’elle le bon contexte. Cela s’apprend ». Parce que nous confions de plus en plus de décisions à des optimiseurs plus puissants et qui coûtent moins cher. Et parce que plus l’optimiseur est puissant, plus il exploite finalement l’écart entre la lettre et l’esprit de sa cible. D’où les dérives comme chez Meta, où les algorithmes rendent addictifs les ados parce que c’est rentable, répandent les fake news parce que l’indignation engendre des réactions en like ou commentaires, donc de la pub. D’où le déplacement de la fenêtre d’Overton, les idées qui sont politiquement correctes ou moralement acceptables : « stratégie, cynique et efficace : pour faire passer une idée, n’en faites pas la promotion ; faites la promotion d’une idée plus extrême, et regardez la vôtre glisser vers le centre. » Ça marche pour la politique : Zemmour et ses outrances a fait plus pour Marine Le Pen que sa stratégie de « dédiabolisation » ; on ose croire que les colères et l’ego démesuré (dictatorial) de Mélenchon ont rendu plus raisonnables les gens de gauche sur « le socialisme ». Mieux, ça marche pour les affaires : les patrons d’entreprises de la Tech qui réclament un moratoire sur l’IA et des barrières par crainte que la machine supplante l’humain… s’empressent de retourner dans leurs labos pour accélérer encore plus leur production, lever des milliards en bourse.

Parce qu’au fond, premier arrivé, premier servi ; l’entreprise qui présente la meilleure Tech rafle la mise, tant les capitaux sont énormes à mobiliser pour les défier. « Il en résulte que la faculté même de penser à grande échelle, cette nouvelle infrastructure de l’esprit, se concentre entre très peu de mains, plus vite et plus étroitement que ne l’a jamais fait l’argent. » Peut-être est-ce le nouveau capitalisme, moins centré sur le risque en capital que sur la prédation de données et la captation mondiale des sources d’énergie et des terres rares ? Peut-être est-ce un capitalisme où l’État est embarqué, comme en Chine ou aux États-Unis, où les oligarques du Parti ou la Tech dominent les politiciens ? « L’argent n’aura plus d’importance en 2036 », a assuré Elon Musk dans un entretien à The Economist. Nous, les Européens, adoptons un système ici ou là, pour décider ça et là, dans le recrutement, la finance, la relation client, la psychologie, l’écriture de livres ou d’articles, l’organisatiion d’entreprise, sans ordre, sans mesurer les risques. « Voilà le vrai visage du danger, et il n’a rien d’un dieu machine : une négligence de masse, une adoption plus rapide que la compréhension ».

Dès lors, deux futurs, à mon avis :

1 – les meilleurs modèles et leurs poursuivants se rejoignent car les gains deviennent de plus en plus faibles ; c’est le modèle chinois qui a défié ChatGPT avec beaucoup moins de moyens, en reliant autrement par distillation ce qui se fait déjà en open source. Le but est de conquérir des parts de marché avec de smodèles de haute qualité à coûts moindre que ceux de la Tech américaine. Meta a vu le problème, et a lancé Spark 1.1 le 9 juillet 2026 à un cinquième du prix des modèles haut de gamme.

2 – les capacités progressent de façon exponentielles, avec des puces toujours plus fines et plus puissantes, mises en réseau, voire quantique, tandis que les modèles servent à entraîner les suivants, et l’écart ne cesse alors de se creuser. La puissance de l’IA devient alors analogue à la puissance nucléaire il y a moins d’un siècle…

Et l’Europe dans cette course ? Ses meilleures sociétés se font avaler par le vortex financier américain, tandis que les financements européens ne suivent pas, trop dispersés, trop frileux, sans marché unifié évident. Dès lors, peut-on orchestrer l’intégration en entreprise en utilisant le savoir-faire du logiciel métier, de la connaissance des processus et de l’expertise sectorielle ? C’est ce que fait l’auteur avec sa société de conseil. Mais elle ne saurait être la solution unique. Les modèles de puissance sont essentiels à la Défense, au renseignement, aux cyberattaques, à la coordination des armes sur le terrain. Sauf que les infrastructures exigées de cette productivité de l’IA, sans commune mesure avec la traditionnelle pour toute fonctions de traitement de données, vont nécessité une capacité massive de production d’électricité. En avons-nous les moyens, alors que nous dépendons de l’étranger pour le pétrole, le gaz et l’uranium pour les centrales nucléaires ? Il faudra développer en même temps les énergies renouvelables à grande échelle (solaire sur les bâtiments, les parkings, les champs où réduire l’évaporation…) et les batteries nouvelle génération lithium-fer-phosphate pour la stocker.

Écrit clair, didactique, à croire que l’auteur a dicté plutôt qu’écrit. Cinq chapitres suivis d’ateliers pratiques pour « ouvrir le capot » et « adopter la machine en entreprise », des notes, une chronologie repère, des sources, des films et séries pour prolonger.

Un livre récent, fondamental pour comprendre le monde non qui vient – mais qui est déjà là.

Kevin Escoda, De la machine qui calcule à la machine qui pense – L’aube d’une nouvelle intelligence, 2026, édition indépendante, 227 pages, €14,76, e-book Kindle €7,99

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https://argoul.com/2026/09/19/kevin-escoda-geopolitech/
https://argoul.com/2026/09/24/kevin-escoda-de-la-finance-decentralisee-a-la-defi-institutionnelle/

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Kevin Escoda, De la finance décentralisée à la DeFi institutionnelle

Dès la page 16, l’auteur se lâche : «Nous avons construit des choses que mon moi maximaliste aurait refusé de croire : le premier écosystème italien d’émission de security tokens, puis des projets de fonds tokenisés au sein de la sandbox réglementaire du gouvernement, et enfin le projet dont je suis le plus fier, le premier Automated Market Maker de niveau institutionnel pour titres numériques en Europe, un marché secondaire opérationnel où banques, gérants et dépositaires échangeaient des actifs tokenisés contre une bonding curve, en simulation, sous les yeux de l’autorité. » Vous n’avez rien compris ? Rassurez-vous, moi non plus initialement. Mais tel est le nouveau langage technanglais de la monnaie, que tout le livre explique largement. Et l’auteur livre un lexique à la fin.

Il décrit en cinq chapitres les étapes de la monnaie telle qu’elle se transforme avec les techniques. Et beaucoup plus vite depuis moins de dix ans parce que la technique s’est accélérée rapidement (la taille des puces, la sophistication des algorithmes, l’explosion de l’IA). Stratège en technologies, à la frontière où les institutions les rencontrent, Kevin Escoda expérimenté les innovations technologiques dans la finance en IA et Blockchain. Il est aujourd’hui conseiller indépendant d’entreprises et banques au travers de sa société diShine.

La monnaie est désormais « au point de rencontre de la monnaie programmable, de l’intelligence artificielle et de l’énergie, où s’écrit le système d’exploitation de la prochaine économie. » Il faut donc nous y faire. La monnaie, d’immatérielle, est devenue matérielle, dépendante de l’IA, donc des puces, des logiciels, des centres serveurs – et en ressort ultime de l’énergie. Ce pourquoi les impérialismes s’empressent de capter l’énergie matérielle disponible dans le monde, d’en faire leur chasse gardée : le pétrole du Venezuela, la route d’Ormuz et les terres rares du Groenland ou d’Ukraine pour Trump, le pétrole et le gaz russe et le quasi monopole du raffinage des terres rares pour Xi Jinping. Seule l’Europe contemple bouchée bée cette lutte démesurée en restant impuissante, faute surtout de volonté, hésitant encore par naïveté idéo-écologique, entre énergie solaire, éolienne, nucléaire, les plus réactionnaires rêvant d’en revenir au gaz et au pétrole russe. Quant à Poutine, il fait la guerre pour la guerre, pas pour l’avenir.

Jadis, la monnaie était certains disques de pierre sur une île perdue du Pacifique, trop lourds pour être déplacés ; les habitants les utilisaient comme monnaie d’échange parce que leur propriété ne résidait pas dans la pierre mais dans la mémoire partagée du village, dans un accord tacite sur qui possédait quoi. Les cauris, les lingots de cuivre ou d’étain, puis de fer, l’or en barre, les lingots d’argent, les tommes de Parmesan, sont ce genre de monnaie matérielle que les pièces et les billets ont dématérialisée en partie pour la fluidité des échanges. Tout d’abord en pièces d’or et d’argent, dont la valeur résidait dans leur poids, puis dans le système d’État où les billets papier sont tirés sur la banque centrale, exigeant la confiance dans le système. Avec une garantie or, jusqu’à ce que les États-Unis ne la suppriment en 1971 pour laisser aller la planche à dollars, monnaie impériale que tout le monde voulait. Au prix d’une inflation qui a fait baisser la valeur de la monnaie américaine de 90 % depuis 1971. Jusqu’à la crise financière de 2008 qui a « rappelé au monde entier, d’un coup, que le pouvoir d’achat de la monnaie fiat [émise par une autorité publique]est un résultat de politique publique, posé sur le jugement de comités, et que les comités peuvent se tromper. » L’inflation est un impôt, l’euthanasie des rentiers, disait-on jadis. En 2008, « les positions vivaient dans des registres cloisonnés, réconciliés lentement, enveloppés dans des dérivés qui remballaient douze fois la même hypothèque, et les régulateurs les plus sophistiqués du monde découvrirent qu’ils ne pouvaient pas cartographier le système qu’ils surveillaient. » Les réserves ne sont pas une propriété, mais une permission : on peut geler les avoirs, les confisquer, dévaluer sa monnaie, la fiscaliser, contrôler le change, traquer les fonds. D’où l’attrait de l’or physique pour qui se méfie des banques, du système financier et surtout des États-Unis. Ou pour qui veut blanchir de l’argent ou dissimuler ses transactions.

Tout se numérise, et depuis des décennies les titres physiques sont dématérialisés. La transformation numérique (ou digitale) permet de repenser le métier autour de ce que la technologie rend désormais possible. « Alipay et WeChat Pay rendirent le paiement par QR code si universel en Chine que le liquide disparut presque du commerce urbain, et les deux plateformes enflèrent en écosystèmes financiers complets (paiements, fonds monétaires, credit scoring, assurance) ». La Chine est bien plus en avance que les États-Unis ne ce domaine, malgré Apple Pay ou Google Pay.

« En 2008, au milieu de la pire crise financière de l’ère moderne, un anonyme [Satoshi Nakamoto] proposa une monnaie dont l’offre ne pourrait être altérée par aucun comité sous aucune pression » : le Bitcoin. C’est un argent électronique uniquement pair à pair, par un réseau informatique décentralisé basé sur une blockchain (chaîne de blocs) et chiffré selon un protocole informatique, sans tiers de confiance comme une banque. Les acteurs du réseau possèdent, stockent et vérifient leurs propres versions de la chaîne, depuis le tout premier bloc et une blockchain est jugée « valide » lorsqu’il est possible de la vérifier totalement en partant du bloc genèse. En contrepartie, la perte du portefeuille par la perte ou le vol d’une clé USB ou d’un ordinateur fait perdre le capital en crypto-actif, de même que le décès du propriétaire sans tiers de confiance pour maintenir le code. « Bitcoin est étonnamment simple à énoncer : c’est un registre, une liste publique de qui possède quoi, étendue toutes les dix minutes par une nouvelle page de transactions, chaque page enchaînée cryptographiquement à la précédente de sorte que l’histoire, une fois écrite, ne puisse être réécrite en douce. » Quand un bloc est créé et validé, chaque participant à sa création se voit attribuer un montant de cryptomonnaie selon l’effort qu’il a fourni : le minage. Pour Bitcoin, la preuve de travail exige du participant de résoudre un problème cryptographique complexe prouvant un effort de calcul important de sa part. Cette génération de blocs, de plus en plus ralentie au fil du temps pour éviter de créer de la monnaie à l’infini, consomme de plus en plus d’énergie, ce qui coûte, donc sécurise le système.

Bitcoin est de la monnaie parce qu’il consomme de l’énergie. On disait autrefois que la monnaie était du travail rendu fongible, une énergie que l’on pouvait conserver. Mais les frais bancaires, les dévaluations et l’inflation pouvaient modifier la valeur de la monnaie. Pas avec le Bitcoin où la relation est directe, transparente et infalsifiable, convertible au taux du marché en monnaie classique. « Le 22 mai 2010, un programmeur de Floride nommé Laszlo Hanyecz publia une offre sur le forum Bitcoin : dix mille bitcoins à quiconque lui ferait livrer deux pizzas à domicile. Un jeune homme de dix-neuf ans du forum accepta l’affaire, téléphona à un Papa John’s de Jacksonville avec sa carte de crédit, et le premier achat connu d’un bien physique en cryptomonnaie fut consommé en pepperoni. »

Une autre cryptomonnaie, Ethereum, a réécrit le blockchain en faisant chuter de 99,95 % la consommation d’énergie. Il a remplacé la preuve de travail par la preuve d’enjeu, la mise sous séquestre d’une partie de son capital. Les usagers sont récompensés de l’indisponibilité temporaire de leurs Ethereum en recevant la monnaie créée simultanément avec le nouveau bloc. « Entre 2018 et 2021 (…) monnaie dure, ordinateur mondial, smart contracts, legos, s’auto-organisèrent en quelque chose de sans précédent : un système financier complet, bourses, marchés monétaires, stablecoins, dérivés, assurance, gestion d’actifs, tournant comme du logiciel ouvert sur une infrastructure publique, possédé par personne, fermé à personne, ouvert chaque heure de chaque année. » C’est la finance décentralisée : DeFi.

Depuis, elle se développe rapidement. « En mars 2024 BlackRock, le plus grand gérant de l’histoire, lança BUIDL, un fonds de bons du Trésor tokenisé sur Ethereum public, qui collecta des milliards et, en quelques mois, était accepté comme collatéral de trading par les bourses crypto : un fonds monétaire du gouvernement américain se comportant, opérationnellement, comme un stablecoin. » Les cryptomonnaies stables (stablecoins) répliquent la valeur d’un actif tel que le dollar, l’or, l’euro ou un panier de devises, contrairement aux autres cryptomonnaies qui sont soumises à une forte volatilité. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle finance que l’auteur décrit très bien. Mais problème juridique : « quand une fonction régulée est exercée par du code sans opérateur, qui, exactement, est le destinataire de la loi ? »

L’essentiel de cette nouvelle finance, dit Kevin Escoda, est que « l’ancien système cache tout et demande au public de croire les auditeurs ; le nouveau révèle tout et demande aux institutions de se blinder délibérément. » Car les failles existent : « Ronin, 625 millions de dollars, perdus par cinq clés de validateurs compromises, les attaquants identifiés plus tard par les enquêteurs américains comme le Lazarus Group nord-coréen, dont les milliards cumulés de vols crypto, finançant, selon les rapports de l’ONU, un vrai programme d’armement ». Mais la marche en avant est inéluctable, cheminant avec la technologie. Ce n’est pas une hypothèse, dit l’auteur, c’est un calendrier. « Le remplacement du travail cognitif et physique humain par les machines n’est pas une question de si mais de quand et dans quel ordre ». Et encore : « L’économie numérique que ce livre a décrite, monnaie programmable, actifs en tokens, marchés en protocoles ouverts, identité en accréditation, n’est pas une alternative spéculative à l’économie réelle. C’est la seule architecture économique conçue à ce jour que machines et humains puissent habiter ensemble ». La transformation d’actifs tels que l’immobilier, les fonds d’investissement et le private equity en tokens (jetons) basés sur la blockchain, rend ces actifs non liquides plus accessibles aux investisseurs, car échangeables comme une monnaie. Sauf que, juridiquement, ce n’est qu’un « droit » sur un actif, pas une part de l’actif. Un « crypto-actif » est un bien meuble incorporel dans la loi française, donc imposable à l’impôt sur le revenu. A noter que la Chine populaire, comme la plupart des pays totalitaires (Algérie, Bolivie, Égypte, Irak, Maroc, Népal, Nigeria, Ouzbékistan, Pakistan, Qatar, Émirats arabes unis, Vietnam) a interdit depuis 2021 toute transaction en crypto-actif, pour mieux contrôler les échanges ; elle propose une devise numérique d’État en contrepartie

« Ce qui se passe maintenant, c’est que nous apprenons à convertir l’énergie directement dans les deux produits les plus précieux imaginables, la vérité et l’intelligence, du calcul qui ne peut pas mentir et du calcul qui sait penser, et la courbe de demande pour ces produits est, pour la première fois de l’histoire, effectivement sans borne. » La distribution de ce travail perdu a comme réponse la propriété. Celle, infiniment fractionnable du token pour n’importe quel actif. « Les mêmes rails qui permettent à une machine de payer une machine permettent à un réseau de verser à sept milliards de micropropriétaires leur part de ce que les machines produisent, en continu, en transparence, à coût marginal nul. »

Suivront deux notes sur deux autres livres du même auteur et qui se complètent :

Géopolitech

De la machine qui calcule à la machine qui pense

Kevin Escoda, De la finance décentralisée à la DeFi institutionnelle – L’aube d’une nouvelle finance, 2026, édition indépendante, 218 pages, €13,70, e-book Kindle €6,99

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Léon, au-delà de l’or

Léon Marchand, Chevalier de la Légion d’honneur depuis 2024, est le nageur français qui a pulvérisé les records. Les plus connus sont ses performances aux Jeux Olympiques de Paris 2024 avec quatre médailles d’or individuelles (400 m quatre nages, 200 m papillon, 200 m brasse et 200 m quatre nages) et une médaille de bronze en relais. L’année d’avant à Fukuoka au Japon, il remporte trois titres mondiaux en individuel, avec un 400 m quatre nages en 4 min 2 s 50 qui bat le dernier record du monde de l’Américain Michael Phelps.

Un documentaire sur France Télévision lui est consacré en trois épisodes de 40 mn, des JO de Paris en 2024 aux championnats du monde de natation 2025 à Singapour. Je ne suis pas un fan du spectacle de sport, mais ce documentaire va bien au-delà, c’est ce qui fait sa richesse. Il suit le nageur de 22 ans dans sa vie quotidienne, ses entraînements deux fois par jour, ses cours en alternance pour obtenir un diplôme en informatique pour l’après, ses partenaires, sa vie de famille, son mental.

C’est cela le plus intéressant. Léon apparaît comme un jeune homme très équilibré, malgré quelques doutes, dus à la fatigue, aux douleurs musculaires, à l’ennui des séries d’entraînement. Car être champion ne s’accomplit pas sans effort. Il faut pour cela se muscler, se fuseler, acquérir des mouvements réflexes – mais aussi se blinder mentalement, résister, fusionner avec sa nage. La compagnie de nageurs qualifiés comme lui est importante pour se motiver ; la fraternité des entraînements, malgré la compétition des championnats, crée des amis pour la vie : à Toulouse durant son adolescence, en Australie durant sa pause 2024, à Austin, Texas, durant ses entraînements post-JO.

Il a une belle hérédité physique : son père, Xavier Marchand, a été vice-champion du monde du 200 m quatre nages en 1998 et finaliste olympique en 1996 et 2000. Sa mère, Céline Bonnet, a participé aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992 et a détenu plusieurs records de France. Son oncle, Christophe Marchand, a été lui aussi nageur olympique en 1988 et 1992. Léon Marchand possède quant à lui une morphologie adaptés à la nage : 1,87 m pour 77 kg, un avantage certain d’allonge et de propulsion, ainsi qu’une bonne flottabilité et une agilité dans l’eau.

Mais il a reçu surtout une éducation qui lui a permis d’épanouir ses talents. Pas trop de pression, des parents à l’écoute de ce qu’il est et de ce qu’il veut. Il les en remercie – ainsi que son petit frère Oscar, de cinq ans plus jeune, son plus grand fan. De taille crevette étant enfant, il a préféré le judo car il avait froid dans l’eau ; ce sport développe harmonieusement la musculature des enfants. Il ne s’est mis à la nage qu’avec les débuts de la puberté, vers 12 ans, et a été bien entraîné à Toulouse par Nicolas Castel jusqu’à ses 18 ans. Ce qui ne l’empêche nullement de passer un bac scientifique avec mention très bien, avant de s’inscrire en informatique à l’université Toulouse-III-Paul-Sabatier. Qu’il poursuivra comme étudiant-athlète à l’Université d’Arizona State aux États-Unis, car seul ce grand pays aujourd’hui à la dérive permettait de concilier l’excellence en sport et un diplôme prestigieux. Il a obtenu pour cela une bourse d’études complète, couvrant ses frais de scolarité et de logement, mais c’était insuffisant pour payer son coach, son abonnement piscine, la salle de musculation – car tout se paye aux États-Unis. Il a donc trouvé comme sponsor la marque de luxe multinationale française LVMH et l’horloger suisse Omega. Avant d’envisager de se faire Niké.

Léon est la réussite d’une famille et d’un milieu, ce qu’il est bon de rappeler. Nul ne devient adulte seul, nul ne révèle son potentiel héréditaire sans un environnement favorable. Ses parents lui ont toujours proposé des activités personnelles pour qu’il se retrouve lui-même, en-dehors des épreuves sportives collectives. Ce furent la lecture (le manga) et la musique. Léon est fan de The Blaze des cousins Alric, Victoires de la musique 2019, un groupe français malgré son nom yankee, et connu à cause de l’anglais dans le monde entier. Léon Marchand compose même en studio avec Guillaume Alric un morceau où il tente de retrouver « la vibration » du nageur dans l’eau, ce moment de satori où il fusionne sa nage avec son milieu aquatique. C’est cet état de bonheur absolu qui l’intéresse, pas l’or des médailles. « Je suis heureux quand je suis en phase avec ce que je fais », dit-il en substance.

Un modèle d’équilibre humain, au mental sain et au corps sculpté, dans la lignée des Grecs. Une série documentaire que je conseille sereinement, et notamment aux parents affolés à la simple idée d’« élever » leurs enfants.

Série France-TV : Léon, au-delà de l’or, replay en 3 épisodes, Loin du bruit, La méthode Bowman, En harmonie

Une biographie : Rémy Boudoul, Léon Marchand sans limites, €18,90, e-book €13,99

Pour enfants : Sandra Kollender, Tous champions ! Léon Marchand, Le dauphin devenu roi, €9,95

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Kevin Escoda, Géopolitech

Ce livre est « la vision d’un technophile curieux qui a eu la chance de toucher les fils, et qui a essayé, honnêtement, de vous montrer où ils mènent », écrit l’auteur. Lequel a œuvré des années dans la finance, pour y adapter les nouveaux outils de l’IA, avant de fonder sa société de conseils aux entreprises et institutions. Ses formations pédagogiques, qui expliquent son style parlé, ses explications détaillées, ses anecdotes, son art du suspense, ont donné lieu à une trilogie, De la Finance Décentralisée à la DeFi Institutionnelle, De la machine qui calcule à la machine qui pense, et Géopolitech.

L’historien Fernand Braudel a étudié l’histoire du capitalisme et a déterminé trois étages dans la vie économique :

1 – l’économie matérielle au ras de la terre,

2 – l’économie des échanges marchands,

3 – l’économie de la pure spéculation et du risque – étage où se situe le véritable capitalisme fait de risques, commerce au loin, spéculation, pratiques de monopole, concurrence déloyale – en bref un univers économique libertarien affranchi de toutes règles.

Je me propose donc de vous chroniquer ces trois ouvrages, non dans l’ordre de leur parution selon l’auteur, mais dans l’ordre de l’actuel capitalisme, dont je rappelle qu’il n’est pas une « idéologie » mais une technique d’efficacité économique maximum, mesurée par le profit. Pour moi, les puces et les logiciels, en bref la technologie, est l’étage de base, l’économie matérielle qui permet aux superstructures que sont la monnaie pour les échanges marchands, et la course au pouvoir monopolistique et à la domination par tous les moyens via l’IA, lieu du véritable capitalisme de prédateurs aujourd’hui.

La technologie n’est rien sans base matérielle, caractérisée par deux questions : « Par où ça passe ? Et qui peut fermer ? » Celui qui tient les goulets d’étranglement du système économique commande. Par exemple les puces électroniques.

Morris Chang, Chinois immigré aux Etats-Unis, devenu ingénieur, fit sa carrière chez Texas Instrument avant d’être recruté par Taïwan pour diriger son institut de recherche technologique. Il avait 55 ans et a tout recommencé en 1987 pour fonder TSMC (Taïwan Semiconductor Manufacturing Company). « Son entreprise ne concevrait jamais rien en propre. Elle se contenterait de fabriquer, avec une précision obsessionnelle et sans rien signer, les dessins imaginés par d’autres. Une fonderie pure, dit-on, qui imprime les puces des autres comme un typographe imprime les livres d’autrui, sans prétendre en être l’auteur. » Cette entreprise est la base qui permet aux téléphones mobiles, aux cartes vidéo, à l’IA dans les ordinateurs, de se déployer. Rien sans elle, elle commande l’aval et le prend en otage. Or, avec les années, elle est la SEULE au monde à le faire aussi bien, aussi vite, aussi précisément. « Aujourd’hui, TSMC fabrique plus de la moitié de toutes les puces produites à façon dans le monde, et la quasi-totalité des plus avancées ». D’où l’intérêt stratégique de Taïwan, qu’un éléphant ignare, Sa Majesté Foutraque 1er, empereur des Amériques, ne comprend pas, laissant la Chine Pop avec l’idée que l’envahir ne serait pas si grave et qu’aucun Américain ne mériterait de mourir pour elle. Heureusement, pourrait-on dire, « TSMC ne peut graver ses dessins infinitésimaux que parce qu’elle possède une machine (…) qu’une seule entreprise au monde sait construire, (…) ASML », aux Pays-Bas. Toute l’intelligence a quelque chose de matériel, elle se trouve dans un lieu, et elle a un maître.

On peut la fermer en restreignant les exportations ; on peut la taxer. Et les Etats-Unis ne s’en privent pas. Pour eux, pour le monde, la course vers l’IA est « la » course géopolitique qui seule permettra la puissance. Donc le capitalisme doit s’appuyer sur l’État, seul à même de contrôler la base matérielle : les terres rares, les investissements énormes dans les usines de puces et des data centers, la course à l’énergie, l’usage de l’IA. La Chine développe son propre système, puisqu’elle est restreinte par la politique américaine.

Dans cette course, tous les coups sont permis. Et l’usage de matériels, de logiciels et de GPS permettent, via les métadonnées présentes dans chaque photo, dans chaque trace sur le net, dans chaque appli, de savoir qui vous êtes, où vous vous trouvez, rendant l’espionnage, donc le contrôle, facile à opérer pour quiconque, un service, un parti, un État, qui le voudrait. De plus, les virus et autre spywares permettent de vous traquer, de vous modifier, de vous immobiliser. Quand tout est connecté, tout est atteignable. Stuxnet l’a fait pour les centrifugeuses iraniennes. Le pire est que l’on ne peut attribuer l’attaque à personne avec certitude, ce qui dissout la dissuasion. Ainsi l’attaque de 2017 qui a paralysé l’Ukraine, remontant aux multinationales qui commerçaient avec elle. Aucune signature – un fort soupçon : celui à qui le crime profite. Quant aux bipeurs qui ont explosé aux oreilles des militants armés du Hezbollah au Liban, en 2024, ils montrent que « la route qui mène un objet jusqu’à toi, la longue chaîne invisible de mains, d’usines, de navires et d’entrepôts par laquelle arrive ce que tu achètes, est elle-même un champ de bataille. » Les arnaques au faux PDG qui ordonne un virement, au faux Brad Pitt qui pleure pour qu’on l’aide, minent la confiance. Comme dans les mauvaises séries télé, l’agresseur est celui que l’on trouvait le plus sympathique. Autre version, la sécurité ne vaut jamais que par son maillon le plus faible, sa famille, ses dettes, ses secrets.

Le pouvoir de voir, d’espionner et d’agir est tombé, avec l’essor de la technique, des mains des États aux mains de n’importe qui. Pour le pire avec les hackers qui volent et qui rançonnent, pour le meilleur avec les bénévoles qui traquent les pistes des registres et reconstituent les crimes d’État : l’avion néerlandais abattu au-dessus de l’Ukraine le 17 juillet 2014 par des pro-Russes du Donbass, l’empoisonnement en mars 2018 par Novitchok, neurotoxique de fabrication militaire russe, l’empoisonnement de Navalny en août 2020 dans un avion par le même poison russe.

Les mines, les usines de raffinage, les détroits du commerce, les câbles sous-marins, le réseau de paiement international SWIFT, le GPS, sont autant de nœuds du pouvoir. Attaquables, donc sensibles. Sans signature ni évidence, donc sournois. « Et ce que les armes invisibles risquent de rompre est précisément cet équilibre, parce qu’elles rendent l’agression économique, presque gratuite, et la riposte impossible, poussant tous à devenir, peu à peu, sans s’en apercevoir, des faucons. » Plus un voisin s’arme, plus cela vous inquiète et vous fait armer davantage. Et si les deux puissances sont convaincues que l’affrontement est inévitable, cela devient une prophétie autoréalisatrice.

Mais les lois physiques imposent une limite. La loi de Moore qui prophétisait que la puissance des puces doublait à intervalles réguliers touche un mur physique. « Les transistors les plus avancés sont désormais grands comme une poignée d’atomes, et sous l’atome on ne peut pas graver, parce que sous l’atome la matière cesse de se comporter comme nous le voulons et commence à obéir à des lois fantômes, probabilistes ». Pour augmenter la puissance, il faut multiplier les puces, donc en revenir au matériel : usines, terres rares, savoir-faire. Quant au cryptage, fondamental pour les cryptomonnaies, il ne tient que par l’impuissance provisoire des ordinateurs à calculer. Reste une chose que les machines ne posséderont (peut-être) jamais : le jugement humain. « C’est la faculté exacte que j’ai passé tout le livre à vous demander d’entraîner : la suspension, le doute, le refus de croire la première chose qui apparaît, fût-elle criée avec la certitude maximale par une machine. »

L’Europe ne produit quasiment pas de puces, n’écrit presque pas de logiciels, ne raffine pas de terres rares, dépend des satellites américains pour sa défense. Mais cette position soumise n’est pas éternelle ; il faut seulement le vouloir. Chaque monopole technique enseigne à s’en passer, à le contourner, à inventer à côté. Pour cela, les citoyens doivent apprendre à voir, à décrypter, à douter, à lire la géographie du pouvoir : cela s’appelle la géopolitique. « Tout ce qui semble dématérialisé, les données, l’argent, même l’intelligence, repose sur très peu de choses physiques, concentrées en très peu de points ; et qui tient la chose tient le flux qui y passe. »

Eclairant, facile à lire, divertissant pour qui n’y connaît rien.

Kevin Escoda, Géopolitech – La géopolitique secrète de la technologie, 2026, édition indépendante, 315 pages, €31,64, e-book Kindle €11,99

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Dominique Dudan, Actes gratuits et autres rêveries

Quinze nouvelles du genre policier sans police, écrites durant le confinement Covid pour dire la vengeance individuelle issue de la solitude sociale. L’Acte gratuit, ce fantasme gidien, est un acte manqué. Ne pas voir les autres donne des envies de meurtre. Peut-on transgresser toutes les valeurs sociales et n’en faire qu’à sa tête ? L’homme est-il un loup pour l’homme ? Surtout si ledit loup est une femme ? L’autrice se lâche, avec quelque jubilation sadique, sur ce qui pourrait arriver si… Chacun a un soi possible de psychopathe, surtout lorsque le confinement autoritaire vous enferme dans votre petit moi qui tourne en rond dans votre petit surmoi.

Dans la première nouvelle, et la plus longue, Maxime – nom ambigu, qui s’applique ici à une fille – ne trouve rien de mieux que de jouer à la tueuse experte. Elle choisit ses victimes au hasard, seulement des mecs, de tous âges à partir de la majorité, pas les adolescents ni les enfants, on ne sait pourquoi. Un psychopathe de n’importe quel genre n’a aucune empathie, alors ce n’est pas la vulnérabilité pubertaire ni le mignon de l’enfance qui devraient l’arrêter. Comme quoi l’autrice, glaçante, n’est pas tout à fait convertie. Toujours est-il que Maxime joue à la parfaite espionne meurtrière : déguisement, coiffure, déménagements, aucune trace, diverses armes dont le poison, changement d’identité… Un manuel du parfait pas vu-pas pris. A la lire, on ne rencontrerait pas Dominique Dudan au coin d’un bistrot.

Les autres nouvelles sont aussi noires, certaines très courtes, comme Le pont du Diable en une page, ou La Fontaine Médicis en deux pages, dont on ne voit d’ailleurs guère pourquoi elle illustrerait l’acte gratuit.

Les histoires ne sont pas contées sans humour, comme cette question toute bête : mais où trouver le Diable, aujourd’hui ? Ou ce raccourci de Maxime, après l’accident de voiture qui a coûté la vie à ses parents et à son petit frère : « Ils étaient bien contents de ne pas m’avoir emmenée et moi j’ai été ravie qu’ils ne reviennent pas. »

Les esprits des psychopathes errent parfois en peinture, avec surtout Jérôme Bosch, dont les représentations ironiques des péchés donnent envie de vivre l’enfer jusque sur cette terre. Les gosiers des mêmes apprécient les crus de café et s’en régalent sans s’énerver.

En bref, le lecteur passe un court, mais bon moment.

Dominique Dudan, Actes gratuits et autres rêveries (nouvelles), 2021, Librinova, 106 pages, €12,90, e-book Kindle €7,99

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Justice selon Alain

Le philosophe réfléchit sur la justice. Comme souvent en français, un même mot désigne plusieurs choses différentes. Pensons au mot « amour » qui est le même pour le désir charnel, le plaisir sensuel, l’affection du cœur, la fusion des âmes, l’état de bienveillance envers l’humanité ou la Création. La « justice », de même se divise en deux, dit Alain : la justice redistributive et la justice mutuelle.

La mutuelle est la vraie justice, tandis que la redistributive est une sorte de police. La première est un idéal d’égalité entre les humains, tandis que la seconde établit l’ordre entre eux.

Alain prend un exemple : « J’enseigne les mathématiques. J’ai en face de moi des enfants que je juge également dignes d’être instruits, quoiqu’ils n’aient pas tous les mêmes aptitudes. Aussi je m’applique à aider justement ceux qui ont besoin de secours. J’emploie toute ma patience, toute ma puissance d’invention, à découvrir le moyen d’intéresser les plus paresseux et d‘éclairer les moins ingénieux. Je comprends les erreurs, je les redresse en les expliquant ; je travaille à les rendre égaux et je les traite tous comme mes égaux, malgré la nature, malgré les antécédents, contre les dures nécessités. Égalité ; justice mutuelle.

« J’examine les candidats pour l’École polytechnique. J’ai choisi des problèmes difficiles ; ce sont mes armes, ce sont mes pièges, et malheur aux vaincus. J’ai de bons postes à donner, mais en petit nombre. Aux plus forts. Et je donne des rangs. Inégalité ; justice redistributive. »

Outre la différence entre examen et concours, ne serait-ce pas aussi la différence qui existe entre égalité et équité ? L’égalité veut tous pareils ; l’équité rend son mérite à chacun. La première est un idéal abstrait, la seconde des droits concrets. On le sait, la gauche politique préfère la première, au risque de forcer l’humain à entrer dans le cercle défini par l’idéal – et à réprimer tous ceux qui ne sont pas dans le moule. La droite politique préfère la seconde, favorisant le mérite, au risque de laisser pour compte la grande partie des médiocres qui forment toute population.

Mais, pour élever le niveau général et susciter une élite meilleure encore, il faut bien entraîner tout le monde à s’instruire, d’où l’école jusqu’à 16 ans, puis l’université ouverte à tous ceux qui ont le bac. Dommage que le bac ne soit plus guère un examen, mais le certificat d’un niveau de connaissances, puisque plus de 80 % d’une classe d’âge parvenue en Terminale l’obtient. Haute est ensuite la marche de la première année, à l’université ou en école spécialisée : les élèves au lycée n’ont pas appris à travailler, leurs savoirs sont plus théoriques que pratiques, et les connaissances de base ne sont en général pas acquises. Ce pourquoi c’est un véritable pensum pour tout prof d’université d’enseigner aux premières années. Pour quasiment tout, il faut leur tenir la main, et les « excuser » d’être ignares. D’où aussi la barrière méritocratique du Master, où le tous pareils du diplôme de licence laisse la place à l’évaluation ciblée des meilleurs – ou du moins les mieux adaptés – à poursuivre.

Danger de l’égalitarisme : il fait croire que tous arriveront, alors que la réalité sélectionne ceux qui le peuvent. Le laisser-aller de la gauche est responsable de cet état de fait depuis un demi-siècle, et la droite n’a pas osé reprendre la main. La trop longue période Chirac, Premier ministre puis deux fois président, y est pour beaucoup. Revenir à ce qui compte dans l’éducation est surtout revenir à l’instruction. Apprendre est un effort, apprendre à apprendre s’apprend. Il n’y aura jamais égalité réelle sans l’effort d’y parvenir ; on peut établir des « droits » formels, la vérité des compétences et du savoir-être ne tarde pas à s’imposer. Or la démagogie des 80 % d’une classe d’âge au bac dénie tout effort. Il suffit seulement de paraître devant les examinateurs pour qu’un « droit » au bac soit quasiment acquis. Plus grande est ensuite la désillusion, en médecine, en économie ou droit, dans les langues. Ce pourquoi les flemmards choisissent la sport, la psycho ou la socio, où travailler compte moins que suivre les idées à la mode.

La justice redistributive sanctionne alors les talents mal entraînés et inaboutis. Pas la peine de revendiquer la justice mutuelle, ce qui est fait est fait et, passé 20 ans, il est bien tard pour rectifier le tir. Un idéal n’est jamais fait pour être réalisé, car son horizon recule à mesure qu’on avance. Reste qu’il faut le garder à l’esprit, car il émule. A condition que l’émulation soit encore dans les têtes, au détriment du « droit » à la paresse, au revenu universel, et autres mesures je-m’en-foutistes.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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L’Ennemi qui nous désigne

Nous avons beau être pacifistes, récuser toute guerre : ce n’est pas nous qui décidons. C’est l’ennemi. Celui qui vous attaque sans que vous n’ayiez rien demandé. Dans ce recueil d’études de la section géopolitique à Normale Sup, l’ennemi de l’Europe est caractérisé : il s’agit des États-Unis de Trompe, de la recolonisation impériale russo-soviétique de Poutine, et du revanchisme anti-colonial chinois de Xi Jinping. Entre ces mâchoires, l’Europe est nue.

Trompe instaure un néo-royalisme du bon plaisir, où l’intérêt de son clan passe en premier. Le pays ? Il s’en fout. Le bien public ? Il s’en fout. Le Congrès ? Il s’en fout. Le slois ? Il s’en fout. Ses alliés ? Il s’en fout. La diplomatie et l’ordre international ? Il s’en fout. Le soft power ? Il s’en fout. Seule compte sa propre force de prédateur. Ce pourquoi son mandat consiste à faire le plus de fric et au plus vite pour lui et sa famille. Ainsi raisonne Poutine, et même Xi et son clan. Le monde a changé. L’ordre instauré après la Seconde guerre mondiale, fondé sur le droit et les traités internationaux, est mis en pièce. Place aux nouveaux impérialismes. Trompe veut pour lui les Amériques, Canada et Groenland compris, jusqu’à Panama qui « lui appartient ». Poutine veut rassembler tout le glacis conquis par Staline sur Hitler, et re-soviétiser les pays devenus européens dans l’Union. Xi Jinping, avec ses routes de la soie, veut irradier tout son orient proche et s’imposer sur les mers pour sécuriser les richesses sous-marines en pétrole, gaz et minéraux.

Pour remobiliser les sociétés envers l’agression, rien de mieux que de les inonder de violence. Trompe tue les marins équatoriens ou vénézuéliens accusés de charrier de la drogue dans leurs bateaux de pêche ; il fait publier des vidéos montrant les explosions de missiles, les corps achevés ; Trompe envoie sa milice SA, l’ICE, traquer les migrants « illégaux » (et légaux aussi) au faciès, les entassant dans des centres de rétention, séparant les familles et les enfants, exigeant des pays sud-américains qu’ils reprennent leurs sous-humains. Poutine condamne aux camps tous ses opposants, tellement il a peur d’être contesté dans ce qui reste d’urnes ; il n’hésite pas à envoyer comme chair à canon en Ukraine les minorités de l’empire et les Coréens du nord, conservant à l’abri les blancs bon teint, sauf les criminels. Xi impose la sinisation han de toute la Chine avec le mandarin, la culture du Parti communiste, l’allégeance bureaucratique. « Les élites corrompues sont des cibles vulnérables pour un dirigeant totalitaire en herbe qui peut facilement utiliser les enquêtes anticorruption comme une arme pour détruire ses rivaux et concentrer le pouvoir. Après son arrivée au pouvoir fin 2012, Xi Jinping a particulièrement tiré profit de ces conditions » p.122.

Les empires nouveaux utilisent la force pour imposer leur droit. L’infrastructure numérique des GAFAM pour les États-Unis – que la Russie comme la Chine ont soigneusement censurée au profit de leurs propres systèmes. Il n’y a que les Européens à s’être vassalisés. « Vous pouvez modifier les outils , les protocoles, la structure tarifaire, cela ne changera pas l’essentiel : les gouvernements, les institutions et toutes les start-up européennes spécialisées dans l’IAcontinueront de fonctionner principalement sur l’infrastructure américaine ou auront à tout le moins besoin d’accéder à certaines parties de cette infrastructure » p.54 Il est du dernier snob de « posséder le dernier Apple », de surfer sur les réseaux yankees et surtout le X de Musk, le must du must pour le snobisme, d’enregistrer toute votre vie et vos œuvres dans des clouds yankees, de laisser Google Map enregistrer tous vos itinéraires, de mandater Amazon ou Google pour opérer les centres de données, même sur le sol européen. Tout ce qui est américain peut être communiqué à l’État américain, même si les données sont européennes et les centres en Europe. Pire : l’IA fonctionne sans autorisations. « Nous savons désormais que ces plateformes sont instrumentalisées par des agents IA très peu sûrs qui utilisent des commandes en langage naturel très difficiles à sécuriser, des données presque impossibles à assainir, et qui créent une porte dérobée (backdoor), y compris dans les applications cryptées » p.58. Telle est la loi du plus fort, la loi extraterritoriale du suzerain. Or, il est devenu pour nous, depuis Trompe, un ennemi. Les pays de l’Otan sont questionnés sur leurs intentions d’acheter du matériel américain, et sinon pourquoi ; s’ils éludent ou refusent, au profit de solutions européennes, les sanctions ne tarderont pas. Poutine et Xi, comme Trompe, accaparent la terre, Poutine veut l’Ukraine, ce grenier à blé et ses ressources ; Xi veut Taïwan, ce verrou nord-Pacifique, et la mer ; Trompe veut le Groenland pour y forer à l’aise et surveiller la route arctique, comme gérer le pétrole du Venezuela et contrôler le canal de Panama.

Qui va gagner la bataille des empires ? Probablement pas Poutine, au pays immense mais à l’économie ridicule, peu peuplé et en déclin démographique accéléré. Un temps Trompe, malgré les résistances, sa force de rétorsion étant incommensurable, mais pas sans contreparties ni négociations. Certainement Xi, poussé par sa croissance économique malgré les ratés. Pourquoi ? Parce que la Chine n’est pas un État de juristes, comme les États-Unis, mais un état d’ingénieurs. De la construction à l’IA, les ingénieurs industriels façonnent la puissance chinoise, tandis que les ingénieurs des âmes façonnent la façon unique de penser des Chinois, formatant les minorités à parler et à penser han.

Un recueil d’actualité pour bien comprendre le monde d’aujourd’hui.

Giuliano da Empoli (dir.), L’Ennemi qui nous désigne – Apprendre à résister aux prédateurs, Gallimard Le Grand continent 2026, 381 pages, €23,00, e-book Kindle €15,99

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Duong Thu Huong, Sanctuaire du cœur

Than et Phu Vuong fuguent brusquement ensemble du domicile de leurs parents dans la petite ville de Lan Giang, où le verger familial embaume des pamplemoussiers en fleurs. Ils ont 16 et 15 ans. Mais ce n’est pas par attraction réciproque ; c’est à cause de leurs familles.

Than est un adolescent prometteur. Aimé de ses parents, bon à l’école, excellent en maths, son avenir est tout tracé vers l’université. Sauf que la sexualité vient perturber cet équilibre. Amoureux depuis tout petit de sa sœur de lait Tra My, de deux ans plus âgée, et qui lui avait promis de l’épouser plus tard, Than découvre son père Maître Thy, respectable professeur de maths, en train de niquer en cachette comme un forcené la belle jeune fille de 17 ans sous un saule au bord de la rivière. Tra My sait qu’elle est épiée par le garçon, bien qu’il ait ôté sa chemise blanche, trop repérable, ce qui l’excite un peu plus. Comme il le dit, c’est son premier film porno, il entrera en empathie jusqu’à haleter et gicler à l’unisson, et il en sera marqué à vie.

Phu Vuong est le fils aîné d’un incapable, un mauvais « poète » qui vit aux crochets de sa femme et lui a fait quatre gosses qu’elle doit nourrir. Il la bat, bat son fils, reste ancré dans la pauvreté sans intention d’en sortir. En bref, le père toxique dont il faut s’éloigner. Si Than apporte l’argent volé dans les réserves de sa mère, Phu Vuong apporte la débrouillardise et ses connaissances des milieux populaires. Les deux se complètent.

Ils échouent dans une auberge pas chère du bord de mer, où ils se rendent compte que des trafiquants achètent de très jeunes filles de 12 à 14 ans, vendues par les paysans pauvres, pour les revendre à des pontes âgés du Parti alléchés par leur virginité. Ce commerce suscite jalousie et lutte de clans, ce pourquoi la police fait une descente et arrête l’aubergiste, les futures putes, et tous les clients. Dont Than, qui vient de braver l’interdit et de faire la connaissance charnelle de Bê, une gamine de 13 ans vierge qui l’a « initiée ». Elle est « avide de sexe » et veut connaître sa première expérience avec un jeune garçon avant d’être prise par un vieux mâle. Ils font l’amour plusieurs fois par jour, dans les buissons autour de l’auberge, dans la chambre, sur la plage, et même l’ultime fois dans le camion qui les emmène à la prison. Ils ne se reverront pas, mais cette expérience restera gravée dans le corps, le coeur et l’âme de Than. Phu Vuong, quant à lui, avait eu vent de la descente la veille au soir, trop tard dit-il pour prévenir Than qui n’était pas rentré, et avait fui à temps. Il deviendra rabatteur pour restaurant, avec un certain succès.

Le lecteur retrouve Than quatorze ans plus tard, en 1999 à Saigon. Après avoir été libéré par le coup de génie de se présenter directement au directeur de la prison, il a fait de petits boulots avant d’être repéré par Monsieur Khoan, tenancier de l’Orchidée pourpre, un bordel de gigolos. Than, à 18 ans, est beau garçon avec des yeux aux longs cils qui font pâmer les femmes. Il est « acheté » par Kim, femme d’affaires impérieuse qui veut se venger d’un mari volage et l’emmène dans une petite ville où elle a fait construire un vaste nid d’amour. Elle est éperdument amoureuse, ou du moins le croit-elle, puisque l’amour pour elle se réduit à l’extase sexuelle et à la domination. Mais ce n’est pas avec le luxe et l’argent que l’on tient un jeune homme. Au bout de six mois, c’est la rupture. Than craint les violences de Kim, ses menaces de lui crever les yeux, sa jalousie qui lui fait envisager de défigurer à l’acide le visage d’une fille en short blanc de son âge, que Than a regardée.

Il la quittera pour retourner à Saigon, retrouvera Phu Vuong qui est un sale égoïste qui ne respecte que le pouvoir et l’argent, s’apercevra que l’Orchidée pourpre a été spoliée par une épouse de ponte du Parti à son profit. Than retrouve son ami Doan lorsqu’il s’inscrit à nouveau aux cours d’anglais. Celui-ci lui indique un institut médical, faisant partie d’un hôpital public, qui fait aussi centre de remise en forme pour femmes. C’est un bordel de gigolos, mais version officielle. Et sa dernière cliente sera pour Than une vieille créature impérieuse de 71 ans, qui a répudié son mari volage et a élevé seule ses deux fils en réussissant en affaires, mais est devenue obsédée de sexe. Un mélange de sa mère et de Kim. Than la pilonne comme son père a fait de la jeune Tra My, revivant par exorcisme ce moment initial imprimé en lui au fer rouge. Après l’acte, bien payé, il est libéré d’un poids, mais saute du deuxième étage de son hôtel. La vie, l’amour, la famille, le pays, tout cela lui semble frelaté et vain. Grâce au système de débrouille populaire qui détourne l’eau et l’électricité de la ville par une série de câbles et de tuyaux, il en est quitte pour une jambe cassée (humour vietnamien). A l’hôpital, son père Maître Thy vient le voir et lui demande de lui pardonner ; lui et sa femme l’ont toujours aimé. Mais l’amour transformé en haine les a détruits implacablement tous les deux.

Ce long roman, construit par le télescopage de différentes époques, se lit avec aisance. Les phrases coulent comme de source. Il est centré moins sur les mœurs du Vietnam contemporain et de sa corruption par le sexe et l’argent, que sur le vortex qu’est la vulve féminine. Les filles, dès leur prime puberté, ne pensent qu’à ça, abdiquant toute raison jusque dans un âge avancé ; elles se font engrosser sans le savoir, marier sans le vouloir, battre avec résignation. Lorsqu’elles résistent, c’est pour dominer à leur tour, humilier le mari, chasser le jeune mâle et le payer pour qu’il accomplisse son rôle de godemiché comme un singe savant retenu captif. Ni amour, ni famille, ni patrie dans toutes ces excitations exacerbées, mais un égoïsme foncier du corps et des instincts, comme si le communisme avait éradiqué l’humanité des gens pour la marche inexorable de l’Histoire. Nous sommes bien loin de la morale de la propagande. Puisque l’Histoire avance toute seule, comme une mécanique, il s’agit pour chacun de jouir avant tout, et tant pis pour le reste. Les femmes agissent comme les hommes, en miroir.

Duong Thu Huong, Sanctuaire du cœur, 2011, Livre de poche 2012, 811 pages, €8,90

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Un autre roman de Duong Thu Huong déjà chroniqué sur ce blog :

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Michel Douard, Avant impact

Et si… Un roman d’anticipation commence comme un conte de fée maléfique où le Démon, le Destin le Hasard, bouleverse l’ordre du monde et la routine établie pour faire surgir la Catastrophe. En 2013, le météore de Tcheliabinsk, en Russie a ravagé 80 km de forêt en Sibérie. Mais si c’était pire ? L’auteur s’est appuyé sur la mission Hera menée par l’ESA et la mission DART de la NASA pour formuler une hypothèse : un croiseur stellaire plus gros, près de deux kilomètres, presque sphérique et d’un seul bloc, de la roche et beaucoup de fer. Selon les estimations, il y aurait 5000 astéroïdes dangereux pour notre planète qui tournent autour depuis des millions d’années et nous n’en avons repéré que 20 %. Alors, pourquoi pas ?

L’astéroïde du roman n’a pas été repéré par les astronomes, peut-être parce qu’il a été dévié par un autre, et il approche désormais à plus de 25 km par seconde. Il devrait toucher les trois-quarts de l’Europe dans dix jours. C’est la panique. « Au sol, ce sera un cratère de cinquante kilomètres environ, peut-être plus. Et l’onde de choc va brûler et balayer les trois-quarts du vieux continent. Je vous confirme que plus de cinq cents millions d’êtres humains sont concernés à court terme. » Il faut évacuer tout ce monde, trouver des pays d’accueil, vite submergés par la vague migratoire et réticents, trouver des transports, réguler le flux.

Le président de la première puissance du monde, les USA, qui risque de perdre des millions de consommateurs riches en Europe, s’en fout. L’auteur lui croque un portrait de bouffon égoïste et bonimenteur : « ce gros homme politique fait son cinéma de président en temps de crise, mais qu’il est soulagé, plus pressé de fanfaronner une fois de plus en conférence de presse que de chercher des solutions pour limiter les dégâts dans le reste du monde. » Une aubaine pour faire du fric : il faut désormais justifier d’un patrimoine d’au moins un million de dollars par famille pour obtenir une Carte Gold de résident et espérer connaître le rêve américain. Mieux, le Trompe (car c’est de lui qu’il s’agit) songe à un nouveau partage du monde entre puissances restantes : « On parle d’un triplement de la capacité des camps de réfugiés en Russie et en Chine dans le cadre d’un accord secret pour le partage d’influence sur la « nouvelle Europe ». Un nouveau Yalta sans guerre, songe David. Le partage d’un continent en ruine sans la moindre intervention humaine. »

Pour émigrer, légalement ou non, il faut voyager léger. Et si possible anticiper : être capable de tout quitter en 24 h sans remord. Son passeport à jour est primordial, sur soi et pas au fond du sac fourre-tout ; un téléphone mobile chargé – et son chargeur ; ses documents (livret de famille, certificat de mariage, carnet de santé…), photos, souvenirs, sur le cloud ; ses médicaments chroniques ; un habillement pratique, lavable, et des chaussures de marche légères (pas des hauts talons, ni des bottes à la mode dans les séries télé) ; la conversion en cryptomonnaie de son patrimoine bancaire évite les confiscations gouvernementales et les défaillances d’établissements ou de systèmes informatiques, mais ne résout pas tout ; de l’argent liquide, mais pas trop pour ne pas se faire voler – et une partie en dollars américains, monnaie internationale ; un seul bagage, si possible sac à dos chacun (y compris les enfants) plutôt que valise, avec une bouteille d’eau et de la nourriture pour deux jours chacun ; des affaires de toilette minimum avec un pain de savon plus qu’un flacon de shampoing liquide, qui peut se répandre et dure moins ; un vêtement de pluie style K-way et une fourrure polaire même s’il fait 30° dehors, on ne peut tout prévoir. En bref, envisager le voyage comme le font les migrants, et pas comme des touristes. Même les vols « réservés peuvent ne pas partir du tout.

Les citoyens, jusqu’alors bons pères de famille et bons époux, sans histoire avec leurs voisins et collègues, transgressent toutes les règles de la vie en société. Chacun pour soi et on sort les fusils. La racaille s’en donne à cœur joie : permis de menacer, de piller et de jouir sans entraves policières. « La peur paralyse et crée le danger, exacerbe les haines aveugles, empêche de travailler ceux qui gardent leur calme. La peur crée des sur-accidents, monte les uns contre les autres. » Il y a des pilleurs qui en profitent, des jaloux qui veulent empêcher les autres de prendre l’avion ou le bateau et n’hésitent pas pour cela à les détruire, des complotistes qui n’y croient pas et se vengent de ceux qui suivent les consignes officielles, des nationalistes régionaux qui défendent « leur » territoire contre les étrangers venus des régions voisines…

L’auteur distille savamment les histoires entrecoupées de divers personnages qui tentent de fuir la catastrophe tout en conservant leur morale. Il décrit une Nouvelle France à la Mélenchon, très mêlée et métissée. Nous pouvons suivre Luis, le footeux prometteur juif de Tours et son copain homo Élie ; Lucie la Guadeloupéenne et son fils autiste Tom, son mari conservateur à Orsay ayant été descendu par des braqueurs ; Ayan le pirate somalien qui veut retrouver sa sœur Imani, forcée d’émigrer en France quand elle était petite, et qui sauve la Sénégalaise Sita et son bébé sur les instances d’un vieil homme pieux ; David le taulard, qui s’est découvert le demi-frère de l’Américain Warren, grand ponte de la NASA, qui est venu en France pour emmener la grand-mère Gittelman échappée d’Auschwitz – laquelle, à 94 ans, est résolue à rester dans son Ehpad de luxe à la frontière suisse ; Bilal le Tunisien pizzaiolo divorcé après 5 ans de taule pour fraude, qui veut fuir au-delà de la Méditerranée avec sa fille Inès.

Tous vont vivre l’Exode de leur résidence vers un aéroport ou un port d’embarquement pour le continent américain ou africain. Nos personnages vont se retrouver pour 100 000 $ chacun en cryptomonnaies (bien pratique quand les banques sont soufflées) sur un voilier de 40 m venant de Jersey, les recueillant sur une plage proche de Saint-Malo pour leur faire traverser l’Atlantique. Évidemment, ceux qui peuvent payer ne sont pas les plus vertueux, un antiquaire belge aux divers passeports, un chef de gang et sa pétasse idiote avec son garde du corps demeuré, un taulard évadé dans la panique qui s’enfile de la coca in the baba, un chirurgien esthétique menacé de procès et sa femme botoxée, un couple de bobos avec deux petits garçons mal, sinon pas élevés.

Les bandits vont évidemment s’emparer du voilier, passant par-dessus bord le gros bourré de diamants et abandonnant trois marins les chercher en plein Atlantique, au large du Sénégal. Les méchants seront-ils tous punis et les bons seront-ils tous sauvés ? A l’aide de ces derniers, des dauphins, un chien, le pirate repenti Ayan et leur astuce. Notamment celle de Tom.

C’est un roman spectaculaire, haletant, aux caractères bien sentis. Il brosse le scénario d’une catastrophe où toute civilisation disparaît pour laisser place à la barbarie, laissant quelques îlots de bonté et de morale dans le chaos. Mais si peu…

Michel Douard, Avant impact, 2026, City Éditions septembre 2026, 397 pages, €20,90

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Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com 06 80 85 92 29

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La sagesse, c’est le doute, dit Alain

Douter, c’est ne pas prendre pour argent comptant ce qui vous est dit ou exposé ; c’est penser par soi-même et examiner la chose en faisant abstraction de la conviction ou de la croyance des autres. Pas facile, pris dans « l’urgence » à laquelle appellent tous les médias sous n’importe quel prétexte. Alain déclare que ce nous appelons doute est le plus souvent superficiel, « des gens qui pensent par jeu, sans ténacité, sans suite ». Soit des paresseux, soit des contradicteurs par tempérament : il suffit que vous disiez quelque chose pour qu’ils contestent, cherchent la petite bête, sans considérer la chose en elle-même. Les « débats » télé ou radio sont remplis de ces contradicteurs par profession, qui ne doutent que pour se poser en intellos spécialistes, sans examiner le fond. Montaigne le prônait déjà : ne faire parler les gens que sur ce qu’ils connaissent.

Or, dit Alain, « douter, c’est examiner, c’est démonter et remonter les idées comme des rouages, sans prévention et sans précipitation, contre la puissance de croire qui est formidable en chacun de nous. » En effet, nombre de biais de notre pensée sont liés aux autres humains : au dernier qui a parlé, au prestige du titre de qui parle, à ce que nous pensons déjà, et ainsi de suite. C’est un travers de notre cerveau que de faire confiance à ce qu’on connaît ou à ceux de notre avis. Travers qu’a dénoncé Montaigne.

« On a mal jugé Montaigne », dit Alain, et le Alain que je suis le confirme, l’ayant longuement analysé sur ce blog. « Et de là vient sans doute qu’on ne le lit pas assez » – outre la langue ancienne, d’où l’intérêt de le lire en transposition moderne qui, sans changer les idées, remet des mots actuels sur les mots anciens. Montaigne, c’est « un homme qui pense véritablement, non pour les autres, mais pour lui-même, et qui fait l’inventaire de ses pensées, qui les pèse, qui les étire, qui les passe au feu de la critique, sans égards, sans respect. C’est quand on le suit que l’on saisit bien ce qu’il faut de force humaine pour douter. » C’est comme forger, dit Alain, chauffer le fer et le battre pour épurer le métal et le façonner comme il se doit.

A l’inverse, « un fou ne doute jamais » – et un croyant non plus, peut-on ajouter. « Un fou, c’est un homme qui croit tout ce qui lui vient à l’esprit ». Un croyant, c’est un humain qui est assuré de connaître la seule Vérité absolue et éternelle de son dieu ou de son idéologie, qu’elle soit de l’Histoire ou de la Nation, ou de l’Empire. Les communistes ne doutent jamais, pas plus que les Israéliens, les nazis, ou Poutine. Quant à Trump, « il croit tout ce qui lui vient à l’esprit » parce qu’il a « réussi », enfant gâté, gosse de riche, affairiste dealer soutenu en son temps par des fonds intéressés du KGB, sauvé des balles par la Main divine, pas moins. Il sait tout, parce qu’il le dit ; il fait tout, parce qu’il y croit.

A-t-il peur ? Comme tous les croyants qui se réfugient en croyance par inaptitude ou crainte de penser par eux-mêmes ? « La peur est un mouvement animal bien redoutable », dit Alain. « Et qui nous apporte quoi ? Une croyance tout de suite. La peur est tyranniquement affirmative. Je crains le loup, je le vois, je me sauve à toutes jambes ; plus je cours, plus je crois ; ma fuite vaut preuve. » Poutine dit-il autre chose, dans sa paranoïa d’ex-petit lieutenant-colonel de l’ex-KGB, projeté par la force des choses à la tête de l’ex-empire soviétique ? Il croit que l’Otan veut la perte de la Russie, que l’Occident tout entier, d’une seule pensée, veut pervertir la vertu russe, que la seule façon de résister est de faire peur, d’attaquer, tout en craignant par-dessus tout que le cave se rebiffe, que l’Otan ne décide que, cette fois, ça suffit. Et plus il craint, plus il angoisse, il voit le loup imaginaire et, plus il s’en fait une image monstrueuse, plus il est prêt à déclencher l’Armageddon des forces nucléaires et suicidaires. Sauf si on l’empêche, de l’intérieur, tout comme le chef d’état-major a empêché Trump, dit-on, de s’emparer récemment des codes nucléaires pour balancer quelques bombes sur l’Iran.

C’est la même chose des politiciens qui veulent à toutes griffes le pouvoir, aujourd’hui les Mélenchon, les Le Pen, les Zemmour, comme hier les Mussolini, les Lénine, les Hitler. « Cette violence fait l’orateur », analyse le philosophe, « espèce dangereuse, trop admirée. Être ému, crier, croire, tout cela est animal. »

Et c’est Montaigne qui a osé dire, contre l’opinion commune, que « l’obstination et ardeur d’opinion est la plus sûre preuve de bêtise. » Or la bêtise, c’est le ravalement de l’humanité à la bête, le manque d’intelligence. Les Grecs antiques le disaient déjà… D’où le doute, salvateur, qui permet le recul de l’esprit, et son bon fonctionnement.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Henri Amouroux, 40 millions de pétainistes

Le journaliste historien, président du prix Albert-Londres durant 21 ans, est décédé en 2007 à 87 ans. Il entre en janvier 1942 à 21 ans au quotidien maréchaliste de Bordeaux, La Petite Gironde. A la même date, Amouroux adhère au réseau Jade-Amicol, groupe de résistance rattaché à l’Intelligence Service britannique et fondé par un officier du Deuxième Bureau et un père jésuite. En août 1944, il devient journaliste à Sud Ouest, nouveau quotidien remplaçant La Petite Gironde. Il a vécu cette période comme jeune acteur, avec ses contradictions et ses contraintes. Henri Amouroux est surtout connu pour La Grande Histoire des Français sous l’occupation, parue dès 1976, et dont 40 millions de pétainistes est le tome 2, juin 1940-juin 1941.

Il lui a été reproché quelques indulgences envers le régime de Vichy mais, l’ayant vécu de l’intérieur comme observateur journaliste, il était mieux à même de juger des nuances selon les époques. Il a d’ailleurs corrigé dans les réimpressions certaines remarques trop bienveillantes. S’il fallait résumer son propos, on pourrait dire que le maréchal Pétain a été immensément populaire parmi la population française durant à peu près une année : depuis l’Étrange défaite jusqu’à la rencontre de Montoire avec Hitler et « l’entrée dans la collaboration ». D’où le titre : 40 millions de pétainistes.

Philippe Pétain, né en 1856, était déjà au bord de la retraite, à 58 ans, lors du déclenchement de la guerre de 14. Il n’était que colonel et, en quatre ans, est devenu maréchal. S’il avait été, comme son élève Charles de Gaulle, un marginal dans une armée très conventionnelle et bourgeoise, il a 84 ans en 1940. Bien que physiquement solide, il a les fatigues de la vieillesse, tout comme Trump qui aura le même âge à la fin de son actuel mandat. C’est un homme du siècle d’avant, issu du monde paysan. Il aime la terre, le travail concret, la morale traditionnelle. Il n’a pas la foi et, pour lui, le catholicisme est culturel ; il donne une assise morale et une discipline comme l’armée à la société. D’où son goût pour les scouts, les mouvements de jeunesse, la Légion, la régénération de la France.

Poussé au pouvoir sans vraiment le vouloir, il est le Père dans les bras duquel le peuple déboussolé se réfugie en cas de crise. Or la défaite en quelques semaines de la plus grande armée d’Europe, suivie par un exode massif et meurtrier devant des adolescents sportifs, volontiers torse nu au soleil de juin, sidère la population française qui n’avait jamais vu ça. C’est pourquoi la ferveur a accompagné l’Armistice, la bonne volonté la révolution nationale, la consolation le maintien d’une armée réduite prête pour l’avenir. L’Assemblée nationale vote la dictature en faveur de Pétain par 569 pour et 80 contre, socialistes compris. Les enfants des écoles écrivent au Père la nation comme on écrit au Père Noël. Saint Pétain voyage parmi le peuple non-occupé de France et les foules sont en liesse : une décompensation du réel, réfugiée dans les étoiles sur la tête chenue.

Ce n’est pas un fascisme, à l’imitation de l’italien ou de l’allemand, pas un embrigadement à la communiste, mais un régime autoritaire catholique à la Franco. Les croyants sont ravis de voir que le maréchal vilipende le matérialisme hédoniste où la société s’est enlisée depuis les années 20, et qu’il veut rendre à la société l’armature morale et spirituelle qui s’est délitée. « Tout était pourri dans la France, écrit Victor Dillard à son curé, il n’y avait pas de respect, pas d’autorité, pas d’esprit de sacrifice ; mais surtout pas de foi ». Tout est dit alors, qui est redit aujourd’hui par les Zemmouriens bobos et les rassemblés nationaux popu, adepte de la révolution nationale du même nom. Dieu, famille, patrie est le slogan national qui remplace le républicain. Pétain ôtera Dieu, auquel il ne croit pas, par lui substituer le travail, acte concret de l’homme sur sa terre.

L’ornière habituelle des justifications est une tentation trop grande. La faute serait à chercher du côté de la gauche et des congés payés, le maréchal serait devenu dictateur « malgré lui », il aurait agité le mirage d’une démocratie « alternative », fondée sur l’illusion d’une gouvernance « technocratique » transcendant les idéologies, vouée à engendrer un rétablissement économique malgré la ponction allemande, encensé par la belle histoire de la propagande, tout en promouvant un « renouveau spirituel ». Ces arguments demeurent. C’est Vox en Espagne qui évoque ainsi de nos jours le régime de Franco ; ce sont les autoritarismes sud-américains qui se multiplient sur l’exemple de Trompe, qui se donnent les mêmes justifications. Pétain se laissera manipuler par Pierre Laval, tout comme Trompe par son vice, Vance.

Le livre de journaliste est très vivant, très documenté, citant ses innombrables sources, dont beaucoup de lettres concrètes. C’est un plaisir de le relire, un demi-siècle après sa parution, alors qu’une nouvelle « crise » d’ampleur menace le monde, l’Europe, la France. Les illusions de la Révolution nationale à venir sont à mesurer avec les illusions perdues de la Révolution nationale pétainiste. 40 millions de pétainistes en 1940, combien en 2027 ? La moraline catholique ou écologiste envahissent insidieusement les ondes, les dénonciations les réseaux sociaux, le conformisme et le moutonnisme les comportements. La France semble prête pour un nouveau Pétain, homme ou femme. Réviser son histoire ne sert pas seulement pour le bac.

Henri Amouroux, 40 millions de pétainistes – La grande histoire des Français sous l’Occupation tome 1 – 1939-1941, Bouquins Robert Laffont 1997, 1025 pages, €29,00

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Boris Valentin, Sapiens en France

Un livre utile, car jamais encore écrit. Boris Valentin a été professeur de préhistoire à Paris-1 après sa thèse soutenue en 1995 sur Les groupes humains et leurs traditions au tardiglaciaire dans le bassin Parisien : apports de la technologie lithique comparée (direction Yvette Taborin), un programme collectif d’étude sur les gravures rupestres du massif de Fontainebleau, il a été directeur des fouilles du site magdalénien d’Etiolles dans l’Essonne jusqu’en 2023, et auteur d’un Que Sais-je ? Sur le Paléolithique. A la retraite, il fait le bilan des connaissances sur le sujet, en plus d’apporter une documentation utile pour comprendre les méthodes et les dénominations. Contrairement à de trop nombreux ouvrages sur la préhistoire, les industries de la pierre taillée et de l’os ne sont pas sa préoccupation principale ; il en parle, mais les situe surtout dans leur environnement de climat, de chasse et d’organisation sociale

Tout commence en France 42 000 ans avant le présent (par convention l’an 1950 de « notre » ère chrétienne, pour éviter la guerre de religion des calendriers). Auparavant, il y avait d’autres hominidés, groupes de singes comprennent notre espèce, et notamment d’autre hominines, toutes les espèces du genre humain dans le groupe des hominidés. Diverses espèces humaines ont même cohabité durant quelques millénaires (Néandertaliens avec Sapiens, Denisoviens, Flores, etc.). Mais Sapiens – nous – est la seule espèce qui ait réussi. La nature procède par essais et erreurs, ne survivent et se reproduisent que les plus aptes aux changements. Il a fallu 250 000 ans à Sapiens pour parvenir en France ; il faut dire que les glaciers recouvraient une grande partie de l’Europe en ces temps reculés.

Les Proto-Aurignaciens puis les Aurignaciens commencent, par petits groupes, à chasser le renne à l’aide d’armes munies de lames ou de lamelles de silex. Ils mangent surtout de la viande et nomadisent avec leurs proies. Ce sont eux qui créent l’art premier en Europe avec la grotte Chauvet, indiquant une imagination, un langage et une aspiration religieuse. L’auteur consacre quatre belles pages à cette grotte ornée. Il note déjà « les empreintes d’un jeune individu, accompagnées des traces d’un loup visiblement apprivoisé » p.75. Mais il est difficile d’extrapoler leur langage et leur façon de penser, puisqu’il ne reste que des traces matérielles imputrescibles, donc très peu. L’auteur répète à maints endroits ce doute des hypothèses, des extrapolations utiles, mais seulement plausibles.

Suit, de -34 000 à -26 000 le Gravettien, nommé du nom d’une de leur production originale, la pointe de la Gravette, une lame retouchée. Mais ce qui fait sa caractéristique est un art des contours dans les peintures de grottes, des contours plutôt que du détail comme à Arcy-sur-Cure, ainsi que des figures féminines aux traits sexuels outrés (Lespugue). Au vu des inhumations, la société était peut-être devenue plus inégalitaire, en tout cas on constate une mosaïque culturelle.

A partir de -26 000 jusqu’à -23 000, nous sommes dans les froids extrêmes, et Sapiens s’adapte, malgré une crise démographique. Le Solutréen produit des lames d’obsidienne de grande facture, les plus grandes et les plus fragiles n’ayant pu servir que de parure ou d’objets symboliques. En condition de survie, la répartition des tâches était sexuée, la chasse pour les hommes, le traitement des peaux et les vêtements pour les femmes. L’auteur règle son compte au mythe du « matriarcat », jamais attesté, ni dans l’archéologie, ni dans l’ethnologie. « Comme des ethnologues l’ont montré, l’idée d’un ‘matriarcat primitif’ relève d’un fantasme masculin répandu. Dans de nombreux mythes récents, cette construction fantaisiste sert de prétexte à la domination masculine. (…) La mythologie comparée suggère que ces récits proviennent d’un fonds très ancien que Sapiens aurait disséminé lorsqu’il s’est répandu sur la planète à partir de -80 000 » p.306. Les bandes n’étaient guère importantes, peut-être 25 personnes, réparties entre camps d’expédition et camps familiaux. L’art des grottes accentue les contours disproportionnés et ajoute des arabesques.

De -23 000 à -19 500, nous trouvons le Badegoulien et les débuts du Magdalénien. Lames et lamelles sont moins somptueuses et plutôt utilitaires ; des éclats bruts sont utilisés, faciles à produire. Il fallait faire simple et flexible. Plus de logistique, mais un nomadisme régulier, et parfois la guerre (grotte du Placard), impliquant un probable cannibalisme, au vu des traces sur les os et des crânes taillés en forme de coupe. Sur la fin est la période de Lascaux. Le mouvement des animaux est rendu, ce qui contraste avec les représentations gravettiennes figées.

Le Magdalénien commence vers -19 500 pour durer jusque vers -14 700. C’est l’inflation des images en grotte, peintures, mains négatives, argile façonné, jeux avec les formes naturelles. Avec un art du détail, la musculature, le mouvement, les comportements des animaux. Hommes et bêtes étaient intimes et s’observaient mutuellement. L’insistance sur les yeux était « une façon de considérer les animaux comme des personnes, différentes des humains, mais dotées d’une conscience et d’une intentionnalité. » Tous ceux qui sont attentifs à leurs chats, leurs chiens et leurs enfants le comprendront. L’industrie osseuse et le débitage de lamelles se fait plus technique et plus inventif. C’était la première période d’abondance après les crises climatiques (Pincevent, Etiolles). Recul des glaciers, poussée démographique avec la profusion du gibier, le gros mais aussi le petit, et les poissons. Aussi les premiers chiens, qui n’aidaient en rien à chasser les gros animaux, mais étaient efficaces pour les petits (lapins, rongeurs).

De -14 700 à -11 700 vient le temps des révolutions. L’Azilien fait disparaître l’art dans les grottes. Le climat se réchauffe nettement. Le stockage de nourriture s’efface. Les pointes taillées sont plus rudimentaires parce que les pratiques de chasse ont évolué. Des galets ornés apparaissent, sans qu’on puisse en donner la signification. Il y a eu expansion géographique, mais aussi migrations venues des Balkans via l’Italie. Les petites communautés étaient très mobiles, gérant l’imprévu.

Une autre révolution est née avec le courant Laborien autour de -12 500, en même temps qu’une déglaciation et la montée des eaux en Atlantique. Un froid plus intense et humide s’est installé, -15° en hiver, +10° en été. Les forêts ont reculé. Mais, vers -11 300, net réchauffement climatique brutal ; en une cinquantaine d’années seulement (comme de nos jours) la température monte à +16° en moyenne l’été et à 0° l’hiver. Les forêts de bouleaux et de pins prolifèrent, les rennes quittent la France pour le nord. On chasse désormais le dangereux auroch, en plus des cerfs et des chevaux. Le dessin des animaux redevient plus symbolique que réaliste, on note une préférence pour les belles lames de silex, les armes se diversifient, et certaines sépultures montrent un statut social plus élevé (enfant de La Madeleine).

A partir de -11 300, «en quelques siècles, les Sapiens s’accommodèrent en France à des conditions climatiques tempérées qu’ils n’avaient jamais connues auparavant dans ces contrées, et ils apprirent à vivre dans des écosystèmes profondément transformés par le recul des glaciers de montagne, la remontée du niveau des mers et l’expansion des forêts » p.217. On l’appelle le Mésolithique, mais on distingue le Maglemosien, le Beuronien, le Sauveterrien. La fonte des glaciers accélère le niveau des mers, qui passe de -60 à -25m en -8 000, 1 cm par an. La végétation devient luxuriante, on grille des noisettes et peut-être même favorise-t-on leurs arbres, sans encore les « cultiver ». L’industrie de l’os disparaît presque complètement, même si la consommation de viande reste centrale. Les pointes de flèche sont microlithiques.

De -8 500 à -7 000, l’histoire s’accélère, on assiste à la fin d’un monde avec le Castelnovien, le Cardial et le Rayonné. La taille des silex est faite par pression et plus par percussion. On apprivoise parfois l’ours, on chasse surtout le sanglier et, sur les bords de mer, les crustacés. Le nomadisme décroît, et les premiers migrants néolithiques s’introduisent en France avec leur céramique entre -7 200 et -7 000. Ils viennent en deux grandes vagues, l’une depuis la Méditerranée, le Cardial (du nom d’un coquillage dentelé qui servait à décorer leur poterie), l’autre depuis le nord des Balkans, le Rubané (motifs de ruban sur les poteries). On constate l’élevage de bovins, moutons, porcs, une agriculture céréalière, des villages sédentaires aux longues maisons trapézoïdales collectives de bois et de torchis. La natalité augmente, les peaux foncées reculent, le moins de vitamine D dans l’alimentation des agro-pasteurs ayant entraîné une mutation. Peu de métissage avéré par l’ADN avec les Mésolithiques, mais un grand remplacement progressif avec interactions, pas forcément agressives. L’organisation sociale se hiérarchise (tertre de Barnenez).

Si l’on considère l’ensemble, « les économies reposant uniquement sur la chasse et la collecte couvrent au total plus de 99% de la longue histoire humaine » p.257. Il n’y avait peut-être que quelques centaines de personnes en Île-de-France vers -15 000, époque d’Etiolles, et guère plus de 200 000 individus dans toute l’Europe. La tradition dominait, l’art sacré des grottes, le débitage en lamelles, la parure. « De telles permanences montrent à quel point les règles qui les fondaient étaient jugées cruciales, puisqu’elles se sont conservées malgré la faiblesse des effectifs démographiques, les crises et les acculturations liées aux nombreux métissages. L’importance des arts de la mémoire dans les sociétés à tradition orale y a certainement contribué, de même que la puissance des mythes. Leur fonction, qui est de rendre le présent solidaire du passé, était sans cesse réactivée par la force des images » p.264. Les innovations ont parfois régressé, avant d’être reprises.

Un ouvrage, certes avec tout l’appareil universitaire requis par la tradition (prologue, introduction, exposé des méthodes, notes, glossaire, bibliographie, remerciements, index des sites archéologiques, table des illustrations), mais qui livre quelques 250 pages « utiles » sur 379. Assez facile à lire, il replace l’histoire de France dans le temps long et dans son contexte géographique d’une fin de terre. Il montre avant tout la souplesse des groupes humains Sapiens à s’adapter à des environnements hostiles et changeant.

Boris Valentin, Sapiens en France – 35 000 ans d’histoire, Tallandier 2026, 379 pages, €23,50, e-book Kindle €16,99

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Éphémères humains selon les Grecs

Les humains ont conscience de n’être que des éphémères, tels ces feuilles des arbres qui poussent au printemps et tombent à l’automne. L’éphémère est une expression de la piété grecque fondée sur la certitude de l’infranchissable distance entre mortels et immortels.

Car les dieux jouissent de la pérennité et de la sérénité, tandis que les hommes vivent au jour le jour. Ils sont voués à l’instabilité et à l’ignorance du lendemain. Les dieux, à l’inverse, vivent dans un temps suspendu, indéfiniment adultes, tandis que les hommes sont destinés à naître et à mourir, voués à la destruction, tant de leurs espérances que de leur vie. Les dieux sont les vivants bienheureux tant que le sacrifice est renouvelé chaque jour par les hommes. Être éphémère, c’est être humain, c’est à dire conscient de sa finitude, seule certitude offerte de l’avenir et être à la merci de l’incertitude de ce que chaque jour amène.

La connaissance n’appartient pas aux hommes, qui vivent comme du bétail de pâturage, à la merci de ce qu’amène le jour, sans connaître l’issue. L’éphémère est fondamentalement ignorant. Cette inconnaissance le plonge dans l’instabilité. Être éphémère, c’est supporter une vie où il n’est nul bien sans mal, où tout est mêlé. La beauté ne dure pas, la jeunesse et la vigueur se flétrissent, le bonheur n’est jamais sans labeur, et la divinité peut y aider, mais le destin demeure inévitable. Euripide dans Bellérophon est ainsi désabusé : pour le destin des mortels, le temps dans sa durée change la grandeur en néant et exalte la faiblesse. L’instabilité signifie que la fortune à chaque instant vient abattre l’homme heureux aussi bien que redresser le malheureux. L’homme n’est que vicissitudes.

C’est aussi la rencontre toujours changeante avec autrui, lui-même soumis aux fluctuations des jours. Chacun doit s’adapter aux circonstances, c’est-à-dire ne jamais tenter de déchirer le voile de l’avenir. Rappelons que les oracles ne permettent pas de connaître l’avenir, mais seulement d’offrir une réponse à chaque préoccupation du moment. L’éphémère humain ne renaît pas, chacun est individu unique dans l’histoire. Chaque humain laisse à un autre le soin d’assurer la relève. C’est pourquoi l’idée de résurrection fut spontanément estimée absurde en tant qu’espérance insensée.

Le mortel vit du fruit de la terre, en bref il est voué à la corruption, à l’instar de ce qu’il mange. Le régime alimentaire des hommes est le constant rappel de ce qu’ils sont : des misérables voués à la pourriture, dont l’existence est éphémère comme des feuilles d’arbres. Mais sont-ils pour cela d’inutiles néants ? Certainement pas, démontre l’auteur. Et c’est dans cette réponse négative que se dessine leur importance. Car, sans ces feuilles qui tombent, les dieux ne comprendraient rien au temps lisse et suspendu dont ils jouissent.

Au fond, que sont les dieux – tous les dieux, même l’Unique – sans les hommes ?

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Ayerdhal, Chroniques d’un rêve enclavé

Marc Soulier, gamin de la Croix-Rousse, est tombé tout petit dans la science-fiction et la fantaisie, grâce à son père qui possédait une vaste collection d’ouvrages du genre. Il a pris à 13 ans le pseudonyme littéraire de Yal Ayerdhal. Autodidacte et sans diplôme, mais avec une forte imagination contre l’injustice, il écrit des histoires qui divertissent et instruisent à la fois. Il mourra d’un cancer en 2015.

Ce roman de fantaisie, situé dans un Moyen Âge mythique, est une leçon de science politique. Il s’agit d’une colline qui se rend libre parce qu’elle est facilement défendable. Mais il faut convaincre les habitants, tous égoïstes, qu’agir avec les autres est profitable à eux-mêmes. C’est le but du Parleur, anarchiste philosophe qui a échangé une correspondance avec le poète Karel, arrêté puis assassiné pour propos subversifs envers le Dogme, la Ghilde et le Roi. Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Poutine, comme Xi, Erdogan et accessoirement la Trompe, agissent de même. Le Dogme est l’idéologie, qu’elle soit religieuse ou laïque ; la Ghilde est l’aréopage de marchands, entrepreneurs et industriels qui font marcher l’économie ; le Roi est le vantard élu qui ne songe qu’à faire la guerre. « Il est intolérable de consacrer son existence à la seule survie, pendant que d’autres peuvent briser n’importe quelle vie sur un caprice, et qu’ils ne s’en privent pas ! » p.227. Et pourtant, se soumettre signifie tolérer l’intolérable. Dès lors, disait Karel, « si le monde ne te convient pas, tu n’as qu’à le changer ».

Dans la cité de Macil et son royaume, le Dogme justifie le pouvoir, tandis que la Ghilde agit dans l’ombre pour manipuler les princes et en mettre un à sa solde sur le trône. Quant aux habitants, ils sont pressurés à la limite de la misère, devant travailler dur et payer de gros impôts pour financer les nantis et les guerres qui leurs servent de jeu. Le vagabond pèlerin que les Collinards vont surnommer Parleur parce qu’il cause bien, instille en chacun des rêves de justice et des idées de solidarité pour résister. Il s’acoquine avec Vini, la sœur du poète assassiné Karel, qui ouvre ses cuisses à qui lui plaît et finira violée en collectif par la répression, mais chroniquera le rêve de l’Enclave.

Car tous, petit à petit, adhéreront à la résistance. D’abord contre les pillards lors d’un épisode de famine en hiver, puis contre l’excommunication de leur prêtre du Dogme par la Hiérarchie, enfin contre les impôts arbitraires toujours plus lourds. Ils vont s’organiser, instaurer une égalité entre tous pour la répartition de la nourriture et des vêtements, un Conseil élu qui débattra des questions avant de les soumettre au vote. Il est bien évident que l’époque n’est pas mûre pour une quelconque « démocratie », mais l’idée fait son chemin dans les têtes. Les privilèges ne sont justifiés par rien et chaque être humain a le droit de se révolter. Tuer ceux qui se dressent contre l’ordre établi est un plaisir moral de ceux qui ont la force, mais les prive de bras et de production. D’où la résistance sans violence de Parleur, qui montre l’absurdité de la situation.

Tout finira mal, sauf le rêve qui passe les générations, toujours renaissant.

Une écriture fluide, de l’action et des personnages attachants, pour une véritable leçon de science politique où Machiavel n’est jamais loin.

Prix Ozone 1998.

Ayerdhal, Chroniques d’un rêve enclavé, 2009, Livre de poche 2016, 445 pages, occasion €3,65, e-book Kindle €7,99

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Michael Connelly, Les dieux du verdict

C’est une affaire de Michael Haller, avocat de Los Angeles, demi-frère du détective de la LAPD Harry Bosch. Aux États-Unis, le pénal est passionnant car la défense effectue ses propres enquêtes. Elle peut donc mettre en cause la police, les agences fédérales, les procureurs. C’est ce qui arrive ici, où un mac numérique, faisant travailler plusieurs escorts sur des sites en ligne, se trouve accusé du meurtre de l’une d’elle dans un hôtel, après qu’il l’eût menacée et saisie au cou parce qu’elle ne voulait pas lui payer son pourcentage.

La fille, Gisella, a été étranglée, et Andre le mac (en outre pédé) avoue l’avoir intimidée. Mais il ne l’a pas tuée. Donc, qui l’a fait ? Et pourquoi ? Gisella est le nouveau pseudo de Gloria, une ancienne cliente de Haller huit ans auparavant, pour laquelle il avait négocié un compromis à 25 000 $. Elle s’était évanouie dans la nature pour ne pas être retrouvée par celui qu’elle avait fait tomber. Sauf qu’elle est revenue, et a repris son ancien métier qui lui manquait. Haller croyait l’avoir sauvée, remise dans le droit chemin, il se trompait. Il vient de divorcer et sa fille de 16 ans ne veut plus lui parler. Cette affaire peut lui permettre de la retrouver, tant les ados sont émotionnels et soumis à la mode morale.

Haller se lance donc dans l’aventure pour oublier tous ses déboires. Le soir de l’assassinat, il semble que Gloria ait menti ; elle a bien appelé de l’hôtel, mais son client n’existait pas. Il semble aussi, d’après la vidéo surveillance, qu’elle ait été suivie lorsqu’elle est partie. Et pas par son mac. Andre a été inculpé sans preuves, uniquement sur des présomptions. Il dit être innocent. Il l’est.

Haller, aidé de son assistante Jennifer et de son vieux mentor Legal, va actionner ses enquêteurs, Cisco et Earl le chauffeur de la limousine Lincoln dans lequel il aime à travailler. Mais il dérange, on le lui faitr bien comprendre. Non seulement il est traqué par un dispositif électronique placé sous sa voiture, mais aussi agressé jusqu’à l’accident sur l’autoroute par une grosse dépanneuse qui prend la fuite. Earl est tué, Haller blessé. On ne veut pas qu’il enquête plus avant, et les méthodes pour l’en empêcher rappellent celles des gangs mexicains.

L’avocat va s’en mettre un dans la poche, le chef de gang de narcotrafiquant La Moya qui va le faire protéger, tombé pour possession de cocaïne, mais aussi pour une arme cachée, ce qui aggrave la peine. Le dealer n’est pas un enfant de choeur. Avant 15 ans, il a déjà violé, tué, brûlé et dépecé deux femmes au Mexique. Mais il est innocent de l’accusation de détention d’arme, et tout avocat se doit de le défendre.

Recherche dans les anciens dossiers, recoupements, interrogatoires de témoins, vidéo surveillance, planque, tout est bon pour la défense. Il suffit ensuite de monter un scénario avec une stratégie amenant les témoins interrogés à faire avancer la vérité devant les jurés. Haller adore ça, et il est plutôt bon. Se lit bien, même si l’on est ignare en procédure judiciaire américaine.

Michael Connelly, Les dieux du verdict (The Gods of Gult) 2013, Livre de poche policier 2016, 539 pages, €9,90, e-book Kindle €8,99

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Bill James, Le Big boss

Un scandale : Maddy, dite NOON parce qu’elle n’aimait pas son prénom, est une adolescente de 13 ans qui vient d’être tuée par balles lors d’un règlement de compte entre bandes de narcotrafiquants. Elle passait simplement dans la rue les seins au balcon, comme sur la photo de couverture. Elle tenait bien serré contre elle un sac plein de pilules et de fric – car elle était dealeuse, approvisionnant les vendeurs depuis un grossiste. Fille de rien, vivant auprès d’une mère indigente dans une cité pourrie, elle n’avait trouvé que cela pour s’en sortir. Elle avait déserté l’école dès ses 10 ans, mais les « services sociaux » n’avaient rien fait.

L’enquête commence. Elle établit que trois malfrats attendaient deux rivaux dans une rue, et qu’ils ont tous ouverte le feu. Deux ont été blessés, un de chaque bord. Un tireur à la kalachnikov a mal visé, la gamine ayant surgi entre les bandes. Sauf que ce n’est aucune des balles tirées entre les rivaux qui l’ont atteintes, mais un tir groupé de précision venu d’une ruelle perpendiculaire. A qui ce crime d’enfant profite-t-il ? Pas aux grossistes en drogue, dont le business exige une certaine respectabilité et la paix dans la rue, d’autant qu’ils exploitent sans vergogne des enfants pour livrer la came car ils sont insoupçonnables. Pas à la bande rivale, qui ne peut avoir l’objectif de s’implanter dans le quartier en terrorisant les messagers, les dealers et les consommateurs. Alors qui ? On le saura très vite.

Car Maddy, 13 ans, tout le monde s’en fout, une fois l’émotion socialement correcte exprimée. Les dealers se préoccupent de ce qu’il faut faire pour assurer leur business en paix ; les flics se préoccupent de ce qu’il faut faire pour contrôler les bandes. Chacun se déchire entre soi, dans les procédures et les rivalités d’ego, sans plus se préoccuper des dommages collatéraux, eussent-ils 13 ans.

Allan James Tucker dit Bill James, est un journaliste gallois devenu écrivain, mort en 2023 à 93 ans. Il publie dès 1985 les enquêtes du superintendant Collin Harpur et de son patron Desmond Iles. Ce sont ces deux-là qui sont chargés d’investigations sur la fusillade et la mort de Maddy. Autant le premier est prudent et avisé, autant le second est puant et retors – on lui flanquerait volontiers son poing dans la gueule à maintes occasions. Iles l’Adjoint veut dézinguer le chef de la police Mark Lane, au bord de la dépression, et refuse son idée d’infiltrer un policier dans la bande principale de Shade. Un autre est déjà mort il y a quelques mois. Pourtant, le sergent pressenti par Lane connaît bien la rue et les bandes.

De son côté, Shade, grand patron de la drogue qui a réussi en quelques années et s’est payé un presbytère comme résidence, qu’il a garni de quelques tableaux de (petits) maîtres, paye suffisamment son indic dans la police pour que ce genre de fusillade n’arrive pas. Que s’est-il donc passé ? Son associé Alfred, qui vit dans un phare aménagé, mène sa barque de son côté ; il est plus intelligent et a des idées, mais Shade finit par s’en méfier. Comment cela va-t-il se résoudre ? Et saura-t-on enfin qui a tiré sur la gamine ? Et pourquoi ? Je vous livre un secret : oui, on le saura.

Un roman policier un peu lourd, aux dialogues qui se perdent parfois au détriment de l’action. Intéressant mais pas remarquable.

Bill James, Le Big boss (Top Banana), 1996, Rivages noir 2016, 3343 pages, occasion €2,04, e-book Kindle €9,99

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Souvenirs selon Alain

Le 15 avril 1912 dans la nuit, le paquebot Titanic coule après avoir heurté un iceberg. Vanité satisfaite des ingénieurs, bêtise trop confiante du capitaine, avidité pressée des armateurs – comme dans toutes les catastrophes, on a joué à l’apprenti sorcier, on évacue ensuite les responsabilités, c’est pas moi c’est l’autre. Mais tel n’est pas le Propos d’Alain lorsqu’il écrit le 24 avril 1912.

Il ne sait alors presque rien des causes et des circonstances. Ce n’est qu’un « drame » et des « souvenirs terrifiants ». Mais justement : les souvenirs, ce sont eux qui font l’histoire. Dans l’instant, nul n’est spectateur, mais acteur. L’histoire se construit au moment où elle se déroule, sans recul, sans réflexion, sans logique. Ce n’est qu’ensuite, pour les rescapés, que le « drame est refait bien des fois pendant ces nuits où ils ne dormirent point ; où les souvenirs sont maintenant liés ; où chaque partie prend sa signification tragique, comme dans une pièce bien composée ». Chaque moment est alors éclairé par ce qui va suivre, ce qui était impossible sur le navire en train de sombrer.

« Dans l’action même, le spectateur n’existe pas. La réflexion manque ; les impressions changent en même temps que le spectacle ; et, pour mieux dire, il n’y a point de spectacle, mais seulement des perceptions inattendues, non interprétées, mal liées, et surtout des actions qui submergent les pensées ; chaque image apparaît et meurt. L’événement a tué le drame. » Vaste réflexion, qui explique la divergence des témoignages. Chacun a vu ce qu’il a vu, vécu ce qu’il a vécu, mais il ne reste pas la même chose pour le voisin qui a vu et vécu autrement.

Même chose pour les voyages. Je me demande toujours si mes compagnes et compagnons font le même voyage que moi. L’une d’elles, interrogée, me répond que oui et non. C’est bien le même voyage, mais le mien est reconstruit par les souvenirs, les notes, les photos, le récit que j’en tire. Il est en cela différent du sien, plus synthétique, moins précis.

« Sentir, c‘est réfléchir ; c’est se souvenir. Chacun a pu observer la même chose dans les petits et grands accidents : la nouveauté, l‘inattendu, l‘action pressante occupent toute l’attention, sans aucun sentiment. » L’orsqu’on vit sa vie dans l’instant, on ne réfléchit pas, on ne se regarde pas faire dans le miroir, pour y penser – ce qui est la définition même de la « réflexion ». Seuls les souvenirs le permettent, avec la distance, ce pourquoi ils sont reconstruits. Ils ne sont pas faux pour autant, mais personnels. Le Système 1 de Kahneman fonctionne par réflexe, dans l’instant ; le fameux Système 2 est ce qui compose en raison la « belle histoire » de ce qui a été vécu, cohérente, logique, construite a posteriori. Le cerveau humain est ainsi fait.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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