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Henri Troyat, Les désordres secrets

Suite du tome précédent, déjà chroniqué sur ce blog.

Le Moscovite est Armand du Croué, fils de nobliau ayant fui la Terreur de 1793 en emmenant à Moscou son fils d’alors 3 ans. Armand a été élevé en russe et en français, des légendes et superstitions du pays comme de l’Encyclopédie. Il n’est ni français, ni russe, mais homme des Lumières. A 22 ans, adopté par une bande de théâtreux français égarés à Moscou, il suit Pauline, la fille de la troupe qui couche par intérêt. Les voilà fuyant la capitale vers Smolensk, dans l’hiver qui arrive.

Pauline se déleste peu à peu de tous ses bagages traverse la Bérézina sur un ponton, dans le chaos qu’on connaît, atteint Vilna. Mais là Armand, devenu étique de faim, a attrapé la fièvre et ils doivent le laisser. Les Russes arrivent et soignent le jeune homme, qui se recommande des la noblesse de Moscou. Le voilà rapatrié chez « maman », Nathalie Ivanovna Béreznikoff, qui le soigne avec sa fille Catherine.

Une fois rétabli, Armand s’interroge. Son père est mort, sa seule famille est d’adoption, en Russie. On lui destine Catherine, de six ans plus jeune, comme épouse, mais s’il aime Catherine, 16 ans, c’est comme une sœur, pas comme une amante désirable. Il n’a de désir que pour Nathalie, sa mère. Et celle-ci en est folle. Émoustillée, comme souvent les femmes mûres par les très jeunes hommes, elle couche et recouche avec lui, dans le secret de sa chambre. Mais tout finit par se savoir, ou se deviner. La nounou Vassilissa, avec son gros bon sens paysan, en est outrée. C’est péché et c’est dommage, les deux jeunes étaient faits l’un pour l’autre.

Il faut se séparer et Nathalie envoie Armand à Moscou, pour superviser la construction d’une nouvelle demeure, provisoire, en bois, sur le terrain où l’ancien hôtel particulier a été incendié. Les moujiks artisans font merveille et la bâtisse sort de terre. Le cercueil du père d’Armand est récupéré, et enterré avec son ami Paul, mari de Nathalie, décédé quelques mois avant. Tout irait bien si…

Armand est rattrapé par son passé récent de collabo. Il a aidé les Français à Moscou en assurant le ravitaillement de la population ; il a joué au théâtre et s’est acoquiné avec la belle actrice Pauline. Il reste un Français, donc un traître au yeux des Russes ravagés par Napoléon. Il est arrête, flanqué au cachot, interrogé. Comme lors des procès stalinien, ce qu’il dit a peu d’importance ; ce qui compte est ce qu’on croit de lui. La vox populi, ici celle des revanchards du tsar en la personne de l’imbu vaniteux comte Rostopchine, l’a déjà jugé. Sauf que les relations de Nathalie finissent par influencer la cour, donc le jugement. Armand est relâché, pour les beaux yeux de Nathalie la Russe, mais banni de la bonne société en tant que Français.

Le jeune homme entre deux mondes ne sait plus où il en est. Amant de la mère au lieu de la fille, Russe malgré lui mais Français de culture. La famille est snobée au théâtre, après qu’Armand, venu remercier le prince Koslovsky qui a intercédé en sa faveur sur requête de Nathalie Ivanovna, ait été renvoyé avec mépris. Catherine est au courant qu’il couche avec sa mère, tout Moscou est au courant qu’il a collaboré. Que faire, sinon fuir ?

Il décide d’aller en France, pays qu’il ne connaît pas, l’ayant quitté à l’âge de 3 ans. Mais comment financer ? Nathalie décide alors d’aller avec lui, ne pouvant se résoudre à quitter cet amant qui la comble. Quant à Catherine, elle a pris son parti de ne pas devenir l’épouse d’Armand, et elle suit. De toutes façons, elle n’a pas d’avenir à Moscou.

Jeunesse indécise menée par les sens, maturité forcée par les événements dramatiques, l’heure des choix est venue. Le destin d’un entre-deux, collabo malgré lui, éduqué dans l’universel – en butte aux nationalismes. Un éternel recommencement de l’Histoire.

Henri Troyat, Les désordres secrets – Le Moscovite 2, 1974, J’ai lu 1987, 254 pages, €2,99

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Renaud De Putter & Guy Bordin, Promenades à la rivière

La clé dans le ciel est un après-midi en Géorgie. Le surveillant de musée Shota dessine. Des corps d’homme, son obsession. Nus de préférence. Pas des corps de prolos, comme dans la propagande productiviste soviétique sous l’autorité viriliste poutinienne ; des corps d’imagination, de désirs. Il rêve d’hommes aussi libres que les chevaux, batifolant à poil dans la campagne.

Quittant le musée où il s’ennuie, il se dirige vers la rivière pour y songer un peu, auprès de ses amis Nana et Sandro. Des travaux sont en cours à l’aide des mauvais garçons du lieu et un jeune, dans les 22 ans, a ôté son tee-shirt. « Des yeux noirs profonds, des sourcils en accolade, un front bas, un torse noueux et sec comme un sarment. » Il est beau, dans le genre barbare.

De retour chez lui, Shota voit que l’on est venu, que l’on a fouillé. Mais rien n’a été volé. Toute la nuit, il s’efforce à coup d’esquisses de retrouver la forme du corps qu’il avait admiré. En vain.

Le garçon sur fond bleu est la rencontre d’un écrivain et d’un plasticien, touristes en Géorgie. Le premier est séduit. « Il était beau garçon, de sept à huit ans plus jeune que moi, la chevelure dense …), grand lecteur, curieux de mille choses, collectionneur averti. » Ils vont trouver le peintre Levan, établi dans un village de montagne, qui sculpte le papier mâché et dessine des corps d’homme – nus. Ce dessinateur est le même personnage que dans la première nouvelle, mais vu par un autre auteur, et dans une histoire prolongée.

Les jeunes de 17 à 22 ans travaillent toujours au bungalow, et le plus âgé est toujours torse nu. « S’il fallait caractériser Giorgi en quelques mots : taille moyenne, teint hâlé, cheveux coupés très courts, muscles dessinés à la perfection, corps idéal, bouche fraîche, sourire ravageur. » Bref, le désir. Le narrateur rédige en anglais et en catimini un petit billet d’invite pour le soir-même.

Surprise ! Le garçon vient à l’heure dite, se précipite tout nu dans la chambre commune et baise toute la nuit avec les deux amis. Telle est l’aventure, au coin du bois ou au bord d’une rivière.

Joli au masculin, léger comme le désir, exotique comme les confins sauvages. Deux nouvelles impressionnistes.

Les auteurs vivent en Belgique. Guy Bordin a déjà été chroniqué sur ce blog.

Renaud De Putter & Guy Bordin, Promenades à la rivière (2 nouvelles), 2026, éditions Le livre en papier, 73 pages,

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Ne vous jetez pas au malheur comme Gribouille, dit Alain

Tous ceux qui ont quelque culture française savant qui est Gribouille, ce gamin idiot qui se jette à l’eau par crainte d’être mouillé par la pluie. Contrairement aux moteurs de recherche (ignares), Gribouille n’est pas une chanteuse, ni une légende populaire surgie de nulle part. C’est le personnage d’un roman de la comtesse de Ségur, La Sœur de Gribouille, qui raconte l’histoire d’un jeune garçon simplet et généreux et de sa sœur Caroline ; ils doivent se débrouiller seuls après la mort de leur mère. C’est le côté simplet qui intéresse Alain.

Il prend l’exemple du pris de toux qui croit se purger de sa toux en toussant avec de plus en plus de force ; or il ne fait qu’irriter ses bronches, et donc tousser encore et encore. Il prend l’exemple de celui qui se gratte pour soulager son irritation, irritant encore et encore sa démangeaison (qu’on songe à la piqûre de moustique). Il prend l’exemple de l’insomnie, où la tête travaille, s’efforce à dormir, meilleur moyen de rester éveillé au lieu de compter les moutons (on compte les pattes et on divise par quatre). Il prend l’exemple de l’amoureux éconduit, qui ne peut penser qu’à ça, obsédé de la fille, « il se fouette lui-même de tout son cœur ». Il y aurait tant d’autres exemples…

Au fond, chacun qui tourne en rond dans son obsession est un masochiste qui aime à se faire souffrir. Un sot comme Gribouille, qui croit bien faire en se jetant dans un danger plus grand que celui qu’il veut fuir. Au lieu qu’il y a des trucs, dit Alain, pour éviter ce travers. Ainsi en avalant sa salive quand on est sur le point de tousser ; en chauffant le bouton de piqûre avec un briquet ou une cigarette (à 1 cm de la peau quand même !), ce qui inactive le venin irritant ; en oubliant qu’on ne dort pas pour laisser errer sa pensée qui, progressivement, prend la forme du rêve ; en dénigrant sa fiancée qui le trahit, recensant tout ce qu’elle a de pire, l’imaginant vieille. On peut faire de même avec un patron qui vous juge, en l’imaginant tout nu par exemple, ce que j’ai lu quelque part. Cette dérision évacue l’obsession, donc la crainte.

« Mais de toute façon, il faut s’appliquer à se consoler, au lieu de se jeter au malheur comme au gouffre. Et ceux qui s’y appliqueront de bonne foi seront bien plus vite consolés qu’ils ne pensent », conclut le philosophe.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Dieux et déesses chez les Grecs

Surprise ! Les dieux et les déesses, êtres immortels, sont environ 30 000 selon Hésiode. Thalès confirmera que « tout est plein de dieux ». Ils sont une évidence que l’on ne peut nier. Avec cela, deux certitudes : les dieux sont inconnaissables, mais ils s’invitent sur terre. On distingue les dieux du culte et les dieux des poètes.

Les dieux du culte sont les propriétaires du sanctuaire où chacun présente un aspect de lui-même que les mortels doivent honorer. Chaque culte honore non pas le dieu ou la déesse, mais une parcelle manifestée de sa puissance. Le dieu est surtout en perpétuel manque : il réclame les offrandes de sang sur les autels. Pour cela, il a besoin des hommes et de leurs sacrifices. Chaque dieu est lui-même pluriel – c’est sa singularité.

Pour les dieux des poètes, ils sont des sujets de récits livrés à la mémoire collective. Ils se détachent de la particularité d’un culte local pour se fondre dans une histoire et une généalogie olympienne. Ils ont des aventures, des amours, des combats. Ils naissent, traversent l’enfance, atteignent l’âge adulte – qui perdure dans l’absence de toute altération. Car ils sont immortels. Chaque naissance divine est un évènement extraordinaire qui peut saisir les dieux eux-mêmes – ainsi la naissance d’Athéna. Ils naissent dans un monde qu’ils n’ont pas créé, un monde éternel. Ils ont fabriqué en revanche l’humanité à travers diverses races mortelles successives. Cela pour répondre à deux besoins : occuper les puissances primordiales de la mort, et recevoir les hommages. « Les dieux sont donc la négation des hommes (ils sont fondamentalement non-mortels), et les hommes l’affirmation des dieux », écrit l’auteur du dictionnaire.

Les dieux des poètes peuvent connaître l’exil comme Apollon, où la destitution comme Ouranos et Kronos, ou la réclusion comme les Titans et Arès, où la souffrance physique comme Athéna blessée, ou la souffrance morale comme Zeus qui fait tomber une pluie de sang en deuil de la mort de Sarpédon, le fils qu’il a eu d’une mortelle, ou encore le désir de transgression d’une loi précisément divine comme Hermès, tenaillé par l’envie de manger de la viande.

Quant aux déesses, ce ne sont pas des femmes. Elles sont des dieux à part entière. Elles attendent les honneurs, donnent des ordres, conduisent des initiations. Elles donnent naissance et font mourir. Elles s’accouplent et se refusent. Athéna, Artémis et Hestia restent vierges – ce qui n’est pas la destination de la fillette grecque. Comme les dieux, les déesses font la guerre – ce qui est inconcevable pour une femme Hellène. Ce ne sont donc pas forcément des modèles pour les mortels, ce sont des divinités.

Au fond, les dieux n’ont pas de genre. Ainsi Zeus engendre Athéna comme s’il était une femme. Ils ne deviendront des hommes que tardivement. Les divinités ont une sexualité récréative, contrairement à celles des mortels, qui est reproductive. Elle peut être incestueuse, père-fille, mère-fils, fantasmes bien humains mais que seules les divinités peuvent assumer sans conséquences. Elle est aussi fusion quand Hermès et Aphrodite se confondent dans la figure bisexuelle d’Hermaphrodite.

Un Dieu est invisible mais il a une odeur que seuls les mourants semblent capables de percevoir, selon Euripide. Hippolyte agonisant ressent la présence d’Artémis grâce à son parfum à la divine haleine. Une idée que même Platon le logicien partage : les dieux ont un corps. Il est plus grand, plus beau et plus lumineux que le nôtre, exceptionnellement livré en un éclair à la stupeur des mortels. Ce pourquoi on dit qu’ils n’ont pas d’ombre.

Les dieux et les déesses ne croient pas en leur autosuffisance. Ils sont inconsistants sans les sacrifices qu’on leur offre et qui les fait exister aux yeux du monde. Ils n’ont pas d’âme et ne connaissent pas la mort. Ils sont la négation des hommes, et les hommes l’affirmation des dieux. Ce pourquoi il ne peut y avoir de « religion » grecque au sens strict – il n’y a pas de doctrine qui relie les humains aux divinités. Nous sommes dans le monde païen, terre à terre et concret. Bien avant l’abstraction de l’Être unique, inconnaissable, omniscient, etc.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Barbara Chase-Riboud, La Virginienne

Les woke de la mairie de New York ont déboulonné en 2021 la statue de Thomas Jefferson de la salle du conseil municipal. Sans savoir que le rédacteur de la Déclaration d’indépendance, devenu le second vice-président du pays, puis le troisième président pour deux mandats de 1801 à 1809, a fait des enfants aussi bien à sa femme blanche Martha Wayles qu’à son esclave noire Sally Hemings, six pour la première et sept pour la seconde. Certes, c’était juridiquement « une esclave », mais aimée et mieux traitée que la plupart des ouvriers blancs. Thomas Jefferson a interdit la traite des Noirs en 1778 dans son État de Virginie dont il était gouverneur, avant d’interdire l’importation des esclaves sur tout le territoire des États-Unis en 1807 lorsqu’il était président. Il proposera en 1801 une abolition progressive de l’esclavage, qui fut rejetée par le Sénat. Thomas Jefferson était donc un homme de son temps, adepte des Lumières et de la raison, athée et moraliste, mais soumis aux contraintes de son époque. Le wokisme balaie ces nuances pour une position radicale aussi inepte que bornée.

L’autrice, d’origine afro-américaine et épouse du photographe français Marc Riboud, a voulu rétablir le souvenir de « l’une des plus grandes histoires d’amour de l’Amérique » : celle entre un maître puis président blanc et une femme esclave « noire ». Sally n’était d’ailleurs qu’une quarteronne, un quart de « sang noir » seulement, fille d’une mulâtresse, Elisabeth, accouplée avec le blanc John Waynes. Sa mère (donc la grand-mère de Sally) était une pure Africaine, accouplée avec le capitaine Hemings, un Blanc de pure souche. Sally paraissait blanche, le teint à peine caramel, ses cheveux n’étaient pas crépus. Tous les enfants qu’elle a eu dès l’âge de 15 ans avec Thomas Jefferson, veuf de son épouse blanche depuis 1782, sont des octavons, difficiles à distinguer de leurs cousins tout blanc. Certains ressemblaient même beaucoup à leur père, ce qui mettait mal à l’aise les visiteurs de la plantation. Les généticiens disent que leurs enfants après eux, autrement dit des 1/16e de « nègre » selon les critères du temps, sont considérés comme Blancs. Rien ne les distingue.

Mais toutes ces préoccupations génétiques importent peu au fond, parce que ce qui caractérise l’esclavage américain est autre. Hors la grande histoire d’amour-passion jusqu’à la mort entre ces deux êtres, séparés par trente ans d’âge, la réflexion sur l’esclavage mérite considération. Le planteur de Virginie, dit l’autrice, est comme Dieu en son jardin d’Éden. Il est le Créateur, le propriétaire et le géniteur de tout ce qui vit. Il est le Maître absolu qui donne la vie, a droit de vie et de mort, qui favorise qui il veut, qui émancipe selon son bon plaisir – plus les garçons que les filles, considérées à cette époque patriarcale comme de sreproductrices. Il vaut mieux ne pas être beaucoup aimé du Maître, si l’on vise l’émancipation. Car l’amour est absolu et exclusif, comme celui de Dieu. Le propriétaire veut conserver près de lui ceux qu’il aime, comme de beaux objets. Jefferson était un collectionneur, de livres, de peintures, de statues, d’enfants. C’est pourquoi il a été réticent à donner leur liberté à ses fils, seulement à 21 ans, et sur une promesse arrachée par leur mère parce qu’il ne pouvait vivre sans elle.

Sa propriété de Monticello, sise dans les montagnes de Virginie, était un paradis. On vivait en autarcie, sauf pour le luxe et la mode, et la tentation du Serpent avait peu d’adeptes. Le fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal était la liberté, mais qu’en faire, une fois obtenue ? Il faudrait travailler, être responsable de soi, répondre devant la justice impersonnelle, être sous le feu des regards de la société, généralement hostile. James, le frère de Sally, n’a jamais pu se résoudre à assumer sa liberté, une fois conquise. De désespoir, il s’est supprimé. Ce qu’il aurait voulu, c’est être reconnu comme fils, devant tous, ce qui était impossible au vu des mœurs de l’époque. Être « fils de Dieu » – du Maître – offrait la liberté de l’assistance perpétuelle. L’Ancien testament exige des humains qu’ils soient soumis au Père, comme l’esclavage au propriétaire. Rien de plus, rien de moins. Cette situation figée sera explosée par la guerre de Sécession, mettant en cause deux conceptions de la société : l’ancienne, fondée sur la Bible et la tradition « commandée » (par Dieu) une fois pour toute ; la nouvelle, fondée sur les Lumières et l’industrie, sommée de changer pour s’adapter.

La situation de concubinage de Thomas Jefferson était connue de tous ; elle aurait dû choquer et tomber sous le coup de la loi de ségrégation qui interdisait le métissage en Virginie. Cela choque le Français d’époque : « Que sang bleu et sang noir se mêlent était dans la nature des choses, rien de plus, mais que cela se poursuive à la génération suivante, et à une autre encore, voilà qui lui semblait au-delà de toute décence, même aristocratique ! Il voyait là quelque chose de barbare, de grossier, de brutal. D’un côté ils haïssent et méprisent les Noirs, d’un autre ils en font l’objet de leurs désirs les plus violents, de leurs obsessions les plus intimes. » Il était courant, chez les maîtres des plantations, que l’on envoie une négresse initier au sexe le jeune homme dès 14 ans. Les opposants politiques de Jefferson, comme autant d’hyènes prêtes à tout pour nuire dans la presse, ont répandu la rumeur. Mais Jefferson s’est tu. Il n’a pas nié, ni ne s’est défendu. Il était maître chez lui et faisait ce qu’il voulait. Une fois président, Sally ne vivait évidemment pas près de lui à Washington. Mais elle a vécu à Paris, durant sa mission d’ambassadeur auprès du roi Louis XVI de 1787 à 1789. Elle lui survivra de neuf ans, morte à 62 ans.

Le roman de Barbara Chase-Riboud, elle même en partie Noire comme Sally, présente comme un fait établi la liaison de Thomas Jefferson et de Sally Hemings. Les historiens doutaient, mais l’ADN a parlé : Eston Hemings, le derniers fils de Sally, est bien le fils de son père, Thomas Jefferson. L’autrice cite intégralement ses sources, ce qui tend à accréditer sa thèse, malgré les silences « de convenance » de la société blanche sur les relations avec les « nègres » (désolé, woke, c’était le vocabulaire du temps). Même si l’histoire est contée en version optimiste, la documentation rassemblée permet de brosser un portrait imagé et précis de l’Amérique des premiers temps de l’Indépendance, tout comme le tissu de contradictions hypocrites sur le sexe et les relations filiales des Pionniers maîtres du monde.

Barbara Chase-Riboud, La Virginienne (Sally Hemings), 1979, Archipoche 2018, 567 pages, occasion €3,13

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Le vrai travail est un jeu, dit Alain

Le philosophe lit Dostoïevski, ses Souvenirs de la maison des morts où il raconte le travail des forçats au bagne de Sibérie. Tous les travaux, di-il, sont assez inutiles, par exemple ils démolissent un vieux bateau pour faire du bois dans un pays où le bois ne coûte rien. « Ils le savent bien, dit Alain. Aussi tant qu’ils travaillent tout le long du jour sans aucune espérance, ils sont paresseux, tristes et maladroits. Mais si on leur donne une tâche pour la journée, tâches lourde et difficile, aussitôt les voila adroits, ingénieux et joyeux ».

C’est que, lorsque le travail est utile, il devient un plaisir. On travaille pour le travail et non pour les avantages qu’on en retirera. Par exemple, dit Alain, « ils font vivement et gaiement un travail déterminé après lequel ils se reposeront. Cette idée qu’ils gagneront peut-être une demi-heure à la fin de la journée les met en en mouvement, et tous d’accord pour faire vite. Mais une fois ce problème posé, c‘est le problème lui-même qui leur plaît ; et le plaisir d’inventer de réaliser de vouloir puis de faire l’emporte de beaucoup sur le plaisir qu’ils se promettent de cette demi-heure qui ne sera toujours qu’une demi-heure de bagne. »

D’où la conclusion du philosophe : « Le plus grand plaisir humain est sans doute dans un travail difficile et libre, fait en coopération, comme les jeux le font assez voir. »

Il faut prendre exemple sur les enfants, malgré les pédagogues ou les parents trop investis. Car ces deux engeances rendent les enfants paresseux en les occupant tout le temps. L’enfant, ainsi contraint, s’habitue à travailler lentement, c’est à dire mal. Il est fatigué parce que le labeur est constant, sans aucun loisir ni temps mort. « Au lieu, dit Alain, que si vous séparez le travail et la fatigue, tous deux sont agréables. » On le comprend dès que l’on fait du sport, ce pourquoi les gamins aiment le sport plus que l’école. Et plus l’école qui leur fait réaliser des projets en équipe que l’école où l’on écoute pérorer le prof.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Sur le travail :

Sur le dressage parental :

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Michel de Grèce, Le palais des larmes

Une biographie romancée de l’impératrice romaine de Byzance Théodora, épouse de Justinien. Née vers 500 à Chypre, elle est d’abord fille des rues, pute, mime, ermite, nonne, puis couseuse à Byzance, avant d’être remarquée par le neveu de l’empereur, qui en fait sa compagne. Ils règnent de concert de 527 à sa mort, le 29 juin 548, probablement d’un cancer du sein. Sa sépulture, dans l’église des Saints-Apôtres qu’elle avait fait bâtir, a été pillée par les croisés chrétiens en 1204 (vive le christianisme !), puis détruite par les musulmans en 1461 pour y bâtir une mosquée (vive l’islam !). Les religions sot vraiment la pire des choses humaines. Son mari empereur régnera encore dix-sept ans, mais sans volonté. C’était sa femme qui portait la culotte. Théodora veut dire « don de Dieu » et l’empereur en avait bien besoin.

Les sources citées par l’auteur sont rares, et viennent surtout de Procope, historien contesté qui a noirci et amplifié volontairement l’appétit sexuel de Théodora par haine de sa position publique éminente pour une femme. L’émancipation féminine était réprouvée par la morale méditerranéenne, romaine et chrétienne, tandis que la promotion d’une traînée des rues au poste suprême choquait l’aristocratie. Même si Justinien lui-même, l’empereur, était à sa naissance un paysan. Enfin, les catholiques haïssaient, comme seuls des religieux fanatiques (pléonasme !) peuvent haïr, le monophysisme, doctrine répandue dans l’empire romain d’Orient et que protégeait Théodora. Réalistes, ils croyaient que le Christ n’a qu’une seule nature, divine, tandis que les catholiques prêchaient la consubstantialité du Père, du Fils incarné et de l’Esprit. Cela fait beaucoup de reproches à faire à la chèvre émissaire idéale (une femme !). Attaquer sa vertu via son sexe était le plus facile.

Théodora a eu une fille à 15 ans, et Justinien ne lui a pas fait d’enfant, pas plus que les nombreux amants qu’on lui prête. Selon Michel de Grèce, l’impératrice favorise son petit-fils Anastase dès ses 14 ans râblés et bien faits, mais c’est la fille de sa sœur Comito, Sophie, qui deviendra impératrice à son tour en épousant le neveu de Justinien, futur empereur Justin II.

Comme Justinien, Théodora est devenu sainte de l’Église orthodoxe, fêtée le 14 novembre. Elle a inspiré la peinture, la littérature, le théâtre, le cinéma, les séries télé.

L’auteur, prince de Grèce et du Danemark, issu des Romanov et des Orléans, cousin d’un duc d’Édimbourg, est décédé à 85 ans en 2024. Il a fait Science Po Paris avant d’écrire des romans historiques et d’élever deux filles. Il brosse ici un portrait sage et convenu d’une femme impériale, impérieuse et impérissable. Une lecture de vacances.

Michel de Grèce, Le palais des larmes, 1988, Presses Pocket 1990, 344 pages, €9,99

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Les dieux détruisent régulièrement l’humanité, selon les Grecs

Les immortels ont besoin des mortels pour se sentir des dieux. Mais les mortels ne leur conviennent jamais, étant imparfaits. Ils ne cessent alors de détruire leur jouet pour en façonner un autre, espérant qu’il sera meilleur. Car ceux qui leurs font offrandes sont nécessaires, sinon qui reconnaîtrait les dieux ? Les Grecs sont d’habiles dialecticiens qui justifient les humains par les dieux, et les dieux par les humains.

Le thème du déluge, chez les Grecs, ne signifie pas la destruction de l’humain, mais celle d’une humanité, remplacée par une autre. Plusieurs fois dans l’histoire grecque, des déluges, des pestes et d’autres fléaux ont éradiqué la race humaine. Suffisamment pour enclencher la production d’une nouvelle race. Il est symbolique de constater que ce mythe antique côtoie l’expansion humaine, de « races » en « races » identifiées par les anthropologues, des Homo Erectus, Habilis, Néandertaliens jusqu’aux Sapiens que nous sommes.

Le mythe de Deucalion et de Pyrrha est ancien, attesté chez Hésiode. Il s’agit d’un déluge déclenché par Zeus pour anéantir une humanité a ses yeux impie. C’était la race de bronze. Sur les instructions de Prométhée, Deucalion a fabriqué un coffre pour y mettre des provisions et embarquer avec Pyrrha. Une pluie abondante a inondé la plus grande partie de la Grèce. Deucalion a flotté dans son coffre pendant neuf jours et neuf nuits avant d’aborder au mont Parnasse. La pluie s’étant arrêtée, il y débarque et offre un sacrifice à Zeus Protecteur des fugitifs. Le dieu lui envoie Hermès, qui lui offre d’obtenir ce qu’il veut. Deucalion choisit de faire naître une humanité à lui. Sur ordre de Zeus, il ramasse des pierres et les lance par-dessus sa tête. Les pierres de Deucalion deviennent des hommes, et celles que jette Pyrrha des femmes. Ces nouveaux humains sont appelés « les gens », mot qui vient du mot « pierre ». Sur cette Pierre je bâtirai mon église, disait Jésus – qui n’a fait que reprendre les Grecs, tout comme la Bible et son déluge a repris la légende mésopotamienne, adoptée aussi par les Grecs. Les pierres sont les os de Gaïa, dont la surface trempée par les pluies diluviennes est propice à la germination.

Mais c’est la faute des dieux. Ils n’ont pas donné de règles aux hommes, dit Théognis. Les cinq races d’Hésiode racontent la destruction totale de chacune d’elle par les dieux, sauf pour l’instant la dernière. Par exemple la seconde race, dite d’argent, créée après la victoire de Zeus sur les Titans. Comme elle refuse de faire un culte aux immortels, Zeus les ensevelit pour cause de démesure. La race suivante est celle de bronze et ne vaut pas mieux. Sa démesure est guerrière, et ne laisse place à aucune autre occupation, donc à aucun culte envers les dieux. La troisième race, celle des héros, donne un sens au choc des armes. Les héros fauchés à la fleur de l’âge perdurent dans la mémoire des hommes et des dieux, contrairement aux guerriers de bronze qui ont sombré dans l’anonymat. La première race, d’or, n’est pas détruite, elle s’éteint. Le dernière et cinquième race est celle de fer. Elle n’est pas encore éradiquée mais accumule angoisse et fatigue, processus irréversible de dégénérescence physique et morale selon les Grecs. Une anticipation de notre temps.

Les dieux ont soif de reconnaissance et seuls les mortels sont capables de la leur donner. C’est l’autel parfumé et rouge sang des sacrifices en offrande. Si une destruction totale d’une humanité est toujours envisageable, une destruction définitive est totalement improbable du point de vue des dieux. Ils ont besoin des mortels pour se sentir exister. Comme quoi les divinités, y compris le Dieu unique, sont des projections mentales humaines, trop humaines, et probablement pas des entités réelles. On ne saura jamais.

Mais l’humanité a en son sein la pulsion de mort de se détruire elle-même (et souvent à cause des religions). C’est le cas des abrutis de race de bronze, selon Hésiode, qui ne pensent à rien d’autre qu’au carnage. C’est aussi le cas de toute démesure. Souvenons-nous en.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Franck Thilliez, Labyrinthe

Ce thriller français reprend en quelque sorte le thème d’un précédent, Il était deux fois, chroniqué sur ce blog. Même disparition de la fille de 17 ans, même quête d’un père qui ne lâche rien, même univers très glauque d’« artistes » qui œuvrent sur les corps vivants.

Cette fois, le lecteur fera connaissance de six femmes, Julie la kidnappée, Véra la psychiatre, Ariane l’artiste de labyrinthes, Lysine la journaliste, Sophie la romancière – sans compter la septième tout à la fin, Camille, policière. Toutes soumises à des fugues dissociatives et à la paramnésie de certitude. Intéressant concept, qui fait dire bien des inepties aux patients traités par les psy. «Le cerveau humain peut déployer les plus incroyables stratagèmes pour protéger l’esprit. Il s’adapte sans cesse, se reconstruit sur ses ruines… Il est même capable de se piéger lui-même. De faire passer des souvenirs inventés pour réels. De nous persuader, par exemple, que nous avons été agressés à la cantine quand nous étions collégiens, même si cela ne s’est jamais produit » p.403. D’où la méfiance légitime de la justice pour les « viols » dénoncés trente ans après.

Le premier chapitre est identique au dernier chapitre, signe que l’on a fait le tour du labyrinthe. Une fille kidnappée a été retenue par son ravisseur, Caleb Traskman, un écrivain de thriller célèbre, dont la particularité est de décrire des viols, des tortures, et des horreurs. Un peu le monde de Franck Thilliez, avouons-le. L’époque contemporaine exige la surenchère dans la violence. Elle aime ça. Les lecteurs aussi, semble-t-il, puisque Franck Tilliez a énormément de succès. J’en suis étonné, dans la mesure où la majorité des lecteurs sont des lectrices… Fascination pour le bad boy ? Jouer à se faire peur par des fantasmes de viols et de tortures à répétition ? Pour ma part, je trouve cet univers très glauque et ne relit pas ce genre de roman, bien qu’il soit ici très bien construits. Nous sommes dans le cliché : évidemment une femme, et évidemment raptée par un homme, qui est évidemment pervers narcissique, et assouvit évidemment toutes ses pulsions dans une cave. En invitant ses copains, amateurs de sensations fortes – et (clin d’œil bienvenu contre les préjugés) pas seulement des mâles.

Il se trouve qu’ici, la kidnappée fait place à la journaliste indépendante, qui enquête sur la violence dans l’art contemporain. Elle découvre un montage de scènes d’ultra-violence sadique perpétrée sur une femme nue par une bande de bourgeois déguisés de têtes de porcs, dans une bacchanale orgiaque où tout est permis. Il s’agit d’aktion, avec un k comme en allemand. Ce genre d’art contemporain confine au nihilisme. Il perce et fouaille la chair jusqu’à l’annihiler J’y vois, pour ma part, une perversion de la sainte horreur chrétienne pour la chair, horreur qui est d’ailleurs celle de toutes les religions du Livre. La chair est matière et non esprit, elle ne participe donc pas de Dieu, et peut donc être méprisée, souillée, niée. D’où l’impasse de ce genre d’art contemporain qui tente d’aller jusqu’au bout. « Voici Abergel (…). Il s’est volontairement tiré une balle dans le crâne l’année dernière, devant des appareils photo à déclenchement automatique et à très haute capacité d’obturation qui ont immortalisé chaque milliseconde de son suicide. Il signe ici son ultime série et, vous vous en doutez, la plus radicale : Dans la tête de l’artiste. – Vous considérez ça comme de l’art ? Vous plaisantez, n’est-ce pas ? – Je suis on ne peut plus sérieux. Abergel est allé aussi loin qu’un artiste peut aller dans le dévouement à sa discipline. Les originaux de ces clichés valent aujourd’hui une fortune sur le marché… » p.252.

La journaliste enquête, et découvre une bobine de film sous la forme d’un montage d’atrocités. Elle tente de remonter jusqu’à son auteur, Jérémy Théobald, un artiste qui vit dans une caravane installée dans une casse auto proche de Paris. L’artiste est un marginal tatoué et piercé qui vit torse nu sous un blouson de cuir et qui vend très cher ses photographies de corps éviscérés et ses snuff movies où de réelles personnes (en général jeunes femmes ou enfants) sont massacrées en direct pendant des heures par une bande de sauvages nus. Il y a un public pour cela, analogue aux casseurs après les matchs de foot. Il s’agit toujours d’aller jusqu’au bout de soi, de lâcher ses pulsions primaires, sans plus aucune limite. Encourager ce genre de déviance, même sous la forme d’un thriller, est pour moi immoral. Mais une fois encore, cela plaît.

Je laisse au lecteur avide de ce genre de sensation la lecture de ce livre, fort bien fait et haletant en chapitres courts qui se chevauchent d’un personnage à l’autre. La fin est étonnante, bien qu’elle répète le début, mais nous n’en avions pas conscience.

Franck Thilliez, Labyrinthe, 2022, Pocket 2023, 457 pages, €9,00, e-book Kindle €16,99

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Ne désirez pas que les choses ne soient pas ce qu’elles sont, conseille Alain

Un homme s’est tué par désespoir. C’est un drame, dit Alain, mais une bêtise aussi. « Chercher la solution et ne la point trouver, ne savoir à quoi se résoudre, tourner les mêmes pensées comme un cheval au manège, cela seul direz-vous, est un tourment ». Mais c’est une erreur : il y a beaucoup de problèmes où l’on ne voit pas la solution, sans que cela nous empêche de vivre. Ruminer n’est pas la bonne façon de s’en sortir.

Au contraire, il faut sortir du manège, passer outre. Non pas les dénier, mais accepter que les choses soient ce qu’elles sont et pas ce qu’on voudrait qu’elles soient. « Un conseil, un liquidateur, un juge, peuvent très bien décider qu’une affaire est sans espérance, ou même ne rien pouvoir décider, sans perdre l’appétit ni le sommeil. Ce qui nous blesse, dans des pensées inextricables, ce ne sont pas les pensées inextricables, c’est plutôt une espèce de lutte et de résistance contre cela même, ou, si vous voulez, un désir que les choses ne soient pas comme elles sont ». Or elles sont – c’est un fait que l’on ne peut changer.

« Par exemple si quelqu’un souffre d’aimer une femme sotte, ou vaniteuse, ou froide, c’est qu’il s’obstine à vouloir qu’elle ne soit pas comme elle est ». Dès lors, pourquoi l’aimer ? Ou, si on l’aime, pourquoi ne pas l’accepter telle qu’elle est, dans son entièreté ? Qu’est-ce que « l’amour » sans cette acceptation totale, qualités et défauts ? Ne confond-t-on pas trop souvent amour et désir ? Désirer un corps n’est que le minimum de l’amour, Platon l’a bien montré qui monte du désir pour le corps à l’affection pour le cœur et l’union de l’âme. On ne peut remonter le temps, refaire les êtres. « Mais le chemin est fait, l’on en est justement où l’on en est, et, dans les chemins du temps, on ne peut ni retourner en arrière, ni refaire deux fois la même route ». Il faut briser là ou consentir.

« Aussi je tiens qu’un caractère fort est celui qui se dit à lui même où il en est, quels sont les faits, quel est au juste l’irréparable, et qui part de là vers l’avenir. Mais ce n’est pas facile, et il faut s’y exercer dans les petites choses ». Ah, rêver à l’avenir radieux ou regretter le bon vieux temps ! Quelles inepties ! Elles sont plus faciles que de regarder le présent tel qu’il est – et de faire ce qu’il faut. Non, ce n’était pas « mieux avant ». Avant, c’était avant, et nous n’y sommes plus. Quant à l’avenir, on peut espérer le voir autre, mais le changement commence ici et maintenant, pas dans les brumes abstraites des esprits enfiévrés.

La tristesse, qui fait voir les choses en noir, est dans le corps, pas dans les faits. « Renvoyez la tristesse à ses vraies causes », suggère Alain. Autrement dit, ce n’est jamais la faute des autres, ni des circonstances, ni à pas de chance. C’est la faute à soi-même si l’on ne voit pas ce qui est, si l’on dénie ce qu’on ne veut pas croire, si l’on ne réfléchit pas assez, si l’on ne modère pas ses passions, si nous sommes chagrin. Accepter les faits tels qu’ils sont, avant d’agir pour s’en accommoder ou les changer, voilà qui est de caractère. Pas la sempiternelle jérémiade d’assisté, ni les sempiternelles « plaintes » devant les juges.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Henri Troyat, Le pain de l’étranger

Le titre est tiré d’un vers de Dante dans La divine comédie. Amer serait le pain de l’étranger, en regard du sien qu’on ne sait pas pétrir. A vous décourager d’aider les gens…

Car Pierre, dentiste à Paris mais habitant une demeure à Milly-la-Forêt, s’efforce d’aider son jardinier Miguel, après la mort de sa femme, avec ses deux enfants de 12 et 10 ans. Lui-même a perdu la sienne, Suzanne, d’un cancer, et ne s’en est pas vraiment remis. Ils n’ont pas eu d’enfants et la marmaille n’intéresse pas le médecin. Mais Suzanne les aimait, ces gosses de jardinier qui vivaient sur la propriété dans la maison du garde. Leur mère, Maria, faisait la cuisine et le ménage, et Miguel, leur père, faisait le jardin et entretenait les bâtiments.

Alors, lorsque Miguel perd sa femme à son tour, d’un brutal accident de la circulation, Pierre se sent solidaire. Le père de famille va enterrer Maria au Portugal et revient pour solder son préavis. Il veut s’installer là-bas – ou du moins il le dit. Mais il ne peut se résoudre à quitter la propriété, depuis des années qu’il est là. C’est devenu chez lui et, lorsque Pierre dérangé dans ses habitudes et réticent à engager un autre couple, propose à Miguel de rester sur les conseils d’une voisine, il y consent avec soulagement.

Mais Pierre est bien seul et, s’il baise de temps à autre la belle Nicole, blonde épanouie et sans vergogne, il est pris à 53 ans d’un retour d’amour paternel. Contrairement aux idées reçues, les femmes ne sont pas seules à désirer des enfants, les hommes aussi. Les liens ne sont pas les mêmes, mais aussi forts. Les sciences neuronales nous apprennent en effet que l’expérience répétée de nourrir, consoler, surveiller, anticiper, protéger, ajuste progressivement les circuits neuronaux de l’adulte selon ces responsabilités assumées. La charge mentale d’anticiper les besoins, de gérer les contraintes quotidiennes, de rester constamment attentif, remodèle l’attention et les priorités. C’est le cas de Pierre, qui fait chaque jour 60 km aller et autant au retour entre son cabinet et sa demeure, rouvre la piscine pour les gamins plus que pour lui, qui se remet au train électrique, qui se préoccupe des difficultés de lecture du plus jeune, Frédéric, tout en félicitant l’aînée, Amalia, de ses bonnes notes. Il est pris par le charme de la vitalité juvénile, ce qui le revigore ; il en besogne Nicole plus encore, tout en n’éprouvant pour elle aucun amour. Les enfants rendent plus soucieux de la vie.

Ce qui a commencé par une entraide envers une famille d’employés fidèles, devient une intrusion progressive dans le rôle familial. Miguel, bas de plafond et mal à l’aise avec les mots, consent à reculons à ce que ses enfants soient accaparés par le maître, jouant et nageant avec lui, allant faire des achats à Paris avec lui, allant à la foire avec lui, couchant dans les chambres d’amis de la demeure et non plus dans le pavillon paternel. Pierre va jusqu’à faire inscrire Amalia dans une pension réputée, où elle pourra révéler ses talents et de faire des relations. Il invite des enfants de leur âge à venir jouer à la propriété et déjeune à la même table, fils d’employé et maître mêlés.

Cette transgression de classe, au début des années 1980 en France, était encore un scandale. Miguel y voit une humiliation. Il n’est pas assez bien pour sa progéniture et se sent évacué de leur vie. Il se saoule, il tente d’interdire, mais ne sait pas poser les limites, faute de vocabulaire et d’idée. Lorsque Pierre, croyant bien faire, décide d’une adoption simple des deux enfants pour leur léguer ses biens à son décès, c’est le drame. Miguel est évincé dans son rôle de père protecteur, de mâle pourvoyeur de biens. On ne lui demande pas son avis et sa rébellion sera terrible. Bien loin de ce que Pierre pouvait anticiper. Comme quoi l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Un roman populaire sur un instinct paternel peu souvent traité encore, à l’époque Mitterrand. Dommage qu’il soit trop rapide dans l’analyse et le caractère des personnages, donc superficiel. C’est le travers de Troyat d’écrire facilement ; il ne creuse pas assez ses sujets. Mais le lecteur sera touché de cette attention aux enfants portugais d’un bourgeois parisien que rien ne prédisposait à la générosité.

Henri Troyat, Le pain de l’étranger, 1982, Flammarion 2014, 176 pages, occasion €16,00

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Michael Connelly, Les égouts de Los Angeles

Premier roman du journaliste et Prix Pulitzer pour les émeutes de Los Angeles en 1992. Il y fait naître son flic, Hiéronymus Bosch (Harry dans la vie courante), nom donné par sa mère au vu d’une peinture du célèbre des flamand Jérôme Bosch (Hiéronymus en latin). Mort en 1516, il était l’illustrateur d’allégories morales contre le péché. Harry Bosch est membre du PD de Los Angeles. C’est un ancien de la guerre du Vietnam, engagé dès sa sortie des foyers à 18 ans après que sa mère, qui putassait, ce soit fait trucider dans une reuelle lorsqu’il avait 11 ans. Harry faisait partie des rats de tunnel, cette unité chargée d’explorer et de faire sauter les réseaux souterrains creusés par l’armée Vietnamienne.

C’est justement un rat qui a été retrouvé dans les égouts par un adolescent de 17 ans qui signe Sharkey et se prend nu en photo polaroid pour aguicher des pédés et se faire du fric. Le rat de tunnel Billy Meadows était copain de Bosch au Vietnam ; il reconnaît ses restes, étant de garde ce soir-là à la brigade criminelle du commissariat de Hollywood. En retrouvant une photo de l’équipe du Vietnam, tous torse nu devant l’appareil, il se demande ce qui l’a amené là. Il fait le rapprochement avec un cambriolage spectaculaire récent de coffres bancaires en passant par le réseau de tunnels de la Compagnie des eaux de la ville. S’attaquer aux banques est un crime fédéral et le FBI s’en mêle.

Bosch un temps soupçonné, mais « c’est la procédure », parce qu’il connaissait la victime, est convié à travailler avec Eleanor Wish, agent spécial, sous la houlette de son chef John Rourke. Ils enquêtent de concert et mêlent leurs expériences, jusqu’à leurs fluides. Complémentaires, ils découvrent que Meadows a travaillé à Saïgon après la fin de la guerre, qu’il a trempé dans le trafic d’héroïne florissant là-bas, qu’il a fait de la prison, et a été réinséré à la Charly Company, une œuvre de réhabilitation par le travail agraire d’un colonel chrétien, ancien du Vietnam. Deux autres vétérans ont séjourné dans le même camp, et tous trois ont eu des liens étroits avec deux Vietnamiens immigrés en procédure accélérée après la chute de Saïgon, d’anciens policiers haut gradés de la capitale. Le gouvernement américain les a aidés à convertir tous leurs biens issus de trafics en diamants, pour mieux les emporter avec eux.

Ces valeurs n’ont pas été déposées dans les banques, soupçonne Bosch, mais dans des boites à coffres privées, non soumises aux déclarations. Ce pourquoi le casse bancaire via les tunnels a fait chou blanc, le butin des coffres percés servant de leurre pour cacher l’objectif diamants. Il n’est jamais réapparu – sauf un bracelet de jade orné d’un dauphin que Meadows avait pris et porté à un prêteur sur gage pour financer sa dope. Fatale erreur ! Le plan idéal va capoter sur cette faille. Meadows est repérable, donc éliminé ; Bosch tombe dessus par hasard et le reconnaît, il va enquêter ; ils suscite la méfiance du FBI et des Affaires internes de la Police et va être surveillé ; les deux agents, aussi cons l’un que l’autre, chargé de le suivre pas à pas vont tenter de cueillir les lauriers lors d’une souricière tendue dans une boite à coffres mise sous surveillance, car probable prochaine cible des perceurs de tunnel – ils vont tout faire foirer. Bosch va alors plonger dans le tunnel pour traquer les deux rats qui ‘y trouvent…

Un gros roman pour une enquête fouillée, dans une ville qui faisait encore rêver au début des années 90. L’auteur la connaît bien, pour l’avoir parcourue en tous sens, et connu sa faune de putes, de camés et de pédés, de gamins paumés et de flics ripoux. La fin connaît deux surprises en forme de retournements, dont je vous laisse la primeur.

Bosch aime la justice, lui qui en a peu bénéficié. Fils de pute et de père de passage, il est touché par les victimes. Ancien combattant, il sait combien la réinsertion dans la vie civile est difficile. Solitaire, il accepte mal les compromissions d’équipe, surtout dans les services de force. Très bien écrit (ce qui s’est perdu depuis chez les Yankees), ce roman renouvelle le genre policier en l’orientant vers la sociologie de la ville. On le relit sans problème, comme moi-même à vingt ans de distance, tant c’est le chemin de l’enquête qui compte, plus que la découverte du coupable.

Prix Edgar-Allan-Poe 1993 du meilleur premier roman d’un auteur américain

Michael Connelly, Les égouts de Los Angeles (The Black Echo), 1992, Livre de poche 2014, 576 pages, €9,90, e-book Kindle €8,49

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Destin grec

Le destin grec est implacable – et réaliste : tout être qui naît un jour est condamné à mourir. Tel est le destin humain ; il n’est pas celui des dieux, qui sont immortels, ce pourquoi ils sont nommés « dieux ». Le destin de l’homme est la mort, elle est inéluctable, inscrite dans ses gènes. Mais entre temps, chacun peut décider de sa vie, de « ce qui lui reste » comme disent les fraîches retraitées. On peut choisir sa mort. Non par le suicide, encore qu’il soit possible, mais en vivant bien sa vie.

Qu’est-ce que vivre « bien » ? Chacun peut choisir entre deux destins, même s’ils se terminent immanquablement par la mort : une vie brève mais glorieuse, ou une vie longue mais terne. Dans le premier cas, la gloire restera dans le souvenir de ceux qui suivent ; dans le second, le mortel sera vite oublié. Il n’aura pas d’histoire, comme tous les hommes « heureux ». Ainsi Achille choisit-il de mourir vite physiquement, mais de rester immortel dans le souvenir humain – la preuve : on se souvient encore de sa personnalité, de ses amours et de ses hauts faits.

Rien ne peut donc être « prédit » – sauf la mort. Elle est la limite de la part qui revient aux vivants, ces mortels. Les humains vivent pour mourir. Dans les cosmogonies, l’apparition des puissances de destruction et de mort précède celle de la vie. Mais l’application de cette décision de mort, le fatum, n’empêche pas le mortel de décider de son existence et de donner un sens à sa part ainsi octroyée. Le destin comme nous l’envisageons, c’est-à-dire une détermination durant les années de vie, n’apparaît pas avant l’époque hellénistique, avec le stoïcisme.

Le destin initial grec est simplement le fait d’être mortel et de devoir mourir. C’est la moira, c’est-à-dire une portion de temps. Son emploi le plus fréquent est dans l’Iliade, tandis que dans l’Odyssée prévaut le choix de sa vie. Entre la naissance et la mort, chacun peut faire de son existence un choix. Mais la mort précède la moira, qui n’est que la nécessité. La mort est immortelle, puisqu’elle est issue d’une entité primordiale, les enfants de la nuit Nyx.

Les dieux eux-mêmes ne peuvent empêcher l’accomplissement de ce que la moira a filé de destin pour chacun au moment de sa naissance. Sarpédon et Hector, protégés de Zeus, succombent sous les murs de Troie. Aucun Dieu n’offre résistance à la nécessité, dit Platon dans Protagoras. L’homme sait qu’il est voué à la mort sans en connaître l’échéance. Les dieux ont connaissance du terme précis de la part de vie assignée à chaque mortel. Ils ne peuvent empêcher la mort, mais ils peuvent empêcher qu’un événement provoque une mort prématurée et ne « surpasse » la décision. Ainsi Athéna peut protéger Ulysse pendant la tempête qui risque de l’emporter avant l’heure.

C’est ainsi que prier les dieux contre la mort est inutile. Mais les prier pour demander un conseil pratique afin de trancher entre deux termes d’une alternative est possible. Chacun sait qu’il doit mourir et l’oracle se borne seulement à indiquer la solution préférable à un problème posé. L’homme peut rebondir sur les événements. Il n’est donc pas résigné et n’attend pas la fin du monde. S’il sait qu’il doit mourir à la fin, il a conscience que sa propre finitude peut être une chance de durer dans la mémoire collective. C’est ainsi que certains donnent un sens positif à la mort par la bonne renommée kléos, et par la gloire kûdos.

Pour le commun des mortels, qui ne sera jamais glorieux, les cultes à mystère avaient vocation à répondre à l’angoisse de la mort. Ils faisaient miroiter un au-delà des dieux – à condition de respecter certains rites d’initiation durant la vie. Déméter promet à qui aura accompli toutes les étapes de l’initiation d’Éleusis un sort privilégié dans l’au-delà.

Cela préfigurait le christianisme, avec cette différence : la gloire était rabaissée et méprisée, infime en regard de celle de Dieu ; en contrepartie, l’au-delà était promis à tout le monde, même aux pires pécheurs, car Jésus, à la fin, descendrait dans l’Enfer pour les en tirer. La progression de l’égalitarisme va de pair avec la progression de la médiocrité. Seuls les « saints » (entièrement soumis et obéissants) ont vocation à témoigner pour le futur de l’humain qu’il « faut » être au regard de la Divinité. Rien de « glorieux » que cette docilité.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Marc Bloch, toujours

Marc Bloch, historien et résistant français fusillé par les nazis était « né juif », mais élevé dans les Lumières et acquis à la société libérale issue de la Révolution. Il était résolument hostile aux Anti-Lumières de la Contre-Révolution qui veulent collectiviser l’individu en troupes, en ligues, en procession, et enfermer dans les déterminismes biologiques, familiaux, claniques, nationaux, raciaux – en bref l’« identité ». Le retour des idéologies obscurantistes fait des déterminismes biologiques et nationaux des « essences » que nul ne saurait surmonter. Au risque du rejet des « aliens », des « virus » et autres allogènes, « immigrés ».

Ce que nous dit Marc Bloch, dans cet essai écrit à chaud à l’automne 1940, après la défaite de la Grande armée française en six semaines, c’est d’abord cela : un antinazisme viscéral, un refus de l’obscurantisme Ancien régime, du primat de la force et de la biologie, de la hiérarchie essentialisée comme « naturelle » alors qu’elle est construite dans l’histoire.

La seconde chose qu’il nous transmet, après cette expérience de Français défait, c’est l’incapacité du commandement, la décadence des élites, la déliquescence de l’éducation. « Nos chefs, ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre » p.66. Pas plus que l’armée française, en 2022, n’a vu l’importance des drones, préférant les chars lourds et les avions chers. La France, l’armée, les politiciens, les hommes, se sont trouvés désemparés en juin 40 devant l’irruption de la vitesse et de l’audace, ce dont ils avaient perdu l’habitude. Toujours en retard d’une guerre…

La troisième leçon est donc ce constant de « sclérose mentale » p.79, faite de dédain du Renseignement, des rivalités de services, la paperasserie d’une « agaçante minutie » qui « gaspillait des forces humaines qui auraient pu être mieux employées » p.89, de dogmes intangibles véhiculés par les dinosaures de l’autre guerre. Toujours la norme, le bureau, la procédure, les ordres – là où il faudrait être inventif, réactif, efficace, organisé. La lamentable affaire Lyhanna montre combien la « justice » est mal fagotée, mal structurée, mal dotée en lois claires et en compétences définies. A l’ère du mél instantané, utiliser encore le vieux « courrier » papier comme au temps de Napoléon ! « Nos soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque sorte, beaucoup plus facilement laisser vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard » p.78. Les Allemands « croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait » p.79. Pacifisme, ligne Maginot, diplomatie d’alliances – tout cela devait nous éviter de faire la guerre. Mais si la guerre survient ? Nous nous trouvons quasiment aussi démuni face à Poutine en 26 que face à Hitler en 40.

Quatrième chose à retenir : cette mentalité française engoncée dans l’élitisme de castes p.193, formée dès l’enfance au bachotage p.146, les élites composée de « bons élèves obstinément fidèles aux doctrines apprises » p.155, révérencieux envers les puissants, soucieux de ne jamais faire d’histoires p.127, dressées au formalisme de la tenue et de la bureaucratie p.126 plus qu’à l’aisance du métier. Tout dans l’apparence – rien derrière. Bon élève : mauvais guerrier, mauvais industriel, mauvais décideur. « L’école, la caste, la tradition, avaient bâti autour d’eux un mur d’ignorance et d’erreur » p.201.

Cinquième leçon : le pacifisme du « petit », du paisible, du campagnard. En France, « toute une littérature (…) stigmatisait ‘l’américanisme’. Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l’amabilité en même temps que la force secrète d’une société qu’elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé » p.181. Est-ce cette nostalgie écolo mal placée qui, aujourd’hui, nous sauvera de l’ogre Poutine, du bouffon Trump ou de l’oncle Xi ? Marc Bloch en 1940 : « Ayons le courage de nous l’avouer, ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l’oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà-vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes : voilà ce qui a succombé devant le train d’enfer que menaient, contre nous, le fameux « dynamisme » d’une Allemagne aux ruches bourdonnantes » p.182. Aujourd’hui comme hier, tous ne pensent qu’à s’amuser, « aller boire une bière en terrasse » avant d’aller baiser en boite. Le défaitisme commence par la flemme.

Alors il existe un chemin de crête, qui ne plaît à personne car il est tissé de compromis et de politique possible. C’est celui du président, l’actuel comme le précédent, et probablement le futur, car on ne fait qu’avec ce qu’on a.

Et deux chemins tentateurs, emplis de yaka et de faukon, agités par les extrémistes (jusqu’aux élections, mais après…). L’extrême-gauche veut une Nouvelle France créole, bougnoulisée, bordélisée, où le populo braille et fait la loi immédiate en mandatant un Lider minimo, par haine des États-Unis et propension à se coucher devant la Russie de l’avenir et la Chine ex-Mao. Dès lors, pas de guerre : on est bien avec tout les forts, toujours d’accord avec Poutine, filant doux avec Xi. L’extrême-droite a révérence envers le bouffon octogénaire et le tsar septuagénaire pour leurs affinités pétainistes de restauration de la religion, des traditions, de l’ordre moral et surtout sexuel, du nationalisme souverainiste. Elle se méfie seulement de Xi.

En cinq leçons, tirée de son expérience de l’étrange et amère défaite de 40, l’historien Marc Bloch, qui va entrer au Panthéon des grands Hommes, nous met en garde contre nos travers d’aujourd’hui :

  • la nostalgie du monde hiérarchisé d’Ancien régime, du primat de la force et de la biologie
  • l’incapacité du commandement bureaucrate, la décadence des élites, la déliquescence de l’éducation
  • la sclérose mentale de la paperasserie et de la mentalité fonctionnaire
  • l’élitisme des castes (partis, syndicats, associations, industriels) qui n’ont aucun souci des autres ni du peuple
  • le pacifisme du « petit », du paisible, du campagnard, du repli sur sa petite patrie régionale

Marc Bloch, L’Étrange défaite, 1946, Folio 1990, 326 pages, €13,10, e-book Kindle gratuit

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Tim Powers, Les voies d’Anubis

Un roman de fantaisie au carrefour des genres avec la science-fiction version « steampunk », ou l’antisystème à vapeur, en référence à l’époque victorienne. L’auteur joue en effet avec l’époque, son héros, le professeur Brendan Doyle à l’université Fullerton de Californie, se retrouvant projeté en 1810 par un procédé sulfureux de voyage dans le temps qu’un « ami » lui a proposé.

Spécialiste du poète anglais Samuel Taylor Coleridge, il est invité à donner une conférence inaugurale à un voyage dans le temps pour rencontrer l’auteur lui-même, en chair et en os, dans le passé. Les clients sont des millionnaires passionnés de littérature (il en existait encore dans les années 80) qui ne se refusent rien. Aujourd’hui, rien à faire, les nouveaux millionnaires sont incultes et ne savent même pas qui est Coleridge, auteur pourtant d’un poème célèbre en anglais, La Complainte du vieux marin, ni que son cercueil a été retrouvé en 2018 dans une ancienne cave à vin… Cet esprit brillait surtout dans la conversation dans les cafés, ce pourquoi J. Cochran Darrow, le millionnaire promoteur des voyages dans le temps, propose un saut dans le passé pour l’entendre.

Un beau soir de 1983, Doyle, Darrow et les clients se retrouvent dans une vaste tente, vêtus comme à l’époque victorienne, dans une calèche attelée. Pouf ! Explosion, et les voilà propulsés par une mystérieuse énergie dans une brèche ouverte du Temps, l’une des multiples « portes d’Anubis » (d’où le titre – à noter que portes serait plus exact que voies dans la traduction). Las ! La conférence de Coleridge n’aura lieu que la semaine d’après ! Sauf que le poète est bien dans le café, où il sirote une boisson. Qu’à cela ne tienne, il improvise une conférence privée et les clients sont contents.

Mais il faut repartir, et vite, car la brèche du temps n’a qu’une durée limitée, et la suivante n’est pas avant des années. Tous se précipitent dans le pré d’où ils sont venus, sous la tente d’un campement de bohémiens aux portes de Londres ; ils reviendront au XXe siècle tout nu. En manque un à l’appel : Brendan Doyle. Il a été enlevé par une cabale de magiciens opposés à l’éradication des dieux antiques par l’occupation anglaise de l’Égypte après la campagne de Bonaparte. Le vieux Dr Romany, kâ du Dr Romanelli, magicien délégué en Turquie, autrement dit un double généré par son sang, veut en savoir plus sur la découverte des portes d’Anubis par un quidam anglais. Doyle va parvenir à échapper aux griffes du magicien, mais sera poursuivi, bloqué dans l’époque.

Affamé, en loques, il tente de rejoindre une confrérie des mendiants de la Tamise, mais en est dissuadé par un très jeune homme à moustache encore incertaine, Jacky. Il lui demande de retrouver le poète (inventé) William Ashbless. Romany mandate le clown handicapé Horrabin (poubelle d’horreur), lui-même magicien, qui a charcuté son père pour l’évincer à la tête de sa bande dans les sous-sols romains de Londres. Dans le même temps, Doyle découvre que Darrow est lui aussi resté dans le siècle pour trouver Joe Tête-de-Chien, un loup-garou qui change de corps à son gré, dans l’espoir de trouver lui-même un nouveau corps jeune. Le millionnaire est en effet atteint d’un cancer en phase terminale, il est pressé.

Romany découvre une porte vers 1684 et Doyle le suit pour éviter qu’il ne change le passé. Le vieux magicien s’évapore comme un ballon crevé dans le ciel. De retour en 1810, Doyle est enlevé par le Maître magicien sous Muhammad Ali, un vieillard ramolli qui songe à régénérer l’Égypte, pour qu’il lui révèle les secrets perdus des portes du Temps. En récompense, il fera revivre en manipulant le passé Rebecca, la compagne de Doyle morte par sa faute dans un accident de moto à la fin des années 1970. Doyle résiste, car manipuler le passé peut avoir des conséquences inattendues. Il retourne dans le Londres de 1810 et se fait kidnapper par Romanelli, en même temps que Jacky et que Coleridge. Ils parviennent à s’échapper dans les souterrains emplis d’horreurs créées par Horrabin et qui ne songent qu’à le croquer pour se venger.

Jacky s’échappe à la nage dans la Tamise tandis que Doyle, entravé par Romanelli, est jeté sur la barque de Râ, qui parcourt le fleuve souterrain durant la nuit. Là, le serpent Apep dévore l’intrus… qui n’est autre que Romanelli, et rejette Doyle dans le fleuve. Il est recueilli par le jeune mendiant pieds nus Jacky, qui croyait l’avoir vu pendu sous la forme de Joe Tête-de-Chien – lequel s’est échappé évidemment en prenant un nouveau corps, car il est en fait Aménophis Fikee, magicien délégué par le Maître en Grande-Bretagne. Oui, nous sommes dans la fiction la plus échevelée, dans laquelle tout est possible. Doyle « sait », puisqu’il vient du futur où il a étudié les documents, que Jacky est une femme, et qu’elle deviendra son épouse alors que lui incarne le poète Ashbless. Il sait aussi que le poète va mourir en 1834, tué par un inconnu à l’épée. Cet inconnu, c’est un double de lui-même créé par Romanelli, qu’il va laisser sur le pré avant de s’échapper par une porte du Temps qui devrait le ramener en 1983.

Écrit de façon fluide et prenante, l’histoire est parfaitement fantaisiste, mêlant les mythes à la pseudo-science, les loups-garous à la magie (évidemment hiéroglyphique), l’action à l’attraction du désir avec un Jacky ambigu à souhait. La meilleure critique est probablement celle de Colin Greenland, du magazine Imagine : « l’imagination frénétique et macabre de Power dépeint Londres comme un carnaval sordide de gitans sinistres, de clowns vicieux, de tyrans mendiants, de loups-garous, de goules et de choses sans yeux qui se faufilent dans les égouts. » En effet, tout rebondit sans cesse, on change de corps comme d’idée, de lieu comme de chemise. On ne s’ennuie jamais avec Tim Powers.

Prix Philip K. Dick 1984

Prix Apollo 1987

Tim Powers, Les voies d’Anubis (The Anubis Gates), 1983, J’ai lu SF Fantasy 1992, 478 pages, occasion €2,73, e-book Kindle €12,99

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Un autre roman fantaisiste de Tim Powers

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Les méchants règnent, dit Alain

Dans un Propos d’octobre 1911, notre philosophe constate qu’« il faut toujours céder un peu aux méchants ». 1911 en France, c’est la révolte des vignerons de l’Aube en avril, l’intervention militaire au Maroc qui engendrera la crise d’Agadir en juillet avec les menaces du cuirassé allemand Panther, le vol de la Joconde en août dans un Louvre (déjà) mal sécurisé, la canicule en juillet et en septembre qui tue 40 000 personnes, en majorité des nourrissons, l’explosionde la Liberté, un cuirassé à Toulon à cause de l’inflammation spontanée de la poudre B en septembre, éternelle incurie des badernes… L’actualité a de quoi rendre pessimiste et insister sur le pouvoir des « méchants ».

« Il n’y a peut-être point de bonne humeur ni de sagesse qui tienne contre les signes de la fureur ou de la haine. Imiter le monstre, ou l’apaiser, il n’y a point d’autre parti. » Qu’on songe à Trompe, ce furieux de tempérament qui veut plier à son désir pulsionnel quiconque. La Chine de Xi lui résiste, tranquillement, en déclarant tout net qu’elle interdit à ses entreprises de céder aux injonctions des lois extraterritoriales américaines – illégales selon le droit international. Le Danemark et « l’Europe » (timidement) disent non sur le Groenland, tout en « négociant » quand même (on ne sait jamais), juste pour gagner du temps. Quant aux droits de douane, le Parlement européen va-t-il les accepter sans contrepartie ? Est-on capable « d’imiter le monstre » pour le stopper dans sa tanière ? C’est probablement ce qu’il faudrait faire (et que De Gaulle a fait en son temps), mais la lâcheté politicienne est sans limites.

Pour Alain, pas aux affaires, « l’homme de jugement se trouvera mieux d’observer ces colères comme il ferait d’un phénomène de la nature, et enfin de mettre le cap au vent, sous petite voile ; et même il y trouvera du plaisir. » C’est propos d’observateur, d’analyste, pas d’acteur ni de politicien. Il est plus facile de juger que d’agir. Le jugement se révise, l’action engage – et les conséquences ne sont pas les mêmes.

Mais qu’est-ce donc qu’un « méchant » ? « J’entends les violents, dit Alain, tous ceux qui s’abandonnent à leurs passions, tous ceux qui jugent ingénument d’après leurs désirs, et qui sans cesse forcent les autres, sans s’en douter, et même en criant de bonne foi que personne n’a d’égards pour eux. La force des méchants, c’est qu’ils se croient bons, et victimes des caprices d’autrui. Aussi parlent-ils toujours de leurs droits, et invoquent-il perpétuellement la justice ; toujours visant le bien à les entendre ; toujours pensant aux autres, comme ils disent ; toujours étalant leurs vertus ; toujours faisant la leçon, et de bonne foi. » Un vrai portrait du président à prénom de canard et nom d’appendice nasal !

Mais cette outrance porte, elle séduit, surtout les faibles, ceux qui sont heureux que quelqu’un dise tout haut ce qu’ils pensent tout bas. « Ces accents, dit Alain, ces discours passionnés, ces plaidoyers pleins de mouvement et de feu, accablent les natures pacifiques et justes. Les braves gens n’ont jamais une conscience si assurée ; ils n’ont point ce feu intérieur qui éclaire les mauvaises preuves ; ils savent douter et examiner ; et, quand ils décident à leur propre avantage, cela les inquiète toujours un peu. » Ceux qui osent sont ceux qui bravent, et ceux qui n’osent pas en sont reconnaissants. La raison restera toujours en second sur le premier mouvement de la passion, c’est ainsi que les cerveaux sont faits, Système 1 et Système 2 analyse Kahneman.

Ce qui explique pourquoi tant de Yankees ont agi comme des écervelés et votés pour le président le plus foutraque de toute leur histoire. Sciemment. Après l’avoir déjà testé quatre ans durant, et accepté à demi-mots qu’il tente un coup d’État lorsque les résultats n’ont pas été en sa faveur en 2021 (5 morts). C’est que « les braves gens » (autrement dit la classe moyenne, les populaires, les hillbillies de Vance) « sont indulgents, ils comprennent les violents, ils les plaignent, ils leur pardonnent ; et enfin ils portent en eux un principe de faiblesse et d’esclavage ; ils sont heureux. Ils se consolent, ils se résignent. » Telle est la servitude volontaire, une lâcheté qui est un abandon pour ne pas se prendre la tête ni faire d’histoires.

Pire : dès que le méchant grimace un sourire, ou fait une promesse radieuse, aussitôt les braves gens sont soulagés, ils le croient. « On est point fier de plaire à un brave homme, au lieu que l’on travaille à faire sourire un enfant maussade, » analyse Alain. Ainsi les mouvements de serpillière de nombreux chefs d’État face à Trompe, leur empressement à acheter des avions de chasse américains (dépendants du bon vouloir des mises à jour), leur poltronnerie à accepter les « droits de douane » sans contrepartie, comme coupables a priori. Que le Dealer revienne sur ses propos excessifs, et c’est tout le suite le soulagement. Tel est l’art du deal : faire peur puis sourire, le suppositoire passe sans résistance. Notons que telle est la stratégie du Rassemblement national : le grand méchant Jean-Marie et le souriant Jordan, l’arrière-plan sulfureux qui effraie et attire, et l’apparence lisse et « normale ».

Alain, il y a plus d’un siècle, parle pour notre monde. Lisons-le.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Daniel Horowitz, La fidélité au réel

2026 06 16 Daniel Horowitz, La fidélité au réel

Juif non croyant de 80 ans élevé à Anvers, l’auteur y a fait toute sa carrière de diamantaire depuis l’âge de 15 ans, avant d’effectuer son Alyah à la retraite. Il vit désormais en Israël, soumise à la guerre depuis des mois. Homme de vertu, nanti d’une solide culture autodidacte, il s’efforce de penser par lui-même dans un monde où l’on est sommé de faire allégeance. C’est sa liberté constitutive, celle donnée par « Dieu », cette éternelle Question qui demeurera sans réponse. Car Dieu est absent, dit-il, il laisse l’humain face à lui-même, à son courage et à ses responsabilités. « Je veux que votre conjecture soit limitée à ce qui est concevable », disait Nietzsche avec raison.

En cinq chapitres composés d’un assemblage de textes de blog et d’articles déjà publiés, l’auteur expose sa quête, à l’âge de la sagesse, avec pour phares la mémoire, la vérité et la responsabilité morale. « La mémoire comme exigence de vérité, Israël comme révélateur de la civilisation, la morale confrontée au réel, la foi comme fond irréductible du sens, la culture comme condition de tout le reste. Ces cinq mouvements convergent. Ils désignent ensemble une seule et même question : de quoi une vie – individuelle, collective, civilisationnelle – a-t-elle besoin pour ne pas se perdre ? » p.252.

Sa première phrase pose les conditions : « Je n’ai pas choisi d’être juif ». Il prend le contre-pied de Simone de Beauvoir, qui déclarait en 1949 dans Le Deuxième sexe : « On ne naît pas femme : on le devient ». L’être n’est pas de part en part une « nature », mais se construit en grande partie dans la culture. L’image qu’on lui renvoie (les parents, les amis, les collègues, la « communauté ») le rend tel qu’il se croit ; il ne se « révèle » pas, il se construit. Cette formule reprend Tertullien, Carthaginois romanisé converti chrétien au IIe siècle, qui disait la même chose : « On ne naît pas chrétien, on le devient. » Le pédagogue Érasme en 1537 reprendra l’appliquera à l’éducation : « on ne naît pas homme [au sens d’adulte], on le devient ». Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les Juifs ? Or, (réminiscence du mythe biblique du « Peuple élu »?), Daniel Horowitz fait du Juif une essence identitaire, irréductible à tout processus d’assimilation. C’est pour lui plus qu’une religion, mais une façon d’être au monde, une culture racinaire, une « nappe phréatique » p.15. D’où la persistance de l’antisémitisme, selon lui, « fait de dépendance et de rejet, de filiation et de meurtre symbolique » p.17. Comme si la civilisation occidentale était exclusivement sortie du creuset juif, de la Bible, en excluant toute la tradition grecque, voire égyptienne, et les mondes celtiques.

Tout se discute, et l’exigence de vérité de l’auteur incite au débat. On ne peut entrer en relation avec autrui que s’il y a conflit. La paix n’est pas le ‘tous d’accord’, mais la reconnaissance des opinions et intérêts des autres, leur droit à exister et de s’exprimer, le droit de se défendre quand on est attaqué à mort, comme c’est le cas d’Israël. Même si la disproportion des morts entre le pogrom du 7 octobre et les mois de guerre à Gaza pose la question de la juste mesure : 1200 morts contre 70 000. Même si le suprémacisme affiché de deux ministres du gouvernement Netanyahou, Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich pose la question du racisme juif. Car pour ces deux membres actifs du gouvernement (encore démocratique ?) israélien, un Juif est supérieur à tous les goys, et un Juif croyant (exempté de servir dans l’armée) est supérieur à tous les autres Juifs.

« Une identité n‘est pas un cumul d’éléments culturels ou juridiques, elle est ce qui structure en dernier ressort le rapport à soi, à l’histoire et au monde. (…) Le judaïsme n’est pas une confession parmi d’autres, mais l’expression historique culturelle et symbolique d’un peuple. (…) On peut être juif sans foi sans pratique, sans référence explicite à la tradition religieuse, et demeurer néanmoins porteur d’une identité juive » p.31. On peut dire la même chose du catholicisme : où est l’originalité juive ? Une identité construite ou une essence ? Toute l’ambiguïté de la réflexion de l’auteur est là, toujours. Et une autre histoire de Juif est possible. Comment récuser « l’anti » sémitisme, alors même qu’on affirme haut et fort son sémitisme irréductible, indissoluble dans une quelconque société hôte. Comment ne pas concevoir la réaction naturelle de rejet de ceux qui se refusent à ressembler ? Comment ne pas accepter alors « leur » identité à eux, même si le dialogue est toujours possible, et la paix de reconnaître les différences aussi ? « Il n’existe pas, du côté juif, d’hostilité structurelle envers les non-Juifs qui serait symétrique de celle dont les Juifs ont historiquement été l’objet » écrit l’auteur, sûr de lui-même, p.33. Ah bon ? Et les militants occidentaux agenouillés mains liées devant le ministre israélien Ben Gvir ? Et la façon dont les soldats et les colons, imbibés de pulsions nationales et vengeresses, traitent les Palestiniens dans les territoires, y compris en Cisjordanie (occupée) ? Il s’agit bien d’un rejet de l’autre, de la négation de son existence, de son « identité » même.

Certes, le statut de dhimmi des minorités non-musulmanes, depuis les Omeyyades, a instauré des discriminations séculaires qui « ont laissé une empreinte durable dans les imaginaires collectifs. Elles ont modelé une représentation implicite des rapports entre Juifs et musulmans : une coexistence n’était pensable qu’à condition d’infériorité reconnue. Dans ce contexte, l’émergence de l’État d’Israël agit comme un véritable séisme symbolique » p.46. D’où la guerre perpétuelle entre ennemis ‘héréditaires’ au Proche-Orient, ce carrefour des trois continents. Ce qui finit par lasser, d’où la lente dérive notée par l’auteur, des démocraties occidentales envers « les Juifs » à cause des actions de leur État : Israël. « A force de faire d’Israël un repoussoir, de criminaliser le sionisme, de suspecter l’identité juive, la République a déplacé la frontière entre critique politique et stigmatisation. Elle a laissé s’installer une suspicion, une culpabilité, un devoir de justification » p.84. Que Mélenchon enfourche avec enthousiasme pour se gagner le vote des jeunes et des banlieues arabes.

La faute à Edward Saïd et à son opposition entre dominés et dominants, analyse l’auteur. La faute aussi à « la gauche israélienne, traditionnellement porteuse d’un discours pacifiste, [qui] n’a jamais vraiment surmonté l’échec d’Oslo, les attentats de l’Intifada, le refus du plan Clinton, la montée de l’islamisme et l’inaction d’une autorité palestinienne fragilisée. (…) Pendant qu’Israël espérait la paix, le Hezbollah, le Hamas et d’autres acteurs armés renforçaient leur capacité de nuisance, soutenus par des États adversaires » p.105. Soutenu aussi par le cynisme de Netanyahou lui-même, qui a financé le Hamas pour mieux diviser les Palestiniens, le surarmant de ce fait – tout comme la CIA l’avait fait avec les Talibans, donc Ben Laden… Mais de cela aussi, l’auteur ne parle pas.

« La vérité en politique – comme l’avaient compris Maïmonide, puis Camus [s’agit-il d’Albert ou de Renaud, penseur favori de l’auteur ?] – n’a rien d’une abstraction ; elle réclame le courage de ne pas plaire, la lucidité de dire ce qui dérange, et la capacité d’articuler justice et responsabilité sans céder au confort moral des postures » 124. Voilà qui est bien dit, et rassurant. Un petit effort de documentation supplémentaire, et le débat pourra être utile. A ce titre, les notes des pages 39 et 89 ne sont pas correctes, les chiffres mal alignés ; ce serait à corriger pour une édition ultérieure. D’ailleurs, note l’auteur, « la tradition juive ne sépare jamais la justice de la responsabilité. Ce Tsedek [aucune définition n’est donnée de ce mot yiddish] n’est ni un idéal abstrait, ni une posture morale destinée à produire une bonne conscience. Il désigne une exigence inscrite dans la Loi, orientée vers l’action et toujours liée à des situations concrètes. La justice de la Torah ne prétend pas réparer le monde au sens d’une réconciliation globale ; elle impose d’agir ici et maintenant, dans des cadres définis, avec des devoirs précis. Elle ne promet pas la fin des conflits, mais une manière juste de s’y tenir sans se dérober » 130.

Et d’analyser les « bons sentiments », l’émotion substituée à la raison, l’intention sur les conséquences, l’idéal sur la réalité. D’où « une attitude : préférer la vérité inconfortable à la consolation mensongère, la responsabilité à l’innocence proclamée, la justice imparfaite aux promesses absolues » 143. L’analyse de l’auteur sur les dérives des sociétés contemporaines et l’inculture de masse sont réjouissantes, mais classiques. Les indignations morales des intellos de bureau, la bonne conscience woke qui croit avoir trouvé la solution en délégitimant, renversant, ignorant les fauteurs d’erreurs, les manipulations des politiciens et idéologues pour attirer vers leur cause, sont autant de poisons où vérité et responsabilité s’évanouissent. « Le combat moral se transforme en croisade puritaine où la nuance est suspecte et la contradiction coupable. Ce n’est plus la société qui cherche la vérité par le débat, mais une morale qui dicte ce qu’il est permis de penser » p.155. Pire : « Ce qui s’érode (… est) une perte plus intérieure : un sens de la mesure, une capacité de discernement, une confiance dans les critères à partir desquels une civilisation se reconnaît, se juge et se transmet. L’Europe donne le sentiment de ne plus savoir sur quoi elle repose, ni ce qu’elle est en droit d’affirmer sans s’excuser » p.197.

D’où la critique – classique elle aussi – des Lumières. Sans la remplacer par autre chose, sauf « l’identité » immémoriale de la religion. On croirait du Poutine. « L’erreur n’a pas été de critiquer les traditions, mais de croire que la critique pouvait se suffire à elle même. Une fois les évidences détruites, il faut encore apprendre à vivre sans elles. Or, les Lumières ont souvent supposé que l’homme rationnel saurait spontanément se donner ses propres fins. Elles ont sous-estimé le besoin de formes durables, de récits, de fidélités, de limites acceptées » p.225. D’où le retour au culte, même avec Dieu absent, même sans foi, juste comme une « nappe phréatique » de la culture. Tel est le tragique, incompris ou refusé par la majorité des gens qui ne le comprennent pas, au regard des croyances. « C’est accepter un monde où la raison ne sauve pas, où la liberté ne garantit rien, où le sens n’est jamais donné d’avance » p.226. Le rire tragique est « une manière de ne pas être capturé. (…) Il maintient une zone de liberté » p.229. A noter, comme Jean d’Ormesson, que le Dieu du Livre ne rit jamais

L’auteur assiste au mouvement d’une civilisation qui se dépouille des structures qui lui permettaient de penser, de transmettre et de se corriger. Le bilan de ses 80 années d’existence est un appel pour tenir les yeux ouverts, sans filet, avec la conviction que regarder le réel en face est la seule forme de respect humain qui tienne. C’est ce que prônait Nietzsche, qu’Horowitz n’évoque pas – il n’est pas juif.

Au total un bon livre, des réflexions qui font réfléchir, des affirmations trop tranquilles qui incitent au débat.

Daniel Horowitz, La fidélité au réel, 2026, FYP éditions, 255 pages, €24,50

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Le blog de l’auteur

Ses articles réguliers dans Tribune juive

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

REPONSE /

L’auteur n’a semble-t-il pas réussi à se connecter pour commenter cette note. Son attachée de presse m’a donc envoyé sa (longue) réponse, emplie de sagesse et de mesure. Je loue cette façon de débattre.

La voici :

« Je vous remercie pour la lecture attentive que vous avez consacrée à La fidélité au réel et pour la critique approfondie que vous en avez proposée.
Nos désaccords sont réels. Ils portent certes sur certains faits historiques et certaines interprétations politiques. Mais à mesure que je lisais votre texte, il m’est apparu qu’ils renvoyaient à une divergence plus profonde.
Nous divergeons sur la manière d’identifier ce qui est fondamental et ce qui est secondaire dans les phénomènes historiques et politiques que nous examinons. Cette question de la hiérarchie des causes me semble traverser l’ensemble de nos désaccords et leur donner leur cohérence.
Là où je vois des causes premières, vous voyez des conséquences. Là où je vois des phénomènes structurants, vous voyez des phénomènes dérivés. Là où je discerne une question existentielle, vous analysez des rapports de force politiques, sociaux ou territoriaux.
Vous me prêtez une conception essentialiste du judaïsme. Je ne reconnais pas cette position comme étant la mienne. Je suis par ailleurs surpris par une remarque qui me paraît illustrer ce problème de lecture. À propos d’un passage où j’évoque « Maïmonide puis Camus », vous vous demandez s’il s’agit d’Albert Camus ou de Renaud Camus, allant jusqu’à suggérer que ce dernier serait mon « penseur favori ». Or le passage en question ne laisse guère place à l’ambiguïté. J’y écris : « L’un parle depuis la Loi et la raison, l’autre depuis l’absurde et la révolte. » Ces catégories renvoient explicitement à Albert Camus et à son univers intellectuel. Aucun lecteur familier de son oeuvre ne peut en douter.
Je n’assigne aucun Juif à une identité qu’il ne revendique pas lui-même. Je ne parle pas des Juifs en général, mais de ceux qui se définissent eux-mêmes comme juifs et sionistes, et pour lesquels cette appartenance constitue la référence fondamentale à partir de laquelle les autres prennent sens.
Chacun appartient simultanément à plusieurs univers : une famille, une langue, une profession, une culture, une nation. La question n’est donc pas de savoir si les identités sont multiples. Elle est de savoir laquelle occupe la place centrale à partir de laquelle les autres sont pensées et ordonnées.
Pour certains Juifs, dont je fais partie, l’identité juive occupe cette position. C’est dans ce sens que j’utilise la notion d’inassimilabilité : non pas comme une essence métaphysique ni comme une incapacité à s’intégrer à une société donnée, mais comme l’impossibilité de subordonner une identité première à une autre.
Vous semblez considérer que ce que je dis du Juif pourrait être dit de n’importe quel catholique culturel, or c’est précisément ce que je réfute. Lorsque je parle de judéité, je ne parle pas d’une foi, mais d’un peuple. Le catholicisme est universel ; la judéité renvoie à la continuité historique du peuple juif.
Pour une grande partie des Juifs, la judéité désigne la conscience d’appartenir à un peuple qui, malgré les siècles, les dispersions et les ruptures, a conservé une mémoire commune ainsi que la
conscience de sa propre continuité. Cette permanence historique constitue l’un des thèmes centraux de La fidélité au réel. C’est pourquoi un Juif peut abandonner la foi, cesser toute pratique et prendre ses distances avec la tradition sans cesser pour autant de se percevoir comme membre à part entière du peuple juif.
Cette appartenance est historique, culturelle, mémorielle et, pour beaucoup, nationale. Pour des millions de Juifs, qu’ils vivent en Israël ou dans la diaspora, Israël représente le point de référence d’un peuple qui conserve la conscience de son unité historique. Cette continuité est le produit d’une histoire, d’une mémoire et d’une transmission plurimillénaires.
Certaines analyses passent à côté de l’essentiel lorsqu’elles abordent Israël comme un État quelconque engagé dans un conflit quelconque. Le coeur du problème réside dans le fait que l’existence même d’un État juif demeure, pour certains acteurs politiques, religieux ou idéologiques, inacceptable.
Contrairement à ce que vous semblez me prêter, je ne considère pas que la civilisation occidentale soit née du judaïsme ou de la Bible. Je pense même l’inverse. La notion de civilisation judéo-chrétienne m’est d’ailleurs étrangère. L’Occident est le produit d’une histoire propre, issue de la rencontre entre l’héritage grec, le christianisme et d’autres traditions de l’Antiquité, dont le paganisme. Il ne constitue en rien le prolongement de l’essence du judaïsme.
C’est cette situation qui a placé les Juifs dans une position singulière au sein de l’Occident. Ils lui étaient suffisamment proches pour lui être familiers, mais suffisamment distincts pour ne jamais lui être assimilés.
À plusieurs reprises, votre critique analyse le conflit israélo-palestinien à partir de catégories politiques classiques : occupation, colonisation, rapports de domination, revendications nationales concurrentes ou partage territorial. Ce qui est en cause n’a jamais été le tracé d’une frontière, l’administration d’un territoire ou le partage d’une souveraineté. C’est la légitimité même d’une souveraineté juive en Israël.
On discute des colonies, de l’occupation, des gouvernements israéliens, des erreurs stratégiques commises par Israël, des excès de certaines personnalités ou des déséquilibres du rapport de force militaire. Aucune de ces questions ne constitue le coeur du conflit. Car avant même de savoir où passe une frontière, quelles concessions seraient acceptables ou quelles solutions institutionnelles pourraient être envisagées, une question préalable demeure : celle de savoir si Israël a droit à l’existence.
Certaines analyses commettent une erreur de perspective lorsqu’elles font de l’occupation la cause du conflit. L’occupation est une réalité qui produit des effets politiques, moraux et humains considérables. Mais elle n’épuise pas l’intelligibilité du conflit et ne permet pas d’expliquer la permanence d’une hostilité qui lui est largement antérieure. Les refus successifs des projets de partage, les guerres, la contestation répétée du principe même d’un État juif et la permanence d’une rhétorique orientée vers sa disparition doivent être intégrés à toute analyse de la situation.
C’est pour cette raison que le 7 octobre constitue un événement de clarification. Non parce qu’il aurait révélé une réalité nouvelle, mais parce qu’il a rendu visible ce que beaucoup préféraient
ignorer. Les massacres, les enlèvements, les mutilations et la mise en scène de la violence ne relevaient pas seulement d’une logique militaire ; ils exprimaient une logique symbolique et idéologique. Ils manifestaient une haine qui ne visait pas les politiques d’un gouvernement ni même l’existence d’un État, mais les Juifs eux-mêmes en tant que tels.
L’une de nos divergences concerne le palestinisme, avatar du nazisme. Le palestinisme repose sur la désignation d’une victime absolue et d’un coupable absolu, auquel toute légitimité est refusée. Dans cette vision du monde, Israël n’apparaît plus comme un acteur politique susceptible d’être critiqué ou combattu, mais comme une anomalie morale dont l’existence même est problématique. Je vois dans cette logique une parenté avec les grandes idéologies de désignation du coupable qui ont marqué l’histoire moderne. Elles reposent sur un mécanisme comparable : l’attribution à un collectif particulier d’une responsabilité métaphysique dans le mal du monde.
Les débats centrés sur la proportionnalité des pertes de part et d’autre manquent leur objet. Une guerre ne se comprend pas uniquement à travers ses conséquences ; elle se comprend à travers les finalités qui l’animent. La tragédie de Gaza est une réalité qu’aucune conscience digne de ce nom ne peut ignorer. Mais cette réalité ne doit pas conduire à effacer la nature des forces auxquelles Israël se trouve confronté. C’est dans ce contexte que l’analogie entre l’Allemagne nazie et le palestinisme s’impose.
Je condamne les outrances, les excès et les formes de fanatisme que l’on peut trouver dans certains secteurs de la vie politique israélienne. Mais je refuse d’en faire la clé d’interprétation de l’État d’Israël. Toutes les démocraties produisent des extrémistes. La question est de savoir si ces extrémistes définissent ou non la nature du régime auquel ils appartiennent. Or l’un des faits les plus remarquables concernant Israël est l’intensité des contestations internes dont ces responsables font l’objet.
Lorsque l’on évoque la Cisjordanie comme un territoire occupé, on décrit une situation historique réelle. Mais pour comprendre sa genèse et sa persistance, il faut réintroduire la profondeur historique : le Mandat britannique, les projets de partage, les guerres successives, les transformations territoriales qui en ont résulté et, surtout, la contestation persistante du principe même d’un État juif.
Aucune analyse sérieuse ne peut isoler un moment particulier de cette histoire et le transformer en cause unique de tout ce qui a suivi. Cette question de la hiérarchie des causes ne concerne d’ailleurs pas seulement Israël. Elle traverse également nos divergences lorsqu’il est question de l’Occident, de la modernité et de l’héritage des Lumières.
Lorsque je critique les Lumières, ce n’est pas parce que je plaiderais pour une restauration religieuse, un retour à l’Ancien Régime ou un rejet de la modernité. Je reconnais l’importance historique de l’État de droit, des libertés individuelles, de l’esprit critique, de la séparation des pouvoirs et de l’émancipation de l’individu. Mais reconnaître ces acquis n’oblige pas à considérer la modernité comme un processus exclusivement positif.
Toute civilisation repose sur des formes de transmission. Elle vit de récits communs, de fidélités héritées, d’institutions symboliques et d’une mémoire qui relie les générations les unes aux autres. Aucune société ne se perpétue par des procédures. Or il me semble que l’Occident a engagé un
processus de dissolution d’une partie de ces médiations. Je ne présente pas cette affirmation comme une démonstration, mais comme une interprétation historique et une intuition philosophique issues d’une sensibilité qui m’est propre.
Votre critique semble interpréter les identités historiques à partir d’un horizon universaliste dans lequel les différences particulières tendent à s’effacer au profit de catégories plus générales. Je crois pour ma part que les appartenances historiques ne constituent pas des survivances archaïques destinées à disparaître avec le progrès. Je les tiens au contraire pour des réalités durables et puissantes. Je crois également que certaines fidélités résistent à la dissolution et que certains héritages continuent d’organiser la vie des peuples longtemps après que leur nécessité théorique a été contestée.
Le peuple juif a traversé des siècles de dispersion, de persécutions, d’assimilation et de ruptures sans disparaître. Cette permanence renvoie à quelque chose de profond : une mémoire partagée, une conscience historique et une volonté de transmission.
Depuis plus de deux siècles, de nombreuses doctrines annoncent la disparition prochaine des appartenances particulières. Or les peuples persistent. Les nations persistent. Les mémoires persistent. Les appartenances persistent. Et lorsqu’on croit les voir disparaître, elles réapparaissent sous des formes nouvelles.
C’est ici que se situe, me semble-t-il, le point le plus profond de notre désaccord. Vous paraissez envisager les conflits historiques comme des affrontements d’intérêts susceptibles d’être arbitrés, négociés ou conciliés. Pour ma part, je crois que certains conflits touchent à l’existence même des collectivités humaines, à leur continuité et à leur droit de persévérer dans leur être.
C’est à partir de cette conviction qu’il faut lire mon livre. J’y ai rassemblé des réflexions qui procèdent d’une même intuition : les sociétés humaines ne vivent pas seulement d’intérêts ou de principes abstraits. Elles vivent également de fidélités. Le titre du livre exprime cette idée. Il invite à regarder les choses telles qu’elles sont, y compris lorsque cette réalité résiste aux catégories intellectuelles auxquelles nous sommes attachés.
Je voudrais terminer sur la dernière phrase de votre critique, qui me paraît résumer ce qu’est un véritable débat intellectuel. Vous écrivez : « Au total un bon livre, des réflexions qui font réfléchir, des affirmations trop tranquilles qui incitent au débat. »
Je vous remercie de cette appréciation. »

MA REPONSE /

Certes, des divergences de fond subsistent. Je comprends bien cet attachement viscéral à la judéité, même si je n’ai pour ma part aucune « passion politique » pour ce genre de conception qui « enracine » à jamais et malgré soi l’être humain à une origine, une ethnie, une terre, une culture, un pays, des « valeurs », une famille, une éducation. Justement, les Lumières ont montré que l’on pouvait s’en libérer (relativement) pour s’épanouir hors des contraintes héritées. Même si cet héritage est aussi une part de nous que l’on choisit de suivre et de transmettre.

Vous écrivez : « certains conflits touchent à l’existence même des collectivités humaines, à leur continuité et à leur droit de persévérer dans leur être. » Certes, d’où la « dissuasion » nucléaire en termes défensifs. Mais aussi, en termes offensifs, les revendications impérialistes, comme celles de Poutine, qui voudrait regagner les territoires conquis sous les tsars et sous Staline – comme si ces conquêtes étaient « essentielles » et non pas le résultat d’un rapport de forces contingent.

Sur Israël, j’entends bien ce que vous dites de la haine viscérale des pays voisins (musulmans) envers le nouvel État (imposé par l’ONU, c’est-à-dire un quarteron de puissances alors surtout occidentales), et de plus « juif » (même si le pays a des institutions jusqu’ici laïques). Mais pourquoi le peuple juif n’a-t-il plus d’État depuis les temps romains ? Même les Kurdes ont réussi à rester sur une entité terrestre, dispersée entre plusieurs pays. Le « choix » juif d’essaimer à travers le monde n’est-il pas « essentiel » lui aussi ?

Et le choix de Montaigne comme de Marc Bloch de ne considérer leur origine juive que comme une composante parmi d’autres de leur être culturel, civique et civilisationnel, est un autre « choix » que le vôtre.

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Daphne du Maurier, Mary Anne

Mary Anne Thompson est l’aînée d’une fratrie élevée sous la houlette de son beau-père Bob Farquhar, ivrogne bon vivant qui est correcteur d’imprimerie pour des libelles politiques. Mary Anne apprend à lire dans ces pamphlets, assimilant du vocabulaire sans en comprendre le sens, mais avec un enthousiasme qui la rendront experte. A 13 ans, alors que son beau-père s’est cassé une jambe après une soirée trop arrosée, elle corrige elle-même les copies en se faisant passer pour lui. C’est le début d’une ascension due à ses talents personnels, à sa bonne humeur constante et à sa volonté d’oser.

Lorsqu’elle rencontre le sexe, à 15 ans, avec le bel apprenti marbrier Joseph Clarke, qui se dit fils de riche famille et parent d’un conseiller de la Couronne, elle le confond avec l’amour. Mais si Joseph baise bien et est agréable à regarder, c’est un flemmard de première sans aucun talent ni initiative. Il préfère boire et se rouler dans le lit jusque fort tard dans la journée. Après lui avoir fait quatre enfants en neuf ans, elle finit par quitter ce paresseux incapable, devenu bouffi et geignard. « Ce qu’elle avait appris des hommes, amants et autres, était utile dans un monde fait par des hommes. Il fallait devenir leur égale, jouer leur jeu, y ajouter son intuition » II.3. Pour survivre, mais surtout élever ses enfants, elle se fera aider par l’homme d’affaires Will Ogilvie, et devient courtisane de luxe auprès de lords, avant d’être remarquée en 1803 à 27 ans par Frédéric Auguste, comte d’Ulster, duc d’York et d’Albany qui en a 40 et est déjà marié. Ce deuxième fils du roi George III devenu fou en 1810, est commandant en chef de l’armée, poste vital contre Napoléon qui veut envahir le Royaume-Uni.

Mais Mary Anne continue d’être exploitée par les hommes. Son mentor Taylor, un bottier « fournisseur de la Cour » qui trouve aux aristos chaussures à leur pied, lui a fait connaître le duc. Il exige en contrepartie qu’elle transmettre à son Altesse amante des listes d’officiers à nommer ou à promouvoir, rémunération à partager lorsque leurs noms figurera dans la Gazette. Ce trafic d’influence permet à Mary Anne de mener le grand train qu’exige le duc sans pouvoir le payer, lui qui n’a jamais compté l’argent. De basses jalousies d’officines concurrentes, ainsi que la politique, vont mener à la chute. Le duc d’York devra démissionner de son poste de commandant en chef après un procès retentissant sur la corruption, suscitée par l’Opposition au Parlement avec et Mary Anne comme témoin. Elle a été répudiée car elle demeure mariée à Joseph, ivrogne venu faire scandale jusque chez le duc.

Malgré les promesses d’« amour toujours » et de soutien à ses deux garçons voulant entrer dans l’armée, l’Altesse ne tient pas parole et Mary Anne doit se dépêtrer de sa nouvelle situation en jonglant avec la loi et les créanciers. Avec les lettres qu’elle détient de ses multiples solliciteurs et de son auguste amant, elle réussit à surnager, gagnant un procès intenté par un fournisseur de meubles. Mais elle ne sait pas s’arrêter. Si elle a consenti à ne pas publier ses Mémoires relatant ses relations torrides avec le duc d’York, elle publie un pamphlet ravageur que les parlementaires et le public s’arrachent. Fort de ce succès, elle récidive par un libelle vengeur, en promettant une suite. Cette fois, elle est allée trop loin. Elle est mise en cause, jugée et emprisonnée neuf mois dans des conditions difficiles, éclipsant à jamais sa jeunesse.

Une fois sortie, elle est exilée par ses enfants sur le continent, où elle va de villégiature en villégiature, tirant le diable par la queue malgré sa pension ducale, mais sans cesse rêvant aux beaux jours disparus. Elle demeure pleine de libido, comme elle l’a toujours été. « C’était cela, la vie, cette agitation soudaine, cette joie sans cause qui vous animait les sens, à 8 ans comme à 52. Cela s’emparait d’elle à présent comme toujours, flot ardent, griserie » IV.6 C’est en France que sa fille Ellen rencontre et épouse Louis-Mathurin Busson du Maurier, ancêtre de l’autrice. Mary Anne mourra à 76 ans à Paris, tandis que le duc d’York est décédé 25 ans avant elle à 63 ans, du cœur, en 1827. Il a seulement tenu sa promesse de brevet d’officier pour George, le petit dernier qui jouait avec lui lorsque sa mère était son amante.

Dans ce roman enlevé, Daphne du Maurier relate au fond la vie de son arrière-arrière-grand-mère, Mary Anne Clarke. C’est l’ascension d’une gamine partie du ruisseau de Londres et que son intelligence et sa volonté vont porter au premier rang. Mary Anne tient les hommes pour des privilégiés sans cause, elle se sent leur égale, elle veut son indépendance financière. Devenant une femme de pouvoir, elle se heurte aux positions établies. Chacun veut l’exploiter, elle en joue, mais ne sait se dépêtrer à temps des rets compromettants. Une féministe au temps du roi George. Un livre sans conteste un peu long pour le temps de cerveau réduit disponible aujourd’hui, mais qui ravira les amateurs de romans anglais.

Daphne du Maurier, Mary Anne, 1955, Livre de poche 2020, 648 pages, €9,90, e-book Kindle €9,49

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Daphne du Maurier déjà chroniquée sur ce blog

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Ross Macdonald, Black money

Peter Jamieson, un jeune homme riche et oisif en début de vingtaine, mandate le détective Archer pour enquêter sur le nouveau fiancé de sa petite amie Ginny, du même âge que lui. Elle est follement amoureuse de ce séducteur métèque qui se dit français en butte au gouvernement gaulliste.

Il s’avère que ce Francis Martel était serveur sept ans plus tôt dans ce petit monde huppé et clos du Club de tennis de Santa Teresa sous le nom de Feliz Cervantes. Mais ce n’est pas non plus son vrai nom, qui serait plutôt Pedro Domingo, un Panaméen entré clandestinement aux États-Unis, né dans les bas-fonds de Panama d’une mère pute et d’un père descendant d’un authentique ingénieur français venu creuser le canal. Le jeune garçon a été élevé en espagnol et en français, et a lu religieusement les livres français laissés par le grand-père, ce qui a formé sa culture. Brillant et doué, il est remarqué par ses professeurs dans les universités américaines, mais ne peut concrétiser un diplôme, car recherché par l’administration contre les clandestins. Un prof dit de lui : « C’était un excellent élève. Passionné par la civilisation française qui est la plus grande depuis celle d’Athènes » p.195. Dans les années 60, la culture française était reconnue par les Yankees ; l’inculture de masse du net a renversé aujourd’hui les choses.

Mais Archer découvre que c’est un tueur sans scrupule, un manipulateur hors pair. Il est tombé raide dingue de Ginny lorsqu’elle avait 16 ans et a voulu la conquérir en revenant la séduire en homme riche. Pour cela, il n’a pas hésité à éliminer le père de Ginny, Roy, qu’on dit s’être suicidé à cause de dettes de jeu, pour se faire bien voir du redoutable patron de casino de Las Vegas Spillman, qui se fait appeler Ketchel pour égarer ses nombreux ennemis. Devenu son homme de confiance, il l’escroque sans vergogne et expatrie ses capitaux issu de l’argent au noir (d‘où le titre) dans une banque de Panama, où le secret bancaire n’est pas un vain mot.

Venu se marier express avec Ginny, il l’enlève rapidement pour couper court à toute interrogation sur ses origines comme sur l’élaboration de sa fortune. Lew Archer va de témoignage en témoignage pour remonter son itinéraire et démêler sa personnalité. Il en découvre de belles. Et autant sur Ginny, enceinte et avortée à 16 ans… de son professeur de français. Peter, son ami d’enfance, se désespère qu’elle ne l’aime pas plus que ça, et s’empiffre pour compenser. Il est le seul phare stable de la vie de Ginny après la mort de son père, puis en quelques jours de sa mère et de son nouveau mari. Car Martel est assassiné. Par qui ? Pourquoi ? Là est le mystère.

L’auteur aborde les secrets de famille, la déprime sous le soleil, la séduction de profs qui refusent de mûrir, les carrières ratées pour mœurs, les amours impossibles, l’ambition des sans grade et le mépris des nantis. Il a des observations aiguës sur la société de son temps et de son milieu, qui réjouissent le lecteur encore aujourd’hui. Comme ce maître-nageur du club de tennis, bien doré, bien musclé : « Ce garçon était plus con que nature. Et il y en a des milliers comme ça, des néo-primitifs qui n’ont pas l’air d’appartenir au monde moderne. À moins, au contraire, que ce soit eux les mieux adaptés à l’époque. Ils mènent sur la plage une vie de sauvages heureux, pendant que les ordinateurs et leurs cornacs font tout le travail et prennent les décisions » p.45.

Kenneth Millar, vrai nom de Ross Macdonald, est né en 1915 en Californie mais a été élevé dans l’Ontario canadien. Il meurt en 1983 d’Alzheimer à Santa Barbara, dans cette Californie où il a créé le détective Lew Archer. Docteur en littérature anglaise avec une thèse sur Coleridge, il a commencé à publier des romans après-guerre. Les universitaires ont salué sa profondeur psychologique, son sens du lieu, son utilisation du langage, son imaginaire sophistiqué et l’intégration de thèmes philosophiques dans la fiction.

Il donne, avec ce treizième opus de la série Lew Archer, une peinture des affres psychologiques des bourgeois californiens des années 1960.

Ross Macdonald, Black money, 1966, 10-18 1996, 347 pages, €7,18

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Hugh Laurie, Tout est sous contrôle

Que penser d’un « conseiller » garde du corps, ex-militaire de la British Army en Irlande du Nord, qui refuse un contrat de tuer de 100 000 $ ? Pour un Américain, cela ne s’est jamais vu ; dans leur mentalité, c’est pratiquement impossible. Et pourtant cela est car nous sommes à Londres, pas à Dallas, et Thomas Lang ne s’achète pas comme un vulgaire amoral yankee.

Pourtant, cette affaire va le mener loin, au travers des services secrets, dans le juteux commerce des armes. Mais non seulement il refuse de tuer Mr Woolf, mais en plus il le prévient ; cela ne se fait pas dans les services parallèle des États-Unis. Pire, il se persuade de tomber amoureux de la fille Woolf, Sarah, aux yeux innocents mais qui apparaîtra sous son vrai jour durant les pages.

Car tout est sens dessus-dessous dans cette histoire, ce pourquoi le lecteur a un peu de mal à accrocher au début. Rien n’est simple, tout se complique. Un marchand d’armes est un commerçant, donc fait du marketing – logique. Pour cela, il engage des gens sans scrupules pour simuler des attentats, afin de prouver l’efficacité des armes qu’il vend – condamnable. Et il n’hésite pas à faire tuer tous ceux qui se mettent en travers de sa route, y compris les attentés lorsque cela sert sa démonstration – ignoble.

C’est de tout cela que Lang devra se débrouiller, avec son caractère de roquet, sa propension à boire trop, à rouler vite en Kawasaki, et son ironie ravageuse. Un exemple parmi d’autres : « Étudiant mon passeport comme si elle n’en avait jamais vu aucun, la fille de la réception m’a soumis pendant vingt minutes la liste phénoménale des choses que les hôteliers suisses tiennent savoir avant de vous laisser dormir dans leur lit. Le deuxième prénom de mon prof de géo en troisième ne m’est pas tout de suite revenu en mémoire, et j’ai franchement hésité sur le code postal de la sage-femme qui a accouché mon arrière-grand-mère. Cela mis à part, je m’en suis tiré haut la main » p.288. Et il commence fort. La première phrase est : « Imaginez que vous deviez casser le bras de quelqu’un ». Cela pose son auteur, non ?

Il pense vite et traduit bien, Thomas Lang. Il se prend des coups et riposte, se fait tabasser et ligoter mais s’en sort. C’est qu’il est précieux : un tireur d’élite incomparable dont le marchand d’armes Pat-Rohnim Murt (Naihm Murdah en version originale) a besoin pour les attentats. Un cosmopolite au nom levantin. Il joue donc le jeu, mais avec l’aval des services britanniques en la personne de son ami David Solomon du ministère de la Défense, qui l’appelle « maître ». Dans ces coups tordus, nul ne sait si les Anglais sont les toutous de l’Oncle Sam ou de perfides albionistes jouant leur propre jeu…

Hugh Laurie n’est pas un inconnu de ceux qui lisent. Né en 1959, Écossais formé à Eton et Cambridge, il a été acteur, notamment de la série célèbre Dr House, mais aussi Peter’s Friend de Kenneth Branagh, Stuart Little de Rob Minkoff, les 101 Dalmatiens de Stephen Herek… Il est chanteur et pianiste, père de trois enfants dont l’aîné va aborder la quarantaine.

Le roman est paru il y a trente ans mais n’a été traduit en français QUE lorsque la notoriété de l’acteur de série a été établie. Misère de la littérature… C’est pourquoi il apparaît un peu décalé, sans smartphone in Internet, ni ADN, ni caméras de surveillance. Un attentat perpétré par les États-Unis, du moins par un puissant magnat privé aidé de services parallèles, était à l’époque audacieux. Les attentats réels du 11-Septembre, qui ont rabattu le caquet des vantards impérialistes et poussés le bon peuple au repli vengeur, a empêché d’en faire un film. Reste le livre : ceux qui lisent encore s’en délecteront. Le roman est régulièrement réédité au Royaume-Uni.

Hugh Laurie, Tout est sous contrôle (The Gun Seller), 1996, Points Seuil 2010, 427 Pages, €10,20, e-book Kindle €7,49

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Ronald Lavallée, Tchipayuk

Un gros roman d’aventure qui commence en 1870 à la Rivière rouge, colonie d’indiens Métis qui deviendra la ville de Winnipeg – car les Anglais leur ont pris leurs terres. en 1885. Askik Mercredi a 6 ans et craint dans l’obscurité le wetiko. Il est terrorisé quand sa mère l’envoie quérir dans la nuit le prêtre Charles Teillet, parce que le grand-père se meurt. La tribu des Métis est en effet catholique, race mélangée issue de Blancs et d’Indiennes. Donc ni indienne, ni blanche, mais toujours entre-deux. Quinze ans plus tard, Askik est devenu Alexis, élevé par les pères sous la protection d’une famille blanche. Il part comme interprète d’un journaliste de Montréal suivre le régiment canadien français qui va combattre la révolte des Métis contre les Blancs conduite par Louis Riel en Saskatchewan, une fois de plus parce que les Anglais veulent leur prendre leurs terres.

Entre temps, toute une initiation au nouveau monde. Askik est un petit gars débrouillard, flanqué d’un père fantasque qui n’a jamais rien réussi et d’une mère méritante mais qui a peine à élever des garçons. Jérôme, le père, se lance dans la chasse aux bisons… l’année où les troupeaux disparaissent à cause de la trop grande prédation des Blancs. La famille, avec le reste du village, erre, cinq mois dans le Dakota du nord sans trouver grand-chose à se mettre sous la dent ou à sécher pour l’hiver. Askik est perdu volontairement par ses copains, dont le gros Mathias, qui a épouser la belle et nonchalante Mona, dont le petit Askik est un brin amoureux. Le gamin se perd, couche dans la tente d’un chef sioux mort, est retrouvé par la tribu sioux et sauvé, puis ramené à sa tribu Métis. Jérôme confie alors sa femme et son fils cadet Mikiki, de cinq ans plus jeune qu’Askik et rentre à Sainte-Boniface avec l’aîné. Il veut le confier aux prêtres pour qu’il aille à l’école tandis que son frère Raoul, qui a réussi dans la traite des fourrures, l’envoie dans le nord. Mais les curés refusent de prendre en pension ce pouilleux ni Indien, ni Blanc.

Jérôme, arrivé sur les bords de la rivière Manigotagan, confie Askik aux Ojibwés, qui le relèguent chez la vieille Pennisk, considérée comme sorcière. Là commence son initiation à la vie sauvage. La vieille lui apprend la chasse aux collets, la pêche aux bons endroits, l’art du tir à l’arc, les mythes de la tribu. Mais la famine se fait sentir un hiver, et la sorcière en est rendue responsable. Un chasseur manque de tuer Askik, mais sa balle se perd ; il est accusé par le village de jeter un sort au gibier pour qu’il en soit pas pris, et d’être l’amant de la vieille (à 7 ans !). Les jeunes de la tribu finissent par massacrer Pennisk et Askik, désormais seul, se lance dans un jeûne de quatre jours pour rencontrer son esprit protecteur. Survient alors le père Charles Teillet, qui le ramène à Saint-Boniface. Là, il embarque avec Urbain Lafortune, parti quarante ans plus tôt de Montréal pour tenter sa chance dans le nord. Mais il en a assez et a construit un canot d’écorce pour reprendre la vieille route des voyageurs vers la ville. L’oncle Raoul confie le gamin à Lafortune car l’abbé Teillet a obtenu que la riche famille chrétienne Sancy de Vieilleterre lui paie des études chez les sulpiciens de Montréal. Où le petit indien Askik se voit attribuer un nom de Blanc : Alexis.

Treize ans passent, Askik est devenu un beau jeune homme mince, brun, avocat, lettré. Il convoite la jeune Elisabeth Sancy de Vieilleterre qui est resplendissante à 17 ans et mondaine, mais se fait des idées et tombe de haut quand sa mère, épouvantée par cette possible mésalliance, le chasse avec mépris. Askik est alors relégué à la ferme des Vielleterre, tandis que le pater familias Eugene se lance dans la politique à Ottawa. Mais le jeune homme a des idées modernes, ce qui ne plaît pas aux paysans venus de France qui ne jurent que par la routine. « Les habitants n’engraissent pas leurs terres, ne les égouttent pas, sèment toujours la même chose. Ils ont pris l’habitude, dans les premiers temps, de ne travailler que l’été et de vivre de chasse l’hiver. Aujourd’hui, il n’y a plus de gibier, plus de bois, moins de poissons, la terre ne donne rien. Et notre Baptiste est tout étonné de se retrouver pauvre. Il prend donc le parti de vivre petitement ; cela demande moins d’efforts et lui donne l’allure d’un chrétien » p.508. Les paysans francophones veulent rester autarciques, ne dépendre de personne, travailler le moins possible ; lui raisonne comme les Anglais, qui prennent le gouvernement parce qu’ils sont pragmatiques, investissent et voient loin. Tout l’écart d’un siècle entre la culture du progrès industriel anglais vers 1720 et le réveil français pas avant 1820, après la Révolution et Napoléon ; un siècle de plus au Canada lointain. Ces gens ont « la médiocrité méchante » des envieux et des jaloux qu’on dérange, comme écrit l’auteur, et Alexis est de nouveau chassé par la famille de Vielleterre pour ses réformes trop audacieuses qui lui ont aliéné les journaliers – aussi électeurs d’Eugene.

Les Blancs le chassent, après les Indiens Ojibwés. Askik-Alexis en conclut donc qu’il lui faut retourner à ses origines et rester Métis, sans aspirer à se fondre dans une autre race. Les Anglais surtout le lui font comprendre, avec leur supériorité native, suprémacistes blonds et roses, élevés à Eton. Jamais les autres populations qui composent peu à peu le Canada ne pourront les égaler. Le Dominion est dominé par la race albionne, avec l’aide du Dieu familier des protestants, non-inféodés au pape italien. Son ancien instituteur Étienne Prosy, devenu rédacteur en chef d’un journal de Montréal, l’envoie alors comme adjoint du journaliste Lemercier, suivre les troupes qui vont mater la révolte. Alexis redevient Askik au contact de ses semblables, retrouve son petit frère désormais juste post-adolescent, et Mona, veuve avec ses deux petits enfants. Il fait famille et part avec elle.

Un tchipayuk est un fantôme de mort qui n’a pas encore trouvé son paradis. C’est la métaphore du Métis, qui n’a pas encore trouvé son peuple.

Une belle fresque en forme d’avanture initiatique par un écrivain et journaliste né à Saint-Boniface au Canada en 1954, qui a grandi dans une ferme du Manitoba.

Prix Champlain 1987

Ronald Lavallée, Tchipayuk ou le chemin du loup, 1987, Livre de poche 1989, 672 pages, occasion €3,79, e-book Kindle €15,99

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James Matthew Barrie, Peter Pan

Tout le monde connaît Peter Pan ; peu de gens connaissent son auteur, sir James Matthew Barrie. Né roturier en 1860, il a été fait baronnet en 1913 à 53 ans. Traumatisé par la dépression durable de sa mère après la mort de son frère aîné David à 14 ans, patinant sur un lac gelé, James voudra rester un enfant pour la consoler. Après un Master of Arts à l’université d’Édimbourg, il devient journaliste puis écrivain. Il signe même avec sir Arthur Conan Doyle le livret d’une opérette. Il se marie en 1894, à 34 ans, après une pneumonie où il a failli y passer. D’après sa femme, qui demande le divorce 15 ans plus tard après qu’elle l’ait trompé avec un autre, il n’aurait jamais été consommé (mais c’était un argument juridique autant que religieux pour pouvoir divorcer).

C’est en 1897, à 37 ans, qu’il rencontre Sylvia Llewelyn Davies, sœur de l’écrivain Gerald Du Maurier, père de Daphne Du Maurier, souvent évoquée en ces pages. Le couple de Sylvia et d’Arthur ont déjà trois petits garçons de 4, 3 et 1 an. Deux autres naîtront. Ils habitent près des jardins de Kensington et Barrie va souvent les rencontrer lors de ses promenades avec son chien Porthos. Ces cinq garçons, dans l’ordre d’apparition George, Jack, Peter, Michael et Nicholas, deviendront sa passion, toute paternelle. Il aime les écouter, se mettre à leur portée, entrer dans leurs jeux, suivre leur imaginaire. Adulte, il se contente de mettre en forme les histoires qu’il suggère et qu’ils modifient à leur gré. Ce pourquoi Peter Pen est coécrit avec lui par « les Cinq », comme il le déclare. C’est une pièce de théâtre, inventée à partir de récits déjà publiés comme Le petit oiseau blanc sur les enfants de Kensington, qu’il a sans cesse remaniée en fonction des remarques des jeunes acteurs et des réactions du public. La version connue aujourd’hui est celle publiée en 1928.

Arthur, le père des garçons, meurt en 1909 d’un cancer à la mâchoire et sa femme Sylvia le suit un an plus tard, morte elle aussi d’un cancer. James Matthew Barrie prend en charge les garçons, dont l’aîné n’a que 16 ans. Il deviendra leur père adoptif jusqu’à ce qu’ils soient adultes. George, l’aîné, mourra dans les Flandres dune balle allemande ; Michael, le n°4 mourra à 21 ans, noyé dans la Serpentine avec son amant. James Matthew Barrie meurt en 1937 à 77 ans ; il a cédé tous les droits de Peter Pan au Great Osmond Street Hospital for Sick Children.

Toute sa vie il a aimé les enfants, particulièrement les « siens », qu’il a adoptés et épaulés jusqu’au bout. Notre époque de soupçon et d’aigreur frustrée voit d’un mauvais œil les relations entre adulte et enfants, mais l’indignation à bon compte en dit plus sur qui la manifeste que sur la réalité des faits (nombre de non-lieux en affaires pseudo « sexuelles » en témoignent). La psychologie sociale montre que ce que nous jugeons « acceptable » n’est ni naturel ni stable, mais se construit collectivement, au fil des interactions, des discours et des répétitions – et les « réseaux sociaux » sont aujourd’hui un accélérateur et un amplificateur des injonctions moralistes, et surtout de « celles et ceux » (comme on est obligé de dire) qui s’indignent le plus fort. Le monde d’hier n’était pas celui d’aujourd’hui ; pas plus que l’affection paternelle n’est celle d’un prédateur. Le dernier des cinq fils des Llewelyn Davies, Nico, né en 1903, a lui-même attesté que James Matthew, leur tuteur et père d’adoption, n’a jamais eu d’attitudes inconvenantes envers eux, même quand ils nageaient tout nus devant lui (p. XXXII Préface édition Pléiade).

Peter Pan est né en 1904, mais la pièce a été sans cesse remise sur le métier ; elle s’inspire de Shakespeare (le personnage de Puck, le décor sauvage de Comme il vous plaira, le rêve du Songe d’une nuit d’été, l’île de La Tempête, des monologues de Macbeth), mais aussi de l’Alice de Lewis Carroll, et d’autres. Pan lui-même est une référence au Grand Pan grec, le Dionysos tout de passions et d’ivresse, petit dieu repoussé par sa mère, exilé et élevé par une chèvre. La pièce est un succès, à Londres, à New York, mais elle est sans cesse remaniée en fonction des contraintes des décors – et des Cinq qui grandissent. Peter Pan a au début dans les 6 ans, avant l’âge de raison, « toute ses dents de lait » et la propension à ne pas s’habiller; il a un comportement plus de garçon de 10-12 ans dans la version finale que l’on lit aujourd’hui, niant être « père » et butant sur le désir, qu’il ne comprend pas (fée Clochette, Wendy), en candide prépubère. Le merveilleux des fées du début cède à l’aventure avec les pirates. Le bébé tout nu du Petit oiseau blanc devient le Peter bloqué à cette fin d’enfance des 12 ans que nous connaissons, séducteur ambivalent, habillé seulement de quelques feuilles, sauvage en liberté. Il est amoureux platonique de Wendy, l’aînée des enfants, qui n’existait pas auparavant. L’intrigue devient une quête initiatique classique où le héros est qualifié pour conquérir par l’action le cœur de la mère (Wendy), malgré le père adversaire (le capitaine Crochet), avec l’aide des petits compagnons que sont les Enfants perdus au pays du Jamais plus. Avec happy end de rigueur au théâtre, plus ambigu publié.

Subsistent cinq actes, comme autant d’enfants Llewelyn Davies : la Chambre des enfants, le Neverland, le Lagon des sirènes, la Maison sous la terre, le Navire pirate et le retour à la Chambre des enfants. La pièce fait le tour du merveilleux enfantin, du rêve de se prendre pour un autre, de vivre l’Aventure. Peter Pan est devenu un mythe, tout comme le Petit Prince, Alice au pays des merveilles, Pinocchio, Mowgli, ou même Jim Hawkins, 13 ans, le héros de L’île au trésor.

Sir James Matthew Barrie, Peter Pan ou le petit garçon qui ne voulait pas grandir, Livre de poche 2014, 256 pages, €6,90, e-book Kindle €3,99

J.M. Barrie, Peter Pan, Gallimard Pléiade 2026, édition de Philippe Forest, 1070 pages, €67,00

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Déjà chroniqué sur ce blog, le peterpanisme, devenu un syndrome psy :

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Bruce Alexander, Les Audiences de Sir John

Né en 1755, Jeremy Proctor a perdu sa mère et son jeune frère de maladie. Son père, typographe imprimeur, aimait la lecture de Voltaire et éduquait son fils restant dans les principes des Lumières. Mais, pour avoir traduit et publié un pamphlet du philosophe français, il fut lynché par la populace bornée et bigote du village, condamné au pilori et tué. Jeremy, à peine 13 ans, doit fuir et gagne Londres avec pour tout viatique quelques shillings et un baluchon.

En 1768, le jeune garçon campagnard, il fait connaissance avec la grande ville, grouillante, trépidante, parcourue de malfrats en quête de mauvais coups. Il en est immédiatement victime, un homme lui demande, contre promesse d’un shilling, d’aller prendre un paquet auprès d’un autre et de lui rapporter. C’est le coup alors classique du chasseur de bandit, où l’on piège un naïf pour l’accuser de vol et le mener au tribunal, espérant quelque récompense. Dommage pour les accusateurs, le juge est le redoutable sir John Fielding, le magistrat aveugle du 4 Bow Street, réputé pour écouter les témoignages mais juger sur les preuves. Il a fondé avec son frère Henry le corps des sergents de ville qui patrouillent en journée et en soirée pour sécuriser les rues. Il confond les deux mauvais et garde Jeremy à ses côtés avant de savoir qu’en faire.

Il le présentera à un sien ami, Samuel Johnson, célèbre écrivain, poète, essayiste, biographe et lexicographe, qui connaît éditeurs et imprimeurs. Il aime bien le garçon mais préfère lui voir épanouir son talent et se faire tout seul. En attendant, il lui offre le gîte et le couvert, sous la houlette de la gouvernante, la redoutable Mme Gredge. Elle le fait déshabiller pour qu’il se lave d’avoir couché dehors depuis le village et pendant qu’elle nettoie ses vêtements. Elle l’envoie coucher nu sous une couverture dans le grenier où un lit est installé dans une mansarde remplie de livres.

Le lendemain, le tout jeune homme est convié par sir John pour le seconder dans une enquête qui s’avère délicate : la mort de lord Goodhope, ancien favori du roi George III mais disgracié pour s’être moqué en l’imitant, riche de propriétés dans le Lancashire, et joueur invétéré au point de perdre sa demeure de Londres. Il a été retrouvé dans sa bibliothèque, assis dans son fauteuil, le visage traversé d’une balle de pistolet, lequel gît à ses pieds. Suicide ? Jeremy accompagne le juge aveugle pour lui servir de bonne vue. Le gamin est vif et observateur, en outre d’être serviable et en quête d’une figure paternelle à laquelle s’identifier le temps de sa croissance. Mais on est vite adulte, au XVIIIe siècle.

Il remarque la blancheur immaculée des mains du mort posées sur ses genoux. Ce détail insignifiant laisse supputer que ce n’est pas lui qui a tiré, car il aurait de noires traces de poudre sur la main ayant tenu l’arme. En outre, il est gaucher et on a tiré du côté droit – un peu acrobatique pour un suicide… Un médecin est convié, Mr Donnelly, qui a fait ses études à Vienne avant d’œuvrer comme médecin de marine. Il autopsie le corps et s’aperçoit que la mort est due à deux causes : un poison violent avant le coup de pistolet. C’est donc un meurtre, et toute la maisonnée est interrogée. Mais aussi les relations, dont l’actrice Lucy Kilbourne, célébrée à Londres pour son rôle de Macbeth, ancienne maîtresse piquée au patron du salon de jeux Black Jack Bilbo, « un aigrefin jovial ». Depuis la mort de lord Goodhope, elle s’affiche avec son demi-frère revenu des colonies de Jamaïque, Charles Clairmont. Tout ce qui l’intéresse est de séduire, y compris le jouvenceau – les femmes à l’époque lutinaient tous les pubères. La candeur du jeune adolescent Jeremy est touchante sur les relations entre homme et femme, qu’il ignore.

Toute l’intrigue va se passer entre ces personnages, tandis que Jeremy va apprivoiser la grande ville et s’attacher au magistrat aveugle, dont l’épouse se meurt d’une tumeur à l’ovaire gauche. Donnelly soigne sa souffrance à la décoction de pavot, avant qu’elle ne finisse par décéder. Cet aparté intime, classique des séries policières, met le lecteur en empathie. Jeremy est émouvant en naïf découvrant la vie et la ville ; sir John est sympathique en défenseur rigoureux de la loi et de la vérité des preuves – prémisses de la révolution mentale engendrée par les Lumières de la Raison, en un siècle encore monarchique et soumis au bon plaisir du pouvoir comme à la barbarie de la foule.

Le meurtre sera résolu, c’est un assassinat. La personne qui l’a perpétré a de basses raisons mercantiles, et elle n’est pas celle qu’on croit deviner. Une bonne intrigue, des caractères éprouvés et attachants, une peinture du Londres avant Napoléon édifiante. Un très bon livre, que j’avais lu à sa sortie en français il y a trente ans, et que je relis avec bonheur. Il est le début d’une série, hélas non rééditée pour le moment.

Bruce Alexander, Les Audiences de Sir John (Blind Justice), 1994, 10-18 1998, 383 pages, occasion €1,81

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La cure de bonne humeur du philosophe Alain

Les gens font des cures pour leur santé physique, mais pourquoi ne pas faire une cure pour votre santé mentale ? Alain préconise des cures de bonne humeur. « Il y a des temps où les pensées deviennent âcres, dit-il, où l’on critique tout avec fureur, où l’on ne voit plus rien de beau ou de bien, ni dans les autres, ni dans soi même. Quand les idées se tournent de ce côté-là, cela signifie qu’il faut faire une cure de bonne humeur. Cela consiste à exercer sa bonne humeur contre toute mauvaise fortune, et surtout contre les choses de peu qui vous feraient partir en imprécation ».

Autrement dit, voir dans toute chose le bon côté, dans tout verre empli le côté plein. Pour cela, Il faut faire un effort. Comme on grimpe une côte pour exercer ses mollets, il faut aller à la mauvaise humeur pour y résister. Le caractère s’exerce comme le corps. Il s’agit à chaque fois d’une épreuve qui, si elle est surmontée, vous rend plus fort, plus joyeux. « Un ragoût brûlé, du vieux pain, le soleil, la poussière, des comptes à faire, la bourse presque à sec, cela donne lieu à de précieux exercices », explique Alain.

Au lieu de râler, voyons comment faire, exerçons notre entendement plutôt que nos émotions. Comment tirer parti de ce qui ne marche pas ? Comment améliorer les choses ? Un plat brûlé se rattrape, disent les grand-mères en mettant une tranche de pain sur le plat, couvercle fermé pendant quelques minutes ; cela absorbe les odeurs ; de même la pomme de terre crue en morceaux ajoutée au plat pendant dix minutes, absorbe grâce à son amidon ; le lait est efficace pour les sauces et les crèmes ; il lie ses matières grasses et ses protéines à certains composés amers. Du vieux pain, faisons du pain perdu, ou donnons-le aux oiseaux. Le soleil est bénéfique autant que maléfique, usons des lunettes, des manches longues et des crèmes si l’on y est sensible. La poussière se traite avec un masque de type Covid et en arrosant le sol, comme le pollen, les comptes à faire par la patience du pas à pas, d’un papier après l’autre, la bourse à sec par des enveloppe prévoyant chaque poste de dépense… et ainsi de suite.

Les Américains disent volontiers que lorsqu’il y a une queue, les Français râlent mais qu’eux-mêmes examinent comment améliorer le flux. La queue, on n’y peut rien, elle est due à la rareté du service et au nombre de clients. Mais ranger les gens, leur faire faire quelque chose, ne serait-ce que tourner en serpentin au lieu de s’amalgamer devant en tas, rationaliser le service aux clients, ranger au mieux les marchandises, voilà qui va rendre la queue moins longue et moins pénible.

Eh bien, c’est la même chose avec les mauvaises choses. Il s’agit de voir comment en tirer parti, comment en sortir, comment se rendre meilleur dans l’adversité. Les choses sont ce qu’elles sont. Seul le regard porté sur elle par un caractère en change l’image. Une bonne humeur, et voilà la chose moins rébarbative, moins aride, plus facile à traiter. Une mauvaise humeur, et c’est au contraire la déprime, la procrastination, l’ennui encore une fois. Et la mauvaise santé au bout. Car, comme la cure du corps rend plus sain, la cure du tempérament rend plus heureux, donc mieux à même d’aimer la vie – donc de la garder.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Jean Guéhenno, Journal des années noires

L’auteur a 50 ans en 1940, lors de la défaite honteuse de la France à cause de généraux ineptes et de politiciens lâches. La « première armée d’Europe » a cédé en trois semaines devant les jeunes soldats mécanisés du Führer de vivre et de se venger de l’humiliante défaite de 1918. Guéhenno est breton, fils d’ouvrier, autodidacte et pacifiste depuis qu’il a fait la Première guerre. Trop vieux et réformé après une blessure à la tête en 1915, il n’est pas mobilisable en 40. Il a devancé l’appel en 1913 après avoir été reçu à Normale Sup. Après la guerre, il est prof de lettres.

Sous Vichy, il est considéré comme un dangereux humaniste, un partisan de ces Lumières honnies des réactionnaires pétainistes, et rétrogradé d’enseignant en khâgne, à prof de quatrième. Il faut dire que, comme l’affirme les Wiki, il est entré en « Résistance intellectuelle : membre fondateur du Comité national des écrivains et du groupe des Lettres françaises, il est proche de Jean Paulhan, Jacques Decour, Jean Blanzat, Édith Thomas. » Pour s’aérer l’esprit, il étudie Jean-Jacques Rousseau, pas vraiment en odeur de sainteté chez les cathos tradis et les fachos revanchards sous Pétain. Il sera élu à l’Académie française en 1962.

Avec précaution, en cas d’arrestation, et la prudence nécessaire pour n’impliquer personne, Jean Guéhenno tient un Journal durant l’Occupation et la fascisation de la France par une clique d’ambitieux aigris de seconde zone. Il évoque Drieu et Giono, partisans du maréchal, Montherlant, Gide et Giraudoux, partisans d’attendre et de voir, Bernanos, Mauriac, Sartre, Paulhan et Benda, résistants intellectuels.

Mais il distille surtout ses réflexions au fil des jours, oppressé du malheur de la France, ulcéré de l’esprit de liberté qui se perd dans le conformisme et l’habitude. Les gens se résignent, croient le vieux maréchal lorsqu’il dit les protéger, se méfient des aventuriers à la de Gaulle, se disent qu’il faut peut-être abandonner la démocratie et les idées des Lumières qui ont amené à la Défaite, se laissent tenter par l’esprit sale. « J’appelle un esprit sale, un peuple sale, un esprit, un peuple qui subit avec délices les magies et les enchantements, un esprit, un peuple qu’enivre la musique et qui chante au commandement, pressé de se laisser séduire par toute belle et fausse histoire qu’un maître sorcier lui raconte sur son génie et son destin, avide de se débarrasser de soi, avide d’obéir. » On reconnaît là Mussolini ou Hitler, mais aussi le contemporain Trump et les histrions à la Zemmour ou Mélenchon.

Peut-être, dans un an, la présidentielle français va-t-elle accoucher d’une série d’années noires, où les Lumières seront éteintes au profit du nationalisme borné, sous le banal nom de « souverainisme », et la pensée formatée, sous le banal nom de la morale et du bon sens. « Le plus grand malheur qui pourrait arriver à ce pays serait que par lassitude et par dégoût, par une sorte de remords aussi d’avoir depuis des années mal usé de sa liberté, il se rue de lui-même aujourd’hui ou se laisse doucement enfermer dans une imbécile servitude ».

Heureusement, les intellos qui soutiennent le régime de Vichy sont assez nuls pour ne pas laisser d’empreinte durable, même Drieu La Rochelle, peut-être le meilleur, mais éternel velléitaire. « Il est sans doute assez remarquable que ce soient toujours les candidats à la tyrannie qui dénoncent avec tant de complaisance notre liberté comme une illusion. Tant de charité devrait nous mettre en garde. Au reste, ces dialecticiens, si experts à nous développer la duperie dont nous serions victimes, ne doutent pas de leur propre liberté qui est volonté de puissance et d’asservissement. » Parmi les jeunes hommes à qui il enseigne la littérature en khâgne, il y a de tout, des enthousiastes de liberté, des persuadés de la révolution nationale, et l’éternel marais de ceux qui observent. Il y aura des résistants, des fusillés, mais aussi des collabos, sans doute fusillés aussi après.

L’« affaiblissement moral » français, selon l’auteur, serait dû à cette quête à tout prix « d’impartialité et d’objectivité », écrit-il en mai 1942. Il s’agit de se faire neutre en tout. Certes, c’est utile dans la recherche et dans l’information, mais ça ne l’est pas en politique. Pour entraîner un peuple, il faut un grand dessein, un Projet. « Les grands peuples sont les peuples qui rêvent. La philosophie de l’histoire d’un peuple est sa conscience commune. Le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet était l’hymne de confiance de la monarchie catholique. L’introduction à l’histoire universelle de Michelet en 1831 manifestait la nouvelle foi libératrice et conquérante de la France. En ces temps-là, les Français marchaient d’un bons pas sur les routes, ils pensaient à s’emparer de l’avenir. Le passé même, il se le soumettaient. Il fallait qu’il les servent. L’histoire n’était pas l’exploration désabusée des nécropoles. On allait aux sources de la vie, de sa vie. Toute grande époque fait naturellement, spontanément, une nouvelle lecture de tout le passé, et c’est sa philosophie de l’histoire. » Un message pour notre temps.

Avec ce rappel utile, pour notre temps aussi : « Il n’y a au monde que deux principes, deux systèmes de gouvernement. L’un joue, exalte le courage, l’intelligence des hommes. L’autre joue, exploite leur lâcheté et leur sottise. L’un est la démocratie, l’autre la tyrannie. Comme la sottise est rapide, l’intelligence lente, le tyran peut toujours gagner dans le premier moment, mais il perd toujours à la longue. Ayons donc confiance », dit-il en mai 1943. Et de fait, un an plus tard, la France sera libérée de la tyrannie de l’occupant et du vieux maréchal bouffon, avec sa clique réactionnaire.

J’ai déjà publié, il y a 7 ans, une note sur ce livre – signe qu’il reste et qu’on le relit. J’adoptais une optique différente – signe qu’il fait toujours sens.

Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), 1947, Folio 2014, 544 pages, €10,00, e-book Kindle €9,99

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James Melville, Le samouraï récalcitrant

Un roman policier qui se passe dans le Japon d’il y a 40 ans, encore traditionnel mais devenu très développé. Ce contraste aiguise le plaisir, tout en faisant connaître les particularismes comme le yucata, les geta, le zabuton, les shogi, le tokonoma, les gyoza. James Melville est le pseudo de Roy Peter Martin, né le 5 janvier 1931 à Londres et décédé en 2014 à 83 ans. Il a travaillé à Tokyo et Kyoto pour le British Council et s’est frotté à la police japonaise. Il invente alors le personnage du commissaire de police Tetsuo Otani, et le fait évoluer entre japonité et occidentalisme.

Dans cet opus, le corps d’une jeune Hollandaise venue en stage commercial au Japon est découvert dans un immeuble en feu du quartier yakuza, la pègre japonaise. Que faisait donc là, un dimanche, dans cet immeuble vide, Marianna Van Wijk. Mais surtout que faisait-elle avec la photo du commissaire Otani et de sa famille dans la poche ? Celui-ci, partie prenante, doit se retirer, mais non sans se faire tenir au courant. Ce sont ses adjoints Noguchi et Kimura qui vont mener l’enquête officielle, tandis que lui enquêtera de son côté pour savoir où son gendre Shimizu a disparu. Il a eu une liaison avec la belle Marianna à l’insu de sa femme lorsqu’il était en poste à Londres, et a renoué avec elle lorsqu’elle est venue au Japon. Aoki, sa femme et fille d’Otani, est furieuse.

Il se trouve que Marianna logeait à Kobe chez une amie anglaise, Penny Johnson, et que celle-ci a une liaison avec l’ambitieux Murata, copain de fac de Shimizu, ancien maoïste japonais comme lui, reconverti dans les affaires comme lui, et désormais à la direction de la recherche d’un grand groupe pharmaceutique. Il a inventé (en équipe) le Gynojoy, un médicament qui enlève les malaises menstruels chez la femme – un gros succès. Ce médicament n’est pas sans quelques effets euphorisants, et la recherche peut aller plus loin… Ce qui intéresse la pègre, évidemment. Ce pourquoi Murata s’est lié avec un ponte connu d’Otani et de son équipe.

Mais pour développer les recherches, il faut des financements. D’où l’incendie volontaire de l’immeuble pour toucher l’assurance, à moins que…

Un peu touffu, plein de circonvolutions et de suspense, beaucoup de personnages aux noms japonais qui sonnent un peu pareil, le lecteur se trouve un peu perdu au début. Ce n’est que dans le cours de l’histoire que la cohérence se met en place. Et le meurtrier de Marianna n’est pas celui qu’on croit.

James Melville, Le samouraï récalcitrant (The Reluctant Ronin), 1988, 10-18 Grands détectives 1997, 318 pages, occasion €3,19

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Bruno Le Maire, Musique absolue

Si ce livre est un roman, le chef d’orchestre autrichien Karl Ludwig Kleiber (dit Carlos après son séjour en Argentine), existe bien. Il est né à Berlin en 1930 et est décédé à 74 ans d’un cancer de la prostate en 2004. Il était perfectionniste et d’un grand talent. Monsieur Le Maire lui rend hommage sous la forme d’un opus enlevé, qu’on dirait dicté plutôt qu’écrit, chapitre après chapitre.

Le narrateur, un journaliste dans la quarantaine qui ressemble à son auteur (grand, les yeux bleus, marié, quatre enfants, habitant Paris, parlant parfaitement allemand) interroge un violoniste qui a travaillé sous la baguette du chef. Il habite un vieil hôtel de Rome, chambre 509 du Hassler, où il attend la fin, avec son petit ami Dieter (coquetterie d’écrivain hétéro). II montre l’inversion aussi du décor. Le mélomane se retrouve plongé dans l’univers des orchestres-fonctionnaires, qui se fichent bien de leur chef d’orchestre – sauf lorsqu’il est grand. Ainsi Furtwängler, Karajan et Kleiber. Des sommes astronomiques que l’on propose aux grands chefs, plus de 100 000 euros par concert.

L’auteur, homme politique très au fait des relations européennes, fait digresser parfois l’anonyme petite main de la musique sur « la rhétorique inimitable de la culpabilité allemande après guerre », et sur les écarts entre mentalités française et allemande (que Nietzsche avait déjà notés) : « la cathédrale de Cologne, la jeune nation allemande répond à la révolution de 1789 », « au train où vont les choses, vous finirez comme nous, la Grande France en Europe, une petite Autriche dans le monde », «je le vois à vos questions, vous mettez trop de raison en tout, pas assez de sentiment ».

Avec un insistance sur la France, trop centrée sur elle-même (comme l’Allemagne), mais qui se veut universelle (plus l’Allemagne). « Votre Europe est une excuse pour conserver votre part du gâteau. Plus personne ne se laissera prendre à votre truc. Y compris les Allemands. Comprenez une fois pour toutes que les Allemands sont à la fois puissants et provinciaux, provinciaux et puissants. Quand cela les arrange, ils se replient sur eux et impossible de leur faire prendre la mesure de leurs responsabilités. Le lendemain, ils prennent deux ou trois décisions économiques qui écrasent leurs voisins. En toute bonne conscience. »

Écrit fluide et court, le roman se lit vite. Ce qu’on en retient ? Le nom de Carlos Kleiber, pas vraiment connu en dehors des mélomanes, la réflexion curieuse mais juste que l’on comprend mieux la musique dans le bruit, le désir d’écouter « l’enregistrement préféré » de Le Maire, la Symphonie n°6 Pastorale de Beethoven dirigée par le Maître, les réflexions sur l’Allemagne et la France en passant.

Bruno Le Maire, Musique absolue – Une répétition avec Carlos Kleiber, 2012, Folio 2014, 128 pages, €2,77, e-book Kindle €7,49

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La démesure humaine selon les Grecs

Les Grecs ont deux mots pour désigner ce qui se fait et ce qui ne se fait pas : le mot hubris, traduit par démesure ; le mot sôphrosunê qui est une sage réserve de l’esprit qui manifeste le respect des dieux et des lois non écrites.

Pour les Grecs, est sain d’esprit celui qui respecte le précepte inscrit sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes : « Connais-toi toi-même. » C’est une incitation à la modération. Elle reconnaît à chaque instant que la vie humaine est éphémère et que la distance entre les humains et les dieux est infranchissable. Il s’agit donc de ne jamais tenter d’empiéter sur leurs prérogatives. Par exemple, la connaissance de l’avenir n’appartient qu’aux dieux, et il serait démesuré pour un humain de prétendre prédire ce qui va arriver (ainsi, Madame Soleil, qui prévoyait tout, n’avait pas prévu son contrôle fiscal…).

En revanche, la prière aux dieux pour leur demander d’éclairer un choix est licite. Mieux, elle est exigée, car ignorer les dieux serait faire preuve d’orgueil et d’insolence en se prétendant autosuffisant dans sa capacité à décider. La prière est un recueillement qui, en-dehors de son aspect métaphysique, permet de réfléchir, donc d’opérer un choix en conscience, même si l’on « croit » ensuite que c’est le dieu qui vous a soufflé la bonne réponse. « Aides-toi, le Ciel t’aidera », dit le bon sens chrétien. Suivre un parti, un bateleur ou une idéologie sans réfléchir est donc une faute envers le bon sens, les dieux et les lois non écrites. C’est s’abandonner, au lieu d’affirmer son condition humaine.

Les dieux sont un exemple à ne pas suivre lorsque l’on est humain ; ce serait faire preuve d’un orgueil démesuré. Il s’agit de se résigner à sa propre condition éphémère et mortelle. Le comportement sage et mesuré s’applique à observer les lois non écrites – qui concernent les hommes comme les dieux. Elles sont une protection et une revendication de l’identité même du divin. Par exemple, la mesure impose aux enfants de respecter leurs parents, même si Kronos a châtré son père Ouranos, et que son fils cadet Zeus l’a détrôné violemment en le balançant dans le Tartare. Ce que les dieux peuvent faire, les humains ne le doivent pas. La mesure interdit l’inceste mais, pour les immortels (comme pour les Pharons qui se croyaient dieux vivants), c’est une règle de leur âge d’or. Perséphone a eu Dionysos en s’unissant à son père Zeus. Tout mortel qui suivrait ces exemples des dieux serait coupable de démesure – et en général punis par la génétique, l’opprobre social ou la loi.

Dans un second sens, la démesure est non plus de vouloir imiter les dieux mais de ne pas les honorer. Une loi non écrite oblige les vivants à ensevelir leurs défunts pour que les dieux ne voient pas ce qui est leur contraire : la mort. Même chose, refuser d’offrir des sacrifices sanglants est ne pas honorer les dieux. Car le sacrifice grec n’est pas une « communion » mais reconnaît au contraire une « désunion » fondamentale entre hommes et dieux. Il distribue la viande corruptible aux ventres des hommes, et les fumées grasses et odorantes incorruptibles aux narines des dieux. Ce sera le contraire dans le christianisme, où les fidèles seront invités à manger rituellement à chaque messe la chair de Dieu et à boire son sang – même si cela reste symbolique. Pour les Grecs, il s’agit de reconnaître l’existence de deux sphères séparées entre humains mortels et dieux immortels, avec chacun ses règles. Telle est la mesure, l’harmonie du cosmos, l’ordre immanent. Quiconque le transgresse menace du chaos – comme le foutraque Trump, aveuglé par ses désirs infantiles, sans en avoir les moyens.

Ne pas s’occuper des dieux c’est aussi prétendre se substituer à eux. C’est par exemple le crime de Créon, chez Sophocle, qui a refusé la sépulture à son adversaire et qui a donc outrepassé les pouvoirs de l’homme, qui s’arrêtent à la mort. La démesure est aussi empiéter sur les attributs des immortels. Par exemple, quelqu’un qui prétendrait accéder au parfait bonheur ou à l’impeccable beauté physique attirera la jalousie des dieux (et des autres humains), et sa chute en sera d’autant plus grande. Il n’y a qu’un pas du Capitole (le sommet du pouvoir) à la roche Tarpéienne (d’où l’on précipitait les criminels), dit un proverbe romain.

Il s’agit de ne pas outrepasser ce qui convient aux mortels, c’est-à-dire le respect du rien de trop. Une trop grande fortune sans sagesse est une démesure (d’où la charité chrétienne, la zakât ou aumône légale en islam, les fondations, l’impôt laïque). Un excès de confiance en soi est une insolence envers les dieux, une ambition sans bornes ou le désir de toujours plus sont un déséquilibre, l’avidité un abus. Le roi perse Xerxès, par exemple, est taxé de démesure parce qu’il a osé franchir la frontière établie par les dieux entre l’Europe et l’Asie. Ce roi barbare dérange l’ordre des choses en désirant posséder plus qu’il ne lui est permis, il conduit donc ses troupes au désastre. On songe à Trump en Iran, après les différents présidents américains qui ont tous échoué, par trop grande certitude de puissance : au Vietnam, en Irak, en Afghanistan, en Syrie. L’excès de confiance est toujours synonyme d’un égarement divin. L’esprit qui sort de son bon sens et délire.

La question se pose alors de la responsabilité humaine face à l’existence du mal. Selon Théognis, « la démesure est le premier mal qu’un dieu envoie à l’homme qu’il veut anéantir ». Selon Eschyle, « la divinité implante le crime chez les humains quand elle veut ruiner complètement leur maison ». Les dieux peuvent donc punir, comme le Père vengeur de l’Ancien testament, si l’on n’obéit pas à leurs lois (non écrites chez les Grecs, écrites sous forme de Dix commandements dans la Bible). Mais ce sont bien les humains qui sont responsables de leur démesure (et Trump responsable de la ruine de l’Amérique, tout comme Poutine du suicide de la Russie) : ce n’est pas la faute des autres…

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Albert Simonin, Du mouron pour les petits oiseaux

Un roman de truand, conté avec ironie dans la langue verte des années 50, pas trop difficile à comprendre cependant encore aujourd’hui. Rappelons que Simonin a été l’auteur du roman qui a donné le film culte Les tontons flingueurs. Né en 1905 dans le quartier populaire de La Chapelle à Paris, il travaille comme commis à 12 ans, est orphelin à 15 ans et journaliste sportif à L’Intransigeant, quotidien populaire né à l’extrême-gauche et qui vire de plus en plus à droite, publiant en 1934 une interview de M. Hitler (cette dérive ne vous rappelle-t-elle pas nos années 2000 ?). Après avoir été un temps taxi, il entre sciemment en 1940 – à 35 ans – dans la presse collabo et assiste Henri Coston, complotiste et antisémite. Simonin sera condamné à 5 ans de tôle à la Libération. Cette période lui apprend la langue des truands, qu’il va exploiter dans des romans entre social et policier, distillés jusque dans les années 70.

Monsieur Armand, truand repenti depuis treize ans, est propriétaire d’un immeuble de cinq étages (sans ascenseur) « en part de Brie », rue (imaginaire) de La Fontaine-des-Prés, à Ménilmontant. « Vu qu’elle débouche sur un escalier à flanc de coteaux, question circulation, c’est l’artère peinarde. Un bon pavé centenaire, bossu à pas croire, décourage encore les conducteurs d’engins mécaniques de s’y engager. Le jour, les mouflets y mènent des corridas terribles, la nuit tombée, dès le printemps, les frotteurs juniors du quartier, utilisant au mieux la pénombre des porches, viennent s’y essayer à d’autres jeux. Une dizaine sur cent des enfants naturels du quartier ont été conçus là. »

Il a pour locataire dans la boutique du rez-de-chaussée Louis le boucher et son épouse Antoinette, qui ne cessent de se cocufier mutuellement ; leur jeune commis queutard Jojo, que sa patronne a initié et qui lutine en plus la petite Mina, tout en rêvant de se faire la grande Lucie ; Lucie justement, la pute de son mac Fernand, qui doit lui rapporter des sous ; Jane et sa petite Lili ; la vieille Mademoiselle de plus de 90 piges – et la bignole, l’ineffable Mâ’me Communal qui fait son ménage et sa bouffetance au proprio. Lequel la calce à l’occasion, vite fait entre deux ménages – en plus de se faire verger par le hardi facteur Antoine.

Monsieur Armand se fait petit, anonyme, vu qu’il a empoché le fric du braquage dans lequel ses deux autres complices Charlot et Arsène sont tombés, par leur faute face à l’adversité. Il garde les biftons dans un carton, planqué sous les cages à piafs qu’il élève soigneusement. Ce sont des serins qu’il nourrit et croise par plaisir, et pour se faire un peu de thune, en les incitant à chanter à la flûte. Cette fantaisie de vieux dans la soixantaine ne l’empêche pas d’aller aux putes, dans un claque de prestige, troncher la belle Olga, ni de draguer incontinent les femmes qui passent. « Rue de Rome, les cinq plombes à peine passées, c’est le moment béni pour l’amateur délicat, l’heure de pointe de la féerie. Armand l’a déjà éprouvé. La pente les happe, les charmeuses des Cours et Lycées ; elles refluent par grappes vers la gare. Là, rangées côte-à-côte, les rames métallisées les attendent, qui vont les éparpiller dans la fausse nature des banlieues, où au détour des sentes les guettent, déjà en place, les satyres honoraires, dont quinze années de retraite n’ont pas émoussé l’appétit. En fait de derches pommés, de pulls garnis, de gambilles galbées, c’est à pas savoir où donner des châsses ! Et puis attention, ce qui ravit Armand, pas du définitif, de l’achevé, rien au contraire que de l’ébauche émouvante, assez poussée toutefois, pour qu’il devine le sens de l’évolution ! » Si ce n’est plus socialement correct, l’émotion y reste.

Chacun cherche d’ailleurs son plaisir dans sa petite vie : en premier la baise, en second le fric. Tous ! Des moutards tout juste alarmés de puberté jusqu’aux vioques passés la soixantaine ; les garçons comme les filles, dont la petite Paulette, la môme à la crémière, chahutée et pelotée à plaisir par une bande de garçons qui joue aux indiens. Frustrée elle est qu’ils n’aillent pas assez loin dans leur exploration de son corps, la faute à la morale du temps.

Monsieur Armand songe que tous ces locataires l’ennuient et qu’il aurait bien envie de vendre et de s’installer sur la Côte d’Azur, au soleil et incognito ; peut-être avec une jeune femme, peut-être avec seulement ses serins. Pour cela, il faut trouver une bicoque pas trop chère à régler en cash, acheter une tire qui fonce assez pour doubler toutes les autres, quelques costumes neufs un peu moins tartes, et faire évaluer l’immeuble de Paris. Tout un travail qui prend du temps et rend grognon.

Jusqu’à ce que la bignole trouve un matin la vieille Mademoiselle morte. Pas de chance, les flics sont la case obligatoire, faute d’héritier connu. Et le proprio se retrouve gardien des clés. L’inspecteur aurait bien voulu succéder en locataire, mais Monsieur Armand a dit non. C’est le commissaire Tavers qui se pointe, ayant reconnu le nom d’Armand sur les papiers à signer. Il se souvient de lui, même s’il y a prescription. Sauf qu’il cause, et tout le quartier se retrouve au courant. Dont Arsène qui a purgé sa tôle, et qui vient réclamer des comptes. Pas de chance pour Armand.

Se lit bien malgré l’argot. Le Paris décrit dans le roman n’existe plus, pas plus que les mœurs patriarcales du temps. Tout le quartier est passé à l’exotisme, à d’autres mœurs venues d’ailleurs – pas plus favorables aux femmes et au socialement correct.

Albert Simonin, Du mouron pour les petits oiseaux, 1960, Livre de poche 1968, 306 pages, occasion €19,36, ou Folio 1973, occasion €19,95

DVD Du mouron pour les petits oiseaux, Marcel Carné, 1963, avec Paul Meurisse, Dany Saval, Jean Richard, Suzy Delair, Dany Logan, Gaumont 2012, 1h45, €13,00, Blu-ray €13,02

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Thierry Roux, Jean-Louis Curtis

« On » a oublié cet auteur de la seconde moitié du XXe siècle, tant notre époque est au présentisme à tout crin. Mais les lettrés savent avec quoi rime « on ». Les livres de Jean-Louis Curtis, pourtant publiés en collections de poche, se trouvent déversés par dizaine dans ces poubelles que sont les boites à livre. L’époque jette la culture par tombereaux, les dictionnaires, les encyclopédies, les romans d’hier, et même les classiques indémodables du programme scolaire, une fois passé le bac. C’est ainsi que j’ai redécouvert, pour l’avoir lu dans les années 70, cet auteur qui parle de ce qu’il connaît, en humaniste ouvert au monde, ayant vécu les affres de la guerre, de l’Occupation, des délires intellos intoxiqués par le communisme. Il a eu une belle vie, pleine et variée. Le (re)lire est plonger dans la pâte humaine, l’éternelle, quelles que soient les époques. Thierry Roux, le tente dans cet essai documenté, érudit, citant maintes sources et illustrations, écrit simplement. Il donne envie de découvrir un peu plus cet écrivain resté somme toute mystérieux, si l’on en croit l’encyclopédie pratique, très sommaire mais gratuite pour les nuls.

Louis Albert Irénée Laffitte est né en 1917 à Orthez, petite ville des Basses-Pyrénées ; il prendra le pseudonyme de Curtis après la guerre, du nom des avions qu’il a pilotés. Il suit le cursus classique de la promotion républicaine par les écoles, l’université et le talent. Mobilisé en 39, formé sur avions Curtiss au Maroc, démobilisé en 40, résistant dans le Corps franc pyrénéen en 1944 qui fera la campagne d’Alsace sous De Lattre. Il est repéré par l’éditeur René Julliard sur recommandation de Jean Giraudoux, anecdote cocasse, qui lit par hasard quelques pages sur le bureau en attendant que l’éditeur termine sa conversation téléphonique. Prix Goncourt pour son deuxième roman Les Forêts de la nuit en 1947 à l’âge de 30 ans, grand prix de littérature de l’Académie française en 1972, prix Prince Pierre de Monaco en 1981, sacré « Immortel » à l’Académie française en 1986 à la veille de ses 70 ans, Jean-Louis Curtis est décédé le 11 novembre 1995 à 78 ans.

Il a été remis au goût du jour par Michel Houellebecq dans La Carte et le Territoire et est cité comme inspirateur par Pierre Lemaitre. « Né en 1917, l’année d’un des séismes politiques majeurs du siècle, Curtis est l’écrivain d’une époque, d’un siècle, qui pour beaucoup a commencé cette année-là, et qui sera marqué par la crise économique, les totalitarismes dévastateurs et meurtriers puis les patientes reconstructions, la prospérité retrouvée, à peine voilée par la peur de l’apocalypse nucléaire », résume son biographe-essayiste Thierry Roux p.16. Il aura traité les grands thèmes de son temps : les différents âges de la vie en province et les changements affectant la société de province (Les Jeunes Hommes, La Quarantaine, La Parade) ; les choix politiques (Les Forêts de la nuit, Les Justes Causes, la trilogie de L’Horizon dérobé, Le Mauvais Choix), les questions existentielles (de la conscience de sa mortalité, Le roseau pensant, aux tourments de l’Amour, L’Échelle de soie, Un jeune couple, Andromède), les atteintes à la civilisation occidentale et des traditions qui se perdent (Le Thé sous les cyprès), de la culture menacée par le terrorisme (Les Jardins de l’Occident récit au sein de L’Étage noble), de la liberté confrontée à l’avancée du communisme (Le Mauvais Choix) ».

L’essai est classiquement en deux parties : Une vie / une œuvre – avec la modernité et la liberté pour phares.

« Curtis mène une vie tranquille, car c’est un homme calme et qui aime la modération en toute chose. Il tient par-dessus tout à son indépendance et ne se laisse nullement entraîner par une mode, une tendance et encore moins par le snobisme qu’il déteste. Son anticonformiste est bon teint », dira de lui Paulette Roy, sa biographe (p.111). Son entrée à l’Académie française sera en 1986 « l’hommage rendu à la discrétion, à l’art des nuances et des demi-teintes à une époque où le tintamarre fait souvent office de talent », dira Jacques Brenner, critique littéraire, dans son Journal).

Il a une écriture vive et juste, un don d’observation, de fins jugements esthétiques et un sens historique. Il parle clair. Ni existentialiste, ni Nouveau roman, mais Hussard ; il s’en éloigne par son dédain des foucades, incartades et polémiques et surtout des engagements radicaux. « Un roman serait pour moi, un puzzle de petites pièces bien ajustées, autrement dit un ouvrage bien organisé, visant à l’efficacité, en effaçant toute trace d’effort et en dérobant les secrets de fabrication », préfère-t-il dire dans Une éducation d’écrivain, rappelant ses origines familiales ébénistes.

Pour lui, l’humain reste le même dans l’histoire, pris dans les changements du monde qui le dépassent, tout en lui posant toujours les mêmes questions sans réponse. Ses personnages, par ses yeux, observent les transformations économiques et sociales de la province, la vie dans un pays occupé, l’aveuglement face aux idéologies tentatrices et menaçantes, l’irruption brutale de la société de consommation après-guerre et les fractures qu’elle révèle, la révolte de la jeunesse du baby-boom et les dangers du jeunisme qui la suit, la quête illusoire du bonheur entre espérances et réalités, l’Occident menacé dans ses valeurs, son art de vivre exposé à la barbarie des fanatiques de toutes religions et aujourd’hui de l’égoïsme libertarien, la défense de la langue française fragilisée par le snobisme conformiste, le livre par l’image, la pensée personnelle par la doxa du réseau…

Ses « pères » en littérature sont Barrès et l’esthétisme sensuel du Moi, Mauriac et la vie tourmentée de l’âme humaine provinciale, Montherlant et son art de l’ironie comme sa liberté de ton et d’esprit. Étudiant en anglais, il décortique la technique d’Aldous Huxley. Il écrit dans Une éducation d’écrivain que « la grande idée d’Huxley est que le roman moderne pourrait prendre exemple sur l’écriture musicale (polyphonie, contrepoint) pour embrasser la réalité complexe. »

Thierry Roux retient treize thèmes du récit du monde par Curtis : « la vie sous l’Occupation, la province, la politique (), la jeunesse, l’amour, l’art de vivre en Occident, l’héritage lettré ou encore l’écologie, l’art du voyage ou l’espérance des temps futurs » p.166. Il les détaille.

L’Occupation était une période où il n’était pas aussi simple de comprendre les choses et de choisir son camp, comme chacun le croit aujourd’hui. La phrase-clé de Curtis est : « ce n’était pas tout à fait aussi simple que cela : d’une attitude extrême à l’autre attitude extrême, il y avait des moyens termes ; il pouvait se produire d’innombrables glissements, des interférences. Sous les étiquettes grossières que l’on collait au dos des gens, il y avait mille et mille nuances possibles ». Les nuances, l’aujourd’hui ne les connaît pas, ne veut pas les voir ; tout doit être binaire comme l’informatique, Noir ou Blanc comme la race (qui revient), ami ou ennemi comme le juriste nazi Carl Schmitt le pensait (référence favorite de la bande à Trump). « Dans Les Forêts de la nuit, la pulsion d’agir du jeune héros résistant, Francis, relève d’un élan de jeunesse désintéressé qui le pousse à aider son prochain, en faisant passer la ligne de démarcation. À l’inverse, celle de Philippe, le collaborateur, s’enracine dans un élan qui au gré de mauvaises circonstances conduit à s’engager dans une cause malheureuse, dans le sillage des collaborateurs à la solde de l’Allemagne nazie », explique l’essayiste p.219. Il s’agit d’un élan vital qui justifie la politique, dans un affrontement entre le courage et la peur. Les personnages sont tourmentés, parfois faibles, dont « les idées » ne sont que des justifications a posteriori de leurs pulsions profondes. L’Occupation, parce qu’elle met en cause la vie même de chacun à tout moment, est un révélateur des êtres.

La politique est la continuation de cet élan pulsionnel par d’autres moyens. Jean-Louis Curtis déclare à La Nouvelle Revue de Paris : « Je suis libéral. Être libéral, c’est savoir que toute une part immense de notre vie, de nous-même ne relève pas, n’est pas tributaire de la politique, et doit obstinément refuser de l’être ». D’où son anticommunisme, religion d’État totalitaire exigeant l’engagement tout comme hier le nazisme, dans laquelle s’est fourvoyé Sartre avant de basculer en pire vers Mao. Avec la tentation des intellos de suivre le mouvement grégaire, de se faire dictateurs de bureau, tant la tentation de la facilité est grande de suivre au lieu de penser, d’obéir à une soi-disant Loi de l’Histoire au lieu de la faire. Curtis se montre plus ouvert au mouvement anarchiste et ludique de mai 1968, qui pour lui secoue heureusement le vieux monde, avant qu’il ne dégénère dans la logorrhée trotskiste et le culte ridicule du lointain nouvel empereur communiste amateur de très jeunes filles. Il met en scène la politique dans Les justes causes, en montrant le contraste entre la puissance des idées pour lesquelles on se bat et les illusions et drames qui surviennent dans la réalité vécue.

Avec la patte lourde et le style réjouissant envers « la gauche », toujours contente de soi et de son bon droit, encore de nos jours : « En face de cette droite coupable, inquiète, peu sûre d’elle-même, la gauche se rengorgeait dans son sentiment de légitimité. On n’a jamais vu, au cours de l’Histoire, sauf peut-être chez le dévot du XVIIe siècle et les Jacobins de 1793, une satisfaction de soi, une complaisance aussi affichée et aussi imperturbables. Il suffisait de se dire « de gauche » pour être assuré de sa vertu et jouir de la considération universelle. Le bon droit se trouvait de votre côté, la grâce divine vous avait élu. Ceux qui n’épousaient pas votre cause étaient des damnés, tout juste bons à jeter à la géhenne » (La France m’épuise).

L’auteur note une fidélité d’écrivain au Béarn, sa région natale, qu’il justifie par un besoin de se rattacher à ce qu’il connaît. Thierry Roux est lui-même originaire d’Orthez, haut fonctionnaire, titulaire d’une maîtrise d’histoire de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour et diplômé de Sciences Po Bordeaux. Mais la province d’enfance de Curtis change radicalement après 1945, gagnée par une frénésie nataliste et consumériste. Curtis observe et dénonce sa transformation brutale, où sa qualité de vie est supplantée par des comportements moutonniers, un nouvel état d’esprit, mélange d’américanisation et de dolce vita, et une vraie différence entre la vie à Paris et celle en province. Marc Bloch, historien résistant fusillé par les Allemands, a bien décrit la chère petite ville, désuète, dépassée, explication parmi d’autres raisons de la défaite de 1940. Mais Jean-Louis Curtis a la nostalgie de cette province de la lenteur, du travail tranquille, du temps qui passe, du silence et des paysages préservés. Le « c’était mieux avant » aujourd’hui des ultra-conservateurs et de nombre d’écolos.

Curtis, défendant la langue française, se moque des tics de langage qui donnent l’impression aux branchés d’être dans le vent, « mainstream » comme on jargonne franglish aujourd’hui. Ils ne sont qu’un vernis superficiel qui ne trompe personne. Les tics comme disons, au niveau de, motivé, concerné par, tout à fait, absolument, effectivement, et les nouveaux et agaçant donc du coup et voilà, révèlent ce que sont ceux qui en usent et abusent (y compris le super-intelligent Luc Ferry avec ses voilà en rafale). Ose-t-on conseiller à ce donneur de leçons tous les lundis sur Radio-Classique, qu’il (re?) lise donc Curtis ? « Entre le débraillé démagogique antibourgeois, l’infantilisme « chébran », le pédantisme hexagonal et le snobisme convulsionnaire des ciné-clubs, notre malheureux français peut-il demeurer le splendide instrument linguistique qu’il fut en des temps moins gogos et moins gagas que le nôtre ? » s’interroge Jean-Louis Curtis, cité par La République des Pyrénées du 8 novembre 2024. Dans Une éducation d’écrivain, il prophétise d’ailleurs la fin du livre, dont les faillites en chaîne de grandes librairies en France montre l’actualité : « les livres que vous produisez ne seront pas lus par la génération qui vous suit et, dans cent ans, ce seront les ouvrages d’une langue morte que quelques érudits pourront encore déchiffrer ». Pour lui, cela n’empêche pas d’écrire quand même, pour que vive la beauté des personnes.

« Pour résumer son œuvre, écrit Thierry Roux, on pourrait dire que Curtis a été le conteur des vies ordinaires, une manière d’historien du social en prise avec son temps. Parce qu’il aura labouré les sillons des existences et des questions intemporelles – le sens de la vie, l’âme et le cœur humain – son œuvre romanesque demeure précieuse pour notre temps. Curtis a su – et c’est sans doute l’essentiel – ne rien sacrifier à sa liberté d’écrire et de penser » p.343

Au bout de ce parcours, reste une interrogation. Certes, Jean-Louis Curtis a souvent répété qu’il n’avait d’autre biographie que la liste de ses livres, mais la vie intime de Louis Albert Irénée Laffitte importe pour comprendre son œuvre. Un homme libre – et moderne – ne devrait avoir aucun tabou pour ses lecteurs, surtout posthumes. Avait-il des désirs sous-marins comme son mentor Mauriac ? A-t-il eu un fils caché comme son modèle Montherlant ? – ou s’est-il marié avec la chanteuse Mireille comme l‘affirme l’IA de Mistral (je ne sais pas où il a trouvé cette fausse nouvelle) ? Cet essai biographique ne le dit pas.

Thierry Roux, Jean-Louis Curtis – Une vie d’écrivain, la modernité d’une œuvre en liberté, 2025, Éditions Gascogne, 380 pages, €22,00

Un lot de 5 Jean-Louis Curtis en poche : les jeunes hommes – l’horizon dérobé – l’étage noble – l’échelle de soie – les forêts de la nuit, €17,80

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