Livres

Theodore Sturgeon, Les talents de Xanadu

Edward Waldo, dit Theodore Sturgeon du nom donné par son beau-père, est mort en 1985 et il ne dira rien à la jeunesse d’aujourd’hui : c’était avant Internet ! Mais il a été l’auteur de science-fiction le plus populaire des Amériques dans les années 1950. J’évoque peu la science-fiction sur ce blog, voire pas du tout, mais j’ai beaucoup aimé le genre étant adolescent. J’y reviendrai probablement.

Dans ce recueil de sept nouvelles, Sturgeon applique à la lettre son principe majeur : « rien n’est jamais absolument comme il devrait être ». C’est ainsi que dans L’hôte parfait, un jeune garçon de 14 ans qui attend son père à la porte de l’hôpital où sa mère accouche d’une petite sœur, aperçoit à la fenêtre une femme à poil qui l’interpelle. Et pof ! Elle se jette dans le vide et s’écrase huit mètres plus bas sur le pavé, aux pieds de l’adolescent. Sauf qu’elle n’est plus là… C’est le début d’une histoire de possession, une Chose qui pénètre les esprits pour s’y lover et se repaître des joies humaines.

Maturité met en scène un homme resté enfant, créateur de dizaine de gadgets, écrivain, artiste – en bref l’insouciance à l’état pur. Les docteurs et savants qui veulent le transformer pour le faire mûrir croient qu’une fois pleinement adulte, il épanouira son talent. Mais si la source de création était justement l’esprit d’enfance ? L’auteur s’est marié 5 fois et a eu 7 enfants, il sait de quoi l’enfance est capable. Les transformistes de notre siècle, deux générations après l’auteur, auraient-ils déjà tort ?

Mais la première nouvelle, qui donne son titre au recueil, est pour moi la plus profonde. Le soleil a explosé et l’humanité s’est empressé d’essaimer. Bril est un envoyé spécial d’une planète humaine qui veut fédérer les autres sous sa coupe. En bon Américain technomaniaque et formaté à la discipline, l’auteur l’a doté d’une armure à l’épreuve des projectiles et d’armes diverses dissimulées dans ses manches et ailleurs. Mais l’homme tombe sur Xanadu, cette planète où l’humanité vit comme à l’Age d’or. Les gens ne portent rien sur eux, qu’une ceinture de composition chimique que tout le monde connait et peut reproduire, qui les vêt de couleurs chatoyantes comme un champ de force arachnéen ne laissant rien ignorer de leur harmonieuse anatomie. Tout est plaisir et jeu sur cette planète. Les maisons se construisent à plusieurs, chacun communiquant instantanément sans avoir besoin de parler, puisant son savoir technique dans les bases de données interconnectées. L’amour y est d’évidence et la jeunesse perpétuelle.

L’intérêt de cette fiction est de nous plonger dans l’univers fantasmé de Karl Marx jeune, lorsqu’il rêvait du communisme utopique où la propriété ne saurait exister puisque chacun est doué de tous les talents et travaille par jeu en collectivité. Sans propriété, pas de violence, pas même de pudeur bourgeoise puisque tout le monde est égal aux autres. L’état de nature est l’état de sa nature, un naturel où l’accord est avec soi-même parmi les autres et dans la nature.

Autour de 1968, cette utopie renaissait dans le Flower Power, dans les communautés hippies où tout et tous étaient à tout le monde, amour en bannière (mais sexe à gogo). La nouvelle reflète ce monde-là mais le transcende par sa chute : car ce paradis retrouvé est le moyen le plus sûr pour convertir l’humanité entière, même les planètes militaires ! Une utopie à méditer.

Theodore Sturgeon, Les talents de Xanadu (nouvelles de SF), 1972, J’ai lu 1999, 319 pages, occasion €1.30

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Stendhal, L’abbesse de Castro


Ce court roman écrit de part et d’autre de La Chartreuse de Parme est plus romanesque que romantique et analyse la passion de façon clinique. Le beau rôle est au mâle, Jules, jeune campagnard brave et droit ; le rôle faible est à la femme, Hélène, trop riche héritière pour avoir formé son caractère. L’histoire stendhalienne est inventée à partir d’un manuscrit italien et se situe dans les années 1570.

Jules tombe amoureux d’Hélène par hasard, en passant sous les fenêtres de son palais ; elle a « à peine 17 ans », lui 22. Le père Campireali, outré d’une telle audace en apprenant par la rumeur villageoise l’attrait qu’a pour sa fille un gueux, le reproche au jeune homme, lui faisant sentir toute la différence de classe entre lui et eux : « toi qui n’a même pas d’habits pour te couvrir ! », lui lance-t-il. Aussi Jules passe-t-il désormais la nuit venue, pour ne pas montrer sa vêture. Emoustillée et en attente, comme toute jeune fille vierge de 16 ans à peine sortie du couvent, Hélène se montre à sa fenêtre, lumière allumée. Jules qui tend par une longue canne de roseau un bouquet dans lequel une lettre lui révèle sa passion.

Hélène a pour premier mouvement la pitié pour le jeune homme, qu’un coup d’arquebuse peut surprendre à tout instant au pied du palais ; son père et son frère veillent. Son second mouvement est qu’elle ne le connaît presque pas mais qu’elle l’aime le plus après sa famille. C’est ainsi que l’amour s’engrène, comme une roue dentée. Les lettres se succèdent, les péripéties aussi, des rendez-vous physiques sont pris, des déguisements requis, l’attrait du danger exalte les sentiments tout en excitant le bas-ventre. Hélène cède…

Mais Jules, qui la tient dans ses bras au point de ravir sa virginité, entend sonner la cloche du monastère ; il croit que la Madone lui fait un signe – et il renonce. Cette abnégation est une duperie, une de plus que la religion a dans son escarcelle pour tenir les humains dans les griffes de son clergé.

De cet acmé, l’histoire passionnelle ne peut que redescendre ; depuis ce moment sublime le cœur ne peut que s’abimer ; l’amour purifié par l’abnégation ne peut que se flétrir – lentement et à regret, mais inexorablement. Car si Hélène eût été pénétrée, le mariage se fut accompli et la mère aurait pardonné. Or rien de tout cela – et la tragédie peut se dérouler, le lecteur sait d’avance comment elle finira.

Le monastère forteresse sera violé par le désir, la religion ridiculisée par la simonie et l’orgueil du pouvoir, Hélène flétrie par l’absence de l’aimé. Jules va engager des brigands comme lui pour investir le monastère et enlever la fille, mais rien ne se passe comme prévu et il doit se retirer sans succès et blessé, la moitié de sa troupe tuée. Le prince Colonna, qui le protège en souvenir du capitaine son père, l’exile en Espagne et ailleurs avec un brevet de colonel. Sa mère persuade Hélène que Jules a trouvé la mort au Mexique.

L’amante orpheline décide alors de rester au couvent où son chéri fut blessé, mais elle divague. Freud dirait que la matrice lui monte à la tête : elle veut être abbesse, dépense des sommes folles pour aménager le monastère en sanctuaire à son amour, consent à des caprices sexuels avec le jeune évêque. Au point d’en être engrossée et de donner naissance secrètement à un bâtard vite abandonné à une paysanne.

Mais Jules revient, auréolé de gloire et confirmé colonel. Hélène a vent de ces rumeurs ; elle n’a pas su se garder, elle est au désespoir. Si le jeune homme a été manipulé par son mentor pour servir ses desseins politiques, la jeune fille a été vampirisée par sa mère dont l’amour envahissant lui a fait dénoncer tout et croire n’importe quoi. Trop de sensibilité rend bête, montre Stendhal : seule la raison peut maîtriser les situations, garder les passions à leur place et faire servir les pulsions. Les amants, qui auraient pu se rejoindre, en sont empêchés.

Stendhal oppose habilement le monde des brigands à celui des princes, et toute sa faveur va aux premiers. N’ayant rien, vivant de peu, ils n’ont que leur vigueur physique et leur énergie morale pour assurer leur moi. Ils se font donc eux-mêmes plutôt que de se donner seulement la peine de naître. Leur rébellion est idéalisée dans l’imaginaire du peuple, en compensation du joug des seigneurs. L’adversité forge le caractère, pas les riches habits ni surtout le couvent. Les bravi osent le risque, tout comme le volcan endormi aux portes de Rome. Si ce dernier a fertilisé assez la terre pour voir croître une forêt si dense qu’elle en est noire, la Faggiola, les brigands ont hérités de leurs ancêtres romains la vigueur et la vertu. L’honneur, s’il est constamment à la bouche des nobles, n’est pas leur fort en pratique ; tandis qu’il est au plus haut chez les bravi, en témoigne Jules. Le Monte-Cavi, lieu de convergence tellurique, géographique et mentale, temple à Jupiter devenu monastère, est le point central des amants désunis, là où va se nouer la tragédie.

Stendhal oppose aussi les pères aux mères, les premiers autoritaires et absents, les secondes volontiers « mères juives » comme on dira plus tard, possessives et castratrices, surtout pour leurs filles. Jules est en quête d’un père parce qu’il n’a plus le sien, Hélène avoue tout à sa mère parce qu’elle l’aime à en mourir. Les deux se font manipuler naïvement et sont indécis à accomplir leur amour pourtant si fort. Oh que c’est beau !… Mais cette posture où chacun reste obstinément soi tue tous ceux qui vous aiment.

Impitoyable analyste rationnel des passions forcément irrationnelles, Stendhal donne ici tout son élan, servi par des héros à la hauteur du tragique et par un paysage puissant. Ce court roman des Chroniques italiennes mérite d’être connu.

Stendhal, L’abbesse de Castro, 1839, in Chroniques italiennes, Folio 1973, 373 pages, €8.20  / e-book format Kindle €1.98

Stendhal, Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

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Adriana Langer, Oui et non

Vingt nouvelles d’une Parisienne sensible qui offre au fil du temps la radiographie des désirs et des émotions humaines. Chaque texte est un instant suspendu, un fragment de vie comme un souvenir éternisé.

Mère et enfant conte le bonheur pour une mère de peigner les cheveux de sa petite fille afin d’en épouiller les lentes. Geste ancestral, geste primate, geste profondément social et apaisant qui crée comme une bulle de complicité et de bonheur pour les deux.

Vingt-quatre heures de la vie d’un vieil homme dit combien la retraite, pour un professeur d’université devenu veuf, est un repli sur soi, un encoconnement entre ses livres et ses tableaux. Le monde extérieur pressé, plus jeune, avancé, agresse le grand âge. Malgré le neveu qui vient d’avoir le bac et qui cherche sa voie, obligé à déjeuner avec le vieux, la transmission n’est plus guère possible. Passé un cap, le monde que l’on a connu est mort et s’effiloche ; le nouveau n’est pas pour nous.

L’exposition montre combien l’art peut aider à s’abstraire du réel un moment, malgré la foule qui se presse devant les tableaux, malgré l’ambiance glauque du snobisme bourgeois, malgré les glapissements des guides en langues étrangères et les sonneries aigrelettes des mobiles. D’un coup, devant un paysage, le spectateur cultivé se trouve ailleurs.

Ce sont les trois nouvelles qui m’ont touché le plus dans ce recueil riche et ressenti. L’auteur a longuement ciselé ses textes, moins comme des nouvelles au sens littéraire, tournées vers l’effet par la concision, que comme des « émaux et camées » à la Gautier. La narratrice voudrait atteindre à l’acuité d’une Irène Nemirovsky, au naturel profondément humain d’un Tchékhov (Rencontre). Mais elle est elle-même et, si ces exemples l’élèvent, son style a trouvé sa forme personnelle.

Je regrette un peu que la typographie soit si petite, le corps 2 mm comme dans la Pléiade mais en moins rond n’est pas facile à lire pour qui a un peu d’âge. Je me demande aussi pourquoi la femme de La bague va nager avec son diamant au doigt : est-ce bien raisonnable ? Y a-t-il de quoi en faire toute une histoire ? Dommage aussi que la première nouvelle du recueil, Prérequis, soit à mon avis la moins bonne, juste une réflexion sur le rêve et ses fantasmes, et que son titre laisse à penser qu’il expliquerait le reste du recueil. Le titre lui-même, Oui et non, reste sibyllin : le oui est celui à la vie, mais le non ?

Mais ce ne sont que bénignes aspérités dans le ton général ; ces nouvelles méritent vraiment la lecture, hors du temps, en pleine humanité. Un moment suspendu.

Adriana Langer, Oui et non (nouvelles), 2017, éditions Valensin, 103 pages, €19.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Bio express : « Française d’adoption, aimant la ville de Paris où j’habite depuis l’âge de treize ans, j’ai passé une partie de mon enfance en Argentine et aux États-Unis. J’écris des nouvelles en parallèle à (et parfois en lutte avec) ma profession de radiologue, que j’exerce dans un centre anti-cancéreux. Plusieurs de ces textes ont été publiés, en France dans les revues Rue Saint Ambroise, Ravages, ainsi que dans la revue médicale Psycho-oncologie, et au Canada dans la revue Moebius. »

Précédent recueil : Ne respirez pas, éditions La Providence, 2014

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Eric Bohème, Réalités métissées

Membre de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire, l’auteur est un Français qui a épousé l’Afrique après de multiples missions. Il livre ici un recueil de nouvelles, chroniques et récits, parfois démarqués des contes de Grimm, de discours politiques ou de chansons du répertoire français.

Mais s’agit-il de « métissage » ou de « mélange » ? Le métissage est un croisement biologique, le mélange une rencontre de personnes différentes. Faut-il sauter du second au premier sans y réfléchir ?

Au mélange appartient les anecdotes intitulées « Prisme » où les mœurs françaises et ivoiriennes se télescopent en suscitant étonnement, rire ou honte. Ainsi, la Sécurité sociale française est-elle tenue par la famille en Ivoirie, le rôle du psychiatre par le marabout (mais en Europe auparavant par le curé). Le quiproquo du taxi pour la rue des Canards à Abidjan au lieu de la rue du Canal est le même que celui de l’Ivoirien qui se voit conduire à l’aéroport Charles de Gaulle au lieu de la Place – que tout le monde continue d’appeler « de l’Etoile ». Sauf que le taxi parisien ne démord pas du prix de la course effectuée, alors que l’Ivoirien ne fait payer que le prix du trajet demandé.

Il n’y a qu’au prisme « arnaque » que je tique : écrire que les populations africaines « se remboursent très partiellement » de la colonisation et de l’exploitation « durant des siècles », c’est établir la morale au plus bas niveau : celui du plus fort, avec loi du talion et dent pour dent. Dans ce cas, les Français seraient-ils justifiés de voler les Italiens à cause de l’invasion de César ? Comprendre fait parfois excuser, au risque d’y perdre ses valeurs.

Au métissage appartient cet appel imaginaire attribué à Laurent Gbagbo, démarqué du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy : « Le défi de l’Europe est celui de toutes les civilisations, de toutes les cultures, de tous les peuples qui veulent garder leur identité sans s’enfermer parce qu’ils savent que l’enfermement est mortel. Les civilisations sont grandes à la mesure de leur participation au grand métissage de l’esprit humain » p.34. Que l’esprit fasse de beaux enfants aux cultures venues d’ailleurs est bienvenu, mais pourquoi ne serait-ce pas aussi le cas pour la Côte d’Ivoire ?

L’auteur s’en doute et l’encourage, sinon dénonce son abandon dans une réponse à un commentaire sur le fesses-book d’une Ivoirienne imaginaire : « notre croissance démographique est-elle choisie en toute connaissance de cause, le gouvernement et la société se donnant alors les moyens de l’accompagner en termes de maternités, d’écoles, de formation professionnelle, d’emplois, de logements, ou est-elle simplement la conséquence d’habitudes acquises ? » p.59. Faire l’amour, c’est bien – mais faire des gosses, pourquoi ? Juste pour le plaisir ? Ou pour les élever ? Cette grave question est ici à peine effleurée, mais elle l’est. Car « dans ce pays, une femme peut-elle trouver un job sans écarter les jambes ? » p.117

Les afrocentrés sont aussi sectaires que les identitaires franchouillards – sauf qu’ils préfèrent toujours la Mercedes à l’âne traditionnel.

Certains vont même plus loin, acculturés à mort. Eric Bohème distingue avec humour trois générations d’Africains immigrés en France : les gris qui partaient tôt et rentraient tard, les djeun’s emplis de ressentiment et les golden boys américanisés. « Après ces Africains gris, si l’on peut dire, vinrent les Blacks Djeun’s ; leurs fils peut-être ? Vindicatifs, agressifs parfois, affichant une mise streetwear bijou-bijou : capuche ou casquette retournée, diamant-clou à l’oreille, baggies, baskets de marque américaine, lourde chaîne en argent sur un T-shirt « destroy » ou « metal », ces jeunes composèrent la seconde génération africaine du Rair (RER) » p.70. La « troisième génération d’Africains dans le Rair : les Golden-Boys, composée non pas des petits frères des Djeun’s mais plutôt de rejetons de ministres ou de dégé installés aux Plateaux de Dakar ou d’Abidjan » p.71. La lutte de classes sévit aussi, par procuration.

Léger, grave, amusant, ce court recueil de textes pénètre une autre façon de voir le monde que la nôtre. Il apprendra le terrain mental à ceux qui vont en Côte d’Ivoire, pour affaires ou pour le tourisme ; il enseignera les autres, dont je suis, qui ne connaissent pas ce pays.

Eric Bohème, Réalités métissées, 2017, éditions de la Lagune, 194 pages, €13.00 e-book format Kindle €5.69

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Arto Paasilinna, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen

Comment a-t-on pu attendre 12 ans la traduction en français de ce petit chef d’œuvre d’humour finlandais ? Cela montre combien les éditeurs français sont inconséquents, nombrilistes et sans aucun souci du client. La dizaine d’opus publiés en Folio prouve que l’auteur rencontre un vrai succès au pays de Rabelais. Bûcheron poète, ouvrier agricole journaliste, ne voilà-t-il pas qu’Arto, qui avait la cinquantaine à l’écriture du livre, rencontre désormais l’aspiration des profondeurs françaises : la terre ne ment pas, les relations de village sont les seules à vivre, le sexe et les bêtes tout ce qui reste quand la religion à fui.

La lecture dans un train du Bestial serviteur du pasteur Huu est à déconseiller car elle vous fait souvent pouffer, ce qui n’est pas socialement correct. Le rire surgit au détour d’un paragraphe bien amené, la bouffonnerie éclate du sérieux apparent du développement. Paasilinna vous boute en train et vous mène en bateau, poussant chaque situation dans sa logique, les derniers retranchements étant ceux de l’absurde. C’est irrésistible ! Vous passez donc pour un demeuré face aux voyageurs à la mine grave et compassée de bons bourgeois soucieux du travail, de la famille et du pays. Mais n’en ayez nulle honte : ces mêmes faces de carême en TGV, ou de ramadan en RER, se mettent parfois à agir tout aussi bizarrement, bouche et oreille vissées au téléphone, à tchatcher leurs ordres à leur meuf, à demander la taille du tee-shirt du gamin pour passer à la supérette ou combien de baguettes ils doivent ramener à bobonne.

Arto Paasilinna nous emmène au nord de la Finlande, en péquenoterie atavique. Le pasteur, docteur en théologie sur l’apologétique, se trouve à l’étroit dans sa petite église. Il n’est entouré que de paysans et de leurs femmes, dont les plus jeunes ont été souvent ses maîtresses. On dit même qu’il a semé quelques bâtards ici ou là – vous savez ce qu’on dit dans les villages où chacun vit renfermé sur la localité, n’ayant pas autre chose à faire qu’à médire durant les six longs mois de l’hiver nordique. Justement, un hiver s’achève et, avec lui, l’hibernation des ours. Une oursonne et ses deux petits viennent semer le désordre dans le village en cherchant à se sustenter. Il faut dire que tous les habitants sont à l’église et que le buffet d’un futur mariage émet ses effluves depuis un hangar, il n’y a pas idée.

Une fois les trublions matés, les villageois décident de faire un cadeau à leur fougueux et rugueux pasteur pour ses cinquante ans : surprise ! ils lui offrent l’un des oursons… Les commères susurrent qu’il lui ressemble et que Dieu lui a donné là son vrai fils…

Dès lors, les vitesses s’enclenchent. La vie du pasteur va en être complètement transformée. Sa femme va le quitter, son évêque le chasser, Dieu l’abandonner. Il déraillera dans la chasse aux extraterrestres puis dans la vodka, espérant trouver sa voie au bout du voyage. Car il part en quête avec son ours ! Ours qui le sert bien quand il quête, le matériel n’étant jamais loin du spirituel avec les Finlandais. Le pasteur a appris à l’ours des tours, or « un ours a la force de neuf hommes et l’intelligence de deux femmes », nous dit-on page 258… Au détour du chemin et selon les conséquences, le lecteur est ainsi confronté à l’irrésistible sagesse des nations.

Le pasteur est comme ces princes de Sérendip, partis rencontrer la plus belle fille du monde mais s’arrêtant mille fois en chemin pour vivre diverses aventures. A croire que « la plus belle » fille du monde n’existe pas. D’où le terme « serendipity » né en anglais de cette légende indienne. « L’opératrice radio songea qu’elle s’était trouvé là un drôle d’amant, un homme comme on en fait peu : un prêtre finlandais défroqué, arrivé dans l’île avec un ours qui dansait et faisait des signes de croix dans la boite de nuit d’un paquebot… » p.237.

Nous faisons connaissance avec un lanceur de javelots à la verticale, une pastoresse irascible, une éthologue intéressée par l’exploration corporelle, un évêque chasseur d’élan, quelques fonctionnaires imbus, des religieux intolérants, un vendeur de sauna en Méditerranée et quelques autres spécimens observé in situ. Paasilinna a l’œil pour saisir d’un trait ce qui fait la bonté ou la bêtise humaine. Il en parle avec la crudité de Rabelais et la simplicité directe de la fin du XXe siècle.

Un vrai régal qui vous mettra en, joie !

Arto Paasilinna, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen, 1995, traduit du finlandais en 2007, Folio 2009, 367 pages, €8.20

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Stendhal, Lisimon

Peu connue mais à base autobiographique, cette nouvelle est sur le renoncement. Un jeune homme riche et fat nommé Lisimon, bien de sa personne et d’esprit brillant, ne vit à Paris que par le regard des autres. Trahi par une femme pour laquelle il avait quelque sentiment, trahi surtout par son existence de Don Juan sans cesse papillonnant de vagin en vagin, il ressent cruellement sa solitude. L’adolescence prolongée, le narcissisme et l’assouvissement immédiat de tous les désirs ne rendent pas heureux.

Lisimon est le nom du père des enfants et pupilles qui se cherchent sous les mascarades sociales, dans une pièce de Jean-Jacques Rousseau jeune, Narcisse ou l’Amant de lui-même. Ces comportements typiques de notre époque étaient éprouvés par Stendhal et il les a saisis de façon magistrale.

Pour en sortir, trois solutions : se ranger bourgeoisement (impensable dans le milieu « artiste »), se suicider pour jeter son exemple à la face de ses ennemis jaloux (mais le choc ne dure que le temps d’une conversation) – ou se retirer « au désert ». Le Moi naissait et se regimbait contre les impératifs sociaux. Comme Rousseau, notre jeune homme blessé par ses semblables se retire donc à la campagne.

Il s’y ennuie mortellement, ne survivant que par le sentiment de vengeance que son absence brusque et inexpliquée ne peut manquer de susciter chez ses rivaux. Mais, très vite, on ne parle plus de lui – comme de nos jours lorsque vous disparaissez des réseaux sociaux. Dès lors, que faire ? Cultiver son jardin, nous dit Stendhal après Voltaire. S’aménager une Thébaïde, le paradis personnel d’une maison entourée d’un jardin et d’un verger. Vous aurez de quoi vous occuper en prenant soin des plantes et des poules, vous pourrez bien manger légumes et fruits plutôt que les viandes rouges, et donner ou vendre votre surplus pour vous concilier vos serviteurs et vos voisins. Aujourd’hui, nul besoin de serviteurs, sauf à l’âge de la dépendance ; les machines les remplacent à l’envi. Quant aux voisins, ils ont souvent haute haie épineuse, chien méchant, 4×4 agressif et fusil chargé dans le placard.

Dans un lieu isolé, on est face à soi-même. Il faut donc s’accepter et dire oui à la vie, avoir « du plaisir à respirer au soleil » p.44. Ne plus être en compétition pour les places ou les femmes, ne plus se préoccuper de son statut social ni des concurrents prêts à vous piétiner pour arriver, mais accepter la destinée comme elle va, au rythme des plantes et de l’amitié des bêtes. Il s’agit d’un « art du malheur » (p.45) qui consiste à placer chaque événement entre soi et l’adversité.

Il est nécessaire de ne donner à l’animal social que le minimum requis pour être tranquille et s’assurer une vie paisible, entourée de livres et de musique. Pour être heureux, vivons caché. Ni clés ni montre (ni Internet), l’existence rythmée par la course du soleil et le passage des saisons : telle est la vie essentielle qui permet de porter toute son attention à ce qui vous entoure. Le verger à planter, greffer et entretenir, le jardin à labourer et repiquer, les chiens à promener et soigner – et les enfants que vous aurez peut-être « mais vers les 58 ans » avec une paysanne. « Je veux me retirer du monde quand mes fils, si j’en ai, auront 15 ou 16 ans. J’aurais le cœur percé de fond en comble de les voir devenir des êtres plats ». A cet âge, ils ne rêvent en effet que d’être conformes (aux adultes, du temps de Stendhal – à leurs pairs d’âge aujourd’hui). Ce serait plutôt vers 14 ans de nos jours, selon mon expérience – avant le retour de la personnalité vers 20 ou 22 ans. Balzac développera l’éducation dans la nature, après l’Emile de Rousseau (1762), dans sa nouvelle La Grenadière (1833).

Le renoncement est un principe bouddhique mais la vie bonne est issue de nos philosophes antiques. Montaigne le pratiquait fort, tout comme Rousseau l’a tenté (éternellement blessé par ses semblables et récusant tous ses gosses) de même, plus proches de nous, Julien Gracq, Pierre Michon et Michel Onfray.

Il s’agit moins de se retirer du monde (comme un moine) que de soigner son désespoir (par la nature). Point de mystique écologiste (terme d’aujourd’hui) mais une méthode thérapeutique : se retirer pour se ressourcer. Ce qui n’empêche pas Lisimon d’aller parfois à la ville pour acheter de nouveaux livres, voir un spectacle ou ce tableau de Pérugin qui l’émeut aux larmes, et écouter un opéra.

Mais il reste lui-même au lieu d’être un autre, de porter ce masque que la « bonne » société exige, ce politiquement correct de rigueur parmi ceux qui vous observent pour scruter impitoyablement toute « faute », ceux qui vous jalousent pour des qualités qu’ils n’auront jamais, sans mettre en balance vos défauts, ceux qui n’hésitent pas à vous marcher dessus pour accéder aux places avant vous.

Courte nouvelle, grand message. Stendhal est à relire de bout en bout.

Stendhal, Lisimon (1855), pp. 35-46 in Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

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Eliot Pattison, Le seigneur de la mort

Depuis l’an 2000, l’Américain juriste Eliot Pattison écrit sur le Tibet. Il déplore le colonialisme chinois et l’acculturation forcée de ceux-qui-savent-mieux-que-vous-ce-qui-est-bon-pour-vous. Le communisme, cet héritage de gauche dévoyé des Lumières, rencontre le nationalisme du Pays du milieu pour imposer par la force sa vision du monde aux « arriérés » que sont les populations non-Han.

Le Tibet est donc envahi, normalisé, les « dissidents » placés en camps de travail ou en hôpital psychiatrique, les morts servant aux juteux trafics d’organes de la corruption endémique chinoise.

C’est dans ce contexte que l’auteur situe ses romans policiers. Shan est un ancien inspecteur trop intègre de Pékin relégué au goulag parce qu’il a révélé quelques malversations de hauts pontes du Parti. Il n’est personne. Avec les moines tibétains rencontrés dans le camp, il a appris une autre résistance, celle toute intérieure de l’esprit. Les liens des causes et des effets sont enchevêtrés et seule la Vérité permet de comprendre, donc d’avancer. Il le démontre à ses divers maîtres du Parti ce qui lui donne une semi-liberté pour enquêter. Son but ultime est de faire libérer son fils Ko, menacé d’être décérébré comme irrécupérable. Cette dernière enquête est donc cruciale pour lui, comme pour son ancien tortionnaire le colonel Tan, accusé de meurtre.

Car lorsque la ministre du Tourisme de la République populaire et une alpiniste américaine connue sont assassinées de deux balles de gros calibre sur la route de l’Everest, tout ce que la province compte de flics et de services s’entend à dissimuler la réalité pour accuser le colonel Tan, les moines renégats et faire porter le chapeau aux éléments « indésirables » de la société communiste. Mais Shan a vu, il était là. Toute sa tactique va consister à diviser les pontes entre eux pour faire surgir la vérité des faits – et obtenir ce qu’il désire : son fils.

Vérité qui ne va pas plaire, sauf à la petite juge implacable venue de Pékin pour faire le ménage dans la corruption ambiante, selon les directives du Parti. Car la vérité est que la ministre Wu a été à la tête des gardes rouges qui ont mis à sac la région du temps de Mao, et que la région s’est particulièrement braquée contre les oukases de Pékin, aidée en sous-main de 1942 à 1971 par les Etats-Unis qui faisaient passer des armes et entraînaient l’armée de résistance du Tibet depuis le Népal. Cette double histoire oubliée, celle de la Révolution culturelle qui a fait beaucoup de mal à la Chine et celle de la trahison américaine aux résistants tibétains, est volontiers occultée par les livres d’histoire. La vérité est en général ce qui plaît, pas ce qui est…

Le mérite de l’auteur est de resituer ces événements passés dans le présent, avec ses intérêts économiques et ses rivalités politiques, dans un Tibet dont la spiritualité se meurt parce que la région est stratégique pour l’empire.

L’enquête est lente et décousue comme un puzzle dont il faut rattacher les morceaux. Mais tout prend son sens à la fin, sous le regard de Chomolungma, la montagne la plus haute du monde, où Milarepa a passé le bouddhisme en poèmes, il y a mille ans.

Eliot Pattison, Le seigneur de la mort (The Lord of Death), 2009, 10-18 2012, 429 pages, €9.10

Les autres romans sur le Tibet d’Eliot Pattison sur ce blog

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Christine Arnothy, J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir

Christine Arnothy est une Anne Frank qui a survécu à l’occupation nazie de son pays, la Hongrie. Elle a subi trois mois durant « le siège de Budapest » qui fit 100 000 morts, dont les Hongrois parlent avec horreur et respect. Née en 1930, elle a eu 15 ans en 1945 ; réfugiée avec ses parents et ses voisins dans la cave de son immeuble, elle ne voulait pas mourir…

Les bombes soviétiques pleuvent, le petit canon nazi tonne, les mitraillages arrosent au hasard et les snipers russes visent juste. Les SS réquisitionnent les vivres et fusillent sans ménagement tout récalcitrant. Mais les voisins cachent par solidarité un Juif, malgré l’égoïsme de ceux qui « ont » envers ceux qui « n’ont rien ». La survie révèle les âmes ; celle de Christine est candide, une adolescente catholique élevée dans un milieu protégé. Elle écrit à la lueur d’une bougie, ce qui la sauvera du viol des soldats soviétiques. S’approchant trop de la flamme, ses cheveux prennent feu et elle doit se coiffer en jeune garçon en attendant la repousse. Beaucoup d’autres y passeront à répétition, y compris une vieille de 73 ans. Quant aux Allemands blessés, ils seront impitoyablement achevés. Le seul Juif du groupe, qui a remis son étoile en croyant être sauvé par les troupes communistes, se prend un chargeur entier de pistolet dans le bide pour avoir mal parlé à un soldat russe.

Le récit de tout ce qui se passe est réaliste, mais conté avec pudeur. Les sentiments s’expriment, mais sans l’hystérie de mise aujourd’hui. La faim, la peur, la promiscuité, font que toute nouveauté devient un événement, ainsi Pista, jeune Hongrois non fasciste, qui aide tout le monde à trouver de quoi en osant sortir sous les bombes. D’ailleurs il y restera, en apportant un voile de marié au très jeune couple juste béni dans la cave par un prêtre.

Une fois les Allemands vaincus, « nous comprîmes que ce qui arrivait était bien différent de ce que nous avions espéré. Tout, désormais, devait être un long cauchemar fait d’atrocités ». Ceux qui se veulent libérateurs violent, volent et tuent comme les autres. Les soudards en campagne n’ont aucune morale, même s’ils sont communistes. La Hongrie sous Staline devient une grande prison ; elle était un pays riche en pétrole et en blé, elle devient un pays exploité pour avoir, dans les derniers mois, choisi le fascisme. Tout le monde est suspect aux yeux du nouvel occupant, d’autant que la langue hongroise n’a rien à voir avec les langues slaves mais avec le basque et le finnois.

Réfugiés à la campagne, les parents de Christine subsistent quelques années en cultivant leur jardin et en donnant des leçons, mais ce n’est pas une vie. Ils n’ont donc qu’une idée : passer en Autriche, pays divisé en zones d’occupation, où les Occidentaux représentent bien plus la liberté que le socialisme stalinien. Le récit du passage de la frontière, par une nuit sans lune et avec plusieurs épaisseurs de vêtements, reste dans les esprits. Arrivés à Vienne, le père s’aperçoit que les billets qu’il a échangé avec le passeur hongrois n’ont plus cours depuis quelques mois…

Ainsi s’arrête le livre. L’auteur lui a donné une suite, désormais publiée sous le même volume.

Au camp de Kufstein, les réfugiés attendent qu’on statue sur leur sort. « A cette époque-là, du moins, je ne savais pas encore que l’être humain affublé du nom de ‘réfugié’ doit avoir un destin de saltimbanque, qu’il lui faut être le bouffon d’une société européenne disloquée, le pauvre personnage qui parle, qui raconte, qui essaie de persuader, le camelot idéaliste qui croit dans sa marchandise et qu’on écoute à peine » p.171. Un vrai entretien d’embauche que la carte de séjour… La situation n’a pas changé, et c’est compréhensible : les peuples qui accueillent veulent savoir à qui ils ont affaire. Catholique, jeune et cultivée, Christine Arnothy saura s’intégrer, non sans quelques expériences que l’on pourrait qualifier de bizutage, d’autres étant plus bénéfiques.

Elle trouve en effet, une fois majeure, une place de gouvernante d’une petite fille dans une famille de Versailles. Son accent, sa précarité, font qu’elle est vite exploitée par la bourgeoise qui se venge ainsi de ses frustrations sociales. Christine ne va pas rester ; elle a rencontré George, beau jeune homme hongrois fils de famille, blond lui aussi, qui poursuit son droit sans jamais le rattraper. Le couple trouve une chambre, copule, travaillote ici ou là. Mais lui vit dans ses rêves velléitaires bouleversés par la guerre, elle sent naître une vie dans son ventre et cela l’oblige. Tout en travaillant comme bonne ou gouvernante, elle écrit (en hongrois) un roman d’après un caractère entrevu à Vienne, une Wanda dont elle imagine l’existence de vamp riche et mouvementée. Elle y déverse ses fantasmes et le roman est accepté.

Est-il aisé d’être mère courage et intellectuelle ? Fille de ses parents et femme indépendante ? En couple mais pas vraiment amoureuse faute de réciprocité ? Il n’est pas si facile de vivre – et le récit s’arrête à la naissance de sa fille.

Brassant tous les sentiments humains, rendant compte des exactions des guerriers contre les sédentaires au-delà de toute morale – malgré les justifications politiques -, montrant comment l’obstination et la volonté peuvent créer un destin, ce récit reste d’actualité. Peut-être parce qu’elle n’est pas juive comme elle, Christine Arnothy a été plus vite oubliée qu’Anne Frank, mais son existence l’a mûrie et elle enseigne toujours comment résister aux malheurs du temps.

Christine Arnothy, J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir (1955) suivi de Il n’est pas si facile de vivre (1957), Livre de poche, 348 pages, €5.60 e-book format Kindle €5.49

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T.C. Boyle, L’enfant sauvage

La Révolution qui a bouleversé les campagnes les plus reculées en inversant l’ordre ancien vient à peine de s’apaiser lorsque des paysans aperçoivent dans les bois un enfant nu. Nous sommes en 1797 en Aveyron.

Il faudra une année au moins avant que des chasseurs le capturent en l’enfumant sur son arbre, puis le recapturent parce qu’il a rongé le toit de chaume du gourbi dans lequel ils l’avaient enfermé.

L’être a tout du diabolique (la nudité intégrale, la tignasse hirsute, les griffes, les grognements) – mais pas la queue, « deux boules, une brindille », indique l’auteur. La bête nue est cependant un enfant des hommes. Le curé s’en fout, son dogme n’a rien à dire sur le sujet ; le maire protège, mais en réfère au commissaire républicain ; lequel avise évidemment Paris et les hautes instances de la politique et de la science.

L’enfant nu est donc amené en fiacre (il en vomit) jusqu’à la capitale après avoir été plus ou moins apprivoisé par un paysan qui a perdu sa sœur débile et sait comment procéder. L’institution des sourds-muets s’empare du garçon pour le civiliser. Echec. C’est alors le jeune docteur Itard qui s’y attelle, croyant qu’il saura faire un homme de cette bête laissée à elle-même.

Parce que l’enfant prononce pour la première fois la syllabe « oh ! » il le prénomme Victor. Son vrai nom, nul ne le sait. Les enquêtes supposent qu’il s’agit d’un enfant abandonné volontairement dans la forêt par une mère surchargée de marmaille qui a tenté de lui trancher la gorge, comme en témoigne une cicatrice sur son cou. Il devait avoir dans les 5 ans. Mais il était différent des autres garçons, probablement atteint d’une légère débilité mentale.

Itard va réussir à lui inculquer une discipline et à lui faire reconnaître des objets associés à des mots. Sans plus. On ne récupère pas une carence initiale, ni héréditaire, ni éducative. L’enfant n’est pas une page blanche qui parle « naturellement » comme Rousseau feignait de le croire, mais un être social qui ne peut se développer que s’il est entouré, encouragé et aimé. La raison n’est pas innée, seule la capacité à raisonner l’est – encore faut-il la stimuler. L’enfant nu n’a étendu que ses capacités animales : le flair, l’ouïe sélective, l’habileté à fuir à quatre pattes et à grimper aux arbres, la rapidité à saisir les proies à sa portée.

Victor ne devient Victor qu’après un processus de véritable dressage, comme on le fait d’un chien. Il ne se souvient que confusément de ses premières années humaines, même s’il cherche le voisinage des hommes et accepte spontanément la main tendue. Itard lui applique tout ce que les Lumières ont de disciplinaire et de contraignant, dans la continuité de la religion. La science a pris la suite du dogme mais ses commandements ont la même pression, même s’il s’agit de civiliser plutôt que de convertir. Le communisme, version accentuée des Lumières, fera de même avec les jumelles soviétiques Masha et Dasha, nées à Moscou en 1950. Les savants staliniens firent sur elles des expériences « au nom du Peuple », leur faisant endurer le froid, la chaleur et la faim, les électrochocs et les prélèvements.

Il y a donc quelque chose de pervers dans la volonté de savoir lorsqu’elle est appliquée à l’être humain, comme dans l’idéologie du Bien lorsqu’elle contraint malgré lui un enfant.

Ce pourquoi l’auteur réhabilite l’humaine empathie.

Son court récit romancé cherche à se mettre dans la peau de l’enfant plutôt que dans celle du chercheur. Il l’observe, le comprend, explique ses réactions. Itard est père fouettard plus que savant désintéressé ; il ne supporte pas que Victor conteste son autorité « naturelle », sanctionnée par les Académies et par le Ministère.

Bien écrit, haletant, touchant, voilà une autre façon de voir l’enfant sauvage que le rapport dudit Itard; lequel a inspiré le film de François Truffaut.

Tom Coraghessan Boyle, L’enfant sauvage (Wild Child), 2010, Livre de poche 2012, 121 pages, €5.10, e-book format Kindle €5.49

DVD L’enfant sauvage de François Truffaut, avec Jean-Pierre Cargol, Jean Dasté, François Truffaut, Françoise Seigner, Jean-François Stévenin, MGM United Artists 2008, 84 mn €24.06

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Arto Paasilinna, Le cantique de l’apocalypse joyeuse

La fin du monde approche avec le millénaire et ce roman finlandais loufoque nous apprend avec un humour ravageur comment s’en sortir.

Tout part du testament d’un vieil athée communiste qui, sentant la mort venir, fait le pari de Pascal : si Dieu existe, autant se mettre en règle avec lui avant de comparaître – on ne sait jamais. Avec l’essentiel de la fortune qui lui reste après la faillite de sa scierie, il crée une Fondation funéraire qui a pour but d’édifier une église. Peu importe où, ni avec quels paroissiens. Son petit-fils Eemeli est chargé de l’exécution du projet.

De cette idée baroque, l’auteur tire les conséquences jusqu’à l’absurde, dans une logique à la Lewis Carroll. Ce pourquoi nous rions souvent, tant le comportement de fourmi obstinée des différents fonctionnaires atteint des sommets de stupidité. Mais les bureaux persévèrent toujours dans leur être…

L’église sera dans la tradition finlandaise, bâtie avec les gens du coin sur les terres forestières de la Fondation, donc dans un endroit isolé très au nord du pays. L’administration – qui n’a jamais vu ça – élève des objections ? Passons outre. L’évêché luthérien ne veut pas ? Qu’importe. Les activités contredisent on ne sait quels règlements européens ? Et alors ? Le monde s’enfonce dans la paperasserie et des déchets, New York va bientôt devenir invivable tout comme Saint-Pétersbourg. La consommation de carburant et d’appareils électroniques sophistiqués dévorent les ressources et changent le climat, sans rendre plus heureux, au contraire.

La vie fraîche et joyeuse des bûcherons charpentiers finlandais qui vivent sur le pays, chassant l’élan et fumant la viande, pêchant le poisson et le salant en caques, cueillant les baies et les champignons pour les sécher, distillant leur aquavit parfumée aux herbes, cultivant des patates et élevant vaches et moutons, se constitue peu à peu naturellement. Les bâtisseurs sont vite rejoints par une bande de jeunes écolos en rupture avec le Système, qui créent leur propre artisanat et vivent dans des cabanes de rondins. Et tous ceux-là font des enfants.

La paperasserie dégénère en crise économique, laquelle aboutit à la Troisième guerre mondiale et aux migrations massives, avant qu’une comète ne vienne chambouler l’axe terrestre. L’auteur n’hésite pas à enchaîner les causes pour sa fable morale. Peut-être a-t-il raison ?

1992-2023 : il a fallu trente ans – une génération – pour que la terre soit donc détruite. Toute ? Non. Le petit village d’Ukonjärvi résiste encore et toujours à la destruction. Autarcique, libérale, démocratique, l’existence traditionnelle renaît avec école, église et armée, mais à taille humaine, gérée par tous sur l’agora. Le vieux communiste, en désirant fonder une église, a créé la possible renaissance de l’humanité.

A l’heure des populismes et des catastrophes climatiques qui s’accentuent, au moment où les risques de guerres et de migrations massives sont au plus haut, à l’ère où le Système – économique, financier, fiscal, social, politique – se fissure par individualisme et globalisation, relire Arto Paasilinna est réjouissant. Il fait de l’écologie une pratique, non une purge néo médiévale.

Il fait redécouvrir combien l’union de gens venus de partout (des Russes, des Somaliens, des Arabes, des Finlandais des villes) autour d’un projet commun rend apte à fonder une communauté qui s’administre par elle-même. Chacun y a sa place et voix au chapitre. Sans ambition d’aller sur la lune, ni de transformer l’humanité par des gadgets. Mais de vivre tout simplement : « Pas besoin de coûteux kérosène ni de pièces de rechange. Les moteurs à avoine ne calaient pas en plein travail même si le carburant venait à manquer ; les bœufs tiraient stoïquement la charrue pendant des heures sans avoir besoin de faire le plein. Et quand il était temps de se ravitailler, ils trouvaient eux-mêmes leur pitance en bordure de l’essart et leur boisson dans les eaux limpides du lac » p.219.

Arto Paasilinna, Le cantique de l’apocalypse joyeuse, 1992, Folio 2012, 393 pages, €8.80

Les romans d’Arto Paasilinna déjà chroniqués sur ce blog

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Il n’est pas interdit d’interdire

Faut-il réprimer le désir ? Le désir jaillit sans limite, il ne saurait y avoir de « désir durable » comme on le dit du développement. Mais faut-il pour cela obéir aux diktats de mai 68 qui en faisaient le dieu ultime ? Nous changeons de monde, le bouleversement actuel le démontre à l’envi, ne faut-il pas changer aussi de façon d’être ? Pourquoi le laisser-faire intégral des mœurs serait-il Bien, alors que le laisser-faire intégral des affaires serait Mal ? Peut-on séparer l’attitude privée de l’attitude dans les affaires ? Ce n’était pas l’avis d’Adam Smith, pape du libéralisme, qui avait écrit une Théorie des Sentiments Moraux (1759) avant La Richesse des Nations (1776). Car les affaires sont aussi affaires de mœurs.

Que nous changions de génération est la grande découverte de ces dernières années. Les enfants du baby-boom sont désormais trop vieux pour imposer leurs manières et les excès qu’ils ont eus ramènent le balancier dans l’autre sens. Rappelez-vous mai 1968 : « interdit d’interdire », « faites l’amour, pas la guerre », « sous les pavés la plage ». Plus de limites aux désirs, l’immédiat de l’adolescence cigale plutôt que la prévoyance adulte des fourmis bourgeoises. Tout travail est une aliénation de la liberté ludique, place au bon plaisir, sous prétexte de ‘lutte contre l’exploitation’ de tous par quiconque.

C’était mignon en 1968 à 20 ans (l’amour et la générosité quand on n’a rien), égoïste et arriviste en 1988 à 40 ans (chacun pour soi quand on a quelque chose), catastrophique en 2008 à 60 ans lorsque les subprimes, stock-options, traders et autres Madoff ont fait vaciller le système financier mondial (moi d’abord, consommation effrénée et fric quand on n’a plus que ça pour se sentir encore jeune), apocalyptique à 70 ans, à la veille de 2018, quand menace la guerre nucléaire internationale, la guerre de religions entre continents, la guerre des ventres en Europe et la guerre civile des gauchistes contre les fascistes (surenchère velléitaire, indignation de bureau, manif sur les réseaux, impuissance qui vient…). Le libertaire sympathique a évolué en ultralibéral arriviste puis en libertarien prédateur avant de se muer en vieillard libidineux de ses désirs passés… L’homme est redevenu un loup pour l’homme. Le désir en revient à se restreindre, au moins de pudeur, sinon de règles ; au moins vis-à-vis des autres, sinon de la planète : ne plus consommer à outrance, tempérer ses envies, chercher à ne pas épuiser (ni à s’épuiser).

Sauf que je n’y crois pas une seconde : le désir est un torrent instinctif qui fait ce qu’il veut. Tout le processus d’éducation (famille) d’instruction (école), de civilisation (société et culture) et de spiritualité (religions) vise à dompter et à canaliser ce désir – quitte à faire de certains désirs des « maladies » socialement répréhensibles ou punies dans l’au-delà.

Heureusement que le désir existe, sinon nous n’aurions idée de rien, tout nous paraîtrait fade et sans attrait. Mais le désir déchaîné, tel qu’on l’a fantasmé en mai 68, a eu les conséquences qu’on sait : déstructuration intime, frustrations sociales, destruction de la planète. Les hédonistes égoïstes ont compensé par l’arrivisme et le m’as-tu vu à tout prix, dont le fric est un instrument. La culture commune doit reconnaître le désir, mais le dompter et l’orienter sans l’étouffer ni le refouler. Freud a inventé le Surmoi qui, selon lui, discipline et sublime le ‘ça’. Mais il redécouvrait le fil à couper le beurre pour les lourds bourgeois viennois car Platon en parlait déjà dans La République comme d’une nécessité sociale. Les désirs naissent de la vitalité intime et se révèlent durant le sommeil, « quand la partie de l’âme qui est raisonnable, douce et faite pour commander à l’autre est endormie, et que la partie bestiale et sauvage, gorgée d’aliments ou de boisson se démène et, repoussant le sommeil, cherche à se donner carrière et à satisfaire ses appétits. Tu sais qu’en cet état elle ose tout, comme si elle était détachée et débarrassée de toute pudeur et de toute raison : elle n’hésite pas à essayer en pensée de violer sa mère ou tout autre, quel qu’il soit, homme, dieu, animal ; il n’est ni meurtre dont elle ne se souille, ni aliment dont elle s’abstienne ; bref, il n’est pas de folie ni d’impudeur qu’elle s’interdise » (Livre IX).

Platon, en bon Grec pondéré, distingue les désirs nécessaires des désirs superflus. Ces derniers sont définis comme « le désir qui va au-delà (…) désir qu’on peut, par une répression commencée dès l’enfance et par l’éducation, supprimer chez la plupart des hommes, désir nuisible au corps, non moins nuisible à l’âme, à la sagesse et à la tempérance » (Livre VIII). Ce sont des « désirs prodigues », non des « amis du profit » – ainsi le dit Platon. Il faut donc « réprimer » ces désirs et les canaliser au profit du bien commun et de l’utile à soi. Pour Platon, sagesse est tempérance et plus l’on est tempéré, plus l’on est sage. L’éducation est répression des désirs infantiles, l’instruction est répression des désirs hédonistes, la civilisation est répression des désirs égoïstes, la religion est asservissement de tous ses désirs à son seul dieu (ce qui est un excès). Le petit d’homme doit apprendre à se maîtriser, à travailler, à servir la société comme la culture universelle – mais pas à s’abolir en son dieu (même laïc sous le nom de Socialisme ou Communauté nationale ou Droit de l’Homme) sous peine d’enfer infini. Discipline, travail et service étaient justement les trois horreurs de la jeunesse 68 ! Faudrait-il en revenir à la société précédente qui les valorisait ?

Allez, disons-le, serait-ce « réactionnaire » ? Le terme connote en effet une idée de revenir à ce qui était. De fait, Platon préfère les oligarques, plus disciplinés et tempérants que les démocrates. Mais il déteste plus encore les tyrans, qui sont les démocrates dévoyés, ceux pour qui les désirs sont des ordres, surtout les leurs. « De l’extrême liberté naît la servitude la plus complète et la plus atroce » (Livre IX). C’est bien ainsi que la crise de 1929 s’est terminée en Allemagne, en Italie, au Japon… Aujourd’hui, la licence de tout laisser-faire dans les mœurs a abouti à l’anarchie prédatrice du chacun pour soi dans les affaires : crédits irremboursables, gratifications sans causes, trading sans limites et autres escroqueries en pyramide. En plus futile mais de même eau, les politiciens battus aux dernières élections multiples en France, veulent leur revanche, leur « troisième tour social », le « pouvoir de la rue » (qui est en fait le pouvoir du seul tribun qui remue les foules, comme Hitler savait le faire et que Mélenchon le tente). Ces actes égoïstes, signes de mœurs déréglées, ne risquent-ils pas d’appeler une réaction violente des autres, gouvernants ou gouvernés ? Une nouvelle tyrannie à venir ?

Si Platon n’était en effet pas un démocrate, le monde a changé et la culture s’est enrichie. On ne réclame pas aujourd’hui le retour à l’aristocratie (de naissance), tandis que l’oligarchie (de fait) montre ses méfaits : les prédateurs au pouvoir en Russie, les communistes du parti en Chine, les patrons-énarques en France, les lobbies du pétrole, de l’armement et de l’agriculture aux Etats-Unis, l’armée en Algérie et au Pakistan, les mollahs en Iran et le dictateur suprême en Corée du nord et au Venezuela – entre autres. La « démocratie » nous suffit, même si nous avons conscience qu’elle n’est qu’un idéal sans cesse à bâtir, tenté d’oligarchie à chaque minute – si on laisse faire.

Mais Platon avait raison : sans éducation dans la famille, instruction à l’école et civilisation dans la société, l’homme n’est que bête. Bestial infantile à vouloir tout, et tout de suite. Bêta égoïste à foutre les autres et à se foutre des autres. Bête immorale à ne respecter ni dieu ni maître, ni même une quelconque règle. Nous ne réclamons surtout pas le retour à la société d’avant 68, répressive, hiérarchique et disciplinaire – ce caporalisme moraliste qui hante la société française depuis Napoléon (aussi bien dans la droite morale que dans la gauche morale). Nier la réalité des désirs ne sert à rien : ils sont là et se manifestent comme une source irrépressible qui jaillit. Mais les maîtriser sert à soi-même pour se construire, et à la société pour servir au projet commun. On ne naît pas homme, on le devient. Oui, l’éducation, l’instruction et la civilisation –  tout ce qui maîtrise les désirs – nous rendent humains !

Il n’est pas interdit d’interdire, ni de faire la guerre malgré l’amour, ni de retourner aux pavés après la plage.

Platon, La République, 428 avant JC, Garnier-Flammarion 2016 traduction Georges Leroux, 810 pages, €10.00, e-book format Kindle €2.99

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Emilie Ménard, Repérer et neutraliser un boulet

Un « boulet », dans le vocabulaire branchouille, c’est le balourd qu’on traîne, celui qui pèse, qui rend prisonnière, qui inhibe sa liberté. Tous les hommes sont donc des boulets. Car ce manuel d’une « artiste-peintre autodidacte » (selon Amazon), fait de fiches pratiques et mis en page comme un ouvrage de développement personnel pour séminaire marketing, est écrit pour les femmes à l’encontre les hommes. Du moins les bobos urbains de la mode, si l’on en croit le descriptif répétitif des « cas ».

S’il était écrit par Monsieur sur les « boulettes », il serait honni comme « misogyne » par tout ce que la gent parisienne « in » comprend comme féministes, libérées de gauche et autres chiennes de garde ; mais comme il est écrit par Madame, il se doit d’apparaître comme une aimable satire de certains types masculins. Ne surtout pas évoquer la « misandrie », ce serait d’un mauvais goût… et d’ailleurs pas (encore) dans le dictionnaire.

« Les mecs qui se plongent dans la lecture de ce livre doivent réaliser qu’ils ont bien peu de chances d’éviter le regrettable statut de boulet », est-il tranquillement affirmé p.36. Trente-huit cas sont recensés, mais un tome 2 est prévu pour en ajouter d’autres. Soyez donc prévenus, mecs et nanas, que vous courez à la faute si vous voulez draguer. Même si « le mec parfait » n’existe pas – sauf (peut-être) le « boulet fuyant et qui s’en branle » p.80. Tant pis pour vos envies – ou alors contentez-vous de ce que vous attrapez.

Le moins pire, si l’on peut dire, est de tomber sur « le fils à papa oisif pour l’héritage ou vers un mec trop beau mais trop con pour les gènes », ainsi qu’il est conseillé p.17 – mais à la seule condition de « vouloir » des enfants. Il faut dire que cet ouvrage de sociologie pratique « étayé par une très sérieuse étude de terrain » (intro), est destiné uniquement à « la femme moderne et libérée qui allume tous les mecs qu’elle a envie de se taper » (avoué p.77). Ce qui fait quand même assez peu de Françaises, au fond.

Ce Guide de survie en territoire amoureux est quand même écrit de façon désopilante, n’hésitant pas à en rajouter pour susciter l’amusement. Il pourra intéresser un certain public parisien qui s’ennuie dans ses partouzes arrosées et assourdissantes, enfumées de substances qui annihilent le cerveau – selon le résumé repris en boucle. Ni la durée de vie de ce livre, ni son charme, ne tiendront aussi longtemps que la Chartreuse de Parme et le manuel aura vieilli avant dix ans, mais vous pourrez vous montrer original(e) au moins cinq minutes dans les soirées.

Voilà en tout cas un cadeau branché à offrir. Surtout à la Saint-Valentin – ou à la belle-mère. Même si les « éditions Ellébore » semblent avoir un grain.

[Une petite remarque : p.14 je mettrais « bombe aNAtomique » plutôt que « bombe atomique », ce serait plus drôle.]

Emilie Ménard, Repérer et neutraliser un boulet, 2017, éditions Ellébore, 163 pages, €15.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Christian de Moliner, Vais-je tuer un enfant ?

Avec ce titre choc fait pour provoquer, c’est un recueil de 23 nouvelles que nous livre l’auteur. Observateur aigu des passions bêtes des pauvres humains, il va d’un rythme pressé pour nous dire la vengeance, les relations de couple, les amours futuristes, les troubles de l’âme, la peur de la mort et les illusions.

L’art de la nouvelle n’est pas aisé ; on n’écrit pas court comme on écrit un roman – le temps de développer manque. D’où l’importance de la chute, précédée du déploiement de l’histoire qui la rendra percutante. C’est ainsi que l’assassinat prémédité d’un enfant par une mère de famille ayant perdu le sien par la faute du père du premier, est à mon avis à travailler. Il serait plus fort d’arrêter le texte au moment où la vengeresse accélère… et laisse le lecteur (au sens neutre de la langue française !) supputer si elle va aller jusqu’au bout de son geste primaire. Tout le développement qui suit ce moment dans la nouvelle qui donne son titre au recueil aurait pu être renvoyé avant, de façon à ce qu’on puisse conclure sans être certain. C’est la même chose pour cette autre nouvelle intitulée Je vais te tuer, où le paragraphe ajouté au final est de trop.

Pour le reste, les histoires sont riches de dit et de non-dit, chacun se reconnaîtra en partie dans les illusions ou fantasmes de son existence avec les autres. Ah, les autres ! Quel enfer, semble-t-il ! Sommes-nous comme nous rêvons d’être, ou seulement comme les autres nous voient ? Les masques sociaux que nous empruntons suivant la mode ne nous rendent pas services ; ils masquent nos fragilités et nous empêchent de les traiter comme il se doit. Epouse, mari, élèves, décoration, promesses publicitaires, machos et pétasses – ou l’inverse – sont autant de boulets à traîner. Rompre ses chaînes n’est pas facile…

Christian de Moliner, Vais-je tuer un enfant ? 2017, Editions du Val, e-book format Kindle €2.99, édition brochée possible, 154 pages, €45.97

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime

Comme toujours, nous sommes dans la bonne société américaine du nord-est, à Spring Lake. Des familles y vivent depuis des générations, les maisons anciennes regorgent d’archives et de vieux meubles dans leurs greniers. C’est ce qui donne l’idée à un meurtrier en série de rattacher ses fantasmes actuels aux jeunes filles jadis assassinées fin XIXe, nul n’a jamais su par qui.

Mais lui sait : il a trouvé le journal de l’assassin et se pique d’en être la réincarnation. 1891-2001, un siècle a passé mais les meurtres reprennent depuis quelques années aux mêmes dates et selon les mêmes critères : des jeunes filles blondes, jolies et élancées. Toutes étranglées. Y aurait-il un lien ? C’est en tout cas ce que pense immédiatement Emily, jeune avocate récemment divorcée et entre deux boulots. Elle a fait fortune avec la vente d’actions offertes par une jeune pousse à qui elle a fait gagner un procès et vient d’acheter la maison d’une de ses grand-tantes à Spring Lake. Elle s’intéresse aux archives de la ville.

La réincarnation est un thème à la mode dans les magazines pour épouses désœuvrées, et l’auteur aime à être complice de ces lectrices favorites – même sans y croire une seconde. Comme toujours en rivalité avec la presse, l’écrivain est du côté policier et n’hésite pas à mettre en cause les méthodes de charognards des journalistes – surtout femmes. Le meurtre d’une vieille dame est d’ailleurs commis après publication d’une indiscrétion par l’une des harpies d’un torchon à scandale.

Le génie professionnel de Mary Higgins Clark est de nous plonger dans un milieu précis, d’embrouiller à plaisir les histoires et les petits secrets plus ou moins avouables de chacun, de découper le roman en journées inexorables jusqu’au dénouement annoncé, puis chacune d’elle en scènes de cinéma où chaque métier vaque obstinément à ses affaires. La mécanique une fois montée roule toute seule, et c’est un plaisir d’être surpris à la fin : tout était dit et le lecteur n’a rien vu.

Même si le premier indice qui a sauté aux yeux était le bon…

Ceux qui lisent laborieusement se noient dans la profusion des personnages, si l’on en croit leurs commentaires niais, mais il s’agit d’un grand roman policier de Mrs Clark – certains le sont moins. Les années qui ont passé depuis sa publication n’enlèvent rien à l’attrait de la lecture, car l’histoire se réfère au passé tout en ayant déjà basculé, pour le présent, dans notre monde actuel des téléphones mobiles et des start up. Vous qui aimez lire, vous ne serez pas déçu !

Un conseil cependant : évitez de tout dévorer d’un coup, malgré l’envie que vous en avez. Lisez chaque journée et faite une pause, ce n’en sera que meilleur.

Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime (On the Street Where You Live), 2001, Livre de poche 2003, 383 pages, €7.90, e-book format Kindle €9.49

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William Dickinson, Des diamants pour Mrs Clark

Les années 1980 étaient l’âge d’or du thriller américain. Bien avant Internet et les séries télé sur smartphone,  la lecture offrait à la génération d’avant un plaisir rare. Pris n’importe quand n’importe où, dans un moment de silence.

La lecture trente ans après montre une Amérique figée dans sa caricature. Mieux perceptible par ce qu’elle est devenue que par ce qu’elle présentait alors. Et pourtant… il suffit de lire : tout y est. L’arrivisme forcené, la violence de petit malfrat, le culte du fric à un point insensé, la morale biblique pour la suivre ou en prendre l’exact contrepied.

Ce roman policier a pour cadre New York et débute par un meurtre par caprice. Un ado, à peine touché par une Cadillac sur un passage piéton, insulte le conducteur et son patron, ce qui lui vaut une poursuite et la brisure des vertèbres cervicales. Le patron n’est rien moins que l’énorme Willy Harrison, obèse depuis son plus jeune âge et qui en veut au monde entier pour cela. Au lieu de se venger de la malbouffe américaine qui a déréglé ses glandes, il pousse à fond dans le système en offrant du divertissement « interdit » : alcool, boite, baise. Tout pour tous, dans toutes les positions. Evidemment filmé à leur insu en plus d’être visible par des glaces sans tain. Juste pour le plaisir.

Ce Willy avait un frère aîné « normal », Freddy, qui a engendré une nièce, Betty (toujours ce culte des surnoms idiots qui se terminent en y). Mais Freddy a baisé Willy, il ne l’a pas violé mais plus subtilement lui a piqué du fric : un gros paquet, pas moins de un million cent mille dollars. De l’argent de la drogue, qu’il a planqué quelque part, nul ne sait où. Et Willy n’a pas réussi à le faire parler. Pas plus que sa femme, la mère de Betty, enfermée depuis des décennies dans un asile psychiatrique et surveillée jour et nuit au cas où elle laisserait échapper un tuyau.

Betty, quant à elle, s’est enfuie à 16 ans. Elle a changé de nom, s’est faite un peu pute avant d’épouser le brave John, médiocre et honnête courtier d’un diamantaire. Sauf que la boite à putes appartenait à Willy et qu’il a racheté le courtier. Betty est donc coincée, même si son oncle la laisse se débattre, prenant plaisir à observer sa constance et sa hargne. Elle est désormais sa seule famille et ce gros, pourri de fric, est sentimental à ses heures.

Il vit dans une bonbonnière de deux étages dans les derniers d’un immeuble de Manhattan, où il domine New York. Ses gardes du corps lui obéissent au doigt et à l’œil et le couple de domestiques chinois le masse jusqu’à l’extase. Ils éliminent aussi sans pitié sur ordre les gêneurs comme l’ado ; puis le patron de Freddy, trop tenté par une fille moitié garçon, nantie en plus d’un frère jumeau qui la baise ; puis l’enquêteur mandaté pour observer Freddy et ses dépenses insensées pour sa pute de 19 ans prénommée Cool ; puis les jumeaux Slim et Cool, mais lentement, réservés aux étreintes dernière d’un python particulièrement froid et implacable.

Entre temps, Cool a baisé Freddy et lui a soutiré le lieu et l’heure d’une transaction en diamants ; Freddy a baisé John en lui mettant Cool dans les pattes puisque c’est lui le livreur ; et l’enquêteur a baisé Freddy en découvrant qu’il est aux abois. En bref, fric et baise engendrent assassinats en série. Il n’y a qu’oncle Willy qui manipule tout cela. Au grand dam de Betty, sa nièce, qu’il convoque alors qu’elle se croyait oubliée et dont il veut faire son héritière. Si Betty ne tenait pas autant à ses deux petits enfants, elle zigouillerait le monstre et partirait refaire une nouvelle fois sa vie ailleurs. Avec sa mère, qu’elle rencontre, et qui en profite pour lui livrer la cache au fric.

Mais ce n’est pas possible d’éliminer Willy, du moins pas tout de suite, alors elle joue le jeu ; elle attend son heure. Le lecteur, frustré, attend lui aussi car le thriller se termine sur ce constat. Le début d’une longue série d’autres thrillers avec Mrs Clark pour héroïne ? De la bonne came en tout cas, qui vous fera voir d’autres paysages.

L’action va bien, le sang gicle à souhait, la perversité réjouit – tout est dans l’ordre inversé de la morale de rigueur (incarnée par ce brave inspecteur Dawson). Mais ce qui marque le lecteur 2017 est bien plus la peinture de l’Amérique à ras de terre que l’action même. La pauvreté intellectuelle, l’habitude de bouffer n’importe quoi à toute heure, l’avidité pour le divertissement gnangnan ou pour le sexe cucul – tout cela dans des flots d’alcool et de drogue. Mal-vie pour mal-être, la seule façon de sortir la tête de l’eau est d’en vouloir plus que les autres, d’avoir encore moins de scrupules, de jouer encore plus sur la bêtise humaine. Alors le Fric arrive à flot, et avec lui une (certaine) liberté. Bien contrainte, au fond…

Intéressant à lire…

William Dickinson, Des diamants pour Mrs Clark, 1985, Livre de poche 1987, 255 pages, €2.00 occasion ou e-book format Kindle €6.99

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Flaubert aime à fermer ses volets

Lorsqu’il pleut, qu’il vente et qu’il fait froid les chats, animaux avisés qui ont le sens du confort, rentrent bien vite dans la maison et se muchent au creux d’un fauteuil profond, confortable et familier. Ils font comme les Anglais à l’heure du thé, les ados cocoonant sous la couette et la fourrure, ou les gamins à l’heure du câlin : ils retrouvent leurs marques.

Ainsi rassérénés, revigorés, apaisés, ils n’auront que plus de forces, d’obstination et d’esprit clair pour affronter à nouveau les bourrasques du dehors. Tout parent sait bien que le petit n’ose explorer le monde que s’il est convaincu que des bras protecteurs existent, pas loin, où se réfugier à tout moment. Et que les délaissés, les « enfants à clé » qui rentrent tout seul et se font tout seul à manger, sont ceux qui ont le plus de chance de développer des dépendances plus tard (drogue, alcool, sectes, croyances…).

Se recueillir, disaient les curés ; se retrouver, disent les psychiatres ; reprendre des forces, diront les grand-mères. Tel est le sens de ce que déclare Flaubert à sa maîtresse : « Les gens qui entendent la vie matérielle, quand il pleut l’hiver, ferment leurs volets, allument 25 bougies, font un grand feu, conditionnent un punch et se couchent sur des peaux de tigre, à fumer des cigarettes. – Il faut prendre ça au sens moral et, comme dit le proverbe persan, « boucher les cinq fenêtres afin que la maison y voie plus clair ». Fourmi, qu’est-ce que me fait le monde à moi ? Qu’il tourne à sa fantaisie, je vis dans ma petite demeure que je tapisse de poussière de diamant. » (Lettre à Louise Colet, 2 février 1847, p.435)

Un créateur a besoin de faire le point, de se ressourcer en sa demeure, entouré de ses livres, stimulé par ses plaisirs. Ce n’est pas de l’abandon mais de la préservation de soi. Flaubert n’est pas misanthrope (il aime les gens) mais anti-bêtise (il hait l’esprit bourgeois). Il préfère se changer lui, que d’avoir l’outrecuidance de changer le monde. Créer son œuvre (qui parlera au monde) plutôt que de s’éparpiller dans les salons, la presse, les endroits-où-il-faut-être-vu.

Tout le contraire de la peur qui renferme les gens chez eux à la nuit tombée, qui rencogne les villages en leurs petites habitudes, certaines régions en leur absolutisme linguistique et les croyants les plus cons en leur fanatisme borné.

Gustave Flaubert, Correspondance 1830-1851, t.I, édition jean Bruneau, La Pléiade, Gallimard, 1973, 1232 pages, €55.00

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Anton Tchekhov, La steppe

Ce court roman nous parle de l’enfance. Igor, 10 ans, traverse la steppe. Bottes et chemise rouge boutonnée à gauche, une ceinture qui serre la taille, c’est un vrai cosaque. Il découvre le monde comme le faisait le petit Anton lui-même durant les 60 verstes du chemin qu’il prenait chaque été pour aller chez son grand-père, à Kniajaia.

Le voyage est une initiation. Igor quitte la ville pour l’univers des hommes ; il est envoyé au lycée dans une autre ville où il logera chez une amie de sa mère. Adieu l’enfance, maman est un doux souvenir. Ne l’accompagnent en ce voyage que des mâles : son oncle, un pope et le cocher. En chemin, ils le laisseront à un groupe de rouliers qui mènent des chariots de laine – et ses derniers liens avec la famille seront tranchés pour la durée du voyage.

La ville, l’étude, la femme s’opposent à la steppe, au voyage, aux hommes. Le passé (la mère) et l’avenir (l’amie de sa mère) s’oppose au présent (des hommes inconnus) comme une parenthèse. Ces mondes sont séparés, comme l’envers l’un de l’autre. D’un côté le monde paysan, la nature, la force, l’ignorance, l’immensité ; de l’autre le monde bourgeois, les manières, la discipline du lycée, le savoir, la prison de la ville. Barbarie et civilisation, mâle et femelle, le petit Igor connait l’inversion de toutes ses valeurs.

La steppe fait toucher le fond de la Russie. Son immensité, l’infini, la monotonie, l’engourdissement, l’ennui – tous ces mots suggèrent le caractère russe. Nul ne peut rester terne dans la steppe, les rouliers le prouvent. Dymov est la force brute (et une certaine beauté), il attire le petit Igor qui le hait, par un retournement bien connu des psychologues. Mais le puissant et viril Dymov s’ennuie, ce qui le rend agressif. Emelian, le chantre, est désespéré d’avoir perdu sa voix à la suite d’un bain dans le Danube glacé. Vassia voit tout et loin ; il croque les poissons vivants, tel une bête. Constantin, rencontré un soir, est amoureux fou de sa femme, qu’il vient d’épouser. Quant au vieux Pantéléï, il a beaucoup vécu, et durement ; ses pieds gelés lui font mal, sauf quand il marche ; et il y a bien longtemps, sa femme et ses gosses ont péri dans l’incendie de leur maison. L’espace et la solitude rendent les hommes nostalgiques et vrais. Igor observe tout cela.

« On avait beau avancer, on n’arrivait pas à savoir où commençait l’horizon et où il finissait » p.31. Telle est la steppe ; tels sont les Russes qui y vivent. Chacun est comme un puits d’où l’on tire chaque jour une eau nouvelle. Ils sont méchants, résignés, humains, tour à tour ; ils ont mal, ils ont froid, ils ont peur. Mais ils savent se réconforter et s’amuser, en tirer des leçons de la vie.

Pour Igor, il s’agit d’un monde nouveau : les champs, les bêtes, l’orage, la nuit, le fleuve. Il engrange les sensations par tous ses pores. Il commence à saisir les mystères, en rêve : l’amour sous l’image de la comtesse Dranitski, la mort par les récits de brigands et le souvenir de sa grand-mère dans son cercueil.

Le roman est beau, la steppe omniprésente comme un écrin et un carcan où s’ébattent les rouliers et l’enfant. Le récit se fait nomenclature pour percer le secret des choses. L’écriture est sobre, ainsi atteint-elle la puissance. En témoigne cette scène délicieuse de la baignade. Igor se jette à l’eau : « il revint à la surface et soupira si profondément qu’il sentit se dilater et se rafraîchir non seulement sa poitrine, mais jusqu’à son ventre » p.90. Est-il plus subtile manière d’évoquer une sensualité qui s’éveille à peine ?

Anton Tchekhov, La steppe, 1888, Garnier-Flammarion 2017, 160 pages, €7.00

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Jean d’Aillon, Béziers 1209

Le romancier de l’histoire médiévale Jean d’Aillon a déjà guidé son héros Guilhem dans 17 aventures depuis l’an 1190 ou à peu près. Le jeune chevalier a désormais trente ans, s’est marié deux fois et a deux fois perdu son épouse en couche. Il est désormais au service du roi de France Philippe qu’on dit « Auguste » dès 1185 (à 20 ans), comme prévôt de son Hôtel.

C’est alors que cette ordure de pape « Innocent » III, qui porte bien mal son nom, fulmine pour déclencher la croisade – non contre les Sarrasins qui occupent les lieux saints de Jérusalem – mais contre les sujets mêmes du roi de France, les Cathares. Ce qu’un pape ne devrait pas faire, comme le montrera plus tard un président à propos du dire – mais le pouvoir suprême rend fou. Le roi, très imbu de son autorité et peu enclin à verser le sang de ses sujets, alors même que Jean sans terre d’Angleterre le menace depuis la Guyenne et les ducs de Flandres et de Boulogne sur son flan nord-est, est réticent. Il écoute d’ailleurs les remarques de son prévôt Ussel, qui a laissé son fief de Lamaguère près de Toulouse, pour le servir.

Le clan des barons préoccupés de pillage et de gloire est à fond pour la croisade contre les hérétiques, prétexte bien connu des avides et des sans grade pour les riches possessions des autres. Les terroristes islamistes ont la même attitude de perdants qui veulent se venger d’un mode de vie hédoniste qu’ils envient et auquel ils n’ont pas accès. Le comté de Toulouse est riche, la vicomté de Trencavel aussi, et les envahir au nom de Dieu, massacrant tout le monde selon l’idée que « Dieu reconnaîtra les siens », les fait baver de convoitise.

Reste le problème Ussel, favori du roi. Un complot est donc ourdi par quelques grands barons et clercs d’église pour « éloigner » Guilhem d’Ussel le temps que le roi décide la croisade. Une puterelle est égorgée (à l’islamiste) et éventrée (à la chrétienne) pour en souiller un autel de l’église Saint-Gervais. Il s’agit d’orienter l’enquête vers les hérétiques et d’éloigner Guilhem d’Ussel vers les confins normands, d’où serait originaire la victime. Là, un seigneur félon avide de rançon, le fait enlever et le garde en prison durant plusieurs mois, le négociant contre son poids en or.

Mais le monde médiéval n’est pas celui de l’héroïsme individuel. Philippe Auguste ne fait pas ce qu’il veut, dépendant des barons et quelque peu de l’Eglise ; et Guilhem d’Ussel n’est pas seul et bénéficie de ses fidèles compagnons, ceux qu’il a fait armer chevalier et ceux qui l’ont suivi. Après le piège, la traque. En seconde partie, trépidante, l’auteur nous emporte vers la vengeance, dans un pays ravagé par la guerre et le pillage.

Car « la foi » est un commode prétexte pour violer, massacrer et piller sans remord, absout par avance par « la gloire de Dieu ». Les croisés barons du nord qui déferlent vers le sud veulent des fiefs. Mais les ribauds et ribaudes qui les accompagnent en masse ne veulent qu’assouvir leurs bas instincts de violence. Ce ne sont que femmes dénudées, défoncées et occises, enfants défenestrés ou éventrés, hommes abattus, dépouillés et démembrés.

Le pire sera Béziers, en 1209, où une sortie mal conduite par des assiégés folâtres permettra l’entrée des gueux par la poterne laissée ouverte – probablement par traitrise – et le massacre des habitants. Les dignitaires d’Eglise ont soigneusement quitté la ville la veille, non pas « nus en chemise » en laissant tous leurs biens, comme il était requis des repentis laïcs – mais avec or et bagages. L’Eglise ne perd jamais le sens de ses intérêts et les « ouailles » ont à subir la politique des maîtres – évidemment au nom de Dieu. Qui ne dit rien et laisse faire, comme s’il n’existait pas.

Flanqué de ses deux féaux Peyre et Gregorio, Guilhem va tenter de sauver ceux auxquels il tient dans cette guerre civile sans merci. Son château est à demi détruit et la moitié de ses gens massacrés, mais il sauve le reste et le trésor qu’il y a enfoui. Il ne peut en revanche sauver Amicie la parfaite, qui se dévoue à Béziers. Mais il se vengera par l’ordalie de Beaumont le traître qui l’a fait emprisonner et qui a voulu le piller. Il s’agit d’un combat à mort entre champions, que l’Eglise est forcée de reconnaître comme « jugement de Dieu » – bien qu’elle ait toujours à cœur d’interpréter par elle-même ce que Dieu veut dire.

Mais la liberté régnait encore parmi des féodalités et les allégeances, et l’Eglise n’était pas assez puissante pour imposer ses vues aux coutumes des grands barons du royaume.

Bien écrit en langage simple et direct, malgré l’abus manifeste du terme anachronique de psychologie de bazar contemporaine qu’est « mutique » – donné souvent pour le mot « muet ». Le souci de l’action et l’accumulation de petits détails qui font vrais, comme la nourriture et la vêture, l’usage d’un vocabulaire du temps, quoique toujours compréhensible vu le contexte, ajoute au plaisir de lecture. Les étripages ne sont pas gais, mais nous ne sommes pas au cinéma et l’imagination de chacun peut occulter à loisir le sang qui coule. L’ambiance d’époque est en revanche bien rendue et – à l’inverse de l’hagiographie à la Max Gallo – donne un air de vérité aux aventures.

Jean d’Aillon, Béziers 1209 – les aventures de Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour, 2016, 527 pages en édition originale Flammarion, J’ai lu 2017, €8.00

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Flaubert vomit l’école – avec raison !

La quête adolescente, l’incertitude sur soi, la peur de s’engager ne datent pas d’hier. Mais en quoi l’école y aide-t-elle ? Qu’elle se dise « instruction publique » ou « éducation nationale » ? Il suffit de lire la correspondance de nos grands auteurs pour mesurer son insignifiance. Flaubert tout particulièrement qui, voici presque deux siècles, avait le regard aigu sur lui-même et sur la société de son époque et son pays. La vanité sociale, la prison aride du collège, la petitesse française, l’évasion chez Homère et Montaigne – comme tout cela reste de notre temps !

Une société victorienne :

15 ans – Flaubert est amoureux platonique depuis ses 14 ans de la belle Elisa Schlesinger mais le collège contraint tous les désirs : « Continuité du désir sodomite, 1er prix (après moi) : Morel » p.26. Comme quoi « l’inverti » est selon lui dû aux interdits. Les amitiés particulières sont admises mais surtout pas l’amour pour une fille ! Ce serait « déflorer » le patrimoine, entacher « l’héritage », dévaloriser le bien à vendre par mariage… La société bourgeoise catholique et impériale ne le tolérait pas.

19 ans – « Je hais l’Europe, la France mon pays, ma succulente patrie que j’enverrai volontiers à tous les diables, maintenant que j’ai entrebâillé la porte des champs. Je crois que j’ai été transporté par les vents dans ce pays de boue, et que je suis né ailleurs, car j’ai toujours eu comme des souvenirs ou des instincts de rivages embaumés, de mers bleues » p.76. La bourgeoisie, l’urbanisme, la moraline étouffent la sensualité, contraignent les sentiments, forcent la raison.

Une société hypocrite :

16 ans – « Eh bien donc je suis parvenu à avoir la ferme conviction que la vanité est la base de tout, et enfin que ce qu’on appelle conscience n’est que la vanité intérieure. Oui, quand tu fais l’aumône il y a peut-être impulsion de sympathie, mouvement de pitié, horreur de la laideur et de la souffrance, égoïsme même, mais plus que tout cela tu le fais pour pouvoir te dire : je fais du bien, il y en a peu comme moi, je m’estime plus que les autres… » p.35. « La » société est théâtre, chacun doit y être constamment en représentation – jamais vrai.

21 ans – « Etre en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu ! » p.98. Réussir en société, bâtir une carrière, ne se fait pas sans incarner les normes plus que les autres, dans la compétition pour les places et le statut social.

Une éducation chiourme :

17 ans – « Ah nom de Dieu, quand serai-je quitte de ces bougres-là ? Heureux le jour où je foutrai le collège au diable » p.48. Le collège est la machinerie du formatage social : hier autoritaire et disciplinaire, aujourd’hui idéologique et laxiste. La bien-pensance a toujours été la norme au collège, qu’elle soit « bourgeoise » (comme on disait en 68) ou mièvrement « de gauche » (comme on dit aujourd’hui). Mais c’est bientôt l’écologisme militant qui s’installe : les petites bêtes, la morale des déchets, l’indignation contre toute violence, les pieds nus dans la nature.

« A une heure je vais prendre ma fameuse répétition de mathématiques (…) mais n’entends rien à cette mécanique de l’abstrait et aime bien mieux d’une particulière inclination la poésie et l’histoire qui est ma droite balle » p.54. La « balle » est ce qui l’emballe, la sensation et le sentiment plus que l’abstraction. On le comprend : si la mathématique est un art, elle se réduit trop souvent chez les profs à une mécanique implacable qui prouve sans conteste que vous êtes borné, ignare et inapte.

19 ans – « Il veut se faire recevoir agrégé de grammaire et il apprend les verbes composés et la syntaxe. J’aimerais mieux un lavement ! même quand on y aurait mis de la graine de lin » p.65. La grammaire est la mathématique de la langue – y réduire l’expression est rapetisser la littérature.

Le refuge auprès des anciens :

17 ans – « Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein, c’est là mon homme » p.52. Car Montaigne est humain avant d’être cuistre ; il est philosophe de la vie bonne, pas de la Quinte Essence ; il est intelligent, donc souple, et s’adapte à son monde de viols et de fureur « au nom de Dieu », durant les guerres de religion.

21 ans – « Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon » p.94. Homère est le Montaigne de l’Antiquité, humain comme lui, rusé pour s’adapter, apte à bien vivre et à surnager dans les tourmentes.

A méditer pour les adjudants de vertu éducative et les adeptes experts du formatage scolaire : pourquoi donc tous les grands Français ont-ils vomi le collège ? Et pourquoi tous ceux qui s’y sont senti bien, parfaitement adaptés, jugés par leurs maîtres « excellents élèves », sont-ils devenus ces technocrates conformes et sans âme, ces machines fonctionnaires obéissantes et glacées, maladroits dans les comportements humains, sûrs d’eux-mêmes et de leur pouvoir de caste ?

Y aurait-il une constante « erreur » de programme dans le logiciel scolaire français ?

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1, édition Jean Bruneau Pléiade1973, 1232 pages, €55.00 

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Pierre Magnan, L’aube insolite

Voilà un roman étrange, contraire aux habitudes, ce qui en fait son prix. L’auteur est populaire, ayant quitté les études à 12 ans. Il s’est intéressé à la littérature, ayant été typographe de 13 à 20 ans, ami de l’écrivaine Thyde Monnier du temps qu’il était jeune et fringant. Ce qu’il conte ici est une histoire née de la guerre mondiale, de l’occupation allemande, de la sourde résistance des Français de village.

L’insolite du livre n’est pas seulement celui de la chute, qui rappellera aux lecteurs Tintin dans Le temple du Soleil. L’insolite est le style scout du récit qui mêle le présent des phrases aux portraits à grands traits et au lyrisme obligatoire d’une jeunesse dans la nature. Pierre Magnan raconte comme s’il sortait des camps de jeunesse, de ce ton inimitable et terriblement daté de la période. Voilà de quoi plonger le lecteur dans un univers totalement différent du présent. Même si l’on ne parle plus ainsi, si l’on ne pense plus dans ce rouge et blanc d’époque (rouge communiste et solaire, noir curé et conservateur), si l’on ne lyrise plus sur le vent dans les sapins ou la récolte rentrée.

Un instituteur prend son poste dans village de la montagne alpine. Deux réfractaires s’évadent d’une centrale sous contrôle allemand, un Juif et un Communiste. Le village les prend sous son aile, les nourrit, les protège, aidé par le climat qui ferme la haute vallée par un mur de neige infranchissable plusieurs mois dans l’année. Mais l’occupant reste là, l’idéal politique est une machine qui manipule et broie les individus, avec Dieu dans tout ça qui, peut-être, agit par la nature – ses avalanches d’hiver, ses eaux de fonte tumultueuses, son aube insolite… Les caractères sont simples, les motivations tranchées, l’histoire roule comme un destin. C’était dans l’air du temps et prend, deux générations plus tard, une saveur étrange, comme un particularisme universel.

Le Juif périra de la main de Dieu… Le Communiste sera sauvé par l’amour d’une femme, la fraternité d’un village et l’espoir que représente alors son destin « d’instrument social » (p.239). D’autres doutent de Dieu, de son confort d’au-delà qui permet toutes les compromissions ici-bas – dont ce Devoir qui annihile tout jugement personnel – alors que l’histoire n’attend pas. La société civile villageoise vit en autarcie, entre soi, loin de l’Etat et des fracas du monde. Le seul lien avec l’universel est cet instinct de protéger l’avenir, d’œuvrer pour que demeure la liberté.

C’est pour cela que ce roman se lit bien. Il nous en dit plus sur l’époque et ses contradictions, sur les hommes et leurs désirs mêlés, que la glose commémorative ou que la sécheresse historienne.

Pierre Magnan, L’aube insolite, 1946, Folio 2004, 424 pages, e-book format Kindle €8.99 ou broché occasion à partir de €1.50

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Recentrer sa bibliothèque

Les livres, avec le temps, finissent par envahir l’espace. Ils s’accumulent, déjà lus ou à lire, et sans cesse les « nouveautés viennent s’y ajouter. Si l’on veut.

Car le propos de ce texte est justement de dire non. Comme avec les gens, il faut trier. Nul ne peut tout connaître, tout lire et baiser toutes les femmes (sans parler du reste pour les bi). Les « amis » ne sont pas les « camarades », encore moins les « collègues ». Les amis restent, les autres passent, soit avec l’activité, soit avec le métier. Il vous faut faire de même avec les livres.

Il y a vos amis, qui resteront toujours. De ceux « à emporter sur une île déserte » (sans Internet ni portable qui capte, comme disait un ado) aux compagnons agréables que l’on a plaisir à consulter ou relire – un temps.

Et il y a les autres, les passables (à donner) ou les jetables (à recycler). Car, comme avec les gens, les livres sont toujours récupérables, mais plus ou moins. Ils peuvent plaire à d’autres, ils peuvent porter témoignage, servir aux études. Mais ceux-là, pourquoi les garder ?

Mon critère unique pour conserver les livres est la réponse à la question : aimerais-je les relire ? Si oui je les garde, qu’ils soient classiques ou de divertissement ; sinon, je les donne ou les jette.

Cela pour le présent – mais il faut tenir compte aussi de l’histoire personnelle.

Les livres sont des expériences humaines en papier ; ils vous sont propres parce qu’ils ont, un jour, déclenché votre imagination, fait vibrer vos passions, titillé vos sens. Ces expériences-là sont personnelles et uniques, nul ne peut les reproduire à l’identique, pas même un clone de vous – parce qu’il n’aurait pas la même histoire dans un environnement à l’identique.

Ce pourquoi le tri que vous faites est aussi un tri historique.

Vos livres d’enfant sont en général transmis à vos enfants ou neveux ou filleuls, ou donnés à d’autres enfants – s’ils lisent encore… Vous ne gardez que les plus chers, ceux qui vous ont impressionnés pour la vie. Comme Jules Verne ou Alexandre Dumas, mais aussi les Six compagnons, Michel, le Prince Eric ou Bob Morane. Pour ma part, j’ajoute Kim Carnot, mais très peu s’en souviennent.

Vos livres d’étudiant ne restent quasi jamais dans votre bibliothèque, sauf éventuellement passé la licence – parce qu’alors le sujet vous intéresse. Les étudiants d’aujourd’hui n’en achètent pas ; ils les téléchargent, les empruntent ou les photocopient partiellement en bibliothèque. Ce qu’il y a dans les livres est pour eux du passé et ne sert qu’à étayer des références exigées leurs propres travaux. Il est vrai que les manuels sont souvent bien mal écrits et trop immergés dans la mode idéologique – même dans les sciences dites « dures », les dogmes prennent trop de place pour n’être pas vite dépassés par l’avancée de la recherche. Je n’ai gardé pour ma part que les livres sur les sujets qui continuent de me passionner, en histoire, en idées politiques, en art.

Les essais passent trop vite pour ne pas les lire en médiathèque, ou pour ne les acheter qu’en poche, voire d’occasion ou – bénie soit la technique ! – sur liseuse de type Kindle. Vite lus, vite dépassés, ce ne sont que des articles plus fouillés – mais qui remplacent très avantageusement le blabla usuel du journaliste ! Les médias font de moins en moins leur métier d’enquêter et de réfléchir avant de gloser – les livres d’actualité prennent donc leur place. Ce pourquoi je les consomme comme hier les journaux : gardés un temps, revendus ou détruits ensuite.

Je réserve mon espace limité aux classiques pour la culture (on y revient toujours…), aux romans pour le plaisir (si j’ai envie de les relire) et à l’histoire pour le savoir (sans cesse renouvelé).

Mes lectures « professionnelles » sont traitées comme les essais : lues une fois, gardées parfois, éliminées souvent. Qui se souvient encore des prix Goncourt, une fois l’année passée ? Alors les romans des nouveaux auteurs… Ils doivent passer le temps pour être acceptés, relus, faire partie de votre existence : bien rares sont ceux qui le sont. Et comme l’espace n’est pas extensible, sauf à acheter un château au fin fond d’une province pour en peupler les murs de livres à l’infini… la sélection culturelle s’impose.

C’était l’un de mes rêves d’enfant que ce château bibliothèque – mais l’enfance passe, la raison l’emporte. Entre les murs exigus d’un appartement en ville (même d’un grand), la place des livres est limitée. Si nombre de ceux d’hier sont utilement remplacés par Internet (les encyclopédies, la plupart des dictionnaires, les livres « pratiques » et de santé), la culture ne cesse de croître et il est nécessaire de faire des choix.

Gouverner sa bibliothèque exige de la recentrer sur vous, ce que vous aimez et ce qui vous caractérise. Le critère de relecture est alors le meilleur : si vous avez envie de relire, alors gardez – sinon, donnez ou jetez !

Un exemple de partage : la bibliothèque des champs sur ce blog

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Matthieu Legault, Les Médicis – Le complot Pazzi

Auteur canadien d’une série jeunesse obtenant le Prix littéraire des enseignants (Leonardo), Matthieu Legault se lance dans l’aventure pour (presque) adultes. Son thriller Renaissance est en effet plein de rebondissements, de poison et d’assassinats, dans une atmosphère très politique.

Nous sommes à Florence en 1478 et les Médicis – Laurent « le Magnifique » et son frère Julien – règnent sur la république. Ils ont acheté les grandes familles et taxé lourdement les autres (manière très mélenchonienne de faire payer ses ennemis politiques).

Un complot se prépare, commandité – excusez du peu – par le pape Sixte IV, lui qui adore s’entourer de cardinaux de 15 ans. Eglise, argent et stupre faisaient bon ménage en ces temps de décadence spirituelle. Luther n’allait pas tarder à surgir après Savonarole qui, lui, est déjà dans Florence et tonne contre la corruption tant des princes civils que des princes de l’Eglise.

Les Pazzi et les Gondi veulent reprendre le pouvoir que leur a ravi Cosme de Médicis une génération avant, et les condottiere du pape sont prêts à les aider à investir Florence s’ils tuent les deux frères Médicis. L’archevêque de Pise, très chrétien en apparence, n’hésite pas à conseiller d’agir en pleine messe de Pâques, dans la cathédrale, au moment de l’Elévation lorsque le vin devient sang et l’hostie chair du Christ ! Un signe de plus que les « croyants » se foutent de la religion et plus encore de Dieu, n’ayant en tête que le pouvoir. Si Dieu existe et qu’il a commandé une morale, nul doute que tous ces assassins iront droit en enfer – mais je doute.

Un espion des Médicis est égorgé au bord du fleuve Arno et Laurent demande à ses Aigles d’enquêter. Il s’agit d’un groupe de forces spéciales chargé de protection et de renseignement, allant jusqu’à l’assassinat sur ordre. Les deux enquêteurs de prestige sont Feliciano et Fedora, tous deux jeunes et bien faits, le corps aux normes de la sculpture païenne. L’auteur ne nous épargne aucun détail de leur anatomie, selon cet idéalisme narcissique dont la jeunesse actuelle est avide.

Elle est aussi avide d’action et de sang, et là non plus rien ne nous est épargné, du trait d’arbalète dans l’œil à l’éviscération en public jusqu’aux bagarres de commando au poignard. Il faut que le corps souffre pour se réaliser, il faut qu’il baise frénétiquement aussi. Fedora tombe donc enceinte de Feliciano, ce qui ne va pas sans poser problème à leur mission. D’autant que Laurent est largement en faveur de l’avortement. Mais ils feront tout pour la réaliser.

D’abord protéger les enfants Médicis, deux petits garçons et une fille, contre les Gondi dont le fils Claudio, 18 ans, a été éventré sur le pont vieux en pleine matinée. Est-ce Laurent qui l’a voulu, lui qui a sermonné juste avant les apprentis peintres dont le jeune homme à l’atelier Verrocchio ? Bien sûr que non, mais la vérité importe moins que la croyance, selon l’éternelle manipulation politique qui fait rage de nos jours plus que jamais.

C’est Constantino, « à peine plus de 15 ans », qui dirige les Aigles pour la protection des enfants. Nous trouvons cet âge un peu gros, même si un garçon de 15 ans peut avoir l’intelligence aigüe et la souplesse en combat. Mais que peut son squelette encore fluet contre un homme fait ?

Le lecteur mûr se demande donc si ce livre est vraiment destiné aux adultes ou plutôt aux adolescents, dans la lignée des séries américaines. D’autant que l’auteur comme l’éditeur (pourtant « réuni » à plusieurs), sont fâchés avec la grammaire du français. Passons sur les expressions canadiennes disant systématiquement « le boisé » pour « le bois » et autres particularismes ; c’est plutôt amusant. Ce qui l’est moins en revanche sont les fautes qui sautent aux yeux : p.27 conseillé pour conseiller, p.61 fourni pour fournit, p.126 témoigné pour témoigner, p.199 lasse pour las (celui qui parle est un mâle), p.247 ballet pour balais ! p.305 pose pour pause, p.329 papale pour papal – et j’en oublie sûrement. La faute aux logiciels américains type Word qui sont ignares en français ? Cela fait en tout cas très désordre, amateur, et c’est dommage pour le roman historique car l’époque est brillante, l’action bien menée et l’auteur imaginatif.

Si vous passez sur ces défauts agaçants, vous passerez un agréable moment de tension en compagnie des princes de la Renaissance florentine et de leurs nervis aigus et avisés.

Matthieu Legault, Les Médicis – Le complot Pazzi, 2013, Les éditeurs réunis (Canada) 2016, 427 pages, €19.95 format Kindle €6.06

Ce titre est suivi d’un second volume : Les Médicis-Les maîtres de Florence (que je n’ai pas lu)

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Tolstoï et ses enfants

Léon Tolstoï a eu 13 enfants, dont 5 sont mort en bas âge ; des 8 restants, 5 garçons et 3 filles.

Comme tous les pater-familias de l’ancien style autoritaire, Tolstoï a préféré ses filles, notamment Macha, décédée à 35 ans sans enfants. « Les fillettes m’aiment bien [Tatiana et Marie dite Macha]. – Macha est tenace », écrit-il le 17 juin 1884 à 56 ans. « Elle seule me fait joie » écrira-t-il encore le 21 septembre 1889, p.1034. Tatiana deviendra peintre et directrice du Musée Tolstoï après la mort de son père. Alexandra a fait deux ans de prison pour « activité contre-révolutionnaire », puis s’est exilée aux États-Unis en 1922, déclarée « ennemie du peuple » par les dirigeants de l’URSS, aussi sectaires et bornés en communisme que Tolstoï le fut en christianisme. Eux aussi étaient persuadés de détenir « la » vérité. L’Eglise avait préparé le socialisme d’Etat depuis des siècles par la culpabilisation et l’obéissance aveugle aux Commandements de la Morale immanente, par la prétention de détenir l’unique Vérité (Pravda en russe…).

Les journaux et carnets du volume 1 ne portent que jusqu’à l’âge de 61 ans. Marié tard avec Sonia (Sophie Behrs), Léon ne s’est senti adulte et responsable qu’à la naissance de son premier fils, Sérioja (Serge) en 1863 ; il a alors 35 ans. Il ne s’entendra pas avec lui une fois adulte, « l’esprit châtré de sa mère », dira-t-il. Serge sera musicien.

Il n’a aimé ses garçons que petits, encore animaux, mignons. « Seuls les petits enfants sont vivants », écrira-t-il le 17 mai 1884, à 56 ans. Et encore, le 29 juillet 1889, en plein été continental russe à la campagne de Yasnaïa Poliana : « Première impression – les petits tout nus [Andreï 12 ans et Mikhaïl 10 ans] faisaient je ne sais quelle polissonnerie. Ensuite leurs apprêts pour un pique-nique – bouffer dans un nouvel endroit » p.999. Lui va se baigner – pourquoi pas les enfants ? André est décédé jeune et Michel s’exilera en France pour être musicien. Le 22 mai 1878 : « Les enfants : Ilya [2ème fils, 12 ans] et Tania [1ère fille, 14 ans] se racontaient leurs secrets, leurs amours. Comme ils sont terribles, abominables et mignons » p.650.

Dès qu’ils ont grandis, la manie lui a pris de les dresser à la morale chrétienne, leur faisant la leçon de lancinante façon, sans jamais les écouter, puisque lui détenait « la » vérité révélée. 16 avril 1884 : « Je ne peux pas sympathiser avec eux. Toutes leurs joies, l’examen, les succès mondains, la musique, l’ameublement, les achats, tout cela je le regarde comme un malheur et un mal pour eux et je ne peux pas le leur dire. Je peux, et je leur dis, mais mes paroles n’accrochent personne. Ils ont l’air de savoir – non pas le sens de mes paroles, mais que j’ai la mauvaise habitude de dire cela. (…) Si j’accepte de participer à leur vie – je renonce à la vérité, et ils seront les premiers à me jeter à la figure cette renonciation. Si je regarde avec tristesse, comme maintenant, leur déraison – je suis un vieillard grognon, comme tous les vieillards » p.808.

16 mai 1884 : « Les aînés des enfants sont grossiers [18 et 20 ans], et cela me fait mal. Ilya passe encore. Il est gâté par le gymnase et par la vie, mais en lui l’étincelle de vie est intacte. En Serge il n’y a rien. Toute sa futilité et sa lourdeur d’esprit sont à jamais consolidées par une imperturbable satisfaction » p.822. Ilya est parti en Serbie après la révolution. Le 8 juin 1884 : « Les enfants, Ilya [18 ans] et Lelia [Léon, 15 ans], sont arrivés – pleins de vie et de tentations, contre lesquelles je ne peux presque rien » p.832. Se souvient-il des siennes, de tentations, durant sa jeunesse sans freins ni discipline ? Il juge, condamne et pardonne – et tout cela le fait souffrir (inutilement). Lev (Léon, dit Lélia) a fui en Suède pendant la révolution.

Pour le chrétien, et Lev Nicolaïevitch Tolstoï en était un de l’espèce mystique, il faut souffrir pour être éduqué et sauvé. Sans contraintes ni épreuves, pas de rédemption. Le « péché originel » a puni les humains pour avoir voulu connaître au lieu d’obéir ; dès lors les hommes devront travailler « à la sueur de leur front » et les femmes « enfanter dans la douleur ». Tel est le christianisme, et des enfants heureux ne font pas partie du programme. Surtout les garçons : c’est au père de les éduquer à son image (comme l’Autre) ; les filles seront formatées par leurs maris et leurs grossesses. « Si au moins ils comprenaient que leur vie oisive, entretenue par le labeur d’autrui, ne peut avoir qu’une justification : profiter de leurs loisirs pour réfléchir, pour penser. Non, eux emplissent soigneusement ce loisir de vaine agitation, si bien qu’ils ont encore moins le temps de réfléchir que ceux qui sont accablés de travail », déplore-t-il le 5 avril 1885 p.863. Mais les éduque-t-il ?

Non… « Hier encore avec ma femme j’ai failli engager une dispute sur le point de savoir pourquoi je n’enseigne pas mes enfants », avoue-t-il le 12 décembre 1888 (son aîné a déjà 25 ans !). Mais il ne répond pas à la question, il élude aussitôt avec des généralités chrétiennes, par déni, par offrande de sa souffrance ; il poursuit la phrase ci-dessus directement par : « Je ne me suis pas souvenu à ce moment-là qu’il est bon d’être humilié. Oui : il y a la conscience. Les hommes vivent soit plus haut que leur conscience soit plus bas. Le premier est une torture pour soi, le second est détestable » p.882. Quel est le rapport avec l’enseignement à ses enfants ? Le lecteur ne peut que donner raison à sa femme et à ce qu’elle lui déclare, le 20 janvier 1889 : « Elle a dit que j’ai des principes et pas de cœur. Le Christ non plus n’en a pas ? » p.898. Toujours la paranoïa d’être dans son bon droit et persécuté, la mégalomanie de se vouloir comme le Christ et donc de ne jamais écouter le bon sens des autres. Conduire « toute sa vie pour l’exécution de la volonté de Dieu » (14 avril 1889, p.945) dispense-t-il d’agir ici-bas pour les siens ?

Léon Tolstoï ne pouvait s’empêcher de baiser, il aura même un bâtard avec une paysanne en plus de ses enfants, mais la progéniture est sa croix. Pourquoi ne pas se contenir si s’occuper des enfants qu’il procrée lui pèse ? Il se donne en exemple, mais ses contradictions infinies ne dictent pas une conduite. Au lieu d’aimer pour comprendre et corriger, il appelle « amour » une surveillance de loin, avec jugement et douleur. Lui n’a pas été élevé, orphelin de mère à 18 mois, de père à 9 ans et de grand-mère à 10 ans. Il a été incapable aux études et s’est engagé comme militaire pour se discipliner – sans grand succès comme en témoignent ces pages de « règles » contraignantes qu’ils se donne entre 19 et 22 ans… sans guère les suivre.

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

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Paul Faure, Ulysse le Crétois

Ulysse est un mythe, et en même temps le symbole même de l’homme grec. Il est pourtant Crétois, comme le montre Paul Faure sur 278 pages plus 112 pages de notes bibliographiques et documents, ainsi que plusieurs cartes et plans. Paul Faure fut professeur de langue et de civilisation grecques à l’université de Clermont-Ferrand – et à demi crétois lui-même. La tradition orale de la grande île a conservé de nombreuses versions du héros achéen qu’un aède – Homère – a synthétisé sous une forme puissante et personnelle. Son livre érudit se lit facilement et nous en apprend beaucoup sur ce monument de civilisation occidentale qu’est l’Iliade, mais surtout l’Odyssée.

Comme Jésus Christ selon Michel Onfray, Ulysse n’a pas « existé » matériellement, mais comme concept humain. Est-ce la menace culturelle de l’immigration massive en cours ? La poussée brutale des nationalismes dans le monde ? La manifestation évidente du déclin américain avec son président clown ? L’été est en faveur du « retour » à Ithaque, du périple d’Ulysse, de la boucle de l’Odyssée. Ce ne sont qu’émissions d’été sur les radios, depuis les lourdingues « Grandes traversées » France-culturelles où ladite culture est souffrance et où il faut s’emmerder de longues heures à écouter du grec dans le texte pour acquérir le Savoir – au nettement plus dynamique et passionnant Sylvain Tesson sur France-Inter qui met l’épopée au rang du peuple – redonnant à la culture son rang évident de religion populaire (religion = ce qui relie).

Se fondant sur la linguistique, l’archéologie et l’ethnologie, Paul Faure démontre qu’Ulysse fut Crétois, probablement demi-frère ou compagnon du roi Idoménée (p.69), guerrier médiocre (p.138) mais ambassadeur hors pair. « L’Iliade nous le présente moins comme un soldat que comme un négociateur ou un champion » p.139. En sept chapitres, il décline les sept adjectifs qu’Homère utilise dans l’Odyssée pour définir Ulysse : le Petit Prince, l’endurant, l’ingénieux, le rusé, le personnage aux mille tours, le fameux, le divin. D’ailleurs, Ulysse se dit Odysseus en crétois : l’Odyssée n’est donc que la geste d’Ulysse, l’Ulyssiade comme on inventait jadis le nom des épopées.

« Je dis qu’il n’y a qu’en Crète que l’on retrouve, d’un bout à l’autre de l’époque historique, un rituel d’initiation ou de probation de l’adolescence, dont le scénario bien attesté corresponde terme à terme aux cinq premières phases de l’initiation d’Ulysse : l’épreuve du fruit défendu, l’épreuve des ténèbres, l’épreuve du sexe, l’épreuve des eaux, l’épreuve de l’Au-delà. (…) Si l’on ajoute à cela que le nom d’Odysseus est crétois, que les armes du héros comme ses exploits et ses mensonges sont crétois, que les mythes relatifs à ses antagonistes et même leurs noms se sont conservés en Crète de siècle en siècle jusqu’à nos jours : Cyclopes, Circé, Sirènes, Calypso, Néréides, Tartare et Revenants, il n’y a pas lieu de douter que le mensonge sept fois répété d’Ulysse : « Je suis véritablement Crétois », n’était pas tout à fait un mensonge. Et que, si son histoire paraît bien celle d’une sorte de Petit Poucet local, elle a servi de modèle et de garant des centaines d’années avant Homère à tous les enfants de l’aristocratie que l’on initiait publiquement en Crète à la vie » p.59.

Les mystères, le merveilleux, les géants, le loto qui donne l’oubli, le cheval de Troie (p.169) – tout cela n’est que mythe. Télémaque est moins le fils d’Ulysse que son double, son successeur dans le temps (p.229). Et la sage Pénélope tisse moins une toile que des ruses et est moins fidèle que la cane sauvage pénélops d’où vient son nom (p.231). Mais qu’importe ? Homère est un auteur qui met en scène « l’essentiel des chants de l’Odyssée, y compris le XIe et la majeure partie du XXIVe, (…) auteur en tout cas du plan et du thème de l’Odyssée » p.240. Il a nourri ses récits de son expérience de voyageur et des récits des commerçants – d’où les détails géographiques qu’il donne – mais la réalité ne fait que servir la fiction. Retrouver l’itinéraire d’Ulysse est une gageure car une part est inventée (p.242).

« Aussi, l’épopée n’est-elle qu’à moitié mythique, à moitié logique. Pour employer une opposition très fréquente en grec, elle participe à la fois du mythos, ou parole qui raconte, et du logos, ou parole qui démontre. (…) Son épopée est caractérisée par le mélange constant de l’humain et du surhumain, de l’intemporel et du vécu, de l’extraterrestre et de la plus humble réalité » p.244. Ulysse est un modèle de vie exemplaire proposé aux adolescents grecs. « Ipso facto, Ulysse, devenu le meilleur des Grecs, quasi divinisé (théios, antithéos) à force d’être universel, cessait d’être crétois » p.244.

Homère est un auteur qui semble avoir réellement existé. « Homère a donné à Ulysse une bonne partie, qui n’est pas la meilleure, de son caractère, de son âge, de sa propre destinée. Il s’est trop attaché au conflit des générations pour ne pas y avoir été lui-même largement impliqué. Même l’intérêt qu’il porte à la jeune Nausikaa – un des moments les plus purs et les plus discrets de l’immense poème – ou bien encore la paternelle affection dont il entoure l’adolescent Télémaque, montrent l’auteur qui a passé la cinquantaine. (…) L’intrigue et l’action nous attachent parce qu’elles sont d’un homme de l’an 700 av. J.C. » p.271.

« Relire » l’Iliade et l’Odyssée, écouter Sylvain Tesson en parler bien mieux que Pierre Bergougnoux, se documenter dans le livre de Paul Faure plutôt que par les bavardages entrecoupés de musique criarde de France-Culture, voilà un beau programme de civilisation pour l’été. Car, si l’hospitalité était l’une des vertus du monde grec, elle ne s’entendait que comme accueil d’un Autre parce que l’on est sûr de sa civilisation – pas comme une invasion acculturante au nom d’un métissage général.

Paul Faure, Ulysse le Crétois, 1980, Fayard 406 pages, €25.00

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Tolstoï et la vérité

Comme tout croyant de n’importe quelle obédience, Léon Tolstoï a cru découvrir « la » vérité. Il écrit, le 25 septembre 1889, à 61 ans : « Je ne me suis pas encore remis de la joie de connaître la vérité et de ce qu’il me semble toujours que c’est moi qui l’ait reconnue et que je parle de mon propre mouvement, je l’attribue à moi et non à Dieu et je ne parle pas de la part de Dieu » p.1036.

La vérité, c’est moi, et Dieu ma bite m’habite… Orgueil présomptueux que d’affirmer connaître « la » vérité ; tentation du diable que de se substituer à Dieu pour parler comme si l’on était Lui. Même si « Dieu » n’existe pas, se sentir Dieu est une enflure humaine que l’on doit railler et condamner. Nul n’est Dieu, ni son équivalent omniscient et omnipotent ; nul ne détient « la » vérité ; nulle « vérité » n’existe même en soi, dans l’absolu, mais toujours partielle et provisoire.

Repentance immédiate de l’éternel coupable chrétien : « Il faut me souvenir toujours et parler de telle sorte que je ne parle pas de mon propre mouvement, mais que je dis ce qui est dit dans la révélation (toute la sagesse des hommes) et dans la conscience de chacun » p.1037. C’est encore pire !

Non seulement Tolstoï s’efface comme individu au nom de « la » révélation, mais il s’en fait le véhicule neutre et impersonnel. Il n’existe plus, s’avilissant devant Dieu – qui ne demande pas ça (sauf Allah).

Ce faisant, non seulement il n’agit plus dans le monde, ne rayonne plus par son exemple personnel, mais se veut une icône sainte, simple reflet figé d’En-haut, un Commandement-fait-homme, un soldat du Christ qui obéit sans jamais comprendre et ne réfléchit que comme une banale vitre.

Il fige de plus tout mouvement de civilisation dans une « révélation » faite une fois pour toute, qui a « découvert » la seule vérité du monde (qui existait de tout temps mais « cachée » aux mécréants) et engendré la seule Morale acceptable et immuable. Comme si la morale n’était pas sociale, donc sujette à l’histoire de chaque société ; comme si la vérité du monde n’était pas sans cesse à remettre en question, à tester et approcher.

Non, « la » révélation engendre « la » vérité car c’est le « seul » Dieu qui l’a dit aux nuls, un jour de bénévolence…

Heureusement, ni ses fils, ni ses moujiks, ni ses amis, ni les intellectuels de son temps, ni la société russe, ni l’humanité entière, ne se sont trouvés prêts à croire Lev Nicolaïevitch Tolstoï sur parole. Qu’il se croie le Christ, passe encore, mais qu’il prétende régenter les autres, alors ça non ! L’arrogant écrivain le constate – pour évidemment se faire une gloire intime de s’en repentir – : « Une grande part de l’insuccès de ma prédication vient de ce que je ne me suis pas encore remis de la joie de connaître la vérité… » p.1036. Lui croit « vivre selon Dieu » ; il vit selon ce qu’il croit venir de Dieu. Mais le Père ne lui a pas murmuré à l’oreille sous la forme d’un éphèbe guerrier comme Mahomet ; ni ne l’a engendré comme fils via le même vigoureux messager Gabriel comme le Christ ; ni n’a même tonné devant lui sur la montagne comme devant Moïse. Tolstoï n’est qu’un lambda qui pense et qui croit. Pas mieux qu’un autre.

  • Sa sagesse est celle de l’obéissance, pas de la maîtrise de soi.
  • Sa voie est celle de la Morale révélée, pas de ses expériences méditées.
  • Son austérité est celle de l’impuissance progressive due à l’âge, pas d’une saine tempérance de ses appétits.

Nietzsche disait à peu près que chacun adopte la philosophie de son tempérament. Tolstoï joue de l’argument d’autorité pour se faire l’Exemple que veut son Dieu. Il est ainsi comme tous les croyants en n’importe quelle cause, qui s’effacent devant elle, qui nient leur personne et leur humanité pour un Destin abstrait tout tracé.

Mais ce qui importe est de savoir qui trace ce destin : se trouvent en effet là les manipulateurs, ceux qui utilisent les croyants pour réaliser leur politique et assurer leur pouvoir.

« La » vérité n’existe pas, nulle part et jamais. Elle n’est jamais qu’à élaborer, provisoire et fragile, menacée par la bêtise et l’ignorance, mais surtout par la rigidité mentale de tous les « croyants » en quoi que ce soit. Par faiblesse devant l’incertitude et peur devant les changements, ils désirent figer à jamais les lois de la nature, de l’histoire et de la morale en un credo unique, qu’il suffirait de suivre pour obéir au Destin !

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Max Gallo, Richelieu

Dans l’un de ses derniers livres historiques Max Gallo, mort en juillet 2017, délivre un message de foi patriotique. Sa biographie de Richelieu n’est pas œuvre d’historien mais de militant chevènementiste. Le sous-titre, La foi dans la France, en témoigne. Il s’agit d’admirer les grands hommes, pas de connaître la vérité. Ainsi le mythe patriote peut-il servir aujourd’hui.

L’opération est sympathique, pédagogique, mais fait bon marché de la complexité des hommes – et des femmes ! Car, à lire Max Gallo, tout n’était qu’intrigues et manigances autour du roi faible Louis XIII, intronisé à neuf ans alors que son père, le tonitruant Henri, était troué par l’assassin charentais Ravaillac. Louis fut terrorisé par papa, grand baiseur et truculent bavard, qui eut six enfants et douze bâtards ; il fut dominé par maman, Marie de Médicis jalouse et très dévote qui s’accommoda fort bien de la régence et eut beaucoup de mal à laisser les rênes du pouvoir à l’adolescent lorsqu’il eut 16 ans.

Par religion, le jeune Louis a en horreur la chair femelle ; par rébellion, il prend le contre-exemple de ses parents. Mais comme il est épris d’affection, il a besoin de jeunes favoris et d’un vieux mentor. Les favoris seront Luynes puis Cinq-Mars, « marquis de quinze ans », ainsi que Mlle de La Fayette parce qu’elle voulait rester chaste et entrer au couvent. Le mentor sera Richelieu.

Armand Jean du Plessis n’est devenu cardinal-duc que par la faveur du roi, et « de » Richelieu qu’à la mort de son frère aîné. Il était de 16 ans plus vieux que le roi et a su faire allégeance à maman avant de séduire fifils. Comme il n’a jamais dévié des conseils d’aîné avisé et de la ferveur qu’il a mis au service du royaume, d’après Max Gallo, Louis XIII l’a laissé faire, en pleine confiance. Adolescent bretteur et occupé de femmes, Armand Jean est vite contraint par sa famille à entrer dans les ordres pour conserver le bénéfice de l’évêché de Luçon. Il serait resté obscur évêque sans les intrigues de la Cour.

Mais il va dès lors accomplir sa « mission » – comme si, selon Gallo, elle lui avait été confiée par En-haut : « car telle est la volonté de Dieu qui a choisi de faire d’un homme, d’une dynastie, ses représentants sur terre. Le roi est sacré » p.250 (édition XO). L’ordre établi doit être respecté, telle est « la foi » de Max, « Dieu » venant en argument imparable. Or ce n’est pas « la France » qui est en jeu, mais « le royaume » – ce qui est un peu différent. Sous l’Ancien régime la nation existe peu, bien que le sentiment d’appartenance soit né contre les Anglais au moyen-âge, se soit affirmé contre les Espagnols au siècle des Louis, avant les Allemands aux 19ème et 20ème. Le royaume est surtout l’apanage du roi : tout ce qui l’enrichit conforte sa gloire, signe que Dieu est avec lui.

C’est tout ce qui importe à Richelieu, joignant son propre orgueil à celui de la dynastie, éminence rouge tuteur du roi. Le peuple ? Il s’en moque ; il fait réprimer les croquants va-nu-pieds en les pendant « par grappe ». Les Protestants ? Ce sont des traîtres en puissance, que les Grands manipulent avec l’aide de l’Espagne afin d’asservir le royaume à leurs intérêts particuliers. Gaston d’Orléans est ainsi habillé pour l’hiver, fat, inconstant, lâche. L’Eglise ? Elle doit servir le royaume, fille aînée vassale spirituelle du pape, mais bras armé bien plus puissant.

Dès lors, la geste du héros est écrite, et foin des détails qui ne cadreraient point. Le « trop joli enfant » qui accompagne Richelieu dans une campagne contre l’Espagne ? Pur instrument de propagande pour faire parler les soldats et rapporter leur moral au cardinal. L’enrichissement personnel incommensurable ? Rien que de très normal pour parler en égal aux Grands. Le népotisme familial ? Pratique courante de clientélisme d’époque.

Max Gallo nous offre une biographie qui se lit bien, phrases courtes, temps présent de rigueur. Des vérités simples à retenir, assénées et répétées comme un prof, pour bien ancrer dans la tête de linotte les points essentiels. Mais la « vraie » vie ? A quoi servirait-il de savoir ? Le lecteur ne doit retenir que ce qui reste dans l’histoire, le personnage et non la personne, le symbole agitable aujourd’hui et non la réalité humaine du temps.

Car Richelieu est l’Exemple du politicien voué à son pays… tout l’inverse de ceux d’aujourd’hui, des Grands serviteurs socialistes qui se servent avant tout eux-mêmes, et des barons de droite qui servent leur famille. Vite lu car  écrit au Gallo, mais un peu court quand même.

Max Gallo, Richelieu – La foi dans la France, 2015, Pocket 2017, 416 pages, €7.40

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Paul Harding, Le donjon du bourreau

C’est l’hiver, la neige couvre d’un manteau glacé les ruelles de Londres. La Tamise glace et les gamins dépenaillés, les mendiants affamés et les ribaudes en perruque rousse se gèlent entre les tavernes d’où montent de grasses odeurs, attendant la charité des nantis. Nous sommes en décembre 1377 et la révolte des campagnes gronde contre les impôts injustes. La Tour de Londres dresse ses murs énormes au-dessus des maisons. C’est pourtant au cœur de ses remparts que son gouverneur est égorgé.

Dès lors, les meurtres se succèdent, jamais au hasard. Un cimetière est régulièrement profané. Nous sommes dans la seconde enquête de frère Athelstan, frère dominicain, et du falstaffique sir Cranston, coroner de Londres.

Nous côtoyons le petit peuple dans son humble vie quotidienne, sans cesse à la recherche d’un quignon de pain, d’un gobelet de mauvais vin et d’un toit pour la nuit.

L’espérance s’appelle Noël et les enfants répètent des pantomimes, tout en n’oubliant pas de rester de sales gamins capables du pire comme du meilleur : ils ne sont ni guidés, ni corrigés. Ne voilà-t-il pas qu’un galapiat jouant le rôle de Joseph dans une scène de la Nativité, « avait interrompu la répétition pour une brève bagarre avec un ange » ? C’est pourtant ce qui survient page 283.

De même dans le prologue, un très jeune orphelin admire un chevalier et caresse la pognée de son épée lorsque des galères sarrasines surgissent l’horizon pour arraisonner le navire marchand sur lequel ils sont tous les deux et passer tout le monde au fil du cimeterre. Le chevalier, bien campé sur ses jambes, le protège du combat. La suite sera édifiante comme un secret dessein de Dieu.

Oui, « Paul Harding » est un écrivain d’aventures pour adultes qui se lit avec passion. Professeur d’histoire médiévale en Angleterre, il écrit aussi sous le nom de « Paul Doherty », « d’Ann Dukthas » et de « C.L. Grace ». Paul Doherty, dans la liste, semble son vrai nom. Il est féru de détails minuscules qui font vrai et entraînent le lecteur dans l’exotisme du temps. Porter chausses et avaler du posset n’est pas donné à tout le monde. La tourte au cygne et la matelote d’anguilles faisaient l’ordinaire des auberges du temps.

Quant à l’enquête, elle accumule les faits inexplicables avant que la logique ne s’en mêle. La méthode nous est décrite page 252 : « si un problème existe, il existe aussi une solution. Le tout est de trouver la brèche. Parfois, c’est un infime point lumineux qui y conduit. » Miracle ? Non, simple entendement humain : il n’y a rien de diabolique dans ces meurtres, seulement une expression des passions humaines. Reste à trouver laquelle et qui. Le lecteur sera tourneboulé les yeux bandés jusque vers la fin, signe d’une intrigue bien menée qui tient en haleine dans un décor original.

Paul Harding, Le donjon du bourreau (The house of the red slayer), 1992, 10/18 2006, 286 pages, occasion €1.90

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Écrire avec Tolstoï

Dans ses Journaux et carnets écrits de 19 à 61 ans pour ce premier recueil, Lev Nicolaïevitch Tolstoï évoque parfois sa méthode pour écrire. Mal portant, dispersé, il a beaucoup de mal à se concentrer et n’est jamais content du premier jet. La lecture de ses Journaux le montre, il est parfois filandreux et se perd volontiers dans l’abstraction.

Le 26 juin 1855, à 27 ans, il note pourtant : « On écrit mieux quand on va vite » p.309. Tout auteur le sait, ce qui se conçoit bien s’exprime clairement. Tout prof aussi, et Tolstoï se piquait d’être pédagogue. Ecrire, ce n’est pas labourer mais concevoir. Lorsque l’on sait quoi dire, l’expression coule de source. Et c’est ainsi qu’on fait un « plan », méthode si chère à nos enseignants… qui ne l’apprennent quasi jamais aux élèves.

Le 29 juin de la même année, Tolstoï précise, dans une forme un peu alambiquée qui montre combien il est peu sûr de lui : « Je prends pour règle pour écrire de dresser un programme, d’écrire au brouillon et de recopier au net sans chercher à mettre définitivement au point chaque période. On se juge soi-même inexactement, désavantageusement, à se relire souvent, le charme de l’intérêt de la nouveauté, de l’inattendu disparaît et souvent on efface ce qui est bon et qui semble mauvais par fréquente répétition. Et surtout, avec cette méthode, on est entraîné par le travail » p.309. Combien scolaire est cette « méthode » encore ! Tolstoï ne s’aime pas, il veut se discipliner et il appelle une règle extérieure comme un carcan pour se dresser. Mais le tronc reste mou, le fond incertain.

Il opère déjà mieux l’année suivante, cherchant à « imaginer » ses personnages avant de les faire agir sur le papier. 1er août 1856 : « J’étais réveillé tôt et dans mon réveil j’essayais d’imaginer mes personnages [du livre Jeunesse]. Représentation terriblement vive. Réussi à me représenter le père – excellemment » p.356. Partir des siens aide à imaginer les autres ; ce rappel du vrai libère pour inventer ensuite des personnages imaginaires.

Le 10 avril 1857 : « Mon ancienne méthode d’écriture, quand j’écrivais Enfance, est la meilleure, il faut épuiser chaque sentiment poétique, que ce soit dans du lyrisme, ou dans une scène, ou dans la description d’un personnage, d’un caractère ou de la nature. Le plan est chose secondaire, je veux dire les détails du plan. La parole de l’Evangile : ne juge pas est profondément vraie en art : raconte, dépeins, mais ne juge pas » p.462. Tolstoï a compris qu’écrire un roman ne s’effectuait pas comme on écrit un essai. Le « plan » ne dit rien de la chair – et elle seule compte : l’humain, la passion, l’émotion face à la nature ou « dans une scène ». Il faut laisser être les personnages et le décor, il faut laisser courir la plume sans jugement a priori – ni moral, ni formel. La vie va, il sera temps ensuite de la toiletter, de la civiliser et de la mettre en forme.

Parfois, le désir d’écrire est plus fort que le sujet sur lequel on écrit. C’est l’expérience que fit l’auteur le 25 janvier 1853, à 35 ans – âge de sa maturité d’adulte (sa jeunesse fut très indisciplinée…) : « C’est vrai ce que m’a dit je ne sais qui, que j’ai tort de laisser passer le temps d’écrire. Il y a longtemps que ne me rappelle pas avoir senti en moi un aussi fort désir, un désir tranquillement assuré d’écrire. Pas de sujets, je veux dire qu’aucun ne me sollicite particulièrement, mais, illusion ou non, il me semble que je saurais traiter n’importe lequel » p.546.

D’autant qu’un premier fils lui est né, Serge, le 28 juin 1863. Il écrit, le 9 août suivant : « J’écris maintenant non pour moi seul, comme autrefois, non pour nous deux, comme naguère, mais pour lui » p.551. Il écrira ensuite pour le public, puis pour l’humanité, enfin pour Dieu. Ecrire pour être lu, pour transmettre, enseigner « la » (sa ?) vérité. Dès lors que l’on est convaincu, il faut parler « vrai », c’est-à-dire, dit Tolstoï, direct. Il note le 3 février 1870 (à 42 ans) : « Pour dire de façon compréhensible ce que tu as à dire, parle sincèrement, et pour parler sincèrement, parle comme la pensée t’est venue » p.593.

Ce qui le conduit à cette surprenante façon, de 1881, d’écrire « chrétien » : « Mon journal sera précisément un journal, presque un rapport quotidien des événements qui se déroulent dans ma vie campagnarde isolée. J’écrirai seulement ce qui a été, sans ajouter ni inventer, j’écrirai comme si je m’attendais que tout ce que j’écris sera vérifié et étudié. Le temps, le lieu, le nom, les personnes – tout sera vrai. Je ne choisirai pas les faits et les jours, j’écrirai dans l’ordre tout ce qui arrive, dans la mesure où je trouverai le temps de le noter » p.716. A la fois soucieux de vérité en Dieu (qui sait seul pourquoi les choses arrivent) et de vérité romanesque (le miroir promené au long d’un chemin), Tolstoï intervient moins, « juge » moins. Qui est-il en effet, infime vermisseau, pour « juger » de ce qui arrive – et qui est « voulu » par le Dieu omniscient, tout-puissant et infini auquel il croit ?

Par la suite, il ne reviendra pas sur sa façon d’écrire : il a compris à 53 ans. Mais son cheminement, qui lui est personnel, est intéressant à suivre. Il montre qu’il n’y a pas de méthode unique mais un travail d’apprentissage de soi pour manier son outil qu’est la plume. Il s’agit de bien savoir quoi dire avant de le dire, puis de beaucoup écouter et lire pour avoir de l’expression, tout en restant simple parce que sincère. Dieu vient par surcroît, pense-t-il.

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

Voir aussi sur l’écriture :

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Winston Churchill, Mes jeunes années

Né sous Victoria en 1874, celui qui deviendra le vieux lion, Prix Nobel de Littérature 1953, raconte sa jeunesse jusqu’en 1900. A 26 ans, il est élu député, après une existence encore courte mais déjà fort remplie. Dans la vie, cet homme d’action ne s’est jamais ennuyé… sauf durant ses 12 années au collège – comme tous les grands hommes. Mais il a aimé la camaraderie et l’aventure de l’armée, l’écriture pour le public, la lutte des discours en politique, les jeux des factions entre elles. Il raconte ces jeunes années bien remplies et vivantes avec un humour ravageur envers son temps.

Telle cette première leçon de latin à 9 ans :

–  « Mensa signifie la table.

–  Alors pourquoi mensa signifie-t-il aussi ô table, demandais-je, et que veut dire ô table ?

–  Mensa, ô table, est le vocatif, répondit-il.

–  Mais pourquoi ô table ? insistai-je avec une sincère curiosité.

–  ô table… c’est la forme que vous emploieriez pour vous adresser à une table, pour invoquer une table. Et, voyant que je ne le suivais pas : c’est la forme que vous emploieriez pour parler à une table.

–   Mais ça ne m’arrive jamais, balbutiai-je, franchement stupéfait.

–   Si vous êtes impertinent, vous serez puni et, permettez-moi de vous le dire, puni très sévèrement, répliqua-t-il.

Tel fut mon premier contact avec les études classiques qui, m’a-t-on dit, ont apporté de telles joies à tant de nos plus remarquables contemporains. » p.26

L’enseignement du beau et du vrai par la grammaire et la syntaxe, plutôt que par l’histoire et les coutumes est pour lui trop sec ; l’argument d’autorité comme seul argument le révolte – le collège, c’est bien souvent ça : ingurgiter sans intéresser, « parce que c’est comme ça ».

Il préfère le vif, le concret, l’action. Il se félicite d’avoir appris à écrire un bon anglais avec un professeur compréhensif et exigeant plutôt qu’avoir pâli sur les vers latins et les versions grecques parce qu’on ne lui en a jamais fait sentir la beauté (trop sexuelle, sans doute). Il n’a pas été à l’université, n’a pas eu ces discussions enfiévrées sur des points de controverse philosophiques ou sociales des jeunes intellos de tous temps. Cela lui manquera un peu, plus tard, il le dit – et il tentera de le compenser par une boulimie de lectures diverses. Mais cette originalité l’empêchera de tomber dans nombre de snobismes, de préjugés et de routines de son époque – et cela pour le plus grand bien de l’Angleterre.

Cancre au collège, il sort 8ème sur 150 de l’académie militaire de Sandhurst parce qu’il est capable et qu’il s’est fait nombre d’amis, contrairement au désert affectif du collège. Les cinq années qui suivent sont pour lui un enchantement. Il est jeune, aventureux, socialement connu, et il se lance dans la vie avec appétit. « Tous ces jours ont été parfaits et chacun était encore mieux rempli que celui qui l’avait précédé. Bien sûr, il y a eu des hauts et des bas, des périls et des aventures, mais toujours le sens du mouvement et l’illusion de l’espoir. (…) De 20 à 25 ans ! Voilà les grandes années ! Ne vous contentez pas de ce que vous trouvez. ‘La terre vous appartient, avec tous ses biens’. Recueillez votre héritage, acceptez vos responsabilités. (…) N’acceptez jamais qu’on vous réponde non. Ne vous résignez jamais à l’échec. Ne vous laissez pas duper par le simple succès personnel ni par la soumission. Vous commettrez toutes sortes d’erreurs ; mais, tant que vous serez généreux et sincères, déterminés aussi, vous ne pourrez faire de mal au monde ni même lui nuire gravement. Le monde a été créé pour être subjugué et conquis par la jeunesse. Il ne vit et ne survit qu’au prix de conquêtes successives. » p.86 Brave leçon pour tous les temps. Eh, les jeunes, vous écoutez ?!

Durant ces cinq années, Winston Churchill prend part comme sous-lieutenant observateur à la lutte antiguérilla des Espagnols à Cuba, tient garnison et gagne au polo à Bangalore en Inde, combat sur la frontière afghane et publie des dépêches dans le ‘Daily Telegraph’ puis un livre, combat au Soudan contre l’armée du Mahdi et en fait un autre livre, démissionne de l’armée pour entreprendre une carrière politique, devient correspondant de guerre en Afrique du sud où il est fait prisonnier par les Boers et s’évade pour écrire encore un livre… Il publie son premier roman, ‘Savrola’ en 1900, se découvre un homonyme américain, établit sa fortune par des conférences puis est élu député.

Et ce n’était que le début d’une longue carrière. Passionnant à lire.

Winston Churchill, Mes jeunes années, 1930, poche Texto Tallandier 2007, 473 pages, €11.00

Aussi sur ce blog : Winston Churchill, Mémoires de guerre 1919-1945

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Bibliothèque des champs

Durant les mois d’été, dans la campagne d’Île-de-France, les loisirs sont rares et ceux qui restent désœuvrés. Dans une ancienne cabine téléphonique de France-Télécom s’est montée une bibliothèque libre.

Chacun apporte ce qu’il veut et remporte ce qu’il peut – ou l’inverse. L’idée est le partage, le don à ceux qui passent. Mais sous l’égide réaffirmée de « la morale publique ».

Le lecteur lettré trouvera peu de choses à se mettre sous les yeux. Nombre de livres sont des romans à l’eau de rose, quelques romans policiers et d’anciens thrillers du temps de leur splendeur, bien avant Internet et les séries télé.

Mais il arrive parfois que le hasard fasse bien les choses. Car le lieu est fréquenté et, d’un jour à l’autre, les rayons se renouvellent.

Tout récemment le maire a fait coller une affichette demandant de ne plus rien apporter, la cabine est pleine. Mais c’est que juillet s’est achevé et que le mois d’août vient de commencer : les vacanciers ont fait le plein et ceux qui sont rentrés trient leurs vieilles affaires. Dès la rentrée, tout devrait revenir à la normale.

Cette bibliothèque libertaire où les livres « sont la propriété de tous », est issue de la base et ouverte à tous ceux qui passent – y compris les parisiens qui ne sont pas du coin. Mais elle réunit tout ce que la génération précédente vient de perdre : le téléphone fixe et le livre imprimé. Désormais, tout passe par le mobile et la lecture qui reste s’effectue de plus en plus sur écran.

Les cabines téléphoniques sont aussi antédiluviennes que les chaises à rempailler, et les livres déposés montrent combien « les succès » d’un temps ne passent pas les années. Qui se souvient encore des vieux prix Goncourt ? Et des best-sellers des années 1980 ? Ou encore des livres de la Bibliothèque verte ou de Bob Morane qui captivaient notre prime adolescence ?

La bibliothèque est dite « des champs » un peu comme si, dans l’inconscient, les champs étaient le conservatoire de mœurs révolues, comme si « la terre » résistait. A quoi ? A la ville ? A la technique ? A la globalisation ? Au temps qui passe trop vite pour les rythmes assoupis des gens dans les villages des champs ?

Vaste boulevard dans la touffeur de l’été pour la réflexion : sur la mémoire, la nostalgie, la littérature, l’appétit de connaître, le temps qui passe…

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