Les gens font des cures pour leur santé physique, mais pourquoi ne pas faire une cure pour votre santé mentale ? Alain préconise des cures de bonne humeur. « Il y a des temps où les pensées deviennent âcres, dit-il, où l’on critique tout avec fureur, où l’on ne voit plus rien de beau ou de bien, ni dans les autres, ni dans soi même. Quand les idées se tournent de ce côté-là, cela signifie qu’il faut faire une cure de bonne humeur. Cela consiste à exercer sa bonne humeur contre toute mauvaise fortune, et surtout contre les choses de peu qui vous feraient partir en imprécation ».
Autrement dit, voir dans toute chose le bon côté, dans tout verre empli le côté plein. Pour cela, Il faut faire un effort. Comme on grimpe une côte pour exercer ses mollets, il faut aller à la mauvaise humeur pour y résister. Le caractère s’exerce comme le corps. Il s’agit à chaque fois d’une épreuve qui, si elle est surmontée, vous rend plus fort, plus joyeux. « Un ragoût brûlé, du vieux pain, le soleil, la poussière, des comptes à faire, la bourse presque à sec, cela donne lieu à de précieux exercices », explique Alain.
Au lieu de râler, voyons comment faire, exerçons notre entendement plutôt que nos émotions. Comment tirer parti de ce qui ne marche pas ? Comment améliorer les choses ? Un plat brûlé se rattrape, disent les grand-mères en mettant une tranche de pain sur le plat, couvercle fermé pendant quelques minutes ; cela absorbe les odeurs ; de même la pomme de terre crue en morceaux ajoutée au plat pendant dix minutes, absorbe grâce à son amidon ; le lait est efficace pour les sauces et les crèmes ; il lie ses matières grasses et ses protéines à certains composés amers. Du vieux pain, faisons du pain perdu, ou donnons-le aux oiseaux. Le soleil est bénéfique autant que maléfique, usons des lunettes, des manches longues et des crèmes si l’on y est sensible. La poussière se traite avec un masque de type Covid et en arrosant le sol, comme le pollen, les comptes à faire par la patience du pas à pas, d’un papier après l’autre, la bourse à sec par des enveloppe prévoyant chaque poste de dépense… et ainsi de suite.
Les Américains disent volontiers que lorsqu’il y a une queue, les Français râlent mais qu’eux-mêmes examinent comment améliorer le flux. La queue, on n’y peut rien, elle est due à la rareté du service et au nombre de clients. Mais ranger les gens, leur faire faire quelque chose, ne serait-ce que tourner en serpentin au lieu de s’amalgamer devant en tas, rationaliser le service aux clients, ranger au mieux les marchandises, voilà qui va rendre la queue moins longue et moins pénible.
Eh bien, c’est la même chose avec les mauvaises choses. Il s’agit de voir comment en tirer parti, comment en sortir, comment se rendre meilleur dans l’adversité. Les choses sont ce qu’elles sont. Seul le regard porté sur elle par un caractère en change l’image. Une bonne humeur, et voilà la chose moins rébarbative, moins aride, plus facile à traiter. Une mauvaise humeur, et c’est au contraire la déprime, la procrastination, l’ennui encore une fois. Et la mauvaise santé au bout. Car, comme la cure du corps rend plus sain, la cure du tempérament rend plus heureux, donc mieux à même d’aimer la vie – donc de la garder.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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L’auteur a 50 ans en 1940, lors de la défaite honteuse de la France à cause de généraux ineptes et de politiciens lâches. La « première armée d’Europe » a cédé en trois semaines devant les jeunes soldats mécanisés du Führer de vivre et de se venger de l’humiliante défaite de 1918. Guéhenno est breton, fils d’ouvrier, autodidacte et pacifiste depuis qu’il a fait la Première guerre. Trop vieux et réformé après une blessure à la tête en 1915, il n’est pas mobilisable en 40. Il a devancé l’appel en 1913 après avoir été reçu à Normale Sup. Après la guerre, il est prof de lettres.
Sous Vichy, il est considéré comme un dangereux humaniste, un partisan de ces Lumières honnies des réactionnaires pétainistes, et rétrogradé d’enseignant en khâgne, à prof de quatrième. Il faut dire que, comme l’affirme les Wiki, il est entré en « Résistance intellectuelle : membre fondateur du Comité national des écrivains et du groupe des Lettres françaises, il est proche de Jean Paulhan, Jacques Decour, Jean Blanzat, Édith Thomas. » Pour s’aérer l’esprit, il étudie Jean-Jacques Rousseau, pas vraiment en odeur de sainteté chez les cathos tradis et les fachos revanchards sous Pétain. Il sera élu à l’Académie française en 1962.
Avec précaution, en cas d’arrestation, et la prudence nécessaire pour n’impliquer personne, Jean Guéhenno tient un Journal durant l’Occupation et la fascisation de la France par une clique d’ambitieux aigris de seconde zone. Il évoque Drieu et Giono, partisans du maréchal, Montherlant, Gide et Giraudoux, partisans d’attendre et de voir, Bernanos, Mauriac, Sartre, Paulhan et Benda, résistants intellectuels.
Mais il distille surtout ses réflexions au fil des jours, oppressé du malheur de la France, ulcéré de l’esprit de liberté qui se perd dans le conformisme et l’habitude. Les gens se résignent, croient le vieux maréchal lorsqu’il dit les protéger, se méfient des aventuriers à la de Gaulle, se disent qu’il faut peut-être abandonner la démocratie et les idées des Lumières qui ont amené à la Défaite, se laissent tenter par l’esprit sale. « J’appelle un esprit sale, un peuple sale, un esprit, un peuple qui subit avec délices les magies et les enchantements, un esprit, un peuple qu’enivre la musique et qui chante au commandement, pressé de se laisser séduire par toute belle et fausse histoire qu’un maître sorcier lui raconte sur son génie et son destin, avide de se débarrasser de soi, avide d’obéir. » On reconnaît là Mussolini ou Hitler, mais aussi le contemporain Trump et les histrions à la Zemmour ou Mélenchon.
Peut-être, dans un an, la présidentielle français va-t-elle accoucher d’une série d’années noires, où les Lumières seront éteintes au profit du nationalisme borné, sous le banal nom de « souverainisme », et la pensée formatée, sous le banal nom de la morale et du bon sens. « Le plus grand malheur qui pourrait arriver à ce pays serait que par lassitude et par dégoût, par une sorte de remords aussi d’avoir depuis des années mal usé de sa liberté, il se rue de lui-même aujourd’hui ou se laisse doucement enfermer dans une imbécile servitude ».
Heureusement, les intellos qui soutiennent le régime de Vichy sont assez nuls pour ne pas laisser d’empreinte durable, même Drieu La Rochelle, peut-être le meilleur, mais éternel velléitaire. « Il est sans doute assez remarquable que ce soient toujours les candidats à la tyrannie qui dénoncent avec tant de complaisance notre liberté comme une illusion. Tant de charité devrait nous mettre en garde. Au reste, ces dialecticiens, si experts à nous développer la duperie dont nous serions victimes, ne doutent pas de leur propre liberté qui est volonté de puissance et d’asservissement. » Parmi les jeunes hommes à qui il enseigne la littérature en khâgne, il y a de tout, des enthousiastes de liberté, des persuadés de la révolution nationale, et l’éternel marais de ceux qui observent. Il y aura des résistants, des fusillés, mais aussi des collabos, sans doute fusillés aussi après.
L’« affaiblissement moral » français, selon l’auteur, serait dû à cette quête à tout prix « d’impartialité et d’objectivité », écrit-il en mai 1942. Il s’agit de se faire neutre en tout. Certes, c’est utile dans la recherche et dans l’information, mais ça ne l’est pas en politique. Pour entraîner un peuple, il faut un grand dessein, un Projet. « Les grands peuples sont les peuples qui rêvent. La philosophie de l’histoire d’un peuple est sa conscience commune. Le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet était l’hymne de confiance de la monarchie catholique. L’introduction à l’histoire universelle de Michelet en 1831 manifestait la nouvelle foi libératrice et conquérante de la France. En ces temps-là, les Français marchaient d’un bons pas sur les routes, ils pensaient à s’emparer de l’avenir. Le passé même, il se le soumettaient. Il fallait qu’il les servent. L’histoire n’était pas l’exploration désabusée des nécropoles. On allait aux sources de la vie, de sa vie. Toute grande époque fait naturellement, spontanément, une nouvelle lecture de tout le passé, et c’est sa philosophie de l’histoire. » Un message pour notre temps.
Avec ce rappel utile, pour notre temps aussi : « Il n’y a au monde que deux principes, deux systèmes de gouvernement. L’un joue, exalte le courage, l’intelligence des hommes. L’autre joue, exploite leur lâcheté et leur sottise. L’un est la démocratie, l’autre la tyrannie. Comme la sottise est rapide, l’intelligence lente, le tyran peut toujours gagner dans le premier moment, mais il perd toujours à la longue. Ayons donc confiance », dit-il en mai 1943. Et de fait, un an plus tard, la France sera libérée de la tyrannie de l’occupant et du vieux maréchal bouffon, avec sa clique réactionnaire.
J’ai déjà publié, il y a 7 ans, une note sur ce livre – signe qu’il reste et qu’on le relit. J’adoptais une optique différente – signe qu’il fait toujours sens.
Un roman policier qui se passe dans le Japon d’il y a 40 ans, encore traditionnel mais devenu très développé. Ce contraste aiguise le plaisir, tout en faisant connaître les particularismes comme le yucata, les geta, le zabuton, les shogi, le tokonoma, les gyoza. James Melville est le pseudo de Roy Peter Martin, né le 5 janvier 1931 à Londres et décédé en 2014 à 83 ans. Il a travaillé à Tokyo et Kyoto pour le British Council et s’est frotté à la police japonaise. Il invente alors le personnage du commissaire de police Tetsuo Otani, et le fait évoluer entre japonité et occidentalisme.
Dans cet opus, le corps d’une jeune Hollandaise venue en stage commercial au Japon est découvert dans un immeuble en feu du quartier yakuza, la pègre japonaise. Que faisait donc là, un dimanche, dans cet immeuble vide, Marianna Van Wijk. Mais surtout que faisait-elle avec la photo du commissaire Otani et de sa famille dans la poche ? Celui-ci, partie prenante, doit se retirer, mais non sans se faire tenir au courant. Ce sont ses adjoints Noguchi et Kimura qui vont mener l’enquête officielle, tandis que lui enquêtera de son côté pour savoir où son gendre Shimizu a disparu. Il a eu une liaison avec la belle Marianna à l’insu de sa femme lorsqu’il était en poste à Londres, et a renoué avec elle lorsqu’elle est venue au Japon. Aoki, sa femme et fille d’Otani, est furieuse.
Il se trouve que Marianna logeait à Kobe chez une amie anglaise, Penny Johnson, et que celle-ci a une liaison avec l’ambitieux Murata, copain de fac de Shimizu, ancien maoïste japonais comme lui, reconverti dans les affaires comme lui, et désormais à la direction de la recherche d’un grand groupe pharmaceutique. Il a inventé (en équipe) le Gynojoy, un médicament qui enlève les malaises menstruels chez la femme – un gros succès. Ce médicament n’est pas sans quelques effets euphorisants, et la recherche peut aller plus loin… Ce qui intéresse la pègre, évidemment. Ce pourquoi Murata s’est lié avec un ponte connu d’Otani et de son équipe.
Mais pour développer les recherches, il faut des financements. D’où l’incendie volontaire de l’immeuble pour toucher l’assurance, à moins que…
Un peu touffu, plein de circonvolutions et de suspense, beaucoup de personnages aux noms japonais qui sonnent un peu pareil, le lecteur se trouve un peu perdu au début. Ce n’est que dans le cours de l’histoire que la cohérence se met en place. Et le meurtrier de Marianna n’est pas celui qu’on croit.
James Melville, Le samouraï récalcitrant (The Reluctant Ronin), 1988, 10-18 Grands détectives 1997, 318 pages, occasion €3,19
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Si ce livre est un roman, le chef d’orchestre autrichien Karl Ludwig Kleiber (dit Carlos après son séjour en Argentine), existe bien. Il est né à Berlin en 1930 et est décédé à 74 ans d’un cancer de la prostate en 2004. Il était perfectionniste et d’un grand talent. Monsieur Le Maire lui rend hommage sous la forme d’un opus enlevé, qu’on dirait dicté plutôt qu’écrit, chapitre après chapitre.
Le narrateur, un journaliste dans la quarantaine qui ressemble à son auteur (grand, les yeux bleus, marié, quatre enfants, habitant Paris, parlant parfaitement allemand) interroge un violoniste qui a travaillé sous la baguette du chef. Il habite un vieil hôtel de Rome, chambre 509 du Hassler, où il attend la fin, avec son petit ami Dieter (coquetterie d’écrivain hétéro). II montre l’inversion aussi du décor. Le mélomane se retrouve plongé dans l’univers des orchestres-fonctionnaires, qui se fichent bien de leur chef d’orchestre – sauf lorsqu’il est grand. Ainsi Furtwängler, Karajan et Kleiber. Des sommes astronomiques que l’on propose aux grands chefs, plus de 100 000 euros par concert.
L’auteur, homme politique très au fait des relations européennes, fait digresser parfois l’anonyme petite main de la musique sur « la rhétorique inimitable de la culpabilité allemande après guerre », et sur les écarts entre mentalités française et allemande (que Nietzsche avait déjà notés) : « la cathédrale de Cologne, la jeune nation allemande répond à la révolution de 1789 », « au train où vont les choses, vous finirez comme nous, la Grande France en Europe, une petite Autriche dans le monde », «je le vois à vos questions, vous mettez trop de raison en tout, pas assez de sentiment ».
Avec un insistance sur la France, trop centrée sur elle-même (comme l’Allemagne), mais qui se veut universelle (plus l’Allemagne). « Votre Europe est une excuse pour conserver votre part du gâteau. Plus personne ne se laissera prendre à votre truc. Y compris les Allemands. Comprenez une fois pour toutes que les Allemands sont à la fois puissants et provinciaux, provinciaux et puissants. Quand cela les arrange, ils se replient sur eux et impossible de leur faire prendre la mesure de leurs responsabilités. Le lendemain, ils prennent deux ou trois décisions économiques qui écrasent leurs voisins. En toute bonne conscience. »
Écrit fluide et court, le roman se lit vite. Ce qu’on en retient ? Le nom de Carlos Kleiber, pas vraiment connu en dehors des mélomanes, la réflexion curieuse mais juste que l’on comprend mieux la musique dans le bruit, le désir d’écouter « l’enregistrement préféré » de Le Maire, la Symphonie n°6 Pastorale de Beethoven dirigée par le Maître, les réflexions sur l’Allemagne et la France en passant.
Les Grecs ont deux mots pour désigner ce qui se fait et ce qui ne se fait pas : le mot hubris, traduit par démesure ; le mot sôphrosunê qui est une sage réserve de l’esprit qui manifeste le respect des dieux et des lois non écrites.
Pour les Grecs, est sain d’esprit celui qui respecte le précepte inscrit sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes : « Connais-toi toi-même. » C’est une incitation à la modération. Elle reconnaît à chaque instant que la vie humaine est éphémère et que la distance entre les humains et les dieux est infranchissable. Il s’agit donc de ne jamais tenter d’empiéter sur leurs prérogatives. Par exemple, la connaissance de l’avenir n’appartient qu’aux dieux, et il serait démesuré pour un humain de prétendre prédire ce qui va arriver (ainsi, Madame Soleil, qui prévoyait tout, n’avait pas prévu son contrôle fiscal…).
En revanche, la prière aux dieux pour leur demander d’éclairer un choix est licite. Mieux, elle est exigée, car ignorer les dieux serait faire preuve d’orgueil et d’insolence en se prétendant autosuffisant dans sa capacité à décider. La prière est un recueillement qui, en-dehors de son aspect métaphysique, permet de réfléchir, donc d’opérer un choix en conscience, même si l’on « croit » ensuite que c’est le dieu qui vous a soufflé la bonne réponse. « Aides-toi, le Ciel t’aidera », dit le bon sens chrétien. Suivre un parti, un bateleur ou une idéologie sans réfléchir est donc une faute envers le bon sens, les dieux et les lois non écrites. C’est s’abandonner, au lieu d’affirmer son condition humaine.
Les dieux sont un exemple à ne pas suivre lorsque l’on est humain ; ce serait faire preuve d’un orgueil démesuré. Il s’agit de se résigner à sa propre condition éphémère et mortelle. Le comportement sage et mesuré s’applique à observer les lois non écrites – qui concernent les hommes comme les dieux. Elles sont une protection et une revendication de l’identité même du divin. Par exemple, la mesure impose aux enfants de respecter leurs parents, même si Kronos a châtré son père Ouranos, et que son fils cadet Zeus l’a détrôné violemment en le balançant dans le Tartare. Ce que les dieux peuvent faire, les humains ne le doivent pas. La mesure interdit l’inceste mais, pour les immortels (comme pour les Pharons qui se croyaient dieux vivants), c’est une règle de leur âge d’or. Perséphone a eu Dionysos en s’unissant à son père Zeus. Tout mortel qui suivrait ces exemples des dieux serait coupable de démesure – et en général punis par la génétique, l’opprobre social ou la loi.
Dans un second sens, la démesure est non plus de vouloir imiter les dieux mais de ne pas les honorer. Une loi non écrite oblige les vivants à ensevelir leurs défunts pour que les dieux ne voient pas ce qui est leur contraire : la mort. Même chose, refuser d’offrir des sacrifices sanglants est ne pas honorer les dieux. Car le sacrifice grec n’est pas une « communion » mais reconnaît au contraire une « désunion » fondamentale entre hommes et dieux. Il distribue la viande corruptible aux ventres des hommes, et les fumées grasses et odorantes incorruptibles aux narines des dieux. Ce sera le contraire dans le christianisme, où les fidèles seront invités à manger rituellement à chaque messe la chair de Dieu et à boire son sang – même si cela reste symbolique. Pour les Grecs, il s’agit de reconnaître l’existence de deux sphères séparées entre humains mortels et dieux immortels, avec chacun ses règles. Telle est la mesure, l’harmonie du cosmos, l’ordre immanent. Quiconque le transgresse menace du chaos – comme le foutraque Trump, aveuglé par ses désirs infantiles, sans en avoir les moyens.
Ne pas s’occuper des dieux c’est aussi prétendre se substituer à eux. C’est par exemple le crime de Créon, chez Sophocle, qui a refusé la sépulture à son adversaire et qui a donc outrepassé les pouvoirs de l’homme, qui s’arrêtent à la mort. La démesure est aussi empiéter sur les attributs des immortels. Par exemple, quelqu’un qui prétendrait accéder au parfait bonheur ou à l’impeccable beauté physique attirera la jalousie des dieux (et des autres humains), et sa chute en sera d’autant plus grande. Il n’y a qu’un pas du Capitole (le sommet du pouvoir) à la roche Tarpéienne (d’où l’on précipitait les criminels), dit un proverbe romain.
Il s’agit de ne pas outrepasser ce qui convient aux mortels, c’est-à-dire le respect du rien de trop. Une trop grande fortune sans sagesse est une démesure (d’où la charité chrétienne, la zakât ou aumône légale en islam, les fondations, l’impôt laïque). Un excès de confiance en soi est une insolence envers les dieux, une ambition sans bornes ou le désir de toujours plus sont un déséquilibre, l’avidité un abus. Le roi perse Xerxès, par exemple, est taxé de démesure parce qu’il a osé franchir la frontière établie par les dieux entre l’Europe et l’Asie. Ce roi barbare dérange l’ordre des choses en désirant posséder plus qu’il ne lui est permis, il conduit donc ses troupes au désastre. On songe à Trump en Iran, après les différents présidents américains qui ont tous échoué, par trop grande certitude de puissance : au Vietnam, en Irak, en Afghanistan, en Syrie. L’excès de confiance est toujours synonyme d’un égarement divin. L’esprit qui sort de son bon sens et délire.
La question se pose alors de la responsabilité humaine face à l’existence du mal. Selon Théognis, « la démesure est le premier mal qu’un dieu envoie à l’homme qu’il veut anéantir ». Selon Eschyle, « la divinité implante le crime chez les humains quand elle veut ruiner complètement leur maison ». Les dieux peuvent donc punir, comme le Père vengeur de l’Ancien testament, si l’on n’obéit pas à leurs lois (non écrites chez les Grecs, écrites sous forme de Dix commandements dans la Bible). Mais ce sont bien les humains qui sont responsables de leur démesure (et Trump responsable de la ruine de l’Amérique, tout comme Poutine du suicide de la Russie) : ce n’est pas la faute des autres…
Un roman de truand, conté avec ironie dans la langue verte des années 50, pas trop difficile à comprendre cependant encore aujourd’hui. Rappelons que Simonin a été l’auteur du roman qui a donné le film culteLes tontons flingueurs. Né en 1905 dans le quartier populaire de La Chapelle à Paris, il travaille comme commis à 12 ans, est orphelin à 15 ans et journaliste sportif à L’Intransigeant, quotidien populaire né à l’extrême-gauche et qui vire de plus en plus à droite, publiant en 1934 une interview de M. Hitler (cette dérive ne vous rappelle-t-elle pas nos années 2000 ?). Après avoir été un temps taxi, il entre sciemment en 1940 – à 35 ans – dans la presse collabo et assiste Henri Coston, complotiste et antisémite. Simonin sera condamné à 5 ans de tôle à la Libération. Cette période lui apprend la langue des truands, qu’il va exploiter dans des romans entre social et policier, distillés jusque dans les années 70.
Monsieur Armand, truand repenti depuis treize ans, est propriétaire d’un immeuble de cinq étages (sans ascenseur) « en part de Brie », rue (imaginaire) de La Fontaine-des-Prés, à Ménilmontant. « Vu qu’elle débouche sur un escalier à flanc de coteaux, question circulation, c’est l’artère peinarde. Un bon pavé centenaire, bossu à pas croire, décourage encore les conducteurs d’engins mécaniques de s’y engager. Le jour, les mouflets y mènent des corridas terribles, la nuit tombée, dès le printemps, les frotteurs juniors du quartier, utilisant au mieux la pénombre des porches, viennent s’y essayer à d’autres jeux. Une dizaine sur cent des enfants naturels du quartier ont été conçus là. »
Il a pour locataire dans la boutique du rez-de-chaussée Louis le boucher et son épouse Antoinette, qui ne cessent de se cocufier mutuellement ; leur jeune commis queutard Jojo, que sa patronne a initié et qui lutine en plus la petite Mina, tout en rêvant de se faire la grande Lucie ; Lucie justement, la pute de son mac Fernand, qui doit lui rapporter des sous ; Jane et sa petite Lili ; la vieille Mademoiselle de plus de 90 piges – et la bignole, l’ineffable Mâ’me Communal qui fait son ménage et sa bouffetance au proprio. Lequel la calce à l’occasion, vite fait entre deux ménages – en plus de se faire verger par le hardi facteur Antoine.
Monsieur Armand se fait petit, anonyme, vu qu’il a empoché le fric du braquage dans lequel ses deux autres complices Charlot et Arsène sont tombés, par leur faute face à l’adversité. Il garde les biftons dans un carton, planqué sous les cages à piafs qu’il élève soigneusement. Ce sont des serins qu’il nourrit et croise par plaisir, et pour se faire un peu de thune, en les incitant à chanter à la flûte. Cette fantaisie de vieux dans la soixantaine ne l’empêche pas d’aller aux putes, dans un claque de prestige, troncher la belle Olga, ni de draguer incontinent les femmes qui passent. « Rue de Rome, les cinq plombes à peine passées, c’est le moment béni pour l’amateur délicat, l’heure de pointe de la féerie. Armand l’a déjà éprouvé. La pente les happe, les charmeuses des Cours et Lycées ; elles refluent par grappes vers la gare. Là, rangées côte-à-côte, les rames métallisées les attendent, qui vont les éparpiller dans la fausse nature des banlieues, où au détour des sentes les guettent, déjà en place, les satyres honoraires, dont quinze années de retraite n’ont pas émoussé l’appétit. En fait de derches pommés, de pulls garnis, de gambilles galbées, c’est à pas savoir où donner des châsses ! Et puis attention, ce qui ravit Armand, pas du définitif, de l’achevé, rien au contraire que de l’ébauche émouvante, assez poussée toutefois, pour qu’il devine le sens de l’évolution ! » Si ce n’est plus socialement correct, l’émotion y reste.
Chacun cherche d’ailleurs son plaisir dans sa petite vie : en premier la baise, en second le fric. Tous ! Des moutards tout juste alarmés de puberté jusqu’aux vioques passés la soixantaine ; les garçons comme les filles, dont la petite Paulette, la môme à la crémière, chahutée et pelotée à plaisir par une bande de garçons qui joue aux indiens. Frustrée elle est qu’ils n’aillent pas assez loin dans leur exploration de son corps, la faute à la morale du temps.
Monsieur Armand songe que tous ces locataires l’ennuient et qu’il aurait bien envie de vendre et de s’installer sur la Côte d’Azur, au soleil et incognito ; peut-être avec une jeune femme, peut-être avec seulement ses serins. Pour cela, il faut trouver une bicoque pas trop chère à régler en cash, acheter une tire qui fonce assez pour doubler toutes les autres, quelques costumes neufs un peu moins tartes, et faire évaluer l’immeuble de Paris. Tout un travail qui prend du temps et rend grognon.
Jusqu’à ce que la bignole trouve un matin la vieille Mademoiselle morte. Pas de chance, les flics sont la case obligatoire, faute d’héritier connu. Et le proprio se retrouve gardien des clés. L’inspecteur aurait bien voulu succéder en locataire, mais Monsieur Armand a dit non. C’est le commissaire Tavers qui se pointe, ayant reconnu le nom d’Armand sur les papiers à signer. Il se souvient de lui, même s’il y a prescription. Sauf qu’il cause, et tout le quartier se retrouve au courant. Dont Arsène qui a purgé sa tôle, et qui vient réclamer des comptes. Pas de chance pour Armand.
Se lit bien malgré l’argot. Le Paris décrit dans le roman n’existe plus, pas plus que les mœurs patriarcales du temps. Tout le quartier est passé à l’exotisme, à d’autres mœurs venues d’ailleurs – pas plus favorables aux femmes et au socialement correct.
DVD Du mouron pour les petits oiseaux, Marcel Carné, 1963, avec Paul Meurisse, Dany Saval, Jean Richard, Suzy Delair, Dany Logan, Gaumont 2012, 1h45, €13,00, Blu-ray €13,02
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« On » a oublié cet auteur de la seconde moitié du XXe siècle, tant notre époque est au présentisme à tout crin. Mais les lettrés savent avec quoi rime « on ». Les livres de Jean-Louis Curtis, pourtant publiés en collections de poche, se trouvent déversés par dizaine dans ces poubelles que sont les boites à livre. L’époque jette la culture par tombereaux, les dictionnaires, les encyclopédies, les romans d’hier, et même les classiques indémodables du programme scolaire, une fois passé le bac. C’est ainsi que j’ai redécouvert, pour l’avoir lu dans les années 70, cet auteur qui parle de ce qu’il connaît, en humaniste ouvert au monde, ayant vécu les affres de la guerre, de l’Occupation, des délires intellos intoxiqués par le communisme. Il a eu une belle vie, pleine et variée. Le (re)lire est plonger dans la pâte humaine, l’éternelle, quelles que soient les époques. Thierry Roux, le tente dans cet essai documenté, érudit, citant maintes sources et illustrations, écrit simplement. Il donne envie de découvrir un peu plus cet écrivain resté somme toute mystérieux, si l’on en croit l’encyclopédie pratique, très sommaire mais gratuite pour les nuls.
Louis Albert Irénée Laffitte est né en 1917 à Orthez, petite ville des Basses-Pyrénées ; il prendra le pseudonyme de Curtis après la guerre, du nom des avions qu’il a pilotés. Il suit le cursus classique de la promotion républicaine par les écoles, l’université et le talent. Mobilisé en 39, formé sur avions Curtiss au Maroc, démobilisé en 40, résistant dans le Corps franc pyrénéen en 1944 qui fera la campagne d’Alsace sous De Lattre. Il est repéré par l’éditeur René Julliard sur recommandation de Jean Giraudoux, anecdote cocasse, qui lit par hasard quelques pages sur le bureau en attendant que l’éditeur termine sa conversation téléphonique. Prix Goncourt pour son deuxième roman Les Forêts de la nuit en 1947 à l’âge de 30 ans, grand prix de littérature de l’Académie française en 1972, prix Prince Pierre de Monaco en 1981, sacré « Immortel » à l’Académie française en 1986 à la veille de ses 70 ans, Jean-Louis Curtis est décédé le 11 novembre 1995 à 78 ans.
Il a été remis au goût du jour par Michel Houellebecq dans La Carte et le Territoire et est cité comme inspirateur par Pierre Lemaitre. « Né en 1917, l’année d’un des séismes politiques majeurs du siècle, Curtis est l’écrivain d’une époque, d’un siècle, qui pour beaucoup a commencé cette année-là, et qui sera marqué par la crise économique, les totalitarismes dévastateurs et meurtriers puis les patientes reconstructions, la prospérité retrouvée, à peine voilée par la peur de l’apocalypse nucléaire », résume son biographe-essayiste Thierry Roux p.16. Il aura traité les grands thèmes de son temps : les différents âges de la vie en province et les changements affectant la société de province (Les Jeunes Hommes, La Quarantaine, La Parade) ; les choix politiques (Les Forêts de la nuit, Les Justes Causes, la trilogie de L’Horizon dérobé, Le Mauvais Choix), les questions existentielles (de la conscience de sa mortalité, Le roseau pensant, aux tourments de l’Amour, L’Échelle de soie, Un jeune couple, Andromède), les atteintes à la civilisation occidentale et des traditions qui se perdent (Le Thé sous les cyprès), de la culture menacée par le terrorisme (Les Jardins de l’Occident récit au sein deL’Étage noble), de la liberté confrontée à l’avancée du communisme (Le Mauvais Choix) ».
L’essai est classiquement en deux parties : Une vie / une œuvre – avec la modernité et la liberté pour phares.
« Curtis mène une vie tranquille, car c’est un homme calme et qui aime la modération en toute chose. Il tient par-dessus tout à son indépendance et ne se laisse nullement entraîner par une mode, une tendance et encore moins par le snobisme qu’il déteste. Son anticonformiste est bon teint », dira de lui Paulette Roy, sa biographe (p.111). Son entrée à l’Académie française sera en 1986 « l’hommage rendu à la discrétion, à l’art des nuances et des demi-teintes à une époque où le tintamarre fait souvent office de talent », dira Jacques Brenner, critique littéraire, dans son Journal).
Il a une écriture vive et juste, un don d’observation, de fins jugements esthétiques et un sens historique. Il parle clair. Ni existentialiste, ni Nouveau roman, mais Hussard ; il s’en éloigne par son dédain des foucades, incartades et polémiques et surtout des engagements radicaux. « Un roman serait pour moi, un puzzle de petites pièces bien ajustées, autrement dit un ouvrage bien organisé, visant à l’efficacité, en effaçant toute trace d’effort et en dérobant les secrets de fabrication », préfère-t-il dire dans Une éducation d’écrivain, rappelant ses origines familiales ébénistes.
Pour lui, l’humain reste le même dans l’histoire, pris dans les changements du monde qui le dépassent, tout en lui posant toujours les mêmes questions sans réponse. Ses personnages, par ses yeux, observent les transformations économiques et sociales de la province, la vie dans un pays occupé, l’aveuglement face aux idéologies tentatrices et menaçantes, l’irruption brutale de la société de consommation après-guerre et les fractures qu’elle révèle, la révolte de la jeunesse du baby-boom et les dangers du jeunisme qui la suit, la quête illusoire du bonheur entre espérances et réalités, l’Occident menacé dans ses valeurs, son art de vivre exposé à la barbarie des fanatiques de toutes religions et aujourd’hui de l’égoïsme libertarien, la défense de la langue française fragilisée par le snobisme conformiste, le livre par l’image, la pensée personnelle par la doxa du réseau…
Ses « pères » en littérature sont Barrès et l’esthétisme sensuel du Moi, Mauriac et la vie tourmentée de l’âme humaine provinciale, Montherlant et son art de l’ironie comme sa liberté de ton et d’esprit. Étudiant en anglais, il décortique la technique d’Aldous Huxley. Il écrit dans Une éducation d’écrivain que « la grande idée d’Huxley est que le roman moderne pourrait prendre exemple sur l’écriture musicale (polyphonie, contrepoint) pour embrasser la réalité complexe. »
Thierry Roux retient treize thèmes du récit du monde par Curtis : « la vie sous l’Occupation, la province, la politique (…), la jeunesse, l’amour, l’art de vivre en Occident, l’héritage lettré ou encore l’écologie, l’art du voyage ou l’espérance des temps futurs » p.166. Il les détaille.
L’Occupation était une période où il n’était pas aussi simple de comprendre les choses et de choisir son camp, comme chacun le croit aujourd’hui. La phrase-clé de Curtis est : « ce n’était pas tout à fait aussi simple que cela : d’une attitude extrême à l’autre attitude extrême, il y avait des moyens termes ; il pouvait se produire d’innombrables glissements, des interférences. Sous les étiquettes grossières que l’on collait au dos des gens, il y avait mille et mille nuances possibles ». Les nuances, l’aujourd’hui ne les connaît pas, ne veut pas les voir ; tout doit être binaire comme l’informatique, Noir ou Blanc comme la race (qui revient), ami ou ennemi comme le juriste nazi Carl Schmitt le pensait (référence favorite de la bande à Trump). « Dans Les Forêts de la nuit, la pulsion d’agir du jeune héros résistant, Francis, relève d’un élan de jeunesse désintéressé qui le pousse à aider son prochain, en faisant passer la ligne de démarcation. À l’inverse, celle de Philippe, le collaborateur, s’enracine dans un élan qui au gré de mauvaises circonstances conduit à s’engager dans une cause malheureuse, dans le sillage des collaborateurs à la solde de l’Allemagne nazie », explique l’essayiste p.219. Il s’agit d’un élan vital qui justifie la politique, dans un affrontement entre le courage et la peur. Les personnages sont tourmentés, parfois faibles, dont « les idées » ne sont que des justifications a posteriori de leurs pulsions profondes. L’Occupation, parce qu’elle met en cause la vie même de chacun à tout moment, est un révélateur des êtres.
La politique est la continuation de cet élan pulsionnel par d’autres moyens. Jean-Louis Curtis déclare à La Nouvelle Revue de Paris : « Je suis libéral. Être libéral, c’est savoir que toute une part immense de notre vie, de nous-même ne relève pas, n’est pas tributaire de la politique, et doit obstinément refuser de l’être ». D’où son anticommunisme, religion d’État totalitaire exigeant l’engagement tout comme hier le nazisme, dans laquelle s’est fourvoyé Sartre avant de basculer en pire vers Mao. Avec la tentation des intellos de suivre le mouvement grégaire, de se faire dictateurs de bureau, tant la tentation de la facilité est grande de suivre au lieu de penser, d’obéir à une soi-disant Loi de l’Histoire au lieu de la faire. Curtis se montre plus ouvert au mouvement anarchiste et ludique de mai 1968, qui pour lui secoue heureusement le vieux monde, avant qu’il ne dégénère dans la logorrhée trotskiste et le culte ridicule du lointain nouvel empereur communiste amateur de très jeunes filles. Il met en scène la politique dans Les justes causes, en montrant le contraste entre la puissance des idées pour lesquelles on se bat et les illusions et drames qui surviennent dans la réalité vécue.
Avec la patte lourde et le style réjouissant envers « la gauche », toujours contente de soi et de son bon droit, encore de nos jours : « En face de cette droite coupable, inquiète, peu sûre d’elle-même, la gauche se rengorgeait dans son sentiment de légitimité. On n’a jamais vu, au cours de l’Histoire, sauf peut-être chez le dévot du XVIIe siècle et les Jacobins de 1793, une satisfaction de soi, une complaisance aussi affichée et aussi imperturbables. Il suffisait de se dire « de gauche » pour être assuré de sa vertu et jouir de la considération universelle. Le bon droit se trouvait de votre côté, la grâce divine vous avait élu. Ceux qui n’épousaient pas votre cause étaient des damnés, tout juste bons à jeter à la géhenne » (La France m’épuise).
L’auteur note une fidélité d’écrivain au Béarn, sa région natale, qu’il justifie par un besoin de se rattacher à ce qu’il connaît. Thierry Roux est lui-même originaire d’Orthez, haut fonctionnaire, titulaire d’une maîtrise d’histoire de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour et diplômé de Sciences Po Bordeaux. Mais la province d’enfance de Curtis change radicalement après 1945, gagnée par une frénésie nataliste et consumériste. Curtis observe et dénonce sa transformation brutale, où sa qualité de vie est supplantée par des comportements moutonniers, un nouvel état d’esprit, mélange d’américanisation et de dolce vita, et une vraie différence entre la vie à Paris et celle en province. Marc Bloch, historien résistant fusillé par les Allemands, a bien décrit la chère petite ville, désuète, dépassée, explication parmi d’autres raisons de la défaite de 1940. Mais Jean-Louis Curtis a la nostalgie de cette province de la lenteur, du travail tranquille, du temps qui passe, du silence et des paysages préservés. Le « c’était mieux avant » aujourd’hui des ultra-conservateurs et de nombre d’écolos.
Curtis, défendant la langue française, se moque des tics de langage qui donnent l’impression aux branchés d’être dans le vent, « mainstream » comme on jargonne franglish aujourd’hui. Ils ne sont qu’un vernis superficiel qui ne trompe personne. Les tics comme disons, au niveau de, motivé, concerné par, tout à fait, absolument, effectivement, et les nouveaux et agaçant donc du coup et voilà, révèlent ce que sont ceux qui en usent et abusent (y compris le super-intelligent Luc Ferry avec ses voilà en rafale). Ose-t-on conseiller à ce donneur de leçons tous les lundis sur Radio-Classique, qu’il (re?) lise donc Curtis ? « Entre le débraillé démagogique antibourgeois, l’infantilisme « chébran », le pédantisme hexagonal et le snobisme convulsionnaire des ciné-clubs, notre malheureux français peut-il demeurer le splendide instrument linguistique qu’il fut en des temps moins gogos et moins gagas que le nôtre ? » s’interroge Jean-Louis Curtis, cité par La République des Pyrénées du 8 novembre 2024. Dans Une éducation d’écrivain, il prophétise d’ailleurs la fin du livre, dont les faillites en chaîne de grandes librairies en France montre l’actualité : « les livres que vous produisez ne seront pas lus par la génération qui vous suit et, dans cent ans, ce seront les ouvrages d’une langue morte que quelques érudits pourront encore déchiffrer ». Pour lui, cela n’empêche pas d’écrire quand même, pour que vive la beauté des personnes.
« Pour résumer son œuvre, écrit Thierry Roux, on pourrait dire que Curtis a été le conteur des vies ordinaires, une manière d’historien du social en prise avec son temps. Parce qu’il aura labouré les sillons des existences et des questions intemporelles – le sens de la vie, l’âme et le cœur humain – son œuvre romanesque demeure précieuse pour notre temps. Curtis a su – et c’est sans doute l’essentiel – ne rien sacrifier à sa liberté d’écrire et de penser » p.343
Au bout de ce parcours, reste une interrogation. Certes, Jean-Louis Curtis a souvent répété qu’il n’avait d’autre biographie que la liste de ses livres, mais la vie intime de Louis Albert Irénée Laffitte importe pour comprendre son œuvre. Un homme libre – et moderne – ne devrait avoir aucun tabou pour ses lecteurs, surtout posthumes. Avait-il des désirs sous-marins comme son mentor Mauriac ? A-t-il eu un fils caché comme son modèle Montherlant ? – ou s’est-il marié avec la chanteuse Mireille comme l‘affirme l’IA de Mistral (je ne sais pas où il a trouvé cette fausse nouvelle) ? Cet essai biographique ne le dit pas.
Il passe à la télé sur LCI comme « expert » en renseignement ; il a vécu vingt ans en immersion à la DGSE, en Afrique principalement. Il a été grossiste en café, négociant en armes, conseiller politico-militaire de Jonas Savimbi, ancien chef de l’UNITA, la résistance angolaise aux Cubains et à l’URSS. Il a volé dans un avion sans âge piloté par Viktor Bout, le « Lord of War » de Hollywood échangé par les États-Unis en décembre 2022 contre la basketteuse Britney Griner. Il montre que le monde est toujours plus complexe qu’on ne veut bien le croire. Né en 1964, il est devenu espion et il raconte, dans la nouvelle collection Jour J des éditions de l’Observatoire, qui comprend déjà Le jour où je suis devenu archéologue de Dominique Garcia et Le jour où j’ai soigné les morts de Philippe Charlier.
L’auteur écrit une « bonne histoire », captivante, probablement vraie en large partie, avec d’autres éludées et romancées comme il se doit dans le Renseignement. Les jeunes lecteurs contemporains sont friands de ces « faits vrais » plus ou moins remaniés, embellis et rendus cohérents – alors que la vie ne l’est pas, dans le changement incessant.
Tout commence chez sa grand-mère Juliette quand, à 11 ans, il découvre la collection complète des James Bond par Ian Fleming – qui fut espion avec d’être écrivain. « À ce moment-là J’ai imaginé devenir un homme comme ce personnage. Qui voyage loin et inspecte consciencieusement sa chambre quand il y rentre tard dans la nuit » (intro). Après une adolescence aux Arcs, Science Po Grenoble, un service militaire à la base aérienne 107 de Villacoublay, c’est l’adjudant-chef responsable de la sécurité de la base qui le signale à la DGSE. Dans un bistrot de Saint-Philippe-du-Roule, un grand quadra se présente : Alex. Vincent à 20 ans, boucles blondes et yeux bleus, a milité chez les Jeunes Giscardiens et pour le camp de la liberté – contre le communisme. C’est ça qui les intéresse. Pas d’amoureuse ? – « pas d’emmerdeuse ». « Nous constituons une nouvelle unité composée de jeunes élément, curieux de tout, sachant déjà voyager, avec de fortes capacités d’adaptation, des qualités humaines et portés par des valeurs » (chap 2). Un service clandestin que la DGSE, comme dans Mission impossible, niera évidemment avoir créé.
Le vétéran chargé de le former, alias «Le Gros», lui apprend à déjouer les filatures. Lui fait cela sans avoir l’air d’y tenir, comme par distance ou par jeu, ce pourquoi il a été pris. « Parce qu’une vie vaut la recherche opérationnelle du renseignement, au cœur de passion humaine, à l’origine de la violence et de toutes les résistances » (chap.2) Il va plonger dans vingt ans d’aventures, toutes en Afrique durant la guerre froide, où il est devenu spécialiste. « La mission s’inscrit parfaitement dans l’épure des objectifs du Service Clandestin : le recueil du renseignement sur zone de crise, et le support secret aux mouvements armés que la France soutient très confidentiellement » (chap.7). Il rencontre « l’homme le plus dangereux au monde », Jonas Savimbi, « l’une des personnalités les plus recherchées par Moscou et La Havane, l’un des hommes dans lequel croit alors l’Occident contre l’empire du mal » (chap.10).
Après diverses aventures, il voit un jour de 1997 le maréchal-président congolais Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga à la toque léopard et aux dix-huit enfants fuir précipitamment son palais. « Nous avons juste le temps d’apercevoir sur la passerelle la silhouette tassée de Mobutu et celle de son épouse, l’extravagante Bobi Ladawa, embarquer pour leur fuite à Gbadolita, le dernier refuge du maréchal-président. Le 737 est chargé d’or, de diamants, de liasses de cash en dollars et de traîtres fuyant les combats » (chap.23). Le président noir le plus corrompu du continent était protégé de Mitterrand – raison d’État – et est mort d’un cancer de la prostate à 66 ans.
Vincent Crouzet a adoré son métier. Il s’est marié, s’est rangé, est devenu conseiller, écrit des romans. « L’espionnage – ce n’est pas un poncif – demeure la plus noble des activités. Qui puise dans les tréfonds et les trésors de l’humanité. Qui engendre cruauté et espérance. Qui explore les âmes, les rêves et les abandons, les forces et nos évidentes faiblesses. Le jour où je suis devenu un espion, je suis devenu un homme » (concl.).
Un roman au tiers policier et aux deux-tiers psychologique. L’autrice anglaise de son vrai nom Frances Hegarty met en scène une version idéalisée d’elle-même en la personne de Sarah Fortune, avocate et rousse libre, qui fait l’amour quand ça lui chante et avec qui elle veut. Elle est envoyée par son cabinet dans le village de Merton-sur-Mer assister la famille Pardoe qui ne parvient pas à se décider sur son héritage.
Tout est brume, marée qui monte et qui descend, touristes saisonniers et pêcheurs invétérés, petite vie tranquille sous laquelle sourdent les querelles et des rancœurs. Un village aux profondeurs insoupçonnées, dont la famille Pardoe est propriétaire majoritaire. Le père avait en effet accumulé l’immobilier comme un avare, louant les bicoques et les locaux aux gens du coin qui avaient vendu. Reste son épouse, Mouse, qui joue la folle pour éviter les ennuis, et trois enfants : Julian l’aîné, médecin généraliste mais perdu dans un amour passé, Jo la blonde un peu ronde qui fait la cuisine et qui fréquente le beau Rick, colosse battu par son vieux père, et Edward le petit dernier immature, violent, amoureux incestueux de sa sœur et qui s’efforce de se viriliser par la pêche comme son père. Flotte entre eux le jeune Stonewall de 11 ans, orphelin dont Rick est le seul ami.
Tous les personnages du roman sont peints de nature profondément égoïste, que ce soit pour le bien ou le mal. Le gamin Stonewall veut qu’on l’aime, Rick son ami ne veut pas d’ennuis, son père alcoolo violent veut que la salle de jeux tourne, Mouse la mère ne veut pas que ses enfants adultes la quittent, ni les fâcher entre eux, chacun des enfants en question poursuit son propre rêve inaccessible.
Sarah Fortune surgit dans ce petit monde glauque comme une apparition. Rousse flamboyante, elle a l’art de faire parler les gens et de sidérer les jeunes hommes. Compatissante, elle leur fait l’amour en thérapie, si cela lui sied. Elle ressemble à une femme rousse qui s’est noyée quelques années plus tôt, endormie sous sédatifs prescrits par Julian dans une vasque à la marée montante. Son corps avait été retrouvé par Stonewall et son grand-père. Son mari Charles, venu voir le lieu du drame, avait lui-même disparu et un corps retrouvé est probablement le sien.
Mais Sarah connaissait Elisabeth la rousse ; elle connaissait aussi Charles, le mari. Bel homme athlétique, c’était aussi un pervers obsédé de la pureté des femmes (d’où le titre anglais du roman). Au moindre soupçon de déviance morale, il les torturait. Il a ainsi roulé sadiquement Sarah nue dans le verre du miroir brisé de sa chambre, lui occasionnant des cicatrices à vie. L’avocate se demande si son cabinet ne l’a pas envoyée ici pour une autre raison que celle de l’héritage.
De fait, Stonewall a « vu un fantôme », un grand homme sévère aux cheveux blancs qui erre sur les terres sans jamais se faire voir. Il squatte des cabanons vides, vole de la nourriture, et même la canne à pommeau de la vieille demoiselle qui ne ferme jamais sa porte. Edward, mystérieusement, le rencontre ; il a pour projet de lui demander de faire disparaître sa mère et son frère pour pouvoir abuser légitimement de sa sœur, qui l’a ému sexuellement en se roulant avec lui sur le lit dès la puberté.
Mais le fantôme va trop loin. Un matin, il casse la tête du gamin Stonewall qu’il rencontre dans les dunes avec la canne de la vieille. Il s’en faut de peu que le garçon y passe. C’est alors la chasse à l’homme mauvais qu’entreprend tout le village. Sans succès. Et c’est Mouse qui va l’avoir, sans le vouloir, en le laissant prendre une pile de scones qu’elle a confectionnés pour ses enfants et qu’ils ne mangent jamais. Pour faire une niche à Edward, qui laisse traîner exprès ses cannes à pêche, ses hameçons et ses vers de terre partout dans la maison, elle a fourré les scones d’hameçons laissés sur la table de la cuisine. Le vieux pervers Charles – car c’est bien de lui qu’il s’agit – va périr de l’intérieur, vengeance immanente contre tout ce qu’il a fait aux femmes. C’est Sarah qui va le trouver, agonisant, et l’assister humainement, malgré ce qu’il lui a fait subir.
Une atmosphère sensuelle et cruelle, dans laquelle l’autrice se plonge avec délices, tout en résolvant l’affaire de l’héritage comme en passant. Mouse n’est pas folle et une discussion raisonnable en famille, après que chacun ait parlé (et baisé) avec l’avocate, s’impose. Le tout est un peu confus au début, plus d’atmosphère que d’action, mais somme toute assez prenant.
Frances Fyfield, Le fantôme de la plage (Perfectly pure and good), 1994, Pocket 2000, 273 pages, occasion €0,90
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« Hugo n’aimait pas Stendhal ; il lui refusait le style ». Alain n’aime pas Hugo. « J’avoue que Hugo est trop long pour moi, presque toujours. Je le lis en courant, et même j’en passe. Je vois trop où il va ». Quant à Balzac, selon notre philosophe, il est entre les deux.
L’écart ? L’enflure Hugo, le blabla d’émotions et de grands mots, « justice, charité, loyauté, courage, fraternité ». Mais, selon Alain, « il la développe sans l’expliquer ; il n’y ajoute jamais rien ; seulement il nous remue ; il y a du mouvement par ces strophes ; il va, il va ». Parce qu’Hugo est avant tout un rythme, une force qui va. C’est un orateur. « Le rythme mesure le temps ; cela suppose une vitesse réglée à laquelle l‘œil qui lit ne s’astreint pas. » Hugo répète, scande. « Le temps de la réflexion n’est jamais donné ; le discours n’attend personne. » Voilà pourquoi Hugo n’aimait pas Stendhal.
Stendhal écrit tout au contraire de l’enflure ; il parle sec, net, comme un code civil. « C’est un auteur qu’il faut relire d’instant en instant ; car il ne répète point et ne développe point ; c’est comme un paysage lointain ; plus l’on s’approche et plus l’on découvre ; aussi n’a-t-il point de rythme ; il n’entraîne point ; il ne veut pas entraîner. » Mais la Chartreuse de Parme fourmille de détails, quand on y pense, dit Alain.
« Balzac est entre deux ; c’est encore de l’éloquence, mais pour l’œil. Il faut le relire aussi d’instant en instant ; mais alors, il se traduit tout d’un coup par des raccourcis ; long à lire et parfois diffus, il donne aux souvenirs des tableaux d’une concision admirable. »
A chaque siècle son style. Celui du XIXe, héritiers des braillards de la Révolution, était habitué aux orateurs. Les gens, peu éduqués, lisaient mal, ils préféraient la voix. C’est le cas aujourd’hui dans les banlieues, d’où le succès d’un Mélenchon. Répéter, comme un prof ou un orateur, ne leur est pas ennui, mais « politesse », dit Alain. « Débat entre l’œil et l’oreille ».
Certes, mais l’entendement est différent. L’œil est silencieux et voit la synthèse ; l’oreille sonne et n’entend que ce qu’elle écoute, surtout les bruits des autres quand ils approuvent « loud out », applaudissent à tout rompre ou hurlent comme des damnés en train de rôtir. L’ensemble masque le sens. La propension à imiter fait qu’on s’abandonne. Les orateurs sont surtout des prédicateurs. La lecture, en revanche, est personnelle, individuelle – même si elle est collective, il n’y a toujours qu’une personne qui lit à la fois. Les mots restent sur la page et ne s’envolent pas comme les paroles. On peut y revenir, y réfléchir.
D’où l’écart de raison entre les mouvements unanimistes, religieux, politiques, idéologiques, et les mouvements respectueux de l’avis de chacun. Fascisme, communisme, nazisme, nationalisme, populisme, sont des terrains pour Hugo, tandis que Stendhal préfère le libéralisme politique, le style démocratie parlementaire, le débat fédéral. Encore qu’il aimait bien la décision, d’où son admiration pour celui qu tranche, comme Napoléon. Balzac, monarchiste constitutionnel, se contentait de raconter la vie de ces bêtes-là.
Ce pourquoi je n’aime pas Hugo.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Juriste d’origine tunisienne, dont sa bio ne mentionne curieusement que son père comme référence, Mhalla a soutenu une thèse en études politiques de l’École des hautes études en sciences sociales. Elle est donc essayiste venue du droit, pas une technicienne de l’informatique ni des TIC. Sa réflexion l’a conduite à s’interroger sur le « système » formé par les infrastructures et la civilisation, dans la lignée (inconsciente ?) de Marx selon lequel l’infrastructure conditionne la superstructure, autrement dit la base matérielle induit la pensée et l’idéologie. La Tech américaine, pour le moment la plus avancée, structure de nouvelles formes de pouvoir et mettent en cause la démocratie telle que nous la connaissons. Pire : pour Asma Mhalla, la convergence mondiale du pouvoir politique et de l’industrie technologique conduit carrément vers une nouvelle forme de fascisme hybride. Danger !
Apparue dans les années 1980, la culture Cyberpunk était un genre de science-fiction dystopique dans lesquelles les technologies de l’information et la cybernétique prennent le contrôle de l’humanité. Les films Blade Runner en 1982, Terminator en 1984 et Matrix en 1999 l’illustrent. L’accélérationnisme prônait d’accélérer les processus technologiques qui sous-tendent le capitalisme afin de le pousser à son autodépassement. La création destructrice de Schumpeter appliquée à miner le système de l’intérieur. La version progressiste voulait inventer l’avenir, la version de droite radicale (qui l’a emportée) voulait créer le chaos pour instaurer « un ordre techno-autoritaire ». L’intensification des processus capitalistes et technologiques conduit selon Nick Land, l’auteur en 2012 des Lumières sombres à une fusion inévitable du capitalisme et de la technologie, dans ce qu’il appelle le « techno-capital ».
Ce qui veut dire « retour à la hiérarchie, une technocratie et une gouvernance privée, l’État devant être géré comme une entreprise (d’où l’obsession de l’efficacité, efficiency, qui a inspiré directement la feuille de route de DOGE) un capitalisme absolu où les hypertechnologies et l’économie doivent s’étendre sans limite ni morale, ni démocratie ». Trois crises majeures ont déstabilisé le système : les subprimes en 2008 qui ont précarisé les gens, le Covid en 2020 qui a fait fleurir les théories du Complot, l’Ukraine en 2022 (après la Crimée en 2014) qui a vu s’écrouler les règles internationales. Ajoutons la réélection de Trump le trompeur, qui a déstabilisé toute l’Amérique et même le monde entier. L’« ancien monde fut précipité dans le vide et sa décomposition s’accéléra ».
La démocratie en Amérique allait se détricoter en trois temps :
1. Trump I dès 2016, la politique post-vérité avec l’essor des réseaux sociaux et leur réorientation attentionnelle par les algorithmes « en jouant non pas sur la terreur mais sur le désir et les manipulations subliminales ».
2. Trump II dès 2025, la politique post-droit, la déconstruction « des institutions démocratiques au nom de la lutte contre l’État profond, les wokes, l’establishment et la bureaucratie » – autrement dit tous les contre-pouvoirs constitutionnels pour élargir le pouvoir de l’Exécutif.
3. Post-Trump, politique post-étatique, où le mot démocratie est « instrumentalisé contre les Européens par la propagation effrénée des idéologies réactionnaires les plus violentes (ce qu’ils résument par ‘liberté d’expression’) ».
« Les temps I et II ont radicalement transformé ce que nous nommions jusque là ‘démocratie libérale’ en ce que j’appellerais volontiers une ‘fluxcratie’, démocratie du flux. Elle n’est pas la négation de la démocratie mais son essoufflement dans le flux permanent ». Peter Thiel le dit : la démocratie est l’ennemie de la liberté, empêchant les élites d’aller jusqu’au bout des techniques et de conquérir la galaxie, de transformer leur corps pour l’immortalité, pour une vision augmentée. « Leur révolte vise les élites bourgeoises, la presse, le peuple. Thiel parle de tyrannie des médiocres. »
L’Occident comme état de droit est délaissé par les États-Unis de Trump au profit de la loi de plus fort, autrement dit du plus riche. L’Europe est délaissée au profit de la Chine, impérialisme concurrent, avec l’IA comme puissance technologique pour la puissance militaire. L’idéal américain n’est plus la liberté mais l’efficacité. Est-ce compatible avec la démocratie ? « Un empire ne peut intégrer sans hiérarchie, ne peut fonctionner sans verticalité ; une démocratie ne peut exclure sans se trahir. »
« Le post-Occident cyberpunk est un monde où les ingénieurs ont remplacé les penseurs, où l’empire se refait une santé à coups d’algorithmes, d’armes hypersoniques et de mines de terres rares. » Il vise la « technologie totale, un projet d’expansion qui touche à la fois à l’infiniment petit (le système cérébral, les corps) et à l’infiniment grand (l’espace, une civilisation multi planétaire) ». Ce sont de nouvelles frontières, mais aussi un néo-fascisme. « Ce néofascisme est une mutation génétique à double entrée, à la fois postmoderne et hypermoderne, réactionnaire et futuriste, solide et liquide, que je résumerai en reprenant les mots de George L. Mosse à propos de l’esthétique völkish du nazisme : « La technologie la plus avancée fut intégrée à une idéologie qui regardait vers le passé pour déterminer l’avenir. » C’est dit. »
Autocratie douce, fascisme à visage humain (quel oxymore!), qu’en est-il ? « Le fascisme-simulacre ne détruit pas les institutions, il les dévitalise. Il ne réprime pas directement, il abaisse les seuils de résistance et d’abord les seuils moraux. Ce ne sont pas tant que les États-Unis ne seraient plus une démocratie, c‘est plutôt l’idée – plus intéressante – qu’être ou ne pas être en démocratie n’a plus aucune importance. Au moment de sa prise de pouvoir, le fascisme postmoderne est un autoritarisme sans dictature. Inutile de recourir aux camps ni à une quelconque police secrète, il suffit que les gens croient à la toute-puissance du régime pour qu’ils obéissent, s’autocensurent. De même, il serait inutile d’abolir les élections ou la presse, il suffit que ces institutions existent comme simulacres inopérants pour donner une illusion de choix. » C’est ce qu’a tenté brillamment Viktor Orban durant 16 ans en Hongrie et, bien qu’il ait été battu aux dernières élections, son successeur est du même parti…
Résister ? Cela ne dure qu’un temps, le lavage des cerveaux des générations qui montent assure le succès – voir en Chine. « Ce brouillage méthodique repose sur la confusion généralisée : images, récits,accusations, scandales, proclamations… Tout est nivelé, narré comme équivalent. Dans ce chaos contrôlé, la démocratie ne peut plus garantir l’existence d’une vérité partagée. Le fascisme-simulacre vide le langage de son ancrage dans le réel qu’il soumet à la narration du pouvoir. » Comment se soumettre si l’on ne sait pas qu’on se soumet ? « Surveillance permanente, altération des perceptions, effacement du citoyen, humains devenus instruments dociles. Voilà le stade ultime du contrôle sans coercition. La répression est ergonomique ». Tout fait la Chine de Xi, le rêve des techno-facistes sous Trump.
Contre cela, la solution proposée est minimale et incantatoire : le droit de penser par soi-même. Mais que veut dire « penser » sous la contrainte des autres, de l’éducation, des médias, des réseaux ? « Préserver l’intégrité de son esprit, refuser la colonisation de ses neurones » : mais comment ? Peur de la solitude, de ne pas être comme tout le monde, de ne pas être d’accord, cette grande angoisse des réseaux sociaux… Peut-on encore construire un « nous » face au « on » ? Peut-être, puisque nous sommes encore en phase de transition. La Tech des néo-fascistes n’a pas encore gagné. Journalistes, juges, universités promeuvent l’information exacte, au mépris de l’invention des « belles histoires ». Le réel lui-même, par la guerre impulsive contre un Iran qui se défend face aux États-Unis, comme l’Ukraine face à la Russie, remet les choses en place et montre que le monde inventé du Bisounours immature qui joue au Vantard planétaire n’est qu’un décor de film. L’autrice le dit non sans quelque jargon technocratique. « Ils dépendent de nous au moins autant que nous dépendons d’eux. Leur puissance dépend de notre désir de nous soumettre leurs outils. Leurs visions du monde, naïves et ignorantes de la complexité sociale, dépendent de notre fascination. Il n’est plus question de force, il est question de désir. Et eux, l’ont oublié, voilà la faille minuscule et magistrale de leur récit ».
Son essai, pourtant court (200 pages), aurait gagné à être simplifié.
Un roman brutal, policier néo-zélandais, bien dans la ligne de la mentalité yankee. L’intrigue est bonne, le déroulé bestial, tout empli de machisme et de gros coups de poing. L’auteur s’est décentré aux États-Unis, dans la petite ville forestière imaginaire d’Acacia Pines (non, ce n’est pas ce que vous croyez).
Dès le premier chapitre, le personnage principal Noah Harper, policier, tabasse Conrad, le gros con de fils du shérif qu’il accuse d’avoir kidnappé Alyssa, une gamine de 7 ans. Il veut lui faire avouer où il la cache, malgré son ami d’enfance Drew, flic lui aussi et qui cherche à le calmer, et le gros con finit par lâcher qu’il ne sait pas, que ce n’est pas lui, « mais » qu’il a entendu deux hommes parler au bar de la ferme abandonnée des Kelly. Le jeune policier fonce, bouleversé par le sort de la fillette, lui qui est marié mais n’a pas d’enfant. Il découvre Alyssa enchaînée, sale, apeurée, mais vivante. C’est un ouf de soulagement ; il l’emmène à l’hôpital et lui jure de la protéger toujours des « hommes méchants »
C’est là que les ennuis commencent. Sa femme Maggie est avocate, et a peine à le défendre alors qu’il a outrepassé ses droits de flics et sérieusement amoché Conrad. Il faut dire qu’ado, ledit Conrad a carrément violé Maggie après l’avoir bourrée, et que Noah lui en veut. Mais Alyssa est retrouvée, et le père Frank, pasteur de la ville et oncle de la petite, est tout heureux. Finalement, les torts semblent partagé et Maggie fait « deal » avec le shérif : abandon de toute poursuite contre Noah, à condition qu’il démissionne de son boulot de flic et qu’il quitte la ville – en même temps qu’abandon de toute enquête sur Conrad. Le droit est peu de chose face au deal dans la mentalité, constat d’un état des rapports de force.
Exit Noah, Maggie divorce de la brute et se remarie à Stephen qui lui colle deux garçonnets. Douze ans plus tard, appel de Maggie à Noah ; elle a gardé son numéro on ne sait pourquoi – peut-être reste-t-elle secrètement amoureuse ? Alyssa a de nouveau disparu. A 19 ans, elle est partie. Son oncle qu’elle appelle son « père » depuis l’âge de 12 ans parce qu’elle est orpheline et qu’il s’occupe bien d’elle, est sub-claquant et veut à tout prix savoir où elle est. Noah revient donc dans la ville des Pines, et replonge dans son atmosphère macho délétère.
Le père Frank est convaincu qu’Alyssa n’est pas partie d’elle-même mais a été enlevée, une nouvelle fois. On apprendra qu’il a reçu une confession qui le lui laisse penser mais, tenu par « le secret » religieux (immonde en cas de crime), il ne donne aucun indice. Il « sait » qu’Alyssa n’est pas libre, même si Drew, le nouveau shérif, lui a téléphoné et qu’elle a dit aller bien, même si Noah a téléphoné au numéro donné par Drew et que la fille a affirmé aller bien. Elle ne veut pas revenir parce qu’elle a avorté, ce qui ne se fait pas chez les chrétiens.
Noah s’apprête à repartir comme il était venu, d’autant que l’ancien shérif a menacé tous les hôtels de la ville s’ils l’hébergeaient, mais un soupçon lui vient à propos de Maggie, son ex-femme, qui était pâle et amaigrie, tandis que son fils aîné de 7 ans avait un œil au beurre noir. « Un palet dans la gueule », lui dit-on. Noah, en parlant à la meilleure amie de Maggie, à la doctoresse qui connaît tout le monde, à Drew qui avoue, est persuadé que son nouveau mari, Stephen, la bat et qu’elle est « sous emprise », craignant pour les enfants si elle le quitte. Noah va donc affronter Stephen et ce dernier, pas dupe, l’agresse au démonte-pneu. Noah le tabasse et le laisse rentrer à pied. Stephen n’aura de cesse de se venger du justicier et de sa pute de femme, à l’aide de trois copains aussi bas de plafond que les petites villes incultes des États-Unis peuvent en produire. Cela se passe mal avec des cous en tous genres, des morts et des mensonges « pour la bonne cause » (toute vérité peut être « alternative » dans cette mentalité de débile).
Je ne dis rien du reste, sinon que les coups pleuvent, à se demander comment Noah peut être encore vaillant ; que le shérif n’est pas ce qu’il paraît, aussi bien l’ancien que le nouveau ; que d’autres disparitions ont eu lieu depuis 12 ans, et même avant, comme en témoignent les archives de la presse ; que la ferme des Kelly, en ruines mais toujours invendue, recèle toujours une chaîne et des bouteilles d’eau vides, aux dates de péremption échelonnées ; qu’Alyssa n’est qu’une parmi beaucoup, jeunes hommes compris ; que cette affaire dépasse de loin le cadre de la cambrousse…
Le scénario est efficace, mais la mise en scène bestiale, rendant les caractères d’une brutalité très américaine. Même les femmes mentent. Maggie manipule Noah le trop gentil chevalier à son profit, hypocrite par égoïsme. A lire et à donner, ce n’est pas un livre que l’on garde ou que l’on relit. Le métier de prêteur sur gage ou d’agent immobilier, que l’auteur a exercé avant d’écrire, ne font certainement pas de lui un humaniste.
Paul Cleave, Cauchemar (Whatever it Takes), 2019, Livre de poche 2024, 479 pages, €9,40, e-book Kindle €10,99
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D’une filiation franco-américaine authentique, l’auteur fait un roman. Il l’intitule du prénom de sa mère, Marie-Blanche, de nom complet Marie-Blanche (dite Baby) Gabrielle Mauricette de Brotonne-McCormick. Elle s’est jetée en mars 1966 du haut d’un balcon à Genève après s’être saoulée lorsque Jimmy avait 16 ans. Elle n’avait jamais été aimée mais toujours exploitée, et n’était pas heureuse. « Je suis une garce immature et ingrate, qui n’aurait jamais dû se marier et enfanter », dit-elle p.628.
Elle avait de qui tenir. Renée, sa mère, était fille de pute, adoptée sous la forme d’un faux accouchement par la « comtesse » Marie Henriette Trumet de Fontarce. Ne pouvant, ou ne voulant pas avoir d’enfant ni l’ennui d’accoucher dans la douleur, elle a accepté comme fille la bâtarde de son mari avec une ballerine. Renée, pas aimée, a écouté depuis l’âge de 6 ans dans le coffre égyptien du salon dans lequel elle se cachait, sa « mère » et son oncle Gabriel baiser follement dans toutes les positions. A 11 ans, elle a tâté du membre viril du jeune palefrenier à peine plus âgé qu’elle ; à 12 ans, elle a senti celui de l’oncle contre son torse. Mais il ne l’a déflorée qu’à 14 ans, après avoir pris conseil de la médecine, vu la taille et le diamètre de son membre. Vivant en Égypte, propriétaire de plantations de coton et de canne à sucre, il avait adopté les mœurs du pays concernant le sexe avec les filles – dès l’âge de 10 ans.
Trop préoccupée d’elle-même parce que désirée, Renée aura alors des relations multiples, avec un prince égyptien de 20 ans, un jeune anglais puis son frère cadet, un artiste révolutionnaire fauché, un jeune aviateur de la Première guerre mondiale, avant de convoler en noces arrangées par l’oncle avec le niais mais riche Guy de Brotonne pour s’assurer un viatique. L’argent prime l’amour, c’est la base. Elle le quittera pour l’aviateur Pierre de Fleurieu, retrouvé vivant mais un bras en moins, puis Leander McCormick, industriel américain de la moissonneuse-batteuse et pédé de première. Ce mariage de convenance convenait à tous deux : elle pour ne plus enfanter, lui pour ne pas se dévoiler.
Marie-Blanche est la fille de Guy de Brotonne, faite par devoir, tandis que Thierry, dit Toto, est le fruit inattendu d’une liaison avec le prince égyptien dans le dos du mari, souvent bourré. Marie-Blanche, chargée de cette hérédité, aura des amants mais un seul mari, Bill, avec qui elle aura trois enfants, dont l’aîné, Billy, mourra écrasé à 6 ans par un tracteur qu’il avait mis en marche faute d’être surveillé par ses parents. Les deux suivant, Leandra et Jimmy, seront rejetés, sans cesse comparé à l’incomparable premier fils.
C’est dire si cette histoire de sexe multiple à l’américaine, soigneusement décalée dans l’espace (en France et en Égypte) et dans le temps (le début du siècle dernier), flatte les fantasmes yankees tout en préservant la morale puritaine. Car le péché y apparaît puni. Baiser hors mariage, c’est se vouer à ne pas aimer ni n’être pas aimée ; refuser la maternité et le couple, c’est se vouer à l’ennui, donc à l’alcool, donc à la déchéance. Être baisée trop jeune, c’est devenir un objet sexuel, d’un égoïsme sacré, pas une femme épanouie. Et on pourrait multiplier les exemples.
L’auteur n’est pas bigot, mais reconnaît à l’Église une solennité à faire peur. « L’Église en soi est déjà un endroit assez effrayant pour un enfant. Avec son faible éclairage, ses images violentes de souffrance, le crucifix, cette musique sinistre, ces rituels pesants, solennels, et ces chants incompréhensibles. Tout cela est calculé, ai-je fini par penser, pour créer une impression durable chez les plus petits, de sorte que, devenus adultes, ils n’osent pas douter de Dieu ou de ses représentants terrestres » p.100. Et le père Jean, flanqué comme précepteur à la gamine de 7 ans, n’aimait rien tant que de la renverser sur ses genoux et de la fesser cul nu pour que cela cuise. Il prenait son plaisir à infliger la souffrance qu’il avait de son propre désir.
Le roman alterne les chapitres Renée et les chapitres Marie-Blanche, liant les deux destins comme s’ils devaient se répliquer. L’auteur, formé au journalisme, est doué d’un indéniable don de conteur et le roman se dévore, avec cette épice supplémentaire qu’il est en partie « vrai ». Le lecteur français savourera le prénom de Gabriel donné à l’oncle pédophile, en écho à un autre Gabriel, archange aux pieds fourchus qu’une certaine Springora, raide dingue de son membre à 14 ans si l’on en croit ses lettres, a « dénoncé » à la vindicte publique – quarante ans après pour faire bonne mesure. Contrairement à elle, Renée ne s’est pas donnée l’excuse de se dire « sous emprise ».
Pas un classique qu’on est amené à relire, mais une « romance » décalée dans le passé très agréable à lire – pour fantasmer – même si l’auteur est un peu rapide sur l’arriération de la Bretagne, et ces grottes préhistoriques dans lesquelles on se promène comme si de rien n’était. La France, vue de Yankeeland, se hausse parfois à la caricature ridicule.
Intéressante plongée dans notre histoire occidentale : Hésiode et Platon ont tous deux évoqué la dégénérescence de l’espèce humaine, pire que la décadence d’un régime. Et tous deux mettent en cause la transgression des lois fondamentales de l’humain. Qui, par vice ou par démesure, se met hors la loi, se voit châtier par les dieux ou la Destinée.
L’idée de dégénérescence induit la conscience d’un ordre précaire, toujours menacé. Cet ordre, c’est l’équilibre des choses, l’harmonie des puissances du cosmos. Cela sonne aujourd’hui comme le yin et le yang chinois. Pour les Grecs, « il n’y a pas d’humanité au singulier, mais une succession de races évaluées selon les sacrifices qu’elles offrent ou non à la reconnaissance des dieux. Quand l’évaluation est négative, une race disparaît pour laisser la place à une autre, plus soucieuse des hommages à rendre. Race d’or, race d’argent, race de bronze, race des héros, race de fer (mythe hésiodique), race pré-diluvienne (mythe de Deucalion et Pyrrha) ou race ovoïde (Aristophane) : toutes sont vouées à disparaître soit par autodestruction (argent), par épuisement naturel du nombre limité de ses représentants (or, héros), par transformation (les boules vivantes d’Aristophane) ou soit par pure et simple destruction divine (bronze, fer et race pré-diluvienne, précèdent celle de pierre). »
Ce n’est pas le bon plaisir des dieux qui compte, mais la violation humaine des lois non écrites. Hésiode écrit par exemple : « Nul prix ne s’attachera plus au serment tenu, au juste, au bien : c’est à l’artisan de crimes, à l’homme tout démesure qu’iront leur respect ; le seul droit sera la force, la conscience n’existera plus. Le lâche attaquera le brave avec des mots tortueux, qu’il appuiera d’un faux serment (Travaux 180-195) » On reconnaît curieusement Trump dans ce portrait au vitriol du Dégénérescent, écrit il y a 3000 ans. La démesure, la force primant le droit, les mots tortueux, les mensonges en faux serments – vérités « alternatives ». Il est vrai que Trump vieillit, il décline, il penche vers la sénilité à mesure que passent les mois et que sa cour le laisse faire.
Les hommes restent les mêmes sur les récents millénaires. Et les lois non écrites sont les seules qui puissent tisser des relations humaines harmonieuses, tant au sein de la famille qu’au cœur de la cité et auprès des étrangers. Le droit établi par ces lois façonne un cosmos, un agencement des rapports entre mortels et entre pays. Ainsi le droit international établi après 1945, et les Traités et Conventions signés depuis. Rien n’empêche de les renégocier, mais les bafouer, c’est régresser, se placer hors de la civilisation, revenir à l’état sauvage.
Les lois de Platon tiennent le même propos. La dégénérescence commence quand on cesse de craindre l’opinion des meilleurs que soi (anti-élitisme), qu’on refuse de se soumettre aux autorités (anti-vax, anti-science), qu’on se dérobe aux avertissements et aux services (comme le service militaire ds Israélien ultra-orthodoxes), qu’on cherche à ne pas obéir aux lois, qu’on perd le souci des engagements et des dieux. Ainsi font les racailles, ainsi fait Trump le trompeur, bouffon à l’ego de bébé de deux ans. Il reproduit la nature primitive – celle des Titans avant l’humanité. Toutes ces transgressions font régresser à l’état de sauvage, à l’état pré-humain – c’est à dire à la violence primaire de l’état de nature.
Les Grecs, déjà, savaient discerner comment les civilisations finissent…
Kaï O’Hara, Français d’origine irlandaise avec une grand-mère chinoise, est taraudé par le goût de la liberté. A pas encore 15 ans, après avoir sauté le mur de son collège chrétien des centaines de fois au Vietnam, et sauté aussi une vingtaine de filles, il se met en quête de son grand-père Cerpelaï Gila, la Mangouste folle en malais. Le jeune Kaï parle une trentaine de langues d’Asie du sud-est mais sait à peine lire. Il mettra des années à achever son premier livre d’aventures, le Livre de la jungle de Kipling.
Dès le premier chapitre, le lecteur le trouve tout nu sur une pirogue à voile, naviguant vers Singapour. Il est poursuivi par des pirates qui en veulent aux neuf sapèques d’or qu’il transporte à sa taille. Mais le garçon est avisé ; la poursuite dure depuis des jours et il a presque épuisé ses provisions. Il a fait couler un filin avec les sapèques lestées de son couteau, et les pirates ne trouvent rien. Ils commencent à lui inciser la peau de la poitrine pour le faire avouer, mais il les insulte en toutes les langues qu’il connaît et leur promet les représailles de son grand-père Mangouste folle. De quoi décourager les agresseurs, peu pressés de se frotter au redoutable Kaï O’Hara précédent.
C’est alors le début de l’Aventure. Né en 1883, Kaï vit en ce tournant du siècle qui voit le progressif passage de la voile à la vapeur, et de la liberté du commerce inter-îles au contrôle colonial avec connaissement et passeport. Il retrouve sa grand-mère chinoise, via Ching le Gros, commerçant à la tête de tout un hui de parentèles et connaissances alliées. Il erre en quête de son grand-père, disparu volontairement car atteint de la lèpre. Il le trouvera au fin fond de Bornéo, entouré de ses Ibans coupeurs de tête qui deviennent des Dayaks de la mer dès qu’ils mettent le pied sur un bateau. Expirant, Kaï O’Hara onzième du nom transmet à Kaï O’Hara douzième du nom, son petit-fils, sa goélette racée Nan Shan, à coque noire et voiles rouges, pour qu’il aille comme lui exercer sa liberté sur les mers chaudes entre Afrique et Amérique. Ce que va faire l’adolescent, déjà les épaules larges et les muscles dessinés. Épris de liberté, il n’a aucun passeport, aucune attache, et vit tout nu en libertarien optimiste sur son bateau sans patrie, symbole d’évasion.
Les années post-68 ont été les années liberté, où les jeunes rêvaient de ne jamais s’installer, voyageant de par le monde avec sac à dos ou nomades en bateau. Leurs idées libertariennes n’ont rien à voir avec celles des prédateurs de la Tech d’aujourd’hui ; il s’agissait de s’accomplir personnellement, pas de dominer les autres par leur puissance. A noter que c’est aussi toute l’ambivalence du djihad coranique : engager sa force pour devenir meilleur soi-même – ou pour convertir et asservir les autres. Nul doute que le gros financier Sulitzer n’a pas écrit ce livre, même s’il le signe de sa marque. Il se disait « metteur en livre » comme on met en scène. Kaï est plus probablement une créature de Loup Durand, son nègre (blanc) de la littérature, mort trop tôt, et qui savait si bien évoquer les émois vitaux des garçons jeunes.
L’auteur prend le terme « les sept mers » au sens de l’époque coloniale et du commerce du thé de Chine en Angleterre : la mer de Banda, la mer des Célèbes, la mer de Flores, la mer de Java, la mer de Chine méridionale, la mer de Sulu et la mer de Timor. Cela ne veut pas dire que Kaï n’aille pas au-delà, dans l’océan indien ou l’océan Pacifique, mais l’Asie du sud-est est son domaine de prédilection, tropical, toujours chaud, empli de tempêtes à affronter, grouillant d’îles et de peuples à demi sauvages. Tout ce qu’il faut à un libertarien épris d’indépendance, fier de ses forces et de la fidélité de ses compagnons.
D’aventure en aventure, Kaï a promis à la blanche Isabelle, fille de planteur franças du Vietnam colonial, de venir l’enlever lorsqu’elle aura 18 ans. De fait il lui écrit des lettres laborieuses, reçoit une missive sibylline, et revient. Il enlève la fille, non sans se trouver aux prises avec l’Anglais escroc un peu pervers Archibald, qui l’avait déjà fait déshabiller à 14 ans pour lui piquer ses vêtements pour mieux fuir, ce pourquoi il se retrouvait tout nu en début de récit, et qui fait cette fois sauter la maison de la belle. C’est que Kaï s’était vengé de lui en le tabassant au Cambodge. Sur la goélette, surprise ! Isabelle n’est pas Isabelle, mais Catherine – sa sœur. Elle était secrètement amoureuse du bel éphèbe musclé du collège de garçons d’à côté, et aimait son audace à faire le mur. Quant à Isabelle, oie grasse et conventionnelle, elle a épousé un zouave et est partie en France. Kaï est ulcéré, puis s’y fait. Après tout, « la grande bringue » est aventureuse comme lui, elle l’aime et fait bien l’amour. Il l’adopte comme compagne et lui apprend la mer.
Ils vont naviguer de conserve avec les Dayaks commandés par Oncle Ka, compagnon du grand-père lorsqu’il était jeune. Amitié, amour, mort seront au rendez-vous. Kaï aura deux filles jumelles, puis un fils qu’il perdra, avant que Catherine ne lui en donne un second, qui lui ressemblera mais qu’il ne verra pas grandir, le confiant à son grand-père français pour qu’il le fasse éduquer. Il le retrouvera tout fait à 17 ans, plus grand et aussi fort que lui, et lui transmettra le goût de la mer et de la liberté.
C’est passionnant, bien écrit, passionné. Un grand roman d’aventures digne de Kipling. Je l’ai relu avec bonheur.
Un tueur à gage est chargé d’éliminer un « salaud » pour un bon paquet de fric qui lui permettra de se retirer. C’est ainsi depuis l’armée en Irak et sa fonction de sniper, il ne tue que des salauds. Ce n’est pas ce qui manque et, revenu à la vie civile, la mafia lui en offre par poignées. Cette fois, c’est un témoin gênant qui risque de parler.
Bien payé, bien renseigné, Billy Summers se prépare – méticuleusement en vrai professionnel. Il ne fait pas confiance à ses commanditaires – première règle de la profession – et se constitue une identité de substitution avec un domicile de repli. Une fois l’affaire terminée, il n’ira pas au rendez-vous de fuite prévu par ses acolytes, trop empressés à le faire disparaître, pense-t-il, mais ira se planquer, déguisé, là où il a choisi de se faire oublier, le temps que les choses se tassent.
Tout se déroule comme prévu, Billy se fond dans la population sous la forme d’un écrivain qui s’isole pour écrire, se lie avec les voisins, et leurs enfants si attachants. Il manque de lever un coin de sa couverture lorsqu’il tire trop bien à la foire pour gagner la peluche offerte, mais il se reprend in extremis. Il récupère l’arme à lunette de visée fournie par un intermédiaire, voué à disparaître lui aussi si le boulot est bien fait. Il guette le salaud et l’assassine d’un coup sans vergogne, et quitte les lieux immédiatement, déguisé en quelqu’un d’autre qu’il a repéré. Il ne rejoint pas ses contacts chargé de le faire passer de vie à trépas – c’est gros comme une maison – mais se rend à sa planque bien tranquille.
Sauf que l’imprévu survient, comme il se doit. Il voit de son rez-de-chaussée une fille saoule se faire jeter d’une camionnette par trois garçons qui en ont bien profité. Il ne peut appeler la police sans se faire repérer ; il ne ne peut laisser la fille crever à sa porte, à moitié nue sous la pluie battante. Il sort donc et la recueille, la déshabille et la couche. Lorsqu’elle se réveille, elle est abasourdie. L’a-t-il violée ? Puis elle se souvient : les garçons, deux surtout qui l’ont pénétrée, le troisième restant à la porte mais giclant sur elle. Détails croustillants dont le lecteur reste avide, malgré la pruderie ambiante. Il faut rester réaliste.
Peu à peu se tisse une relation de confiance entre Alice, l’étudiante naïve, et Billy, le tueur mûr. Il lui raconte pourquoi il se planque, épargnant les détails qui pourraient la compromettre ; elle décide de partir avec lui, en confiance, après qu’il se soit vengé des trois gars trop machos et sûrs d’eux. Il ne les tue pas, les moleste à peine, mais leur fait une peur bleue. Ils ne devraient pas recommencer…
Mais la mission n‘est pas finie. L’acompte substantiel a été versé, mais pas le reliquat une fois la mission accomplie. Billy veut savoir pourquoi, et pourquoi il devait probablement être éliminé lui aussi. Au-dessus de son commanditaire, il y a quelqu’un. C’est de lui qu’il lui faut se venger. Ce qui sera fait, non sans prendre quelques risques. Aidé de son copain Bucky, chargé de l’intendance, Billy se rend là où faut et fait ce qu’il faut. Mais il est blessé par la mère d’un jeune garde qu’il a grièvement atteint.
Hanté par le roman de Zola, Thérèse Raquin, dans lequel le meurtrier est habité par son acte, Billy part, car s’il reste avec elle, il la détruira. Il laisse à Alice un manuscrit sur MacBook Pro, son œuvre d’écrivain lorsqu’il avait cette couverture, pour l’encourager à suivre sa vocation. Il raconte peu ou prou son histoire. Alice termine le livre – et en change la fin. Car tout bon écrivain peut refaire le monde à sa guise.
Un roman qui vous saisit, à la fois policier, psychologique, sociologique sur ces petites villes américaine et leurs habitudes de voisinage, et une méditation sur le métier de tueur. Est-ce une tâche comme n’importe quelle autre ?
Pour le philosophe, se rencogner en soi, en ses pensées, ruminer depuis son fauteuil, roulé en boule comme un chat, patte sur les yeux et queue enroulée autour du museau, c’est devenir mélancolique. Au contraire, dit-il avec Nietzsche, libérez votre corps, sortez de votre zone de confort, regardez loin !
Bon, il ne le dit pas tout à fait comme cela, mais mais le siècle et quart qui est passé aujourd’hui (le Propos date du 15 mai 1911), demande à être traduit à notre entendement contemporain. « Presque toujours le mélancolique est un homme qui lit trop. L’œil humain n’est point fait pour cette distance ; c’est aux grands espaces qu’il se repose ». Les hommes de sa génération lisaient des romans à thème et des essais ; aujourd’hui, ce sont surtout des femmes, et surtout des romances. Il n’existait ni télé, ni smartphone, ni baladeur, ni Internet, ni séries à gogo ; aujourd’hui, tout cela dévore le temps de cerveau disponible après métro, boulot, marmots. Cela relativise.
Mais le principe de prendre de la distance est bon. Sortir de soi, de son petit coin, de ses petites idées entre-soi de son réseau, de l’imitation servile et mimétique du « like », « je suis d’accord », « mee too », « je rejoins tout ce qui vient d’être dit » (la scie des débats radio et télé) – et prendre du large, ah ! Quel bonheur. « Quand vous regardez les étoiles ou l’horizon de la mer, votre œil est tout à fait détendu ; si l’œil est détendu, la tête est libre, la marche est plus assurée ; tout se détend et s’assouplit jusqu’aux viscères ».
Sans descendre aussi bas, regarder loin est penser loin ; remettre de l’histoire et du contexte dans l’événement ; sortir des petits faits et des petits egos heurtés pour voir grand. Ainsi sont les stratèges, qui voient l’horizon de la mer et les possibilités de faire évoluer la flotte, au lieu de se concentrer sur les galères ennemis qui s’avancent. Ainsi sont les politiciens qui regardent la France et pas leur petit parti. On peut rappeler le proverbe chinois : « quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ».
Durant des années, à grands bruits d’intellos s’ébrouant en public, la gauche imbécile n’a regardé que « de quel point de vue » parlait celui qui parlait – et pas du tout ce qu’il disait. C’est être sectaire, myope et borné. Raymond Aron, jamais écouté, avait raison ; Jean-Paul Sartre, le Mélenchon des tonneaux à Billancourt, tonitruait devant les ouvriers, il avait tort.
Durant des années, à bas bruit d’inconnus qui pensaient dans d’obscures officines, la droite déterminée a délaissé le doigt pour la lune ayant pour objectif celui de Gramsci, obtenir l’adhésion culturelle de la masse. Et la gauche n’a rien observé, rien vu ; elle est aujourd’hui minable, forcée à suivre un dictateur histrion au lieu de penser – toujours le doigt des alliances électorales au lieu de la lune du projet « socialiste » ou du moins démocrate. Et la droite aujourd’hui progresse, contrairement aux progressistes, en regardant plus les faits réels de la sécurité, de l’immigration sans contrôle, du pouvoir d’achat, des déserts médicaux, que les « points de vue » idéologiques et du blabla moralisateur des Grands principes. A qui la faute ?
Il est vrai comme le dit Alain (qui était de gauche centriste) que le mélancolique qui regarde son nombril au lieu de l’horizon, est un malade. « Car la mécanique de nos yeux qui se reposent aux larges horizons nous enseigne une grande vérité. Il faut que la pensée délivre le corps et le rende à l’Univers, qui est notre vraie patrie. Il y a une profonde parenté entre notre destinée d’homme et les fonctions de notre corps. L’animal, dès que les choses voisines le laisse en paix, se couche et dort ; l’homme pense ; si c’est une pensée d’animal, malheur à lui. Le voilà qui double ses maux et ses besoins ; le voilà qui se travaille de crainte et d’espérance, ce qui fait que son corps ne cesse point de se tendre, de s’agiter, de se lancer, de se retenir, selon les jeux de l’imagination ; toujours soupçonnant, toujours épiant choses et gens autour de lui. Et s’il veut se délivrer, le voilà dans les livres, univers fermé encore, trop près de ses yeux, trop près de ses passions. La pensée se fait une prison et le corps souffre. »
Les réseaux sociaux, bien pire que les livres, enferment dans la pensée unique du groupe qu’on s’est choisi. Les algorithmes, croyant vous faire plaisir (et s’assurer de la pub efficace), vous soumettent de plus en plus de vidéos ou d’articles qui vont dans votre sens, sans jamais aucune contradiction, aucune comparaison, aucune fenêtre vers l’autre et l’ailleurs. C’est ainsi, dit-on, que des ados sont poussés au suicide (ados probablement mal aimés, mal écoutés, mal suivi par des parents ignares, monomanes et débordés, comme d’habitude). « Il faut que la pensée voyage et contemple si l’on veut que le corps soit bien. » Alain a raison, faire sortir de soi (et de son smartphone) un ado (ou soi-même…) par le voyage et l’horizon, est la meilleure thérapeutique. Ainsi cessera le harcèlement du même, le mimétisme obligé de dire ce disent les autres, de faire ce que font les autres, de répondre aux défis (souvent imbécile comme le doigt), de désirer ce que désirent les autres.
Même si l’on se construit dans le regard des autres, ces autres ne sont jamais soi, ils ne seront jamais soi. Ce pourquoi peut-être, la maturité et sa sagesse, revenue d’en avoir assez vu, fait envie aux êtres en devenir, ou paumés dans la vie. Ce pourquoi on « lit » aujourd’hui beaucoup de philosophie que de pamphlets (sauf le genre doigt à la Zemmour ou LFI) ; ce pourquoi on fait plus de sports de mer et de montagne (là où l’horizon est vaste) ; ce pourquoi des lycéens lisent ce blog. « Car savoir, c’est comprendre comment la moindre chose est liée au tout ; aucune chose n’a sa raison en elle, et ainsi le mouvement juste nous éloigne de nous-mêmes ; cela n’est pas moins sain pour l’esprit que pour les yeux. »
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Pour son premier roman, le journaliste anglais Richmond a eu une idée originale : reconstituer la nécrologie d’une disparue au travers de tout ce qui se publie en ligne de nos jours, blogs, Facebook, Twitter, forums, textos, messages vocaux, articles de journaux, lettres… Tout ce que la police collecte en cas de suspicion de meurtre.
Car Alice Salmon, 25 ans, jeune journaliste enthousiaste, a été retrouvée morte noyée dans la rivière Dane, un soir d’hiver. S’est-elle suicidée, comme le suggère les témoins et les textos ? Était-ce un accident dû à son état d’ébriété avancé ? A-t-elle été poussée volontairement pour la faire disparaître ? Aucune raison de se suicider, jure sa mère. Toutes les raisons, jure sa plus proche copine Megan, elle s’est bien taillée les veines à 13 ans, comme ça. Je n’y suis pour rien dit son ex-petit ami Luke. Ni moi, donc, dit son ex-professeur Cooke.
Mais Alice était saoule, comme la plupart des jeunes en Angleterre dont c’est l’habitude quand ils ne sont pas shootés. Une témoin sur l’autre rive l’a vue s’engueuler avec un jeune baraqué en tee-shirt noir – c’était Luke – mais il est parti de son côté. Alice est montée sur le barrage et a enjambé une barrière de sécurité, mais c’était pour voir si son smartphone captait. Une autre était là et garde son secret sur ce qu’elle a vu ; elle était censée être ailleurs.
Le professeur d’anthropologie Jeremy Cooke, vieillissant et atteint d’un cancer de la prostate à 65 ans, décide de collecter toutes les informations disponibles sur Alice, qu’il a connue et désirée. Défilent alors les commentaires, les hommages, les textos, les témoins. Dans ce pays des merveilles numériques, chacun y va de son Alice. C’est un kaléidoscope ; on découvre que la jeune fille était apparence publique et noirceur intime. Qu’elle aimait la vie mais la mettait en jeu en buvant et fumant du shit plus que de raison ; qu’elle disait être amoureuse de Luke mais l’avait jeté trois mois entiers parce qu’il avait baisé une fille une fois dans un déplacement avec ses copains de rugby à Prague.
Les morts sont toujours honorés, dans la tradition sociale. Mais les réseaux sociaux et l’impitoyable Internet (qui ne lâche rien) donnent une autre image de la personne. Pas une blanche colombe, ni une victime, loin de là. Chacun y va de son petit commentaire. Sa famille en premier, avec ses souvenirs émouvants ; puis tous les hommes à qui elle avait ne serait-ce que parlé : des ex, des liaisons, des amants, des conquêtes. Puis les amis. Les psychothérapeutes pontifient en ligne, les journalistes cherchent un angle particulier, les médias établissent une légende. Puis qui élargissent sur la condition des parents, l’amitié, les centres-villes devenus infréquentable, les beuveries jeunes du vendredi soir. Il y a interprétation, extrapolation, exagération, belles histoires et tissus d’âneries, petites vengeances et admiration.
La leçon est donnée par la morte tout à la fin du livre, dans une lettre écrite pour elle-même : « Puis je au moins te préciser quel écueil éviter ? Ne prend pas de drogue, ne boit pas autant, ne t’endette pas, ne passe pas autant de temps en ligne, que ce que pensent les gens ne t’empêche pas de dormir. (…) Ne t’inquiète pas pour les garçons, et surtout ne te déteste pas. » Elle n’a évidemment rien fait de tout cela, au contraire, et un an plus tard elle était morte.
Peu littéraire (on texte comme on baragouine), dispersé, mosaïque, le fil conducteur est moins l’enquête de la police que la quête du professeur. Alice est reconstituée, refaite, même pas sympathique – déformée par les traces numériques et réelles qu’elle a laissées – et qui ne se recoupent pas toujours. C’est le danger du net : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
Pas un très bon livre, mais original. Et vous ? Quelles traces laissez-vous volontairement ou pas sur la Toile ?
« Nîmes, la ville avec l’accent du Sud. Des couleurs chaudes, un soleil éclatant et une architecture chargée d’histoire ». Un flic est envoyé en immersion pour faire tomber un réseau de trafiquants de drogue. Le lieutenant Vincent Punti est « grand et sec, la trentaine qui ne tient pas en place. Une nervosité de fauve en cage. » Il est consciencieux, passe six mois à apprendre les codes du Milieu, à perfectionner son langage, à effacer toute trace du flic et à devenir Fierro. Il est aidé de son ami marocain Farouk et d’« une identité blindée par les services techniques de la PJ. Papiers en règle, historique bancaire crédible, casier judiciaire bien garni : vol avec effraction, recel, trafic de stupéfiants. » Grâce à lui, le réseaux est démantelé avec succès, mais Farouk descendu juste avant l’intervention des flics.
Vincent n’a pas le temps de s’effondrer car, pendant ce temps, un tueur s’en prend chaque année à un malfrat ou à un aficionado de corrida. Signant AnoNîmes, il poignarde avec une corne de taureau, puis empale carrément les torses sur les têtes des taureaux récemment tués dans les arènes. Tout en coupant les oreilles et la queue, comme il se doit, autrement dit le sexe. La corrida suscite de violents refus au nom du droit des animaux et de la cruauté, malgré les traditions. Une association s’est même fondée à Nîmes pour militer contre et réclamer son abrogation ; elle est gérée par le propre frère de Punti, Steven, un universitaire reconnu. Il est le grand frère de deux ans plus âgé qui l’a protégé enfant de leur père devenu violent après la mort de leur mère. Il tabassait ses gamins à coups de poings et de pieds dès qu’il avait bu.
« Sept cadavres disséminés depuis l’an 2000, et pas une empreinte, pas un visage, pas un nom. » Deux s’y ajoutent en quelques mois, mettant sous pression des officiels les policiers. Ils doivent à tout prix « faire quelque chose », ce qui veut dire « arrêter quelqu’un », même si c’est un innocent. L’opinion publique exige son bouc émissaire, quitte à se repentir, mais un peu tard, si ce n’est pas le bon.
Vincent passe commandant pour son immersion réussie et le démantèlement qui a suivi. Chargé des meurtres anti-corrida, il est aidé par la lieutenante Caroline, qui vient de Marseille. Elle l’empêche de sombrer lorsque son obsession l’incite à aller trop loin. Vincent soupçonne carrément Steven qui gère le forum de l’association, et finit par approcher au plus près le tueur. Il sait qui il est mais ne peut se résoudre à l’arrêter. C’est en voulant mettre en scène une substitution que Farouk reparaît, sous une autre identité, et l’aide. Par un tour de passe-passe, l’affaire est résolue, mais Vincent comme Farouk y laissent la vie.
Punti laisse aussi sa femme, Mélanie, et son fils Eugène-François, dit EF, donc Œuf, en hommage à Eugène-François Vidocq, le bagnard devenu chef de la Sûreté. Le gamin manque de mal tourner à 12 ans, mais est pris en main par un éducateur nommé Michel, qui s’attache à lui – le lecteur saura pourquoi. Vingt ans après, les meurtres anti-corrida reprennent, avec des mises en scène d’empalement et des anagrammes tagués sur les murs. Ce n’est pas un copycat, et pourtant le tueur a officiellement été tué… Œuf se fait aider de son ami Jimbo dit Jambon pour utiliser l’IA sur les anciens dossiers de la police et traquer celui qui se fait désormais appeler le Minotaure.
Trois affaires se succèdent en trois cents pages, toutes liées par l’amitié ou le sang. Mehdi Tahenni est né à Saint-Denis mais est arrivé à Nîmes à 16 ans pour ne plus la quitter. Ce sud romain, qui rappelle le Maroc, est devenu son territoire d’écriture. S’il n’a pas de fils, il a quatre filles et il écrit bien, sec, brusque, efficace.
Évidemment, la fin est inattendue, mais toujours sous le signe de la Justice immanente. Un bon roman qui tient en haleine.
Mehdi Tahenni, AnoNîmes, 2026, éditions Préface Factory, 447 pages, €19,00
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Le plus long, le plus délirant et – disons-le – le plus « chiant » des romans victoriens des sœurs Brontë. Entre une histoire de femme sous emprise (mais qui a du caractère), l’« amour » idéalisé (comme s‘il existait en soi), le moralisme bondieusard des pasteurs anglicans – et « la nature » réduite à la campagne anglaise cultivée en champs et prés, cet énorme pavé est tout en longueurs, exaltation, diarrhées verbales. Non sans un certain talent d’observation et de contrastes.
Une jeune femme qui se dit veuve vient loger avec son fils de 5 ans dans un manoir de la campagne anglaise. Elle suscite la curiosité de ses voisins car elle ne se lie pas, reste recluse. Même le pasteur lui reproche de ne pas venir à l’église, ni de socialiser en chrétienne. Elle fait juste les efforts qu’il faut, mais est en proie aux cancans de cette société rurale de gentilshommes fermiers qui n’ont guère autre chose à faire qu’à médire de leurs prochains, ou à séduire leurs prochaines. Gilbert, fils aîné d’un domaine, tombe amoureux de la belle veuve et sympathise avec l’enfant qu’il initie au cheval. La mère craint la mauvaise influence des hommes sur le petit et cela intrigue. Que lui est-il donc arrivé ?
Helen refuse l’amour, elle en vécu un terrible, qui l’a laissée sans vie. Jeune fille idéaliste, assez stupide comme à 15 ans, elle n’a pas vu les défauts de celui qu’elle a choisi malgré tout pour mari, en dépit des mises en garde des adultes, notamment de sa tante très sensée. Dans la bêtise adolescente, « l’amour » peut tout, d’ailleurs n’est-ce pas ce que répète le pasteur à propos de Dieu ? D’où la méprise et l’emprise. La femme, en ce temps impérial victorien, n’est qu’une génisse à enfanter et une servante pour le repos du guerrier. Mr Huntingdon est un séducteur qui sait parler aux vierges, avant de les rejeter une fois dans son lit. C’est un viveur, soulard, débauché – on ne connaît d’ailleurs aucun détail sur ses frasques, que des allusions moralistes sans intérêt. Bref, une fois marié, la lune de miel dure peu, juste de temps de lui enfourner un héritier, et en avant la belle vie. Sa fortune lui permet de retomber dans sa vie de jeune homme, de faire la foire et de commander des orgies (du moins on l’imagine) avec ses « amis ».
La pauvre Helen se sent flouée, elle qui n’avait écouté que son exaltation d’âme, son cœur gros comme ça et son vagin qui la démangeait (inconsciemment). Elle tente de ramener le mari dans le droit chemin, mais c’est lui qui a tous les droits. Elle songe à s’enfuir, mais il en a vent par une servante et lui confisque bijoux et numéraire. Elle est sa propriété, elle doit lui obéir. Pire, il débauche son tout jeune fils avec ses amis, lui faisant boire du vin, l’incitant à dire des mots grossiers, à se moquer des autres et de sa mère. Il le veut à son image, et nul doute qu’à 12 ans il lui aurait commandé une femelle pour le dépuceler, activant son mépris des femmes. Car à la gent féminine la chevelure, le feu du foyer, le dessin ; à la gent masculine la robustesse physique, les chevaux et les fusils, la chasse. Chacun son domaine. Même si, au chapitre III, Gilbert Markham rétorque à Helen Huntingdon : « Vous, les femmes, voulez toujours avoir le dernier mot » p.814 Pléiade. Le véritable amour, égalitaire entre homme et femme, est-il possible ? Peut-être en idéalisme, si l’on en croit le chapitre 53 : « Les plus grandes différences sociales, les plus grands écarts de rang, de naissance et de fortune ne pèsent d’aucun poids comparés à une profonde communion de pensées et de sentiments entre des âmes et des coeurs aimants, vibrant à l’unisson » p.1219.
Anne Brontë résiste à cette ambiance impérialiste, celle de la colonisation du monde, de la domination en affaires, de la toute-puissance mâle dans la famille. Elle a voulu en faire trop et elle n’a pas eu le temps de faire court – 53 chapitres, 466 pages en Pléiade ! D’où cette enflure des pages, du propos, des gens. Aucun n’est raisonnable, sauf peut-être la vieille tante et le tout jeune gamin. Tous sont exaltés, abêtis par leurs aveuglements, bel et bien « sous emprise » de leur idéalisme et de leur moralisme étroit, de leur sentimentalité, de leurs pulsions. Toute la palette de la niaiserie, du ressentiment, de la colère, de l’Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en gausser) chatoie en ces trop longues pages. Aucun personnage, sauf l’enfant avec son amitié pour les chiens et ses longues boucles tombant sur son cou ivoire, n’est vraiment sympathique. C’est dommage, resserré d’un bon tiers, le roman aurait pu faire mouche.
Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50
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Pas de Révélation, ni donc de Credo, chez les Grecs. Le citoyen se bat pour sa cité – et ses dieux de sa cité – pas pour une Religion. Il protège une propriété divine, pas un dogme. Ce pourquoi le terme de « croyance » n’a pas le même sens dans l’Antiquité qu’à l’époque moderne.
Les dieux sont bien présents et naturellement évidents ; ils sont même partagés par tous les peuples. Qui craint, honore les mêmes divinités. Mais c’est moins la question de l’existence des dieux que celle de savoir ce qui est tenu pour divin qui est posée dès le 5e siècle avant JC.
Un élève de Protagoras soutient que ce qui est utile à l’homme est tenu pour divin. Ainsi, le soleil, la lune, les fleuves et les sources, tout ce qui favorise la vie. C’est ainsi, comme le commente Sextus Empiricus, « qu’on a considéré le pain comme Déméter, le vin comme Dionysos, l’eau comme Poséidon, le feu comme Héphaïstos. Et qu’il en a été de même par conséquent pour chacune des choses qui sont utiles. » L’impulsion humaine sacralise les éléments estimés utiles à la vie. Rendre un culte à Déméter et à Dionysos est un acte de gratitude pour leurs bienfaits. Les chrétiens parlent ainsi du « Bon Dieu ». Les dieux sont donc une invention de l’imagination humaine. Ce sont les causes naturelles qui expliquent la croyance aux dieux, et non l’inverse.
Pour Démocrite, c’est la peur inspirée par certains phénomènes naturels comme le tonnerre, la foudre, les éclipses de soleil ou de lune, qui ont incité les hommes à croire à des forces surnaturelles. Les dieux ne sont alors que qu’une façon d’évacuer une question à laquelle on n’a pas (encore) de réponse. Puisqu’on ne sait pas, on croit. Mais quand on « sait », quand la science avance, alors le Diable recule, de même que les monstres et les fantômes. Restent de nouvelles craintes, comme celle des Aliens et des OVNI, mais c’est parce que notre savoir n’a pas encore atteint l’au-delà de notre planète.
C’est avec Critias d’Athènes que la croyance est liée à l’utilité politique. Pour assurer le respect des lois de la cité, il faut inventer la crainte des représailles divines. Ces lois sont faites par les hommes et peuvent être arbitrairement modifiés. Mais les gens au pouvoir en appellent aux dieux pour que cela ne change pas. C’est tout à fait ce qu’a fait le clergé chrétien durant des millénaires ; c’est ce que font les écolos en en appelant à Gaïa la Terre ; ou encore les conservateurs qui voudraient retrouver un mythique Âge d’or du « c’était mieux avant », de la Morale intangible. D’où le retour réactionnaire (de réaction, celui qui « réagit ») à la Religion, en général celle figée du Livre, le judaïsme intégriste, le christianisme inquisitorial, l’islamisme radical.
En avançant dans le temps, Platon pense que c’est la rhétorique qui produit de la croyance – en opposition au savoir. La rhétorique persuade, au point d’arracher une conviction, et la croyance n’est que cela. Croire n’est donc pas savoir, issu de la réflexion logique, mais une conviction forgée par les émotions et la manipulation du langage. Ainsi les démagogues font croire n’importe quoi – même le faux (Trompe en est un exemple). Ils font rêver à ce qui n’est pas.
Ce rêve serait dynamique s’il était mis en scène par des actions concrètes pour obtenir les résultats visés. Hélas ! Le plus souvent la croyance s’arrête à elle-même, sans agir pour prouver ce qu’elle croit – car ce serait devenir un savoir, et non plus rester une croyance. Croyez-vous que hydroxychloroquine soigne le SARS Cov2 ? Preuve que non, si l’on respecte les étapes objectives d’une preuve scientifique (et le nombre de morts). Mais la croyance subsiste, avec cette bonne vieille théorie du Complot pour innocenter ceux qui affirment sans savoir. Par utilité « politique », de pouvoir, qu’il soit médiatique ou gouvernant.
Revenons-en aux Grecs : ce qui est utile à la vie, en faveur de la vitalité, est divin. D’où la nécessité d’agir pour la planète, pour la maîtrise de la Technique, pour la rationalisation des ressources. Pour assurer une vie meilleure et un avenir aux humains (en contenant leur expansion de lemmings au nom de « la Religion »). Tout le reste n’est que fumée et bavardage.
« Ici, en haut de la rue Lepic, entre Pigalle et Montmartre, les règlements de comptes font partie du folklore. On s’y fait trouer la peau comme on se fait tirer le portrait place du Tertre, surtout par les temps qui courent. » Nous sommes à Paris en 1945, tout juste réchappé de la guerre, de l’Occupation et de la Collaboration. Un cadavre dans un hôtel miteux. Et l’assassin qui se planque dans les chiottes, comme si on n’allait pas le chercher. Un Juif selon ses dires, Mendel Jankovic, rescapé du camp d’Auschwitz, Bloc 20.
La victime est Antoine Moray, bien français, un ponte de cette organisation collabo qui a « trop de noms pour un seul service. La Carlingue. La Gestapo française. La rue Lauriston. Le 93. » Sorti de tôle où il purgeait une peine pour trafic, « la Fouine » (son surnom) avait été engagé par « Monsieur Henri » (Lafont) pour trafiquer de la vaisselle d’argent, de la bouffe de luxe et des œuvres d’art « pour l’Abwehr, les services de renseignement de l’armée allemande, vu que c’était eux qui géraient les bureaux d’achat. » C’était payé par l’argent exigé par l’Occupant comme butin de guerre. Les affaires avant tout – et Göring au bout.
L’inspecteur Max Weber, comme le célèbre sociologue allemand, est un franco-américain engagé dans l’armée américaine à 19 ans. Parachuté sur Carentan, il a fini à Berchtesgaden, avant d’entrer dans la police, Quai des Orfèvres. Autrement dit, il débarque. Il ne sait rien de rien sur les quatre années de compromissions, de part des choses et de saloperies entre « gens biens », occupants et police. « J’essayais de faire mon boulot avec les Boches sur le dos, plaide son commissaire. La Gestapo, la Kommandantur, les SS. Et les petits merdeux de la rue Lauriston, qui nous ont fait tourner en bourrique pendant quatre ans ! » Max est vierge, un œil neuf. Comme les dossiers de la Carlingue ont été volontairement détruits parce qu’ils impliquaient trop de hauts placés, l’inspecteur décide d’enquêter. Ce qui veut dire « interroger ceux qui savent tout, qui voient tout. Les barmen, les portiers, les serveurs, ce petit peuple de la nuit pour qui aucune tête n’est jamais vraiment inconnue. »
Et puis, à l’Étoile de Kléber, un bordel vilipendé par puritanisme par la Marthe Richard dite « Veuve qui clôt », ex-pute dès 15 ans avant de virer espionne exagérée au service de la France, il rencontre Bichette. Elle a été la régulière de Moray durant trois ans ; elle le connaît bien ; elle veut témoigner parce qu’il n’a pas été correct jusqu’au bout avec elle. De quoi sauver le déporté assassin. Sauf qu’on la retrouve morte dans son bordel, des médocs plein sa table de nuit. Suicide ? Meurtre ?
Meurtre. Car la menace suit aussitôt, par téléphone : « Si on peut tuer une pute, on peut tuer un flic. » Aidé d’une avocate commise d’office, le nouveau flic Max Weber va échapper à un attentat à la mitraillette en plein Paris, remonter la piste jusqu’à la gendarmerie de Tulle, où les sbires collabos ont laissé un cuisant souvenir. Prouver qu’Antoine Moray était bien de la Carlingue, et même engagé dans la SS. Reste le jugement du Juif accusé. Et un beau retournement final.
Un roman policier vivant, qui explore les pistes évanescentes une à une, et nous plonge dans l’atmosphère glauque et hypocrite de la Libération, de la débrouille des uns et des autres parce que la vie en temps de guerre n’est jamais simple. Surtout dans ce Paris étriqué, arriéré, de la tout juste après-guerre.
La littérature a oublié Marguerite Audoux, née en 1863 dans le Cher et décédée en 1937. Elle a été la mère d’un seul personnage : elle-même – sous le nom de Marie-Claire, romançant son autobiographie sous la forme d’un conte écrit simple, par un coeur simple.
Sa vie a été de pauvresse, livrée à l’Assistance publique et séparée de sa sœur à la mort de sa mère, placée après sa première communion en ferme pour y servir de bergère, de vachère puis de servante en Sologne. Elle a rencontré l’amour enfant avec sœur Marie-Aimée, puis adolescente avec Henri, le frère de sa fermière. Mais pas question d’aimer : à chaque fois, c’est la rupture imposée, les curés parce qu’ils n’aiment pas l’amour terrestre ; les fermiers parce qu’ils n’aiment pas les amours ancillaires.
Seule la nature reste innocente et offre ses bienfaits. Le soleil qui se lève, la brume dans les bois, le printemps qui jaillit, les petits oiseaux qui chantent comme les enfants, ceux de Jean le Rouge à qui elle porte du pain béni. Car Marguerite Audoux a le don du trait vivant. D’une phrase, elle croque, et cela vit. Le cœur pur va droit au but.
Il n’y a pas grand-chose à dire lorsque l’on a eu une vie si terne, faite de devoirs et de servitude. Marie-Claire quittera les fermiers, tentera de retourner au couvent puis fuira à Paris en train. Octave Mirbeau, journaliste anarchiste, auteur de Sébastien Roch, qui dénonce (déjà en 1890 !) malgré Bayrou qui n’en avait jamais entendu parler le viol des adolescents par les prêtres, en assure la préface. « Elle écrivait non avec l’espoir de publier ses œuvres, mais pour ne point trop penser à sa misère, pour amuser sa solitude, et comme pour lui tenir compagnie, et aussi, je pense, parce qu’elle aimait écrire. »
Dans la suite écrite en 1920, L’Atelier de Marie-Claire, la romancière poursuit sur son expérience de couturière à Paris, avec un moindre succès.
Prix Femina 1910
Marguerite Audoux, Marie-Claire (suivi de l’Atelier de Marie-Claire), 1910, Grasset 2008, 434 pages €11,70
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Troisième fille de révérend et sœur aînée d’Anne et d’Emily, Charlotte est surtout connue pour son roman Jane Eyre. Elle est décédée, comme les autres, de tuberculose, à 38 ans. Comme son héroïne Mlle Henri dans Le Professeur, Charlotte a été institutrice, est allée à Bruxelles pour parfaire son éducation, est tombée amoureuse de son « maître » Heger, directeur de l’établissement et marié, avant de créer son pensionnat pour jeunes filles. Elle connaîtra l’amour avec un autre révérend, toujours très moraliste anglicane, mais décèdera peu après. Dans Le Professeur, les références autobiographiques sont évidentes, mais s’arrêtent là.
En effet, le personnage principal n’est pas une femme, Frances Henri, simple compagne, mais un homme, le narrateur, William Crimsworth. Se mettre dans la peau d’un homme est une gageure pour Charlotte, qui n’a eu qu’un seul frère, Branwell, vite devenu alcoolique et opiomane. Ce pourquoi son personnage a des côtés féminins : son obstination, sa façon de faire sans le dire, son absence d’orgueil mâle, sa religion du travail bien fait, pas à pas comme on coud une broderie. William est un être sensible, mal à l’aise dans l’Angleterre victorienne dominée par la domination et mue par la violence. Son nom même, Crimsworth, évoque un patrimoine de crimes, comme une hérédité nationale chargée.
Car la peinture de la société anglaise, en première partie, est terrible. Tout n’est que domination : de l’homme sur la nature avec l’industrie du textile, du fer et du charbon ; de nation sur les pays voisins, considérés comme inférieurs, avec pléthore de préjugés ; de classe avec le mépris affiché des castes envers leurs inférieurs ; des affaires où tout est permis ; de famille avec la haine « morale » envers les déclassés, mal mariés ou perdus de pauvreté, de débauche ou de jeu ; de couple avec la soumission forcée des femmes, vases à engendrer un héritier mâle et potiches à présenter aux bals.
William, tôt orphelin, est flanqué d’un frère aîné qui le jalouse et consent à le domestiquer dans ses affaires au rang de simple gratte-papier traducteur d’allemand, et d’une famille maternelle qui voudrait le voir épouser une cousine (toutes laides et prétentieuses) et devenir pasteur. Le jeune homme, à peine sorti d’Eton et sans aucune expérience, refuse tout en bloc. Il aspire… il ne sait trop à quoi, peut-être à la liberté de choisir. Il quitte donc l’entreprise de son frère (qui fera tôt faillite) pour s’exiler sur le continent, à Bruxelles (la France n’est alors pas une option, sitôt après l’Ogre corse qui a tant effrayé Albion). Il trouve un poste de professeur d’anglais dans un collège de garçons puis, par relations du directeur, un poste complémentaire dans le pensionnat de jeunes filles attenant.
Là, seconde partie de sa vie, il glose sur l’éducation, lui qui n’y connaît rien, tombe vaguement amoureux de la directrice du pensionnat de jeunes filles qui le drague ouvertement, surprend une conversation entre elle et son directeur du collège de garçons dans laquelle un mariage de raison est envisagé entre les deux établissements et leurs directeurs respectifs. Il démissionne, vexé, court les postes en vain durant un mois, puis finit par en trouver un mieux rémunéré qu’avant, par relations. Entre temps, il a été fasciné par une élève que lui a imposée la directrice, une professeur de broderie en dentelles qui voulait suivre ses cours d’anglais. Mlle Henri est sage, obstinée, travailleuse. Mi-suisse, mi-anglaise, elle a pour idéal d’aller en Angleterre, pour elle le paradis de la modernité d’époque. Ils finissent par se marier.
Commence alors une troisième partie de sa vie. Le couple ne tarde pas à fonder leur propre école à Bruxelles, sur leur bonne réputation, puis à se retirer en la vendant, dix ans après. Un enfant est né, un fils, Victor, trois ans après leur mariage (deux ans de décence puritaine avant de jouir utile). Ils se retirent dans la province anglaise pour vivre de leurs rentes et élever le gamin qui, juste avant qu’il parte à Eton à 10 ans, est portraituré comme ayant des passions qu’il faudra dresser. Une reproduction de la domination victorienne…
Le récit est long, mal bâti bien que cohérent au final en tant que roman d’initiation. Le personnage d’anarchiste sceptique Hunsden, plus français voltairien qu’anglais, assure la liaison entre les trois parts de la vie de William, l’asticotant sans cesse, raillant ses ambitions, surveillant sa moralité. Il est le démon qui pousse à sans cesse faire mieux, à se poser la question en conscience de ses actes. Il n’est pas Tentateur, mais Gardien, une sorte d’ange moral démoniaque dans l’expression. Le féminin William, trop porté à l’introspection, en est à chaque fois stimulé. Son autre stimuli est sa compagne, égale à lui-même ou presque, dans un élan féministe avant l’heure. Un couple, pour Charlotte Brontë, repose sur l’égalité des sexes ; c’est un partenariat pour construire un foyer, pas un contrat de patrimoines. Mais pour émouvoir, il faut être soi-même ému, ce qui n’est pas toujours le cas dans certain paragraphes lourdement moralisateurs, façon Bible, avec des mots à majuscule qui frisent l’enflure à la Hugo sans déboucher sur rien de concret.
Crimsworth présente son histoire dans une lettre à un ancien condisciple d’Eton qu’il n’a jamais revu et avec qui il n’a jamais été ami. Un procédé maladroit, stylistique dit-on, pour forcer le lecteur à faire taire sa sympathie spontanée envers William et Frances Henri et à se poser des questions à leur sujet. Le jeune homme présente ses doutes, omet des informations, se croit autre qu’il n’est, et c’est au lecteur de démêler le vrai du faux pour mieux le connaître. Son regard révèle la société, mais aussi lui-même. En s’exilant, il a voulu un regard étranger sur son propre pays, sorte d’itinéraire individuel du Salut chrétien, où l’homme n’est que de passage sur cette terre.
Pas le meilleur livre des sœurs Brontë, mais intéressant.
Charlotte Brontë, Le professeur, 1847 (publié en 1857 seulement), Hugo poche 2021, 379 pages, €6,60, e-book Kindle €0,99
Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50
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Dans un texte un peu bizarre de mai 1911, le philosophe Alain fait des passions un mouvement du corps plus que de l’esprit. « Notre passion nous paraît résulter entièrement de notre caractère et de nos idées, mais porte avec cela les signes d’une nécessité invincible. » Ah bon ? Et d’expliquer que l’imagination supplée à l’absence de l’objet de la passion, ce qui ôte toute espérance en la guérison. « C’est plus fort que moi », dit le passionné.
D’où « humiliation » à ne pas savoir se maîtriser, et « épouvante » quand on se dit : « C’est ma pensée même qui est empoisonnée ; mes propres raisonnements sont contre moi ; quel est ce pouvoir magique qui conduit ma pensée ? » Épouvante, vraiment ? Une peur soudaine et très violente provoquant un désordre de l’esprit ? C’est aller un peu loin et s’aventurer en démesure. La passion est-elle un esclavage intérieur contre lequel nous ne pourrions rien ? Au contraire, nous pouvons détourner la passion de son objet en s’intéressant à autre chose, une autre passion, une activité. L’action libère de la rumination, et un projet d’une obsession. Alain n’en dit rien, comme saisi par la fatalité.
Il se laisse aller au contraire à la facilité de la pensée complotiste. « Je crois que c’est la force des passions et l’esclavage intérieur qui ont conduit les hommes à l’idée d’un pouvoir occulte et d’un mauvais sort jeté par un mot ou par un regard. Faute de pouvoir se juger malade, le passionné se juge maudit ; et cette idée lui fournit des développements sans fin pour se torturer lui même. »
Et de citer Descartes qui prouve que « c’est le mouvement corporel qui nourrit les passions. » Descartes était peut-être bon philosohe, mais piètre médecin ou physicien. En appeler à lui pour cette « nécessité extérieure » des passions me semble bien pauvre. Il est vrai que la passion remue le sang et bouleverse les hormones (du stress, de la colère, du combat). On est pris de tournis, on respire plus fort, l’adrénaline coule dans les muscles qui se contractent. Mais ce n’est pas le corps qui engendre la passion ; c’est bel et bien l’esprit, l’imagination que l’on met en branle, le cinéma qu’on se fait. La fille ou le garçon aimé ne sont qu’un corps ; les beautés ou qualités qu’on leur prête sont dans nos yeux, pas dans les faits. Seuls leurs actes sont réels, pas leur apparence magnifiée par la passion.
D’où ce texte un peu bizarre, lu aujourd’hui, d’un philosophe pas au meilleur de sa forme. Depuis 1909, il enseigne la philo en khâgne au lycée Henri-IV à Paris. Ses élèves s’en souviendront longtemps, Simone Weil, Raymond Aron, Guillaume Guindey, Georges Canguilhem, André Maurois, Julien Gracq… Peut-être est-ce au spectacle de l’adolescence qu’il a inversé les rôles du corps et de l’esprit ? Les hormones de jeunesse plus puissantes que l’esprit pas encore mûr ?
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Lire un Maigret est rafraîchissant. Outre le format court, les phrases simples, la psychologie empathique, Simenon a l’art de nous plonger dans un milieu, une société. Et New York en 1946 est très exotique à nos yeux. C’est encore une ville de province, une mosaïque d’immigrants de fraîche date, des quartiers ségrégués sur lesquels règne toujours une mafia. Même les hommes d’affaires les plus riches n’échappent pas à cette emprise. Et Maigret, ex-commissaire parisien en retraite, qui a beaucoup vécu et beaucoup vu, le comprend en s’imprégnant de l’atmosphère, comme il sait si bien le faire.
L’histoire n’a pas grand intérêt, une paternité niée puis reconnue avec remord, un chantage financier, deux fils adultes qui ne se connaissent pas. Mais suivre la piste est ce qui intéresse le lecteur plus que la fin. Comment Maigret va-t-il saisir ce qu’il voit, ce qu’on lui dit, ce qui survient ?
Déjà, juste après-guerre, le commissaire était à la retraite à 55 ans. Il avait donc fait 32 ans de carrière, au lieu des 43 qu’on réclame aujourd’hui. C’est que le baby boom annonçait une cohorte de travailleurs prêts à payer leur retraite aux vieux – contrairement à aujourd’hui, où l’égoïsme et l’hédonisme, sans parler des excès du « féminisme », n’incitent plus à s’engager pour élever des enfants. Ensuite, le Parisien se « retirait » à la campagne, à Meung-sur-Loire près d’Orléans dans le Loiret, 3200 habitants en 1946, pour jouir de son repos mérité, auprès de sa femme bonne cuisinière, de sa pipe favorite et des joueurs de belote du café.
C’est donc un Maigret rassis, mais au plein de son expérience, qui est sollicité par un jeune homme de 19 ans, Jean Maura, étudiant en droit à Paris, parce qu’il croit son père, homme d’affaires à New York, en grand danger. Joachim dit « John » Maura est propriétaire de machines à sous qui rapportent gros. Son notaire parisien s’inquiète de mouvements de capitaux récents qui affectent sa fortune. Monsieur d’Hoquélus, notaire sérieux, veut que le jeune homme (pas encore majeur à cette époque où ce n’était qu’à 21 ans) soit assisté d’un homme qui ait une expérience de police. Maigret est dubitatif sur cette mission privée, mais accepte pour aider la jeunesse.
A cette époque antique de nos grands-parents, on prend encore le paquebot pour rallier New York via Le Havre. Le navire aborde la ville-monde avec la douane et l’immigration en inspection obligatoire avant de débarquer sur le quai de la French Line. C’est là que le commissaire perd l’étudiant. Il se rend à l’hôtel Saint-Regis, où lui est réservé une chambre, et où loge John Maura. Qui ne reçoit personne, n’a pas vu son fils Jean, n’était même pas au courant de sa venue. Son secrétaire, le jeune McGill, joue les entremetteurs, séducteur et ferme en alternance. De quoi alerter Maigret qui a un sixième sens sur les comportement des autres. Le « gamin » a-t-il été enlevé ? Maura dit qu’il va le faire rechercher, et que la mission de Maigret s’arrête là.
Mais le policier active ses contacts à New York, acquis durant sa vie active. Le capitaine O’Brien l’aide, sans s’impliquer, très américain pour le respect (apparent) de la liberté individuelle sacrée, et pour interroger à la machine à café ou devant une bière un « collègue » (par hasard) en charge du dossier. Maigret n’est pas dupe de cette hypocrisie typiquement protestante et prend les renseignements comme ils viennent. Il enquête de son côté, sachant qu’il est suivi par un « méchant », un tueur de la Mafia. Mais c’est lorsqu’un vieil italien qui a créé un pressing en travaillant dur (à l’américaine) est tué par une voiture, qu’il se fâche tout d’un coup. La disparition de Jean Maura, les cachotteries de John Maura, le suiveur tueur qui désigne les pistes à abattre avant qu’elles ne parlent, c’en est trop. Un grand coup de pied dans la fourmilière s’impose. Et Maigret va le donner à sa manière.
L’auteur, dont on sait qu’il ne connaît pas la fin de ses intrigues avant de l’avoir écrite, nous livre sa méthode d’écriture. Elle est celle de l’enquêteur Maigret, qui s’imprègne avant d’aborder une quelconque hypothèse (tout le contraire des flics de série télé). « Pendant des jours, parfois des semaines, il pataugeait dans une affaire, il faisait ce qu’il avait à faire, sans plus, donnait des ordres, s’informait sur les uns et sur les autres, avec l’air de s’intéresser médiocrement à l’enquête et parfois de ne pas s’y intéresser du tout. » Et puis survenait le déclic, les pièces dispersées du puzzle se mettaient en place. « Les personnages du drame venaient, pour lui, de cesser d’être des entités, ou des pions, ou des marionnettes, pour devenir des hommes. » Maigret se mettait dans leur peau, raisonnait comme eux, voyaient les choses par leurs yeux. Et il comprenait. Ce n’était pas conscient, mais les petits détails qu’il avait observés et engrangés prenaient leur sens.
John Maura était ce petit immigrant violoneux de Bayonne, venu avec un comparse faire fortune aux States, amoureux de la même femme. Il avait fait un fils à l’épouse délaissée, avait cédé la femme à son ami revenu, avait fait un autre fils avec une autre, s’interdisant d’aimer le premier, envoyé dans une famille d’accueil. Le passé l’a rattrapé, et l’a fait chanter. Il a désormais deux fils – qu’il aime, même s’il ne leur a pas toujours dit – et doit faire avec.
Nous sommes bien loin de l’orgueil bouffon de la Trompe Tour et de la vanité dorée du Trompe Kennedy Centre, de la chasse aux immigrants et à l’irrespect des libertés sous le néo-fascisme trompeur… Un autre monde que ce New York d’hier.
Anne est l’une des trois sœurs Brontë, sixième enfant de la famille et petite dernière. Elle mourra de la tuberculose, comme les autres, à 29 ans en 1849. Dans ce premier roman, composé de parties reliées entre elles, elle s’inspire de sa vie même, des lieux qu’elle fréquentés, des gens aspirant à la petite noblesse rurale qu’elle a servis. Mais bien mieux : elle décrit les années d’initiation de son passage à l’âge adulte et sa progression d’écrivain.
Comme Anne, la jeune Agnes (pas d’accent en anglais) est la petite dernière d’une famille de pasteur dans le Yorkshire. Ses parents sont bienveillants, aimants, et ses sœurs serviables ne lui laissent rien faire. Atteignant les 18 ans et voyant la santé de son père se dégrader, la jeune fille décide de se rendre utile. Éduquée au latin, à l’allemand, au dessin – et aux principes moraux de la morale chrétienne – elle se veut gouvernante d’enfants. Les parents se récrient, mais finissent pas céder. Et c’est le cœur gros de quitter les siens, mais emplie d’espérance, qu’Anne finit par dénicher un poste, à 19 ans.
Elle tombe dans le cœur de la gentry anglaise et c’est l’horreur. Dans ses lettres et son journal, Agnes décrit comment les parents sont démissionnaires, ne connaissant que le laisser-faire et la trique (attributs qu’on retrouve dans l’Amérique d’aujourd’hui). Ils confient l’éducation de leurs fils et filles à une gouvernante ou à des précepteurs pour ne pas avoir l’ennui de s’en occuper. Mais ils interdisent tout châtiment, actes réservés aux dominants. Les gouvernantes ne sont que des employées, à peine au-dessus de la bonniche qui racle les cendres et prépare la flambée.
D’où cette description effarante des jeunes sauvages, vigoureux et pleins de vie, mais ravageurs et insupportables, grossiers à la mesure de leur père et des palefreniers. Les enfants, surtout dès 6 ou 7 ans sont des éponges qui observent et écoutent, singent les adultes et les imitent, parce qu’ils sont programmés ainsi. Leur prêter attention, leurs parler et les écouter, leur montrer l’exemple dans la vie quotidienne est la base de leur éducation. Et ce n’est ni la faute des autres, ni celle des enseignants, s’ils deviennent ce qu’ils sont : conformes à leurs parents. L’enfant n’est pas naturellement bon, mais il le devient si on l’aime. Pour les Anglais vers 1840, il s’agit de les dresser – par l’effort et la trique concernant les garçons ; par la coquetterie et les manières pour les filles. On ne leur demande rien d’autre : les garçons vont hériter et les filles se marier.
Le Tom de 7 ans et sa sœur Mary Ann de 4 ans sont de vraies pestes laissées en friche. Le garçon veut dominer et tout régenter (comme son père) ; la fille veut séduire tout le monde et accaparer l’attention (comme sa mère). Aucun des deux ne veut apprendre ses leçons, ou alors à la diable, mais préfèrent courir dehors, se salir et se mouiller, dénicher des nids et torturer les oisillons. « Pourquoi les attrapez vous ? – Père dit que ce sont des nuisibles. – Et qu’en faites vous après les avoir attrapés ? – ça dépend. Parfois je les donne aux chats ; d’autres fois je les coupe en morceaux avec mon canif ; mais le prochain, j’ai l’intention de le rôtir vivant. – Et pourquoi avez vous l’intention de faire une chose aussi horrible ? – Pour deux raisons ; d’abord pour voir combien de temps il vivra… Et ensuite pour voir quel goût ça aura » p.358 Pléiade. Pour éviter cela, Agnes se sentira obligée d’écraser une nichée entière, apportée par le frustre oncle Robinson, sous une grosse pierre, sous le nez des enfants et de l’homme, en arguant de considérations chrétiennes.
Elle ne tarde pas à quitter cette famille délétère pour une autre, socialement située un peu plus haut, où les enfants sont aussi plus grands. Mais les garçons, 11 et 12 ans, ne vont pas tarder à partir en pension, où on les dressera selon le format standard. Exit les garçons, on ne les reverra plus. Ne restent que les filles, un peu plus âgées, Rosalie 16 ans et Matilda 14 ans. La première est belle et bête, joli plumage et crâne de piaf ; la seconde est un garçon manqué, futée avec les chevaux mais frustre de manières et de vêture. La mère, Miss Murray, veut que ses filles acquièrent de la distinction, mais sans aucun effort de leur part. Son seul objectif : les marier « bien », ce qui signifie à un garçon riche. Qu’il soit moche, violent et débauché importe peu, ce qui compte est le patrimoine. L’argent et le statut importent plus que les valeurs morales (nous revoici en pleine ère Trompe, signe évident que la philosophie de ce clan est Anti-Lumières, contre la civilisation des mœurs).
Tout le sel de ce roman est, outre la peinture au vitriol de la société du temps, dans la progressive initiation morale de la jeune fille à celui de jeune femme, au contact à la fois des immatures qui lui sont confiés, et des exemples des parents et relations. Agnes conduira Rosalie à l’autel ; elle épousera le hobereau du coin et deviendra Lady, malgré les conseils de sa gouvernante qui la mettra en garde. Elle-même découvrira l’amour, en la personne d’un pasteur imitation de son père, sage, modéré et moral. Happy end pour Happy fews – car cet idéalisme romantique ne devait pas se réaliser souvent dans la vie réelle.
Une autre façon d’écrire, sous la forme de souvenirs un peu naïfs au début, plus réfléchis à la fin. Le doute et l’émotion sourdent de la raison affichée au début, les certitudes de la jeunesse laissant place aux nouveau défis de chaque moment. Surtout lorsqu’elle parle d’elle-même et non plus des autres, de ce qu’elle ressent dans son intime. L’auteur devient sujet.
Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50
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Pas de néant chez les Grecs. Ce peuple rationnel considère comme absurde une création à partir de rien. Parménide le souligne déjà. La sagesse grecque pense que « rien n’est pas », et que donc « l’être » est éternel. Le néant n’est pas une référence du cosmos, mais une qualification réservée à la pitoyable condition humaine, selon Pindare. Plus que d’une cosmogonie, il s’agit d’une cosmophanie (de phêino, faire briller, faire apparaître). Le monde ne « naît » pas du néant, il apparaît comme « agencement » sur fond d’éternité. La Cosmogonie grecque ne décrit pas la naissance du monde, mais sa mise en ordre. C’est moins une naissance qu’un devenir.
De même, les Grecs refusent d’envisager un désordre primordial. Le chaos d’Hésiode ne signifie pas le désordre ou la confusion, mais le coup d’envoi de la mise en ordre du monde. C’est seulement avec Ovide, sept siècles après Hésiode, que le chaos signifie le trouble et la confusion. Chez Hésiode, Chaos s’apparente au verbe kaino signifiant s’ouvrir, bailler. Il ouvre sur le devenir de la mise en ordre du monde des dieux et des hommes. Le stade initial est non travaillé, où rien de la matière de toute chose n’est encore discernable.
Autre caractéristique, pas de genèse permanente. L’éternité suspend la condition même du progrès cosmogonique. La fécondité débridée d’Ouranos empêche l’ordre du monde en le divisant. Si cette fécondité débridée ne s’arrêtait pas, la genèse se perpétuerait sans cesse, empêchant un monde stabilisé et ordonné : cosmos.
Pas de dogme chez les Grecs. Aucune Révélation transcendante. Il n’est donc pas étonnant d’avoir plusieurs cosmogonies imaginées. La principale est, celle d’Hésiode, les autres sont différentes versions orphiques. Chez Hésiode, l’état indiscernable précède l’état instable avec des situations de blocage et de crise. Lequel suscite l’instauration de la souveraineté de Zeus, donc la stabilité. L’indiscernable correspond aux engendrements de Chaos. Le monde commence à se différencier par opposition féminin et masculin, et par l’alternance nocturne diurne. Tout cela s’opère sous l’influence d’Éros, originellement puissance de fission de chacune des entités primordiales, plus que de fusion dans l’amour.
Les versions orphiques opposent à la linéarité d’Hésiode une représentation en boucle. Elles considèrent l’unité parfaite exprimées par l’œuf, peu à peu dégradée, dont la conséquence est l’apparition des humains à cause du démembrement de Dionysos. Il faut donc revenir à l’œuf initial par la purification de cette souillure qu’est l’impensable mise à mort d’un dieu. Si, chez Hésiode, l’instauration du règne de Zeus est fondée sur le respect de la distance séparant dieu et homme, donc la nécessité de la reproduction sexuée des humains, – chez les orphiques, il s’agit de reconstruire l’unité initiale de l’ordre en suivant scrupuleusement un genre de vie tendu vers l’assimilation au divin. Il faut refuser de verser sur les autels le sang de tout ce qui est vivant, pour se garder de réitérer l’acte impie du crime titanesque des origines.
La cosmogonie chez les Grecs n’est pas une histoire poétique, ni même un dogme, mais une détermination de l’homme dans l’ordre du monde. Les deux principaux systèmes expriment la même idée que le divin est dépendant des humains. Les dieux d’Hésiode dans la cité dépendent de l’hommage humain rendu lors des sacrifices sanglants. Le divin orphique et sa reconstruction dépend de l’observance humaine d’un genre de vie ascétique personnel.
L’origine du monde engendre un genre de vie, un engagement. C’est la même chose chez les chrétiens. L’obéissance aux Commandements et la voie du Christ permettent de bâtir ici-bas la Cité de Dieu, qui préfigure le Paradis éternel. Mais le christianisme est plus de tendance orphique qu’hésiodienne : il s’agit de revenir au Même, à l’Éternel, à l’Oeuf. Les différences et les oppositions sont gommées, voire niées, puisque tous sont égaux, homme comme femme, nuit comme jour. De la conduite vertueuse dépend le Salut. Même si, contrairement aux orphiques, le sang du Christ (via le vin de la messe), reproduit le sacrifice initial, celui de la mise à mort d’un dieu.
J’aime bien ces thrillers des années 1980 qui ne connaissaient rien à l’Internet ni aux smartphones, restant avant tout dans l’humain. Ils sont encore exempts de ces comportements compulsifs de consulter, texter et appeler, qui rappellent les mêmes comportements compulsifs concernant la clope quand l’auteur ne sait pas comment avancer. Et ce retour en arrière est rafraîchissant.
Nous sommes aux États-Unis, la Mecque des affaires et de la modernité à l’époque. Mieux, nous sommes en Californie, où tout se faisait alors dans les garages, après la vague hippies et surf. A San Francisco, les plus débrouillards se font du fric aussi avec le jeu : le poker, ce roi du bluff, cette domination macho si typique de l’esprit yankee. Sol et Ben, 18 et 17 ans, défient deux pédés (ainsi disait-on à l’époque sans que ce soit une humiliation). Ils les rincent, car Ben a la froideur et l’intelligence de calcul nécessaire à ce jeu venu peut-être d’Iran, mais introduit par des marins français. Le but est évidemment de gagner. Et gagner, à l’américaine, signifie écraser l’adversaire sans merci, le dominer, le lui mettre bien profond – tout un art.
Le poker met en branle la sagacité de calcul, la psychologie des adversaires, la résistance au stress, l’agressivité. C’est en bref un résumé du jeu des affaires – ce pourquoi il plaît tant aux requins de la finance et de l’industrie, vaniteux qui se croient très forts.
Mais Benedict Sarkissian est un petit Arménien d’une famille immigrée après le génocide des Turcs. Il a perdu très jeune ses parents et a été élevé par son grand-père, le Roi Hov, lui-même doué au poker. Ben use alors de son talent et le fait fructifier. Impassible, logique, observateur, implacable, il réussit très souvent face aux autres joueurs, même redoutables. Ce pourquoi le banquier milliardaire Alex Van Heeren le prend en haine, lui qui veut dominer, accabler, soumettre tous ceux qui se dressent sur sa route.
Ce sera dès lors un duel à mort entre les deux hommes. L’efficacité de Ben met en rage le pouvoir de Van Heeren. Le banquier va tout faire pour défier encore et encore le jeune homme, et le faire plier. Non sans perversité, car le garçon est beau, intelligent, musclé. Il aurait pu être un fils pour le vieux milliardaire déçu de sa progéniture. Ou un amant. Van Heeren va le faire fouetter, puis l’embaucher comme manœuvre dans l’une de ses banques pour l’avoir à l’œil, puis le faire monter en grade à la sécurité ; il va en faire son garde du corps, puis son joueur face aux autres. En le réduisant à la condition de domestique, avec un bon salaire, il pense abaisser l’orgueil du garçon qui gagne toujours.
Mais rien n’y fait. L’une des filles du banquier, Calliope, vient le séduire, folle et à moitié nue la plupart du temps. Van Heeren les observe baiser autour de sa piscine privée. Ses fils sont fades et lui sont indifférents. Sa seconde fille, Jamaïca est la prunelle de ses yeux. Pas touche ! Mais Ben va tout faire pour aller jusqu’au bout. Il va jouer et rejouer, gagner beaucoup et perdre lorsque Van Heeren met une armée d’avocats pour fabriquer des faux en spéculation pour l’acculer à la ruine. Ben va se détacher de son mentor en affaires pour retourner contre lui son obsession du jeu. Il va le ruiner à son tour en engageant un duel au poker pour les quatre milliards de l’empire Van Heeren. Plus sa fille favorite Jamaïca.
C’en est trop, Van Heeren cherchera à le tuer. Mais Ben en réchappera ; il a des soutiens auprès des filles du milliardaires, que son corps jeune et musclé contente à satiété. Lors d’une dernière partie contre d’autres joueurs, attirés par le sang, Van Heeren cherche une dernière fois à l’humilier publiquement. Il a en effet convoqué la presse. Malgré sa botte secrète, l’immonde Hacek que Ben avait mis à sec à 17 ans, le garçon gagne – une fois de plus. Sa sagacité, sa logique, sa maîtrise de soi fonctionnent à plein.
C’est bien mené, haletant, implacable.
Prix du Suspense 1980.
Bernard Lenteric, La gagne, 1980, Livre de poche 2002, 255 pages, €1,90
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Au cœur du plus mordant de ses hivers, au cœur de la guerre la plus meurtrière de son histoire, un peuple se dresse contre l’ennemi, et parmi ses soldats naît une légende. La légende de Simo, la Mort Blanche. La Guerre d’hiver a été lancée par Staline contre la Finlande fin 1939 – tout comme la guerre d’Ukraine a été lancée par Poutine début 2022. A chaque fois, il s’agissait d’imposer son joug sur un petit pays voisin, au nom de la « sécurité » du peuple russe et d’une « clique fasciste » à Helsinki. A chaque fois, le Grand frère a présumé de ses forces (écrasantes) pour obtenir une victoire facile. A chaque fois, le petit frère agressé a trouvé astuce et volonté pour lui résister longtemps.
Rappeler dans un roman ce haut fait des Finlandais contre l’impérialisme russe est bienvenu aujourd’hui. Malgré quelques 340 000 soldats finlandais au maximum, moins de 30 chars et de 175 avions, contre plus de 760 000 soviétiques, 3000 chars et 3800 avions, la Finlande a tenu trois mois et demi, et a tué dans les 140 000 envahisseurs, blessé 180 000, contre 26 000 tués et 44 000 blessés de son côté. Elle a fait perdre près de 1000 avions russes et entre 1000 et 3000 blindés – la plupart engloutis dans les eaux de l’isthme de Carélie, certes gelé, mais qui ne pouvait supporter le poids des engins, malgré la « volonté » marxiste de s’imposer à la nature. Quand la bêtise et le fanatisme vous tiennent…
La Finlande est cependant obligée de céder 9 % de son territoire à la Russie, tout comme l’Ukraine le fera probablement, tant la disproportion des forces est immense. Mais est-ce gagner que gagner par sa masse ? Les performances minables de l’Armée rouge inciteront Hitler à penser qu’une victoire rapide contre l’URSS est possible, et à l’envahir en 1941. Les Russes d’aujourd’hui se croient à l’abri de leurs forces nucléaires, mais agiter justement cette menace de « dernier recours » montre combien ils sont inquiets pour tout ce qui est armement conventionnel.
David affronte Goliath par -43°, et l’héroïsme est simplement d’être soi-même, le meilleur de soi-même. Ce pourquoi Olivier Norek a compulsé des archives, a passé plus de cent jours en Finlande à recueillir des témoignages. Il focalise son roman vrai sur Simo Häyhä, paysan finlandais petit, discret, invisible sauf de ceux de son village de Rautjärvi ; il remportait à chaque fois le trophée de tir. Les Soviétiques l’ont surnommé Belaya Smert, la Mort Blanche. Il a en effet tué 542 ennemis confirmés, dont 259 au fusil à lunette et plus de 200 au pistolet-mitrailleur. Son record a été le 21 décembre 1939, après la mort de son ami le plus proche, lorsqu’il tue 25 soldats russes en une seule journée. Il sait se camoufler dans la neige, rester immobile malgré le froid, observer l’ennemi avant de tirer à 450 m. Une balle explosive soviétique lui arrache la moitié du visage le 6 mars 1940 ; mais il survit.
La construction du livre est vivante, quasi documentaire. Le lecteur passe d’un point de vue à l’autre, avec les soldats finlandais face à la masse soviétique, au ministère de la Défense avec les options tactiques réduites, côté soviétique avec les erreurs de stratégie et les ordres imbéciles de Staline. La guérilla est la meilleure façon de combattre pour harceler sans affronter les forces en présence, trop disproportionnées. Tirer, prendre les armes et les munitions, et se tirer. Il faut s’adapter, tout comme les Ukrainiens ont inventé la guerre des drones, les Finlandais ont inventé les raids éclairs à ski, la tactique des motti : encercler les colonnes soviétiques, les isoler, les détruire méthodiquement aux cocktails incendiaires, qu’ils ont baptisé ironiquement Molotov, ministre des Affaires étrangères de Staline. Le lieutenant Aarne Juutilainen, surnommé l’Horreur du Maroc après son passage à la Légion étrangère française, ose tout. Et comme tout intrépide, il réussit là où les autres échouent.
Pas besoin d’insister sur l’émotion, l’intensité du moment, les faits parlent d’eux-mêmes. Et encore aujourd’hui. D’autant que la suite promet… « Une nation ogre 171 millions d’habitants n’avait pas réussi à dominer un pays pacifique de 3 millions et demi d’âmes, ni à avancer de plus de 15 km dans les terres convoitées. Une fausse défaite devenait une victoire honteuse pour Staline, et le dictateur, mauvais gagnant, envoyait ce jour-là un ordre officiel et un ordre secret. » Une fois la paix signée pour le 13 mars, ordre officiel les divisions sont sommées de rentrer après avoir épuisé sur les Finlandais toutes leurs munitions, ordre secret. En tuer le plus possible : une saloperie de plus du mal nommé « petit père des peuples » – que Poutine réhabilite fièrement depuis des années.
« Argoul participe au Programme Partenaires d’Amazon EU, un programme d’affiliation conçu pour permettre à des sites de percevoir une rémunération grâce à la création de liens vers Amazon.fr »
TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice
Pour son premier roman, le journaliste anglais Richmond a eu une idée originale : reconstituer la nécrologie d’une disparue au travers de tout ce qui se publie en ligne de nos jours, blogs, Facebook, Twitter, forums, textos, messages vocaux, articles de journaux, lettres… Tout ce que la police collecte en cas de suspicion de meurtre.
Car Alice Salmon, 25 ans, jeune journaliste enthousiaste, a été retrouvée morte noyée dans la rivière Dane, un soir d’hiver. S’est-elle suicidée, comme le suggère les témoins et les textos ? Était-ce un accident dû à son état d’ébriété avancé ? A-t-elle été poussée volontairement pour la faire disparaître ? Aucune raison de se suicider, jure sa mère. Toutes les raisons, jure sa plus proche copine Megan, elle s’est bien taillée les veines à 13 ans, comme ça. Je n’y suis pour rien dit son ex-petit ami Luke. Ni moi, donc, dit son ex-professeur Cooke.
Mais Alice était saoule, comme la plupart des jeunes en Angleterre dont c’est l’habitude quand ils ne sont pas shootés. Une témoin sur l’autre rive l’a vue s’engueuler avec un jeune baraqué en tee-shirt noir – c’était Luke – mais il est parti de son côté. Alice est montée sur le barrage et a enjambé une barrière de sécurité, mais c’était pour voir si son smartphone captait. Une autre était là et garde son secret sur ce qu’elle a vu ; elle était censée être ailleurs.
Le professeur d’anthropologie Jeremy Cooke, vieillissant et atteint d’un cancer de la prostate à 65 ans, décide de collecter toutes les informations disponibles sur Alice, qu’il a connue et désirée. Défilent alors les commentaires, les hommages, les textos, les témoins. Dans ce pays des merveilles numériques, chacun y va de son Alice. C’est un kaléidoscope ; on découvre que la jeune fille était apparence publique et noirceur intime. Qu’elle aimait la vie mais la mettait en jeu en buvant et fumant du shit plus que de raison ; qu’elle disait être amoureuse de Luke mais l’avait jeté trois mois entiers parce qu’il avait baisé une fille une fois dans un déplacement avec ses copains de rugby à Prague.
Les morts sont toujours honorés, dans la tradition sociale. Mais les réseaux sociaux et l’impitoyable Internet (qui ne lâche rien) donnent une autre image de la personne. Pas une blanche colombe, ni une victime, loin de là. Chacun y va de son petit commentaire. Sa famille en premier, avec ses souvenirs émouvants ; puis tous les hommes à qui elle avait ne serait-ce que parlé : des ex, des liaisons, des amants, des conquêtes. Puis les amis. Les psychothérapeutes pontifient en ligne, les journalistes cherchent un angle particulier, les médias établissent une légende. Puis qui élargissent sur la condition des parents, l’amitié, les centres-villes devenus infréquentable, les beuveries jeunes du vendredi soir. Il y a interprétation, extrapolation, exagération, belles histoires et tissus d’âneries, petites vengeances et admiration.
La leçon est donnée par la morte tout à la fin du livre, dans une lettre écrite pour elle-même : « Puis je au moins te préciser quel écueil éviter ? Ne prend pas de drogue, ne boit pas autant, ne t’endette pas, ne passe pas autant de temps en ligne, que ce que pensent les gens ne t’empêche pas de dormir. (…) Ne t’inquiète pas pour les garçons, et surtout ne te déteste pas. » Elle n’a évidemment rien fait de tout cela, au contraire, et un an plus tard elle était morte.
Peu littéraire (on texte comme on baragouine), dispersé, mosaïque, le fil conducteur est moins l’enquête de la police que la quête du professeur. Alice est reconstituée, refaite, même pas sympathique – déformée par les traces numériques et réelles qu’elle a laissées – et qui ne se recoupent pas toujours. C’est le danger du net : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
Pas un très bon livre, mais original. Et vous ? Quelles traces laissez-vous volontairement ou pas sur la Toile ?
TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice (What She Left), 2015, Livre de poche 2016, 497 pages, €8,10, e-book Kindle €8,49
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