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Ramayana d’Angkor Vat

Le Ramayana, dont il existe autant de versions que de peuples, raconte l’histoire d’un prince promis au trône et les querelles entre demi-frères. Rama est l’aîné et devrait avoir la préséance, mais la plus jeune reine, la mieux aimée du roi, tient à ce que son propre fils Bharata devienne roi à la place de Rama. Le roi l’a promis et il ne peut se déjuger. Rama s’exile donc pendant 14 ans et le trône reste vacant. Bharata règne au nom de Rama, devant ses sandales qu’il a déposées sur le trône. Mais l’épouse de Rama, Sita, rencontre le beau prince des démons Ravana. Rama n’est jamais là, toujours à la chasse, sa passion. Ravana enlève Sita et veut la violer puis l’épouser. Sita résiste dans la cité de Lanka. Rama marche donc pour retrouver sa femme avec une armée d’habitants de la forêt, les ours et les singes (ou les tribus forestières) sous la direction d’Hanuman, le roi des singes. L’affrontement est cosmique, à la mesure des dieux, Rama tue Ravana et retrouve Sita – mais pour la répudier car il la croit impure après que son corps ait été touché par les pattes du démon. Il faudra une ordalie pour prouver la pureté intacte de Sita. Rama et Sita enceinte rentrent au palais mais le peuple reste soupçonneux et Sita est de nouveau répudiée. Elle disparaît dans la terre, d’où son nom, Sita signifiant le sillon. Rama règne alors dix mille ans (c’est-à-dire beaucoup). Chaque roi khmer tient à montrer comment il a imité Rama et refondé son royaume toujours menacé par les divisions.

Nous passons de la lumière à l’obscurité, puis à la semi-pénombre propice aux contes dans les galeries sculptées de scènes de légendes. Nous alternons le plein et le vide dans le labyrinthe géométrique de l’intérieur, sans ordre apparent. La partie sud de la galerie ouest présente l’épisode final du Mahabharata, la bataille de Kurukshetra où les Pandava et les Kauravas s’affrontent à mort. Les Pandavas gagnent et montent au ciel tandis que meurt Krishna. C’est le triomphe du dharma (la vertu) sur l’adharma (le vice).

La parade militaire du roi Suryavarman II s’étend sur 94 m de long sous une galerie. Sur la montagne de Shiva, les troupes du roi descendent et le roi commande à ses officiers. Dans le bas, des dames attendent le résultat en écoutant de la musique. Vingt capitaines chevauchent des éléphants, le roi sur un éléphant surmonté de quinze parasols. L’infanterie marche en rang, armée d’épées, de lances, d’arcs et de flèches. A la tête de la parades, des brahmanes exécutent un rite religieux pour les troupes et la procession du dieu du feu.

J’avais dans l’idée que le temple d’Angkor était plus élevé et beaucoup plus entouré de végétation. Reste peut-être à l’esprit des gravures touristiques des voyageurs du XIXe siècle, dont Henri Mouhot dont j’ai lu récemment le carnet de voyage. Henri Mouhot fut un explorateur, naturaliste et archéologue, né en 1826 à Montbéliard et qui est tombé amoureux de la Cochinchine encore sauvage. Il part en Indochine dès 1858 pour collecter des insectes et des reptiles autour de Bangkok, puis va explorer vers le Vietnam via le Cambodge, enfin va (re)découvrir Angkor, qu’il écrit Ongkor, l’écriture n’étant pas encore fixée. Il en est ébloui. En 1860, il s’attarde sur le site d’Angkor, encore enseveli sous la jungle. Seuls quelques temples en ruines émergent. Mais c’est un enchantement, « des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques » p.183.

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Angkor Vat

Nous avons tout le temps pour visiter l’après-midi entière Angkor Vat, la cité de Suryavarman II (1113-1150). Nous entrons par l’ouest. Un naga à sept têtes brandit sa capuche finement sculptée et la roue de la vie sur sa gorge. Il domine le visiteur.

Le temple principal est célèbre, avec ses trois tours caractéristiques dont la rondeur est due aux réductions d’angles, comme le dit Tom, ce qui fait tiquer l’ingénieur des Ponts et chaussées. Il se demande ce que c’est. Ce sont de petites tours posées sur les degrés des grandes tours, ce qui permet, par le jeu de la perspective, de voir une tour arrondie de loin alors que les pierres sont posées en encorbellement.

Outre l’aspect général du site, et les trois tours qui se reflètent dans le lac selon les photos célèbres que tout le monde prend pour les publier sur les réseaux sociaux, l’intérêt du temple d’Angkor réside dans ses bas-reliefs sous galerie. Ils représentent des épisodes du Mahabharata et du Ramayana de façon très vivante.

Le Ramayana est la marche de Rama. On peut y voir des princes expressifs, des soldats sérieux, des mercenaires thaïs en désordre, des dieux agissants et des singes facétieux. Avec comme grand moment le barattage de la mer de lait où dieux et démons tirent le Naga autour du mont Méru, centre du monde, afin de lui faire baratter le lait primordial pour qu’il en sorte la liqueur d’immortalité. Les apsaras innombrables égayent de leurs seins rondement pommés les murs austères de latérite. L’une d’elle rit même en montrant les dents. La latérite est une argile séchée riche en hydroxydes de fer ou d’aluminium. Une fois exposée à l’air libre, elle durcit rapidement et résiste alors aux agents météorologiques comme la brique cuite.

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Temples du site d’Angkor 2

Le temple de Preah Ko, du 9e siècle est dédié à Shiva. Le roi Indravarman I l’a fait bâtir en 879 pour le dédier à ses ancêtres. Son nom Preah Ko (= le bœuf sacré) vient du taureau Nandi, monture de Shiva, devant le temple. Il est composé de six tours sur une terrasse peu élevée gardée par des lions accroupis. Les décors sculptés sont en grès plaqués sur la brique. Des apsaras graciles s’élèvent des vagues de la mer de lait et chevauchent le naga. Shiva se tient en pied, viril, la poitrine haute et dure comme un bouclier, le trident à main droite, collier au cou et pagne sur les reins.

Le Bakong, du 9e siècle, est le premier temple-montagne khmer, consacré en 881 par le roi Indravarman I. Il comprend 22 monuments en briques, certains recouverts encore par la végétation, entourés de trois murs d’enceinte et une double ceinture de douves. Le temple-montagne se veut la figuration du mont Méru, montagne mythique où séjournent les dieux hindouistes. Macrocosme et microcosme se rejoignent dans la personne divinisée du roi, qui assure ainsi l’harmonie du monde. Il a été anastylosé après les fouilles entre 1936 et 1943 car il ne restait guère mieux qu’un tas de pierres.

La balustrade d’entrée au-dessus d’anciennes douves à sec est constituée de deux nagas dont la queue baratte la mer de lait. C’est une pyramide royale à cinq niveaux sur une base carrée de 65 mètres de côté. Elle est décorée de garuda, naga et yaksa. La tour centrale en grès, élevée sur une succession de terrasses décroissantes, est plus récente, du 12e siècle. Elle renferme le linga de Shiva (sa bite), propre aux dieux-rois. Il faut encore monter – et descendre – force marches. Le couple de médecin grimpe en se tenant la main.

Lolei a été réalisé sous Yashovarman 1er avant 900. L’une de ses quatre tours s’est effondrée. Il est au centre d’un baray, grand bassin aujourd’hui à sec de 3800 m de long sur 750 m de large, en rectangle parfait. Il pouvait contenir 10 millions de mètres cubes d’eau provenant de la rivière Roluos, détournée pour ce faire par les ingénieurs du premier millénaire de notre ère.

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Temples du site d’Angkor 1

Le régime est de deux douches par jour, ce qui n’est pas très écologique. Ce voyage, d’ailleurs, n’a d’ailleurs rien d’écologique avec son vol long-courrier depuis la France, ses trois vols intérieurs en avion, ses doubles douches quotidiennes et sa climatisation constante, sans parler de la débauche d’ampoules allumées dans la chambre d’hôtel lorsqu’il s’agit d’un quatre étoiles. Et, naturellement, des quatre bouteilles d’eau de 30 cl que nous buvons chaque jour. Une seule d’un litre et demi serait quand même plus écologique. L’adaptation au durable n’a pas été seulement pensée. Il est probable que, lorsque j’aurai 80 ans à mon tour, ce genre de grands voyages internationaux très énergivores pourraient n’être plus possibles. C’est la triste rançon de l’explosion humaine : il n’y avait que 2,5 milliards d’habitants lorsque je suis né au milieu des années 1950, nous en sommes à 8,5 milliards aujourd’hui, tous avides de vivre décemment et donc de consommer des ressources. Quant aux imbéciles qui ne voient pas pourquoi nous demanderions aux pays pauvres de limiter leurs naissances s’ils veulent se développer, ils ne savent pas ce qu’ils disent. Ils confondent le rejet du colonialisme avec le simple bon sens.

La grande journée de 7 heures à 17 heures sous la chaleur va être éprouvante. C’est la rançon d’un programme serré.

Au premier monument, le temple Banteay Srei en grès rose de la fin du 10e siècle, un couple de Français en fin de trentaine avec deux gosses, une fille de 13 ans aux seins nus qui pointent déjà sous le T-shirt, et un échalas maigre à lunettes de 11 ans qui a l’air de s’ennuyer comme un rat mort. Les parents discutent entre eux, comparant maniaquement les bas-reliefs du site avec les photocopies annotées qu’ils tiennent en main dans un dossier. Il est vrai que les sculptures sont fines et nombreuses, les jeunes femmes bien roulées et les jeunes hommes graciles. Ils observent aux jumelles les détails. Ils donnent l’apparence de cultureux plus que de chercheurs, ou même de simple professeurs d’histoire.

Le matin, nous commençons par trois temples, Peah Ko aux ancêtres du vizir, Lolei dédié à l’hydraulique, et Bakong le temple montagne. Ce sont les trois temples de Roluos, à une quinzaine de kilomètres d’Angkor Vat. Ils sont en briques avec des portes de grès. Les sculptures décoratives en forme de figures humaines sont protectrices. La porte voûtée qui mène aux cours s’appelle un gopura et des pavillons flanquent les cours des bibliothèques ; elles étaient destinées à conserver les manuscrits sacrés.

Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre – c’est ainsi qu’on visite les temples ici – on peut voir le démon à dix têtes Ravana secouer le mont Kailash, le palais de Shiva et d’Uma, ce qui rend le roi furieux et il presse la tête du démon sur la terre avec son orteil. Il n’est délivré que lorsque Ravana offre cent ans de prières à Shiva. Puis Indra, chevauchant son éléphant à trois têtes Airavata aidé de son ami le serpent naga Tatsaka, crée la pluie pour éteindre l’incendie de la forêt des Khandava, allumé par Agni, le dieu du feu, pour tuer le naga. Krishna et son frère Balarama interviennent pour arrêter la pluie en tirant leurs flèches. Ensuite, Krishna tue son oncle Kamsa, le roi de Mudhura. Un devin lui avait annoncé qu’il serait tué par son neveu, aussi, le roi avait ordonné de tuer tous les enfants mâles de ses sœurs dès leur naissance, mais Krishna et son frère Balarama avaient échappé au massacre, d’autres bébés leurs avaient été substitués. Lorsque Kamsa l’a su, il a cherché à les éradiquer mais Krishna l’a tué. Dans un autre cartouche, divers dieux sont gravés comme gardiens des quatre directions : à l’est Indra, le dieu du ciel sur son éléphant tricéphale ; à l’ouest Varuna, le dieu de la pluie sur son oie ; au sud Yama, le dieu de la mort sur son buffle ; au nord Kubera, le dieu de la santé et de la prospérité. Puis c’est le combat des deux frères singes Valin et Sougriva dans le Ramayana. Rama tire une flèche qui tue Valin, et Sougriva devient roi. Autre scène de pierre : Shiva réduit Kama en cendres d’un trait de son troisième œil, après que Kama l’ait blessé d’une flèche de sucre durant sa méditation. Mais le trait de Kama, qui est dieu de l’amour, fait tomber Shiva amoureux de Uma, qui met au monde un fils, Skanta, le dieu de la guerre, le seul apte à défaire le démon Taraka qui met la zizanie entre les dieux.

J’offre pour un dollar une noix de coco fraîche à N., qui n’en avait jamais goûté. Elle me promet en contre-don la bière ce soir, elle y tient. Nous déjeunons dans un restaurant classique à la salle climatisée classique avec un menu classique : nems, soupe potiron lait de coco, poisson tom yum, bœuf en sauce avec frites, légumes sautés, riz, pastèque et ananas en dessert. Le tout expédié en une heure.

Dans certains temples, des singes gibbons sont audacieux et vite agacés. L’un d’eux a couru et volé d’un seul geste la bouteille d’eau que l’un de nous tenait à la main ; un peu plus loin, il l’a ouverte en tournant le bouchon, a bu et l’a jetée encore à demi pleine. Ils apprennent vite. Pas de chapeau ni de nourriture nous avait dit Tom avant d’entrer.

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Hydrographie du site d’Angkor

Tom nous fournit quelques explications globales sur l’hydrographie d’Angkor. Le site comprend les ruines d’une dizaine de capitales royales qui se sont superposées et imbriquées dans un réseau hydraulique, aujourd’hui asséché. Ces villes datent toutes du IXe au XIIIe siècle. Chaque nouveau roi manifestait sa légitimité en recréant réservoirs, temples et palais, d’où la multiplication des capitales. Elles ont été progressivement abandonnées par le lent processus de transfert du royaume vers Phnom Penh et le delta du Mékong.

Le Cambodge est sujet à la mousson et l’eau est surabondante une saison avant de manquer à la suivante. Survivre exige donc de capter l’eau et de la gérer par un réseau de réservoirs ou baray et de canaux d’irrigation. Une aristocratie militaire a mis en place dès le IXe siècle ce système en branchant sur les rivières des réservoirs artificiels, les barays, surélevés par rapport au niveau des terres à irriguer par des digues. La distribution des eaux est alors assurée par la déclivité. Ce qui permet deux à trois récoltes par an. Et qui augmente la population, donc la puissance militaire et économique du pays, nécessaire aussi pour l’entretien : d’incessants travaux de curage et d’exhaussement des digues.

Au XIVe siècle, une succession de grandes sécheresses puis de moussons violentes ont déstabilisé le système, déjà fragilisé par l’érosion des sols due à la déforestation, pour pousser les élites à migrer vers le delta du Mékong, plus prospère économiquement. Le royaume d’Angkor chute en 1431, date jésuite tirée d’une chronique thaïlandaise, mais qui signale seulement qu’Angkor n’est plus capitale. Elle n’est pas pour autant abandonnée et demeure un centre monastique et religieux. Cependant, le passage au bouddhisme theravada rend les monuments plus impermanents, en bois principalement, qui n’ont pas laissé de traces sauf de grandes esplanades en pierres sur lesquels ils étaient peut-être montés. .

Jacques Népote, ancien chargé de recherche au CNRS et ex-directeur de la revue Péninsule explique : « Au centre de chaque terroir considéré s’érige un « temple-montagne » de type Bakong, Bakheng, Pre Rup, Takeo… qui représente le mont divin, au sommet duquel est érigé le symbole divinisé de la force royale, un linga. À cette « montagne » sont adjoints deux temples complémentaires dont la fonction est de légitimer le roi : celui dédié à ses ancêtres féminins, « maîtresses du Sol » – type Prah Ko – et celui dédié aux ancêtres masculins, vecteurs de la fonction royale – type Lolei. À l’aplomb et « au pied » de ce temple-montagne, est édifié le palais où réside le roi en tant qu’être vivant. Au cœur du palais, se trouve un bâtiment très particulier, dont le prototype est le Phiméanakas, où le roi vient rejouer tous les soirs le mythe de fondation du royaume en allant coucher avec l’une de ses concubines habillée en Serpente. »

Puis nous allons à l’hôtel car il est déjà plus de 16h30 et tous les sites ferment vers 17h30. L’hôtel est le Seam Siem Riep à quatre étoiles comme d’habitude. Il est de très bon standing avec une climatisation déjà mise dans la chambre grâce à une seconde carte d’accès. Un plateau de fruits est offert sur la table, que je dévore illico : trois petites bananes, une grappe de longanes et une goyave verte. Il faut toujours emporter un canif pour éplucher dans ses bagages de soute.

Le dîner a lieu à l’hôtel, à 20 heures. Demain, nous partons à sept heures avec un petit-déjeuner à partir de six heures, pour une très longue journée de visites. Le dîner est bon mais trop copieux : salade de mangue, plats aux trois spécialités, poisson à la tomate, bœuf sauté aux légumes, curry de légumes, riz au jasmin, et dessert de riz gluant bourratif. Le pétrole fête aujourd’hui ses 80 ans et offre l’apéritif à tout le monde, c’est une gentille attention. Le restaurant a préparé un gâteau avec une unique bougie, une génoise fourré d’une crème en conserve de couleur rose, au goût américain. Tous les réglages des éclairages et de l’alarme se font sur un tableau de bord posé sur la table de nuit. Mais qui enlève la clé de la chambre en sortant remet tous les réglages zéro, et il faut à nouveau rentrer l’heure qu’il est et l’heure de l’alarme pour le réveil.

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Vol vers le Cambodge

Nous quittons le Vietnam nord, centre et sud pour nous rendre au Cambodge, pays voisin mais de civilisation différente. À l’aéroport, les queues sont multiples. Il faut enregistrer les bagages, contrôler les passeports et le visa, passer la sécurité des sacs et des chaussures, avant d’être autorisé à accéder à l’avion. Le médecin se fait arrêter et fouiller à cause d’un blaireau qu’il a dans son sac, un truc avec plein de poils partout, MAIS un manche métallique qui se révèle à la radiographie. Quelle idée d’emporter un blaireau plutôt qu’une mousse à raser ! Les contrôleurs n’avaient jamais vu ça. Moi non plus : il trimbale toute sa trousse de toilette en cabine plutôt que de la laisser dans la valise. C’est une paranoïa d’hygiène bizarre. Certaines valises sont contrôlées spécialement, et une liste de noms défile sur un écran : il ne faut pas la rater, sinon on se retrouve sans bagages à l’arrivée.

Dans les couloirs vers les avions, je réussis à changer mes dongs restant contre des dollars américains avant que la porte d’embarquement ne change, passant de 27 à 18 et nous obligeant à faire 200 m en arrière. Je n’aurai pas trouvé ce kiosque sinon.

La compagnie Cambodian Angkor Air est à l’heure et propose un Airbus A320. Nous débarquons au nouvel aéroport de Siem Reap, entièrement financé par les Chinois, y compris la surveillance de l’immigration avec une caméra pour le visage et un appareil de prise d’empreintes digitales. Ce double contrôle n’est pas pour tout le monde, par exemple pas pour moi, je ne sais pourquoi. Certaines personnes du groupe passent la totale, moi seulement avec mon passeport. Dans l’avion, trois Chypriotes, des Allemands, des Américains.

Dans le bus, pour les visites à venir, Tom nous conseille de lire sur le site d’Angkor, patrimoine mondial de l’humanité selon l’Unesco, le livre de Claude Jacques, Angkor cité khmère. Ce livre est pour lui la Bible sur le sujet.

Nous nous rendons jusqu’au restaurant Stoeng Trorcheak dans le district de Bakong, où nous déjeunons fort bien sous un toit de palmes brassé par des ventilateurs. Nous sont proposés des nems frits, une soupe aux patates douces avec lait de coco, du poisson aux oignons et tomates, du poulet citronnelle à peine épicé à la thaï. Les boissons sont en dollars américains mais on peut les régler dans la monnaie locale, le riel. Les touristes du troisième âge aiment toujours changer à l’aéroport ou dès leur arrivée à l’hôtel plutôt que de payer en monnaie internationale ou par carte bancaire. Toutes les boissons sont à 4000 riels, soit un dollar.

La ville de Siem Reap est tout entière dédiée au tourisme et les prix sont à l’occidentale. Quant au luxe, il est hors de prix : 180 à 296 $ américain pour une bouteille de whisky Macallan, selon l’âge. Plus de 100 $ américain pour une bouteille de vin rouge australien ; le vin de Bordeaux et plutôt dans les 450 $, un prix pour les Chinois de l’élite.

Il est tard dans l’après-midi quand nous sortons du restaurant et nous ne pouvons visiter aucun site sans aller tout d’abord acheter le passe nominatif avec photo, qui coûte à chacun 62 $ pour 31 sites. Bonne surprise : il est compris dans le prix du voyage que nous avons déjà payé.

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Pierre Benoit, Le roi lépreux

Qui se souvient encore de Pierre Benoit, membre de l’Académie française, écrivain et journaliste après une double licence de droit et lettres, mort en 1960 à 75 ans ? Il est pourtant l’écrivain de l’aventure pour adultes avec ses femmes fatales ou bénéfiques (toutes dont le prénom commence par un A), son érotisme latent, ses dépaysements exotiques, son incomparable talent de conteur. Il délivrait la France qui lit des affres de la Première guerre mondiale, du sang et de la boue, de l’odeur de cadavre et de la jeunesse massacrée. Quarante romans, cinq millions de livres vendus, Pierre Benoit fut, entre les deux guerres, le Pierre Lemaitre de son temps. Et ce n’est pas un hasard si le premier volume du Livre de poche, créé en 1953, fut Koenigsmark, l’un de ses romans.

Le roi lépreux se passe au Cambodge, à Angkor, cette féerie de temples dans la jungle qui séduit toujours (je l’évoquerai un jour). La terrasse où est érigée la statue de Yama, dite du Roi lépreux, est sur une terrasse du site d’Angkor Thom. « Elle était d’un beau grès violacé, et représentait un jeune homme complètement nu, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, assis à l’orientale. Les cheveux tressés finement retombaient en torsade, le visage remarquablement pur avait une noblesse triste, presque désespérée. (…) Le buste est flou, pas d’indication de muscles. » Ainsi le décrit l’auteur. Le dieu serait Yama, le juge hindouiste des âmes, et daterait du VIIIe siècle ; la statue est visible au Musée national du Cambodge. Ayant perdu plusieurs doigts, comme sous l’emprise de la lèpre, la statue de jeunesse aurait été sculptée en hommage au roi khmer, Yasovarman I, lui-même lépreux, mort en 910 après avoir régné 21 ans. Pierre Benoît s’est inspiré d’une gravure publiée par Henri Mouhot en 1863.

Gaspard Hauser, jeune prof agrégé de province, célibataire et mal payé (déjà !), rencontre à Nice Raphaël Saint-Sornin, ancien condisciple de droit que son futur beau-père a forcé à acquérir la licence, avant d’exiger un doctorat ès-lettres, puis une mission en Indochine, avant de consentir à peut-être lui donner sa fille Annette, seule héritière de son usine de soieries de Lyon. Raphaël est amoureux, la belle l’attend, il se plie à ces directives. Nommé par piston du beau-père à l’École française d’Extrême-Orient, il est mal accepté par l’étroite coterie des docteurs luttant pour les postes. Il est donc exilé comme conservateur intérimaire d’Angkor au Cambodge, loin de Hanoï où tout se joue.

Le hasard veut qu’une riche Américaine ait envie de visiter le site. Elle est la cousine de l’amiral commandant la flotte qui croise au large de l’Indochine, sur le croiseur Notrumps… (qui voudrait dire « sans atout »). Elle se propose de le faire avec le jeune archéologue fraîchement nommé. Lui ne connaît encore rien à Angkor, sa civilisation de l’eau, ses temples. Il va vite bachoter pour être à la hauteur car Miss Maxence Webb est redoutable. Elle s’installe chez lui, en tout bien tout honneur, avec sa femme de chambre, son chauffeur, ses deux jeunes mécaniciens annamites, et Raphaël jouit de deux mois entier avec elle. Ils visitent les ruines, la fameuse terrasse du Roi lépreux et sa statue de jeune homme nu. Lui l’apprécie, elle non. Mais elle la prend en photo.

Commence alors une intrigue compliquée et prenante entre lui, elle, et une ravissante jeune danseuse cambodgienne nommée Apsara (encore un prénom en A). Celle-ci n’est pas ce qu’elle paraît et est protégée en haut lieu. L’aventure se pointe alors pour notre enchantement. Raphaël conte son histoire à Gaspard entre deux cocktails dans sa villa de Nice, en attendant sa femme et son amie. Jusqu’au bout le lecteur croira savoir qui est cette femme, il sera bien surpris. En attendant, le Cambodge est une féerie, un pays paisible, luxuriant, où les gens sont minces et dorés, aimables. Ils assistent à un spectacle de danses dans l’enceinte même du temple d’Angkor Vat. « Des ombres grouillaient autour d’un cercle de cinquante pieds de diamètre, un cercle formé par des enfants nus, accroupis en rond. Chacun d’eux tenait entre les genoux une torche embrasée. Il n’y avait aucune brise, si bien que les hautes flammes rougeâtres montaient droites comme si, d’airain elles-mêmes, elles eussent jaillit de flambeaux d’airain ». Parmi les danseuses, Apsara. Raphaël l’a connue à Paris lors de ses études d’art ; elle sculptait des statues dans un atelier de Montparnasse. Mais chut ! Elle est là incognito ; elle va tout lui raconter.

Elle est la fille d’une princesse royale échappée au massacre de sa famille ordonné par le roi de Birmanie Thi-Bo. Il était devenu fou après deux ans de règne parfait, parce qu’il avait refusé l’aumône à un mendiant lépreux surgit devant sa monture lors d’une chasse palpitante. L’ayant cravaché au visage pour qu’il lui laisse le passage, le mendiant lui avait jeté une malédiction. Après sa mort, hâtée par les Anglais soucieux de « protectorat » colonial sur la Birmanie, Apsara prépare une insurrection avec son frère aîné, resté dans le nord. Elle demande à Raphaël de l’aider…

Pierre Benoit, Le roi lépreux, 1927, éditions Kailash 1999, 150 pages, €12,00

Pierre Benoit, Koenigsmark, L’Atlantide, Pour Don Carlos, Le puits de Jacob, Le Roi lépreux, Le désert de Gobi, Robert Laffont collection Bouquins 1994, 1006 pages, €18,46

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Un autre roman de Pierre Benoit chroniqué sur ce blog :

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Han Suyin, Ton ombre est la mienne

Étrange roman que celui-ci, publié en 1962 par une sino-belge qui deviendra médecin et égérie de Mao à cause du racisme blanc contre les métis eurasiens, avant de connaître le grand succès mondial avec son autobiographie, Multiple splendeur (dont Hollywood fera évidemment un film en 1955, La colline de l’adieu). Kuanghu Matilda Rosalie Elizabeth Chou, est née en 1917, s’est mariée trois fois, a adopté deux filles et est décédée à 95 ans en 2012 – une vie bien remplie.

Elle s’est intéressée à tout, aimant le chaos fertile où la réflexion peut naître, loin des conformismes. Mais elle s’est laissée happer par la propagande maoïste, méprisant le Tibet et les opposants concentrés dans les camps du Laogai. Sa célébrité l’a persuadée qu’elle avait toujours raison – ce qui est assez courant chez les gens de gauche qui n’ont pas la tradition pour les soutenir.

Ce roman est un écart dans son œuvre ; il est fondé sur l’histoire vraie de la petite hollandaise Maria Huberdina Hertogh, laissée seule en Indonésie après que ses parents eurent été emprisonnés après l’invasion japonaise, et recueillie par une femme du pays qui l’a élevée comme sa fille et l’a mariée à 13 ans avec un jeune musulman. Un jugement de Singapour l’a rendue à sa famille européenne, mais elle a voulu rester avec sa famille d’adoption – qui a fini, vu son jeune âge et la loi anglaise de Singapour, à la récupérer pour l’emmener en Hollande. Han Suyin, métisse qui en a souffert, prend cœur à romancer cette histoire en la transplantant au Cambodge, critiquant les certitudes des Blancs et et se plaisant à opposer la culture bouddhiste à la culture occidentale.

Au Cambodge, pays paisible, les Japonais ont fait irruption durant la Seconde guerre mondiale pour en chasser les Français favorables à Vichy et prendre possession des plantations d’hévéas. Comme toujours, le massacre des Blancs, le viol des femmes et des jeunes garçons, est un sport guerrier. « C’est arrivé à tant de gens  ! Cela arrive tous les jours. Ce que ces soldats vous ont fait, à vous et votre mère avant qu’elle ne meure, n’était que la représentation parodique de l’exercice de la puissance. C’est le lieu commun de toutes les guerres, repris par tous les soldats depuis des millénaires » p.29. L’astrologue du village khmer parle ainsi à Philippe, rescapé du massacre à 12 ans car laissé pour mort, frère de la petite Sylvie qui a été enlevée par un Japonais. Lequel a vu sa moto tomber en panne et a été tué par les ouvriers cambodgiens de la plantation, tandis que la fillette était adoptée par une villageoise qui passait par là avec son fils Rahit, de deux ans plus âgé. La petite blonde est devenue sa fille, malgré l’écart de race et de culture ; Rahit est devenu un beau jeune homme au corps harmonieux élevé dans la nature.

Dès lors, Philippe et Rahit sont décrits comme deux caractères qui s’opposent. Tous deux aiment Sylvie, devenue Devi, l’un comme un frère quasi incestueux, l’autre comme un fiancé promis dès son adoption. La « nature » penche pour Rahit, bien qu’il soit cambodgien, la « loi » penche pour Philippe, car il a des « droits » de famille sur sa sœur. Philippe s’est marié à Anne, malgré son viol, décrit complaisamment par l’astrologue qui a tout vu mais lui impose la vérité des faits : « Sur la véranda, maintenu par deux soldats dans une position favorable, vous étiez chevauché par l’officier comme un animal » p.31. Crudité du réel, que nie Philippe, tout comme son désir illégal pour sa sœur. Il a choisi Anne pour sa ressemblance avec elle mais ne l’a jamais aimée, ce pourquoi elle cherche des amants, dont le docteur Jacques, lui aussi tombé amoureux (mais dans les « normes ») de Sylvie, qui a désormais 15 ans. Sauf qu’il l’a tuée lui-même, la prenant lors d’une chasse de Blancs pour un faon.

La critique du monde blanc prend alors toute son ampleur : les Occidentaux se grisent de mots ; tout ce qui n’est pas nommé n’existe pas et seul existe la vérité qui est dite. C’est le règne de « la belle histoire », le film que chacun se fait pour se justifier et se conforter moralement. Philippe affirme qu’il a résisté aux Japonais pour défendre sa petite sœur, que c’est Anne qui n’a pas aimé leur couple, que Jacques ne pouvait par devoir désirer Sylvie, que sa sœur se souvenait de son frère et des bons moments passés avant son enlèvement. Mais la vie réelle n’est pas ainsi faite qu’elle obéisse aux fantasmes des uns et des autres. La reconnaissance de soi implique l’exorcisme du double, le personnage enflé que l’on s’est créé, le paraître dont on s’est maquillé. Sylvie ne peut – ne veut – se souvenir du traumatisme d’avoir assisté au massacre de sa mère, d’avoir été enlevée par un soldat sur une moto pétaradante, d’avoir été abandonnée en pleine forêt ; elle ne veut se souvenir que des bons moments après, passés avec sa nouvelle mère Maté et son grand frère Rahit, à qui elle se donne, juste adolescente. Il l’aime, elle l’aime. C’est ainsi.

Philippe vient la récupérer au village, le droit avec lui ; Rahit va la rechercher à la ville, son amour avec lui. Elle suit l’un comme l’autre, sans comprendre l’amour des uns et des autres. Elle « aime être aimée », au fond (p.101). L’auteur les détaille et les contraste, ces façons d’aimer : l’amour d’occident est possessif, celui d’orient harmonique ; les deux garçons sont proches de l’inceste, mais Philippe plus que Rahit puisqu’il a fait de sa petite sœur, avec qui il jouait enfant, une image de pureté et d’angélisme hors du monde, tandis que Rahit vivait au jour le jour avec une sensualité partagée sous le même amour d’une mère commune ; Jacques représente l’amour normalisé européen bourgeois, rassurant mais tiède ; tandis que l’amour d’une mère, même adoptive, est inconditionnel. Que se passe-t-il dans l’amour, lorsqu’une guerre vient tout bouleverser ?

L’écart des façons de penser entre Orient et Occident est le principal du livre, au-delà du fait divers et de la réflexion sur l’amour – qui ne se confond pas avec le sexe, la scène du viol le montre. Tout change, et seul le silence peut pénétrer les âmes de chacun, dit l’astrologue. Impossible de s’abandonner ainsi, dit l’Européenne. « N’y a t-il rien de réel, alors ? Demanda Anne. N’y a-t-il rien de plus solide que les mots ? N’y a-t-il rien de sûr  ? Notre esprit se meut-il sur des sables mouvants ? Je refuse de vivre dans ces conditions. Je veux avoir quelque chose à quoi me raccrocher » p.95. Nous ne sommes que dans la Presque Vérité, enseigne le bouddhisme, aucun individu n’est seul et libre mais fait partie du Tout, avec les autres, et en interaction avec eux. Les Possibilités sont orientées dans le Devenir, et aucune volonté ne peut vraiment choisir. Les choses se font naturellement.

Han Suyin, Ton ombre est la mienne (Cast But One Shadow), 1962, Stock 1963, 185 pages, occasion €9,43

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François Bizot, Le portail

Avec une préface de John Le Carré.

A 25 ans en 1965, François Bizot est à l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) détaché à la Conservation d’Angkor au Cambodge, chargé du relevé topographique des monuments extérieurs et de l’atelier des restaurations. Il prépare une thèse sur le bouddhisme des Khmers sous la direction de Jean Filliozat. Il vit dans un village près d’Angkor, se marie avec une Cambodgienne, a une petite fille prénommée Hélène. Il se sent intégré et « neutre » dans le conflit entre la guérilla communiste et les soldats de Lon Nol, le général fantoche institué et payé par les Américains après la destitution de Sihanouk fin 1970. Las ! C’est faire preuve de candeur : lorsqu’une guerre éclate, c’est tout ou rien : chacun est sommé de choisir son camp.

Or être Blanc dans un pays asiatique, c’est être « forcément » soupçonné d’être « un espion de la CIA », aux ordres de l’oppresseur en guerre au Vietnam et qui bombarde le Cambodge. Lors d’un déplacement pour aller consulter un vieux moine le 10 octobre 1971 dans la région d’Oudong, il est arrêté avec deux de ses assistants cambodgiens par des miliciens khmers rouges. Tous sont conduits dans la forêt en camp d’extermination (M13) gardés par des soldats paysans « de 12 à 17 ans » et dirigé par Kang Kek Ieu, alias Douch. Il deviendra, entre 1975 et 1979, le directeur du centre d’interrogatoire et de tortures de Tuol Sleng (S21) où plus de 20 000 Cambodgiens trouveront la mort dans d’atroces souffrances.

Le bourreau Douch est alors un jeune communiste sino-khmer de 29 ans, deux ans de moins que sa victime. Il gardera Bizot durant trois mois enchaîné et malnutris, cherchant par ses interrogatoires à percer à jour ce Français égaré dans l’ancienne religion alors que le présent impérialiste sévit. Il finira par le croire et par convaincre ses chefs qu’ils ne doivent pas le condamner à mort – à coups de gourdin, comme les autres. Les assistants Lay et Son, à qui le livre est dédié, seront exécutés.

Douch montre les paradoxes de l’être humain, la quête d’idéal d’un fils de paysan devenu prof de math à Phnom Penh et arrêté pour communisme. François Bizot le perce à jour : « Une recherche passionnée de droiture morale qui ressemblait à une quête de l’absolu. Douch faisait partie de ces purs, de ses fervents idéalistes, désireux avant tout de vérité » p.128 (édition originale La Table ronde). Pour lui, la société doit être régie selon les mathématiques et la logique de l’Histoire. D’où son inhumanité : il est un rouage de l’Organisation et obéit sans discuter, comme à la Science elle-même. « La détermination des instructeurs qui parlent au nom de l’Angkar est inconditionnelle ! parfois même dépourvu de haine, purement objective, comme si l’aspect humain de la question n’entrait pas en ligne de compte, comme s’il s’agissait d’une vue de l’esprit… Ils accomplissent mécaniquement, jusqu’à l’extrême, les directives impersonnelles et absolues de l’Angkar » 162.

Les Khmers rouges n’avaient quasiment rien de khmer ; ils idéalisaient le peuple paysan sans connaître son existence ni ses pensées, ni lui demander son avis sur le futur Cambodge. Certes, François Bizot reconnaît l’erreur des Américains, leur impérialisme sûr de soi et dominateur : « C’était la méthode grossière des Américains, leur ignorance crasse du milieu dans lequel ils intervenaient, leur démagogie maladroite, leur bonne conscience déplacée, et cette sincérité bon enfant qui confinait à la bêtise. Ils étaient totalement étrangers au terrain, animés de clichés sur l’Asie digne des guides touristiques les plus sommaires, et se comportaient en conséquence » 61.

Mais l’idéologie proposée avait tout du hors-sol : « Ayant substitué aux structures traditionnelles du village celles de la solidarité fraternelle du maquis, mus par des idéaux sincères, ulcérés par la pauvreté des uns et la richesse des autres, fils pour la plupart de petits commerçants ou d’employés frustrés, de Sino-Khmers mal intégrés, tous avaient en commun une existence qui s’était déroulée en dehors du monde rural, dont ils ne connaissaient rien. Aucun d’eux n’avait jamais fait la rizière. La manière dont ils allaient à travers la campagne montrait qu’ils ne respectaient ni les plantations, ni les jardins, ni les arbres, ni les chemins » 97. Au contraire, « ils se représentaient idéalement le paysan khmer comme un stéréotype de la révolution permanente, un modèle de simplicité, d’endurance et de patriotisme qui devait servir d’étalon à l’homme nouveau, affranchi des tabous religieux. Dans ce scénario contradictoire, le bouddhisme était remplacé par les directives chéries de l’Angkar [l’Organisation], pour le triomphe de l’égalité et de la justice » 98. La morale communiste de l’Angkar est calque sur la morale bouddhique du Dhamma (vérité non faussée).

Curieusement – mais ce n’est curieux qu’aux yeux de qui ne réfléchit pas au fond – la vérité de Poutine est très proche de celle des Khmers rouges. Il s’agit toujours d’une quête de pureté, du « revenir à » un âge d’or immémorial de « la » civilisation pour le bien du peuple (malgré lui). « La révolution ne souhaite rien d’autre pour lui qu’un bonheur simple : celui du paysan qui se nourrit du fruit de son travail, sans avoir besoin des produits occidentaux qui en ont fait un consommateur dépendant. Nous pouvons nous débrouiller seuls et nous organiser nous-mêmes pour apporter à notre pays bien-aimé un bonheur radieux » 164. Ainsi parlait Douch, ainsi parle Poutine.

Et les « idiots utiles » (mot de Lénine concernant les intellos occidentaux) y contribuent par leur bêtise. François Bizot n’hésite pas à tacler le « grand journaliste » alors au Monde et au Nouvel observateur Jean Lacouture, plus de 50 ans en 1975, sûr de lui-même, de son anticolonialisme et de son opposition aux généraux, dont de Gaulle, et aux Américains. Par naïveté meurtrière, il a adulé le Vietcong et les Khmers rouges qui, selon lui dans Le Monde, feront « un meilleur Cambodge ». Il n’a pas écouté Bizot lorsque celui-ci lui a rapporté en 1970 ce qu’il avait vu et appris dans les campagnes khmères – où le « grand journaliste » n’était jamais allé (pp.43-45). Il devra s’en justifier lorsque l’ampleur de la terreur et des massacres commenceront à apparaître ; après deux ans d’aveuglement et d’œillères idéologiques de gauche morale, il devra reconnaître s’être trompé fin 1978 dans Survivre le peuple cambodgien.

Les idiots utiles n’ont pas disparu, malgré les progrès de l’information et de l’éducation ; ils ont toujours l’esprit imbibé d’idéologie et intoxiqués de propagande, qu’ils prennent pour « la vérité » sans chercher par eux-mêmes. Ils servent aujourd’hui la soupe à Poutine ou à Trump, comme hier aux Khmers rouges. Jean Lacouture a été un collabo du communisme – et s’en est repenti (un peu tard, à la Mitterrand sous l’Occupation, quand le vent avait déjà tourné).

Une fois libéré, François Bizot est revenu à Phnom Penh, à l’EFEO puis à l’Ambassade de France où son portail lui est resté en mémoire. Traducteur du consul de France, il a eu avec lui et l’équipe autour de lui, à gérer l’afflux des réfugiés, à négocier avec le chef khmer rouge Nhem, à voir céder les principes diplomatiques (occidentaux) sur l’asile et extraterritorialité à la force des kalachnikovs. Il raconte l’humanité et ses misères, ses beautés ; l’adoption d’un bébé khmer par une famille française pour qu’il soit sauvé en obtenant un passeport ; la lâcheté de ce journaliste de l’ORTF qui récuse sa (seconde) femme cambodgienne in extremis sur le pont menant à la Thaïlande, et la fait rejeter aux Khmers rouges par peur du qu’en-dira-t-on en France, puisqu’il est déjà marié – il lui aurait suffit d’un seul mot : « oui » pour la sauver ainsi que leur petite fille…

Un témoignage de première main pour l’histoire sur les Khmers rouges et leur idéologie mortifère, qui a poussé « le communisme » à ses extrémités implacables, bureaucratiques et comme mathématiques ; une réflexion sur la pâte humaine. Une leçon pour aujourd’hui et pour toujours.

Un film a été tiré du Portail en 2014, Le temps des aveux.

Prix littéraire de l’Armée de terre – Erwan Bergot 2000

Prix des Deux Magots en 2001

François Bizot, Le portail, 2000, Folio 2002, 439 pages, €8,60, e-book Kindle €14,99

DVD Le temps des aveux, Régis Wargnier, 2014, avec Raphaël Personnaz, Kompheak Phoeung, Olivier Gourmet, Thanet Thorn, Boren Chhith, Gaumont 2015, 1h30, €10,72

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Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam

Henri Mouhot fut un explorateur, naturaliste et archéologue, né en 1826 à Montbéliard et qui est tombé amoureux de la Cochinchine encore sauvage. Il part en Indochine dès 1858 pour collecter des insectes et des reptiles autour de Bangkok, puis va explorer vers le Vietnam via le Cambodge, enfin va (re)découvrir Angkor, qu’il écrit Ongkor, l’écriture n’étant pas encore fixée. Il en est ébloui.

Son récit, écrit à la Chateaubriand dans le style fleuri de son époque, est un témoignage irremplaçable des premiers temps modernes du Siam, du Cambodge et du Laos vers 1860. Paysages, faune, flore, population, tout est décrit avec verve et réalisme. L’explorateur sera aidé par les sociétés savantes anglaises (les françaises pleines de morgue et de conservatisme n’ayant pas daigné lui répondre…). Il aura aussi le soutien des diplomates et commerçants européens de Bangkok, des missionnaires français, des mandarins locaux sur lettres de recommandation du roi, et des Chinois, commerçants partout en Asie. « Ces Chinois émigrés sont d’habiles cultivateurs, des commerçants intelligents ; ils parlent le siamois comme s’ils étaient nés à Siam, chent le bétel comme des indigènes ; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le roi ; mais, en revanche, ils font fortune, et avec l’argent viennent les honneurs » p.24.

Comme tous ses contemporains, Mouhot a pour première impression la « saleté repoussante » des villes, les enfants tout nu dans la boue qui n’arrêtent pas de se vautrer dans la rivière, puis le grouillement de foule, le bruit, la pluie ou la chaleur, enfin les moustiques, sangsues, serpents – plus tard dans la jungle léopards et tigres. Récemment marié en Europe, il est sensible aux enfants, comme on l’est jeune adulte à la trentaine : « j’ai vu les enfants de ce fonctionnaire, de vrais marmots, se jeter dans la rivière, nager et plonger comme des poissons. C‘était un spectacle curieux et ravissant, surtout par le contraste qu’offrent les enfants avec les adultes. Ici comme dans toute la plaine de Siam que j’ai parcourue depuis, j’ai rencontré des enfants charmants que je me sentais porté à aimer et à caresser, tandis qu’arrivés à un certain âge, ils s’enlaidissent par l’usage du bétel qui noircit leurs dents et grossit leurs lèvres » p.17. L’auteur note « l’esprit de famille », mais aussi que les pères peuvent vendre comme esclaves leurs enfants et même leur femme en cas de besoin.

Leur théâtre dure 24 h, les funérailles t3 jours, mais pour le roi 6 mois. Le roi du Siam à Bangkok est Phra-Bard-Somdetch-Phra-Pharamendr-Maha-Mongkut, abrégé en roi Mongkut, dont il faut bien prononcer le g et le t. Il est maître « absolu des êtres et des choses en son royaume » p.31, « chef infaillible de l’armée, de la loi et du culte » – un vrai Poutine.

Le voyageur ne doit pas confondre Siamois et Annamites. Les « Siamois sont mous, paresseux, insouciants et légers, mais généreux, hospitaliers, simples et sans orgueil. L’Annamite est petit, maigre, vif, actif, mais prompt et colérique. Il est sombre, haineux, vindicatif et surtout orgueilleux » p.88.

Lui prendra un boy annamite mais surtout un boy chinois, un jeune Phram de 18 ans fils d’un planteur de poivre qu’il aime beaucoup et qui lui fermera les yeux lorsqu’il décèdera des fièvres en forêt tropicale en 1861. « Un bon enfant, laborieux, vif, courageux et infatigable ; il m’est déjà fort attaché et a grande envie de m’accompagner au Cambodge » p.95. Il reviendra plusieurs fois dans ses notes sur les qualités du jeune homme. Car Mouhot est un être sensible, croyant, un peu perdu loin des siens et de sa patrie ; il s’attache volontiers, allant jusqu’à pleurer lorsqu’un boy le quitte pour retourner chez lui (p.300). Ou lorsqu’il aperçoit la croix chrétienne sur une maison missionnaire loin de tout : « Vous saurez ce que peut sur le voyageur errant loin de sa patrie ce signe divin de la religion. Une croix pour lui, c’est un ami, un consolateur, un appui. L’âme entière se dilate à la vue de cette croix ; devant elle, on s’agenouille, on prie, on oublie. C‘est ce que je fis » p.114.

Le Cambodge reste pauvre et sous-développé car soumis au despotisme asiatique – le même qui demeure en Russie actuelle : « Toutes les taxes pèsent sur le producteur, le cultivateur ; plus il produit, plus il paye ; donc, porté à la paresse par l’influence du climat, il a une autre raison pour caresser ce vice : moins il produira, moins il paiera, et par conséquent moins il aura à travailler. Non seulement on retient la plus grande des meilleures parties de la population en esclavage, mais toute espèce d’extorsion, de concussions sont employées par les hauts mandarins, les gouverneurs et les ministres ; les princes et les rois eux-mêmes donnent l’exemple » p.173. L’ère Hollande qui a augmenté massivement les impôts à l’époque des 35 h le prouve : je connais des médecins qui ont réduit leurs heures pour ne pas travailler pour le roi de l’Élysée et sa gabegie administrative.

En 1860, Henri Mouhot s’attarde sur le site d’Angkor, encore enseveli sous la jungle. Seuls quelques temples en ruines émergent. Mais c’est un enchantement, « des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques » p.183.

S’il s’amuse du jeu des singes avec les crocodiles (p.93), s’il savoure le goût du durian à l’odeur de cadavre (p.104), il aime être dans la nature plutôt que dans les villes. Il en devient lyrique comme Chateaubriand découvrant le Nouveau monde : « Nous avouons sincèrement que nous n’avons jamais été plus heureux qu’au sein de cette belle et grandiose nature tropicale, au milieu de sa forêt, dont la voix des animaux sauvages et le chant des oiseaux troublent seuls le solennel silence. Ah ! Dussé-je laisser ma vie dans ces solitudes, je la préfère à toutes les joies, à tous les plaisirs bruyant de ces salons du monde civilisé, où l’homme qui pense et qui sent se trouve si souvent seul » p.215. Il la laissera. Malade, son journal se termine le 5 septembre 1861 et il se contente ensuite de noter quelques repères jusqu’au 19 octobre, « je suis atteint de la fièvre » et au 29, jour de sa fin : « Ayez pitié de moi, ô mon Dieu !… » p.300.

Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos, écrit en 1861, publié en 1868, Olizane 1999, 315 pages, €18,00 e-book Kindle €2,49

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Lord Jim de Richard Brooks

Lord Jim (Peter O’Toole) n’est pas lord mais seulement de bonne famille. Il prétend. Dans lignée de Carlyle (Le culte des héros, paru en 1841), il croit que l’héroïsme vient de l’esprit et qu’il entraîne le corps mais, dans l’action, il s’aperçoit que son corps ne suit pas : il a peur, il hésite, il flanche. Est-il « un lâche » comme la (bonne) société (morale) veut le faire croire ? Ou n’est-il au fond qu’un homme ordinaire confronté parfois à des événements extraordinaires auxquels il réagit en fonction de ce qu’il est : avec ses tripes, ses passions, son idéal ? Le héros et le lâche sont le même humain et le fil est ténu entre l’un et l’autre.

Mais nous sommes en 1900 et la société impériale victorienne britannique n’admet pas que l’on soit métissé. Chacun est ou noir ou blanc et doit choisir son camp. Cela vaut pour la race comme pour la morale. Un officier de marine ne doit pas abandonner son navire, ni ses passagers, même si le bateau doit couler et que la tempête fait rage. Un Blanc ne doit pas se mettre du côté des basanés, même si ceux-ci sont chez eux, dans leur droit et revendiquent la simple liberté. Le devoir, comme la morale, sont exclusifs et impériaux. Ce n’est rien d’autre que ce que prônent aujourd’hui Poutine, Xi Jinping, Erdogan, Trump ou les Le Pen : ils en reviennent au siècle dernier traditionnel, mâle et blanc, sûr de lui-même et dominateur.

Pour Carlyle, le héros produit l’histoire, il l’accouche en prophète, « une divine forme d’homme » prenant la place des dieux de jadis. Il est le capitaine, le chef, le guide. Jim se veut ainsi, rêvant son idéal. Il commence pilotin avant de passer officier et réussit tout comme il faut. Il sait commander, il sait réfléchir. Il n’y a que l’agir qui soit moins assuré. Il n’a pas l’âme aristocratique qui privilégie l’action à la réflexion mais plutôt l’inverse ; il n’est pas entièrement maître de lui, définissant le bien et le mal. Son imagination en folle du logis lui fait entrevoir le meilleur mais aussi le pire. Ainsi lorsque, engagé sur un vieux vapeur rouillé, le Patna, un débris flottant cogne brutalement la coque dans la tempête. Il va voir dans la cale et aperçoit quelques fissures d’où l’eau sourd, mais sans plus. Son imagination s’enflamme et, amplifiée par la panique du bosco, le submerge de l’idée que le bateau va couler à brève échéance. Le rafiot est rempli de musulmans en route vers La Mecque et seuls deux canots de sauvetage sont prévus. Jim hésite, dernier sur le pont alors que le capitaine, le bosco et un homme d’équipage (tous Blancs) l’exhortent à sauter. Il ne doit pas, il a donné sa parole à l’imam qui l’a questionné, sa morale idéaliste le réprouve, son devoir d’officier aussi – mais sans se l’expliquer, sauf par un trou noir de ses instincts, il se retrouve dans le canot qui s’éloigne du Patna.

Les quatre hommes sauvés des eaux rejoignent un port d’Indonésie et se retrouvent… face au Patna qui n’a pas coulé mais qui a été remorqué par un autre navire. Dérision ! Jim ne s’est pas sauvé mais il a chu. Dès lors, comme le Christ, il va vivre jusqu’au bout sa Passion, finissant par mourir pour une idée. Au lieu de se taire, il va demander une enquête et témoigner ; il sera dégradé et radié, dans la réprobation morale générale – sauf celle du capitaine français qui a porté secours au Patna, qui déclare qu’il ne sait pas comment il aurait réagi lui-même en pareilles circonstances. Car il y a de la marge entre la théorie morale des juges et de la Compagnie sur le courage, la loyauté, l’honneur – et les réalités humaines du terrain en mer, souvent hostile et terrifiantes. Mais il faut faire « un exemple », il faut assurer « la confiance », autrement dit poser un type d’homme rigide qui ne fléchira jamais en toutes circonstances (et en apparence), même si ce n’est que de l’idéalisme, la version petite-bourgeoise de l’Honneur aristocratique.

Dès lors, Jim, qui laisse son nom et son grade pour se fait appeler simplement Jim, va faire tous les petits métiers en Asie du sud-est pour survivre, jusqu’à ce qu’il sauve de l’explosion une barcasse qui débarque dans un comptoir des barils de poudre. Un indigène au simple linge autour des reins a mis le feu exprès, sur ordre, pour faire sauter la cargaison mais Jim refuse cette fois de sauter, préférant agir. Il éteint le feu en éventrant des tonneaux de bière. Dérision ! Jim ne s’est pas sauvé de sa faute précédente mais il a rebondi. Stein le chef du comptoir (Paul Lukas) l’a vu aux jumelles et lui propose une aventure : convoyer ces barils de poudre et des fusils à répétition en remontant une rivière jusqu’au comptoir de Patusan, où il remplacera l’agent Cornelius qui a renoncé (après avoir déchu en épousant une indigène pour lui faire une fille).

Il s’agit d’une aventure car un « général » s’est intronisé seigneur de la guerre pour exploiter les mines d’étain et de pierres précieuses en rendant esclaves les pêcheurs et les villageois. Il a torturé et soudoyé Cornélius pour qu’il l’aide et celui-ci, lâche, a cédé. Jim est chargé de livrer des armes aux villageois pour qu’ils se défendent contre le général et ses hommes de main. Évidemment le petit vapeur qui devait remonter la rivière n’est « pas disponible » selon Marlow, le courtier véreux au rire gras qui sert d’intermédiaire (Jack Hawkins). Jim loue un voilier. Évidemment l’équipage de deux indigènes engagés par le courtier est vérolé par un traître à la solde du général s’est infiltré, le même indigène en pagne qui avait mis le feu à la barcasse transbordant la poudre. Il incite sous la voile son compagnon à aller tuer le Blanc avant que, voyant son hésitation, il ne le poignarde lui-même dans les reins en l’accusant d’avoir voulu tuer le capitaine. Jim n’est pas dupe et arme son fusil à répétition, ce que l’autre n’avait pas prévu. Il lui obéit donc en esclave – mais pour la « bonne » cause, à l’inverse des villageois qui travaillent pour le général – et s’empresse de fuir à la nage lorsque le bateau est échoué près de l’arrivée.

Jim débarque un à un les barils de poudre et les caisses de fusils et les cache, aidé d’un gamin en pagne qui compose des pièges à feuilles pour les cacher dans les arbres. Sauf un baril, qui lui permet de faire sauter le bateau devant les gardes armés du général (Eli Wallach) qui viennent s’en emparer, prévenus par le traître nu. Jim est pris, amené devant le général et devant Cornélius en retrait (Curd Jürgens). Il est enchaîné et sera torturé au fer rouge pour lui faire avouer l’endroit où sont cachés les autres barils car il n’y a eu qu’une seule explosion sur les neuf qu’il aurait dû y avoir, une par baril de poudre.

Pendant ce temps, les villageois organisent la résistance et la fille de Cornélius (Daliah Lavi), restée du côté des villageois, réussit à délivrer Jim en lui faisant prendre la place d’un prisonnier mort dans un linceul blanc. Une scène de suspense est lorsque Cornélius le soupçonne et tire au pistolet sur le linceul, croyant tuer le fuyard : mais ce n’est qu’un cadavre, Jim a sauté le mur une fois les gardes hors de vue. Il va dès lors organiser la résistance, en capitaine et en chef, héros malgré lui (ou peut-être à cause de sa Faute). Ce sont les indigènes qui vont le nommer « lord » pour marquer son essence supérieure de guide d’hommes. C’est que Jim a de grands projets héroïques pour « son » nouveau peuple : délivrer le village de l’esclavage, chasser le général et ses sbires, développer le commerce sur la rivière, négocier l’achat de machines pour rationaliser l’ensemble, construire un pont…

Dans la lutte pour investir le fort et faire sauter la réserve de munitions des exploiteurs, les lances en bambou sont remplies de poudre et d’une mèche, formant ainsi de parfaites armes détonantes ; un vieux canon rouillé est remis en service et parvient à tirer plusieurs fois avant d’exploser ; les fusils à répétition font merveille. Le général est tué dans une explosion après avoir tué le traître nu censé garder Jim, mais Cornélius fuit avec quelques pierres précieuses qu’il cherche à négocier. Il entraîne dans son aventure à lui un capitaine déchu qui se fait appeler « gentleman » Brown (James Mason). Ils remontent le fleuve au vapeur, avec le courtier véreux Marlow, tous résolus à mettre la main sur le trésor amassé dans un souterrain et à revenir à la civilisation riches et respectés : leur héroïsme à eux.

C’est alors la lutte des deux officiers déchus, celui qui veut la rédemption et celui qui persiste et signe. Ni l’un ni l’autre ne gagneront mais la Morale transcendante sera sauvée, non sans dommages collatéraux : le gentil gamin qui a aidé Jim est tué d’une balle tirée par Brown ; le fils du chef du village (Jūzō Itami), devenu ami de Jim est tué d’un lancer de poignard alors que Brown avait « donné sa parole » de quitter les lieux. Les indigènes sont tous presque nus, dans leur vérité immédiate corporelle, passionnelle et morale, tandis que tous les Blancs sont vêtus, certains de restes d’uniformes en guise d’armure sociale, comme pour masquer leur nature profonde pour un idéal affiché, un futur rêvé, ambitionné, à venir. Quoi d’étonnant à ce que le capitaine déchu ait sa propre « vérité » sur ce qu’il jure ? Comme Jim s’était engagé « sur sa vie » à ce que la parole du traître soit respectée – et qu’elle ne l’a pas été – il se livre au chef (Tatsuo Saitō) qui a perdu son fils, qui le tue devant la foule assemblée avec son propre fusil. Jim a accompli son destin et il est incinéré avec le gamin et l’ami.

Le film a été tourné au Cambodge et livre un orient somptueux, un village grouillant de vie, des cérémonies bouddhistes de grand style et une jungle luxuriante. C’est au « paradis » que se livre la lutte des héros, les humains apparaissant bien dérisoires avec leurs volontés, face à la nature puissante et indifférente.

De façon un peu grandiloquente et avec un acteur à l’apparence invertie dont les yeux paraissent maquillés, Richard Brooks signe une seconde adaptation du roman de Joseph Conrad, Lord Jim, après celle (en muet) de Victor Fleming en 1925. Peter O’Toole était parfait dans le rôle ambigu de Lawrence d’Arabie ; il l’est moins à mon avis dans ce Lord Jim.

DVD Lord Jim, Richard Brooks, 1965, avec Peter O’Toole, James Mason, Curd Jürgens, Eli Wallach, Jack Hawkins, Daliah Lavi, Paul Lukas, Akim Tamiroff, Jūzō Itami, Wild Side Video 2016, 2h17, €10.00 blu-ray €16,60

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