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Gérard Gengembre, La Contre-Révolution

La Contre-Révolution est la réaction à la Révolution : comment la penser, comment s’y opposer théoriquement et pratiquement. La pratique ne survivra pas à la Restauration, ce faux-semblant du retour à l’ordre d’Ancien régime ; la Révolution a définitivement fait entrer l’histoire dans l’esprit et le comportement des hommes, c’en est fini du Plan divin, et le parti légitimiste se délitera face à la petite politique, avant de s’effondrer avec le refus du comte de Chambord d’accepter le drapeau tricolore. La théorie a subsisté longtemps, tout le siècle XIX, avant de se fondre par Maurras dans le nationalisme, qui remplace la religion en tant que Providence. Aujourd’hui simple « butte témoin » de la pensée, la Contre-Révolution n’existe plus guère.

Sauf qu’elle reprend du poil de la bête avec l’intégrisme musulman. La théocratie islamique avec sa Révélation mahométane et son Coran applicable comme un Plan divin, est-elle si différente de la théocratie catholique avec sa Révélation christique et son Evangile applicable comme un Projet divin ? Etablir le Califat ou la Cité de Dieu, est-ce si dissemblable ? La perte de l’idée contre-révolutionnaire explique peut-être pourquoi le monde intellectuel français a tant de mal à comprendre l’islamisme d’aujourd’hui : nous n’avons plus les codes. Le mérite de cet ouvrage touffu, paru pour le Bicentenaire de 1789, est de faire œuvre de mémoire à destination du temps présent.

L’essai se déroule en trois parties : réagir, reconstruire, fin des temps. Le texte est dense, pas toujours simple, usant de mots sophistiqués et d’une phraséologie souvent tortueuse. Le style « normalien universitaire » ignore la clarté du juriste, la précision de l’historien comme le lyrisme d’écrivain. Mais Gengembre tente une histoire des idées, bien délaissée sur la droite à cause de l’engouement marxiste – dont l’idéologie apparaît fort proche malgré les apparences ! Car si la volonté n’existe pas en histoire, comme tente de le prouver Marx avec ses lois historiques, si la « science » veut remplacer la Providence et l’Avenir radieux la future Cité de Dieu, quelle différence ? Les humains sont toujours le jouet d’une « main invisible », qu’elle soit celle de l’Histoire ou celle de Dieu et ils ne savent pas ce qu’ils font, jouets de forces qui les dépassent. Quant au Projet, il se réalise quoi qu’il arrive, donnant un sens à l’Histoire. Ce qui n’était pas dans les idées des Lumières, pour lesquelles la raison se devait de remplacer la foi et « la » politique s’affirmer contre « le » politique, volonté libre de faire contrat et d’aller où l’on choisit.

Cette prise en main humaine des hommes entre eux laïcise l’existence ; Dieu s’éloigne et se fait plus personnel, voire inexistant. Cette laïcisation de la modernité frappe la Contre-Révolution d’obsolescence. Toute l’obsession des contre-révolutionnaires sera de replacer Dieu au centre de la réalité humaine, de rétablir l’Ordre immuable de la Création et la réalisation par étape de son Projet qu’est la Cité de Dieu. Il faut pour cela frapper en négatif tous les acquis de la Révolution, voir le diable à l’œuvre dans l’orgueil de la raison, dans la division des partis, Babel dans l’accueil de tous au nom de l’Abstraction. Le corps de doctrine cherche à penser la Révolution pour en obtenir une maîtrise symbolique – faute d’être réelle. Les théories du Complot feront florès, comme le concept de décadence, avec l’Apocalypse possible à la fin.

Précisons que le libéralisme comme le nationalisme, étant issus de la Révolution ne sauraient être contre-révolutionnaires. Tous deux révèrent l’individu émancipé grâce à l’éducation de tous liens biologiques, familiaux, sociaux, intellectuels et spirituels – tout l’inverse de la Contre-Révolution. Ils font des passions humaines (l’intérêt et la guerre) le ressort des nations. Le nationalisme de Maurras, repris par l’extrême-droite et le fascisme, constituera l’aveu d’échec des contre-révolutionnaires : l’individu sera intégré à la doctrine et « politique d’abord » deviendra le slogan, en lieu et place de la religion.

Car la Contre-Révolution se veut antihumaniste, antirationaliste, anti-individualiste, antilibérale, anticapitaliste, antimatérialiste, antibourgeoise, antihistoriciste et anti-industrielle. Elle récuse en bloc la Réforme, les Lumières, la Révolution, l’urbanisation et l’industrialisation, les échanges mondiaux et le primat de l’argent – en bref la modernité. Notons que certains courants écolos se situent volontiers aujourd’hui dans cette conception du monde, prônant comme les contre-révolutionnaires le retour à la terre et aux valeurs communautaires paysannes, les circuits courts et le troc, l’immuabilité de la reproduction sociale pour ne pas exploiter la planète ni les autres. Pour eux comme pour les précédents, la société moderne, urbaine et industrielle est « irréaliste », vouée à « aller dans le mur » ; ils opposent le pays légal au pays réel et Paris aux provinces, les bourgeois (bohèmes) nomades hors-sol aux paysans enracinés sur leur terre, dans leur langue et coutumes régionales, la bureaucratie lointaine à la solidarité communale, la société du contrat à la communauté organique, les « droits » sans « devoirs » et ainsi de suite…

L’anglais Burke, dès 1790, oppose le progrès lent, mûri, intégrant les traditions – à la Révolution table rase vouée à tout reconstruire dans l’abstraction (comme les départements carrés et la semaine de dix jours). Les droits des gens sont meilleurs que les Droits de l’Homme, « greffe abstraite et catholique », volontiers absolutiste comme la hiérarchie d’Eglise où le Pape veut s’imposer aux rois. Ce qui explique largement le Brexit, constate-t-on aujourd’hui, les « directives de Bruxelles » tenant lieu de « bulles papales ». L’Etat abstrait est potentiellement despotique : 1793 le montrera, tout comme 1917 et, après lui, Mao, Castro, Pol Pot, tous nés de la Révolution française et des idées des Lumières.

Le courant contre-révolutionnaire s’établit sur la famille, cellule de base de la société, ce pourquoi éducation, avortement, mariage et procréation assistée révulsent autant les catholiques intégristes aujourd’hui.

Pour que vive la famille, il faut assurer la propriété ; elle est évidemment foncière et terrienne, vouée au travail à la sueur de son front selon le texte biblique, et pas à l’agiotage ni à la spéculation (« l’argent gagné en dormant » de Mitterrand, adepte de « la France tranquille » sur fond de clocher campagnard). Il y avait un certain retour aux valeurs pétainiste dans le socialisme de Mitterrand, ancien Cagoulard fervent lecteur de Barrès et de Chardonne ; les croyants de gauche n’y ont vu que du feu.

Pour la stabilité de la société, rien ne vaut la religion, Tocqueville le montrera en Amérique. Les contre-révolutionnaires sont déstabilisés par la liberté offerte par la raison aux humains ; ils lui préfèrent la Providence et le Plan de Dieu, la promesse de rachat à la fin des temps et l’idéal de la Cité universelle chrétienne à construire (d’où une certaine idéologie de la conquête et de la colonisation pour « civiliser » les sauvages – i.e. les ouvrir au message du seul Dieu vrai – ce que reprennent sans vergogne les sectes intégristes de l’islam). La religion apaise la société par son encadrement moral, son idéologie de la résignation et sa conception hiérarchique et immuable du monde : Dieu dans l’univers, les prêtres, les fidèles ; le roi dans la nation et l’Etat, les nobles et les fonctionnaires, le peuple ; le père dans la famille, la mère, les enfants – tout s’emboite harmonieusement dans l’Ordre cosmique. Ce pourquoi certains courants technocratiques (y compris à gauche) considèrent que l’Etat est une grande famille qui ne doit laisser personne sur le bord du chemin et un instrument du social via l’administration, correcteur des mœurs via l’éducation. La constitution d’un Etat n’est pas un texte mais avant tout « une ambiance, un mode de vie, un ensemble littéralement indéfinissable qui procure une forme de bien-être » p.188. Ce pourquoi ce qu’on appelle aujourd’hui « le vivre-ensemble » ne saurait tolérer voile islamique ni incivilités anti-républicaines, ni qu’une soi-disant « loi divine » (catholique ou islamique) se déclare « supérieure » aux lois du pays.

Remettre en cause cet ordre « naturel » engendre anarchie, désordres, débordements – comme en juillet 1789, en mars 1871, en juin 1940, en mai 1958 et en mai 1968. A chaque fois il y aura « retour à l’ordre moral », réaction et frilosité. Les attentats de 2015 en France, mais surtout ceux du 11-Septembre 2001 aux Etats-Unis, sont la version récente de ce « désordre » qui engendre la « réaction ». « Le coupable idéal existe : banquier, protestant, étranger » p.49 – on dira aujourd’hui financier (souvent américain, souvent juif), islamiste, immigrant ou prédateurs de nos entreprises (Chinois, Saoudien, Américain…). Les théories du Complot et les Cassandre sont presque toujours à l’extrême-droite, à l’exception des écolos dont la frange « politique », nous l’avons vu, flirte avec le fixisme religieux (préparé par l’idéologie marxiste des « lois scientifiques de l’Histoire »). Pour Bonald, la guerre est une nécessité de la sauvagerie, facteur de progrès car « apporter la civilisation » doit apaiser les sociétés non constituées (argument des colonialistes comme de George W. Bush en Irak) ; pour Maistre, la guerre purifie, ce que croyaient le fascisme comme les soldats perdus de la décolonisation – ou entre les islamistes de Daesh.

Faute de pouvoir jouer le jeu de la petite politique, la Contre-Révolution se réfugie dans la littérature : les pamphlétaires ont du talent (Flaubert, Barbey d’Aurevilly, Bloy), les romanciers un regard aigu (Balzac), les historiens célèbrent le féodalisme médiéval et les troubadours ou analysent la société organique (Taine), les essayistes usent d’un romantisme lyrique (Chateaubriand, Barrès). Selon l’auteur, il faut distinguer les résistants au changement, les antirévolutionnaires et les contre-révolutionnaires. Les premiers sont épidermiques, les seconds manifestent le ras-le-bol des exclus (en général des campagnes ou, aujourd’hui, du périurbain), seuls les troisièmes ont un projet total de contre-société. Mais seuls Louis de Bonald et Joseph de Maistre émergent comme théoriciens contre-révolutionnaires, tout en n’ayant pas la même conception des choses. « Finalement, la Contre-Révolution aurait échoué de n’être qu’un refus, et une espérance de retour, alors qu’elle pouvait être porteuse d’un avenir à inventer » p.88. Peut-être des écolos de nos jours préparent-ils cet avenir durable de Gaïa rêvé par l’ancienne théocratie ?

Car, selon la conception contre-révolutionnaire du monde, l’entrée dans l’histoire en 1789 a engendré la décadence, conduisant à l’Apocalypse prophétisée par les textes sacrés. Le temps n’est plus immuable mais relatif et doit se conquérir, la grande politique se réduit à la petite avec la division des partis, le catholicisme se réduit en cléricalisme puis en intégrisme, le divorce, l’avortement, le mariage gai et la procréation assistée pour les lesbiennes réduit la famille au simple assemblage de monades nomades irresponsables, la politesse se réduit en hypocrisie, la délicatesse en sentimentalisme et misérabilisme, la distinction en préciosité et snobisme – la perte de sens induit le mal du siècle (spleen baudelairien, exotisme rimbaldien, drogues hippies, psychoses contemporaines). C’est toujours la même histoire devant l’Eternel : goûter par orgueil du fruit défendu engendre la Chute, consommée jusqu’au Jugement dernier.

Ne reste qu’à rêver d’un Âge d’or lointain dans le passé, avant 1789 pour les contre-révolutionnaires, avant la Réforme pour les plus croyants, avant le néolithique pour les adeptes de Gaïa… Dieu se retire de la société mais la terre, le climat, la planète, se rappellent à elle !

En bref un livre dense, écrit chiant, que j’ai relu volontiers car il ouvre d’éclairantes perspectives sur le présent.

Gérard Gengembre, La Contre-Révolution ou l’histoire désespérante, 1989, éditions Imago 2001, 353 pages, €25.00 e-book Kindle €15.99

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Prince Vaillant de Henry Hathaway

Un roi viking de Scandie (Donald Crisp) s’est fait déposséder de son trône parce que devenu chrétien. Il s’est exilé en Grande-Bretagne et a bâti un superbe château sur une île de la côte dont seul le roi Arthur (Brian Aherne), qui l’a accueilli, sait l’emplacement. Le roi félon Sligon (Primo Carnera) n’a de cesse que de le rechercher pour consolider son pouvoir par sa mort grandiose avec son fils dans un bûcher sur une croix. Un fidèle de cet ancien roi (Victor McLagen), vient le prévenir qu’il vaut mieux fuir. Le personnage est une « gueule » : large carrure et poitrine nue sous une casaque de cuir, barbe broussailleuse, hache à la main et casque cornu sur la tête, il joue le viking de caricature.

Mais l’ex-roi se contente d’envoyer son unique fils, le prince Vaillant (Robert Wagner, 23 ans au tournage), à la cour du roi Arthur afin de le protéger mais surtout pour qu’il devienne chevalier de la Table ronde. Le jeune homme, coiffé en page, est un peu envolé mais très physique, s’élançant à la traction des bras plutôt que de monter un escalier, dévalant la tour de guet à la corde plutôt que d’emprunter le colimaçon. Il n’hésite pas à ôter sa tunique ouverte jusqu’au sternum pour plonger torse nu dans les eaux glacées de la mer du Nord et joindre le bateau viking du fidèle qui vient les prévenir.

Le voilà donc parti chercher l’aventure dans ce moyen-âge où le merveilleux côtoie le sordide, dans un paysage campagnard vide d’hommes où des hardes de biches paissent en toute liberté. Sa barcasse minuscule dissimulée dans les roseaux de la rive, le jeune homme se cache en entendant du bruit. C’est un chevalier noir qui passe à cheval, heaume fermé et lance en main, accompagné d’un écuyer. Il est mystérieux et inquiétant. Un peu plus loin sur la côte, Vaillant aperçoit le chevalier en grande discussion avec un ban de vikings dont les esnèques (on ne dit pas « drakkar », invention du XIXe) sont mouillés sur le bord. Il entend que le roi félon promet mille mercenaires pour aider à combattre Arthur.

Mais le léger jeune homme qui espionne fait céder sous lui le pan de falaise et s’écroule au pied du chevalier noir. Les chevaux s’affolent et l’écuyer est désarçonné ; Vaillant aussitôt enfourche la monture et s’élance, poursuivi par le noir. Il ruse en se suspendant à un arbre mais un archer surgi de nulle part lui envoie des flèches bien ajustées. Vaillant se résout à plonger dans un lac et il reste sur le fond, respirant par un roseau de la rive qu’il a coupé. Le chevalier noir le cherche un moment mais ne le découvre pas.

Ruisselant, le prince repart à pied et sans armes vers la cour d’Arthur. Rencontrant un autre chevalier caparaçonné comme le précédent mais en vert et or, il le descend d’un coup de pierre – ruse de viking – puis découvre qu’il s’agit de sire Gauvain (Sterling Hayden), un homme en qui son père a toute confiance. Mené à la cour au château de Camelot par le chevalier indulgent, il devient son écuyer malgré la demande pressante de sire Brack (James Mason), un bâtard de la même lignée qu’Arthur et chevalier de sa table, qui aurait bien voulu s’attacher le jeune viking. Celui-ci, pour devenir chevalier, devra d’abord s’entraîner et prouver par ses exploits qu’il en est digne.

Le film, inspiré (assez librement) d’une bande dessinée de Harold Foster célèbre dans les années quarante, est l’aventure initiatique qui permet au jeune homme de devenir adulte : la quête, les épreuves, le triomphe, la reconnaissance. Il s’entraîne au tournoi, dénonce le traître de la Table ronde, tue le roi félon, délivre son royaume, est armé chevalier par le roi Arthur lui-même, et épouse la belle blonde (Janet Leigh) qui l’a recueilli et soigné lorsqu’il a pris une flèche dans l’épaule droite. Quant à sire Gauvain, il épouse la sœur (Debra Paget).

Le film est joyeux, enlevé, dynamique, tout empli de jeunesse et d’action, dans un esprit d’honneur chevaleresque qui rend nostalgique d’un autre temps. Il se regarde avec un grand plaisir. Certes, le cinémascope et le technicolor en rajoutent dans le grandiose, l’incendie du château viking et le duel aux épées trop brillantes devant le trône d’Arthur sont un brin clinquant, le carton-pâte résonne parfois drôlement dans les bonds des acteurs, mais la fougue et l’agilité, l’initiative et l’intelligence du jeune premier, emportent l’adhésion. Le cinéma renoue avec le livre d’images médiéval ; nous sommes dans la geste plus que dans le western.

DVD Prince Vaillant (Prince Valiant), Henry Hathaway, 1954, avec James Mason, Janet Leigh, Robert Wagner, Sterling Hayden, Debra Paget, Movinside (Twentieth Century Fox) 2018, 1h36, standard €16.99 blu-ray €19.99

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Montaigne redécouvert adulte

Montaigne était un auteur du programme de français au lycée. On l’étudiait par fragments en seconde, un peu rebuté par son vocabulaire archaïque à un âge où l’on pense à autre chose. J’en garde le souvenir d’un auteur à la sagesse sympathique mais peu philosophe et peu actuel. Ô combien j’avais tort ! A 15 ans, j’étais plus préoccupé par les amours. Il faut laisser passer les années pour découvrir Montaigne.

Il est mort le 3 septembre 1592 et cet anniversaire de quatre siècles a suscité quelques commémorations. Une émission sur France-Culture, un quart d’heure au réveil chaque matin du mois d’août 1992, m’a donné le goût de le relire. Elle était réalisée par André Comte-Sponville, un philosophe à peu près de mon âge duquel je me sentais proche. Avant de plonger dans le texte brut, une fois n’est pas coutume, j’ai désiré me mettre l’eau à la bouche en lisant quelques textes accumulés dans ma bibliothèque sur cet auteur tout d’affinités : Montaigne d’Elie Faure (1923), Montaigne par Stefan Zweig (1942), Montaigne par lui-même de Francis Jeanson (1951), Montaigne ou la philosophie vivante dans Une éducation philosophique d’André Comte-Sponville (1989).

C’était vingt ans après l’avoir rébarbativement « étudié » au lycée. J’ai retrouvé sa sagesse sympathique mais, contrairement à mes 15 ans, j’ai considéré qu’il est un maître en philosophie, moins théoricien qu’adepte de la vie bonne, et qu’il est éminemment actuel – ou plus précisément inactuel, de tous les temps.

Montaigne est un philosophe né d’une époque de troubles. Fils d’un anobli de fraîche date, ex-marchand de poissons bordelais, aux origines peut-être en partie anglaise par son père et juive par sa mère issue de courtiers convertis venus d’Espagne, il passe sa vie en pleine guerre civile pour la religion, au moment où l’Amérique vient d’être découverte. Tout cela pouvait le forcer à choisir son camp et à le servir par conformisme, mimétisme ou fidélité. Il n’en a rien été. Il s’est plutôt retiré de la scène, préférant la curiosité, la tolérance, la modération. Il a servi son roi mais en gardant son quant-à-soi, catholique de raison mais guère de foi.

Il a été aimé dans son enfance par un père attentif à le bien éduquer, sans forcer son désir. Il a connu l’amour des femmes dès sa plus tendre puberté puis, jeune homme, le bonheur d’une amitié rare avec La Boétie. L’humeur mélancolique venue de la mort trop jeune de son ami lui a « mis en tête cette rêverie de se mêler d’écrire ». Comme tout homme solitaire et de faible mémoire des noms, lieux et dates, l’écriture a tenu le rôle d’amie, à la fois confidente et miroir, mémoire et chronique d’une vie. « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Ce sont moins les faits qui comptent que la manière de les penser et de les vivre. Le style est inimitable parce qu’éminemment personnel. Les Essais sont exemplaires, matrice des journaux et carnets des auteurs à venir.

Les spécialistes distinguent trois périodes chez Montaigne : 1/ la connaissance de soi, l’étape stoïcienne ; 2/ la connaissance de l’homme, le doute sceptique ; 3/ la pratique de soi, l’amour de la vie.

La période stoïcienne est celle où Montaigne commente les auteurs anciens. Ils sont hautains, inaccessibles, c’est une « exagération de sagesse ». Les superbes philosophies et les comportements surhumains sont illusions. Montaigne décrit son moi et il n’est pas d’un surhomme mais d’un homme simple. De même son style ne plane pas dans les hauteurs du jargon : « Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque ». Le style, c’est l’homme même. Et son style est sa philosophie. Il « écarte de lui les idoles capitales de la vérité, de l’immortalité et du bonheur qui permettent au commun des hommes de vivre sans réfléchir, et de maudire la souffrance plutôt que de tenter d’apprendre à s’en servir », dit Elie Faure. Ce que Montaigne retient de la sagesse antique est la force que procure la liberté intérieure. La puissance vitale des passions est germe des vertus – et la plus haute des vertus est celle d’équilibre. « Le vice (…) n’est que faute de mesure ».

La période sceptique est celle où il en vient à récuser tous les dogmes, tous les préjugés, toutes les éducations parce que l’expérience de chaque homme est unique et qu’elle seule vaut pour lui. « La vie n’est de soi ni bien, ni mal ». Les rencontres avec les autres, les lectures, les voyages, aiguisent la faculté de jugement parce qu’ils provoquent la réflexion personnelle. Le spectacle de la diversité engendre la perception de ce qui, en chaque homme, est commun à tous, et de ce qui est unique. La vérité ne peut être que relative, ici et maintenant ; elle peut servir d’exemple, non de dogme. Le doute seul, placé au seuil de la connaissance, peut y introduire le jugement. La science fixée ne travaille « qu’à remplir la mémoire » et laisse « l’entendement et la conscience vides ». La vertu la plus éminente de Montaigne, en cette période est l’exigence de sincérité sur soi. Si une sagesse humaine est possible, elle ne peut se concevoir que dans les limites de l’humaine condition. « Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance ». Nous ne saurions être dieu ; notre être, dans sa nature profonde, échappe à notre connaissance et notre existence est soumise à ce qui vient de la « fortune » (le hasard). Ce sont les prétentions de notre esprit qui introduisent en notre vie incertitude et discorde. Notre existence est rendue absurde par l’illusion de pouvoir découvrir quelques valeurs transcendantes. Dès lors, « nous pensons toujours ailleurs », nous ne vivons jamais « à propos ». « A quoi faire ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne peut rasseoir, et ces règles qui excèdent notre usage et notre force ? » La nature commande, le sage l’accepte. Nous qui ne sommes qu’humain, vivons en humain – ni ange, ni bête. Le corps comporte en lui-même sa sagesse, qui est amour du plaisir et de la joie. Le secret du bonheur est simple : « étendre la joie » et « retrancher autant qu’on peut la tristesse ». Voilà tout Montaigne désormais : « La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante ; son état est comme des choses au-dessus de la lune : toujours serein ».

En son ultime période, il est lui-même. Il aime la vie, parfait à la bâtir en acceptant sa « folie ». Il aime les êtres comme ils sont, avec respect, lucidité, acceptation légère, joyeuse. « La plus grande chose au monde est de savoir être à soi ». Elie Faure résume cette sagesse avec lyrisme : « L’essentiel est de ne pas perdre de vue qu’il y a en nous une forme supérieure de nous qu’il n’est pas impossible d’effleurer de temps à autre, ne pas ‘feindre une vérité’ qui n’est pas notre vérité, de connaître que nous sommes faibles pour épier notre faiblesse et éviter ses traquenards. Laissez les livres et les mots, regardez-vous, cultivez-vous. Que votre fermeté devant le néant et la vie ne vienne pas des recettes que vous recevez d’autrui mais des réalités d’enthousiasme à la vivre et d’imagination à le peupler qui n’appartiennent qu’à vous ». Nulle morale mais une éthique, c’est-à-dire une conscience personnelle qui n’ignore pas la morale commune de son temps et de son peuple, mais qui la juge et la pèse, la filtre à sa propre expérience et la rend relative. Il faut régler sa vie avec intelligence, ordre, mesure, authenticité, lucidité, tolérance. « Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste ». Pour saisir la vie à chaque instant, il faut être en pleine adéquation avec elle. Il faut être « juste » comme sonne un accord musical, en harmonie avec l’existence. C’est pourquoi la vérité est toujours préférable au mensonge ; elle rend libre parce qu’elle met en accord l’être et le monde. « Nous sommes partout vent », et vent est sagesse, ou plutôt sage est le vent parce qu’il est mouvement, qu’il passe et emporte.

Cela est un « savoir vivre ». « Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ». La sagesse de chacun n’est issue que de la vie même de chacun ; celle de Montaigne est un exemple à suivre. Comme tout maître, il faut le quitter pour devenir soi.

« J’ai mis tous mes efforts à former ma vie. Voilà mon métier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne. » La mort viendra, mais elle est une fin, non un but. « La vie doit être elle-même à soi sa visée, son dessein ». Michel de Montaigne est un maître en art de vivre ; il se donne tout entier à ce qu’il fait, en son présent. Car le temps passe et l’existence nous est limitée. « Je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie ».

Faisons comme lui, imitons-le en sa sagesse humaine : « Ma philosophie est en action, en usage naturel et présent, peu en fantaisie ».

Montaigne, Les Essais, édition Villey-Saulnier avec préface de Marcel Conche, notes et explication sur les termes et expressions de l’époque, d’une chronologie sur la vie et l’œuvre, d’un appendice sur l’influence des Essais, d’un index et de la liste des inscriptions portées sur les murs de la librairie, PUF Quadrige 2004, 1504 pages, €46.00

Montaigne, Les Essais, Folio 2009 coffret 3 volumes, 2208 pages, €25.00

Montaigne textes choisis et commentés par Marie-Madeleine Fragonard, professeur de littérature française à l’université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III), Pocket 2009, 544 pages, €5.50

Montaigne, Les Essais, Gallimard Pléiade 2007, édition Jean Balsamo, 2080 pages, €80.50, 

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Sophie Chauveau, Diderot ou le génie débraillé

Né en 1713 et mort en 1784 à 71 ans, Denis Diderot, fils d’un coutelier prospère de Langres, est l’un de ceux qui ont marqué son siècle juste avant la Révolution. Il se débat dans l’Ancien régime finissant où le père garde son fils mineur jusqu’à 25 ans et peut le faire enfermer si son futur mariage lui déplait, où le roi use de lettres de cachet pour embastiller quiconque profère des propos séditieux, où l’Eglise tonne et censure en jouant sur l’angoisse de l’au-delà…

Sophie Chauveau cueille le personnage à l’âge de 15 ans lorsqu’il se prépare nuitamment à fuir pour Paris où l’attend le Savoir. Il est empli de cette curiosité insatiable et d’un appétit de la vie gargantuesque qui le façonne déjà grand et fort, brassant la vie à grands gestes. Il a avoué à sa sœur chérie Denise, de deux ans sa cadette, qu’il n’est plus garçon mais désormais homme, ayant convaincu une putain de son âge de le déniaiser pour aborder la capitale. Mais les adieux traînent et sœurette le retient ; Diderot sera toujours perdu par les femmes. La fille légère n’a pu s’empêcher de jaser sur ce joli éphèbe si naïf et confiant ; le père l’a su et attend son moment. Pourtant Denis part, après un conseil de famille où il a réussi à convaincre son monde de l’envoyer étudier à Paris ; Diderot saura toujours convaincre de la voix et du geste, tout entier à ce qu’il fait, corps et âme.

Il entre donc chez les jésuites où il apprend la raison, puis part en face chez les jansénistes leurs ennemis, après avoir été humilié du fouet cul nu pour avoir toisé un La Tour du Pin à particule, son condisciple. Il devient bachelier mais il n’est pas satisfait ; papa lui permet de poursuivre et il atteint le grade de docteur en théologie. Va-t-il prendre la cure que lui a réservé son parent l’évêque de Langres ? Que nenni, la religion le débecte, il renie ses dogmes absurdes et sa contrainte par la terreur sur les âmes, ses mots lénifiants et insignifiant lorsqu’un proche meurt – comme sa seconde sœur Catherine.

Il repart à Paris mais sa famille lui coupe les vivre, il devra se débrouiller de ses désirs selon ses possibilités. Il fréquente les cafés, les artistes, fait de petits boulots, jongle avec la dèche. Il est sans cesse amoureux, des femmes comme du savoir qui passe. Il est « trop » en tout, toujours excessif dans la bouffe, la baise, le discours. Il ne sait pas jouer au plus fin, enrober son discours, dissimuler ce qu’il croit. Il faut qu’il assène, qu’il fasse du tapage, qu’il choque au plus fort. Il s’entiche d’une potiche couturière et veut la marier ; son père le refuse et le fait enfermer. Il s’évade et épouse. Ses deux premiers enfants, une fille puis un garçon meurent très jeunes. Seule la troisième survit, Angélique, qui le fera grand-père d’une fille… qui meurt à 11 ans d’une mauvaise toux, et d’un petit-fils qu’il n’aimera guère. Il adore les femmes mais peu les hommes, sauf ceux qui, comme Rousseau, ont de la femelle en eux.

Rousseau, justement, dont il est devenu l’ami en 1741, comme si ce pleurard infantile genevois pouvait avoir des amis ! Paranoïaque et méchant, le Jean-Jacques distillera son fiel dans ses Confessions, alignant mensonges et demi-vérités sur tous ceux qui l’ont pris un jour en considération. C’est pourtant Diderot qui, enfermé au fort de Vincennes, inspirera ce Discours sur l’inégalité parmi les hommes qui rendra le Rousseau célèbre en 1755 ; Diderot qui l’introduira auprès de Louise d’Epinay, auteur d’un traité d’éducation où elle expose ce qu’elle a vécu avec ses propres enfants et que Rousseau pillera allègrement pour bâtir son Emile – lui qui a arraché un à un les cinq enfants qu’il a eu de Thérèse sa maîtresse pour les confier à l’assistance. L’infantile ne voulait pas de concurrence auprès de sa maman !

Denis Diderot est fidèle en amitié, il aime aimer, mais il est souvent trop envahissant. Ses amis le mettent parfois à distance, d’Alembert, Grimm ; d’autres le gardent éloignés, Voltaire, Catherine II impératrice de Russie ; de plus jeunes s’inspirent de ses principes de théâtre comme Beaumarchais, ou de sa philosophie comme l’abbé Raynal, mais font sans lui ou s’abandonnent à sa plume. Il n’y a pas de demi-mesure avec Diderot.

Il commence par des traductions de l’anglais, se lance dans le théâtre sur l’exemple italien pour moderniser la scène française, car il a appris les deux langues avec son obstination et sa boulimie habituelle. Il rédige des textes anonymes ou fait passer ses propres idées dans ses traductions. Ce qu’il publie sous son nom lui vaut les foudres de la censure et l’internement à Vincennes. Il se repend, se trouve élargi, et se lance dans le projet du siècle qu’est l’Encyclopédie, sur un exemple anglais de bien moindre envergure. Il en sera le directeur et devra jouer avec la censure et composer avec les auteurs, rédigeant lui-même nombre d’articles. Cet immense travail l’occupera des décennies et le mettra sous le feu des projecteurs, l’empêchant d’écrire une œuvre et surtout de livrer au public éclairé ce qu’il sent. Le judicieux conseil de Voltaire de publier à l’étranger, comme lui, n’atteint pas Diderot : dans son excès en tout, il manque grossièrement de bon sens. Il est resté ce gueux monté de Langres qui ne sait ni se retenir ni se tenir, habit râpé, chemise ouverte, braillant et gesticulant, gros mangeur, gros baiseur, sans aucun raffinement – pas même celui de l’esprit. Il est intelligent mais socialement limité. Ses Bijoux indiscrets sont une pochade d’étudiant, sa Religieuse un pamphlet vengeur pour la mort de sa sœur, ses autres œuvres des dialogues pétillants mais pas suffisamment approfondis.

Sophie Chauveau a une particulière tendresse pour Le neveu de Rameau, dont elle fait une clé de la psychologie de Diderot. Ce neveu décati du grand musicien serait la part d’ombre de Diderot, son mauvais génie, sa vérité au fond. Il n’aura de cesse de reprendre et de peaufiner ce livre qui représente ce qu’il est, une personnalité partagée, trop à l’étroit dans un seul esprit et dans une seule vie. Il est pourtant casanier et n’a pas vu la mer avant l’âge de 60 ans, il répugne à aller remercier à Saint-Pétersbourg Catherine la Grande qui lui a acheté sa bibliothèque et lui sert une rente pour l’entretenir, ce qui lui offre pleine liberté. Lorsqu’il s’y rend enfin, il s’entend bien avec la souveraine mais ne veut pas comprendre qu’entre les idées et la réalité existe tout un monde, que la philosophie ne fait pas la politique et qu’il faut du temps pour que la volonté oriente un peuple. Il est contre les despotes, même éclairés, mais ne voit pas la transition possible ; il est contre les religions et les infâmes mais son matérialisme athée ne peut passer si vite en son siècle. S’il a déclaré un jour qu’il fallait pendre les rois avec les boyaux des curés, c’était lors d’une facétie de fêtard dite en vers et plus subtilement.

Les babouvistes et les marxistes en ont fait l’un des leurs, à tort parce que la Terreur et la dictature sont despotiques et que Diderot est avant tout contre les despotes. Mais le mal était fait et Voltaire l’esprit comme Rousseau le cœur l’ont emporté dans les inspirations révolutionnaires des Français. Diderot prisait fort la Déclaration d’indépendance américaine, il n’aurait pas suivi Robespierre. Il a eu le mauvais goût de disparaître cinq ans avant 1789, usé de bouffe, de vin et de baise, n’ayant jamais su se modérer pour durer. Ni publié l’essentiel de son vivant.

Malgré un style parfois à la limite du parlé et dont certaines phrases sont bancales, cette copieuse biographie se lit avec passion. Car l’auteur sait communiquer son plaisir pour cet homme excessif, enthousiaste de la vie, emporté de curiosité. Nul ne lira plus les œuvres de Diderot de la même façon après avoir galopé avec lui dans ce livre.

Sophie Chauveau, Diderot ou le génie débraillé, 2010, Folio 2011, 567 pages, €8.90

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Mary Renault, Alexandre 1 – Le feu du ciel

Quel merveilleux garçon que cet Alexandre que l’on surnommera plus tard « le Grand ». L’auteur sait nous le faire aimer. De son écriture fluide, l’émotion naît bien souvent. Le sujet s’y prête sans peine tant l’on admire chacune des anecdotes qui courent les siècles sur l’enfant.

A 4 ans, un serpent le prend pour ami et vient se chauffer le long de son corps nu, la nuit. L’enfant ne l’étrangle pas comme Héraclès auquel il se réfèrera plus tard, mais le caresse et le porte à sa mère. Premier signe de son destin exceptionnel : prendre les choses comme elles viennent, avec innocence, aller jusqu’au bout de son premier mouvement, se sentir l’ami des bêtes et l’ami des dieux.

Cheveux blond-roux, yeux gris, peau fine et laiteuse, corps nerveux et chaud, de petite taille, Alexandre enfant ne tenait jamais en place. Qu’est-ce qui le faisait courir, consumer son existence, tout entier à l’instant ? Peut-être l’angoisse née de l’inconfort d’un père volage et d’une mère tumultueuse ? Ecartelé entre l’amour exigeant de l’une et l’admiration pour l’autre, voudra-t-il se prouver qu’il peut égaler le roi et protéger la reine ? Associé tout petit par sa mère aux fêtes religieuses où l’on chante et danse, il sera pris par la musique. Un jour qu’il jouait devant son père, celui-ci lui reproche violemment de se laisser aller à des plaisirs de femme. Alexandre s’est alors enragé à devenir un homme, un soldat, un stratège, dans le but de forcer son admiration.

A 7 ans, il est confié à Léonidas, son oncle, qui lui donne une éducation spartiate. Le garçon résiste, se forge un corps d’acier et une âme trempée. Mais il n’a pas de garde-fou : il se jette dans la lutte comme dans la musique ou dans la lecture d’Homère. Il en rêve la nuit, il le pense en macédonien, sa langue maternelle, et non en grec. D’une intelligence vive, doué d’une excellente mémoire, il se souvient de passages entiers de tirades héroïques – et du nom de tous les gardes de son père.

Il tue son premier sanglier et son premier homme vers 12 ans – et devient adulte. A 13 ans, il rencontre son cheval Bucéphale, qu’il gardera jusqu’à 30 ans, et Héphaistion, né le même mois et la même année que lui. Eduqué trois ans par Aristote, il garde à 16 ans le sceau du royaume en l’absence de son père, devient général à 18 ans et roi à 20 ans.

Ce destin fabuleux est aussi profondément humain. Il est orgueilleux mais l’honneur prime tout. Entier partout, il l’est surtout en amour. Celui pour sa mère est difficile, pour son cheval absolu et pour Héphaistion évident. Il ne se discute pas. Il s’agit d’une affection vraie d’avant les sens, un attachement profond d’adolescent, jamais remis en cause, qui ne se terminera que dans la mort. Le mystère du « compagnon idéal », comme un jumeau, était sans doute nécessaire à cet enfant hypersensible et déchiré entre ses parents. Aurait-il accompli sa destinée sans cette présence attentive et toute dévouée à ses côtés, jour et nuit ?

Les deux meilleurs passages du livre, peut-être les deux moments les plus forts de sa vie, sont des moments d’amitié : celui où il apprivoise l’ombrageux Bucéphale sous les yeux de son père, et ce soir de bataille à Chéronée où il erre avec Héphaistion parmi les cadavres des trois cents du Bataillon sacré.

On peut exister sans amour, mais peut-on vivre ? Toute la jeunesse d’Alexandre répond que non.

Mary Renault, Alexandre 1 – Le feu du ciel, 1970, Livre de poche 2004, 604 pages, occasion €1.98

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Macbeth de Roman Polanski

Quand l’ambition aveugle, poussée par une femme avide. La tragédie de Macbeth est celle du pouvoir qui rend fou, de l’hubris qui donnera le no limit post-68, l’orgueil renfermant soi-même dans sa paranoïa. Chacun peut citer Staline ou Hitler, mais aussi Manson le sectaire – qui fit assassiner un an avant le film Sharon Tate, l’épouse de Polanski.

D’où la violence, le sang qui gicle, la terreur qui prend. Mais aussi les prophéties, la croyance aux révélations, l’auto persuasion de son grand destin. Ce n’est pas par hasard, mais dans les conditions d’époque, qu’un tel film a pu être réalisé. Le « retour » au naturel est clairement anti-bourgeois après 1968 ; foin des délicatesses et des mignardises, la réalité doit être montrée crue. La guerre est sans merci, les armées pataugent dans la boue, les épées tranchent les têtes et fouaillent les entrailles, les poignards saignent les rois comme les enfants, les salles de bâfreries et beuveries ont le sol couvert de foin, les gens dorment nus sur la paille, ensembles sous leurs manteaux, le fils avec le père, les compagnons entre eux, les sorcières se réunissent à poil dans la fumée, dans les ruines d’un village détruit…

Ce choc va mal avec le texte en vers de Shakespeare, trop littéraire et trop bavard pour un film, d’où quelques longueurs. Nous ne sommes pas au théâtre mais sur la grève, parmi la lande ou à l’intérieur des lourds châteaux de pierre. Les humains sont ce qu’ils sont, en proie à leurs émotions incontrôlées, régis par leur inconscient bien plus que par la raison. La religion du Livre est omniprésente dans les esprits du XVIe siècle, année où William Shakespeare écrit sa tragédie. Macbeth est Caïn, il a tué son protecteur Duncan qui le traite comme un parent. Pour plaire à Dieu ? Non pas, mais à la prophétie des trois sorcières qui touillent leur bouillon sur la lande brumeuse enveloppée de pluie. Prophétie païenne tirée de la lecture des choses matérielles dans la fumée de l’hallucination, pratique anti-chrétienne et opposée à la raison classique. Des profondeurs du non-dit surgissent des monstres diaboliques et, quand l’inconscient règne, montre le dramaturge, les pulsions se déchaînent sans entraves.

Le scénario de l’histoire est connu – de ceux qui ont quelque culture, que certes l’éducation nationale n’assure plus, surtout en œuvres anglaises : trois sorcières (Maisie MacFarquhar, Elsie Taylor, Noelle Rimmington) marmonnent que Macbeth doit venir – en enfouissant un nœud coulant, un bras coupé et un poignard. Macbeth (Jon Finch, 29 ans) a assuré avec son ami Banquo (Martin Shaw) la victoire au roi Duncan (Nicholas Selby) contre les armées de Norvège et d’Irlande. En s’abritant sous des ruines, les deux capitaines rencontrent les trois sorcières qui, dans un rire grinçant, leurs annoncent que Macbeth aura le titre de Cawdor et deviendra roi, tandis que Banquo ne sera pas roi lui-même mais que sa descendance sera à la racine des rois futurs. Le thane de Cawdor est coupable de trahison et dépouillé de son armure pour être pendu torse nu avec de lourdes chaînes, et le roi donne son titre à Macbeth. La réalisation de cette première prophétie sème le germe de l’ambition chez le nouveau thane : pour qu’il soit roi, ainsi qu’il est prédit, il faut qu’il élimine Malcolm (Stephen Chase), fils de Duncan, et Duncan lui-même malgré ses bontés pour lui.

Bien qu’en proie aux affres du doute sur le bien-fondé de son acte, et se sentant coupable par avance de ce qu’il va faire, Macbeth finit par céder aux instances de sa femme, la vénéneuse Lady Macbeth (Francesca Annis, 26 ans) qui a versé un puissant soporifique dans les coupes des gardes royaux. La féminité est, pour les chrétiens depuis saint Paul, de l’ordre du diable ; la Bible elle-même accuse Eve d’avoir croqué le fruit défendu et d’avoir convaincu Adam de céder au serpent. Nous sommes bien dans ce mélange de chrétienté et de paganisme, le politiquement correct de l’époque faisant du second l’instrument du démon pour contrer le premier.

Une hallucination montre à Macbeth un poignard dans l’air qui lui indique la chambre du roi. Il le suit, passe les gardes endormis, se saisit de leurs dagues et finit par tuer Duncan dans une débauche de sang, visant n’importe comment dans la panique de l’acte. C’est Lady Macbeth qui va retourner dans la chambre, remettre les armes sanglantes dans les mains des gardes et les barbouiller du sang royal. Ils seront accusés au matin et massacrés par Macbeth avant qu’ils aient pu ouvrir la bouche pour démentir. Les deux fils de Duncan s’éclipsent et s’exilent, pensant être vite accusés puisque le crime leur profite.

Ne reste que Macbeth pour être élu roi, ce qui est fait par acclamations.

Mais la prophétie n’est pas finie et le destin se tisse quand on le laisse faire en croyant que tout est écrit. Banquo sera à l’origine d’une lignée de roi, il doit donc disparaître pour ne pas faire d’ombre à Macbeth. Mais les assassins, s’ils tuent Banquo au retour de la chasse, manquent son fils Fleance (Keith Chegwin, 14 ans au tournage) qui, plein de décision, parvient à fuir à cheval malgré son jeune âge ; son père se sacrifie pour lui en envoyant sa seule flèche au poursuivant, tandis que les autres lui brisent la colonne vertébrale d’un coup de hache. Macbeth, déstabilisé par ce demi-échec, croit voir le fantôme sanguinolent de Banquo lors du banquet qu’il organise avec ses hommes. C’est le milieu de la tragédie et le début de la fin : sa « folie » indispose ses compagnons, ils ne croient plus en lui, ils l’observent s’enfoncer dans la paranoïa et la terreur, ils le quittent un à un avant d’être soupçonnés à leur tour.

Macbeth, en proie au doute et sans volonté, s’en retourne voir les trois sorcières qui, cette fois, sont en nombre, entièrement nues à la lueur du feu de bois sur lequel bout un chaudron. Le breuvage qu’elles lui donnent lui font rêver d’une tête casquée lui disant de se méfier de MacDuff, d’un gosse sanglant qui lui dit que « nul homme né d’une femme » ne pourra le blesser, enfin d’un enfant couronné, un arbre dans une main, qui lui prédit encore que nul mal ne peut lui arriver tant que « la forêt de Birnam ne s’est pas mise en marche vers la colline de Dunsinane ».

MacDuff (Terence Bayler) s’est enfui en Angleterre rejoindre Malcolm et Macbeth ordonne qu’on saisisse son château par surprise et qu’on massacre ses gens, sa femme (Diane Fletcher) et ses enfants compris. Ce qui est fait dans une débauche de viols et de plaisir mauvais à éventrer et fouiller les corps au poignard, surtout celui du jeune fils du « traître » sortant du bain (Mark Dightam). Lady Macbeth, déstabilisée parce que les femmes sont meurtries par cette démesure, somnambulise à poil sous les yeux de sa suivante et du médecin appelé (Richard Pearson), parlant dans son sommeil et dévoilant tout. Elle ne cesse de se laver les mains d’une tache imaginaire, en Ponce Pilate qui a fait tuer le Christ.

Quand le pouvoir est aux mains de tels insanes, la tyrannie devient insupportable et le peuple gronde après les nobles. L’armée anglaise marche sur l’Écosse et les soldats se munissent de jeunes sapins qu’ils ont coupés dans la forêt de Birnam, vieille tactique de camouflage pour masquer leur nombre aux guetteurs du château. Mais, une fois encore, la prophétie se réalise et Macbeth se sait condamné. Ses gens aussi, à qui « sa langue » a maintes fois raconté ce qui est prédit, forçant le destin à accomplir ce que lui-même énonce. Tous le quittent, le château est ouvert, Lady Macbeth se jette du haut d’une tour, Macbeth est seul. Il a gardé la couronne sur son chef, mais n’a que son épée pour résister à l’armée. Il se croit invincible, puisque tous les humains sont nés d’une femme. Tous ? sauf un : MacDuff. Bien qu’ivre de rage Macbeth réussit à mettre à terre mais l’épargne, grand seigneur sur le tard ; ce sera sa perte car MacDuff est né par césarienne et non par les voies naturelles… MacDuff tue Macbeth tue en le perçant de part en part des reins à l’épaule, sous l’armure.

C’est alors le fils du roi Duncan, Malcolm, qui annonce le retour de l’ordre et se fait couronner roi d’Écosse sur la pierre de Scone.

Acteurs jeunes, paysages réalistes du Northumberland et château de Lindinsfarne, donnent à ce film sa rudesse réaliste. Il n’y a aucune complaisance pour montrer le sexe, sauf un viol entrevu par une porte lors du sac du château de MacDuff. Le thème est la violence, la croyance fanatique aux prophéties, l’anomie de la volonté. « Croire » que l’on a un destin vous enchaîne à son auto-réalisation. Vous n’êtes plus vous-mêmes, maître de soi, mais ballotté par les forces mauvaises de l’inconscient – proches du démon. Pour cela un grand film, à réserver aux adultes, seuls à même de prendre de la hauteur pour se sortir du réalisme des images et réfléchir sur les fins.

DVD Macbeth (The Tragedy of Macbeth) Roman Polanski,1971, avec Jon Finch, Francesca Annis, Martin Shaw, Terence Bayler, Nicholas Selby, Stephan Chase, Keith Chegwin, Sony Pictures 2002, 134 mn, €19.99 blu-ray €17.90

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Jean d’Aillon, Béziers 1209

Le romancier de l’histoire médiévale Jean d’Aillon a déjà guidé son héros Guilhem dans 17 aventures depuis l’an 1190 ou à peu près. Le jeune chevalier a désormais trente ans, s’est marié deux fois et a deux fois perdu son épouse en couche. Il est désormais au service du roi de France Philippe qu’on dit « Auguste » dès 1185 (à 20 ans), comme prévôt de son Hôtel.

C’est alors que cette ordure de pape « Innocent » III, qui porte bien mal son nom, fulmine pour déclencher la croisade – non contre les Sarrasins qui occupent les lieux saints de Jérusalem – mais contre les sujets mêmes du roi de France, les Cathares. Ce qu’un pape ne devrait pas faire, comme le montrera plus tard un président à propos du dire – mais le pouvoir suprême rend fou. Le roi, très imbu de son autorité et peu enclin à verser le sang de ses sujets, alors même que Jean sans terre d’Angleterre le menace depuis la Guyenne et les ducs de Flandres et de Boulogne sur son flan nord-est, est réticent. Il écoute d’ailleurs les remarques de son prévôt Ussel, qui a laissé son fief de Lamaguère près de Toulouse, pour le servir.

Le clan des barons préoccupés de pillage et de gloire est à fond pour la croisade contre les hérétiques, prétexte bien connu des avides et des sans grade pour les riches possessions des autres. Les terroristes islamistes ont la même attitude de perdants qui veulent se venger d’un mode de vie hédoniste qu’ils envient et auquel ils n’ont pas accès. Le comté de Toulouse est riche, la vicomté de Trencavel aussi, et les envahir au nom de Dieu, massacrant tout le monde selon l’idée que « Dieu reconnaîtra les siens », les fait baver de convoitise.

Reste le problème Ussel, favori du roi. Un complot est donc ourdi par quelques grands barons et clercs d’église pour « éloigner » Guilhem d’Ussel le temps que le roi décide la croisade. Une puterelle est égorgée (à l’islamiste) et éventrée (à la chrétienne) pour en souiller un autel de l’église Saint-Gervais. Il s’agit d’orienter l’enquête vers les hérétiques et d’éloigner Guilhem d’Ussel vers les confins normands, d’où serait originaire la victime. Là, un seigneur félon avide de rançon, le fait enlever et le garde en prison durant plusieurs mois, le négociant contre son poids en or.

Mais le monde médiéval n’est pas celui de l’héroïsme individuel. Philippe Auguste ne fait pas ce qu’il veut, dépendant des barons et quelque peu de l’Eglise ; et Guilhem d’Ussel n’est pas seul et bénéficie de ses fidèles compagnons, ceux qu’il a fait armer chevalier et ceux qui l’ont suivi. Après le piège, la traque. En seconde partie, trépidante, l’auteur nous emporte vers la vengeance, dans un pays ravagé par la guerre et le pillage.

Car « la foi » est un commode prétexte pour violer, massacrer et piller sans remord, absout par avance par « la gloire de Dieu ». Les croisés barons du nord qui déferlent vers le sud veulent des fiefs. Mais les ribauds et ribaudes qui les accompagnent en masse ne veulent qu’assouvir leurs bas instincts de violence. Ce ne sont que femmes dénudées, défoncées et occises, enfants défenestrés ou éventrés, hommes abattus, dépouillés et démembrés.

Le pire sera Béziers, en 1209, où une sortie mal conduite par des assiégés folâtres permettra l’entrée des gueux par la poterne laissée ouverte – probablement par traitrise – et le massacre des habitants. Les dignitaires d’Eglise ont soigneusement quitté la ville la veille, non pas « nus en chemise » en laissant tous leurs biens, comme il était requis des repentis laïcs – mais avec or et bagages. L’Eglise ne perd jamais le sens de ses intérêts et les « ouailles » ont à subir la politique des maîtres – évidemment au nom de Dieu. Qui ne dit rien et laisse faire, comme s’il n’existait pas.

Flanqué de ses deux féaux Peyre et Gregorio, Guilhem va tenter de sauver ceux auxquels il tient dans cette guerre civile sans merci. Son château est à demi détruit et la moitié de ses gens massacrés, mais il sauve le reste et le trésor qu’il y a enfoui. Il ne peut en revanche sauver Amicie la parfaite, qui se dévoue à Béziers. Mais il se vengera par l’ordalie de Beaumont le traître qui l’a fait emprisonner et qui a voulu le piller. Il s’agit d’un combat à mort entre champions, que l’Eglise est forcée de reconnaître comme « jugement de Dieu » – bien qu’elle ait toujours à cœur d’interpréter par elle-même ce que Dieu veut dire.

Mais la liberté régnait encore parmi des féodalités et les allégeances, et l’Eglise n’était pas assez puissante pour imposer ses vues aux coutumes des grands barons du royaume.

Bien écrit en langage simple et direct, malgré l’abus manifeste du terme anachronique de psychologie de bazar contemporaine qu’est « mutique » – donné souvent pour le mot « muet ». Le souci de l’action et l’accumulation de petits détails qui font vrais, comme la nourriture et la vêture, l’usage d’un vocabulaire du temps, quoique toujours compréhensible vu le contexte, ajoute au plaisir de lecture. Les étripages ne sont pas gais, mais nous ne sommes pas au cinéma et l’imagination de chacun peut occulter à loisir le sang qui coule. L’ambiance d’époque est en revanche bien rendue et – à l’inverse de l’hagiographie à la Max Gallo – donne un air de vérité aux aventures.

Jean d’Aillon, Béziers 1209 – les aventures de Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour, 2016, 527 pages en édition originale Flammarion, J’ai lu 2017, €8.00

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Peter Tremayne, La cloche du lépreux

Sœur Fidelma et frère Eadulf, nonne et moine chrétiens, sont mariés à l’essai pour un an. Ils ont un bébé garçon, Alchu, de six mois. Ne voilà-t-il pas que le garçon est enlevé et sa nourrice assassinée ? Pour quelle vengeance ? Celle du peuple d’à-côté, vaincu après révolte identitaire lors d’une bataille deux ans auparavant ? Celle d’un amant éconduit qui détruit celle qui se refuse à lui ? Celle d’un évêque intolérant, intransigeant, qui n’aime ni les étrangers ni les moines mariés ?

L’intérêt d’une série (ce volume est le 14e) est de suivre les personnages, d’approfondir leur caractère et de les voir vivre et évoluer. Fidelma, princesse autoritaire et juriste logique, accepte mal les limites à sa liberté que représentent le mariage et la maternité. Mais oui, en novembre 667 en Irlande chrétienne, on pouvait encore se marier, bien que voué à l’Eglise. Ce ne sont que les Papes de Rome, tout emprunt de cette misogynie méditerranéenne dont l’islam paysan représente le dernier avatar, qui exigeront le célibat des prêtres et des moines. Le monde étant considéré comme impur, le Chrétien devait s’en détacher pour ne vivre qu’en Dieu. Une façon de refuser « cette » vie, ce qui – somme toute – signifie « la » vie, ici et ici-bas.

Ni Fidelma, sœur du roi Colgu, ni Eadulf, ex-magistrat héréditaire dans son pays saxon, ne visent le lent suicide du célibat et des macérations. Pour eux, si Dieu a créé l’homme et la femme, c’est pour qu’ils se multiplient. L’Eglise est le réceptacle du savoir, mais les anciennes connaissances médicales, astronomiques et morales des druides subsistent. La loi irlandaise est complexe et avancée. Ce pourquoi Fidelma et Eadulf s’y sont insérés. Croyants, ils ont ouvert leur esprit à l’universel du monothéisme, loin de l’esprit de clocher des anciennes coutumes. Mais ils gardent leur esprit critique et leur regard acérés d’analystes.

Malgré leur compagnonnage qui ne sera peut-être pas renouvelé (l’auteur lève le voile à la fin), malgré la douleur de se voir privé de leur bébé, malgré la xénophobie ambiante contre l’étranger dont Eadulf fait parfois les frais, ils vont enquêter. Faire taire ses émotions au profit de la lucide logique n’est pas simple lorsqu’on est parent. Mais l’émotion guide la volonté pour dire à l’intelligence où s’appliquer ; elle est un aiguillon à la quête et au succès.

Il y aura du mystère et le mal rôde toujours. Les apparences cachent le vrai comme jamais et les amis d’hier ne le sont peut-être pas aujourd’hui. Surtout que le royaume continue de vivre, ce qui contrarie parfois les projets personnels. Peter Tremayne, spécialiste du monde celte et profondément anglo-saxon de culture, nous donne de précieuses descriptions des mœurs du temps et de la morale de toujours.

Ce qu’il dit de la charge de roi est à méditer par ceux qui nous gouvernent comme par celles ou ceux qui aspirent à nous gouverner : « Le temps passait si vite, et un roi devait toujours aller de l’avant. Les devoirs et le pouvoir étaient inséparables et un roi qui ne prenait pas les bonnes décisions perdait le respect de son peuple ; s’il était trop dur, on le détruisait ; s’il était trop faible, on l’écrasait. Il devait en permanence user de sagesse et d’intelligence, car s’il se montrait trop brillant il décevait les attentes, et s’il était idéaliste les autres abusaient de lui. S’en tenir à la voie du milieu, telle est la nature de la royauté. » p.322

Avis aux âmes sensibles, aux dernières nouvelles le bébé va bien.

Peter Tremayne, La cloche du lépreux (The Leper’s Bell), 2004, 10/18 novembre 2009, 351 pages, €8.10, e-book format Kindle €10.99

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Le souper d’Edouard Molinaro

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Trois semaines après l’effondrement définitif du Premier empire à Waterloo, Otrante et Bénévent, duc et prince, alias Fouché et Talleyrand, ministre de la Police et président du gouvernement provisoire – se rencontrent pour un dîner politique préparé par le cuisinier Carême. L’avenir de la France est en jeu, et leur position sociale aussi. Eux que tout oppose, vont-ils s’allier pour la circonstance ? Le roi, revenu dans les fourgons de l’étranger, Louis XVIII frère du roi Louis XVI raccourci car « coupable » (en deux morceaux), est à Saint-Denis. Il n’attend que le feu vert de Fouché pour rentrer dans Paris et rejoindre les Tuileries, réinstaller la dynastie.

Joseph Fouché et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord sont différents par la naissance, l’éducation, la tournure d’esprit, la façon d’être et d’envisager l’avenir. La simple façon de boire le cognac montre combien le bon-vivre aristocrate et l’impatience à la hussarde marquent l’écart de deux générations. Nous avons là deux France, l’une millénaire, installée dans le savoir-vivre et la culture, l’autre née de 1789, avide de tout bouleverser pour s’imposer. Le dîner rassemble autour des sens, l’odorat, le goût, la vision. Le fumet des plats – asperges en billes de petits pois revenues au beurre, saumon fondant à la royale, pigeons à la financière – s’allie aux délices du palais et plaisirs du regard. La bombe glacée se décline en tiare impériale ou en couronne royale. Les ors des boiseries et le mobilier précieux luisent doucement dans la profusion des bougies tandis que gronde au-dehors à la fois le peuple dépoitraillé et l’orage déchaîné dans la touffeur de juillet. Les tableaux représentent des portraits d’ancêtres ou des souvenirs politiques.

Amour-haine, ces deux-là se sont toujours connus. Rivaux, tous deux enfants de santé fragile, l’un forcé par son père capitaine de négrier à courir presque nu sur le sable pour s’endurcir, l’autre lâché par sa nourrice et affublé depuis d’un pied bot, élevé en loques dans le Paris popu loin de ses parents qui ne l’ont jamais aimé. Tous deux ont été ordonnés prêtres, l’un petit frère oratorien et l’autre évêque, ils ont chacun tué leur Bourbon : Fouché Louis XVI, Talleyrand le duc d’Enghien. Couple historique qui fait l’histoire, tous deux iront à Saint-Denis prier le roi de bien vouloir revenir. La France n’a d’ailleurs pas le choix : les étrangers occupent Paris et ne sauraient tolérer le retour d’une république… Fouché, arrivé à la force des bras, ne peut que sombrer avec ses Jacobins s’il ne se plie pas. Talleyrand chutera avec lui, ne servant plus au roi, mais la dynastie Bourbon reviendra. Malgré ses airs de matamore, c’est bien Fouché qui capitule. Et François-René de Chateaubriand évoquera outre-tombe « le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché » cheminant silencieusement le lendemain dans l’antichambre du roi à Saint-Denis.

Le film d’Edouard Molinaro est tiré d’une pièce de Jean-Claude Brisville et les deux acteurs Claude incarnent leurs personnages à la perfection. Le raffinement cruel et cynique de Talleyrand et la brutalité passionnée de Fouché sont le choc de deux tempéraments éternellement antagonistes, de deux siècles qui se bousculent dans la modernité, d’un basculement de l’Histoire poussé par l’industrie qui s’envole. Hier et demain seront toujours les mêmes, celui qui veut conserver pour en jouir et celui qui veut révolutionner pour les autres seront toujours opposés. Leur alliance ne sera toujours que de circonstances, partielle, éphémère, utilitaire.

Nous en avons l’exemple à la présidentielle, entre Hamon qui veut sauver les débris du parti socialiste et Mélenchon qui préfère jouer solo jusqu’à la défaite annoncée, entre Fillon qui veut revenir aux vertus d’effort et de rigueur et le centre qui veut atténuer la purge pour avancer, entre Le Pen qui désire un retour à l’ancien régime pré-68 et les écolos et gauchos qui rêvent d’un avenir radieux (toujours dans l’avenir et jamais radieux). Entre la culture libérale ouverte plus ou moins à l’œuvre depuis 1945 dans le monde occidental, et l’autoritarisme xénophobe qui ressurgit sur le souverainisme britannique et trumpeur. Talleyrand ou Fouché ? L’année 2017 verra-t-elle comme l’année 1917 un grand tournant du monde ?

DVD Le souper – Le vice au bras du crime – d’Edouard Molinaro, 1992, avec Claude Riche et Claude Brasseur, Lancaster 2010, occasion

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Gide et la post-vérité

Le président Donald Trump, aussi éléphantesque dans le magasin de porcelaine démocratique que l’appendice dont il porte le nom, n’a rien inventé. La post-vérité est le nom contemporain du mensonge déconcertant. Staline en était passé maître, élevé au cynisme de Lénine (qui était certain d’avoir ‘scientifiquement’ raison) et à la propagande de Goebbels (qu’il admirait fort). André Gide le rappelle dans son Journal.

Il l’a seriné contre le moralement correct bourgeois de son temps, jusqu’à ce que Freud montre que « le sexe » pouvait faire l’objet d’une réflexion, d’un discours et d’un savoir – pas seulement d’une réaction offusquée ni du déni le plus honteux.

Il l’a affirmé contre la pression catholique, « scandalisée » évidemment – moins d’ailleurs par ses mœurs que par son esprit de libre-examen. Cette propension protestante ne pouvait être qu’hérésie pour un catho, sentir le souffre et montrer la griffe du diable.

Il l’a réitéré à propos de l’URSS dont il avait vu les débuts avec bienveillance et même optimisme, et qui l’a déçu rapidement dès qu’il a pu en mesurer sur place les limites orwelliennes : « Toute pensée non conforme devient suspecte et est aussitôt dénoncée. La terreur règne ou, du moins, s’efforce de régner. Il n’est plus de vérité qu’opportune ; c’est-à-dire que le mensonge opportun fait prime et triomphe partout où il peut. Les ‘bien-pensants’ seuls auront droit à l’expression de leur pensée. Quant aux autres, qu’ils se taisent, ou sinon… » 15 janvier 1945, p.1009.

Sinon, c’est le goulag pour les sans-grades, le procès public où les « aveux » sont extorqués par torture, torture des proches, ou carrément inventés. La lutte antinazie oblige à composer avec le stalinisme soviétique, « mais demain, c’est contre ce nouveau conformisme qu’il importera de lutter » p.1010.

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Contre tous les conformismes. Qu’ils soient raciaux, nationaux, sociaux, familiaux ou amicaux. Certes, nul ne pense tout seul, nul n’a raison sans raison – mais les bêtes humaines sont moins intelligentes qu’elles le croient. Le mimétisme, la pensée unique, l’influence du groupe, les mots d’ordre de foule, tout cela inhibe la raison au profit de la horde. Gide affirme donc avec raison : « Ce n’est que lorsqu’elle diffère des autres qu’il m’importe d’exprimer mon opinion, et qu’il m’apparaît que celle-ci mérite d’être dite, vraie ou fausse » 18 janvier 1945, p.1012.

Chacun peut y réfléchir, opposer des arguments, en bref débattre. Ce qui est le propre de la politique comme de l’expression démocratique. Sans débat, sans opinions contradictoires, sans liberté de penser, d’exprimer et de croire – pas de démocratie possible. C’est ce que Lénine, Staline et leurs épigones Mao, Castro, Pol Pot, Kim Jong-Il, Daech ont montré par expérience in vivo. C’est ce que Poutine, Erdogan, Maduro, Duterte, Trump assument aujourd’hui sous l’apparence démocratique – et l’islam salafiste sous l’apparence religieuse. En attendant tous les autres, qui piaffent à la porte : Le Pen ou Mélenchon en France notamment, mais aussi les idiots utiles à toutes les pensées totalitaires.

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Pour tous ces gens, seul compte la force. Le droit légitime est celui du plus fort. La loi, celle de la jungle. L’histoire n’est faite que par les vainqueurs. Celui qui se veut roi peut se pavaner nu, aucun courtisan ne le verra, sous peine d’avoir la tête tranchée. Seul l’enfant dit que le roi est nu. Andersen ne dit pas ce qu’il advint de l’enfant. Nous, nous le devinons.

André Gide, Journal II, 1926-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

Le site André Gide en anglais http://www.andregide.org/

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Les mines du roi Salomon

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Le roman d’aventures de Henry Rider Haggard publié en 1885 a inspiré plusieurs cinéastes au fil des décennies. Allan Quatermain est l’ancêtre anglais du très américain Indiana Jones, notamment au cinéma où le mystère et la virilité rivalisent avec la tentation du sexe et de la fortune.

Nous sommes en 1897 en Afrique, vers le nord du Kenya. Un gigantesque territoire inexploré s’étend vers les actuels Ouganda et Soudan, un désert entre savane et prairies des hauts plateaux empêchant les hommes de s’y rendre, des légendes sur une tribu belliqueuse et cannibale dissuadant les plus tentés. On dit qu’une tribu venue d’Egypte s’y est implantée et garde jalousement sa vertu indépendante.

Allan Quatermain (Stewart Granger) est guide de chasse aux grands animaux, mais il est écœuré de voir tirer des éléphants et des lions par de gros bourgeois couards qui ne pensent qu’à leur gloire au retour. Il a décidé d’arrêter. Ce qui le retient est son fils de 7 ans, en pension en Angleterre après la mort de sa mère : comment le fera-t-il vivre s’il ne fait plus le seul métier dont il est reconnu spécialiste ?

C’est alors que survient une offre d’un Anglais, un certain John (Richard Carlson), qui veut l’engager pour une expédition. Pas question, se dit Allan, puis il rencontre la sœur de John, Elisabeth Curtis (Deborah Kerr) qui l’émeut malgré ses airs de délicate, offusquée de la crudité africaine. Le frère et la sœur recherchent le mari d’Elisabeth, parti en quête des mines du roi Salomon. « C’est une légende ! » s’exclame Allan ; « mais il nous a laissé une carte ! » rétorque John. Manuscrite, elle commence au dernier village pointé sur la carte officielle pour s’étendre dans la contrée inexplorée. Quatermain n’est pas convaincu de risquer sa vie, celle de ses compagnons blancs et celle des porteurs africains avec qui il travaille depuis une décennie et demi et qu’il aime.

C’est alors qu’Elisabeth, qui le revoit un soir chez lui, sort un argument massue : un chèque de 5 millions de livres. Les prestations du guide se montent habituellement autour de 200 000 £ et c’est 25 fois plus ! De quoi assurer l’éducation de son gamin jusqu’à sa majorité, même si son père disparaît…

Les mines du roi Salomon

L’expédition risquée a donc bien lieu. Allan y va à contrecœur mais par devoir puisqu’il est pauvre ; Elisabeth est riche, elle y va par devoir mais redoute au fond de retrouver ce mari qu’elle n’aime pas vraiment, ce pourquoi il l’a fuie au fin fond de l’Afrique. C’est elle qui a la fortune, pas lui, et il a voulu l’éblouir en découvrant les diamants mythiques. Des deux personnages du mâle guide aventurier Allan et de la mijaurée riche Elisabeth, les intentions sont inverses… mais ils vont se trouver. Allan veuf et brut va tomber amoureux du bibelot précieux mais courageux Elisabeth et tout finit bien qui finit le dernier.

Je vous passe les poncifs des années cinquante sur les araignées grosses comme des assiettes, les serpents monstrueux et cauteleux, les zèbres en folies galopant en horde à cause du feu en écrasant tout sur leur passage, les panthères griffues avides de chair humaine, les crocodiles mangeurs d’homme – et les nègres presque nus aussi peureux en bande que belliqueux chez eux. Tout le film se déroule sur les faux-pas de l’inadaptée Elisabeth rattrapés par le spécialiste Allan. Elle trébuche, hurle, ne sait pas grimper aux arbres ni courir sans s’essouffler, ni s’habiller pour la jungle, ni marcher sans être rapidement fatiguée, elle a soif dans le désert et tombe inanimée…

Sans dévoiler le sel de l’aventure, disons que le trio de Blancs, flanqué de deux Noirs fidèles (les porteurs ont fui), parviennent au-delà du désert dans le blanc des cartes ; qu’un compagnon élancé se révèle être un roi écarté qui vient défier son oncle pour reprendre le trône ; que la tribu jalouse des mines de diamants bruts est hostile, puis convertie ; qu’Elisabeth va enfin savoir ce que son mari est devenu.

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L’argent ne fait pas tout mais il est bien présent dans l’histoire. Argent hérité dont on fait bon ou mauvais usage selon sa morale ; argent désiré par devoir pour aider un fils ou retrouver un mari ; argent rêvé pour de mauvaises raisons, voire volé dans les mines du roi Salomon ; argent nécessaire à toute expédition pour engager des porteurs, acheter des provisions et des munitions, faire vivre les villages noirs, prolifiques en enfants.

En 1950, à la sortie du film, le devoir l’emporte encore sur l’avidité, même si la raison ne domine qu’avec peine les passions. Au fond, c’est l’instinct qui apparaît le plus fort : la pulsion de savoir, l’amour viscéral pour les êtres aimés, l’élan de vie qui vous pousse même lorsque tout paraît désespéré.

Les acteurs incarnent solidement ces désirs, ces sentiments et cette intelligence humaine – apanage supérieur des Blancs, mais pas seulement. Les Noirs sont souvent avisés à titre personnels, même s’ils agissent moutonnièrement en bande par la danse, la trouille ou l’excitation guerrière. Même les bêtes sont pourvues de ces vertus, comme ces éléphants qui protègent l’un d’eux blessé, ces lions qui ne chassent que lorsqu’ils ont faim, ou ce petit singe apprivoisé aussi affectueux qu’un gosse.

Stewart Granger est le grand mâle alpha aux épaules larges et au visage aigu qui a expérience et savoir-faire (le seigneur pirate des Contrebandiers de Moonfleet), ; il prévoit plus loin que l’immédiat et s’adapte aux réactions des autres. Deborah Kerr est la femelle qui en veut, cachant sous son attitude poseuse un vrai courage pour sa volonté. Les deux vont s’affronter, se choquer mutuellement, se défier, se jauger – et s’apprécier à la fin car ils apparaissent complémentaires.

Pour cela un bon film, malgré le charme suranné d’une Afrique de carte postale qui existait encore dans les décors naturels filmés en 1950.

DVD Les mines du roi Salomon de Compton Bennett et Andrew Marton, 1950, avec Deborah Kerr, Stewart Granger, Richard Carlson, Hugo Haas, Lowell Gilmore, Warner Bros 2016, €9.99

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La génération au pouvoir est-elle adaptée au présent ?

Séisme anti-socialiste en 2002, le 21 avril ; non à Maastricht en 2005 ; espoir Sarkozy contre le Fout-Rien Chirac en 2007 ; séisme anti-gauche aux Européennes de 2015 ; référendum Tsipras en Grèce en 2015 ; Brexit en 2016 ; Trump élu contre l’attente des médias et des élites récemment… Les élites au pouvoir, violemment contestées sans l’avoir vu venir (ou sans avoir voulu le voir) sont-elles encore adaptées ?

Prenons François Hollande, né en 1954 

Si Staline était quand même déjà mort (mars 1953), c’était tout juste ; mais aucun satellite artificiel n’avait été lancé autour de la terre, nul n’était allé sur la lune, le téléphone et la télé étaient balbutiants (ah, le 22 à Asnières !), et – bien évidemment – ni Internet ni le Smartphone n’existaient. Lorsque je dis cela à des étudiants du supérieurs, nés juste avant ce siècle, ils tombent des nues. Comment, pas de télé, pas de portable, pas de mobile, pas de net ni de jeux vidéo, pas de CNN ni de Google, pas de Facebook ni d’Apple ? Eh bien non. Comment avons-nous pu vivre sans ces prothèses VI-TA-LES ! C’est simple : presque comme des écolos, en tout cas comme nos grand-mères vivaient.

François Hollande avait 14 ans en mai 1968 – il n’a donc rien vu, rien vécu des événements ; il avait 19 ans lors de la première crise du pétrole, il était en cours d’études avec les manuels de l’après-guerre – il n’a donc rien acquis du monde nouveau. Lorsqu’il sort de l’ENA, en 1980, la vieille gauche va arriver au pouvoir et appliquer des recettes du XIXe siècle à la mondialisation qui commence avec Thatcher et Reagan ; trois dévaluations du Franc plus tard (en 18 mois), c’est « le tournant de la rigueur » – autrement dit la fin de l’utopie. Hollande observe et constate, il saura changer d’avis comme de veste à l’avenir – puisque tout change sans cesse… Mais aujourd’hui il est perdu, comme en témoigne « ce qu’il ne devrait pas dire » – et qu’il dit quand même pour violer son camp du déni content de soi.

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Comment penser une seconde que cette génération (dont je suis) puisse être adaptée aux changements très rapides qui se sont produits en deux générations, depuis le milieu des années 1950 ? Tout est allé trop vite pour nos cerveaux programmés par les millénaires. C’est pourquoi j’estime qu’il faut laisser la place aux jeunes – pas seulement aux gens neufs. Donc pas aux Trump, Clinton, Juppé, Hollande & Sarkozy et autres, tous blanchis sous le harnois, éduqués dans l’après-guerre avec des méthodes d’avant-guerre. Je rêverais d’un duel Macron-Le Maire aux présidentielles 2017 – mais cela ne se produira probablement pas, même si des surprises sont possibles. Le tropisme autoritaire, hiérarchique et élitiste du Français est bien trop ancré. Il vient de loin : de Rome et de la religion, de l’Eglise et du roi, du jacobinisme et du catholicisme papal – et même plus récemment de l’islam, peu réputé pour être libéral, comme l’a montré la Manif pour tous.

Nous n’aurons pas un Trump, il faudrait pour cela qu’il y ait des milliardaires en France intéressés par la politique et en même temps patriotes (ne rêvons pas). Nous aurons peut-être une Marine, mais le handicap idéologique et politique me semble trop grand pour que l’hypothèse soit réaliste, tant les Français aiment l’expérience et la sagesse malgré tout. Qui aurons-nous ? Surprise !

Peut-être faut-il réfléchir autrement.

Constater notamment que, depuis la guerre de 14 qui fait date comme puissant traumatisme, chaque génération (en gros trente ans) bouleverse la donne :

1914-1940 : la guerre la plus absurde, l’industrialisation du massacre, la contestation radicale des badernes qui nous gouvernent engendrent les années folles et les Surréalistes – plus le communisme à l’est ; le plus-jamais-ça d’épuisement, les classes creuses et les veuves en noir engendrent le pacifisme à outrance, la frilosité en tout et la lâcheté devant la force. Lénine razzie le pouvoir, contre des sociaux-démocrates pusillanimes; Hitler l’emporte par populisme outrancier, dans le déni des élites démocratiques ; Pétain gagne, par forfait des dirigeants dépassés – les Français se soumettent (et très peu résistents avant 1943).

1940-1970 : l’euphorie de la victoire « des » démocraties, la reconstruction d’après-guerre, la décolonisation et l’essor des industries du radar, de l’atome, de l’aviation, de l’électroménager engendrent le baby-boom et le bonheur de consommer – jusqu’à saturation : la révolte de 1968 est non seulement contre la guerre du faible au fort au Vietnam, mais aussi contre « le Système » qui embrigade et contre l’Autorité qui s’impose sans discussion. A poil, échangistes, hirsutes, égalitaires, écolos à chèvres, hippies à pétards, les soixantuitards font craquer les gaines – mais dérivent vers les paradis artificiels, le spontanéisme narcissique et la baise pédophile. La brutale crise du pétrole, orchestrée par les régimes arabes contre Israël et son soutien américain en 1973, cassent brutalement le rêve fumeux : c’est « la crise » (mot qui reviendra désormais très souvent). Retour au réel.

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1970-2000 : Margaret Thatcher au Royaume-Uni, Ronald Reagan aux Etats-Unis, la gauche Bérégovoy en France, adaptent désormais l’utopie sociale républicaine à la réalité du capitalisme qui se mondialise. Pour le meilleur et pour le pire : la révolution des mœurs, qui deviennent plus conviviales, la jeunesse ayant accès au sexe avec la majorité à 18 ans et l’abaissement de la pénalisation des relations à 15 ans ; l’égalité homme-femme reconnue par le code civil avec le divorce, l’autorité parentale et l’avortement ; la chute du mur de Berlin suivie de la chute de l’URSS, l’essor de la Chine qui se convertit au capitalisme, la construction européenne positive d’un côté (Espagne, Grèce, Irlande puis Pologne et autres profitent de la redistribution). Mais de l’autre rigueur publique, moins d’Etat, desserrement des carcans à l’initiative individuelle et dérégulation, naissance des nouvelles technologies dans la Silicon Valley, brutalisation des relations de travail, externalisation des métiers hors du cœur de l’entreprise, délocalisation vers des pays à bas coûts de production, optimisation fiscale. Jusqu’au krach des actions technologiques en 2000, le krach de l’audit comptable en 2002, le krach de l’immobilier en 2007 et la crise systémique qui explose en 2008… laissant penser que la suite sera (comme dans les années 30) la crise politique.

2000-2030 : nous y sommes – et nous avons la tentation de revenir en arrière puisque le présent ne semble pas rose. Après l’autoritarisme d’après-guerre, puis le libéralisme post-68, retour à l’autorité en protection. La mondialisation montre son visage négatif : la perte des emplois industriels et l’immigration sauvage. La technologie montre qu’elle peut être néfaste : robotisation qui supprime des postes, exigence de formation supérieure et continue sous peine d’être largué, surveillance généralisée et centralisée par le tout-informatique, connexion mondiale et hacking mondial (les Russes ont piraté la campagne démocrate américaine et influé sur le vote), perte des repères spirituels – d’où retour des religions, jusqu’aux plus obscurantistes, théorie du Complot et islamisme salafiste – ce qui engendre les antidotes que sont les régimes autoritaire et fascistoïdes. Poutine, Chavez et Maduro, Erdogan, Orban, Kaczynski, Dutertre, Trump, la liste s’allonge de jour en jour des tribuns médiatiques qui jouent au dictateur comme jadis Staline, Mao ou Castro – jusqu’à Sarkozy, Le Pen et Mélenchon en France qui voudraient bien les imiter. Retour des frontières, du nationalisme, de la « souveraineté » (comme si la France était plus maître de son destin contre Google, Poutine ou la Chine sans l’Europe qu’avec !) – ce sont tous ces mythes qui agitent les esprits.

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Certes, nous l’avons toujours dit, le libéralisme sans règles n’est pas viable car il se réduit à la loi du plus fort, la jungle et le lynchage ; mais l’autoritarisme sclérose et inhibe, il empêche l’initiative (on le voit tellement en Russie, à Cuba ou en Corée du nord). Patriotisme oui (pourquoi nos élites ont-elle honte de défendre les intérêts français ?) mais nationalisme non (c’est la guerre assurée à brève échéance).

Donc une nouvelle génération.

Trump, à 70 ans, n’est pas vraiment un perdreau de l’année… Incarne-t-il l’espoir d’un renouvellement ou le ras-le-bol des anciens ? je penche pour sa seconde hypothèse. Reste donc entière la question du renouvellement des générations en politique. Avec Trump, rien n’est réglé !

Il sera probablement moins radical au pouvoir que dans sa campagne – comme toujours. Des contrepouvoirs existent aux Etats-Unis (bien plus qu’en France !) et les lobbies industriels et financiers sont puissants, le populo (abstentionniste et velléitaire) apparaît comme trop bête et flemmard pour être consulté avec profit collectif sur les grandes orientations. Nous aurons un Reagan bis en économie avec les Conservateurs ; peut-être un Nixon bis (sans l’intelligence géopolitique) en relations extérieures ; en tout cas un Tycoon redoutable en affaires et qui ne s’embarrasse (comme Poutine) d’aucun scrupule…

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Ceux qui se réjouissent aujourd’hui, aux Etats-Unis comme à l’étranger, vont voir très vite combien America First peut être redoutable à leurs petits intérêts. Brailler, c’est bien ; subir, est-ce mieux ? Où est-elle donc, NOTRE nouvelle génération ?

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Clipperton atoll français et roi violeur

Un grand gaillard mexicain d’origine africaine se proclama roi de cet atoll dont le seul souci fut d’humilier et d’abuser sexuellement de ses sujettes. Il arriva à Clipperton en 1906. Le gouverneur mexicain donna les droits exclusifs de l’exploitation du guano à une société anglaise, la Pacific Island Company. Il y avait là des ingénieurs, des ouvriers, une petite garnison de 13 hommes commandée par un certain Ramon Arnaud, d’ascendance française et dont Alvarez aurait été un serviteur.

À l’époque le président Porfirio Diaz qui craignait les revendications françaises et ne voulait pas les reconnaître expédia ce petit monde sur l’atoll. Arnaud, déserteur, avait fait amende honorable et intégré avec le grade de lieutenant et le titre de gouverneur de Clipperton, titre qu’il conserva de 1906 à 1916, date de sa mort tragique. Alicia Rovira Arnaud, sa jeune femme, le rejoignit ainsi que d’autres civils, des femmes et des enfants, soit plus d’une centaine de personnes. Les Anglais chargèrent le guano. Tout alla bien jusqu’en 1910.

Quand la société fit faillite, certains ouvriers demeurèrent sur place. Tous les deux mois un bateau faisait la navette entre le Mexique et Clipperton. Tout était calme, jusqu’à une révolution contre Diaz fomentée par Pancho Villa et Emiliano Zapata. En 1910 la guerre civile éclate au Mexique, en 1911 Diaz quitte le pouvoir – les colons de Clipperton sont oubliés au milieu de cette pagaille. Plus de bateau pour les ravitailler. Les 26 colons restés à Clipperton étaient devenus des naufragés. Nul ne s’en souciait.

USS Cleveland

Heureusement l’Amérique…  En 1914, l’USS Cleveland, bâtiment de la marine américaine tenta de leur porter secours. Voyant l’état de dénuement de ces 26 Mexicains, le capitaine yankee proposa à Arnaud d’évacuer l’atoll, mais Arnaud refusa… il avait déjà une désertion dans son dossier militaire ! La petite colonie se composait de 12 soldats, 12 femmes et enfants et de l’étrange gardien du phare construit  par les Mexicains qui vivait seul à l’écart des autres. Au menu, des oiseaux de mer, d’œufs d’oiseaux, de poissons, de crabes, et quelques rares noix de coco.

Bientôt les adultes tombèrent malades, atteints de scorbut. Une tentative de rejoindre un bateau « fantôme » par Arnaud avec trois hommes « encore valides » tourna au drame, le bateau chavira et ils périrent noyés. Survint alors un cyclone. La femme d’Arnaud était sur le point d’accoucher. Un petit Angel vit le jour dans ces conditions épouvantables. Le cyclone avait tout rasé sur l’atoll. Le gardien du phare qui n’avait rien perdu de ces catastrophes arriva au campement, les femmes et enfants étaient seuls, il leur annonça qu’à dater de ce jour il était roi de Clipperton avec les pleins pouvoirs.

Les femmes devinrent ses esclaves sexuelles, celles qui refusèrent furent violées et tuées. Lui finira tué par les trois femmes. Un enfant aperçut un bateau au loin alors que le corps du bourreau gisait là. C’était l‘USS Yorktown, un chasseur de sous-marins allemands de la marine des États-Unis. Arrivés sur l’atoll, les marins américains virent l’état de santé déplorable  des survivantes, trois femmes et huit enfants rachitiques, tous désiraient quitter l’île au plus tôt. Le corps du roi  Alvarez  fut abandonné aux crabes. Épilogue heureux pour des femmes qui avaient passé neuf ans sur Clipperton (dont les derniers abominables), affamées et soumises aux désirs sadiques et obscènes du « roi » Alvarez.

Clipperton survivants

D’après les dernières nouvelles, il semble que le député qui avait fourni un rapport après sa visite à Clipperton préconise l’installation d’un laboratoire scientifique international sur l’atoll, ce qui serait une bonne chose. Il y aurait une présence humaine autre que celle de ces milliers de crabes, des études scientifiques, un ravitaillement à partir des Marquises mais… il faudra d’abord « nettoyer » l’atoll, enlever toutes les munitions américaines qui y restent, les lignes, les filets de pêche, les carcasses de bateau échoués, et autres détritus. Avant la fin du quinquennat ?  Ou serait-ce encore un vœu pieux ?

Hiata de Tahiti

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Christophe Bardyn, Montaigne

christophe bardyn montaigne
Michel Eyquem de Montaigne aimait fort la vie avec tout ce qu’elle offre ; le principal en était la liberté. Cette biographie nouvelle, par un agrégé docteur en philosophie est à la fois érudite, pleine de sel et de trouvailles, et fort bienvenue. « L’époque des guerres civiles a façonné sa pensée et son style au point qu’ils entreront toujours en résonance avec les périodes troublées, inventives et inquiètes. Tel est notre temps… » p.478.

Sa pensée de doute et de balance porte à juger par soi-même plutôt qu’obéir aux dogmes ou suivre l’opinion commune. Son style de beau langage allie la précision des mots à l’allusion, voire au cryptage pour érudits, afin de dissimuler ce qui choquerait trop les âmes faibles. Car il y a en tous temps des professionnels du choqué, dont la seule vertu est de dénoncer la paille dans l’œil du voisin. Particulièrement dans les périodes troublées et inquiètes où le recours à la « croyance » est reine au détriment du réel. Penser comme tout le monde rassure, en rajouter sur l’orthodoxie pose à bon compte et donne parfaite conscience. Mais de là à inventer le neuf, il n’y faut point compter !

« Il est manifeste que l’homme [Montaigne] est d’abord un amant, amoureux de la vie, d’un unique ami et de quelques femmes. De toutes ses passions, l’écriture est à la fois le médiateur et la substance, et c’est pourquoi les Essais sont consubstantiels à leur auteur » p.471. Presque tout est dit, hors l’aristocrate et le politique. Car Montaigne fut aussi engagé largement dans l’histoire de son siècle. Élu en son absence maire de Bordeaux malgré ses réticences, puis réélu pour un second mandat, il avait l’oreille à la fois de Catherine de Médicis et d’Henri de Navarre, jouant les médiateurs avec talent et discrétion entre les deux Henri, l’actuel III et le futur IV.

Bien que le grand homme fut de taille petit, « Montaigne a toujours fait, autant qu’il le pouvait, ce qu’il voulait, sans se préoccuper à l’excès des jugements moraux, sociaux ou religieux. L’absence de repentir qu’il revendique hautement signifie qu’il assume tous les aspects de sa vie, parce qu’il les a tous voulus, pour autant que cela dépendait de lui » p.473. Outre sa libre pensée, Montaigne valorisait l’expérience plus que le savoir, la vie se faisant – plus que les grands principes. En ce sens il était libéral. Sur l’exemplaire de la dernière édition des Essais qu’il a annoté de sa main juste avant sa mort, il a fait figurer cette citation de Virgile : « il prend des forces en allant de l’avant ». Il ne se réfère pas avant d’agir, il va et pense en chemin.

Ce pourquoi il est antithétique avec un certain esprit de cour français, hiérarchique, soumis, moraliste et langue de bois. Christophe Bardyn a fort raison d’affirmer : « Il est évident, ne serait-ce que pour des raisons de style, qui touchent ici au plus intime de la pensée, qu’un philosophe nourri exclusivement de Kant, de Hegel ou d’Auguste Comte n’est pas en mesure d’entrer dans la pensée de Montaigne » p.469. La plupart de nos intellos, perclus de grands principes et de dogmes idéologiques, ne peuvent saisir le sel de ce penseur du XVIe siècle qui ne se voulait pas philosophe. Ils sont bien trop enfermés dans leurs bornes mentales, leur morale étroite et leur idéal absolu placé au-dessus des hommes – ils sont bien trop contents d’eux. Ce pourquoi Montaigne fut plus célèbre en Angleterre qu’en son propre pays, plus pragmatique que dogmatique, plus accommodant que servile, plus utilitariste qu’idéaliste.

Lorsque Michel de Montaigne meurt le 13 septembre 1592 à 59 ans d’une amygdalite phlegmoneuse, ses héritiers spirituels sont immédiatement Pierre Charron et Marie de Gournay, jeune Picarde « transie d’admiration » devenue après plusieurs mois de rencontres « fille d’alliance ». Mais plus tard Descartes et Pascal, avant Hume et Voltaire, reprendront son flambeau. Tous penseurs qui pensent par eux-mêmes, maniant la langue précise autant que l’ironie, sceptiques et prudents. Le gisant de Montaigne repose ses pieds sur un lion de pierre à la langue bifide, signe de dissimulation comme de neutralité, de loyauté sans naïveté.

Les siècles XIX et XX en France ont réduit Montaigne à la sagesse rassise du personnage qui s’isole en sa librairie pour méditer au coin du feu. Les moraleux de ces temps idéologiques avaient peur de la verdeur charnelle de l’auteur du XVIe siècle, de son scepticisme en tout, de la relativité de sa morale. Ils ont caché ce sein qu’ils ne voulaient voir, alors que Montaigne avait pour ambition de se « dépeindre tout nu ». Libertin, libéral et libertaire, Montaigne aimait le sexe et la conversation, les libertés de croire, de penser et de dire, et surtout pas les conventions sociales au-delà de la civilité.

Christophe Bardyn relit Montaigne avec l’œil neuf du XXIe siècle et la documentation fournie des historiens. Il entend le latin et grec, ce qui lui facilite les choses… « Les Essais contiennent tout, absolument tout, du début à la fin et pour tous les aspects de son existence » p.15. D’où il peut déduire que Montaigne était (ou se sentait) un enfant illégitime, né à 11 mois de grossesse, peut-être fils du palefrenier ; que cette situation l’a rapproché d’Étienne de La Boétie, orphelin trop tôt, sans que cette passion d’amitié soit en rien homosexuelle – comme certains esprits trans, gais et lesbiens le voudraient aujourd’hui pour augmenter leur camp. Montaigne a énuméré, plus ou moins dissimulés, les noms de ses maitresses : Diane de Foix-Candale (dont il fut le père probable du premier enfant), Madame de Duras, Diane d’Andouins qui se fera appeler Corisandre et sera la maitresse du futur Henri IV, Madame d’Estissac et Marguerite de Valois qui épousa Henri de Navarre (p.296).

Né le 28 février 1533 aîné de 8 enfants, son père officiel est de noblesse récente, maire de Bordeaux, d’ancêtres enrichis dans le commerce de pastel et de harengs. Sa mère descendrait probablement de marranes montés d’Espagne en 1492. Comme Gargantua, livre qu’il affectionnait fort, le jeune Michel « confie qu’il ne se souvient même plus du début de sa vie sexuelle, tellement elle fut précoce » p.28. Il disait suivre la règle des moins de Thélème qui est de n’en suivre aucune !

De sa naissance à 3 ans il est confié en nourrice au village, revient au château de Montaigne jusqu’à 6 ans pour être élevé, avec son frère cadet d’un an Thomas (le préféré de son père) par un précepteur allemand assisté de deux autres qui lui parlaient latin et jouaient en grec. De 6 à 15 ans, il est envoyé au collège de Guyenne à Bordeaux où il lit les classiques, aidé de son précepteur Muret de 4 ans plus âgé que lui, un rien sodomite mais qui semble s’être contenté de caresses mutuelles avec le jeune Michel – comme le faisaient les Romains. De 16 à 21 ans, Montaigne se perfectionne à Paris, ville qu’il a tant aimée, auprès des humanistes et notamment de Turnèbe. Il déteste le droit mais en sera néanmoins licencié, son père lui obtiendra une charge à la cour des aides de Périgueux, avant de monter à Bordeaux.

Michel rencontre Étienne à 24 ans et La Boétie, qui mourra à 33 ans, écrit vers 16 ans un Discours de la servitude volontaire encore fameux quatre siècles après. « La rencontre entre les deux jeunes magistrats bordelais ressembla donc à un coup de foudre amoureux, parce que pour la première fois chacun d’eux sortait de sa solitude psychique et trouvait un interlocuteur à qui il n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il ressentait, mais qui le comprenait intuitivement parce qu’il avait vécu de son côté une épreuve similaire. Le bâtard reconnaît dans l’orphelin un compagnon d’infortune, et leurs sensibilités exacerbées les conduisent aussitôt à une entente qui, le plus souvent, n’eut même pas besoin de mots » p.129. Étienne mettra en garde Michel contre sa frénésie sexuelle avec des femmes mariées, ce qui présentait à tout moment le risque d’être découvert et tué. Nul que la tempérance de son ami n’influençât le jeune homme pour le reste de sa vie.

Montaigne se marie en 1565, 4 ans après la mort de son père, pour récupérer son héritage, dont le titre. C’est un mariage de raison qui donnera six enfants mais dont une seule fille survivra, Léonor, à laquelle Montaigne ne s’est guère attaché. Il n’aimait pas les « petits enfants » et préférait parler d’égal à égal sur les idées. Après 13 ans de vie parlementaire, il se retire à 37 ans sur son domaine, qu’il est soucieux de faire rendre. De sa tour librairie, il peut surveiller les alentours et les soins de ses gens à sa vigne.

C’est là qu’il commence à écrire ses Essais, à 39 ans. Christophe Bardyn nous révèle que leur plan est calqué sur Saint-Augustin, non pour le démarquer mais pour s’en inspirer – et prendre le plus souvent des opinions contraires, étayées par des citations d’auteurs latins. « En utilisant les thèmes de la Cité de Dieu comme canevas, et en brodant ses propres motifs par-dessus, Montaigne se donnait une structure invisible qui lui permettait d’échapper à l’emballement en tous sens de son ‘cheval échappé’ et lui fournissait un discret fil conducteur. Mais, en même temps, il saisissait l’opportunité d’affirmer ses propres thèses par contraste avec celles du plus célèbre et du plus influent père de l’Église d’Occident » p.257. Il procède de même avec le Livre III, qu’il écrit en miroir des Confessions.

Il ne publiera les Essais qu’en 1580 mais passera deux années à publier les œuvres de son ami La Boétie, en même temps qu’il écrit probablement le pamphlet le plus virulent et le plus intelligent sur Catherine de Médicis, appelé le Discours merveilleux. Il ne l’a pas signé, ni revendiqué jamais, mais l’on y découvre son style. Avec l’Apologie de Raymond Sebond, il exprime aussi sa conviction de « moyenneur », partisan du juste milieu sur l’interprétation des dogmes catholiques.

Femme et homme à chapeaux 17ème

Il est nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France en 1573, puis obtient le même titre auprès du roi de Navarre en 1577 grâce à Marguerite de Valois, l’une de ses maitresses. « En réalité, Montaigne fut un très grand séducteur. Certes il était petit, et ses attributs virils manquaient d’envergure, mais il avait bonne figure, était très vigoureux [six postes par nuit], et avait assez d’esprit pour faire oublier tout le reste » p.305. Le chapitre 5 du Livre III des Essais s’intitulera même Sur des vers de Virgile, dont l’innocence champêtre masque une érotique contrepèterie !

Il voyage en Italie 17 mois et 8 jours, où il apprécie la bonne chère mais moins les femmes, trop grasses pour son goût. Il apprend dans une ville près de Pise où il prend les eaux contre les calculs rénaux, que ses collègues l’ont nommé maire de Bordeaux et, après un premier refus et quelques tergiversations, un ordre du roi le fait accepter. Il rentre en France pour n’en plus repartir, lui qui a eu la tentation de Venise, s’y voyant volontiers ambassadeur sur la fin de sa vie.

Être maire n’est pas de tout repos lorsque la guerre civile menace, les dogmatiques des deux religions se haïssant comme communistes et capitalistes. Montaigne négocie, s’entremet, anticipe. Il se sortira de tous les mauvais pas, même de la peste, qui vida Bordeaux de la moitié de sa population. Il reçoit en son château de Montaigne le roi de Navarre le 19 décembre 1584, avant d’être obligé de fuir en roulotte avec sa famille jusque vers Paris, où Catherine de Médicis le renfloue pour ses talents politiques et lui confie quelques missions secrètes dont il ne peut parler en ses livres, mais dont les correspondances historiques font foi.

Dans le Livre III des Essais qu’il entreprend à ce moment, il fustige les catholiques zélés de la Ligue, aussi sûr de leur bonne foi que vantards : « Ils nomment ‘zèle’ leur propension vers la malignité et violence : ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt. Ils aiment la guerre, non parce qu’elle est juste, mais parce qu’elle est guerre » cité p.387. Il faut dire que huit guerres civiles en 25 ans peuvent rendre sceptique quiconque pense par soi-même sur le ‘bon droit’ d’une cause. Les choses n’ont guère changé depuis, les catholiques ont laissé la place aux jacobins puis aux communistes avant tous les avatars du gauchisme et de l’écologisme, mais le ‘zèle’ est toujours aussi borné…

Montaigne, lui, reste « le premier empiriste sceptique de notre histoire » p.404. Il adopte un point de vue raisonnable sur la vérité : « Il n’y a pas de science certaine, puisque tout est sujet au doute, mais nous devons nous faire une opinion sur tout ce qui concerne notre vie, sans quoi nous serons paralysés et inactifs » p.407. L’utilité pratique sur le moment est bien ce qui importe, ce à quoi jamais les dogmatiques ne pourront se soumettre, soumis à « la peste de l’homme, l’opinion de savoir ».

Lire et relire Montaigne est une cure de santé instinctive, affective, mentale et spirituelle. « Récapitulons : il est hédoniste dans sa vie privée (de tendance néocyrénaïque), néocynique dans sa vie publique (il s’inscrit dans le courant érasmien de dénonciation de la folie politique), empiriste sceptique du point de vue de la connaissance, naturaliste radical pour envelopper le tout, c’est-à-dire ne connaissant et ne suivant que la nature » p.410. Que voilà un homme séduisant que l’on peut prendre pour modèle ! Surtout en notre époque de vanité et d’ignorance, où faire le paon suffit à contenter une vie.

Une bonne et lourde biographie écrite avec gourmandise et beaucoup de savoir que tout homme libre goûtera – et où les femmes pourront reconnaître cette civilité française que l’obscurantisme méditerranéen conteste aujourd’hui.

Christophe Bardyn, Montaigne – La splendeur de la liberté, 2015, avec 16 illustrations en cahier central, Flammarion, 543 pages, €25.00
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Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1

robyn young insurrection pocket

Auteur femme d’une série à succès sur les Templiers, Madame Robyn Young a des origines celtiques mêlées dans tout le Royaume-Uni : anglaise, écossaise, irlandaise et galloise. De quoi vouloir justifier par le mythe historique la geste d’Édouard 1er, le roi anglais qui voulut rassembler les quatre reliques des saints qui permettraient aux rois Bretons de régner. Ainsi la couronne d’Arthur au pays de Galles et la pierre du Destin de Scone en Écosse qu’il réunit en ce premier tome. La légende est née des Prophéties de Merlin, écrites par l’évêque historien du 12ème siècle Geoffroy de Monmouth, sous le règne de Henri 1er d’Angleterre.

Entreprenant une nouvelle série sur la geste écossaise, l’auteur s’appuie sur ce texte pour replacer Robert Bruce dans le contexte. Il ne s’agit pas d’histoire, mais de geste historique, romancée là où l’historien ne sait rien. C’est prenant, parfois épique, toujours agréable à lire. Et très érudit, même si les bagarres, batailles et autres combats ravissent plus les garçons que les filles, dit-on.

Il y a quatre Robert Bruce, tous prétendants au trône d’Écosse car descendant de David 1er (1124-1153). L’arrière-grand-père fut le fils aîné du comte de Huntingdon, le grand-père lord of Annandale, le père comte de Carrick, enfin le fils, « notre » Robert Bruce né en 1274, révolté contre le roi anglais Édouard, est le plus connu parce qu’il prendra la tête de l’Écosse sous le nom de Robert 1er. L’auteur le cueille en enfance, lorsqu’à 11 ans il s’efforce de bien se tenir à cheval. Son père ne l’aime pas, peut-être parce qu’il a été accouché par une rebouteuse un brin sorcière qui a « noué le destin » de la lignée par la malédiction de Malachie. Pas de royaume avant repentance… Ou peut-être aussi parce le grand-père du gamin l’aime plus que son propre fils. Toujours est-il que Bruce, l’aîné de trois frères et deux sœurs, doit répondre de tous les échecs de la famille, ce qui n’est pas rien.

gamin chateau ecosse

Robert Bruce enfant, adolescent, adulte, est un être complexe. Il n’a rien d’entier, comme son frère Édouard, mais sait changer d’avis, renverser ses alliances, louvoyer entre les maux. Il est guerrier et diplomate, hanté par la promesse faite à son grand-père, lord d’Annandale, de prétendre après lui au trône de l’Écosse que le roi anglais voudrait bien annexer et soumettre. Fragile parce que mal aimé, mais fort parce qu’il se croit un destin, l’homme se forge lentement dans ce premier tome, entre les landes essorées de l’Écosse, les fastes médiévaux des tournois de Londres et la campagne militaire grise et glacée au pays de Galles, où il suit le roi Édouard.

L’auteur invente le club fermé des Chevaliers du Dragon, qui réunit la fine fleur des jeunes nobles de la Cour, sorte d’antichambre de la Table ronde, remise en valeur par Édouard pour le bien servir. Bruce y connait les amitiés et les haines, le snobisme de caste et l’amour d’une belle. Ce sont ces nouveaux amis qui ne sont pas de son sang qu’il va trahir, après que le club ait enlevé (avec lui mais malgré lui) la pierre de Scone sur laquelle les rois d’Écosse furent tous couronnés. Cette forfaiture le ronge, et l’attitude (inventée par l’auteur) d’un très jeune garçon fils de noble écossais, vêtu en tout d’une courte tunique, sans armure ni bouclier, pointant tout seul son épée contre l’ost entier mené par Robert Bruce lui-même contre le château de son père, l’émeut. Elle le fait basculer dans la révolte pour mener la résistance aux armées anglaises venues envahir les territoires du nord.

chateau en ecosse

Il se range alors aux côtés du fils de chevalier William Wallace, géant musculeux meneur d’hommes, et de l’évêque de Glasgow Robert Wishart. L’Écosse n’a plus de roi depuis qu’Alexandre III fut assassiné, probablement sur ordre d’Édouard (l’auteur n’a aucun doute, les historiens, si). L’élection qui a suivi laisse en rivalité deux puissantes familles qui se combattent en fratricides, permettant au roi Édouard 1er de proposer son « arbitrage » intéressé.

Nous accompagnons les premières années de Robert de Brus (son vrai nom d’origine normande) depuis 1286 jusqu’au milieu de sa vingtaine. Il a été marié mais sa femme est morte en couches, laissant une petite fille. Révolté, il n’a plus aucun des domaines anglais par le roi jadis confiés, et la plupart de ses fiefs au sud de l’Écosse sont ravagés. Il ne sera élu roi qu’en 1306, à 32 ans, ce que conteront les tomes suivants de la saga.

Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1, 2010, Pocket 2013, 826 pages, €9.80
Film DVD Bravehart de Mel Gibson sur William Wallace, où Robert Bruce apparaît sous les traits d’Angus Macfadyen, 2010, 20th Century Fox, €9.99

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Paul Doherty, Funestes Présages

Paul Doherty Funestes presages

Cette enquête du clerc royal Hugh Corbett est l’une des plus abouties. Les caractères des personnages se précisent. Hugh apparaît plus cérébral, plus scrupuleux, plus humain aussi – ayant peur de la bataille et horreur de tuer. A l’inverse, son comparse Ranulf-atte-Newgate se révèle un tueur sans scrupules, aimant se bagarrer, du moment qu’il s’agit du droit et de la loi. Nul doute que les deux se complètent, Ranulf de mœurs plus « féodales », attaché à la personne du Roi et pour qui les paroles sont la loi et l’ordre ; Hugh plus « moderne », jugeant par lui-même en raison et attaché au Droit abstrait de l’intérêt général.

Les voici tous deux conviés dans une abbaye opulente où l’Abbé, ancien chevalier banneret du roi Edouard, est retrouvé mort d’un coup de poignard alors que les huis et fenêtres à meneaux sont restés clos soigneusement. L’atmosphère du lieu entretient le mystère, l’hiver entonnant ses bourrasques de vent glacé et de neige, les anciens marais drainés luisant de feux follets et un antique tumulus, en plein pré, recelant peut-être la tombe d’un roi païen… Saint-Martin-des-Marais, lieu de raison par sa riche bibliothèque et ses œuvres de Romains, lieu de culte où Dieu sert de rempart aux superstitions et exorcise les démons, lieu de vie confortable, bien chauffé et recelant moult provisions – l’abbaye a perdu la tête et, avec elle, la sécurité. Les meurtres se succèdent, horribles et différents, sans qu’un lien rationnel n’apparaisse à l’enquête. Et pourtant…

Ce tumulus vénérable était un point de discorde entre les tenants du respect conservateur pour les choses telles qu’elles sont et les tenants du progrès sous la forme d’une hostellerie apportant de nouveaux revenus à l’abbaye. L’abbé était contre la fouille du tumulus au centre de la prairie de Bloody Meadow : il est mort – est-ce un crime « économique » pour déblayer la voie ? Certains murmurent qu’il était prêt à changer d’avis – est-ce la réalisation d’une prophétie attachée au nom (Bloody Meadow signifie « prairie sanglante ») ? Et que vient faire dans cette affaire Lady Margaret, veuve d’un ami de l’abbé, qui refuse obstinément de le rencontrer tout comme de céder ses droits sur le bout de prairie ?

Plus les clercs royaux s’enquièrent et poussent les uns et les autres dans leurs retranchements, plus l’aspect ordonné et positif de l’abbaye se lézarde. Comme dans toute communauté fermée, les jalousies et les passions fermentent, les petits arrangements avec le siècle fleurissent, les péchés contre les Commandements de Dieu sont relativisés. Dieu, d’ailleurs, est bien absent de l’histoire. Il n’est qu’un décor assurant prébendes et protection, statut social et loisirs d’étudier. Qui a la foi dans cette abbaye ? L’abbé lui-même n’est-il pas devenu exorciste pour « rencontrer les démons », donc – par pure antithèse raisonnable – en inférer qu’un Dieu existe ?

Jusqu’aux neuf dixièmes du volume, Hugh Corbett comme le lecteur seront laissés errants dans un labyrinthe de fausses pistes et de demi aveux en forme d’impasses. Puis le puzzle se mettra en place. Brusquement, un symbole romain que l’abbé aimait à reproduire prendra tout son sens et aboutira à l’inévitable résolution de l’énigme : un drame de l’amour, cette passion trop humaine que nul Dieu ne peut capter à son seul profit…

Voici une belle et bonne enquête dans cette Angleterre médiévale qui rappelle l’Europe avant le progrès (et que certains écolos voudraient voir revenir). Un décor à la Ellis Peters, une intrigue à la Agatha Christie, et toute la bonne rationalité venue du monde romain appliquée à cet univers obscur des anglo-saxons du 13ème siècle.

Paul C. Doherty, Funestes présages, 2001, 10/18 Grands Détectives 2005, 366 pages, €4.00

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Temples de Polonnaruwa

L’ancienne cité de Polonnaruwa est une capitale médiévale au bord du lac de Parakrama, fort active après la destruction d’Anuradhapura en 993, qui s’étend sur 122 hectares. La cité a été développée par le roi mégalomane Parakramabahu 1er au 12ème siècle. Il a bâti une triple enceinte autour d’une cité jardin parsemée de palais et de sanctuaires. Un stupa fait 175 m de diamètre et 55 m de haut.

temple de Polonnaruwa sri lanka

Au fond d’un grand parc et alors que la lumière décline déjà, nous voyons le clou du spectacle de pierre. Le Gal Vihariya est composé de trois grands bouddhas sculptés dans la paroi, le premier assis en méditation, le deuxième debout les bras repliés de l’illumination, et le troisième couché, en nirvāna. Cette dernière statue de 15 m de long et sculptée dans le roc, soigneusement gardée par un vigile et vénérée des fidèles, est dit-on la plus parfaite et la plus mystérieuse des statues du Sri Lanka. Des orchidées, de frangipaniers ornent les pierres.

temple Polonnaruwa sri lanka

Sur ce site bouddhique, pèlerinage de vieilles et vieux locaux en bus. Ils se laissent prendre en photo, demandent presque, au garde-à-vous devant l’objectif parfois. Ils sortent du bus de marque Lanka Ashok Leyland leur pique-nique et préparent un feu dans un coin du site pour faire chauffer le thé et la tambouille, avant d’aller coucher dans un gîte collectif de pèlerins. A. et moi achetons une noix de coco brute pour en boire le jus, ce qui incite tout le groupe à faire de même. Nous empruntons quelques minutes des vélos, à disposition, pour aller d’un temple à l’autre tant l’ancienne cité est étendue. Nous ne voyons pas tout, la nuit tombe déjà.

cycle du ver a soie

La matinée débute par une boutique de soie. Le guide, pas fou, l’a présentée comme une « fabrique » où l’on nous expliquerait le procédé, du ver à la robe. Il n’en est rien ; le vendeur au français approximatif mais avec un sourire commercial et rempli de bagout, expédie en quelques minutes la bave de ver qui pare les belles pour organiser sa petite animation acheteuse. Il s’agit de faire se déguiser les touristes en sri-lankais, de les faire se prendre mutuellement en photo.

curry ingredients naturels sri lanka

Suit à une heure de route le « jardin d’épices » de Matale, qui est encore une boutique de vente de produits de soins à base de plantes flanquée d’un arboretum. Mais cette fois les explications sont plus détaillées et durent plus longtemps. Le jardin est petit mais on nous montre le poivre, liane aux petits grains dont on tire les quatre variétés : le poivre vert cueilli avant maturité, le moins fort ; le poivre rouge cueilli à maturité, plus fort ; le poivre noir laissé sécher sur l’arbre, encore plus fort ; enfin le poivre blanc, décortiqué et le moins fort. La liane du vanillier, l’écorce de cannelle, la fleur et le pistil de girofle, la noix de muscade et son macis, la fleur de cardamome, la fleur de jasmin, la feuille de curry, la racine de gingembre et celle de curcuma, la cabosse du cacao et la graine de caféier.

curry preparation sri lanka

Mais l’on nous fait sur le feu la démonstration d’un bon curry sri-lankais. Il faut faire griller quelques instants à la poêle sèche les graines d’anis, cardamome, cannelle, clous de girofle, coriandre, cumin, pignons, puis les écraser à la meule ; ajouter ensuite curcuma pour la couleur et piment pour la force ; puis de l’ail et de l’oignon haché, une tomate épluchée et épépinée, du lait de coco et du sel. On peut faire son lait de coco en râpant de la noix et en versant de l’eau chaude dessus : bien malaxer à la main et filtrer le lait obtenu. Une fois la sauce faite, et mijotée un moment, verser dedans les légumes ou la viande et laisser cuire à feu doux 20 mn pour les légumes en dés ou 40 mn pour la viande en morceaux. La cuisson la plus longue est celle du bœuf.

Nous sommes alors conviés autour d’une table, les murs ouverts sur l’extérieur sous un toit de palmes tressées, « comme à l’école » nous dit le vendeur. Les classes primaires ont en effet lieu à l’air libre, sous ce genre de bâtiment ouvert. Sur la table, une trentaine de fioles de couleur. Assis autour, nous assistons à une démonstration des bienfaits des huiles essentielles et des décoctions de plantes. Parmi les produits à absorber, l’ananas rouge au citron et miel libère les graisses, le vin d’herbes au caramel de gingembre donne de l’énergie sexuelle, le kamayogi augmente la durée de l’érection – « viagra naturel » s’exclame le commercial, la poudre de santal au clou de girofle et à la cardamone rend les dents blanches, la noix de muscade, gingembre et « asamodagam » (trachyspermum involucratum, proche du cumin) contre les maladies d’estomac, la colique et la grippe. Parmi les crèmes, la citronnelle désinfecte et éloigne les moustiques (Françoise le sait bien qui sent toujours la citronnelle), le baume d’herbes (on ne sait pas lesquelles) agit contre le mal de tête et les foulures, la lotion d’aloès et d’huile de coco royal empêche les coups de soleil, la crème de santal affermit les muscles et adoucit la peau. Parmi les huiles, outre le mélange « de massage, le santal est cosmétique contre les rides, les cicatrices et les boutons, l’huile de cannelle est bonne contre le froid et supprime la mauvaise haleine, l’huile de coco royal contre les pellicules et la perte des cheveux, l’huile rouge (de palme qui provient de la chair du fruit du palmier et non pas du noyau) soigne le mal de dos, de reins, de nuque et de muscles. On nous fait goûter un thé de Ceylan au gingembre, puis le même à l’ananas rouge ; on nous masse le front et les temps avec du viagra naturel (« vous allez voir ce soir ! » – on a vu… rien du tout).

Suit le passage en boutique où les épices et les soins ayurvédiques sont à l’honneur, avec des prix fort peu locaux. Le groupe s’empresse aux emplettes, qui voulant être beau, qui voulant maigrir, qui voulant jouir plus fort… Après la boutique, le déjeuner. Il a lieu dans un autre bâtiment pour faire une pierre deux coups. Il n’est en rien ayurvédique mais propose son classique buffet de légumes (jacquier, arbre à pain, pomme de terre, gombos, aubergines) et viandes au curry, ici du poulet, et ses fruits entiers ou coupés. En général, une seule assiette d’un peu de tout me rassasie, d’autres y retournent jusqu’à trois fois.

curry sri lanka

Durant le déjeuner, la pluie se met à tomber à torrent. La « mousson du sud-ouest », nous dit Inoj ; septembre est en effet un mois de mousson, même si c’est la fin. Le très beau temps que nous avons eu jusqu’ici disparaît à mesure que nous allons vers le sud. De mai à octobre, mousson du sud-ouest ; de novembre à janvier, mousson du nord-est : le Sri Lanka est sans cesse arrosé, ce qui en fait la « perle de l’Asie » selon la publicité des voyageurs. « Et les baleines sont contentes, nous dit Inoj avec un grand sourire ; elles font le tour du Sri Lanka pour avoir chaud et manger ».

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Peter Tremayne, La septième trompette

peter tremayne la septieme trompette
L’attrait de Peter Tremayne est qu’il vous emmène en Irlande, sur les marges chrétiennes de l’empire romain finissant. Nous sommes en 670, au sud-ouest de l’île, dans une région où chaque vallée a un roi ou presque. Les clans se fédèrent auprès d’un « haut roi ». Malgré cette organisation féodale pour garantir prospérité agricole et protection contre bandits et pillards, les érudits et les flemmards, comme les ambitieux qui ne sont pas « nés », se placent dans le giron de l’Église pour mieux vivre, en savoir plus et donner libre cours à leurs ambitions.

Mais l’Église de Rome est à cette époque de bascule entre les usages libéraux des anciens temps celtiques et les nouveaux usages hiérarchiques et machistes du monde méditerranéen. Fidelma de Cashel, sœur du roi du Muman et ex-sœur en monastère, a obtenu un grade juridique élevé (celui d’anruth qui précède celui d’ollamh), il ne lui en manque plus qu’un pour être juge suprême. Mariée bien que religieuse, soucieuse de préserver les acquis du droit celte bien que chrétienne, avocate bien que sœur de roi, elle n’aime rien tant que s’imposer en tant que femme dans les complots masculins, et agiter ses petites cellules grises au détriment des hormones mâles qui croient que la force prime le droit.

C’en est parfois un peu agaçant, tant les répétitions de préséance pour s’imposer sont rituelles, mais le lecteur habitué n’y fait même plus attention. Même chose pour les noms imprononçables et à rallonge des clans celtiques et les imbrications de parenté qui rendent les derniers chapitres assez peu digeste.

L’action est rondement menée, débutant par un crime et finissant par un massacre, malgré une intrigue inutilement compliquée qu’on ne connaît heureusement qu’à la fin. Un paysan, près du château invaincu de Cashel, découvre un jeune noble mort de trois coups de poignard dans le dos sur le gué qui passe ses terres. Fidelma enquête, ce qui va la mener, flanquée de son fidèle mari et compagnon d’aventures Eadulf de Seaxmund’s Ham, à rencontrer un prêtre ivre qui va la traiter de putain, un jeune homme blond élancé qui se dit barde, d’horribles bandits sans scrupules qui vont l’enlever, un jeune garçon qui sera égorgé, un supérieur de monastère fanatique – mais pas pour son église -, une jeune écervelée avide de fêtes alors que la guerre est aux portes, quelques guerriers fidèles et musclés et un serpent élevé au sein de la famille.

Tout cela se lit fort bien sauf le final, heureusement égayé (si l’on peut dire) par un jeu de poignard en pleine cours de justice. La parution des œuvres n’est pas dans l’ordre, l’auteur regrettant manifestement avoir fait prendre sa retraite à Fidelma et Eadulf dans Le concile des maudits. Pour le bonheur des fans.

Peter Tremayne, La septième trompette (The Seventh Trumpet), 2013, 10-18 mai 2014, 334 pages, €7.80 (€11.99 en format Kindle…)
Les romans de Peter Tremayne chroniqués sur ce blog

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Voyage à Rimatara

Rimatara est la plus petite île des Australes, 9 km², 8,5 km de circonférence, à 665 km au sud-est de Tahiti. C’est une île circulaire issue d’un plateau volcanique. Les habitants ont l’habitude de parler de son altitude en cm soit 8 400 pour le plus haut sommet de l’île. Son lagon est quasiment inexistant. La population au dernier recensement 2012 est de 873 habitants.

RIMATARA

La première mention de l’île est faite par le capitaine Samuel Pinder Henry en 1811. En 1821, deux missionnaires protestants établissent une mission sur l’île. La France institue son protectorat en 1889 puis l’annexe en 1900.

FAUVETTE DE RIMATARA

Les paysages sont magnifiques, de superbes plages de sable blanc, un récif frangeant, des petites criques ornées de feo (corail fossilisé), quelques petites falaises, tout cela peut être découvert à pied, à vélo. Règne une végétation exubérante : arbres fruitiers, plantes à fleurs, plantations de taro, pandanus, nono, cocotiers pour faire du coprah, café, bananes, etc. Deux espèces endémiques rares : la fauvette de Rimatara et le ura (rouge en tahitien) ou lori de Kuhl. Trois villages sur l’île : Anapoto, Motuaura Et Amaru. Les spécialités sont le tressage des paniers ou peue (natte en fibre végétale tressée), les chapeaux, la préparation du fara (pandanus), la confection des colliers de coquillages «pupu». La sculpture sur bois d’une très grande finesse commence à être connue. Une destination à privilégier. Il y a deux pensions de famille sur l’île et un avion trois fois par semaine. Toute la population est protestante à part une petite communauté adventiste. Partons à la découverte de l’île.

LORI

Le débarquement d’avion ou de bateau oblige tous les visiteurs à passer à travers les volutes de fumée d’un feu de bourres de coco purificateur ! L’arrivée est matinale à la pension ‘La Perruche rouge’ et sitôt le petit-déjeuner avalé il faut partir en compagnie de N. dans les champs de pandanus. La variété de Paoere (Pandanus tectorius) est cultivée à grande échelle à Rimatara. C’est un pandanus à feuilles très vertes, sans aucune épine et stérile. Il faut couper quatre ou cinq feuilles, enlever la nervure centrale, nettoyer, tresser une guirlande qui sera mise à sécher à l’abri de la pluie. N. apprend aux touristes à faire un petit éventail. Pour 4 000 XPF par personne il en faut pour son argent. Le chef d’œuvre réalisé, c’est le repas Rimatara : soupe Rimatara (poulet, riz, pota vert (blettes) et lait de coco) taro, fei (bananes de montagne) et crêpes bananes. Pas question de se reposer : en voiture pour le tour de l’île, traversée des villages d’Anapoto, Mautuaura et Amaru et arrêts photos à la demande.

RIMATARA ENLEVER LA NERVURE CENTRALE

Ainsi le coin secret des amours défendus, Tamarii a Tara (Les enfants de Tara) ou Bain des vierges est un bassin naturel entouré de rochers sis près du Motu Rare Apo. La légende raconte qu’« il était une fois, au temps des rois, deux enfants qui s’aimaient en cachette. Les membres de leur famille s’opposaient à leur amour. Il leur était impossible de se présenter chez le Roi car les membres de leurs familles les épiaient. Ils décidèrent de s’enfuir et de se cacher dans les rochers au lieu-dit Hipuna. Seules, les jeunes filles connaissaient leur cachette. Chaque jour elles leur rendaient visite en prétextant aller prendre un bain ou de puiser de l’eau de mer à leur retour. Elles apportaient de la nourriture aux amoureux. Mais, un jour, ces enfants furent surpris par des pêcheurs et poursuivis jusque chez le roi. Ce dernier les accueillit et les maria. Malheureusement, ces enfants étaient frères et sœurs, enfants de Tara, et ne vécurent pas longtemps ensemble ». C’est l’un des plus beaux coins de l’île de Rimatara.

gamine gamin

Le Raro Apo, Mauna Teitei est un coin recherché des habitants surtout durant les fortes chaleurs. Les pique-niqueurs apportaient uniquement du taro (Colocasia esculenta) apo, qui est le préféré et le plus apprécié des habitants pour sa saveur et sa couleur. Les uns se reposaient, les autres plongeaient et tous étaient heureux !

SOUPE RIMATARA

La légende de vahiné Punarua : « Il y a bien longtemps sur l’île de Rimatara vivait une sirène à l’abri d’une profonde grotte marine dans la baie de Motuaura. On pouvait la voir sur la crête des vagues les jours de forte mer apaiser les flots afin de protéger le village. La renommée de sa beauté était parvenue jusqu’à Hurumanu, un vaillant guerrier d’une île lointaine qui désira vivement la conquérir. Il débarqua à Taanini au nord de l’île et bondit sur la montagne Oromana (8400 cm). Là, du sommet de l’île, il aperçut la princesse de ses rêves qui se baignait près du rocher Toaharao que l’on voit encore tout près de la superbe plage de sable blanc. Hélas lorsqu’il y parvint, elle avait à tout jamais disparue. Elle s’était réfugiée dans les rochers de Toaharoa et dit-on cachée dans une excavation nommée Punarua. C’est pourquoi les Anciens ont appelé leur sirène « Vahiné Punarua ».

Hiata de Tahiti

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Martin Amis, Chien jaune

martin amis chien jaune

Martin Amis pénètre l’Angleterre, sodomise la société, baise les bobos. Il s’attaque cette fois à la presse tabloïd, raclure de poubelles, parfait reflet de son époque et de ses lecteurs. En 2003, toute la société anglaise semble n’être que baise. Les années 60 sont passées comme une tornade, désapant et désinhibant le puritanisme victorien. Aujourd’hui, plus rien ne tient : ni la langue (texto), ni la presse (de caniveau), ni les sentiments (sexués).

L’Anglais mâle ne semble plus avoir pour objectif que les trois B des collégiens américains : bite, bière et baston. Il se repaît des frasques des très jeunes filles aux prises avec les hommes en rut ; il achète et lit avec délectation les torchons people dont le style incite à l’action et les photos au porno. C’est toute la société qui est devenue bête : à deux dos, ventre à dos, dos sur dos. Sur l’exemple des vulgaires américains. « Le porno s’autorégulait jusqu’au second mandat du second gouvernement [Clinton] quand, comme vous le savez, tout à coup, nous nous sommes retrouvés avec un président porno. Le porno, sous cette présidence porno, a cessé de s’autoréguler et est entré dans sa période Salo » p.398. Mussolini et Pasolini sortis du spectacle, la vulgarité bestiale en référence a envahi toute la culture.

Les personnages de cet étrange roman contemporain tournent autour du foot, des médias, des gangsters et – nous sommes au Royaume-Uni – de la famille royale. La princesse Victoria, 15 ans, a été filmée nue dans sa baignoire ; une ombre montre qu’elle n’est pas seule. Est-ce « l’un de ces jolis petits Arabes », comme le pense le roi son père, dans un vocabulaire désuètement bienveillant ? Est-ce pire ? Les tabloïds s’en donnent à « cœur » joie dans les hypothèses, le pouvoir dément l’information, les gens n’en pensent pas moins : c’est vers 12 ou 13 ans que les chattes se déflorent au Royaume. Bugger, l’ami du roi, dont le surnom signifie bougre (ou sodomite en souvenir des années de collège en commun), gère la réputation ; le souverain se contente de régner, c’est-à-dire de ne rien foutre (ni plus personne).

Xan Meo, au nom invraisemblable même pour un Anglais, est un écrivain-musicien qui se prend un coup sur la tête, une vieille vengeance de famille. Il faut dire que sa mère était pute et son père gangster. Perdant un peu la mémoire, il régresse : il est enfin au niveau requis par la société, à même de la comprendre mieux. Il fantasme sur ses petites filles, regarde l’aînée – 4 ans – faire « ses exercices » (qui consistent à se remuer le vagin avec les doigts), discute avec ses garçons d’un premier lit, se voit rejeter par sa dernière fille encore bébé pour n’être plus lui. Il rencontre une ex-pute, star du porno, qui se révèle sa nièce. Pas simple de suivre l’histoire – si tant est qu’il y en ait une – et ses personnages, divers mais tous liés.

Le titre s’explique par un souvenir d’enfance, un chien jaune attaché pendant que son père se faisait tabasser, et retentit jusqu’aujourd’hui par la signature pseudo d’un rédacteur de tabloïd. « Et puis, si quelqu’un pose la question, nous pouvons dire que c’est une satire et qu’elle dérive de Jonathan Swift » p.302. Lilliput se fait désormais appeler Karla et se fait prendre par derrière après avoir joué de la bouche.

Il faut dire que l’actualité télévisée n’incite guère à l’optimisme. « Quelques images du monde moderne : le châssis calciné d’un bus ou d’un camion, une silhouette couverte de bandages dont le brancard filait dans un corridor d’hôpital, une femme en pleurs, avec des sous-titres… » p.322. Le choc des photos augmente le poids des mots. Le choc sur la tête a les mêmes effets individuels que les chocs sociaux : perte mnésique, régression de civilisation. « Je crois que j’ai fini par comprendre ce que mon accident avait produit en moi. Je pensais auparavant qu’il m’avait arraché quelques valeurs – les valeurs de la civilisation, plus ou moins. C’est vrai qu’il l’a fait. Mais il a aussi fait autre chose : il a bousillé mon talent pour aimer. Il l’a foutu en l’air » p.452.

Est-ce pour cela que l’auteur imagine la princesse royale, héritière du trône, se convertir à l’islam ? Toute cette immoralité étalée à longueur de torchons imprimés et de vidéos sur Internet, toute cette « merde » télévisuelle et langagière (le mot est répété plusieurs fois, y compris par les garçons adonaissants de Xan Meo), incite à rechercher une forme de pureté. Qu’on ne trouve aujourd’hui que dans la régression religieuse : ne plus penser, obéir ; ne plus se laisser aller à ses instincts bestiaux, se prosterner ; ne plus jouir à tout bout de champ, prier.

Le lecteur non habitué à Martin Amis, auteur britannique original, sera plutôt déconcerté en début de lecture. Il ne verra pas bien le lien entre les chapitres ni entre les personnages, il se demandera pourquoi les gens portent des noms aussi bizarres. Mais le langage, réinventé, et la satire sociale, impitoyable, le feront bientôt jubiler. Nous sommes dans Swift et dans Nabokov, dans le fantasme et la satire sociale. Et, malgré les dix ans qui ont passés, elle reste très actuelle…

Martin Amis, Chien jaune, 2003, Folio 2008, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner avec la collaboration de Catherine Goffaux, 505 pages, €8.46

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Crimes de lèse-majesté en Polynésie

Le fenua consommerait de la mangue importée alors que le fruit abonde en Polynésie ? Il paraît qu’une grande surface proposait de la mangue congelée importée ! Pas de filière organisée comme pour l’ananas ! Et puis il y a la mouche des fruits, une peste pour la culture de ce fruitier. Les têtes pensantes parlent de lâchers de micro-guêpes. L’an passé notre récolte avait été très abondante, cette année nulle. Les poules ont colonisé le manguier, se sont régalé des petites mangues et nous ont laissé les noyaux bien nettoyés à ramasser !

Oscar Temaru, maire de Faa’a, veut transformer le plastique en carburant. Eh oui ! ça c’est une idée géniale. Deux inventeurs japonais sont venus présenter leur machine qui permet cette transformation. Le maire voudrait acquérir une de ces machines cette année ; un investissement de 31 millions de XPF pour l’achat de cette merveille qui traiterait 200 kg de déchets plastiques par jour. Pour ceux qui connaissent la décharge de Faa’a… il n’y aura pas de chômage !

gamin blond torse nu tahiti

Un déficit migratoire important : 7 750 personnes en moins sur le territoire ! Entre 2007 et 2012, ceux qui quittent le fenua sont des jeunes, un migrant sur cinq est âgé de moins de 25 ans mais aussi des migrants âgés de 60 ans. Des explications possibles : chez les 20/29 ans on peut expliquer les départs pour la poursuite d’études, la recherche de travail, le choix d’une carrière militaire. Pour les plus de 60 ans, la réforme des retraites en Outre-mer, l’instabilité politique, le sentiment d’insécurité sont les raisons des départs.

Faisant suite à la visite en Chine du Président Flosse, des ingénieurs chinois sont venus en prospection. Il s’agirait de réaliser le site Maeva Beach Punaauia (hôtels, casino, etc), la voie rapide Papeete-Presqu’île, le  port de Faratea (Presqu’île), les aéroports de Tahiti et Bora Bora, l’aérodrome de Ua Pou (Marquises). Les Chinois ont visité les lieux et devront plancher sur les réalisations. Question moni ? « C’est un financement aux entreprises chinoises par la banque de développement. C’est un peu leur système à eux. Ils se remboursent avec la gestion ou l’exploitation des établissements qu’ils créent annonce Président Flosse ».

Questions terres : le gouvernement Flosse voudrait acheter Ainapare (Papeete) à côté du parc Bougainville ; le site de l’ancien hôpital Mamao (Papeete) est dans le collimateur aussi ; l’ancien centre artisanal à Tipaerui (Papeete) est récupéré ; Bel Air et Outumaoro (Punaauia) sont récupérés ; Atimaono (Papara) est récupéré ; à Moorea (Haapiti) on a la volonté d’acheter l’ancien Club Med ; la route traversière Papenoo/Mataiea on a la volonté d’acheter aux riverains ! Certaines mauvaises langues disent le projet de voie rapide Papeete-Taravao ressuscité. Ce que les gens sont méchants ! Ce nouveau projet pourrait être remboursé aux Chinois grâce à des péages et sera retracé pour éviter de toucher aux habitations ! Élections municipales bientôt. Le choix est-il déjà fait ?

roi pakumotu

Le roi autoproclamé de la république Pakumotu a été condamné en correctionnelle à six mois de prison ferme pour avoir imprimé et mis en circulation les désormais célèbres patu ! Le souverain était absent à son procès. Son porte-parole a déclaré caduque la décision du tribunal. Le « Président » Hoffer (le taxi sérial-procédurier) s’est affiché soutien du roi Athanase. Il détiendrait des patu lui-même. « J’en ferai peut-être une publicité : Taxi René, patu acceptés pour les pourboires ».  Tout va bien, inutile d’acheter des places de théâtre, ici nous avons tout ce qu’il faut.

Hiata de Tahiti

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Conduites à risque à Tahiti

Le « patu » la monnaie du roi fantoche Pakumotu fait parler  dans les chaumières et au tribunal. Pour exemple, la « ministre du logement de la république Pakumotu » a été condamnée à deux mois de prison ferme pour avoir payé un plein d’essence avec un « faux billet » de 100 patu. Le roi, Athanase Teiri, risque dix ans de prison pour avoir menacé le haut-commissaire de la République, le procureur du tribunal et Oscar Temaru maire de Faa’a. Finalement le « roi et ses filles »  seront jugés le 21 janvier suivant.

Conférence au lycée hôtelier, le thème Prévenir les conduites à risques. Vaste thème qui s’articulait autour des droits des enfants, de l’alcool, du tabac, des drogues, du sida. Le docteur Nguyen Ngoc Lam, responsable du centre de consultation en maladies infectieuses et tropicales devait sensibiliser les jeunes étudiants sur l’importance de l’usage du préservatif, ne pas banaliser la maladie, informer sur les centres de dépistage anonyme gratuit, encourager ceux qui ont des comportements à risque à utiliser les préservatifs, informer sur la maladie du sida et sur la séropositivité…

adolescent torse nu

Il a 13 ans, il est donc mineur, il est accusé de viols sur neuf autres enfants âgés de  6, 9 et 11 ans. Le jeune, interrogé, aurait  reconnu quasiment tous les faits

Un trafic de paka a été démantelé à Papara. Les planteurs qualifiés étaient logés et nourris par le pakaculteur. 1 833 pieds de pakalolo (cannabis), 1,6 kg d’herbe séchée et du matériel pour la culture indoor ont été découverts et détruits sur l’ordre du parquet. Cinq interpellations et une détention provisoire en attendant la suite !

Dengue, zika, et maintenant syndrome de Guillain-Barré. Conseil : il ne faut pas se faire piquer par les moustiques, c’est aussi simple que cela ! Les épidémies se poursuivent. Les cabinets médicaux ne désemplissent pas, l’hôpital ne désemplit pas, les lits ne désemplissent pas. Alors « ils » ont pris la sage décision de reporter tous les actes chirurgicaux qui n’avaient pas un caractère d’urgence.

Vahine nue Tahiti 19

C’est quoi le zika ? C’est un arbovirus, membre de la famille des Flaviviridae et du genre Flavivirus, responsable de la fièvre zika. Il tire son nom d’une forêt en Ouganda où il a été identifié la première fois en 1947. En 2007, une épidémie de zika a infecté près des trois-quarts des habitants de l’île de Yap en Micronésie. Aucune explication sur l’arrivée du virus en Polynésie française à ce jour. Mais pour lutter contre les épidémies de dengue et de zika, les maires ont été appelés en renfort afin de mettre en application la lutte anti-vectorielle. La pulvérisation d’anti-moustiques a débuté. 45 000 personnes touchées – et bientôt les élections municipales. Tiens, mais pourquoi je saute du coq à l’âne ?

Hiata de Tahiti

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Passage au Bénin

Le Bénin, ou République du Bénin, est un pays d’Afrique occidentale, de 112 622 km2 et de près de 10 millions d’habitants. Sa plus grande longueur est de 670 km du fleuve Niger au nord, à la côte atlantique au sud. A l’ouest le Togo, à l’est le Nigéria, au nord le Niger et le Burkina Faso sont ses voisins. Il fut surnommé un temps le « Quartier latin de l’Afrique ». La capitale politique est Porto-Novo, mais Cotonou la capitale économique. Le pays a une forme étirée entre le fleuve Niger au nord et la plaine côtière au Sud, le relief est peu accidenté, le point culminant étant le mont Sagboroa à 658 m.

TOGO BENIN

A partir du 15è siècle, les royaumes apparaissent, trois grandes aires culturelles : Bariba au Nord, Yoruba à l’Est et Aja-Ewe au Sud. Guerre de succession entre les héritiers d’Allada vers 1620, création de deux royaumes, au Sud-est le Hoogbonu dans la future Porto-Novo et le Dahomey avec Abomey. Suivent une série de conquêtes où le roi du Dahomey s’empare des autres royaumes ; le royaume dispose d’une large ouverture sur la mer, échange commercialement avec les Portugais et les Néerlandais. La société est complexe et raffinée, efficace mais sanglante. Le roi Hwegbaja a un contingent de femmes amazones, anciennes chasseresses d’éléphants. Il y a beaucoup de monde le long de la « côte des Esclaves », des Néerlandais, Portugais, Danois, Anglais, Français. Les villes prospèrent grâce au commerce. Suit alors la colonisation. Le roi Béhanzin vous dit-il quelque chose ? Défiant l’armée française, il finit capturé en 1894, déporté en Martinique.  Le pays accède à l’indépendance le 1er août 1960. Ce n’était qu’un court résumé de l’histoire du Bénin. Il existe des sources de renseignements pour tous ceux qui désirent en savoir plus.

TOGO BENIN

De Djougou, troisième centre commercial du pays, ancienne escale de la route du sel et de la noix de cola, nous filerons sur Natitingou avant d’atteindre le Parc national de la Pendjari. Au nord de la ville, dans une végétation luxuriante, les villages Taneka, à flanc de montagne dévoilent une architecture spécifique. Ce sont des cases rondes en banco, serrées les unes contre les autres, avec des toits de chaume surmontés de jarres en terre cuite, les canaris. Taneka signifie fier, valeureux. Ces guerriers ont installé leur village sur les hauteurs afin de se protéger de l’invasion des ennemis à cheval. La tradition est gardée par la famille royale.

En février, les toitures sont réparées, les Taneka retrouvent le chemin de leur village. La circoncision est pratiquée sur les jeunes gens de 18 ans. Une cérémonie de flagellation oppose les jeunes entre eux. Ils se fouettent mutuellement – et attention à ne pas montrer des signes de faiblesse malgré la brutalité des coups !

TOGO BENIN

Natitingou est une commune implantée dans une vallée au pied de la chaîne de l’Atakora qui culmine à 641 m d’altitude. On y cultive sorgho, maïs, igname, coton ; on y fabrique du tchoucoutou (bière de mil). A la vôtre, santé !

Hiata de Tahiti

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Légende de Migo aux Tuamotu

C’est la période de nidification, les cris des oiseaux retentissent, certains nous suivent en paillant voyant en nous des prédateurs, d’autres couvent perchés très haut dans les Pisonia. Le Pisonia grandis est un arbre de grande taille avec un tronc atteignant parfois quatre mètres de diamètre ; les jeunes feuilles sont comestibles ; le feuillage peut servir de nourriture au bétail et aux lapins ; l’écorce sert au traitement des anthrax et panaris. Les branches sont cassantes, le bois est blanc, spongieux, très mou quand il est vert. On l’a souvent confondu par sa légèreté avec le balsa. On croise des arbres abattus par le vent violent de ces derniers mois. La forêt est clairsemée et notre guide nous indique qu’auparavant la forêt était un havre de fraîcheur grâce à la densité des gatae. Ces arbres aux troncs imposants sont souvent creux et la légende de Migo (prononcez Mingo) le confirme. La voici.

TUAMOTU AHE

« Dans la forêt aux oiseaux de l’atoll d’Ahe, vivait Migo, le héros le plus célèbre de l’atoll. Il avait la spécialité de disparaitre et de réapparaitre sur le motu, là où on ne l’attendait jamais, ce qui était fatal pour ses ennemis qui se retrouvaient morts sans savoir d’où il avait surgi. Un jour, le roi de Manihi, le rusé Puhiri qui avait la particularité d’être à moitié homme et à moitié requin, ce qui lui donnait la possibilité de respirer sous l’eau, se cacha sous les flots pour observer Migo. Il pouvait respirer dans l’eau car son père accrocha son placenta avec lui dedans sur un arbre. Un jour une tempête emporta le placenta dans la mer et un requin trouva Puhiri et l’éleva. A force de patience, il découvrit que Migo se glissait dans le tronc d’un arbre creux et qu’il y sautait habilement les pieds en avant, ce qui le soustrayait à la vue de ses poursuivants et lui permettait de les surprendre ensuite. Puhiri profita de l’absence de Migo pour ficher dans le creux de l’arbre une ‘omore (lance).

La suite est facilement devinable, notre héros s’empala sur la lance. Malgré tout, il réussit à sortir de l’arbre pour mourir au grand jour, dans d’atroces souffrances, et pendant un certain temps. Car les héros mettent du temps à mourir, ce qui leur permet de prononcer un discours ponctué de méchancetés vis-à-vis de ceux qui ont réussi à les abattre par des fourberies. En bref, parmi les dernières gentillesses proférées à l’encontre de Puhiri, Migo affirma qu’il regrettait sincèrement de ne pas lui avoir fait subir le même sort et qu’il l’aurait volontiers saigné de la même façon. La légende affirme que le corps de notre héros mourut côté océan, sur le platier récifal qui borde la plage. Son corps fut recouvert par les bernard-l’hermite qui comme chacun le sait sont rouges. Cela fait que depuis Manihi, les habitants purent apercevoir une grande lueur rouge pendant plusieurs nuits ».

TUAMOTU AHE

Si l’on poursuit vers l’océan on arrive sur une vaste esplanade dépourvue de végétation arborescente qui constituait « l’esplanade des guerriers ». Ceux-ci s’affrontaient pour désigner démocratiquement leurs chefs après d’héroïques luttes. Le vainqueur devenait alors le ’aito (guerrier, héros, courageux, noble, champion). En arrivant sur la plage, on découvre la zone où venaient pondre les honu (tortues). Il n’y a plus de tortues car les habitants les ont tué et mangé depuis belle lurette ainsi que les œufs. Elles ne reviendront plus.

Ce motu principal abritait l’ancien village avec des vestiges d’époque, comme la citerne et la vieille salle de la mairie. Les anciens avaient choisi le lieu qui est le mieux protégé de l’atoll contre la houle. Il se trouvait dans un endroit où les courants amènent les matériaux qui le rechargent et il culmine à une hauteur moyenne de 1m50 par rapport au niveau des basses eaux du lagon. On peut affirmer que suivant les courants et les vents, le niveau monte de 0m50 et que la houle cause des dégâts importants. On comprend pourquoi les élus pensaient revenir implanter un nouveau village sur l’emplacement de l’ancien.

Le motu du vieux village comprenait aussi un petit étang sacré où vivaient nymphes et fées, maitresses des lieux. L’étang a disparu, nous l’avons cherché, mais il demeure quand même une légende.

« Ce petit étang était entouré de sables mouvants. Les personnes qui essaient d’obtenir les faveurs des nymphes venaient avec des cadeaux et devaient traverser ces sables mouvants. Si les cadeaux ne plaisaient pas ou si les prétendants étaient trop arrogants, ils périssaient engloutis par les sables mouvants. Un jour, un des prétendants qui avait été séduit par la reine des nymphes eu la bonne idée de lui offrir des coquillages qui se trouvaient sur le bord de l’étang, juste avant la zone fatale des sables mouvants et qui n’étaient pas accessibles aux fées qui vivaient au fond de cet étang sacré. Ce prétendant réussit à traverser sans mal les sables mouvants et obtint les faveurs de la reine des fées. »

TUAMOTU AHE

Une autre légende attachée à l’étang sacré relate « qu’un oiseau multicolore venait  y boire le matin et qu’un arc en ciel venait éclairer ce petit étang. Celui qui parviendrait  à capturer cet oiseau aurait une destinée pleine de bonheur. Certains pensent qu’il s’agirait d’un oiseau appelé tuturu ».

Nous sommes rentrées à Papeari, les yeux pleins des lumières de cet atoll. Vous pourrez y aller vous aussi, mais attention quand même à la «  douloureuse » ! Ouvrez grand les yeux. Bien sûr il y aura les moustiques, les nonos, les mouches, les coups de soleil, les requins, les crabes de cocotier, les poissons-pierre cachés dans les patates, les cocos qui tombent sur la tête, mais essayez quand même.

Soyez heureux.

Hiata de Tahiti

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Stoïcisme

J’avais encore 15 ans lorsque je découvris le stoïcisme, en classe de seconde. Je me souviens que cette philosophie nous avait alors enthousiasmés, filles et garçons. Était-ce sa parenté avec la morale chrétienne dont tant d’entre nous étaient nourris ? Était-ce cette fierté tranquille devant l’adversité, et surtout face à tous ceux qui veulent asservir les hommes ? Était-ce l’ascétisme et les difficultés du chemin proposé par ces maîtres antiques qui venaient toucher en nous une passion adolescente de pureté et de dureté ? Toujours est-il que nous en avons discuté passionnément, avec tout le sérieux d’une pensée qui s’éveille, et l’avidité de qui fait l’inventaire d’un trésor. L’envie m’a pris de relire Marc-Aurèle, Épictète et autres textes stoïciens. J’ai retrouvé, par bouffées, le souffle de mes 15 ans. Pour moi, la philosophie stoïcienne restera toujours jeune.

Pour les stoïciens, la philosophie est analogue à un champ dont la logique est la clôture, la physique la terre et la morale le fruit. Ils la comparent également à un animal dont les os et les nerfs sont l’art de penser, la chair est la morale et l’âme la physique. La connaissance de la nature par la logique, ou art de raisonner, fonde la morale.

gamin marchand de masques Paris luxembourg

La logique

La primauté revient aux sens, qui saisissent les sensations. Le choc des représentations sur l’esprit humain modifie la tension de l’âme. Si le choc provient d’un objet réel, s’établit une tension entre le sujet et l’objet : telle est la compréhension, art de prendre par l’esprit comme si l’on prenait à la main. Cette représentation compréhensive n’est ni bonne ni mauvaise. Elle ne le devient que par l’assentiment de la raison, qui créera la science appelée aussi compréhension ferme et assurée. La science porte sur des événements et non sur des concepts. Ces derniers naissent dans l’abstrait, de l’imagination ; ils ne sont pas une représentation mais un mouvement vain de l’âme. La confrontation de la sensation à la raison, qui fonde la connaissance, a pour but de mettre en harmonie l’expérience intérieure et l’expérience qu’on a de l’extérieur. La connaissance est une reconnaissance où la raison découvre sa parenté avec la nature environnante.

D’où l’importance donnée à la dialectique, art de raisonner qui fait saisir le difficile à l’aide du simple, et qui enchaîne les propositions selon les lois du langage. Raisonner justement, c’est à la fois être vertueux (agir en harmonie avec le divin) et découvrir le vrai (mesurer l’harmonie du divin). En découvrant sa fonction intelligente, l’homme découvre le bien-fondé du raisonnement : la mise en ordre des événements et des mots est analogue à la mise en ordre du monde par le destin. L’âme découvre ainsi qu’elle est une part de l’énergie qui meut l’univers.

La logique n’est pas un outil, mais en elle-même une vertu. Elle est la méthode qui permet de ne pas donner son adhésion au faux et trouve donc sa fin en elle-même.

La physique ou science de la nature

Le monde est un vivant animé. Il est formé de deux principes : l’un passif – la matière formée des quatre éléments qui composent tout ce qui existe et en lesquels tout se résout ; l’autre actif – la raison qui agit dans la matière et qui l’ordonne. Cette raison peut être appelée Dieu, qui est un ordre de la matière, une cause première et un architecte qui harmonise tous les biens et tous les maux dans la grande unité. Qualité inséparable de la matière, Dieu est répandu à travers l’univers entier « comme le miel à travers les rayons » (Tertullien). Sa volonté est la Providence, sagesse supérieure qui fait mouvoir les choses. Les lois du mouvement, dans la matière comme dans le monde, sont le destin (nœud de causes que nul ne peut dénouer) et la force qui anime la sympathie universelle dans la durée. La substance totale de l’univers est une : « tout est dans tout » (Sénèque). Une goutte de vin versée dans la mer, disait Chrysippe, se mêlera à tout l’océan et s’étendra au monde entier. Cette sympathie des choses exprime la présence du divin à travers l’univers. L’homme, part de l’univers et part du souffle divin qui l’anime, est citoyen du monde.

La morale

La logique qui permet de découvrir le vrai, et la physique qui est connaissance de la nature et de l’intelligence divine, fondent la morale.

La raison humaine est à la fois partie maîtresse qui commande les sens de chaque individu, et part de l’esprit divin universel. Elle permet donc de connaître le principe directeur de la nature et de distinguer s’il y a accord entre la nature de l’homme et celle de l’univers. La raison permet de saisir le dessein de Dieu « pour gouverner toutes choses avec justice » (Stobée). L’homme peut ainsi comprendre que tout dans le monde est la cause coopérante de tout, ce qui se produit est toujours un enchaînement harmonieusement réglé. Rien ne sert de s’insurger contre l’ordre du destin. L’homme fait partie de la nature et doit conformer son action à la nature.

Seules les choses qui dépendent de nous sont libres. Le reste est la providence, qui arrive avec justice, suivant la loi divine infuse dans l’univers. Éclairé par la raison, le sage acquiesce aux événements du monde sur lesquels il n’a pas prise. Ainsi est-il roi, car « la royauté est un pouvoir qui n’a pas de comptes à rendre, ce qui n’appartient qu’aux seuls sages » (Diogène Laërce).

La seule morale est donc de vivre selon la raison, ce qui veut dire vivre selon la nature, en harmonie avec la volonté suprême qui organise le tout. Le bien est alors ce qui est utile, car l’utile concourt à organiser la nature suivant l’ordre divin. L’homme distingue le bien par la connaissance, puis choisit de s’y conformer parce qu’il sait que ce qui est bien est conforme à la nature. Les vertus, les réflexions, la justice, le courage, la sagesse, sont des biens. Les maux sont le contraire. Mais ce qui n’est ni utile ni inutile, et dont on peut se servir pour le bien et le mal, est indifférent : ainsi la vie ou la mort, la santé ou la maladie, le plaisir ou la douleur, la beauté ou la honte, la force ou la faiblesse, la richesse ou la pauvreté, la gloire ou l’obscurité, la noblesse ou la basse naissance.

Le bonheur se recherche, il n’est pas donné. Il est de vivre en harmonie avec soi, donc en sympathie avec l’univers et avec l’être qui l’anime. La pratique de la vertu s’accompagne de joie, car la vertu est une perfection en commun, un accord avec le tout. Au contraire, la pratique du vice est source de chagrin car l’harmonie est rompue, l’irrationnel et la démesure font naître passions et désirs qui tourmentent.

Certes, le mal est nécessaire à la beauté du monde, il fait ressortir par contraste l’harmonie du bien. Tout mouvement s’accompagne de rupture de l’équilibre, ce qui engendre souffrance durant la transition vers un nouvel équilibre. Le mal n’est pas un péché absolu mais une erreur due au déséquilibre, à la démesure, à la disharmonie, à l’imprudence. Le sage ne supprime pas les désirs, il les contrôle par la raison. Sa volonté n’est pas froide et calculatrice, mais fondée sur le désir et la passion ; encore faut-il que la mesure l’emporte sur l’excès, et que l’irrationnel soit dompté par la raison. Le but est la sagesse comme maîtrise de soi et conscience autant de ses propres possibilités que de ses limites. La science est le départ d’une adhésion consentie : non pas une connaissance pour dominer, mais un savoir pour être conscient.

Se connaître – tel est encore une fois le maître mot.

Aujourd’hui, nous savons à peine ce qu’est la sagesse. Nous savons encore moins ce qu’est la mesure. Quant à la « raison », elle est presque devenue hors mesure, une passion qui s’emballe, un orgueil scientiste, un déséquilibre ravageur des instincts. La raison positiviste n’est pas la raison stoïcienne. Il y a amputation, dessèchement, car le positivisme agit sur des concepts et non sur des événements. La raison y est entendement qui tourne à vide, connaître pour connaître, vendre pour vendre, travailler pour travailler, baiser pour baiser.  La raison n’est plus méthode de vertu ni recherche de l’harmonie entre les hommes et avec le monde.

Ce qui me plaît le plus dans la philosophie stoïcienne est justement ce lien profond entre la connaissance, l’action et la passion, entre la science, la spéculation et l’éthique. Le stoïcien veut savoir pour vivre moins follement, et non vivre pour savoir sans autre but. Il veut percer le secret des choses pour conformer ses actions à l’ordre universel. Même si cet ordre n’existe pas aussi rigoureusement que les sages l’ont dit, même si la « divinité » qui ordonne le monde n’est peut-être qu’illusion.

Les Stoïciens, Gallimard Pléiade 1962, direction Pierre-Maxime Schuhl, 1432 pages, €57.00

Les Stoïciens – anthologie, collection Tel Gallimard 1997, tome 1, 668 pages, €13.02 / tome 2, 826 pages, €14.73

Les Stoïciens – textes choisis par Jean Brun, PUF, 182 pages, €11.40

Jean-Baptiste Gourinat, Le stoïcisme, PUF collection Que sais-je ? 2011, 128 pages, €8.55

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Anatole France, Monsieur Bergeret à Paris

Ce quatrième tome du roman d’histoire contemporaine publié par Anatole France est à mon avis le plus mauvais. Il est trop daté pour passer la postérité. L’auteur est en effet (comme le pays) envahi par l’Affaire Dreyfus et la guerre civile des intellectuels contre les cagots, des nationalistes catholiques contre les pacifistes cosmopolites. Le fil du roman s’en ressent, composé de bribes d’articles déjà parus dans les journaux, une  sélection de 35 sur 64. Si le roman est recomposé pour avoir l’air de se tenir, manque cependant l’action : durant ces centaines de pages, il ne se passe rien.

Nous suivons le prof de littérature en Sorbonne dans son emménagement à Paris, les déboires hilarants de son chien Riquet qui répugne à changer et a horreur des étrangers à la maison (comme les nationalistes). Nous errons d’appartement en appartement pour se loger, des taudis de la rue de Seine aux immeubles « neufs » au-dessus du Luxembourg, jusque dans l’appartement d’enfance du prof et de sa sœur.

femmes de Paris

Nous poursuivons les coucheries politiques de baronnes et autres grandes bourgeoises prétendant à l’aristocratie pour faire avancer leurs affaires. Nous écoutons bavasser la jeunesse catholique pour le retour du roi et les adultes politiciens qui savent que seuls les ralliés seront récompensés. Nous contemplons les forêts de toits divers de l’Exposition universelle 1900 au Trocadéro.

Nous subissons deux pastiches de Rabelais, écrits en langue XVIe siècle, contre les « Trublions » aussi violents qu’ignares.

Nous subissons la morale socialiste républicaine positiviste de l’auteur, obligé de quitter sa réserve sceptique pour « s’engager » dans l’arène du temps. La foi en l’Église, l’Armée ou la Royauté ne se débat pas, elle se combat par une autre foi en la Raison, la citoyenneté ou la République. Monsieur Bergeret à un aristo antidreyfusard : « Je puis me permettre de dire que vous avez une philosophie d’état-major. Mais puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être bon d’en prendre les mœurs. Quand on vit avec des hommes qui ont l’usage de la parole, il faut s’habituer à tout entendre. N’espérez pas qu’en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion » p.218. Vieux débat, usé.

Éternelle bêtise politique, illustrée de nos jours par le mensonge Cahuzac après le déni Strauss-Kahn, et par les comptes de campagne Sarkozy. « Si l’armée est atteinte dans la personne de quelques-uns de ses chefs, ce n’est point la faute de ceux qui ont demandé la justice, c’est la faute de ceux qui l’ont si longtemps refusée » p.220.

Éternelle stupidité fonctionnaire, illustrée de nos jours entre autres par les entraves à l’autoentreprise et par l’usine à gaz du crédit d’impôt compétitivité. « Toutes les pratiques auxquelles on eût recours pour celer l’erreur judiciaire de 1985, toute cette paperasserie infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de chêne, l’encrier de porcelaine entouré d’éponge, le couteau de buis, la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent suggérer d’imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces sédentaires, à ces pauvres ‘assis’, qu’un poète a chanté, à des gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs jusque dans l’accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l’encre, de la méchanceté et de la sottise… » p.267

Éternel histrionisme des comités nationalistes ou révolutionnaires à la Mélenchon ou Le Pen. « L’esprit en était violent. On y respirait un amour haineux de la France et un patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez farouches… » p.312.

Monsieur Bergeret à Paris (contrairement à L’anneau d’améthyste) est un exemple de plus que la littérature engagée est rarement de la bonne littérature. Nous avons déjà entendu tout cela et l’auteur n’ajoute rien à l’universel. Le moralisme guide trop l’esprit pour avoir envie de suivre, une fois l’époque passée.

La série romanesque se clôt sur un vide. La « trompe » remplace le récit, démonstration par l’absurde que le militantisme rend sourd et con. Il ne s’agit plus de débattre au Conseil municipal, mais de sonner la trompe pour couvrir toute objection. Il n’y a donc plus rien à dire et Anatole France, logiquement, s’arrête. Malgré quelques réjouissantes satires, le lecteur en est, au fond, soulagé.

Anatole France, Monsieur Bergeret à Paris – Histoire contemporaine IV, 1901, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Broché €10.49

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Albert Camus et la légitimité des élus

Tout débat est utile en ce qu’il fait ressurgir les non-dits et les permet de discuter des angoisses comme des espoirs des uns et des autres. Le débat est l’essence de la démocratie. Mais ‘démocratie’ dit ‘demos’ (le peuple), pas ‘ethnos’ (la tribu), ni ‘technos’ (la technique et ceux qui en usent). Nous ne croyons pas que la démocratie française doive se dissoudre dans le gouvernement élu, comme le revendiquent les partisans et les légitimistes (de quelque légitimité qu’ils se revendiquent). La démocratie est chose vivante qui exige le débat à tous les niveaux (et ils sont nombreux). Le président n’est élu que pour 5 ans, pas roi à vie ; les députés ont un mandat révocable en fonction des projets de leur parti. Il est donc légitime de contester dès après l’élection tous ceux que nous avons consentis à voir gouverner pour un temps.

Ce qui ne veut pas dire que la rue, ou les syndicats, ou les opposants, ou les experts non technocrates d’État, aient raison plutôt que les élus provisoires et les énarques à vie, mais tous participent du débat sans lequel il ne saurait y avoir « politique » – discussion sur les affaires de la cité.

Le 30 octobre 1939, Albert Camus faisait paraître dans Le Soir républicain un délicieusement sarcastique Manifeste du conformisme intégral intitulé « Oui ! Oui ! ». Il fustigeait le politiquement correct d’époque et le suivisme du gouvernement – phare de la France, donc du monde. Comme c’est le jeu de tout gouvernement de vouloir qu’on le suive, l’examen des recettes d’avant-guerre éclaire celles d’aujourd’hui.

manif willy ronis

Ces recettes, les voici :

1 – l’heure est grave, rassemblement !

2 – les chefs sont élus démocratiquement, notre système est sain, suivons les chefs.

3 – nous sommes solidaires de notre patrie parce que c’est la nôtre, même dans ses erreurs.

4 – la France a toujours revendiqué être le phare de l’universel, soyons Français pleinement, nous serons ainsi universels.

5 – tant pis pour ceux qui ne nous comprendrons pas.

Signé « Les conformistes conscients et résolus », l’article se termine par cet hymne patriotique, dans le style incorrect de rigueur aux démagogues : « C’est eux tous qui sont et font la France et son gouvernement. Et donc c’est eux tous qui peuvent compter sur nous : nous les croirons, nous leur obéirons, et sous leurs ordres et pour les objectifs qu’ils nous auront assignés et contre les ennemis qu’ils nous auront désignés nous combattrons jusqu’à la mort. » N’est-ce pas un peu cela que tout gouvernement nous réclame en France ? Un chèque en blanc « une fois élu » ?

Un peu moins Hollande, reconnaissons-le, et beaucoup Mélenchon ou Marine, si d’aventure ils « parvenaient » au pouvoir. « Heureux pays que le nôtre, écrit Camus, qui est toujours égal à sa mission, certain de ne pas se tromper en suivant aux jours de danger les chefs qu’il s’est donnés ! » J’veux voir qu’une tête, scrogneugneu !

Salut public, patrie en danger, citoyens en armes mobilisés : « Pas d’activités autonomes des partis, pas d’activités autonomes d’organisations séparées (syndicales, culturelles, ouvrières, patronales, ethniques, confessionnelles) qui puissent fomenter des opinions… » La vérité est Une, seuls les technocrates d’État en sont détenteurs car ils sont 1/ fonctionnaires donc neutres, 2/ recrutés sur concours après les « grandes » écoles donc plus compétents que tout le monde, 3/ éventuellement élus donc admis à faire le bien des gens malgré les gens. Admirez les « donc », conjonction du « tu dois », qui oblige à voir une conséquence alors qu’il est parfaitement légitime de l’interroger. Circulez, y a rien à voir ! L’État s’occupe de tout – mais il faut le temps (l’avenir radieux, la stabilisation du chômage, « dompter la finance », l’égalité fiscale – tout ça est toujours pour demain).

Mais oui, Camus est libéral et surtout pas socialiste tendance « réel », détenteur de la Voie unique et scientifique pour faire le Bien de l’homme malgré lui.

Oh, je sais ! :

  • Comme il existe toujours des imbéciles qui préfèrent leurs préjugés à tout ce qui peut venir les remettre en cause.
  • Comme il existe des imbéciles qui croient faux que l’homme soit allé sur la lune et que les islamistes aient percuté les tours du WTC – donc qui ne croient jamais ce qu’on leur dit.
  • Comme il existe des imbéciles pour croire au Complot (juif financier pétrolier américain mondial « naturellement » antiarabe et tout ce que vous voudrez) – donc qui ne sauraient vous croire sur parole.
  • Comme de tels imbéciles ont déjà commenté sur mon blog, notamment sur le thème du chômage.

Pour toutes ces raisons, je m’empresse de publier une pleine page photographiée de ce Manifeste de Camus.

Albert Camus Manifeste conformiste

Nota bene : « imbécile » n’est ni une tare ethnique ni une difformité congénitale. Le terme ne vise pas à stigmatiser tous ceux qui ne pensent pas comme moi. C’est justement l’exercice de « penser » qui manque. Imbécile vient du latin ‘faible’ et désigne celui qui n’utilise pas son esprit, n’use pas de son intelligence, ne sollicite pas son bon sens. Le Complot, c’est comme le Destin ou le Dieu : on n’y peut rien – il dispense de réfléchir.

Les lecteurs sérieux se reporteront aux Œuvres complètes d’Albert Camus, tome 1 1931-1944, publiées dans la Pléiade, Gallimard 2006, aux pages 757-767, €67.45

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Thorgal 25, Le mal bleu

Thorgal 25 1 couverture

Nous avons laissé la petite famille augmentée des deux amis des enfants sur une île paradisiaque que Thorgal vient de délivrer de la cruelle princesse araignée. Vont-ils enfin se poser, régner paisiblement, être heureux et avoir beaucoup d’enfants ? C’est mal connaître Thorgal, qui n’accepte pas d’être roi. Pourquoi ? Parce qu’être à la tête d’un peuple, c’est être esclave de ses sujets ! Il faut penser pour eux, voir loin, agir pour leur bonheur. C’est tout le programme auquel les hommes politiques devraient sacrifier… Ils en sont loin ! Première leçon de dévouement aux gamins.

jolan 12 ans amoureux

La seconde leçon est que l’amour lie à jamais et qu’il faut bien réfléchir avant de s’engager. Jolan, 12 ans, est amoureux de Lehla depuis des mois, mais celle-ci ne veut pas quitter son frère, auquel elle est attachée par des liens plus puissants. Et que le frère, Darek, est tombé amoureux d’une fille de l’île et qu’il désire rester. Orphelins tous deux, les enfants ont eu leur content d’aventures. De même que le chien Muff, qui se fait bien vieux, de l’âge de Jolan.

Pas comme Jolan et Louve, qui jouissent de leurs parents réunis en de belles scènes attendrissantes. Louve aux côtés de son père reçoit les hommages. Jolan, torse nu à son imitation, l’aide à réparer la barque pour partir. Jolan est le fils, petit mâle qui apprend la vie d’homme par l’exemple de son père. Il explore une barque abandonnée (où il se fait mordre par un rat), il prend la barre dans le danger tandis que Thorgal prépare son arc, il pousse sur une perche tandis que son père pousse sur l’autre pour faire avancer le bateau dans la mangrove.

jolan 12 ans dans le present thorgal prevoit en adulte

Mais Jolan reste un gamin, toujours dans le présent, tandis que Thorgal est un adulte : il prévoit toujours l’après. C’est la troisième leçon de pédagogie aux gamins !

Pris en chasse par des barques de nains belliqueux, ils ne sont sauvés que par le navire du prince Zarkaj, régnant sur un royaume inconnu et féérique. Mais Thorgal se méfie. Est-ce de la paranoïa ? Non, la simple expérience des hommes : « les rois sont rarement des modèles de générosité ». Le dessin le montre en posture de moine austère, sage de l’existence. Quatrième leçon : le pouvoir corrompt. Aucune promesse de prince ou de candidat ne peut jamais être crue car, une fois au pouvoir, il s’agit d’en jouir et de faire suer le burnous ou le citoyen. Chirac, expert politicard : « les promesses n’engagent que ceux qui les croient ». Dernier exemple avec Hollande…

thorgal moine contre la richesse

La belle chambre où se reposer des épreuves comme les fêtes au palais où des danseuses seins nus évoluent devant les yeux intéressés de Jolan, ne sauraient durer. Le mal est en l’homme car il n’est pas dieu.

fete seins nus au palais

En voulant forcer Aaricia à lui « appartenir », le prince découvre une tache bleue sur son bras. Jolan a la même, il l’a contaminée. Toute la famille est supposée atteinte du mal bleu, inguérissable, donc ostracisée aussitôt. Tous sont descendus dans une vallée aux parois de sable, d’où l’on ne peut sortir. La maladie évolue vite et les condamnés meurent en moins d’une semaine, la fin dans des souffrances atroces.

Thorgal va-t-il renoncer ? JAMAIS ! Un vieux de la montagne connait probablement l’antidote. C’est une légende, mais le seul espoir de sauver les gamins et l’épouse. Cinquième leçon de cet album bien mené, délivrée ici par Thorgal : « La seule folie serait de rester ici à attendre passivement la mort. Je préfère aller au-devant d’elle en tentant de la vaincre ». Le sentiment ne doit pas tenir devant la raison ; elle seule doit commander car elle est le propre de l’homme, ce qui le différencie des bêtes (comme des méchants).

thorgal ne renonce jamais

Thorgal s’enfonce donc dans les eaux noires de la rivière qui passe sous terre au bout de la vallée. Il résiste ; lorsque ses poumons sont sur le point d’exploser, il aperçoit au loin une lueur : la sortie ! Il va affronter le dragon-pieuvre, se faire récupérer par les nains jetés hors du royaume et dirigés par un normal. On se demande pourtant comment un bébé recueilli puis élevé par les nains peut « savoir » comment fabriquer des armes sans jamais avoir appris, mais c’est pour l’histoire…

thorgal nu

Évidemment, rien ne va sans mal et Thorgal, nu, doit affronter un nain qu’il a blessé en défendant sa famille. Il joue de ruse puis le sauve en affrontant le dragon-pieuvre qu’il tue. Le normal, qui s’avère Zarjkar, frère jumeau du prince Zarkaj exposé pour qu’il n’y ait pas deux rois, l’aide alors à retrouver le mage Armenos. Ils exploitent comme Icare une invention du savant pour aller plus vite.

thorgal nu combat le nain

Et c’est in extremis qu’ils parviennent à sauver la famille, puis tous les êtres condamnés par le mal bleu. Jolan, pas encore adulte, pas encore digne d’égaler son père, a été sur le point de renoncer à cause des souffrances intolérables qu’il subit. Sa mère Aaricia a été obligée de l’assommer puis de le ligoter avec des lambeaux de sa propre robe pour le sauver malgré lui.

aaricia assomme jolan

Jamais sans doute Jolan n’a été aussi content de retrouver son papa, d’autant que c’est à cause de sa légèreté de gamin de 12 ans que tous ont subi les épreuves.

jolan 12 ans va mourir

L’histoire commence en effet en voix off, comme venue de l’au-delà. Mise en scène dramatique qui captive dès les premières pages. « Je m’appelle Jolan, j’ai douze ans et je vais mourir ». Après Louve, héroïne de l’album précédent Arachnéa, c’est au tour du garçon d’être le moteur de l’aventure. Si la petite fille était tombée à l’eau, précipitant son père dans le risque, c’est cette fois le jeune garçon qui entraîne tout le monde dans le malheur. Ah, il n’est pas facile d’avoir des enfants ! Mais ce sont eux qui forcent à vivre les valeurs : courage, loyauté, endurance. C’est peut-être la sixième et ultime leçon des auteurs aux adolescents. Un message de la dernière année du XXème siècle pour l’avenir.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 25, Le mal bleu, 1999, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Thorgal 24 Arachnéa

Thorgal 24 couverture

La petite famille, comme prévu à la fin de La cage est partie sur deux barques, mais une tempête se lève. Dans la manœuvre et sous l’assaut d’une vague grosse comme un destin, Louve tombe à l’eau. Thorgal se jette après elle pour récupérer sa petite fille. Après les aventures de Jolan et sa mère (Thorgal 23), c’est au tour de Louve et son père. Louve va montrer des qualités d’enfance : pureté et droiture.

Tous deux récupèrent la barque remorquée dont les amarres ont été larguées pour rendre le bateau principal manœuvrant. Ils se hissent dedans et abordent dans un brouillard éternel une île volcanique entourée de hautes falaises. C’est là que vit un peuple isolé, ignorant des alentours, et débarqué mille ans auparavant pour fuir l’impureté du monde. Un reste de l’Atlantide ? Règne un souverain vieillard qui, au nom de la peur, exige soumission et tribut. Ses prêtres, recrutés dans la jeunesse mâle robuste, font exécuter ses volontés. La moindre n’est pas d’exiger le sacrifice d’un jeune homme beau et vigoureux à chaque équinoxe. Ainsi le roi a-t-il promis à sa fille, devenue un monstre et demeurant désormais dans les entrailles de la terre de l’alimenter en jeunesse…

Thorgal 24 pere et fille

Louve se trouve séparé de son père par un maléfice ; elle est poussée à pénétrer dans une grotte de la falaise par des milliers d’araignées qui ne disent rien, implacables comme des robots, alors qu’elle sait d’habitude parler aux bêtes. Le mécanisme de la tyrannie est ainsi expliqué sans phrase : la mécanisation des âmes.

Thorgal 24 louve et araignees

Thorgal parti chercher de l’aide en escaladant la falaise trouve au-delà du brouillard perpétuel un paysage riant, au climat chaud, planté de vignes. Un gamin presque nu le renseigne et le conduit à la ville, bâtie de pierres, où règne le souverain absolu. Le peuple a peur et prend Thorgal pour un démon surgi des profondeurs ; elle n’a jamais connu personne, que des cadavres rejetés par les flots. La cité est sous le joug de la croyance, alimentée par le roi maudit, résignée à sacrifier la fleur de sa jeunesse deux fois l’an pour continuer à vivre, comme en Crète jadis au minotaure.

Thorgal 24 gamin torse nu

Mais Thorgal est un Viking, il ne se laisse pas faire. Il y a toujours un espoir même lorsque tout paraît perdu. Personne ne revient des enfers ? Chiche ! On verra bien. Comme le fiancé promis au monstre s’est échappé, désormais cadavre au pied de la falaise qu’il ignorait, cachée par le brouillard, Thorgal est envoyé à sa place. Tout le monde le croit perdu à jamais, même le roi qui lui refuse une arme : « à quoi bon ? » Mais Thorgal se saisit vivement des courtes épées des deux gardes et plonge dans la grotte en criant « Odin ! »

Thorgal 24 combat araignee

Il retrouve dans les profondeurs Maïka, la fiancée du jeune homme échappé grâce à elle, ainsi punie. Elle et Thorgal vont tenter d’explorer les ténèbres, en échappant à mille dangers : toiles gluantes, labyrinthe, araignées par milliers, lave en fusion… C’est l’occasion pour Rosinski de dessiner des cuisses à peines recouvertes d’un tissu qui vole dans l’action, délicat érotisme féminin.

fesses nues de maika thorgal 24

Mais Maïka a été vidée de son âme par Arachnéa ; elle est devenue l’une de « ses filles », autre description de la tyrannie, ici inversée sous la surface, image de la prostitution des corps par accaparement des âmes. Si les garçons sont militarisés par le fanatisme de la croyance, les filles voient leur séduction actionnée par la Grande maitresse. Gracilité répond à musculature, mais toujours au service du pouvoir : ainsi est le tyran, qu’il soit mâle ou femelle.

Thorgal 24 maika prostitueee

Tout est bien qui finira bien, Louve a le cœur pur (à 4 ans, évidemment…). Elle a le caractère direct qui plaît tant au scénariste, l’absence de peur due à sa conviction d’être droite parce qu’aimée.

Thorgal 24 11 louve et araignee

Elle fait donc ce qu’il faut malgré son père aux cent coups pour lever la malédiction millénaire. Le couple initial de la fille du roi et de son fiancé tué jadis se retrouve, beau et nu comme au premier jour.

Thorgal 24 amour nu

Un séisme éradique toute cette saleté arachnide, signe que les dieux sont d’accord, et la société en surface, libérée, doit désormais prendre son destin en main. Quant à Thorgal et sa fille, ils retrouvent le reste de la famille – et le chien – poussés sur l’île par leur barque une fois le brouillard levé.

Vont-ils rester dans ce paradis retrouvé ? Ils sont libres… Ils le disent.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 24 – Arachnéa, 1999, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Tartuffe ou l’esprit français

Il existe peu d’études qui représentent autant la France que le Tartuffe de Molière (1664). Peut-être auparavant les Essais de Montaigne (1580) et, par la suite, le film Ridicule de Patrice Leconte (1996) ? Ces trois œuvres exemplaires sont issus de la religion : les guerres religieuses pour Montaigne, la cabale des dévots pour Molière, la pensée unique du jacobinisme de gauche sous Jospin pour Leconte. Les Français devraient relire Tartuffe. Et pas seulement les ados pour le bac !

Le 12 mai 1664, la pièce est présentée devant le Roi à Versailles et fait satire de la dévotion. Ce spectacle dans lequel les dévots sont présentés soit comme des ridicules (Orgon) soit comme des hypocrites (Tartuffe), dérange tout le monde, sauf Louis XIV. Il a applaudi la pièce mais doit l’interdire à la demande de l’archevêque de Paris parce que non politiquement correcte pour le temps. C’est que la singerie fait partie de la croyance, croit-on. A-t-on vraiment changé ? L’habit continue de faire le moine, malgré les exigences de vertu. Tartuffe est hypocrite et faux dévot. Orgon et sa femme Pernelle sont dupes, même si le bon sens populaire des servantes ou la jeunesse du fils Damis le sont moins.

Moliere Tartuffe jean le pautre

« L’hypocrisie est, dans l’État, un vice bien plus dangereux que tous les autres », dit Molière. L’hypocrite est celui qui agit d’une façon tout en pensant d’une autre. Il dissimule, ce pourquoi  Molière va parler de Tartuffe durant deux actes sans le montrer. Les autres personnages vont le décrire, tout comme la presse laudative de gauche décrit (sans enquêter) ces hommes politiques sains et intègres qui nous gouvernent après la tirade hollandaise du célèbre « moi, président de la République, je… ». « Cagot de critique » selon Damis, « gueux, qui quand il vint n’avait pas de souliers » et qui se comporte en maître selon Dorine, humble et doux, priant pieusement avec de grands soupirs selon Orgon – mais ambitieux, manipulateur et sans scrupules. Combien de ténors socialistes d’aujourd’hui peut-on reconnaître en ce portrait ?

Molière dans sa préface : « Le Devoir de la Comédie étant de corriger les Hommes en les divertissant, j’ai cru que dans l’emploi où je me trouve je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon Siècle ; et comme l’Hypocrisie sans doute en est un des plus en usage, des plus incommodes, et des plus dangereux…». Le théâtre d’hier est aujourd’hui la presse indépendante. Edwy Plenel surgit en nouveau Molière, digne fils des Lumières et de la démocratie. Il attaque non seulement les vices ridicules de son siècle, de gauche comme de droite, mais surtout l’hypocrisie du déni. Faire la leçon au monde entier exige de la vertu personnelle. C’est loin d’être le cas !

  1. l’ex-candidat à la présidence DSK paye et brutalise des filles pour ses plaisirs ;
  2. la députée PS des Bouches-du-Rhône Andrieux est accusée de pillage de subventions via des associations de complaisance ;
  3. l’élue écologiste parisienne Lamblin est mise en examen pour blanchiment d’argent de la drogue ;
  4. le frère du sénateur socialiste Guérini est poursuivi pour détournement de fonds publics, corruption active et trafic d’influence ;
  5. le ministre Cahuzac chargé d’assurer la rigueur et de traquer la fraude fiscale dissimule non seulement un compte à l’étranger non déclaré, mais de probables commissions de lobbying ;
  6. le trésorier de campagne de Hollande Augier possède toujours des actions dans un paradis fiscal…

Évidemment il y a des « affaires » à droite (les frais de la mairie de Paris, les faux électeurs du Vè, Pasqua, Karachi, Bettencourt) – mais c’est la gauche qui fait le plus mal, car c’est la gauche qui exhibe sa vertu et prône la morale citoyenne. Est-on légitime à surveiller et punir quand on est faux dévot ? Ce pourquoi c’est un Français, banquier à Genève, qui a aiguillé les journalistes de Mediapart sur les bonnes pistes : il a déclaré lui-même à la radio être écœuré de la sempiternelle hypocrisie de ceux qui font la loi d’une part et la violent de l’autre.

tartuffe 2013

Molière oppose les dévots de cœur dont les actes sont humains et discrets, aux dévots de cour qui discourent de généralités avec ostentation sans mettre leurs actes en phase avec leurs hautes paroles. Il s’attaque au péché, non au pécheur. La tentation reste humaine ; prendre les mesures légales pour l’empêcher et assurer les moyens administratifs de la contrôler vaut mieux que disserter sans fin à la télé. « Ce n’est pas Cahuzac qui a seulement fait Cahuzac, écrit Marianne. C’est la faiblesse et l’indétermination de ceux qui l’entouraient, la pusillanimité des choix de ceux qui étaient censés le cadrer, le contrôler. » La véritable justice ne se fait pas mousser, elle procède pour ne pas se laisser prendre aux apparences. C’est le bien le reproche fait à François Hollande dans ces affaires que d’être naïf ou incompétent.

Mais la tartufferie va plus loin que la personne Hollande, peu affairiste, contrairement à Chirac. Molière dépeint une famille de la grande bourgeoisie qui cherche à se faire reconnaître des bien-pensants. Sous Louis XIV, il s’agissait de légitimité religieuse ; sous François Hollande, il s’agit de  cette nouvelle religion de gauche à la mode, à laquelle sacrifient les bobos parisiens. Sexe, fric, pouvoir restent la trilogie de la réussite – mais avec l’excuse d’appeler à la révolution et de s’indigner pour le tiers-monde (tout ce qui est loin et ne risque pas de venir troubler le confort immédiat). Pour Tartuffe, l’idéologie religieuse est un masque qui dissimule l’appétit pour le luxe et les femmes. Pour les bobos de gauche, le socialisme est un sésame qui les dédouane par bonne intention. Les journalistes, les producteurs de films, les grands patrons, les hauts fonctionnaires, les francs-maçons, sont conviés à aduler le nouveau riche, à le protéger, à lui donner du pouvoir – en un réseau d’intérêts croisés. Ces gens-là se croient donc au-dessus des lois, partie d’une élite qui se tient les coudes et pour qui (presque) tout est permis. Tartuffe n’est pas seulement un faux dévot mais aussi un libertin. « Le Ciel défend, de vrai, certains contentements, mais on trouve avec lui des accommodements » acte IV, scène V : comme DSK, comme Cahuzac, comme Augier… « Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme ! » acte III, scène III.

Comme Tartuffe :

  • n’avouez jamais, car « ce n’est pas pécher que pécher en silence » acte IV, scène V (DSK).
  • usez de restriction mentale selon la doctrine jésuite (Pascal, IXe Provinciale) que prône Orgon (vers 1587 à 1592) : jurez ne pas avoir fait l’acte pourtant réalisé en disant seulement qu’on ne l’a pas fait un certain jour (Cahuzac).
  • excusez-vous des fautes commises par la bonne intention qui était à l’origine (Andrieux, Augier).

Mais où serait le pécheur s’il n’avait été accueilli dans la famille ou élu par le peuple ? Les citoyens ont les gouvernants qu’ils méritent et Tartuffe n’existerait pas sans la famille d’Orgon déjà en crise. Orgon vieillit et veut réaffirmer son autorité sur ses enfants ; la mère d’Orgon s’oppose à sa belle-fille ; la fille veut se marier mais pas contre son gré. Tartuffe est un instrument de pouvoir pour Orgon, mais ce dernier ne fait pas preuve de discernement. Tartuffe, tout en servant les desseins de bonne conscience et de paraître d’Orgon, en profite pour  amasser du vin, des repas, de l’argent, sa femme en passant, enfin sa fille et ses papiers compromettants.

Au final dans Molière, tout finit bien car les qualités du roi sont le discernement, la raison et la perspicacité. Louis XIV est l’antithèse d’Orgon, père aveugle, excessif et fanatique. François Hollande a-t-il cette force de décision de « l’État c’est moi » ?

Molière, Tartuffe, 1669, Bréal Connaissances d’une œuvre, présenté par Brigitte Prost 2000, €4.94

Molière, Tartuffe joué par la Comédie Française avec Robert Hirsch, Jacques Toja, Michel Duchaussoy, Bernard Alane, Claude Winter, DVD réalisé par Pierre Badel, 2008, éditions Montparnasse, 117 mn, €11.83

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