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Les Faucons de la nuit de Bruce Malmuth

Les faucons traquent les vrais cons dans la nuit des mauvais quartiers de New-York. Ils agissent en duo, l’un déguisé en femme (Sylvester Stallone) sert d’appât tentant pour les brutes des gangs, l’autre flic prêt à les serrer en flagrant délit (Billy Dee Williams). Stallone à 35 ans n’est pas encore ce Rambo musculeux passé à la postérité mais il a ce visage de marbre qui ne sourit jamais, encadré par la barbe castriste et les cheveux bouclant sur les oreilles et dans le cou à la mode dans les premières décennies post-68.

Pendant que le duo en brigade spéciale de la police de New-York opère, un terroriste international d’origine allemande qui se fait nommer Wulfgar (« vrai loup » en allemand) et qui se vend au plus offrant (Rutger Hauer) fomente un attentat à la bombe à Londres. Il tue même des enfants, et surtout l’hôtesse de la boutique à parfums qui lui a souri et qu’il a regardée dans les yeux. Ce monstre froid n’aime pas les femmes ; il n’a plus rien d’humain et agit en égoïste dans la loi de la jungle, s’il s’habille chic, c’est peut-être qu’il veut se donner l’uniforme d’humanité qu’il a perdu. Il est aidé d’une jeune bourgeoise d’origine marocaine interlope – née à Tanger – qui veut se venger des colonisateurs, des mâles et de sa bâtardise (Persis Khambatta). Elle est aussi glacée et impitoyable que lui, ne vivant que pour la mort. « Un monde meilleur t’attend », dit sans cesse le tueur avant d’exécuter ses victimes d’une rafale de pistolet-mitrailleur de poche Uzi.

Le modèle de monstre a été pris sur Carlos, désormais en tôle après trente ans de méfaits, mais passe trop rapidement sur les prétextes « révolutionnaires » d’aider ou de venger « les victimes » du système. Le spectateur aurait aimé en savoir plus sur l’origine du terroriste, ce qui l’a poussé à passer à l’acte. Mais Hollywood s’en fout, préoccupée avant tout d’action violente et d’explosions spectaculaires, avec une bluette sentimentale en plus, le tout sur une musique de boite de nuit années 70. Cette fois la bluette se réduit à sa plus simple expression, Stallone reste amoureux de son ex mais ne sait pas l’exprimer. Compte beaucoup plus l’amitié virile de son compère noir Williams.

Plus intéressante est la vision de l’anti-terrorisme comme d’une opération de guerre et non de police, ce que les administrations ont encore du mal à se mettre dans la tête, toutes inhibées de droits de l’Homme et autres règlements de la pensée démocratique. C’est « un spécialiste européen » venu de Londres (Nigel Davenport) qui va apprendre à la brigade de flics recrutée parmi les meilleurs et les moins conformistes de la ville, comment procéder. Il y aura donc des armes de guerre et de l’action, mais surtout de l’intelligence pour « se mettre dans la tête » du terroriste et anticiper où il peut frapper et si les incidents qu’il fomente ne sont pas des diversions.

Wulfgar est orgueilleux et veut que les médias du monde entier parlent de lui. Quoi de mieux que New-York, la ville-monde, et le quartier de l’ONU, l’organisation mondiale, pour frapper un grand coup ? Sauf que la brigade de flics le trace et le débusque en retouchant le dessin de son visage puisqu’il a eu le tort de tuer le chirurgien esthétique qui lui a refait le portrait avec l’une de ses balles fétiches qui sont sa signature. Ce n’est pas sa première erreur : n’a-t-il pas fait sauter deux enfants dans l’attentat de Londres, au grand dam de la cause qui le payait ? N’a-t-il pas descendu sans aller plus loin le vendu qui lui apportait son nouveau passeport avec sa photo ?

Le film se réduit rapidement à la scène de cow-boy usée jusqu’à la corde, où les machos se défient et finissent par se battre en duel jusqu’à la mort de l’un d’eux. Wulfgar zigouille gratuitement une femme dans la nacelle suspendue tandis que Stallone en hélico marqué ATAC le regarde dans les yeux : pourquoi aller ainsi le provoquer sans rien pour le descendre ? Wulfgar exige que ce soit Stallone qui vienne prendre le seul bébé du groupe d’otages par le fil de secours ; puis que ce soit lui qui soit chauffeur du car où il veut emmener les otages. Stallone attend la faute, vise ses points faibles : sa compagne puis son goût de faire du mal aux femmes. Il retrouve ses réflexes de flic de New-York et se déguise comme avant. Mais ce n’est pas cette fois pour passer les menottes avant l’interminable justice ; la loi de Lynch exige de tirer le premier.

DVD Les Faucons de la nuit (Nighthawks), Bruce Malmuth, 1981, avec Sylvester Stallone, Billy Dee Williams, Rutger Hauer, Lindsay Wagner, Nigel Davenport, Persis Khambatta, L’Atelier d’images 2018, 1h33, standard €14.99 blu-ray €24.89

DVD D-Tox / Les Faucons de la nuit – Édition Collector 2 DVD, Universal Pictures France 2002, €24.99 blu-ray €16.52

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Fascisation politique

Un Mélenchon haineux qui hait la démocratie, le droit et la justice quand ils vont contre lui, et qui appelle à « pourrir » les journalistes de la cellule d’investigations de Radio-France qui enquêtent sur ses comptes de campagne et sur le financement de sa maîtresse par l’impôt des citoyens.

De multiples colis piégés chez Clinton, Obama, Brennan, Soros, de Niro, Biden ; un partisan déclaré « fanatique » de Trump arrêté.

Un candidat à la présidentielle au Brésil qui se fait poignarder en pleine campagne par un opposant, comme un vulgaire mécréant afghan par un taliban intolérant ; quoiqu’on pense du Trump latin, sont-ce des mœurs démocratiques ?

Un prince saoudien, pressenti pour devenir l’héritier, qui se permet en toute impunité de commanditer le meurtre par dix-huit personnes (18 !) d’un journaliste ex-ami qui le connaissait bien mais devenu opposant, au cœur de la Turquie, au consulat d’Arabie saoudite ; et qui dément, avant d’avouer peu à peu, sous le poids des évidences.

A quand la prochaine Nuit des longs couteaux ?

Quand les mœurs se font moins policées au profit de la force brute (autoritarisme, machisme, négation de toute vérité, menace physique de mâle dominant), quand le débat rationnel recule au profit des invectives passionnelles, quand la vérité est abandonnée nue au profit des falbalas enjolivés des belles histoires et du storytelling des communicants – alors s’éloigne la démocratie. Les uns et les autres ont beau en avoir plein la bouche, elle disparaît – et le fascisme renaît.

Ce n’est pas étonnant de la part d’un féodal resté à la conception du pouvoir absolu de ses ancêtres bédouins ; ce ne l’est guère de la part d’un « Républicain » qui a fait du rentre-dedans commercial sa marque de fabrique au pays de l’individualisme pionnier ; c’est plus étonnant de la part d’un tribun qui se proclame « de gauche » et s’affirme adepte de « la » démocratie. Quelle démocratie est-ce donc que ce pouvoir d’un seul ? Que de nier l’enquête et l’évidence ? Que cette affirmation du droit de gueuler le plus fort en guise de légitimité ?

Hitler aussi se disait au service du peuple, à l’écoute de ses sentiments profonds, l’incarnant à lui tout seul : il a pris le pouvoir par les urnes, « démocratiquement ». Est-ce pour cela qu’il était démocrate ? Le pouvoir du peuple ne se résume pas aux urnes, ni aux tribuns charismatiques. Il se tisse de mille liens de droits et d’assentiments, de contre-pouvoirs et de contrôles. Il ne saurait y avoir « démocratie » sans civilité ni droit. Car la démocratie n’existe pas : il n’existe que des PREUVES de démocratie.

Or ce qui survient dans l’actualité 2018 s’éloigne de plus en plus du pouvoir égal de tous à dire son mot et à suivre la majorité jusqu’à convaincre du contraire – ce qu’on appelle communément « démocratie » dans nos pays européens. Même Salvini l’Italien rejoue le populisme fasciste contre « l’Europe » conçue comme une technocratie mythique, alors que son pays a une voix au Conseil et accepté les règles de l’Union. L’Italie n’est pas un Etat seul contre tous mais un partenaire parmi les autres, tous élus démocratiquement, comme lui.

MBS ne « libéralise » pas la société saoudienne, comme les croyants des DDH (Droit de l’Homme) le croient sans rien voir : il impose son pouvoir personnel en jouant de son image à l’international ; Trump n’est pas le « représentant » du peuple américain : il provoque pour négocier, ment quand ça l’arrange en commercial sans scrupule, et insulte tous ceux qui ne pensent pas comme lui ; Mélenchon n’est pas l’incarnation du « Peuple » : il est une grand gueule aigrie qui n’a pas trouvé sa voie au parti socialiste et se venge de ses anciens « amis » – déconsidérant par ses outrances toute « la gauche » avec lui.

La prétention à détenir « la vérité » unique, issue des profondeurs du peuple ou de l’histoire, est bien d’essence fasciste. La race ou le destin sont remplacés par le projet utopique, mais dans les faits quelle différence ? Il s’agit toujours de religion, pas de raison ; de pensée magique, pas de conviction rationnelle ; d’imposer par la force sa propre loi, pas de débattre ni – surtout – de décider en commun.

Nier l’individu pour la masse, diluer les responsabilités dans le Complot, faire des opposants des ennemis à abattre, attiser la haine pour mieux manipuler les passions de foule et passer ainsi sous silence ses propres antagonismes – tout cela est bel et bien fasciste. L’égalité de tous n’existe plus, même en théorie : il y a les chefs et la masse, le Pape et les ouailles, le berger et les moutons. La hiérarchie du plus fort prend le pouvoir et ne le rendra pas sans violence.

Le fascisme est un état d’esprit anti-Lumières. La force, le mâle, le romantisme d’un âge d’or exalté, un Etat fort pour le réaliser et contraindre : tout cela est fasciste. L’Arabie du petit-fils d’Ibn Séoud désire préparer l’après-pétrole dans une société qui se laisse vivre et n’ose pas revoir ses traditions bigotes ; l’Amérique menacée par la montée de la Chine se proclame forte et invincible, capable de tout ; la France mélenchoniste se décrit comme « insoumise », éternellement « révolutionnaire » pour on ne sait quelle égalité qui ne sert que les plus forts en gueule à sa tête. Tout cela est fasciste, un mauvais théâtre de plus en plus dangereux.

Car l’histoire nous a montré que la brutalisation des mœurs aboutit au fascisme : ce fut le cas dans les années trente, après la « Grande » guerre de quatre ans et la « crise » financière de 1929.

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The Naked Kiss (Police spéciale) de Samuel Fuller

Shock beginning : « un beau châssis » (dira le flic) tabasse à coups de godasse un mâle bourré qui vient de la baiser. Le corps sexy exsudant la violence et piquant le fric fait très tabloïd. C’est voulu, Sam Fuller dénonçait la société avec les procédés mêmes de la société. Car la perruque qui se détache du crâne nu de la fille (Constance Towers) indique combien il est nécessaire au spectateur de passer outre aux apparences pour voir la vérité nue. D’autant qu’une fois recoiffée, peignée et remaquillée, la femme fatale du mythe se reconstitue sous nos yeux.

Kelly est une jeune blonde qui n’a rien trouvé mieux que de se prostituer, le spectateur ne saura pas pourquoi. Son mac (le bourré) l’a rasée et elle l’a tabassé avant de fuir dans d’autres villes pour exercer son métier. Jusqu’à cette bourgade de Nouvelle-Angleterre nommée Grantville où le capitaine Griff (Anthony Eisley), un flic placide et bienveillant, veille sur la sécurité des habitants et paye un ticket de bus au jeune délinquant pour qu’il aille voir ailleurs, vers l’ouest. Il veille sur la sécurité visible, pas sur celle que le politiquement correct ne veut pas voir…

Se disant représentante en « champagne » (un mousseux de Californie), la belle séduit ses amants d’un soir avec une bouteille et leur soutire 10 $, prix de lancement de son corps sur le marché. Confrontée à celui du flic, qui la baise en premier tant il est séduit par « le châssis » (l’expression est de lui), elle décide de ne plus obéir aux hommes. Il l’a remise dans le « droit » chemin sans le savoir, peut-être est-ce l’origine du titre étrange du film (Police Spéciale) lorsqu’il est sorti en France. Il lui conseille de quitter « sa » ville pour passer le fleuve et aller exercer chez Candy, une entremetteuse amie qui met en boutique des « bonbons » sexy, prêtes à tout si affinités. Car si la pute fait l’objet de la répulsion sociale, les mâles en sont très amateurs, ce qui marque l’hypocrisie de la communauté.

Kelly décide de ne plus se laisser exploiter. Pourquoi ? Parce qu’elle a vu sourire un bébé dans une poussette ? Parce qu’elle a vu jouer les enfants qui prolifèrent dans ce début des années soixante en plein baby-boom ? Parce qu’on lui a parlé de l’hôpital pour gosses handicapés qui fait la fierté de la ville ? En tout cas, elle prend pension chez une vieille fille jamais remise de la mort au combat de son fiancé « Charlie », dont elle garde l’uniforme couvert de décorations dans sa chambre d’amis.

Puis elle s’engage comme nurse à l’hôpital (une aide-soignante sans diplôme d’infirmière mais qui exerce des fonctions supérieures à celles d’infirmière). Elle aime les enfants et ceux-ci l’adorent ; elle ne tarde pas à se faire aimer de tous et elle aide une collègue enceinte hors mariage (la honte à l’époque) à caser son bébé incognito.

Elle ne pourra jamais en avoir, probablement parce qu’elle est devenue frigide à force de baiser mécaniquement n’importe qui. C’est plus ou moins ce qu’elle explique à Blanche, une autre nurse qui trouve le handicap des enfants trop dur à supporter et qui veut gagner plus facilement sa vie comme bonbon chez Candy. Kelly n’hésite pas à rendre visite à la maquerelle (Virginia Grey) et à la tabasser, lui enfonçant ses 25 $ d’acompte à Blanche dans sa gueule maquillée.

Son infirmière-chef l’emmène à la soirée du bienfaiteur local, Grant (Michael Dante), le richissime jeune homme descendant d’une famille établie depuis des générations et qui a fondé l’hôpital. Le garçon n’est pas un playboy sans cervelle qui claque le fric familial mais un homme attentif aux gens ; il rapporte de Venise, Paris et Vienne des cadeaux pour chacune et chacun. Séduit par « le châssis », il découvre une Kelly qui a de la cervelle – donc une femme hors normes et incomparable qui sait s’y prendre avec les enfants. Il l’aime et veut l’épouser.

Elle hésite ; le « prince charmant » lui apparaît trop beau pour être vrai. Elle, la pute, mérite-t-elle l’héritier d’une dynastie établie ? Et son baiser est sans passion, même sous le charme d’un film qu’il a tourné à Venise : un « baiser nu », simple, comme glacé. Elle a déjà connu un baiser de ce genre et celui qui l’a donné a mal fini. L’aime-t-il ou joue-t-il à l’aimer ? Alors que le flic – jaloux car secrètement amoureux d’elle malgré sa « condition » – lui enjoint de quitter la ville sur l’heure, la menaçant de tout révéler si elle se marie, elle finit par dire oui à Grant. Car elle lui a dit tout ce qu’il devait savoir pour éviter le chantage. Elle a décidé d’être propre et que le mensonge ne serait plus jamais son mode de jeu dans la société. Le flic renonce, il est vaincu, et Kelly court chez son lover boy avec sa robe vaporeuse de mariée d’un blanc virginal (sic) dans un carton.

C’est là que tout arrive… Lorsqu’elle entre, dans la semi-pénombre, s’élève le chant des enfants handicapés qu’elle a encouragé à l’hôpital et que Grant amoureux a enregistré. Passe en courant une petite fille. Que se passe-t-il ? Rien de ce qui était prévu, rien de politiquement correct, rien que le destin – il semblait écrit.

Mais Kelly se débattra et vaincra, redresseuse de torts et vengeresse. Pas la société qui ne voit rien et laisse faire, écartelée sans recours entre convenances et pulsions, et qui ne pardonne guère au messager du vrai. Car si les Yankees vénèrent « la démocratie » et « la transparence », s’ils font la leçon au monde entier, ils pratiquent chez eux sans vergogne le népotisme et le mensonge. La pute n’est pas celle qu’on voit, ni la perversité celle qui est écrite dans les commandements. Faites ce que je dis, pas ce que je fais… cela donne bonne conscience mais pas une conscience nette.

DVD The Naked Kiss (Police spéciale), Samuel Fuller, 1964, avec Constance Towers, Anthony Eisley, Michael Dante, Marie Devereux, Coffret Samuel Fuller 3 DVD : Shock Corridor (version intégrale non censurée) / Naked Kiss – Police spéciale / bonus, Universal Pictures 2003, €49.50

 

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Tony Parsons, Des garçons bien élevés

La première scène donne le ton, il est à la violence. Une bande de garçons viole une fille collectivement, en rite d’initiation ; ils n’ont guère que 15 ans, comme elle. Ceci se passait en 1988. Un saut au présent nous met dans l’ambiance policière : un banquier de la City a été égorgé. Ce n’est pas un crime islamiste mais le fait d’un poignard de commando en usage depuis la Seconde Guerre mondiale, que l’on peut trouver via Internet. Sur le bureau du mort, une photo de sept garçons en uniforme de cadets pour la préparation militaire dans leur collège privé de Potter’s Field – le champ du potier : celui où il ne pousse rien, là où les Juifs ont enterré Judas.

Le thème du collège anglais et du dressage des élites qui perdure de nos jours est au cœur du sujet. Tony Parsons, la soixantaine, n’a pas fait d’études ; il est devenu journaliste de musique pop et romancier. Il est donc critique de la société dans laquelle il baigne, de ses traditions et non-dits. Rien de tel, pour diriger l’empire, que de former de jeunes mâles comme à Sparte durant leur puberté, avant de les ouvrir à l’esprit comme à Athènes durant les années d’université. Potter’s Field est un collège prestigieux fondé par Henri VIII il y a cinq siècles ; encore jeune et athlétique, il y a enterré ses chiens favoris avant de consommer ses femmes. Le système du collège vise à briser l’enfant pour reconstruire l’adolescent ; pour cela, rien de tel que les vexations, les humiliations, les abus sexuels – mais aussi l’attention personnelle des professeurs, la bande soudée des garçons, la ferveur des fêtes et des grands auteurs. Un univers d’où les filles sont exclues, étrangères, d’une autre espèce.

Comme le résume la veuve riche du banquier mort, le collège anglais se résume ainsi : « Professeurs sadiques. Nourriture infecte. Douches glacées. Cette obsession permanente du sport. Quelques brimades de temps en temps. Beaucoup de relations homosexuelles. Il disait toujours que c’était les meilleures années de sa vie » p.60.

Après le banquier, un clochard est égorgé de la même façon, un ami plus que frère des années collège ; il était sur la photo, rêveur et joueur talentueux de hautbois. Mais il n’a pas résisté. Comme les dix petits nègres, les sept garçons disparaissent un à un ; ne survivent que les plus forts de caractère. Qui leur en veut à mort ? Pourquoi après si longtemps ? Qu’est-ce qui, dans leur passé, leur vaut cette punition ? L’un des sept, devenu prof de sport au collège et qui adore forcer ses élèves de 13 ans à ramper dans la boue du terrain de rugby après le match avant de courir une demi-heure pour se vider pour la douche (et le défoulement sexuel qui suit), est égorgé dans le bois d’à côté ; il revient en sang, se tenant la gorge, tandis que ses élèves en pleurs voient s’effondrer leur dieu du stade. Il les dominait et les abusait ; ils l’adoraient.

Puis c’est au tour d’un peintre doué qui s’est fait passer pour mort à 18 ans, noyé dans l’Adriatique ; il a vécu en reclus, couvé par sa sœur, pour échapper à l’Acte qui tourmente sa conscience – mais lequel ? Il ne supporte pas la vérité que découvrent les enquêteurs et se suicide cette fois réellement. Un entrepreneur de travaux, « paki » (d’origine indienne), plus anglais que les Anglais parmi les sept de la fraternité, y passe lui aussi – dans l’incendie complète de sa maison. Impossible de savoir s’il a été préalablement égorgé. Un capitaine de commando y reste en Afghanistan ; il a sauté sur une mine. Ne reste que son jumeau, député au Parlement, le leader du clan des sept.

Les badauds jouent du smartphone pour filmer les scènes de crime et les poster sur les réseaux sociaux ; une journaliste brode sur quelques mots livrés par le constable et fait naître une « histoire », celle de Bob le Boucher, analogue au Jo le Plombier de Barack Obama durant sa campagne : une fake news issue du storytelling, autrement dit un mensonge marketing pour se faire mousser (tous termes venus d’Amérique comme farniente vient d’Italie et bakchich des pays arabes). Bob le Boucher a sa page sur Facebook ; l’histoire a révélé en lui sa vraie personnalité perverse. Car le tueur inventé s’incarne, même s’il est peu probable qu’il ait égorgé justement un à un la même bande de garçons d’un collège huppé où n’est jamais allé. La police contemporaine doit non seulement traquer les criminels, mais tenir compte aussi des imitateurs dus aux réseaux sociaux. Le numérique ne simplifie pas la tâche de tout le monde.

Le DC, Detective Constable, autrement dit inspecteur de la police criminelle londonienne Max Wolfe a de l’intuition et de la persévérance. Il est humain et se préoccupe des états d’âme : celui de sa fille de 5 ans, Scout, dont il a la garde après le divorce ; celui du chien cavalier king-charles Stan, pas encore éduqué à la propreté ; celui du constable Green, encore béjaune devant un cadavre mais bien courageux sur le terrain ; celui de sa comparse Wren qui manie l’ordinateur comme pas un ; celui de son chef le DCI Mulligan, qui trouvera une fin tragique ; celui de la veuve du banquier, Natasha, avec il prendra du plaisir une fois, l’enquête dûment terminée. Ces respirations personnelles dans la série des crimes enrichissent le roman policier en donnant de la profondeur aux personnages. Le lecteur suit leur raisonnement et leurs réactions affectives comme s’il était leur ami, ce qui l’implique dans l’enquête et le fait frémir dans l’action.

La société anglaise est disséquée comme sur une table de morgue car les crimes qu’elle génère ne sont pas sans lien avec ce qu’elle est et ceux qu’elle produit. Société de classe, éducation élitiste, croyance que tout vous est dû dès que vous sortez d’un collège réputé, toute-puissance mâle – on ne tue que tel qu’on a été formé.

Un bon roman contemporain haletant qui en dit long sur les Anglais.

Tony Parsons, Des garçons bien élevés (The Murder Bag), 2014, Points policier 2016, 424 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

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L’Echange de Clint Eastwood

Le titre en anglais évoque une substitution d’enfant ; c’était jadis l’œuvre des fées, c’est en 1928, date de l’histoire vraie ici romancée, le fait de la police. Car les années fascistes n’ont pas touché que la vieille Europe. Après la Première guerre mondiale, la brutalisation a affecté tous les comportements et le prurit autoritaire toutes les institutions. La démocratie américaine n’a pas été épargnée.

Une mère (Angelina Jolie) élève seule son enfant parce que le père s’est enfui dès qu’il a su qu’il allait être père. La responsabilité lui semblait trop lourde. Walter (Gattlin Griffith) a 9 ans et apparaît assez équilibré bien qu’un peu solitaire. Lorsqu’il se bat à l’école à cause de ses copains qui lui disent que son père est parti parce qu’il ne l’aime pas, sa mère lui conseille de « ne jamais commencer une bagarre mais de toujours la finir » – sur son propre exemple. Elle travaille comme responsable des opératrices téléphoniques à la compagnie du Pacifique, en un temps où des dizaines de demoiselles enfichent des câbles pour relier entre eux les numéros, non sans erreurs et doubles conversations. Ce pourquoi Christine Collins est appelée en renfort un dimanche, alors qu’elle avait promis à son fils de l’emmener au cinéma. Elle le quitte avec un sandwich au frigo et une voisine prête à venir faire un tour.

La mère ne reverra jamais son fils. Le travail dure au-delà de son horaire, le directeur (Frank Wood) l’entreprend sur une promotion dès sa sortie, elle rate le tramway et rentre plus tard que prévu. Walter n’est pas dans la maison, ni au-dehors. Elle appelle la police, mais qui ne peut ou ne veut rien faire avant 24 h parce que « 90% des gamins rentrent chez eux avant ce délai ». Walter ne revient pas, il a disparu et personne n’a rien vu.

Les mois passent et la mère se démène, harcelant les autorités chargées des personnes disparues, usant du téléphone à discrétion puisqu’elle travaille dans la société. Un jour, la police de l’Idaho annonce avoir trouvé un gamin qui correspond au portrait-robot. Joie hystérique de la mère, les grands yeux et la large bouche d’Angelina Jolie faisant beaucoup pour accréditer cette version émotionnelle incontrôlée. Mais lorsqu’elle a en face d’elle le gamin retrouvé (Devon Conti), les journalistes massés prêts à la photo, elle ne le reconnait pas. « Ce n’est pas mon fils », dit-elle. Le capitaine de police Jones (Jeffrey Donovan), qui est chargé de gérer les relations publiques de la police de Los Angeles, mise à mal par la brutalité encouragée par le chef Davis (Colm Feore), la persuade que c’est le choc, que le garçon a forcément changé en quelques mois, qu’elle a besoin de temps pour l’apprivoiser et s’y faire. Désorientée, Christine Collins accepte et la photo de presse est prise de la mère et de son enfant.

Fatale erreur ! Le gamin, qui récite sa leçon apprise probablement dans les journaux ayant relaté la disparition, mesure huit centimètres de moins que Walter, est circoncis contrairement à Walter, n’a pas la même dentition que Walter, et ne connait pas sa place en classe tandis que la maîtresse ne l’a jamais vu. Mais la police s’obstine : avouer qu’elle a été un peu vite et qu’elle a pu faire une erreur est au-dessus de son orgueil (péché capital de la Bible). Le pasteur Briegleb (John Malkovich) qui s’est spécialisé dans la dénonciation des violences et de la corruption policière lors de son émission radio très écoutée, en fait son cheval de bataille.

Le capitaine Jones coupe court en envoyant Christine au Los Angeles County Hospital, établissement psychiatrique destiné à soigner son « déni de réalité » et son refus « d’assumer des responsabilités de mère ». « Les femmes » sont naturellement menteuses, avides de plaisirs que la charge d’un gosse vient contrecarrer, dominées par leurs émotions et leur « intuition ». La police est une institution mâle qui n’a pas de temps à perdre avec ce genre de sentiments. Comme dans l’URSS de Staline, le « docteur » réclame à la mère habitée par son rôle une rétractation complète avant de la libérer. Elle refuse de signer et est traitée aux calmants avant le traitement de chocs électriques (anachronique puisqu’il n’a été introduit qu’en 1940). La « science » psy mais surtout la technique médicamenteuse ou électrique sont des instruments de pouvoir. Les électrochocs sont un coup de semonce avant la chaise électrique ; il s’agit de remettre le cerveau à l’endroit avant de le court-circuiter définitivement s’il s’avère tordu. Qui n’admet pas la vérité officielle se voit qualifié de déviant, voire de malade, et doit être rééduqué ou soigné. Les soviétiques ont utilisé ces procédés à grande échelle, persuadés de détenir la Vérité de l’Histoire ; les yankees ne sont pas en reste, de la chasse aux sorcières de Salem à celle de Mac Carthy, jusqu’au politiquement correct moralisateur et à la post-vérité trumpeuse.

C’est alors que – le hasard fait bien les choses ou, dans l’Amérique puritaine, la Providence – un garçon de 15 ans est signalé comme immigré illégal venu du Canada dans un ranch de Wineville. Le détective Ybarra (Michael Kelly) va arrêter le jeune Sanford Clark (Eddie Alderson, 14 ans au tournage). Il doit le renvoyer au-delà de la frontière. C’est alors que, brisé, le jeune garçon avoue avoir aidé son oncle, propriétaire du ranch, à tuer « au moins une vingtaine » de gamins en deux ans et l’avoir aidé à les appâter pour les attirer au ranch isolé où, par deux ou trois, ils étaient enfermés dans le poulailler entouré de barbelés. L’oncle, Gordon Northcott (Jason Butler Harner), les touchait, les violait, les mutilait avant de demander à Sanford de les achever et de les enterrer dans le désert alentour. Le ranch recèle nombre de haches, de couperets et de couteaux disséminés ici ou là.

Ybarra rend compte à son chef Jones, mais celui-ci exige qu’il rentre à Los Angeles avec le garçon pour qu’il soit expulsé, en gardant le silence sur cette affaire ; la police a bien d’autres ennuis. Le détective obéit mais, au moment du transfert, prend l’initiative de retourner au ranch avec deux agents et le garçon pour avoir la preuve ou être bien sûr que ce n’est qu’une histoire inventée. En creusant là où il sait, Sanford à la salopette déboutonnée d’un côté, puis reboutonnée lorsqu’il est filmé sous un autre angle, met au jour une chaussure de gamin, des côtes puis des vertèbres. La réalité dépasse la fiction et « la police » est obligée d’enquêter. Ce qui soulève un immense scandale car non seulement elle n’a rien vu de ces activités criminelles sur des années, mais elle n’a pas vraiment cherché, et surtout a pris un retard fatal lors de l’enlèvement de Walter.

Le public est indigné, une manifestation marche sur la mairie où le maire joue sa réélection. Libérée de psychiatrie, aidée d’un avocat bénévole grâce au révérend Malkovitch, Angelina intente un procès à la ville et à la police. Le jugement met en lumière tous les manquements policiers et exige la révocation du capitaine Jones et la destitution du chef Davis. Le faux Walter avoue qu’il a menti, il voulait venir à Los Angeles pour voir Tom Mix son acteur favori – il est rendu à sa mère. Les femmes internées sous le « code 12 » à la discrétion de la police sont libérées de l’internement psy. Gordon, arrêté au Canada où il s’est réfugié chez sa sœur, est condamné à être pendu et son neveu, violé mais tueur, Sanford, écope de quinze ans de prison.

La leçon est que le pouvoir peut être contrôlé par la pression de l’opinion publique, de la religion, du droit et de la vertu des flics de base. Et que la parole d’une femme vaut celle d’un homme. Mais cela ne rend pas Walter à Christine.

Northcott a refusé de lui dire s’il a tué ou non Walter, qu’il déclare être « un ange ». Ce n’est qu’en 1935 qu’un garçon échappé du ranch avec deux autres avoue que Walter l’a aidé à décoincer son pied et qu’il s’est enfui lui aussi, chacun de son côté. A-t-il été rattrapé ? Tué ? N’a-t-il pas voulu par honte ou crainte se faire reconnaître ? Nul n’en saura jamais rien, mais Christine Collins sait que son fils a agi avec honneur et elle repart avec l’espoir qu’il peut être vivant. Elle a en tout cas fait changer la loi sur les internements arbitraires, aidé à réformer le LAPD et assaini la ville – qui est un personnage à part entière comme en témoigne la séquence finale.

DVD L’Echange (Changeling), Clint Eastwood, 2008, avec Angelina Jolie, John Malkovich, Michael Kelly, Universal Pictures France 2009, 2h15mn, standard €7.49 blu-ray €11.35

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Terminator de James Cameron

George Orwell avait imaginé en 1949 l’année 1984 (ici en DVD) comme un soviétisme généralisé ; le millésime atteint, James Cameron se projette 45 ans plus tard en 2029. La tyrannie a changé de genre : ce ne sont plus les apparatchiks robotisés du communisme « scientifique » qui tiennent le pouvoir, mais les robots créés par l’essor de la connaissance scientifique et la sophistication des « ordinateurs ». L’intelligence artificielle a un beau jour déclenché la guerre nucléaire et les rares survivants se trouvent en butte aux machines, fabriquées à la chaîne dans des usines automatisées, et qui ont pour « volonté » de détruire toute vie organique pour assurer leur règne.

Ces fantasmes, qu’il faut déconstruire, hantent toujours l’imaginaire d’aujourd’hui, d’autant plus que 2029 : c’est dans dix ans ! Il est en effet possible qu’une programmation informatique déclenche un processus de guerre (cela s’est déjà produit), même si les clés de sécurité multiples empêchent de finaliser la catastrophe. Mais rappelons qu’il n’existe pas « d’intelligence » artificielle, seulement une programmation sophistiquée qui ne fait que dérouler ses instructions ; les algorithmes automatiques reproduisent, ils n’inventent pas ; s’ils « apprennent », c’est par itération, pas par capacité de synthèse. Ni la mémoire, ni le réflexe, ne composent en eux-mêmes « l’intelligence ». Il est probable que les robocops ou autres robots de combat puissent acquérir une autonomie dans la réussite de leur mission programmée. Mais qui va recharger leurs batteries (et leurs munitions, dispensées largement dans le film) ? Qui va fournir l’énergie pour recharge ? Qui va extraire le minerai, le raffiner et l’usiner pour remplacer les pièces endommagées ? Qui va faire la maintenance du vaste système automatique de tout cela ? Un processus peut être automatisé, mais une volonté doit décider l’entretien et la rénovation, faute de quoi l’obsolescence se fait d’elle-même.

Mais l’intérêt du film est moins dans le fantasme que dans l’action et ce qu’elle implique. Schwarzenegger en méchant cyborg Terminator T-800 venu du futur pour tuer avant qu’elle ne tombe enceinte la mère du futur résistant aux machines, est une statue du Commandeur : elle se pose, implacable, face aux apprentis sorciers des fans de la technique jusqu’au bout, et sans contrôle. Kyle (Michael Biehn), venu du futur lui aussi, envoyé par le résistant aux machines, est un bel humain élevé dans les sous-sols d’un Los Angeles détruit et qui a connu la faim ; il s’est fait les muscles et la volonté dans le combat sans merci contre ces dérives de la technocratie capitaliste qui préfère le toujours plus jusqu’au pire, et le profit immédiat plutôt que se soucier des conséquences à long terme. Kyle sera le père de John Connor en baisant fiévreusement une seule fois la Sarah Connor (Linda Hamilton) encore étudiante et serveuse de fast-food pour se payer les études que le Terminator est venu éliminer. Tous deux ont 28 ans au tournage. Choisir pour père son propre compagnon de combat est un paradoxe étonnant qui préfigure la recomposition des familles et toutes les manipulations assistées. Il y a bien d’autres abymes que l’action brute dans ce film grand public. Sans parler des caricatures sociologiques que sont le commissaire benêt (Paul Winfield) et le psychiatre limité (Earl Boen) tous deux fonctionnaires qui fonctionnent – comme des robots – et le baiseur obsédé de la colocataire de Sarah en sex-machine.

Il ne faut pas pour autant bouder son plaisir à l’action, toujours haletante et aux scènes bien découpées. Tout commence par un Schwarzy à poil qui se matérialise dans un nuage de fumée (diabolique ?) devant les yeux d’un gros Noir conduisant une benne à poubelles. Lequel Schwarzy se balade toujours à poil en cherchant des vêtements, jusqu’à rencontrer trois racailles qui le menacent de leurs couteaux. Qu’à cela ne tienne, à peine une minute plus tard, les deux plus cons sont disloqués, la main du Terminator arrachant vif le cœur palpitant de l’un d’eux, tandis que le troisième s’empresse de quitter tous ses vêtements pour les donner au monstre. Puis Kyle apparaît dans un même arc électrique et nuage de fumée, mais plus fragile, éprouvé par la translation. Il pique son pantalon à un clochard avant de fuir habilement la police – toujours en nombre et toujours aussi nulle.

Les deux futuristes se procurent immédiatement des armes (cette prothèse mâle de tout Américain qui se respecte) et l’un va tuer systématiquement toutes les Sarah Connor de l’annuaire tandis que l’autre cherche l’unique qu’il doit protéger. Rafales de balles, explosions, massacres, tout un commissariat dévasté, rodéo de voitures… rien ne manque au spectaculaire hollywoodien. Le Terminator n’a qu’une mission qu’il poursuit inexorablement, et il est quasi indestructible. Mais c’est une machine, aussi bête qu’un guichet de sécurité sociale, à la fois tenace et persévérant dans la stupidité. Kyle apprend à Sarah à penser, prévoir et agir par elle-même au lieu d’attendre que tout (c’est-à-dire la mort) arrive. Elle retrouve l’esprit pionnier de la Frontière, ce grand mythe américain. Ce film est le premier d’une série, tous aussi bons, mais campe les personnages et le décor. Sarah perdra Kyle, programmé lui aussi mais par la biologie à lui faire un petit pour le futur ; mais elle vaincra le Terminator qui termine écrabouillé par une presse industrielle en la poursuivant jusqu’à l’absurde – sauf une main articulée qui seule subsiste (et qui servira pour la suite).

Un grand film des années 80 qu’il ne faut pas voir seulement au premier degré.

DVD Terminator (The Terminator), James Cameron, 1984, avec Arnold Schwarzenegger, Michael Biehn, Linda Hamilton, Paul Winfield, Lance Henriksen, MGM United Artists 2003,1h43, standard €7.99 blu-ray €11.04

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Maxime Chattam, L’âme du mal

L’auteur s’est fait connaître à 24 ans par ce thriller. De double culture franco-américaine, ayant beaucoup vécu à Portland dans l’Oregon (où il situe la scène), il maîtrise parfaitement les règles du roman de frissons. Il le déclinera en trois tomes successifs avec le même héros, un Josh qui lui ressemble, avant de passer à autre chose. C’est très réussi, long, bondissant, sadique, torride – efficace.

Les États-Unis, pays jeune, ont renouvelé l’art du roman. Notamment via le thriller, ce livre-cinéma où le thème est dramatique et l’écriture aussi nette et basique que celle du Code civil (comme le voulait Stendhal). Le découpage des séquences en courts chapitres, le style direct et percutant, les images chocs figées comme des photos, la fin en forme de suspense – tout concours à faire du genre une animation sous forme de livre. Maxime Chattam s’est documenté, Maxime Chattam s’est exercé, Maxime Chattam nous tient en haleine.

Contrairement au style jeu vidéo qu’il explorera (sans grand succès) dans Prédateurs, ses personnages ici ont de la consistance et les principaux ici sont attachants. Ses tueurs psychopathes sont réalistes et ses professionnels de la police et de la médecine légale compétents. On y croit.

Le rythme qu’il attache à son récit ne faiblit pas, les scènes sont denses, le sujet fouillé. Non sans exagérations « gothiques » telle cette scène de baise dans une bibliothèque satanique, ce poulet noir au cou tranché à la hache par un vieux forestier interrogé par… un poulet PD (Police Department), ou cette lueur rouge dans les yeux du détenu.

Le style qu’il prend pour raconter est presque abrupt mais ne néglige pas, dans les moments de détente, les mots choisis. Lui qui écrira en basic french par la suite, énonce ici des termes tels que rubigineux, nitescence, céruléen, fuligineux, gibbeuse, lactescente, écale, gabelle… probablement listés bruts dans le dictionnaire. Mais, après tout, un peu de poésie dans un monde de brutes ne nuit pas.

Car les tueurs se déchaînent en boucheries et mises en scène. Détruits dans l’enfance par les maux de l’Amérique (la rigidité protestante, la répression sexuelle, le mépris social, les errances parentales égoïstes), les pervers choisissent leurs victimes. Elles incarnent en général le rêve américain, elles sont belles et studieuses. Elles sont étouffées, étranglées, poignardées, lacérées, amputées. Le jeune inspecteur Josh Brolin (prononcez broline) formé au profilage FBI avant d’exercer dans la police, aura fort à faire pour arrêter le massacre. Fort à imaginer surtout pour se mettre dans la peau du tueur, voir qui il peut être et anticiper ainsi ce qu’il projette. Non sans échecs…

Le Bourreau de Portland (ville du nord-ouest, au nord de la Californie et à quelques 400 km au sud de Seattle) est bel et bien mort. Josh l’a tué. Mais qui reprend le flambeau et l’imite, jusqu’aux traits soigneusement gardés secrets par la police ? Un gamin de 12 ans qui se cache de ses copains dans la cabane abandonnée d’un parc hurle de terreur lorsqu’il découvre la première victime, nue, écartelée, sanglante, un couteau fiché dans le vagin – fantasme d’ado sadique. Nous ne sommes encore qu’au premier des neufs cercles de l’Enfer. A l’équipe policière de comprendre et d’agir, au lecteur de haleter et supputer.

C’est bien fait pour lui. Mais très bien fait aussi pour son plaisir.

Maxime Chattam, L’âme du mal, 2002, Pocket 2009, 521 pages, €7.50

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Maxime Chattam, In tenebris

Le beau brun Josh Brolin, formé au FBI puis entré dans la police de Portland, l’a quittée après avoir vu tuer sous ses yeux son amour naissant (voir L’âme du mal). Il est devenu indépendant, détective privé spécialisé dans les enlèvements. Sa dernière enquête le mène à New-York, six mois après les attentats du 11-Septembre. Rachel, étudiante d’une vingtaine d’années, a été enlevée sans laisser de traces et ses parents payent pour en savoir plus.

De ce fil ténu, Brolin tire tour un écheveau. Ce ne sont pas moins de 67 personnes, hommes, femmes et enfants, qui ont disparues ! La police de New York (NYPD) est intriguée par une femme scalpée qui court entièrement nue dans les rues un soir d’hiver glacial. Elle fuit l’Enfer, rien de moins. Recueillie à l’hôpital, elle reste à moitié folle. Qui l’a enlevée et pour lui faire quoi ? La violer bien sûr, mais ce serait là le moindre mal, si l’on peut dire…

Le détective Josh et la policière Annabel vont se séduire mutuellement et partager les informations. Ils se mettront en quête d’un véritable réseau de criminels dont les enlèvements n’ont pas le viol ni la torture pour unique objet. Cela fait partie du jeu mais il y a bien pire. Il ne faut pas en dire plus, sinon que l’on découvrira des statistiques effarantes (dont l’auteur assure qu’elles sont vraies) et des esprits assez tordus pour considérer leurs semblables comme du bétail. Il existerait sous New York une Cour des miracles, lieu secret et souterrain où tout ce qui est illégal peut se traiter, où les jeunes nazis cèdent des dagues d’époque « ayant servi », les vendeurs des cassettes de snuff movies où les violé(e)s meurent à la fin, les pédophiles tout un catalogue de photos et de vidéo édifiantes, les amateurs d’armes l’accès aux équipements non-répertoriés, et où les faux papiers aussi vrais que nature sont en vente libre. Le pays de la liberté est celui de tous les excès.

Les monstres seraient le prix à payer pour cette société. Brolin le profileur le décrypte : « Nous sommes bien parvenus à transformer l’amour en bien de consommation. Accumuler les ébats, les proies, se marier à la va-vite, comme ça, par folie, pour changer aussitôt. » Quelle éducation un tel monde peut-il assurer ? « Un enfant qui a grandi seul, nourri de la violence de la télé, des médias, du cynisme ambiant, et dont personne n’a jamais entendu les cris de peur, de désespoir, de solitude. (… Il) a grandi avec ce modèle de consommation où le pouvoir réside dans ce que l’on possède, consiste à se faire soi-même en marchant sur les autres si nécessaire » p.408. Celui qui enlève a pour proie des humains ; il leur marche dessus, en fait ses objets, il les consomme.

Pire : il n’est pas seul…

Un bon thriller, différent du premier mais tout aussi palpitant, pénétrant les arcanes de la société américaine côté pile. A éviter de lire le soir si vous êtes jeune et beau ou si vous vous sentez encore belle – et n’avez pas une serrure trois points à la porte et des volets bien fermés.

Maxime Chattam, In tenebris, 2002, Pocket 2004, 596 pages, €8.60

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Robert Bryndza, La fille sous la glace

Vous lisez le premier polar – bon sous tous rapports – d’un acteur reconverti dans les comédies romantiques. Il est né en Angleterre mais Slovaque, marié à un mec, Ján, et connaît Londres, la ville européenne cosmopolite, comme sa poche. Autrement dit, il n’y aura pas que de l’intrigue mais aussi tous ces préjugés de classe et de race que véhicule le choc de mondialisation.

Andrea est une jeune fille riche d’à peine vingt ans dont le père est vendeur d’armes international nommé baron depuis peu et siégeant à la chambre des Lords. Lui et elle sont, autrement dit, de l’Establishment. Qu’allait-elle donc faire en bomber rose et minijupe par un soir d’hiver où il neige, dans ce quartier sordide et mal famé de Londres où même les téléphones mobiles n’ont pas de réseau ? Quel est cet homme contre qui elle récrimine violemment toute seule ? Quel est ce personnage qui surgit en voiture et s’arrête ? Dès le premier chapitre, vous êtes saisis.

Dès le second, l’auteur vous met dans l’ambiance. Un looser au chômage accomplit sous la neige son travail d’intérêt général obligatoire pour toucher ses allocations lorsqu’un téléphone se met à sonner sous un hangar à bateau du parc dont il aide au jardin. Il le voit et le convoite, c’est un iPhone 5S de grand prix. Mais la glace du lac cède sous son poids et… il se retrouve non seulement transis mais médusé devant un cadavre qui le regarde les yeux grands ouverts, un masque de terreur figée sur le visage. Andrea est morte étranglée, la chatte à l’air, et les tabloïds se déchaînent comme des vautours avides de fric…

L’enquête est confiée à Erika Foster, Slovaque d’origine et mariée à un ex-flic qui s’est fait descendre sous ses yeux et sous ses ordres par des trafiquants de drogue quelques mois plus tôt lors d’une opération. Son origine lui vaut le mépris du lord père d’Andrea, qui met tous les immigrés d’Europe centrale dans le même sac ; son genre lui vaut l’hostilité du détective chef Sparks qui aurait dû voir se confier l’enquête bien qu’il ne fasse pas des étincelles. Le superintendant Marsh la soutient parce qu’elle lui a fait rencontrer sa femme, avec laquelle il est très heureux, et qu’elle est à son avis une bonne enquêtrice.

Qui l’a fait ? Mystère épaissi à merci par les multiples pistes, à commencer par celle du double téléphone et du compte Facebook d’Andrea, interrompu brutalement six mois plus tôt dans le même temps qu’une amie d’Europe centrale disparaissait sans laisser de traces. Andrea adorait poser à demi nue en situation sexuelle avec un partenaire sur les photos de son téléphone qu’elle postait ensuite sur les réseaux (Facebook ne s’était pas encore converti à la pudibonderie). Qui est ce beau mâle musclé torse nu qui lui agrippe un sein sous le corsage avant de lui croquer le mamelon sur une autre vue alors qu’elle rit devant l’appareil ? Ou cet autre dont elle suce complaisamment le vit dressé ? Par qui ces photos ont-elles été prises ? Est-ce par le fiancé désespéré ? Il n’a pourtant pas le physique de l’emploi, courtaud et grassouillet… Est-ce par David le petit frère, beau gosse qui ressemble à Andrea et est aussi fêtard ? Ou par Linda, la sœur mal fagotée et plutôt laide un brin jalouse, mais qui adore les chats ? La mère est une hypersensible évaporée, le père un hypocrite de classe. Tous veulent que l’enquête soit bouclée rapidement sans scandale et qu’un coupable soit désigné – et peu importe si ce n’est pas le bon.

Erika ne l’entend pas de cette oreille parce qu’elle sort des normes : en temps que femme, en tant que Slovaque, en tant que flic – DCI dans le jargon, Detective Chief Inspector, soit un enquêteur à trois étoiles sur l’épaule, l’équivalent d’un capitaine de police chez nous. Elle ne supporte pas qu’une femme ait pu être étranglée et jetée comme un vulgaire kleenex, d’autant que d’autres meurtres lui sont peut-être reliés ; elle ne supporte pas les grands airs de supériorité impériale de ceux qui se laissent abuser par leurs préjugés et foncent One Direction ; elle ne supporte pas les pressions politiques et sociales des parents fortunés qui actionnent leurs relations, payent des avocats et même des témoins au détriment des faits, préférant la convenance à l’exactitude. Son chef, pris entre deux feux, la cruelle lumière de la vérité et la douce chaleur de sa carrière, fait du stop and go : à chaque fois qu’Erika s’enlise, il lui retire l’affaire ; à chaque fois que l’enquête s’enlise, il la rappelle sur l’affaire. Il lui faut gérer la famille, la presse, ses supérieurs et ses subordonnés, sans parler de son couple et ses deux enfants. Pas simple. Quant à Erika, elle a à gérer encore la mort de Mark – et son équipe à qui elle offre café et donuts.

Chapitres courts, suspense aménagé, critique sociale sans pitié, font de ce premier polar d’un auteur non conventionnel une réussite. L’enquête avance dans les milieux troubles de la jet-set, des noceurs en soirées et des putes en pubs, côtoie la politique et les implications internationales, use et abuse d’Internet, des réseaux sociaux et du mobile. Erika agit souvent en inconsciente, poussée par sa droiture et son courage, moins intéressée par sa carrière que par la traque, mais aussi peu soucieuse des procédures et précautions élémentaires. Elle finira battue, assommée et noyée – ou presque – mais un happy end in extremis, au bout de 400 pages, punira les méchants et récompensera les bons. Et vous ne devinerez pas avant la fin qui est le coupable !

Robert Bryndza, La fille sous la glace (The Girl in the Ice), 2016, Belfond 2018, 438 pages, €19.90, ebook format Kindle €13.99

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David Young, Stasi child

Ce roman policier d’un Anglais, élève de la première promotion du Master d’écriture de la City University de Londres, est une réussite. Il est composé selon les règles et mêle une situation intrigante, des personnages personnalisés, des victimes vulnérables, tout en décentrant l’action dans un passé bien défini.

Nous sommes en Allemagne de l’est en 1975 et la Stasi règne, cette police politique d’Etat qui est un avatar stalinien de la Gestapo nazie. L’égalitarisme forcené de la société dite communiste incitait chacun à épier son voisin et à balancer tout écart à « la » ligne unique du peuple définie par ses seuls dirigeants, l’avant-garde prolétaire des membres du Parti… Tout un programme ! La moitié de la population de RDA espionnait l’autre pour le compte de la Stasi, ainsi que les archives le montrent, et l’organe engageait même des gamins de 13 ou 14 ans. L’auteur aime à se replonger dans cet univers figé qui a éclaté sans rémission un beau jour de 1989, lorsque le Mur est tombé.

Nous sommes presque dans de la science-fiction, quelque part dans l’année 1984 d’Orwell, sauf que tout est véridique. David Young s’est inspiré d’une histoire vraie et nombre de détails annexes sont vrais. C’était il y a deux générations de la nôtre, mais ne semble-t-il pas que le renfermement des peuples, particulièrement vif en Europe centrale à cause de l’immigration musulmane, ne suscite une certaine Ostalgie ? Cette nostalgie de l’existence à l’est revient, où tout était prévu et prévisible, où l’on étouffait mais dans une quiétude minimum entre soi, où il suffisait d’être conforme pour être bien (ce qui est très facile pour 95% de toute population). La réalité est tout autre et ce rappel est bienvenu…

Une adolescente est retrouvée en tee-shirt dans la neige dans un cimetière près de Berlin-est, tuée de deux balles dans le dos tirées depuis la frontière toute proche d’Allemagne de l’ouest. Ses traces montrent qu’elle fuyait le Mur vers l’est. Le fait est rare ; l’usage est plutôt l’inverse : ceux qui veulent quitter le « paradis des travailleurs » pour passer le « rempart fasciste » trouvent la mort sous les balles des gardes-frontière socialistes comme « traîtres à la patrie », voire au Peuple déifié. La Vopo (police populaire) de Berlin est appelée… par la Stasi (police politique) pour enquêter.

C’est la première étrangeté de cette affaire. La seconde est que le lieutenant de police populaire soit une femme, Karin, ce qui était très rare dans le machisme ambiant des pays de l’est, surtout deux générations avant. La troisième est que les deux balles ont été tirées après la mort et que le sang qui macule le tee-shirt est animal. L’autopsie montrera que l’adolescente, 15 ou 16 ans à peu près, a été étranglée, puis reviolée après, des lésions prouvant qu’elle a aussi été violée avant. Son visage a été mutilé et ses dents arrachées pour qu’on ne l’identifie pas. La version officielle de la Stasi est qu’elle a été abattue depuis l’ouest – il n’y a donc rien à voir.

Pourquoi alors ne pas clore le dossier ? Un colonel de la Stasi a convoqué Karin et son adjoint Werner pour continuer l’enquête, à la condition expresse qu’elle ne cherche seulement qu’à identifier la fille, pas à rechercher son assassin – et qu’elle lui rende compte directement. C’est bien cette quatrième étrangeté qui actionne l’histoire. Car comment identifier la victime sans approcher le meurtrier ? Celui serait-il trop proche du pouvoir pour être impliqué ? Le colonel veut-il utiliser pour sa carrière des informations compromettantes pour une huile du Parti ? Est-il au contraire un croyant vertueux qui veut nettoyer la république populaire de ses éléments pervers ?

La contradiction que doit résoudre Karin est double : d’abord comment avancer sans faire confiance à ses proches ? Or les proches peuvent aussi avoir une double vie comme son mari Gottfried ou son adjoint Werner. Ensuite comment enquêter sans poser des questions, sous un régime paranoïaque qui prend toute question pour une rébellion à la ligne officielle ? Son couple en naufrage, son adjoint qui balance, sa carrière dans la police menacée, comment Karin va-t-elle s’en sortir ? Car survivre compte plus que savoir, sous le « socialisme réalisé ». La RDA est « la vitrine des pays de l’est » mais « le peuple » n’a pas son mot à dire, « la démocratie » n’est qu’un plébiscite sous la menace et la jeunesse n’a qu’à bien se tenir sous peine d’être « redressée » (par les châtiments corporels, les abus sexuels et le travail obligatoire) dans des maisons pour ça.

C’est donc l’histoire tragique de trois adolescents, pas plus rebelles que les adolescents ordinaires mais particulièrement réprimés dans l’arriération morale du socialisme de l’est, qui est le fond de l’enquête policière. Celle-ci va conduire Karin à prendre ses ordres en haut d’une grande roue d’attraction ou sur une barque au milieu d’un lac, à louer une limousine Volvo à Berlin-ouest, à interroger la directrice adjointe d’un centre de redressement dans le nord de la RDA, à skier sur les pentes enneigées du Broken pour trouver l’entrée d’une mine désaffectée, à se souvenir de son propre viol à l’école de police, à écouter les doléances ou les révélations de l’un ou de l’autre…

C’est original, enlevé, sympathique. Pas un triller à l’américaine mais un Whodunit? à l’anglaise (qui l’a fait ?). Un bon roman pour un bon moment, sans autre prétention, déjà adapté en série télévisée au Royaume-Uni.

David Young, Stasi child, 2015, 10-18 2017, 452 pages, €8.40

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Troisième sexe

Caroline de Haas affirme avec autant de légèreté que de force que « un homme sur deux ou trois est un agresseur » de femmes. C’est un peu comme si un homme déclarait que deux femmes sur trois aguichent comme des putes, ouvrant les cuisses avant d’ouvrir la bouche pour dénoncer et « balancer ». C’est aussi con… Haas a pourtant été élevée sous Mitterrand et quatorze années consécutives de « la gauche au pouvoir » qui devait – bien évidemment – libérer les humains de toute leurs exploitations (Catherine a été « jeune socialiste » puis encartée au PS jusqu’ à 34 ans). Bilan : ce ne fut pas le cas – au contraire ! La génération 68, encouragée par toute la gauche, a fait du sexe l’alpha et l’oméga d’une existence réussie (si t’as pas baisé mille femmes à 50 ans c’est qu’t’as raté ta vie). Et la psychologie freudienne mal assimilée a fait du blocage un consentement déguisé (non ! non ! voulait toujours dire oh, oui !). D’ailleurs, il était interdit d’interdire et tous les désirs devaient s’assouvir afin de ne pas être frustré, donc névrosé, donc malade et malheureux…

Dès lors que le désir non contrôlé devient un danger pour la société et que règne le plus fort (mâle le plus souvent), il existe deux solutions.

La première ? Ramener les mœurs en arrière pour rétablir la morale d’avant-68 : écoles séparées pour les garçons et les filles, métiers assignés pour chacun des sexes, interdiction des femmes dans la police ou l’armée, répression féroce envers tout écart (à l’américaine : surtout ne pas monter dans un ascenseur seul avec une ou plusieurs représentant du sexe opposé, ne pas rester seul au bureau, ne jamais inviter une relation chez soi sans témoin, etc.). Aux Etats-Unis, cela passe par la religion puritaine et le moralement correct qui fait « honte » du sexe (mais pas des armes, bénis substituts de pénis). En Europe, cela passe par le renforcement du « droit » avec un empilement de lois donnant de plus en plus de détails sur ce qui est autorisé ou interdit pour coucher, attoucher ou simplement déclarer, avec recul de toute prescription pour que chacun soit bien figé dans son « essence » et condamné pour « être » définitivement agresseur. Cette façon de voir, analogue au racisme qui fige les gens dans leur biologie, est d’essence réactionnaire.

Notez bien que ce rigorisme est non seulement tout à fait compatible avec l’islam militant, mais réclamé par lui comme par les intégristes catholiques et juifs. Faut-il donc faire « soumission » (le titre d’un roman prophétique de Michel Houellebecq) et appliquer la charia pour être désormais (et paradoxalement) fémininement correct ? La contrepartie serait bien évidemment de voiler les femmes et de les reléguer au harem. Comme au Pakistan, « pays des purs » : aucune femme dans la rue, ou bien sous voiles et dûment accompagnée d’un mâle au moins de plus de 13 ans.

La seconde solution ? Elle est de considérer Haas pour ce qu’elle est : une provocatrice dans l’outrance – donc insignifiante –  et d’aller voir ailleurs un remède. Or il existe : la société (occidentale) y vient doucement, malgré trumpisme et poutinisme qui en rajoutent des tonnes dans le viril – comme ces entraîneurs de foot qui enflent la voix et prennent un accent mâle pour fouetter l’orgueil des gamins de 10 ou 12 ans en les traitant de fiottes. Le remède à ces bouffonneries est dans le « troisième sexe ».

Biologiquement, le « troisième sexe » n’existe pas, bien que les hermaphrodites puissent y être assimilés – mais ils ne se reproduisent pas.

Il faut quitter la pure physique biologique pour parler de « troisième sexe ». Il y a belle lurette que l’on sait que tout ce qui est humain n’est pas réductible à la génétique ni à l’épigénétique. L’être humain est un animal, certes, mais sa très longue enfance en fait un être particulièrement marqué par son environnement, notamment par ses relations avec les autres. Le sexe est largement une donnée psychologique, donc sociale. C’est ainsi que, même pubère bien plus tôt, les relations sexuelles ne sont « autorisées » par la loi qu’à partir de l’âge de 15 ans ; bien que biologiquement sans obstacle, l’inceste est prohibé (les chats, par exemple, s’en moquent) ; qu’une pression très forte de la famille, des amis, du divertissement, est en faveur des relations hétérosexuelles aux fins de reproduction.

Nos sociétés changent, les rapports sexués aussi. Depuis que sévit la mode du jeunisme, de l’adolescentrisme, du féminisme, de l’éternel vingt ans, nos sociétés deviennent androgynes. Ce « troisième sexe » – ni macho ni virago – est une construction sociale, accentuée par l’éducation, surtout à l’école où les femmes sont plus que majoritaires. Elle a existé chez certains peuples dans l’histoire, elle se développe aujourd’hui chez les individus à qui l’on reconnait des talents de médiateurs ou qui apparaissent tout simplement « sympathiques ».

La pression sociale encourage désormais à atténuer les valeurs dites masculines de compétition, d’affirmation, de violence, pour privilégier les valeurs dites féminines de conciliation, de douceur et de convivialité. Les métiers jusqu’alors masculins comme la police ou l’armée sont moins tranchants. Sont-ils pour cela moins efficaces ? Peut-être face aux caïds des banlieues qui ne connaissent que les rapports de force, mais pas sûr pour tout le reste : la proximité et le dialogue dans la police valent mieux à long terme que l’usage de la force et l’humiliation ; la stratégie et les actions indirectes à l’armée sont souvent plus fructueuses que l’affrontement brutal (les Yankees en Irak l’ont bien appris, tout comme les Soviétiques en Afghanistan et les Israéliens en Palestine…).

Quoi de mieux qu’un idéal de « troisième sexe » pour éviter les travers agressifs (trop reprochés aux mâles) et les travers maternants (trop reprochés aux femelles) ? Le « troisième sexe » serait la reconnaissance de la part féminine en l’homme comme de la part masculine en la femme, une sorte de milieu juste où les deux pourraient être en relation d’égalité, copains et compagnons plutôt que forcément accouplés.

Dans l’histoire justement, l’éducation, le rang dans la famille, la position sociale, ont placé certains individus dans une situation intermédiaire où ils incarnaient un potentiel de relations non connotées – ni trop « viriles », ni trop « féminines ».

Les Eskimos Inuit avaient pour usage de travestir certains de leurs enfants pour les élever comme s’ils appartenaient au sexe biologique opposé. A la puberté, la physiologie reprenait ses droits et ces enfants changeaient symboliquement de sexe, adoptant les vêtements et les tâches conformes à leur statut de nature. Mais leur polyvalence, cette capacité qu’ils avaient acquise de prendre des points de vue opposés, d’une sphère symbolique à l’autre de la société, leur donnait une souplesse de relations et une ouverture d’esprit qui était très valorisée. Les Eskimos allaient jusqu’à leur prêter un pouvoir particulier de médiateur, non seulement dans la société mais aussi entre le monde des vivants et celui des esprits. En un sens, c’est un peu ainsi que les catholiques ont vu leurs prêtres, si l’on y réfléchit : ni homme investi de responsabilités familiales, ni femme ayant à élever des enfants, le curé était à la fois le père pour tous et celui qui n’exerce pas d’action ici-bas. Le curé-copain de l’après-68 a peut-être aidé des ados en manque de repères, mais sûrement pas leurs ouailles adultes qui avaient besoin d’autre chose que de plate compassion.

C’est une même capacité à franchir les frontières qui caractérisait les « berdaches » amérindiens. Ils n’étaient pas tous homosexuels, bien que travestis. La culture française, au contraire de l’anglo-saxonne, adore trancher dans l’absolu les catégories et étiqueter de façon définitive les comportements, or la réalité est souvent bien plus complexe. L’anthropologue Margaret Mead a étudié la division sexuée du travail en Océanie. Elle montré dès les années 1930 que la répartition des tâches entre genres était plus culturelle que naturelle. Les ethnologues français, trop marqués par Freud ou contaminés par Engels, aimaient à confondre sexe social et sexualité génitale. Ils rajoutaient une couche de plus sur la morale ambiante, catholique et bourgeoise, avec ce travers caporaliste envahissant qui assimilait allègrement pratiques sexuelles et rôle social. Pour eux, les berdaches étaient homos, donc moralement répugnants, point à la ligne. Mauss ne voyait par exemple chez les Inuits qu’un ‘communisme primitif’ où chacun s’envoyait en l’air avec quiconque durant les mois d’hiver. Alors que les études des années 1960 ont montré qu’il s’agissait de toute une cosmologie où des ancêtres et des amis disparus reviennent dans les âmes de certains enfants nouveau-nés, qui sont élevés comme eux – mêmes s’ils sont de sexe biologique différent. Ou bien, lorsque l’équilibre de la famille entre garçons et filles était trop accentué, certains enfants étaient élevés comme s’ils étaient de l’autre sexe pour le partage des tâches.

Chez les Sioux, quelques hommes étaient travestis depuis leur adolescence à la suite d’une expérience initiatique ou parfois d’un rêve. En Polynésie, la confrérie des Arioï, réunissait des mâles qui visaient à capter et à contrôler les pouvoirs surnaturels féminins en étant éduqués comme des filles ; ils jouaient les rôles de conteur, de danseur et de bouffon, et avaient des relations sexuelles avec les adolescents mâles consentants, ce qui était valorisé. Les Arioï pouvaient se frotter le ventre avec qui ils voulaient mais n’avaient pas le droit d´enfanter. Ce chevauchement de la frontière des sexes, génitalement pratiqué ou seulement symbolique, devenait une composante de la personnalité adulte, rendant les individus autonomes et polyvalents. Ils devenaient alors chamanes, personnages d’androgynes métaphoriques. A Tahiti et dans les îles du troisième sexe, les mahu (dites mahou) sont souvent aujourd’hui d’excellents animateurs, cuisiniers, graveurs, artistes ou baby-sitters.

Dans nos sociétés occidentales, ce sont les médiateurs. Comme les chamanes, ils gèrent les crises et les rapports sociaux comme ils ont dû gérer leurs propres conflits intérieurs et leurs déséquilibres personnels symboliques. Jules Verne dans Deux ans de vacances où tout un groupe d’enfants se retrouvent naufragés sur une île, sans aucun adulte et livrés à eux-mêmes, met en scène un beau caractère de médiateur en la personne du jeune Briant. Christian Blanc, Raymond Soubie, Carlos Ghosn, Barack Obama et peut-être Emmanuel Macron étant donné son expérience amoureuse hors des normes, sont par exemple des hommes élevés autrement des autres, ayant connus des univers culturels différents. Michel Serres appelle « tiers instruit » ces chevaucheurs de frontières, gauchers contrariés, voyageurs, polyglottes, psychologiquement androgynes…

Je traduis pour les primates, victimes de la maléducation nationale : il ne s’agit pas bien évidemment de sexe biologique mais de rôle social et culturel. Chacun reste homme ou femme (ou bi s’il ne sait pas choisir), mais atténue les disproportions mâles ou femelles – surjouées depuis l’essor de la bourgeoisie industrielle et coloniale – pour devenir « vivable ». Ces gens sont des passeurs, des intermédiaires, en bref des diplomates. Le troisième sexe existe, à condition de ne pas le réduire à la bite ou au cul.

La solution numéro deux me paraît plus positive à long terme que la régression numéro un, d’essence carrément réactionnaire, n’en déplaise à la Haas.

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Double détente de Walter Hill

Un Schwarzy au mieux de sa forme (40 ans), c’est du lourd ! Le film commence par une grosse bagarre à poil entre mecs dans la neige, tournée en Autriche. Dès cette première scène, tout est cadré : le film est macho au possible, les filles n’étant que des comparses en général assez niaises.

Mais nous sommes en 1988 et l’URSS existe encore (…pour 3 ans). Des signes de dégel se font jour, « le capitalisme » tente de plus en plus les fonctionnarisés à vie. Le film est un duel entre systèmes, l’ordre carcan du socialisme réel et l’anarchie libertaire du système américain : en gros Schwarzenegger le taiseux efficace et Belushi le bavard bordélique. Il ne faut y voir rien de plus car tout est simple dans ce film centré sur l’action.

Le capitaine de la milice soviétique Danko (Schwarzenegger) traque les trafiquants de drogue qui voudraient importer de la cocaïne à Moscou – comme par hasard des minorités géorgiennes (aussi méprisés que les Noirs aux Etats-Unis). Le gang est dirigé par la vraiment sale gueule de Viktor (Ed O’Ross) qui passe la drogue dans la jambe de bois de son frère. Comme celui-ci résiste et fait feu lors d’une arrestation, Danko l’abat d’une balle. Viktor, en s’enfuyant, descend traitreusement le copain de Danko d’un pistolet dissimulé dans sa manche. Un partout, mais l’honneur n’est pas du côté trafiquant. La haine, la ruse, le mépris de la vie humaine sont le lot des « crapules ». C’est le cas en URSS socialiste comme aux Etats-Unis capitalistes. La police, dans les deux pays, est chargée de la même mission : contenir le crime pour assurer un semblant de justice.

Viktor ayant fui aux Etats-Unis, où il a fait un mariage blanc pour 10 000 $ afin d’acquérir la nationalité, Danko est chargé par son colonel de le ramener. Il fait la connaissance de Ridzik (James Belushi), lieutenant de la police de Chicago chargé de l’interface. Le trafiquant a en effet été pris dans un banal contrôle de police pour conduite sans permis et l’URSS, qui tient à laver son linge sale en famille, a demandé son extradition. Comme il était marié sous un faux nom, celle-ci ne pose aucun problème juridique.

Un film d’action simpliste ne va d’ailleurs pas s’embarrasser du droit : Danko au « résident » à batte de baseball prête à s’abattre sur sa bagnole : « Tu connais Miranda ? – C’est qui cette pute ? » Paf ! un bourre-pif bien ajusté envoie valser l’imbécile menaçant. Les droits de chacun ? « En Union soviétique, seulement après deux jours crapule a droits » (roulez les R à l’autrichienne ou à la russe pour faire encore plus vrai). La drogue ? Danko : « Les Chinois ont trouvé le truc. Juste après la révolution, ils ont rassemblé tous les trafiquants de drogue, les ont collés dans un parc public et fusillés d’une balle dans la nuque. » Ridzik : « – Ah, ça ne marcherait jamais ici. Ces enculés de politiciens ne seraient pas partants ». Danko : « – Fusillez-les en premier. »

Tout devrait donc être réglé franco et le prisonnier est extrait de sa cellule, menotté à Danko, et accompagné à l’aéroport par le flic de Chicago pour le premier avion. Sauf que Viktor a entrepris une grosse transaction pour acquérir de la drogue auprès d’un gang de « révolutionnaires » noirs menés par le prophète aveugle en tôle Abdul (Brent Jennings). Il oblige tous ses affidés à se raser le crâne, d’où leur surnom de « têtes d’œuf ». Une horde de Noirs armés de pistolets automatiques joue les transporteurs de fonds (selon le simplisme du film : faibles, ils ne se déplacent qu’en horde). Ils pénètrent dans le hall de l’aéroport ouvert à tous vents à cette époque et assomment Danko, seul l’un d’eux se fait descendre par l’habile capitaine. Belushi, parti – comme d’habitude – s’acheter un truc, ne peut qu’arriver trop tard.

Ce sont donc les compères flics qui vont être chargés, à la fois par Moscou et par Chicago, de retrouver Viktor. Objectif commun de l’Est et de l’Ouest : lutter contre la drogue. D’où traque, poursuites, bagarres, fusillades, meurtres. La femme de complaisance de Viktor aide la police parce qu’elle veut se sortir de « ce merdier » mais elle finit étranglée et jetée à l’eau, son petit copain déguisé en infirmière sexy descendu de quatre balles bien groupées.

Viktor n’a aucune pitié pour quiconque ; il va même baiser ses fournisseurs noirs, par mépris pour ces racailles qui s’affichent « révolutionnaires » alors que « le seul marxiste, ici, c’est moi », affirme-t-il. Ce qui nous donne une belle scène de ruse où il désigne à la horde qui l’accompagne et le surveille la « chambre 302 » alors qu’il a bien lu sur le registre « chambre 303 » de l’hôtel où Danko est descendu. Il veut récupérer la clé de consigne qui lui donnera accès à l’argent pour acheter la cocaïne. La horde va évidemment tomber dans le panneau et foncer avec tous ses petits neurones en marche pour mitrailler la douche où « il » est censé se cacher. Sauf que « il » n’est pas Danko mais un client d’une pute noire à poil dont le spectateur peut admirer les seins nus haut perchés (aujourd’hui au cinéma, ce serait niet ! – progrès de la bêtise puritaine).

Tout se termine par un duel de western entre deux autocars conduits l’un par Viktor, l’autre par Danko. Ils se font face et foncent droit l’un sur l’autre, le premier qui cane a perdu. Très macho et très ado, comme les voitures dans La fureur de vivre ou le tank et l’hélicoptère dans Rambo 3

N’attendez rien d’autre de ce film que de l’action (bien menée), des remarques (à l’emporte-pièce) et des cascades (spectaculaires). Le meilleur du genre années cool yankees 1980. Et l’on passe une bonne soirée – au second degré.

DVD Double détente (Red Heat) de Walter Hill, 1988, avec Arnold Schwarzenegger, James Belushi, Peter Boyle, Ed O’Ross, StudioCanal 2004, 1h39, blu-ray €9.99, standard €6.99

Quadruple DVD Schwarzenegger : Le contrat + Double détente + Total Recall + Terminator 2, StudioCanal 2014, €14.99

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Sylvain Forge, Tension extrême

Le prix du Quai des Orfèvres 2018, dont il faut rappeler qu’il est décerné par un jury de professionnels du monde policier à des manuscrits anonymes, va cette année à un polar futuriste. Ou plutôt déjà présent, mais avec l’accumulation encore inconnue des conséquences logiques du monde numérique et des interconnexions qui explosent chaque jour un peu plus sans que l’on en prenne conscience.

Deux hommes décèdent à Nantes, l’un dans sa voiture parce qu’il heurte une pile de pont et l’autre dans son appartement fermé de l’intérieur, et sans cause apparente. Ces deux hommes sont jumeaux et dirigeants d’une entreprise de technologie convoitée par les Américains ; ils ont tous deux une malformation cardiaque et portent des pacemakers. Sauf que ces prothèses très utiles sont désormais connectées afin que le médecin traitant puisse suivre en direct l’évolution du cas. Ce que les policiers de Nantes vont découvrir, est que les jumeaux sont morts au même moment, et que leur pacemaker en est la cause… Il ne s’agirait donc pas d’accident.

C’est le début d’une traque à rebondissements où le numérique affronte les humains, l’expertise informatique les méthodes traditionnelles. Je ne vous dirai pas qui va gagner, ni comment, mais l’auteur, expert en cybersécurité auprès des entreprises, en connait un rayon sur les failles des systèmes. C’est que le matériel a été conçu il y a quelques années, avant que la prolifération de l’informatique ne fasse des objets connectés de véritables bombes en puissance.

Nous entrons dans un autre monde… Et sans aucune expérience. Les machines prennent la main, puisqu’on leur donne, et la machine est, comme la langue depuis Esope, la meilleure et la pire des choses. Ce qui est utile peut servir au mal, ce qui est divertissement peut aboutir au chantage, ce qui est mémoire permet de faire pression. Nous ignorons être environnés d’appareils de plus en plus connectées au « réseau », du Smartphone à la machine à café, du pacemaker à l’étiquette du vêtement, de la carte bancaire à paiement sans contact à la carte de transport à puce… Et lorsque tout est mis dans le même « sac » par un hacker particulièrement habile à exploiter les failles de sécurité dues à la négligence ou à l’ignorance, il n’est pas loin d’être le maître du jeu, sinon du monde. Surtout si l’intelligence artificielle (IA) l’assiste !

Car payer en bitcoins des tueurs recrutés via le darknet est à la portée du premier venu passant quelque temps sur le sujet. Effacer ses traces ou n’en laisser aucune grâce aux messageries cryptées ou au brouillage d’IP via le logiciel Tor est un jeu d’enfant. Les cyberattaques paralysent la PJ de Nantes parce que les deux femmes à la tête du service d’investigation approchent de trop près une vérité bonne à taire. Facebook et YouTube sont utilisés, comme les listes piratées de stagiaires de la police, pour cibler des représailles… mortelles.

Et si une petite fille est en couverture du livre, ce n’est pas par hasard. Le lecteur s’apercevra que c’est bien autour d’elle que tourne ce polar échevelé.

Il se lit en haletant, phrases courtes, chapitres ramassés, chutes à suspense. Ce roman policier est très bien monté. Mieux construit qu’écrit car la langue est basique, allant directement au but, et les personnages à peine esquissés à cause du rythme. La psychologie est sommaire et le décor standard ; l’intrigue se passe à Nantes mais on ne reconnait pas la ville, ce pourrait être à Brooklyn ou dans une banlieue quelconque. Ce qui fait que, lorsque vous reprenez le livre après quelques heures, vous ne savez plus trop qui est Isabelle ou Ludivine et de quel « commissaire » on parle, celui de la PJ ou celui d’un autre service. Dramaturge mais pas écrivain, l’auteur va au galop et vous garde suspendu à son clavier comme au cinéma. L’intérêt premier de ce polar est qu’il aborde le monde tout neuf des TIC (technologies de l’information et de la communication) sous l’angle criminel.

A sa lecture, vous frémirez de vous être laissés aller à publier votre vie en fesses-book (trop tard pour vous) ou tout autre réseau « social » – où les asociaux peuvent glaner à l’envi comme le gamin dans le pot de confiture. Vous vous méfierez des « pièces jointes » anodines annexées à un message d’un ancien ami (mettez ça au féminin ou au neutre si ça vous chante – pour ce que ça change…). Car ces pièces véhiculent parfois un virus redoutable et invisible qui prend la main sur tous vos appareils. Vous vous rendrez compte combien les caméras de surveillance publique, les alarmes incendie, les puces électroniques de vos cartes, le micro et la caméra même éteints de votre téléphone dernier cri, votre bracelet de performance au jogging – combien tout cela vous trace, vous révèle, vous rend vulnérable à qui voudrait vous faire du mal !

Nous ne sommes pas dans un thriller international ni dans l’univers de James Bond mais dans celui, le plus banal, d’une moyenne ville de province où la police de base enquête sur des soupçons de meurtre, avec ses moyens limités et ses connaissances standard. Nous sommes dans le quotidien : le nôtre. Et ce qu’il nous dit de ce qui pourrait survenir est terrifiant.

Oui, la tension est extrême dans ce très bon livre – à la pointe de notre présent. A conseiller pour entrer dans le nouveau monde.

Sylvain Forge, Tension extrême, 2017, Fayard poche, 395 pages, €8.90 e-book format Kindle €6.99

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Thellier et Vallerand, Boussus 3 – L’émergence de la réduve

La réduve c’est la Bête, celle de l’Apocalypse pour les Blancs normaux que nous sommes. Cette punaise chie une merde qui infecte le sang… et qui produit une mutation génétique rare : rendre télépathe en plus de la cyphose cervicale  – autrement dit « boussu ». Ce troisième tome de la saga nous en dévoile un peu plus, mais toujours à ce train un brin agaçant de sénateur perclus.

L’univers décalé par des noms de lieux déformés de la réalité, tels Hâble-vil pour Abbeville ou la baie d’Osmose pour la baie de Somme, est riche d’imaginaire : nous sommes aujourd’hui mais ailleurs, ou peut-être demain dans un aujourd’hui prolongé (mais pas tellement numérique, ce qui en fait douter).

L’ambiance générale des administrations de la santé et de la police, chargées de protéger les citoyens des agressions multiples, sont rendues avec une acuité réjouissante. Les minables egos des flics gradés ou de base, des médecins chefs ou spécialistes, des mâles en rut et des femelles en manque sont un bonheur de lecture.

Les personnages prennent un peu de consistance dans ce tome 3.

Le style est varié, parfois orné de coquetteries littéraires, les mots mis en jeu engendrant une jubilation d’écriture qui séduit à la lecture.

Mais le lecteur peine à suivre le fil d’Ariane – qui ne cesse de disparaître sans jamais arriver quelque part. Chaque tome mélange plusieurs histoires dans une sorte de découpage ciné sans queue ni tête :

  • Vous avez les Boussus, nouvelle race mutante considérée soit comme des handicapés à quota, soit comme des bougnoules invasifs à éradiquer – mais l’histoire ne se développe pas, se contentant de décrire une situation.
  • Vous avez l’errance du couple Téléman, docteur sain amouraché d’Ariane, vraie boussue enceinte – qui ne commence ni ne finit dans ce tome.
  • Vous avez les prises de positions politiciennes des gouverneurs d’Etat et des membres du parti « civiste », très front et très national, mais qui ne débouchent ni sur un noyautage, ni sur une élection, ni sur une révolution.
  • Vous avez les egos des différents médecins en charge de la santé du coin qui se télescopent, s’amourachent, se confrontent – sans que cela mène à quoi que ce soit.

Le propre d’une saga est certes de conserver des personnages qui évoluent et s’approfondissent, mais surtout de conter une histoire. Chaque épisode doit avoir un début et une fin, l’attachement aux protagonistes faisant désirer la suite au lecteur. Notamment un ou deux personnages principaux ou « héros », auxquels s’identifier.

Or, qu’avons-nous ici ? Ariane semble l’héroïne d’une nouvelle ère mais elle n’apparaît qu’en creux, passive, enceinte ; Téléman semblait un héros possible dans le 1, il est réduit à presque rien dans ce 3 ; Adjinvar était aussi mystérieux qu’un espion à la John Le Carré, il se révèle compilateur de données à transmettre, sans plus ; Rostein, le bon docteur baiseur, est presque sympathique mais particulièrement peu consistant… Et il ne se passe rien.

Alors où va-t-on ? Ce qui manque à cette suite de tomes est un thème à chaque fois.

Pourtant, la quête est intéressante et la problématique du boussu passionnée. Doit-on « intégrer » qui va nous supplanter ? La « distance », autre nom de la xénophobie, est à double sens : pas seulement le fait des « Blancs nationaux normaux » mais aussi le fait des boussus envers les normaux. Les politiciens sont tout aussi largués que sous Hollande ou Chirac, incapables, suivant l’opinion publique puisqu’ils sont réputés en être le chef. Le texte est bien écrit, la langue primesautière et très agréable à lire.

Sauf qu’il y a un univers mais pas d’histoire : ce qui commence comme une quête policière (qui a tué Harold, mari d’Ariane, retrouvé noyé et menotté dans les marais ?) vire très vite au problème d’administration médicale (le sang contaminé par la réduve) – sans que ni l’enquête, ni le problème ne trouvent de solutions. Dommage…

Thellier et Vallerand, Boussus 3 – L’émergence de la réduve, 2017, éditions les Soleils bleus, 355 pages, €20.00

Les précédents tomes des Boussus sur ce blog

Bios de Jacques Vallerand, médecin inspecteur et de Pierre Thellier artiste-peintre

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Les nerfs à vif de John Lee Thompson

Le titre américain peut se traduire comme « le cap de la peur » ou « la peur au collet » ; il dit bien l’atmosphère angoissante du film. Le noir et blanc de la vengeance initiée par le crime face à la justice instaure un climat de souricière : que faire ? Toute action raisonnable est barrée. Un cap est franchi, où la société est impuissante. A chacun de se débrouiller pour survivre…

Cette mise en situation est très américaine, dans un pays où le collectif ne compte que dans les communautés religieuses des bleds agricoles. Pour les autres, chacun pour soi !

Sam Bowden (Gregory Peck) est avocat installé dans une petite ville tranquille. Un jour, en sortant du tribunal, un homme l’aborde en lui subtilisant ses clés de voiture alors qu’il est au volant et qu’il s’apprête à démarrer, farfouillant une seconde dans sa sacoche pour vérifier on ne sait quoi. Max Cady (Robert Mitchum) est un puissant animal portant panama et cigare, qui se rappelle à son bon souvenir. Car, il y a huit ans et demi de cela, Sam a témoigné contre lui dans une affaire d’agression sexuelle. Il a vu de ses propres yeux comment Max traitait les femmes – à coups de poing.

Depuis, dans sa prison où il s’est morfondu, Max a rêvé chaque jour de tuer celui qui l’avait fait enfermer. Puis il a réfléchi, car cette brute est douée de ruse. Il a fait son affaire à son ex-femme, remariée avec un plombier qui lui a enfournée une flopée de gosses. Son affaire, c’est-à-dire la menace physique sous les coups, l’écriture sous contrainte d’une lettre d’amour désirant le revoir pour une nouvelle nuit de noce, puis une orgie de trois jours avant de relâcher sa proie, meurtrie, essorée, mais sans moyen juridique d’accuser de viol répété son ex-mari – puisque la lettre existe. Car Max a étudié le droit en prison, à sa manière obsessionnelle, dans le but de se venger.

Après la première passe d’arme verbale avec Sam, Max le poursuit partout où il va, au bowling, sur la côte, se contentant d’être là en arborant un sourire satisfait, distillant des menaces de plus en plus précises concernant la femme et surtout la fille de l’avocat. Ce n’est pas pour rien qu’il lui conte comment il s’est vengé de sa propre femme, après la prison, parce qu’elle l’avait laissé tomber.

Sam se sait menacé. Cady connait sa maison, a empoisonné sa chienne en plein jour – mais pas de preuve. Son ami inspecteur (Martin Balsam), à qui il demande conseil, ne voit rien qu’il puisse faire en-dehors de la loi : vérifier que Max Cady s’est bien enregistré comme tout détenu sorti le doit auprès de la police de la ville, vérifier ses moyens d’existence pour le coffrer en délit de vagabondage, le mettre en cellule de dégrisement pour la nuit au sortir d’un bar. Mais rien n’y fait, la loi ne saisit ni l’intention ni la menace verbale, seulement les faits : les actes, les écrits, les témoignages.

Un détective privé (Telly Savalas), plus libre que la police, est engagé pour voir s’il n’y aurait pas moyen de coincer Cady. Mais celui-ci est adroit et ne commet aucune erreur. Il va même jusqu’à provoquer Sam en lui rappelant son témoignage et ce qui risque de s’ensuivre sur sa fille, lorsqu’il lève une poule conne dans un bar et la tabasse rudement dans un hôtel. Le temps que le détective alerte la police, il a filé par la porte de derrière et tellement terrorisé la fille qu’elle ne veut pas témoigner et s’enfuit par le premier autocar en partance.

La justice est faite pour les êtres humains, mais que peut-on contre une bête ? C’est la conclusion à laquelle arrivent les raisonnables : l’avocat, le commissaire, le détective. Le tuer serait un meurtre qui mettrait Sam au banc de la société et détruirait sa vie et sa famille – réalisant ainsi la vengeance de Cady. Il ne reste comme moyen que celui des chasseurs envers un animal trop puissant : le piège.

Sam va donc simuler un départ en avion vers Atlanta, après avoir planqué femme et fille dans une péniche amarrée dans un bayou. Avec un adjoint du shérif local, demandé par l’inspecteur, il va revenir et surveiller les femmes, tandis que le détective va tout faire pour être suivi jusqu’à la planque. Max Cady ne pourra que venir se venger et il sera pris en flagrant délit.

C’est à peu près ce qui se passe, sauf les inévitables dérapages du trop beau scénario. Je ne vous dis pas comment tout cela finit, sauf que c’est bien haletant, avec bagarre dans la boue et empoignade des femmes terrorisées. Une ambiance d’obscurité glacée à la Hitchcock (John Lee Thomson est né en Angleterre), malgré une musique parfois lourdement Hollywood.

Robert Mitchum, torse nu et pieds nus pour nager vers la péniche, apparaît comme une sorte de zombie effrayant, ayant presque tous les accessoires du diable : la puissance physique, la nudité sensuelle, le langage rauque et les invites sexuelles. Les Yankees n’en ont jamais fini avec la Bible, ni avec le monde en noir et blanc qu’elle suggère. Max Cady est le Mal, sa ruse en fait l’incarnation du Malin. Il a la poitrine velue et ne manquent que les pieds de bouc et la queue dressée pour être comme son Maitre…

Gregory Peck joue l’homme sain et installé dans la société, beau, professionnel et décidé, jamais en marge de la loi. Même au tout dernier moment, comme si les bêtes devaient être traitées en humains (ce qui, aujourd’hui, ressurgit dans la pensée Vegan, signe de faiblesse vitale).

Quant aux femmes, elles ont le rôle hystérique conventionnel de tous les films américains jusqu’aux dernières décennies. La fille (Lori Martin), bien qu’arrivant à peine à l’épaule de son père, est habillée et coiffée comme une adulte en miniature, toute d’émois et de niaiserie, ne sachant jamais comment réagir. L’épouse, bourgeoise emperlée et emberlificotée dans ses robes serrées, fait toujours comme si de rien n’était, ne pouvant imaginer une seconde que le Mal existe ni qu’elle pourrait faire attention. Elle va faire une course « de quelques secondes » – qui durent un bon quart d’heure – alors que sa fille sort du collège et que le méchant rôde ; elle reste hypnotisée par l’apparition de Cady sur la péniche où elle se croyait en sécurité, sans même saisir le couteau de cuisine qui se trouve à portée. Toute une époque de femelle comme soumise au modèle chrétien de vierge et mère !…

Depuis le 11-Septembre, les Américains ont appris non seulement que le diable existe toujours, malgré l’avancée du niveau de vie, mais que ni la loi ni la technologie ne protègent in fine de qui vous veut du mal. Il s’agit de garder toujours les réflexes de survie des pionniers face au monde hostile. L’être humain qui se réduit au rang de bête doit être traité comme une bête, pas comme un homme. Car, lorsque tous les moyens sociaux sont épuisés, c’est lui ou vous.

DVD Les nerfs à vif (Cape Fear) de John Lee Thompson, 1962, avec Gregory Peck, Robert Mitchum, Polly Bergen, Universal Pictures France 2016, blu-ray €6.75

Un remake de Martin Scorsese avec Robert de Niro en Max, sorti en 1991, n’a pas la même intensité, introduisant le sexe et la culpabilité chrétienne dans la famille Bowden et faisant de « la bête » une sorte de justicier.

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Le souper d’Edouard Molinaro

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Trois semaines après l’effondrement définitif du Premier empire à Waterloo, Otrante et Bénévent, duc et prince, alias Fouché et Talleyrand, ministre de la Police et président du gouvernement provisoire – se rencontrent pour un dîner politique préparé par le cuisinier Carême. L’avenir de la France est en jeu, et leur position sociale aussi. Eux que tout oppose, vont-ils s’allier pour la circonstance ? Le roi, revenu dans les fourgons de l’étranger, Louis XVIII frère du roi Louis XVI raccourci car « coupable » (en deux morceaux), est à Saint-Denis. Il n’attend que le feu vert de Fouché pour rentrer dans Paris et rejoindre les Tuileries, réinstaller la dynastie.

Joseph Fouché et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord sont différents par la naissance, l’éducation, la tournure d’esprit, la façon d’être et d’envisager l’avenir. La simple façon de boire le cognac montre combien le bon-vivre aristocrate et l’impatience à la hussarde marquent l’écart de deux générations. Nous avons là deux France, l’une millénaire, installée dans le savoir-vivre et la culture, l’autre née de 1789, avide de tout bouleverser pour s’imposer. Le dîner rassemble autour des sens, l’odorat, le goût, la vision. Le fumet des plats – asperges en billes de petits pois revenues au beurre, saumon fondant à la royale, pigeons à la financière – s’allie aux délices du palais et plaisirs du regard. La bombe glacée se décline en tiare impériale ou en couronne royale. Les ors des boiseries et le mobilier précieux luisent doucement dans la profusion des bougies tandis que gronde au-dehors à la fois le peuple dépoitraillé et l’orage déchaîné dans la touffeur de juillet. Les tableaux représentent des portraits d’ancêtres ou des souvenirs politiques.

Amour-haine, ces deux-là se sont toujours connus. Rivaux, tous deux enfants de santé fragile, l’un forcé par son père capitaine de négrier à courir presque nu sur le sable pour s’endurcir, l’autre lâché par sa nourrice et affublé depuis d’un pied bot, élevé en loques dans le Paris popu loin de ses parents qui ne l’ont jamais aimé. Tous deux ont été ordonnés prêtres, l’un petit frère oratorien et l’autre évêque, ils ont chacun tué leur Bourbon : Fouché Louis XVI, Talleyrand le duc d’Enghien. Couple historique qui fait l’histoire, tous deux iront à Saint-Denis prier le roi de bien vouloir revenir. La France n’a d’ailleurs pas le choix : les étrangers occupent Paris et ne sauraient tolérer le retour d’une république… Fouché, arrivé à la force des bras, ne peut que sombrer avec ses Jacobins s’il ne se plie pas. Talleyrand chutera avec lui, ne servant plus au roi, mais la dynastie Bourbon reviendra. Malgré ses airs de matamore, c’est bien Fouché qui capitule. Et François-René de Chateaubriand évoquera outre-tombe « le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché » cheminant silencieusement le lendemain dans l’antichambre du roi à Saint-Denis.

Le film d’Edouard Molinaro est tiré d’une pièce de Jean-Claude Brisville et les deux acteurs Claude incarnent leurs personnages à la perfection. Le raffinement cruel et cynique de Talleyrand et la brutalité passionnée de Fouché sont le choc de deux tempéraments éternellement antagonistes, de deux siècles qui se bousculent dans la modernité, d’un basculement de l’Histoire poussé par l’industrie qui s’envole. Hier et demain seront toujours les mêmes, celui qui veut conserver pour en jouir et celui qui veut révolutionner pour les autres seront toujours opposés. Leur alliance ne sera toujours que de circonstances, partielle, éphémère, utilitaire.

Nous en avons l’exemple à la présidentielle, entre Hamon qui veut sauver les débris du parti socialiste et Mélenchon qui préfère jouer solo jusqu’à la défaite annoncée, entre Fillon qui veut revenir aux vertus d’effort et de rigueur et le centre qui veut atténuer la purge pour avancer, entre Le Pen qui désire un retour à l’ancien régime pré-68 et les écolos et gauchos qui rêvent d’un avenir radieux (toujours dans l’avenir et jamais radieux). Entre la culture libérale ouverte plus ou moins à l’œuvre depuis 1945 dans le monde occidental, et l’autoritarisme xénophobe qui ressurgit sur le souverainisme britannique et trumpeur. Talleyrand ou Fouché ? L’année 2017 verra-t-elle comme l’année 1917 un grand tournant du monde ?

DVD Le souper – Le vice au bras du crime – d’Edouard Molinaro, 1992, avec Claude Riche et Claude Brasseur, Lancaster 2010, occasion

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Michel Déon, Les gens de la nuit

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Ecrit court et sec avec un aspect presque policier dans la lignée des Trompeuses espérances, cet opus de la fin des années 1950 n’a pas le charme de Je ne veux jamais l’oublier. Mais il décrit la vie frelatée de desperados pris entre la légitimité redoutable des pères après-guerre, qu’ils aient été dans le bon ou le mauvais camp, et l’absurdité des guerres coloniales offertes par les socialistes Guy Mollet et François Mitterrand sous la IVe République.

Le jeune homme dans le début de sa trentaine qui s’appelle Jean et dit « je » dans le roman est en proie à un violent et persistant chagrin d’amour pour une hypocrite manipulatrice qu’il a eu du mal à quitter. Il en est de ce chagrin comme de la migraine, il ne vous quitte plus. « Cette année-là, je cessais de dormir » est la première phrase du livre.

Les murs gris de Paris cachent les peines et sa nuit envoûte parce qu’elle fait oublier. Travaillant avec des amis dans une société de communication qu’ils ont fondée (ce qui est nouveau à cette époque), le personnage a du loisir. Il dîne avec ses amis ou seul, fait des rencontres, boit beaucoup et fume trop, écoute de la musique nègre dans les sous-sols de Saint-Germain des Prés, de Montparnasse ou de Montmartre – en bref arpente le Gai Paris qui s’assomme passées vingt heures dans les lieux interlopes.

Elle ne reste qu’un prénom, toujours à vif, dont le deuil prend du temps. Passent des demi-mondaines, des putes ou des paumées idéalistes, telles Maggy, Gisèle ou Lella. La première se suicide en se jetant de la fenêtre de son hôtel, écornant l’enseigne qui conservera un côté tordu ; la seconde se drogue et sert de passeuse à des Antillais louches qui tiennent un restaurant et jouent les gros-bras ; la troisième est la petite sœur de l’Antillais chef de gang et distribue des tracts communistes à la porte des facs, traquée par la police. Jean les sautera toutes, appréciant chacune plus ou moins.

Lors d’une bagarre, il fera la connaissance de Michel, un ex de la division Charlemagne, engagé par idéalisme à 19 ans, qui a purgé sa peine dans les prisons françaises et qui peint avec un réel talent. Mais cela ne l’intéresse plus ; il a pris sous son aile Lella, la mulâtresse communiste, et ce choc des idéologies ne choquera que les rassis : les sentiments et les passions sont bien autre chose.

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Le père de Jean, écrivain d’une certaine notoriété mais content de lui, postule à l’Académie française, où il sera élu au cours du roman. Il est désopilant de constater que l’institution n’en veut pas au jeune loup qui raille un peu les vieilles barbes lorsqu’il a 39 ans, puisqu’il y sera élu lui-même en 1978 dans sa 59ème année. Jean n’aime pas le milieu bourgeois conservateur dans lequel il est né et a été élevé. Ce pourquoi, bac en poche, il s’engage à 18 ans comme Michel – mais dans la Légion étrangère pour ne pas mêler le nom de son père à ses frasques de jeunesse. Il y passera trois ans avant de revenir mûri, mais pas guéri de son vague à l’âme dû à l’époque. L’armée fut cependant une armure protectrice dans ces années de post-adolescence où tout est trop sensible : « Nous étions les membres d’un corps solide, bien organisé, qui pourvoyait à notre santé physique, donc à la santé de notre esprit » p.81 (j’ai replacé la ponctuation là où elle devrait être).

Paris la nuit n’est pas ma tasse de thé, mais les noceurs aimeront ce livre du temps d’avant. « Atteindre le bout de la nuit est un sport dont la pratique exige de longs mois d’apprentissage et de savants perfectionnements. Il y fallait de la santé, de l’alcool un peu, pas exagérément. Il y fallait surtout beaucoup de tendresse, de patience et de curiosité à l’égard des êtres de rencontre que le hasard procure et dont le petit jour nous sépare à jamais. Et c’est l’essentielle attirance de la vie nocturne que ces amitiés soudaines qui naissent, brûlent et se consument en quelques jours » p.199. Le lecteur peut retrouver en cette remarque, comme dans tout le roman, le goût de l’auteur pour les gens et leur psychologie, qu’il excelle à tracer.

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Folio 1974, 213 pages, occasion €1.89

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Editions de la Table ronde, édition revue 2015, 192 pages, €17.00

e-book format Kindle, €11.99

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Le carrefour de la mort

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Ce vieux film en noir et blanc de 1948 parle du bien et du mal, de l’envie sociale, de la rédemption, de la paternité et de ce qu’elle engage – en bref d’une époque de responsabilité virile bien loin de la nôtre…

Nick Bianco (Victor Mature), a été élevé dans la délinquance, son père tué en outre par la police. Il a déjà fait de la prison et ne peut trouver aucun travail. La société d’après-guerre est impitoyable à ceux qui ont un jour failli. Marié et père de deux petites filles, il veut fêter Noël et n’a aucun argent, depuis un an au chômage. Il se résout, sur commande, à braquer une bijouterie, située au 24ème étage d’un building. Mais lui et ses deux complices se contentent d’attacher les employés, sans vérifier qu’ils ne peuvent bouger pour appuyer sur l’alarme. Et c’est dans l’ascenseur qui descend interminablement, tant les clients sont nombreux pour Christmas, que la sirène se déclenche, faisant intervenir immédiatement les policiers du coin. Nick, pas très doué bien que costaud et dur, tente de s’enfuir ; il frappe un flic, qui tire et le blesse à la jambe.

Lui seul est pris. Il refuse par « honneur » du Milieu de donner les noms de ses complices, malgré l’insistance D’Angelo, substitut du procureur particulièrement humain  (Brian Donlevy) Il écope donc de 20 ans de tôle. Son avocat Earl Howser (Taylor Holmes) a une vraie tête d’affairiste cauteleux. Il « conseille » en effet le Milieu et n’hésite pas à désigner lui-même les braquages à faire et les receleurs à alimenter. Il promet à Nick que l’on va s’occuper de sa femme et de ses filles pendant sa détention. Evidemment, il n’en fait rien et Nick Brando apprend incidemment, par Nettie (Coleen Gray) la baby-sitter de ses filles, que son épouse a couché avec Rizzo, l’un de ses complices, pour avoir de l’argent, puis qu’elle s’est suicidée au gaz. Les deux fillettes sont placées dans un orphelinat de bonnes sœurs.

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C’en est trop. Puisque « l’honneur » affirmé n’existe pas plus dans la contre-société délinquante que dans la vraie, pourquoi s’en préoccuper ? Nick va donc prévenir le procureur qu’il est prêt à parler. Son jugement ne peut être remis en cause, mais il peut bénéficier d’une remise en liberté sous contrôle de la justice s’il consent à piéger la bande. Pour cela, le proc le met en cause dans une affaire ancienne, ce qui fait courir le bruit que Rizzo est un mouchard. Le Milieu, par la voix de l’avocat Howser, commandite le tueur Tommy Udo pour éliminer le mouchard présumé avant qu’il ne se mette à table.

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C’est Richard Widmark, alors 34 ans, qui incarne ce méchant sans scrupule avec un sourire désarmant et carnassier de gamin. Il est le diable incarné, blond fluet qui en rajoute dans la virilité auprès des femmes, qu’il traite comme des putes devant les grands bruns virils comme Nick. Il pousse mémère dans les escaliers (la mère de Rizzo, handicapée), n’hésitant pas à se venger sur la famille s’il n’accède pas directement à ses proies. Nick Bianco sera sa victime préférée, mais qui causera sa perte : la police le piège une arme à la main et son sort sera l’ombre pour des décennies.

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Si la société est inhumaine, globalement indifférente à la Faute, il existe des gens de bien. C’est le cas du substitut du procureur, lui-même père de quatre enfants, qui voit en Nick Brando une victime plutôt qu’un irrécupérable. Nous sommes en plein baby-boom et la société révère bien plus les enfants qu’aujourd’hui. L’affection qu’il a pour ses fillettes doit le sauver – belle parabole chrétienne de la rédemption par l’amour. Mais, comme nous sommes au pays des pionniers et de la lutte pour la vie, il lui faut se bouger. Nick devra faire acte positif pour se réhabiliter, changer de nom, se remarier avec Nettie pour les filles et trouver un emploi correspondant à ses capacités limitées (ouvrier dans une briqueterie). Mais il pourra alors recommencer à zéro et s’élever selon son initiative. D’où la complexité du personnage, servi par un acteur dont le rictus est la seule expression visible d’émotion, que ce soit pour aimer ou pour haïr.

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Film réaliste, dur, social et chrétien – un vrai film d’Amérique après-guerre. Noir pour la société, lumineux pour les bébés. Nous avons perdu cet avenir juvénile.

DVD Le carrefour de la mort (Kiss of Death), 1948, de Henry Hathaway avec Victor Mature, Brian Donlevy, Coleen Gray, Richard Widmark, Taylor Holmes, 20th Century Fox réédité par ESC Conseil 2016, blu-ray €19.00

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Naples a gagné !

Le foot est ici une religion. Aussi, lorsque nous cherchons un restaurant pour dîner sur le port au retour de Capri, tout est plein ou fermé. Beaucoup de restaurants sont clos le dimanche soir. Le Ristorante Paolo qui propose un « menu de la victoire » est bourré à craquer. Il nous faut attendre la Piazza de la République, au San Salvatore, pour trouver deux places, et encore très tard. Nous attendrons longtemps pour être servis en ce soir exceptionnel où Naples a gagné la coupe italienne de football contre Milan AC. « Il faut nous excuser », nous demande le patron. Nous comprenons. Mais, comme pour une fois nous ne voulons pas prendre le « vin de la maison », toujours mauvais pour nos palais délicats de Français, il me désigne les murs du restaurant, tous garnis de casiers supportant des bouteilles : « choisissez celui que vous voulez, c’est le même prix de toute façon. » Je choisis un Grignolani de la région d’Asti, dans le Piémont, de quatre ans d’âge (pas trop vieux car je me méfie des procédés locaux de vinification). Les Italiens se moquent du millésime et boivent le vin de l’année, les petites exploitations n’ont pas assez de trésorerie pour financer des stocks de garde. Le vin était délicieux : capiteux, fruité, long en bouche.

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Le soir dans les rues, c’est la liesse ; tout se passe dans une atmosphère constamment bon-enfant, sans aucune trace d’agressivité. Une exubérance se décharge, ce n’est pas la guerre. Personne ne se bouscule, sauf sans le faire exprès – et alors, là, les deux parties s’excusent mille fois, avec des sourires.  Vous pouvez vous lancer dans la foule, tout le monde vous évitera, les voitures s’écarteront – les deux-roues moins car ils sont montés par de jeunes fous et ils vont plus vite.

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Quel contraste avec la France, où toute manifestation de cette ampleur dégénère en énervement, sinon en bagarres sporadiques, voire en casses pour faucher, où nul ne prend garde aux autres, sauf à lui entrer dedans méchamment ! Etonnant écart : ici on braille, on fait n’importe quoi, mais existe une mystérieuse limite qui est celle de la réprobation des autres. On s’exprime, c’est un théâtre public, mais sans l’accord du public la théâtralité tombe à plat et l’on fait bien attention de rester dans le ton. La joie ne revendique qu’elle-même, comme dans l’opéra bouffe, invention napolitaine que Rossini a rendu acceptable aux bourgeois français.

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Il fallait être plongé dans les manifestations d’enthousiasme de ce soir, jusque très tard dans les rues puisque Naples a réussi à gagner ce fameux match, pour se rendre compte de tout cela ! L’atmosphère était à la révolution. Les drapeaux étaient furieusement brandis, les klaxons bloqués à fond, les voitures avançaient au pas, serrées les unes derrière les autres, les piétons envahissant la chaussée, surchargées de gens sur les capots, juchés sur les toits, tous braillant, sifflant, trompettant, hurlant.

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Nous croisions parfois de vieilles carcasses dont on avait ôté volontairement les portes et le toit à la scie, presque exclusivement d’antiques Fiat 500 en fin de vie, achetées pour l’occasion trois sous, qui brinquebalaient des grappes de garçons et de filles, même des gosses, sans craindre rien de la circulation. Les chauffeurs, excités, fonçaient dans les endroits dégagés, pilaient devant les obstacles, le chargement humain se cramponnant en hurlant et riant à la fois, le pilote faisant rugir le moteur épuisé, insoucieux des rayures et des chocs. La ferraille tombe en panne ? n’a plus d’essence dans le réservoir ? Elle a été achetée pour cela : on la retourne aussi sec en pleine rue, on la hisse à huit bras, on la pousse sur un trottoir, portes arrachées, vitres brisées, perdant son huile, en holocauste. On la laisse là, elle sera ramassée par les ferrailleurs ou mise à feu plus tard dans la nuit, quand la foule sera partie se coucher et que ne resteront que les fêtards invétérés, imbibés de bière. Entre la station Mergellina et la Stazione Centrale, j’ai vu ainsi ce soir trois Fiat 500 et 600 dans cet état.

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Les jeunes fêtaient cela en bandes, les enfants petits restaient serrés en famille par peur de se perdre dans cette foule, des couples en profitaient pour se coller l’un contre l’autre, très près, comme certains copains d’âge très tendre qui se tenaient par le cou ou les épaules. C’est la fête, tous s’expriment, tous participent. Lorsque les cars de police circulent, deux agents à pied repoussent la foule doucement devant le camion qui avance au même rythme. Aucune acrimonie, chacun joue son rôle. On boit une bière, un Coca pétillant, un broc de vin jeune. On mange rapidement une pizza, un sandwich, ou encore une salade verte à la tomate et à la mozzarella, aux couleurs de l’Italie, puis on replonge dans la foule en traînant ses amis, sa conjointe ou ses bambins. Papiers, bouteilles, banderoles en plastique bleu poubelle – les trottoirs sont vite jonchés d’ordures.

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Nous sommes rentrés à pied en cinquante minutes de la Piazza della Republica à la Piazza Garibaldi vers minuit. La foule était encore dense.

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Thierry Maricourt, L’homme sous le réverbère

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L’homme sans qualités existe, l’auteur l’a rencontré. Il nous décrit son insignifiance, son existence sans aspérités. Il pourrait s’appeler Lambda car on ne lui connait pas de nom. Sauf que son faciès le fait surnommer « Bougnoul », même si la page 86 nous laisse penser que « sa lignée était d’ici depuis toujours, mais qu’importait, son allure physique était trompeuse. Il demeurait le Bougnoul du voisin et ne contestait pas ce rôle ».

Monsieur le « Bougnoul », tenancier d’une petite boutique d’épicerie-bazar de quartier ouverte de 6 à 23h, est un beau jour arrêté par la police, gyrophares scintillant et sirènes à plein tube. Il ne sait pas pourquoi, mais la police le sait, inversant la charge de la preuve. Il a été « dénoncé », par qui ? pour quoi ? il ne sait pas, mais se retrouve en prison.

Où il mène une vie simple et tranquille, anonyme. Au point qu’un jour il va regarder dans la camionnette de la buanderie… qui démarre. Et le voilà libre. Pour quoi faire ? retrouver qui ? il ne sait pas mais découvre une cabane au fond des bois où il passerait bien le reste de ses jours. Repéré, pisté, il est repris et se retrouve en prison sans plus savoir pourquoi.

Il s’adapte, postule pour tenir la bibliothèque où les détenus ne vont que pour avoir conversation, pas pour lire. Lui-même ne lit pas, faisant le minimum. Il se fait oublier après avoir briqué l’endroit, en détenu modèle. Au point qu’une visite d’une commission d’intellos le fait s’évader en les suivant simplement : personne ne l’a jamais remarqué.

Mais cette fois il va toquer à la porte d’une ancienne voisine infirmière, aux deux petits enfants, qui vit seule et lui a jeté un regard intéressé. Il fait la cuisine, le ménage, aide aux devoirs les enfants. Il se fait oublier. Il est un anonyme dans une case, il remplit un rôle convenu, sans histoire.

Jusqu’à ce que l’usure détériore ses relations avec sa compagne. Il est trop lisse, comme un robot pensant. Il profite d’une soirée de carnaval pour quitter l’appartement et se retrouver dans la rue, masqué comme les autres – sans visage. Il suit les sans-abris et réussit à manger sans papiers. Nul ne fait attention…

Ce pourquoi il terminera sous un réverbère, après un casse foireux d’un compagnon de la dèche. Les flics venus emmener l’illettré qui ne savait pas qu’il existait un signal d’alarme ne s’intéresse pas à celui qui fait le guet sans intention, sous le réverbère.

D’un style qui rappelle Le Clézio des années soixante, ce roman de l’anonymat régénère l’absurde du Système. Chacun est réduit au numéro d’identité, à une fonction, à un rôle. Nul être ne peut plus exister par lui-même. « Il était là depuis si longtemps qu’il avait fini par ressembler aux autres habitants des lieux », dit la première phrase. Tout le roman en est le développement.

L’auteur est romancier, poète, essayiste, homme de théâtre, photographe, écrivain pour la jeunesse – après avoir été ouvrier d’imprimerie, bibliothécaire, libraire, éditeur. Il est du peuple, élevé à La Courneuve et ayant publié l’Histoire de la littérature libertaire en France et le Dictionnaire des auteurs prolétariens. Il a l’analyse au scalpel et le regard pessimiste des gens du nord, ayant écrit aussi le Dictionnaire du roman policier nordique et Les Vikings contre Hitler. Il touche à tout, par petites touches. Il dit vrai, sans insister. Cette légèreté même fait le poids de ce conte.

Thierry Maricourt, L’homme sous le réverbère, 2016, éditions Les soleils bleus, 130 pages, €14.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Détour mortel

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Bien monté, peu sexuel mais haletant (on peut le faire !), le film montre au fond que suivre la voie est la meilleure façon de ne pas rencontrer la sauvagerie… Nous sommes dans l’Amérique profonde, isolée, celle de Virginie occidentale couverte de forêts, qu’une seule route rapide perce pour joindre les îlots de civilisation que sont les villes (malgré leurs banlieues où officient les tueurs nés disséqués par Kay Scarpetta selon Patricia Cornwell).

La première scène montre des jeunes gens beaux et musclés en train d’escalader une falaise au-dessus des bois. Le garçon arrive au sommet le premier, la fille a plus de mal ; au moment où elle lui demande de la monter (sans allusions), elle reçoit du fluide de son compagnon (non, ce n’est que du sang). Une main pend, la tête aussi, et le corps se trouve très vite tiré dans les broussailles par une créature qu’on ne peut voir, puis choit inerte au bas de la falaise. C’est alors que la fille se sent tirée (par la corde) et coupe le cordon vite fait. Malgré sa chute et le cadavre tout proche de son sex-toy avachi, elle hurle de terreur et s’enfuit… mais tombe, les pieds pris dans un barbelé inopinément mis sur le chemin de la voiture. Fin du prologue. Pas de sexe mais beaucoup de frissons quasi sexuels, tant les actrices et acteurs sont plastiques et vêtus moulés ; chaque action frise l’érotisme…

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La suite fait retomber la tension, avant de la remonter lentement – tout comme dans l’acte sexuel, c’est voulu. Un étudiant en médecine beau, robuste et qui n’a pas froid aux yeux (mais semble-t-il ailleurs), roule dans sa Ford Mustang qui semble son seul amour et qui a lessivé (comme une femme) toutes ses économies. Un embouteillage sur l’inter-états causé par un camion de produits chimiques renversés l’énerve, car il va arriver en retard à un entretien en soirée. Il fait donc demi-tour et cherche à contourner les deux heures de bouchon. Avisant une route perpendiculaire, il découvre une station d’essence antique, perdue dans la forêt. Là, un garagiste crapoteux au chicot apparent met toute sa mauvaise volonté atavique à ne pas le renseigner : son téléphone fixe ne fonctionne pas (les portables ne sauraient passer dans un tel désert oublié de tout) et le dégénéré ne « sait pas » s’il existe une route de contournement. Mais une carte Ford montre une piste en pointillés. Peut-on la prendre ? « Oui, mais elle n’est pas goudronnée », oubliée de l’administration des eaux et forêts comme des fonctionnaires de l’Etat. C’est dire si l’on se sent aidé…

Le beau gosse aime le rock endiablé, un brin ringard ; son CD s’échappe de sa piste (après le mobile puis le téléphone, la technique décidément déraille). En fouillant sous le tableau de bord sans regarder la route, sa Mustang heurte une Range-Rover plantée en plein milieu et écrabouille un vélo fixé à l’arrière. Un peu sonné, Chris (Desmond Harrington) découvre une bande de jeunes à eux tout seuls, deux garçons et trois filles, partis « faire du camping » pour consoler la troisième fille de la rupture toute récente que son mec lui a fait subir. Un barbelé en travers de la route (tiens, tiens !) a crevé les pneus avant de la grosse bagnole. Que faire ? Ni autos, ni vélo – le tout pulvérisé, comme de sales gosses savent le faire – isolés dans la forêt sauvage… reste à aller à pied. Après tout, la station d’essence n’est pas si loin. Un couple reste, l’autre part avec Chris et la larguée Jessie (Eliza Dushku).

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Sauf que la forêt comprend plusieurs pistes, dont une qui ne mène nulle part, coupée par un ravin. Les séquences alternent entre les séparés : le couple resté aux voitures commence par bavarder, puis à se caresser, puis à baiser après une pipe (le spectateur n’en voit que les prémices, bien que le film soit interdit en France « au moins de 16 ans »). Cette allusion au sexe n’est là que pour pimenter l’action. Car la fille égoïste, qui suce toute seule une barre chocolatée dans la voiture de Chris (après s’être léché autre chose) tout en affirmant à son copain qui a faim (après l’acte) qu’elle ne trouve rien à manger, s’aperçoit bientôt que le copain en question ne répond plus à ses appels (elle aurait dû partager sa pitance). Elle s’enfonce (hum !) dans la forêt et aperçoit une basket vide (elle les avait ôtées à son compagnon pour baiser, avant qu’il ne les remette), puis une oreille coupée. Arrg ! Une silhouette la prend par derrière pour jouir de son corps comme d’une proie. Fondu enchaîné de suspense.

Il arrive de drôles de choses aux autres. Je ne vous raconte pas, sauf que le scénario est proche de la séquence précédente et que toute allusion sexuelle (mariage, caresses) se trouve très vite parodiée par la violence criminelle. Une cabane paisible leur semble un havre, mais les frigos dedans sont un cauchemar. La fille la plus cucul du groupe, Carly (Emmanuelle Chriqui), ne peut évidemment qu’avoir envie d’aller aux toilettes dans ce lieu sordide (pourquoi n’a-t-elle pas pissé dans la forêt ?). Elle retarde les autres, qui voient bientôt revenir les occupants du lieu en pick-up Ford des années 50 (la marque Ford, omniprésente, a-t-elle sponsorisé le film ?). Compte-tenu de ce qu’ils sont vu dans les frigos, ils ne tiennent guère à lier connaissance…

Cachés sous le grabat de la pièce, ils voient entrer un trio de crétins des bois, produits par plusieurs générations de consanguinité américaine (la leçon, quasi sexuelle, est ouvrez-vous aux gens extérieurs sous peine de devenir démon !). Ils traînent le corps sans vie (mais toujours moulé dans son short et son body) de la fille laissée aux voitures, dont on a déjà oublié le nom. D’un coup de hache, l’un d’eux tranche un mollet, probablement succulent une fois grillé. Il faut bâillonner la Carly, toujours prête à hululer en hystérique. Une fois les dégénérés repus et endormis, le quatuor planqué se coule hors de la cabane, tels Ulysse et ses compagnons de l’antre de Polyphème. Sauf que la Carly botte une cruche qui résonne, et réveille bien évidemment l’un des tarés. C’est alors qu’une course-poursuite commence, dans la forêt dense comme une touffe de femme.

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La suite est du même tonneau, alternant avec art sentiments de soulagement et moments de grande tension, appel réussi à la police d’Etat et bêtise du fonctionnaire unique arrivé sur les lieux, élimination à coups de flèche du niais copain de Carly, puis de Carly dont on est enfin débarrassé tant elle est conne (malgré ses seins qui pointent sans soutif dans un body étroit), du piège à la Rambo inventé par Chris pour sauver Eliza, puis d’Eliza enlevée par les soudards et attachée écartelée sur une table de consommation (toujours ce parallèle sexuel, détourné en sadomasochisme aidé d’instruments pointus et tranchants). Chris va-t-il parvenir à se sauver ? Tout seul ou avec Eliza ? Vous le saurez en regardant le film…

Il s’agit d’un bon thriller, plus subtil que Massacre à la tronçonneuse, et qui fera des petits durant quelques années. Le film initial se passe uniquement dans la sauvagerie des bois et entre Blancs, sans les références bibliques ni la mixité politiquement correcte obligées du genre. C’est original, bien bâti et l’on ne s’y ennuie pas une seule seconde.

Le message est quand même qu’il vaut mieux se prendre en mains que subir, et que la civilisation est bonne dans les villes, malgré les rêves écolos de retour à la « nature ». La sélection « naturelle » est en effet très néfaste aux isolés comme aux niais !

L’opus numéro 2, que j’ai vu aussi, reprend le même schéma mais en plus gore – je préfère le numéro 1. La scène initiale du 2 montre déjà une pétasse oxygénée littéralement fendue en deux par une hache, du haut en bas. Nous sommes dans le guignol et la bidoche. La suite est une même boucherie, avec les deux élus à la fin. Ce que c’est que de nous…

DVD Détour mortel (Wrong Turn) de Rob Schmidt, 2003, avec Desmond Harrington, Eliza Dushku, Emmanuelle Chriqui, Erica Leerhsen, Tom Frederic, TF1 édition, €24.90

Coffret intégrale Détour mortel de 1 à 6, 20th Century Fox, €25.99

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Christian Wasselin, La chouette effraie

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Jouant sur le double sens du mot « effraie », ce « roman assez noir » reste constamment dans l’ambiguïté. Ni policier (faute d’enquête), ni pleinement roman (faute de psychologie crédible), cette fiction se lit assez bien, même si elle ne mène nulle part.

Tout commence par le vol d’un film inachevé, dont la copie unique doit être projetée pour les fans d’une chanteuse d’opéra prénommée Marie-Bal dont la voix envoûte les foules. Elle finira massacrée.

Cela se poursuit par un concert halle aux vins dans un cimetière où des goules à la mode s’orgisent dans la nuit – jusqu’à ce qu’un homme de main au surnom japonisant en agresse une. Il finira massacré.

Nous avons un producteur de télé malfrat qui, pour faire l’audience, monte ses propres faits divers ; un maire notaire de Lille qui veut se faire réélire ; un opposant fringuant qui complote et se perd ; un rentier de brasserie mécène qui dispose d’un manoir isolé un brin en ruines ; un couple improbable d’une échappée d’asile au prénom de rose et d’un faux artiste « dans la restauration » au nom de bière – et ainsi de suite.

Le lien entre tout cela ? Sans raison, juste le hasard des circonstances. Les uns enlèvent les autres, entravent les uns, favorisent les autres – et tous se massacrent allègrement à la fin (même avec l’aide d’un chat…).

L’histoire n’a pas de fil, surréaliste et absurde, dans un monde fin de siècle à la Huysmans, celui d’Émile Loubet et de la Belle Époque qui meurt. Réalisme et fantastique s’emmêlent alors que des affairistes et des politiciens laissent faire des « milices » et empêchent la police pour mieux manipuler et régner. Mais nous sommes en France, un peu à Paris et surtout dans le nord cher à l’auteur, né à Marcq-en-Barœul. A l’ère contemporaine bien que circulent des Simca Beaulieu (au V8 de 84 ch), des Buick et autres voitures des années 50 – mais la carte de téléphone existe déjà et le « TPR, train particulièrement rapide » aussi.

Un monde froid et humide où la brume engendre des catastrophes et de vieux manoirs ayant échappé aux deux guerres recèlent des souterrains. Nous errons entre les marais de Clairmarais et les sous-sols de la Vieille-Bourse à Lille. Ce sont des antres, des oubliettes modernes, pour des actes gothiques où Sade est moins requis que Walter Scott.

Le lecteur ne peut se raccrocher à l’histoire ; il ne peut suivre aucun personnage sympathique ; il ne peut qu’aller comme vont les chapitres, dans un feuilleton sans queue ni tête, absurde comme l’existence peut-être, comme le No future qui hante l’époque, sûrement.

L’auteur écrit habituellement sur la musique, Berlioz, Schumann, Beethoven, Mahler. Son style est fluide mais prend parfois des allures baroques, comme cette trop longue phrase qui ondule, se perd et ne débouche sur rien de la page 150 : « On croyait se souvenir… »

Bizarre, mais pas comme l’ange ; surréaliste, en fantasmes automatiques ; ni chair ni poisson, cynique et parodique. Il commence bien et finit mal, dans un bain de sang général, sans que le lecteur puisse saisir le quoi du comment. Inclassable, il laisse dubitatif – doté d’un charme étrange et pénétrant.

Christian Wasselin, La chouette effraie, 2016 Les soleils bleus édition, 401 pages, €20.00 

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Panique dans la rue

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Pas de panique (quoique…), il ne s’agit que d’un film. Mais il est noir, haletant et humain. Les Etats-Unis 1950 étaient encore sous l’élan collectif de la guerre et le fric gagné au jeu, volé, reçu en salaire, comptait moins que l’honneur du travail bien fait et la considération pour le collectif. Même si une place de cinéma ne coûtait que 25 cents, comme nous l’apprend le gamin.

Un immigré clandestin venu d’Arménie (Lewis Charles) grâce à un cousin inféodé à Blackie, un caïd de la pègre qui n’est pas nègre mais toujours habillé en noir (Jack Palance), tombe brutalement malade et s’enfuit littéralement après avoir gagné au jeu. Blackie ne peut accepter de perdre, et encore moins de se voir refuser une revanche ; macho sans jamais sourire, il « a horreur d’être possédé »… Au cours de la poursuite il tue le type, et ordonne à ses acolytes – serviles et pas très futés (Zero Mostel et Tommy Cook) – de le transporter pour le balancer à la flotte dans les docks de la Nouvelle-Orléans. Lorsqu’il est retrouvé par la police, le médecin légiste détecte que le cadavre est porteur de la peste pulmonaire, dont les symptômes ressemblent à ceux d’une banale grippe – mais qui tue en deux ou trois jours.

Or cette maladie est très contagieuse puisqu’elle se transmet par l’air que nous respirons et les choses infectées que nous touchons. Il faut donc vacciner et isoler toutes les personnes ayant été en contact avec le mort. Sauf qu’il est inconnu, clandestin, venu probablement d’Asie par un cargo, et que la pègre refuse de parler par omerta.

C’est le mérite du médecin-chef (Richard Widmark), fonctionnaire peu payé mais hanté par son devoir, que d’insister auprès des autorités (soumises aux routines de la procédure) et du maire (politicien pour une fois éclairé) sur le danger qu’il y a à laisser courir les contaminés, comme à avertir le public via la presse. Une panique monstre pourrait aisément se produire, chacun cherchant à protéger « ses enfants » – beau prétexte pour dire avant tout sa propre peau. Ou bien un système dictatorial devrait être mis en place, quadrillant la ville et empêchant chacun de sortir, obligeant à la vaccination et à la prophylaxie, ce qui menacerait les libertés publiques si chères au cœur des Américains.

On a dit que « la peste » était une métaphore du communisme venu de l’étranger par les immigrés, qui envahit les esprits comme toute idéologie totalitaire (voir La Peste de Camus), et contre lequel il est nécessaire de se serrer les coudes pour en vacciner la communauté. Ou du Maccarthysme suscité en anticorps – mais deux ans après le tournage. Cet aspect de guerre froide, oublié aujourd’hui, n’ôte rien à l’action ni au message du film, tourné en décors naturels sur le port, dans les rues mal famées et les bars interlopes. Une pandémie, qu’elle soit microbienne, idéologique ou religieuse, peut toujours surgir – n’importe où – et générer une panique dans la rue. Par exemple les assassinats du 13 novembre 2015…

La police (Paul Douglas) dispose de peu d’indices, d’autant que le cadavre et toutes ses affaires ont été aussitôt incinérés ; elle dispose de 48 h pour trouver. Et le médecin-chef s’investit lui-même dans une enquête personnelle tant il connait la peste et ses ravages potentiels (il parle chinois). Sauver le monde lui va mieux que d’élever son fils (Tommy Rettig) ou de contenter son épouse (Barbara Bel Geddes), mais… le devoir avant tout. Les scènes de famille, qui semblent mièvre dans la noirceur du film, servent de contraste pour montrer combien l’égoïsme et le repli sur le cocon du couple et des enfants sont une tentation permanente – en balance avec la tâche, vitale à la société.

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C’était un reste de rigueur quaker dans l’Amérique de l’époque, vertu très diminuée semble-t-il aujourd’hui après les frasques de la finance et la clownerie politique. D’où l’intérêt pour nous, Européens, de revoir ce vieux film afin de nous remémorer l’image d’une autre Amérique, celle qui nous a menée vers le progrès scientifique et matériel comme vers l’ouverture au monde, jusqu’aux abords du millénaire. Depuis, il nous faudrait voler de nos propres ailes… Mais aurions-nous les réactions saines de ces serviteurs d’Etat en 1950 ?

DVD Elia Kazan, Panique dans la rue (Panic in the Streets), 1950, avec Richard Widmark, Paul Douglas, Barbara Bel Geddes, Jack Palance, Zero Mostel, ESC conseil 2016, €29.70

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Invasion Los Angeles – They live

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Un ouvrier blond (Roddy Piper) nommé John Nada et à la carrure de lutteur sympathise avec un gros musclé noir nommé Frank Armitage (Keith David) sur un chantier provisoire de Los Angeles. Ce dernier, bienveillant aux éprouvés de la vie, l’invite à venir loger dans son bidonville, sis près d’un temple où un pasteur aveugle prêche l’Apocalypse. Nada veut dire Rien en espagnol, signe que la brute est un brin anarchiste, battu par son papa et enfui de la maison vers dix ans. Il s’est fait tout seul, comme le veut le mythe américain, et se vêt de jean Levis et d’une grosse chemise à carreaux.

Nada remarque des choses étranges, la télévision semble brouillée par des hackeurs qui diffusent des mises en garde, un hélicoptère tourne en recherchant quelque chose, le pasteur trop bavard est entraîné à l’intérieur du temple malgré ses protestations. Dans l’édifice religieux, des chants s’élèvent, mais Nada le trop curieux découvre qu’il s’agit d’enregistrements. L’activité principale semble être un laboratoire qui élabore d’étranges lunettes noires. La police intervient en force et embarque tout le monde, rasant le bidonville au bulldozer. Nada et Frank en réchappent et le premier n’a de cesse de revenir chercher l’un des cartons dissimulés qu’il a vus. Il est rempli de ces lunettes banales…

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Il en prend une paire et cache les autres, dubitatif. Mais en se promenant en ville, quelle n’est pas sa surprise de constater que ces lunettes très spéciales lui permettent de lire les messages cachés sur les affiches, et de voir les vrais visages de ceux qu’il croise dans la rue. Certains sont humains, comme lui, d’autres ont des crânes en plastique et un rictus de squelette, les yeux exorbités comme des robots. Ce sont « des extraterrestres », sans que cette affirmation ne soit jamais expliquée.

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Nada cherche à convaincre Armitage de chausser lui aussi une paire de ces fameuses lunettes pour voir la réalité en face et résister avec lui. Mais le Noir refuse, obstinément persuadé de ne jamais faire de vagues pour pouvoir s’en sortir. C’est l’attitude de nombre d’Américains en ces années de remise en cause de l’Etat-providence. Le fait que porter longtemps ces lunettes donne mal au crâne montre qu’il est douloureux de renoncer à ses illusions sur le monde et sur les autres.

Nous sommes tout juste 20 ans après 1968 et l’ère Reagan dure aux modestes pas très doués va s’achever avec l’élection de George Bush senior. La baisse des impôts a profité aux entreprises et aux riches tandis que l’aide médicale et l’aide aux chômeurs a été abaissée. Le chômage n’est alors que de 5.3% et le déficit fédéral de 2.9%, ce qui fait rêver nos édiles 2016, mais – par contraste avec l’époque glorieuse précédente – touche négativement des millions d’Américains. Cependant, Nada croit en son pays, il veut s’en sortir tout seul. Le peut-il ?

C’est là qu’intervient la parabole du film, tirée de la nouvelle Les Fascinateurs (Eight O’Clock in the Morning) de Ray Faraday Nelson. Le rêve de l’Amérique ne peut plus s’opérer parce que les « extraterrestres » tiennent le pouvoir par les médias, les affaires, la consommation et la suggestion. Transformer la caste des riches en extraterrestres est une façon de les exclure de la patrie américaine, tant vantée durant l’ère Ronald Reagan ; c’est en faire des prédateurs égoïstes, non patriotes, et qu’on peut flinguer à merci (Nada ne s’en prive pas).

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Ouvrez les yeux ! Tel est le message, pas subliminal du tout, de ce film réalisé avant l’ère Internet. Le prêcheur aveugle est évidemment celui qui sait, en liaison directe avec Dieu via les textes sacrés, et celui qui voit, puisque ses yeux sont déconnectés des signes affichés partout. On vous cache des choses mais il ne tient qu’à vous d’observer et de vouloir – sans suivre la presse ou la publicité comme des moutons.

Mais rien de socialiste dans cette opposition au capitalisme : John Nada est un « poor lonesome cow-boy », un justicier solitaire. Il doit se bagarrer virilement et lourdement (bien loin de Rambo l’efficace…) avec Frank pour le convaincre d’au moins essayer de voir avec les lunettes. Il se laisse embobiner par une garce trop chic aux yeux de glace (Meg Foster) qui est infiltrée chez les résistants. Rien de communautaire dans leur lutte, au contraire des extraterrestres toujours en bande organisée un peu comme le Parti communiste dans cette URSS qui allait s’effondrer trois ans plus tard. La révolution populaire n’est pas dans le tempérament américain, mais l’héroïsme si : Nada et Frank sulfatent à tout va les aliens qui grouillent dans les égouts sous la surface des rues, véritable monde parallèle où les affaires se font, comme la communication.

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Nous sommes en plein mythe américain où la Bible d’une main et le Colt de l’autre, le Bon éradique les Méchants sur une musique de cow-boy. Les Méchants sont ici ceux qui tissent leur toile de domination sur les entreprises, les médias et la politique. Un complot contre la liberté par des « plus égaux que les autres », mais venu « d’ailleurs » – puisque l’ailleurs est tout ce qui n’est pas pleinement américain…

Donald Trump, avec son curieux prénom de canard Disney et son nom d’éléphant du parti Républicain, reprend ce mythe des « étrangers » qui dominent, et en appelle à la revanche des « vrais Américains ». Comme quoi la science-fiction peut prédire l’avenir : il aura fallu attendre une génération.

DVD Invasion Los Angeles (They live), film de John Carpenter, 1988, avec Roddy Piper, Keith David et Meg Foster, Studiocanal 2015, blu-ray, €14.95

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Islamo-fascisme

Le Califat entrepris par Daech est une entreprise totalitaire, ce pourquoi il est permis – sans « stigmatiser » les croyants musulmans – de parler de fascisme, plus exactement d’islamo-fascisme.

carte daech 2015

Cette façon de désigner la réalité des choses est bien étayée par l’article qu’un docteur en histoire, professeur agrégé des universités qui enseigne à Science Po Aix, a publié en juin sur le site Diploweb, Le Califat : une entreprise totalitaire. Patrice Gourdin, auteur en 2010 de Géopolitiques – manuel pratique, montre qu’il existe clairement des points communs entre fascisme (Mussolini), nazisme (Hitler), communisme (Staline, Mao, Pol Pot) et Califat (Daech). « Est-il approprié de parler d’« islamo-fascisme » au sujet du Califat ? Rejeter la formule au motif qu’il s’agirait de l’expression d’un sentiment islamophobe, d’une tentative de manipulation politique, ou d’une comparaison abusive ne constitue pas une réponse satisfaisante. Il convient de dépassionner le débat et de procéder à une analyse rigoureuse », écrit Patrice Gourdin.

Le nier est inexact, inepte et immature. C’est vouloir que la réalité ne soit pas, au nom d’un rêve de Bisounours selon lequel toutes les « victimes du colonialisme » ont raison, forcément raison. Ce n’est faire injure ni aux ex-colonisés (dont ni les fils, ni les petits-fils n’ont connu la colonie et qui ont du se prendre en main tout seuls), ni aux croyants de l’islam (qui a plus d’un millénaire d’existence, d’approfondissement et d’évolution), que de désigner la dérive djihadiste comme une secte totalitaire, analogue aux idéologies de contraintes qu’a connu le XXe siècle.

« Analogue » ne signifie pas « identique », il y a des différences ; mais les points communs sont tellement nombreux que l’on peut regrouper toutes ces aspirations politiques fusionnelles dans une même catégorie : celle du totalitarisme. Patrice Gourdin le définit selon Bernard Bruneteau, Les Totalitarismes, p. 8 : « il s’agit d’une forme de régime utilisant l’État pour imposer une idéologie qui bouleverse et régente, sous tous ses aspects, la vie des femmes et des hommes d’un pays. Ce type de système politique vise « l’édification d’une humanité nouvelle par l’élimination de toute différenciation au sein d’un grand Tout sacralisé (nation, race, ou classe) ».

J’ai résumé ci-après dans un tableau synthétique les convergences nettes pointées par Patrice Gourdin. Nul ne pourra plus nier les ressemblances.

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Arnaldur Indridason, Les nuits de Reykjavik

arnaldur indridason les nuits de reykjavik

Depuis la fin des années 1990, l’ancien journaliste diplômé d’histoire Arnaud fils d’Indridi, distille ses romans policiers islandais au rythme d’un par an. Une dizaine d’années après avoir commencé, et muni de tout l’enrichissement psychologique que son personnage de fiction Erlendur a imposé malgré lui à son auteur, il se préoccupe de ses débuts dans la police – comme pour mieux le comprendre.

La première enquête d’Erlendur est donc livrée au lecteur d’un ton intimiste, tout enrobé de nostalgie. L’île va fêter ses 1100 ans d’existence, nous sommes donc en 1974. C’est la grande période hippie où le monde change, s’ouvre, et où le système du capitalisme débute la succession de crises qui va culminer en 2008. L’Islande est encore une île assez préservée, malgré la présence des troupes américaines dans le cadre de l’OTAN. La pêche constitue la majeure partie de l’activité, avec les services publics.

La vie de la capitale, Reykjavik, se déroule dans la tradition : alcool, bagarres, accidents, disputes conjugales. La drogue commence à faire des ravages, importée par cargos depuis les Etats-Unis, mais ne touche que les jeunes désœuvrés qui, le plus souvent, lâchent les études après 14 ans. Certains adultes, éprouvés psychologiquement par un événement de la vie, sombrent dans la dèche, s’enivrent et clochardisent. Mais le crime nest pas que dans les basses classes.

Erlendur, policier de proximité, aime les « nuits de Reykjavik, si étrangement limpides, si étrangement claires, si étrangement sombres et glaciales » p.77. Il suffit d’avoir comme lui arpenté les rues lors des nuits blanches de l’été pour ressentir cette étrangeté faite du silence dans la ville et de l’obscure clarté du ciel, comme si l’on était sur une autre planète. Les gamins, qui n’ont pas grand-chose à faire le jour, sinon jouer dehors, construisent des radeaux de planches récupérées pour glisser sur les tourbières.

C’est là qu’un trio de 12 ans découvre le cadavre demi-immergé d’un clochard, Hannibal. De saisissement ils tombent à l’eau, mais ont bien plus peur que froid. Erlendur connaissait vaguement le clochard ; par empathie, il pose des questions ici ou là. L’accident qui a bouleversé la vie d’Hannibal est un peu comme celui qui a bouleversé la sienne lorsqu’il était enfant, la disparition de son petit frère dans une tempête de neige où ils étaient pris tous les deux, dans la lande bordant les fjords de l’est. Lui seul a été sauvé. Tourmenté de remords depuis, est-ce pour cela qu’il veut savoir ?

De fil en aiguille, il va dérouler la pelote sans vraiment le vouloir, n’étant en rien chargé de l’enquête. Mais il va attirer l’attention de supérieurs à la Criminelle, ce qui va orienter son destin.

Grave et pudique, dans l’atmosphère tranquille un peu nostalgique de cette époque encore préservée, dans une Islande qui ne connait encore ni fast-food ni pizza, l’enquête va son petit bonhomme de chemin, au rythme des patrouilles. Erlendur y connait sa future femme, qui attend un enfant de lui ; ils vont emménager dans un appartement commun. Il est remarqué pour ses dons d’enquêteur ; il va être recruté par un nouveau service.

Le Maigret nordique rumine ses enquêtes par intérêt pour les gens. Il sait combien ils sont vulnérables et peuvent tomber ; il ne leur en veut pas, il les empêche cependant de faire trop de mal aux autres. Une belle parenthèse dans la violence égoïste des jours présents.

Arnaldur Indridason, Les nuits de Reykjavik – La première enquête d’Erlendur, 2012, Points policier 2016, 354 pages, €7.70

e-Book format Kindle, €7.49

Les romans policiers d’Arnaldur Indridason chroniqués sur ce blog

Voyage en Islande sur ce blog

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Patrice Montagu-Williams, BOPE

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Un roman policier très contemporain pour connaître le Brésil, ce pays de contrastes violents ; une tragédie en trois actes qui laisse un peu sur sa faim mais qui dit sur le pays bien plus que les statistiques de l’ONU ou les reportages superficiels des journalistes internationaux.

Le BOPE est le Bataillon des Opérations Spéciales de la Police Militaire de l’État de Rio dont le logo est « une tête de mort dont le crâne est transpercé verticalement par un poignard » p.39. « Au nom de la volonté qu’avaient les autorités d’offrir au monde entier les JO les plus festifs de l’histoire dans la capitale mondiale de la samba, le BOPE était devenu la voiture-balai policière des magouilles et des maux urbains sur lesquels le gouvernement brésilien se gardait bien de dire la vérité aux centaines de journalistes étrangers convoyés depuis deux ans pour constater la réhabilitation des favelas » p.16.

Le roman commence fort, par une descente de la police militaire dans une favela où la guerre des gangs a débordé sur la ville. Flanqué malgré lui du journaliste Marcelo en quête effrénée de scoop, le capitaine Bento Santiago et son commando pénètrent le bidonville. Un ordre venu d’en haut lui enjoint de faire une pause aux abords d’une école pour laisser faire les fédéraux. Lorsqu’il parvient à avancer, 25 enfants sont morts avec leur maitresse…

Car la guerre des polices entre le Département de la police fédérale et la Police militaire n’est qu’un épisode de la corruption endémique et du bon plaisir des privilégiés du régime, riches ou puissants. Il suffit d’avoir du pouvoir politique, de gagner de l’argent ou de se tailler un territoire par les armes pour exister dans ce pays volcanique. Tout est sans cesse au présent : on ne rénove pas, on construit à côté ; les vieux remplacent leur femme par des jeunettes de 14 ans ; le trafic et la drogue font et défont les richesses par vagues successives.

Le vrai pouvoir, ce sont les « narcos et groupes armés. Ce sont eux qui faisaient régner l’ordre. Ils rendaient la justice et réglaient les conflits entre les habitants. Ils contrôlaient les entrées dans le bidonville, taxaient les fournisseurs, procédaient à l’installation des branchements sauvages sur le réseau électrique et veillaient au ramassage des ordures. Il y a peu, ils avaient refusé que l’on installe le tout-à-l’égout car ils ne voulaient pas que les autorités mettent si peu que ce soit le nez dans leurs affaires. Ce sont eux aussi qui attribuaient les logements à ceux qui en avaient besoin et qui récoltaient les loyers » p.57. Tout comme voudraient le faire les islamistes dans les banlieues d’Europe – le vrai pouvoir est à ce prix lorsque l’État recule à faire appliquer le droit, y compris en son sein.

Même si « le pays est en état de coma dépassé » p.106, le Brésil est fascinant, à la fois très ancien et très vivant. Ni le droit, ni l’ordre ne règnent, et la loi de la jungle rend l’existence plus éphémère, donc d’autant plus précieuse. Survivre est la préoccupation de chaque jour, des enfants aux vieillards : il s’agit de ne pas se faire tuer, de trouver les bons protecteurs, de ne pas se laisser prostituer. Même quand on est journaliste en vue et qu’une actrice veut se venger d’un ex-gouverneur qui la mettait dans son lit.

Rio est « cette mégapole monstrueuse de plus de quatorze millions d’habitants, à la fois superbe et dangereuse » p.29. Chacun peut y rencontrer « l’une de ces filles qu’on ne rencontre qu’au Brésil, pour lesquelles faire l’amour est une fonction aussi naturelle que dormir, boire ou se laver les dents » p.24. De quoi rêver. Chacun peut y boire une « agua de Alentejo. C’était un cocktail à base de cachaça avec de l’ananas, du lait de coco et de la crème de menthe battue avec de la glace saupoudrée de cannelle » p.96. Miam ! C’est aussi le pays où « avec l’aide de la bière et de la maconha, les barrières sociales, raciales ou sexuelles ont sauté, donnant à ces corps agglutinés l’illusion que rien n’est impossible » p.140. Rien.

Après cet échec du BOPE, le capitaine Santiago réfléchit. Il n’est pas une machine à tuer, ni un robot aux ordres. Il s’informe, noue des contacts ; il devient le parrain d’une ex-pute de 15 ans, Euridice. Un colonel bien informé lui ouvre les yeux : « Tu croyais te battre pour défendre l’ordre et la justice. Pas pour servir les intérêts de flics corrompus. Moi, tu vois, j’ai fini par m’y faire. Tu connais le proverbe chinois qui dit que le poisson pourrit toujours par la tête ? Eh bien, c’est exactement ce qui se passe dans ce pays… » p.113. Le capitaine Santiago décide donc de se mettre en congé du BOPE, pour reprendre sa liberté, ne plus être manipulé ni pris dans un engrenage de vendettas croisées. Il veut rejoindre les Indiens d’Amazonie dont son père était originaire, et aider à leur survie.

Alléché par l’action du premier acte, édifié par la complexité de la corruption au second acte, le lecteur de roman policier se trouve un peu frustré de ce renoncement du troisième acte. Mais pour qui veut comprendre le Brésil d’aujourd’hui, quel bon livre !

Patrice Montagu-Williams, BOPE – Dans les soutes du Rio des JO, 2016, Asieinfo Publishing, 149 pages, €11.00

D’autres romans de Patrice Montagu-Williams chroniqués sur ce blog

Précision p.15 : on n’appuie pas sur « la gâchette » d’une arme, mais sur la détente, la gâchette est une pièce essentielle, mais interne à l’arme... Autre précision : on écrit métis et pas « métisses » comme si le mot était constamment au féminin.

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Camilla Läckberg, Le prédicateur

camilla lackberg le predicateur
L’intérêt des longs voyages en train à l’autre bout de la France est qu’ils laissent (même à 300 km/h) le temps de l’évasion. Malgré le bruit ambiant, les cris parfois de petits enfants ou les verres entrechoqués des jeunes à bougeotte idTgv qui vont se bronzer dans le sud ou s’assommer à Paris, l’ampleur du roman permet de pénétrer un autre monde, de s’isoler ailleurs et dans un temps suspendu, celui de la fiction. Camilla Läckberg n’a pas besoin d’offrir ses seins en présentoir sur sa photo de promo pour attirer le lecteur, elle y réussit très bien avec son seul clavier, malgré le français trop souvent approximatif de ses traductrices.

Un petit garçon se lève tôt pour braver l’interdit parental d’aller jouer dans un creux de falaise, dans cette station balnéaire de Fjällbacka lors d’un paisible été. Il est prêt à affronter les dragons imaginaires de l’antre lorsqu’il aperçoit du coin de l’œil la brutale réalité : une femme couchée qui le regarde. Il en est saisi d’autant plus qu’elle ne bouge pas – et qu’elle est toute nue.

Émoi au commissariat et chez les édiles soucieux de ne pas voir fuir les touristes ! Surtout que la nouvelle commence à se répandre : la fille a été assassinée et elle n’est pas seule, deux squelettes de jeunes filles qui ont subi le même sort 24 ans auparavant se trouvent en-dessous. Et c’est lorsqu’une une autre jeune fille disparaît du camping en faisant du stop, vêtue de très peu et la tête aussi légère, que l’angoisse est à son comble. La description du mini-bikini des jeunes filles de 16 ans est malgré tout bien réjouissante.

Voilà du pain béni pour nos héros, les jeunes inspecteurs Patrick et Martin aidés d’Annika, Mellberg le chef et son équipe de vieux flics Gösta et Ernst. Mellberg n’en fout pas une sauf louer une fille de l’est en vue de mariage, et tenir les politiciens à distance des enquêteurs pour leur permettre de travailler ; Ernst au bord de la retraite multiplie les bourdes en omettant de signaler un signalement ou d’indiquer un indice. Patrick va être papa et il est vacances, mais il ne peut s’empêcher de revenir puisque l’enquête lui est confiée faute de compétents.

Erica, son épouse, est enceinte jusqu’aux yeux de leur premier enfant et souffle comme une baleine en cet été 2003 où la canicule s’étend même au nord de l’Europe. Sœur, cousins et autres anciennes relations en profitent pour tenter de s’incruster dans la chambre d’amis en se faisant servir, ce qui donne l’occasion de scène cocasses. Ces éléments étrangers à l’enquête sont des moments de détente qui humanisent les policiers et intègrent les meurtres dans une vie quotidienne bien forcée de se poursuivre.

camilla lackberg photo

Il était une fois l’histoire d’un grand-père bigot nommé Ephraïm comme dans la Bible, qui se servait de ses deux petits garçons pour guérir les malades. Le prédicateur a cessé de prêcher lorsqu’une bigote en folie lui a légué une grande propriété à Fjällbacka. Il n’avait plus besoin de charlatanisme pour vivre décemment. Sauf que son fils aîné a toujours cru que « le don » allait réapparaître, et que le grand-père a légué aussi à son petit-fils le goût d’y croire.

Cela ne pouvait que mal finir… mais comment ? Les empreintes génétiques d’un mort peuvent-elles imprégner le sexe d’une victime récente ? La rigidité bigote léguée au petit-fils peut-elle inciter un mulâtre accueilli à tuer pour son maître ? Les deux cousins casse-cou et volontiers malfrats sont-ils coupables de plus grave ? Qui a couché avec qui et en a eu un fils ? Pourquoi l’adolescente d’une lignée voit-elle brutalement la violence dans les yeux de son cousin Johan avec qui elle baise trop volontiers ? Les secrets de famille sont redoutables et les enquêteurs perdent leurs temps à tout vérifier alors que le temps presse pour la jeune fille enlevée. Vont-ils parvenir à temps à l’arracher aux griffes de son prédateur ?

Dans son deuxième roman, Camilla Läckberg a déjà du talent. Ses recherches pour composer l’intrigue sont originales et réservent bien des surprises.

Camilla Läckberg, Le prédicateur, 2004, Actes sud poche Babel noir 2013, 503 pages, €9.70
e-book format Kindle, €9.99
CD mp3 Audiolib 2009, €22.30
Les romans de Camilla Läckberg chroniqués sur ce blog

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Dans la caboche des djihadistes

David Thomson est journaliste, il travaille à RFI. La mention « internationale » de sa radio l’incite à écrire en franglais « jihadiste » au lieu de « djihadiste ». Comme c’est transcrit de l’arabe, la lettre d permet seule la bonne prononciation, mais le snobisme n’a pas de prix. Faut-il écrire comme un Américain pour avoir l’air d’un « pro » ? Les attentats de 2015 et 2016 remettent au goût du jour une enquête qu’il a publiée en 2014, fondée sur une vingtaine d’entretiens avec des Français partis combattre en Syrie. La réédition a été augmentée. De quoi en apprendre un peu plus, malgré le faible nombre d’interviewés, sur ce qui se passe dans la tête d’un tueur au nom de Dieu.

djihadistes attentats Paris Bruxelles

Les profils des djihadistes sont très divers : immigrés de la troisième génération majoritaires, mais aussi catholiques blancs convertis ; majorité de garçons mais aussi des filles – et pas si soumises ; quartiers populaires, mais aussi monde rural ; désocialisés mal dans leur peau, mais aussi installés dans la vie active avec bon emploi de classe moyenne et famille.

Il y a les délinquants en rupture qui trouvent dans « la religion » une justification, une « excuse théologique » à leurs plaisirs violents.

Il y a les frustrés sexuels qui subliment leurs pulsions dans le viol de fillettes de neuf ans avant l’apothéose : se faire sauter en public.

Il y a les croyants qui cherchent désespérément une logique à leur foi et qui trouvent dans l’islam, la dernière mouture des trois religions du Livre, un monothéisme clair et simple qui résout les mystères catholiques de la trinité. « J’ai même rencontré des djihadistes issus de familles juives », déclare paradoxalement l’auteur !

Il y a les ados de 15-30 ans tourmentés de puberté et de problèmes d’identité, de place dans la société, tourments qui sont le propre des ados. Ils se font mousser à publier des photos d’eux virils, kalachnikov en main, et les filles les plus connes les adulent parce qu’ils ont l’air macho et sûrs d’eux-mêmes, un substitut de papa autoritaire en place de la majorité efféminée molle des jeunes mâles occidentaux – tentés par le féminisme de devenir pédés (toutes « perversions et abominations » pour l’islam rigoriste !).

djihad ado

Il y a des humanitaires lassés de la misère du monde et qui se lancent dans une quête spirituelle, leur opposition à la guerre occidentale, aux séquelles de la colonisation maghrébine et à l’occupation israélienne les conduisant, étape par étape, à épouser les thèses de l’islam le plus radical.

Il y a les criminels repentis qui, tels des Jean Valjean, se sentent touchés par la grâce et se font désormais très soumis à Allah.

Il y a ceux qui ne supportent ni la liberté personnelle ni la responsabilité qui va avec et cherchent désespérément à remplir le vide spirituel qu’ils ressentent autour d’eux.

Il y a ceux qui croient au Complot judéo-maçonnique des financiers juifs américains et à la fin de l’histoire apocalyptique racontée à titre symbolique dans le Coran. Auquel cas, foin de la démocratie, il faut « obéir » à Dieu (donc au texte intégral) pour être sauvé !

cerveau djihadiste

Il y a les immigrés de deuxième, troisième ou quatrième génération qui, bien que Français, se sentent mal vus ou discriminés par leur patronyme ou leur faciès. Ils croient être les seuls à atteindre un plafond de verre et renvoient à la société leur sentiment d’échec (qui est pourtant le même que celui de la majorité des Français, puisque l’élite au pouvoir dans l’État, les entreprises et les médias est très restreinte, soigneusement entre-soi et cooptée…)

Il y a les indignés qui rétablissent leur dignité en optant pour ce qui révulse a priori la société française, blanche, républicaine et laïque : la communauté tribale des basanés maghrébins clanique et croyante. Ils sont passés de la laïcité scolaire à l’islam de leur père, puis de la version commune à la secte salafiste, puis de la pratique rigoriste à la violence terroriste. Pas à pas, sans que personne ne s’aperçoivent de rien ni ne fasse rien, surtout pas la famille – démissionnaire. Jusqu’à tuer au nom de Dieu les membres au hasard de la société qui les avait recueillis, enfants compris – tous des mécréants, donc des « choses ».

tuer courageusement pour allah

Ils se sentent tous mal dans leur être, « sales » de péchés imaginaires, stigmatisés dans le regard des autres. Ils veulent se venger, appliquer implacablement leur foi pour « se purifier ». Ils croient au paradis dans l’au-delà (s’ils savaient…). Le code de conduite islamique de la vie quotidienne, aussi contraignant qu’un règlement de caserne selon Lévi-Strauss, les rassure, leur donne un guide, les font se sentir supérieurs, « élus ».

Le déclencheur a été la Syrie. « Pour moi, la diffusion ouverte de l’idéologie djihadiste dans l’internet public émerge ensuite véritablement en 2012 : c’est à partir de ce moment-là que des Français commencent à poster des photos d’eux en armes sur leur page Facebook ». Cela commence par le retour identitaire à la tradition, continue par les prêches de la mosquée, se poursuit enfin sur Internet où la rupture a lieu avec le quiétisme des adultes. Il suffit d’un frère, d’un copain – ou d’une fille sur Internet – pour que s’opère le saut vers la Syrie ou le Yémen.

L’irénisme de la gauche au pouvoir dans les médias, le tabou de l’islamophobie, le déni de trop d’universitaires reconnus (qui ne parlent pas arabe et qui préfèrent édicter une fatwa contre Kamel Daoud), le laxisme de la police et des services de renseignements désorientés, mal organisés et en sous-effectifs, l’absence de lien fait entre filières de la drogue et du banditisme et communautarisme islamique, ont fait que le danger a été sous-estimé. Merah était connu des services, il a été laissé sans surveillance ; l’un des frères belges qui s’est fait sauter à l’aéroport avait été signalé aux services bruxellois par les Turcs mais le foutoir entre Flamands et Wallons dans un État fédéral aux trois langues officielles avec des services et sous-services qui ne se parlent pas pour cause de bisbilles linguistiques a fait ignorer le renseignement. L’absence de coopération européenne offre en plus un terrain de jeu sans frontières ni contrôle à tous ceux qui reviennent faire le djihad jusque dans leur nid.

david thomson les francais jihadistes

Tous, « même lorsqu’ils tuent, ils sont convaincus de faire le bien ». Ils ne sont pas fous, simplement délirants car la religion, comme toute croyance totalitaire, abuse ceux qui s’y soumettent. Les « civils » ne sont pour eux que des mécréants et des soldats passifs, puisqu’ayant voté pour les gouvernements qui bombardent l’Irak, la Syrie et le Mali musulman. Porter la guerre au cœur des attaquants est la meilleure défense, croient-ils. La loi du talion – bien que juive – ne pose aucun problème aux croyants d’Allah.

« Ceux qui rentrent sont souvent déçus par ce qu’ils ont vécu, ou fatigués, mais peu se repentent : la plupart restent fidèles à l’idéologie djihadiste dans laquelle ils sont ancrés ».

Il faut dès lors analyser pour comprendre (l’exact inverse d’un Manuel Valls porté à user plus du menton que du cerveau). Cette analyse faite, prendre des mesures : diplomatiques envers l’Arabie saoudite et les Émirats, foyers d’intégrisme qui exportent leurs prêcheurs radicaux ; militaires en Syrie, Libye, Yémen et ailleurs ; policières et de renseignements en interne ; agir sur l’Europe, voire par un coup de force à la Thatcher/Cameron (qu’avait utilisé de Gaulle en son temps…) ; surveiller les trafiquants et le banditisme apte à basculer dans la croyance ; isoler et condamner lourdement les terroristes attrapés. Cesser de croire en la bonté naturelle de l’Homme, surtout lorsqu’il devient aveuglément croyant.

Il y a ceux qui pensent que seule une contre-croyance peut éradiquer le terrorisme : donner du sens à la vie. Les Identitaires exaltent alors le nationalisme et la communauté ethnique blanche. Ils tombent dans le même fanatisme borné et leur système de narration est mimétique : pas la peine de revenir au nazisme pour éradiquer ceux qui agissent en nazis. Nous valons mieux que cela !

David Thomson, Les Français jihadistes – qui sont ces citoyens en rupture avec la République, pour la première fois ils témoignent, 2014, Les Arènes, 256 pages, €18.00
e-book format Kindle, €12.99
Entretien sur Slate

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Pour 2017 : gauche menteuse et droite écartelée

François Hollande ne cesse de répéter que la reprise est là, que le chômage va baisser… depuis trois ans. Messires ânes ne voient rien venir – or ils sont électeurs et en ont marre des supermenteurs. A la journée des dupes, les gouvernants ne sont pas les maîtres – puisque l’on reste en république, avec droit de vote égal pour tous.

Mais si tous sont mécontents, nul ne voit d’alternative.

L’indignation se suffit à elle-même, bobo contente de soi, elle rentre chez elle pour jouir de son petit confort et de son cercle étroits d’amis – sa morale est sauve. La politique ? Bof… 16% des Français déclarent faire confiance à François Hollande, ils s’en foot, préférant sport+ au grand journal+, les passes sur le terrain aux passe-droits des passe-partout politicards. Pire ! La présidentielle 2017 ne verrait-elle pas revenir le duo de bras cassés que l’on a assez vu, les Laurel et Hardy gauche et droite ? « Ras l’bol », dit vulgairement Martine Aubry d’un ministre : que ne peut-on dire alors d’un ex-président et d’un futur ex-président ! C’est toute l’offre politique qui est refusée en bloc, les malgré-nous refusant le déjà-vu du Sarkozy-Hollande 2012, 85% des Français ayant le sentiment que les hommes politiques ne se préoccupent pas d’eux (enquête Cevipof p.21).

Hollande échoue déjà, même s’il lui reste un an et demi et nul adversaire dans son camp ; Sarkozy ne réussit pas, parce qu’il est revenu trop tôt, dans un parti écartelé par les querelles de bac à sable des Coppé-Fillon. Hollande garde son allure bonhomme qui ne dit pas ce qu’il pense et agit sans le dire tant il a peine à décider quelque chose de clair ; Sarkozy accentue ses défauts personnels comme ses écarts politiciens. Tous deux veulent tout et son contraire, autrement dit rien : le rassemblement dans la désunion. 59% des Français n’ont confiance ni dans la droite ni dans la gauche de gouvernement pour gouverner le pays (sondage Cevipof p.40)

  • A gauche, le choix de l’Europe a été fait par Mitterrand 1983, ce qui n’a jamais été remis en cause. Avec pour conséquence de coller à la politique européenne – largement libérale – sans pouvoir peser autrement qu’en Grands principes (dont tout le monde se fout dans toute l’Europe – même les Grecs qui préfèrent du concret – sauf le cercle étroitement germanopratin « de gauche »). Or le libéralisme, c’est la régulation, pas le laisser-faire du plus fort. Faut-il être borné pour ne pas même « observer » ce qui se fait concrètement chez nos voisins « libéraux » ?
  • A droite, le choix de récupérer les déçus qui lorgnent vers le Front national ne permet pas d’allier centristes et droitistes faute de clarifications – largement mal vues de la caste médiatique – sur l’économie, le travail et l’immigration, ni sans pouvoir peser autrement qu’en Grandes déclarations d’intention (dont tout le monde se fout tant l’original est toujours préférable à la copie, à l’extrême droite comme à l’extrême centre). Alain Juppé ? Ce serait sans la droite de la droite ; et a-t-il la volonté de tuer, ce catholique de l’autre joue, pour gagner contre un Sarkozy sans pitié ?

Est-ce à dire que les extrêmes vont en profiter ? Faute de Podemos ou de Syriza (les Indignés se contentent de blabla), les partis à gauche de la gauche de gauche (en perpétuelle surenchère de toujours plus à gauche) et à droite de la droite (sans surenchère ici) devraient théoriquement voir leurs scores augmenter. Sauf que…

A gauche, les Mélenchon et Duflot ne font pas recette, grandes gueules sans alternative crédible, politiciens déjà vus jusqu’à la nausée, amateurs de com’ en pire que les autres, la surenchère valant chez eux argument. Surtout qu’ils honnissent les « frontières » et appellent au grand mélange de tous contre tous dans l’internationale prolo-écolo du genre (humain ?). Rien que le vendredi 13 et la COP des copains montrent combien les Grands mots sont de grands maux – et que la vraie politique se fait au ras de terre des négociations entre intérêts divergents.

melenchon a l index

Reste la droite, fermement campée par une femme, une blonde, une avocate. Le Front national est un parti atypique parce qu’il occupe certaines fonctions électives (locales) mais ne participe pas – ni n’a participé – à « la chienlit » parlementaire ni gouvernementale que les râleurs vilipendent. Il est donc dedans et dehors, légitime à gouverner mais soigneusement abstinent. S’il attire, c’est qu’il paraît neuf.

  • Les vrais votants FN convaincus de préférence nationale et de repli sur soi « frontières-cocorico-race blanche » sont probablement minoritaires – et plutôt encartés militants ;
  • les tentés d’essayer autre chose contre « la dépossession européenne, le guichet ouvert des aides aux non-citoyens et la répugnante repentance à répétition des bobos pusillanimes » sont probablement majoritaires – sympathisants non encartés et votant.

Mais le FN n’attire pas outre mesure, tant le saut dans l’inconnu fait peur au grand nombre. Gageons qu’une série de députés Front national ou Rassemblement bleu Marine, et pourquoi pas ministres un jour, feraient retomber dans la bonne vieille politique de la négociation et du compromis l’aura de pureté et de volonté actuelle du parti – mais en attendant la menace est là.

Les attentats aussi : ils ont fait passer la poussière sous le tapis au-dessus.

Ils ont pointé le déni réitéré de la gauche et de François Hollande dans sa campagne 2012 ; ils ont pointé la faible efficacité des mesures Sarkozy, pourtant annoncées à son de trompe avant 2012. Que peut-on contre la bureaucratie d’État et l’empilement des niveaux hiérarchiques où chacun, dans la police comme dans les services, est jaloux de son petit pouvoir ? Sans volonté présidentielle lisible et affirmée, pas de coopération – mais le petit traintrain du c’est-pas-moi-c’est-l’autre, du qui-manipule-qui, et cela dans le cadre inamovible des trente-cinq-heures et du budget-en-baisse-constante.

Le problème, c’est l’islam. Certes pas dans sa version classique de religion du Livre comme les autres, mais dans sa version intégriste complaisamment financée par des « alliés » du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tête. Qui dénonce l’isme de l’islamisme ? Quel intello de gauche ? Quel politicien de gauche ? Et pourtant, 56% des Français pensent (avant les attentats du vendredi 13) que l’islam est une menace pour la République française (sondage Cevipof p.49). Hollande est dans le « c’est pas bien » de père la morale, Valls est dans le « vous serez puni » de maître d’école – mais les causes ? L’école, l’enseignement de l’histoire, la repentance, le respect de la loi, la nationalité accordée sans cérémonie, le déni des statistiques et des « incivilités » – du moment qu’elles sont politiquement incorrectes – qui en parle ? Qui les traite ? Belkacem et son programme de naufrage ? Qui distingue ce qui est réaliste de faire et ce qui ne dépend pas de la politique ?

L’impensable doit être pensé, AVANT de devoir panser les plaies de ceux qui l’avaient bien dit et se sentent insécurisés. Pourquoi parle-t-on désormais plus de « république » que de « démocratie » depuis quelques années ?

  • Parce que la gauche a failli, dans le socialisme réel des « démocraties » populaires d’hier bien sûr, mais aussi parce qu’elle n’a pas su renouveler aujourd’hui la participation politique. Malgré ses défauts criants, Ségolène Royal avait au moins écouté la leçon de Pierre Rosanvallon sur la démocratie participative – Hollande s’est assis dessus.
  • Parce que la droite a vu le danger Front national, qui se revendique haut et fort « républicain », et a donc fait de la com’ en changeant le nom d’UMP en « Les Républicains ». Mais les électeurs voient-ils quoi que ce soit de différent dans les idées ou le programme ? Quand les mots ne recouvrent pas les choses, les mots sont dévalués – et alors les poings parlent, chez les électeurs les bulletins de vote.

Inutile d’en appeler à la Morale, les gens savent bien ce qu’ils veulent : des hommes nouveaux et des idées nouvelles, pour régler les problèmes nouveaux et les questions nouvelles que le monde fait surgir sans cesse jusque chez nous. L’islam et ses conversions, l’immigration musulmane (qui, curieusement, ne va pas dans les pays musulmans), la préférence pour le chômage des privilégiés « inclus » (syndicats en tête, beaucoup trop fonction publique), l’Union européenne technocratique et trop étendue, le millefeuille administratif et le poids des absentéistes chez les fonctionnaires, les règlementations empilées qui font carcan, l’imbécilité de l’Administration qui punit l’artisan boulanger parce qu’il travaille sept jours sur sept – volontairement…

Tous ces vieux textes obsolètes, ces services inutiles, ces règles inadaptées, cette morale d’un autre temps : qui va les faire bouger ? Qui va distinguer le meilleur du pire ?

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