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Elephant Man de David Lynch

Tiré de la vie réelle de John Merrick durant le règne anglais de Victoria, le film devient une fable tournée en noir et blanc entre le Bien et le Mal.

L’homme-éléphant (John Hurt) est né difforme parce que ce sa mère aurait été terrifiée par un troupeau d’éléphants passant près d’elle au galop, dit-on. Bien que sensible et cultivé, John n’est rien moins qu’une bête en apparence. Ce pourquoi un montreur de monstres l’a pris sous sa coupe et l’exhibe, faisant de cette pornographie son gagne-pain.

Un chirurgien d’hôpital à Londres, Treeves (Anthony Hopkins), se prend de curiosité, puis de compassion, pour cet être difforme. Il veut tout d’abord l’étudier au nom de la science, puis découvre en lui des qualités humaines qui engendrent de l’amitié. Il brave le conseil d’administration de l’hôpital pour les convaincre de garder John.

Ce dernier n’en a pas fini avec la bêtise et la vulgarité badaude. Un gardien de l’hôpital fait payer des ivrognes et des gens de la populace pour venir s’horrifier et blaguer le monstre. Son ancien « propriétaire » en profite pour le reprendre et l’enlever.

Nous avons donc deux attitudes convenues, en miroir : la haute société qui a de hautes idées et finit par compatir, par débordement d’une générosité qui lui coûte peu ; les basses classes restées vulgaires et rigolardes, sans pitié pour les plus malchanceux qu’elles, qui ne songent qu’à faire de l’argent sur la bête. Pourtant, en mimétisme inversé, les gamins donnent la réalité des choses : compassion pour l’être difforme chez l’enfant qui aide le propriétaire du cirque ; moquerie cruelle chez les gosses des beaux quartiers autour de la gare.

Mais le film développe une autre sorte de miroir : la « science » est un prétexte élevé pour faire du voyeurisme – comme le cirque populaire ; le snobisme de classe qui consiste à aller « visiter » le monstre et « prendre le thé » avec lui (en tremblant – et pas de froid) parce que « la reine » a dit combien elle appréciait la « charité chrétienne » de l’hôpital – est analogue à la mode d’aller voir le monstre qui court dans les débits de boisson. Il y a du voyeurisme et une certaine pornographie dans toutes les classes. Même l’actrice vedette du théâtre, qui vient embrasser John et lui donner sa photo, ne le fait pas au départ par générosité, mais par attirance trouble envers la laideur et l’anormalité.

Une fois ces deux moments établis, David Lynch entraîne un troisième moment, final, dans lequel chacun sublime ses bas instincts pour s’élever à la véritable générosité qui est d’accepter l’autre dans sa différence, une fois apprivoisé l’écart. Ce sont les nains, les géants et les monstres du cirque, rebuts de la société, qui délivrent John et le renvoient à Londres ; ce sont les dames et les messieurs de la meilleure société qui lui font une ovation au théâtre.

Ce processus dialectique est habile et finit par emporter le spectateur. Il est vrai que le début ne montre pas le monstre, toujours filmé à contrejour ou en ombre chinoise. Lorsque l’on découvre l’horreur, un sentiment de dégoût surgit naturellement, d’autant plus que l’imagination a travaillé. Mais l’insoutenable ne se maintient pas avec l’habitude et le regard s’accoutume… lorsque l’on découvre que « la bête » est douée de parole. « Je ne suis pas un animal ! Je suis un homme ! » s’écrie John, prêt à être lynché par la foule londonienne à la gare Victoria, pour avoir terrifié sans le vouloir une oie blanche victorienne. La foule s’arrête et hésite, laissant aux policemen le temps d’intervenir et de prendre le perturbateur en mains.

La dignité nait avec la parole, l’estime avec la culture. C’est au fond le processus de civilisation qui fait un être humain, pas la nature.

DVD Elephant Man de David Lynch, 1980, avec Anthony Hopkins, John Hurt, Anna Bancroft, Studio Canal Classics 2009, €9.99

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Ryû Murakami, La guerre commence au-delà de la mer

Un bien étrange roman de la fin des années 1970 qui montre combien les prévisions pessimistes sur l’avenir sont ineptes. La génération « libérée » de 1968 voyait l’avenir en noir, le monde pourrissant lentement dans la violence et le sadomasochisme économique et social : il n’en a rien été, nulle génération ne fut au contraire plus heureuse en Occident depuis des millénaires ! Ryû Murakami explore cette modernité qui fait problème avec des personnages standards qui jouent des rôles convenus.

Nous avons ainsi le personnage principal, peintre fatigué échoué sur une plage exotique. Il est barbouillé d’avoir mangé quelque chose et répugne à étaler la peinture. Une fille, au loin, lui fait signe. Est-ce le début d’une idylle ? Non pas, mais le début d’un fantasme de cauchemar. Elle dit apercevoir une ville, à l’horizon de la mer, sur la pointe qui prolonge la plage. Le regard du rêveur se plonge dans cette ville imaginaire, quintessence de « la » ville de son siècle.

C’est tout d’abord un tas d’ordures sur lequel trois enfants en chemisette cherchent des noyaux de pêche, parmi les charognes et les chiens qui copulent. Puis le regard saute sur les abords de la ville même où une villa ombragée, gardée par des militaires, abrite un colonel qui reçoit sa pute. Il fantasme sur l’enfant au bec de lièvre de celle-ci et exige qu’il vienne lui cirer ses bottes, là, sur la fourrure du lit. L’association d’idées entre botte, action de cirer et fourrure est criante de modernité freudienne.

C’est ensuite un garde de la villa que l’on suit rentrer chez lui, où son père avachi calme le petit-fils qui voudrait tant aller au cirque. Mais celui-ci est glauque, avec ses ballerines ridées et outrageusement maquillées, son tigre trop vieux pour sauter dans un cerceau enflammé et son éléphant malade qui ne sera pas présenté…

Au sortir du cirque, c’est la foule, bête et innombrable, qui happe le couple au gamin pour l’entraîner « voir » un gros poisson attrapé une fois l’an qu’un cargo ramène au port. Ce ne sont alors que scènes d’orgies où des danseurs nus dépècent la bête à coups de sabre, éclaboussant de caillots de sang et de graisse les femmes et les gamins massés trop près. Et puis la mère meurt à l’hôpital tandis que la ville disparaît comme sous un bombardement… mental.

Car tout cela est fantasmé, sous l’influence du soleil de plage et d’un rail de cocaïne naïvement inhalé sur propositions de la fille, qui nage nue dans les flots.

C’est sordide, truculent, baroque. Mort à Venise revue par un Japonais. Une belle image de ces années 1970 sexuelles et sadiques où l’imagination se voulait au pouvoir. Un temps Japon de ces années là. « Tout devient incompréhensible, moche et ambigu. Rien n’est désormais clair. Qui j’aime, qui est-ce qui m’aime, je n’en ai plus la moindre idée. (…) Je m’y perds. Je n’arrive plus à savoir où se trouve chaque chose ; ce qui est certain est qu’il est malade et va vers la mort » p.124.

Ryû Murakami, La guerre commence au-delà de la mer, 1977, Picquier poche 1998, 196 pages, €6.17

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