
Marcel Aymé, mort en 1967 à l’âge légal de la retraite (65 ans), est un écrivain qui toujours s’est opposé à l’opinion commune. Un anarchiste – qualifié « de droite » par tous ceux qui ne pensaient pas comme lui. Parce qu’il a signé un scénario de film durant l’Occupation, il a été blâmé par les grantécrivains restés planqués (comme Sartre). Il a donc refusé en 1949 et l’Académie française, et la Légion d’honneur. Dans la foulée, il se venge avec ironie de ces gens qui posent leur personnage en public tout en étant faibles et vicieux à l’intérieur. L’écart entre le rôle social et sa morale qui va avec, avec la réalité des petites magouilles politiques et sexuelles entre pairs, suscite son ironie mordante.
Ici, les procureurs. Comme la Justice a été droite durant l’Occupation ! Très « droite », même. Au détriment du Droit. Les mœurs et pratiques demeurent après-guerre, puisque les neuf dixième des magistrats sont restés en poste. Le procureur Maillard se réjouit d’avoir emporté une tête de plus, la troisième à son palmarès.
« Maillard – Mais si ! Ça a très bien marché puisque j’ai fait condamner mon bonhomme.
Louis – C’est vrai ? Les travaux forcés ? A perpétuité ?
Maillard – Pas du tout ! Il est bel et bien condamné à mort !
Renée et Louis, battant des mains – Bravo ! Bravo ! C’est épatant ! » (I.2)
Le condamné, c’est Valorin, joueur de jazz de 35 ans « avec un visage énergique, respirant la franchise, l’honnêteté, et un regard intelligent, des manières et une élocution aisée » (I.2) Il est accusé d’avoir tué une femme alors qu’il le nie et dit avoir passé la nuit dans un hôtel avec une inconnue. Impossible à prouver, donc pain béni pour le procureur qui accuse, uniquement à charge. Ses trophées, ce sont les têtes tranchées. Il a ferraillé avec l’avocat et les jurés comme un torero, pressé porter l’estocade et de rapporter les oreilles et la queue. Même ses enfants participent à la fête : « toute la soirée, ils ont joué à se condamner à mort » (I.2).
Mais Valorin s’évade, critique ironique de l’inefficacité de la police. Non seulement il est innocent, mais il veut le prouver. Il débarque chez le magistrat Maillard sans connaître son adresse, parce qu’il s’était caché sans le savoir dans sa voiture. Et il se trouve qu’il a couché avec la maîtresse du procureur, la Roberte Bertolier devant lui, qui est la femme d’un éminent confrère procureur. Imbroglio, dilemme moral, les turpitudes du sexe vont déclencher un scandale si Valorin est blanchi. Que faire ?
Pour les procureurs, vite, il faut trouver un nouveau coupable. Rien de mieux que l’Arabe de service (reconverti en « Maltais), en bref un métèque nommé Gozzo que les flics « travaillent » pour qu’il fasse « des aveux complets » (ah ! La politique de l’aveu ! Avant l’ADN, c’est tout ce qu’il y avait en l’absence de preuves).
Mais pour la Bertolier, rien de plus simple : faire éliminer Valorin par deux inspecteurs pourris inféodés au ferrailleur Joanovici (renommé Alessandrovici), juif collabo des nazis, reconverti après-guerre dans les affaires parce qu’il tient un dossier des compromissions des élites et est protégé par la Préfecture de police. Lors du rendez-vous donné à Valorin par la Bertolier, Maillard qui s’est trompé de porte est pris et molesté. Sa maîtresse survient et lève le quiproquo. Les inspecteurs saisissent alors Valorin et lui avouent, avant de devoir le tuer, que le vrai coupable est un employé de leur patron mafieux, Gustave Dujardin. Valorin s’en sort parce qu’il est intelligent, et les deux inspecteurs bêtes à pleurer. Il les enferme dans le placard après s’être emparé de leurs pistolets.
Pour Valorin, la Justice est un principe, pas une négociation entre moindre maux. Les procureurs préfèrent les apparences de la respectabilité bourgeoise à la dure réalité du vrai, et à l’éthique de leur profession. Comme quoi « la Justice »… Juliette, l’épouse de Maillard, est révoltée contre l’immorale Bertolier et la corruption de son mari par Alessandrovici. Tous se rendent chez le mafieux pour faire livrer le vrai coupable. Alessandrovici se lance alors dans un éloge de la corruption, démontant comment il s’est rendu maître des institutions du pays par l’argent, le chantage et les relations réciproques. Contrairement à ce qu’on attend, Valorin insulte le mafieux, et contrairement à ce qui devrait se produire, celui-ci apprécie quelqu’un qui, enfin, lui dit la vérité et l’affronte. Il lui offre ce qu’il veut. Valorin demande Dujardin, mais Alessandrovici refuse, un ministère, oui, mais l’homme à son service, non. Ce n’est que lorsque les pieds nickelés d’inspecteurs informent Alessandrovici de la vente par Dujardin dans son dos, pour une somme dérisoire, d’un dossier militaire sensible qu’il devait rapporter, que le mafieux lâche son employé et le livre à la police. La Justice de la République, il s’en fout, mais la fidélité personnelle, il l’exige. Au final, le mafieux apparaît plus « éthique » que les procureurs… Il a ses principes à lui, mais ne les renie pas contre des hochets ou une apparence.
Les deux procureurs se disputent alors pour avoir l’honneur de servir le mafieux, tandis que Valorin et la Bertolier s’avouent leur amour réciproque. Roberte, la goule nymphomane qui se fait un homme chaque soir avant que son mari procureur ne rentre à la maison lui lance : « Résigne-toi, va, tout est injuste. Tu t’insurges contre l’iniquité, la mauvaise foi, mais tu échanges des serments d’amour avec la femme que tu crois la plus pure, la plus digne de toi, et tu la trahit au premier tournant de ta liberté. Que veux-tu, l’injustice est en nous, dans notre sang, et dans notre chair » (dernière scène). Quant à Juliette, qui survient, elle est dégoûtée d’avoir cru en Valorin, aussi impur que les autres. Car, pirouette de l’auteur, rebelle à la doxa, chacun est intimement mêlé de bien et de mal, car nous sommes des humains, pas des dieux.
Les références vont à Molière, à Beaumarchais, à Shakespeare, à Lucrèce violée, à Feydeau. La pièce a évidemment fait scandale, au début des années 50 encore très collet monté, mais se pose résolument contre la peine de mort, puisque la Justice est non seulement faillible, mais aux mains de professionnels peu scrupuleux. La peine de mort a disparu, la police s’est améliorée, mais guère les magistrats, si l’on en croit les « affaires » Grégory, d’Outreau, de Lyhanna, et tant d’autres. La pièce reste d’actualité !
Marcel Aymé, La tête des autres (théâtre), 1952, Livre de poche 1986, 175 pages, €5,70
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)







































































20 ans de blog !
Le mercredi 08 décembre 2004, j’ai ouvert pour la première fois mon blog. Il s’intitulait Fugues et fougue et était hébergé par lemonde.fr. Ce quotidien parisien avait en effet décidé d’offrir gratuitement à ses abonnés la possibilité de créer un blog, hébergé par ses services, en développement avec la plateforme WordPress. L’exemple de l’élection présidentielle de George W. Bush avait montré l’intérêt démocratique de cette nouvelle forme d’expression (avant Facebook et Twitter), et la perspective des élections présidentielles 2007 en France alléchait tout Le Monde. L’anonymat du pseudo était au départ la règle du jeu, demandé par lemonde.fr – d’où « Argoul ». Il a servi ensuite à ne pas mêler la vie professionnelle et l’expression privée dans les métiers sensibles que j’ai pu exercer.
Genèse du blog
J’écrivais dans ma première note (j’étais un brin idéaliste) « J’ai la conviction profonde que tout ce qui est authentiquement ressenti par un être atteint à l’universel. Nous allons parler de tout, montrer beaucoup. Je suis curieux, attentif et grand voyageur. J’aime l’espace, celui des étendues comme celui de l’esprit ou du cœur. Explorons-le. Retenons ce qui fait vivre. »
J’en appelais au dialogue, aux commentaires, aux échanges. Et c’est bien ce qui est advenu un long moment. Surtout que les blogueurs du monde.fr étaient un peu l’élite intellectuelle du pays, aptes à se servir d’un ordinateur, bien avant le mouvement de masse entraîné par les smartphones.
J’écrivais donc : « Je ne conçois pas un blog comme un texte gravé dans le marbre, définitif comme une pierre tombale. Même pas comme un livre. Je ferai des erreurs, je me tromperai, mon expression ne sera pas toujours le reflet exact de ma pensée. Ce pour quoi le blog se doit d’être interactif pour corriger, nuancer, apprécier, compléter. »
Las ! L’euphorie n’a eu qu’un temps. Très vite, comme d’autres, je suis revenu des « commentaires ». Ce sont rarement des enrichissements sur l’agora, plutôt des interjections personnelles. Nous avons affaire plus à des réactionnaires qui « réagissent » (en général par l’indignation), qu’à des lecteurs éclairés qui apportent des arguments pour ou contre. Giuliano di Empoli l’a bien montré !
Je croyais toute opinion recevable, j’ai désormais changé d’avis. Comme responsable (juridiquement « directeur de la publication« ), je dois être attentif à tout ce qui peut passer outre à la loi (insultes nominales, invites sexuelles, propos racistes, spam et physing etc.). Les seuls « commentaires » recevables sont ceux qui sont posés et argumentés, je le dis dans « A propos ».
J’ai été repris sur Agoravox, Naturavox, Medium4You, Paperblog et quelques autres. J’ai surtout fait, grâce aux blogs, plusieurs belles rencontres. Qui ont commencé par le texte et qui se sont poursuivies dans la vie. Certaines (pas toutes) durent encore. La plateforme du monde.fr a déçu : plantage intégral de tous les blogs deux jours entiers sans informations en 2010, perte des photos et illustrations, dérive gaucho-écolo-bobo devenue de moins en moins supportable, avec censure implicite par mots-clés, avertissements par mél de retirer une illustration ou un propos – en bref de la dérive autoritaire idéologique. Exit Le Monde, ses blogs et son journal. WordPress restait, facile d’usage, avec abonnement très abordable.
Dons 6 ans de monde.fr plus 14 ans de WordPress, cela fait 20 ans.
Pourquoi j’aime le blog – plus que Facebook, Instagram ou X
Un blog oblige à écrire souvent, voire quotidiennement. Cet exercice a pour effet de préciser la pensée, de vérifier les sources et de choisir les mots, évitant de rester dans la généralité et le flou pour toutes ces opinions qui font notre responsabilité d’individu, de parent, de professionnel et de citoyen.
Écrire exige un autre regard sur ce qui arrive, dans l’actualité, l’humanité et les pays traversés. Mettre en mots rend attentif aux détails comme aux liens avec l’ensemble.
Un blog offre l’occasion de rencontres : littéraires (avec les livres qu’on m’envoie à chroniquer), de témoignages (serais-je allé à cette réunion ou à cet événement s’il n’y avait pas le blog ?), mais aussi personnelles (entre blogueurs et invités).
Il permet surtout de transmettre une expérience, une vision de l’existence, une perspective historique (je commence à accumuler les ans). Il vise à donner aux lecteurs ce qu’ils recherchent sur les moteurs (images, lectures, méthode, idées).
Bilan
2 446 040 visiteurs sur fugues & fougue en 6 ans + 6 138 000 visites au 7 décembre sur Argoul.com en 14 ans = 8 584 040 visites. Ce blog est multimillionnaire.
Les meilleurs jours sont le dimanche ou le lundi, les meilleures heures le soir vers 18h.
Les requêtes via les moteurs de recherche ont évolué. Les moteurs ont établi une censure des images, donc des textes qui les contiennent, les associations de profs et autres éducateurs se méfient des blogs généralistes qui débordent les programmes et les opinions admises et déréférencent facilement « au cas où », le sectarisme croissant des citoyens sur la politique inhibe tout débat constructif. Et puis les images, les vidéos, les interjections en 140 signes sont tellement plus ludiques ! Lire ennuie, surtout sur le petit écran du téléphone. Injurier, agonir, ravit l’anonyme qui déverse sa haine ou son ego en direct sur les réseaux.
Je ne vais pas changer de personnalité pour suivre la foule. Mon blog reste élitiste, réservé à ceux qui aiment lire, qui savent lire, et qui lisent avec un œil critique, faisant leur miel de ce qu’ils trouvent. Le jeu de la performance et du nombre de clics, en vogue dans les débuts, n’a plus court.
Dans les catégories de notes, les livres arrivent en premier avec 2707 chroniques, suivis des voyages avec 1925 notes, puis le cinéma avec 605 compte-rendus de films, la politique (559), la philosophie (408) avec notamment une chronique chapitre après chapitre d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche (111 notes) et des Essais de Montaigne (109 notes, une lecture pas encore achevée) – et des thèmes de métiers exercés : l’économie (225), la géopolitique (196) et l’archéologie (61).
Mais les désirs des lecteurs ne sont pas représentatifs des articles publiés. Les statistiques du système « depuis le premier jour » donnent comme les articles les plus « vus » :
La vie est passée, les kids sont désormais adultes et l’adolescence est un thème moins présent aujourd’hui, je n’exerce plus de métier, ayant pris – au-delà de l’âge légal – ma retraite. Sur un an, les thèmes sont donc plus diversifiés :
Parmi les pays lecteurs, la France arrive évidemment en tête de façon écrasante 4 077 968 au 1er décembre, suivie des États-Unis 331 747, puis des pays francophones Belgique 226 623, Canada 206 649, Polynésie française 125 795, Suisse 114 189, Algérie 81 283, Maroc 51 353, Tunisie 33 133, La Réunion 25 273, Nouvelle-Calédonie 19 332, Guyane française 5 134.
Chez les Européens, ce sont dans l’ordre Allemagne 86 777, Italie 41 783, Royaume-Uni 40 254 (notons le peu d’intérêt de ce grand pays), Espagne 37 917, Pays-Bas 33 903, Pologne 15 228.
Dans le reste du monde, les plus peuplés : Brésil 27 858, Russie 20 738, Mexique 11 915, Australie 11 558, Japon 10 823, Turquie 7 722, Ukraine 6 637, Inde 6 527 (seulement), R.A.S. chinoise de Hong Kong 3 450, Arabie saoudite 3 207, Corée du Sud 3 064, Chine 2 120 – le plus probablement les expatriés.
Vais-je poursuivre ?
Probablement. Peut-être pas tous les jours, prenant une semi-retraite si nécessaire.
Et si la survenue d’une moraline intolérante ou d’un gouvernement traditionaliste autoritaire ne vient pas remettre en question la liberté de s’exprimer.
Donc, pour le moment, à demain !