Société

Roger Martin du Gard, Vieille France

La France de province, la campagne avaricieuse, la population envieuse et malthusienne de nos écolos par dépit et de nos gilets jaunes dépités d’avoir raté leur vie – elle est déjà là au début des années trente : c’est la « vieille France » de Roger Martin du Gard. Ce « monde indéfendable » est archaïque, le sait et s’en vante. Il se dit « de gauche » parce que ça fait bien contre le curé et les punaises de sacristie qui se croient chez elles dans la maison de Dieu tout en marmottant des litanies contre leurs prochains. L’auteur épingle ce peuple étriqué non sans humour, comme par cette première phrase du chapitre XII : « Les Loutre habitent en bordure du marais ».

En 27 chapitres d’une ironie acerbe, l’auteur suit la tournée du facteur rural de l’aube au crépuscule d’un même jour. Monsieur Joigneau est un paysan roussâtre et hirsute tanné par le vent et le soleil, possesseur d’un képi officiel comme le garde champêtre, qu’il jalouse par concurrence. Il passe sa journée à aller chez l’un, chez l’autre, pour délivrer une lettre (qu’il a parfois lu après passage à la vapeur) ou un prospectus soigneusement mis de côté s’il n’en a pas. Il épie, s’informe, noue des intrigues qui tournent toutes autour de l’argent. Il touche son pourcentage pour les affaires dont il réussit la médiation, comme la mise en viager de la vieille malade ou l’aide au ménage du couple de Belges réfugiés de la Grande guerre et aujourd’hui bien décati.

Il sait tout, le facteur, plus que le curé qui se désole de l’athéisme égoïste de ses paroissiens. « C’est maintenant une race méfiante, envieuse, calculatrice, que la cupidité ravage comme un chancre », pense-t-il (ch. IX). Le facteur soutient le maire, celui qui peut lui donner de l’avancement, et pas la réaction, concurrente mais minoritaire par bêtise. On vote à gauche mais rien ne change jamais au village. Les jeunes récusent l’instruction mais ne songent qu’à le quitter, profitant du service militaire pour ne pas revenir ; même le fils du potard court en caleçon tout autour de la place pour s’entraîner car il ne veut pas être pharmacien comme son père. Les paysans triment, mais sans ordre ni connaissances, inutilement. Ils jalousent donc le Fritz, ce prisonnier allemand resté au village qui a amendé les marais de la femme Loutre et fait un fils blond et délié. Lorsque le mari Loutre rentre de captivité après cinquante-quatre mois, c’est pour trouver un domaine maraîcher drainé et florissant, des sous dans la huche et un gamin tout fait. Il se laisse vivre car lui n’a jamais su travailler ; il paraît qu’en Russie, depuis 1917, c’est l’Etat qui s’occupe de tout.

Quand les gens ne pensent pas à l’argent, ils pensent au sexe. C’est le cas de la Mélie, épouse du facteur, qui est en émoi devant l’apprenti, 16 ans et un léger duvet sur la lèvre, lorsqu’il s’éveille pieds nus et en chemise déboutonnée ou revient du travail dans son bleu ajusté. Elle se le ferait bien mais le gamin, immature comme souvent à la campagne, n’a aucune idée des désirs qu’il suscite. Joigneau, lui, se ferait bien la Mauriçotte, fille de 15 ans aux jambes nues et sans culotte sous sa robe, qui garde la chèvre sur les talus. Mais c’est son père qui n’en a plus pour longtemps qui se la fait depuis peu, et son épouse songe à attribuer la cloque aux jumeaux boulangers si cela commence à se voir.

Ceux qui font bien leur boulot ne sont pas récompensés par une Administration lointaine et tatillonne : le chef de gare qui va prendre sa retraite après trente ans, l’instituteur jamais inspecté pour mesurer ses progrès, le curé exilé dans ces friches d’âmes sans espoir. Seuls les intrigants comme le facteur, l’aubergiste ou le maire font illusion aux yeux des autres. Pour de pauvres grappilles mais qui leurs donnent l’impression d’être avisés. « Du matin au soir, les hommes s’agitent. C’est le rythme vital, inepte, séculaire. Inlassablement les mâles, un pli soucieux au front, courent sans trêve du comptoir à l’écurie, de la forge à la remise, de l’établi à la cave, du potager au grenier à foin ; et les femelles, pareilles à d’obstinées fourmis, font, elles aussi, inlassablement la navette, du berceau au poulailler, du fourneau à la lessive en accomplissant dix gestes vains pour un geste nécessaire, sans jamais se consacrer à un travail suivi, ni prendre délibérément une heure de pur loisir. Tous se hâtent comme si la grande affaire était de bouger pour vivre ; comme si, pour arriver au rendez-vous final, il n’y avait pas un instant à perdre ; comme si, littéralement, le pain ne s’acquérait qu’au prix de son poids de sueur » (ch. XV).

L’ornière de la routine dans laquelle retombent trop de Français loin de ces villes qui les tireraient pourtant de leur médiocrité méchante, de leur pauvreté d’âme due à leur inculture profonde, de leur sécheresse de cœur due à leur misère matérielle subie – sans aucune volonté de s’en sortir, enviant et conspuant tous ceux qui le tentent. Un régal de lecteur – qui découvre que la France « d’en bas » y est restée et s’y complait depuis plusieurs générations, cette France hargneuse qui réclame « l’égalité » pour que les autres n’aient pas plus qu’eux.

Roger Martin du Gard, Vieille France, 1933, Folio 1974, 160 pages, €5.00

Roger Martin du Gard, Œuvres complètes, tome 2, Gallimard Pléiade 1955, 1440 pages, €50.50

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« La » Covid

Les cas de coronavirus augmentent à nouveau nettement avec les transhumances vacancières et les fêtards de tous âges (des raves et boites ados aux « mariages » familiaux) qui ne peuvent s’empêcher de se grimper dessus et de se lécher en bande. Les experts ont dit que le virus avait muté en pire lorsqu’il avait atteint l’Europe, en témoignent l’Italie et l’Est de la France en mars. Ils disent maintenant qu’il a muté en plus bénin au vu des cas qui ne dégénèrent plus en réanimation… Comme pour les masques (qui ne « servent à rien » mais « sont obligatoires »), personne ne sait rien et affirme péremptoirement, amplifié par les médias qui font un scoop de n’importe quel fragment d’hypothèse. Le porte-parole du gouvernement n’est pourtant plus si bête.

L’Académie française comme les Québécois préconisent de dire « la » Covid sous prétexte que c’est la traduction de « disease » en anglais qui signifie « la » maladie et France culture en fait tout un débat érudit… qui n’aboutit nulle part.
Car disease est « le » malaise (traduction littérale) et n’a pas de genre dans la langue anglaise : on ne dit pas « she » comme pour le chat ou le bateau mais « it », signe neutre. En quoi Covid (qui est un virus) serait-il féminin ?

Faut-il y voir une flemme des ramollis octogénaires qui composent l’assemblée immortelle, le coup de force de la seule Secrétaire perpétuelle et elle aussi immortelle ? Ou les vieux préjugés catho-tradi sexistes qui mettent au féminin tout ce qui vient du Mal ?

La femme, chez les catholiques, c’est le diable : il a perverti Eve, la première femme sorti de la côte d’Adam et a précipité le couple hors du Paradis dans la misère du labeur et de l’enfantement douloureux. En témoignent en langues latines les sept péchés capitaux, quasi tous féminins : la luxure, la gloutonnerie, l’envie, l’acédie ou paresse, l’avarice, la colère. Un seul (l’orgueil) est masculin, mais féminin en latin (superbia) – et l’estime de soi n’est d’ailleurs pas un péché si elle n’est pas accompagnée de « la » démesure ou de « la » vanité.

Quant aux dix plaies d’Egypte de la Bible, elles sont en large majorité féminines en langue française : les eaux changées en sang, les grenouilles, les poux mais les mouches, la mort des troupeaux, les furoncles mais la grêle, les sauterelles, les ténèbres, la mort des premiers nés…

Presque tout ce qui est « mal » vient de la souillure – assimilée aux femmes par les règles menstruelles. Le malaise qui rend malade devient mal-être dans la civilisation.

Disons donc « la » Covid pour emmerder les féministes et insinuer en subliminal que la nature chère aux écolos n’est que grouillement de maladies, émergentes comme les pays à immigrés – la onzième plaie de notre temps selon les réacs radicaux. Il y a beaucoup de sous-entendus dans la désignation féminine de Covid…

Ceux qui disent « le » Covid me paraissent plus logiques et plus sensés, mais on ne peut rien contre les mouvements de foules que tous les journaleux perroquettent à l’envi.

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Tristan Bernard, Les parents paresseux

Devenu grand-père, l’humoriste juif franc-comtois Paul Bernard, dit Tristan, mort en 1947, se penche sur l’enfance. La sienne et celle de son temps. Il déplore que les parents reproduisent le plus souvent la chiourme qu’ils ont vécue au prétexte du « chacun son tour ». Les enfants ne méritent pas ça…

Il ne faut ni brimer leur curiosité avec un péremptoire « c’est pas de ton âge » ou « tais-toi quand je parle », ni leur envie d’exercice par les promenades « de santé » et les « reste sage, ne va pas courir ». Les parents sont souvent des caporaux pour leurs enfants, à croire que la société française tout entière est (était ?) régie par la discipline militaire depuis la Révolution – le dressage du petit-bourgeois croyant ainsi en devenir un grand. « Ils se bornent à transmettre à leurs enfants des principes brutaux, avec un caporalisme aveugle et traditionnel » p.57.

Ils imposent aussi trop souvent leurs goûts de grandes personnes : ainsi, la cheminée est faite pour le père Noël, pas pour l’enduire de suie en y faisant du feu ! Et lorsque l’enfant rêvasse, pourquoi le brutaliser en le rabrouant ? « Veux-tu écouter ce que l’on te dit ? Il est encore dans la lune ! » Et s’il lui plaît d’être dans la lune ? La lune est à tout le monde. Vous évitez, quand il dort, de le réveiller en sursaut. Mais quand il rêve, les yeux ouverts, quel besoin tyrannique de le jeter à bas de son rêve ? Et pourquoi ? Pour qu’il pense à ce que vous pensez ? » p.165. Il y a de la revanche envers ses propres parents, de la jalousie envers la liberté des petits, de la vengeance sociale : on ose sur ses enfants ce que l’on n’ose pas avec ses chefs. En bref, beaucoup de vilenie dans ces comportements.

« Ce caporalisme des parents, on le retrouve surtout chez les mères, et dans l’âpreté des remontrances qu’elles font à leurs jeunes garçons. Revanche encore, revanche du sexe faible contre ce qui sera le sexe fort » p.170. Et croyez-vous que mai 68 y ai changé quelque chose ? Le « féminisme » prend parfois des allures de revanche, plus envers les garçons à la puberté (dont il faut rabaisser la virilité de bande) qu’envers les filles (qui sombrent parfois dans la putasserie -contre leur mère – pour séduire comme la société des réseaux le veut).

Dans une suite de textes de souvenirs et de réflexions, parfois en réponse aux lettres de lecteurs, Tristan Bernard nous fait part d’une plume alerte de son expérience de la vie. Il aime les enfants et c’est après tout ce qui compte lorsque l’on veut les éduquer. Ceux qui les briment ne les aiment pas mais préfère leur confort, « avoir la paix ». « Vous voyez souvent un enfant se fatiguer à la promenade, parce que sa maman n’a pas voulu lui lâcher la main, par autorité maternelle, par distraction féminine ou par paresse d’avoir trop à le surveiller » p.9. C’est bien de la paresse, ce péché capital des chrétiens, et tant de parents ou de profs (même chrétiens) sont paresseux ! Ils préfèrent les « enfants sages », autrement dit les médiocres qui seront conformistes et frileux lorsqu’ils seront citoyens. « Quand un enfant n’est pas docile, le père et la mère, les seigneurs du logis, se mettent à sévir non selon la faute du coupable, mais selon leur bonne ou mauvaise humeur » p.7. Cela ne change pas.

« Je crois, me disait un vieux professeur retraité, que j’ai bien accompli ma tâche parce que j’ai toujours eu une grande curiosité de l’esprit des hommes » p.198. Parole sage, parole rare : nul n’enseigne qu’en aimant, pas de transmission sans empathie.

Ni d’ailleurs de débat démocratique… en témoignent les « polémiques », spécialités bien françaises où les adversaires monologuent sans sa lire ni s’écouter jamais. Ce pourquoi il faut rompre avant que cela ne dégénère, comme sur les réseaux sociaux où l’impunité et le trend de foule pousse vite au lynchage sans appel. « Suivez bien attentivement et impartialement des polémiques. Vous constaterez que les adversaires ne se répondent jamais. Ils ne combattent pas dans le même rang. Chacun d’eux est sur son estrade entourée de cordes. Il y boxe un adversaire imaginaire, dont il dirige lui-même les coups pour les parer d’une façon triomphale » p.200. Il est à relire, le grand-père Bernard !

Tristan Bernard, Les parents paresseux, 1932, Livre de poche 1974, €2.99

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Henry Monnier, Scènes populaires et Les bas-fonds de la société

Le père de l’immortel Monsieur Prudhomme, prototype du bourgeois érudit content de lui, fut un employé aux écritures avant d’apprendre la lithogravure. Il devint caricaturiste avant d’écrire des scénettes prises sur le vif et des pièces de théâtre. Né en 1799 et portraituré par Balzac sous le nom de Bixiou dans Les employés en 1838, il a croqué à belles dents la société de son temps jusqu’à sa mort en 1877. De Louis XVIII le gros jusqu’à Napoléon le petit, la palette fut large !

Monnier s’intéresse surtout aux petites gens, la classe montante depuis la Révolution que « les socialistes » des années post-68 ont prolongé. Il observe leurs travers, les voit monter sur leurs ergots, clamer leur égoïsme, pontifier leur savoir livresque, faire chorus avec le voisin ou la voisine, jalouser les autres. Le choix opéré par l’éditrice est édifiant – en 1984, en pleine ère Mitterrand, ce n’est pas par hasard. S’il nous fait parfois rire, il nous en apprend surtout beaucoup sur « le peuple », ces petit-bourgeois arrivistes, et sur la société du XIXe siècle tant chantée par les romantiques et les révolutionnaires. Ce n’était pas bien beau…

Les concierges ne considéraient la moralité des locataires qu’en fonction du montant de leurs étrennes ; les témoins en cour d’assise ne racontaient pas ce qu’ils avaient vu mais ce qu’on leur avait dit s’être passé ; les titis se pressaient à la guillotine pour voir tomber les têtes ; une garde-malade ne pensait qu’à voler du bois et un soufflet dans la chambre du mourant ; la femme du condamné ne venait lui rendre visite au cachot que pour rafler ses hardes avant qu’il soit exécuté.

Un voyage en diligence est un condensé de sociologie. Cette ancêtre du TGV était fort inconfortable, prise entre le conducteur pressé par l’horaire, les voyageurs qui se haussaient du col pour obtenir le « respect » auquel ils croyaient chacun avoir droit – sans aucun souci des autres -, la « vieille dame » et la « jeune fille » étaient en buttes aux malotrus, les aubergistes se sucraient sur la bête pour la rassasier en les assommant par le prix du monopole, et ainsi de suite.

C’est plus vache que dans Balzac, moins sexuel que dans Zola, plus réaliste aussi. Avec une préface pour connaître le bonhomme et sa vie, et des notes pour préciser ce qui est oublié aujourd’hui.

Henry Monnier, Scènes populaires (1841) et Les bas-fonds de la société (1862), choix d’Anne-Marie Meineinger, Folio 1984, 313 pages, €3.40 occasion Fnac (non référencé sur Amazon)

Les bas-fonds de la société, Réimpression à l’identique de l’édition originale numérisée par Gallica, édition de 1862, impression à la demande chapitre.com

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Être et avoir de Nicolas Philibert

Le début des années 2000 voit naître encore un film où se mire la nostalgie française. Quelle était donc belle, l’école sous la IIIe République ! En province profonde – un village dans la région de Clermont-Ferrand, le « bon vieux temps » subsiste encore avec un sens un enseignement à l’ancienne, personnalisé et breveté. Quel âge d’or que cet âge de l’enfance et de l’insouciance ! Le maître se doit d’être attentif et érudit comme le philosophe de la République. N’est-on pas là dans le monde des dieux ?

Las ! L’entrée en sixième sonne comme l’entrée en mondialisation. Il faut quitter l’étroit terroir d’Auvergne à classe unique de treize élèves de 4 à 10 ans pour aller à la ville dans un collège s’entasser entre pairs. Le territoire urbain est loin de la campagne villageoise, il apparaît son inverse, anonyme et trépidant. La société le craint comme les élèves.

Je ne trouve rien d’étonnant à ce que ce film documentaire ait été un succès. Il décrit un monde mythique qui n’a jamais existé, sauf dans les souvenirs embellis et dans les conservatoires d’endroits reculés – à condition d’être sous l’œil de la caméra. Il y a là tous les ingrédients du consensus contemporain : la verte glèbe, la tranquille vie rurale, les savoirs pratiques révérés et quasi inaccessibles sans la médiation du prêtre bienveillant, celui « qui sait », et une communauté où tous se connaissent. Il y a aussi un hymne franchouillard à nos « chers services publics » : le ramassage scolaire, l’école républicaine, la poste qui relie, la SNCF qui désenclave, le collège qui élève.

Tout le reste, ce qui fait quand même l’essentiel du quotidien moderne, est occulté : pas de commerce, pas de télé, aucun contact avec le vaste monde. Ni Africain ni Maghrébin dans l’école, seulement deux petits Vietnamiens adoptés, « recueillis » nous dit-on et accueillis « comme les autres » à l’école. Comme les autres ? Nous avons droit à de gros plans sur « l’impassibilité asiatique » et la « débrouillardise technique » de la petite fille à la photocopieuse. De quoi bien conforter les stéréotypes de la France paysanne.

L’instituteur lui-même, qui paraît sympathique et attentif aux enfants, est un acteur en représentation. Pas un mot plus haut que l’autre, une pédagogie modèle de manuel, un pedigree social sans tache. Fils d’ouvrier immigré – mais espagnol et intégré – Monsieur Lopez est un élève méritant ayant la vocation de transmettre, il pédagogise sans cesse et garde un ton égal. N’en jetez plus ! On ne sait rien de sa vie après l’école, ni pourquoi il ne s’est jamais marié, ni ce qu’il fait de ses (longs) congés. Seule sa voiture, une grosse Audi incongrue dans cette campagne reculée, montre quelque vanité petite-bourgeoise de paraître, une fierté de statut acquis par son savoir, bien légitime, mais qui jure quand même avec le ton sacerdotal avec lequel il parle de son métier.

Quant au montage, le parallèle fait par les images entre les écoliers et les vaches apparaît plutôt lourd. Il n’y a pas qu’une scène qui montre les bovins en troupeau, guidés, nourris puis traits par leurs maîtres. Il n’y a pas qu’une scène qui montre de même les écoliers entassés dans le car de ramassage ou le train vers la ville, guidés vers l’école–étable, nourris à la cantine–mangeoire ou sur les prés du pique-nique, sous la houlette de leur maître…

Dans cette France bien profonde, la société aime ses vaches et ses enfants, seul le degré d’émotion change des uns aux autres. Mais le sentiment qui assure un succès médiatique ne saurait à lui seul faire un bon film. Les enfants sont touchants et l’instituteur un saint, le passage des saisons avoue le temps qui passe et les rudes travaux disent le monde adulte, mais la scène est trop belle pour être vraie et ce serait mentir que de croire en cette France éternelle avec son maître idyllique qui apprend avec patience aux enfants les vraies valeurs. Si l’on est pris par le film, un peu de recul est nécessaire. Il est plus une romance qu’un « documentaire » réaliste.

DVD Être et avoir, Nicolas Philibert, 2002, France télévision distribution 2016, 1h44, €5.95 blu-ray €12.02

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Fin du débat et de la recherche…

Cette rentrée Covid à la française précipite les tendances à l’œuvre dans la société d’appauvrissement. Il n’y a plus de débat, il n’y a plus de recherche.

Le débat demande un effort et une culture, il bouscule l’hédonisme flemmard ambiant ; la recherche « prend la tête ». A quoi bon « penser » si les autres le font pour vous ou se réfèrent au Livre unique et éternel ? Mieux vaut être bête dans le nid bestial qu’intelligent humain dans la société. A quoi bon savoir si le savoir est aussi incertain, changeant et sans cesse contesté ? Les « experts » de santé sur le Covid ont montré qu’ils étaient aussi démunis que vous et moi, le bon sens souvent en moins ; comme des histrions de télé, ils ont péroré et affirmé tout et son contraire, pour se rétracter une semaine après.

Donc à quoi bon le débat démocratique ? A quoi bon la recherche du savoir ? Ce mois-ci disparaissent justement deux revues qui portent ces titres : Le Débat de Pierre Nora et Marcel Gauchet chez Gallimard et La Recherche au Seuil. Le Débat ne fait plus recette, bien que son compte d’exploitation ne soit pas dans le rouge ; il ne fait plus recette auprès des intellectuels, toujours aussi peu nombreux à lire la revue qu’il y a… quarante ans – bien que les effectifs universitaires aient triplé. Vous avez dit baisse de niveau ? Peut-être, puisque l’on donne l’accès à l’université à n’importe qui, via un « bac » octroyé à neuf lycéens sur dix qui se présentent. A quoi bon apprendre et travailler si le sésame vous est donné sans effort, par pure démagogie ? La Recherche fusionne avec Science & Avenir, revue de journalistes et non de chercheurs, abaissant le niveau. Ceux qui cherchent répugnent à diffuser leur savoir ; ils n’ont plus les mots pour ça, l’éducation « nationale » ne leur a pas appris. Ils deviennent aussi de plus en plus spécialistes, au détriment de la synthèse qui donne cohérence. Il y a probablement aussi, côté lecteurs, la baisse d’attrait du texte au profit de la vidéo et du « jeu ». Le temps disponible n’est pas infini et ce qui est pris par le ludique offert par le tout numérique mord sur le temps (et le goût) de lire. Quant à réfléchir, vous n’y pensez pas !

Pire, à mon avis : les sociétés, partout sur la planète, se referment sur leur petit nid communautaire – et ce n’est pas une future loi Macron qui va y changer quelque chose. A quoi bon débattre si c’est pour s’opposer à ses « frères » ? Au contraire, dans la fratrie, la tribu, le parti, le peuple, la race, l’unanimisme prévaut : qui n’est pas avec nous est contre nous. C’est ce qu’ont dit tous les totalitaires qui rêvaient de société fusionnelle, forgée comme une épée par le feu et le sang. Et cela vient de loin, de la vérité révélée, du bibliquement correct, de la ligne catholique (qui veut dire universel). Tout ce qui « n’est pas très catholique » est suspect, donc hérétique, donc condamnable. Sauf repentir public et conversion à « la vérité d’Evangile », l’impétrant sera rejeté hors du genre humain, donc brûlé ou noyé, en bûcher, en four ou en Seine selon saint Barthélémy, comme on dit à Paris.

Dès lors que le collectif l’emporte sur l’individuel (combat éternel des « socialistes ») et que « l’Etat » impose ses normes (édictées par quelques-uns selon leur bon plaisir, comme sous un régime qu’on appelle Ancien sans voir qu’il ressurgit) ; dès lors que la bande l’emporte sur la personne, que la foule précipite le lynchage de tous ceux qui osent dévier du plus petit commun dénominateur (la ménagère de moins de 50 ans) – alors à quoi bon penser, connaître, s’informer, apprendre, faire effort ? Les réseaux sociaux ou « le » Livre vous disent ce que vous devez penser et vous enjoignent « d’être d’accord » sous peine de honte sociale et de bannissement haineux. Le lynchage médiatique fait führer ! Les bons sentiments (dénoncer le viol, le harcèlement fait aux femmes, la pression sexuelle sur les mineurs sportifs des deux ou trois sexes, l’impunité des nantis au pouvoir) partent d’une louable intention – mais ils dérivent aussitôt, par tropisme de bande, aux excès, à l’exaltation malsaine, à la prise de pouvoir de qui « ne se sent plus », noyé dans la masse et son anonymat.

La « vérité » alors n’existe plus ; n’existent que des « vérités alternatives » (autrement dit des croyances), des fake news (faits déformés), du relativisme généralisé (« ça dépend du point de vue »). Est « vrai » ce que moi et ma bande pensons, tous les autres sont des salauds, des immondes – en bref des « nazis », cette catégorie mythifiée de l’antihumain d’aujourd’hui (comme si les Tutsi et les Pol potes après les staliniens étaient humainement plus méritants et plus généreux !).

Débattre ne sert plus qu’à voir se liguer contre soi tous les autres ; penser par soi-même et apprendre ne sont plus des moyens d’émancipation des déterminismes (biologiques, familiaux, sociaux, nationaux), mais des handicaps qui isolent du nid.

Exit donc Le Débat au profit de Twitter, et La Recherche au profit de la vulgarisation journalistique de Science & Avenir, un cran au-dessous. La France y perd, les Français deviennent plus pauvres intellectuellement, plus abrutis par le matraquage des réseaux yankees (avant les futurs réseaux chinois ou russes).

Je vois alors couler, comme Joseph Kessel sous l’Occupation, « vers les sables gluants ou les lagunes mortes tous les hommes qui ont la loi de la soumission », Romans et récits I-1, p.1558 Pléiade.

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Jeunesse à dorer

La ville et le confinement ont donné un teint d’endive aux gamins. Il est temps que l’été redore leur derme en ôtant leur blouson. Un 12 ans rêve en chambre à la liberté de plage.

Une adolescente déjà avancée se mire en son miroir pour préparer ses seins au soleil et à l’eau.

Un 15 ans se dénude en sa banlieue pour faire comme si le béton n’était que sable sans la chaux ; il a chaud.

Le garçon rêve de torse nu tout l’été, la liberté du vent, la sensualité de la peau, l’aplomb des muscles qui s’affirment.

La fille rêve de seins moulés, raffermis, admirés.

Rares sont désormais les plages où les filles peuvent aller seins nus : bientôt tous en burkini ? Tous voilés comme en cette vaste plage du Sahara ? Nous avons gardé le bas malgré toutes les « révolutions » ; nous voici voilés du haut par la sourcilleuse maman Covid – le reste n’est qu’une question de pression rétrograde.

En attendant, les amis en prime adolescence se confortent, le corps sain et le cœur offert, tous les sens en éveil pour vibrer à l’unisson de la vie alentour. Une belle philosophie que cette aptitude spontanée au bonheur plutôt que les souffrances névrotiques des « religions » qui châtient le corps pour dominer l’âme.

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Des muscles et des garçons

C’est une histoire d’amour entre les garçons et leurs muscles. Tous voiles ôtés, ils se révèlent en leurs formes ; ils ont la forme dans le double sens de santé et d’architecture. Le corps pousse et, dès 12 ans, ils ne se contentent plus d’admirer la musculature virile comme les petits de 4 ans dans leurs dessins animés : ils veulent la tester sur eux-mêmes, ressembler à leurs modèles. Gavés de superhéros, ils se veulent superhéros.

A la fin des années 1990, dans un TGV qui menait vers le sud, j’avais assis à côté de moi un garçon vigoureux de 13 ans (il m’a donné son âge) qui avait laissé sa mère et sa sœur occuper la banquette parallèle. Lui était « grand », il se voulait indépendant. Il a sorti de son sac ado des revues de muscles et les a feuilletées avec gourmandise.

Son appétit n’était pas érotique mais sportif à ce qu’il m’a semblé : pas de rougeur ni de suée, pas d’œil fixe ni de lèvres qui s’assèchent – en bref aucun des symptômes habituels de la sexualité génitale. C’était plutôt de l’esthétique : il voulait correspondre à l’image virile dont il goûtait l’original sur papier glacé. Il voulait devenir un homme – un vrai.

Je lui ai demandé s’il pratiquait la boxe et il m’a dit « non, de la musculation », sans hésitation ni gêne aucune. Ce n’était pas du culturisme, mot vieilli, mais du body-building, terme à la mode, très tendance chez les jeunes adolescents gavés de films américains de Rambo et de Schwarzenegger et de mangas animés japonais aux éphèbes fins et athlétiques alors récemment introduits en France. Pas de la culture de tête pour se mesurer à un adversaire mais de la culture de muscles pour se faire admirer. Le narcissisme de la génération Mitterrand.

Malgré son âge, il n’avait rien de la gracilité d’un Dragon Ball ni la teigne d’un Tetsuo Shima de 15 ans mais plutôt la carrure d’un Sylvester Stallone en herbe. Le muscle était pour lui une armure, une affirmation de soi envers son père peut-être, une charpente de mâle pour s’opposer à sa petite sœur et à sa mère qui semblaient former clan à elles deux. Le monde des hommes réaffirmé face à celui des femmes, qui devenaient de plus en plus féministes radicales.

Devenir athlétique a toujours été pour moi la conséquence d’une pratique sportive assidue ou d’une vie saine à courir, sauter, grimper et nager dans la nature. Un effet de la grande santé, pas un effet voulu pour en jeter. La force naît de la sève et la puissance de l’exercice pour aboutir à une âme ferme. Mens sana in corpore sano disaient les Latins dans mes livres de classe qui reprenaient les classiques, soit ici la Dixième Satire de Juvénal : « un esprit sain dans un corps sain ».

Le muscle, c’est la chair irriguée par le sang, la robustesse physique qui permet de protéger et d’aimer, la vigueur qui fait se sentir bien d’être indulgent aux faiblesses des autres et généreux de sa propre puissance. C’est bien le corps qui fait l’homme bon, pas la tête. Fermeté d’âme va avec fermeté de chair – malgré les religions du Livre qui se sont voulues en réaction à la santé païenne.

Il est dans les normes que les garçons aiment le muscle ; ils veulent devenir des hommes. Mais la société du spectacle en fait trop souvent des pantins gonflés sans rien à l’intérieur. Car ce n’est pas l’apparence qui compte mais ce qui est derrière. L’armure n’est pas le squelette et la culture des muscles ne remplace pas la culture de l’esprit, encore qu’elle puisse aider à maîtriser les passions. Tous les grands sportifs sont peu portés au sexe (sauf les footeux camés, mais parce qu’on leur propose une troisième mi-temps et qu’ils ne veulent pas laisser croire…).

J’aime pour ma part voir des garçons sainement musclés, heureux de vivre et d’exercer sans honte tous leurs sens. L’été, la plage, le desserrement des contraintes sociales vestimentaires et scolaires, sont le moment où les corps fleurissent au soleil et à la brise, où les corps se révèlent – dans leur saine beauté.

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Chance

Jim Thompson, auteur de romans policiers américains, aurait déclaré : « La vie est un baquet de merde, et les poignées sont en barbelés ». Voilà qui plaît bien à la verdeur cynique de la culture populaire. Voilà pourtant qui n’est pas vrai.

C’est le même raisonnement pour le trèfle à quatre feuilles : « la chance ». Il y aurait ceux qui sont dans la merde ou doivent la vider, et les autres, « nés coiffés », qui ont une insolente et injuste « chance ».

C’est essentialiser la personne humaine, triant d’office et sans rémission les « bons » d’un côté et les « mauvais » de l’autre. Et « l’on n’y peut rien ». Or c’est faux. Il faut bien distinguer dans la chance ce qui ressort du pur hasard, des probabilités statistiques, et la capacité d’être au monde qui dépend de chacun.

Le trèfle à quatre feuilles dans un pré est rare ; ce n’est pas une plante en elle-même mais une anomalie. Statistiquement donc, nous avons peu de « chance » de le rencontrer. En revanche, certaines personnes trouvent des trèfles à quatre feuilles. Elles ont autant de chances statistiques de le faire que les personnes qui les entourent. Seulement elles les trouvent et pas les autres. Cette chance-là n’est pas du hasard statistique, c’est de l’observation. L’occasion se présente à tous mais seuls certains la saisissent. Il n’y a aucune prédestination ni aucun favoritisme, chacun, muni de ses deux yeux et d’un cerveau vigilant, est également apte à réussir.

C’est à ce moment que, entraînement, tempérament ou philosophie, joue la personnalité de chacun. Être chanceux, c’est être présent au monde, ce qui signifie concrètement :

1/ faire attention à ce qui survient pour observer ce que l’on cherche ;

2/ rester ouvert aux expériences et aux autres pour recevoir ce qui vient ;

3/ rester optimiste car ce que l’on n’a pas vu encore peut survenir à tout instant, un échec n’étant qu’une possibilité qui se referme, pas la fin du monde ;

4/ créer sans cesse et entretenir tout un réseau de liens avec l’information et avec les autres pour multiplier les connexions, donc les possibilités de découvrir ce que l’on cherche.

Les chômeurs le savent bien, mais les chercheurs de « chance » qui traquent le trèfle à quatre feuilles et autres exceptions devraient l’apprendre !

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Fleur de peau

La jeunesse a la peau tendre et la sensibilité érectile. Tout la touche, il suffit de l’effleurer. Les hormones enflamment la passion et l’Amour n’est qu’une « idée », un concept des conséquences de l’instinct.

Ce pourquoi l’effeuillage suit l’effleurement pour ne garder que la branche nue au-dessus de laquelle le tronc noueux va rugueusement exacerber les sens.

La fleur est la partie la plus fine, la peau une membrane du toucher qui ouvre aux autres sens. La surface masque le cœur et le frisson devient grand quand la pulpe sensible des doigts entre en contact avec le visage, le bras, le sein, le ventre. La chair de poule naît, réaction épidermique de l’instant.

La température monte entre les corps et dans les corps ; les membres se cherchent, les cœurs accélèrent et créent du feu ; la raison vacille et s’enivre, elle rêve. Et l’imagination même entretient la combustion, soutenant le cœur dans son effort violent, qui stimule les hormones qui vont plus vite.

Kiss… sensibilité, sentiments, sublime : après dix-huit joints, étreindre quatorze Juliette avant quinze ou seize ans.

L’adolescence est cette incandescence que l’âge enfantin regarde comme folie fascinante tandis que l’âge adulte la voit avec indulgence et nostalgie. Le monde merveilleux de l’imaginaire développé par les sens se perd dans l’âge et la routine ; tout s’émousse, tout se rationalise.

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Cartes postales

Depuis que l’Etat-papa autorise ses enfants à sortir de la maison et, pour les plus grands, à aller vaguer au-delà de 100 km autour du domicile, un air de vacances a saisi les Français. Ce n’est pas encore l’étranger, mais presque : les frontières européennes sont plus ou moins ouvertes (avec quatorzaine pour entrer dans certains pays), pas encore le grand large.

C’est le moment de se replonger dans le passé pour voir comment les voyages ont été vécus. Pour cela, la collection familiale de cartes postales est un trésor inépuisable. Certaines datent de la fin du XIXe siècle déjà ! Mais oui, on écrivait en ce temps-là et la Poste fonctionnait.

C’était la grande époque du chemin de fer, pas très brillant ni confortable, pas vraiment rapide malgré les noms qui le laissaient espérer : « express », « rapide », « direct » … En réalité, ils s’arrêtaient moins mais n’allaient pas plus vite. En 1939, un oncle de mon père notait même qu’il pleuvait dans les wagons et que l’averse avait fait ralentir le train Paris-Lille à 30 km/h ! La culture de l’excuse SNCF ne date pas d’aujourd’hui. Je reste toujours étonné que le Canada, la Suède ou la Russie fassent rouler des trains par -30° centigrades alors que notre franchouille ferroviaire connait immédiatement des « retards » et des « encombrements » par -5°. « On ne l’avait pas prévu ! » Ah bon ? Pareil pour la chaleur, les trains roulent en Espagne par +45° mais pas en France où le fer a le rail qui s’dilate, la caténaire en galère et le chauffeur en touffeur. Je m’en foutisme ou fonctionnariat syndical adepte du perpétuel petit travail tranquille ?

Les vues envoyées, en sépia ou en noir et blanc sur cartoline assez forte, montraient presque exclusivement la France (quelquefois le nord de l’Italie), et principalement des villes de garnison (pour les jeunes envoyés au « service »), des villes d’eau (pour les bourgeoises adeptes de la « cure »), ou les provinces traditionnelles des vacances à l’hôtel : Normandie (car pas trop loin de Paris), Bretagne (plus exotique et surtout vivifiante), la Provence (pour le soleil, malgré l’ail et l’assent). Un déjeuner tout compris (service et boissons) revenait à 353 francs 1953, soit 3.53 francs 1958, soit 8.02 euros compte-tenu de l’inflation. Aujourd’hui, avec les taxes et charges sociales, en France t’as plus rien.

L’évolution des textes avec les années est révélatrice. Au début du précédent siècle, on parle surtout nourriture puis, après-guerre (la Première), climat : il fait beau, il pleut, il y a du vent – donc de la chance ou pas de chance. Sautons une guerre (la Deuxième) et surgissent le grand air, l’air pur, le calme ; le scoutisme est passé par là, et les maquis de la Résistance. Les gens sont plus nature, dégagés des soucis matériels (Sécurité sociale, emploi de reconstruction des Trente glorieuses, première automobile) et lassés de la ville ou de la villa banlieue.

Les années 1970 élargissent l’horizon. Les cartes sont de plus en plus envoyées de l’étranger comme si l’on avait presque honte de passer ses vacances en France (comme les vieux). Sauf les familles avec enfants petits qui adorent la plage comme on adore la Vierge Marie chez les cathos, quoiqu’avec la pointe de sensualité supplémentaire d’aller en habit de peau un mois durant. Les commentaires sont sur le bain, le garçon qui nage comme un poisson et ne porte jamais de vêtement, les copains de la plage qui font pareil « même sous la pluie ! », la fille qui ne veut pas porter de haut de bain à 12 ans comme les garçons ou qui s’obstine à faire de la balançoire sans avoir mis de culotte sous sa robe courte à cause de la chaleur, « vous vous rendez compte ! ». Mais c’est l’Espagne qui a la cote, pas trop loin, pas chère, avec des plages immenses et un exotisme quasi arabe dans le grand sud. L’Italie remporte les suffrages des adultes qui se cultivent en visitant Venise, Florence, Rome, Naples et Pompéi. La Grèce fait son apparition avant L’Egypte puis la Turquie.

Le Royaume-Uni est la destination des ados en séjour linguistique ; ils se disent en général contents (mais la bouffe et la conduite à gauche en vélo les désorientent). Ils sont aussi surpris que les Anglais fassent souvent coucher les garçons dans le même lit. La même carte précise que le mois d’août est très chaud et, surprise ! qu’il ne pleut pas tout le temps.

Je retrouve sur les cartes postales des anecdotes familiales très anciennes, datant des grands-parents, lorsqu’ils étaient jeunes et pas encore mariés et se traitaient de « mon chéri » en 1911. Durant la guerre de 14, ils montraient le souci de savoir qui de connu au village avait été blessé ou si l’on avait bien reçu le colis. Beaucoup de soldats ou de jeunes partis en ville annoncent leur venue par carte postale vite écrite bien longtemps à l’avance car, avec les trains, même une fois la guerre finie, on ne sait jamais.

Au début des années 1950, c’est le temps des stages pour les parents – loin des maisons familiales. Caen est en ruines et des bâtiments neufs surgissent de terre, comme à Brest ou au Havre. Cela fait « moderne » et nouveau monde… avant de devenir triste et entassé. Les fins de semaine (du samedi après-midi au dimanche soir) sont l’occasion de visiter les alentours et d’aller « manger une omelette de la mère Poulard » au Mont Saint-Michel ! Le voyage de noces se fait en car, moins cher et plus souple que le train, pour aller visiter la grande bleue en passant par toutes les villes intéressantes : Limoges, le barrage du Castillon, les gorges du Verdon, Avignon, Aix, Nîmes, Cannes, Menton – et même une incursion d’une journée à Gênes (sans passeport), quelle audace !

On apprend que le père n’avait jamais pris le bateau avant d’aller de Marseille à l’île d’Aix, ni ne savait nager avant de s’être plongé en Méditerranée. On apprend que la mère a voyagé seule en Algérie (alors département français) et qu’elle a pris l’avion, un Dakota Douglas DC3 non pressurisé de Marseille à Alger qui volait à 2300 m d’altitude ; qu’elle a vécu en camp de toiles puis en auberge de jeunesse avant d’aller visiter en car Philippeville où les femmes « arabes » étaient rares dans les rues – et voilées. On apprend que le jeune oncle à l’époque enchaînait les colos pour se faire de l’argent de poche durant les vacances tandis que l’autre, officier du génie, détournait les mineurs (en bouchant une entrée de mine mal stabilisée). Que les grands-pères emmenaient les grands-mères systématiquement en vacances dans la maison familiale de leurs propres père et grand-père, « retapée » en vue de la retraite. Dans leur nouvelle 4CV Renault dont le moteur faisait bzzt ! bzzt ! comme une abeille, ou en Dyna Panhard, véhicule que j’ai toujours trouvé fort laid avec un bruit de casserole. Curieusement, j’ai toujours eu le mal de la route en Panhard, rarement dans les autres véhicules.

Dans les années 2000, la famille décrit la pousse des petits, offre des nouvelles des vieux, s’informe des jeunes qui étudient ou commencent à travailler, dit qui envisage de se marier. Les liens se distendent, la correspondance fait moins recette que le téléphone, en attendant l’Internet. Le virtuel ne laisse que peu de traces, rares sont ceux qui enregistrent leurs communications Skype ou autres. L’aujourd’hui se méfie même des réseaux sociaux et ne dit plus rien d’intime ni de compromettant, ne publie plus de photos qui soient interprétables (par une ex, un patron, un juge, un ennemi). La Poste devient aussi en retard et peu fiable que le train, toujours par ce même je m’en foutisme de « service » public (qui « sert » surtout à être payé, être garanti d’emploi et de retraite). D’où l’invention de la « lettre suivie » pour ne pas qu’elle se perde ! Avec un tarif plus cher, comme de bien entendu.

L’envoi des cartes postales se raréfie depuis des années. Avec la télé et le net, à quoi cela sert-il de montrer des vues du pays ou du monde ? Avec le téléphone mobile et les courriels, à quoi cela sert-il de correspondre par carte ou lettre ? L’écrit se perd et la parole est d’or, mais surtout l’écrit reste et la parole s’envole. En notre époque de zapping et en notre pays de particulière méfiance envers les autres, mieux vaut écrire le moins possible et en dire peu.

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Marshall B. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (introduction à la communication non violente)

Notre société judéo-chrétienne est conduite selon les principes du Jéhovah de l’Ancien testament : Dieu macho tout-puissant, autoritaire et culpabilisant. Nous sommes soumis à la hiérarchie biologique, sociale et familiale, n’agissant que contraints entre « devoirs » et « droits », anxieux d’être jugés pour nos pensées, nos sentiments et nos actions. Intolérance et préjugés, compétition et mépris, sont le lot commun, qui éclate en colère trop souvent. Pas vraiment le moyen de vivre en harmonie, ni de comprendre les autres…

Sur ce schéma simple, le psy Rosenberg, a mis au point une méthode simple. Par tâtonnements ce docteur en psychologie clinique a quitté (à l’américaine) la théorie psychanalytique qui cherche sans cesse à « classer » les déviances à la norme pour une pratiquer l’écoute humaniste qui cherche avant tout à comprendre et à montrer à l’autre qu’on l’a compris. Dès lors, c’est magique, toute agressivité disparaît et la communication peut s’effectuer…

Sur ce schéma irénique se greffent de multiples anecdotes de la vie professionnelle et familiale, une dynamique de dialogue où le lettré reconnaîtra quelque chose de la dialectique de Socrate, revue et corrigée par un fils d’ouvrier juif de Detroit. Avec le pragmatisme efficace yankee, en quatre éléments : 1/ Observer sans juger, 2/ Exprimer ses sentiments, 3/ Identifier ses besoins, 4/ Demander ce qui contribuerait à son bien-être. Exemple : il est en colère, je reformule ses propres mots, je lui fais définir ce qu’il exige, je lui fais prendre conscience de ce qui pourrait lui convenir. Le deal est là, emballez sous un nom à la mode (la communication non violente ou CNV) – et vous avez un best-seller.

Je ne nie pas qu’écouter soit rare dans notre société, à commencer par la famille. Ni que le tropisme autoritaire, hiérarchique, centralisateur soit une nuisance dont le Covid-19 montre combien il est ravageur en France jacobine plus qu’en Allemagne des länder. Qui n’a aucune initiative mais attend les ordres, qui ne participe en rien à la solution mais se contente de critiquer, qui râle sans cesse et toujours ceux qui font tout en restant assis le cul sur sa chaise – ne peut qu’être aigri de sa vie et se méfier des autres. Mais « la méthode » apparaît comme un truc marketing plus que comme une psychothérapie de soi. C’est utile mais limité : cherchez à parler avec un caïd de banlieue armé d’un couteau et vous constaterez très vite qu’il pensera seulement que vous cherchez à l’embrouiller, pas à le comprendre. Ce dont il se fout : il ne veut qu’exprimer sa haine, pas chercher sa rédemption.

Restent des remarques de bon sens. Nous jugeons trop souvent les autres a priori (c’est rapide, facile et suffisant pour notre cerveau 1) ; nous ne considérons trop souvent les autres que comme expression de nos propres besoins et sentiments, pas des siens ; nous comparons autrui à une norme « civique » ou « morale » qui nous font évidemment mépriser les trois-quarts de ceux que nous rencontrons, déviants ou indignes ; nous refusons toute responsabilité de nos actes en les traduisant par « il faut que » plutôt que par « cela me ferait plaisir » ou « cela me serait utile car ».

Toute notre conception des relations humaines souligne le Mal en l’autre et exige le dressage éducatif et politique alors qu’observer sans évaluer permettrait de prendre les êtres comme en devenir et non comme essences figées héréditairement. « J’ai constaté à maintes reprises qu’à partir du moment où les gens parlent de leurs besoins plutôt que des torts des autres, il devient beaucoup plus facile de trouver des moyens de satisfaire tout le monde » (chap.5). L’empathie permet d’en finir avec la peur de l’autre et de comprendre nos propres besoins.

Quand nous sommes en colère, ce qui arrive, l’exprimer ne sert qu’à augmenter la violence des relations. La méthode CNV consiste à 1/ s’arrêter pour respirer, 2/ identifier les jugements qui occupent nos pensées, 3/ retrouver le contact avec nos besoins, 4/ exprimer nos sentiments et nos besoins inassouvis. Dire merci en CNV consiste de même à exprimer : 1/ voici ce que tu as fait, 2/ voici ce que je ressens, 3/ voici le besoin qui chez moi a été satisfait. Cette computing psychology pourra être aisément remplacée par une « intelligence » artificielle, si l’on y pense.

A vous de tester…

Marshall B. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou bien ils sont des murs), 1999, La Découverte 2016, 320 pages, €19.50 e-book Kindle €14.99 CD audio €21.90

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Grande peur ravivée par le Covid

Le phénomène social de la « Grande peur » agite périodiquement le peuple dans l’histoire. Il suffit d’observer aujourd’hui les attitudes de répulsion des autres quand vous les croisez dans la rue (en-deçà de deux mètres), le foulard intégral remis au goût du jour en dépit de la loi de 2009 sur le voile dans l’espace public (avec Marine Le Pen en femme voilée allant reflorer la Jeanne !). Certains portent en outre lunettes, capuche et gants au cas où vous auriez la peste en sus du Covid. Je suis persuadé que certains mâles ont même enfilé une capote (on ne sait jamais !) : « sortez couverts », ils se souviennent.

Les masques pour tous ont immédiatement (et en France seulement !) provoqué l’ire des « syndicats » d’infirmières et autres « soignants » qui se voient d’un coup dévalorisés dans la rue parce qu’ils ne portent plus leur signe distinctif de Héros : le masque comme un cimier glorieux. Une sorte de marque d’honneur qui leur était jusqu’ici exclusivement réservée et qui les distinguait du vulgum pecus réduit à subir. Mais oui, le masque pour tous, c’est démocratique ! Et très utile à la santé… de tous ! Ces ignares hors de leur domaine, éduqués par Mélenchon en économie, confondent allègrement flux et stocks, commandes qui arrivent enfin et complot d’accapareurs ! Les mythes éculés de la Révolution ont la vie dure. Le gouvernement devrait penser à leur accorder un badge bien reconnaissable marqué « soignant » en lettres d’or de cinq centimètres de haut sur un fond rouge sang pour panser leur vanité blessée. Les sociétés égalitaires ont toujours retrouvé à un moment ou à un autre le sens des « distinctions » : héros de l’Union soviétique, pins à l’effigie du Grand timonier, médailles militaires, badges scouts… Les privilèges, au fond, chacun aime ça.

Quand aux névrosées obsessionnelles (je l’ai vu surtout chez les femmes), elles ne cessent de passer de la lingette alcoolisée sur tout ce qu’elles touchent, du chariot de supermarché à l’emballage des pommes et aux touches de l’appareil à cartes : pourquoi ne portent-elles pas plutôt, comme moi, des gants jetables ? Je songe aux gestes « barrière » des nobles de Pékin, dans la Chine impériale, qui portaient d’immenses chapeaux garnis de tiges pour éviter que quiconque n’ose les approcher de trop près. Le barrage sanitaire devient vite un barrage social, engendrant méfiance, prophylaxie et soupçons. Rien de tel que le mépris pour engendrer une révolte.

La Grande peur de la Bête (Satan lui-même, invention d’église), aurait donné paniques et croisades autour de l’an mille de l’ère chrétienne. Mais il s’agit de l’interprétation millénariste de l’Apocalypse par saint Augustin car Jean de Patmos lançait un message d’espoir selon Jean Delumeau (L’Express 23.09.1999) : le retour du Christ sur la terre pour un règne de justice de mille ans. C’est Michelet qui en fit le mythe de la Grande peur qui nous reste à l’esprit, alors même que les neuf dixièmes de la population médiévale ne savaient pas lire et qu’ils ne connaissaient ni l’année, ni la date du jour, ni celle de leur naissance. « L’an mille » était donc un temps nébuleux, pas un événement précis ou marquant – sauf peut-être chez les clercs, volontiers enfiévrés de continence et confinés à macérer entre eux. L’Apocalypse de Jean n’est d’ailleurs devenue livre canonique chrétien qu’au XIVe siècle…

Le terme de Grande Peur a été donné en priorité aux insurrections paysannes de 1789 par les historiens marxistes qui faisaient commencer la France sociale moderne à ce moment – en oubliant, comme aurait dit Marc Bloch, le sacre de Reims. Tout vient alors des campagnes, comme aujourd’hui les gilets jaunes. Les mauvaises récoltes (les mauvais salaires et prestations) engendrent la pénurie, donc les théories du Complot. Des racailles (appelés jadis « vagabonds ») sont grossies et déformées par l’imagination pop en « armées » de brigands. Il se propage la rumeur (par les réseaux sociaux d’époque) qu’à Paris une « Saint-Barthélemy des patriotes » a lieu : un grand massacre CRS de gilets jaunes, dirait-on sur Twitter. L’alarme se répand et naissent les inévitables dommages collatéraux (pas perdus pour tout le monde, resquilleurs, détrousseurs et Black Blocs de l’époque) : pillages, émeutes, attentats, incendies, viols. Les symboles du pouvoir social, alors châteaux et abbayes, aujourd’hui préfectures, palais de la République, avenues prestigieuses, banques et grands magasins, sont envahis et dévastés.

La Grande peur du « Boche » en 40 (qui a engendré l’Exode) a été suivie (aux Etats-Unis surtout) de la Grande peur de l’apocalypse nucléaire après-guerre, tandis que l’envolée des cours du pétrole à la fin des années 70, suivie de la récession occidentale et son chômage chronique dont les délocalisations mondialisées ne sont qu’un avatar, ont engendré une Grande peur du déclin inexorable de l’Occident. L’immigration arabe, touchant à la bite et au couteau – ces instruments vitaux du viril – a créé chez les Blancs déclassés, divorcés et en manque d’enfants (combien de gosses chez Renaud Camus ?), la Grande peur hantée d’un Grand remplacement. Plus récemment, avec les tempêtes, les ouragans, les incendies, les catastrophes industrielles (dont Tchernobyl et Fukushima), la Grande peur est celle du climat et de « la Terre qui se venge » dans une Apocalypse prédite par les textes bibliques – jusqu’au virus grippal issu des coucheries incestueuses des hommes et des bêtes en Chine qui a fait jusqu’ici autant de morts que la grippe de 1957 sans engendrer alors de Grande peur (on avait d’autres soucis, à commencer par la guerre civile en Algérie, département français qui allait encourager le putsch des généraux). Même le Sida n’était censé toucher que les déviants (« juste » châtiment divin pour avoir bafoué les Commandements du Père fouettard Jéhovah de ne coucher qu’avec l’unique femme sacralisée devant Lui par le curé).

Aujourd’hui est différent : on joue à se faire peur. Le confinement rend con, finement. Ressasser entre soi les mêmes rengaines paranoïaques n’améliore pas le jugement. Au contraire : la raison se perd au profit de la croyance en tout et n’importe quoi. L’imagination, laissée à elle-même la plupart du temps par le chômage partiel (ou intégral pour les fonctionnaires, payés à rester chez eux jusqu’au dernier centime), travaille (elle) : « on » l’avait bien dit, « on » nous cache des choses, « on » aurait fait mieux, oh, là ! là !

Or, si l’empire inca s’est effondré à cause de la variole et l’empire des Yuan au profit des Ming en Chine à cause d’une épidémie, les différentes pestes et choléras en Europe n’ont rien changé au monde du temps. Le commerce avant tout : la santé, c’est bien, mais celle de l’économie, c’est-à-dire de toute la société dans sa survie, c’est mieux. L’être humain est social et a besoin vital d’échanges. Le commerce en est un, celui des marchandises, et la culture un autre, qui se diffuse aujourd’hui par l’industrie (de la presse, du livre, des concerts, des raves, des spectacles, des réseaux), tout comme les lieux de sociabilité que sont les bars, café, restaurants, théâtres et stades – ou le tourisme. La frénésie de purification ne dure qu’un temps. Une fois éradiqués les boucs émissaires dans la panique, la promiscuité entre égaux retrouve ses droits, parfois entre sectes du même gourou : « le monde ne peut que penser comme moi ». Quitte à bâtir une maison de pierre plutôt que de paille, pour résister au loup méchant, comme dans les Trois petits cochons – ce que Trump entreprend, tonitruant, en fermant les frontières.

La peur, selon le sociologue historien Norbert Elias, est le mécanisme qui permet aux structures élémentaires de la société d’être transmises aux psychologies individuelles. Les peurs sont intériorisées pour que chaque personne se trouve en phase avec sa société dans sa culture. Selon les biologistes, les souvenirs des traumatismes se transmettent de génération en génération par l’épigénétique (Brian Dias, université Emory d’Atlanta, in La Recherche, janvier 2015) ! Dès lors, la Révolution de 1789, la Grande guerre de 14-18, la honteuse Défaite de 40 et son Exode rural, les guerres perdues coloniales, les attentats islamistes, sont des marqueurs français plus profonds qu’une épidémie : ils viennent des humains, pas du destin; des élites défaillantes ou de la lâcheté du peuple. Car d’autres pandémies, nous en auront dans le futur.

Mais la vie continue, elle continue toujours, et il faudra reprendre le collier comme avant, même si quelque chose aura changé (peut-être) dans les mentalités. Un recentrage sur les vrais métiers (alimentaire, santé, artisanat, communications numériques ?) au détriment des futilités (foot surévalué et surpayé, « spectacles » sans intérêt, spéculation financière vide ?), retour aux vrais amis et aux proches (bien oubliés jusqu’ici dans le « virtuel » et les EHPAD ?), bifurcation politique (plus de souverainisme, plus d’achat français et local, cesser de jargonner globish, aspiration à plus de participation, de décentralisation, de parler franc ? de « solidarité » réelle peut-être ?), désurbanisation possible (pour les nantis qui peuvent financer deux résidences ou travailler à distance ?), voire retour à la terre, sinon à « la nature » (concept flou) ?

Une Grande peur marque toujours ; mais elle n’a pas forcément de conséquences directes. Juste une cristallisation des tendances sous-jacentes peut-être, une accélération des remises en causes restées jusqu’ici latentes. Le monde de demain ressemblera à celui d’hier, malgré les utopistes ; le capitalisme restera cette technique inégalée d’efficacité économique applicable en tout, malgré ceux qui annoncent sa chute… depuis deux siècles ; la mondialisation se poursuivra, un peu différente sur certaines chaînes de valeurs, mais inexorable malgré les écolos qui chantent déjà victoire ; les particularismes nationalistes et identitaires s’exacerberont en réaction, malgré les incantations à « gauche ». Il est fort probable que les clowns qui gouvernent soient réélus car ils racontent la « belle histoire » que la majorité veut entendre, même si le conte a souvent peu à voir avec la réalité ; il est fort probable que les oppositions, aujourd’hui nulles, restent dans leur nullité et leur opposition, ici ou ailleurs – pour cause de nullité sans remède à échéance connue et d’opposition systématique qui déconsidère leur soi-disant projet.

Mais nous aurons vécu quelque chose, une période inédite dans l’histoire ; nous nous serons recentrés sur nous-mêmes et nos proches, forcés à confiner, ce qui peut inciter à penser par soi-même au lieu de suivre les hordes ou les modes. Qui sait ?

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Co-vide français

La pandémie de SARS-Covid-2 appelé Coronavirus Covid-19 met en lumière le mal français : le jacobinisme. La France centralisée, autoritaire, administrative, peine à déstocker, à faire produire ou livrer les masques de protection ; l’impréparation est manifeste malgré les précédentes alertes dues à des virus ou des catastrophes chimiques – qu’en serait-il lors d’un Tchernobyl possible ? Plus d’industrie suffisante ni diversifiée, des coûts sans cesse réduits bien que les impôts ne baissent guère, le rêve d’être le meilleur élève de la mondialisation sans en avoir les moyens techniques, financiers ni juridiques. La production de masse est en Chine et les entreprises performantes sont rachetées par les Etats-Unis. Il n’y a plus grand-chose de « stratégique », même certains composants du système d’armes du Rafale viennent des USA !

Les hôpitaux sont débordés et les médecins libéraux trop sollicités ; rien n’a été réorganisé pour donner de la souplesse et de l’efficacité au système de santé depuis des décennies (le numerus clausus des médecins, l’absence de liste de matériel obligatoire à conserver en permanence, la gestion du chiffre à l’hôpital, les budgets en baisse-rabot sans tenir compte des particularités locales, l’absence de moyens déplaçables, l’indigence relative de l’armée en renfort).

Les politiciens ont fait avant tout de la politique politicienne avant de faire une politique de la santé. Ils ont autorisé les élections municipales puis ont changé de cap drastiquement le soir-même en instituant le confinement. Les gens n’y ont pas cru vraiment et se sont retrouvés trop souvent dehors, certains partant même en vacances dans les résidences secondaires ! L’autorité – la vraie, churchillienne, gaullienne – a manqué à l’heure même où il en fallait une. L’autoritarisme des petits egos blessés, de la guerre des services, des parapluies hiérarchiques, s’est au contraire imposé plus que jamais.

L’imbécillité est manifeste : Merkel prend les Allemands pour des adultes, Macron prend les Français pour des gamins. Tout centraliser, tout ordonner, aboutit à ce que personne n’ose prendre une quelconque initiative : tous attendent des instructions, la hiérarchie tutélaire doit signer pour couvrir l’exécutant et cela prend du temps car le temps, comme le savoir, c’est le pouvoir. Donc rien ne se fait, qu’avec retards à tous les étages, efforts surhumains pour violer les procédures et les administratifs, récriminations en cascade, erreurs (ces respirateurs fabriqués par la Grande industrie française qui ne servent… quasiment à rien, étant inadaptés au traitement des atteints).

Ceux qui n’ont aucune initiative à prendre, qui n’y sont pas autorisés par les « spécialistes » ou les technocrates en haut d’échelle qui se croient dieux, en sont réduits à scruter les fautes des autres et à critiquer l’autorité. C’est le contraire en Allemagne, pays fédéral de länder où chacun est amené à se prendre en main. Les responsabilités sont réparties, la critique étalée, les oisifs qui jugent des travaux finis bien moins nombreux. Nos « régions » ne sont, à de rares exceptions près, que des circonscriptions administratives et économiques, pas des centres de culture ni de décision. C’est différent aussi aux Etats-Unis, où le président bouffon peut paonner autant qu’il veut à la télé, chaque Etat prend ses propres initiatives dans la responsabilité – et le clown peut toujours amuser la galerie. En France, on attend. Le bon vouloir, le bon plaisir, les ordres.

Le gouvernement autorise à sortir uniquement pour les courses, la santé, le chien, le jogging autour de chez soi (maxi 1 km et 1 h), mais pas pour autre chose. Et il a fallu un décret pour ça ! Même dans les rues désertes, les sentiers de montagne ou au bord de la mer, là où il n’y a personne, là où les gens peuvent être à plusieurs dizaines de mètres les uns des autres, c’est « interdit » ! Avec renfort d’hélicoptères et de drones pour ça (vous savez combien ça coûte, une heure d’hélicoptère ? Vous trouvez normal d’aller polluer les montagnes désertes avec le bruit et le pétrole du bourdon mécanisé ?). Mais égalitarisme oblige : tous pareils, j’veux voir qu’une tête ! Il ne faut pas que confinement rime avec vacances, il ne faut surtout rien perdre des habitudes de la schlague caporaliste et scolaire.

A chaque sortie, il faut imprimer, remplir et dater un bordereau agréé abscons que l’on trouve sur le site officiel, à présenter (de loin) aux flics (qui n’ont aucun masque ni gants de protection). Quelle nation paperassière ! A quoi cela sert-il de faire soi-même sa propre attestation de sortie ? Avec l’heure en plus ! Et pourquoi pas son propre arrêt-maladie ou son propre diplôme du bac tant qu’on y est ? Cela me rappelle les pensums de « lignes » à écrire pour punition de l’école primaire des années cinquante : vous me conjuguerez « je ne dois pas sortir sans raison » à tous les temps et à tous les modes. Mentalité de garde-chiourme : si c’est cela encore et toujours la citoyenneté vue par le gouvernement, cette l’éducation « nationale » pour adultes, je comprends que les bacheliers sortent du système aussi nuls et que les Français soient des veaux sous la mère !

Le travers caporaliste qui date des monastères, repris par les écoles, l’armée, l’industrie et l’administration républicaine, continue de sévir, renforcé par les instituteurs du soin qui assènent leurs vérités provisoires comme des oracles bibliques : les masques, ça sert à rien (et pis si) ; la chloroquine c’est nul (mais on ne sait jamais) ; fumer tue (mais semble protéger un peu) ; le gel hydroalcoolique est indispensable (mais le savon suffit) ; il faut une distance sociale d’un mètre (mais deux en Allemagne… qui s’en sort nettement mieux). Ils ne savent pas dire qu’ils ne savent pas ; ils ont l’autorité, donc ils savent tout : la légitimité remplace la connaissance.

Nous sommes dans la caricature in vivo (en live disent les incultes) des travers français. Là où chacun devrait répondre de ses actes en adulte responsable, citoyen et père de famille, c’est en France le règne des interdits et de la routine. Le prestige vaut mieux que l’enrichissement (réel ou personnel) ; le théâtre social est plus valorisé que l’efficacité ; la monarchie administrative peut tout, les élus rien. Personne ne fait grand-chose et ceux qui ne foutent rien passent leur temps à critiquer ceux qui osent. Evidemment, puisqu’ils ne sont responsabilisés en rien !

Retravailler ? Rouvrir les écoles ? Vous n’y pensez pas ! Mais les inégalités ? C’est pour les pauvres, tant pis pour les Grands Principes, moi je d’abord, personnellement. Elle est belle la « gauche » syndicale qui préfère sa pomme à sa morale. Comme d’habitude : tout dans la gueule, rien dans les muscles. Normal : ils assistent mais point ne participent ; ils critiquent car ce n’est point à eux de faire. Les responsables, c’est les autres, comme dans l’enfer de Sartre, à la mode gauche stalinienne ou les chiens sous Chirac : « vous ne faites que là où on vous dit de faire ».

Si la France est frondeuse, c’est qu’elle est creuse : l’Etat-c’est-moi je sais-tout en haut, infantiles irresponsables qui jugent et se moquent en bas. C’est le co-vide français.

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Humeur confinée

Le vampire de Wuhan fera sans doute un bon sujet de série télé sur le modèle de Tchernobyl, après la pandémie. Mais cinq problèmes se posent à moi :

Premier problème : le mensonge. Car il faut sans cesse le rappeler, malgré la propagande communiste qui nomme sa grippe « italienne » ou susurre l’idée qu’elle proviendrait d’un labo de l’armée US, c’est bel et bien la chauve-souris chinoise qui a conchié donc virusé ce que bouffent les mammifères à écailles pangolins que les humains bouffent en Chine – ce qui est à l’origine de la contamination mondiale en décembre 2019 (96% de séquences génétiques en commun). Et si ce n’est pas en ville, puisqu’on aurait « attesté » (a posteriori) un cas ailleurs le 1er décembre, c’est donc tout proche (revue La Recherche, mars 2020). Oh, ce n’est pas la première fois ! De la grippe de Hongkong à la grippe aviaire, nombre de grippes sont venues de Chine. Seule la grippe « espagnole » serait semble-t-il venue des éleveurs texans, mais c’était il y a un siècle. Le parti communiste chinois au pouvoir a mis tout un mois pour admettre qu’une nouvelle grippe virulente existait, l’ophtalmologiste Li Wenliang qui en a parlé sur les réseaux sociaux le 3 décembre a été arrêté pour « déstabilisation de l’ordre public » puis est mort sans que les autorités ne daignent d’abord vérifier. Comme sous Staline, le communisme en marche ne tolère aucun écart, fut-il de la nature : les avions ne s’écrasent jamais, la production est toujours dépassée, le peuple toujours plus heureux.

Second problème : la Chine. Malgré sa prétention à la civilisation, elle connait une arriération hygiénique et sanitaire ; il suffit d’y avoir voyagé hors des grandes villes mondialisées, ou dans les quartiers traditionnels des mêmes villes. La civilisation passe par l’eau courante et les chiottes, mais aussi par l’entretien des marchés ouverts et des normes minimales pour les animaux vivants. Au lieu de se frotter entre acheteurs dans la presse de foire, de tâter la marchandise ici ou là, de laisser sans nettoyage les étals le soir, de copuler à même les tables non nettoyées à la brune, il est inévitable que des contaminations se produisent et que les virus, pas cons, recodent leurs chaîne ADN par mutations afin de trouver un nouvel hôte bien gras et ayant la bougeotte. Baiser pour se multiplier est en effet le tropisme éternel de tout organisme, même aussi peu sophistiqué et aussi peu vivant qu’un virus. La promiscuité avec les bêtes, que ce soit en Chine (SRAS-Cov, Covid19), en Arabie (MERS-Cov), en Afrique (HIV, Ebola) ou au Texas, favorise les sauts d’espèce ; une hygiène douteuse les rend inévitables.

Troisième problème : la bougeotte mondiale. Des affairistes aux commerçants en passant par les touristes, chacun ramène sa petite provision de virus en souvenir. Il suffit d’un contact infecté ou de postillons jusqu’à 1m80, et chaque contaminé contamine à son tour – tout comme un vampire – entre 1.4 et 3.9 personnes. L’aggravation, c’est la religion. Partout où ça contamine le plus, c’est à cause des sectes évangéliques (en Corée, dans l’est), des rassemblements pèlerins musulmans, des banquets communistes, de l’appel Trump à remplir les églises. La religion tue ! Consommez avec modération.

Quatrième problème : le con – finement. Confiner est la meilleure solution en absence de tests fiables qui permettent immédiatement de séparer le bon grain sain de l’ivraie contaminée, de médicaments qui retardent ou de vaccin qui guérisse. A surgi alors une polémique à la con sur la Chloroquine, remède miracle aussi attendu que les pilules pour bobo du labo Boiron, qui ferme une usine de croquettes homéopathiques au lieu de fabriquer de vrais médicaments, même génériques. La croyance magique et le marketing engendrent un gaspillage consommatoire que je ne crois pas avoir entendu les fameux « écolos » dénoncer en ce cas précis. Macron fait ce qu’il doit, en tâtonnant comme tout le monde, même si les « groupes de pression » (à commencer par Larcher et Mélenchon) l’ont forcé à tenir le premier tour des municipales, tout en se doutant bien (ou alors ils sont stupides) que le second tour ne pourrait se tenir dans les délais. Ce n’était qu’une grippette et il ne fallait pas affoler le bon peuple (con comme un balai si on les entend bien). Ils ont tellement ri de Roselyne Bachelot en son temps, qui voulait vacciner massivement. Les cons râlent avant d’avoir mal, puis râlent après car cela aurait pu être mieux et un con reste un con. Peut-on espérer qu’ils vont la jouer plus finement ?

Cinquième problème : les écolos. Un vieil adage de trader s’applique parfaitement aux écolos : « quand la vague se retire, on voit ceux qui sont à poil ». Justement, nul ne les entend plus sur les ondes qu’ils occupaient pourtant largement – je me demande pourquoi. La Greta serait-elle contaminée au virus bio ? La « croissance » coloniale qu’ils appelaient de tous leurs vœux n’a-t-elle pas surgi… d’un vaste pays ex-colonisé ? Le krach boursier, puis économique qu’ils espéraient comme l’Apocalypse pour « changer le Système » n’est-il pas en cours ? Et puis quoi ? Quelles propositions concrètes ici et maintenant ? Les grandes idées, mais rien derrière : l’industrie polluante, y compris celle qui fabrique gel alcoolique, médicaments et vaccins, n’apparaît-elle pas insuffisante ? Le revers le la médaille « décroissance » saute aux yeux : effondrement de l’activité économique, donc de l’emploi, donc des revenus, donc des ressources publiques, donc de la recherche. La majeure partie des écolos en France sont fonctionnaires : qui va les payer sinon la dette, l’impôt et la planche à billet ? Ils n’en ont rien à faire des autres (je ne dis pas foutre, ça pollue). Ils restent tout à leur petit jeu d’ego qui se veut plus « conscient » et plus « moral » que les autres.

Au fond, chacun s’aperçoit que deux semaines de Corona, ça saoule.

Mais les remises en cause des évidences ont quelque chose de réjouissant. Outre la niaiserie « décroissance », la fuite à la campagne de 15% des Parisiens (riches) et les supermarchés brusquement à sec sur l’île de Ré, les gens qui n’ont jamais couru depuis l’enfance et qui courotent à deux à l’heure en sautillant pour faire croire qu’ils sont légitimes à sortir, les chiens que l’on voit passer en laisse de maîtres différents plusieurs fois par jour pour la même raison (mais oui, on se prête les chiens !), les chats ravis d’avoir leurs humains à la maison et plus longtemps sous la couette, les voleurs d’Amsterdam qui profitent du musée fermé pour piquer un Van Gogh invendable, le trafic de drogue qui s’effondre faute de mondialisation, l’information radio avec France-unique aux heures de  journal, la bêtise des gens qui passent leur chat au gel hydroalcoolique pour les désinfecter des caresses des autres (ce qui engendre un coma éthylique selon les vétérinaires qui le signalent…), les chiens passés à l’eau de Javel (vous vous foutez de l’eau de javel sur la tronche, vous ? alors pourquoi le chien ?) – tout cela change des récriminations habituelles : des gilets jaunes qui tournent en rond, des chauffeurs qui ne chauffent plus dans un service public de transport qui n’en est plus (sauf les impôts en contrepartie), et la réforme des retraites qui n’en finira jamais. D’ailleurs la grève « internationale » des travailleurs franco-français prévue au 31 mars a été coronavirée…. que font les syndicats ?

La retraite, nous y sommes pour 2.2 millions de chômeurs partiels, ajoutés aux 3.3 millions de chômeurs permanents sur les 29 millions de population active en âge de travailler, cela fait 19% sans activité. A ajouter aux 17 millions de retraités et aux gamins, sur 66 millions au total, il n’en reste plus guère pour bosser ces temps-ci. La majorité ne produit pas, consomme peu, ne se déplace plus : en bref est enfin écologique ! Est-elle plus heureuse comme ça ? Voire…

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La jeunesse n’est plus ce qu’elle était

Tout change et le monde tourne. Les outils pour exprimer les idées se modifient. Mais ce qui compte est le temps : que les changements soient rapides et la génération d’avant, celle qui n’est pas née dedans, crie à la décadence. Le niveau baisse, la raison décline, l’humanité régresse. Cette incantation est rituelle depuis Platon au moins, qui déplorait que l’écrit fixât la pensée, beaucoup plus fluide et adaptée à son auditeur lorsqu’elle est parlée.

Lorsque Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut et d’autres reprochent aux nouvelles technologies de faire régresser la pensée en sentimentalisme et réduise l’attention à l’émotionnel immédiat, incitant au zapping et au superficiel présent, ils sont dans la même veine. « Y’a pu d’saison », disaient déjà les paysans au début du siècle précédent. Ceux des années 1850 accusaient les révolutionnaires ; ceux des années 1950 la bombe atomique ; ceux des années 2000 la couche d’ozone ; ceux des années 2010 le réchauffement climatique… Depuis l’Eden, la cause est entendue, l’homme n’a cessé de détruire son jardin ! – mais si Dieu l’a voulu ?

Un exemple, Paul Claudel dans son Journal au 11 août 1942 : « Le cinéma, l’auto, la radio, en même temps qu’ils ont abruti la jeunesse, lui ont ôté le goût de l’effort, des idées et des images précises, du raisonnement, des phrases qui se suivent. Ce qui importe, c’est le train que le cinéma alimente avec des phantasmes trop rapides pour que l’esprit ait le temps de s’y arrêter. Il s’agit d’agacer superficiellement la sensibilité, d’y entretenir une espèce de mouvement agréable et confus, qui exclue l’attention et l’insistance. »

Claudel a 75 ans durant l’Occupation, il est de l’autre siècle, il a pris sa retraite dans un village de l’Isère où il vit comme en 1750, l’électricité en plus. Sa pensée se réduit à l’exégèse de la Bible qu’il lit et relit, et commente en poèmes théâtraux. Son jugement sur le siècle se réduit à la conformité au modèle divin révélé, ses évaluations sur les littérateurs sur leur tenue moraliste, conforme aux Commandements. Il trouve Montaigne niais et Pascal superficiel, Victor Hugo enflé et Gide une pourriture (terrestre). Claudel a 75 ans et devient inadapté au monde tel qu’il va à son époque.

Il ne s’agit pas de nier que l’outil conduise la main ni que la radio avant-hier, la télé hier, l’Internet et le smartphone aujourd’hui, changent les façons de recevoir les idées et de penser l’existence. Mais le jugement de valeur sur les outils n’a pas lieu d’être. Un mauvais ouvrier n’aura jamais que de mauvais outils et ce n’est ni la radio, ni l’Internet, qui rendront les gens mieux informés ou plus intelligents. Au contraire : la technique tend à remplacer le talent et la facilité d’usage le travail. On le constate tous les jours…

« Le cinéma, l’auto, la radio » ont hier permis d’explorer de nouvelles façons de vivre et de sentir que le livre ne fournissait pas. Il est probable que le cinéma a éradiqué par exemple la floraison de poèmes qui a couru les siècles avant son invention. L’Internet, les blogs, les catalogues de selfies en fesses-book, le smartphone, font de même aujourd’hui. Certes, ils incitent à certains comportements qui n’étaient pas ceux d’hier : la communication étant partout, accessible en quelques clics et rendant compte immédiatement du monde entier, ne peut se comparer aux courriers à cheval qui acheminaient les livres et les libelles durant des jours et des semaines, qu’on lisait à la chandelle à la naissance de Claudel.

Mais ce n’est pas parce que les habitudes de vie changent que l’humanité en régresse pour autant. D’autres sensibilités se révèlent, des générosités, des confrontations d’idées. Il y a certes du panurgisme, comme déjà sous Rabelais. Il y a certes de l’émotionnel superficiel comme du temps de Rousseau, mais les professionnels du choqué ont toujours fait la mode, comme à la première de Tartuffe. Les régimes totalitaires composent avec l’opinion civile internationale. Les idées circulent à la vitesse de la lumière dans les fibres optiques, déjouant aisément les censures. Il y a aussi la diversité des points de vue simultanés qui évite aux croyances de régner sans partage. Et l’accès au savoir, devenu universel, immédiat et documenté – pour qui veut bien faire l’effort de chercher et garde la curiosité de penser hors des hordes.

L’intolérance recule sous l’information libre malgré ses scories complotistes et vite paranoïaques. Les egos, trop sensibles pour avoir été élevés dans les mêmes milieux, fréquenté les mêmes bandes et abrutis par les mêmes écoles ânonnant le politiquement et socialement correct, se sentent atteint par toute vérité bonne à dire, blessés par la vérité en face. La paranoïa est la maladie mentale de notre temps ; hier c’était la névrose due à la répression en excès des désirs, aujourd’hui, c’est le trop-plein de vos désirs insatisfaits qui pousse à croire que tout le monde vous en veut. Comme tous les outils, le net aujourd’hui comme la radio hier et le livre avant-hier, ne sont ni bien ni mal. Ils sont ce que les utilisateurs en font.

Que les anciens, peu habitués à ces nouveautés, le déplorent parce qu’ils dévaluent leur expérience laborieusement acquise, nous pouvons le comprendre. Que les outils guident la main par leurs possibilités qui n’existaient pas auparavant, c’est l’évidence. Mais il ne faut pas jeter le bain parce que bébé est médiocre. Il y aura toujours les nuls qui ne font aucun effort, la moyenne complaisante aux modes et aussi versatile mais qui se croit, et l’aristocratie de l’intelligence qui garde ses exigences. La jeunesse ne sera jamais ce qu’elle était et restera partagée entre ces trois composantes. Les outils nouveaux permettront-ils peut-être à un plus grand nombre qu’avant d’accéder au niveau d’excellence ? Encore faut-il le vouloir.

Paul Claudel, Journal t.II 1933-1955, Pléiade Gallimard 1969, 1336 pages, €48.00

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Censurer les livres, ça commence comme ça…

Interdire les livres, les faire « retirer de la vente », empêcher leur édition ou réédition, c’est bâillonner l’expression. Une fois l’opération réalisée et acceptée, l’emprise s’étend sur tout le reste, jusqu’au changement de régime.

Force est de constater avec les affaires récentes que la liberté de dire, l’un des droits de l’Homme, ne convient pas aux femmes. Car ce sont souvent aujourd’hui les moralistes de salon, l’opinion des ménagères de 50 ans, la rage hystérique des féministes qui veulent se venger, qui poussent à faire rentrer dans la gorge les écrits des écrivains. Pouvons-nous rappeler qu’en bon français, les droits de l’Homme sont les droits de toute l’humanité ? Pour les hystériques, la « langue est fasciste », instrument de « domination ». Il faut donc la couper, et pas seulement au sens symbolique en ajoutant les « il ou elle », « celles et ceux » et les « e » à la fin de chaque nom, rendant toute lecture fastidieuse et tellement démago que l’on renonce à ce qui est dit. Autre façon de « la couper » à ceux qui écrivent.

Il y a, dans le féminisme contemporain, et encore plus s’il se revendique d’une religion, une intolérance que l’on serait coupable d’ignorer, au risque de la voir s’enfler dans la cité, en traduction politique. Le féminisme a eu du bon pour replacer les femmes à leur place égale aux hommes. Mais trop nuit ; il ne s’agit pas qu’elles imposent à leur tour leur domination. Pourquoi minimiser l’intolérance féministe mais dénoncer l’intolérance politiquement extrémiste ? Si la moraline peut faire la loi, le consentement à la dictature dans la cité n’est pas loin et l’ordre moral se rapproche.

Certes, « les femmes » sont une catégorie trop vaste pour être vraie. Il y a femme et femme, sans compter celles qui le sont à demi ou au quart, partie de ces LGBTQ+ dont la mode assure qu’elles font partie (comme les hommes) de ces nuances de gris sexuel.

De même, « la » morale n’est pas celle des mœurs, elle est celle des minorités activistes. Sur le modèle politique de la « révolution permanente » qui vise à engendrer le chaos pour faire tomber « le système », les contraintes, actions et autres menaces des Chiennes de garde, ligues de vertu, familles chrétiennes, police des mœurs et multiples groupes de pression moralistes visent à surveiller, culpabiliser et punir tous ceux qui ne marchent pas droit – selon le droit édicté par les moralistes eux-mêmes.

C’est ainsi que l’on a interdit en France Tartuffe de Molière montrant l’hypocrisie des dévots, Candide de Voltaire pour apologie de la liberté morale, L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert pour matérialisme condamné par l’Eglise – c’était une époque d’absolutisme royal et d’hégémonie de l’Eglise. L’empire second a interdit à son tour Les fleurs du mal de Baudelaire pour obscénité et Madame Bovary de Flaubert pour indécence. Le gaullisme triomphant, dont le SAC n’hésitait pas à faire exécuter des ministres qui « savaient » tels Boulin ou Fontanet, a interdit toute l’œuvre de Sade pour sexe et immoralisme, J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian pour violence et sexualité, Notre-Dame des Fleurs de Jean Genet pour homosexualité revendiquée, Histoire d’O de Dominique Aury jusqu’en 1975 pour outrage aux « bonnes » mœurs, Le con d’Irène de Louis Aragon en 1968 pour dire la connerie, Lourdes, lentes d’André Hardellet pour excitation de mineurs en 1973, Interdit de séjour de Tony Duvert en 1969 pour pornographie. Ce régime autoritaire a eu pour successeur la gauche au pouvoir et un certain dégel des mœurs et de l’expression – mais pas sans contreparties : Septentrion de Louis Calaferte a été interdit jusqu’en 1984 pour indécence et liberté sexuelle, en 1986 L’Anti-Justine ou les Délices de l’amour de Restif de la Bretonne pour outrages aux « bonnes » mœurs et excitation de mineur à la débauche. La « gauche morale » n’a rien eu à envier à la morale catho. Aujourd’hui, c’est Matzneff que l’on « retire » sur les confessions d’une nymphette soixantuitarde repentie : et après, qui ?

En Angleterre, aux Etats-Unis et en Australie ont été de même interdits L’amant de Lady Chatterley pour atteinte à la « bienséance », Ulysse de James Joyce pour sexualité, Les raisins de la colère de Steinbeck pour réalisme trop cru, Sur la route de Kerouac pour obscénité, Sexus de Henri Miller pour sexe non puritain, Lolita de Nabokov pour indécence avec mineure, et jusqu’à Harry Potter dans plusieurs écoles canadiennes d’Ontario et de Terre Neuve sous la pression de « familles chrétiennes » hostiles à l’évocation de la sorcellerie (donc du sexe subliminal) par des gamins de collège ! Et que l’éditeur Hachette décide de « ne pas » publier les mémoires de Woody Allen sous la pression moraliste.

De nos jours, la moraline chrétienne se répand du puritanisme anglo-saxon aux pays latins, pourtant longtemps plus ouverts. Mais le catholicisme est attaqué pour avoir encouragé par système puis couvert la pédocriminalité sur les « anges » qui servent la messe ou chez les scouts ; le catholicisme est donc relégué et les évangélistes, baptistes et quakers donnent désormais le ton. Pour nos bobos et bobotes, les Etats-Unis sont le diable économique mais le bon dieu moral – allez comprendre. De même le Père – le mâle – est une horreur lubrique mais un Protecteur d’Etat en recours.

Je n’évoque ici que la censure de mœurs ; la censure politique sur Les damnés de la terre, La question, Services spéciaux Algérie, L’argent noir, Prison d’Afrique, Main basse sur le Cameroun, jusqu’au Grand secret du Dr Gubler qui dévoilait le cancer de Mitterrand, a été et reste aussi virulente en France, cette fois sur ordre des politiciens (en majorité hommes). En économie, les « lanceurs d’alerte » sont vilipendés, poursuivis, ruinés, emprisonnés par les « intérêts bien compris ». Elle est bien belle, « la démocratie des droits de l’Homme » dans les pays occidentaux !

Il ne s’agit pas de faire du prosélytisme pour la pédocriminalité, la pornographie, l’antisémitisme, le racisme, le machisme le viol et autres : il s’agit de lire les romans et journaux publiés légalement pour comprendre. Savoir n’est pas accepter : c’est mesurer combien il faut agir – et comment le faire avec efficacité et juste mesure. Interdire sans nuance n’a jamais empêché le mal de se faire. Ce n’est pas en cachant ce sein qu’il n’existe pas. Au contraire, tout mystère, tout secret, toute dissimulation attire, irrésistiblement. Mieux vaut tout mettre sur la table, ainsi la tentation de l’interdit s’émousse : les nudistes ne se sautent pas dessus comme des bêtes en rut, ils se regardent puis s’habituent et vivent comme si de rien n’était, en liberté. Cela s’appelle le naturel et leur morale est ailleurs, plus profonde, mieux ancrée, au-delà des seuls sens. A l’inverse, la honte, le refoulement, la macération engendrent l’explosion, le déchaînement, la haine. Ce pourquoi le nazisme fascine toujours, issu de la mentalité petite-bourgeoise protestante, austère et moraliste, rigide et contrainte.

Dans la censure ou l’euphémisme de « retirer les livres de la vente », la liberté d’expression comme la liberté de croire sont chassées au nom de principes « supérieurs », dont on ne s’étonnera pas de constater qu’ils sont avant tout religieux. Provenant uniquement des religions du Livre, celles qui méprisent la chair et la matière dans ce monde-ci opposé à l’au-delà. Jouir, prendre du plaisir sur terre en enlèverait à Dieu et à l’aspiration à obéir. Il s’agit d’assurer le pouvoir sur les corps, donc sur les passions, donc sur les âmes. La liberté est un vain mot, ce qui compte est l’obéissance. Platon, aristocrate totalitaire dans La République, déconseillait d’ailleurs la lecture de L’Odyssée aux adolescents car trop de liberté y régnait.

La chiennerie de garde des censeurs et censeuses prépare de tristes lendemains de contrainte, des votes de repli et de xénophobie. Interdisez un livre, vous interdisez de penser. La culture, comme chacun sait, est pleine de pesticides mentaux et d’OGM trafiqués : mieux vaut n’en point avoir et que tout soit artificiel, bien humanisé ! Les nazis qui brûlaient les livres sur l’exemple de l’Inquisition catholique le savaient. Depuis Michel Foucault, l’exemple de l’Iran mollarchique continue d’attirer la gauche bobo bien au chaud dans ses salons feutrés et qui se rengorge de sa « morale » humanitaire sans voir qu’elle se soumet honteusement aux normes sexuées des dominatrices.

Le retour du refoulement, de la contrainte moraliste, de la surveillance sourcilleuse des autres par chacun, promettent des lendemains fascistes. Les désarrois de l’élève Törless, Le ruban blanc, l’avaient pointé avant 1914 – une « crise » et Hitler est arrivé. Les clameurs de lynchage sur les réprouvés, soi-disant violeurs un demi-siècle auparavant, sont le début : déjà reviennent les années 30, monte l’intolérance et la haine, qui se généralise de mois en mois à toute la société. Après les dénoncés, les censurés, les opposants : en haut on s’assoit dessus, on leur assène du 49-3 au nom de la fameuse Urgence ; à la base on les injurie, on les tabasse en manifs, on les menace de mort au nom du renverser la table (sans savoir qui mettre à la place). Çà commence comme ça la tyrannie : par un j’veux voir qu’une tête et silence dans les rangs !

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Lawrence Simiane, Mégapole

Dans la mégapole parisienne, un couple mégalo se prend au jeu vidiot de créer une ville qui devient vite mégapole. Nous sommes en pleine hypermodernité où le virtuel accapare le réel. Le jeune couple Bradigane, sur les hauteurs de Belleville d’où il contemple Paris, délaisse les vrais métiers et la vraie ville pour se vouer corps et âme à l’animation ludique d’un logiciel yankee.

Elle voit son contrat dans les assurances non renouvelé, lui est viré de sa banque lors d’une restructuration. Plutôt que de chercher du travail, ils s’investissent dans le jeu de leur je. Lui se crée maire d’une ville qu’il aménage et développe à sa façon tandis qu’elle en imagine les architectures à sa guise. La sauce prend et tous les gogos qui n’ont rien à faire s’y évadent et commentent. Ça fait du buzz, coco ! C’est tout ce qui compte. Car le buzz attire la pub comme le miel les guêpes et la pub attire du fric en plus et encore plus.

Le promoteur du logiciel prend la plus grosse part mais le ruissellement atteint quand même les créateurs-animateurs au niveau suffisant – mais pas plus – pour assurer leur survie et la prolongation de leur besogne. Marx n’avait rien dit de mieux sur l’exploitation du système capitaliste quand il n’existe aucun contrepouvoir. Ce n’est pas parce qu’ils sont cultureux et branchés que les gogos moyens ne se font pas avoir – au contraire ! Trop moyens pour avoir les moyens intellectuels de penser, ils militent pour l’altermondialisme et tombent à pieds joints dans le capitalisme hyper contemporain sans le savoir, comme des cons de bourgeois qui se veulent gentilshommes de l’élite intello – tout cela parce que ledit capitalisme est connoté ludique et seulement « incitatif ».

Mais ils s’aperçoivent vite que jouer est plus fatiguant que bosser car les horaires ne comptent plus ; le « maire » virtuel doit être disponible 24 h sur 24 dans le réel par téléphone mobile et répondre aux injonctions du jeu. L’algorithme d’intelligence artificielle suscite en effet des revendications, pétitions, catastrophes et autres menaces juridiques ou électorales comme pour de vrai. Et l’édile, s’il veut être « réélu » à la tête de sa propre création, doit agir en politicien. Tout est simulé mais tout est véridique, voilà le piège.

Pour attirer l’attention et grimper dans le classement des villes du jeu, il faut s’investir de plus en plus, jusqu’aux limites de soi. Créer un blog pour commenter les commentaires, installer des caméras pour montrer les artistes travailler, puis des caméras partout dans l’appartement pour les regarder vivre, y compris se mettre à poil et baiser sous les draps grâce aux infrarouges. La « transparence » se doit d’être totale pour que mémère bobote vegan – alertée par les commères hyperconnectées des salons et les voisines branchées du quartier bohème – clique, ameute son genre et vienne abonder la cagnotte à pub. L’interactivité se doit d’être constante pour que la masse des voyeurs vous distingue.

Au point de révéler ce que vous êtes vraiment : écolo affirmé, nucléaire pratique ; altermondialiste affiché, hypercapitaliste réel ; démocrate consensuel revendiqué, autocrate sans vergogne en actes ; respectueux du féminisme et des déviances en parole, injurieux des femmes et des pédés dans les mots… Le politiquement correct en prend un coup, son hypocrisie d’image est démontée avec jubilation et le lecteur s’amuse.

Les bobos branchés qui se sont piégés dans leur niaiserie ludique ont des prénoms globish comme la mode le veut, Sophia et Oliver ; ils veulent « faire fortune » dans le virtuel (comme hier à la bourse) pour se retirer vite de la vraie vie et s’ennuyer ensuite à suivre les modes qui trottent. Ils se croient « artistes » en conceptuel, grand mot pour cacher leur misère de petits intellos exploités avanrt tout par leur propre sottise. Lessivés, sucés jusqu’à la moelle de leur intimité, inhibés de sexe car exposés tout nus aux millions d’internautes, ils deviennent les icônes marchandes d’un moment avant de disparaître dans les poubelles de l’éphémère.

Mais bigcity.ovh, leur mégapole du jeu, a accumulé des milliards de données diverses sur eux et leurs visiteurs du net : elles sont appelées « data » en globish, ce qui se traduit par dollars en vrai. Ils « ont abandonné une part d’eux-mêmes en révélant une manière d’être, quoi consommer, comment se soigner, que ressentir devant un spectacle, où voyager… » p.131. Non seulement les corps sont exploités pour leur travail et pour le spectacle de leurs ébats, mais leurs doubles numériques sont exploités en surmultipliée !

Un petit roman d’extrême actualité qui vient tout juste de paraître chez un éditeur hors des hordes et qui se lit avec exultation.

Lawrence Simiane, Mégapole, 2020, PhB éditions, 131 pages, €12.00

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Voltaire, la raison et les injures

A propos du Contrat Social de Rousseau – brûlé à Genève – François Marie Arouet – dit Voltaire – écrit :

« Si ce livre était dangereux, il fallait le réfuter. Brûler un livre de raisonnement, c’est dire : nous n’avons pas assez d’esprit pour lui répondre. Ce sont les livres d’injures qu’il faut brûler et dont il faut punir sévèrement les auteurs, parce qu’une injure est un délit » (Idées républicaines, 1762).

Il y aurait tant à dire de notre époque contemporaine, dans le style de Voltaire !

« Nous n’avons pas assez d’esprit pour lui répondre » s’applique évidemment aux cléricaux de toutes religions et de toutes idéologies, et aux imbus d’eux-mêmes (ou d’elles-mêmes). Plus particulièrement en France aux politiciens, aux histrions des médias, aux auteurs qui veulent faire leur pub mais n’acceptent pas la critique, aux blogueurs qui ne « commentent » que pour dire leur réaction. Et tant d’autres.

« Pas assez d’esprit », pensez-y ! Voltaire faisait de la raison, cette faculté d’intelligence, le « bon » sens au-dessus des cinq que sont le regard, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût.

  • Sentir, toucher, goûter sont des sens archaïques, « reptiliens » diraient les spécialistes du cerveau. Il s’agit d’animal, dont l’être humain n’est que le rameau complexe.
  • Regarder et écouter fait déjà appel à une autre organisation mentale. Ces sens font de la reconstruction dans le cerveau pour donner une « image » apte à être reconnue, classifiée et mémorisée. L’œil n’est pas une caméra objective ni l’oreille un micro fidèle, mais ces deux sens donnent un schéma utile pour agir vite et archiver pour comprendre. Il s’agit d’affinités et de passions qui poussent à faire et à se souvenir. Les chiens et les chats ont cela ; même les chevaux.
  • Seul le « bon » sens – l’intelligence au sens de l’ancien français, passé tel quel en anglais – s’élève au-dessus de ces instruments. Ce sens est la faculté de réfléchir (de renvoyer une idée en miroir à la réalité présente), de mémoriser (de classer en base de données pour retrouver), de penser (d’organiser ses idées selon un ordre et de trouver des cohérences dans les données), de concevoir (d’inventer, d’imaginer, de se projeter en actes dans l’avenir – propriété émergente de tout ce qui précède).

Nous le voyons sans peine, cette faculté de penser est bien rare parmi les politiciens, les histrions des médias et les blogueurs qui « commentent ». Bien sûr elle existe, mais elle est bien trop rare, mise en sommeil, effacée pour « ne pas avoir l’air », dans le désir d’être conforme à la masse, au plus petit con des nominateurs qui écoutent, lisent ou regardent.

Car il s’agit (séquelles de mai 68 ?) d’être dans le spontané, l’immédiat, le réactif, en ado attardé mû par son seul désir du moment, corps excité, cœur léger, esprit frivole.

  • Le politicien se doit d’avoir un avis sur tout et de promettre de faire ce qu’on demande sur l’heure : il est donc sûr de lui, arrogant, égoïste. Réfléchir ? Allons donc ! « Moi je » sais tout sur tout, je suis l’énarque, le choisi, l’élu : par le système, la société, par Dieu lui-même, pourquoi pas ? N’est-ce pas Emmanuel, Jean-Luc ou Ségolène ?…
  • L’histrion des médias (j’entends qu’il ne s’agit pas de TOUS les professionnels des médias mais d’un trop grand nombre) se doit d’occuper l’antenne, le micro ou la colonne. Pas de temps mort, on est dans la pub, chaque seconde de silence est une auditrice de moins de 50 ans qui zappe ! Penser ? Allons donc ! « Moi je » l’amuseur, le bonimenteur, la force occupante de l’antenne qui coupe la parole toutes les cinq secondes, je n’existe que parce que je rigole sur tout et que je tchatche sans arrêt, surtout pour ne rien dire. Mais le silence, c’est ma mort. Les « invités » ne sont que des faire-valoir du « Moi je » histrion. Dont le mot signifie « mauvais acteur ».
  • Le commentateur sur les blogs prolonge parfois les notes qu’ils commentent en apportant du neuf ou de la critique constructive. Mais, vous le constatez vous-mêmes si vous êtes blogueur, plus des neuf dixièmes des soi-disant « commentaires » sont des réactions. Au sens le plus réactionnaire du terme : du réflexe, de l’émotionnel, du superficiel. Râler, dénoncer, accuser – voilà qui est jouissif, surtout dans l’impunité qu’offre l’apparent anonymat (eh oui, il n’est qu’apparent…). Complimenter est plus rare mais arrive – sans plus de recul ni d’arguments, hélas !

« Si ce livre était dangereux, il fallait le réfuter. Brûler un livre de raisonnement, c’est dire : nous n’avons pas assez d’esprit pour lui répondre. Ce sont les livres d’injures qu’il faut brûler et dont il faut punir sévèrement les auteurs, parce qu’une injure est un délit. » Mais tout mot bizarre qui n’est pas dans le répertoire des 400 mots usuels est considéré comme injure. Evoquez le « grotesque » et on se sentira blessé : le mot signifie pourtant simplement « qui fait rire par son extravagance » – lequel dernier mot veut dire « hors de l’ordinaire, du convenu, celui qui vague en-dehors ».

Il est piquant que dans la langue de Voltaire les mots soient imprécis, qu’au pays de Voltaire les propos de Voltaire soient ignorés, les idées de Voltaire soient inappliquées et que le tempérament libéral de Voltaire soit honni par ceux qui prétendent « libérer » les hommes.

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Jean-Louis Beaucarnot, Nos ancêtres étaient-ils plus heureux ?

Alors, c’était mieux avant ? Bof, nous dit l’historien généalogiste médiatique en étudiant systématiquement tous les domaines de l’existence.

L’espace était très fermé, cantonné au village ou au quartier. Si les immigrés ne posaient pas problème, le gars du village voisin était déjà un « étranger ». Les colporteurs, baladins et forains étaient bienvenus mais on s’en méfiait d’office. D’ailleurs, la langue restait locale et les parlers régionaux étaient marqués, on ne se comprenait pas parfois d’une vallée à l’autre. Pour voyager, seuls les pieds comptaient ; les chevaux étaient les Rolls des riches. Plus tard, les patches et autres diligences étaient inconfortables et versaient souvent dans les chemins boueux ou défoncés. Ce n’est que le chemin de fer, à la toute fin du XIXe, qui réduira les distances !

Les maisons étaient bâties par le collectif villageois et le confort était minimal : cheminée en pierre mais murs de terre et de paille, terre battue par terre et les poules qui venaient fienter sur la table et picorer les restes, comme les chiens et les cochons. C’était mal isolé des vents coulis, sombre et enfumé, glacial l’hiver. Le feu était le centre d’attraction pour la cuisine, le confort et la veillée. On dormait à plusieurs dans les lits pour avoir chaud et les couples s’ébattaient aux oreilles de tous. En revanche, tout était usé jusqu’à la corde, tout objet récupéré et la chandelle, faite du suif des bœufs ou de la graisse de cochon faisait l’objet d’économie de bouts de chandelles.

La société était équilibrée et hiérarchisée. Chacun sa place (et les vaches étaient bien gardées), l’homme aux champs et la femme au potager, le mâle à la foire et la femelle aux petits. La famille était obligatoire, rassemblant souvent trois générations sous le même toit, et le divorce rarissime (condamné par l’Eglise). Mais on mourait jeune, les hommes par accident ou guerre, les femmes en couche. Le célibat était très mal vu et les mœurs déviantes valaient le bûcher. Le curé surveillait tout, des fornications hors mariage à la pollution des culottes. Chaque âge avait ses tâches, dès 7 ans, et des rites de passage marquaient la maturité progressive (baptême, première communion, certificat d’études, service militaire, mariage). Tout était clair et prévisible. Mais aucune sécurité sociale ni aide en cas de chômage : qui ne travaillait pas ne mangeait pas. Les hospices religieux recueillaient les vieux et les malades délaissés.

L’individu n’existait pas, sauf à rendre compte de ses « péchés » au moment d’accéder à « l’autre » monde possible. Tout se faisait collectivement, au vu de tous. Critique et médisance, querelles de voisinages et de clochers rythmaient la vie sociale. Les gars se battaient dès l’enfance comme dans la Guerre des boutons et les jeunes se tabassaient au bal pour un regard ou une parole, ou pour une fille. Aucun papier, sauf au XIXe le livret militaire (pour les hommes seulement) et un droit de vote quasi inexistant jusque vers la fin du même siècle (les femmes en 1945 seulement). Les noms de famille ne se sont fixés progressivement qu’à partir de la fin du Moyen Âge, calqués sur les surnoms le plus souvent, ou les lieux de provenance ; les noms qui sont prénoms dénotent des enfants trouvés. Longtemps l’habit a fait le moine et l’on se vêtait selon sa condition. La chemise longue et les braies sans aucun sous-vêtement ont été la vêture traditionnelle, une pèlerine l’hiver. Seuls les riches avaient une garde-robe plus fournie et la mode est venue de la ville.

Question hygiène, on se lavait peu par peur du froid et de l’eau croupie. Une lessive dominicale à la belle saison mais l’hiver, quand l’eau était gelée au lavoir, on ne se changeait pas. La maladie frappait là où elle voulait et les épidémies emportaient souvent la moitié d’un village. On se soignait selon la tradition, c’est-à-dire selon des remèdes de bonne fame (rien à voir avec les bonnes femmes, sinon que les « grand-mères » accumulaient le savoir) : le mot « fame », passé direct en anglais, signifiait la réputation. Les médecins des villes étaient des charlatans comme sous Molière, jusqu’à la révolution hygiéniste du XIXe. Les chirurgiens apprenaient sur les animaux de la ferme avant de se former durant les guerres de la révolution et de l’empire. Seul Dieu et les saints étaient le recours. Dieu restant le plus souvent indifférent, les saintes et saints étaient plus accessibles et chacun avait sa vertu. Y croire était déjà un début de guérison. Les campagnes n’étaient pas plus sales que les villes où l’on jetait son pot de chambre par la fenêtre pour emmerder les gens.

L’argent était rare, le troc roi. On produisait en général pour sa subsistance, n’achetant que le nécessaire, souvent les pots et le métal. Des chapons mais pas de TVA dit l’auteur, beaucoup d’impôt mais aucun à la source, tous affermés à des collecteurs qui se servaient au passage. La terre était le patrimoine le plus valorisé ; elle pouvait même anoblir le commerçant enrichi. Le travail était requis de tous mais le chômage rare, surtout à la campagne où il y a toujours à faire. Les jours fériés, la plupart religieux, faisaient que si « les vacances » n’existaient pas, on ne travaillait guère plus qu’aujourd’hui.

L’éducation se faisait à la dure et la tendresse était rare, même marmot : pas le temps pour ça et une mortalité infantile effarante. La vie était rude et les mœurs en rapport. Catéchisme et école communale exigeaient le par-cœur ; on faisait honte aux mauvais élèves par le bonnet d’âne et l’on récompensait les bons par des images en couleur (trésor en ces temps sans télé). Les loisirs étaient la fête au village, aux mariages, à la moisson, à Noël, à la tue cochon… Tout était prétexte à danses, chansons et beuveries. Les ripailles étaient alors de rigueur. Les « sports » étaient proches des nôtres : la soule pour le rugby, la paume pour le tennis, la crosse pour le golf, les joutes nautiques et la boxe (sans les règles).

Le climat général était à la violence et à l’insécurité. On se méfiait du coin d’un bois comme de la ruelle sombre, malandrins et chauffeurs volaient, violaient, torturaient, pillaient sans vergogne, entraînant souvent mort d’homme (ou de femme). La justice la plus équitable était celle de la Bible : la loi du talion. Le vol était puni le plus, les galères pour un pain. Pour le reste, les chicanes et procès pour un bout de terrain et les querelles de voisinage étaient légion. Le jugement de Dieu, au Moyen Âge, permettait à la justice des hommes de se défausser : qui tuait l’autre avait raison, qui surnageait plongé ligoté dans le fleuve était béni, la sorcière qui sortait du feu intacte prouvait qu’elle était une sorcière… Déjà il y a des siècles, « il n’y avait plus de saisons » : canicules et gels alternaient, tempêtes et inondations, surtout au « petit âge glaciaire » entre 1300 et 1860 environ. Le « grand hyver » de 1658, de 1709, de 1795, la canicule de 1765 (40° centigrades à Paris le 6 août).

La société d’avant était dominée par la peur. Celle du lendemain mais surtout celle de la mort. On se réfugiait dans la religion et dans la superstition (pas 13 à table !). Les gens étaient impudiques, n’hésitant pas à pisser dans la rue même en tenant la main d’une dame, mais très susceptibles aux regards d’autrui. Il faut dire que, constamment, tout le monde surveillait tout le monde, médisait, critiquait, jaugeait, méprisait. Les « réseaux sociaux » de notre temps reprennent ces vieilles pratiques de l’humanité envieuse et mesquine. Comme hier, il vaut mieux peu parler et peu montrer, même si la drague ne se fait plus par baffes et pinçons du gars à la fille pour dire qu’elle l’intéresse.

Au total, non, « ce n’était pas mieux avant » – c’était différent. Si l’on n’était jamais seul, on n’était jamais libre. Il fallait être conforme sous peine de farce et charivari, voire exclusion et rejet. Le monde était étranger et les informations ne parvenaient que plusieurs semaines après. Cela ne rendait pas plus sage, mais résigné.

En bref un bon livre qui fait le point sur les siècles passés et montre que seule la révolution industrielle a permis de mettre fin à l’enclavement des humains et des mentalités. La révolution numérique que l’auteur pointe à peine, comme la révolution écologique que l’auteur ignore entièrement, apparaissent à la fois comme favorisant l’individualisme le plus extrême et les comportements communautaristes au conformisme social le plus accentué. Un progrès ? Pas si sûr…

Jean-Louis Beaucarnot, Nos ancêtres étaient-ils plus heureux ? 2017, J’ai lu 2019, 480 pages, €8.10

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Bilan d’une génération 1980-2020

La revue Le Débat en 2001 a fêté ses 20 ans par un bilan des changements intervenus durant cette période en France. L’intérêt d’une telle rétrospective intellectuelle ? Remettre dans son contexte les phénomènes contemporains, voir d’où ils viennent, donc ce qu’ils signifient. Vingt plus tard encore, fin 2019, les mutations de la période 1980-2000 n’ont fait que s’accentuer, pas en révéler de nouvelles.

Parmi les changements majeurs, la politique s’est désacralisée, l’État s’est appauvri et les Français ont résisté.

La politique est devenue plus technicienne : le président de la Réserve fédérale américaine est perçu plus comme président des États-Unis que le président politiquement élu. L’adaptation française à ce phénomène a été la décentralisation, la cohabitation, l’irruption des agences et hauts comités indépendants, et l’intégration européenne. Le sacré des idéologies, communiste puis « socialiste » des Droits de l’Homme, a laissé la place à l’équilibre des pouvoirs et au droit. On appelle ça « le libéralisme ». Il s’applique en politique, à la vie privée, aux mœurs – mais aussi à l’économie. Or le libéralisme, inventé en France contre l’Etat absolutiste parisien, royal et catholique par Voltaire, Montesquieu, Diderot et Tocqueville, n’est pas l’anarchie libertarienne de la loi de la jungle où « l’homme est un loup pour l’homme » – version inventée aux Etats-Unis des pionniers par Henri David Thoreau, Murray Rothbard et Robert Nozick. L’Europe n’est pas l’Amérique. L’Etat qui protège et règlemente les conflits entre les intérêts privés au nom de l’intérêt général est un Etat qui intervient. Avec quel dosage ? Là est le débat – pas dans la disparition de l’Etat.

L’État français, quant à lui, accapare toujours plus de la richesse nationale tandis que les services qu’il rend sont de moins en moins performants : armée (on l’a vu durant la guerre du Golfe), éducation (de plus en plus bureaucratique et de moins en moins en prise sur la réalité sociale), justice (toujours plus lente et de moins en moins comprises). L’intérêt public n’est plus aussi légitime après la reconnaissance des délires de Vichy, de la faillite du Crédit Lyonnais et de l’incendie des paillotes corses. Échec des réformes, démagogie, féodalités politiciennes, absence de vision d’avenir, dogmes idéologiques : pauvre politiciens ! Ce pourquoi l’Etat en France doit reculer, pour laisser la société civile respirer. C’est un peu ce que revendiquaient de façon pataude les gilets jaunes avec leur référendum d’initiative populaire.

Les Français ont résisté à cette déliquescence comme à la crise économique due au franc trop fort et aux politiques monétaires restrictives (jusqu’en 2010) de l’euro. À la base, les institutions freinent : familles, municipalités, associations. L’ascenseur social n’est pas en panne mais ralenti, et de nouveaux clivages surgissent : privé/public avec leurs inégalités devant les salaires, les retraites et le chômage, actifs/retraités, grandes écoles/universités, ville/banlieue, constellation sociologique centrale (qui gère les associations, lance les modes, influence administration et politique)/constellation populaire (qui refuse les évolutions en cours et la dégradation de son niveau de vie et vote PC, FN ou Chasse, pêche, nature et traditions). L’individualisme croît comme la recherche de communauté. Quand l’État central recule et que le relais n’est pas pris par les collectivités décentralisées, les clans se reforment. Le compagnonnage d’entreprise a laissé la place aux réseaux sociaux et les syndicats aux « mouvements ». La sexualité n’est plus épanouie comme en 1968 mais un problème, bien décrit par Michel Houellebecq. L’organisation de type mafia n’est pas un épiphénomène mais une forme sociale qui répond aux désordres politiques ; elle est l’autre face de la déréglementation, un problème surgi de la loi de la jungle. Lorsqu’on se retrouve tout seul, on cherche protection. Y compris dans « le retour » des religions – souvent moins croyantes que rituelles et communautaires.

Après les changements, les modèles : Mitterrand, mondialisation, culture jeune, société médiatisée.

François Mitterrand fascinait toujours : 220 livres sur lui avaient été publiés à fin 2000. Il apparaît en pleine lumière mais on ne se sait au fond rien de lui (sa maladie, son pétainisme, sa double vie). Il a mobilisé la gamme complète des thèmes humains : le rapport à la souffrance, l’amitié, la famille, le pouvoir, l’expression de soi, la fidélité à soi-même, le rapport à l’irrationnel, l’interrogation sur la mort. Il est, en l’an 2000, un exemple de vie bien remplie, mouvementée, riche, en bref réussie.. En 2019, il s’éloigne ; les gens lui préfèrent De Gaulle, figure tutélaire, ou Chirac, ce spadassin de la politique qui n’a pas foutu grand-chose une fois au pouvoir – sauf dissoudre pour amener la gauche à gouverner 5 ans ou à  bafouiller de « ne pas appliquer » une loi pourtant votée et qu’il a lui-même promulguée… mais qui, par sa mort, rappelle les années « d’avant ».

La mondialisation a vu le triomphe du marché, la concurrence de tous pour tout, l’élévation globale de la richesse mais le creusement des inégalités, l’emballement de la technologie et les craintes qu’elle suscite, le pillage des ressources ; l’universalisation de l’opinion et de la morale mais principalement celle de la culture dominante américaine ; la prise de conscience que les grandes questions sont planétaires (échanges, finances, trafics, ressources naturelles, climat, données numériques, maintien de la paix). En contrepartie, la pensée du premier venu reçoit sur les réseaux sociaux la même dignité que celle du philosophe ou du spécialiste, même si un authentique travail de la pensée ou de la recherche nécessite des outils conceptuels et des référents qui sont très longs à acquérir. Chacun « se croit », dans un narcissisme ambiant exacerbé par l’exigence d’exister soi dans un monde cruel où l’on se trouve bien seul.

Les cultures jeunes d’aujourd’hui ont une stratégie de l’esquive. Ils ne sont ni pour ni contre, ni de droite ni de gauche, ni impliqués ni indifférents : ils auto-référencent. L’adepte de la glisse ne cherche pas à fuir la ville mais en use comme un terrain de jeu, en décalage avec la génération d’avant. La jeunesse n’est plus révolutionnaire mais insurrectionnelle. Elle libère une zone pour un temps bref : événement festif, rave party, ZAD, manif. Après ? – Rien. La politique continue comme avant, sans eux. L’hédonisme dionysiaque expérimente. Le narcissisme des corps triomphe en selfies constamment renouvelés et publiés – allant parfois jusqu’au nombrilisme du moi. Le principe de plaisir est roi. Les particularismes veulent tous des « droits » au nom du « respect » qui serait dû à leur petit mais unique ego. Rien de cela n’est grave, aussi vite oublié que survenu. Il n’y a que les naïfs d’extrême gauche pour croire en faire une politique ; malgré « la crise » et malgré tout, ils demeurent minoritaires.

Car la médiatisation joue son rôle d’amplificateur et d’éternel présent. Les saltimbanques s’érigent en donneur de leçons au nom du politiquement correct, ils manipulent l’émotion au détriment du débat raisonné, ils relaient les fantasmes (OGM, GPA, rumeurs, périls « brun », grand remplacement, apocalypse climatique). Ils se font de la publicité en se donnant le beau rôle envers les exclus, les victimes, les sans-papiers, les réfugiés, les immigrés, les violées, les battus. Malgré le net, l’intelligentsia française reste fascinée par le petit écran comme le phalène par la lampe : histrionisme, bavardage, vanité, posture, vide intellectuel masquée par le beau ramage, permettent d’occuper le terrain au détriment des arguments et parfois du réel. Il s’agit de se faire voir comme on vend une lessive ; pour cela, outrances verbales, violence du ton et injures personnelles sont le meilleur moyen de faire du marketing pour soi – le buzz.

Nous ne pouvons qu’en admirer d’autant la pratique mitterrandienne de tenir la chaîne culturelle par les deux bouts, de la haute intelligentsia au show-business : les deux se légitiment l’un l’autre. Une leçon pour Macron ? La vertu sans peine est ainsi largement diffusée, commentée et légitimée, comme au beau temps de l’agence Tass soviétique. Conformisme idéologique et manichéisme moral en sont la résultante inévitable, parfaitement accordés au langage consensuel et binaire des médias comme à l’esprit radical et généreux de la jeunesse, toujours au présent – et qui ne juge du passé qu’au filtre de l’immédiat (la collaboration, le consentement sexuel, l’enrichissement politique, les pratiques en usage).

Voici donc le monde tel qu’il était en 2000. En 2020, vingt ans après comme dirait l’autre, rien n’a changé au fond… La crise financière a eu lieu, appauvrissant un peu plus les Etats par la dette, l’énergie s’est faite plus rare, créant une atonie de la croissance et des craintes millénaristes sur le climat, les réseaux ont explosé tout en révélant la traque massive et sans contrôle des données personnelles, le narcissisme s’est accentué avec son cortège de selfies musclés, de kits de survie, de comportements antisociaux et autres armures de protection, voire d’allégeance à une communauté d’idéal (Daech, suprémacisme blanc, Israël envers et contre tout). La Chine prend sa place de puissance due à sa population et les Etats-Unis ne cessent de décliner, comme l’Europe et la Russie, engendrant des nationalismes biberonnés aux ressentiments sociaux et culturels. En phare de la nouvelle ère, le clown Trump et sa tromperie, sa vanité crasse d’égoïste parvenu, sa traitrise envers tout « allié », sa volonté de dominer toute négociation au nom du Deal-roi. Et les illusions du Brexit.

Il est vain de souhaiter changer le monde mais beaucoup plus subtil de le subvertir là l’on se sent concerné. Le décalage, la transgression, la réflexion, la gratuité, permettent de voir plus loin et de susciter plus d’attachement où c’est utile, dans les situations concrètes. Soyons donc subversifs !

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Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards

L’homme est un être social qui ne se développe qu’en relation. Pour l’auteur, l’identité narrative des parents, issue de leur histoire personnelle, compose l’alentour sensoriel qui encadre le développement de l’enfant. Cela commence dans le ventre de sa mère. La septième semaine, le toucher est un contact ; dès la 11e semaine apparaissent le goût et l’odorat via le liquide amniotique. La 24e semaine introduit le son. Tout cela s’imprime dans la mémoire sensorielle.

La naissance est l’inscription dans une filiation par le jeu des ressemblances. Dès le premier jour, le comportement du nouveau-né influe sur la manière dont l’entourage se comporte envers lui. La culture intervient très tôt dans la stabilisation d’un trait de tempérament. En Chine, où la vie traditionnelle du foyer est paisible, ritualisé et imperturbable, les tout-petits se stabilisent tôt. Aux États-Unis, les parents remuants et sonores, versatiles, alternent l’ouragan de leur présence avec le désert de leurs départs répétés ; les tous petits s’y adaptent en alternant frénésie d’action et gavage par les yeux et la bouche pour combler le vide affectif. Les deux parents comptent et composent un triangle de relations avec l’enfant. Il existe des familles coopérantes où le père et la mère alterne pour les soins ; des familles stressées où règne le moi-je d’un seul parent ; les familles abusives où un parent s’allie à l’enfant au détriment de l’autre parent ; les familles désorganisées où règne l’anarchie.

La pulsion génétique donne l’élan vers l’autre, mais la réponse de l’autre est grandement culturelle ; elle donne un tuteur de développement. La figure d’attachement, qui peut être la mère, le père, le grand frère ou tout adulte qui s’occupe régulièrement de l’enfant, agit comme une base de sécurité pour l’exploration par le petit du monde physique et social. Dans une relation à plusieurs (au minimum le triangle), l’enfant répond à une représentation ; ses émotions sont déclenchées par ses perceptions autant que par l’écho qu’elles ont parmi ses relations. L’attachement sécurisant produit chez l’enfant le comportement de charme qui attendrit les adultes et les transforme aussitôt en base de sécurité. Les attachements évitant, ambivalents ou désorganisés, dissuadent les adultes de s’occuper d’eux car ces petits-là sont difficiles à aimer.

Mais les enfants sont malléables. Si les styles persistent dans la mémoire inconsciente qui façonne le tempérament, le développement est infléchi par tout changement social. À chaque étape de développement, les enfants deviennent sensibles à d’autres informations et à d’autres tuteurs : sensoriels chez le bébé, rituels à la crèche, le dessin puis la parole par la suite. La mère ou le père, les autres membres du groupe parental, les familles de substitution, les associations et clubs de sport, l’art, la religion ou la politique, peuvent à leur tour étayer l’enfant. Un père qui toilette, joue, nourrit, gronde et enseigne à un effet de « rampe de lancement ». Pour le bébé, la sensorialité d’un homme et d’une femme n’a pas la même forme : les mères sourient plus, vocalisent plus, mais bougent moins le nourrisson. Les pères parlent moins mais taquinent, et ces tentative de déstabilisation incitent l’enfant à s’adapter à la nouveauté et à la prise de risque.

La Shoah puis le Vietnam, le Liban et le Kosovo, ont déclenché le travail clinique sur le traumatisme. Le choc n’est pas seulement organique mais aussi narratif. L’accueil de la société, les réactions de la famille, l’interprétation des journalistes, orienteront la narration vers un trouble durable secret ou vers une intégration de la blessure. Si la société et la culture ne disposent autour de l’enfant blessé d’aucune possibilité d’expression, le délire logique et le passage à l’acte fourniront des apaisements momentanés et aboutiront à l’extrémisme intellectuel, la délinquance ou la psychopathie. D’où la supériorité des sociétés qui permettent d’exprimer, soit par le rituel, soit par le débat démocratique. C’est la conviction qu’il est responsable de ce qui lui est arrivé qui permet à l’être humain de devenir sujet de son destin et auteurs de ces actes, et non plus objet ballotté par les circonstances et soumis. L’absence de cadeaux ou de reconnaissance crée un vide. Mais quand l’enfant blessé devient celui qui donne, il éprouve le bonheur de ne plus être victime fautive mais celui qui aide. Il se socialise. Depuis les bombardements de Londres en 1942, on sait que les réactions psychologiques des enfants dépendent de l’état des adultes qui les entourent.

Dans un milieu sans loi, un enfant qui ne serait pas délinquant aurait une expérience de vie très brève. Quand la société est folle, un enfant ne développe une estime de soi qu’en réussissant de beaux coups contre les adultes empotés. Quand la famille disparaît, l’approbation parentale cède la place à l’approbation des pairs. Ce qui façonne un enfant est la bulle affective qui l’entoure chaque jour et le sens que son milieu attribue aux événements. La réponse émotionnelle de la famille soutient ou enfonce en partageant l’émotion ou en faisant la morale et en rejetant. Pour résilier un traumatisme, il faut le dissoudre dans la relation et l’incorporer dans la mémoire organique. Faute de quoi se laisse fasciner par le vide ou bien on se débat et on travaille à le remplir par la création. L’art n’est pas un loisir mais une contrainte à lutter contre l’angoisse du néant. L’orphelinage et les séparations précoces ont fourni beaucoup de créateurs : Balzac, Nerval, Rimbaud, Baudelaire, Dumas, Stendhal, Voltaire, Dostoïevski, Kipling…

Les aptitudes acquises tout petit permettent de surnager et de faire face aux catastrophes sa vie durant par la confiance, le comportement de charme et la prise de risque. On peut retisser des liens, redonner sens et redevenir acteur. La vie n’est donc pas un destin écrit mais une voie sur laquelle des bifurcations se présentent, que l’on emprunte ou pas selon les autres qui aident ou qui repoussent.

Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards, 2001, Odile Jacob poche 2004, 241 pages, €8,90 e-book Kindle €9.99

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Joyeux Noël 2019 !

Le Fils de Vieux qui nait cette année en Europe devra se battre.

Le monde devient dur aux poupons de la crèche.

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Parole

Je suis surpris que tant de gens, aujourd’hui, sacralisent autant la parole. A l’heure de l’écrit, de l’image, du « signe », seul « ce qui est dit », de façon officielle, publique, par une personne « ayant autorité », est considéré.

Les informations des scientifiques, reprises par les journaux ou la télévision, entrent par un œil ou une oreille et en ressortent par l’autre. Les gens restent indifférents ou sceptiques, dubitatifs. Ils en ont trop entendu et « attendent de voir », on « ne leur fait pas ». Ainsi la dégradation du climat dû à l’industrie est-elle restée durant des décennies un prêche dans le désert. Il suffit en revanche qu’un histrion de télé, un « intellectuel médiatique » ou un homme de pouvoir reprennent l’information, pour qu’on l’entende et que chacun réagisse alors selon « la » morale en vigueur. C’est ainsi que naissent en France les « polémiques » et que les « scandales » arrivent.

Prenons la maladie dite de la vache folle, née de l’alimentation en farines animales d’herbivores, et ses conséquences humaines, la maladie de Creutzfeld-Jacob. L’information est connue depuis des années déjà. Je me méfie moi-même de la viande de bœuf. Non que je pense que le muscle des rôtis et biftecks puissent être infectant, mais j’effectue un boycott citoyen visant à forcer notre glorieuse Administration, si lente, si lourde, si irresponsable, tellement tiraillée par des lobbys contraires, a secouer sa mauvaise graisse pour justifier sa prétention à « servir l’intérêt général ». Une traçabilité claire et contrôlée est-elle vraiment établie ? L’information était dans l’air mais peu étaient comme moi à en tirer les conséquences. Il a suffi que le président de la République le dise pour que 87 % des Français sondés se mettent à le croire, 13 % déclarant n’en avoir rien à faire. Peu importe que Jacques Chirac ait agi à l’époque par tactique politicienne, pour détourner l’attention des affaires, du temps où il était maire de Paris, ou pour mettre en porte-à-faux le gouvernement socialiste empêtré dans les intérêts syndicaux des catégories ayant intérêt au statu quo. Peu importe : il l’a dit, donc c’est devenu « vrai ».

Même chose dans les entreprises. Bouche-à-oreille et bruits de couloir, confidences internes ou regards extérieurs, font passer l’essentiel des informations importantes. Mais ces informations n’existent dans la réalité les esprits que si la hiérarchie les exprime « officiellement » par une note ou lors d’une réunion. La vérité tombe ainsi comme une parole divine. Étrange superstition des mots à l’heure des échanges en continu des réseaux, du mobile et de l’Internet !

Notre culture latine, catholique, monarchique et jacobine n’y serait-elle pas pour quelque chose ? Il y a quelques dizaines d’années, au temps de mes études universitaires, j’avais déjà été frappé de la survivance du sacré qui entourait le « cours magistral » des professeurs. Cela des années après la grande remise en cause de mai 1968 et la fameuse « réappropriation » de la parole. Alors qu’il existait d’excellents manuels publiés sous le regard critique des pairs, mis régulièrement à jour, ainsi que des travaux dirigés efficaces, chaque élève se devait d’aller écouter religieusement le cours en amphi. J’étais presque le seul à ne jamais suivre un cours magistral et à apprendre plutôt dans les livres. Notre éducation ne nous a-t-elle pas conditionné à attendre le savoir des élites et l’information des interprètes qualifiés de la parole de Dieu ? Curé, notable, médecin, instituteur, adjudant, nous disent toujours comment faire. Le roi, les évêques et (dans la dissidence, ou à la télé) les intellectuels, nous disent ce qu’il faut connaître. La pensée personnelle n’est pas encouragée. C’était péché d’orgueil, que l’on contrôlait par la confession (aujourd’hui appelée repentance). Rares étaient les Montaigne ou les Pascal. Les Descartes, Voltaire et autres Hugo devaient s’exiler.

Le système a trouvé son apothéose dans le fils tyrannique enfanté par nos révolutionnaires : le système soviétique. Le citoyen pouvait penser ce qu’il voulait mais, s’il avait le malheur de l’écrire ou de le dire et qu’on l’écoute, sa « parole » devenait chose et se dressait, objective et autonome, contre lui. Les organes n’avaient de cesse, alors, d’extorquer de l’individu des « aveux », autres paroles de culpabilité contre les paroles d’expression. Comme si les mots venaient de Dieu, de la vérité même de l’Histoire, et que seuls d’autres mots propitiatoires pouvaient les contrer. Jette-on des sorts en émettant des mots ? Au siècle des réactions nucléaires et de l’intelligence artificielle, c’est à croire.

Est-ce plutôt une particularité de ma forme de mémoire qui me rend différent de la majorité ? J’ai une mémoire plus visuelle qu’auditive. Il m’est plus efficace de lire en prenant des notes que d’écouter quelqu’un. Le débit de la parole est trop lent pour mon esprit ; sa musique et son ton brouillent le fond du discours et détournent de sa logique interne. Sauf à trouver justement dans ce non-dit exprimé une information supplémentaire – ce qu’il m’arrive de trouver dans un autre contexte, auprès de dirigeants de sociétés cotées en bourse ou de financiers intéressés à me vendre quelque chose. Mais la matière même passe moins bien oralement à ma mémoire que l’écrit. Car ce qui est couché sur le papier est lisible d’un coup d’œil, objectivé et exprimé d’un seul coup, aligné noir sur blanc, disposé sur la page ou l’écran. Sa cohérence, son rationnel, passe avant le ton qui est la teinture émotionnelle de la voix. Ce qui est dit apparaît directement sans dérouler le fil du pas à pas.

Seuls les Grecs, peut-être, révéraient la vue plus que la parole. Pour eux, la lumière révélait la vérité des choses en raison, la musique servant plutôt à convaincre et à séduire. Dans l’idéal, ils connaissaient un bon équilibre entre la connaissance et la politique, entre la science et l’enseignement, entre la beauté physique du locuteur et la valeur morale qu’il exprimait. Il est vrai que, pour les Grecs, toute parole venait des hommes ici-bas et non pas de Dieu au-delà. Elle n’était qu’argument, pas une vérité révélée.

Après des siècles de culture vouée au mot, de l’exégèse biblique byzantine aux disputes orales du Moyen Âge jusqu’aux effets de tribune des parlementaires et aux prises de parole des intellectuels, peut-être le cinéma, la télévision, les jeux vidéo et l’Internet vont-ils peu à peu changer la donne ? Une mémoire plus imagée, une intelligence moins lente, moins engluée dans le carcan du vocabulaire et de la grammaire (avec ses mots tabous et ses artefacts de structures dénoncés entre autres par Nietzsche) vont-elles produire une pensée plus vive, plus équilibrée, prenant l’habitude d’aller de suite à l’essentiel avant de reconstituer pas à pas sa logique ? Nous passerions alors de la superstition des mots au sens des choses. Nous prendrions le recul nécessaire pour un jugement mieux équilibré parce que l’œil voit plus vite, plus large et plus loin que la langue. Peut-être verrions-nous alors autrement le monde ? Ou peut-être pas : car le regard rapide peut aussi être superficiel, le regard large un regard vague et le regard lointain une abstraction hors sol.

Au fond, la parole est un outil comme un autre, dont les bienfaits ou les méfaits dépendent de l’usage qu’on en fait.

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Alain Touraine, Critique de la modernité

Ce livre riche et intelligent invite à reconstruire une modernité qui s’est dévoyée. La raison libératrice s’est fourvoyée en technocratie libérale ou en bureaucratie nationaliste. Comme souvent, la partie critique est claire et argumentée (la modernité triomphante, la modernité en crise). Tandis que la partie prospective est filandreuse et trop souvent verbeuse (naissance du Sujet). L’auteur prend un tel soin de se garder à droite et à gauche, en ce début des années 1990, de se démarquer de ses « chers collègues » tout en leur rendant hommage, que son discours apparaît confus, répétitif et verbeux. Même ses phrases sont emplies d’incidentes. Ce luxe de précautions stylistiques finit par agacer le lecteur.

Cette critique une fois faite, le constat de la montée du Sujet explique bien des phénomènes de nos sociétés contemporaines et ouvre des pistes qui vont au-delà de l’observation des simples comportements, probablement vers une société nouvelle. Celle-ci s’invente à mesure.

Voici une belle définition de la modernité : « l’idée de modernité, sous sa forme la plus ambitieuse, fut l’affirmation que l’homme est ce qu’il fait, que doit donc exister une correspondance de plus en plus étroite entre la production, rendue plus efficace par la science, la technologie ou l’administration, l’organisation de la société réglée par la loi  – et la vie personnelle animée par l’intérêt, mais aussi par la volonté de se libérer de toutes les contraintes » p.9.

La modernité triomphe par la sécularisation des comportements et le désenchantement du monde. Elle libère de la pensée magique et du finalisme religieux. Mais l’Occident a voulu passer du rôle essentiel de la rationalisation chez l’individu à l’idée d’une société tout entière rationnelle. La raison ne commande pas seulement l’activité scientifique et technique mais le gouvernement des hommes et l’administration des choses. La société exige alors d’être transparente, sans corps intermédiaires, l’école une rupture avec la famille et les traditions, l’éducation la seule discipline de la raison. Le bien est réduit à ce qui est socialement utile. La société prend la place de Dieu. Aux passions individuelles est opposée la volonté générale. Cette conception de la modernité est une construction idéologique.

Or, à l’origine, l’idée de modernité était plus dialectique. « Avec Descartes, dont le nom est si souvent identifié au rationalisme (…) la raison objective commence au contraire à se briser, remplacée par la raison subjective (…) en même temps que la liberté du Sujet humain est affirmée et éprouvée dans la conscience de la pensée. Sujet qui se définit par le contrôle de la raison sur les passions, mais qui est surtout volonté créatrice, principe intérieur de conduite et non plus accord avec l’ordre du monde » p.64. Descartes se place dans la suite de Montaigne. Il ne revendique pas une philosophie de l’Esprit ni de l’Être, mais une philosophie du Sujet de l’existence.

Pour avoir oublié une partie de ces fondements d’origine, la modernité est entrée en crise. On a assisté à la destruction du moi. Marx l’a fait disparaître sous l’énergie naturelle des forces de production ; Nietzsche a montré que la conscience est une construction sociale liée au langage ; Freud a dévoilé la rupture entre la recherche individuelle du plaisir (le Ça) et la loi sociale contraignante (le Surmoi) ; Michel Foucault a dénoncé la tendance des sociétés modernes à moraliser les comportements par un hygiénisme social formulé au nom de la science. Mais le désir s’affirme contre les conventions de la société ; les dieux nationaux résistent à l’universalisme du marché ; les entreprises affirment leur désir de conquête et de pouvoir au-dessus des froides recommandations des manuels de gestion ; la consommation même échappe au contrôle social parce qu’elle est de moins en moins associée à la position sociale.

Naît alors le Sujet moderne, désiré par Descartes mais reconstruit par Freud. « Freud cherche la construction de la personne à partir du rapport à l’autre et de relations entre le désir de l’objet et le rapport à soi. Ce qui lui permet d’explorer la transformation de la force impersonnelle, extérieure à la conscience, en force de construction du Sujet personnel, à travers la relation à des êtres humains » p.163. Or le Sujet est la volonté d’un individu d’agir et d’être reconnu comme acteur dans la société. La modernité est bien rationalisation et subjectivation, science et conscience.

Et voilà ce que devraient méditer les myopes du cerveau tentés par la réduction à l’ethnique national et socialiste : « Feindre qu’une nation, ou qu’une catégorie sociale, ait à choisir entre une modernité universaliste et destructrice et la préservation d’une différente culturelle absolue est un mensonge trop grossier pour ne pas recouvrir des intérêts et une stratégie de domination » p.260. Le Sujet est à la fois apollinien et dionysiaque, aspirant à la liberté et enraciné. Il n’est pas narcissique mais recherche sa libération à travers des luttes sans fin contre l’ordre établi sans lui et les déterminismes sociaux qui tentent de le contraindre.

« La modernisation est la création permanente du monde par un être humain qui jouit de sa puissance et de son aptitude à créer des informations et des langages, en même temps qu’il se défend contre ses créations dès lors qu’elles se retournent contre lui » p.295. Le Sujet est désir de soi, liberté et histoire, projet et mémoire. Il est « force de résistance aux appareils de pouvoir, appuyé sur des traditions en même temps que défini par une affirmation de liberté » p.408. La modernité, qui vise le bonheur, doit permettre l’émergence et l’épanouissement du Sujet individuel, et social dans les mouvements. « La modernité n’est pas séparable de l’espoir. Espoir mis dans la raison et dans ses conquêtes, espoir investi dans les combats libérateurs, espoir placé dans la capacité de chaque individu libre de vivre de plus en plus comme Sujet » p.375.

« Nous pensons donc que la démocratie n’est forte que quand elle soumet le pouvoir politique au respect de droits de plus en plus largement définis, civiques d’abord, mais aussi sociaux et même culturels » p.416. La démocratie doit combiner intégration et identité, société ouverte et respect des acteurs sociaux, procédures froides et chaleur des convictions. Comment ? Par l’argumentation, le débat, l’écoute de l’autre. Il s’agit de reconnaître ce qui a valeur universelle dans l’expression subjective d’une préférence. Ni loi du prince ni loi du marché, ni adjudant ni laisser-faire, mais indépendance et responsabilité. Cette vertu doit s’acquérir dans la famille et à l’école – et c’est là où le bât blesse : Alain Touraine n’en dit presque rien.

Il évoque en revanche le rôle des intellectuels auxquels il reproche leurs critiques négatives presque toujours antimodernes. Au lieu de mépriser la culture de masse, les intellectuels devraient selon lui en dégager la créativité tout en en combattant l’emploi mercantile, la démagogie et la confusion. « Le rôle des intellectuels devrait être d’aider à l’émergence du Sujet en augmentant la volonté et la capacité des individus d’être des acteurs de leur propre vie » p.465. La modernité Touraine apparaît un brin passée.

Alain Touraine, Critique de la modernité, 1992, Fayard, 462 pages, €26.00 e-book Kindle €16.99

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Gilles Lipovetsky, L’ère du vide

Nous changeons de société, l’individualisme croit. La socialisation des individus s’effectue autrement, en rupture avec le mode instantané depuis le XVIIe siècle. À cette époque, en opposition à la société patriarcale, hiérarchique et organique, naît la société moderne. Elle est démocratique et disciplinaire, universaliste et morale, idéologique et coercitive. Elle dure jusqu’à notre génération, dans les dernières années du XXe siècle.

Peu à peu, depuis 20 ou 30 ans, nous changeons imperceptiblement de société. Nous entrons dans l’ère appelée post-moderne. Nous vivons une mutation vers une privatisation élargie, une érosion des identités sociales, une désaffection idéologique et politique, une déstabilisation accélérée des personnalités. L’individualisation, processus qui court depuis le XVIIe siècle, s’accélère et franchit une étape. Chacun revendique d’être unique. Émerge petit à petit une société très flexible, fondée sur l’information et la stimulation des besoins, le sexe et la prise en compte des « facteurs humains », le culte du naturel mythifié, des relations apaisées de la cordialité et de l’humour. La violence idéologique et politique viendra ensuite, n’en doutons pas. Car si les relations personnelles sont apaisées, les relations sociales sont exacerbées par la liberté qui crée toujours des inégalités.

Les modèles sociaux contraignants d’hier laissent place au choix privé, le désir prime l’austérité, la compréhension et la participation remplacent la coercition, l’hédonisme supplante le productivisme (même si la mode continue de tyranniser les esprits faibles, qui ne croient « exister » que lorsqu’ils sont conformes à la majorité). Les valeurs individualistes n’avaient pu naître socialement au XVIIIe siècle qu’aussitôt encadrées par des systèmes d’organisation et de sens : les lois étaient « universelles », la volonté était « générale », les conventions étaient « sociales », l’impératif était « moral, les règlements « standardisés », la soumission était exigée au parti, aux maîtres, à l’adjudant, au patron, au chef de famille, au député. La liberté faisait peur, son indétermination était récupérée par le collectif qui la guidait.

Aujourd’hui, « le droit à la liberté, en théorie illimité mais jusqu’alors socialement circonscrit dans l’économie, la politique, le savoir, gagne les mœurs et le quotidien » p.13. Le fait social est de nos jours le désir d’accomplissement personnel, le respect de la singularité objective, de la personnalité incomparable, l’exigence de vivre tout de suite, ici et maintenant, d’assouvir son désir « là, sur le tapis », de se conserver jeune et épanoui, et non plus de forger un « homme nouveau » d’avenir.

Ce nouvel individualisme est permis par la transformation des styles de vie dû à la révolution de la consommation. Le choix de l’abondance dans la paix permet une société de libre-service. Le spectacle est à la carte, les leaders doivent séduire donc personnaliser les enjeux ; on n’acclame plus les idées d’un politicien ni la technique de jeu d’un tennisman ou d’un footballeur, mais leur personne, leur image. Sont mis en exergue les traits grossis de leur représentation sociale : « canon », « sympathique », « convivial ». « En diversifiant les possibilités de choix, en liquéfiant les repères, en minant les sens uniques et les valeurs supérieures (…) la culture postmoderne est un vecteur d’élargissement de l’individualisme », agençant « une culture personnalisée ou sur-mesure, permettant à l’atome social de s’émanciper du balisage disciplinaire – révolutionnaire » p.18. Sports de glisse, surf, rouleurs, planches, zapping, customisation, tuning, nomadisme – toutes ces nouveautés qui nous viennent du postmodernisme le plus avancé (le californien) correspondent à la décrispation des enjeux politiques et idéologiques, donc au surinvestissement des questions subjectives.

Dans un univers voulu ouvert, transparent, permettant la circulation sans contrainte des marchandises, des idées et des mœurs, chacun se veut libre de son choix et de son temps. Rien de vital n’étant plus un enjeu, les mœurs s’adoucissent et le consensus va à l’indifférence. Nous n’en sommes pas au nihilisme : Dieu est mort – mais tout le monde s’en fout. Chacun se façonne une religion à la carte en rabattant des croyances ici ou là dans un « New Age », ou s’agglomère en religion ethnique, prenant sa revanche de la réalité sociale dans une communauté mythifiée. L’apathie de masse veut que toutes les opinions, tous les comportements, puissent cohabiter sans s’exclure. Cette apathie n’est pas un défaut de socialisation mais une souplesse nouvelle dans une société et dans une économie décrispées. « L’ultime figure de l’individualisme ne réside pas dans une indépendance souveraine asociale mais dans des branchements et connexions sur des collectifs aux intérêts miniaturisés, hyperspécialisés ». On cherche une « solidarité de micro groupe », une « participation et une animation bénévole » des « réseaux situationnels » p.21.

Cette nouvelle société sert le capitalisme, elle le réalise. « Fondé sur l’agencement incessant de combinaisons inédites, le capitalisme trouve dans l’indifférence une condition idéale à son expérimentation, laquelle peut ici s’accomplir avec un minimum de résistance » p.62. Tel est le mouvement général des sociétés développées, sociétés d’abondance, que d’exiger la démocratie avec le libre-échange, puis le libre choix des personnes pour leur agrégation en réseau, la légèreté et la girouette devenant la norme, les « vérités relatives » le mantra. Pour Lipovetsky, mai 68 est « la première révolution indifférente » p.64.Tout est « light », des yaourts aux idées, les manuel « en 5 mn » ou « pour les nuls » faisant florès (il y a tellement d’ignares et de nuls…).

Pour ma part, je considère que l’Internet poursuit l’individualisme en germe dans la révolution américaine ; il est le réseau matériel qui réalise le mieux l’idéal des pères fondateurs. Internet et ses accessoires (notamment le téléphone mobile et les applications) est adapté avec enthousiasme parce qu’il est la « révolution nécessaire » de la société postmoderne. Tout apparaît lié : capitalisme et économie–monde américaine, démocratisation et progrès de l’individualisme, Internet et mondialisation. Surfons sur la vague plutôt que de tenter de la barrer par des digues dérisoires. « L’exception culturelle » réussie ne sera pas une série d’archaïsmes d’Ancien régime mais une personnalisation future de ce qui est en train d’arriver.

Revers du procès d’individualisme, l’homme d’aujourd’hui est vulnérable. La déprime se généralise avec l’obsession de l’ego par lui seul, affrontant seul l’adversité. Les problèmes personnels prennent une dimension démesurée : « vieillir, grossir, enlaidir, dormir, éduquer les enfants, partir en vacances, tout fait problème, les activités élémentaires sont devenues impossibles » p.67. Les albums de Claire Bretécher mettent tout cela en évidence. Le corps devient victime de l’ego : on cherche la ligne, on entretient sa forme, on porte des colliers, des bagues et des bracelets, on se perce et se tatoue, on teint ses cheveux ou les coiffe autrement, on se pare de cuir viril ou de corsage moulant. L’impératif séducteur exige de se gérer soi-même comme une entreprise, de recycler son image, de se brancher sur la mode dominante. Reconnaissance des pairs et orgasme sont à ce prix. Minable s’abstenir, ou sombrer dans le viol.

La personnalité devient une exigence morale : elle exige de l’authentique, du sincère, du créatif. Cela dans une atmosphère de pacification : les « mauvais » caractères sont honnis bien plus qu’auparavant. Tout peut être dit, mais sans cri ni passage à l’acte. Surtout pas d’excès : la négation forcenée et systématique en art ne séduit plus que les petits-bourgeois toujours en retard d’une génération sur l’avancée des mœurs. La dérision et la moquerie deviennent les valeurs sociales suprêmes, surtout en politique ; l’ironie permet de tout dire sans déranger personne car rien n’apparaît sérieux. Ainsi l’égoïsme peut exploiter cyniquement les sentiments des autres et rechercher son propre intérêt sans vergogne. Plus de barrières dans les limites devenues élastiques du consensus mou et du politiquement correct. L’espace privé devient un espace de dépendance narcissique. La société, peu reconnaissante, suscite les refuges autarciques : baladeur, jogging solitaire, automobile individuelle, téléphone portable, jeux vidéo. La tentation est grande de fuir devant le sentiment : vivre seul permet de se tenir à l’écart des intensités affectives. Tout circule, glisse, une information chasse l’autre, s’oublie aussi vite. Vedettes et penseurs ne sont plus adulés qu’à l’instant, l’environnement urbain privilégie le passage plutôt que la socialité : parking souterrain, galerie marchande, escalier mécanique, autoroute. Aujourd’hui sont nés vélo, trottinette ou Autolib conçu pour une seule personne qui accentuent ce phénomène pointé au début des années 1980.

Certes, on en revient, les tribus exigeant reconnaissance, la marchandise se chinant mieux à pied et à plusieurs, le local et le durable devenant (prix du carburant oblige) à acheter moins et près de chez soi. Mais cela a pris du temps. Les écologistes, par leur absence de cohérence et de sérieux, ont paru en pointe mais tous les partis – ces machines à faire gagner des candidats – s’y mettent. La droite, toujours imbue d’elle-même et conservatrice, est la plus en retard car, en France, elle se confond encore avec l’ancienne société autoritaire, fordiste et jacobine. Or « la critique de la gratuité des services, la dénonciation des monopoles publics, l’appel à la déréglementation et à la privatisation des services, tout cela va dans le sens de la tendance postmoderne à privilégier la liberté par rapport à l’égalitarisme uniforme mais aussi à responsabiliser davantage l’individu et les entreprises en les contraignant à plus de mobilité, d’innovation, de choix » p.192.

Ce recueil d’articles déjà datés reste fondamental pour comprendre le monde tel qu’il apparaît à l’articulation des millénaires.

Gilles Lipovetsky, L’ère du vide – essai sur l’individualisme contemporain, 1983, Gallimard Folio essais 1989, 328 pages, €9.00

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Nu au compteur

Le nu ne s’est jamais aussi bien porté… sur le net. Cela alors que la morale ambiante est de plus en plus puritaine, contrainte par les trois religions du Livre grimpant vers l’intégrisme.

En témoignent les « termes recherchés » sur les moteurs qui aboutissent à mon blog – en regard des articles les plus lus.

Un florilège des mots ou fragments de phrases tapés en recherche, avec leur orthographe incertaine et leurs raccourcis cocasses mérite d’être cité :

  • fantasme etre surprise entré d’être baiser rudement raconte
  • tahitienne vahiné seins
  • famille à la masturbation
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« Surprise, seins, bander, nu(e), baiser, dénudé, en chaleur, troc, jupette, slip, ligoter, esclave, bikini, sans culotte (révolutionnaire ou soixantuitarde ?), naturiste, punition, cul, sucer… » montrent une adolescence fiévreuse. Le terme « gamin » ou la mention de l’âge questionne sur la première fois, sur l’âge du premier désir, sur la curiosité plus que sur les actes : « bande dessinee en francais pour adulte concernant la baise qui est lisible », « gamin baiseur », « polynesian teens ». La naïveté des termes laisse parfois pantois : « naturistes tous nu » – on se demande pourquoi ils seraient naturistes.

Les références aux Noires, à une fille touareg, à une « française bourgeoise » ou à la nudité « au pogrom » laissent penser qu’il y a de la « diversité » chez les quêteurs de réponse. Avec un certain sadisme parfois : punir pour mettre à jouir. Le pire et le plus drôle étant le « donald trump etant scout » : le questionneur souhaite-t-il que le paon macho yankee se soit fait violer par un moniteur prêtre ?

Ne viendrait-on majoritairement sur mon blog que pour le sexe ?

Parmi les articles les plus lus depuis l’origine (2010), on trouve quand même Tahiti, l’euro, Le Clézio, Stevenson, Céline, l’antisémitisme, Facebook, entre autres. Parmi les articles les plus lus dans les derniers sept jours, Stendhal et la politique, le mouvement social de los Indignados en Espagne, Nietzsche, Philip Roth et Philippe Sollers – même si la misère sexuelle et les corps chantent à la plage sont en bonne place.

Au fond, les moteurs de recherche ramènent surtout les images du blog dans leurs filets, moins les textes. Quand ceux-ci font l’objet d’un mot-clé, le lecteur est tout de suite plus sérieux : prof ou scolaire, amateur cultivé, chercheur. Mais si je ne mettais aucune illustration, comme un ancien blogueur qui se piquait de mots, je gage que les visites sur mon blog seraient bien moins fréquentes. Les images attirent sur le texte et font du buzz ; on vient ensuite pour plus sérieux, comme les auteurs au programme de français ou de philo, ou même sur la politique.

Il est bon de regarder de temps à autre ce qu’on lit des publications que l’on donne. Pour ne pas rester hors-sol, pour prendre le pouls du lectorat, pour s’expliquer les quelques 1200 visites quotidiennes – et plus le dimanche (est-ce pour la critique de film ou par qu’il y a plus de temps pour surfer ?).

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Adultes mais diminués

De temps à autre, au détour d’une conversation, je me rends compte que les gens que je peux côtoyer tous les jours ne vivent pas dans le même monde que le mien, ni au même rythme. L’histoire peut avoir plusieurs vitesses.

À l’occasion d’un emménagement, les deux hommes qui ont monté les meubles et les cartons dans le camion ont déclaré qu’ils n’avaient jamais pris l’avion. Djamel, Algérien d’origine élevé à Marseille, devait justement le prendre pour la première fois de sa vie, d’Orly à Marseille–Marignane, la semaine suivante. Il avoue : « j’ai la trouille… on m’a dit, c’est surtout au décollage, mais à l’atterrissage aussi ». L’autre, un franchouillard de banlieue, a acquiescé : « oui, moi non plus je n’aime pas. Je n’ai pas envie de commencer ». Djamel : « je crois qu’avant, je vais me prendre quelque bières, histoire de dormir pendant le vol, quoi ».

Ces gros machos qui en rajoutent, roulant tout à l’heure des mécaniques en soulevant l’un de mes cartons remplis de livres d’art : « ouf ! Ça, c’est pas un carton de pédé ! », ont la trouille de simplement prendre l’avion. C’est le fait de la télé et de l’amplification de l’opinion. Je découvre un pan du monde où la frilosité naît de l’ignorance, où le conservatisme est viscéralement une réaction de peur devant l’inconnu et la nouveauté.

On pourrait me rétorquer qu’il faut avoir les moyens de prendre l’avion. Erreur : ce n’est plus le cas aujourd’hui, et cela depuis quelque temps déjà. Les tarifs promotionnels d’Air France sur Marseille, par exemple, sans parler des compagnies low cost, rendent le voyage moins cher que le train et à peine plus qu’à deux en voiture par les autoroutes à péage. Encore faut-il le savoir, s’informer, donc écouter ou lire. Les agences de voyages sont désormais partout, y compris en banlieue, mais il faut faire la démarche de chercher. Tout le monde n’a pas accès ou ne sait comment prendre Internet encore aujourd’hui.

Car ce processus cumulatif de vouloir et de savoir chercher commence dès l’enfance. Les mauvais élèves resteront des adultes diminués, craignant tout ce qui change. La curiosité, l’ouverture au monde, l’attrait du nouveau ou du neuf sont un apanage de l’enfance dont les petits cancres sont pourvus comme les autres, et peut-être plus que les autres. Mais cela s’amenuise dès l’adolescence je l’ai constaté moi-même au service militaire, et disparaît complètement dès l’entrée dans le couple et dans la vie professionnelle. Un garnement plein d’initiative et de vie devient un adulte falot trop rangé.

Est-ce un trait national français, issu d’une culture d’origine paysanne ? Faut-il incriminer l’organisation éducative qui récompense la conformité et le caractère placide ? Ou l’esprit national fonctionnaire, hostile à toute prise de risque et à toute aventure ? Ou encore l’enracinement catholique, envieux de toute « inégalité », jaloux de tout « tempérament », cupide devant toute « fortune » ?

Plus profondément, ne pas savoir, c’est craindre. Réflexe de survie : l’angoisse naît de l’ignorance. La mort est l’ignorance suprême or, en avion, le passager est complètement dépendant des conditions météo, de la mécanique, de l’équipage, d’éventuels terroristes. Lorsque l’angoisse devient insupportable, les illusions offrent un refuge commode : l’idée de paradis, la vie communautaire de secte, les croyances occultes, l’alcool, la drogue, les somnifères, etc.

Pour moi, rien ne vaut un bon livre ou encore Internet pour creuser la question et raisonner sur le sujet. Mais l’éducation nationale produit peu de personnalités assez sûres d’elles-mêmes pour se forger une opinion hors du bouche-à-oreille et du conformisme ambiant.

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Au pays imagine R

Un soir d’octobre, sur le quai du RER C.

Une mère et son fils de 7 ans attendent d’un train. Le petit s’ennuie. Il engloutit deux sucettes, feuillette son Journal de Mickey qu’il récupère dans le cabas de sa mère. Puis il le remet et veut aller voir sur le panneau à quelle heure arrive le bon train.

Sa mère : « non, c’est trop loin, reste ici !

L’enfant : « c’est le prochain train ?

– Non, celui qui arrive ne prend pas de voyageurs, c’est marqué.

– C’est pour les animaux, alors ?

– (Rire). Il ne prend pas de voyageurs, cela veut dire qu’ici il ne s’arrête pas, il en prendra plus loin, ou bien il va au garage… ».

Coïncidence de la logique enfantine et de l’imaginaire de cet âge. Dans le Journal de Mickey, les animaux parlent comme des humains ; pourquoi ne pourraient-il alors pas prendre le train ?

Bien sûr, l’enfant sait que ce sont des animaux qui n’existent pas, il n’en rencontre pas dans sa vie courante. Mais, quand on a 7 ans, on peut être un peu étourdi et mélanger les univers, la réalité et la fiction…

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Misère sexuelle début de siècle

Michel Houellebecq avait raison, il y a plus de vingt ans, de dénoncer la fausse « libération » sexuelle post-68. L’exigence de la mode était de baiser à tout va, n’importe où, et avec n’importe qui. « On aime s’envoyer en l’air » décrétait un vieux couple – jeune en 1968 – dans une récente publicité pour un comparateur de vols aériens. Mais être dans le vent ne signifie pas que le vent vous porte : il peut aussi vous souffler.

Pire est la sexualité adolescente d’aujourd’hui, avant tout numérique. Le réel fait peur, la faute aux parents timorés qui enjoignent à leurs petits de ne pas faire confiance, à personne, jamais. Ni sourire dans la rue, à peine un salut (et seulement aux gens déjà connus), ne pas suivre. L’hystérie télé est passée par là avec les « affaires » médiatiques de pédophilie. Même si elles sont statistiquement rarissimes (et à 75% en famille…), pas plus fréquentes hors domicile que les homicides, et moins que les morts par accident de voiture, elles contraignent le comportement de tous, tous les jours. A force de s’enfermer, la société crée des autistes : pourquoi cette pathologie se développe-t-elle autant ces dernières décennies ?

Certains rigoristes, en général esclaves de morales religieuses jamais pensées, mettent en cause la capote, la pilule et l’avortement comme un lâcher de freins. Les femmes, désormais libérées d’une grossesse non désirée, se débonderaient. Goules hystériques, elles sauteraient sur le premier venu pour se faire jouir, allant d’amants romantiques (mais bien membrés) aux sex-boys et aux tendres sex-toys éphèbes des cougars. Mais le fantasme mâle patriarcal des religions du Livre ne fait pas une réalité. Les filles sont tout aussi tendres et affectives que les garçons et, si leur jouissance est plus lente à venir, exigeant tout un environnement physique, affectif et moral, elles n’en sont pas plus animales.

Contrairement à ce que voudrait faire croire la doxa machiste – et le commerce bien pensé. L’industrie du porno fleurit en effet d’autant plus que les outils du net sont désormais à sa disposition depuis une génération. Des acteurs et actrices payés pour cela « jouent » un rôle en exhibant leur sexe, soigneusement maquillé  (épilation, lustrage rose des petites lèvres pour les filles, huilage des muscles et viagra pour les garçons). Ils caricaturent « l’acte » en le multipliant, prenant des poses de cascadeurs, émettant des sons de jouissance comme les rires mécaniques des émissions drôles. Tout cela vise à divertir, à exciter, à vendre – tout cela n’est pas la réalité.

LA BOUM, Alexandre Sterling, Sophie Marceau, 1980

On ne fait pas des bébés dans l’outrance pornographique mais dans l’amour partagé. Et c’est cela qu’il faut expliquer aux enfants. Les tabous iniques des religions du Livre (toujours elles) empêchent les parents de jouer leur rôle de guide. « On ne parle pas de sexe, c’est grossier ; ce n’est pas de ton âge ; on verra ça plus tard ; le docteur t’expliquera ; tu n’as pas de cours d’éducation sexuelle à l’école ? » ; « pas de torse nu à table » ; « cachez ce sein que je ne saurais voir » ; « ferme ta chemise ; met un tee-shirt ; met tes chaussures ! » Ces injonctions du rigorisme puritain effrayé par le qu’en dira-t-on, que n’en avons-nous entendu ! Or ne pas dire, c’est cacher. Induisant donc la tentation de l’interdit et son revers : la solitude devant l’émotion.

Les enfants dès le plus jeune âge sont confrontés aux images pornographiques. Non seulement dans la rue parfois, mais surtout sur le net. Vousentube diffuse des vidéos sans filtre ou presque ; d’autres sites en accès libre sur Gogol permettent d’observer des corps nus s’affronter dans des halètements ou sous des coups violents, les pénis érigés comme des masses et pénétrant comme des couteaux terroristes le corps des victimes esclaves – qui ont l’air d’en profiter et de jouir, comme les mémères appelées à la consommation par les magazines à la mode lus chez le coiffeur.

Que font les parents ? Ils chialent lorsqu’on leur met le nez dedans, comme des toutous peureux la queue entre les jambes. « Je ne savais pas ; ma petite puce ! » ou « mon cher ange ! Comment penser qu’à cet âge innocent… » Ils ne voient pas parce qu’ils ne veulent pas voir. Ils se cantonnent dans leurs soucis et leurs problèmes de couple, indifférents au reste, sauf à Noël et aux anniversaires peut-être. Ils n’écoutent pas, ils ne répondent pas aux questions.

Pourtant légitimes : comment fait-on les bébés ? c’est quoi l’amour ? mes petites lèvres sont-elles trop grandes ? mon zizi est-il trop petit ? comment on met une capote ? sucer, c’est mal ? Si les parents répondaient avec naturel à ces questions intimes, sans fard mais avec raison, les enfants et les adolescents ne seraient ni intrigués par l’interdit, ni traumatisés par l’expérience. Mais voilà, les tabous ont la vie dure – sauf sur le net, où tout se trouve comme au supermarché.

Vaste hypocrisie des sociétés « morales » qui ont pour paravent la religion mais laissent faire et laissent passer sans filtre tout et n’importe quoi. Les Commandements sont affichés et revendiqués, mais nullement pratiqués. Tout comme ces « règlements et procédures », en France, qui ne durent que le temps médiatique : on fait une loi – et on l’oublie : tels l’interdiction des attroupements d’élèves devant les écoles, le voile en public, l’expulsion des imams salafistes, l’enquête sur les habilités au secret Défense, et ainsi de suite. La loi, pour les Latins, est toujours à contourner, par facilité, laxisme, lâcheté.

Dès lors, comment ne pas voir la misère sexuelle de la génération qui vient ? Regardez successivement deux films et vous en serez édifiés. La Boum sorti en 1980 et Connexion intime, sorti en 2017. Ils ont 37 ans d’écart – une génération. Ils sont le jour et la nuit. Ils se passent tous deux en lycées parisiens, à la pointe des tendances sociologiques. Les parents des deux films sont toujours occupés et ne prennent pas le temps de parler à leurs adolescents, garçon ou fille – qui cherchent ailleurs communication et affection. Mais autant La Boum est romantique et pudique, autant Connexion intime est égoïste et mécanique. La sensualité n’existe plus, les cols sont fermés, les torses enveloppés de tee-shirts larges et de sweaters informes, les manteaux boutonnés – seules les filles s’exhibent, mais dans leur chambre et à distance, en sous-vêtements coquins, se prenant en selfies pour poster sur les réseaux.

« L’amour » s’y réduit au sexe et les caresses n’ont plus leur place : on ne se touche plus le visage, les épaules ou la poitrine, on ne se caresse pas les seins ni les tétons. Seules la bouche et la bite sont sollicitées avec pour summum « d’Acte »… la pipe. On suce dans les toilettes, on se branle devant un film – mais on ne parvient à rien sur un lit avec un ou une partenaire réelle. D’où Félix accro au porno et Luna qui se met en scène comme une star sur un site de rencontres. Chloé, 15 ans, provinciale parachutée à Paris, cherche l’amour et ne le trouve pas ; ni son amitié avec Luna (qui la manœuvre), ni son inclination pour Félix (qui l’utilise) ne sont de l’amour. Ce n’est que du sexe, égoïste, mécanique. Les ados de La Boum étaient tendres, mignons ; ceux de Connexion intime sont froids, répugnants.

Entre les deux films, le net. Outil qui est la meilleure et la pire des choses, comme tous les outils. Mais surtout la démission égoïste des parents, portée par cet individualisme du « ils n’ont qu’à se démerder » ou du « que fait l’Etat ? », déjà pointé par Michel Houellebecq dans Les particules élémentaires en 1999.

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