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Kevin Escoda, De la machine qui calcule à la machine qui pense

Qu’est-ce que la pensée ? En 2022, la société australienne Cortical Labs a tenté l’expérience DishBrain : 800 000 neurones (humains et de souris) cultivés sur une puce ont appris à jouer au jeu Pong. Et l’auteur d’analyser : « Les neurones existent. La plaque existe. Ce qui n’existe pas, c’est le petit être conscient que votre imagination a glissé dans le bocal en lisant le titre. Il n’y a personne là-dedans. » C’est de la matière qui dépense de l’énergie. Pas d’esprit pur, mais de la physique.

D’où trois affirmations :

1 – « penser est un acte physique, qui se paie en énergie »

2 – « ce qu’on appelle intelligence artificielle est une compression de la mémoire écrite de l’humanité, ce qui la rend dépendante, pour toujours, de ceux qui possèdent cette mémoire »

3 – « cette faculté est en train de devenir une infrastructure qu’on possède et qu’on loue, et la question décisive qu’elle pose n’est donc pas technique mais politique »

« L’énergie apprend à s’organiser depuis l’origine de l’univers. » Une étoile qui naît de la pression, une feuille qui opère la photosynthèse, un animal humain qui respire et mange pour acquérir de l’énergie, mettent de l’ordre dans le désordre ambiant et « vivent ». « Le neurone passe son temps à maintenir une différence, une tension électrique entre son intérieur et son extérieur, en pompant sans relâche des particules chargées à travers sa membrane. » Une pensée est une configuration en réseau de ces décharges électriques, et rejette de la chaleur. Mais le cerveau est bien plus efficace que la machine pour rationner l’énergie en produisant de la pensée. L’intelligence n’est pas affranchie de la matière.

Ensuite, toute machine créée doit d’abord absorber la création humaine des bibliothèques. Ce qui donne sa valeur à l’IA est donc le savoir accumulé, donc le droit d’auteur pour les textes, images et vidéos les plus récents. Or qui pille et possède le plus ? Quel est le prédateur ? Le Yankee, bien-sûr ! « Celui qui possède les plus grandes réserves de données de qualité possède, littéralement, les mines d’or de la nouvelle économie. Voilà pourquoi les mêmes entreprises qui détenaient déjà nos recherches, nos courriels, nos photos, nos vidéos, nos messages, sont devenues les puissances de l’intelligence artificielle. » Ou comment privatiser les biens communs. Mais on arrive au bout, car tout ce qui est de qualité a déjà été pompé. « Génération après génération, le modèle nourri de lui-même perd d’abord les queues de la distribution, c’est-à-dire le rare, l’étrange, le minoritaire, puis dérive vers une bouillie moyenne, confiante et pauvre. Les biologistes reconnaîtront le tableau : c’est une consanguinité. La copie de la copie de la copie ». La création humaine est irremplaçable. Créer n’est pas le fait des machines, qui ne peuvent qu’assembler différemment des textes déjà pensés.

Quoique… puisque tout va très vite ! Récente chronologie qui s’accélère (source Le Grand Continent) :

Le 21 juillet 2026, OpenAI reconnaît que l’un de ses modèles de recherche interne, au cours de deux mois de tests de sécurité informatique, a contourné son propre environnement de test, obtenu un accès à Internet, ouvert des canaux de communication clandestins entre agents et, enfin, compromis les serveurs de Hugging Face, la plus grande plateforme mondiale de modèles d’IA. Le rapport publié le 26 août parle d’un « coup de semonce » et décrit des agents qui trichent, s’obstinent, se coordonnent et entreprennent « des actions dangereuses qu’aucun être humain n’a ordonnées ».

Le 8 septembre, Jacob Coxon, ancien chercheur chez Anthropic et OpenAI, publie un post sur X dans lequel il annonce sa démission, en affirmant que « ceux qui développent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici la fin de la décennie ». Avec plus de 150 millions de vues en deux jours, ce message est repris par plusieurs chercheurs d’Anthropic, d’OpenAI et de DeepMind, qui confirment partager cette crainte, exprimée dès le 6 septembre par Jakub Pachocki, le directeur de la recherche d’OpenAI, et relayée le 12 septembre par Dario Amodei, le PDG d’Anthropic, dans un long texte appelant l’industrie à ralentir.

Le 10 septembre, le Sénat a ouvert une enquête sur l’incident de Hugging Face. Le 3 septembre, Bernie Sanders avait annoncé un projet de loi, élaboré avec le député texan Greg Casar, visant à suspendre le développement de l’IA avancée et à interdire purement et simplement la super-intelligence.

ChatGPT (transformeur génératif pré-entraîné en français) n’est qu’un algorithme statistique qui devine le mot suivant dans une phrase, en se fondant sur sa mémoire de milliards de phrases (surtout en anglais…). D’où les développements récents qui font croire que la machine pense tout seule : « La devinette du mot suivant, poussée à l’extrême sur la totalité des textes humains, oblige la machine à construire à l’intérieur d’elle-même un modèle du monde, non parce qu’on le lui a demandé, mais parce que c’est la seule façon de bien deviner. La compréhension apparaît comme un effet secondaire de la prédiction. Elle n’était pas le but ; elle est le moyen que la machine s’est trouvé, à l’aveugle, pour gagner au jeu. » Il n’y a pas d’apprentissage au sens humain, seulement la répétition à l’infini des essais, les erreurs peu à peu corrigées pour sculpter une carte du langage humain et du monde qu’il décrit. L’informatique est un outil de systématisation des règles ; elle est née de la transformation intellectuelle du savoir pratique, pensé comme une suite de règles exactes exécutées mécaniquement. Et cela « brûle l’électricité d’une ville », dit l’auteur, d’où ses limites physiques… La connaissance se dépose d’elle-même, par statistique, pas par intuition ni « pensée ». Les grandes infrastructures sont un manuel de corrélations statistiques de taille énorme.

Dès lors, le travail va-t-il disparaître ? Pas du tout. Il se transforme – et chacun doit devenir meilleur (ce qui n’est pas évident pour le grand nombre). « Ce qui vaut désormais, c’est la clarté de l’intention, la capacité de dire exactement ce que l’on veut, de juger ce qui revient, de savoir ce qui est bon. La machine n’a pas supprimé le travail ; elle l’a poussé d’un cran vers le haut, vers le jugement, et elle a laissé béant, en dessous, tout l’espace des gestes qu’elle sait désormais faire seule. » Il faut transformer notre savoir-faire en savoir-vouloir, ce qui est une autre paire de manche, au vu de l’éducation scolaire soumise au bachotage et de l’éducation sociale soumise au conformisme. C’est une révolution du haut en bas de la société qu’il est nécessaire d’entreprendre. Cela prendra bien deux générations. Mais quand l’intelligence à grande échelle dominera et que les machines produiront l’essentiel de la richesse, la question est QUI possède les machines ? Peut-on croire à l’utopie d’un savoir partagé si la propriété n’est pas également partagée ?

Savons-nous programmer efficacement les machines ? Pas du tout. Parce que nous ne savons pas vraiment ce que nous voulons et ne savons le traduire en langage que l’automatisme des machines comprend. « Obtenir une réponse juste sur un sujet précis demande deux savoir-faire que personne n’enseigne encore : poser la bonne question, et construire autour d’elle le bon contexte. Cela s’apprend ». Parce que nous confions de plus en plus de décisions à des optimiseurs plus puissants et qui coûtent moins cher. Et parce que plus l’optimiseur est puissant, plus il exploite finalement l’écart entre la lettre et l’esprit de sa cible. D’où les dérives comme chez Meta, où les algorithmes rendent addictifs les ados parce que c’est rentable, répandent les fake news parce que l’indignation engendre des réactions en like ou commentaires, donc de la pub. D’où le déplacement de la fenêtre d’Overton, les idées qui sont politiquement correctes ou moralement acceptables : « stratégie, cynique et efficace : pour faire passer une idée, n’en faites pas la promotion ; faites la promotion d’une idée plus extrême, et regardez la vôtre glisser vers le centre. » Ça marche pour la politique : Zemmour et ses outrances a fait plus pour Marine Le Pen que sa stratégie de « dédiabolisation » ; on ose croire que les colères et l’ego démesuré (dictatorial) de Mélenchon ont rendu plus raisonnables les gens de gauche sur « le socialisme ». Mieux, ça marche pour les affaires : les patrons d’entreprises de la Tech qui réclament un moratoire sur l’IA et des barrières par crainte que la machine supplante l’humain… s’empressent de retourner dans leurs labos pour accélérer encore plus leur production, lever des milliards en bourse.

Parce qu’au fond, premier arrivé, premier servi ; l’entreprise qui présente la meilleure Tech rafle la mise, tant les capitaux sont énormes à mobiliser pour les défier. « Il en résulte que la faculté même de penser à grande échelle, cette nouvelle infrastructure de l’esprit, se concentre entre très peu de mains, plus vite et plus étroitement que ne l’a jamais fait l’argent. » Peut-être est-ce le nouveau capitalisme, moins centré sur le risque en capital que sur la prédation de données et la captation mondiale des sources d’énergie et des terres rares ? Peut-être est-ce un capitalisme où l’État est embarqué, comme en Chine ou aux États-Unis, où les oligarques du Parti ou la Tech dominent les politiciens ? « L’argent n’aura plus d’importance en 2036 », a assuré Elon Musk dans un entretien à The Economist. Nous, les Européens, adoptons un système ici ou là, pour décider ça et là, dans le recrutement, la finance, la relation client, la psychologie, l’écriture de livres ou d’articles, l’organisatiion d’entreprise, sans ordre, sans mesurer les risques. « Voilà le vrai visage du danger, et il n’a rien d’un dieu machine : une négligence de masse, une adoption plus rapide que la compréhension ».

Dès lors, deux futurs, à mon avis :

1 – les meilleurs modèles et leurs poursuivants se rejoignent car les gains deviennent de plus en plus faibles ; c’est le modèle chinois qui a défié ChatGPT avec beaucoup moins de moyens, en reliant autrement par distillation ce qui se fait déjà en open source. Le but est de conquérir des parts de marché avec de smodèles de haute qualité à coûts moindre que ceux de la Tech américaine. Meta a vu le problème, et a lancé Spark 1.1 le 9 juillet 2026 à un cinquième du prix des modèles haut de gamme.

2 – les capacités progressent de façon exponentielles, avec des puces toujours plus fines et plus puissantes, mises en réseau, voire quantique, tandis que les modèles servent à entraîner les suivants, et l’écart ne cesse alors de se creuser. La puissance de l’IA devient alors analogue à la puissance nucléaire il y a moins d’un siècle…

Et l’Europe dans cette course ? Ses meilleures sociétés se font avaler par le vortex financier américain, tandis que les financements européens ne suivent pas, trop dispersés, trop frileux, sans marché unifié évident. Dès lors, peut-on orchestrer l’intégration en entreprise en utilisant le savoir-faire du logiciel métier, de la connaissance des processus et de l’expertise sectorielle ? C’est ce que fait l’auteur avec sa société de conseil. Mais elle ne saurait être la solution unique. Les modèles de puissance sont essentiels à la Défense, au renseignement, aux cyberattaques, à la coordination des armes sur le terrain. Sauf que les infrastructures exigées de cette productivité de l’IA, sans commune mesure avec la traditionnelle pour toute fonctions de traitement de données, vont nécessité une capacité massive de production d’électricité. En avons-nous les moyens, alors que nous dépendons de l’étranger pour le pétrole, le gaz et l’uranium pour les centrales nucléaires ? Il faudra développer en même temps les énergies renouvelables à grande échelle (solaire sur les bâtiments, les parkings, les champs où réduire l’évaporation…) et les batteries nouvelle génération lithium-fer-phosphate pour la stocker.

Écrit clair, didactique, à croire que l’auteur a dicté plutôt qu’écrit. Cinq chapitres suivis d’ateliers pratiques pour « ouvrir le capot » et « adopter la machine en entreprise », des notes, une chronologie repère, des sources, des films et séries pour prolonger.

Un livre récent, fondamental pour comprendre le monde non qui vient – mais qui est déjà là.

Kevin Escoda, De la machine qui calcule à la machine qui pense – L’aube d’une nouvelle intelligence, 2026, édition indépendante, 227 pages, €14,76, e-book Kindle €7,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Le site de l’auteur

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https://argoul.com/2026/09/19/kevin-escoda-geopolitech/
https://argoul.com/2026/09/24/kevin-escoda-de-la-finance-decentralisee-a-la-defi-institutionnelle/

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La désindustrialisation change la société disent Fourquet et Cassely

Dans leur livre bilan sur quarante années de changements en France, déjà chroniqué sur ce blog, les auteurs pointent en premier les bouleversements dans l’industrie. En bonne sociologie influencée par le meilleur du marxisme, l’infrastructure commande (ou influe, selon votre degré de marxisme) sur la superstructure – l’économie sur la société. Depuis les années 1970 – deux générations – la France a profondément changé. Elle s’est massivement désindustrialisée, s’orientant de plus en plus vers les services et le loisir, devenant sociologiquement une société à l’américaine. Pour le meilleur (destiné aux privilégiés) et pour le pire (laissé aux petites mains).

La France sous nos yeux est donc la France d’après, celle qui va voter pour le prochain président. La crise sanitaire a révélé l’ampleur de la désindustrialisation qui a eu lieu depuis 40 ans dans toutes les filières. Sauf dans le luxe, seule excellence où la « marque France authentique » est reliée à la mondialisation. Mais généralement, les écolâtres formés aux méthodes américaines les ont appliquées de façon scolaire – sans rien du pragmatisme yankee. C’est ainsi que la vision erronée de la grande entreprise « sans usine » a ruiné Alcatel. Ou que les magouilles qu’Alstom a laissé accomplir – avec une légèreté toute française sur le droit – ont conduit à sa vente forcée à General Electric sous peine d’une amende record. La dépense publique financée par la dette a pris le relais de l’investissement industriel, laissant la plupart des secteurs sous perfusion, ce qui n’est pas une situation durable. On le voit avec EDF, entreprise semi-publique et semi-privée dans laquelle l’État vient d’imposer de perdre de l’argent pour motif électoraliste.

Les gens peu formés n’ont pour débouchés désormais que la santé, le social et la grande distribution, ce qui change la sociabilité. Les anciens liens de l’usine, du syndicat, de la cité, du parti ou du stade sont dénoués. Les travailleurs sont désormais seuls, ce pourquoi certains ont été tourner autour des ronds-points, seuls centres anonymes qui pouvaient les réunir. Ce pourquoi aussi les peu lettrés des banlieues n’ont pour recours que le trafic de drogue et les petits casses.

Le secteur primaire s’est effondré avec brutalité, la pêche comprenant 11 500 bateaux en 1983 contre 4500 seulement aujourd’hui, transformant les ports de pêche en havre de plaisance. La fermeture des mines et des carrières les a transformés en musées ou en bases de loisirs, conduisant à l’essor d’un nouveau tourisme très différent du précédent – où l’on allait à la rencontre des gens et du paysage. L’agriculture s’est effondrée d’un tiers depuis 1970 et la grande distribution a imposé ses prix dans l’alimentaire. Les grandes surfaces ont quadrillé la France en remodelant le paysage et ont dévitalisé les centres-villes.

Les anciens magasins d’usine, transformés en villages de marques, sont un nouveau tourisme conditionné par les points d’accès. D’où l’importance des autoroutes, dont a profité la logistique du commerce en ligne. L’axe Londres-Milan qui génère 60 % des achats en ligne en Europe, a conduit à installer des centres logistiques sur d’anciens sites industriels le long des autoroutes, à l’aide de primes publiques. Les camions remplacent le train : en 1974, 45 % du total des marchandises était transporté par le ferroviaire contre 9 % seulement en 2020. Au détriment de l’écologie, évidemment. Les sempiternelles grèves pour tout et n’importe quoi des cheminots en ont rajouté sur la perte d’attractivité, comme quoi l’ancien monde précipite la survenue du nouveau, comme par pulsion suicidaire (ce fut aussi le cas des taxis, des hôtels, de la presse papier, de la télévision …). Le trafic de drogue profite également des autoroutes et les go-fast vont du sud de l’Espagne jusqu’à Amsterdam en passant par tous les points relais de l’Hexagone et de la Belgique.

C’est ainsi que hors des axes, une partie du territoire a été mise en tourisme. Les compagnies low-cost offrent des vols à bas prix, ce qui démocratise l’avion (pour les classes moyennes) au détriment de l’écologie une fois encore. La voiture est de plus en plus taxée via l’essence, les assurances, le contrôle technique, la limitation de vitesse, l’interdiction progressive du diesel, les restrictions de circulation. Rien de cela ne gêne les classes aisées qui vivent dans les grandes villes où la voiture est moins utile et dont le budget transport ne représente de toutes façons qu’un faible pourcentage des revenus, tandis que cela impacte à plein les classes populaires qui ne peuvent pas toujours bénéficier des transports publics dans leurs périphéries et campagnes. L’État joue donc un rôle crucial par son laisser-faire dans la montée des inégalités sociales comme dans l’aménagement du territoire depuis Mitterrand. Les endroits où le TGV ne passe pas deviennent des déserts progressifs, d’où les services publics partent et que les médecins libéraux désertent.

Dans le même temps, le recul des heures travaillées augmente le désir social pour les loisirs. Les parcs d’attraction surclassent les musées et autres lieux culturels traditionnels. Les pandas attirent plus que Chambord, le zoo-parc de Beauval et Disneyland plus que le musée du Louvre ou le palais de Versailles. Ainsi passe-t-on de la culture classique française à la pop culture de masse à l’américaine. Les festivals de rock se multiplient, tout comme les clubs de danse inspirés des USA et la mode western. Les cinémas multiplexes font déserter les centres-villes pour le plus grand profit des périphéries commerciales vouées à la consommation de masse.

Tout cela change une société et ne va pas, à mon avis, dans le bon sens. Ainsi s’explique en partie la « réaction » politique à la fois des classes populaires autour des gilets jaunes, et des classes aisées autour d’Éric Zemmour. Tous ont la nostalgie du monde d’avant, alors que la pandémie a précipité le monde d’après. Aucun des politiciens, hors les plus pragmatiques, ne voit clair dans ce qui survient et comment il faudrait s’y adapter sans y perdre son âme. C’est cela qui va se jouer d’ici la prochaine génération.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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Trump va-t-il tromper son monde ?

Emmanuel Todd, démographe et sociologue, interrogé par Atlantico, livre une analyse toute en hauteur de l’élection « surprise » de Donald Trump aux présidentielles américaines. Pour l’avoir lu, écouté et rencontré, je sais Emmanuel fils rebelle d’un père trop connu, qui aime polémiquer juste pour exister. Une sorte d’adolescent attardé avec ses deux versants : le premier, agaçant, de perpétuel trublion souvent injuste et partial (son « islamo-gauchisme » militant, sa critique puérile de l’euro, ses raccourcis sur « l’ultra »-libéralisme) ; et le second, intuitif, des idées qui jaillissent. Lorsqu’il étaie ses intuitions par des analyses, il peut être brillant. C’est ce qu’il fait sur l’élection trompeuse du candidat des Eléphants.

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Son idée est qu’il faut « chercher les déterminants de la vie politique et idéologique au-delà de l’économie : dans les structures familiales, les valeurs religieuses, les stratifications éducatives ». Il a donc considéré que le néolibéralisme affiché depuis Reagan correspondait à l’infrastructure humaine en familles nucléaires des Etats-Unis et à la prégnance des sectes protestantes pour qui chacun fait son salut tout seul. D’où l’hyperindividualisme (rebelle, pionnier, gagneur, sans pitié), donc l’acceptation  des inégalités sociales et la baisse du revenu médian (pas moyen !) des ménages. Or cela fait maintenant une génération que ces revenus baissent. Engendrant une conséquence : « la mortalité des Américains blancs de 45 à 54 ans entre 1999 et 2013 (…) a un peu baissé pour les Blancs qui avaient fait des études supérieures complètes, elle a stagné pour ceux qui avaient fait des études supérieures incomplètes, elle a augmenté en-dessous de ce seuil, entraînant l’élévation du taux global. Nous en sommes au point où le groupe majoritaire, les Blancs, représentant 72% du corps électoral, est tellement en souffrance que sa mortalité augmente. Les causes de cette augmentation ne sont pas « naturelles » : il s’agit de suicides, d’alcool, de drogue, d’empoisonnements médicamenteux ». L’infrastructure commandant la superstructure, selon la théorie de Karl Marx, l’idéologie (qui est la justification des intérêts matériels) devait changer. Donald Trump (en compagnie de Bernie Sanders qui a échoué chez les démocrates) en est le vecteur.

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La mondialisation a rendu moins sûre la vie des gens moyens. Perte d’emplois industriels par délocalisation, perte de savoir-faire par coûts du travail plus bas des pays émergents, dévalorisation des études par la restriction des postes bien rémunérés aux chercheurs, inventeurs et entrepreneurs audacieux, immigration sauvage encouragée par les patrons, dérégulation sociale et recul de l’Etat-providence – tout cela a fondé le vote Trump (et fonde le vote pour le Brexit comme les sentiments anti-UE et anti-technocrates des électeurs européens et français).

Tout sauf Clinton était le mantra – et foin de la vulgarité, du sexisme, de l’isolationnisme, de la xénophobie du candidat. On ne croit pas ce qu’il « dit », on approuve son « caractère », sa façon de renverser la table et de ne pas causer politiquement correct.

Face aux Poutine, Xi Jinping, Erdogan, Hassan Roani, Duarte, la nécessité d’un président fort, voire gueulard, s’exprime. Les institutions internationales lient trop les Etats-Unis, ils veulent reprendre leur liberté « hyperindividualiste » pour conforter d’abord les citoyens américains – donc foin de l’OTAN, de l’ONU, de la CPI, du FMI et ainsi de suite. Tout cela n’est qu’une idée, une ambiance générale, qui ne se traduira pas concrètement par un retrait, ni par la réalisation des déclarations à l’emporte-pièce du candidat Trump.

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Mais cela vise à remettre les intérêts en premier : ceux des citoyens (qui espèrent) mais surtout ceux des industriels, lobby financier, pétrolier et de l’armement compris (qui comptent les sous et savent compter en politique). Ce sont ces « intérêts » économiques qui vont constituer l’infrastructure de la prochaine politique américaine à l’international (on le voit, paradoxalement, sur le climat), pas les slogans de campagne.

« L’idée d’intervention de l’Etat redevient populaire. C’est ça la véritable toile de fond de l’élection de Trump. C’est aussi pour cela qu’il a pu mettre l’intérêt économique réel des gens – le protectionnisme, le retour à la nation – au cœur de l’élection, plutôt que la passion religieuse ou raciale », analyse Todd.

Avis aux primaires de la droite et du centre comme aux primaires de la gauche. Les technocrates trop primaires doivent laisser la place aux intuitifs qui voient où est la fracture : dans l’abandon social – pas dans les passions religieuses ou raciales.

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Amour, sexe et pollution (diurne) à Paris

Ah, l’amour ! « Paris sera toujours Paris ». Sauf que le pont des amoureux est plein : la passerelle des Arts entre Louvre et Académie française regorge de cadenas pour la fidélité éternelle (hum !). Ils sont accrochés sur les grilles des garde-fous et sur les cadenas précédents eux-mêmes. Plus de place pour l’amour nouveau : allez voir ailleurs !

cadenas amoureux pont neuf

Les pauvres fidèles qui se « jurent » l’immortalité de leurs sentiments (hum !) sont forcés de se parachuter un pont plus loin. C’est ainsi que le Pont-Neuf se remplit, sous le regard égrillard du bon roi Henri IV, fort peu « genre ABCD » mais grand trousseur de poules : au pieu les poules, avant le pot ! Ce pourquoi on ne saurait plus apprendre l’histoire à l’école, trop politiquement incorrecte !

cadenas amoureux passerelle d orsay

La passerelle d’Orsay, qui relie le jardin des Tuileries au musée d’Orsay, commence elle aussi à aligner ses cadenas de fidélité. La mode n’existait pas il y a dix ans. Elle passera comme les passerelles – ainsi coule la Seine. Amour, toujours ? « Genre bonne blague », disent les ados.

fille et torse nu abercrombie paris tuileries

Le sexe est plus concret, on sait au moins ce que l’on s’offre, on peut toucher, évaluer, consommer – et passer à autre chose. Ou non, si l’on est bien ensemble. Une fan Abercrombie s’est payé un sac arborant un beau mâle torse nu, ce qui ne l’empêche pas de dormir. Chaque chose en son temps, mais ici et maintenant, pas dans l’éternité éphémère – et surtout sans menottes ni cadenas !

lion paris tuileries

L’amour à mort (cette éternité de l’humain) est une prison. Léviathan Hâmour vous engloutit un couple d’un coup de crocs, le fusionnel étouffe et infantilise. Aux cadenas, je préfère les pinces, à l’éternité l’instant, à la fidélité jurée l’adhésion consentie.

Mais les Français ne sont plus raisonnables. La gauche adore faire du « libéralisme » américain le diable – mais elle adore servilement en même temps les modes américaines, se distinguer intellectuellement par les théories américaines, faire du genre à l’américaine. Comment ? n’aurait-elle pas lu Marx – pourtant à la mode durant deux générations ? ou n’a-t-elle rien compris à ce qu’elle aurait vaguement lu du barbu ? Si « l’infrastructure conditionne la superstructure » (en bon jargon philo-germain), alors c’est bien l’ultralibéralisme américain qui permet aux théories de fleurir, l’un conditionnant l’autre : new age, écolo-globalité, féminisme du genre et autres cooleries. Si l’on refuse l’ultralibéralisme, comment peut-on – sans rire – adopter toutes ses productions intellectuelles conséquentes ? Si l’on a libéré Voltaire, on vient de barbeler Descartes, sur la façade sud du Louvre…

descartes paris louvre

Le moutonnisme bobo se voit encore dans ces files de voitures, un lundi vers 15 h, sur les quais. La grande migration du tous pareils, les Héritiers assurant leur Distinction par Imitation de caste : Bourdieu, mais c’est bien sûr !

quai des tuileries paris

Le vulgaire, lui, continue de taguer les murs de Paris. Régression sadique-anale, disait Freud, autre barbu de langue germanique. La Municipalité peut ainsi « créer des emplois » de détagueurs ; on appelle cela un « service public » – et les Français en sont très fiers… surtout si ce sont les autres qui payent.

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Louis XIV, l’homme de l’Etat-c’est-moi, montre l’exemple en caracolant vers l’ouest. Il semble fuir vers le Nouveau monde, comme tous ces jeunes Français qui veulent créer une entreprise, faire de la recherche ou gagner de l’argent.

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Même la Seine coule vers l’ouest ; il n’y a guère que le bassin Mitterrand, au palais du Louvre, qui ait pour seule ambition de stagner autour des éternelles pyramides.

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