John Irving, Les rêves des autres

John Wallace Blunt Junior, dit John Irving, est un écrivain américain né dans le Nouveau comté de Hamp (New Hampshire). Il est toujours vivant à 84 ans, et il en livre le secret : être auteur, c’est rendre éternels des personnages réels.

Ainsi dans l’une des nouvelles, qui est autobiographique. Piggy Sneed, le simplet boueux éleveur de porcs, méprisé de tous et moqué par les enfants, reste-t-il dans les mémoires parce que l’auteur a été impressionné par sa mort (grillé avec ses cochons), au point d’en devenir écrivain. Il explique à sa grand-mère, doyenne des diplômée de littérature anglaise de Wellesley, « si j’avais réussi à inventer une version assez convaincante, assez vraisemblable, j’aurais, d’une certaine manière, sauvé Piggy Sneed. »

Mais les Yankees sont d’incurables matérialistes, dit-il encore. Ils ne croient que ce qui se touche (encore que Dieu…). Pire, ils détestent tous ceux qui sont intelligents. « Car l’intelligence est impopulaire, évidemment. Personne ne les aime, les gens intelligents. On ne leur fait pas confiance : leur intelligence cache peut-être une forme de perversité. (…) L’Amérique est un pays majoritairement anti-intellectuels. Prenez la télévision. Les universitaires y sont toujours représentés comme des excentriques avec une araignée dans la plafond et des tempéraments de petite vieille » (Un énergumène passe à table). C’est une réflexion de 1974, donc d’une génération encore instruite à l’école et sans l’internet ni les billevesées du complotisme ; voilà donc un trait marquant du peuple américain. Le populisme de Trompe, l’avide vaniteux vulgaire et corrompu, ne fait que mettre en actes ce préjugé profond contre tous ceux qui osent penser. Mise au pas des journalistes, des universités, de l’enseignement. Avec la bénédiction du bas populo, ces ploucs des collines dont Vance, le Vice du président, fait des héros exemplaires.

Mais Irving avoue dans la dernière nouvelle, où il est invité à la Maison Blanche par (les services de) Ronald Reagan, qu’il vote résolument démocrate.

John Irving, dans ces sept nouvelles, parues de 1968 à 1993, dresse un portrait de cette Amérique-là, celle que nous ne voyons pas de l’autre côté de l’Atlantique. D’où la surprise quand Trompe a surgi.

Un homme qui veut quitter sa femme lui fait une infidélité avec sa Volvo, une voiture qu’il aime comme une compagne. Un autre ne peut coucher dans un lit ou sur un canapé sans rêver les rêves du précédent (ou de la précédente) qui y a couché. Un noyer fait tomber ses noix à l’automne sur les toits comme à Gravelotte, et le voisin en est excédé ; il est décidé de couper l’arbre en deux, mais le remède se révèle pire que le mal. Un obsédé du sexe qui a échoué à conclure avec une jeune coincée bien sous tous rapports dit qu’il l’a fait avec elle à son médecin consulté pour une chaude-pisse ; c’est faux, elle ne s’est pas laissé coucher, et elle se venge en faisant placarder pancartes et autocollants partout dans la ville pour prévenir que « Harlan Booth a la chtouille ». Une femme mûre semble piquer le petit ami d’une jeune bécasse, alors qu’elle ne fait avec lui qu’un tour pour tester sa moto vert anglais.

John Irving, Les rêves des autres (nouvelles), Points Seuil 2013, 228 pages, €8,40, e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans de John Irving déjà chroniqués sur ce blog :


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