Roger Vailland, La loi

Roger Vailland a passé plusieurs mois après-guerre dans le Gargano, au nord des Pouilles, dans le sud de l’Italie. Il a pu observer les classes sociales figées de ce pays de clientélisme et de mafias, dans une petite ville traditionnelle d’agriculteurs et de pêcheurs au trabucco en bord de mer. Chacun cherche à monter dans la hiérarchie, mais la dîme est forte et le mépris de classe immense. Ex-communiste, amer des révélations des crimes de Staline, Vailland observe que les classes sociales sont plus des castes figées, stratifiées par l’histoire, que le moteur du progrès.

L’argent ne suffit pas, mais le prestige social incarné dans un titre, la noblesse de la terre, le pouvoir des hauts fonctionnaires, l’élection. « Le monde est fait à l’image de la flotte royale, du temps que Matteo Brigante y était quartier-maître. Les matelots : le peuple. Les sous-officiers : les hommes d’affaires de Foggia. Les officiers subalternes : les notables de Porto Manacore ou de Foggia, les hommes d’affaires quand ils sont inscrits au barreau. Les officiers supérieurs : don Cesare, don Ruggero. L’état-major suprême : la Montecatini, la société de bauxite.t Et au-dessus le Roi dont on ne sait plus le nom depuis qu’on est en République, la Société anonyme du pouvoir d’État. Tout en haut : Dieu ».

La Loi est un jeu social entre mâles pour le prestige, illustration de la lutte implacable pour le pouvoir. Tout compte, les mots, les gestes, le comportement, sous le regard constant et attentif de tout le village. Ce qui compte est l’honneur machiste des gens de Méditerranée, la « face » comme on dit perdre la face, la reconnaissance des autres lors de la passagiata, la promenade en famille pour se montrer. Chaque mâle est prêt à tirer le greffoir, qui n’est pas une arme mais un instrument de travail dans les vergers, donc autorisé par la loi. La réputation est fragile, soumise aux rumeurs, aux ragots et aux soupçons, portée sur l’aspect et le comportement des femmes pour atteindre les hommes. Les gens ne sortent guère du village, sauf pour aller aux putes lorsqu’ils ont un peu d’argent, et les passions y fermentent ; le chômage de masse aligne des désoccupés qui tiennent le mur, comme en Algérie, attendant un hypothétique petit boulot de quelques heures par un parrain dont ils seront les obligés ; la malaria due aux marais affaiblit les non-habitués, notamment le commissaire ou le juge, venus du nord.

Les rancœurs accumulées par les familles font l’objet d’un jeu, à la fois exutoire et harcèlement. C’est « le jeu de La Loi ». « La Loi se joue dans toute l’Italie méridionale. Elle se décompose en deux phases. La première phase a pour but de désigner un gagnant qu’on appellera padrone, patron. On l’exécute le plus rapidement possible, tantôt aux cartes, tantôt aux dés. On pourrait aussi bien tirer le patron à la courte paille. (…) C’est après la désignation du patron que commence la seconde phase du jeu de La Loi. Elle se décompose en deux mouvements. D’abord le patron choisit un sotto-padrone, un sous-patron. (…) Le gagnant, le patron, qui fait la loi, a le droit de dire et de ne pas dire, d’interroger et de répondre à la place de l’interrogé,de louer et de blâmer, d’injurier, d’insinuer, de médire, de calomnier et de porter atteinte à l’honneur ; les perdants, qui subissent la loi, ont le devoir de subir dans le silence et l’immobilité. Telle est la règle fondamentale du jeu de la loi ». Chacun peut être à son tour patron, désigné par le sort ; il aura alors les mêmes droits. Il dominera durant ce bref temps les autres, ceux qui habituellement le dominent.

Évidemment, les femmes sont exclues. Elles ne sont bonnes qu’à être déchirées lorsqu’elles sont vierges par les plus dominants du village, don Cesare ou Matteo Brigante ; elles sont soumises à la séduction des puissants, tel le commissaire qui a beaucoup de pouvoir, ou l’agronome qui a de l’argent. Lorsqu’elles sont engrossées, on les marie ou on les place sous son toit, sans accès à l’héritage pour leurs bâtards. Mais les femmes font les réputations. Lorsqu’elles sont violemment pénétrées, elles glorifient le vainqueur et sa virilité ; lorsqu’elles sont séduites, elles dévalorisent l’épouse délaissée et font baisser la réputation du mâle qui n’a pas su imposer sa loi. Il arrive parfois qu’elles dominent à leur tour. C’est le cas de la Giuseppina qui ridiculise le commissaire à la plage, en public qui n’en perd pas une miette et cancane. C’est le cas de Lucrezia, lasse de son mari juge, à qui elle reproche de se coucher devant le pouvoir, et qui prend un amant, le jeune Francesco de 22 ans, étudiant en droit, fils de Matteo Brigante. Le père, qui contrôle tout et tous, intercepte une lettre où elle encourage sa fuite, et entraîne son fils au bordel pour le ratisser des lires prévues pour le voyage. C’est enfin le cas de Marietta, pas encore 17 ans, toujours nue sous sa blouse, que le puissant racketteur Brigante veut inscrire à son palmarès de viol des vierges ; elle lui échappe et le marque d’une croix au visage avec son propre greffoir, volé par son copain d’à peine plus de 16 ans, Pippo.

Pippo est le diable chrétien, autrement dit le faune antique ; il est jeune, beau, ardent, toujours à demi-nu comme sa bande de guaglioni (jeune mec en argot napolitain) dont il est le chef. Ces gamins de 13 à 15 ans vivent en bande et volent tout ce qu’ils peuvent, par jeu plus que par besoin, déjouant le regard des vigili et leur lanière redoutable. « Les pantalons de Pippo sont percés, déchiquetés effrangés. Hommes, jeunes gens ou guaglioni, toute la Vieille Ville porte des pantalons loqueteux ; loques ravaudées, rapiécées, ravaudées, loques honteuses. Pippo porte glorieusement ses loques, comme les franges d’écume dont les anciens peintres entouraient Vénus. Sa chemise aussi est une loque, sans boutons, même pas nouée sur le ventre comme le font cette année beaucoup de guaglioni à l’imitation des estivants. Les lambeaux de sa chemise flottent sur ses épaules comme l’écharpe de saint Michel Archange. Ses cheveux noirs retombent en boucles sur son front ». C’est avec lui que Marietta ne sera plus vierge ; il est son ami d’enfance, son complice de vols, son confident. Le sexe viendra naturellement, à son heure.

L’amour dans le sud, est simple et s’apprend sur le tas. « Pippo n‘ignorait pas les gestes de l’amour qu’il avait pratiqué avec les autres garçons, avec les chèvres, seul et même, à plusieurs reprises, en trichant sur son âge avec des filles de la maison de Porto Albanese ». Les riches n’ont une épouse que pour faire des enfants, ils prennent leur plaisir avec une maîtresse ou avec une pute experte. Le commissaire aime ainsi apprendre à ses maîtresses les façons du bordel, avant de les répudier pour en former une autre. Il a ainsi le sentiment de dominer les maris cocus en avilissant leur femme. La lutte des classes est jusque dans le sexe. « Il n’y a que les pauvres pour ne faire l’amour qu’a leur propre femme, faute de pouvoir payer les autres ». Quant aux femmes, elles acceptent la loi du Sud, accoutumées à la trouver naturelle. Dès la puberté le regard des hommes, dès 16 ans le rapt de sa virginité, pas plus que « l’un de ces innombrables petits ennuis », comme pense Marietta. Si engrossée, le mariage. Pas forcément avec son violeur ; s’il est riche, il la place comme maîtresse ou la marie à l’un de ses employés.

Un bon roman qui décrit une société, l’Italie du sud encore très pauvre juste après-guerre, engoncée dans les traditions millénaires du machisme et de la hiérarchie sociale. Très captivant.

Prix Goncourt 1957

Un film de Jules Dassin en a été tiré en 1958

Roger Vailland, La loi, Folio 1972, 310 pages, €3,08

DVD La loi, Jules Dassin, 1958, avec Gina Lollobrigida, Marcello Mastroianni, Melina Mercouri, Pierre Brasseur, Yves Montand, Gaumont 2022, 2h01, français, €11,07

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