Franck Thilliez, La chambre des morts

Le lecteur retrouve le Thilliez glauque, fasciné par la torture des corps, pessimiste quant à son existence dans une région industrielle du nord morbide. Originaire du Pas-de-Calais, il a fréquenté l’Institut supérieur de l’électronique et du numérique de Lille pour devenir ingénieur en nouvelles technologies, avant d’exercer chez ArcelorMittal à Dunkerque. La chambre des morts est le thriller qui l’a rendu célèbre. Il y crée le personnage de la brigadière (plus tard inspectrice) Lucie Henebelle, une jeune femme de 29 ans séparée, mère de jumelles encore tétantes, obsédées de psychopathes, vivisection et corps éventrés.

Thilliez écrit sec, parfois en style télégraphique pour noter l’urgence (cette mode qui plaît tant aux lecteurs/lectrices peu lettrés et pressés). Il plonge avec délices dans les affres de tueurs qui n’ont aucune empathie envers les autres. C’est ainsi que deux informaticiens licenciés économiques à cause de « la crise » (la sempiternelle crise qui résulte de la répugnance flemmarde à prévoir toute adaptation), se retrouvent à taguer les murs de leur usine. Pleins de ressentiments, ils régressent en ados frustrés et bourrés de bière locale. Ils jouent à se faire peur en roulant de nuit en Peugeot 306, tous feux éteints, à 160 km/h sur la route déserte qui longe le parc grondant d’éoliennes, qui ont remplacé les mines de charbon du coin. Paf ! Un choc, un cadavre qui roule sur la voiture, mort. Un sac de billets de 100 € tout neufs, pas moins de deux millions.

Que faire, comme disait Lénine ? Appeler la police ? Empocher le fric et planquer le cadavre ? Vu le désert ambiant, ce sera ni vu, ni connu. Sauf que… un psychopathe est justement en embuscade de l’autre côté de la route, dans un entrepôt abandonné. Il attendait la rançon, il en est frustré. Mais il a noté la plaque. Les deux cons l’ignorent, et le mâle alpha du couple persuade le faiblard marié, père d’une petite fille, qu’il faut planquer le magot en attendant de voir et le partager. Mais l’autre se méfie, à raison. Il exige la clé de la valise, enfouie dans la terre dans un endroit neutre.

Le jour d’après, le cadavre de Mélodie Cunar, fillette aveugle de 6 ans, est retrouvé dans l’entrepôt, mis en scène en poupée Beauty Eaton et avec un poil de loup au fond de la gorge. C’est l’intuition d’Henebelle, fliquesse de base interdite en principe d’enquête réservée aux officiers, mais embauchée par le capitaine faute d’effectifs en cette période de Noël. Elle se passionne pour ce travail de terrain et ne voudrait pour rien au monde décrocher, malgré le manque de sommeil dû aux biberons à donner toutes les trois heures à deux goulues à peine venue au monde.

Une autre fille est enlevée en pleine ville, Eleonore, 13 ans, diabétique et d’un milieu modeste. Puis une femme enceinte les jours qui suivent. La rançon n’est donc pas le mobile. Mais quoi ? Le loup mène au zoo, où l’animal a été enlevé, une femelle argentée. De même des singes et des wallabies, que des femelles. Y aurait-il un signe ? Henebelle creuse. Elle a de l’intuition, et aide son patron roux, le lieutenant Pierre Norman, à pénétrer les arcanes de la naturalisation, de la kétamine, de l’écorce de pin des Landes. Les pistes ? Les vétérinaires, les refuges SPA, les taxidermistes – mais aussi la liste des employés récemment licenciés de l’usine taguée, proche du lieu de la découverte de Mélodie.

De fil en aiguille, le filet se resserre, jusqu’à la confrontation finale. Non sans querelles entre maudits, meurtres en série, et suce pince angoissant. Tout aboutira à la chambre des morts, mausolée psychopathe souterrain dans cette région trouée de galeries de mines et de casemates de la Seconde guerre mondiale. Un décor bien dans la veine Thilliez. Un épilogue permet à la Justice immanente de croire en elle, et de conforter mémère pour être populaire comme dans les Misérables.

Je reconnais du talent, de l’imagination, mais je répugne à cet univers glauque où les descriptions complaisantes de viande étalée servent de piment à des lecteurs/lectrices en manque de toujours plus. L’effarement remplace la réflexion, ce pourquoi ce genre de littérature ne reste pas (et heureusement) à la mémoire comme un Simenon, un Connelly, une Agatha Christie, un Maxime Chattam. On lit, on jette, et on oublie. Mais ça se lit bien. Le film, moins complaisant, est peut-être meilleur que le livre, pour une fois.

Prix des lecteurs Quais du polar 2006

Prix SNCF du polar français 2007

Adapté au cinéma par Alfred Lot en 2007

Franck Thilliez, La chambre des morts, 2005, Pocket 2015, 343 pages, €8,70, e-book Kindle €7,99

DVD La chambre des morts, Alfred Lot, 2007, avec Gilles Lellouche, Jonathan Zaccaï, Laurence Côte, Mélanie Laurent, Éric Caravaca, Bac films 2012, 1h52, français, €5,74

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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