
Ce roman du début des années 80 a pour thème l’une des particularité de l’Amérique : la place de la religion et les activités des prêcheurs. De cette banalité, l’auteur fait un drame.
Marc-Anthony est un garçon de 9 ans assez solitaire puisque habitant la campagne, dans un été étouffant de grandes vacances. Il vit dans un manoir un peu prétentieux, maison à la façade aux quatre colonnes pour imiter la Blanche. Elle était la demeure du Maître, du temps de l’usine de cuir, mais la fabrique a fermée et son père, l’athlétique Dar, ne fait plus que jouer tout seul au basket dans le grand hall désaffecté. Pour survivre, car la famille est devenue pauvre, il loue son terrain en bord de rivière comme camping, les Willows (les Saules). Des caravanes sont venues, du populo braillard, mais surtout des motards plus jeunes et anarchistes, qui font du bruit, se baignent tout nu, et choquent les autres.
L’endroit contient aussi le cimetière familial, les ancêtres, mais aussi la jumelle de Marc-Anthony, Marcy, morte trois ans plus tôt lorsque ses vêtements ont pris feu lors d’une fête, et que sa mère n’a rien pu faire. Celle-ci s’est réfugiée dans la solitude elle aussi, s’astreignant sans talent à peindre et repeindre sans cesse des portraits de Marcy d’après les photographies. Dar, lassé de cette névrose, a été planter sa queue ailleurs, dans le corps plus jeune et plantureux de Loïs, qui dirige l’agence immobilière. Il s’y rend religieusement tous les mercredis et le couple adultère y trouve beaucoup de satisfaction réciproque.
C’est alors que Marc-Anthony brise cet ordre précaire. Malgré la promesse à son père de ne jamais aller aux Willows, il désobéit. Il veut rendre visite à sa sœur, et personne ne veut l’accompagner. Il chausse alors son short et ses espadrilles, enfile son « maillot à bretelles » (autrement dit son débardeur) parce qu’il a un bras dans le plâtre pour être tombé en skate. Il fait si chaud qu’il voit les motards musclés se baigner nus, leurs nénettes agiter leurs nénés. Ce qui rend un vieux tradi irascible, au point d’en avoir une syncope.
Un étrange jeune homme en costume gris et chemise blanche, le corps fin et le regard clair, venu en moto Kawasaki au camping, assiste à la scène. Il intervient pour calmer les esprits, prend dans ses bras le vieil homme qui ne respire plus, l’invite à rester avec nous, incite les autres à prier avec ferveur à haute voix pour qu’il reste avec nous, et… oh miracle !… le vieux ressuscite. La foule est en extase. Le gamin a vu, il croit en ce jeune homme qui se fait appeler Donald Leaf (Feuille) ; il lui a parlé, l’a consolé devant la tombe de Marcy. Il porte la feuille de saule à son maillot, comme lui, il devient son disciple, fidèle, attentionné et obéissant. Un peu jaloux aussi.
Il a transgressé la loi du père, mais il entraîne sa mère Lenore dans son enthousiasme. Elle reçoit Frère Leaf ; il lui guide la main pour rendre ressemblant un portrait de Marcy qu’elle est en train de peindre. C’est cela ! Elle revit ! Un autre miracle… Il couche avec elle et elle en sort resplendissante, après trois ans de sécheresse. Seuls Dar et sa fille aînée, Jody, 17 ans, restent sceptiques. Le premier parce qu’il est sur sa propriété et qu’il se méfie des charlatans qui vous manipulent et vous arnaquent. La seconde parce qu’elle ne croit que son corps et se voue à son petit ami Roger, qu’elle fait languir pour lui ravir sa virginité. Énervée parce que « ça » la travaille, elle ne cesse de fumer. Frère Leaf va les convertir tous les deux.
Il s’efface derrière le Saint-Esprit, ce n’est pas lui Donald qui parle et qui agit, mais l’Esprit saint à travers lui. Il ne réclame aucun argent pour ses bienfaits, il lit la Bible simplement. Pour lui, Dieu est simple et parle au cœur de chacun. Il suffit de l’écouter pour trouver la voie droite. En revanche, comme l’a fait dire Matthieu au Christ, « qui n’est pas avec moi est contre moi » (30.12). C’est le mantra de tous les fanatismes. Ceux qui croient sont persuadés d’être les seuls détenteurs de la Vérité absolue, et tous les autres sont des ennemis, des possédés de Satan, des nuisibles à écraser. Donald Leaf ne pense pas autrement, sous son dehors libéral.
Et c’est bien ce qui va se produire, sous les yeux curieux et innocents du petit garçon. Il convertit Jody en la sommant d’arrêter de fumer, ce qu’elle fait par défi ado ; puis en incitant Marc-Anthony à lui montrer sa cabane secrète afin d’inviter sa sœur à « prier » seule avec lui. Ce qu’elle fait, se retrouvant vite toute nue et lui dessus, connaissant ainsi sa première extase. Déviergée, « elle croit ». Surtout en lui, qui la fait jouir ; surtout en son corps, instrument du plaisir. Oui, Dieu l’ha(bite) ! Dar lui-même va se mettre à croire lorsque toute la famille, incitée par Marc-Anthony, l’innocent par qui tout arrive, va se rendre au cimetière des Willows. Frère Leaf a fait nettoyer les tombes, poser une grille, tout est net. Chacun prie et Marc-Anthony, soudain, pousse un cri et se met à chanter comme chantait sa jumelle Marcy, sa chanson préférée. Puis il se réveille, comme d’un songe. Miracle !… Les parents ont entendu la voix de leur fille décédée, et Dar croit. Il se fera dès lors lui aussi fervent disciple du prêcheur.
Il quitte sa maîtresse Loïs, qui en est fort marrie et engage un détective privé pour montrer que Leaf est un imposteur. Il revient vers sa femme et lui fait l’amour, comme avant. Il pardonne à son fils de lui avoir désobéi, puisque c’est pour lui avoir fait retrouver la lumière. Il invite Frère Leaf à rester, dans une chambre d’ami, et à bâtir son « tabernacle » dans l’usine désaffectée, où il aura la place de prêcher lorsqu’il pleut. Lenore vend ses bijoux pour financer les travaux, la chaire surélevée, le micro, les projecteurs.
Roger, orphelin élevé par sa grand-mère impotente, se repens d’avoir troublé ordre du prêche avec ses copains ; il va à Canossa sous la pression de la vieille. Elle aussi, pourquoi pas, veut bénéficier d’un miracle, si miracle il y a. Elle a tout tenté, les médecins, les rebouteux, le pèlerinage à Lourdes en avion privé, rien n’y a fait ; elle reste en chaise roulante. Alors, essayer Frère Leaf ne coûte rien. Ce dernier hésite, puis se rend à la convocation, poussé par son personnage. Il fait ce qu’il sait faire : prier, invoquer le Saint-Esprit, encourager la foule à encourager la vieille, lui faire croire qu’elle peut se lever, faire trois pas et marcher. Prise par l’ambiance, c’est ce qu’elle fait. Miracle !… Jusqu’à ce qu’elle vacille et que Roger veuille la rattraper, ce qui la fait tomber sur sa chaise roulante qui, en bonne mécanique, se met à rouler et bascule dans l’escalier, tuant net la grand-mère. Ce n’est pas la faute de Roger, ou peut-être que si ? Il ne croyait pas assez – le fanatisme rend toujours responsables ceux qui le contestent.
Tout ce remue-ménage fait désordre dans la petite ville, et nombreux sont ceux qui s’opposent au prêcheur. Ils ont déjà un pasteur, ils n’en ont pas besoin d’un autre ; et les motards font peur. Donald Leaf, qui a accompagné Jody à la concession Datsun pour rendre la voiture offerte par Roger comme cadeau pour avoir arrêté de fumer durant « une semaine », se fait molester par les copains et suiveurs du riche Roger. Ils lui arrachent ses vêtements et le crucifient nu avec des cordes sur le capot d’une voiture jaune (couleur de Judas, le traître au Christ). Il s’en sort avec des blessures superficielles mais ne porte pas plainte. Il sait, depuis l’âge de 7 ans où son oncle Leaf l’avait placé sur la chaire et laissé prêcher, qu’il a le « don » ; il se sent Christ, il y croit, il subit sa Passion avec le masochisme qui convient. Le comité de la ville enjoint au shérif (élu) de fermer le camping et de chasser les campeurs. Ceux-ci se révoltent et saccagent le tabernacle en travaux. Qu’à cela ne tienne, Frère Leaf se pose en martyr et veut poursuivre ses prêches.
Tout s’emballe et Marc-Anthony assiste, impuissant, à la destruction de sa famille. Dar, blessé par le saccage de son œuvre, part avec sa faux vers le camping pour faire un massacre. Il est tué d’une balle par un motard, après avoir fauché Loïs, venue les prévenir, puis quelques campeurs. Jody, baisée par le prêcheur et surprise nue en train de le sucer par son petit frère, s’enfuit de cette famille de tarés en Datsun ; elle a un accident, sachant à peine conduire. Elle reste quelques heures dans le coma, mais les médecins annoncent qu’elle va s’en sortir. Frère Leaf veut utiliser cette information, connue seulement de la famille, pour susciter un nouveau « miracle » devant la foule assemblée. Déjà Frère Leaf avait demandé à Marc-Anthony de jouer l’inspiré sur la tombe de sa sœur. C’en est trop pour lui, qui voit les mensonges s’accumuler de la part de son gourou, lequel le délaisse de plus en plus, ne se préoccupant de lui que pour servir ses intérêts. Alors que Donald Leaf est sur la passerelle métallique, en train d’installer les projecteurs laissés sur place en trifouillant les fils, le garçon rebranche le courant, ce qui fait disjoncter le Saint-Esprit et le rabaisse à sa condition de mortel fait de chair grésillante.
Il promettait le paradis, il a créé l’enfer. Comme quoi il est bien pavé de bonnes intentions. Nul ne peut se prendre pour Dieu sans conséquences ; Icare avait déjà testé en s’approchant trop du soleil.
Il faut, certes, s’immerger dans la mentalité yankee faite de superstition, de communautarisme, d’effet de foule, mais la montée en tension rend ce thriller addictif. Surtout que tout passe par les yeux innocents d’un petit garçon plein de bonne volonté. Il ne demande qu’à croire, à obéir, à vivre dans la béatitude des gens réconciliés sous la houlette du Saint-Esprit. Las ! Les adultes avec leur sexualité, leur ego, leur brutalité, mettent à bas ce beau rêve au profit de la vraie vie : la manipulation, l’hypocrisie, le viol. Jody ne croit qu’en son corps ; Lenore qu’en son cœur ; Dar qu’en sa raison. Tous vont vaciller, dans un désordre qui va créer l’horreur. Marc-Anthony est le seul à avoir gardé cet équilibre de l’enfance entre corps (épaules et jambes nues), cœur (amour de ses parents, de sa sœur, et celui qu’il offre à Donald), et raison (il a le regard aigu de la curiosité et l’analyse des contradictions des adultes). Il est innocent, donc véridique.
Laird Koenig, Le disciple (The Disciple), 1983, J’ai lu 1986, 252 pages, occasion €3,25
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
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