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American sniper de Clint Eastwood

Comment renouveler le western ? En le plaquant sur la réalité contemporaine. Les acteurs sont en Irak mais ce sont bien les mêmes cow-boys, la Bible dans une main et le fusil à lunette de l’autre, qui font régner l’ordre sur la planète – au nom de Dieu. Ils sont missionnés pour civiliser les sauvages et éradiquer le Mal.

Ah, le « Mal » ! Il est tout ce qui n’est pas dans la morale américaine, biblique, familiale, patriote, puritaine. Les islamistes ne sont pas une « race » à part mais l’incarnation dans leurs comportements du Mal qui vient du diable. Il ne tiendrait qu’à eux de s’élever au Bien – et devenir américains. D’ailleurs, certains collaborent, conscients que la guerre ne justifie pas tout.

Chris Kyle (joué par Bradley Cooper) a réellement existé et Clint Eastwood chante sa gloire dans un film patriotique qui touchera la fibre populaire et populiste, tiré de de son livre American Sniper : l’autobiographie du sniper le plus redoutable de l’histoire militaire américaine. Mais il opère aussi une réflexion sur ce qu’est être américain. C’est en effet toute une culture qui se bat pour mettre à mort. La télé en continu qui horrifie et sidère en passant en boucle les attentats de Nairobi puis du World Trade Center, rendent fou le citoyen moyen ; la bande dessinée ou le « roman graphique » qui caricature les héros et met en scène les Vengeurs ; l’éducation paternelle rigoriste aux garçons qui veut en « faire des hommes » aptes à se battre et à défendre leur famille depuis tout gamin ; le paroxysme du Texas où ces valeurs viriles, machistes, sûres d’elles-mêmes et dominatrices se donnent libre court dans un individualisme paroxystique fondé sur les armes, la chasse, le rodéo et le body building.

American sniper est l’histoire des quatre Opex (opérations extérieures) effectuées en quelques années par un tireur d’élite des Navy Seals particulièrement doué. Formaté à défendre son petit frère contre les gros méchants, initié à la chasse dès 7 ans par un père dans l’esprit des pionniers, bouleversé par les attentats du 11-Septembre sur le sol même des Etats-Unis, il s’engage dans ce que l’armée propose de plus dur : les commandos marines comme on dit chez nous. Il est calme, rationnel, bien qu’en tension constante ; son devoir est de protéger et il se moque des buts de guerre ou de l’idéologie : éradiquer le Mal lui suffit. Tout est simple, voire simpliste, dans cette démarche. Elle met en scène l’efficacité même du capitalisme : faire son boulot, juste à sa place. L’ordre divin surgira comme une Main invisible de chacun des actes individuels effectués au nom du Bien.

Malgré un début un peu poussif et peu convaincant sur les motivations profondes du gars, le film prend son essor avec les premières actions et captive. Le spectateur ne sait pas au juste pourquoi défendre sa patrie attaquée est supérieur à défendre sa famille en formation – et la femme est là pour ramper de pitié et appeler à « l’Hamour » (Sienna Miller). Ses deux enfants, un garçon et une fille, apparaissent plus comme une propriété que comme des êtres objets d’affection à protéger et aider à grandir. Chris paraît doué d’une belle paire de couilles, plus que son petit frère (Keir O’Donnell) qui s’engage aussi mais crève de peur et ne comprend pas cette guerre, mais Chris semble plus mené par ses hormones que par son cerveau. S’il parle si peu c’est qu’il n’a rien à dire, et s’il n’a rien à dire c’est qu’il ne réfléchit guère. Il est le cow-boy type, le chien de berger de son troupeau, ici sa section de Marines qu’il doit protéger des « traîtres » embusqués.

L’attrait du métier, qu’il fait bien au point de devenir « la Légende » avec 255 ennemis tués à son actif, est doublé d’un duel comme au saloon avec Mustafa (Sammy Sheik), le tireur d’élite syrien quelques années plus tôt sur le podium des jeux olympiques, venu en Irak défendre ses « frères » musulmans (une invention du film pour illustrer la maxime biblique « œil pour œil, dent pour dent »). Des exactions de Saddam Hussein, il n’en est jamais question ; du comportement conquérant et méprisant de l’armée américaine en Irak non plus ; de la stupidité stratégique des généraux aux commandes ou des politiciens ras du front encore moins. Le film est tout entier à la gloire de l’individu, pas des Etats-Unis. Chris est un pionnier en milieu hostile, un cow-boy lâché parmi les nouveaux Indiens basanés et sauvages qui n’hésitent pas à torturer et à bafouer la décence commune.

Ce pourquoi il n’hésite pas à descendre un enfant, « un gamin qui avait à peine quelques poils aux couilles » parce que sa mère lui a passé une grenade (russe) de sous sa burqa et qu’il s’apprêtait à tuer une dizaine de Marines qui s’avançaient pour « sécuriser » le périmètre. Il descendra la mère aussi, puisqu’elle récupère la grenade pour la lancer à son tour. Notons que le vrai Chris Kyle n’a pas tué l’enfant. Tous sont atteints par « le Mal » et les renvoyer dans les Ténèbres extérieures est le devoir moral d’un « croisé de Dieu ». Les ennemis sont de vrais suppôts de Satan, métaphore biblique bien facile qui évite de penser au pourquoi d’une telle résistance au néocolonialisme yankee. Car les adversaires, croyants d’une autre religion tout aussi totalitaire que le puritanisme botté, appellent Chris « le diable de Ramadi ». Chacun a l’Ennemi qu’il peut.

Chris n’est pas une machine mais un homme formaté par sa culture. La guerre lui est une addiction, plus parce qu’il peut révéler sa vraie nature de Protecteur de ses camarades que pour le plaisir de tuer ou l’adrénaline du combat. Mais il est fragile au fond, comme la plupart des Ricains qui reviennent de guerre traumatisés à vie faute de sens réel à leur combat (la Bible n’est qu’un paravent) et par manque de structure psychologique dans une société où tout est trop facile. Le spectateur au fait du métier des armes s’étonnera de voir le tireur d’élite appeler sa femme en plein combat pour lui susurrer des mots doux, complètement ailleurs que dans l’action, déconcentré, psychologiquement vulnérable. La technologie affaiblit parfois plus qu’elle n’aide, car un combat se gagne par le mental, pas par les seules armes.

La fin de Chris Kyle, tué misérablement au stand de tir par un vétéran atteint de stress post-traumatique qu’il essayait de soigner par les armes, montre combien cet « héroïsme » culturel est vain – et combien « les armes » sont mortelles, malgré le lobby puissant (et principalement texan) de la National Rifle Association. La patrie n’est pas reconnaissante, la famille est laisse à elle-même, l’individu est seul face à son destin.

DVD American sniper, Clint Eastwood, 2014, avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Kyle Gallner, Ben Reed, Elise Robertson, Warner Bros 2015, 2h13, standard €6.99 blu-ray €8.46

Chris Kyle, American sniper: L’autobiographie du sniper le plus redoutable de l’histoire militaire américaine, Nimrod 2015, 350 pages, €21.00  

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Pulp Fiction de Quentin Tarantino

Une parodie des films américains jouée par une pléiade de grands acteurs, John Travolta, Bruce Willis, Samuel L. Jackson, Uma Thurman, Maria de Medeiros… C’est bien coupé, enlevé, dôle. Et dit en même temps beaucoup sur cette Amérique du terre-à-terre, du tout est possible et de l’égoïsme forcené.

L’univers est celui d’une bande de malfrats de Los Angeles dont le patron est Marsellus Wallace (Ving Rhames), un gigantesque Noir aux deux boucles d’oreilles. Il truque les matches de boxe pour encaisser le fric, il zigouille via ses mercenaires tous ceux qui tentent de l’arnaquer. Mais Butch le boxeur au prénom de boucher (Bruce Willis) le baise (dans son orgueil), refusant de « se coucher » au cinquième round, puis un flic pédé (Peter Greene) le sodomise (littéralement) alors qu’il avait investi la boutique d’un prêteur sur gage (Duane Whitaker) par hasard en poursuivant le boxeur.

L’histoire est celle des vicissitudes où la nécessité des armes et du machisme rencontre le hasard des gens ou des événements. Ainsi le duo Jules Winnfield (Samuel L. Jackson) et Vincent Vega (John Travolta) va récupérer une valise pleine de (probables) lingots d’or qui s’ouvre avec le code 666 (le chiffre de la Bête) dans un appartement miteux. Il troue trois adolescents apeurés qui tentaient d’exister et emmènent le troisième, le seul « nègre » de la bande (ainsi est-il traduit dans le film), Marvin (Phil LaMarr) qui est leur informateur. Mais Travolta, en se retournant dans la voiture le flingue à la main pour poser une question au garçon, lui explose la tête sans le vouloir. Les deux compères sont dans une merde noire avec du sang partout et des morceaux de cervelle dans les cheveux en poil de couille du Jules noir au volant qui aime citer les Ecritures avant de tirer. Comme s’il se croyait le bras vengeur de Dieu…

Il appelle au secours un copain du coin (Quentin Tarantino lui-même), au saut du lit à 8 h du matin. Mais sa meuf doit rentrer de l’hôpital où elle bosse – et pas question pour elle de découvrir « un nègre sans tête éclaté à l’arrière d’une voiture en bas de chez elle » ! On la comprend. Jules appelle donc le bon papa Wallace qui, s’il veut récupérer son or, doit les aider. Il envoie son spécialiste, un expert en organisation et dissimulation de traces de crime (Harvey Keitel). Il ordonne aux deux de nettoyer l’intérieur de la bagnole, de mettre le cadavre dans le coffre ainsi que leurs vêtements tachés de sang, puis de se récurer eux-mêmes aussi soigneusement que les sièges, à poil sous le jet d’eau sur la pelouse pour ne pas laisser de traces dans la salle de bain, avant de conduire la bagnole chez un casseur spécialisé. Tout disparaîtra.

Et les deux, déguisés en plagistes via short et tee-shirt trouvés dans les affaires du copain, poursuivent leur livraison d’or au père Wallace. Mais au lieu de prendre tout bêtement un taxi et de s’acquitter de leur mission, ils folâtrent, se prennent un petit-déjeuner dans un fast-food, discutaillant interminablement sur le hasard qui serait la main de Dieu. Dans l’appartement, en effet, le troisième jeune (un peu moins que les autres) qui était aux chiottes, sort en défouraillant mais rate à deux mètres les deux éléphants dans son couloir. Voilà le « miracle » : les tueurs sont indemnes et le défenseur est criblé de balles en riposte. C’est eux « en ont » et pas lui. Le machisme le plus gros est clairement affiché : celui qui a des couilles reste maître de celui qui a trop peur pour en avoir. Et plus on vieillit, plus on en a dans le mythe, contrairement à la physiologie : cela s’appelle l’expérience.

Les filles du film sont d’ailleurs considérées comme moins que rien : des putes ou des niaises. Tout se passe entre hommes, les vrais. Même la « femme » de Wallace Mia (Uma Thurman) agit comme une gourde, flirtant ouvertement avec Travolta à qui le patron a demandé de la sortir (ce qui ne veut pas dire « sortir avec », comme il l’explique à son copain le Noir un brin borné), puis se shootant une fois de trop avec les trois grammes d’héroïne trouvés dans la poche de l’imper du mec – pendant qu’il est aux chiottes (grande scène de piqûre dans « le cœur », situé largement au-dessus du sein pour les puritains !).

Les chiottes jouent un rôle prépondérant dans ces histoires, elles sont comme un destin suspendu, une bifurcation d’univers. Ainsi le boxeur, qui a fui dans un motel une fois le match terminé (en tuant son adversaire d’un coup de poing – « il n’avait qu’à apprendre à boxer »), ne trouve pas dans sa valise préparée par sa pétasse (Maria de Medeiros) la montre héritée de son père qui l’avait lui-même hérité de son père qui… Cette montre mythique avait séjourné dans le cul d’un capitaine, prisonnier des Viêt-Cong avec le papa qui y est resté, mort. Le boxeur l’a reçue tout enfant et y tient bien plus qu’à ses fringues mais la nunuche qu’il a racolé comme copine est tellement bête qu’elle a zappé. En retournant à l’appartement, où il sait qu’il peut être attendu par les sbires de Wallace, il ne se contente pas de récupérer sa montre oubliée mais entreprend de se griller des toasts ! Il avise alors un flingue à silencieux, aussi gigantesque que le Wallace, et perçoit un bruit de chiotte : le sbire est dedans et, quand il tente d’en sortir, il l’y renvoie d’une balle magnum dans le sternum.

Le problème de cohérence est que le sbire est Travolta en personne, alors que le film se poursuit avec Travolta toujours en vie. Mais l’histoire est volontairement éclatée en séquences non linéaires comme dans les magazines sur papier chiotte (pulp paper) destinés aux gosses ou aux demeurés. Travolta a déjà remis la mallette à Wallace auparavant. Il sort justement des chiottes du fast-food où son copain Jules a décidé d’arrêter après le « miracle » pour chercher le sens de la vie en nomadisant dans le monde en clochard céleste. Deux miteux, Ringo et « Lapin » (Tim Roth et Amanda Plummer), ont en effet décidé de tirer leur dernier coup ensemble en rackettant les clients et la caisse. Le Noir mate leurs envies mais les aide, bon prince, en ne les zigouillant pas à l’aide de l’Ecclésiaste comme d’habitude et en leur laissant les billets récoltés. Il n’est plus très certain d’être le bras vengeur de Dieu…

Tout a commencé dans un lieu miteux d’une aire de banlieue avec une paire de miteux qui se la joue au lieu d’entreprendre ; tout se termine de même, dans l’amoralité jubilatoire de la pop-culture yankee. Chacun repart à ses affaires comme a poor lonesome cow-boy, aussi minable qu’avant, après six morts de trop. C’est conté comme dans un magazine de pulp fiction (sexe, violence et ego surdimensionné), en récits à épisodes ayant chacun leur cohérence mais présentés comme liés.

Palme d’or au Festival de Cannes 1994, Oscar du meilleur scénario original 1995, ce film qualifié de « postmoderne » faute de le mettre dans les cases préétablies des critiques, a fait beaucoup gloser depuis sa sortie. Que m’importe : c’est un bon divertissement et il révèle le nihilisme viscéral de la culture américaine qui préfère agir plutôt que réfléchir, flinguer au lieu de discuter, se raccrochant à la Bible pour se justifier.

DVD Quentin Tarantino, coffret 6 films : Pulp Fiction 1994 – Jackie Brown – Kill Bill – Vol. 1 – Kill Bill – Vol. 2 – Boulevard de la mort – Inglorious basterds, TFI 2011, standard €52.66 blu-ray €69.96

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Jean d’Ormesson, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

Et voici des mémoires, le Moi interrogé par le Sur-moi en tribunal. C’est enlevé, léger, enthousiaste. D’une modestie trop forcée pour n’être pas cette « humilité » de façade qu’il est de bon ton d’afficher en milieu catholique, ce qui ne laisse pas, de livre ne livre, d’être un brin agaçant. Une belle histoire de vie sur un vers d’Aragon pour un être comblé de naissance. Ce bouquet final se lit agréablement, sauf les rajouts de la fin (Il y a au-dessus de nous… et Les chemins…) où l’auteur ne sait pas finir et singe saint François d’Assise avec un bonjour l’eau, bonjour les arbres, bonjour les chats, les ânes et les éléphants… – avant de retomber une fois de plus dans ses marottes : le temps, la mort, Dieu… Ce ne sont fort heureusement que les deux ou trois dizaines de pages de la fin qui font tache (« Tant que ça ? ») – eh oui.

Pour le principal, le lecteur est comblé. Les anecdotes lues plusieurs fois dans les romans sont reprises avec les personnages véritables, comme ce médecin juif sauvé de la rafle du Vel d’Hiv par Carbone : c’était Nora, le père de Jean, Pierre et Simon. Né à Paris VIIème et embarqué aussitôt pour la Bavière, où il apprend l’allemand avant le français, le petit Jean Bruno Wladimir François-de-Paule quitte le pays devenu nazi pour la Roumanie à 7 ans puis suit son père ambassadeur au Brésil à 11 ans sur le paquebot Massilia qui deviendra célèbre pour avoir transporté des parlementaires français fuyant l’Occupation. Là, un officier mécanicien lui montre les arcanes du bateau et lui suggère qu’il aimerait bien le prend en photo tout nu. « J’ai refusé. Avec simplicité et fermeté », en vaillant petit diplomate formé dans les salons de l’aristocratie catholique.

C’est la première mention de la sexualité, cet émoi de la chair dont la religion fait un tabou et qu’il est socialement inconvenant d’évoquer. La suite ne sera pas plus explicite, un prof de philo voudra l’enculer, les femmes l’aimeront et il aimera les femmes – et voilà, vous n’en saurez pas plus. Mais est-ce bien nécessaire ? L’auteur fait partie de ces conservateurs qui croient que la répression de sa sexualité ouvre l’esprit aux études, sinon l’âme à la spiritualité par sublimation. Ce n’est pas mon avis mais Jean d’Ormesson et moi ne sommes ni de la même génération ni du même milieu.

Qu’a-t-il fait de son esprit ? Pas grand-chose, il l’avoue. Paresseux, indifférent, médiocre, épris de liberté pour le farniente, de plaisir pour la beauté, il sait surtout causer – « comme si vous étiez devant une tasse de thé » lui dit un examinateur au concours d’entrée à Normale Sup. La vie s’est chargée d’un peu le corriger sur tous ces plans, notamment la direction du Figaro, mais il n’a guère aimé travailler. Son poste en marge de l’UNESCO – détaché de l’Education nationale – obtenu par relations, consiste surtout à s’entremettre en salonnard avec les célébrités mondiales. Il désirait surtout « ne rien faire » et « n’être rien » (socialement), ce qui n’est pas possible en démocratie. On ne vit plus de ses rentes, sauf à les acquérir par des années de labeur pour être reconnu. La célébrité lui est tombée dessus sans le vouloir, avec La gloire de l’empire, un pastiche d’historien revu par un écrivain. Il passe chez Pivot, reçoit le Grand prix du roman de l’Académie française, entre derechef dans le clan des Immortels par élection.

Il était trop jeune en 1940 pour avoir résisté, sauf à taguer des slogans gaullistes sur les murs de Clermont-Ferrand. Il a beaucoup admiré son père, un Maître de Santiago à la Montherlant, le général de Gaulle, Romain Gary, Raymond Aron, Cary Grant, Cioran et l’Ecclésiaste, un certain nombre de ses profs, son frère de quatre ans plus âgé Henry et Jean-François Deniau avec lequel il a vécu quelques aventures risquées. Il rend hommage à chacun dans une interminable liste qui forme tout un index en fin de volume. Qui ne se trouve pas dans ce Who’s who n’est pas en odeur de sainteté ni de son « milieu ».

Il s’est beaucoup étonné devant le monde, l’art, la musique, les livres. Etonnement et admiration forment les deux piliers de ce livre pour rendre grâce et dire malgré tout que cette vie fut belle. Il eut un enfant, Héloïse ; il ne s’en est guère occupé, pris par le tourbillon de ses vanités. Il le regrette et tente de rattraper le temps perdu avec sa petite-fille Marie-Sarah, mais c’est un peu tard. L’enfant n’est-il pas le premier émerveillement dans ce monde ?

A 91 ans, lorsqu’il boucle ce livre, il garde trois convictions :

  1. « Rien n’est plus beau que ce monde passager »
  2. « Naître, c’est commencer à mourir et la vie que j’ai tant aimée est une espèce d’illusion »
  3. « Malgré tous mes doutes, je mets mon espérance dans une nécessité obscure et dans une puissance inconnue » – en bref : « Dieu ».

Passionnant – sauf les deux dernières (heureusement courtes) parties. Jean d’Ormesson prouve au fond, un peu comme Montaigne, que son chef-d’œuvre est lui-même.

Jean d’Ormesson, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, 2016, Gallimard 496 pages, €22.50 e-book Kindle €7.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Henri Troyat, Le cahier

La Russie des années 1850 est archaïque. La capitale et la cour vivent à l’époque moderne avec bals et théâtres, restaurants et plaisirs, étiquette et rang ; la campagne vit encore au moyen-âge avec grands domaines et serfs attachés, seigneur paysan et moujiks. Le barine, la barinya et le bartchouk (le maître, la maitresse et le jeune maître) sont la trinité de Klim le serf (Clément en russe). Il est né la même année que Vissarion et lui a servi de compagnon de jeu et d’émule pour son éducation primaire. Puis, à 12 ans, le barine a décidé d’envoyer son fils en pension à Moscou et de renvoyer le fils de serf à sa condition : servir son maître au domaine. Mais Klim sait lire et écrire, il apprécie les poésies de Pouchkine ; il tient un cahier de sa vie, qui donne le titre au roman.

Vissarion aime commander mais surtout parader ; il n’aime pas la campagne ni la terre. Etudiant médiocre, de caractère faible, il échoue aux examens de droit en première année et s’engage comme scribouillard fonctionnaire. Son père, un peu Bouvard et un brin Pécuchet, accumule un savoir livresque qu’il tente d’appliquer à la médecine et à l’agriculture sur ses terres, sans succès ; il est ruiné. Klim aime la campagne, son bartchouk et le barine ; il est né pour servir.

Lorsque le barine meurt, le fils vend le domaine et « les âmes » qu’il contient – sauf une : Klim, qui le sert à Moscou. Mais il veut éblouir une actrice de théâtre qui le dédaigne et ruine son héritage en corbeilles de roses et repas fins. Il se croit trop au-dessus du travail pour garder son poste médiocre. Comme il joue, il se ruine et se trouve contraint de vendre Klim !

L’époque est pourtant aux idées libérales venues des Lumières européennes. Après la défaite de Crimée, Le tsar Alexandre II soumet à la noblesse un projet d’émancipation des serfs, avec beaucoup de précautions mais qui va dans le bon sens – le sens de l’Europe et probablement du monde entier. Mais, Troyat le montre, la liberté exige en contrepartie la responsabilité. Le serf russe est tellement content de ne rien avoir à décider ! Il n’est pas responsable de son destin et sa vie est réglée par un autre : Dieu peut-être mais le barine avant lui. Cette position confortable se reflète dans le fonctionnariat russe, pléthorique à la française, où l’irresponsabilité est érigée en point d’honneur. Seul décide Dieu peut-être mais le tsar avant lui.

Le domaine de Znamenskoié vendu, le cordon ombilical est coupé entre le Russe et la terre ; restent les idées – grandes et utopiques, dangereuses en politique. Klim va-t-il retrouver Vissarion par fidélité ? Le bartchouk va-t-il traiter son kazatchok avec égalité comme son penchant idéologique le réclame ?

Une jolie histoire simple, populaire, comme Henri Troyat, né russe en 1911, a su en produire. Utile pour comprendre comment l’explosion révolutionnaire a pu se produire dans ce pays immense et retardé où la réalité n’imposait aucune contrainte aux idées, où la religion forçait à l’utopie sans garde-fou et où l’inégalité entre la richesse et la misère engendrait des rancœurs quasi raciales. Klim le dit à plusieurs reprises, nobles et moujiks ne se sentaient pas de la même espèce.

Henri Troyat, Le cahier – Les héritiers de l’avenir tome 1, J’ai lu 1976, 375 pages, occasion €0.99

Les trois tomes, J’ai lu, €22.95

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Jean d’Ormesson, Comme un chant d’espérance

Une fois de plus remettre sur le métier son ouvrage ; une fois de plus avec un titre à rallonge ; une fois de plus sur le néant, le temps, Dieu et toutes ces sortes de choses ressassées à satiété. Mais cette fois pour la maison d’édition de sa fille Héloïse. Jean d’O recycle ses fiches sur la cosmologie, il ajoute des spéculations philosophiques, convoque Flaubert pour « l’idée (…) d’un roman sur rien ». Et c’est emballé pour une centaine de pages (48 en Pléiade). C’est brillant et simple, la transmission du vieillard à l’adolescent : « Il n’y avait rien. Et ce rien était tout ».

Car le rien est « Dieu », comme tout ce dont on ne sait rien. Dieu comme mystère au-delà des capacités humaines. Dieu comme absolu de notre relatif. « En face et à la place d’un hasard aveugle et d’une nécessité qui serait surgie de nulle part, une autre hypothèse… » : Dieu évidemment ! « Si Dieu était quelque chose, ce qu’il n’est pas, il serait plutôt un silence et une absence d’une densité infinie. Ou une idée pure et sans borne qui ne renverrait qu’à elle-même ». Une idée pure, en effet. Mais si l’idée existe (dans l’esprit des hommes) cela signifie-t-il qu’elle « est » (dans la réalité) ? Le mot chien ne mord pas… avait l’habitude de susurrer Wittgenstein.

« Avec Dieu c’est tout simple : la vie des hommes est une épreuve et le monde est le théâtre… » Car le hasard, ce serait trop humiliant pour le seul être apte à penser que serait l’être humain. Oh, l’orgueil catholique qui ne peut se défaire d’être maître et possesseur de la nature – sur ordre divin ! Peut-être existe-t-il de l’intelligence ailleurs que sur la terre ? Et même chez certains animaux ? « Il me semble impossible que l’ordre de l’univers plongé dans le temps, avec ses lois et sa rigueur, soit le fruit du hasard » (p.1098 Pléiade). Et pourquoi donc, sinon par orgueil intime que l’on vaudrait mieux que cela ? La mécanique enclenchée déroule son programme tout en apprenant par essais et erreurs, comme une bonne vieille IA, l’intelligence artificielle encore balbutiante aujourd’hui mais qui avance à pas de géant : la nature le pratique, tout comme les OGM, depuis des millions d’années ! Un pauvre argument que ce pourquoi du hasard…

Un meilleur est le Message du Christ. Peu importe qu’il ait historiquement existé ou ne soit qu’un mythe construit plus d’un siècle après à partir d’exemples multiples. Son message est : « Le royaume de Dieu est au milieu de vous… Aimez-vous les uns les autres… Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites… (…) La doctrine de Jésus est un humanisme » p.1100. Dès lors, l’hypothèse de Dieu est-elle indispensable ? L’humanisme n’est-il pas le meilleur de l’idéal humain ? La morale bien entendue est l’entraide intelligente, le soutien moral et la relation affective : même les bêtes en sont capables, les animaux sociaux. Nous ne faisons que le pratiquer aussi dans nos bons jours – avec le mal dans les pires. S’il nous a créé, Dieu nous a fait entier et mêlé de potentialités bonnes ou mauvaises, avec une « liberté » toute relative pour véritablement choisir.

Alors où le trouver ? « Dieu se dissimule dans le monde (…) il se manifeste [par exemple dans] le temple de Karnak (…) L’Iliade et l’Odyssée (…) les fresques de Michel-Ange (…) Andromaque (…) de Racine (…) Le messie de Haendel (…) Sur l’eau de Manet (…) A Villequier de Victor Hugo, presque tout Baudelaire (…) les calanques de Porto en Corse (…) une nuit d’été sous les étoiles (…) un enfant, soudain, n’importe où… » p.1105. En bref, tout ce qu’on aime. Dieu serait-il l’autre nom de l’amour, cette adhésion spontanée à la nature, aux êtres, aux absolus ? Dès lors, pourquoi le nommer « Dieu » ? « Pour les hommes au moins, Dieu n’est rien sans les hommes » p.1100.

Sorti de huit mois d’hôpital, cet opuscule entre l’essai et le roman fut écrit d’une traite comme l’éjaculation spirituelle d’une vie. En reflet du divin, l’auteur évacue l’idée que l’absolu n’est qu’une projection de la pensée alors que tout dans l’univers apparaît relatif, peut-être même la mathématique dont il fait grand cas, mais qui n’est que la façon structurée dont le cerveau humain perçoit les relations entre les choses.

Croire n’est pas une hypothèse indispensable pour lire ce petit livre ; il apportera de quoi penser à beaucoup. Jean d’Ormesson fait son bagage sans savoir qu’il vivra encore quelques années. Il y a quelque chose d’enfantin dans cet inventaire du beau et du bien, de ce qu’il emporte dans l’île déserte de la mort d’où nul ne revient. Une glissade d’étonnements qui touche profondément.

Jean d’Ormesson, Comme un chant d’espérance, 2014, Folio 2015, 128 pages, €6.80 e-book Kindle €9.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Dieu ne rit jamais

Jean d’Ormesson, dans La douane de mer, note avec érudition que le Dieu des religions du Livre ne rit jamais. Ni même le Jésus des Evangiles (retenus par l’Eglise) : « Tout le monde sait depuis toujours que le Christ n’a jamais ri. Rire n’est pas le propre de Dieu. Les dieux grecs riaient, les dieux germains riaient. Il arrive aux dieux aztèques de rire d’un rire horrible. Le Dieu de la Bible ne rit pas. Et le Christ ne rit jamais. Il ne sourit pas non plus », Deuxième jour VIII, p.423 Pléiade.

La foi exige un ineffable sérieux. Toute foi, même la foi communiste où, les sourcils froncés, le prolétaire d’avant-garde sait qu’il incarne l’Histoire en marche – en témoignent les statues soviétiques au visage fermé, tout le corps tendu vers l’Avenir, les muscles serrés, pour l’instant pas très radieux. Pas des muscles de dieu grec.

Le socialisme en a gardé le ton, il suffit de se remémorer la tronche de Martine Aubry à la télévision ou de Ségolène Royal en campagne : ça ne rigole pas. Fabius persiffle, il ne rit pas ; Hollande a l’ironie lourde, adepte des bons mots mais pas de l’humour qui garde une part de tendresse : les sans-dents apprécient. Poutine s’est façonné avec les années la gueule KGB, impassible, glaciale, volontaire. La foi comme un destin. Et je ne parle même pas d’Erdogan qui se gonfle en calife, tempête contre ceux qui contestent, réprime sans une once d’hésitation. Le rire n’a pas sa place dans cette force faible, trop outrée pour être réelle.

Car le rire est le propre de l’homme, Rabelais le disait déjà, il est ce qui le fait humain. Il actionne les neurones miroirs du cerveau liés à l’empathie et à l’imitation : rire, c’est partager. Rire détend aussi : il dope la sérotonine, il est antidépresseur. Rire montre qu’il n’y a aucun danger. Bouddha sourit, serein. Il a la pleine conscience des causes et des effets et se trouve donc en harmonie avec la totalité. Il a trouvé le bonheur, qui ne sera complet que lorsqu’il aura quitté son corps pour rejoindre le grand tout. Le moi « n’existe » pas puisqu’il « est » partie du tout. Le bouddhisme est une voie de salut, pas une religion. Il n’y a ni dogme, ni clergé, ni pouvoir. Chacun fait seul son salut, au degré qu’il désire ou qu’il peut atteindre.

Or les religions, les tyrannies, et les dictatures (ce qui est à peu près la même chose) ont besoin que les humains soient désespérés ou anxieux pour apparaître en sauveurs. La foi exige les foies. Rire ou faire l’amour sont donc interdits, condamnés, haram ! Ils détachent de Dieu, de la vision prophétique, du sauveur. Rire, c’est se détacher et considérer les choses sous un autre angle, plus indulgent. C’est se moquer du bouffon et se moquer du monde. Rien de pire pour ceux qui exigent la soumission la plus complète à leur pouvoir.

Seul Trump rigole ouvertement parce qu’il manipule, le sait et sait que chacun le sait, mais que ça marche quand même. Ce qui prouve au moins que Trump n’est pas Dieu, ni socialiste.

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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La morale chez Sartre et Beauvoir

Je poursuis ma réflexion tirée des mémoires de Simone de Beauvoir et des entretiens avec Jean-Paul Sartre. La morale ne se décide pas dans l’abstrait, mais dans l’action. Sartre « comprit que, vivant non dans l’absolu mais dans le transitoire, il devait renoncer à être et décider de faire », La force des choses p.16. La liberté se réalise, elle n’est pas une donnée de nature. Il ne suffit pas d’assumer une situation mais de la modifier au nom d’un avenir qui est un projet politique. Pour Sartre et Beauvoir, c’était le socialisme communiste. « L’existentialisme définissait l’homme par l’action ; s’il le vouait à l’angoisse, c’est dans la mesure où ils le chargeaient de responsabilité », La force des choses p.20.

L’engagement est présence totale au monde. Le monde concret, physique, du corps, des amitiés, mais aussi le monde historique, le contexte social. La vérité se mesure aux conduites, pas aux phrases. L’exigence est avant tout morale. « Les petits-bourgeois qui lisaient (Sartre) avait eux aussi perdus leur foi dans la paix éternelle, dans un calme progrès, dans des essences immuables ; ils avaient découvert l’histoire sous sa figure la plus affreuse (…). L’existentialisme s’efforçait de concilier histoire et morale », La force des choses p.62.

« Je ne pouvais pas être libre seul » dit Sartre, La force des choses p.332. L’exigence morale est un héritage culturel, celui de la Révolution française : « Au nom des principes qu’elle m’avait inculqués, au nom de son humanisme et de ses ‘humanités’, au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, je vouais à la bourgeoisie une haine qui ne finira qu’avec moi », La force des choses p.357. Sartre a découvert chez Marx que les hommes concrets incarnent des intérêts de classe et que la lutte est quotidienne et sans pitié. Foin des grands principes, les intérêts matériels priment (richesse, pouvoir, élitisme). Sartre voulait rétablir l’exigence des grands principes.

Pour lui, les travailleurs (puis les Mao en 68) essaient de constituer une société morale, c’est-à-dire « où l’homme désaliéné puisse se trouver lui-même dans ses vrais rapports avec le groupe », La cérémonie des adieux p.47. Où l’on voit que le marxisme de Sartre est plus philosophique que politique. En bon individualiste, pas question de juger qu’en tout le parti a toujours raison. « Ce qui dépend de nous c’est la liberté ; donc on est libre en toute situation, en toutes circonstances ». Il s’agit au fond d’une liberté stoïcienne. « La liberté et la conscience, pour moi, c’était pareil. Voir et être libre, c’était pareil. Parce que ce n’était pas donné, en le vivant, j’en créais la réalité. (…) La liberté rencontrait des obstacles et c’est à ce moment-là que la contingence m’est apparue comme opposée à la liberté. Et comme une espèce de liberté des choses, qui ne sont pas rigoureusement nécessitées par l’instant précédent », Entretiens p.497.

Pour faire triompher la liberté, il est nécessaire d’agir sur l’histoire. « Le Bien, c’est ce qui sert la liberté humaine, ce qui lui permet de poser les objets qu’elle a réalisés, et le Mal c’est ce qui dessert la liberté humaine, c’est ce qui présente l’homme comme n’étant pas libre, qui crée par exemple le déterminisme des sociologues d’une certaine époque », Entretiens p.617. C’est aussi l’Autorité, validée par l’Important, ce type d’homme que renie Sartre : « L’important, ou bien feint de mépriser les gens ou prétend à leur vénération : c’est qu’il n’ose pas les aborder sur un pied d’égalité », La force des choses p.168.

Dans sa quête, Sartre pouvait tâtonner, mais il ne se fermait jamais. « Tout au long de son existence, Sartre n’a jamais cessé de se remettre en question ; sans méconnaître ce qu’il appelait ses ‘intérêts idéologiques’, il ne voulait pas y être aliéné, c’est pourquoi il a souvent choisi de ‘penser contre soi’, faisant un difficile effort pour ‘briser des os’ dans sa tête », La cérémonie des adieux p.13. C’est cette capacité de remise en cause et de renouvellement qui me rend Sartre sympathique. Malgré ses erreurs et ses choix contestables, surtout à la fin de sa vie où il est devenu sénile, je continue à voir en lui le modèle même du philosophe contemporain, une conscience libre animée d’un doute raisonnable. Est-ce un effet de « sa répugnance à entrer dans l’âge adulte ? », La cérémonie des adieux p.41. Les Mao le rajeunissent par leurs exigences morales mais Sartre, déjà vieux et malade, a confondu leur spontanéité avec la vérité, leur violence avec la libération, leur entêtement avec des convictions.

Il aimait la jeunesse parce qu’il aimait la vie. Mais aussi par ce qu’il pensait que vieillir sclérose et rend plus avare que sage, plus conservateur que novateur. « L’homme est aussi un être hiérarchisé, et c’est en tant que hiérarchisé qu’il peut devenir idiot ou qu’il peut préférer la hiérarchie à sa réalité profonde », Entretiens p.354. Il s’agit de ce qu’il appelait « les faux-jetons ». « La hiérarchie, c’est ce qui détruit la valeur personnelle des gens », Entretiens p.362. Ce pourquoi, au fond, l’idée de Dieu ne lui était pas nécessaire : « Je n’ai pas besoin de Dieu pour aimer mon prochain. C’est un rapport direct d’homme à homme, je n’ai nul besoin de passer par l’infini » Entretiens p.624.

Cela n’empêche pas qu’il y ait diverses qualités d’homme. « Pour moi, le génie et le surhomme, c’était simplement des êtres qui se donnaient dans toute leur réalité d’homme ; et la masse qui se classait suivant des chiffres, suivant des hiérarchies, c’était une pâte dans laquelle on pouvait trouver des surhommes qui allaient venir, qui allait se dégager » Entretiens p.348. La hiérarchie n’existe donc pas de nature mais est l’effet de la liberté humaine. Elle se construit, se constate, se remet en cause à chaque instant. « Je pense que, en fait, chacun a en soi, dans son corps, dans sa personne, dans sa conscience, de quoi être sinon un génie, en tout cas un homme réel, un homme avec des qualités d’homme ; mais que la majorité des gens ne le veut pas, elle s’arrête, elle s’arrête un niveau quelconque, et finalement elle est presque toujours responsable du niveau auquel elle est restée. Je considère donc que, en théorie, tout homme est l’égal de tout homme et des rapports d’amitié pourraient exister. Mais en fait cette égalité–là est défaite par les gens au nom d’impressions stupides, de recherche stupide, d’ambitions, de velléités stupides » Entretiens p.352.

Chacun façonne ce qu’il est et c’est là que Sartre se montre le meilleur : dans cette conscience de la réalité humaine. « J’aime vraiment, réellement, un homme qui me paraît avoir l’ensemble des qualités d’homme ; la conscience, la faculté de juger par soi-même, la faculté de dire oui ou non, la volonté, tout ça, je l’apprécie dans un homme ; et ça va vers la liberté. À ce moment-là, je peux avoir de l’amitié pour lui, et souvent j’en ai pour des gens que je connais fort peu. Et puis il y avait la majorité, les gens qui étaient à côté de moi, dans un train, dans un métro, dans un lycée, à qui authentiquement je n’avais rien à dire ; on pouvait tout juste discuter, en se mettant sur le plan des hiérarchies » Entretiens p.352.

Simone de Beauvoir, La force des choses et Entretiens avec Sartre, 1976, Folio

  • Tome 1, 384 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99
  • Tome 2, 507 pages, €9.00 e-book Kindle €8.99

Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre : Août – Septembre 1974, Folio 1987, 624 pages, €10.20 e-book Kindle €9.99

Simone de Beauvoir, Mémoires, tome 1 et 2, Gallimard Pléiade 2018, 3200 pages, €139.00

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Trump trompe son monde

Le Donald n’est pas un accident de l’histoire mais s’inscrit pleinement dans la culture américaine du gros bâton. Nul n’a mesuré la taille du sien, sauf peut-être sa femme et ses maîtresses, mais il le brandit avec un « art du deal » qui est sa marque de fabrique. Trump est le vendeur-type, il vous séduit et vous menace mais ne vous lâche pas. Il correspond à l’archétype américain du héros-leader, bien loin du « libéralisme » dans lequel la gauche européenne croit que baigne les Etats-Unis.

La tempérance, l’analyse en raison, le bon sens qui prend du recul, tout ce qui fait le propre du libéralisme, c’est en Europe qu’il règne jusqu’à présent. Pas en Amérique – ni au nord, ni au centre, ni au sud. Ce pourquoi Donald apparaît macho, frustre, vulgaire. Il n’est pas policé, à peine civilisé – mais en accord avec le monde du cinéma que la planète entière consomme avec appétit via Hollywood.

Trump est un grand acteur. Il a toujours raconté des bobards, ainsi le dit-il lui-même, et ils ont toujours marqué les esprits. Goebbels ne disait pas autre chose : « calomniez, mentez, il en restera toujours une impression ». Trump se costume, se teint la houppette en blond aryen, joue un rôle, se donne une image différente de celle qu’il est dans le privé. Les stages de prise de parole vous apprennent aisément comment faire et les Etats-Unis excellent dans ces méthodes (lucratives) de développement personnel. Dans un pays où tout se vend, réussir à vendre sa propre image est le nec plus ultra du succès.

Car le monde est un théâtre où ne comptent que les apparences. L’ineffable « CIA » n’avait-elle pas craint l’URSS beaucoup plus que ses moyens limités et archaïques dans la réalité ne le méritaient ? Pour agir dans le monde, vous êtes seul. Il vous faut donc agir sur vous-même pour arriver. Et la passion – que Trump vante à l’envi – est ce qui vous permettra de le faire. Sans passion, pas d’audace et sans audace, pas de réussite. Tous les gagnants ont participé ; s’ils n’ont pas réussi, ils feront mieux la prochaine fois. Concentrez-vous sur ce que vous voulez de positif, dit Trump, et plus votre énergie sera grande, plus vous aurez une chance. Cette constante fait de lui un être prévisible, contrairement à l’impression de chaos qu’il donne.

Selon Olivier Fournout, maître de conférences à Telecom-Paristech, dont est tiré cette analyse publiée dans la revue Le Débat de septembre 2018, « Trump est la récolte d’un monde que nous semons ». Trump est grand, « mais sans étrangeté, dans le quotidien de la communication capitaliste, libérale, démocratique, consumériste, de masse, dont nous respirons les différents courants, les différentes modalités, à chaque instant ».

Indiscipliné tout gamin, Donald persévère : son camp, il s’en fout ; ses électeurs, il les manipule ; l’establishment, il le provoque. Certes, ses outrances sont évidentes, mais elles lui rapportent plus qu’elles ne lui coûtent jusqu’à présent. Il est l’anti et incarne celui-qui-dit-non pour tous les frustrés, les aigris, les maltraités de son Amérique (et il y en a !). Il s’agit d’une stratégie politique volontaire qui paye, faisant de lui quelqu’un de neuf, de révolutionnaire, sans compromis. Aller contre ce que tout le monde pense permet les meilleurs deals – quand ils réussissent. Cela ne marche guère pour l’instant avec la Corée du nord… Une question de culture ? ou seulement de temps ?

La société selon Trump est à l’image de son cinéma : ultraviolente et sans pitié. Doit s’appliquer alors l’individualisme le plus exacerbé et la loi de la jungle. Même votre chef, même l’Etat peut vous trahir, sans parler de votre amoureuse, les gens sont là pour vous tuer. Il s’agit de tirer le premier. D’où l’autodéfense comme dans les westerns : ripostez ! D’où restez seul, a lonesome cow-boy ou Jason Bourne. D’où le mythe actif de « la gagne » comme au poker (menteur) : osez et raflez toute la mise, négociez à mort, ne faites aucun prisonnier. C’est avec la bite et le couteau que l’on survit, pas avec son pois chiche toujours en retard d’une réflexion, selon Trump. Le coup de pied au cul sert de seule politique, en interne comme à l’international.

Manque à cet animal hollywoodien la faculté de fédérer, d’utiliser l’intelligence collective (il récuse les traités multilatéraux), d’entraîner une équipe (combien de départs ou de « démissions » à la Maison Blanche ?) ou une coalition (il conchie ses alliés). C’est sa fragilité. Trump, un colosse aux pieds d’argile ? Il est trop tôt pour le dire mais un second mandat pourrait le révéler.

Ce qu’il faut retenir est que Donald Trump n’est pas surgi d’une autre planète mais des profondeurs mêmes des Etats-Unis. Il appartient à la mentalité américaine du pionnier avec la foi d’un côté, le gros bâton de l’autre. Il suffit de se croire gagnant prédestiné au sein d’un peuple élu bâtissant un nouveau monde, et la force est ce qui va, ce qui s’impose de soi. Got mit uns, disaient « les autres », In God we trust scintille sur les billets verts. Le cow-boy éradique les Indiens sans état d’âme, les fermiers ravagent la prairie par droit d’occupation, les affairistes dealent sans scrupules, les financiers volent légalement, l’armée instaure le chaos dans tous les pays où elle passe faute de conscience des conséquences politiques futures.

« Trump est typique du pragmatisme américain dont le style essaime à travers le monde par l’action conjointe des grands et petits cabinets de conseil, des grandes et petites formations au management, du cinéma hollywoodien et du storytelling publicitaire ». Pourquoi nous étonner (je fus longtemps étonné) ? Pourquoi encore souscrire au mythe américain et avaler sa junk-food, porter son uniforme de jean ou de costume-cravate noir quaker, se soumettre à son puritanisme biblique, laisser ses lois extraterritoriales empiéter sur notre souveraineté et ses GAFA accaparer nos données ? La servitude est toujours volontaire et Trump, par son outrance, se montre en roi nu

Olivier Fournout, Trump banal, trop banal. Le président des Etats-Unis et son modèle, in revue Le Débat n°201, septembre-octobre 2018, pp.47-61, e-book Kindle €14.99 broché €21.00

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L’île de Pavel Lounguine

En 1942, un bateau nazi arraisonne une barge de charbon soviétique dans les eaux de Carélie, au-delà de la frontière nord de la Finlande. L’officier allemand, devant la lâcheté vile du jeune soutier russe Anatoli de 17 ans, lui tend un pistolet et lui ordonne de tuer son capitaine s’il veut être gracié en prouvant qu’il est un homme. Dans la panique, le garçon tire, le capitaine Tikhon passe par-dessus bord. La barge saute, elle ne servira pas aux chaudières de l’armée rouge.

Le tireur, projeté à l’eau, échoue sur une plage de rochers garnie de lichen blanc. Il est sauvé par des moines orthodoxes qui ont établi une église en bois et quelques baraques sur une île. Disparu au combat, ignoré des autorités, frappé du péché mortel d’avoir tué un chef et un camarade, Anatoli se condamne à expier en entretenant la chaudière qui assure une température douce dans l’église en pelletant à longueur de journée le charbon de sa barge détruite, échouée là. Trente-quatre ans après cette nuit de 1942, en 1976, il est Sisyphe, il n’est pas heureux.

Son salut dans l’éternel le tourmente et il prie Dieu. Malgré la révolution et le marxisme, la religion est le recours des faibles et d’un millénaire de croyance. Curieusement, Dieu l’exauce, lui qui n’est pas ordonné. Sa souffrance physique, morale et spirituelle lui permet une clairvoyance sur la souffrance des autres. Mais Anatoli éprouve la foi de celles et ceux qui viennent le consulter sur sa réputation de sainteté. A une fille perdue qui veut sa bénédiction pour avorter, il lui dit de garder le bébé et que ce sera un garçon tout mignon ; à celle qui pleure trente ans après son mari mort à la guerre, il lui révèle qu’il a refait sa vie en France et qu’il est malade, si elle l’aime autant qu’elle le déclare, qu’elle quitte tout, vende le cochon, et parte en France le rejoindre ; à une mère éplorée que son petit Vania ne puisse guérir de sa hanche gangrenée après une chute du toit de la grange mal soignée par les médecins soviétiques, il prie et fait prier le garçon, puis enjoint la mère de rester jusqu’au lendemain pour la communion – mais elle préfère son travail… Femme de peu de foi ! Anatoli enlève littéralement le gamin afin qu’il ne subisse pas le sort que sa trop peu aimante mère lui réserve !

Ramener le film à l’alliance du sabre et du goupillon sous Poutine, c’est le voir avec des yeux bigleux, un cœur desséché et un esprit étroit. Nul besoin d’être croyant pour sentir la profondeur de l’âme humaine, et ce n’est pas servir la laïcité que de refuser de voir et d’entendre ceux qui croient. Fol en Christ est l’enfant qui dit que le roi est nu, le bouffon qui renverse les convenances pour montrer la chair sous les falbalas. Dans L’ïle, la critique sociale du « peuple » est incisive, en même temps que celle des « autorités » qui sont censées s’occuper de tout et du bien des gens, mais qui traitent par-dessus la jambe le membre inférieur blessé d’un jeune garçon. Non, la vertu n’est pas la règle, mais l’égoïsme, le je-m’en-foutisme, le petit intérêt trop bien compris. Même chez les moines, Philarète attaché à ses bottes et à son édredon, Job imbu de sa fonction par sa jeunesse.

Anatoli est donc celui par qui le scandale arrive et les moines, s’ils ne peuvent pas le supporter, reconnaissent au fond d’eux qu’il remue leur paresse et fait éclater la foi sans rien demander en échange. Ils voudraient bien l’adoucir, le corrompre par une cellule propre, un cercueil en chêne, mais lui reste accroché à sa chaudière, celle par qui le péché est arrivé. Il dort sur le charbon, dans la semi-obscurité du feu qu’il entretient nuit et jour et qui lui rappelle constamment l’enfer auquel il s’est promis par son meurtre. Sa culpabilité nourrit son repentir.

Jusqu’à ce qu’un jour un amiral arrive sur l’île perdue en amenant sa fille, devenue « folle » après la disparition de son mari sous-marinier en mer de Barents. Encore une pique aux Soviétiques qui perdent trop volontiers des sous-marins, mal entretenus ou mal sauvés par la lenteur et l’impéritie de la bureaucratie maritime. Cet amiral a fait la guerre lui aussi. Anatoli exorcise sa fille par la prière – et entend le chœur des anges chanter dans l’allégresse : son péché lui est pardonné, Caïn n’a pas tué Abel, ce meurtre biblique que les moines ne savent pas lui expliquer. Car, dans la foi orthodoxe comme catholique, au-delà de l’Ancien testament, nul péché n’est assez grand pour n’être pas un jour remis. L’amiral est le Tikhon capitaine qui n’a été que blessé par le tir de l’adolescent Anatoli et qui a été sauvé. Dès lors, l’homme charbon peut devenir lumière, se laver le visage et se vêtir de blanc immaculé comme ces lichens qui tapissent l’île où il fut sauvé ; il peut cesser le combat incessant de la vie qui est souffrance ; il peut habiter son cercueil de planches, poli avec amour et vernis par les autres moines, en hommage du cœur à celui qui a secoué leur petite vie tranquille de fonctionnaires de Dieu.

C’est l’histoire d’une rédemption en analogie avec la condition humaine, sous les ors de la religion. Ce film intense brûle autant que le feu de chaudière car il montre que le noir péché du charbon peut se sublimer en flamme qui purifie et emporte vers la lumière. Les images sont grandioses dans le décor épuré des extrémités nordiques, et les acteurs puissants. L’harmonie de l’humain avec le monde se conquiert.

DVD L’île (Ostrov), Pavel Lounguine, 2006, avec Piotr Mamonov, Viktor Soukhoroukov, Dmitri Dioujev, Rezo films 2008, 1h52, €6.81

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Eugen Drewermann, Dieu en toute liberté

« Qui veut accéder à l’enfance doit encore surmonter sa jeunesse ». L’ouvrage s’ouvre sur cette citation de Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra. Nietzsche, auquel l’auteur préfère Freud dans sa critique de l’église et sa tentative de reconstruire les bases de la foi. Pour Drewermann, la doctrine de l’église catholique est une aliénation, propagée et maintenue par un corps de fonctionnaires de Dieu, névrosés obsessionnels. Pour la rebâtir, il faut briser ce carcan. La foi est nécessaire, elle se construit sur les images de l’inconscient pour exorciser l’angoisse humaine. Elle est rationalisation abstraite de la peur animale.

Mais cet ouvrage me laisse partagé. Autant la critique du fonctionnement ecclésial et du parti de Dieu est souveraine, autant l’appel à Freud, à Jung et à l’éthologie sont peu convaincants. Ils apparaissent trop archaïques, pesants, « dogmatik ».

L’Eglise : « Cette manière bureaucratique qu’elle a de posséder la vérité aboutit à une trahison systématique de l’homme de Nazareth et de son existence prophétique » p.14. Dieu doit, au contraire d’être un dogme, être découvert par soi-même dans « une dialectique de l’essai et de l’erreur à l’intérieur de sa vie personnelle » p.15. Le catholicisme est l’avatar spirituel de l’impérialisme romain. Il est fétichisme conceptuel, superstition du sacrement, exacerbation névrotique des scrupules, « une religion de la peur que l’on conjure par la magie » p.26. Pire, « L’Eglise peut même attribuer à tout péché la gravité qu’elle veut » p.31. Car « le but, ce n’est pas la connaissance de soi-même ni la découverte de la vérité de Dieu, c’est seulement que le pouvoir de l’église soit reconnu comme le principe formel du salut éternel » p.32. Un pouvoir analogue à celui du parti communiste en Chine. Ce pouvoir a « la prétention (…) de détenir, préfabriquée, la vérité parfaite et étouffe toute possibilité pour l’individu d’apprendre et de mûrir par lui-même » p.35. En ce sens, la théologie « ne peut être que la science de l’adaptation aux règles prescrites » p.39. D’où son abstraction, sa dépersonnalisation, son refus du dialogue. Être en opposition, c’est se sentir « mauvais », avoir peur de soi-même, cette peur projetée dans les images du Diable, de l’Enfer, ces résidus archaïques. Selon Freud, il s’agit d’un « sadisme du Surmoi ».

« Le centre existentiel de toute peur et de toute angoisse, c’est l’individualisation de la vie humaine. Contre cette peur, la raison est impuissante (…). Il n’y a qu’une forme, et une seule, qui soit en mesure de vaincre la souffrance que cause à l’homme l’isolement dans sa singularité et sa solitude : c’est l’amour » p.117. Il consiste, selon l’auteur, « à découvrir que l’être aimé (…) possède pour moi et en lui-même une importance infinie » p.118. Or, « la faute capitale de la dogmatique chrétienne consiste à remplacer l’amour par l’intellect, la liberté par la contrainte, la peur et l’angoisse par l’hétéronomie » p.118 (ce qui signifie chercher dans les règles sociales sa ligne de conduite, et non pas en soi-même). Nietzsche l’avait bien vu : « L’homme de foi, le croyant quel qu’il soit, est nécessairement un être dépendant, un de ceux qui ne peuvent se poser eux-mêmes comme fin (…). [Il] ne s’appartient pas, il ne peut être qu’un moyen, il faut qu’il soit exploité, il a besoin de quelqu’un qui l’exploite » p.142. Mais les hommes sont peu souvent assez forts pour être libres. Ils veulent croire.

Drewermann veut refonder la foi sur les images inconscientes de Jung, sur les programmes du diencéphale, sur l’imprégnation et l’apprentissage programmé. Pour lui, « la véritable tâche de la religion c’est l’indispensable intégration de l’émotionnalité [gasp !] et de la rationalité », en établissant « une relation entre les fonctions des hémisphères et celle du diencéphale » p.257. C’est le projet de tout humanisme, et même probablement la façon pour l’être humain d’être adulte : nul besoin de Dieu dans ce processus. Drewermann ajoute, ingénu : « Nous avons l’urgent besoin d’une culture : poésie, religion, imagination, qui nous aiderait à mettre un terme à la fois au formalisme d’un savoir scientifique dominateur et au fétichisme conceptuel du dogmatisme de l’Eglise » p.259. Une fois dégonflé ce vocabulaire pédant, traduit en direct de l’allemand, il ne reste que l’aspiration éternelle au savoir maîtrisé, en bref à la civilisation – avec pour les plus faibles un nouvel opium du peuple à vision pédagogique et consolatrice.

Contre la religion de l’angoisse, clame l’auteur, reprenons le combat dont Jésus donne l’exemple. Les concepts de psychose, névrose, schizophrénie, archétype, sont appelés en renfort du raisonnement, un brin lourdement. Le bouddhisme est évacué trop vite comme « détachement » du monde et surtout du « moi », ce qui nierait « la personne ». Cette précieuse petite personne Eugen Drewermann, comme tout catholique, en reste fétichiste. La raison grecque et sa culture de lucidité est à peine évoquée (pages 319 et 320). Pourtant, eux ne croyaient pas à la Providence. Pour Épicure, « ce grand Grec, la sagesse et la véritable intelligence des choses constituaient des formes authentiques et justes de vénération du divin ». Les dieux ne sont que des reflets humains et je souscris à cela : qu’est-il besoin de Dieu ? Drewermann expliquant Épicure : « Seul un être humain dont la conscience est devenue claire jusqu’au fond, n’a plus besoin, se fuyant lui-même, de projeter des pans entiers de son propre psychisme dans le monde transcendant des dieux célestes ou de la métaphysique ». La critique est exemplaire mais l’auteur se contente de la plaquer sans conséquences pratiques sur son discours.

À ce moment, tout est dit, mais il en remet une couche de 180 pages d’une logorrhée souvent pénible (par exemple le chapitre intitulé Les champs symboliques du sentiment de sécurité). Eugen Drewermann alors se répand, s’écoute parler, se noie dans l’érudition pesante, sans la lucidité ni le courage de couper ni d’aller à l’essentiel. La lourdeur de son discours est peut-être le signe d’une pensée fumeuse, c’est du moins mon avis. Il désire remplacer le dogmatisme de l’Eglise par la démarche vivante de Jésus : mais que ne le fait-il ! Reste-t-il encore trop englué dans le catholicisme romain, ce névrosé obsessionnel de l’explication psychologique ? Ne sombre-il pas, dans ces 180 dernières pages de plomb, dans ce « crétinisme en psychologie » dont Nietzsche affublait le christianisme en son entier ?

Mais s’il avait été plus clair, aurait-il été entendu ? La presse et l’opinion louangent souvent les érudits pesants parce que la presse et l’opinion ne comprennent pas tout et se sentent admis dans un club d’initiés réservés à une élite. Les snobs ont toujours préféré Hegel à Descartes ou Kant à Montaigne. Les louanges de la presse sur le livre à sa parution en sont un bon symptôme. Ce livre secoue la vénérable poussière accumulée sur le dogme catholique mais il se contente d’entrouvrir une fenêtre. Quant à l’Eglise, elle l’a viré comme hérétique. Depuis la parution, Drewermann s’est enfin intéressé au bouddhisme et a rencontré le Dalaï-lama ; mais il reste englué dans la bonne vieille psychanalyse freudienne : ne remplace-t-il pas un dogme par un autre ?

Eugen Drewermann, Dieu en toute liberté, 1997, Albin Michel spiritualité, 598 pages, €6.00 occasion

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Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol

Fantasme d’une cité parfaite, les trans (qui se disent « humanistes ») sont à la fête. Dans Gattaca, le centre spatial qui ouvre sur l’avenir et l’exploration des étoiles, ne sont sélectionnés que les meilleurs.

En bonne mentalité américaine, ce qui est meilleur est forcément génétique, essentiel, voulu par le Créateur. Au début et à la fin, le générique surligne en premier les lettres G, A, T et C qui représentent les bases de l’ADN. Tout ce qui est moins bon comprend une part du diable et « la chair » reste le péché suprême. Ce pourquoi tous les membres de l’élite spatiale, nec plus ultra de la science en marche, se doivent de porter costume-cravate de couleur noire et chemise blanche, tels les clergymen et les prêtres d’Etat que sont les fonctionnaires du FBI. Seuls les flics de base sont en imper et chapeau. Cet anachronisme quaker pour évoquer un « futur proche » de notre civilisation a quelque chose d’inquiétant : le conservatisme vire au fascisme aisément. Se croire « élu » par Dieu parce que génétiquement irréprochable est une idéologie où le mal et la souillure sont les autres, réduits à des tâches subalternes.

Un couple a voulu baiser comme avant pour faire un enfant ; Vincent est un bébé sain mais une goutte de sang prélevée immédiatement et analysée par ordinateur prédit déjà les risques qu’il court : il sera agité avec une propension à la violence, aura des problèmes cardiaques et devrait statistiquement mourir avant 30 ans, tout cela avec des probabilités allant de 69 à 89 %. Est-ce la main divine qui permet ainsi aux hommes de se perfectionner via la science ? La « grâce » venue de saint Augustin avant d’être reprise comme utile par Martin Luther et radicalisée par Jean Calvin ne s’adresse qu’aux élus chez les protestants (dogme condamné par l’église catholique dès le concile d’Orange en 529).

Devant cette imperfection de leur premier rejeton, le couple décide de lui donner un petit frère mais, cette fois, avec toutes les « garanties » de la Science, divinisée comme une Bible. Les protestants puritains américains préfèrent trop volontiers l’Ancien au Nouveau testament. Anton est un bébé parfait génétiquement, cette fois digne du nom du père, qui ne porte pas de lunettes de myope, qui peut entrer dans toutes les écoles où on peut l’assurer et qui croît plus vite que son frère aîné, le battant régulièrement à la natation durant leur enfance (la mer rappelle la mère et le liquide amniotique). Jusqu’à ce qu’un jour, à leur adolescence, ce soit Vincent qui le sauve de la noyade en le ramenant sur la rive dans une nature chaotique et menaçante, bien loin de la société programmée et aseptisée créée par le nouveau monde. Car Vincent (Ethan Hawke) va jusqu’au bout de ce qu’il entreprend tandis qu’Anton (Loren Dean) se repose sur ses lauriers.

Le jeune homme sait alors qu’il peut rêver des étoiles, explorateur né, pionnier issu de pionniers, résurgence « naturelle » et non « fabriquée » de l’esprit américain des premiers temps. Sa volonté impose à ses tares de servir son projet, quels qu’en soient les obstacles. Et c’est parce qu’il est imparfait – « non-valide » en américain de Gattaca – qu’il possède en lui les ressources multiples qu’une programmation nazie ne sauraient lui assurer. La propension eugéniste des nazis était en effet la pureté de la race mais surtout l’homogénéité du peuple qui permet aux individus de se sentir communauté, donc parfaitement disciplinés. Les trans (humanistes) pensent-ils autrement dans leur élitisme primaire de Blancs menacés par la montée des gènes nègres et latinos aux Etats-Unis même ?

Le jeune homme se fait embaucher dans Gattaca mais selon son statut de classe inférieure et non selon ses besoins ; le réalisateur retrouve ici le marxisme, pourtant honni des croyants puritains du maccarthysme. Comme il en veut, il va ruser. Il simule un décès à l’étranger et se met en relation avec un trafiquant (Tony Shalhoub – un nom déjà « louche »…). On ne sait comment il le rencontre mais « là où il y a une volonté il y a un chemin », disait volontiers Nietzsche. Ledit trafiquant fait commerce de fausses identités moyennant 20% des revenus tirés de la nouvelle situation. Pour être génétiquement parfait, pas de problème : il suffit de présenter aux tests des échantillons de sang, d’urine, de cheveux, de peau, génétiquement parfaits, d’être de la même taille, corriger sa vue par des lentilles de contact et ressembler suffisamment à son clone. Vincent est donc mis en relation avec Jérôme (Jude Law), un parfait génétique mais qui a échoué à acquérir la première place au championnat de natation. Il a voulu se supprimer pour cela en se jetant sous une voiture (électrique) et en est resté paraplégique. Il ne peut garder son train de vie de l’élite que s’il « loue » les éléments de son corps à un autre qui en a besoin et le finance. Il pisse dans des poches, se tire du sang, s’arrache des cheveux, se racle l’épiderme et collectionne tout cela pour Vincent, désormais prénommé à sa place Jérôme. Lui prend son second prénom, Eugène qui rime avec gène, en grec de noble race…

Et le nouveau Jérôme réussit sans problème son « entretien d’embauche » comme spationaute à Gattaca : il se réduit à l’analyse d’un échantillon d’urine. Si l’on est génétiquement sans reproche, on est réputé être professionnellement au top. La morale de la prédestination comme celle de la science et celle du capitalisme se rencontrent dans l’idéologie qui court sourdement sous la mentalité américaine.

Vincent/Jérôme réussit fort bien parmi ses faux pairs parce que sa volonté le fait travailler plus que les autres et que son intelligence rusée lui permet d’éviter tous les obstacles. Il est sélectionné pour le prochain voyage sur Titan, un satellite de Saturne, dont le créneau spatial ne survient que tous les 70 ans. Sa perfection apparente le fait désirer par Irène (Uma Thurman), une presque parfaite mais qui garde quelques tares génétiques, comme par le fils du docteur Lamar (Xander Berkeley) qui fait passer les tests de validation. Vincent/Jérôme sort avec Irène qui a fait discrètement un test génétique sur un cheveu qu’elle a trouvé sur son peigne dans le tiroir de son poste de travail (mais Vincent y a mis exprès un cheveu du vrai Jérôme, ne laissant rien au hasard). Irène lui avoue qu’elle n’est pas parfaite et que les statistiques lui prédisent des problèmes cardiaques, ce pourquoi elle se vêt, se maquille et se comporte comme plus royaliste que le roi pour faire croire – mais le garçon s’en moque, pour lui ce n’est pas cela qui compte. Tout serait irréprochable : le prête-identité qui est devenu un ami, le poste désiré, son départ prochain, une petite amie approchée – si le destin ne s’en mêlait.

Son directeur est assassiné ; il doutait du bien-fondé d’aller sur Titan et aurait bien retardé le programme pour deux générations. Sa mort permet de poursuivre selon le délai prévu mais la police enquête. Or, dans ce nouveau monde génétique, la police est surtout scientifique : elle prélève absolument tout ce qui peut se prélever et effectue des analyses ADN pour déterminer qui est le mouton noir du troupeau. Parce qu’il n’a pas été programmé pour éviter l’alopécie, Vincent/Jérôme laisse « un cil » sur un rebord de parapet – et ce cil montre qu’il est « in-valid », non validé. S’engage alors une course-poursuite où le flic à l’ancienne dirigé par Anton, le propre frère de Vincent, va tenter de coincer le renégat. Or ce n’est pas Vincent qui a tué le directeur ; en attendant de trouver le vrai meurtrier, il s’agit de durer jusqu’au lancement qui ne peut être retardé, ce qui donne quelques scènes d’action fort bienvenues dans ce film à thème.

Il n’y a que la prétention du vrai Jérôme à goûter le vin rouge tout en fumant une clope et râlant parce que le flacon n’a pas été ouvert au moins cinq minutes avant dégustation, qui fait tache. Un connaisseur sait qu’il est parfaitement inutile d’ouvrir la bouteille trop à l’avance, il suffit d’aérer le vin rouge en carafe ou de le faire tourner lentement dans le verre pour faire monter son bouquet. Quant à la clope, c’est un tue-l’amour sans appel ! Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi, une fois de plus, dans la société parfaite que le réalisateur présente du futur, il conserve tous les carcans victoriens inutiles (chapeau, imper, cravate) comme tous les vices de l’ancien monde (le snobisme, la clope).

Sans dévoiler la fin comme les profs contents d’eux qui gèrent Wikipédia le font sans vergogne, disons que tout ira bien pour Vincent/Jérôme : sa volonté triomphe de tout, seul message peut-être du film dans la lignée du « aide-toi, le Ciel t’aidera » plutôt que dans celle de la Prédestination de se croire « élu ». Ce qui le fait admirer et aimer, presque au sens sexuel, à la fois par Irène, par Jérôme, par son directeur spatial et par le docteur via son fils imparfait. Il faut dire qu’Ethan Hawke, à 27 ans, incarne un jeune homme musclé et empli de vitalité qui irradie son aura tout autour de lui.

Seule une part de hasard permet la liberté via la volonté, contre la prétention de la religion de tout prédestiner et contre l’orgueil scientiste de croire tout peut être calculable donc contrôlé.

DVD Bienvenue à Gattaca (Gattaca), Andrew Niccol, 1997, avec Ethan Hawke, Uma Thurman, Jude Law, Loren Dean, Alan Arkin, Gore Vidal, Ernest Borgnine, Xander Berkeley, Tony Shalhoub, Sony Pictures 2008, 1h42, standard €8.96 blu-ray €9.97

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Jean d’Ormesson, C’est une chose étrange à la fin que le monde

Essai plutôt que roman bien que Dieu parle (« le Vieux » comme disait Einstein), cet étrange objet littéraire cherche à faire le point sur le sens du monde. Vaste programme ! Il fait appel à toute l’érudition historique, philosophique et scientifique de l’auteur, penchant comme chacun sait du côté de la religion et du Dieu catholique.

Il y a trop de choses que l’on ne sait pas malgré la science astrophysique pour qu’il n’y ait pas, pour l’auteur, un « sens », caché à nos yeux myopes. Il se découvre par l’histoire du savoir, depuis l’infinitésimal du Big bang jusqu’à la physique quantique et la relativité générale qui permettent de l’entrevoir. Le reste ? L’inconnaissable ? L’avant mur de Planck des premières fractions de la seconde avant le Bang ? – C’est « Dieu », évidemment – ou peut-être bien.

Dieu qui n’est pas objet de connaissance que l’on pourrait prouver, mais croyance dans laquelle on saute par un acte de foi. Jean d’Ormesson se dit au fond agnostique, il « ne sait pas », mais parie sur Dieu plutôt que rien. L’univers n’est que le roman de Dieu, que l’auteur recrée en imagination comme Proust revit son existence par la mémoire depuis sa chambre. La stupeur d’exister l’a saisi sortant de l’onde, un jour éclatant de soleil en Méditerranée. Un vertige du néant qui fut comme un vertige de Dieu.

Il ose dès lors la banalité de « Café du commerce de la cosmologie et de l’histoire du monde » (p.1010 Pléiade) pour poser les bases d’un sens. Y passent bien entendu les marottes de l’auteur : le temps, la mort, le hasard et la nécessité qui l’obsèdent et dont il se moque sans vraiment les réfuter. Il est préoccupé de l’ette et du nonette, comme disait l’auteur de Zazie dans le métro, métaphysicien du quotidien. Jean d’O cite la fillette p.967 : « Poussière d’étoiles, mon cul ! » Mais il préfère quant à lui nager dans les hautes sphères et détailler les milliards d’années – une nique aux théologiens confits de la vieille Eglise qui dataient l’origine du monde de 4000 ans seulement parce que c’était écrit dans la Bible.

Mais ce résumé wikipédique en deux parties : le rien, la mort, tiré des grandes œuvres philosophiques remerciées en fin de volume comme des livres contemporains de Jeanne Hersch et Trinh Xuan Thuan, est étonnamment vivant. Il est « du songe sur du songe » (p.1010) mais est suivi d’un index scientifique des noms de personnes et de lieux ! Le lecteur comprend tout parce que tout est expliqué pas à pas, d’une belle langue qui ne contient aucun jargon ni terme de mode.

Faut-il aimer pour aimer, sans croire à un quelconque au-delà, comme les athées et les agnostiques le pratiquent ? Ou « obéir » au supposé Dessein intelligent de Dieu qui nous commande selon le Livre ? Nul ne sait, chacun choisit plus ou moins selon sa famille, son milieu, sa culture, son pays, le hasard.

Jean d’Ormesson, avec ce livre qui résume ses connaissances sur Dieu et le néant, fait le point. Dieu existe-t-il ? Qu’y a-t-il après la mort ? Ces deux questions n’en font qu’une et la réponse est « peut-être » : « le mystère est notre lot » mais « L’Être est, c’est assez ». Le monde a dès lors cessé d’être absurde et prend un sens ; l’homme n’est plus seul responsable mais « chaînon d’une chaîne qui nous dépasse de très loin » p.1049. Mais le sens est une croyance, pas une vérité ; Jean d’Ormesson ne convaincra que ceux qui ont la foi ou le besoin de croire.

Il écrit ce bilan pour lui d’abord mais le partage. Cet état du savoir le rassure : il sait où il en est et cela suscite en lui admiration, gaieté et gratitude. Et subsiste alors une toute petite mais grande chose : l’espérance !

Nul ne sera étonné que son ultime phrase soit : « Tout est bien ».

Jean d’Ormesson, C’est une chose étrange à la fin que le monde, 2010, Pocket 2011, 288 pages, €7.60 e-book Kindle 8.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Jean d’Ormesson, La Douane de mer

« Je suis mort » : ainsi commence le roman, un quart de siècle avant la réalité. L’auteur a 68 ans, il se voit mourir d’un arrêt du cœur à Venise, « devant la Douane de mer d’où la vue est si belle sur le palais des Doges et sur le haut campanile de San Giorgio Maggiore ». Les larmes de sa copine Maie ont fait hésiter l’âme au-dessus du Grand canal. Et c’est ainsi que O rencontre A. « C’était un esprit naïf et charmant », venu d’un monde d’ailleurs nommé Urql. Il venait s’informer sur la Terre – et sur les hommes. Durant trois jours, O va initier A à la complexité du monde et des relations humaines. Le temps, le corps, les passions, l’histoire forment la trame chatoyante d’un « inconcevable, mais avec des repères éblouissants », comme le dit Char en exergue.

Il faut entrer dans ce pavé, aussi inégal qu’une rue de Paris, parfois captivant, parfois ennuyeux (433 pages en Pléiade, près de 600 pages en Folio !). Ne le lire que par petites doses d’une soixantaine de pages tant les images se succèdent et rebondissent, des papes Cléments (et il y en a !) aux maitresses de Chateaubriand (adoré par l’auteur) et aux amours d’Alfred et George, les amants de Venise. « Explique-leur que les hommes sont des esprits comme toi, mais chamboulés par le temps qui passe, par la mort qui les guette, par le corps aussi qu’ils trimbalent, qui leur permet de souffrir, qui leur permet d’être heureux, qui leur permet de penser et sans lequel ils ne seraient rien », Troisième jour, XX. Le monde est éphémère et fait souffrir ; mais il est beau parce qu’il est laid et « il y a du bien parce qu’il y a du mal ». Nous sommes chez Nietzsche : amor fati, l’éternel retour, l’acceptation du tout tel qu’il est, le merci à la vie. « Ce qu’il y a de plus grand en vous surgit de vos limites » p.638 Pléiade.

Jean d’Ormesson aime à écrire des fresques depuis l’origine du monde ; il a une vague prétention de se prendre pour Dieu, comme tout écrivain qui crée de son souffle des êtres qui ne vivent que par lui. Il écrit là une « Histoire de l’avenir depuis les temps les plus reculés », selon ce qu’il expose le Deuxième jour, chapitre XIV (p.465). Il emmène l’esprit A dans une promenade historique et géographique au hasard des rencontres, qu’il raconte comme en conversation de salon, avec des anecdotes savoureuses et des chutes paradoxales. Savez-vous par exemple à quoi a pu servir ce petit disque dont deux-tiers sont rouge et vert ? Ou comment a pu se retrouver enceinte une baby-sitter d’un gamin de 11 ans ? Il intègre des vers, cite des correspondances, agit en historien romancier, en archiviste amateur.

O est Ormesson mais aussi Omega qui répond à Alpha le A. La fin du monde (le sien, du fait de sa mort) contée à l’esprit du début, qui peut être un ange, un extraterrestre ou un avatar de Dieu. Si Dieu s’est fait homme, il peut aussi, progrès aidant, se faire esprit et jouer au béotien sur les affaires terrestres pour contempler les effets de son grand Œuvre. Trois journées en vingt chapitres chacune font soixante séquences qui tentent de cerner la nécessité dans le hasard et la ligne dans le contradictoire. Le Rapport destiné à Urql est un vertige, moins un registre qu’un kaléidoscope. Ce pourquoi il séduit ; ce pourquoi il agace. Car la mosaïque des peuples et des événements fait sens, mais le naming incessant fait snob. On sait bien que Jean est bourré d’Ormesson, je veux dire de culture classique, bourgeoise, Normale et supérieure quoi. Il y a du Borges dans ce Voltaire-là. Il n’est pas créateur de monde mais conservateur des archives. Malgré son vocabulaire parfois vert et ses interjections comme « Oh là, là ! », il y a parfois de l’indigeste dans ses dissertations érudites. Et puis des envolées qui rivent les yeux à la page, qui font prendre à l’imagination son essor dans l’intensité des émotions et le brio des idées. Il y a de tout dans l’Ormesson.

Y compris la croyance en un dessein intelligent – qui viendrait de Dieu, bien sûr, cette explication ultime de tout ce qu’on ne parvient pas à saisir. Si la réalité est insaisissable, pourquoi ne pas invoquer l’Idée ? A moins que la mémoire, comme celle de Proust, ne parvienne à ancrer l’être humain dans des lieux qui rappellent des moments : Venise, Symi, Ravello… Ecrire en laisse la trace, racontée par le souffle, cet apanage humain du langage qui le rapproche du Dieu qu’il s’est créé dans la Bible, Lui qui crée un monde à partir de rien. C’est aussi tout l’art de la conversation qui fait exister dans les salons, sans cesse une autre et sans cesse la même. J’ai relu La Douane de mer ; je la relirai encore.

Jean d’Ormesson, La Douane de mer, 1993, Folio Gallimard 1996, 593 pages, €9.50 e-book Kindle €9.49

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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L’Aventure du Poséidon de Ronald Neame

Un film catastrophe post-68 tiré d’un thriller de Paul Gallico paru en 1969, avec une postérité filmée encore en 1979, 2005 et 2006 tant ces gros machins mécaniques que sont les paquebots hantent les angoisses des faibles humains qui se mettent à leur merci le temps d’une croisière insouciante.

Plusieurs thèmes traversent ce film choc : celui biblique – classique aux Etats-Unis – du « aide-toi, le Ciel t’aidera » ; celui de la démesure technique ou financière ; celui de la foi en les « autorités » au détriment de la réflexion par soi-même ; celui du travail d’équipe qui fait appel à la gestion des émotions.

Le vieux paquebot à vapeur SS Poseidon (filmé sur le modèle du Queen Mary) voyage de New York à Athènes où il sera démantelé. Mais le récent armateur présent à bord a peur de perdre de l’argent et fait forcer les machines pour rattraper le retard accumulé. Se « dépasser » physiquement n’a qu’un temps et fragilise, un organisme trop sollicité craquera d’un bloc lors d’un coup dur imprévu : une lame de fond pour le navire, une apnée trop prolongée pour la grosse vieille dame championne de natation, mais dans sa jeunesse.

Alors que les passagers fêtent joyeusement au champagne la nouvelle année, un séisme est signalé à 130 milles au nord-est de la Crète, formant un tsunami d’autant plus fort que la vague est proche des côtes. Le paquebot n’a pas le temps de s’abriter, il doit affronter la vague avec ses fragilités mécaniques et son ballast mal réparti. Donc il se retourne. Le pont supérieur est balayé, tous les officiers sont tués ainsi que l’armateur (il y a une Justice). Dans les fonds, les fêtards en sont tout retournés, les pieds sur le plafond : le monde leur est tombé sur la tête.

C’est là que deux attitudes se manifestent : la résignation ou la lutte. La majorité, passive, se dit qu’elle l’a peut-être bien mérité, les croyants que Dieu fait ce qu’il veut, le commissaire de bord qu’il faut faire confiance aux secours qui devraient arriver – donc qu’il ne faut rien entreprendre et ne pas bouger. La minorité décide de prendre son destin en main, emportée par un pasteur de choc (Gene Hackman) qui a l’habitude de faire des sermons sur les forts et à qui le capitaine, appelé en haut, a confié sa table (mais que sa hiérarchie envoie en Afrique à cause de ses vues dérangeantes dans une société portée au conformisme). « Aide-toi, le Ciel t’aidera ! ». Le pasteur des quartiers bourgeois (Arthur O’Connell) joue les empathiques en restant avec les morts en sursis, le pasteur Scott des quartiers difficiles joue les entraîneurs d’équipe pour descendre dans les fonds (c’est-à-dire monter) et rejoindre la coque à l’endroit où elle est la plus mince selon le gamin Robin, 12 ans et curieux de tout, qui a exploré le navire avec le chef mécanicien. La poupe où sort l’arbre d’hélice est l’endroit le plus favorable pour être sauvé, d’autant que le navire, plus lourd à l’avant pour résister aux vagues, coule en général par l’arrière en dernier.

Choqués, les bourgeoises emperlousées et leurs maris à leurs ordres et impuissants malgré leur statut social et leur fric, se laissent aller au lieu de regarder la vérité en face et de prendre leurs responsabilités immédiates. Le bateau est à l’envers, les officiers compétents ont disparu, le seul qui reste est un hôtelier, pas un marin. Ils ne savent que faire ni où aller et ils restent inertes, attendant comme des bébés braillards qu’on vienne les prendre et les conforter. Le pasteur Scott, lors d’un sermon sur le pont, a réussi à séduire quelques personnalités comme un vieux couple juif (Shelley Winters et Jack Albertson) qui va en Israël connaître leur petit-fils (symbole encore en 1972 d’un pays pionnier qui renouvelle le rêve américain) ; le jeune couple formé du frère (Eric Shea) et de la sœur (Pamela Sue Martin), 12 et 16 ans (symboles de la jeunesse aventureuse et de la curiosité) ; le serveur qui s’intéresse aux gens (Roddy McDowall) ; un chemisier de New York qui n’a pas eu le temps de se marier (Red Buttons) ; enfin le couple improbable du flic de la Mondaine (Ernest Borgnine) qui a épousé une jeune pute (Stella Stevens). Rejouant une Marie-Madeleine mâle le flic, pour sa pitié, sera sauvé.

Cet agrégat d’une dizaine ne convainc pas les autres qui désirent demeurer, par paresse, sous l’emprise volontaire du conformisme à l’autorité – ils seront engloutis par l’eau qui monte. Il ne convainc pas plus ceux du pont inférieur, provisoirement préservé par la poche d’air des compartiments étanches, qui se dirigent tous vers l’avant comme des moutons de Panurge sous la houlette du médecin du bord. Il y a eu explosion dans la salle des machines : la raison veut que l’on fuie de l’autre côté sans penser plus global. Or cet autre côté s’enfonce de plus en plus dans l’eau… est-ce bien raisonnable ? Mais qui s’occupe de penser lorsqu’un autre pense pour vous ? C’est le mérite du pasteur Scott d’expliquer, porté par sa profession qui consiste à convaincre – et par l’esprit de transparence « démocratique » cher (à cette époque) à l’Amérique.

De cuisine éventrée en tunnel de liaison et puits de ventilation, l’équipe éprouvée, salie, trempée, va rallier progressivement l’arrière et la salle des machines, perdant deux de ses membres dans l’aventure. L’un parce qu’il était blessé et a chu d’une échelle, l’autre parce qu’avec ses hauts talons dorés et ses seins nus sous la chemise a perdu l’équilibre au lieu de se tenir sur une passerelle agitée. La catastrophe sonne comme une sanction pour la faiblesse, la cérémonie ou l’inattention. Mais la plaie des egos sévit aussi entre mâles : le pasteur Scott se trouve constamment en butte au flic Rogo qui trouve illégitime sa façon de donner des ordres et voudrait bien, lui, faire comme tout le monde. Depuis qu’il a épousé la pute, il ne rêve d’ailleurs socialement que de faire comme tout le monde alors que le pasteur, justement parce que tout le monde rejette son quartier, s’est toujours trouvé obligé de faire autrement. Scott paye de sa personne, allant explorer avant de conduire son équipe ; il est sauvé sous l’eau par la grosse juive ex-championne de natation qui a enfin l’impression d’apporter sa pierre à l’entreprise, même si c’est trop pour elle et que son cœur finit par lâcher. Puis c’est au tour de Scott de se sacrifier en se suspendant à une vanne au-dessus d’une cuve en feu pour fermer le jet de vapeur qui empêche l’accès ultime à l’arbre d’hélice – mais sans pouvoir remonter sur la passerelle, encore que le gros con Rogo aurait pu l’aider.

Finalement, six seront sauvés sur mille, parabole biblique une fois encore des Justes élus et de ceux condamnés à l’Enfer : le Dieu invisible du ciel et le Poséidon musclé païen en décor de la salle à manger du paquebot se disputent les âmes ; le dieu de la mer emportera la plus grande part – les plus bêtes. En frappant sur la coque on viendra leur ouvrir (au chalumeau), selon la parole du Christ : « Frappez et l’on vous ouvrira ! », autre métaphore biblique pour dire et redire que Dieu sauve ceux qui croient en lui. Le pasteur Scott croyait probablement trop en lui-même et trop peu en la prière vers Dieu pour être sauvé…

Ancien et un peu prêcheur, avec son lot de filles hystériques habituel aux films machos de l’époque mais avec des personnalités originales bien présentées. Notamment le chemisier humble et effacé qui se révèle un liant d’équipe et un sauveur d’âme remarquable d’une hippie gnangnan (Carol Lynley) qui a tout perdu avec son frère musicien… De l’action, du suspense, de l’empathie. Un bon film catastrophe avant le spectaculaire qui viendra avec La tour infernale,Tremblement de terre et autre Odyssée du Hindenburg !

DVD L’Aventure du Poséidon (The Poseidon Adventure), Ronald Neame, 1972, avec Gene Hackman, Ernest Borgnine, Red Buttons, Carol Lynley, Roddy McDowall, Stella Stevens, Shelley Winters, Jack Albertson, Pamela Sue Martin, Eric Shea, Arthur O’Connell, BQHL éditions 2019, 1h56, standard €17.68 blu-ray €22.68

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Forrest Gump de Robert Zemeckis

« Heureux les pauvres en esprit car ils verront le Royaume des cieux ».

L’Amérique, toujours biblique, compose un film à la gloire de ces « pauvres en esprit », gloire qui apparaît aussi comme la sienne : les Etats-Unis ont été bâtis par les rejetés du vieux continent, ces pauvres pas très intelligents chassés du vieux monde.

Morale : chacun a un destin. Comme une plume au vent, celle que l’on voit au début puis à la fin du film, l’homme est entre les mains de Dieu. Qu’il renonce à son orgueil, qu’il se laisse mener et Dieu le conduira : il le rendra bon citoyen, bon époux et bon père…

Il suffit d’obéir aux commandements.

Forrest (Michael Conner Humphreys enfant et Tom Hanks adulte) est un gamin « tordu ». Physiquement handicapé, socialement sans père, les cheveux aussi courts que les idées, le col fermé, stricte comme la vertu de sa mère. Les autres, les « normaux », se moquent de lui. Forrest obéit à sa maman et aux autorités. On lui dit : « cours ! » et il court ; « ne te fais pas tuer » et il ne le fait pas ; « regarde toujours la balle ! » et il la regarde. Le tout jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’héroïsme, sans le vouloir, sans le savoir.

Il est bête et discipliné, vertus qui font la force des armées comme celle des imbéciles. Il va, comme une force ignorante. C’est un innocent capable, mieux que les chameaux tout gonflés de postes et de mépris, de passer par le chas d’une aiguille pour entrer dans le royaume des cieux.

Forrest n’a rien pour lui mais, comme s’il ne réfléchit pas, il avance et réussit d’oser. Les gens le trouvent idiot mais il se sert de toutes les situations : réussir au collège, faire l’amour avec une fille, sauver ses copains au Vietnam, redonner à son lieutenant amputé le goût de vivre, créer des slogans publicitaires sans y penser (ils sont les plus efficaces !), gagner des tournois de ping-pong parce qu’il n’est qu’à son jeu sans distraction, être félicité trois fois par le président des États-Unis et concevoir même (toujours sans le savoir) un gamin intelligent !

Le spectateur sait que le gamin est intelligent parce que, dans le film, il a les cheveux plus longs que son père à son âge. On ne recule pas devant le symbole primaire dans les films américains. Forrest côtoie les hippies drogués, les coureurs de fond, les sectes – tous ces moyens modernes socialement acceptables de devenir idiot. Lui il est, autant s’accepter.

Le film est populaire et léger ; il se regarde avec plaisir. Chacun, en Amérique, devrait sourire des gags, frémir d’émotion dans les séquences classiques, et se sentir supérieur au « crétin d’Alabama ». Devrait.

Car il faut apprendre ses trois leçons :

  1. Leçon d’humilité : rien ne sert de chercher « un sens » à la vie – autant se contenter de vivre son destin.
  2. Leçon d’humanité : il faut aimer à perdre la raison, et l’enfant est « la plus belle chose que j’ai jamais vue » (Forrest devant le petit garçon qu’il apprend être son fils).
  3. Leçon d’autosatisfaction : vive les cons ! Vive les Américains !

Il suffit d’y croire, c’est fascinant.

DVD Forrest Gump, Robert Zemeckis, 1994, avec Tom Hanks, Michael Conner Humphreys, Haley Joel Osment, Robin Wright,  Gary Sinise, Mykelti Williamson,Sally Field, Paramount 2006, 2h16, standard €6.99 blu-ray €9.90

Coffret Tom Hanks : Pentagon Papers + Seul au monde + Forrest Gump + Apollo 13, Universal Pictures France 2018, €19,99

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Jean d’Ormesson, Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée

« Au confluent imprévu de l’essai et du roman », comme il dit p.110 (Pléiade), ce livre brillant et égotiste, souvent un brin agaçant et pas toujours bien écrit (« un peu trop peu »), est composé en mosaïque. Les chapitres d’anecdotes et souvenirs personnels alternent avec des chapitres d’évasion dans l’imaginaire ou de réflexion sur l’époque. Ainsi la pièce d’eau où l’auteur tournait jeune avec son père dans le parc du château de Saint-Fargeau est-elle assimilée à l’été tandis que la bibliothèque qui a ouvert la voie aux évasions dans l’irréel est accolée à la mère.

Disons que la première moitié du livre est proustienne avec en plus un ineffable goût de vivre, primesaut et amoureux. Le père libéral et la mère conservatrice, les ancêtres prestigieux qui obligent, l’éducation attentive et soignée, le fameux « salon » où tout se joue, le passé et le futur dans l’art de la conversation comme les liens du « milieu » par les anecdotes entre-soi, sont un délice de lecture. Même si l’auteur prend cette façon très catholique de s’affirmer avec orgueil pour tout aussitôt exprimer la plus vile soumission devant cet audacieux péché – bien que ce qui est affirmé le reste. Cette propension à « l’honneur » forme ce caractère de vanité trop souvent attaché au Français : toujours exagérer pour aussitôt relativiser, déconstruire et dénigrer – bien loin de l’assurance tranquille et tempérée des Anglo-Saxons ou des Germaniques par exemple.

La seconde moitié est à mon avis ratée, l’auteur se prenant au jeu de briller plus que de raison et d’inventer carrément une ascendance depuis Symmaque, Romain du IVe siècle, et Viracocha, dieu blanc barbu des Incas, fils du soleil et créateur portant hache. Cela après avoir disserté interminablement sur Dieu (mais qu’est-ce que « Dieu » ?) et le temps (mais n’est-ce pas le vivant qui impose la durée ?), ses phrases emplies de tirets et ses paragraphes d’incidences. Ce livre n’est pas l’un des meilleurs de l’auteur, loin de là. La logique associative de Proust n’est pas à portée de toutes les imaginations, quelque talent qu’on ait. Notamment celui de ciseler sa première phrase en alexandrins sur le modèle de la première phrase d’A la Recherche du temps perdu.

Le titre est tiré par coquetterie d’un propos de Mao Tsé-toung au journaliste américain Edgar Snow, mais l’expression est à prendre au sens figuré du « je n’ai ni foi ni loi », tirée jusqu’à signifier « je suis un homme libre » – ni Dieu ni maître. Un pied de nez à sa race et à son milieu pour Jean Bruno Wladimir François-de-Paule Le Fèvre d’Ormesson, comte de vieille noblesse devenu directeur du Figaro durant trois ans mais immortel à l’Académie française.

Comment se faire prendre pour ce qu’on croit être ? Il dit de son père : « il détestait le snobisme comme il détestait le fascisme » p.13. Et lui ? « Femmes, honneurs famille, fortune, j’ai presque tout connu des succès de cette vie (…). Je dis seulement merci » p.26. Comme s’il suffisait de naître pour jouir sans entraves – défaut d’époque. De pirouettes en sauts et gambades, d’étourdissantes cabrioles en galops échevelés, Jean d’Ormesson à 53 ans voit déjà sa vie derrière lui alors qu’il n’en a accompli qu’à peine la moitié. Il écrit un testament littéraire avant d’avoir écrit son œuvre et livre un témoignage social timide empli d’excuses pour sa situation.

Ce livre apparaît fort marqué par les circonstances car la fin des années 1970 étaient en France au marxisme et à la psychanalyse, et la gauche piaffait de parvenir enfin au pouvoir pour démolir les traditions et soumettre les Français au carcan d’expériences utopiques (dont on mesure quarante ans plus tard ce qu’elles ont produit de chaos et de délitement social…). « Un socialisme qui me paraissait surtout tristounet et vaguement ennuyeux, plein de paperasses assommantes et de bons sentiments, appuyés bien sûr sur une police solide et autrement redoutable que nos principes de jadis » p.120. Vu la prolifération des lois pour chaque circonstance depuis 1981, ce n’est pas si mal observé…

Jean s’affirme « chrétien » avec la figure du Christ tout amour en phare pour tout comprendre, jusqu’à la force invisible qui lie les particules de matière et les êtres sexués, avec les mathématiques en forme du dessein global. Sans pour autant s’oublier : « Le recul devant le monde est une des formes du talent », dit-il ingénument p.119.

Mais « l’universel ne prend son sens que par les diversités qu’il recouvre » p.141. Le grand métissage du tous frères et le bain tiédasse du tous pareils et d’être d’accord dans la République universelle n’a aucun sens ni intérêt. Marx et Mao soulignaient après Aristote que la vie n’avance que par contradictions dialectiques, ce que semblent oublier les béats de gauche aujourd’hui : « l’anticonformisme a été élevé à la hauteur d’un impératif catégorique et d’une suprême institution. Et, par la force des moyens de communication de masse qui ont marqué notre âge, il a fini par se résoudre en un conformisme sans précédent » p.161. Certes : ce pourquoi ce livre reste bien actuel.

Jean d’Ormesson, Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée, 1978, Folio 1981, 320 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Robert Silverberg, La tour de verre

« Deux siècles et demi avaient passés depuis que l’homme s’était arraché à pour la première fois à sa planète mère » p.34. Nous sommes vers l’an 2200 après Jésus et, « vers la fin du XXe siècle, il y avait eu une réduction considérable de la population humaine. La guerre et l’anarchie générale avaient fait mourir des centaines de millions d’humains en Asie et en Afrique » p.61. Le déclin de la population avait été accompagné par l’essor des machines dans tous les travaux, les masses sans talents s’étaient lassées de se reproduire et donc, par sélection naturelle, « les intelligents avaient hérité de la Terre ».

Siméon Krug est un milliardaire mégalomane. Il a commencé dans un hangar après avoir quitté l’école, comme tant de futurs entrepreneurs à l’américaine ; puis il a perfectionné le robot et inventé l’androïde. Sa multinationale a fait fortune et une nouvelle ambition est née : répondre au message des étoiles. Un mystérieux blip-blip régulier provient en effet d’une étoile lointaine située à 300 années-lumière de la terre, soit 620 ans de voyage galactique.

Krug décide donc de doubler le vaisseau spatial par une tour gigantesque, construite dans la toundra sibérienne pour éviter les effets secondaires à la population alentour. Cette tour de verre, qui abritera un émetteur d’ondes tachyon (qui restent hypothétiques dans la physique de l’époque contemporaine), permettra de répondre beaucoup plus vite que la lumière et de prendre ainsi contact avec une autre forme de vie intelligente dans l’espace.

Mais, à trop regarder le ciel, le sage tombe dans le précipice ouvert sous ses pieds. Krug a inventé les androïdes et leur succès a été tel qu’ils sont devenus plus nombreux que les humains. Ces « machines » sont faites de chair et de sang, d’ADN amélioré pour leur donner des capacités surhumaines dans certains cas. Il en existe trois classes, A, B et C comme les grades de l’Administration française : les Alphas, les Betas et les Gammas sont comme nos inspecteurs, contrôleurs et agent. Les Gammas sont cons mais musclés ; ils exécutent et obéissent aux ordres, pour le reste ils se vautrent dans les plaisirs bêtes. Les Betas sont les intelligences limitées qui contrôlent et exécutent les programmes simples. Seuls les Alphas sont de quasi humains, parfois mieux doués car peu soumis aux émotions, même sexuelles.

Le multimilliardaire a un fils de trente ans, Manuel (qui veut dire Dieu est avec nous en hébreux). Il pâtit de l’ombre autoritaire de son père et vit en play-boy, échangeant son âme avec ses amis dans des stages techniques à la mode, vivant bien avec sa femme-enfant plate et toute en os malgré sa vingtaine, possédant physiquement une maitresse à Stockholm à ses heures de loisir. Car le transmat permet de se désintégrer ici et de se réintégrer instantanément d’un bout à l’autre de la planète. On dort en Ouganda avant d’aller se baigner en Californie et de baiser en Suède puis de finir la soirée avec des amis à Hongkong.

Les Alphas espèrent être un jour reconnus comme les égaux des hommes, les Enfants de la Cuve égaux aux Enfants de la Matrice, encore que les Enfants de l’Eprouvette (les ectogènes entre les deux) les voient d’un œil jaloux. Car les androïdes sont tellement efficaces que les humains s’ennuient et ne cherchent que le plaisir sans les corvées ni l’effort. Beaucoup d’entre eux ne font pas d’enfants, surtout ceux dont les capacités économiques et culturelles sont limitées ; les autres en font peu car il faut les élever, même si les nounous androïdes se chargent de presque tout ; d’autres enfin ne veulent pas subir les nausées de la grossesse, les douleurs de l’accouchement ou l’ennui de la gestation et ils copulent en éprouvette. D’où ce sentiment des Enfants de l’Eprouvette de n’être pas vraiment à l’égal des Enfants de la Matrice mais infiniment supérieurs aux Enfants de la Cuve.

Une religion secrète a été créé par les androïdes Alphas pour adorer « Krug », vu comme le démiurge, le dieu créateur. Des chapelles sont montées sur tous les chantiers, toutes les usines et dans tous les quartiers pour convier Alphas, Betas et Gammas à venir prier Krug et chanter en commun. La ferveur de cette foi finira-t-elle par faire fléchir la volonté du Créateur ? La bible androïde, diffusée par cubes de communication, reprend les versets de la Bible chrétienne et fait référence aux épreuves voulues par Jéhovah pour son peuple élu lorsqu’il l’a exilé en Egypte. Après le temps d’épreuve viendra celui de la Terre promise et l’esclavage prendra fin.

Krug ne veut rien voir de tout cela ; pour lui les androïdes sont des machines qu’il a imaginées et créées en usines, ce ne sont pas des humains mais des objets. D’ailleurs, elles peuvent baiser et y prendre du plaisir mais ne se reproduisent pas. C’est par le fils Manuel que les Alphas vont tenter de passer pour atteindre la conscience de Krug et lui faire changer d’avis. Car sa maitresse Lilith (la démone de la Bible, qui baisait Adam avant qu’Eve fut créée) est une androïde Alpha. Manuel est amoureux d’elle plus que de sa femme car elle est moins infantile et plus forte. Même si Krug veut un petit-fils, Manuel ne se prive pas de prendre son plaisir et envisage même le « mariage ». Si l’on promeut aujourd’hui le mariage « pour tous », il n’est pas encore question de se marier avec un objet et Robert Silverberg est très en avance pour son temps.

Krug est-il atteint de démesure comme ce vieux Juif qui inventa le Golem dans les bas-fonds de Prague ? L’être humain est-il dépassé par ses inventions lorsqu’elles lui ressemblent trop ? L’idéologie religieuse permet-elle de supporter son sort s’il n’est vu que comme transitoire ? Créer la conscience oblige et nul ne joue à Dieu impunément – pas plus qu’à devenir père. « On est responsable de ce qu’on apprivoise », disait le renard au petit Prince, et mettre au monde une création, enfant ou androïde, est une responsabilité morale. On lui doit l’amour et la protection pour son plein épanouissement, le respect de sa personnalité sous peine de chaos moral et de violence bestiale.

Krug voit loin, mais mal de près. Il vise l’étoile NGC 7293 mais ne distingue pas ce qui se passe dans l’esprit de Thor Watchman, l’Alpha chef de son chantier de construction pour la tour de verre. Rien ne se passera comme il l’avait prévu, signe que « dieu » n’est pas omniscient ni omnipotent quand il est issu de la chair.

Robert Silverberg, La tour de verre (Tower of Glass), 1970, Livre de poche 2003, 317 pages, €7.60 e-book Kindle €7.49

Les pages indiquées dans le texte sont celles de l’édition Pocket 1986

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Maria Daraki, Dionysos

Dionysos est un dieu dialectique. Ambivalent, il unit aussi les contraires. C’est un dieu de synthèse, entre le monde d’en bas et celui de l’Olympe, entre l’avant et l’après. Ancien professeur d’histoire ancienne à l’université de Paris-VIII, Maria Daraki nous offre dans ce petit livre une étude d’anthropologie historique passionnante sur la pensée sauvage et la raison grecque.

Il est lumières et ténèbres. Un éclair marque sa naissance. Lorsqu’il sort de la cuisse de Zeus, où il a parachevé sa gestation commencée dans le ventre d’une mortelle, il est armé de deux torches. Il est gardien du feu, rôdeur de nuit, assurant la jonction des ténèbres et de la lumière. Sa couronne est de lierre, plante de l’ombre, soporifique, et il porte la vigne, plante solaire, enivrante, qui pompe les sucs de la terre pour les faire chanter au soleil. Union de la surface terrestre et du monde souterrain, Dionysos circule entre le monde des morts et celui des vivants. C’est pourquoi il est le maître de l’élément liquide, l’eau qui sort de sous la terre puis y retourne. La mer, dit Maria Daraki, n’est « couleur de vin » selon Homère que dans sa fonction dionysiaque d’antichambre du monde ténébreux. Le serpent est l’animal du dieu car il joint le terrestre et le souterrain. Il joint aussi la saison ; par les offrandes alimentaires aux morts, les rituels de végétation relancent la circulation entre sous terre et sur terre. L’abondance est un cycle de dons et de contre don entre Gaïa et ses fils. Le milieu est magique, non humanisé par le travail. Le « sacrifice » de Dionysos, en ce sens, n’est pas une passion souffrante comme celle du Christ, mais un cercle qui traverse la mort pour renaître comme celui d’Osiris.

Pour cela même, Dionysos intègre les enfants à la cité. Il dompte par les rites, dont celui du mariage, les poulains et les pouliches sauvages que sont les jeunes garçons et les jeunes filles. C’est la « culture » qui établira la distinction entre enfants légitimes et bâtards, dont dépend la citoyenneté. Le mariage dompte la virginité (Artémis) et le désir (Aphrodite). Il humanise parce qu’il juridise la sexualité brute. Mais, toujours ambivalent, le dieu instaure les Dionysies qui sont une fête de transgression dans une Athènes très masculine. C’est un carnaval qui lève toutes les barrières. Les temples des dieux sont tous fermés sauf celui de Dionysos. La civilisation est mise entre parenthèses pour se ressourcer et renouveler, comme chaque année, l’alliance du dieu et de la cité. Comme rite d’intégration, on offre au garçonnet dès trois ans des cruches de vin, on fait s’envoyer en l’air les petites filles sur des balançoires, symbole sexuel rythmique. Moitié divin, moitié animal, l’enfant est un petit satyre dionysiaque qui se passe de déguisement. Freud, plus tard, a retrouvé cette intuition en le qualifiant de « pervers polymorphe ». Dionysos lui-même est un amant, un séducteur, pas un satyre. Ni homme, ni enfant ; ni humain, ni taureau ; il se propose à la reine en amant–fleur. Il est l’éphèbe fugace, beauté fragile, triomphe du printemps entre enfance et virilité, inachevé mais en devenir. Une fois de plus, le dieu unit les contraires dans les catégories comme dans le temps.

Car l’humanité grecque antique se pense en catégories collectives : masculin, féminin, enfant. L’union sexuelle est le miracle ou les trois se rejoignent pour perpétuer l’espèce. Homme et femme sont des instruments de la terre, non des agents. Ils doivent subir l’épreuve de médiation pour récolter ce qu’ils attendent, des nourritures et des rejetons. Les figurines « d’enfant–phallus » symbolisent les pères qui renaissent en fils, transmettant au-delà des personnes la catégorie collective mâle. Maria Daraki conclut, dans ce contexte, que l’inceste n’est pas transgression sexuelle mais transgression du temps de filiation. Œdipe est la tragédie des deux logiques : l’une, collective, de reproduction de la catégorie mâle, l’autre de quête d’identité ; le désordre filial produit par l’inceste est insupportable.

Le but d’un homme est de produire un fils, voir un petit-fils s’il n’a que des filles. La continuité de la filiation masculine importe, les femmes ne sont que des vases de nutrition. De même, les femmes sont une race à part, issue de Pandora. Pour les Grecs, la somme des âmes est stable et tourne. Dès que la terre a repris son « germe fécond », l’aïeul devient fécond à son tour et un petit-fils peut surgir du sol. Pour que le groupe humain se perpétue, il faut que s’épanouisse l’ensemble du règne vivant, espèces sauvages comprises. C’est l’activité procréatrice équitable de la terre. L’écologie aujourd’hui en revient à cette conception du tréfonds très ancien de l’esprit occidental.

La religion grecque est séparée en deux ensembles : céleste et chtonien. Les Olympiens conduits par Zeus sont personnes juridiques. Les divinités collectives patronnées par Gaïa sont anonymes et polyvalentes (Erinyes, Heures, Grâces, Titans, Nymphes). Elles sont des valeurs vitales dont l’orientation est la reproduction de tout ce qui vit, et sa nutrition. Les hommes, par l’institution civilisée de la société, se donnent comme milieu. Ils s’adaptent à la nature magique par le culte et le rituel, car la terre enfante tout, enfants, bêtes et plantes. Le monde est circulaire, la vie naît de la mort, les opposés sont également nécessaires au système. Les rituels ne sont pas des événements mais l’éternel retour du même, l’aller–retour cyclique des échanges vitaux entre sur terre et sous terre. Au contraire, la raison des dieux use exclusivement des oppositions. Elle est « logique de non–contradiction », selon Aristote. Le vote à l’Assemblée, la décision du tribunal, doivent trancher. La religion olympienne distingue un espace civilisé – ou règnent les rapports contractuels – et un espace sauvage – ou règnent les rapports magico-religieux. L’homme doit choisir, et cette capacité de choix est à la base de l’invention de la morale, de la logique, de l’histoire.

Coexistent donc deux systèmes, deux « intelligences adultes » : la pensée circulaire et la pensée linéaire ; les valeurs vitales et les valeurs politiques ; les rapports magico-religieux au milieu et les rapports de travail sur le milieu ; la logique circulaire « éternelle » et la logique linéaire du « temps » ; le culte et le droit ; Gaïa avec les divinités chtoniennes et Zeus avec les Olympiens ; le mariage reproduisant tout le règne vivant et le mariage reproduisant la cité politique et mâle ; le oui ET le non comme le oui OU le non ; le cercle d’éternel retour et le linéaire du progrès. La tragédie va naître de la transition entre ces deux logiques, et Dionysos va émerger comme médiateur.

« C’est l’athénien qui est tragique au Ve siècle. Mais tragique dans l’euphorie. La nouvelle société, celle de la cité démocratique, est une société profondément voulue. Nul n’a exprimé l’attachement général à la polis plus ardemment que les tragiques. Et ce sont eux qui, en même temps, ont mesuré dans toute sa profondeur le plus épouvantable des gouffres : l’écart entre le social et le mental que nous appelons désadaptation » p.188. L’émergence du dionysisme coïncide avec la carte des cités en Grèce. Le contrat politique importe plus que l’origine ethnique autochtone. L’hellénisation engendre un sentiment de supériorité plus que l’origine. On ne naît pas grec (donc civilisé), on le devient par l’éducation de la cité.

Présent en Grèce depuis le IIe millénaire, fils de Zeus et d’une princesse mortelle, Dionysos s’éveille brusquement vers la fin de l’époque archaïque. C’est le moment où le démos s’oppose aux nobles, où se fixent les cités et les rapports juridiques. La fonction de Dionysos est de gérer l’antique passé en tant que dieu olympien nouveau. Un Olympien atypique car il permet à tous les autres grands dieux de l’être dans les normes. Dionysos subordonne le système de reproduction au royaume du père, dieu du politique. La religion de terre fut repoussée du côté des femmes et des cultes à mystères. Le dionysisme participe à la fois à la religion de la terre et à la religion civique. Féminin et secret d’une part, masculin et public de l’autre, son culte a deux volets qui se déploient sur deux univers religieux. Il est un médiateur entre deux mondes étrangers. Il aménage l’âme sauvage sans l’altérer, il ménage la raison et l’éthique.

Entre la logique du logos et celle qui l’a précédée en Grèce, il n’y a pas eu passage mais affrontement, puis négociation. Dès que la nouvelle pensée surgit, l’ancienne dispose d’un pôle de comparaison qui lui permet de se penser depuis « l’autre ». La culture grecque que nous aimons est « fusion de deux modes logiques. Celui, linéaire et exclusif, qui est conforme aux besoins de la Grèce du politique, et cet autre exprimant une Grèce sauvage qui avait pensé le monde en cercle et développé une autre logique, circulaire et inclusive, qui traite les oppositions par oui et non. C’est pour avoir superposé le cercle et la ligne que la Grèce a pu réussir cette combinaison des deux qui en est le plus beau produit : non « la raison » mais la raison dialectique. C’est elle qui est en œuvre dans tout ce qui en Grèce est beau, le dionysisme, la tragédie, la dialectique spéculative, les mythes dont l’intrigue inclut son propre commentaire, et la beauté des formes qui, dans l’art, nous donne à voir la greffe de l’abstraction sur les valeurs anciennes, elle, corporelles… » p .230.

La synthèse dialectique est équilibre instable, sans cesse remis en cause. Le débat grec dure encore. « Dans le cas de la Grèce, nous serons précis : c’est la construction de la « personne », de l’identité individuelle, qui introduit contrainte et intolérance, et ouvre une guerre sans merci à « l’âme sauvage ». On ne peut pas être à la fois individu et sujet collectif, avoir et n’avoir pas de contours. Mais comme cela mène loin ! La vraie « personne » est au centre de l’ordre olympien, au centre de la filiation linéaire, au centre du temps irréversible, au centre du tribunal et de la citoyenneté active. En d’autres termes, elle est au centre de toutes les composantes de la « raison grecque ». » p.235.

Le dionysisme a surgi comme une protestation contre le prix à payer. Elle a été protestation organisée, formalisée en fête. Zeus, dieu juste, a eu deux enfants-dieux seulement, qu’il a pris la peine d’engendrer tout seul : Athéna, déesse de la raison, et Dionysos, dieu de la folie. Le nouveau et l’ancien coexistent en nous comme les deux cerveaux de notre évolution et en notre culture avec la science et le sacré. Et nul besoin d’avoir la foi pour ressentir du sacré. Dionysos est un dieu complexe, intéressant les origines de notre civilisation, et que nous devons connaître.

Maria Daraki, Dionysos et la déesse Terre, 1985, Champs histoire 1999, 287 pages, €9.00

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Heat de Michael Mann

Avant le 11-Septembre, où les Yankees sont devenus fous, le cinéma d’action était à un sommet. Heat est non seulement remarquable par son découpage sans temps mort, mais aussi par le duel de deux monstres sacrés, le lieutenant de police Al Pacino et le braqueur virtuose Robert de Niro.

C’est ce dernier qui apparaît sympathique jusqu’au milieu du film. Puis intervient la fameuse rencontre du flic et du truand dans un café d’autoroute, sur l’initiative du flic insomniaque que sa bonne femme vient de vexer en baisant un homme chez elle puisqu’il n’est jamais là.

Les deux hommes se retrouvent en prédateurs, l’un pour le bien, l’autre pour le vol (qui est un mal relatif puisqu’il ne s’agit que de prendre aux financiers). Ils se respectent et chacun déclarent ne savoir bien faire que son métier. La scène dure six minutes et fait basculer le film en son milieu. Tout oppose les deux hommes, sauf leur destin qui est d’aller jusqu’au bout : le flic joue à la famille normale, marié trois fois et père d’une belle-fille en crise d’adolescence – mais il n’est jamais là ; le truand se veut seul mais pas solitaire, étant « capable de tout quitter en trente secondes si un flic se pointe à l’horizon » – mais il vient de tomber amoureux d’une jeunette rencontrée en librairie.

Hanna le flic apparaît honnête et humain ; McCauley le truand égoïste est capable de mentir à son aimée (mentir est le pire crime au pays de la transparence démocratique – encore que l’époque récente incite à nuancer…). Le spectateur alors choisit, même si le Pacino joue trop le Rital en excès, braillant dans la rue et engueulant ses hommes en grand chef mafieux, baisant sa femme avec ses deux médailles d’or ballotant au cou, grand guignol petit et toujours mal fagoté.

Ce sont ces destinées qui vont se rencontrer au moment ultime. Al Pacino dormirait tranquille si sa belle-fille n’était pas venue s’ouvrir les veines justement dans sa baignoire, le laissant éveillé et apte à consulter son pager, gonflé d’une colère contre le monde entier pour la vie injuste que lui font mener les truands. Robert De Niro irait couler des jours tranquilles aux îles Fidji si son démon particulier ne le poussait, alors qu’il se dirige vers l’aéroport muni de tout le viatique pour une nouvelle vie, à se venger du gros con nazi qui a fait foirer son récent braquage et qui a dénoncé son ultime coup de la banque, déclenchant une fusillade monstre dans les rues de Los Angeles. Un quart d’heure de trop… voilà ce qui lui a manqué. Le duel final sur les pistes de l’aéroport de Los Angeles la nuit est épique mais se termine par l’élimination de l’un d’entre eux. Pas de vainqueur, juste la vie – qui est tragique et choisit au hasard – et ne se perpétue que par les femmes qui restent sur le bord. Ou la lumière de Dieu, puisque les projecteurs s’allument à l’ultime moment pour que l’un tire d’abord en ayant vu l’ombre de l’autre.

Le bien, le mal, ne sont au fond que relatifs. Il y a de vraies ordures qui ne méritent pas le nom d’humains et qui peuvent être éliminés sans remord, tel Waingro (Kevin Gage), chevelu et barbu, croix gammée tatouée sur le sternum, tueur en série de putes de 15 à 17 ans et tueur des gardes du fourgon blindé lors du premier braquage. Pour les autres, ils ont tous leur faille, tel Chris (Val Kilmer), amoureux fou de sa blonde plus intéressée par le fric que par l’aventure (Ashley Judd), écartelée entre balancer ou élever son fils, mais qui ne trahira pas son mec en coopérant avec les flics puis en faisant discrètement signe à Chris de filer au moment où il va être appréhendé. Les braqueurs ne volent pas les petites gens mais les financiers voleurs, ils ne tuent pas le quidam mais seulement les flics et les méchants. Sauf qu’une erreur de casting leur a fait engager Waingro le psychopathe au dernier moment et que ce démon a tout fait foirer. Tout. Comme si le Diable biblique en personne s’en était mêlé, ce qui n’est probablement pas par hasard, tant les Yankees sont imbibés de Bible et profondément superstitieux du diable et du bon dieu.

Mais ça marche. J’ai vu trois fois le film et je le trouve envoûtant à chaque fois.

DVD Heat de Michael Mann, 1995, avec Al Pacino, Robert De Niro, Danny Trejo, Val Kilmer, Jon Voight, Tom Sizemore, 20th Century Fox 2017, 2h43, standard €8.32 blu-ray €11.99

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Notre-Dame est l’inconscient français

Quand il fait beau, la façade de Notre-Dame de Paris resplendit de cet ocre un peu gris de pollution du calcaire parisien. Par contraste, l’intérieur apparaît bien sombre. Autant le bâtiment se dresse sur son île, fier et serein au soleil, autant l’intérieur paraît une caverne où rôdent les non-dits et les tabous de l’inconscient. Les vitraux clairs et les grandes rosaces ne suffisent pas à éclairer le ventre du bateau malgré ses 48 m de large et ses 35 m sous la voûte. La grand porte a même été ouverte pour assurer plus de lumière.

C’est que, si la nef a été bâtie durant le 13ème siècle optimiste, le décor intérieur date de la restauration fin 19ème, une époque à la fois rationaliste et mystique, à peine sortie de trois tourmentes révolutionnaires et de deux empires, à la démographie déclinante, victime de sa première grave défaite face à son voisin prussien, aspirant de tous ses pores à la stabilité et au conservatisme.

Les chapelles qui défilent de part et d’autre de la nef – il y en a 14 – sont un catalogue des bondieuseries dont raffolait la bourgeoisie bien-pensante des débuts de la République troisième. Dans les chapelles de droite, c’est le coin des hommes : un saint Pierre de bois, un saint François-Xavier se penchant pour baptiser un très jeune Annamite presque nu, un Monseigneur se pâmant devant la mort proche avec une belle maxime oratoire pour Chambre des députés, une peinture « gothique » à la Walter Scott pour saint Denis.

Les chapelles de gauche, côté portail de la Vierge, rassemblent les femmes : une sainte Clotilde, une Sainte-Enfance, une Vierge noire de la Guadalupe, une Vierge de Bonne-Grâce. Nous sommes presque en Amérique latine tant les particularités des dévotions se ramifient. A chacun son intercesseur, comme s’il n’existait pas de Dieu unique ou qu’il fallait une mère différente pour chacun. Le visiteur croyant fabrique sa petite mixture votive d’une bougie allumée, accompagnée ou non d’un « vœu », d’une prière vite murmurée ou d’un grand silence de contemplation, certains les yeux fermés. Il y a de la superstition et du théâtre dans ces dévotions-là.

Nous sommes loin de l’illumination mystique qui a saisi Paul Claudel en cette nuit de Noël 1886, à 18 ans, près « du deuxième pilier à l’entrée du chœur, à droite de la sacristie ». Tout près de la statue dite « de Notre-Dame de Paris ». Déchiré entre son lyrisme hormonal-poétique (il admirait Rimbaud) et « le bagne matérialiste » de son lycée où officiait Mallarmé, entre l’amour de la chair et l’amour de Dieu, il transposera cette crise morale et mystique dans Tête d’Or. Ne plus douter, ne plus avoir à décider, ne plus être responsable de son destin, quel soulagement !

Je respecte infiniment ces révélations intimes et la foi tranquille qu’elle génère par la suite. Mais je ne peux qu’observer qu’il s’agit d’une démission de l’existence ici et maintenant, d’une peur de la liberté et d’une angoisse du tragique, d’un déni de responsabilité pour équilibrer les contraires de la nature et de l’homme. Claudel : « Ô mon Dieu (…) je suis libre, délivrez-moi de la liberté ! » (2ème des cinq Grandes Odes). Il a envisagé un temps de recevoir le sacrement de l’Ordre pour devenir prêtre ou de se soumettre à la Règle monastique.

Je ne vois pas autre chose dans la France d’aujourd’hui, comme quoi le catholicisme est tellement ancré dans la culture française qu’il ne s’en distingue plus. La liberté « libérale » fait peur, entreprendre apparaît un calvaire, le grand large « mondial » angoisse, la responsabilité existentielle est trop lourde : « au secours l’État ! Que fait le gouvernement ? » La majeure partie des jeunes Français rêve d’être fonctionnaire, les partisans du « non » à l’Europe rêvent d’une mythique forteresse publique France, toute la gauche naïve s’est effondrée dans la démagogie unibversaliste plutôt que de se confronter aux autres Européens réels et aux problèmes concrets du quotidien, toute la droite se cherche dans un « gaullisme » qui s’affadit d’année en année.

La France est-elle ce pays « laïc » qu’elle revendique ? La laïcité ne nie pas la foi, elle la place à côté, dans l’ordre de l’intime ; le public se doit d’être neutre, rationnel, équilibré. Mais nombreux sont les Français imbibés de catholicisme sans le savoir, depuis les Révolutionnaires jusqu’aux derniers écolo-gauchistes. Les rationalistes de 1789 ont fait de Marianne le symbole de la République : Marie-Anne, le prénom de la Vierge et le prénom de sa mère accolés, quel beau pied de nez à ces « radicaux » qui ont coupé la tête de son représentant de droit divin sur terre – comme naguère les Juifs ont crucifié Jésus – mais n’ont pas remis en cause la décision de Louis XIII de placer son royaume sous la protection de la Vierge Marie ! Et qui ont des trémolos dans la voix aujourd’hui devant « la catastrophe » de Paris, s’appropriant Notre Drame.

Rappelons les lourdeurs d’Aragon à la gloire de Staline, pesantes et bien-pensantes. Rappelons aussi l’hystérie émotionnelle qui a suivi la mort du même Staline auprès de laquelle celle de Jean-Paul II a fait pâle figure. Rappelons encore l’adoration de Mao par les catho-progressistes du quartier Latin, le Grand Timonier terrassant l’hydre capitaliste tel saint Michel. Puis ce fut le Che Guevara christique des forêts boliviennes, écrivant chaque jour son évangile de bonne parole et crucifié torse nu sur la porte de bois où les militaires qui l’ont abattu l’ont placé pour la photo. Nous avons aujourd’hui l’invocation à Gaïa-Notre-Mère des écologistes mystiques qui se sont battu pour Notre-Dame des Landes, l’Enfer climatique qui menace de nous griller et la Vertu outragée comme le Christ, recyclée en gauchisme moral où la pose l’emporte sur l’idée.

Le recours à Dieu, comme à son substitut récent, l’Etat, est un refus de la concurrence, de l’émulation, de la comparaison, de la confrontation à l’autre ; un refus de sa propre culture, la culpabilité de son identité historique, un repli sur l’Absolu comme refuge – le Dieu sauveur à la fin des temps (qui sont proches depuis mille ans). La « démocratie » fatigue parce qu’elle est discussion publique où il faut débattre, vote citoyen où il faut convaincre, marché ouvert où il faut négocier et s’allier pour faire force. Comme tout cela épuise ceux qui voudraient simplement jouir ! Comme si leur niveau de vie était un acquis intangible, leur bonheur intime un droit immuable – et qu’il ne faudrait jamais faire effort, s’investir, prouver.

Toutes ces croyances soi-disant « progressistes » apparaissent comme les avatars du vieux culte catholique dans sa variante française, un peu gallican mais pas trop, révérencieux de la hiérarchie et des pompes du pouvoir, soucieux d’ordre et de statuts, recréant la monarchie et sa cour d’énarques ou de caciques de parti dans la République même. Les contradictions sont dans l’homme mais certaines cultures leur trouvent une tension positive ; pas la France, toujours portée à la scolastique et à l’abstraction théologique, que ce soit pour interpréter la Bible, les textes de Foucault ou Lacan, les actes de Sartre, les articles du projet européen, les mesures d’Emmanuel Macron ou le concours pour reconstruire ou non la flèche de Notre-Dame.

Devant les bondieuseries du ventre de Paris en sa cathédrale, ce sont ces réflexions qui me sont venues à l’esprit, du temps encore proche où l’on pouvait pénétrer à l’intérieur. Il faudra désormais attendre des années pour y revenir. Les platitudes de l’art sulpicien conformiste et bien-pensant qu’on y voit font peut-être rire les gens de gauche naïfs de notre temps. Ils se croient bien au-delà mais ils ne s’aperçoivent pas que leurs discours ressortent les mêmes platitudes de pensée et les mêmes arguties « subtiles » utilisées par la foi catholique décrites à Cluny au 11ème siècle par Dominique Iognat-Prat, Ordonner et exclure, et pour notre temps par Marc Lazar, Le communisme, une passion française. De biens beaux livres sur l’inconscient religieux français.

Seules, les rosaces élèvent un peu l’esprit. Elles sont des trous de lumière dans ce trou noir de la nef.

La rose nord est légèrement inclinée, les verres à dominante violette montrent de très haut des scènes de l’ancien Testament. Le violet est signe de l’attente du Messie.

La rose sud est droite dans ses bottes, plus sereine car elle évoque depuis 1270 le nouveau Testament au soleil rayonnant de l’extérieur qu’elle filtre de ses tesselles colorées.

La rose ouest de la façade a été refaite par Viollet-le-Duc fin 19ème et la Vierge y trône en majesté, entourée des Travaux, du Zodiaque, des Vices et des Vertus. Je n’y vois pas le capitalisme, ni le « service public » – serait-ce pour la prochaine restauration ?

Ces Français convertis par l’Europe au nationalisme-social sous la férule ordo libérale allemande savent-ils qu’Henry VI, roi d’Angleterre, a été couronné ici ? C’était il y a plus de cinq siècles, en 1430. L’Europe se formait déjà et malgré tout.

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Lester Del Rey, Le onzième Commandement

Del Rey a une œuvre à rallonge, comme son nom complet qui est Ramon Felipe San Juan Mario Silvio Enrico Smith-Heathcourt-Brace Sierre y Alvarez del Rey y de Los Uerdes. Rien que pour cela, il vaut le détour. Je me souviens qu’il était apprécié dans mon adolescence pour traiter des thèmes à la mode (centrales nucléaires, extraterrestres, Dieu…). Le Onzième Commandement se focalise sur l’Eglise elle-même, catholique éclectique – évidemment américaine – après la Bombe qui a ravagé le monde avant l’an 2000.

Car cet auteur, né en 1915 tout bêtement dans le Minnesota malgré son patronyme, est fermement américain. Le pays sera le sauveur de l’humanité, rien que ça. Et avec son pape catholique. L’anti-pape, disent les Européens dont les cardinaux survivants en ont élu un vrai à Rome et sont appelés les Romanoches, avec ce mépris arrogant des Yankees pour ceux la vieille Europe. Il est vrai que, comme en 14 et en 40, ces bâtards d’Européens se sont foutus sur la gueule par bombes nucléaires interposées. C’était « un accident », dit-on. Toujours est-il que la planète s’en trouve contaminée et que chacun désormais reste sur son continent : les Européens dans leur misère, les Asiatiques dans leur païennerie, les Africains minés par la famine, les maladies et l’islam, ce qui font trois bonnes raisons de les ignorer. Ne restent que les Amériques, évidemment dominées par celle du nord autour de New City, l’ex New York.

Nous sommes en 2190 et les humains dès avant la Bombe ont réduit la planète surexploitée à une suite de déserts car « le droit de l’affamé technologique à sa juste part d’énergie et de matières premières » (p.194) n’a pas résisté aux milliards d’êtres de la démographie sans limites. Les plus doués sont partis sur Mars et ont coupé les ponts avec la Terre ; ils poursuivent la civilisation sans s’encombrer des miséreux et des ratés génétiques. Ne reste, comme structure sociale, que l’Eglise…

Avec pour foi le fameux Onzième Commandement qui est de copuler comme des bêtes pour « croître et multiplier », ce que Dieu a dit à Adam et répète plus ou moins à Moïse après l’avoir susurré à Noé. Des « fêtes » sont organisées pour faire se rencontrer les couples, sous le saint patronage des chastes curés et lors de processions de la Vierge ! Vous ne voyez pas la contradictoire hypocrisie ?

Boyd le voit, jeune homme qui vient de Mars, largué par un vaisseau automatique qui l’a exilé définitivement pour gènes déficients. Le grand et blond Boyd Jensen a suivi des études de biologie jusqu’au master 1 (comme on dit aujourd’hui) et connait très bien la manipulation des cellules. Ce n’est pas le cas sur la terre, où les curés se réservent tout ce qui touche à la vie – sauf la copulation. « Des flopées de prêtres célibataires, des nuées de moines et de nonnes célibataires, qui font vertu de leur célibat et viennent ensuite vous prêcher leur Onzième Commandement en criant au péché si l’on ne se conduit pas tout le temps comme un animal en rut ! Bandez et baisez si vous ne voulez pas perdre votre âme ! La voilà la véritable devise de cette fameuse Eglise éclectique catholique américaine ! » p.119. Boyd verra à la fin de son aventure que ce Commandement quasi soixantuitard n’est pas si contradictoire que cela avec le Dessein de Dieu, mais vous le découvrirez bien assez tôt.

En attendant, c’est en enfer que se retrouve le jeune Martien élevé dans la culture et le savoir. New City n’est qu’une suite de taudis hors églises et bâtiments officiels protégés. Des bandes de gosses pieds nus en haillons poursuivent des rats pour les bouffer, des malfrats attaquent les passants isolés et les seuls transports sont en pousse-pousse, le train à vapeur qui roule sur route (l’acier est trop précieux pour faire des rails) est réservé aux aliments extraits de la mer dans des fermes souterraines. La levure, manipulée, fabrique l’alcool qui sert à s’éclairer car nulle goutte de pétrole ne peut plus être retirée. C’est justement sur une levure instable que Boyd est affecté comme préparateur. Comme il est moins con que la moyenne des dix milliards de Terriens, il réussit aisément à la stabiliser et son monseigneur d’accueil en fait part au Saint-Père, lui-même biologiste. Boyd va être promu et lutter notamment contre un virus invasif qui fait passer les algues alimentaires du statut de végétal à celui d’animal et qui croquent les végétales résistantes. Là encore il va réussir. Mais, lorsqu’il voudra aider Hélène, la fille pas très belle qui a perdu un bébé monstre pris par les curés et que son mari a quitté, il va se trouver en butte à tout le pouvoir contraignant de l’Eglise. Il lui faudra l’absolution du pape américain pour s’en sortir et partir, nouveau pionnier, vers l’Australie où un prophète aveugle prêche la croisade contre les Jaunes. Mais pour cela, il devra vaincre la peste.

La théocratie reste-t-il le seul régime viable en cas de crise majeure ? L’Eglise catholique peut-elle retrouver la place qui fut la sienne de l’an mille à l’an 1950 ? Le progrès est sur Mars et l’obscurantisme sur la Terre – mais est-ce bien le cas ? L’Evolution – sans parler de Dieu – ne trouve-t-elle pas toutes les failles pour son Projet obstiné de prolifération par essais et erreurs ? Ce sont toutes ces interrogations qui surgissent de ce roman d’action qui se lit bien, captivant et provoquant de salutaires réflexions, à l’heure où l’écologisme apparaît comme la nouvelle religion de notre siècle, bien au-delà de sa validité scientifique ou de bon sens.

Lester Del Rey, Le onzième Commandement (The Eleventh Comandment), 1970, Livre de poche/Opta 1977, 315 pages, occasion €2.46

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Notre-Dame crucifiée

Lundi 15 avril à 18h50, le feu a pris dans les hauteurs de Notre-Dame. Il a ravagé toute la soirée la charpente et fait s’effondrer la flèche de Viollet-le-Duc. La cause la plus probable en serait un ouvrier étourdi (ou malveillant). Des travaux étaient en effet en cours. Que cela se soit produit juste avant Pâques, est-ce un hasard ? Le sacrifice juif de l’agneau à la suite d’Abraham est pour le chrétien le sacrifice du Fils de Dieu, terme qui est blasphème pour les musulmans qui fêtent l’Aïd en tuant le mouton selon les rites. Christ est mort crucifié mais Christ est ressuscité au troisième jour, dit la légende de la foi. Notre-Dame de Paris, de même, ayant brûlé, renaîtra.

Mais cet effroi catholique et français pour la perte de ce qui semble permanent et traverser immobile les siècles (la réaction du laïcard révolutionnaire Mélenchon en est un exemple) pose question. Au Japon, les temples sont systématiquement détruits tous les 25 ou 30 ans, et reconstruits à l’identique, le bois distribué en amulettes aux pèlerins. Car, en Asie, tout est impermanence et sans cesse en mouvement – tout comme la vie même et l’expansion de l’univers.

En chrétienté, et surtout en catholicisme, rien ne doit jamais changer puisque Dieu a tout prévu et que l’homme a été créé à son image. Il y a donc un Dessein, depuis la Chute, qui est de retrouver le paradis au-delà en éprouvant sa liberté ici-bas. Les cathédrales, sièges des évêques assis sur leur cathèdre, est donc un symbole d’occupation du territoire par la foi. Elles ont marqué le territoire européen et surtout français, réunissant en une seule œuvre tout le savoir du temps, des bâtisseurs aux tailleurs de pierres, aux sculpteurs et vitriers. C’est tout un Moyen-Âge enluminé qui orne la maison commune en l’honneur de Dieu.

D’où le symbole, aujourd’hui encore, pour la nation – même progressivement déchristianisée. Notre-Dame de Paris, comme d’autres cathédrales, est un lieu de mémoire pour tous les Français. Et faire nation, c’est se retrouver périodiquement sur les symboles alors que chacun vaque individuellement à ses affaires dans la vie courante. Il faut côtoyer à Paris, le soir mais surtout le lendemain de l’incendie, la foule qui se presse et défile pour voir la carcasse calcinée derrière les deux tours qui ont résisté. Le grand vaisseau est atteint mais n’a pas coulé.

Reste notamment la façade intacte, toujours rationnelle et sereine. Elle se veut le visage présentable de la Foi catholique française et, en cela, aide à comprendre un peu mieux nos mentalités. En vertical, les deux tours (dont les flèches n’ont jamais été montées) encadrent la rosace centrale de la Vierge derrière laquelle surgit la pointe effilée de la flèche est.

La Vierge Marie est bien centrale dans l’édifice ; elle trône au cœur de la rose de 9,60 m de diamètre, honorée par deux anges androgynes et délicats. Elle est la Vierge de gloire, engendrée par une mère stérile, sainte Anne, choisie par Dieu pour accoucher du Fils par l’opération du Saint-Esprit (sous les traits virils de l’archange Gabriel). Elle est immaculée, montée au ciel en son entier, elle est la Femme qui rachète Eve et son péché de curiosité malgré l’Interdit.

En horizontal, les trois étages de la Trinité comme de la scholastique (thèse, antithèse, synthèse) soumettent le libre orgueil de l’homme et son aspiration vers le ciel (les tours) à la médiation du nouveau testament (les porches) par Marie, cette intermédiaire humaine qui est « la plus près de Dieu parce qu’elle est la plus près des hommes » (Péguy). Au-dessus d’elle il n’y a que l’air et le vent, la grâce des balustrades ouvertes et les bourdons, dont cet « Emmanuel » de 500 tonnes dont la voix grave s’entend sur tout Paris. Il a grondé le soir de la tuerie islamique du Bataclan.

A sa droite est Adam, frêle, nu et solitaire ; à sa gauche Eve, repentante et pudique.

Au-dessous d’elle se tient la galerie des ancêtres, ces rois de Juda qui rattachent le divin Christ à la lignée des hommes. Au bas de l’édifice, pour entrer et sortir, les trois porches édifiants.

Le porche central est celui du Jugement (1220, restauré fin 19ème), le seul où trône en majesté le Christ en jeune homme de beauté grecque (datant de 1885), l’éternel Fils.

Le porche de gauche, près du nord menaçant de froid et d’obscurité, révèle la Vierge en Mère de tendresse (1210), tenant en ses bras le Bambin et repoussant du pied l’histoire en trois parties du péché originel qui s’enroule autour du pilier. Avez-vous noté que le démon qui tente Eve est une femme ? Une démone qui pourrait se prénommer Lilith, échappée d’un mythe babylonien. Elle serait la première femme du premier homme, née comme lui du limon et non d’une de ses côtes. Et comme Dieu a repris son ouvrage, elle se révolte.

Le porche de droite est celui de sainte Anne (1170), épouse de Joachim et mère stérile de Marie selon la tradition.

Marie est à peine citée dans les Évangiles : saint Paul n’en parle que par une allusion, Marc ne l’évoque que par deux incidents de la vie de Jésus, Matthieu en parle, Jean aussi, mais surtout Luc. Le dogme s’est développé par la piété au-delà des textes. C’est ce qui fait l’originalité du catholicisme et suscite l’accusation d’idolâtrie chez les Protestants.

En France, le culte de Marie prend une allure plus forte qu’ailleurs. Être Vierge et Mère est la contradiction fondamentale du christianisme, le dogme de la foi. Maris n’est reconnue « accoucheuse de Dieu » qu’au concile d’Éphèse en 431, Jésus est dit à la fois homme et Dieu car il a une mère. Le culte à la Vierge se développe dès le siècle suivant à Byzance, puis dans l’empire Carolingien qui fait de la souveraineté une royauté sacrée. Comme Marie est mère du Christ, l’Église se veut mère des chrétiens au grand tournant de l’an mil – et nous vivons toujours dans cet idéal de Cluny : une Église collectant les dons des puissants pour les redistribuer aux nécessiteux, ce qui se traduit de nos jours par l’État collectant les impôts des « riches » pour les redistribuer au « peuple ».

En 1215, au concile de Latran, la Vierge devient le modèle de l’Église : obéissance au Père, exemple maternel à suivre, sainteté idéale où le sexe est banni. Pour les religions du Livre, le sexe a toujours été la boite de Pandore car il rattache trop l’humain à sa condition charnelle : qui l’ouvre voit s’abattre sur lui tous les maux échappés de la boite – sauf l’espérance. Nombreux sont les mystiques qui se sont « convertis » après une crise hormonale ou le dégoût du désir : Charles de Foucauld et Paul Claudel sont les Français les plus connus. La Contre-Réforme promeut la Vierge guerrière, sur le modèle de Jeanne d’Arc, au concile de Trente (1545).

C’est alors que Louis XIII timide, sensible et zézayant, affectueusement peint par Robert Merle dans L’Enfant-Roi en 1993, glacé par une mère prompte aux intrigues et froide avec lui, esseulé par la mort trop tôt d’un père adoré et queutard vite idéalisé, lui consacre le 5 septembre 1638 « particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets » à la Vierge Marie pour en avoir obtenu un fils après 23 ans de mariage. Avec l’enfant Louis-Dieudonné, futur Louis XIV (et auteur du célèbre « l’Etat c’est moi » que tous nos Présidents s’empressent de remettre à jour) la France, « fille aînée de l’Eglise », adore Marie plus que le Christ.

C’est en réaction aux excès révolutionnaires – et masculins – que se multiplient dès le 19ème siècle les visions de Marie (plus de 120 en France dont La Salette, la Drôme, Lourdes, Pontmain, Neubois…) et que se développent les communautés vouées à la Vierge sous les noms de Notre-Dame de Grâce, de la Charité, du Bon Secours, de Pitié, de l’Immaculée Conception. Ce dernier dogme sera édicté par Pie IX en 1854. En 1950, ce sera l’Assomption qui deviendra dogme catholique et le 15 août, fête du royaume depuis Louis XIII (et toujours férié) en est revivifié. Le salut viendra des femmes, moins soumises à la testostérone qui fait lutter pour le pouvoir, plus soucieuses de faire naître et d’élever la génération suivante, pragmatiques et intermédiaires entre les Idées et les Réalités. Peut-être est-ce ce message que nous délivre Notre-Dame de Paris ?

Un beau livre collectif sur Notre-Dame de Paris dans l’histoire

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L’effet papillon d’Eric Bress

Evan est un petit garçon de sept ans des années 1980 (Logan Lerman), joli avec ses cheveux dans le cou et sa médaille qui brinquebale sur sa poitrine (12 ans au tournage !). Mais il sidère sa maîtresse lorsqu’il se dessine en meurtrier. Il a des trous de mémoire et ne se souvient pas qu’il ait fait un tel dessin. Sa mère (Melora Walters) a peur qu’il n’ait en lui les gènes de la folie de son père, interné en hôpital psychiatrique. Elle lui fait passer un scanner cérébral, qui ne révèle rien de particulier mais le docteur conseille de lui faire tenir un journal des tous les faits de sa journée pour raviver sa mémoire. Ce journal se révélera crucial par la suite.

Un jour, elle part pour l’emmener chez un copain lorsqu’elle le trouve dans la cuisine, un couteau à la main : il ne se souvient pas pourquoi. Puis il part joyeux retrouver son copain Tommy (Jake Kaese, 10 ans au tournage) et surtout sa sœur Kaleigh – prononcez kèli – (Sarah Widdows, 9 ou 10 ans) dont il est amoureux. Mais oui, on peut être amoureux à sept ans ! Sauf que le décalage entre l’âge de la fiction et l’âge réel des acteurs pose problème ; il n’est guère réaliste.

Le père, George (Eric Stoltz), boit du bourbon et, un brin éméché, décide de tourner un film avec Evan et Kailegh, suscitant la jalousie de son fils Tommy. Il s’agit de l’histoire de Robin des bois, lorsqu’il revient trouver sa fiancée. Là, autre trou de mémoire, Evan se réveille nu devant la caméra et ne se souvient pas pourquoi. On ne voit guère que le haut d’une épaule de profil (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées).

Six ans plus tard, les 13 ans ont constitué une petite bande des quatre avec Tommy (Jesse James, 15 ans au tournage) et Kaileigh (Irene Gorovaia, 15 ans au tournage), le gros Lenny (Kevin Schmidt, 16 ans au tournage) et Evan (John Patrick Amedori, 17 ans au tournage) – qui porte toujours sa médaille, un peu plus court sur la gorge. Tommy, infernal, non seulement fume et fait fumer les autres en rébellion, mais déniche une cartouche de dynamite que son père cache dans le sous-sol. Rien de mieux que, pour se marrer, l’allumer pour faire sauter la boite aux lettres ridicule de narcissisme d’un riche voisin qui a représenté la maquette de sa maison. Tommy a eu l’idée, Lenny a été la déposer et Evan l’a allumée à l’aide d’une cigarette retardateur (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Attentionné à son aimée, Evan met les mains sur les oreilles de Kailegh et, là, autre trou noir de la mémoire. Il se retrouve dans les bois, fuyant avec les autres, sans savoir ce qui s’est passé.

C’est alors que Tommy, toujours jaloux d’Evan parce qu’il aspire l’amour de sa sœur qui aurait dû lui être destiné après la séparation de ses parents, devient violent. Il se venge en faisant griller le chien d’Evan, Croquette, enfermé dans un sac et arrosé de White-spirit (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées), il tabasse Evan et Kaileigh avec un poteau de clôture. Evan s’évanouit et a un autre trou de mémoire. En fait, à chaque fois que la situation le dérange, il s’évade ailleurs.

Sept ans plus tard, le voici à l’université (Ashton Kutcher, 26 ans), médaille au cou, dans la chambre d’un gros punk odorant et baiseur, Thumper (Ethan Suplee) – je me demande pourquoi il a un tel tropisme pour les gros, est-ce du politiquement correct 2004 ? Tommy (William Lee Scott) a été interné en maison de correction et vient juste d’en sortir. Kaileigh (Amy Smart) est devenue serveuse un peu pute dans un bar de la ville où les clients lui pelotent les fesses ; lorsqu’Evan la retrouve pour lui poser des questions sur les absences qu’il a eu en son enfance, elle le rejette puis se suicide. Lenny (Elden Henson), dépressif, se concentre sur ses maquettes d’avion et ne quitte plus sa chambre. Evan prépare un mémoire sur la mémoire (mais si on peut tautologiser !) et reprend ses carnets intimes, tenus sur ordre du médecin depuis l’âge de 7 ans. Les relire suscite parfois des flashs – et il ne tarde pas à se retrouver dans les situations dont il ne se souvient plus.

Il s’aperçoit alors que, comme son père, il a le don de revivre le passé. Il veut sauver Kaleigh, la seule fille qu’il n’ait jamais aimée, mais il va découvrir que ce pouvoir puissant est incontrôlable : s’il change la moindre chose, il change tout (sous-titre du film). Car l’homme n’est pas Dieu et c’est péché d’orgueil de croire pouvoir réécrire ce qui est écrit. Le monde est un chaos physique dans lequel une condition initiale change tout, tel est l’effet papillon, dont le battement d’aile à un bout de planète peut susciter un ouragan dans l’autre.

En changeant le tournage du film pédopornographique de George, Evan va sans doute sauver Kaileigh mais pousser Tommy aux extrémités – car le père reporte ses attouchements et plus sur son fils aîné – et se battre une fois étudiant avec Tommy et le tuer, ce qui va le conduire en prison, loin de l’amour de Kaleigh. En changeant l’épisode de la cartouche de dynamite, Evan va sans doute éviter l’accident qui a traumatisé les autres mais perdre les deux avant-bras et l’amour de Kaleigh, qui lui préfère Lenny. En changeant la scène de violence de Tommy avec Croquette, Evan va sauver le chien et amender Tommy mais faire de Lenny un meurtrier et de Kaleigh une junkie sur laquelle tous les mâles peuvent passer pour 50$ (tarif 2004, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées)… Ce don est le signe de Satan, ce pourquoi son père, qu’il voulait ardemment voir lorsqu’il avait 7 ans, a tenté de l’étrangler devant les surveillants avant d’être abattu d’un coup de massue. Evan se souvient dès lors pourquoi son père a voulu le tuer.

Mais, en bon Américain, il ne renonce pas ; pour lui, idéaliste yankee, les bonnes intentions finissent toujours par être reconnues par la Providence car le sentiment d’être dans le vrai entraîne la vérité (Trump ne dit au fond pas autre chose, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Dans un dernier effort, traqué par les psys dans l’hôpital où il a réussi à quitter sa chambre, il se remémore sa première rencontre avec Kaleigh grâce aux films de famille que sa mère lui a apportés. Il sacrifie cette fois l’amour de sa vie à l’équilibre de tous : il lui susurre à l’oreille qu’elle est horrible et qu’il ne veut plus jamais la voir – à 7 ans (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Mais la fin (celle du cinéma) voit Evan et Kaleigh se croiser huit ans plus tard encore dans les rues de Manhattan : tout va-t-il une fois de plus basculer ?

Une histoire de science-fiction sur les paradoxes du temps, écrite pour l’Amérique du début des années 2000. Peut-on réparer ses erreurs ? Quelles sont les bifurcations prises au hasard qui ont tout fait changer ? Et si l’on pouvait revenir sur le passé, quelles en seraient les conséquences ? Le découpage en allers et retours sur les différentes périodes donnent au film un suspense intéressant, la réalité des choses n’étant dévoilée que petit à petit, éclairant la suite. Les acteurs sont bien choisis, même si leur âge biologique contraste trop fortement avec leur âge de fiction. Evan ne peut pas avoir 7 ans, pas plus que 13, car un garçon de cinq ou quatre ans plus vieux ne saurait avoir les mêmes réactions. Malgré cet inconvénient, peut-être dû là encore au politiquement correct sexuel (à 7 ans) et délinquant (à 13 ans), les enfants ressemblent de façon plausible aux personnages de 20 ans. C’est surtout l’Amérique des banlieues moyennes qui est filmée dans ses contradictions : une façade de brave gars peut cacher un pervers sexuel, un garçon déterminé un sadique incontrôlable, une pure jeune fille une putain en puissance. Le destin bat les cartes mais chacun doit jouer avec et nul démiurge ne viendra l’aider.

Ce qui oblige à examiner à chaque fois les conséquences de ses actes. Le film est un hymne à la responsabilité, seule condition de la liberté. Aimer ne suffit pas, contrairement à ce que répandent les niaiseries chrétiennes ; il faut encore assumer son amour (pris au sens large de tout attachement) et aller au-delà des apparences pour « sauver » le bon en chacun. Ainsi construit-on son karma, le cycle des causes et des conséquences liées à l’existence. Dans l’Amérique des années post-2001, il était en effet urgent de s’interroger sur ses actes et sur leur bonne conscience aux conséquences incalculables !

Le DVD présente la version cinéma, différente de celle de la Director’s cut dans laquelle des fins alternatives sont proposées, comme si l’opinion devait choisir exclusivement celle qui lui plaît.

DVD L’effet papillon (The Butterfly Effect), Eric Bress et J. Mackye Gruber, 2004 – interdit aux moins de 12 ans – avec Ashton Kutcher, Amy Smart, Logan Lerman, Eric Stoltz, Ethan Suplee, Elden Henson, William Lee Scott, Melora Walters, John Patrick Amedori, Irene Gorovaia, Kevin Schmidt, Jesse James, Sarah Widdows, Metropolitan Video 2005, 1h49 plus bonus, standard 9.28€ blu-ray 14.99€

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Marc Kravetz, Irano nox

La « nuit d’Iran », titre emprunté au poème de Victor Hugo Oceano nox, scande les quarante ans de la révolution islamique de Khomeiny en 1979. Ce livre de synthèse des reportages effectués alors par l’auteur lorsqu’il avait 40 ans sera son dernier livre. Je l’ai lu à sa sortie en 1982, avide de savoir ; je viens de le relire. Il est vivant, il tient la route, il disait déjà tout ce qu’on devait savoir.

« Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis ?
Combien ont disparu, dure et triste fortune ?
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfoui ? »

Combien de révolutionnaires, combien de militants, partis joyeux et gonflés d’espérance, ont-ils disparu dans la tourmente islamiste ? Une mer sans fond, une nuit sans lune : tel est l’Iran de 1982 lorsque s’achèvent les grands reportages, commencés en 1979 alors que le Shah s’exilait. De la monarchie à la mollarchie, quarante ans plus tard, quel progrès ?

« Vous ne pouvez pas comprendre » est le leitmotiv que tout Iranien de l’époque oppose à l’auteur. Pourtant, contrairement aux journalistes de bureau, lui vient voir, toucher, sentir. Il rencontre, il écoute, il se renseigne, il médite. Mais il n’est pas musulman, ni ne parle persan. Lui vient de « la gauche » soixantuitarde passée par l’UNEF et le PSU, allant même faire un stage de guérilla à Cuba avec Christian Blanc, futur PDG de la RATP, d’Air-France et de Merrill Lynch France – et de Pierre Goldman, juif polonais comme lui, mais tombé dans le banditisme révolutionnaire, assassiné par les nervis.

Le marxisme découvrait l’islam, le rationalisme se confrontait à l’opium du peuple. La gauche intellectuelle française n’était pas prête à cela – et elle l’a occulté jusqu’aux attentats de 2015. Pourtant, l’Iran de Khomeiny en 1979 disait déjà tout ce qu’il fallait savoir, montrait tout ce qu’on allait voir. Mais il est de pire sourd qui ne veuille entendre, ni d’aveugle plus convaincu que celui qui ne veut pas voir. Marc Kravetz, au fil des rencontres, distille cependant le message.

« Khomeiny (…) a redonné à l’islam chiite sa force originelle de refus de la tyrannie et de la dépendance à l’égard de l’étranger. (…) Nous rêvions d’une révolution populaire, démocratique et anti-impérialiste : Khomeiny est en train de la faire et de la gagner. Mieux encore, sans parti, sans avant-garde organisée, sans autre idéologie que le message de l’Islam, il entraîne et unit le peuple tout entier » p.27. Tout est décortiqué dès les premières pages : la foi et l’espérance – manquera toujours la charité. La foi superstitieuse du petit peuple endoctriné par les mollâs et contraignant la vie quotidienne jusque dans la chambre à coucher ; l’espérance niaise de « la gauche » européenne lors du premier printemps « arabe » né chez les Persans (qui sont aryens) ; l’inutilité d’un parti communiste organisé en avant-garde à la Lénine – puisque le clergé chiite est déjà là et suffit.

Mais la foi est impérialiste, puisqu’elle sait détenir la Vérité suprême : Dieu a parlé par le Coran pour tout temps et en tous lieux. Il n’y a rien au-dessus de Dieu et lui obéir est un devoir – sous peine de griller éternellement dans les flammes de l’enfer sans les douceurs des houris ni des mignons. L’islam est l’identité des musulmans, leur enfance, leur façon de vivre, leur foi, leur loi et leur politique, l’affirmation de leur virilité. « Cette frustration agressive qui se marque (…) par l’exacerbation de la peur de l’autre et l’identification du moi à la force impérative de la Loi » p.161.

Mieux, la foi « appliquée à la société annonçait la communauté fraternelle des croyants, le dépassement des conflits et des contradictions, le règne de l’égalité dans la Cité de Dieu » p.106. Adi Rafari, un jeune mollâ lui affirme : « Notre révolution n’est rien d’autre que l’accomplissement des lois et des commandements de notre religion. Notre but est de créer une société où nous pourrons vivre comme au temps d’Ali, gendre du Prophète et fondateur de la foi chiite » p.117. Les terroristes islamistes actuels ne disent pas autre chose : comment n’avons-nous pas compris, en 1979, ce qui se préparait pour 2015 ? Chacun est libre d’exprimer ses opinions, « mais personne n’a le droit d’utiliser cette liberté contre l’Islam » p.121. La fatwa contre Rushdie et les tueries contre les caricatures de Mahomet sont de cette veine : la « liberté » est la censure – puisque l’humain n’est pas libre mais esclave de Dieu (et les femmes deux fois plus que les hommes). « Tout ce qui vit, bouge, palpite, respire doit se soumettre au code ou être exterminé » p.173.

L’islamisme est un intégrisme – la soumission de la politique aux commandements de Dieu – et un totalitarisme – puisqu’elle régit toute existence de sa naissance à sa mort. L’Iran khomeyniste l’a prouvé.

La révolution ? Elle est née moins de la répression de la Savak, la police politique du Shah, que du ressentiment. Les Iraniens du petit peuple et des classes moyennes frustrées veulent « se venger. – De quoi ? – Du rêve américain. (…) De leur rêve à eux. (…) Les gens sont peut-être bornés, analphabètes et ils ne connaissent rien du monde, mais ils savent au moins une chose, c’est qu’on les a bernés. Qu’ils sont des paumés pour toujours, que l’Amérique s’est foutue de leur gueule » p.39. Les gilets jaunes franchouillards sont dans le même sentiment ; leur manque cependant une foi et un chef… « La foule et Khomeiny se nourrissaient l’un de l’autre. Khomeiny suivait le peuple qui l’avait choisi comme guide suprême. Mais en ratifiant le choix du peuple, Khomeiny lui conférait le sens d’un destin collectif » p.88. Les printemps arabes sont la suite de ce qui s’est passé en Iran en 1979. Les attentats de 2015 et les autres sont la suite de ce que Khomeiny a prêché : « La hargne du zonard sacralisé par la cause du Prophète : il y a en effet de quoi craindre le pire » (p.134), écrivait Marc Kravetz en 1982… Le pire est arrivé avec Daesh et les attentats des zonards réislamisés.

Un livre écrit à chaud, mais sur le terrain ; un livre étape d’une histoire en mouvement qui reste d’actualité. Qu’on peut lire et relire aujourd’hui car, malgré les gens cités qui ont disparu, les impulsions sont les mêmes. Le monde doit tout changer pour que rien ne change, l’Iran islamiste le prouve à l’envi.

Marc Kravetz, Irano nox, 1982, Grasset, 273 pages, €19.90 e-book Kindle €5.99

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Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella

Le roman policier de Patricia Highsmith sorti en 1955 a inspiré les cinéastes. René Clément a filmé Alain Delon dans Plein Soleil en 1960, avant Anthony Minghella avec Matt Damon en 1999. Ces trois œuvres sont des variations sur le thème, chacune intéressante et différente – comme quoi le roman policier atteint parfois à la littérature.

Un jeune homme qui n’est rien, Tom Ripley (Matt Damon), envie le jeune homme qui est tout, Dickie Greenleaf (Jude Law). Le fils orphelin pauvre voudrait être gosse de riche, suivre les cours de Princeton au lieu de n’être qu’accordeur de piano dans la prestigieuse université, avoir une fiancée comme lui, couler la dolce vita en Italie à sa place. Comme il ne se sent personne, il imite. Fausses signatures, voix contrefaites, endos des habits d’un autre, il est facile de duper les gens aux Etats-Unis et Tom en profite. Comme il n’est rien, il donne l’image que désire les autres.

Ce jeu du miroir est exploité par le réalisateur 1999 plus que par le René Clément 1960. L’Amérique aime la psychologie pratique plutôt que la noirceur psychologique et Tom Ripley devient le double fusionnel, quasi sexuel, de celui qu’il admire au point de vouloir être son « frère » avant de se fondre en lui par le meurtre. Non pas qu’il aime tuer, ce n’est que hasard, réaction bouleversée au rejet brutal de celui qu’il croyait son ami et qui l’a pris et jeté comme une poupée sans importance.

Le père de Dickie (James Rebhorn), riche industriel des chantiers navals, croit Tom sorti de Princeton comme son fils parce qu’il a arboré dans une party le blazer de l’école pour faire plaisir à son ami Peter (Jack Davenport). Il le mandate tous frais payés pour ramener Dickie à la raison. Il veut le faire revenir pour qu’il prenne sa suite alors que le garçon rejette le père, l’entrepreneur et le bourgeois, dans une révolte de jeunesse yankee qui présage déjà celle des années 1960. Sauf qu’il profite de l’argent, la pension allouée chaque mois en dollar qui lui permet de louer une villa, d’acheter un yacht et de mener la belle vie entre la côte napolitaine, Rome et la station de ski huppée de Cortina.

Tom l’aborde en se présentant en slip vert pomme sur la plage comme un ancien condisciple de Princeton. Dickie ne se souvient pas de lui mais est amusé par le garçon, sa stature de marbre blanc délicatement musclée comme celle des dieux et son rapport social qui lui renvoie sa propre image. Seules les lunettes qui donnent de grosses narines à Tom lui déplaisent. Il l’adopte, alors que sa fiancée Marge (Gwyneth Paltrow) est réticente – mais surtout jalouse. Elle voudrait Dickie pour elle toute seule, comme souvent les filles des années 1950, rêvant au couple fusionnel et au nid coupé du monde – alors que Dickie est un dragueur, flambeur, livrant libéralement son corps aux désirs par des chemises à peine boutonnées. Il adore s’entourer d’une cour d’amis qu’il séduit en leur faisant croire qu’il est tout à eux durant les instants qu’ils sont près de lui. Il engrosse une fille du village – qui se noie de désespoir car il n’a pas voulu lui donner de l’argent pour avorter.

Il demande à Tom quel est son talent et celui-ci lui dit « imitations de signatures, faux et imitation des voix ». Le frivole Dickie – ainsi prévenu – ne retient que ce qui peut l’amuser et demande à Tom d’imiter quelqu’un : celui-ci contrefait alors son père qui le mandate pour lui ramener le fils prodigue. Epaté, Dickie garde Tom auprès de lui un moment, afin de convaincre papa qu’il ne rentrera pas. D’autant que Tom laisse volontairement échapper de sa serviette une série de disques de jazz que Dickie aime alors que son père déteste cette cacophonie de nègres. Tom préfère initialement le classique au jazz et le piano au saxo, mais apprend vite et joue le jeu à la perfection. Dickie le présente à son ami Freddy (Philip Seymour Hoffman) et au club où il joue du saxophone avec des Napolitains.

Un jour il surprend Tom revêtu de ses habits dans sa propre chambre et qui imite ses mimiques et son ton de voix. Bien qu’il lui ait dit qu’il s’habillait mal et qu’il pouvait lui emprunter veste ou chemise, il prête alors attention aux médisances de Marge qui soupçonne Tom d’être homosexuel, fasciné par lui. Il le teste en le conviant à une partie d’échecs, lui entièrement nu dans sa baignoire. Il n’est pas sûr d’ailleurs que Dickie ne soit pas sensible à ses amis mâles : comme un Italien il les touche, les embrasse, et arbore un torse nu de marbre dans sa chambre. Mais Tom est plus fasciné par la personnalité à imiter pour exister que par le corps de la personne et il ne bronche pas.

Il est cependant convenu que la relation doit s’arrêter là et que Tom doit rentrer. Il n’est pas de leur monde et ne sait même pas skier ; il consomme l’argent du père mais n’est en rien son fils – comme quoi le fils prodigue apparaît près de ses sous et moins rebelle qu’il le clame. Dickie convie Tom à un dernier voyage à San Remo pour avoir un compagnon de fiesta et de jazz. Il loue un canot à moteur pour explorer la côte et trouver une villa à louer tant il est séduit par l’endroit – sans se préoccuper de Marge qui ne songe qu’au mariage et à se fixer.

Dans le huis-clos du canot, entouré par la mer déserte, les vérités sortent d’elles-mêmes. Dickie accuse Tom d’être une sangsue, collé à lui sans cesse ; Tom réplique qu’il lui voue une admiration sans borne et qu’il se sent comme son frère. La dispute dégénère et Tom abat Dickie d’un coup de rame avant de l’achever. Effondré, il l’enserre dans ses bras et se laisse calmer ainsi un long moment. Il n’a pas désiré le corps de Dickie mais son aisance sociale ; il lui prendra sa montre et ses bagues. Cette absence de passion donne d’ailleurs au film un ton de carte postale et une sécheresse de jeu d’échecs qui nuit un peu. Contrairement à Tom joué par Alain Delon, le Tom joué par Matt Damon n’a pas d’identité, il n’est qu’un reflet ; il ne cherche même pas à mettre en valeur sa plastique musculaire pourtant parfaite.

Son mentor mort, il convoite son héritage et endosse son rôle, dont il contrefait déjà très bien la signature (mais pas les fautes d’orthographe, ce qui aurait dû alerter). Pour assurer la transition et se faire plaisir, il s’installe à Rome sous deux identités dans deux hôtels différents et assure sa présence par des messages laissés par téléphone aux réceptionnistes. Il rencontre les amis de Dickie, ceux qui le connaissent avec l’identité de Tom et les autres sous celle de Dickie. Il fait croire par lettre à Marge que son fiancé veut réfléchir et prendre de la distance, et aux autres qu’il se lasse de Marge.

La situation est précaire et intenable longtemps car les femmes sont soupçonneuses, tout comme l’intuitif Freddy. Il doit donc le tuer aussi. Ce qui provoque une enquête de la police italienne, qu’un bon américain moyen considère évidemment comme nulle et bâclée. Le père de Dickie vient en Italie pour retrouver son fils, qui a disparu après le meurtre de Freddy. Il est accompagné d’un détective privé qu’il paye bien et qui connait les pulsions violentes de Dickie. Tom sera-t-il sauvé ?

Mais le mensonge est un éternel porte-à-faux et, malgré son habileté, Tom na pas l’envergure de résister à l’accumulation. Il doit sans cesse redresser le sort par de nouveaux crimes, sauf à rompre et à se refaire une vie sans liens ni argent – comme avant. Il le tente avec Peter, séduit par la beauté du corps de marbre, mais Tom est-il capable d’aimer ? Son enfance et sa jeunesse l’ont-elles préparé à s’ouvrir aux autres autrement que pour les exploiter ?

Les Etats-Unis croient au destin et que nul ne peut en sortir malgré ses talents. Chacun est prédestiné et tout manquement à la vérité est puni. D’où ces « vérités relatives » pour éviter le concept de mensonge dont Trump use et abuse. Si l’on croit à sa propre « vérité », on est invulnérable. En 1955, un jeune homme sans origines, malgré sa carrure de statue romaine, en a-t-il les épaules ?

DVD Le talentueux Mr Ripley (The Talented Mr Riplay), Anthony Minghella, 1999, avec Matt Damon, Jude Law, Gwyneth Paltrow, Cate Blanchett, Philip Seymour Hoffman, Jack Davenport, James Rebhorn, StudioCanal 2012, 1h15, standard €9.99 blu-ray €12,76

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Prisoners de Denis Villeneuve

Malgré le nom français du réalisateur et le titre américain, le film est canadien. Les prisonniers sont deux fillettes de 6 ans, enlevées un soir de Thanksgiving dans le crépuscule grisâtre d’une banlieue de Boston. Ils sont aussi les mères murées dans leur douleur assommée à coup de pilules et les pères avides de vengeance et d’action aux limites de la loi. Prisonnier aussi est le spectateur à qui l’on assène des scènes de torture pour faire avouer un demeuré et que l’on égare dans des labyrinthes ésotériques qui ne mènent nulle part et ne servent pas à l’intrigue.

Reste que, durant deux heures vingt-trois, on ne s’ennuie pas. Le thriller est glaçant, accentué par l’absence de musique tonitruante à la Hollywood et par l’atmosphère d’éclipse du perpétuel crépuscule d’hiver. Les fausses pistes se multiplient et la fin survient brutalement.

La famille Dover (Hugh Jackman, Maria Bello) sont des pionniers en plein XXIe siècle. Le père se veut « prêt » en cas d’apocalypse de la civilisation et a entassé dans son sous-sol des provisions, des armes, de la soude caustique et du propane. Il entraîne son fils adolescent (robuste mais au rôle plutôt insignifiant) au tir dans la forêt. Pour lui, « le système » ne va pas vous protéger ; il faut le faire vous-même. Aussi, lorsqu’il retrouve ses voisins les Birch (Terrence Howard, Viola Davis) à la soirée de Thanksgiving où ils dégustent du cuisseau de chevreuil que le fils a tué, il laisse les fillettes des deux couples aller sans surveillance dans leur maison chercher un sifflet rouge perdu. Ils ne les revoient pas. Après avoir cherché partout, ils se rendent à l’évidence : soit elles ont fugué – mais elles n’avaient aucune raison de le faire – soit elles ont été enlevées.

Un camping-car inusité dans le quartier a stationné un moment près d’une maison à vendre tout près de là. Le fils aîné l’a vu et a empêché sa petite sœur de grimper par l’échelle sur son toit ; ils ont entendu de la musique à l’intérieur. Lorsqu’ils reviennent sur les lieux après la disparition des filles, l’engin est parti. Ce ne peut donc être que lui le coupable, « l’étranger » au quartier menant une existence non-conforme et nomade ! La police mobilisée par l’inspecteur Loki (Jake Gyllenhaal) ne tarde pas à retrouver la bête et sa coquille, un Alex attardé qui « a le QI d’un gamin de 10 ans » (Paul Dano). Le camping-car démonté et analysé par la police scientifique ne livre aucune trace des fillettes mais, s’il les a seulement transportées sans violence, « c’est normal » dit le chef. Alex a pourtant tenté de s’enfuir lorsqu’il s’est vu cerné par les policiers ; il a ensuite balbutié quelques mots sur les filles que seul le père a entendu (a cru entendre ?) lorsqu’il est venu le tabasser à sa sortie du commissariat faute de preuves ; en le pistant, le père voit Alex soulever le chien de sa tante par son collier jusqu’à le faire s’étouffer, ce qui scelle son destin de psychopathe capable de tout aux yeux du spectateur.

Dover mâle, prénommé Keller (quasi Killer), va donc entreprendre de faire justice lui-même. Il veut savoir où est sa fille (et accessoirement sa copine). Mué par la seule colère, à laquelle le spectateur n’adhère pas un instant tant elle vient du seul orgueil, il enlève Alex qui promène le chien et le séquestre dans le bâtiment abandonné où son propre père, gardien de prison, s’est suicidé. Il entraîne son voisin Franklin dans l’affaire, présentant les deux faces de « la justice » : la personnelle ou la citoyenne. Keller le Blanc pionnier agit tout seul pour faire avouer le présumé coupable ; Franklin le Noir citoyen respectueux répète que « ce n’est pas bien » et ne fait qu’assister pour l’empêcher d’aller trop loin. Là où le film est pervers est que l’on y croit presque : si la police est impuissante et guère réactive (le gros sergent fait plus de la politique que de l’enquête), les coups de poing de Dover apparaissent presque justifiés au regard de l’enjeu. Que valent en effet « les principes » face à un enlèvement d’enfant ? Jusqu’où serait-on prêt à aller à sa place ? La torture, comme la peine de mort, sont-elles parfois justifiées ? Keller s’aperçoit de ses propres contradictions lorsqu’il marmonne la prière chrétienne habituelle, butant soudain sur les mots… « pardonnez-nous comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé ». Lui qui implore le soutien de son Dieu, obéit-il à Dieu lorsqu’il commande de pardonner ?

Pendant ce temps, Loki enquête, malgré son chef indigent, l’absence de surveillance du père incontrôlable et les pistes qui manquent cruellement. Son tic permanent des yeux laisse le spectateur dubitatif sur ses capacités, mais il reconnait son obstination. Toutes les pièces sont en place comme aux échecs, il suffit de déplacer les pions intelligemment. Un second suspect est traqué et appréhendé ; il a quelque chose à voir avec l’enlèvement, mais quoi ? Son goût des petites filles ? Ses achats de vêtements d’enfant en supermarché ? Son vol des effets des victimes dans leurs propres maisons ? Il n’avouera rien, se contentera de dessiner de fumeux labyrinthes en référence à un livre d’un ancien du FBI, tout entier dans le jeu et l’illusion.

Comme d’habitude en Amérique du nord, Dieu est omniprésent : non seulement dans l’épreuve et les dérisoires bougies communautaires (le pasteur ou le curé sont absents), mais aussi dans le Mal de ceux qui veulent faire « la guerre à Dieu » (rien que ça). Cet univers étrange et angoissant, que nous avons du mal à saisir en Europe, fait beaucoup pour la fascination qu’exerce le film.

DVD Prisoners, Denis Villeneuve, 2013, 2h27, avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Maria Bello, Terrence Howard, Viola Davis, Melissa Leo, Paul Dano, M6 vidéo 2014, standard €7.79 2.0 et 5.1, blu-ray €9.79

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Ian McEwan, L’intérêt de l’enfant

Voici un grand roman, retenu, précis, profond. Il en a été tiré un film dont je ne crois pas qu’il soit à la hauteur. Car le roman embrasse tout un système de pensée, de droit, de culture : le système britannique est fort différent du nôtre car fondé sur la coutume plus que sur le code.

L’auteur met en scène une juge londonienne en fin de carrière. Elle a la soixantaine, son couple jusqu’ici heureux – mais sans enfant faute de temps – se voit remis en cause par le démon de midi de son mari qui porte encore beau et voudrait connaître une dernière forte extase. En même temps, elle est prise par les procès en cours, le verdict à préparer, à rédiger, à justifier. Car le droit anglais exige de la philosophie et du littéraire, il somme de fonder sa décision sur la culture même du pays en la personne des anciens juristes et des décisions déjà prises.

The Children Act en 1989 a instauré un principe dans toute décision impliquant un mineur : l’intérêt de l’enfant. Le français se croit obligé d’ajouter « supérieur », comme si la grandiloquence théâtrale pouvait pallier l’attention au cas précis. Pas la langue anglaise, elle se suffit à elle-même. C’est ainsi que Fiona Maye, juge aux affaires familiales, a tranché des affaires récentes. Elle se trouve désormais confrontée à cas spécial : un mineur de 17 ans et 9 mois qui « refuse », comme ses parents, la transfusion sanguine pour obéir à sa foi, celle de la secte des Témoins de Jéhovah. L’hôpital peut soigner sa leucémie mais pas sans apport de sang neuf ; il demande donc une injonction du tribunal pour passer outre aux volontés exprimées des parents et de l’encore mineur.

Une fois écarté la thèse de la minorité stricte, la décision du jeune homme est-elle prise en « toute » connaissance de cause ? Son amour pour ses parents, sa foi depuis tout petit, sa communauté jalouse de ses brebis, n’altèrent-ils pas son jugement personnel à cet âge influençable ?

Pour en avoir le cœur net, et pour être très claire avec le garçon, Madame le juge se déplace donc personnellement, accompagnée de son greffier, à l’hôpital où il est soigné. Elle découvre qu’il aime avidement la vie, qu’au seuil de la mort il apprend le violon et qu’il écrit des poèmes. Mais il « doit » selon lui obéir à Dieu qui parle par la bouche des pasteurs et des parents. Fiona n’est pas contre, elle veut simplement qu’Adam – au nom du premier homme – soit pleinement conscient des conséquences de ses actes. Elle lui indique aussi qu’elle est tenue par le droit de rendre une décision – qui s’appliquera à lui sans qu’il puisse refuser puisqu’il est encore mineur.

Sa décision est « dans l’intérêt de l’enfant » : qu’il vive puisqu’il le peut et qu’il décide ultérieurement, une fois adulte et ayant mesuré sa responsabilité. Adam est donc soigné, transfusé et sauvé. Il lui en est profondément reconnaissant. Mais, si elle l’a délivré de l’oppression aveugle de la foi et de l’obéissance sans condition de raison, peut-elle l’abandonner désormais à son sort ?

Sa fragilité, sa jeunesse, son enthousiasme de 17 ans l’émeuvent, la fouillent au plus profond. Elle regrette de ne jamais avoir été mère, de ne plus être amante passionnée. Si elle se réfugie dans la musique, peut-elle rester dans sa tour d’ivoire alors que l’humain sonne à sa porte, la suit et veut qu’elle lui enseigne à vivre ?

C’est toute la tragédie de ce roman court et percutant, écrit sans fioritures ni envolées, dont je vous laisse découvrir le dénouement. Le devoir ne suffit pas, les principes restent abstraits. Emue, la juge a un jour embrassé sur la joue le garçon, puis a refusé toute suite. Elle n’a pris aucun risque, ni juridique pour sa carrière, ni social pour son couple, ni humain pour son cœur. Elle a représenté la justice, mais glacée, impersonnelle. Pas la justice humaine, humaniste, compatissante car « l’intérêt d’un enfant son bien-être, tenait au lien social. Aucun adolescent n’est une île » p.234. On est responsable de ce qu’on apprivoise, disait Saint-Exupéry au Petit Prince. Les responsabilités de juge s’arrêtent-elle aux portes de la salle d’audience ? Quel est le sens d’une décision ?

Ce sont ces graves questions existentielles qui parcourent ce roman stendhalien. Dans un style épuré, presque de code civil.

Ian McEwan, L’intérêt de l’enfant (The Children Act), 2014, Folio 2017, 239 pages, €7.25 e-book Kindle €6.99

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Une économie catholique selon Claudel

Qui lit Paul Claudel aujourd’hui ? L’édition de son Journal, disponible en 2009 en librairie, date de 1995 : signe qu’il y a bien peu d’acheteurs… Entre deux siècles, entre deux mondes, Claudel a eu 50 ans en 1918.

Elevé chez les sœurs, premier communiant, il ne devient vraiment croyant qu’à 18 ans, lors d’une extase derrière le pilier droit du chœur de Notre-Dame à Paris. Les curieux peuvent voir encore la plaque au sol, apposée par la hiérarchie pour cette recrue de choix. Son Journal commence tard – sur les conseils de son confesseur – mais ne s’arrête qu’avec la mort, en 1955. Claudel est un poète mystique dont la sœur est devenue folle, cette fameuse Camille Claudel maîtresse de Rodin dont un film a exhumé le souvenir voici quelques années. Le poète est intolérant, conservateur, sectaire. Il pointe dans son Journal chacune de ses confessions et messes ; il ne parle des autres que lorsqu’ils se sont convertis, surtout grâce à ses livres ; il cite abondamment les Ecritures, les docteurs de l’Eglise et les curés de sa connaissance – souvent en latin. Il note chaque « preuve » de l’existence de Dieu et de la vérité de la foi, tourmenté de cette inquiétude incessante de la conscience coupable tellement ancrée dans le tempérament catholique. Il se reproche de ne pas vivre normalement, de ne pas s’intéresser assez à ses enfants et aux gens qui l’entourent, tout à cette angoisse permanente de savoir s’il a raison de croire…

Serait-il naïf de penser qu’une foi sereine donne une assise dans la vie ? Ce ne sont pour lui, au contraire, que chocs permanents entre l’idéal au-delà et l’existence ici-bas. Telle cette obsession de la nudité qui affecte Claudel au spectacle de ces plages d’Amérique, sur lequel il revient maintes fois, et ce dégoût fasciné pour ces « enfants tout nus » de Nîmes (en fait en short), « jouant aux taureaux ». Les répulsions pré-68 d’un Bayrou, entre autres vierges effarouchées des réseaux sociaux, trouvent ici leurs racines.

Claudel hait les juifs et les protestants, encore plus que les athées peut-être. Ne trouvent grâce à ses yeux que les musulmans, prosternés devant le Dieu écrasant qui ressemble au sien, et les bouddhistes (qu’il appelle ‘les Hindous’) parce que leur façon de voir s’approche du christianisme.

Pour lui, la décadence a commencé avec la Révolution. La démocratie est une aussi vaste blague que le nationalisme qu’il a abondamment vécu durant ses deux demi-siècles. Il déteste Renan, Vigny, Lamartine et Hugo. Victor Hugo surtout n’a aucune « imagination de la proportion. Simplement une énorme capacité gazeuse résultant de la possession de beaucoup de mots » (juillet 1908, I p.63). Ce n’est pas trop mal voir l’enflure romantique… Il n’aime ni Goethe, ni Flaubert, ni Rimbaud (dont il ne parle que pour sa conversion in extremis, selon sa sœur, très catholique), ni Proust (évidemment, juif et homosexuel, pensez !). Il trouve Gide et Montherlant « dégoûtants ». Il se déclare « violemment contre » Joseph Kessel et sa ‘Belle de jour’. Il voit dans « tous les écrivains irlandais », dont Yeats et Joyce, un « galimatias d’apostats ».

Il voit chez les Français un esprit sec, allergique à la poésie de l’œuvre divine. Chez les poètes français : « L’alexandrin est bien le vers d’un peuple qui sait compter » (octobre 1921, I p.524). Il brocarde même les croyants, ses frères nationaux : « Chez les mystiques français, un peu de cet esprit de retranchement, de parcimonie, de castigation minutieuse de soi-même qui est un des traits de notre caractère, pas celui qui me plaît le plus » (avril 1915, I p.319). Notons que « castigation » est le mot snob pour punition, un anglicisme. Parce qu’il doute au fond de lui, il se veut avec orgueil un catholique : « Les catholiques à qui l’univers revient de droit. Seuls ils sont les enfants de Dieu et ils ont hérité de la terre en vertu de l’un et de l’autre Testament. Les hérétiques n’en possèdent que des morceaux déformés » (décembre 1919, I p.461).

En bref, voilà un personnage anachronique, peu recommandable et tourmenté, avec lequel notre époque ne peut « être d’accord ». Et alors ? Je ne fais pas pour ma part du fait « d’être d’accord » avec quelqu’un le préalable absolu à le fréquenter ou à le lire. Cet héritage du manichéisme stalinien qui a marqué la génération post-68 grève toujours le débat intellectuel français, au contraire des autres Européens. Il se double d’une volonté cocon qui me paraît régressive. Il s’agit de se protéger du dehors, de la contestation, de la remise en cause pour rester dans son coin, entre soi. Foin de la vérité ou du savoir, mieux vaut « être d’accord » – avec sa bande, son clan, sa tribu, ses potes. Et se défier de tous les miasmes contaminants… Le nazisme avait commencé comme cela. Au minimum, le risque est de se trouver sectaire, mou par indifférence. Mais bel et bien sectaire, autant que ces cathos d’hier et que les islamiques d’aujourd’hui (voire des archéos de la « gauche »). Tous enfiévrés de leur usage cabalistique du Livre, interdisant de dessiner la Création et de penser autrement que les prophètes, Marx y compris, cachant les femmes sous les falbalas victoriens ou les burqas afghanes.

Cet enfermement, de quelque secte qu’il vienne, n’est pas le mien. N’étant ni catho à la Claudel, ni intolérant, ni antimoderne, je lis cet auteur par liberté et bon plaisir. Tout comme Jaurès le faisait, loin du sectarisme socialiste d’aujourd’hui, selon Claudel lui-même : « Valentine Thomson me raconte que sur la table de nuit de Jaurès (après son assassinat), on trouva ‘L’Annonce faite à Marie’ qu’il était en train de lire » mars 1921, I p.505). C’est que cet homme Claudel, qui a eu la tentation du monastère, s’est marié et a eu cinq enfants. Après un bac philo et des études de droit, un passage par Science Po lui permet de réussir premier le concours des Affaires étrangères. Il sera en poste dans le monde entier, à Shanghai, Prague, Francfort, Hambourg, Rome, Rio de Janeiro, Copenhague, et notamment ambassadeur à Tokyo durant le grand tremblement de terre et l’incendie, puis à New York durant la crise de 1929. Malgré sa fermeture religieuse, il ne cessera d’observer, de comparer et de noter.

Mystique, Claudel n’en connaît pas moins l’économie. Poète, il sait négocier en diplomate. Il a cette définition catholique de l’économie qu’il nous faut méditer tant elle est dense dans sa concision : « L’économie est le sens et le besoin du juste » (mars 1920, I p.469).

Le sens du juste, car il s’agit de compter, d’ajuster, de mesurer la juste dose. Mais ni en mathématicien ni en comptable : il s’agit de compter… ce qui compte. Cette façon de faire est un besoin : produire ce qui convient à la communauté avec le moins de ressources rares disponibles (matières premières, énergie, capitaux, savoir-faire humain), administrer ce qui est possible selon la justice, c’est-à-dire l’harmonie entre les citoyens et, dans l’entreprise, l’équilibre entre employés, entrepreneurs et actionnaires. Cette façon de faire est la seule qui fasse sens : ne produire que ce qui convient, selon les ressources possibles et selon la demande de la communauté ; répartir selon les besoins, en fonction de la contribution et des moyens de chacun. Rien de plus, rien de moins. Ni spéculation ou lucre, ni macération austère ou privation inutile, ni caporalisme ou copinage. Nous traduirions aujourd’hui par : ni traders fous, ni écolos mystiques, ni bureaucrates partisans. L’économie est une science de la mesure – tout comme on dit « économie » de parole ou de moyens.

J’aime cette définition de l’économie. Elle rejoint celle de l’antiquité comme celle du libéralisme politique français. N’est-ce pas le sens qu’un catho comme François Bayrou et son courant politique veulent promouvoir ? N’est-ce pas ce que dit de façon plus brouillonne le mouvement informel qui porte un gilet jaune ? Pour comprendre le monde présent, il n’est pas inutile de relire ce vieux ringard de Claudel.

Paul Claudel, Journal I – 1904-1932, Pléiade Gallimard 1968, 1499 pages

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Christian Meier, La politique et la grâce

Ce petit livre se veut une anthropologie politique de la beauté grecque. L’homme s’élève à la culture par la « grâce », cette aisance physique doublée de vertu oratoire et de noblesse d’âme.

Dès –460, dans l’Orestie d’Eschyle, la grâce apparaît déterminante pour la destinée humaine. Composé au lendemain de la chute de l’aréopage d’Athènes, vieux conseil de la noblesse, le procès d’Oreste retracé par Eschyle devient le conflit du droit ancien avec un droit nouveau, celui des divinités vengeresses contre le nouvel Apollon. Athéna persuade les Erinyes avec patience, Peitho est la grâce de la parole.

Déjà, dans l’Odyssée, la grâce est donnée ou refusée indépendamment de l’apparence, de la beauté et de la noblesse de sang. Chez Thucydide, l’éloge funèbre des Athéniens marque la grâce des citoyens de la cité, la beauté de leur personnalité « autarcique », épanouie. Pour les aristocrates, la danse pour charmer et assouplir le corps, et la musique pour élever et discipliner l’esprit, formaient le noyau de l’éducation. Puis le sport est venu tout naturellement s’y ajouter, comme école de maîtrise de soi et de grâce corporelle vouée à la défense de la cité. Plus tard, ce sera le rôle de la rhétorique puis de la philosophie d’orner de grâce les esprits. L’idéal poursuivi est la mesure, l’équilibre, l’harmonie. La beauté physique est le reflet des vertus intérieures, contenance morale et élévation spirituelle. Elle est image humaine du divin. La grâce, que l’on peut apprendre et développer, compense les défauts physiques du tout-venant. Contrôle des gestes, charme du sourire, fermeté du regard – tel est l’idéal humain dont les sculpteurs grecs parent les dieux.

« Le mot ‘charis’, avec toutes ses connotations, appartient au monde archaïque des échanges de dons. Il désigne aussi bien d’une manière caractéristique, la grâce, la faveur avec tous ses dons et complaisances, que la reconnaissance qui lui est due ; il embrasse tout le domaine de la largesse, de la prévenance et de la réciprocité ainsi que la façon agréable, amène et gracieuse de se comporter, entre donateur et bénéficiaire » p.37. La grâce est le style de la noblesse – qui l’apparente aux dieux. Beauté physique, enchantement de caractère, élégance d’esprit, sont des vertus politiques. Elles sont l’héritage des idéaux aristocratiques de l’époque archaïque, universalisées dans la démocratie. Puisque l’épopée n’a pas su servir à légitimer les dynasties et que le rituel est resté éclaté entre divers cultes particuliers, les poètes ont imposé leur esthétique dans la religion. Les nobles ont été les plus sensibles à cet aspect poétique, faisant leur cet idéal de grâce et de légèreté prêtée aux dieux.

Dès lors que le progrès de la pensée envisageait un ordre des choses où plus rien n’était garanti par une autorité mais où chaque chose pouvait être examinée par la raison, chacun était amené à scruter les causes, les lois, les connexions. Cet état d’esprit a contribué à l’épanouissement de soi, à une sagesse conciliatrice, cherchant – au contraire de la tyrannie – l’adhésion de chacun au tout que forme la cité. Être citoyen, c’est être « autarcique », c’est-à-dire à la hauteur d’un défi des circonstances. Périclès en énumère les vertus : l’estime portée à chacun selon ses mérites sous le regard de la cité ; la force de caractère, la rectitude du jugement, la lucidité ; le respect des fantaisies individuelles au nom de la liberté ; la décontraction, une éducation non répressive, l’aisance.

Mais les hommes ne sont pas les dieux et la grâce humaine a ses limites. L’effroi, les mystères, l’angoisse, subsistent malgré le monde poétisé des dieux. Les femmes sont reléguées hors de la vie publique, dans l’intimité du domaine privé, où la grâce a peu d’effet. La liberté civique établie trace une frontière plus forte avec les esclaves, les métèques, et tous les « malgracieux », vulgaires ou difformes. L’ordre politique, fondé sur l’apparence gracieuse (physique, morale, intellectuelle) est artificiellement distingué de l’ordre social et des forces économiques qui le fondent.

Il ne faut sans doute pas idéaliser la grâce grecque. Résultat anthropologique de circonstances géographiques, historiques, et psychologiques précises, la vertu politique de la grâce ne saurait convenir à nos Etats modernes, selon l’auteur. Il en reste cependant un idéal d’humanité, selon nous encore efficace aujourd’hui. L’éducation des élites en Occident n’est-elle pas fondée sur la maîtrise des « manières », la discipline du comportement et l’art de présenter les choses ?

Christian Meier, La politique et la grâce, 1984, Seuil 1987, 124 pages, occasion rare €56.47

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Gérard Gengembre, La Contre-Révolution

La Contre-Révolution est la réaction à la Révolution : comment la penser, comment s’y opposer théoriquement et pratiquement. La pratique ne survivra pas à la Restauration, ce faux-semblant du retour à l’ordre d’Ancien régime ; la Révolution a définitivement fait entrer l’histoire dans l’esprit et le comportement des hommes, c’en est fini du Plan divin, et le parti légitimiste se délitera face à la petite politique, avant de s’effondrer avec le refus du comte de Chambord d’accepter le drapeau tricolore. La théorie a subsisté longtemps, tout le siècle XIX, avant de se fondre par Maurras dans le nationalisme, qui remplace la religion en tant que Providence. Aujourd’hui simple « butte témoin » de la pensée, la Contre-Révolution n’existe plus guère.

Sauf qu’elle reprend du poil de la bête avec l’intégrisme musulman. La théocratie islamique avec sa Révélation mahométane et son Coran applicable comme un Plan divin, est-elle si différente de la théocratie catholique avec sa Révélation christique et son Evangile applicable comme un Projet divin ? Etablir le Califat ou la Cité de Dieu, est-ce si dissemblable ? La perte de l’idée contre-révolutionnaire explique peut-être pourquoi le monde intellectuel français a tant de mal à comprendre l’islamisme d’aujourd’hui : nous n’avons plus les codes. Le mérite de cet ouvrage touffu, paru pour le Bicentenaire de 1789, est de faire œuvre de mémoire à destination du temps présent.

L’essai se déroule en trois parties : réagir, reconstruire, fin des temps. Le texte est dense, pas toujours simple, usant de mots sophistiqués et d’une phraséologie souvent tortueuse. Le style « normalien universitaire » ignore la clarté du juriste, la précision de l’historien comme le lyrisme d’écrivain. Mais Gengembre tente une histoire des idées, bien délaissée sur la droite à cause de l’engouement marxiste – dont l’idéologie apparaît fort proche malgré les apparences ! Car si la volonté n’existe pas en histoire, comme tente de le prouver Marx avec ses lois historiques, si la « science » veut remplacer la Providence et l’Avenir radieux la future Cité de Dieu, quelle différence ? Les humains sont toujours le jouet d’une « main invisible », qu’elle soit celle de l’Histoire ou celle de Dieu et ils ne savent pas ce qu’ils font, jouets de forces qui les dépassent. Quant au Projet, il se réalise quoi qu’il arrive, donnant un sens à l’Histoire. Ce qui n’était pas dans les idées des Lumières, pour lesquelles la raison se devait de remplacer la foi et « la » politique s’affirmer contre « le » politique, volonté libre de faire contrat et d’aller où l’on choisit.

Cette prise en main humaine des hommes entre eux laïcise l’existence ; Dieu s’éloigne et se fait plus personnel, voire inexistant. Cette laïcisation de la modernité frappe la Contre-Révolution d’obsolescence. Toute l’obsession des contre-révolutionnaires sera de replacer Dieu au centre de la réalité humaine, de rétablir l’Ordre immuable de la Création et la réalisation par étape de son Projet qu’est la Cité de Dieu. Il faut pour cela frapper en négatif tous les acquis de la Révolution, voir le diable à l’œuvre dans l’orgueil de la raison, dans la division des partis, Babel dans l’accueil de tous au nom de l’Abstraction. Le corps de doctrine cherche à penser la Révolution pour en obtenir une maîtrise symbolique – faute d’être réelle. Les théories du Complot feront florès, comme le concept de décadence, avec l’Apocalypse possible à la fin.

Précisons que le libéralisme comme le nationalisme, étant issus de la Révolution ne sauraient être contre-révolutionnaires. Tous deux révèrent l’individu émancipé grâce à l’éducation de tous liens biologiques, familiaux, sociaux, intellectuels et spirituels – tout l’inverse de la Contre-Révolution. Ils font des passions humaines (l’intérêt et la guerre) le ressort des nations. Le nationalisme de Maurras, repris par l’extrême-droite et le fascisme, constituera l’aveu d’échec des contre-révolutionnaires : l’individu sera intégré à la doctrine et « politique d’abord » deviendra le slogan, en lieu et place de la religion.

Car la Contre-Révolution se veut antihumaniste, antirationaliste, anti-individualiste, antilibérale, anticapitaliste, antimatérialiste, antibourgeoise, antihistoriciste et anti-industrielle. Elle récuse en bloc la Réforme, les Lumières, la Révolution, l’urbanisation et l’industrialisation, les échanges mondiaux et le primat de l’argent – en bref la modernité. Notons que certains courants écolos se situent volontiers aujourd’hui dans cette conception du monde, prônant comme les contre-révolutionnaires le retour à la terre et aux valeurs communautaires paysannes, les circuits courts et le troc, l’immuabilité de la reproduction sociale pour ne pas exploiter la planète ni les autres. Pour eux comme pour les précédents, la société moderne, urbaine et industrielle est « irréaliste », vouée à « aller dans le mur » ; ils opposent le pays légal au pays réel et Paris aux provinces, les bourgeois (bohèmes) nomades hors-sol aux paysans enracinés sur leur terre, dans leur langue et coutumes régionales, la bureaucratie lointaine à la solidarité communale, la société du contrat à la communauté organique, les « droits » sans « devoirs » et ainsi de suite…

L’anglais Burke, dès 1790, oppose le progrès lent, mûri, intégrant les traditions – à la Révolution table rase vouée à tout reconstruire dans l’abstraction (comme les départements carrés et la semaine de dix jours). Les droits des gens sont meilleurs que les Droits de l’Homme, « greffe abstraite et catholique », volontiers absolutiste comme la hiérarchie d’Eglise où le Pape veut s’imposer aux rois. Ce qui explique largement le Brexit, constate-t-on aujourd’hui, les « directives de Bruxelles » tenant lieu de « bulles papales ». L’Etat abstrait est potentiellement despotique : 1793 le montrera, tout comme 1917 et, après lui, Mao, Castro, Pol Pot, tous nés de la Révolution française et des idées des Lumières.

Le courant contre-révolutionnaire s’établit sur la famille, cellule de base de la société, ce pourquoi éducation, avortement, mariage et procréation assistée révulsent autant les catholiques intégristes aujourd’hui.

Pour que vive la famille, il faut assurer la propriété ; elle est évidemment foncière et terrienne, vouée au travail à la sueur de son front selon le texte biblique, et pas à l’agiotage ni à la spéculation (« l’argent gagné en dormant » de Mitterrand, adepte de « la France tranquille » sur fond de clocher campagnard). Il y avait un certain retour aux valeurs pétainiste dans le socialisme de Mitterrand, ancien Cagoulard fervent lecteur de Barrès et de Chardonne ; les croyants de gauche n’y ont vu que du feu.

Pour la stabilité de la société, rien ne vaut la religion, Tocqueville le montrera en Amérique. Les contre-révolutionnaires sont déstabilisés par la liberté offerte par la raison aux humains ; ils lui préfèrent la Providence et le Plan de Dieu, la promesse de rachat à la fin des temps et l’idéal de la Cité universelle chrétienne à construire (d’où une certaine idéologie de la conquête et de la colonisation pour « civiliser » les sauvages – i.e. les ouvrir au message du seul Dieu vrai – ce que reprennent sans vergogne les sectes intégristes de l’islam). La religion apaise la société par son encadrement moral, son idéologie de la résignation et sa conception hiérarchique et immuable du monde : Dieu dans l’univers, les prêtres, les fidèles ; le roi dans la nation et l’Etat, les nobles et les fonctionnaires, le peuple ; le père dans la famille, la mère, les enfants – tout s’emboite harmonieusement dans l’Ordre cosmique. Ce pourquoi certains courants technocratiques (y compris à gauche) considèrent que l’Etat est une grande famille qui ne doit laisser personne sur le bord du chemin et un instrument du social via l’administration, correcteur des mœurs via l’éducation. La constitution d’un Etat n’est pas un texte mais avant tout « une ambiance, un mode de vie, un ensemble littéralement indéfinissable qui procure une forme de bien-être » p.188. Ce pourquoi ce qu’on appelle aujourd’hui « le vivre-ensemble » ne saurait tolérer voile islamique ni incivilités anti-républicaines, ni qu’une soi-disant « loi divine » (catholique ou islamique) se déclare « supérieure » aux lois du pays.

Remettre en cause cet ordre « naturel » engendre anarchie, désordres, débordements – comme en juillet 1789, en mars 1871, en juin 1940, en mai 1958 et en mai 1968. A chaque fois il y aura « retour à l’ordre moral », réaction et frilosité. Les attentats de 2015 en France, mais surtout ceux du 11-Septembre 2001 aux Etats-Unis, sont la version récente de ce « désordre » qui engendre la « réaction ». « Le coupable idéal existe : banquier, protestant, étranger » p.49 – on dira aujourd’hui financier (souvent américain, souvent juif), islamiste, immigrant ou prédateurs de nos entreprises (Chinois, Saoudien, Américain…). Les théories du Complot et les Cassandre sont presque toujours à l’extrême-droite, à l’exception des écolos dont la frange « politique », nous l’avons vu, flirte avec le fixisme religieux (préparé par l’idéologie marxiste des « lois scientifiques de l’Histoire »). Pour Bonald, la guerre est une nécessité de la sauvagerie, facteur de progrès car « apporter la civilisation » doit apaiser les sociétés non constituées (argument des colonialistes comme de George W. Bush en Irak) ; pour Maistre, la guerre purifie, ce que croyaient le fascisme comme les soldats perdus de la décolonisation – ou entre les islamistes de Daesh.

Faute de pouvoir jouer le jeu de la petite politique, la Contre-Révolution se réfugie dans la littérature : les pamphlétaires ont du talent (Flaubert, Barbey d’Aurevilly, Bloy), les romanciers un regard aigu (Balzac), les historiens célèbrent le féodalisme médiéval et les troubadours ou analysent la société organique (Taine), les essayistes usent d’un romantisme lyrique (Chateaubriand, Barrès). Selon l’auteur, il faut distinguer les résistants au changement, les antirévolutionnaires et les contre-révolutionnaires. Les premiers sont épidermiques, les seconds manifestent le ras-le-bol des exclus (en général des campagnes ou, aujourd’hui, du périurbain), seuls les troisièmes ont un projet total de contre-société. Mais seuls Louis de Bonald et Joseph de Maistre émergent comme théoriciens contre-révolutionnaires, tout en n’ayant pas la même conception des choses. « Finalement, la Contre-Révolution aurait échoué de n’être qu’un refus, et une espérance de retour, alors qu’elle pouvait être porteuse d’un avenir à inventer » p.88. Peut-être des écolos de nos jours préparent-ils cet avenir durable de Gaïa rêvé par l’ancienne théocratie ?

Car, selon la conception contre-révolutionnaire du monde, l’entrée dans l’histoire en 1789 a engendré la décadence, conduisant à l’Apocalypse prophétisée par les textes sacrés. Le temps n’est plus immuable mais relatif et doit se conquérir, la grande politique se réduit à la petite avec la division des partis, le catholicisme se réduit en cléricalisme puis en intégrisme, le divorce, l’avortement, le mariage gai et la procréation assistée pour les lesbiennes réduit la famille au simple assemblage de monades nomades irresponsables, la politesse se réduit en hypocrisie, la délicatesse en sentimentalisme et misérabilisme, la distinction en préciosité et snobisme – la perte de sens induit le mal du siècle (spleen baudelairien, exotisme rimbaldien, drogues hippies, psychoses contemporaines). C’est toujours la même histoire devant l’Eternel : goûter par orgueil du fruit défendu engendre la Chute, consommée jusqu’au Jugement dernier.

Ne reste qu’à rêver d’un Âge d’or lointain dans le passé, avant 1789 pour les contre-révolutionnaires, avant la Réforme pour les plus croyants, avant le néolithique pour les adeptes de Gaïa… Dieu se retire de la société mais la terre, le climat, la planète, se rappellent à elle !

En bref un livre dense, écrit chiant, que j’ai relu volontiers car il ouvre d’éclairantes perspectives sur le présent.

Gérard Gengembre, La Contre-Révolution ou l’histoire désespérante, 1989, éditions Imago 2001, 353 pages, €25.00 e-book Kindle €15.99

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