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Nietzsche contre les illusions de la foi

Dans le troisième chapitre de la première partie « discours » d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche s’en prend aux illusions de l’au-delà. Il n’y a pas d’au-delà, dit-il, seulement un rêve des faibles de sortir de la souffrance ici-bas, « joie enivrante et oubli de soi ».

Car le Créateur n’est qu’une projection des hommes, pas un être suprême éternel : « Hélas ! mes frères, ce dieu que j’ai créé était œuvre humaine et folie humaine, comme sont tous les dieux. » Car si le dieu est Dieu, pourquoi avoir créé un monde aussi imparfait, où règne la souffrance ? C’est une « image imparfaite d’une contradiction éternelle. » L’Être est difficile à démontrer, il n’est qu’un mot, « et les entrailles de l’Être ne parlent pas à l’homme, si ce n’est par la voix de l’homme. » Ainsi Dieu ne « s’exprime » qu’en humain, par des textes dictés à des anonymes ou des illettrés inspirés – mais qui dit que ce ne sont pas ces gens qui parlent plutôt qu’un hypothétique Dieu ? Il s’agit de croyance, donc d’illusion.

Il faut donc surmonter le Créateur et guérir de l’hallucination de l’au-delà. Car c’est « souffrance et impuissance – voilà ce qui a créé les au-delà, et cette courte folie du bonheur que seul connaît celui qui souffre le plus. » Il s’agit d’une « fatigue pauvre et ignorante qui ne veut même plus vouloir ». Or vouloir est la vie même, l’élan vital, le réflexe de survie – le lotus qui sort de la boue pour s’élever à travers l’eau vers le soleil, comme disent les bouddhistes.

Cette vitalité vient du corps. Nietzsche est matérialiste : les transports de l’âme comme les exaltations du cœur sourdent des instincts. L’illusion de l’au-delà, « c’est le corps qui a désespéré du corps », une perte d’énergie vitale qui fait démissionner, se soumettre, renoncer à vivre pour vivoter esclave : des idées des autres à la mode, des moralismes sociaux des réseaux, du travail forcé pour subsister. Nietzsche hait le christianisme d’avoir méprisé le corps, la chair, le vivant éphémère, au profit des fumées d’un autre monde fantasmé éternel et immatériel (un inverse de la terre).

Au contraire, pour lui il faut réhabiliter le moi qui pense, aime et vit. « Oui, ce moi – la contradiction et la confusion de ce moi – affirme le plus loyalement son existence – ce moi qui crée, qui veut, qui donne la mesure et la valeur des choses. Et ce moi, l’Être le plus loyal, parle du corps et veut encore le corps, même lorsqu’il rêve et s’exalte en voletant de ses ailes brisées ». Il ne faut plus enfouir sa tête dans le sable des fumées célestes mais la porter fièrement. « J’enseigne aux hommes une volonté nouvelle : vouloir ce chemin, que l’homme a suivi aveuglément, approuver ce chemin et ne plus s’en écarter en rampant, comme les malades et les moribonds. » Ainsi l’homme cherche, cultive et crée ; ainsi va-t-il dans les étoiles et découvre progressivement comment vivre en harmonie avec l’univers et la nature.

Nietzsche-Zarathoustra est indulgent aux malades et aux convalescents, mais il affirme : la vie d’abord.

« Il y a toujours eu beaucoup de gens malades parmi ceux qui rêvent et qui aspirent à Dieu ; ils haïssent avec fureur celui qui cherche la connaissance, ils haïssent la plus jeune des vertus qui s’appelle : probité ». Ou l’honnêteté scrupuleuse. Lourdes est rempli de pèlerins qui « espèrent » sans constater ; l’islamisme promet toujours plus… mais ailleurs, au paradis des houris et des gitons où jouir ne sera plus un péché. Le catholicisme a longtemps refusé que la terre soit ronde et que l’humain descende des simiens ; les sectes américaines remettent au goût du jour ces absurdités et crient au Complot à propos de la lune ou de la terre ronde ; l’islam radical aujourd’hui poursuit dans cette voie en haïssant « celui qui cherche la connaissance ». Ils se croient des clones de Dieu et bras armé de ses commandements. Ils ne sont que misérables trop humains.

« Je connais trop bien ceux qui sont semblables à Dieu : ils veulent qu’on croie en eux et que le doute soit un péché. Mais je sais trop bien à quoi eux-mêmes croient le plus. Ce n’est pas vraiment à des au-delà et aux gouttes du sang rédempteur : eux aussi croient davantage au corps et c’est leur propre corps qu’ils considèrent comme la chose en soi. Mais le corps est pour eux une chose maladive : et volontiers ils sortiraient de leur peau. C’est pourquoi ils écoutent les prédicateurs de la mort et ils prêchent eux-mêmes les au-delà. » Pas plus que Zemmour, les croyants fanatiques ne s’aiment. Ils maudissent leurs instincts qui les font désirer les femmes ou – pire pour le dogme ! – les garçons. Ils se vengent des heureux et des critiques en cherchant à les tuer. Ce sont de grands malades. Ils récusent la vie, la vitalité, l’élan vital.

Écoutez plutôt Nietzsche : « Le corps sain parle avec plus de bonne foi et plus de pureté, le corps complet, dont les angles sont droits : il parle du sens de la terre. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz en Livre de poche qui est fluide et agréable).

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Jaroslav Hasek, Le brave soldat Chveik

Chveik – qu’on écrit Švejk (imprononçable en français)pour ne pas froisser le tchéquiste – est un imbécile heureux, un ingénu à la Voltaire, un adulte qui dit que le roi est nu. Son auteur, Jaroslav Hasek, a connu une vie de Bohême sans domicile fixe avec un père ivrogne mort lorsqu’il avait 13 ans et une fratrie déboussolée. Alcoolique et anarchiste lui-même, dans une Europe centrale éclatée en train de s’effondrer, il écrit du point de vue du petit peuple et pour le petit peuple. Ce pourquoi il sera bolcheviste en même temps que nationaliste, logera dans un bordel, épousera deux fois sans avoir divorcé, trafiquera des chiens sans pedigree, sera incorporé en 1915 au 91ème de ligne autrichien, sera fait prisonnier par les Russes, libéré par la révolution – et mourra de tuberculose et d’alcool en 1923 après avoir publié Chveik en feuilleton dans les journaux.

Il est le phare de la littérature d’Europe centrale de l’entre-deux guerres, et ce qui reste une fois la chape communiste tombée derrière le rideau de fer, ce pourquoi il sera célèbre dans les années cinquante et traduit en France dès 1932. Chveik est un homme qui suit paisiblement son chemin sans déranger personne. Ce sont les institutions qui n’acceptent pas qu’on aille de son propre train sans se soumettre à leurs règles. Quand l’héritier d’Autriche est assassiné à Sarajevo, Chveik parle au bistrot – et un agent provocateur ne manque pas de l’entraîner à dire, sous l’effet de l’alcool, ce qui peut passer pour des insolences à l’égard de l’empereur d’Autriche-Hongrie. Chveik est arrêté et emprisonné, de même que le cabaretier qui avait seulement ôté le portrait de l’empereur parce que les mouches chiaient dessus, ce qu’il trouvait irrespectueux.

Toute l’absurdité de la bureaucratie autrichienne est là, prémices de la bureaucratie soviétique. Ce n’est pas pour rien que Kafka est né en Autriche. Hasek n’est pas un intellectuel, il n’a qu’un vague diplôme commercial ; il se place dans la peau du peuple, celui qui observe et se moque des prétentions imbéciles à édicter des règles ineptes tout en se croyant missionné par le Haut. Ni la religion, ni l’empereur, ni l’armée, ni la police, ni même les scouts ne sont respectables. Leurs personnages sont des outres gonflées de vent que Chveik, en brave Don Quichotte des faubourgs, se plaît à transpercer « avec obéissance ». « Je vous déclare avec obéissance » est d’ailleurs son expression favorite, un sur-respect qui frise l’insolence mais qu’on ne peut « formellement » lui reprocher.

Un bon exemple de cet humour noir est sur les scouts, institution reconnue pour former la jeunesse : « Il est scout, votre gosse ? S’exclama Chveik, j’aime beaucoup entendre parler des scouts, moi. Une fois à Mydlovary près de Zliva (…) les paysans de la région ont organisé une chasse aux scouts qui étaient alors en foule dans le bois communal. Ils en ont attrapé trois. Le plus petit, pendant qu’on lui liait les mains, faisait un raffut à vous fendre le cœur : il criait, il se débattait et pleurait que nous autres, soldats et durs-à-cuire, fallait nous en aller pour ne pas voir ça. Dans cette affaire-là, trois scouts ont mordu huit paysans. A la mairie, où on les a conduits après, ils ont avoué à force de coups de bâton qu’il n’y avait pas une seule prairie dans le pays qu’ils n’avaient pas écrasée en se chauffant au soleil, et puis que le champ de seigle près de Ragice avait été dévoré par le feu tout à fait par hasard quand ils y faisaient rôtir à la scout un chevreau qu’ils avaient tué à coups de couteau dans le bois communal. Dans leur repaire au milieu des bois on a trouvé un demi-quintal d’os de volaille et de gibier de toutes sortes, des tas énormes de noyaux de cerises, des masses de trognons, des pommes vertes et bien d’autres dégâts. »

Arrêté à cause de ce maudit alcool pour une brève de comptoir par un aigri qui peine à faire du chiffre tant les gens se méfient, Chveik se montre un parfait idiot devant les policiers, un débile pas dangereux devant le juge, un fou parce qu’il ne sait pas répondre à des questions compliquées devant les psychiatres. Un médecin qui traque les simulateurs veut l’envoyer au service armé après force clystères et lavages d’estomac pour le faire avouer sa ruse – préfiguration des tortures de Staline. Revenu chez lui, il veut s’engager malgré une crise de rhumatismes et c’est en fauteuil roulant qu’il entreprend le chemin en hurlant des slogans anti-serbes. Il est conduit au poste puis à la prison de Prague, où il se fait remarquer par le feldcuré (feldkurat – aumônier militaire) qui profite du système en tant que fonctionnaire de Dieu pour bien boire et bien baiser. Il reste son assistant (celui qui fait tout le travail) jusqu’à ce qu’il le perde au jeu. Chveik n’est pas dupe de Dieu : « C’est toujours au nom d’une divinité bienfaisante, sortie de l’imagination des hommes, que se prépare le massacre de la pauvre humanité », dit-il. D’ailleurs, les profits ici-bas valent bien une messe : « L’autel de campagne sortait des ateliers de la maison juive Moritz Mahler à Vienne, fabricante d’objets nécessaires à la messe et d’articles de piété, comme, par exemple, chapelets et images saintes. » Au paradis « les chérubins ont leur petit postérieur muni d’une hélice d’aéroplane pour ne pas trop fatiguer leurs ailes », croit la foule des naïfs.

C’est désormais le lieutenant Lukas qui l’a à son service. Lui aussi aime baiser les belles femmes d’officiers et boire de bons vins. Chveik s’empresse de donner le canari au chat « pour qu’ils fassent connaissance », puis de tuer le chat, avant de faire voler le chien du colonel pour satisfaire le désir du lieutenant pour un griffon. Lequel colonel l’envoie sur le front de l’est avec Chveik. « Les yeux innocents et candides de Chveik ne désarmaient pas de leur douceur et de leur tendresse et reflétaient la sérénité de l’homme qui estimait que tout était pour le mieux, que rien d’extraordinaire ne s’était passé et que tout ce qui avait pu se passer était d’ailleurs pour le mieux car il faut tout de même bien qu’il se passe quelque chose de temps en temps. » Pangloss et sa métaphysico-théologo-cosmolonigologie, de Monsieur de Voltaire, n’aurait pas dit mieux, ni même Leibniz pour qui « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

La postérité de Švejk est assurée lorsqu’en 1943 Bertolt Brecht fait jouer sa pièce Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale.

(J’ai lu Le brave soldat Chveik dans l’édition du Livre de poche 1963)

Jaroslav Hasek, Les aventures du brave soldat Chveik, 1923, Folio 2018, 448 pages, €8,90

Jaroslav Hasek, Nouvelles aventures du brave soldat Chveik, Folio 1985, 320 pages, €9,40

Jaroslav Hasek, Dernières aventures du brave soldat Chveik, Gallimard l’Imaginaire 2009, 352 pages, €9,50

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Peut-on refuser de vivre, demande Montaigne

Le chapitre III du Livre II des Essais s’intitule « coutume de l’île de Céa ». Il parle de la mort volontaire, sujet sensible en ces temps de religion. « Si philosopher c’est douter, comme ils disent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, comme je fais, doit être douter. Car c’est aux apprentis à enquérir et à débattre, et au cathédrant |professeur] de résoudre. Mon cathédrant, c’est l’autorité de la volonté divine, qui nous règle sans contredit et qui a son rang au-dessus des ces humaines et vaines contestations. » Par cette introduction, Montaigne se range derrière l’institution d’Église, plus que derrière Dieu – mais il va parler surtout des Anciens grecs et romains, qu’il révère plus que la Bible et le fatras hébreu.

A son habitude, il présente le pour et le contre avant de proposer ce qu’il croit juste. Se tuer est l’ultime liberté et les Stoïciens l’ont conseillé et en ont usé. Mais il fait part à l’objection chrétienne « que c’est à Dieu, qui nous a ici envoyés, non pour nous seulement, mais pour sa gloire et service d’autrui, de nous donner congé quand il lui plaira, non à nous de le prendre ». D’autres, non bibliques, ont dit que c’était lâcheté de chercher à mourir et que vivre l’adversité était plus courageux que de choisir le retrait définitif. La synthèse de ces positions contradictoires se trouve pour Montaigne dans l’île de Céa en Nègrepont (Kos) où « une femme de grande autorité (…) passé quatre-vingt et dix ans en très heureux état d’esprit et de corps (…) de peur que l’envie de trop vivre ne m’en fasse voir un contraire », décide d’en finir au poison. Elle a bien vécu, laissé des biens, des filles et des « neveux » (petits-enfants) – elle a fait sa pleine part sur cette terre – et meurt en paix, en pleine volonté. Tel est pour Montaigne la meilleure fin : libre et heureuse, mission accomplie.

La liberté est de choisir sa vie – et d’en finir si elle est menacée d’esclavage. « Pourquoi te plains-tu de ce monde ? répondit Boiocatus aux Romains, il ne te tient pas : si tu vis en peine, ta lâcheté en est cause ; à mourir il ne reste que le vouloir ». et d’illustrer par le témoignage de « cet enfant lacédémonien [spartiate] pris par Antigonos et vendu pour serf, lequel pressé par son maître de s’employer à quelque service abject [vraisemblablement sexuel] : ‘Tu verras, dit-il qui tu as acheté ; ce me serait honte de servir, ayant la liberté si à main.’ Et ce disant, se précipita du haut de la maison. » La vie dépend de la volonté d’autrui, la mort de la nôtre. « La plus volontaire mort, c’est la plus belle. » Montaigne s’y tient, malgré le commandement de Dieu et la surveillance moraliste de l’Église. Ce sera sa conclusion, mais non sans en avoir passé par les oppositions. Car « c’est faiblesse de céder aux maux, mais c’est folie de les nourrir », ajoute-t-il.

« C’est le rôle de la couardise, non de la vertu, de s’aller tapir dans un creux, sous une tombe massive, pour éviter les coups de la fortune. » Et de citer Virgile, Horace, Sénèque, Martial, Lucain, Lucrèce, Platon… « C’est contre nature que nous nous méprisons et mettons nous-même à nous négliger ; c’est une maladie particulière, et qui ne se voit en aucune autre créature, de se haïr et dédaigner. »

Alors : « quelles occasions sont assez justes pour faire entrer un homme dans le parti de se tuer ? »

Il y a l’honneur, mais quel est-il face à ceux qui n’en ont point et ne le reconnaissent pas ? Il faut que la mort serve son pays, comme lors de notre dernière guerre ces Résistants qui craignaient de livrer des noms sous la torture. Mais, selon Cléomène, « c’est une recette qui ne me peut jamais manquer, et de laquelle il ne se faut servir tant qu’il y a un doigt d’espérance de reste ». Et puis, ajoute Montaigne, « il y a tant de soudains changements aux choses humaines, il est malaisé à juger à quel point nous sommes justement au bout de nos espérances ». Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, traduit la sagesse populaire.

Sauf certaines maladies. « La plus âpre de toutes, c’est la pierre à la vessie », dit Montaigne, (les calculs dans les reins) qui font souffrir horriblement et justifient de vouloir en finir. Nous, modernes, avons inventé la sédation pour justement éviter la souffrance, malgré jusqu’à ces dernières années les réticences d’Eglise et les préjugés chrétiens pour lesquels endurer est nécessaire au salut de l’âme.

Ou encore la destinée : « pour éviter une pire mort, il y en a qui sont d’avis de la prendre à leur poste », dit le philosophe, c’est-à-dire se battre jusqu’à la mort en cas d’attaque.

Et d’évoquer un thème bien contemporain, dont on voit qu’il n’est pas récent. Le soi-disant « machisme » qui serait un apanage du sexe mâle depuis des millénaires, selon les égéries militantes qui ne croient que leur propre vérité sans regarder l’histoire, n’est pas chez Montaigne, qui représente son temps. Le viol existe, mais il est réprouvé parmi les gens d’honneur. Il écrit : « Des violences qui se font à la conscience, la plus à éviter, à mon avis, c’est celle qui se fait à la chasteté des femmes, d’autant qu’il y a quelque plaisir corporel naturellement mêlé parmi ». Il cite les martyres chrétiennes qui se tuent pour éviter l’outrage. Malgré ce trait ironique « que j’appris à Toulouse, d’une femme passée par les mains de quelques soldats : « Dieu soit loué, disait-elle, qu’au moins une fois en ma vie je m’en suis soûlée sans péché ! », Montaigne affirme : « A la vérité, ces cruautés ne sont pas dignes de la douceur française ». Clément Marot, le poète, n’a pas attendu les féministes qui viennent à peine de naître : « suffit qu’elles dissent nenni en le faisant, suivant la règle du bon Marot », écrit Montaigne.

Il y a enfin « l’espérance d’un plus grand bien ». C’est saint Paul qui désire « être dissout pour être avec Jésus-Christ » ou « Cléombrotos Ambraciota, ayant lu le Phédon de Platon, [qui] entra en si grand appétit de la vie à venir que, sans autre occasion, il alla se précipiter en la mer. » Ou encore l’évêque de Soissons Jacques du Chastel qui, voyant le roi saint Louis « et toute l’armée en train de revenir en France laissant les affaires de la religion imparfaites, pris résolution de s’en aller plutôt en paradis.  » Il se précipita dans l’armée des ennemis (musulmans) où il fut mis en pièces. Montaigne reconnaît de la noblesse à ce geste, mais ne le fait pas sien.

« La douleur insupportable et une pire mort me semblent les plus excusables incitations », conclut-il.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Vladimir Nabokov, Pnine

Aux auteurs débutants je conseille ce roman : il apprend comment créer un personnage de toutes pièces, différent de soi, comment lui donner chair, montrer ses défauts et son humanité, comment d’un bouffon faire un être touchant. Pnine, dont le nom sonne comme peine (pain en anglais, langue de l’écriture), est professeur dans une université de seconde zone américaine, il enseigne le russe aux débutants comme aux confirmés, et la littérature russe. Il est cultivé, fils de médecin de Saint-Pétersbourg, et a reçu une bonne éducation. Mais il est gauche et peine à s’adapter aux mœurs directes américaines.

Son tragique bouffon est qu’il aurait pu faire carrière en Russie comme professeur entouré de livres, vivant paisiblement. Au lieu de cela, il est jeté tout nu dans un nouveau monde concurrentiel où il n’est que précaire, gardant un accent abominable et un vocabulaire limité. D’autant que les années cinquante s’intéressent très peu à la Russie devenue URSS et ennemie. Ni sa langue, ni sa littérature ne sont prisés des étudiants qui veulent faire carrière.

Bien sûr, Nabokov a pris son propre exemple d’immigré pour sentir son personnage ; il a pris aussi pour modèle un Juif ukrainien exilé en Belgique, en France puis aux États-Unis, Marc Szefel, né en 1902 et qui a la cinquantaine lorsque Pnine surgit dans la littérature. Mais Timofeï Pnine est une création originale, soigneusement ornée de détails qui font vrais. L’auteur s’empresse de mettre en exergue la formule célèbre : « Tous les personnages sont fictifs. Toute ressemblance… etc. ». Sauf que l’auteur se situe lui-même dans le roman en tant que V. N., tout d’abord narrateur des malheurs de Pnine, puis analyste de sa personne maladroite, enfin collègue ironique avant d’être ému. Il aurait failli épouser Liza, la femme éphémère de Pnine qui fit un fils avec un autre, le psychiatre Wind, avant que celui-ci ne trouve son mariage annulé pour vice de forme et parte avec une autre. Pauvre Pnine !

L’auteur est en effet cruel avec son personnage, insistant sur ses travers, le faisant imiter comiquement par ses collègues, prouvant par des anecdotes son incapacité sociale. Il est aussi touché par lui, mais toujours selon sa loi. Le lecteur, ainsi soumis à ces contrastes de froid et de chaud, est secoué et sommé de réagir, de s’investir dans sa lecture. L’auteur et lui dialoguent comme un psychanalyste avec son patient (Nabokov avait horreur de la psychanalyse, qu’il considérait comme un discours de charlatan). Peut-être veut-il prouver que l’on peut pénétrer l’âme de quelqu’un en l’observant et lui parlant, en échangeant des points de vue avec son entourage, plus que par des méthodes pseudo-scientifiques de tests et autres protocoles ridicules ? Il s’en moque ouvertement au chapitre IV.

A l’inverse, il fait de Victor, le fils de Liza qui n’est pas de Pnine, un enfant allergique à tout schéma œdipien préétabli par le freudisme. Malgré ses parents psy, le gamin n’a pas désiré tuer son père ni coucher avec sa mère ; il est de part en part à part. « Le génie, c’est le non-conformisme », dit carrément Nabokov (p.69 Pléiade). Il développe alors sa théorie des sensations et des perceptions, attentif aux ombres et aux reflets, captant une rue dans un pare-choc. Le temps qui passe ne peut être arrêté que lorsqu’on décrit avec minutie ce qui se passe dans l’instant, une nuance de couleur, un rayon de lumière, une ombre portée qui se déplace. Un auteur est comme un dieu dans son univers. Il crée, il dit, il amène. Comme affirmait Nietzsche, dieu est un enfant qui joue.

Nabokov vous invite à jouer avec lui. Il vous apprend à créer la vie d’un être imaginaire.

Vladimir Nabokov, Pnine, 1955, Folio 1992, 267 pages, €7,20

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome III : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

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Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim

Un mythe que ce film au mitant des années cinquante. Mythe de la Femelle revendiquant le droit au désir et la liberté de jouir ; mythe de Saint-Tropez comme village hédoniste au bord de la grande bleue ; mythe du nouveau cinéma qui sort des histoires de papa. Dieu a créé la femme on ne sait pourquoi ; l’homme asexué était bien, tout seul, dans la Bible, avec les Lilith pour s’amuser de son corps. Mais il a fallu que Dieu fasse le malin. Il a créé Eve pour que l’homme pèche et que le vrai Malin le tente, ce trop bel ange déchu de se croire l’égal du Créateur et qui se déguise en vil serpent pour faire croquer la pomme du savoir. Dès lors, l’homme vit qu’il était nu et Dieu ordonna qu’il travaille en le chassant du paradis.

Dieu a donc créé le mal, qui vient principalement du sexe avec le désir qui rend fou, la jalousie, le viol, le crime passionnel, l’adultère et tout ce qui s’ensuit. Brigitte Bardot incarne parfaitement cette grâce animale qui allume les regards mâles tandis que son petit visage chafouin, tapis derrière une chevelure de Madeleine, incite au péché, tout en masquant une tête de linotte conduite par le clitoris. Pas encore majeure à 18 ans, à peine sortie du couvent orphelinat, Juliette s’étale nue derrière les draps qui sèchent et roucoule devant l’homme d’affaires Carradine (Curd Jürgens) qui possède la seule boite de nuit du coin. Elle adore y danser au son du juke-box qui éructe les soupes sentimentales de Bécaud et la danse tam-tam mango de la nouvelle dictature cubaine chère au Tartre et à son Castor d’époque. Juliette est « le » sexe qui ne cherche pas son Roméo mais jouit de jouir d’elle-même. Certes orpheline et élevée par des bonnes sœurs frigides, certes sans amour et le désirant plus que tout autre chose, elle reste immature et se joue des toy-boys. Pourrait-elle vraiment obtenir ce « certificat de vraie jeune fille » qu’une enquêtrice de l’évêché aujourd’hui ridicule lui propose de demander ?

Juliette court pieds nus et reste nue sous sa robe qu’elle renfile avec réticence après le passage de Carradine sous les draps (qui sèchent). Une métaphore des draps de lit qu’elle laissera secs pour lui, trop vieux, trop père, trop moral pour elle. Carradine en effet la désire, mais il ne la touchera pas. C’est Antoine (Christian Marquand) qui la convoite et voudra se la faire, comme on se fait une fille ou un pastis, passade au palmarès, comme elle l’apprend dans les toilettes où elle entend les hommes. Juliette, qui était prête à le suivre à Toulon, s’aperçoit qu’elle n’est pour le mâle qu’un objet qu’on jette après usage. Elle veut donc se donner au premier venu, si ce n’est déjà fait. Le sexe la travaille, l’obsède, la domine.

Les trois frères Tardieu ont repris la cale de carénage des bateaux dans le petit port encore assoupi et voué à la pêche de Saint-Tropez. Bardot, qui y achètera une maison dans la vraie vie, achèvera de le détruire, comme elle a détruit dans le film et dans la vie les hommes qui la désirent. Michel (Jean-Louis Trintignant) le second frère, 21 ans et donc majeur, se dévoue. Il est amoureux d’elle, comme Antoine et comme tous, mais le troisième, Christian (Georges Poujouly, 15 ans au tournage) est trop jeune. Il reste d’ailleurs coiffé gamin, à l’inverse des autres, coiffés en hommes qui ont fait le service. Ce mariage est la seule façon légale, avec l’adoption, que Juliette ne soit pas renvoyée à l’orphelinat jusqu’à ses 21 ans. Carradine, qui veut la garder auprès d’elle comme objet de collection et comme objet de désir, n’a trouvé que ce moyen. Cette alliance permettra d’acheter enfin les terrains de la cale, qu’il convoite pour bâtir un hôtel à côté de son casino. Tous disent à Michel qu’il fait une erreur, que Juliette n’est pas une épouse mais une femelle soumise à ses caprices et qu’il sera cocu dès le lendemain, mais rien n’y fait. Il est amoureux et s’en convainc.

Juliette est touchée que quelqu’un l’aime enfin pour elle-même et pas seulement pour son corps ; elle commence à bien l’aimer aussi, mais d’abord pour son corps, lorsqu’elle lui ouvre la chemise : « sais-tu que tu es beau ! » Elle ne voit rien du sacrifice, du dévouement, de la tendresse de Michel. Ou pas grand-chose, encore prise dans les rets de sa passion avortée pour Antoine et fouaillée par les élans de son sexe. D’autant que ce n’est pas l’argent qui intéresse les Tardieu, mais la notoriété. « En possédant quelque-chose, ils ont l’impression de ne pas être pauvre », analyse la femelle maligne. Pour les convaincre, Carradine va donc leur proposer 30 % des actions et la direction du carénage, ce qui ramènera Antoine à Saint-Tropez, lui qui avait dû prendre un second travail à Toulon pour s’en sortir. D’un bien sort donc un mal, la tentation permanente de Juliette et d’Antoine.

Qui se concrétise très vite lorsque Juliette, tête de linotte invétérée, prend un bateau dont le moteur chauffe et brûle en mer. Antoine part en jeep la repérer le long de la côte, saute à l’eau et nage jusqu’au bateau en plein incendie d’où il la ramène. Rien de tel qu’une poigne ferme et une poitrine mâle pour faire se pâmer la belle, éperdue qu’on s’occupe d’elle. A moitié nue, la robe à demi ouverte collée par l’eau qui la moule, elle est irrésistible. Ils baisent à même le sable.

Tout se sait dans la famille et même l’adolescent, surpris au chevet de Juliette à lui tenir les mains et lui caresser les cheveux parce qu’elle se sent seule, sera soupçonné de l’avoir prise lui aussi. La mère la chasse ; Michel la cherche ; elle-même ne sait plus où elle en est. Elle a trahi l’homme qui l’a épousée pour la protéger et parce qu’il l’aime ; elle n’est aux yeux de tous qu’une pute de port qui aime aguicher et danser à s’étourdir, après avoir picolé pour oublier, et qui se livre à qui la désire. Elle erre pieds nus dans les rues avant d’échouer au « bar à putes », dixit Antoine, où un quarteron de musiciens négro-cubains répètent le mambo en sous-sol. Elle s’y précipite après avoir englouti deux double fines et se trémousse, jambes nues, toute soumise aux soubresauts sexuels du rythme. Une bête de sexe sans cœur ni raison.

Carradine, puis Michel, enfin Antoine et même Christian, contemplent sidérés le spectacle de la Femelle en rut, libérée de tout et même de la pudeur. Elle s’éclate. C’en est trop pour Michel qui a pris un pistolet dans le tiroir du frère et tire. Carradine fait dévier la balle au dernier moment et elle l’effleure, suffisamment pour le blesser, mais sans trop de gravité. Tandis qu’Antoine le conduit à Nice se faire réparer, Michel gifle Juliette, réagissant enfin en homme viril, ce qu’elle recherche depuis le début dans les bras des plus forts pour se sentir protégée, dit-elle. Il la ramène à la maison, domptée peut-être (interprétation morale du temps), mûrie probablement (interprétation d’aujourd’hui). Elle a compris que les autres comptent aussi, et pas seulement elle-même, et qu’il faut mettre du sien pour exister sans se laisser aller à tous ses désirs infantiles.

Le lecteur me pardonnera de ne pas apprécier Brigitte Bardot, dont je trouve le visage trop carré et la bouche trop grande. Le corps est superbe, je l’admets bien volontiers, mais les mœurs ciné de l’époque n’en laissent rien voir, seulement deviner. Les curés ont milité pour son interdiction au pays des puritains ricains, ce qui n’étonnera personne, et même la France catho bourgeoise l’a censuré puis « interdit aux moins de 16 ans » (on aurait pu mettre 18 ou 21 mais Poujouly avait déjà 15 ans et Bardot, malgré ses 21 ans, joue une Juliette de 18 ans). Le film reste aujourd’hui un mythe sexuel, et une vue d’un Saint-Tropez encore authentique. L’histoire contée est niaise et les acteurs peu intéressants, même Trintignant fait gnangnan, pas encore affiné par la maturité. Quant à la libération de la femme… mieux vaudrait se libérer d’abord de Dieu.

DVD Et Dieu… créa la femme, Roger Vadim, 1956, avec Brigitte Bardot, Curd Jürgens, Jean-Louis Trintignant, Christian Marquand et Georges Poujouly, TF1 Studios 2017, 1h31, €23,82 blu-ray €31,00

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On ne peut prier impur, dit Montaigne

« Des prières » est le titre du chapitre LVI des Essais, livre 1. Il traite de Dieu et de la façon de se présenter à lui, humbles humains.

Montaigne s’empresse de parer les foudres éventuelles de l’Église (catholique) en son temps de guerre de religion. « Je propose des fantaisies informes et irrésolues, comme font ceux qui proposent des questions douteuses à débattre aux écoles ; non pour établir la vérité, mais pour la chercher ». Pas question de nier ou de remettre en cause « les saintes prescriptions de l’Église catholique, apostolique et romaine, en laquelle je meurs et en laquelle suis né », affirme-t-il. Il pense et il offre au jugement d’autrui de corriger et de préciser sa pensée ; il affirme son appartenance à son camp, sans réserves ; il croit que la voie juste est de suivre la croyance et morale de la société dans laquelle on est né.

Sur la prière, seuls les mots consacrés doivent être utilisés – et pas ceux qui appellent des faveurs. « J’avais présentement en la pensée d’où nous venait cette erreur de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises, et l’appeler à toutes sortes de besoin et en quelque lieu que notre faiblesse veut de l’aide, sans considérer si l’occasion est juste ou injuste ; et d’écrier son nom et sa puissance, en quelque état et action que nous soyons, pour vicieuse qu’elle soit ». Dieu n’est pas à notre service, dit Montaigne, il est juste et « il use bien plus souvent de sa justice que de son pouvoir, et nous favorise selon la raison de celle-ci, non selon nos demandes ». Il faut donc avoir « l’âme nette » pour le prier avec quelque efficacité ; on ne suborne pas Dieu comme n’importe quel juge car Il voit. La prière sert pour soi, à se laver de ses fautes, pas à demander quelque chose.

« Voilà pourquoi je ne loue pas volontiers ceux que je vois prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si les actions voisines de la prière ne me témoignent quelque amendement et réformation ». Car c’est user de la prière comme d’une formule magique, pas comme d’un repentir sincère ni d’un vœux pieu. « Nous lisons ou prononçons nos prières. Ce n’est que mine ». Du théâtre, pas l’ouverture de son âme. Une superstition, comme « trois signes de croix au bénédicité, autant à grâces ». Cependant que « toutes les autres heures du jour, [sont à] les voir occupées à la haine, l’avarice, l’injustice ». Comme si l’heure consacrée à Dieu venait compenser l’heure consacrée aux vices, annulant la faute.

Au contraire, « il ne faut mêler Dieu en nos actions qu’avec révérence et attention pleine d’honneur et de respect », dit Montaigne. « C’est de la conscience qu’elle doit être produite, et non pas de la langue ». Inverse de la religion romaine, tout extérieure et civique, la religion chrétienne est tout intérieure et personnelle. Chacun est seul et nu en sa conscience face à Dieu, et cette introspection permet de voir clair et de s’amender. « Sursum corda – élevons nos cœurs », rappelle Montaigne.

Mais il se montre contradictoire. S’il pense par lui-même, il ne croit pas que chacun en soit capable. Il défend pour cela l’Église catholique qui réserve la lecture et l’interprétation des Livres sacrés aux prêtres, contre la Réforme protestante qui les livres à chacun. « Ce n’est pas l’étude de tout le monde, c’est l’étude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle. Les méchants, les ignorants s’y empirent ». Et il est vrai qu’on peut le constater avec Daech, la lecture littérale du Coran par les ignorants fait des ravages ; on le constate aussi avec les intégristes des sectes américaines, férus de Bible, qui mettent tout sur le même plan. « Plaisantes gens qui pensent l’avoir rendue maniable au peuple, pour l’avoir mise en langage populaire ! » On peut dire la même chose de l’Internet, qui a rendu tout accessible, même aux ignares, ce qui en fait de faux savants qui croient détenir la vérité alors qu’ils ne vérifient pas leurs sources. « Une science verbale et vaine, nourrice de présomption et témérité », analyse Montaigne. En fait, ce qui est en cause n’est pas la vulgarisation de la connaissance, mais l’éducation. Montaigne confond les deux, ce qui est de son temps, mais lui permet surtout « d’être d’accord » avec l’Église catholique, se défaussant ainsi de tout soupçon d’hérésie protestante.

S’il place au-dessus de toute discussion les textes sacrés, il affirme à nouveau que ses Essais sont des « fantaisies humaines et miennes, simplement comme humaines fantaisies, et séparément considérées, non comme arrêtées et réglées par l’ordonnance céleste, indubitables et d’altercation ; matière d’opinion, non matière de foi ; de ce que je pense selon moi, non ce que je crois selon Dieu, comme les enfants proposent leurs essais… » Mais alors, pourquoi en parler ? Montaigne se fait l’objection à lui-même. Et il répond : « En quelque manière que ce soit que nous appelons Dieu à notre commerce et société, il faut que ce soit sérieusement et religieusement ». Autrement dit on peut parler de tout lorsqu’on en parle sincèrement, ouvert aux critiques et prêt à corriger ses erreurs ou inadvertances. « Celui qui appelle Dieu à son assistance pendant qu’il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse qui appellerait la justice à son aide ».

D’où la volonté de remettre la prière à sa place, non comme une formule magique mais comme une réconciliation avec Dieu et le retour à la loi divine. « Il semble à la vérité que nous nous servons de nos prières comme d’un jargon et comme ceux qui emploient les paroles saintes et divines à des sorcelleries et effets magiciens ». Or « il n’est rien si aisé, si doux et si favorable que la loi divine ; elle nous appelle à soi, ainsi fautiers et détestables que nous sommes ». Encore faut-il être sincère et « au moins pour cet instant (…) avoir l’âme rebutée par ses fautes et ennemie des passions qui nous ont poussé à l’offenser ». Soyez vrais, dit Montaigne, sinon vos prières ne seront que textes sans chair, marmottements sans conviction, superstition et non religion.

Cet examen de conscience n’est pas réservé qu’aux croyants. Il est aussi le doute que tout scientifique doit garder à l’esprit, l’ouverture que tout sage conserve sur ce qui advient.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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De la haine fanatique

Un jeune abruti par la propagande islamique a poignardé un écrivain indien d’un milieu musulman né en Inde avant de s’exiler à Londres puis à New York pour avoir « écrit » des versets « sataniques. Il n’a jamais lu le livre, il n’a jamais connu l’auteur, il n’était pas même né lorsque la fatale fawta à propos d’un conte fut édictée en 1989 pour raisons politiques par un mollah assoiffé de pouvoir.

Comment « la religion » peut-elle diviser les humains alors que son but serait de les unir ?

Comment un vil mortel, fût-il iranien, donc orgueilleux de son peuple élu par le cousin Ali, peut-il interpréter et tordre pour ses intérêts la parole divine d’Allah le Dieu unique, Créateur aux cent noms ?

Comment un jeune fanatique ose-t-il agir à la place de Dieu, si Lui n’a pas jugé bon de le faire ?

Comment ? Par haine fanatique – ce qui est bien peu religieux mais plus bassement humain. Allah sera-t-il content de se voir « honorer » par de viles passions machiavéliques de vermisseaux insoumis que sont les mâles qui professent sa religion ? Laissons-lui le soin de répondre, il n’aura peut-être qu’une immense indifférence pour ces minuscules remous sur l’onde cosmique qu’il a créée.

« L’Iran dément », titre la presse – à prendre au sens littéral : la démence. « Dans cette attaque, seuls Salman Rushdie et ses partisans mériteraient d’être blâmés et même condamnés », avoue en contrepoint Nasser Kanani, porte-parole du ministère des Affaires Étrangères – ce qui est suggérer l’inverse de ce qu’il dit, en bonne dialectique faux-cul iranienne.

La haine est « jalousie lorsqu’elle est un effet du sentiment de nos désavantages comparés au bien de quelqu’un. Quand il se joint à cette jalousie de la haine une volonté de vengeance dissimulée par faiblesse, c’est envie. » Ce qu’écrivait le capitaine Luc de Vauvenargues en son jeune temps est une profonde vérité des mots. La haine vient de l’amour déçu, repoussé. Le jeune Libanais né américain se sent mal dans la société yankee : que ne la quitte-il pas pour aller vivre en Iran où sont ses idoles, les machos guerriers « gardiens » de la révolution conservatrice ! Mais il n’ose pas, le velléitaire, car il soupçonne obscurément que la société iranienne sous l’emprise des mollahs n’est qu’une théocratie totalitaire dans laquelle Allah est instrumenté au gré du pouvoir du clergé chiite.

Il le devine, mais il se venge. Il envie les Pasdaran d’être si forts et grandes gueules, armés jusqu’aux dents – pas comme lui. Il envie Salman Rushdie l’écrivain de vivre de ses œuvres et de savoir transgresser les textes sacrés pour les discuter, ce qu’il n’ose faire. Il est immature. Il est jaloux. Il tue. Plutôt voir disparaître le sujet de son envie que de vivre en ayant son exemple qui vous nargue.

Au fond, Allah ne lui importe pas. C’est son petit moi blessé de 24 ans qui lui importe, élevé à la yankee dans le culte de la compétition de tous contre tous dans laquelle il fait manifestement pâle figure. Comme tous les jeunes hommes, il se prend des modèles. Malheureusement, il a choisi les plus bornés. Sans analyser une seconde ce qui motive les Pasdaran comme ont été motivés les gestapistes ou les miliciens de Staline  et tant d’autres : la vanité du pouvoir sur les gens, le sentiment d’impunité, de fraternité dans le tout-est-permis, de bande qui fait bander. Il voudrait être l’un des leurs, lui qui n’est personne.

Il a osé le geste sacrilège de prendre une vie, au prétexte que « Dieu » l’aurait exigé par la voix d’un mollah politicien qui manipule la religion à son profit. Parce que le mollah suprême connaît les textes sacrés, pas les autres qui n’osent pas ou sont trop flemmards pour s’atteler à leur étude. Donc se soumettent, comme à Allah, mais en passant par son intermédiaire humain. Ce qui est toujours dangereux, comme chacun le sait de tout « chef » : donnez-lui un quelconque pouvoir, il en abusera. Il manipulera les passions, dont la haine et l’amour sont les plus fortes. Amour de groupie pour le Chef, le Leader maximo, le Petit père des peuples, le Grand timonier, le Sauveur de la France ; haine de masse et de réseau social, mitou excité envers les désignés à la vindicte, les lynchables, les dénoncés par la moraline du temps. « Moi aussi j’en suis ! » se dit-il ; je jouis en bande, je détruis et massacre impunément, ce qui ravit mes instincts grégaire, le sexe sadique et l’ivresse de la violence.

Ce qui est un fait est que l’assaillant n’a pas réussi : Allah n’a pas voulu. Il semble vouloir au contraire la prison à vie pour ce faux dévot qui fait passer son arrogance de petite personne avant Sa gloire à Lui.

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Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu

La vie réaliste est condamnable par les suppôts de la suppression du vice – et l’association du même nom a poursuivi en justice l’auteur pour pornographie, en plein XXe siècle. Il ne fait pourtant que décrire la vie réelle de paysans blancs bornés de Georgie, dans le sud des Etats-Unis, après la crise de 1929. Ty Ty Walden est un patriarche à l’ancienne, croyant en Dieu mais guère en l’église. Il a engendré trois fils et deux filles et il est content ; le petit arpent dont il a réservé depuis toujours les revenus au bon Dieu l’a protégé. Mais il a rusé, déplaçant ledit arpent d’un bout à l’autre de ses champs au gré des plantations. Le pasteur n’a donc rien eu, même si Dieu, qui est au-dessus de tout ça, a bien compris l’intention.

Sauf que le Malin l’a pris d’une fièvre de l’or. Ty Ty creuse la terre sans cesse depuis quinze ans avec ses fils et ses nègres, délaissant les plants de coton ou de melons pour nourrir sa famille, ébranlant dangereusement sa maison. Chaque année, il sent que ça y est, il va trouver « le filon ». Or sa terre n’est pas rocheuse et aucun filon n’y peut courir ; elle peut tout au plus révéler quelques pépites descendues des montagnes par les alluvions et le ruissellement, cela s’est déjà vu, « dit-on ». Mais Ty Ty est borné, préférant « croire » que raisonner. En cela il est bien un bouseux du sud des Etats-Unis, du même genre de ceux qui votent aujourd’hui Trump et ses faussetés alternatives : ils préfèrent « croire » à la belle histoire que réfléchir aux faits sous leurs yeux. Ty Ty a la manie de répéter plusieurs fois ce qu’il dit, comme pour s’en convaincre, persuadé bientôt que c’est la seule vérité.

Des trois gars, seul l’aîné Jim Leslie a réussi dans la vie. Il a compris en bon capitaliste que la fortune venait non à celui qui produit le coton, ni à celui qui le transforme, mais à qui se met entre les deux. Courtier en coton, il a bâti une belle maison sur la Colline de la ville de filatures Augusta et a épousé une femme malade mais riche. Est-il heureux pour autant ? Pas vraiment ; comme les autres, il ne trouve son bonheur que dans le désir de la chair. Il envie Griselda, qu’a épousé son frère Buck, et dont le vieux Ty Ty, émoustillé de la voir de temps à autre quasi nue lorsqu’elle se change, toutes portes ouvertes, vante les formes et les douceurs. Buck est jaloux, agressif, il ne sait pas « aimer » sa femme, c’est-à-dire la baiser avec passion comme la nature le veut et le désir des femmes. Shaw, l’autre frère, le suit dans tout ce qu’il fait. Les garçons reproduisent donc leur père, chacun pour une partie. Sans culture ni argent, ils ne trouvent jouissance que dans l’alcool et le sexe. Si le père a son rêve d’or, les garçons n’ont que leurs rêves terre à terre de baise.

Quant aux filles, Rosamund est marié à Will, ouvrier de filatures à la ville, qui déteste la campagne et méprise la fièvre de l’or du beau-père. Mais, comme lui, il a un rêve, faire redémarrer l’usine en grève depuis dix-huit mois et rétablir le courant pour que les ouvriers puissent produire à leur profit puisque la compagnie ne veut pas les payer plus d’un dollar dix par jour. Le Syndicat, intermédiaire dont le rôle est de ne jamais décider, tergiverse, négocie, attend l’usure inévitable du conflit. L’or de Will est le tissu, sa ferme est son usine, où il travaille torse nu comme les autres dans la chaleur du sud, les poumons emplis de bourre de coton. Il reluque les jeunes femmes aux seins droits qui passent, empli de désir vital. Il en baise régulièrement une ou deux, au grand dam de sa femme, qu’il baise aussi. La sœur la plus petite est appelée Darling Jill – Jill chérie – et a déjà des formes ainsi que le feu qui les allume. Elle baise avec qui lui plaît, et son père considère que c’est la nature. Elle fait attention aux phases de la lune pour ne pas se faire bidonner. Courtisée par Pluto, un gros qui veut devenir shérif, c’est-à-dire fonctionnaire, elle « s’amuse » avec le nègre albinos, garrotté par Ty Ty pour l’amener à sa ferme comme porte-bonheur, et avec Will, dont elle aime le désir et la poitrine musclée. Lorsqu’elle sera en cloque, elle épousera Pluto.

Les passions sauvages se vivent librement dans ce climat contrasté du sud ; elles compensent les écarts sociaux sous l’œil sourcilleux des églises et des patrons. « Le défaut des gens, dit Ty Ty dans un de ses moments de philosophie, c’est qu’ils cherchent toujours à se tromper eux-mêmes, à se figurer qu’ils sont différents de ce que Dieu les a faits. Vous allez à l’église et le prêtre vous dit des choses que, dans le tréfonds de votre cœur, vous savez n’être pas vraies. Mais la plupart des gens sont si morts en dedans d’eux-mêmes qu’ils le croient et qu’ils s’efforcent de faire vivre tout le monde comme ça. Les gens devraient vivre comme Dieu nous a faits pour vivre. Réfléchir en soi-même, sentir ce qu’on a en soi, c’est ça la vraie façon de vivre » p.215. Le Dieu qu’on a dans le corps est plus vrai que celui qui est dans les églises, vivre est obéir à ce que l’on sent en soi-même : la pulsion, le désir, l’affection, l’imagination, la raison, la foi. « Dieu nous a mis dans le corps d’animaux et il prétend que nous agissions comme des hommes », proteste-t-il. L’être humain « peut vivre comme nous sommes faits pour vivre, et sentir ce qu’il est au fond de lui-même, ou bien il peut vivre comme les curés le disent et être mort au fond de lui-même. (…) Les femmes comprennent, elles, et elles sont toutes prêtes à vivre la vie pour laquelle Dieu les a formées. Mais les garçons vont écouter des racontars d’idiots » p.243.

Will veut Griselda et Buck veut le tuer mais c’est son usine qui le tuera ; Jim Leslie veut Griselda et Buck le tue ; Darling Jill veut tous les vrais mâles, les a, et fait l’orgueil de son père, le seul peut-être à ne pas l’avoir prise. Elle épousera Pluto tandis que Buck, après son crime de Caïn, se tue. Ne restent que le vieux Ty Ty, Shaw le frère insignifiant, et Griselda désormais veuve et flétrie.

Au lieu de se contenter de ce qu’ils ont et de l’exploiter au mieux pour l’accroître, les hommes convoitent toujours la femme du voisin, la fortune impossible et les lendemains qui chantent. Incultes, ils sont dans la croyance ; et la réalité les baffe. Un petit roman excitant qui amène à réfléchir aux contes, à la morale, aux relations d’exploitation, entre autres choses.

Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu, 1933, Folio 1973, 269 pages, €7,60

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Mourir pour la vertu est excessif, dit Montaigne

Chapitre XXXIII de ses Essais Livre 1. Montaigne lit Sénèque et tombe sur un passage d’une Lettre à Lucilius, « personnage puissant et de grande autorité autour de l’empereur », qui lui conseille « de changer cette vie voluptueuse et pompeuse, et de se retirer de cette ambition du monde à quelque vie solitaire, tranquille et philosophique ». Autrement dit de quitter l’apparence et la vanité pour la vérité et la tranquillité de l’âme. C’est se retirer au désert comme le Christ, le renoncement monastique médiéval, « la tentation de Venise » d’Alain Juppé, l’exil volontaire à la campagne des retraités. Quitter le monde pour le vrai, quitter la ville pour la nature, quitter les pompes pour la simplicité.

Mais Lucilius le jeune regimbe, il n’est pas si mal dans le monde, à l’âge qu’il a. Chevalier issu d’une famille de sénateurs, riche propriétaire terrien, il veut participer à la vie de son temps et de la cité. Il est gouverneur de Sicile. Sénèque, stoïcien, veut amener son élève resté épicurien à jauger l’empereur Néron et de mesurer sa vie à ce qu’elle pourrait être sans les fastes et les excès du fantasque. Il conseille à Lucilius « la plus douce voie, et de détacher plutôt que de rompre ce que tu as mal noué, pourvu que, s’il ne se peut autrement détacher, tu le rompes ». Autrement dit, citant les Sentences grecques de Crispin, « mieux vaut ne pas vivre que vivre malheureux ». La mort est un choix philosophique, ce qui est ironique puisque tous les opposants à Néron, devenu dictateur et paranoïaque, étaient incités au suicide. Poutine a repris cette façon de gouverner en « éliminant » lui aussi tous ses opposants par la mort.

Le prix de la vertu est-il de mourir si on ne peut lui obéir ? Antigone a dit oui, mais elle avait 11 ans. Elle voulait enterrer selon les rites son frère laissé aux chiens pour avoir désobéi à Créon et aux lois de la cité, considérant qu’il existait des lois plus hautes de la morale universelle, afin d’assurer un au-delà à son grand frère. Mais l’antiquité est loin, qu’en est-il de nos jours, se demande Montaigne ? « Je pense avoir remarqué quelque trait semblable parmi nos gens, mais avec la modération chrétienne », écrit-il, un brin ironique. Nous allons voir pourquoi. « Saint Hilaire, évêque de Poitiers, ce fameux ennemi de l’hérésie arienne, étant en Syrie, fut averti qu’Abra, sa fille unique, qu’il avait laissé par-deçà avec sa mère, était poursuivie en mariage par les plus apparents seigneurs du pays ». Hilaire, devenu docteur de l’Église en 1851 selon Pie IX, est mort en 367 et, avant le concile de Latran en 1139, le mariage des prêtres était toléré. Mais comme chrétien, il ne voyait la vertu que dans le ciel et pas sur la terre ; ce serait se souiller que de consentir au mariage pour une fille pieuse. Se marier avec le Christ est bien plus valeureux. « Son dessein était de lui faire perdre l’appétit et l’usage des plaisirs mondains, pour la joindre toute à Dieu ». Mais à cela, ajoute Montaigne « le plus court et le plus certain moyen lui semblant être la mort de sa fille, il ne cessa par vœux, prières et oraisons, de faire requête à Dieu de l’ôter de ce monde et de l’appeler à soi ». Ce qui advint, et le père s’en réjouit.

Est-il plus étrange que cette attitude, semble dire Montaigne, qui la constate ? « Celui-ci semble enchérir sur les autres » – il est plus royaliste que le roi, plus vertueux que Dieu même qui n’a pas demandé de faire mourir ses créatures, les ayant créés pour qu’elles vivent et s’ébattent sur une terre à leur merci. Et notre philosophe d’ajouter ce trait du Parthes que « la femme de saint Hilaire, ayant entendu par lui comme la mort de leur fille s’était conduite par son dessein et volonté, et combien elle avait plus d’heur d’être délogée de ce monde que d’y être, prit une si vive appréhension (compréhension) de la béatitude éternelle et céleste, qu’elle sollicita son mari avec extrême instance d’en faire autant pour elle ». Et Dieu sembla lui obéir…

Faut-il vraiment s’ôter la vie pour « fuir les voluptés » ? Montaigne montre que non, sans le dire explicitement car ce serait critiquer un saint de l’Église, donc se faire mal voir des censeurs de son temps. Lui est pour la modération. Se retirer du mondain plutôt que du monde, vivre en tranquillité plutôt que de quitter la vie, être de son temps en montrant son exemple plutôt que de rompre pour le ciel. Les stoïciens ne sont pas contre le suicide, mais en dernier ressort, lorsque le choix devient impossible. Ne pas être esclave du destin ou d’un tyran, voilà ce qui autorise de quitter la vie, car « philosopher, c’est apprendre à mourir » – sous-entendu mourir « bien » parce qu’en ayant « bien » vécu, en philosophe. Les excès chrétiens envers la mort ne sont donc pas ceux des stoïciens – ni ceux que Montaigne approuve.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50 h

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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N’interprétez pas les ordres de Dieu ! s’exclame Montaigne

Le chapitre XXXII de ses Essais Livre 1, affirme « qu’il faut sobrement se mêler de juger des ordonnances divines. » Dieu ne nous récompense pas ni ne nous punit en nos œuvres ; il a d’autres desseins plus… éternels. Montaigne explique avec raison que « le vrai champ et sujet de l’imposture sont les choses inconnues. » Moins vous en savez, plus vous pouvez parler dessus, inventer, imaginer, affirmer. Qui pour vous contredire, puisque nul ne sait rien ? « A cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire parlant de la nature des dieux que de la nature des hommes, parce que l’ignorance des auditeurs prête une belle et large carrière et toute liberté au maniement d’une matière cachée. »

Nous ne pouvons qu’y souscrire et noter, en notre époque, les billevesées des croyants de Daech qui affirment agir au nom d’Allah, prenant leurs désirs pour des réalités et leur ressentiment pour un commandement de Dieu. Nous pouvons noter aussi les niaises catholiques autour du père Hamel qui voient un dessein caché de Dieu dans son martyre. Dieu ne dit rien, même s’il s’appelle Allah – ce sont les humains qui lui prêtent des mots et des intentions alors que, s’il existe, il s’en fout bien des misérables vermisseaux que nous sommes, infimes dans l’univers infini de sa création. S’il commande, c’est pour l’éternité, pas pour un petit présent qui passera aussi vite qu’un éclair. S’il commande, c’est selon les textes qu’il a rendu sacrés, et selon ses commandements dont le premier est « tu ne tueras point ».

Mais Montaigne n’est pas exégète de la Bible. Il est un observateur pragmatique et aigu des gens de son temps. Il philosophe en généralisant. « Il advient de là qu’il n’est rien cru si fermement que ce qu’on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, (astrologues) judiciaires, chiromanciens, médecins. (…) Auxquels je joindrais volontiers, si j’osais, un tas de gens, interprètes et contrôleurs ordinaires de desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses oeuvres ». Si j’osais ? – il ose. Ce qui n’est pas rien, en son temps de guerre de religions. Montaigne est un esprit libre, libéré des textes et des commandements, qui pense par lui-même, le plus droit possible en sa raison.

Et de noter avec ironie que l’hérétique et le pape, « Arrius et Léon  (…) moururent en divers temps de morts si pareilles et si étranges » : tous deux ont rendu l’âme en chiant, tout simplement… Où donc serait le « dessein de Dieu » ? Il les considérait manifestement comme de la merde, l’un comme l’autre, le contesté et le légitime. A moins que les humains se trompent à vouloir absolument y voir un signe !

Les alchimistes d’aujourd’hui sont volontiers politiciens lorsqu’ils nous « promettent » – tant et plus s’ils sont libéraux sociaux, ou pire et moins s’ils sont croyants en écologisme ou en gauchisme révolutionnaire. Leurs fans sont des dévots par instinct de foule, pas des convaincus par raison ; ils sont emportés par mimétisme, pas persuadés en personne. Ils sont dévots de « la belle histoire » du futur où tout sera mieux une fois les immigrés foutus dehors, les financiers capitalistes taxés à mort, les productivistes enchaînés aux règles drastiques de la décroissance durable, les « sans rien» décidant par référendum populo. Tout est cohérent mais tout est imaginaire. Les alchimistes n’ont pas produit de l’or, les écologistes ne produiront pas de l’énergie sans vent ni soleil quand il n’y en a pas, en hiver où l’énergie est la plus vitale, autrement qu’avec des matières fossiles ou du nucléaire. Après tout, l’énergie du soleil n’est-elle pas purement nucléaire et entièrement « naturelle » ?

Le peuple est badaud, il croit ce qu’on lui dit, bêtement. « Il vaudrait mieux l’entretenir des vrais fondements de la vérité », s’exclame Montaigne ! Vaste programme, disait de Gaulle… de la connerie.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50 h

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance, dit Montaigne

Les simples d’esprit et les ignorants croient plus volontiers qu’ils ne pensent par eux-mêmes, constate Montaigne en son chapitre 27 du 1er livre de ses Essais. L’âme plus molle se laisse imprimer plus volontiers que l’esprit fort. « D’autant que l’âme est plus vide et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement sous la charge de la première persuasion. Voilà pourquoi les enfants, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus sujets à être menés par les oreilles », dit le philosophe. Notez la gradation du vide : les enfants le sont plus que les malades, qui ne sont qu’affaiblis, tandis que les femmes, qui viennent juste avant, sont surtout ignorantes – surtout à l’époque de Montaigne.

Mais faut-il pour cela aduler l’esprit fort ? Pas du tout, dit cet « en même temps » de sage qu’est Montaigne, dont la maxime est celle de Chilon le Lacédémonien (vers 600 avant), l’un des Sept sages selon Platon : « Rien de trop ». « Mais aussi, de l’autre part, c’est une sotte présomption d’aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable, qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance ». Car se mettre des bornes et limites dans la tête est se vouloir aussi fort que Dieu et la nature. Un brin d’humilité, que diable ! Nous ne savons pas tout et il est bien, d’ailleurs, de savoir que l’on sait peu de choses tant le monde, le temps et la vie réservent des surprises. « Il n’y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre capacité et suffisance ».

La connaissance ne vient pas avec les gènes, comme les fourmis, mais lentement par l’expérience et l’éducation. Et « c’est plutôt accoutumance que science qui nous en ôte l’étrangeté ». Si les choses les plus banales nous sont présentées pour la première fois, nous les trouverions incroyables. Ainsi de la nudité des indigènes « sauvages », fort naturelle chez eux où le climat est doux, mais fort étrange pour nos mœurs pudibondes formatées par la morale biblique. Ou du voile islamique, coutume bédouine passée en dogme religieux fort courant au désert mais fort étrange en nos villes. « L’accoutumance des yeux familiarise nos esprits avec les choses », dit Cicéron cité par Montaigne.

C’est donc la nouveauté des choses qui nous incite « plus que leur grandeur » à en rechercher les causes. La curiosité n’est un défaut que si elle est malveillante ; elle est une qualité humaine si elle pousse à mieux survivre et s’adapter par la connaissance. Il ne faut donc rien mépriser. « Combien y a-t-il de choses peu vraisemblables, témoignées par gens dignes de foi, desquelles si nous ne pouvons être persuadés, au moins les faut-il laisser en suspens ; car de les condamner (comme) impossibles, c’est se faire fort, par une téméraire présomption, de savoir jusqu’où va la possibilité ». Ainsi de Dieu selon Pascal : y croire ou pas ? Impossible de savoir, donc parions. Il est plus sain d’esprit de se considérer comme agnostique que comme athée. « Rien de trop », donc.

Et Montaigne de citer des « miracles » civils comme la bataille perdue par Antoine en Allemagne à plusieurs journées de Rome qui aurait été le jour même connue de la Ville, ou des miracles chrétiens qui citent les aveugles recouvrant la vue sur des reliques. « C’est une hardiesse dangereuse et de conséquence, outre l’absurde témérité qu’elle traîne avec soi, de mépriser ce que nous ne concevons pas. » Au temps des guerres de religions – qui fut celui de Montaigne et qui devient le nôtre – céder sur la croyance en la vérité c’est « faire bien les modérés et les entendus » mais au détriment du vrai. « Ils ne voient pas quel avantage c’est à celui qui vous charge, de commencer à lui céder et vous tirer arrière, et combien cela l’anime à poursuivre sa pointe ».

La conclusion est nette : « La gloire et la curiosité sont les deux fléaux de notre âme. Celle-ci nous conduit à mettre le nez partout, et celle-là nous défend de rien laisser irrésolu et indécis ». Méfions-nous donc de notre cerveau et de sa capacité à juger trop vite. La « gloire » ressort du Système 1 selon le psychologue prix Nobel d’économie Daniel Kahneman, ce jugement rapide pour la survie ; la curiosité ressort plutôt du Système 2, examen rationnel qui prend du temps et des efforts mais est plus fiable. La gloire « d’être d’accord » avec les autres pousse à en rajouter sur la croyance commune, les biais d’ancrage, d’excès de cohérence ou d’excès de confiance court-circuitent la raison et gauchissent l’intelligence. Penser par soi-même est la première maxime du sage, sa curiosité native. 

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Le profit de l’un est dommage de l’autre dit Montaigne

Vendre ce qui est nécessaire aux autres, est-ce immoral ? En son chapitre XXII du premier livre de ses Essais, Montaigne est choqué que l’athénien Démadès ait condamné un homme de sa ville parce qu’il tirait profit « de vendre les choses nécessaires aux enterrements ».

Mais à ce titre, tout ce qui se commerce est nécessaire aux autres, donc susciterait un profit immoral. Faudrait-il tout donner ? Travailler pour rien ? Ou échanger comme cela se faisait avant que la monnaie ne soit inventée ? C’est probablement un rêve d’écolo sectaire aujourd’hui que de revenir au troc paléolithique – puisque déjà le néolithique connaissait l’élevage et l’agriculture, donc la propriété et les échanges à profit…

Le bon sens de Montaigne en est tout chamboulé. « Le marchand ne fait bien ses affaires qu’à la débauche de la jeunesse ; le laboureur, à la cherté des blés ; l’architecte, à la ruine des maisons ; les officiers de la justice, aux procès et aux querelles des hommes ; l’honneur même et pratique des ministres de la religion se tire de notre mort et de nos vices ». Tous, nous avons des besoins – même si certains sont futiles, comme la mode ou la gourmandise. Et tous les besoins ne sont remplis que par les autres auprès de qui il faut les acquérir. Que vient donc faire la morale là-dedans ?

Est-ce volonté de puissance comme dira Nietzsche que de se développer aux dépends d’autrui ? « Que chacun se sonde au-dedans, il trouvera que nos souhaits intérieurs pour la plupart naissent et se nourrissent aux dépens d’autrui », expose Montaigne. Et de penser « en fantaisie » que « les physiciens tiennent que la naissance, nourrissement et augmentation de chaque chose, est l’altération et corruption d’une autre ».

Il cite en conclusion Lucrèce, son poète philosophe romain du premier siècle avant favori, épicurien et auteur De la nature des choses. Le lecteur perspicace peut noter que Lucrèce était fort contre la religion (quelle qu’elle soit) ce qui, dans la période de guerre de religions que vivait Montaigne, donne une indication de plus sur son scepticisme philosophique. A noter aussi qu’être contre la religion – qui est système social humain de pouvoir – ne présume pas de la croyance en un ou plusieurs dieux. Il semble qu’Epicure croyait, et Montaigne aussi.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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Pourquoi l’écologie à la française reste un échec ?

Les nantis appellent à la restriction, les émergents trouvent légitime leur consommation, tandis que les plus pauvres attendent une fois de plus une sempiternelle « aide » internationale pour conforter les élites corrompues. L’Europe, divisée, moraliste, repue – a disparu. Le monde tourne autour du duo des hyperpuissances : les Etats-Unis et la Chine. Tant pis pour nos écolos.

Une fois de plus, ils n’ont rien compris. Trop bourgeois, trop chrétiens, trop social-moralistes, ils ont cru que réaliser des happenings en société du spectacle suffisait à galvaniser le monde. Eux donnaient la direction, révélée d’en haut ; les autres devaient suivre, convaincus par le marketing vertueux. Donc les pauvres restent pauvres, on leur fait la charité ; les émergents n’émergent plus, coincés sous le plafond de verre de la pollution ; les nantis restent nantis, tout au plus prendront-ils le vélo plutôt que la voiture… Eh bien, ce n’est pas comme ça que ça se passe.

Si « nos » écolos s’auto-intoxiquaient moins par leurs fumeux battages, s’ils secrétaient moins de moraline, s’ils analysaient les intérêts et les potentialités en réalistes plutôt qu’en histrions télégéniques, peut-être parviendraient-ils à comprendre un peu mieux le monde pour mieux le changer ? L’écologisme a pris la suite du communisme comme religion laïque. Mais s’il s’agit seulement de croyance, qui croira ? Qui y aura « intérêt » ? Pour quel « au-delà » ?

Or il importe d’analyser cette croyance. Fondée en apparence sur les scientifiques et leur « consensus » autour des travaux du GIEC (groupe international d’études sur le climat), la croyance récuse toute contestation, même venue de scientifiques. Comme si la science et sa méthode devaient s’arrêter aux convenances. Non, écolos dogmatiques, le doute reste fondamental ! Le savoir avancé exige la liberté de penser, de chercher et de dire. Le tropisme stalinien venu du passé gauchiste de trop d’écolos européens tend à faire de chaque climatologue un petit Lyssenko (dont on se rappelle tout le bien qu’il a pu faire à l’agriculture). La science est sans cesse en mouvement, elle progresse par essais et erreurs, par accumulation et confrontation. Figer le savoir en une vérité définitive, c’est nier la science et l’utiliser comme pancarte dans une manif – avec le même débat au degré zéro, la même tentative d’imposer sa vérité en force.

Alors qu’il suffirait de parler de la balance des risques pour rester rationnel, donc convaincant :

· Postulat n°1 : on ne sait pas (déjà, prévoir le temps local à trois jours, alors le climat planétaire dans 50 ans !…

· Postulat n°2 : quand on ne sait pas, on fait comme si le risque existait ;

· Postulat n°3 : dès que l’on en sait un peu plus, on corrige le tir, mais on est préparé.

C’est bien mieux pour susciter l’adhésion que la terreur millénariste !

Car si la science ne se confond pas avec la croyance, elle n’est pas non plus scientisme. La vérité ne sort pas tout armée et de façon définitive de la bouche des savants. Ceux-ci ne sont pas les exégètes d’une Parole éternelle qu’il suffit de « découvrir » comme on le fait d’un drap. Ils sont des chercheurs, ceux qui soumettent à expérience sans cesse une réalité mouvante. Il y a déjà eu des glaciations et des réchauffements, bien avant que l’homme ne fasse un feu ni ne domestique une vache ! Bien avant les centrales à charbon et le moteur à explosion ! Pourquoi le minimiser ? Cessons donc de nous croire le centre du monde, maîtres et possesseurs de la nature, ayant vocation à tout contrôler.

Chinois, Indiens, Japonais, Nigérians, ont une autre conception que celle, binaire, hiérarchique et impériale, qui est la nôtre dans le monde occidental (même pauvre), celle des religions du Livre. Eux voient la nature comme cyclique, les existences comme des réincarnations, le cosmos comme sans cesse mouvant et sans cesse à parcourir. Ce que disait Héraclite avant l’idéalisme de Platon, repris avec délectation par le christianisme (dont il confortait le Dieu unique) puis par le positivisme (qui voulait bâtir une ‘cité de Dieu’ laïque). Ce mouvement, cette infinitude, cette relativité, c’est bien ce qu’ont redécouvert Einstein, Bohr et Heisenberg après l’échec du rationalisme face aux passions de 1914. Les écolos ont, à l’inverse, la pensée régressive.

Que devient l’histoire, justement ? La tradition grecque, reprise par l’humanisme Renaissance puis par le libéralisme des Lumières, fait de l’être humain un animal inachevé, sans cesse en apprentissage, créant son propre destin par son histoire et en aménageant son milieu. Or les écolos remplacent l’histoire de chacun comme l’histoire des peuples ou même celle de la planète par un engrenage unique : l’Apocalypse ! C’est une régression à la pensée antimoderne, celle des légitimistes d’Ancien régime. Finie l’histoire en construction, l’être humain est réduit à sa seule condition naturelle, il doit subir. La Nature, substitut du Dieu tonnant d’hier, le punira. Il sera chassé du Paradis et condamné à errer dans les limbes laissés par la montée des eaux, l’assèchement des terres fertiles et des énergies fossiles, les forêts rabougries ravagées par les incendies et les tempêtes – comme s’il n’y en avait jamais eu avant. Il verra en tout frère un Caïn en puissance, prêt à lui sauter dessus pour lui prendre son eau, son blé ou le pucelage de sa fille. Est-ce la loi de la jungle dont se réclament les écolos ?

Il y a du ‘no future’ dans l’écologisme en Europe. D’où l’échec devant la planète. Le monde entier n’est pas prêt à croire à ce malthusianisme de développés, à cette morale de nantis issue du Dieu proche-oriental, à cet histrionisme médiatique en cercle fermé. D’autant qu’il y a collusion de système : médias comme consultants, labos comme industries spécialisées, crient après le financement. Plus ils font de bruit, plus ils parlent catastrophe, plus ils ont de retentissement dans cette société du zapping et du spectacle permanent ! Pour exister, faire peur ; pour obtenir des financements, manipuler l’opinion ; pour acquérir du pouvoir, faire pression médiatique sur les gouvernants.

Pour ma part, il n’est pas question de suivre les histrions, ni de naturaliser l’histoire, ni de dissoudre l’humain dans la mécanique scientiste. En revanche, soyons réalistes, c’est bien plus réconfortant et bien plus efficace. Il y a quelque chose à faire. Le défi de l’environnement est une nouvelle frontière :

  • Face aux ressources limitées de la planète, nous avons besoin de faire des économies.
  • Face aux défis climatiques et alimentaires, nous avons besoin d’innover et de faire avancer plus encore le savoir scientifique.
  • Face aux rumeurs, croyances et autres complots « pour le Bien », nous avons besoin de véritable information scientifique, de rationnel et de travailler en commun sans obéir aux diktats des clercs de la nouvelle mode, ni aux prophètes d’Apocalypse.

Economie, innovation, science – vous avez bien lu. Quelle est la méthode la plus efficace capable de réaliser l’un et l’autre ? L’autoritarisme d’Etat ? La dictature du parti unique ? Une nouvelle théocratie d’écolos initiés ? L’anarchie de petits groupes réfugiés dans leurs grottes en montagne bouffant bio ? Vous n’y êtes pas… Les Chinois le redécouvrent depuis plus de 40 ans, il n’y a qu’un seul système d’efficacité, apte à fonctionner sous tous les régimes politiques : le capitalisme.

Je ne parle évidemment pas des traders et autres financiers manipulateurs, qui doivent être régulés par des autorités responsables, mais du capitalisme industriel : celui qui sait produire le mieux avec le moins à condition qu’on l’oriente (loin de la mode, du fric et des paillettes, du sport-spectacle et autres histrionismes infantiles). Quand les écolos reconnaîtront que le savoir scientifique, appliqué à la technologie, et que la méthode capitaliste, appliquée à l’économie, sont capables à la fois de réaliser la sobriété nécessaire et d’innover pour vivre bien – alors on les écoutera.

Daniel Cohn-Bendit, en vrai politique, le savait déjà. Reste à convaincre tous les illuminés qui ne servent pas la cause de la planète avec leurs glapissements effrayés. Ni la cause de l’Europe, rendue inaudible aux Etats-Unis, comme en Chine ou en Inde, par sa propension à la morale et son appel à la décroissance. Mais, comme le disait de Gaulle d’un autre travers (la connerie) : « vaste programme ! ».

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Emile Zola, Madeleine Férat

Zola n’est pas seulement le créateur des Rougon-Macquart, chronique de la vie sous le Second empire, il a écrit aussi d’autres romans. Madeleine Férat est l’un de ceux qui l’ont fait connaître avec Thérèse Raquin, un mauvais ouvrage à la limite du feuilleton populaire, empli de hantises et d’obsessions. Deux êtres aux enfances ravagées se rencontrent et s’aiment jusqu’à ce que le destin – chez Zola le tempérament poussé par l’hérédité – les déchire. C’est noir et truculent car Zola exulte à décrire la bassesse, les instincts, les pulsions irrésistibles. Il en fait un système, ce pourquoi il ne restera pas dans l’histoire littéraire. Car Flaubert le disait, « l’art prêcheur » passe rarement la postérité.

Voici donc Madeleine, belle plante rousse, fille d’ouvrier auvergnat promu entrepreneur – puis ruiné. Confiée à un ami avec une petite rente à la mort du vieux, elle passe son adolescence en pension jusqu’à ce que l’ami, émoustillé, la prenne auprès de lui avec l’intention de la violer. Elle refuse et fuit, faisant sa vie à Paris en garni. Elle fréquente des étudiants dont Jacques, futur chirurgien de marine, dont elle est « imprégnée ». Zola adopte cette légende urbaine de « l’empreinte » du premier amant sur une fille vierge (chap. IX), comme si « la fille » était une sous-espèce qui n’attendait que la fécondation du mâle pour s’épanouir. Madeleine gardera Jacques « dans la peau » même après qu’il fut déclaré mort dans un naufrage et qu’elle se soit mariée avec Guillaume.

Voici donc Guillaume « de Viarmes », héritier oisif d’un père chimiste devenu fou qui vivait isolé à La Noiraude, un manoir près de Vétheuil. Veuf, il est un père distant, peu intéressé par son petit garçon qui est élevé par sa servante « protestante », donc « fanatique » des rigueurs de l’Ancien testament. Elle voit le diable partout et la poigne de Dieu s’abattre sans pitié sur les pécheurs. Sans mère ni fratrie, avec un père absent et une bigote rigoriste, Guillaume est malingre et veule. Il est harcelé au collège jusqu’à la Seconde où un nouveau venu de Paris, l’athlétique et bon garçon Jacques, un peu plus âgé que lui, le prend sous son aile et le protège des autres. Guillaume avait tout pour devenir inverti, modèle paternel absent, peur des femmes, faiblesse devant la force, affection éperdue – mais cela ne se faisait pas de l’écrire et Zola en fait un hétéro banal, un sous-mâle prêt pour la mante religieuse. Peut-on un instant y croire ?

Madeleine et Guillaume ont une fille, Lucie, mais le père – autre légende urbaine – veut se reconnaître dans les traits de son enfant. Or ceux-ci sont ceux de Jacques, l’ami chéri en même temps que l’ex-amant de sa femme. Procédé de feuilleton, Jacques n’est pas mort, il a été sauvé puis embarqué pour ses cinq années de chirurgien de marine en Cochinchine, d’où il revient pour jouir d’un héritage. Il écrit à Guillaume qui ne se tient plus de joie, tandis que Madeleine qui a découvert sa photo aux côtés de son mari lorsqu’ils étaient collégiens, est glacée. Elle a peur de revoir Jacques, dont ses fibres restent passionnées ; elle a peur de la réaction de Guillaume, lorsqu’il apprendra qu’elle a couché avec son ami – car elle ne lui a pas dit. Feuilleton toujours ces quiproquos de théâtre sur la route avec la mendiante qui est une ex-amie de Madeleine devenue cocotte, ce regard entendu du garçon d’auberge qui la reconnait, la chambre même où elle a baisé avec Jacques lors d’une partie fine, la présence même de Jacques justement ce soir-là dans l’auberge… Tout cela se terminera mal, dans la grandiloquence romantique du drame avec mort et poison, décès de la petite fille abandonnée et désespoir de Guillaume – réduit à rien. C’est gros, c’est lourd, c’est Zola. Peut-on un instant y croire ?

Fatalité du sexe, ressassement obsessionnel des lieux du vice, destin implacable de l’hérédité – à laquelle Zola mêle pas mal d’éducation, dans une sorte d’hérédité des caractères acquis spencérienne infirmée aujourd’hui par la science. Ce n’est pas la Morale qui pousse au tourment (Zola n’est pas Hugo), ni même la bêtise bourgeoise de la société (Zola n’est pas Flaubert), ni les élans intimes de l’individu (Zola n’est pas Stendhal), mais les gènes, les vice de « race », le tempérament.

Ainsi de Madame de Rieu, une relation du couple, en proie à la quarantaine avec un vieux mari sourd : « Elle choisissait toujours des amants d’un âge tendre et délicat, dix-huit à vingt ans au plus. (…) Si elle eût osé, elle aurait débauché les collégiens qu’elle rencontrait, car il entrait dans sa passion pour les enfants un appétit de voluptés honteuses, un besoin d’enseigner le vice et de goûter d’étranges plaisirs dans les molles étreintes de bras faibles encore » chap. VI p.134. L’écrivain jouit de décrire la perversion, il s’y vautre au prétexte d’un personnage qui n’est pas lui, il insiste : « Aussi la trouvait-on toujours en compagnie de cinq ou six adolescents, elle en cachait sous son lit, dans les armoires, partout où elle pouvait en placer. (…) Ses quarante ans, ses airs ridicules de fillette, sa graisse blanche et fade, qui faisaient reculer les hommes mûrs, étaient un attrait invincible pour les drôles de seize ans ». De vingt ans à seize, l’auteur fait monter en journaliste l’excitation du voyeur.

A l’inverse, une passion vicieuse est d’en rajouter sur la condamnation vertueuse au nom de l’austérité requise par la religion, l’obéissance au Dieu jaloux. La morale apparaît comme l’idéologie de la passion frustrée chez Geneviève, la vieille servante protestante : « Elle goûtait une volupté farouche à écouter ces sanglots et ces cris de la chair. La confession de Madeleine lui ouvrait un monde de désirs et de regrets, de jouissances et de douleurs qui n’avaient jamais secoué son corps vierge, et dont le tableau lui faisait songer aux joies cruelles des damnés » chap. VII p.167.

Malgré les descriptions truculentes de la nature, je n’ai pas aimé ce roman : trop invraisemblable, trop déterminé, trop fabriqué. Son « naturalisme » n’a plus rien de naturel mais devient une systématique. Zola a échoué au bac scientifique et sa science est autodidacte, marquée par le positivisme. Madeleine est peut-être inspirée de sa conquête Alexandrine, dont il fera sa femme, et qui aurait couché avant lui avec son ami de collège aixois Paul Cézanne.

Emile Zola, Madeleine Férat, 1882, Livre de poche 1975, 351 pages, €6.23 e-book Kindle €0.99

Emile Zola, L’Argent, déjà chroniqué sur ce blog

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Thierry Schwab, Optima 2121

Je m’étais évertué moi-même aux prévisions séculaires en février 2013. Quant à la science aujourd’hui, elle observe que l’être humain pourrait vivre au maximum 150 ans. Thierry Schwab se lance à son tour dans un roman d’anticipation toujours curieux à lire.

Son narrateur de 30 ans, journaliste scientifique qui a officié à New York et à Shanghai avant de revenir à Paris, s’est passionné depuis l’enfance pour les deux bouts du monde limité de nos perceptions : un télescope à 10 ans et un microscope vers 12 ans lui ont ouvert des voies inouïes. « Contrairement au sens commun, la théorie des quantas et la relativité montrent que le temps ne s’écoule pas toujours du passé vers le futur, de la cause vers l’effet, mais parfois dans l’autre sens », lui dit dès la page 13 un physicien de renom nommé Maréchal. Puisqu’il est célibataire, sans famille et sans enfants, le savant dès la page suivante lui « propose, en toute simplicité, d’être le cobaye de sa première expérience de voyage dans le temps »: un voyage dans le futur ! Il va passer six mois dans un siècle, rien de moins.

Mais quelle langue parler ? comment s’habiller ? avec quoi payer ? Pas facile d’envisager le futur à trois générations de soi. Le jean-baskets-chemise blanche sera-t-il toujours de mise ? L’anglais et le chinois mandarin auront-ils conquis la langue usuelle ? Le dollar et le yuan auront-ils encore cours – et avec les billets actuels ?

Depuis un bosquet du parc Montsouris, d’où il a été projeté, le narrateur observe que les plantes sont luxuriantes car le climat s’est nettement réchauffé, mais surtout que « l’avenue René Coty [est] curieusement rebaptisée avenue Gao Zeng Hu » p.29. La langue usuelle est de l’anglais mâtiné de chinois. Personne ne travaille plus et chacun est équipé d’un « Personal Identification and Communication Chip » (p.37) pour payer avec une allocation mensuelle égalitaire, communiquer par Optinet, « lire » des vooks (books movies en 5D – d’ailleurs, plus personne n’écrit à la main), voyager en cairs ou en rocklane… ou en virtuel confortable. Tout le monde est dans la Base – et surveillé. Les femmes sont entreprenantes et toujours jeunes, puisque sa première rencontre humaine, hors robots, a 102 ans et le baise immédiatement. Heureux monde où tout est libre si l’on reste dans les clous ! Mais les gens sont métissés et plutôt noirs, quant aux révoltés, ils sont « déconnectés », sans accès numérique, et doivent se débrouiller dans un monde où la technique est reine.

Les enfants ? éradiqués par référendum. Le travail ? éradiqué par les robots. La propriété ? éradiquée par la location de tout. La mort ? éradiquée par la science – sauf catastrophes naturelles, mais bien surveillées. Les meurtres et assassinats ? éradiqués par l’IA qui surveille tout. Les pulsions agressives ? éradiquées par opération nano-chirurgicale. Les guerres ? éradiquées par un seul pays sur la planète, Optima (après trois guerres régionales), avec un seul gouvernement (à la Maison jaune à Pékin avec une femme à sa tête) – en bref tout l’inverse du XXIe siècle. La démocratie aussi a changé, avec la baisse du QI général et les infox qui l’ont déconsidérée. La production artiste est assurée désormais en majorité par les robots, tout comme les oiseaux dans le ciel et les poissons dans les mers, mais je vous laisse découvrir le nouveau monde, c’est assez édifiant.

Les gens vivent donc en Nirvana, puisque « ces souffrances de tous ordres qui ont accablé l’humanité durant des millénaires, même si elles contribuaient, pour certains philosophes, au sel de la vie, car, faisaient-il remarquer, comment apprécier le bonheur si l’on ignore son contraire, n’ont plus cours depuis longtemps » p.96. Un Conservatoire du malheur permet de s’en souvenir – et sert de condamnation aux malfaisants : les visiteurs tournent une manette et constatent les douleurs infligées dans les différentes salles de condamnation. Du vrai supplice chinois !

Et Dieu dans tout ça ? Pour ceux qui y croient, c’est un peu surprenant mais logique : plus de labeur à la sueur de son front, plus d’enfantement dans la douleur, plus de crainte de l’au-delà… Une planète à l’équilibre, l’immortalité quasi certaine, la vie au paradis. « La réincarnation, l’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà ou la crainte d’un châtiment terrible non plus. Et ainsi les raisons de croire en une puissance divine se dissolvent dans le bien-être général, comme par un jour d’été les nuages s’effilochent dans l’azur » p.160. Mais si l’humanité n’est plus si humaine, quel est le nouveau dieu ? Ne serait-ce pas celui qui permet le paradis aux humains décadents ?

Pour le savoir, lisez ce roman d’anticipation. En prolongeant les tendances d’aujourd’hui avec leurs conséquences, il met au jour certaines contradictions et certains choix que l’on n’aurait jamais imaginés. Et il décrit le grain de sable dans l’utopie : une passion… mortifère.

Thierry Schwab, Optima 2121 – Le monde dans cent ans, si proche, si différent, avril 2021, éditions de l’Ombre rouge, 264 pages, €18.00

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com ou sur LinkedIn

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Christian Makarian, Marie

Marie, mère de Dieu, se fait discrète dans les Evangiles. Hors le moment de la naissance et de la mort de Jésus, peu d’informations. C’est que Marie est une femme et qu’en milieu juif patriarcal la femme reste effacée. Christian Makarian était grand reporter au Point lorsqu’il a conçu ce livre. Spécialiste des religions, il n’est cependant pas chercheur mais journaliste, d’où les quelques erreurs du livre. Sur la place des femmes en Grèce qui fleure bon le préjugé, sur les mots grecs ou hébreux qui désignent les frères à propos de Jésus. Mais son livre reste utile sur Marie, cette grande oubliée de l’exégèse, et sur l’interprétation du Dogme par l’église catholique.

Les quatre Evangiles sont ceux retenus par le Canon de l’église. Ce sont les plus symboliques, ceux qui se préoccupent plus du Dogme que de la réalité humaine ou historique. Tout est parabole et sens caché dans les histoires sur le Christ, contées entre 50 et 100 ans après sa mort par les quatre compilateurs (dont le dernier, Jean, est probablement une équipe). De plus, le Dogme s’est construit à partir de l’interprétation des textes par les docteurs de l’église et durant les multiples conciles. Ainsi de la « virginité » de Marie, que Paul n’évoque jamais dans ses épîtres, pourtant écrites quinze ans AVANT le premier évangile retenu, celui de Matthieu. Ou de l’Annonciation, qui ne fait que répéter une « belle histoire », celle de Jérémie, d’Abraham, de Moïse, de Zacharie père de Jean-Baptiste. « Matthieu est particulièrement soucieux de lier l’un à l’autre l’Ancien et le Nouveau Testament » p.110.

Marie était-elle « vierge » ? C’est le grand mystère de la foi. Si Dieu a voulu s’incarner – ce qui fait scandale chez les juifs comme chez les musulmans qui y voient une profanation du Dieu infini – c’est que, dans le dogme chrétien, il a voulu renouveler l’Alliance avec les humains. Il ne s’est plus réservé à un « peuple élu » mais à toute l’humanité. Makarian analyse le milieu juif de Judée Samarie au temps de Marie. Les femmes étaient majeures à la puberté, soit 12 ans et demi. Marie a été fiancée à 13 ans, tout de suite enceinte car les fiançailles donnaient le droit d’avoir des relations sexuelles, puis a accouché à 14 ans. Elle était « sous l’emprise » de Dieu pour reprendre le vocabulaire des féministes d’aujourd’hui « violées » au même âge avec leur consentement. La virginité n’a été introduite dans le Dogme qu’après l’établissement de « la lignée de David » par Joseph – qui est donc initialement le père biologique de Jésus. Ce sera même un dogme papal de 1854 que l’immaculée conception… avant que ne surgissent les « apparitions » de la Vierge à Lourdes (1858), à Pontmain (1871), à Knock (1879), à Fatima (1917), à Beauraing (1932), à Banneux (1933) ! Paul puis Marc, Luc, Jean, mentionnent les frères et sœurs de Jésus, citant même les prénoms des mâles ; ce n’est que la traduction catholique des Evangiles qui va tordre le sens des mots hébreux pour en faire des demi-frères ou de vagues cousins, refusant que Jésus soit pleinement humain comme les autres.

Luc – près d’un siècle après les faits… – va établir le dogme de l’ange Gabriel annonçant à Marie qu’elle va devenir enceinte SANS avoir connu de mari. « A cet instant, le bouleversement historique s’enclenche, selon Christian Makarian. Jamais dans la tradition biblique, un ange ne s’adresse à une femme, encore moins à une jeune vierge aussi humble, à peine adolescente. (…) Elle symbolise une rupture avec le monde antique de la Bible. C’est toute la fragilité humaine face à la puissance divine » p.85. De plus, Marie doit donner son consentement – et elle se soumet, signe que la foi est tout et l’individu rien. La seule soif des justes doit être l’amour de Dieu seulement. « Pour Luc, l’allégresse de Marie doit préfigurer celle de tous les chrétiens devant l’avènement du Christ » p.90. La virginité de Marie n’est donc ni un fait historique, ni un point de doctrine (puisque ni Paul, ni Marc ne le mentionnent), « Marie conçoit effectivement du Saint-Esprit dans la mesure où, par la foi, son corps et son âme se situent dans une autre perspective qu’une grossesse ordinaire » p.100. C’est une nouvelle naissance pour le monde avant de l’être pour elle-même, l’affirmation que l’on peut, par la foi, surmonter l’impuissance de sa condition que la nature ou la société nous imposent.

Aujourd’hui Marie et ses longs voiles triomphe, mère rassurante plus proche des humains que Jésus un brin illuminé et mort en martyr, à poil et torturé sur une croix de bois. « Marie ressurgit quand l’inquiétude s’accroît, quand le doute s’installe, ou quand l’heure est grave » p.140. Et le mois de Marie, le mois de mai, était le mois d’Artémis, tout comme le 25 décembre, date supposée de la naissance du Christ, était celle du solstice d’hiver. Dans le Dogme, tout fait sens pour enfermer le croyant dans la Foi.

Christian Makarian, Marie, 1995, Livre de poche 1997, 159 pages, €4.03

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Jean Delumeau, Guetter l’aurore

L’historien du monde moderne, professeur honoraire au Collège de France, a raison : même aujourd’hui non-croyants bien qu’élevés par le catéchisme, le patronage, les scouts et l’aumônerie, nous avons été élevés dans le sérail d’une société majoritairement chrétienne et catholique en France. Sa culture nous a façonnés, bercés, instruits. Ce que de nombreux « laïcs » revendiqués ne savent pas est que « l’humanitaire » ou « le socialisme » sont imprégnés du message évangélique, que les réflexes de « la morale » et donc du droit occidental sont imbibés de la tradition chrétienne. Même Voltaire croyait en un Dieu Grand horloger, même Descartes croyait qu’in fine tout vient de Dieu et Einsteins que Dieu ne joue pas aux dés (donc qu’il n’y a pas de hasard).

Cela dit, l’essai du professeur pour un christianisme de demain est plutôt décevant pour qui ne croit pas déjà dans l’Eglise. Il dit aux bourgeois catholiques de France ce qu’ils ont envie d’entendre mais cela ne fait pas avancer les choses d’un pouce : Rome n’a rien à faire des bourgeois catholiques français. « Contrairement aux autres religions de la planète, il [le christianisme] a été mouvement et innovation. Ce fut sa force. Il doit continuer dans cette voie » p.8. Malgré la réaction antimoderne à la Révolution jusque sous Pétain, il y eut Vatican II et, plus encore, Jean-Paul II. Sauf qu’espérer un changement d’une Eglise catholique gouvernée par un aréopage de cacochymes, tous mâles et célibataires, heureux d’être au pouvoir et ne voulant surtout pas changer reste un vœu… pieux.

En onze chapitres, Jean Delumeau veut prendre en compte les objections actuelles au christianisme. Le christianisme va-t-il mourir ? Non, deux milliards de chrétiens dont un milliard de catholiques dans le monde, ce n’est pas rien. Le renouveau évangélique et charismatique fait la vitalité du christianisme aujourd’hui – mais il a lieu sur les continents africain et sud-américain, assez loin du centre du pouvoir hiérarchique et centralisé où le pape est réputé (depuis le XIXe siècle) « infaillible ». La compétition sur les victimes ? Certes il y a eu les croisades, l’Inquisition et les bûchers d’hérétiques, la colonisation, mais l’auteur rappelle que le XXe siècle a tué plus de chrétiens que tous les autres siècles avant lui, entre communisme, nazisme, islamisme, extrême-droite sud-américaine et nationalismes ethniques (Rwanda). La querelle avec la science ? Galilée a été réhabilité en… 1992 (seulement !) mais le savoir scientifique est humble et limité face à l’univers immense et à l’émerveillement devant la création. Alors « Dieu » garde sa place, avant le Big Bang et par la complexification du vivant jusqu’à « la conscience » – jusqu’à montrer peut-être un « projet » (un Dessein intelligent ?). Rien de très neuf.

De même que sur la lecture de la Bible, qui ne doit plus être « naïve » mais prendre en compte les travaux des historiens et des linguistes. La lecture de l’Ancien comme du Nouveau testament ne doit plus être littérale, « fondamentaliste », mais prendre en compte les paraboles, les « signes ». Les évangiles sont une reconstruction didactique de son enseignement à partir de la certitude de sa résurrection. « Il s’agissait moins pour leurs auteurs de suivre Jésus pas à pas dans les temps et les lieux de sa prédication que de regrouper ses paroles et ses gestes pour que s’en dégage un message exceptionnel auquel la Résurrection donnait son sens » p.157. Un storytelling à usage de marketing en quelque sorte. Dans la réalité, Jésus a très probablement eu des frères et des sœurs (ou demi-frères et sœurs). « La défiance postérieure à l’égard de la sexualité et la surévaluation de la virginité auraient ensuite conduit l’Eglise à privilégier la virginité perpétuelle de Marie. Mais le dogme de l’Incarnation du Sauveur ne postule nullement que Jésus, « fils premier-né » de Marie, n’ait pas été l’aîné d’une famille nombreuse, comme il y en avait beaucoup à l’époque » p.166. Les « miracles » font sens symbolique plus qu’ils ne sont de la magie.

Ce qui choque aujourd’hui les peuples déchristianisés mais devenus adultes est le contraste scandaleux entre la morale sexuelle rigoriste (et inadaptée à notre temps) prônée par les prêtres des églises – et la conduite réelle des mêmes, chargés de faire entendre la « bonne » parole. Pourquoi cette obsession du sexe de la part du monde ecclésiastique ? L’église catholique comme les églises protestante ont cette monomanie, peut-être contaminés au-delà du raisonnable par une certaine psychanalyse. Dieu est amour, pas sexe ; le sexe n’est qu’un véhicule de l’amour, pas le moindre mais pas le seul (heureusement pour les enfants…). L’auteur ne le rappelle que trop légèrement, même s’il s’appesantit sur « le péché originel » qui n’est ni un péché en soi faute d’avoir été pleinement conscient dans l’innocence du Paradis, ni une culpabilité héréditaire que Jésus récuse. D’ailleurs, il n’existe pas dans les Evangiles, ce sont saint Paul puis saint Augustin qui ont fait monter la sauce pour faire peur. L’auteur passe aussi de façon superficielle sur « le mystère du mal » qui serait une « loi naturelle » qui a toujours été là et sur laquelle on ne peut rien dire – sinon qu’être « humain » est justement de résister au mal (et que Dieu « souffre avec nous »). Le bien existe aussi, même si l’on n’en parle pas plus que des trains qui arrivent à l’heure. « La bonté est plus profonde que le mal ».

Jean Delumeau en appelle à la réconciliation entre les différentes églises du même christianisme. Sans nier leurs particularités, elles pourraient dialoguer et cesser de se combattre. Comme dans l’islam, la zizanie (fitna) reste la pire des choses humaines. Vœu pieux, comme le reste de ses incantations rituelles vers la « fraternité », le « partage », la « collégialité », et ainsi de suite. L’espérance reste la racine du chrétien, même si « la compassion » apparaît comme le socle de toutes les religions universelles, les religions du Livre comme le bouddhisme. Pour faire communauté, les chrétiens, surtout catholiques, doivent abandonner la pompe et la hiérarchie romaines, s’ouvrir aux femmes et aux laïcs, devenir plus proches de fidèles et de leurs attentes.

On attend. L’essai date déjà de 2003…

Jean Delumeau, Guetter l’aurore – un christianisme pour demain, 2003, Grasset, 284 pages, €9.53 e-book Kindle €5.99

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Linda Newbery, Graveney Hall

Linda Newbery connait bien les adolescents anglais pour avoir été prof de langue et littérature durant des années. Elle peint ici un portrait très réussi d’une petite peste, la sœur Katy de 14 ans d’un bien plus sympathique Greg de 17 ans en dernière année de lycée. Greg se pose des questions : sur la sexualité, sur les sentiments, sur Dieu.

Comme il passe en vélo devant Graveney Hall, une ancienne propriété victorienne qui a brûlé à Pâques 1917 et dont il ne reste que la façade et des ruines, il est intrigué, saisi d’une subite nostalgie. Il entre pour faire des photos, son second hobby après le vélo. En galérant dans les ronces pour arriver au bord du lac dans le parc, il trouve une grotte aux mosaïques (qui donne son titre anglais au roman) et… une jeune fille assise solitaire. Faith est en troisième et a 15 ans ; elle est vêtue d’un mini débardeur et d’une minijupe qui laisse voir sa culotte. Mais Faith (Foi) a la foi ; elle est inscrite par ses parents fervents chrétiens dans une école privée chrétienne et, même si elle s’habille mini, elle ne saurait avoir des relations sexuelles « avant le mariage » ; elle voudrait cependant avoir « un petit copain » pour faire comme tout le monde.

Greg ne sait pas s’il est déçu. Il n’a encore jamais baisé et considère Faith comme une petite sœur idéale, plus que la sienne d’un an plus jeune encore à l’âge ingrat. Il discute, il argumente, il objecte : Dieu ne saurait exister puisque que le mal existe ; ou alors il ne serait pas tout-puissant mais indifférent. A quoi bon « croire » en Lui puisqu’Il ne sert à rien ? Croire, est-ce « espérer » et se consoler auprès d’un « Père » mythique, hors du monde ? J’avoue que ces dialogues sur Dieu m’agacent un peu, ils sont primaires et ne résolvent rien. Mais nous avons affaire à des ados, et ils pensent selon leur âge et leur naïveté.

Greg a deux amis : Grizzard le fêtard séducteur de filles et descendeur de bières, ami d’enfance mais qui a quitté le lycée pour une école professionnelle, et Jordan, l’un des seuls garçons de sa classe en majorité composée de filles, avec lequel il se trouve donc naturellement en binôme pour les travaux scolaires. Grizzard ne songe qu’à déniaiser Greg avec une fille ; il lui envoie Tanya, belle blonde qui aime le sexe et qui va réussir la seconde fois. Elle le met tout nu la nuit sur la pelouse et ils roulent dans l’herbe mouillées tandis qu’elle le caresse, le palpe et l’excite. Il la défoncera sept fois dans une première torride qui le laisse lessivé mais content : il « l’a » fait. Mais Tanya n’a aucun intérêt sentimental ni moral, le sexe divorce de l’affection et Greg se demande si c’est cela, l’amour : faire des petits mais aimer ailleurs.

Il aura un élément de réponse dans l’histoire de Graveney Hall, qui le captive. Il a rencontré Faith, fait des photos, aidé aux travaux de restauration d’une équipe bénévole menée par le père de Faith, s’est intéressé aux derniers propriétaires avant l’incendie. Sa route a alors croisé celle d’Edmund Pearson, 18 ans en 1914, un an de plus que lui presqu’un siècle plus tard. La guerre a emporté Edmund et a révolutionné sa façon de voir comme ses sentiments : plus jamais rien ne pouvait être comme avant. L’adolescent Edmund était corseté par ses parents, par la société, par l’histoire : son devoir était tout tracé. Il devait se marier, donner un héritier au domaine, accomplir son devoir de soldat en menant ses hommes au front en donnant l’exemple. Sauf qu’il était attiré par les garçons.

Eton, Oxford et Cambridge sortaient à la chaîne ces jeunes hommes éduqués à la dure exclusivement entre eux et saisis par les émotions de leur âge. Les poètes pédés anglais ont été innombrables durant la Première guerre mondiale et justement Greg les étudie en classe. Greg va chercher des informations avec Faith et en apprendre de plus en plus sur le jeune homme d’il y a un siècle. Edmund était amoureux d’Alex, un roux sportif porté aux mathématiques et boursier, venu d’un milieu modeste et plutôt marxiste. Greg se croit amoureux de Jordan, un brun sportif champion de natation avec la plastique qui va avec, porté à la littérature, venu d’un milieu juif intellectuel plus élevé que le sien. Edmund a consommé, en cachette, honteux et heureux ; Greg a refusé de se laisser entraîner par son penchant et a rejeté son ami avec une joie mauvaise dont il a honte. Hier l’homosexualité était « mal » pour Dieu, pour la société et pour les parents, aujourd’hui ce n’est pas « bien » pour la société, même si certains parents l’acceptent, comme ceux de Jordan. Edmund n’a pas eu le choix : ou il se soumettait aux normes de son temps, ou il quittait tout, sa famille, son domaine, son identité, son pays, pour vivre enfin selon ses penchants, même si Alex s’était fait tuer. Greg a plus de choix car les mentalités ont changé, néanmoins c’est aussi plus difficile pour lui car ce n’est plus la révolution du tout ou rien mais la responsabilité d’un entre-deux choisi pour ne faire de mal à personne.

Le jeune Dean, prolo de 14 ans agressif de puberté dans la classe de Kathy, est jaloux des deux amis, de leur prestance et de leur sérénité ; il les insulte dès qu’il peut avec ses copains de son âge moins sexy. Traiter les grands de « gays » et « pédés » lui permet de se valoriser à bon compte aux yeux de ses pairs, lui que les filles de son âge ne regardent pas, n’ayant d’yeux que pour les aînés. Dean va frimer, escalader la bâtisse en ruines et tomber. Il risque de rester paralysé des jambes, ce qui est un châtiment trop brutal pour un jeune ado même peu avenant. Un signe de plus que Dieu s’en fout.

Greg reste donc attaché à Faith (qui se prononce Fesse en français), ainsi que l’auteur le suggère en effectuant à plusieurs reprises le parallèle de la petite copine de Grizzard, Sherry (qui se prononce Chérie). Mais Faith perd la foi, ce qui intrigue et attache Greg plus encore car il s’en croit responsable. Jordan s’éloigne de ses pensées, même s’il fait des rêves torrides où il est au lit nu avec lui et jouit, tandis que le corps partenaire se transforme finalement en une Tanya hilare. Il aime Jordan mais baise avec Tanya tout en donnant son affection à Faith.

Il n’est pas fini, le beau Greg, musclé par le vélo et la nage ; ce pourquoi il est attachant.

Linda Newbery, Graveney Hall (The Shell House), 2002, Livre de poche 2014, 379 pages, €7.10, e-book €16.99

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Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves

Un roman de science-fiction contemporain qui s’interroge sur la conscience des IA (intelligences artificielles), sur le pouvoir des machines, sur la démission des libertés au profit du confort protecteur – en bref sur le libre-arbitre, donc sur l’amour, Dieu et l’univers. C’est gros… et passionnant à lire, dans une belle édition cartonnée sur papier crème, malgré une traduction IA très plate qui connait mal la langue française.

Le lecteur ne peut que rester dubitatif devant une phrase telle que : « Leur angle de repos se déplaça lorsqu’elle le tira sur elle, et leurs regards se verrouillèrent » p.432. C’est une description de baise bien cryptique… En philosophie, c’est pire, les concepts étant difficilement traduisibles sans intuition humaine : « La méta-idée de l’analogie est que la chambre chinoise n’instancie pas de sémantique, car il n’y a pas de sens ici, et donc que la syntaxe est insuffisante pour la mentalité » p.110. Comprenne qui pourra, malgré le lexique à la fin. De même le « point tournant » pour dire le point clé, « les Etats » pour les seuls Etats-Unis (comme s’il n’y avait qu’un seul « Etat » dans le monde entier !), les « platonistes » pour platoniciens, le « wagon » pour le véhicule et ainsi de suite.

Malgré ces défauts de robot, l’aventure se lit bien. Car il s’agit d’une aventure, même si elle grimpe dans les hautes sphères de la philosophie et de l’astrophysique parfois aux limites de la compréhension humaine. Il faut dire que nous sommes en 2160 et que le monde s’est stabilisé en Etats après les guerres du climat à la fin du XXIe siècle. L’économie a régressé, la mondialisation s’est quasi arrêtée et les Etats sont devenus administrateurs autoritaires pour assurer à leurs citoyens le minimum vital. Les robots ont remplacé les humains pour la plupart des tâches de production industrielle et de services et les gens sont classés par « niveaux » de 1 (le plus haut) à 99, en fonction de leurs aptitudes et de leurs études. Ils ne voyagent plus (pas bon pour la planète) – sauf les ultra-privilégiés des niveaux 1 à peut-être 10. Ils ne mangent plus de viande mais de l’alt-meat (viande alternative, tout comme les vérités à la Trump). Leur « thermomix » du futur leur synthétise les plats qu’ils veulent, les robots ménagers font l’approvisionnement et le nettoyage, leur application interne Medflow leur diffuse les substances médicamenteuses requises par l’analyse de votre métabolisme en continu…

Joe est chercheur pour le Ministère de l’information mais il cherche la quadrature du bit dans la soi-disant « intelligence » des robots. Ces machines, aussi sophistiquées soient-elles, restent au fond des machines ; elles sont programmées et obéissent à une suite de séquences ordonnées par des algorithmes créés par des humains. Elles n’ont aucun sentiment ni aucune conscience d’elles-mêmes. Le débat a agité le Landerneau scientifique (très restreint en France) l’an dernier, il est donc très actuel. Joe est mathématicien et informaticien mais il tourne en rond et prend donc un congé sabbatique dans un campus universitaire californien pour étudier la philosophie et l’économie, de façon à ouvrir son esprit à d’autres façons de penser (comme l’auteur). Il éradiquera d’ailleurs une machine particulièrement méchante en exigeant d’elle une réponse à une formule mathématique insoluble : tournant en boucle, le théorème de Tarski, le robot en perdra son latin. Pas besoin d’être matheux pour comprendre.

Mais voilà, nul n’est déterminé en univers physique fermé, hypothèse la plus réaliste pour conforter les lois de la physique. Si un Dieu existe, il est extérieur à l’univers et laisse faire une fois créé (p.261, p.390). Même si toute cause a des conséquences, le hasard subsiste et se manifeste, permettant à chaque être doué d’un certain niveau de conscience de pouvoir choisir. En fonction de quoi ? De la morale pratique qu’il s’est forgé par l’exemple et l’expérience, et dans le but d’agir au mieux dans la collectivité. Joe rencontre Evie, par hasard, non sans frictions. Evie est d’un niveau inférieur et activiste pour revendiquer la suppression du régime des niveaux. Après une manifestation dans laquelle des drones de police et des robots-flics (copbots) ont surveillé puis pourchassé les manifestants, elle se lave de l’acide déversé dans la fontaine. Joe l’invite à venir se réfugier dans son appartement (sans arrière-pensées lubriques) : il est curieux. Ils ne baisent pour la première fois que page 207 sur 505. Là encore, le futur de la sécurité est la dérive de l’actuel : la surveillance est facilitée par les réseaux (ANPI, assistant numérique personnel intelligent) et le maillage des identités (ESNE, émetteur système neural-externe) implantées en chacun par une plaque de métal. Le confort se paye par l’exigence d’être conforme ; à l’inverse la liberté engage la responsabilité.

Ce pourquoi le Ministre de la Sécurité nommé Peightân (qui sonne comme Sheitan, le diable du Coran), exige de chacun une obéissance à la lettre aux lois. Il ne tolère pas l’à-peu près humain. Si la peine de mort est abolie, le manifestant peut être tué s’il résiste aux copbots. Une fois jugé, il est banni dans la Zone vide, un espace désertique au sud du Nevada, privé de toute assistance électronique et médicale. Il devra survivre par ses propres moyens. C’est ce qui arrive à Joe et Evie, devenu couple par apprivoisement progressif. Ils sont chassés du Paradis après la faute d’Evie pour se nourrir à la sueur de leur front et enfanter dans la douleur ; ils reviendront avec trois gosses : des jumeaux, Clay et Asher (Caïn et Abel), plus un troisième garçon prénommé Sage (non, ce n’est pas une erreur du logiciel de traduction, le prénom Sage existe bien aux US).

L’auteur, MBA de Harvard Business School, a travaillé dans la Silicon Valley avant de devenir le directeur financier d’e-Bay jusqu’à son introduction en bourse. Il a eu deux enfants (jumeaux ?), une maitrise de philo à l’Université d’Etat de San Francisco et produit du miel et du vin dans sa propriété. Mais le lecteur européen constate une fois de plus combien l’ornière mentale biblique handicape l’imagination des auteurs américains.

Le couple de Joe et Evie devient pionnier, retournant aux sources du ressort yankee ; il est aidé par un autre couple de manuels, exilé lui aussi. Ils reviendront tous plus fort à la civilisation, une fois révolue leur peine de trois ans. Joe se sera ressourcé au travail manuel et à la survie, il comprendra mieux l’univers. Evie se battra pour abolir les niveaux et pour ses enfants. Et tous deux changeront leur monde.

Ce que j’aime bien en ce roman est le côté pratique de Joe comme d’Evie, même dans les spéculations intellectuelles les plus hautes. Ils vivent l’aventure au coin de la rue et découvrent l’amour, dont la manifestation suprême réside en l’enfant. Ils sont nés dans une civilisation numérique avancée mais savent s’en dégager et réapprendre les gestes immémoriaux de la survie en milieu hostile. En bref ils sont humains et font chanter l’humanité face aux machines, aux vers informatiques et aux algorithmes. Telle est l’existence qui nous attend, l’imaginer en fiction permet de l’apprivoiser, et surtout de mesurer combien un équilibre est nécessaire entre la technologie et les bases mêmes de la vie.

Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves, 2020, Chiliagon Press (Napa, Californie) traduction automatique en français 2021, imprimé par Lightning Source UK Ltd, 505 pages, broché €17.92 relié €28.71 e-book Kindle €7.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Site en français de l’auteur

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Jacques Duquesne, Le diable

Le diable ne fait plus recette, à preuve : le livre de Jacques Duquesne n’est pas réédité. Mais le diable reste un mythe vendeur, à preuve : le nombre de titres qui portent son nom. C’est que la plus grande ruse du diable est qu’il n’existe pas. Ni dans la Bible, ni dans le présent. Il a été inventé par les sectes apocalyptiques juives qui ont précédé Jésus et adopté avec enthousiasme par les clercs qui voulaient assurer le pouvoir de leur Eglise chrétienne, tant catholique que protestante, et par l’islam. Mais entre les deux périodes, l’antiquité et l’aujourd’hui, le diable a fait jaser et bien du dégât !

Le fondateur du Point, en bon journaliste, compile ce que l’on sait du diable vu d’Europe. Il est plus lisible mais moins complet que le Que sais-je ? de Georges Minois, chroniqué sur ce blog, mais reste intéressant par l’histoire du concept. En fait, le diable est l’incarnation du Mal et le Mal est bien difficile à concevoir dès lors que le Dieu unique est créateur de toutes choses et infiniment bon. Il faut donc faire des acrobaties avec les faits vécus pour justifier Dieu, principe de tout. Le Mal aurait existé avant la Création, dans le chaos du tohu-bohu, selon la Genèse. Quant au serpent tentateur d’Eve, il ne serait qu’un serpent, créature de Dieu mais vile, pas un adversaire. Après le Nouveau testament, l’église fera du diable un ange déchu, jaloux de l’Homme créé par Dieu à son image et qui lui est préféré, ou bien trop orgueilleux pour ne pas se mesurer au Père, ou bien opposition de Sa Majesté pour opérer le contraste. Si la liberté est constitutive de l’amour, la liberté est le diable car elle est tentatrice, elle permet de penser par soi-même sans obéir forcément au Père et d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte qu’au Paradis.

La religion monothéiste a donc un problème avec le Mal, d’où l’invention commode du diable comme bouc émissaire – donc il a d’ailleurs les cornes, le velu et les pieds fourchus dans l’imagerie. Ce bouc émissaire va donc s’incarner sur cette terre en tous ceux que l’on ne veut plus voir : les déviants, les hérétiques, les mécréants, les sorcières. Ceux qui ne pensent pas comme vous et ceux qui s’adonnent au sexe car, définitivement, « la chair » est le péché suprême pour les religions du Livre : baiser est prendre du plaisir hors de Dieu, donner la vie un défi au Créateur. On brûlera Jeanne d’Arc parce qu’elle se déguise en homme et fait la guerre, on massacrera les musulmans car voués au démon, on fera bûcher des Cathares et autres Vaudois qui ne pensent pas le dogme comme l’Eglise le veut, on cramera les Templiers qui vivent dans l’entre soi mâle et sont trop riches pour être soumis, on mettra le feu aux femmes hystériques et nymphomanes qui l’ont déjà au cul et « rôtissent le balais ». L’Inquisition s’en donnera à cœur joie, avec minutes détaillées des turpitudes sexuelles et des recherches in vivo de la Marque diabolique sur le corps nu des accusées. Freud le dira, l’obsession sexuelle est un refoulement et le sadisme un défoulement.

Curieusement, alors que le diable a disparu et que l’on ne fait plus procès de sa pratique, la diabolisation et l’hystérie ne se sont jamais aussi bien portées. Dans un chapitre sur Possédés et exorcistes, l’auteur qui parle du passé semble parler du présent. Elisabeth de Ranfaing, « née en 1592 d’un père rustre et d’une mère frustrée, sadique et protectrice à l’excès (… qui) inculque à sa fille la peur du péché à commencer par celui de la chair » p.136 fonde Notre-Dame du Refuge pour les prostituées et « va jouer à la sainte comme elle a joué à la possédée ». L’auteur en appelle au docteur André Cuvelier pour observer que « beaucoup de névrosés trouvent dans l’exercice du pouvoir un équilibre souvent sans faille vis-à-vis de l’observateur extérieur, allant même jusqu’à susciter l’admiration et l’enthousiasme » p.137. C’est pas moi c’est l’Autre, le diable, son emprise. De quoi dégager sa propre responsabilité, trouver dans l’archange aux pieds fourchus un bouc émissaire commode – n’est-ce pas Madame Springora ? « D’ailleurs, toutes les possédées font dire à leur démone quand il parle par leur bouche qu’il est entré en elles contre leur volonté. Par traîtrise ». N’est-ce pas curieux de trouver autant de parallèles entre les possédées d’hier et les dénonciatrices aujourd’hui de faits d’il y a quarante ans ? Ne peut-on observer qu’il s’agit moins de mettre au jour des faits réels condamnables que de se faire mousser ?

Si « les enfants » doivent être protégés – et j’en suis le premier convaincu – il est nécessaire de définir à quel âge finit l’enfance, au risque d’infantiliser un peu plus la population déjà fort rabaissée par mépris de tous Ceux-qui-savent, « associations » comprises. Alors quoi, on réclame le droit de vote à 16 ans mais la majorité sexuelle consentie à 18 ? On veut enfermer la jeunesse pubère dès 12 ou 13 ans dans le confinement de « la loi » jusqu’à 15 ans révolus ? On veut créer un imprescriptible crime de guerre pour tout « viol » ou « inceste » à l’équivalence des massacres et des camps ? Autant encourager à tuer directement la gamine ou le gamin après l’acte car la loi sévit moins durement et la prescription reste. A quelles aberrations ces procès en sorcellerie à propos du sexe conduisent-elles…

Le droit engage la société pour longtemps et doit être réfléchi, pas laissé aux hystéries médiatiques et aux affolements gouvernementaux. Car oui, le diable est dans les détails.

Jacques Duquesne, Le diable, 2009, Plon, 236 pages, occasion €4.44 e-book Kindle €12.99

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Valentin mon amour

Nous ne sommes que le 13 février et la saint Valentin est le 14 mais demain tombe un dimanche – le jour du film. Aussi la note paraît la veille, pour vous donner des idées.

L’amour, il ne faut pas rêver, est un mot dans lequel chacun met ce qu’il veut, du plus évaporé au sérieux le plus profond, de l’éternel juré (hum !) à la réalité des ruptures, séparations et divorces.

Il y a l’amour de l’aimé(e), l’amour des autres, l’amour de soi. Il y a l’amour de Dieu, de la Vierge Marie et de maman. Il y a l’amour du chocolat, du dernier film à la mode et du doudou technique.

Tout est amour pour qui parle mal la langue et confond tout dans le même mot : l’amour affiché, l’amour assez gai, l’amour du sport, l’amour entreprenant, l’amour pomme entre un Adam et une Eve (hum !), l’amour télé.

Amour toujours ! pour une belle fête… des commerçants.

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Dominique Paladilhe, Le roi lépreux

Mort à 25 ans de la hideuse maladie de la lèpre, ce roi franc de la Ville sainte a régné quinze ans. C’est en effet à 9 ans qu’il a été oint, après la mort de son père Baudouin III. « Ce qui est exceptionnel et le plus digne d’admiration c’est d’avoir su affronter toutes les calamités qui l’ont accablé avec une constance et une sérénité qui touche au sublime » p.239. L’adolescent éduqué par Guillaume de Tyr, qui écrira chronique des croisades, a mené maintes guerres contre les raids et les attaques des armées de Saladin, bien plus fortes en nombre mais moins fermes au combat que les Francs caparaçonnés de fer et chargeant en rang serré.

Les flèches musulmanes ont fait du dégât dans leurs rangs mais la cavalerie franque, lances en avant, était irrésistible et balayait tout sur son passage. Sauf qu’ils étaient peu nombreux. La démographie est toujours ce qui fait la différence sur le long terme. A court terme, ce sont les divisions, les egos vaniteux, l’orgueil insensé. Le roi en était conscient, ce pourquoi il a toujours tenu à être présent sur les champs de bataille, sa première à 16 ans. Sa volonté ralliait les fidélités ; les chevaliers comme les sergents auraient eu honte de fléchir alors que lui, malade, bientôt incapable de se tenir à cheval, tenait. « Lui, le faible, l’infirme, avait réussi à barrer la route du plus grand, du plus puissant, du plus résolu des ennemis que la Terre Sainte ait jamais connu » p.239. Là est le triomphe de la volonté, que l’époque appelait l’onction de Dieu.

Après lui, la faiblesse, les lâchetés ; la division, les trahisons. Guy de Lusignan, que son intrigante de mère Sybille avait imposé à son fils mourant comme successeur en le mariant à une héritière du royaume, a tout laissé couler. Toute la Terre Sainte sera perdue en quelques années face à un Saladin qui non seulement voulait se venger des Francs qui l’avaient plusieurs fois défait, mais aussi réunir ses territoires de l’Egypte à la Syrie et éradiquer toute présence chrétienne au Proche-Orient au nom d’Allah le dieu jaloux. La fitna des Arabes, la division dans la communauté, a défait les Francs plus que les flèches sarrasines ou les dysenteries ; les « idiots utiles », dans tous les camps (aujourd’hui les islamo-« gauchistes », seront toujours des traîtres que leur naïveté et leurs bonnes intentions n’excuse en rien. Saladin ne s’y trompait pas, qui les faisait décapiter.

Le bel enfant blond Baudouin de 9 ans au corps délié et au zézaiement touchant, comme son père, a consumé sa jeunesse à maintenir l’héritage féodal et chrétien reçu de sa lignée. Il a vécu pour l’honneur, pas pour l’amour ; il reste l’exemple même de l’adolescent plus valeureux que maints adultes. Surtout en son époque, le XIIe siècle sans assistance sociale ni « droits » d’aucune sorte, sauf à se faire sa place et à tenir son rang.

Dominique Paladilhe, décédé en 2015 en sa 94ème année, fut élève de l’École pratique des hautes études avant de devenir historien des croisades et du Grand siècle, en même temps que chroniqueur musical à la radio. En exergue du Roi lépreux, il rend un hommage très appuyé au Grand maître de l’ordre de Malte, successeur des Hospitaliers. Son livre d’historien sur le roi de Jérusalem Baudouin IV se lit avec plaisir, l’érudition étant cantonnée à la préface et à la bibliographie. En complément à Régine Pernoud, Les hommes de la croisade, déjà chroniqué.

Dominique Paladilhe, Le roi lépreux – Baudouin IV de Jérusalem 1160-1185, 1984, Librairie académique Perrin 1984, 283 pages, €28.58

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Sleepers de Barry Levinson

Ils sont quatre garçons de 12 à 13 ans qui vivent dans le quartier de Manhattan surnommé Hell’s Kitchen – la Cuisine de l’enfer. Un quartier mélangé de familles modestes où la loi du mâle règne en ce milieu des années 1960 : le mari bat sa femme, le mafieux italien fait sa loi, les caïds du quartier punissent les dealers, et le père Bobby (un Robert De Niro éblouissant) gère les conflits tout en gardant un œil affectionné aux garçons qui grandissent et qui servent la messe.

Lorenzo dit Shakes – « Secoue », surnom donné à son agitation ? – (Joe Perrino jeune puis Jason Patric adulte), Michael (Brad Renfro puis Brad Pitt), John (Geoffrey Wigdor puis Ron Eldar) et Tommy (Jonathan Tucker puis Billy Crudup), en ce jour d’été 1967 où il fait 37° grillent torse nu sur le toit et s’ennuient. Ils n’ont plus l’âge d’aller se rouler en slip dans la rue où la borne d’incendie trafiquée crache son jet, ni de se jeter dans l’Hudson River.

L’un d’eux, le plus grand par la taille et le plus joli de figure, Michaël, avise du haut du toit un vendeur de hot dog, la seule attraction du quartier en ce jour caniculaire.

La bande des quatre décide de s’amuser un peu par une arnaque classique : commander un hot dog puis filer sans payer, laissant au commerçant l’alternative de poursuivre le délinquant ou de laisser sa marchandise à la convoitise des autres. C’est la première voie qu’il choisit mais Shakes est ardent et le fatigue. Pendant ce temps, les autres se servent puis décident de faire une blague : pousser le chariot jusqu’à une bouche de métro et l’engager sur la première marche ; lorsque le vendeur reviendra, il aura du mal à le sortir tout seul.

Sauf que l’imprévu survient : les garçons n’ont pas la force de retenir le chariot ; il dévale les marches et… emboutit un vieux passager qui sortait justement sans regarder. L’homme n’est pas tué, c’est miracle, mais sévèrement blessé, les garçons passent en jugement et écopent, grâce au témoignage de moralité du père Bobby, d’une peine réduite de 6 à 18 mois dans le centre pour jeunes délinquants Wilkinson Home For Boys de l’Etat de New York.

Les mœurs y sont fascistes, les adolescents étant une proie facile pour les gardiens frustrés de leur emploi et de leur vie personnelle, notamment Sean Nokes au groin de cochon (Kevin Bacon), qui entraîne dans son bon plaisir ses trois collègues.

Comme les quatre sont parmi les plus jeunes, ils passent à la casserole. Tout est prétexte à brimades, bastonnades, coups pour leur apprendre la fameuse « discipline », héritage de la guerre que les années 50 ont inculqué à coup de ceinture aux adultes des années 60. Ils sont tendres et ont la beauté de la puberté : après avoir fait se déshabiller entièrement Shakes dans sa cellule, Nokes le désire et les sévices sexuels ne tardent pas, de la pipe à la sodomie en passant par diverses pratiques éludées dans le récit. Car le film est tiré d’une histoire vraie parue sous forme de roman par Lorenzo Carcaterra en 1995 (en français Pocket 1996) qui dénonce ces pratiques. Ce que nieront farouchement l’Etat, la municipalité, l’institution et la justice, comme il est rappelé en bandeau final. Shakes (Carcaterra lui-même) a été pénétré le jour de ses 14 ans ; il le sera pour la dernière fois l’ultime jour des 6 mois qu’il a à tirer au printemps 1968.

Cette violence crue à l’âge tendre va profondément perturber les personnalités. Par contraste, l’année 1968 voit la rébellion de la jeunesse contre la chiourme militaire et la morale bourgeoise, prônant une sexualité épanouie de tous. Pour les adolescents de Wilkinson, c’est moins le sexe que la barbarie avec lequel il est consommé qui va rendre les garçons impuissants avec les filles, leur donner des cauchemars encore quinze ans après, et les pousser à la vengeance. Car le livre fétiche de Shakes adolescent est Le comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Il raconte l’emprisonnement injuste d’un jeune homme, sa rédemption entre les bras de l’abbé Faria, puis sa vengeance lentement mûrie et exécutée méthodiquement. La vengeance des quatre sera de la même eau.

Adultes, deux sont devenus tueurs pour la pègre, John et Tommy, un procureur adjoint de l’Etat de New York, Michael, et le quatrième, Shakes, journaliste débutant. La justice ? Ils n’y croient guère ; « elle est réservée à ceux qui ont l’argent pour se payer de bons avocats ». Ils la font donc eux-mêmes en dignes enfants du quartier où règne « la justice de la rue ». John et Tommy, reconnaissant en 1980 leur tortionnaire violeur Nokes dans un restaurant l‘abattent de plusieurs balles.

Michaël demande qu’on lui confie le dossier d’accusation et Shakes s’entremet auprès du parrain de la pègre locale King Benny (Vittorio Gassman), auprès de qui il a travaillé lorsqu’il avait 13 ans. Le vieux l’aide, « tu as toujours été un bon gosse », lui dit-il. Justement, son neveu est flic intègre et il va arrêter, sur le dossier de Shakes monté d’après les archives de son journal, Adam Styler, gardien devenu policier qui continue à violer allègrement les jeunes garçons qu’il conduit au poste. Le troisième gardien brutal, Henry Addison (Jeffrey Donovan), est fortement endetté, ce qui permet à King Benny de racheter ses dettes pour les offrir à Little Cesar (Wendell Pierce), un prêteur sur gages noir, frère aîné de Rizzo (Eugene Byrd), un adolescent copain des quatre au centre de détention, mort sous les coups des gardiens pour avoir gagné un match de football américain contre eux. Il sera descendu pour incapacité à régler ses dettes mais surtout pour avoir tué le petit frère.

Reste le dernier gardien, Ralph Ferguson (Terry Kinney), le meilleur ami de Nokes à Wilkinson, qui a des remords de conscience chrétienne. Michaël le procureur adjoint le cite à comparaître comme témoin de moralité de Nokes et l’avocat alcoolique de John et Tommy (l’excellent Dustin Hoffman), sur instructions écrites de Michaël qui écrit les questions, va d’une voix atone mais implacable le forcer à admettre devant la Cour et le jury, dans les larmes et la douleur, qu’il existait, a vu personnellement et a même pris part à des séances de torture et de relations sexuelles non consenties sur les jeunes garçons du centre Wilkinson Home for Boys. Le juge demande à ce que ces minutes ne soient pas enregistrées au procès mais l’impression sur le jury est forte.

Le père Bobby, à qui Shakes sollicite le faux témoignage que John et Tommy étaient avec lui à un match à l’heure du crime, consulte les profondeurs de sa conscience et finit in extremis par jurer devant la Cour. Shakes lui a raconté en effet, en présence de l’amie d’enfance Carol (Minnie Driver), tout des sévices subis par les garçons, ce qu’il n’avait pu lui dire lorsqu’il avait 14 ans lorsqu’il venait le voir à la prison. Le parjure et le mensonge étant pour une cause supérieure, Dieu est laissé juge dans l’au-delà. John et Tommy sont acquittés par la justice du système, pas faite pour des gens comme eux.

La bande se réunit une dernière fois avec Carol, ils reforment le cercle de la bande de quartier puis s’évaporent : Michaël démissionne pour devenir menuisier « au calme » en Angleterre, John et Tommy sont descendus avant leur 30 ans, Shakes a une petite promotion dans son journal et Carol, qui aurait bien épousé l’un des quatre, se retrouve mère célibataire avec un fils de 12 ans prénommé de chacun des prénoms des garçons. Peut-être est-il finalement le fils de Shakes ? Il en porte le surnom.

La vengeance du clan et du quartier l’emporte sur la justice démocratique, et même Dieu semble se mettre à leurs côtés via le père Bobby. C’est une tendance très américaine de se faire justice soi-même en croyant Dieu avec soi, depuis l’archaïque loi de Lynch qui pendait sommairement ceux qui transgressaient les règles de l’Ouest, aux « services spéciaux » qui agissent incognito pour le compte du gouvernement et les actuelles lois extraterritoriales qui imposent la loi des Etats-Unis aux entreprises du monde entier. Ce n’est pas moral, mais l’empreinte égoïste de la force. Dans le cas des garçons, le pathos des viols répétés le justifie aux yeux des spectateurs, ce qui rend ce film prenant mais un brin malsain. Je me souviens que le Gamin avait été très impressionné lorsqu’il a vu le film à 15 ans et qu’il a désiré en parler.

Le prétexte de la vengeance « légitime » conduit aux dérives de vouloir imposer sa propre loi au détriment des autres, jusqu’à cette Cancel culture des enragés qui lynchent sans débat sur les réseaux sociaux et imposent leur terreur publique lors de violentes manifestations physiques. Une mode venue comme par hasard des Etats-Unis et qui atteint la France ces temps-ci, prodrome au fascisme. Cela s’est vu dans les années 1920 et 30 ; cela revient avec la force candide du « bon droit » supérieur au droit.

DVD Sleepers (La Correction) – couplé avec The Game car difficile à trouver en single en français, Barry Levinson, 1996, avec Kevin Bacon, Robert De Niro, Brad Pitt, Jason Patric, Vittorio Gassman, Ron Eldard, Dustin Hoffman, Billy Crudup, Universal Pictures 2001, 2h35, €34.90

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Religions poisons

Tuer au nom de Dieu, est-ce « religieux » ? Ne serait-ce pas plutôt banalement tribal, bien loin des justifications métaphysiques ? Dieu, s’il est, n’a nul besoin de petits cons pour se manifester. Il a l’éternité, la puissance et la gloire, bien plus que les adolescents immatures qui prennent le couteau en son nom et usurpent le droit de vie et de mort. Allah est un prétexte, d’autant que ce n’est pas Lui qui est caricaturé mais son Prophète : un homme, même pas le messager de Dieu qui est Djibril, l’archange, mais seulement le dépositaire d’une vision. « Tu ne te feras pas d’idole » est pourtant un commandement aux croyants et adorer un homme plutôt qu’Allah est idolâtre : « il n’est de Dieu que Dieu ». Mahomet n’est pas Jésus que les chrétiens ont eu la subtilité de faire Dieu en seconde personne (mystère de la foi). Mahomet était un illettré inspiré au désert, récite-t-on. Mahomet peut donc être représenté et critiqué. Il n’est pas Allah le Tout-puissant mais un bédouin empêtré dans ses déterminations familiales et tribales, dans son époque archaïque et sa volonté politique de s’imposer.

Mais à quoi bon tenter de mettre une quelconque rationalité dans « la foi » ? Toute croyance est par essence irrationnelle, agissant sur les pulsions de mort ou de vie, sur la peur et l’au-delà, sur les émotions d’amour ou de haine. Dieu n’est qu’un paravent commode, un masque pour ses propres turpitudes, une justification à ses propres péchés – déjà pardonnés parce que commis en Son nom. C’est à la fois stupide et inique, d’un orgueil individualiste incommensurable, mais c’est ainsi.

Toutes les religions sont des poisons

Ni les Grecs, ni les Romains ne tuaient au nom de Dieu comme le rappelle Voltaire dans son Traité sur la tolérance. Les trois religions monothéistes du Livre sont particulièrement autoritaires, machistes, misogynes, considérant le Père comme l’absolu, sur l’exemple divin, la femme et ceux qui ne croient pas comme impurs et inférieurs. Parmi les trois, le christianisme, après saint Paul, exècre la chair, la sexualité et l’ici-bas. Son idéal est l’abstinence – et rejoindre l’au-delà au plus vite. Mais il a su entrer progressivement dans le siècle en s’émancipant de l’Eglise, ce modèle du parti communiste selon Lénine. Aujourd’hui, la foi chrétienne peut être militante, elle est surtout intime, ne mélangeant pas Dieu et César, selon les mots du Christ. Rien de tel en islam, croit-on ; or c’est faux selon les historiens de la revue L’Histoire, aux musulmans de retrouver les interprétations historiques de leur religion qui permette de s’adapter au monde sans chercher à le convertir en ce qu’ils voudraient qu’il fût, avec l’intolérance de l’orgueil – ce péché capital. L’Ancien testament, à l’origine des trois religions monothéistes, commande d’aimer son prochain comme soi-même – mais pas seulement le prochain dans la même foi : cela est ethnique, xénophobe, raciste ; cela exclut les autres, tous ceux qui n’ont pas la même foi. La seconde table de la Loi offerte à Moïse par Jéhovah en haut de la montagne, commandait « tu ne tueras point » ! La dérive de l’islam est-elle à ce point mortifère qu’elle en arrive à adorer l’inverse du commandement divin ? Les islamistes seraient-ils voués à Sheitan plutôt qu’à Allah ?

Islamisme n’est pas islam

Les Juifs ont eu leur Merah, les bobos leur Bataclan, les flics leur Kouachi, les catholiques leurs attaques d’églises, (à Rouen, à Nice), les journalistes leurs martyrs Charlie, les profs leur saint Paty… Faudra-t-il que les « associations » et les extrémistes de gauche soient touchés à leur tour pour qu’ils prennent enfin « conscience » de la réalité ? De place en place, tous les groupes en France sont victimes du fanatisme islamiste. Une dérive radicale et politique de l’islam, une secte particulière qui veut s’imposer ici-bas hors son lieu de naissance géographique et historique. Les islamistes sont les ennemis du genre humain – sauf des convertis à leur fanatisme. C’est un mécanisme habituel à toute secte que d’exclure tous ceux qui ne pensent pas comme eux et d’en faire des sous-humains à éradiquer par le fer et par le feu sans rémission possible. Ainsi des cathares sous l’Inquisition, des huguenots sous le roi catholique, des catholiques pour les dominants protestants irlandais, des Arméniens pour les Turcs, des koulaks pour les lénino-staliniens, des Juifs pour les nazis, des Palestiniens pour les Israéliens, des citadins pour les polpotistes, des Hutus pour les Tutsis, des Rohingyas pour les Birmans, des Tibétains, des Ouïgours ou des démocrates pour les Chinois, de la gauche « liberal » pour les trumpistes républicains, et ainsi de suite. Quand comprendra-t-on, en France, que l’islamisme n’est pas tout l’islam – même s’il en fait partie – et qu’il faut le combattre aussi résolument que l’antisémitisme ou le racisme ? Car le commun de tout cela est la HAINE des autres, l’anti-fraternité affirmée.

Laïcité n’est pas droit de blesser

Mais il faut noter que la « laïcité » devient chez certains une quasi-religion, comme notre époque aime à en créer, tels l’écologisme ou le féminisme. Laïcité signifie neutralité, pas imposer sa propre loi au détriment des autres. C’est ainsi que répéter des caricatures de Mahomet alors que l’on sait pertinemment que cela va déclencher l’ire des musulmans (pas tous intégristes), peut s’apparenter à de la provocation, voire à une incitation à la haine (religieuse ou raciale) : en ce sens, certains gauchistes n’ont pas tort. L’antisémitisme est condamné, pas l’anti-islam – bien que les Arabes soient des sémites. Ce pourquoi il faut soigneusement distinguer l’islam comme religion de l’islamisme comme dérive sectaire politique. Le professeur Paty, dans son cours, a-t-il pris soin de neutralité en évoquant la liberté d’expression ? A-t-il montré en même temps que celles de Mahomet des caricatures du pape, du grand rabbin, des patrons et des écolos, des bourgeois et des féministes ? C’est cela la neutralité laïque, pas taper seulement sur les plus ridicules. Seule la comparaison, la mise en équivalence, permet de neutraliser la charge passionnelle de l’objet d’étude pour le soumettre à la raison. La distance est indispensable pour démonter le mécanisme de la caricature, de la moquerie, du rire qui libèrent parce qu’ils font réfléchir. Ainsi la caricature de l’islamiste qui « se fait sauter en public » est-elle plus profonde que la copulation affichée ne parait car il y a un orgasme de tuer, une montée au septième ciel de se prendre pour Dieu lui-même ici-bas.

Le droit contre le fait

Le simple principe de précaution – inscrit dans la Constitution et si souvent revendiqué par ailleurs – DOIT être appliqué contre l’islamisme et les islamistes. N’en déplaise aux naïfs qui croient au bon sauvage, aux idéologues qui croient les musulmans victimes, forcément victimes, et aux gens-de-gauche issus de la candeur chrétienne pour qui il faut toujours tendre la joue gauche et battre d’abord sa coulpe.

Que faire de raisonnable ? être vigilant envers ceux qui tiennent des propos sur les réseaux ou en public, ne tolérer aucun écart à l’obligation de débattre – de tout – ni laisser errer l’idée de lois « supérieure » aux lois fondamentales de la République. Mais aussi ne pas encourager l’islamisme en traitant ses adeptes en pauvres victimes. Si les immigrés algériens, maliens, pakistanais, tchétchènes, tunisiens sont venus en France, n’est-ce pas pour l’aura de liberté et de prospérité d’un Etat-providence ? Il ne faut pas vanter « le paradis français » ni « l’entreprise France » si l’on n’est pas capable d’intégrer et de développer chacun de ceux qui frappe à la porte. Intégrer signifie aussi ne pas offenser volontairement par la répétition de caricatures qui blessent. Or les postulants à l’intégration sont trop nombreux : il faut donc plutôt les aider à rester dans leurs pays respectifs plutôt que d’exporter la guerre avec l’armée française au Mali, en Libye, en Irak, en Syrie – ou des armes. Donc ne pas soutenir inconditionnellement les Etats-Unis belliqueux et éviter la lâcheté diplomatique au nom des intérêts trop étroitement économiques : la fermeture temporaire des frontières européennes à la Turquie serait un signe majeur pour faire baisser d’un ton le vaniteux qui ne se sent plus.

Une population ne peut guère intégrer plus de 10 à 12% d’allogènes à la fois sans se sentir déstabilisée. Pourquoi le dénier sans cesse ? Combien de morts faudra-t-il en « victimes collatérales » pour obéir à ce Grand principe inique qu’il faudrait accueillir sans conditions toute la misère du monde ? Pourquoi ne pas dire que les banlieues immigrées ne sont pas uniquement ces ghettos délinquants que les médias pointent mais des sas favorisant l’intégration ? Qu’a donc fait d’efficace pour la sécurité l’ineffable Hollande qui se mêle aujourd’hui de donner des leçons ? Si le droit est un obstacle, il faut le changer. S’il est mal appliqué, qu’on s’en donne les moyens. Si les « droits de l’Homme » et la Cour européenne empêchent, redéfinissons ces droits correctement.

Les droits de l’Homme ne sont un obstacle que pour ceux qui ne veulent surtout rien faire

L’article 2 de la Déclaration des droits n’évoque-t-il pas l’intégralité de ces « ces droits (qui) sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression ». Oui, « la sûreté » est un droit de l’Homme, vous avez bien lu. Et les « droits de l’Homme » ne sont-ils pas soumis au temps de guerre ? Or l’islamisme a déclaré la guerre explicitement, et il ne cesse de tuer. Traitons ses combattants en ennemis de guerre et non en citoyens ayant tous les droits.

Rappelons que les islamistes ne sont que quelques milliers répertoriés en France et que les quelques 10 à 12% de musulmans français ou résidant sur le sol français ne sont pas tous islamistes, loin de là. Des voix commencent à s’élever chez les croyants en l’islam qui n’ont aucun problème avec la République. Ils sont trop timides par peur des représailles de leurs « frères » radicalisés mais ils existent. Qu’attend-t-on pour expulser vers la Turquie, si nationaliste et grande gueule, les islamistes du parti du président qui prêchent encore dans les mosquées ? Pourquoi devrions-nous tolérer la haine en notre propre sein ? La fermeté d’action et l’équanimité des propos sur les valeurs de notre pays sont les seuls remparts à la force, Munich nous l’a amplement montré, même si la gauche a préféré se coucher en 40 sous Pétain.

« Art. 5 : La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société », dit la Déclaration des droits de l’Homme (préambule de notre Constitution). Alors quoi ? « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, dit Sénèque. C’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles » Lettres à Lucilius, Livre XVII, Lettre 104.

Osons donc !

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Bernard Clavel, La lumière du lac

Ce roman est le pendant de lumière du précédent voué aux ténèbres, La saison des loups déjà chroniquée. Le personnage principal n’est plus Matthieu le chauffeur, pendu pour avoir choisi la soumission au lieu de la liberté, mais Bisontin, compagnon charpentier qui mène les fuyards de la Comté ravagée par la guerre et la peste vers l’asile du canton de Vaud. La forêt laisse place au lac, le catholicisme doloriste au christianisme généreux.

Mais une fois de plus surgit un personnage clé, une sorte de prophète du Bien comme dans le précédent tome. Ce n’est plus un prêtre jésuite qui incite à souffrir ici-bas pour se racheter au-delà mais un médecin conquérant prénommé Alexandre qui se rachète ici-bas pour avoir laissé mourir son fils par désir de fuite. Tous deux ont les mêmes yeux illuminés et la parole ensorceleuse ; tous deux captivent les foules et sont suivis dans leur mission ; tous deux meurent à la fin, rappelés au ciel comme on croit. Cette fois, il ne s’agit plus d’enterrer les morts mais de sauver les enfants qui sont la vie, l’avenir.

Nous sommes en hiver 1639 et la petite troupe de pionniers en chariots bâchés qui quitte la Comté arrive à Morges épuisée. Ils se sont battus contre le froid et la bise, ont perdu un chariot dans un virage à cause de la glace et deux hommes tandis qu’un autre est blessé. Ça gronde dans la troupe, portée par facilité à chercher un bouc émissaire aux malheurs qui frappent. Deux clans se forment, comme par hasard les paysans et les artisans. L’auteur se situe résolument du côté de ces derniers, plus évolués et moins attachés à la glèbe, ouverts sur le monde et sur l’esprit industrieux. Comme s’en rend compte le compagnon Bisontin, « ma patrie est mon métier » plus qu’une terre précise. Les paysans quittent les artisans et tout s’arrange.

Bisontin-la-Vertu, de son nom de compagnon charpentier, parvient à trouver du travail auprès d’un bourgeois de la ville qu’il connait déjà et qui l’apprécie. Ce n’était pas gagné car les Vaudois ferment les portes aux étrangers par crainte de la peste qu’ils apportent. La quarantaine est obligatoire dans un village abandonné à demi ruiné, puis dans une cabane d’une forêt à essarter où même petit-Jean, 7 ans, coupe des fagots. Le travail libère et chacun trouve à s’employer, justifiant sa pitance et sa présence.

Jusqu’à ce que le destin (la main de Dieu pour ceux qui croient) fasse retentir la nuit de cris d’enfants et d’aboiements rageurs de chien : dans l’hiver glacé, les loups ont faim. Ils attaquent des voyageurs en chariot bâché. Les forestiers se précipitent et mettent en fuite les cinq loups qui ont amoché le chien, mordu la jument et terrorisé les enfants. Alexandre Blondel est médecin et a recueilli des petits abandonnés dans les ruines de leurs villages incendiés, sous les cadavres de leurs parents morts. Il a aussi pris soin de Julie, fille de 16 ans qui en paraît 13, violée et reviolée par les soudards, et désormais enceinte d’on ne sait qui. Le guérisseur, éperdu de la perte de son petit David qu’il aurait pu sauver s’il avait cherché un peu plus dans les ruines de sa propre maison, se donne pour mission christique de sauver tous les enfants du monde.

Il va dès lors s’employer à faire passer les bébés et les éclopés vers le Vaud, embobiner la ville de Morges et ses échevins, faire adopter ses protégés par les mamans qui ont perdu un enfant. Il est fou, il est saint, c’est un sauveur qui donne du sens à la vie de la vieille fille Hortense comme du contrebandier Barberat, du sens à Marie et Bisontin, à Pierre et Julie. C’est poignant, dans la nature hostile, avec le ciel reflété dans le lac comme un regard de Dieu ici-bas. Nous sommes dans la tendresse humaine et un nouveau monde commence, à la lumière du lac.

Bernard Clavel, La lumière du lac – Les colonnes du ciel 2, 1977, Pocket 1997, €2.99

Bernard Clavel, Œuvres tome 4 – Les colonnes du ciel et autres écrits, Omnibus 2004, 1080 pages, €49.81

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Joseph Kessel, Belle de jour

Un peu d’amour dans un monde de putes. Ce roman qui fit scandale entre-deux guerres met en scène une jeune bourgeoise belle, sportive et sympathique, épouse d’un jeune chirurgien beau, sportif et sympathique, qui est entraînée irrésistiblement à se prostituer chaque après-midi dans une maison tenue par une maitresse rive gauche à Paris, près du Pont-Neuf. La rue Virène où se situe le claque n’existe pas mais peut-être est-ce la rue Christine, courte et étroite, telle que décrite tout près de Notre-Dame ? Le quartier Saint-Augustin était réputé pour être mal famé jusque dans les années cinquante.

Séverine a tout pour être heureuse – sauf un vide qui la tourmente, « une attente subsistait en elle, vague, tenace et impérieuse » p.380 Pléiade. Elle fait l’amour et aime profondément son mari Pierre mais n’atteint pas l’orgasme. Le prologue l’explique par un traumatisme d’enfance, une fixation émotionnelle forte lorsqu’à 8 ans elle se fait caresser sous la robe par un plombier mal rasé dans son appartement, et qu’elle s’en évanouit. Sa sexualité est désormais fixée et elle est en quête du vulgaire brutal qui la fera enfin jouir.

Elle le trouve au claque de Madame Anaïs, après que la pipelette Renée lui ait annoncé avec des airs scandalisés et sous le sceau du secret que la petite Henriette se prostituait en maison pour arrondir ses fins de mois. Séverine en est tout excitée. Elle, ce n’est pas pour l’argent mais pour l’abîme de la jouissance qu’elle n’a pas connue et qu’elle finit par trouver deux fois. La première avec un ouvrier débardeur de péniche « au cou nu », qu’elle paye pour qu’il vienne lui acheter son temps chez Anaïs ; la seconde avec le jeune malfrat Marcel au corps mince et couturé mais puissant comme l’acier qui la veut pour femelle.

Comme souvent grâce à l’éducation chrétienne, l’être humain bourgeois oppose l’amour « pur et éthéré » qui est le Bien et le don pour connaître un degré de Dieu, de l’amour physique vulgairement sexuel qui remue la carcasse et les tissus érectiles mais qui n’est que frémissement éphémère de chair périssable, donc œuvre du Diable. Pierre ressort de l’amour pur, comme pour « un petit garçon » p.461 ; Marcel et l’ouvrier de l’amour bestial – un désir « massif, cynique et pur » p.405 et un « spasme sacré » p.433. Les deux ne se rencontrent plus après saint Paul et Séverine en est la victime. C’est assez sordide mais fort courant : « chaque homme, chaque femme qui aime longtemps (le) porte en soi », dit la préface. Kessel a rencontré une telle femme dans un bordel en Syrie, mue par « une nécessité intérieure » d’assouvir son désir animal jusqu’au bout. Du cœur à la chair, de la tendresse à la « joie bestiale », du remords au plaisir, du blanc de l’amour (la neige, la tenue de tennis, la blouse de chirurgien) au rouge du désir (les murs chez Anaïs, le sang), l’existence de Séverine alterne et clignote. La Belle de jour ne sait plus où elle en est, s’initie aux arcanes malades, possédées, animales, de sa sexualité balbutiante et refoulée mais, comme souvent chez Kessel, connait une rédemption finale en avouant tout à son mari.

Elle cède à ces penchants parce qu’elle se connait mal et n’a que l’illusion de se maîtriser, faute d’éducation adéquate. « Elle ne s’attachait qu’à la partie la plus superficielle de ses émotions, ne contrôlait que la part la plus manifeste d’elle-même. Ainsi, croyant se gouverner pleinement, Séverine n’avait aucun soupçon de ses forces essentielles, dormantes et, par là même, aucune emprise sur elles » p.387. Après la révélation de Renée sur Henriette, « Séverine avait été portée tout droit vers la grande glace qui lui servait à s’habiller » p.393. Comme Dorian Gray, elle y contemple son double secret, maléfique au point de la posséder ; comme lui, elle y succombe.

Ecrit à une époque naturaliste où triomphait la garçonne, le sexualisme et la psychanalyse dudit Monsieur Freud, le roman fit scandale. En même temps, des femmes se reconnaissaient en Séverine, Belles mues par un désir brûlant de s’unir à la Bête. Le fascisme mais surtout le nazisme allaient assouvir cet instinct primaire et faire jouir la belle Madame dans les bras de bourreaux musclés et sanguinaires au parler barbare.

Le film de 1967, tourné par Luis Buñuel, donne les traits de Catherine Deneuve à Séverine. Désormais, focale plus étroite qui dénature le roman, ce n’est plus l’emprise de la névrose mais l’oppression bourgeoise qui est à l’honneur. La prostitution est une libération car la pute baise avec qui elle veut quand elle veut et autant qu’elle veut. Ceci est mon corps, déclare la communion de mai 68. Notre époque en est revenue et la pute redevient une victime – de son corps, des désirs des autres, de ses souteneurs. Mais la bourgeoise aime à s’envoyer en l’air, même si ce n’est plus avec n’importe qui. Car elle reste névrosée.

Joseph Kessel, Belle de jour, 1928, Folio 2014, 189 pages, €5.49 e-book Kindle €5.49

Livre Joseph Kessel, Belle de jour + DVD Belle de Jour de Luis Buñuel, Folio cinéma 2009, €18.99

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Vide

Le vide n’est pas le rien, encore moins le néant. Il est en latin « l’inoccupé », propriété adjective en opposition à ce qui existe et occupe. Mais voilà… la langue permet de substantiver, de faire de l’adjectif un nom propre, donc un « être ». Nietzsche l’avait déjà pointé, la grammaire contraint. D’où « le » vide comme un état en soi, pas une modalité de l’espace et du temps. Les humains du Livre en viennent vite à opposer, selon leur mentalité binaire, le Diable à Dieu, le Négateur au Créateur.

Déraison que tout cela ! Le numéro 561-562 de juillet/août de la revue La Recherche consacre un dossier au Vide et nombre de ses articles font penser. Epicure le matérialiste disait que la nature est faite d’atomes et de vide, or Aristote le conteste puisque, si « vide » il y a, c’est donc qu’il y a « quelque chose » – donc pas rien entre les atomes. C’est toute la différence entre l’adjectif et le nom, la propriété relative ou le rien du tout – autrement dit l’être et le néant dont Sartre se délectera… dans le vide.

Un pur néant n’a ni structure, ni propriétés, ni durée, ni extension. Il est un « non-être » en soi, donc un pur concept né dans les esprits enfiévrés, que l’on ne peut jamais contester mais pas non plus constater. « Le néant néantise », disait Carnap en 1933 pour se moquer des hégéliens, heideggériens et autres futurs sartriens qui jargonnent entre eux sans faire avancer d’un pouce la connaissance. Seule la physique quantique avance, définissant son vide relatif comme l’état d’énergie minimum des champs dépourvus de particules réelles observables. Autrement dit, le vide n’est pas le rien, il est un état provisoire et relatif de la matière en énergie.

C’est donc que le rien ne peut donner quelque chose et qu’il y a toujours quelque chose plutôt que rien, même si cette chose n’est pas observable – elle semble simplement « gelée » aux énergies de l’observation. La matière, le temps, le vide, ne sont compréhensibles par nous, humains, que parce qu’ils sont numérisables, modélisables. Or tout ne se réduit peut-être pas aux nombres… La mathématique est un langage incomparable pour comprendre l’univers, mais un instrument à notre portée, qui n’est peut-être pas unique. Soyons donc humbles dans nos affirmations et ne « croyons » pas aveuglément les spécialistes. Ni ceux qui prospectent le savoir, ni les Livres soi-disant révélés où Dieu est tout et nous rien, nous sommant d’obéir sans exercer notre faculté de jugement ni notre relative liberté d’être. A quoi servirait-elle dans le Dessein intelligent, puisque nous avons été créés ainsi ?

Nous ne savons pas grand-chose mais nous progressons. Le vide semble n’être pas le néant mais un état provisoire dans lequel aucune énergie ne circule. Les particules sont dans un champ de forces, mais figées. Un détecteur accéléré révèle les vibrations élémentaires du champ que sont les particules, elles sont tapies dans le soi-disant « vide », et ce qui n’est pas rien. D’ailleurs, il reste toujours des fluctuations d’énergie dans le champ « vide ». Sauf que nous ne trouvons nulle part une cause directe de l’existence de ces particules. Les chercheurs savent seulement les faire apparaître en appliquant un champ électrique dans le vide, laissant penser que notre univers est une imbrication complexe de l’infiniment grand à l’infiniment petit et de l’énergie la plus haute à l’énergie la plus basse.

D’ailleurs, analogie humaine : notre cerveau ne pense jamais « à rien ». Même lorsqu’il est laissé à lui-même, il vagabonde, et pas seulement durant le sommeil. Son « mode par défaut » est rempli d’activité, comme s’il « défragmentait » les informations stockées jusque-là. La méditation bouddhiste permet de penser sur ses propres pensées, en évitant l’emballement du zapping, pathologie de plus en plus courante de ceux qui ont un « sentiment de vide » aujourd’hui faute de stabilité suffisante dans leur perception de soi et des autres, ce qui est pourtant la seule façon de nouer des relations humaines.

Nous existons dans le provisoire et l’incertain, mais entièrement. Ne nous prenons donc pas la tête avec ce que nous ne pourrons jamais connaître de part en part. La vie est ici et maintenant, dans un univers limité et durant notre existence limitée. Repousser nos limites est un défi humain sympathique que j’approuve, mais pas dans le délire intello des adjectifs substantivés, du jargon qui pose, ni des affirmations gratuites. Soyons déjà ce que nous sommes, ce sera le maximum du Bien que nous pourrons faire aux autres et à la nature – puisque nous en dépendons.

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L’Associé du diable de Taylor Hackford

Le droit est, pour les Américains, la loi divine sur terre et ses avocats sont ses clercs et ses prêcheurs. Les lois sont si complexes et proliférantes qu’il ne faut rien moins que des spécialistes pour s’en débrouiller : où l’on retrouve la loi du plus fort chère aux pionniers, ou la loi du plus riche, ce qui revient là-bas au même. Qui a la puissance a l’argent donc les meilleurs avocats – et gagne ses procès.

Lorsqu’un jeune défenseur de Floride gagne trop souvent, le soupçon vient que le diable s’en mêle. Car faire acquitter un prof pédocriminel qui a attouché une ado de quatrième ingrate et bafouillante est un crime aux yeux de Dieu (s’il s’en préoccupe). Or il semble ne rien faire au nom du « libre arbitre ». L’être humain est libre depuis la Chute où la femme, séduite par le serpent, a croqué la pomme. La connaissance s’est révélée au couple humain et « ils virent qu’ils étaient nus » (quelle horreur ! au lieu d’en jouir ils en eurent « honte »). Désormais, ayant désobéi, à eux de se débrouiller tout seul dans la jungle terrestre et avec les autres humains qui prolifèrent à cause de la frénésie sexuelle. Kevin voit son client frétiller de la main sous la table lorsque l’adolescente raconte en pleurant comment il lui a mis la main sur le chemiser, puis l’autre sous la jupe et qu’il est remonté, de plus en plus haut, et ainsi de suite. Rien que le souvenir le fait bander et l’avocat lui dit qu’il irait jusqu’à éjaculer devant le juge ! Il s’aperçoit bien que son client est coupable mais, par vanité, lui qui n’a jamais perdu aucun procès, il ne veut pas laisser la justice gagner et, malin, va discréditer devant le jury la parole de la fille, moins innocente qu’elle ne paraît.

L’adaptation Hollywood du roman The Devil’s Advocate d’Andrew Neiderman, Kevin Lomax (Keanu Reeves, 33 ans) a la beauté du diable et l’habileté qui va avec. Après l’acquittement improbable du pédocriminel, une grande firme juridique de New York lui propose un pont d’or (à cinq chiffres) pour qu’il vienne seulement deux jours choisir un jury pour un procès. Il s’en tire avec les honneurs et son dirigeant John Milton (Al Pacino) décide de l’engager en créant pour lui un service d’avocat pénaliste au lieu d’envoyer les clients habituels vers d’autres cabinets.

Tout est trop beau pour être honnête : salaire mirobolant, appartement de fonction aux trois chambres dans un immeuble donnant sur Central Park, proximité du bureau, des commerces, des écoles et du staff de la firme qui loge dans le même immeuble réservé, d’étage en étage en fonction de la hiérarchie, le dernier au sommet étant réservé au chef. Composé d’une seule pièce immense, un grand feu y brûle toujours, été comme hiver, et une composition gigantesque du Paradis perdu du poète John Milton trône au-dessus du bureau principal.

Mary Ann, l’épouse de Kevin, n’aura plus à travailler mais se fera-t-elle au climat et à la trépidation de New York ? Kevin lui laisse le choix (encore le libre-arbitre). Mais est-on libre lorsqu’on est tentée ? Séduite par le fric et le luxe comme par le discours susurré du serpent Milton sur sa beauté et sa coiffure, elle se laisse tenter et croque la Grosse pomme. Elle va vite s’apercevoir de la fatuité des autres épouses qui ne pensent qu’à se regarder entre filles seins nus pour se faire valoir, dépenser en robes à 3000 $ portées une fois et à s’envoyer en l’air pour passer le temps. Est-ce cela la vie d’une épouse ? Attendre dans l’appartement immense et vide que son mari rentre à pas d’heures et qu’il la délaisse pour un boulot si prenant qu’il passe sa vie avec son patron plutôt qu’avec elle ? Mary Ann (les prénoms de la mère du Christ et de la mère de la Vierge) voudrait un enfant mais « on » (le diable ?) lui a, dit-elle, ôté les ovaires.

Kevin Lomax, de son côté, se prend au jeu et s’active. Son orgueil (plutôt que sa vanité, ainsi qu’il est traduit en français) est le plus grand des péchés capitaux car il voit l’homme tenter de s’égaler à Dieu, offense suprême ! Kevin ne veut jamais perdre et s’investit en totalité dans la défense de ses clients, même les plus vils salauds. Un promoteur immobilier très semblable à Trump, Alexander Cullen (Craig T. Nelson), très gros client de la firme pour se trouver constamment aux marges de la loi (plus de 1600 fois en un an…), est accusé d’avoir tué sa troisième femme, son beau-fils et sa domestique au pistolet en rentrant un soir chez lui. C’est un mégalomane menteur qui ne connait de vérités que celles qu’il affirme et qui compte bien être acquitté de toute accusation. Il va jusqu’à faire témoigner pour lui son assistante : il était en train de la baiser, trois heures durant, à l’heure des meurtres (« vous avez dû être éreintée », susurre malignement Lomax). Sauf que c’est probablement faux et que l’avocat malin s’en rend compte lorsque la fille ne sait même pas si Cullen est « coupé » (circoncis). Comme en Floride, Lomax va-t-il jouer le jeu du client ou celui de la justice ? Son patron Milton lui laisse clairement son libre-arbitre, puisque son épouse Mary Ann ne va pas bien : qu’il laisse l’affaire à un autre et qu’il s’occupe d’elle pour sauver son mariage. Mais est-on libre lorsqu’on est tenté ? L’orgueil parle une fois de plus – une fois de trop – et Lomax fait son métier au détriment de toute humanité. Le diable a gagné et ce pourrait bien être John Milton, patron cynique et sans aucun scrupule dont le sourire sardonique éclate trop souvent pour être honnête.

Mary Ann qui hallucine se réfugie à poil dans la plus proche église de son appartement et, lorsque son époux sort de sa plaidoirie pour la retrouver enveloppée dans un duvet rose de clocharde, sur appel d’une âme charitable, elle lui avoue que John Milton l’a baisée tout l’après-midi – le même argument que celui du promoteur. Or John Milton a assisté au procès aux côtés de Kevin Lomax durant tout ce temps. Déjà que Lomax l’avait surpris à parler plusieurs langues (chinois, italien, espagnol), ne voilà-t-il pas qu’il prend toutes les formes et peut se trouver en plusieurs lieux à la fois ? Si ce n’est pas la définition chrétienne du « diable », qu’est-ce donc ? La mère de Kevin, Alice au pays des Marvel comics (Judith Ivey) a fauté jadis avec un barman aux yeux de braise et a élevé seul son fils ; elle sait bien que New York est la Babylone de la Bible, où la Bête a établi ses quartiers, et que son Kevin a atteint 33 ans, l’âge du sacrifice du Christ. Mais son fanatisme obsessionnel à citer sans cesse les mêmes saintes Ecritures la dessert : qui peut croire en la répétition plutôt qu’en la dialectique ? Obéir à Dieu, c’est abolir toute pensée personnelle pour se soumettre et radoter ce qui est écrit une fois pour toute sans plus penser ; c’est donc abolir son humanité et son libre-arbitre. Est-ce sensé ? Mais le libre-arbitre est-il franchement libre ? La Bible ne guide-t-elle pas l’égaré sur les chemins du juste ?

Kevin fait donc interner Mary Ann qui, malgré les calmants, reste confuse. Quand Pam, l’assistante juridique de Milton (Debra Monk), tend à la jeune femme un miroir pour qu’elle se voit belle, elle aperçoit le visage démoniaque de l’assistante sous le masque de chair et brise le miroir ; elle prend un éclat et se tranche la gorge sous les yeux de son mari et de plusieurs témoins. C’est le moment (mal choisi pour Kevin Lomax) où sa mère lui avoue qui est son père et il déboule au dernier étage de l’immeuble Milton pour y trouver ce dernier avec une fille, Christabella (la belle Christ) que John lui présente comme sa sœur (Connie Nielsen). Ce qu’il lui apprend, je laisse le spectateur le découvrir, mais tout finit comme à Hollywood, avec le libre-arbitre mais dans les flammes et l’hystérie…

…Jusqu’à ce que Kevin Lomax se réveille dans les toilettes du tribunal de Floride du début, juste avant qu’il n’interroge la gamine abusée. Sa prescience le fait changer d’avis et « la justice » pourra peut-être passer. A moins que l’orgueil, toujours présent, ne compromette une fois de plus le processus, en abyme.

Les effets spéciaux ne manquent pas, des visages qui se diabolisent jusqu’à la fresque qui s’anime, faite par William Blake pour le Paradis perdu de John Milton, effet qui aurait coûté à lui seul deux millions de dollars. Keanu Reeves est parfait dans le rôle d’ange déchu ou de diable en herbe, juvénile séducteur de toutes les femmes ; Al Pacino est remarquable en Satan incarné, regard de braise pour les hommes et de baise pour les femmes, sourire méphistophélique qui n’atteint que les lèvres sans aller jusqu’aux yeux ; Charlize Theron est superbe en hystérique devenant progressivement folle à lier (l’hystérie étant une névrose d’origine sexuelle que le Moyen Âge a assimilé à la possession par le diable). La partition musicale angoissante de James Newton Howard ajoute au charme vénéneux du film. Je ne l’avais encore jamais vu, il est très bon.

Nous sommes dans l’extrême de l’Amérique : le tout est possible se transforme en tout peut-il être possible sans y perdre son âme ? Le pacte faustien de Goethe à la Renaissance rejoint l’ambition yuppie des années 1980 et 90 pour faire croire aux jeunes loups du droit, de la finance ou de la promotion immobilière qu’ils sont les maîtres du monde, les égaux de l’Éternel. Satan les tente par le sexe, l’argent, la gloire et le pouvoir. Ils en sont ivres et perdent leur humanité à l’image de Dieu au profit du diable qui en rit et les tient. S’ils trahissent par jalousie, ils sont exécutés, tel le directeur général Eddie Barzoon (Jeffrey Jones), tabassé à mort par deux clochards nègres (aux visages de démons) alors qu’il fait son jogging (à l’envers) autour de Central Park. L’enfer est désormais sur terre.

Il faut bien sûr entrer dans la mythologie chrétienne de Dieu, du Diable, de la tentation du Paradis perdu et de l’Enfer, mais cette culture se mérite tant elle continue d’irriguer tout ce qui vient des Etats-Unis. Une façon de prédire tout ce qui allait arriver en 2000 avec la chute des valeurs Internet en bourse, le krach séculaire de 2008 et l’arrivée du clown populiste Trump au pouvoir en 2016. Ce film apparaît comme une Apocalypse de saint Taylor.

DVD L’Associé du diable (The Devil’s Advocate), Taylor Hackford, 1997, avec Keanu Reeves, Al Pacino, Charlize Theron, Jeffrey Jones, Judith Ivey, Connie Nielsen, Craig T. Nelson, Ruben Santiago-Hudson, Tamara Tunie, Debra Monk, Warner Bros 1999, 1h18, €9.48 blu-ray €14.05 

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Dominique Iogna-Prat, Ordonner et exclure

Stupeur ! A la lecture de cette étude austère au titre à rallonge d’un chercheur au CNRS de Nancy, je découvre que la doctrine en formation de l’Eglise de France, formulée dans les écrits de l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable (1122-1157), contient en germe les doctrines ultérieures appliquées en France : L’Etat royal louisquatorzien, la volonté générale rousseauiste, la Terreur jacobine, le bonapartisme et ses avatars gaulliste et radical-socialiste jusqu’à Valls et Chevènement, et même la tentation du communisme ou du social-écologisme d’autorité qui pointe…

Mon étonnement demeure devant une telle exception idéologique française, cette globalisation sociale venue d’en haut qui ne lui permet pas d’admettre l’individualisme anglais, ni même le quant-à-soi luthérien ou calviniste suisse, scandinave ou allemand. Elle serait venue de l’an mille et de la soumission au papisme romain, à ce moment où l’Eglise établit les bases idéologiques de sa domination entre les allégeances féodales. Pour l’Eglise romaine, la féodalité médiévale est comme l’individualisme pour les jacobins et pour les gauchistes du XXe siècle : la tentation du diable – qu’il faut exorciser. L’Eglise de France conçoit le peuple chrétien comme une grande famille, de la cellule parentale à l’ordre seigneurial et royal, en passant par les liens spirituels et les relations de fidélité d’homme à homme. La charité doit irriguer l’ensemble du corps social, au miroir du sacrifice du Christ. Et le clergé en son Eglise se veut l’intermédiaire obligé du lien social ici-bas comme des rapports avec l’au-delà. Il indique aux humains les médiations nécessaires pour s’agréger en société : l’eucharistie manifeste le divin dans l’humain et permet la communion des fidèles, la morale du péché définie par l’Eglise régit les rapports entre les hommes, et les dons des riches pour assurer leur salut sont redistribués aux nécessiteux, « ayant-droits » et autres « exclus » de l’époque – à condition qu’ils se soumettent aux règles morales et cultuelles.

L’Eglise d’hier est devenue l’Etat d’aujourd’hui, avec le même rôle idéologique. La communion est le vote, la morale est la réglementation toujours volontariste, incitative et tatillonne, le don est l’impôt (dont celui, très symbolique, sur la fortune) et les taxes sont les dîmes dues à l’Eglise/Etat de par le « droit » (divin ou de « volonté générale »). Le salut est l’incantation permanente au « social », comme si tout tarissement de la redistribution rompait la sainte alliance avec on ne sait quel Dieu transcendant. Je ne peux que me demander pourquoi le contre-modèle américain, par exemple, très inégalitaire et qui s’en glorifie, continue d’attirer en permanence autant d’immigrants. Est-il cet « enfer » que les politiciens démagogues français nous agitent ?

La logique de l’Eglise de l’an mille, comme celle du communisme hier et du gauchisme écologiste d’aujourd’hui, est englobante, totalisante. Elle vise à contrôler la vie humaine pour le service du Royaume de Dieu, du Social ou de Gaïa la terre-mère. L’Eglise veut que le monde se confonde avec elle-même – elle n’est pas la seule, l’islam et le communisme aussi. D’où son intolérance, ses prescriptions morales, sa chasse aux hérétiques et aux « déviances ». Cela lui permet de définir son espace et la dynamique de son expansion. Un équilibre comme celui de l’Espagne judéo-islamo-chrétienne autour de l’an 1200 n’est pas la voie choisie ; sa fin est d’ailleurs décrite dans le roman de Gilbert Sinouhé Le livre de saphir, paru en 1996.

Pour Cluny, le Juif est un résidu de l’histoire, assassin du Christ et figé hors du temps dans le rôle du peuple témoin ; l’islam est un concentré diabolique qui récapitule toutes les hérésies et les déviances possibles, dont celles du sexe. L’Eglise, pas encore catholique, impose sa conception de l’ordre aux laïcs enserrés dans les liens du mariage et de la surveillance morale du curé, comme aux clercs chastes et obéissants sous peine de cachot et de fouet, qui doivent se consacrer sans mélange au divin. Les femmes, héritières de l’Eve biblique, sont considérés comme impures, tentatrices et diaboliques car elles ont ancré l’humanité dans la sexualité et le labeur (labourer la terre est analogue à labourer la femme pour faire germer la nature). Ceux que l’on rejette sont ainsi identifiés au corps : l’enfant non baptisé, la femme (avide et volontiers adultère ou prostituée), le Juif (attaché à la lettre qui tue tout esprit), le Sarrasin (voluptueux, adepte des harems, aspirant aux houris et aux échansons pour l’au-delà), l’hérétique (toujours considéré comme sexuellement déviant, sodomite ou obsédé). Comme sous Staline, on trouve toujours un écart à la ligne digne d’être réprimé pour alimenter la flamme du pouvoir.

La hantise sexuelle d’hier est aujourd’hui devenue celle de « l’argent ». La sublimation du sexe était conçue pour rendre les clercs plus proches du sacré, donc de contrôler les échanges de la société avec l’au-delà : la communion et la confession pour les vivants, les messes pour les morts. Ce sacrifice de la sexualité, comme une grâce divine, permettait aussi d’être légitime à définir qui faisait ou non partie de la communauté chrétienne. Aujourd’hui, les fonctionnaires ont remplacé les clercs et conservent le même rôle. Non enserrés dans les liens du capital et de la course à l’argent ils définissent « l’intérêt général » – curieusement comme celui du fonctionnaire moyen – et contrôlent l’impôt comme la redistribution – qualifiant de « riche » toute personne qui touche plus de 3470 € par mois, si l’on en croit un récent rapport. Cela ne serait pas moralement contestable si un contrepouvoir existait qui permettrait d’en débattre, mais l’Etat aujourd’hui comme l’Eglise d’hier prolifère et impose sans justification autre que celle de l’entre-soi, les partis idéologiques générant des politiciens technocrates qui mettent le Parlement à leur botte et contrôlent l’Administration. Créez un service et aussitôt une bureaucratie s’installe, qui étend ses pouvoirs comme l’huile fait tache, et produit ses règles propres pour justifier son existence. Il est très difficile ensuite d’en limiter les pouvoirs si le besoin initial qui l’a créé a changé.

Cluny est mort parce que le monastère ne s’est jamais préoccupé de produire une quelconque richesse, mais seulement de redistribuer celle qu’on lui assurait par les dons. Il est une loi mystérieuse mais bien réelle qui montre que toute distribution voit le nombre de nécessiteux porté à croître alors que celui des donateurs reste limité. La société d’égaux parfait n’existe qu’en idéologie ; l’Eglise a fait peur aux croyants avec le diable et l’Enfer pour pressurer les dons et assurer son pouvoir. L’Etat-providence d’aujourd’hui agite le spectre des manifestations de masse, des blocages du transport ou de la révolution sociale pour arriver aux mêmes fins. Or nul ne peut redistribuer que ce qu’il a : sans production, ni impôts ni taxes, donc pas de manne à distribuer. La faiblesse du modèle français, issu de l’Eglise de l’an mille, est qu’une majorité de la population rêve d’être fonctionnaire plutôt que de produire, tandis qu’une majorité d’entrepreneurs qui ont réussi rêvent de quitter la France pour échapper à la voracité fiscale, l’une des plus élevée de toute l’OCDE.

Il serait peut-être temps de réviser un modèle qui a mille ans et qui est loin d’avoir montré son efficacité dans la modernité. Même le conservatisme a ses limites !

Dominique Iogna-Prat, Ordonner et exclure – Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam – 1000-1150, 1998, Champs Flammarion 2004, 508 pages, €11.00

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George Sand, La ville noire

Pour le premier roman industriel français (un exploit !), pas de préface morale (ouf !) et une longueur raisonnable (c’est heureux !). La ville noire, c’est Thiers que George Sand a visité en 1859, la coutellerie et la papeterie enserrée dans la gorge de la Durolles, ses ateliers d’artisans bâtis de bric et de broc sur l’à pic de la cascade qui fournit l’énergie de l’eau. Il y a la ville basse populaire des besogneux, jusqu’au Trou d’Enfer où la gorge est la plus étroite et le rocher le plus branlant, et la ville haute de la grande usine et des bourgeois qui ont construit une ville « peinturlurée ».

Etienne, dit Sept-Epées, a déjà douze ans d’expérience en coutellerie à 24 ans. Il a commencé apprenti à 12 ans lorsque ses parents sont morts tous deux de maladie, recueilli par son parrain coutelier célibataire, colérique mais généreux. Il est salarié et travaille bien mais a de l’ambition. Il sait lire, écrire et compter et veut monter son propre atelier pour, un jour, émerger à la ville haute. Il tombe amoureux de Tonine, dite la Princesse, qui n’a que 18 ans et qui est la petite sœur d’une fille montée à la ville haute par mariage mais que son mari débauché a délaissée jusqu’à ce qu’elle meure. Tonine n’a aucune ambition, sinon de rester parmi les siens, dans son milieu, dans l’enfer de la ville basse.

Ces deux-là sont comme l’eau et le feu, bien mâle et femelle, celui qui veut grimper et celle qui veut rester. D’où les deux étapes de l’amour que Tonine appelle encore « amitié » : « Il y a amitié et amitié ! Il y a celle qui fait qu’on ne peut pas vivre l’un sans l’autre et que l’on se marie ensemble ; (…) mais il y a une amitié plus tranquille et qui n’enchaîne pas tant : c’est celle qui fait qu’on s’intéresse aux peines d’un autre et qu’on voudrait l’en tirer » p.868 Pléiade. Ils mettront des années à se convenir, amoureux mais incompatibles, jusqu’à ce que le destin s’emmêle ou que Dieu s’en mêle (Sand mélange volontiers les deux). Tout finira bien mais dans un délire rousseauiste habituel à l’auteur avec hymne au socialisme suprême en chapitre final. Et l’égalité entre l’homme et la femme sera réalisée : « Avec le changement de position, l’horizon de Tonine s’était grandi. Elle avait voulu entendre de son mieux la science et les arts de l’industrie qu’elle avait à gouverner et, sans être sortie de son Val-d’Enfer, elle s’était mise au courant du mouvement industriel et commercial de la France. Sept-Epées fut donc très heureux de pouvoir causer, devant elle et avec elle, de tout ce qu’il avait acquit et observé, sans craindre de trouver en elle des préoccupations étrangères à la nature de ses connaissance » p.924.

Malgré le rousseauisme béat, le roman se lit bien, sans aucun de ces excès d’autres romans de « sentiment ». Le travail semble ancrer les personnages à la réalité bien plus que « l’art » d’une Elle ou d’un Lui ! La fable morale ne se fait pas trop sentir même si les héros sont toujours beaux, gentils et avisés. Leur initiation sera de montrer qu’ils peuvent errer avant de trouver – de droit – la voie. Etienne fera son chemin de croix semé d’embûches de caractère, de travail et d’argent tandis que Tonine se contentera de s’épanouir naturellement en femme de raison maternant tout le monde. Si l’homme agit, la femme se contente d’être : telle est la faiblesse de George Sand.

L’ambition de l’ouvrier à devenir son propre patron contredit trop le socialisme naïf de l’idéalisme à la Pierre Leroux que Sand a fréquenté : ce serait devenir « capitaliste », déjà un gros mot il y a deux siècles en France ! Aussi, lorsque le phalanstère se crée et que les ouvriers parviennent à devenir maîtres de leur outil de travail, ce n’est pas par leur initiative mais par la main d’en haut. Le bourgeois qui avait épousé la sœur meurt en laissant l’usine en héritage à Tonine. Elle n’a plus qu’à se laisser vivre dans l’idéal réalisé, sans avoir rien fait pour le mériter. Elle attire à elle par mariage le pauvre Etienne dont l’atelier à demi en faillite est emporté par les eaux, malgré ses efforts et sa bonne volonté. Le travail ne paie pas et seule « la vertu » est récompensée par le ciel. Voilà qui n’est guère révolutionnaire pour une soi-disant « socialiste » !

Une telle conception du destin écrit d’avance et de l’administration des choses par une super maman reste bien dans le socialisme français, comme en témoignent les nationalisations-sanctions de 1981, la faillite des énarques mis par les copains de leur bord à la tête des grandes entreprises devenues nationales et la gabegie distributrice sans souci de produire qui s’en est ensuivi. Pour ce genre de socialisme encore imbibé de Bible, donnez et Dieu y pourvoira (il a bien multiplié les pains et les poissons) ! Il y aurait même un orgueil un brin diabolique à vouloir maîtriser la nature et assurer sa propre destinée. C’est ce que n’est pas loin de penser George Sand lorsqu’elle fait dire à Etienne, à propos du parcours qu’il a tenté : « La vie de fer et de feu de l’industriel est un délire, une gageure contre le ciel, un continuel emportement contre la nature et contre soi-même. Celle du paysan est une soumission prolongée, demi-prière et demi-sommeil. Le mépris des tourments et des joies qui nous consument est écrit sur sa figure, qui ne sait ni rire ni pleurer. Il contemple et médite » p.904. Déjà l’écologisme pointait sous le socialisme version idéaliste !

Nous sommes dans une fiction expérimentale, avec le talent de l’auteur pour disséquer avec minutie les sentiments des uns et des autres. C’est bien cette dissection, ici raisonnable, qui est le sel du livre, ainsi que la description du milieu ouvrier français milieu XIXe. L’utopie du familistère n’est qu’un greffon final peu convainquant : l’autogestion ouvrière, que ce soit dans les coopératives ou les phalanstères, a montré clairement ses limites car aucune n’a survécu aux années. Quant à la critique de l’ambition qui serait menée par l’individualisme et l’argent, elle tombe à plat car ce qui hante George Sand est qu’un jour l’ouvrier devienne « bourgeois » (autre gros mot né alors en France). C’est pourtant ce que les Trente glorieuses ont réalisé un siècle plus tard, et je ne sache pas que les « ouvriers » s’y sentent plus malheureux. Si l’inégalité sociale subsiste, elle n’est criante que pour quelques milliers d’individus réellement plus « riches » que la moyenne, en général grâce à leur propre talent de créateur (footeux, écrivains, chanteurs, comédiens, en plus des créateurs d’entreprise et des inventeurs). Pourquoi donc « s’enrichir » serait-il un « péché » moral ? Le profit n’est que la résultante de tout un enrichissement intellectuel, personnel et technique, en général partagé par tout une série de métiers induits. C’est cette naïveté moralisatrice qui agace le plus aujourd’hui chez George Sand comme chez Jean-Jacques Rousseau.

Un court roman agréable à lire qui réconcilie avec la prose diarrhéique de l’auteur, montrant que dans le flux issu des entrailles peuvent naître parfois de bonnes histoires.

George Sand, La ville noire, 1861, Amazon media, €2.24 e-book Kindle €1.74

George Sand, Romans tome 2 (Lucrezia Floriani, Le château des désertes, Les maîtres sonneurs, Elle et lui, La ville noire, Laura, Nanon), Gallimard Pléiade, 1520 pages, €68.00

Les romans de George Sand chroniqués sur ce blog

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