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Massacre à la tronçonneuse 2 de Tobe Hooper

Moins inquiétant et frissonnant que le premier mais plus tourné vers la comédie, ce tome deux massacre très peu et est principalement gore avec sa bidoche sanguinolente un peu partout. Il est vrai que le Texas est le paradis de la viande. Elle s’étale sur les cuisses de la présentatrice de radio, en bottines et short court, elle se dévore au concours du meilleur chili du Texas « avec beaucoup de viande », elle décore les sous-sols du parc d’attraction abandonné des batailles du Texas où se terre la famille cannibale.

Le spectateur non américain se demande s’il s’agit d’un hymne au Texas ou d’une satire cruelle : le pays apparait comme celui des gros cons, des dégénérés cannibales aux timbrés du téléphone, aux bâfreurs sans vergogne et aux tireurs qui font un carton sur les routes. Le Texas qui vote Trump… Même le Texas ranger Lefty, oncle des massacrés du tome un (Denis Hooper), qui devrait être sympathique, se révèle un chrétien fanatique croisé contre le Mal, portant une grosse tronçonneuse à la main et deux plus petites en étuis de revolver, une chaine de rechange comme une bande de cartouches autour du cou.

Tout commence par deux étudiants texans aussi bêtes que bourgeois – des yuppies. Ils supportent on ne sait quelle équipe et, tandis que l’un conduit une Mercedes en louvoyant pour effrayer le péquenot, l’autre tire au revolver nickelé sur les panneaux qui bordent la route. Un péquenot en Ford pick-up forcé de se déporter se venge : il roule en parallèle (en marche arrière !) sur le même pont tandis que, sur la benne, un tordu (Face de cuir) démarre sa tronçonneuse et découpe le toit et la portière avant de sabrer vivant le conducteur. On s’étonne que le pick-up puisse rouler à la même vitesse que la Mercedes… et en marche arrière, que le conducteur n’accélère pas brutalement pour semer le lourd V8, que le tronçonneur puisse tenir debout à 150 km/h – en bref, on s’étonne de tout. Mais telle est la farce : grossir le trait jusqu’à l’absurde.

En tout cas, les deux jeunes cons sont tronçonnés et nul ne les regrette. Ils ont frimé en téléphonant à la radio locale qui passe de la bonne musique et prend les appels des auditeurs. Toute la scène du massacre se retrouve ainsi diffusée à l’antenne et, qui plus est, enregistrée sur cassette « comme le veut la loi ». La jeune présentatrice branchée habillée en objet sexuel des années 1980 (Caroline Williams), écoute effarée la scène. La police veut croire à un accident et se moque de chercher le pourquoi des disparitions forcées : au Texas, chacun est libre de faire ce qu’il veut, même d’être massacré. Elle va donc trouver le Texas ranger mais il refuse son aide : c’est son combat – au Texas, chacun pour soi. Mais il finit par lui demander de rediffuser la cassette pour faire appel à d’éventuels témoins. Il n’y en aura évidemment aucun : au Texas, chacun se mêle de ses propres affaires.

Sauf la venue au studio d’un étrange personnage aux dents pourries, à la moumoute crasseuse et qui se gratte la plaque de métal sur son crâne, récoltée au Vietnam. Il est l’un des trois dégénérés de la famille Sawyer, Chop Top (Bill Moseley), et s’incruste. La fille, prénommée Vanita mais surnommée Stretch (moulante), veut le virer. Surgit alors, tronçonneuse allumée à la main, Bubba Face de cuir (Bill Johnson) qui va la pousser dans ses retranchements, arrêtant sa scie juste devant la vulve. Suit une scène sexuelle explicite où le taré jouit avec sa tronço-bite à la main devant « la pute » comme l’appelle l’autre, hurlant en continu, short mini, cuisses écartées et chemise en jean nouée sur le ventre, le T-shirt moulant les seins. Bubba en tombe « amoureux » et l’épargne. Mais le technicien L.G. (Lou Perry) est matraqué au marteau par Chop Top, puis emmené comme viande à hamburger dans le pick-up.

Stretch va suivre dans sa jeep le pick-up des tarés et va se retrouver au Texasland où elle va retrouver le Texas ranger armé de ses tronçonneuses, tomber dans un trou à viande qui va l’amener à l’atelier d’équarrissage où Face de cuir va l’orner du masque de chair de L.G. après l’avoir écorché, et ainsi de suite. C’est du grand guignol parmi la bidoche humaine qui pend du plafond, orne la table sous forme de saucisses, entre dans la composition des « meilleurs hamburgers du Texas » que les supporters s’arrachent chaque week-end.

La fille parviendra à s’échapper, poursuivie par le dérangé à plaque au crâne, jusqu’au mausolée à Grand-mère, initiatrice des tronçonneuses, après que Grand-père ait tenté de l’estourbir au marteau, comme jadis les vaches.

Il y a de l’ironie, une satire féroce de la connerie texane et de la dégénérescence génétique des ploucs qui se croisent entre eux dans leurs isolats. Mais aussi une invective à l’Amérique, si fière d’elle-même, qui laisse faire n’importe quoi par n’importe qui au prétexte de « liberté », laissant à chacun le soin de se défendre dans la jungle humaine. Sans parler des boucheries des abattoirs à bovins et de la guerre du Vietnam.

C’est un film que l’on regarde une fois, contrairement au premier qui agit toujours à la seconde dose.

DVD Massacre à la tronçonneuse 2 (The Texas Chainsaw Massacre 2), Tobe Hooper, 1986, avec Caroline Williams, Dennis Hopper, Jim Siedow, Bill Moseley, Bill Johnson, Ken Evert, MGM / United Artists 2011, €21.26 blu-ray €14.64

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Mars Attacks ! de Tim Burton

Les soucoupes volantes bourrées de petits hommes verts ont hanté les années cinquante. Elles sont dues, on le sait aujourd’hui, à la psychose des communistes moscovites et aux expériences d’armes secrètes par l’armée américaine. La fin des années 1990, optimistes après la chute du Mur et l’effondrement soviétique, caricature avec ironie cette mode tout en raillant aussi fort les certitudes des puissants d’aujourd’hui.

Ils sont petits, verts et méchants ; ils ont une technologie avancée après huit siècles de civilisation. Pour le professeur à pipe (Pierce Brosnan), confit dans son savoir universitaire, ils doivent « donc » être pacifiques. Inférence fatale ! L’intelligence logique permet des armes et des véhicules spatiaux sophistiqués mais n’ouvre pas le cœur. Au contraire : la logique léniniste ou hitlérienne a conduit au massacre « scientifique » de millions de gens au nom de la Vérité – celle de l’Histoire ou celle de la Race luttant pour sa survie. La révérence envers la Science comme dieu (le scientisme) est une dérive rationaliste qui élimine l’humanisme, donc l’humanité.

Aussi, lorsqu’il « conseille » le président des Etats-Unis (Jack Nicholson au meilleur de sa forme), il met ses préjugés humanistes en avant, sans d’abord observer ni analyser. Et lorsque les petits humanoïdes verdâtres débarquent dans le désert du Nevada, il « croit » qu’ils viennent en paix. Une grande réception a été préparée et la foule est venue en badaud pour leur souhaiter la bienvenue en ce moment historique. Lorsqu’ils paraissent, l’œil méchant, le cerveau surdimensionné et le corps réduit, leur voix métallique qui claque comme du jap ou du nazi de film sur la Seconde guerre mondiale devrait alerter. Il n’en est rien. Même s’ils répètent mécaniquement qu’ils viennent en paix selon la machine traductrice, ils le disent comme chez Orwell où « le ministère de la Paix » prépare la guerre. Et lorsqu’un hippie lâche une colombe, écolo naïf croyant au bon sauvage, l’ambassadeur martien la dégomme en flamme de son pistolet laser. Aussitôt, les paroles lénifiantes deviennent léninistes, simple ruse pour avancer masqué : les martiens éradiquent les poux humains en les faisant exploser au laser, ne laissant d’eux qu’un squelette verdi.

L’armée riposte, avec ses pauvres balles ou ses obus de char inutiles contre le blindage martien. Un suprémaciste blanc texan fana mili (Jack Black) se précipite pour dézinguer du martien mais il a oublié de charger son fusil et s’évapore dans une grande lumière laser. C’est la débandade et les martiens s’envolent.

Le président, toujours aussi mal conseillé à la fois par son communiquant (Martin Short), un bellâtre qui ne pense qu’aux apparences, sondages et popularité, et le prof à pipe qui ne pense que malentendus et humanisme, fait envoyer un message dans l’espace en regrettant ce déplorable incident.

Après une rencontre au Congrès, où tout le Législatif est pulvérisé, amadoué par des paroles lénifiantes, les martiens, qui ont enlevé quelques humains assommés ou zigouillés pour les observer et analyser, décident d’infiltrer la Maison blanche sous déguisement de plantureuse femelle désirable. Ils ont appris la faiblesse des hommes. Et cela fonctionne avec le conseiller en com’ ; comme les autres, il continue à « croire » plutôt que d’observer et d’analyser… Ladite femelle assez mal réussie avec sa coiffure en ananas (Lisa Marie) le séduit sans un mot par ses seuls attributs, de gros seins moulés dans son haut et une démarche chaloupée des hanches, les yeux faits. Puis elle le pulvérise lorsqu’il veut la baiser avant d’enlever son masque et d’introduire son commando martien. C’est le massacre au laser et les martiens gagnent ; seul le président y réchappe – et sa fille (Natalie Portman) qui erre sans comprendre.

Cette fois, c’est la guerre. Mais un peu tard, l’effet de surprise est bel et bien passé. Le président signe l’ordre d’user de la force nucléaire mais l’avancée technologique martienne rend cette arme obsolète. Une poire aspire toute l’énergie de la bombe et le martien en chef s’en sert comme fumée énergisante.

Les martiens débarquent en masse et s’amusent : ils observent les humains baiser, analysent ceux qui écoutent de la musique, arrachent les façades pour mieux observer les gens chez eux et les singer avec une ironie féroce, jouent à pulvériser tout ce qui s’élève, tours, hôtel, obélisque, Maison blanche – tous les symboles de l’orgueil yankee. Les gens fuient, paniqués. C’est un festival de cocasseries dans des cris d’orfraie, d’explosions en tous genres et de lasers en folie.

Lors d’une rencontre avec le président dans son bureau, le martien en chef pulvérise d’abord les agents du service secret puis les généraux avant d’écouter le président faire un discours politicien, plein de pathos et de menteries. L’alien consent une larme et tend la main. Mais c’est une fausse amitié ; une fois de plus la main est une arme, une fausse main qui se retourne comme un serpent et embroche le président, le crucifiant sur l’emblème des USA au sol de la Maison blanche.

Dans ce chaos, ce ne sont pas les institutions qui résistent, ni les militaires inaptes à l’initiative, mais les simples gens du commun. Un ancien boxeur noir reconverti en attraction d’hôtel sous un déguisement de pharaon (Jim Brown), Tom Jones le chanteur de charme un peu oublié, une pétasse rousse allumée qui se met en zazen devant un cristal et ouvre ses chakras (Annette Bening), un fils dédaigné (Lukas Haas), trop grand et un peu écolo qui aime sa grand-mère Alzheimer (Sylvia Sidney, née en 1910), frère du suprémaciste tombé au champ d’horreur, les deux gamins noirs du boxeur (Ray J, l’aîné à grosse chaîne dorée et Brandon Hammond le cadet) qui jouent à dézinguer les aliens avec leur propre fusil laser récupéré sur un cadavre comme dans leurs jeux vidéo favoris…

C’est justement le gai jodle de la chanson qu’écoute avec délice la grand-mère, Indian Love Call de l’antique Slim Whitman, qui leur vrille les tympans et fait exploser leur caboche dans une gelée vert pomme. Il suffit de la diffuser en masse et le garçon s’y emploie avec la radio, relayé très vite par l’armée et ses haut-parleurs. Les martiens, venus pour conquérir et asservir, s’enfuient marris lorsqu’ils le peuvent, ou se crashent en l’air, dans les déserts et les lacs lors d’un finale réjouissant.

Non, la candeur n’est pas une vertu. Le bon sauvage est une « croyance », pas une vérité efficace. L’humanisme chrétien fait des gens des moutons, à la merci de tous les prédateurs. Le peuple américain sait se défendre, au contraire de ses élites « libérales » (gauchistes) qui tendent toujours à dénier, minimiser, argumenter pour éviter l’amalgame. Avec les ennemis, qu’ils soient nazis, communistes, dictateurs arabes ou islamistes – ou vingt ans plus tard petits hommes jaunes – il faut agir en ennemi : le gros bâton avant la carotte. Ce qui est ironique est que cette mentalité yankee retrouve le fond du racisme nazi : il s’agit de défendre la « race » humaine contre les aliens venus de l’espace, sans aucune pitié. La lutte pour la vie est la règle de fond. Quand le trumpisme en germe faisait rire…

DVD Mars Attacks! Tim Burton, 1996, avec Jack Nicholson, Glenn Close, Annette Bening, Warner Bros 1998, 1h42, €6.46 blu-ray €12.76

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Total Recall de Paul Verhoeven

La planète Mars et les voyages virtuels, cela revient nettement à la mode, trente ans après la sortie du film ! Dans cette aventure de science-fiction adaptée d’une simple nouvelle de Philip K. Dick (We Can Remember It for You Wholesale – En gros, nous pouvons nous en souvenir pour vous – publiée en 1966) un homme (Arnold Schwarzenegger) sauve la planète rouge d’un prédateur industriel volontiers fasciste, après avoir été manipulé et ses souvenirs réimplantés. Au fond, rien de nouveau sous le soleil américain : les puissants gouvernent et utilisent des esclaves pour parvenir à leurs fins. Quand ceux-ci se révoltent, ils en sont tout surpris, comme si la Providence leur faisait injure : quoi, ne sont-ils pas fait eux-mêmes en élite élue du peuple élu pour bâtir une nouvelle terre promise ?

Doug Quaid, en 2048, fait un cauchemar récurrent. Cela se passe sur Mars – où il est censé n’être jamais allé – avec une belle jeune femme athlétique et brune – alors que la sienne est blonde. Ouvrier au marteau-piqueur sur un chantier terrestre, Doug est obsédé par son inconscient surgi des rêves et cède aux sirènes de la publicité omniprésente dans les métros. La société Rekall (recall = rappel) propose des voyages virtuels moins chers et plus confortables que les voyages réels. Il suffit de paramétrer la machine pour qu’elle implante dans le cerveau des souvenirs aussi réels que ceux qui ont été vécus. Big Brother n’est pas loin, mais privatisé.

L’ouvrier se laisse tenter, pour explorer cette planète rouge dont il rêve chaque nuit. Sa femme est contre mais il passe outre. Il veut savoir, même si la « vérité » ainsi créée n’est au fond qu’alternative – artificielle. Mais le conditionnement se passe mal. Il semble que l’implantation de souvenirs factices entre en conflit avec les souvenirs vécus. Doug Quaid aurait-il déjà été sur Mars ? Dans le rôle d’agent secret hétéro qu’il s’est choisi ? La société Rekall, effrayée des conséquences, ne veut plus rien savoir de lui et le drogue, le rembourse, efface ses données et le colle dans un taxi automatique qui le ramène chez lui. Quatre hommes, dont son ami de chantier Harry, l’attendent et tentent de l’enlever et il ne doit qu’à ses muscles imposants (et à son entrainement passé ?) de les zigouiller tous. Il y aura d’ailleurs au moins une centaine de morts durant le film, le début des années 1990 faisant bon marché de la vie humaine en virtuel. Après les deux guerres du Golfe, l’Afghanistan et les attentats du 11-Septembre, il en sera autrement.

Lorsqu’il raconte son aventure à sa femme, (la venimeuse Sharon Stone), celle-ci appelle « un médecin », son vrai mari crétin (Michael Ironside), puis tente de le descendre au pistolet mitrailleur avec une maladresse aussi invraisemblable que louche. En fait, elle lui avoue cyniquement qu’elle n’est pas sa femme mais chargée de le surveiller ; Doug Quaid n’est pas Doug Quaid mais un autre. Ses souvenirs ont été réimplantés après son séjour sur Mars comme agent secret du patron minier Cohaagen (Ronnie Cox) qui l’a engagé pour découvrir les rebelles sur la planète. Car la lutte des classes existe sur la planète rouge entre ceux qui possèdent les machines à produire de l’air et les autres, qui subissent le monopole.

Quaid assomme celle qu’il croyait son épouse et fuit jusqu’à un hôtel… où le téléphone vidéo ne tarde pas à sonner. Un ancien « ami » lui annonce qu’il dépose une valise que Quaid lui a confié au cas où il disparaîtrait. Comment l’a-t-il retrouvé et pourquoi maintenant ? Ce sont des questions qui n’ont pas de réponse (avant la fin). Dans cette valise, Quaid trouve de l’argent, des cartes d’identité, divers instruments et un ordinateur portable sur lequel une vidéo de Quaid explique qu’il n’est pas Quaid mais celui qui parle : Hauser (comme Gaspard ?). Il doit se rendre sur Mars.

Ce qu’il fait, passant le contrôle déguisé en vieille femme. Mais le système s’enraye, défaillance ironique de la technique en écho à la manipulation technique sur l’humain – et à la dérision sur le « héros » hollywoodien. L’Amérique se moque déjà des Rambo invincibles et des convictions ancrées (alors qu’elles peuvent être suggérées) comme du « transformisme » qui vise à augmenter les capacités humaines : si le résultat dépend d’un bug ou d’un mauvais montage, l’avenir n’est pas rose ! C’est l’occasion d’une course-poursuite avec mitraillages, cassure du dôme de protection (bien fragile pour l’an 2048…) d’où l’air s’échappe, avec des gens aspirés à l’extérieur, en bref un nombre de morts de plus en plus impressionnant.

Le faux Quaid se rend à l’hôtel Hilton dont il se souvient vaguement (le film diffuse plusieurs pubs de grandes marques actuelles en affiches lumineuses sur la place). Sa carte le fait reconnaître du réceptionniste qui lui donne la même suite et le contenu d’un coffre qu’il a retenu avant de partir. Dans ce coffre un seul papier, une affiche d’un club érotique dans Venusville, le quartier chaud de la planète, avec pour mention : « demander Melina ». Il s’y rend, dans un taxi conduit par une espèce de Jamaïcain qui se révélera menteur et mutant en plus de traître (Mel Johnson Jr) – la psychose ironique de l’Etranger pour l’Américain moyen : on ne peut jamais se fier à ces sous-êtres « anormaux » (ni blanc, ni anglo-saxon, ni protestant).

De poursuites en bagarres, Quaid rencontre la brune et athlétique Melina (Rachel Ticotin) – sur le même type qu’il avait choisi en option chez Rekall. Elle ne le croit pas quand il dit ne plus se souvenir. Peu à peu la réalité lui sera révélée : il était le sbire du puissant patron des mines qui garde son monopole de l’air produit sur Mars en protégeant un secret bien gardé : les réacteurs construits par les séléniens aptes à reconstituer une atmosphère sur Mars grâce à la calotte glacière souterraine. De fil en aiguille, et de combats en morts supplémentaires, Quaid parviendra avec l’aide de Melina et des rebelles à contrer l’industriel, à actionner le réacteur et à sauver la planète à la fois de l’asservissement et de la misère. Pas mal pour un futur gouverneur de Californie ! A moins que cela ne soit qu’un rêve… la dernière image sème le doute, exprès.

Nous sommes dans la bande dessinée façon geek, aussi absurde qu’invraisemblable mais le film ne manque pas de moments cocasses qui restent à la mémoire des années après, comme cet écran de contrôle du métro où les surveillants voient passer les squelettes – jusqu’à ce qu’une arme apparaisse en rouge -, le rat baladeur de la puce de suivi de Quaid, la pute mutante à double paire de seins, le chef des rebelles enceint d’un mutant intuitif, l’usage facétieux des hologrammes pour duper la milice bornée du dirigeant, et ainsi de suite. De l’action, de l’ironie, une fin optimiste – voilà un bon divertissement que j’ai revu avec plaisir.

DVD Total Recall, Paul Verhoeven, 1990, avec Arnold Schwarzenegger, Rachel Ticotin, Sharon Stone, Ronny Cox, Michael Ironside, StudioCanal 2003, 1h50, €6.80

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Patricia Highsmith, Catastrophes

Les catastrophes sont à la mode dans un monde qui ne sait plus quoi croire ni où il va. Les Pakistanais immigrés en France, par exemple, paraissent particulièrement déboussolés dans une société laïque où l’individualisme est développé : en témoignent les récentes affaires du faux « mineur » au hachoir devant l’ancien bâtiment de Charlie-Hebdo et le massacre samedi 9 octobre de cette famille par un « oncle » qui a pété les plombs. Mais les journalistes qui choisissent la facilité sont aussi tentés de parler des « super fails » (en français littéraire dans le texte), comme Guillaume Erner qui s’en délecte sur France culture.

Patricia Highsmith s’est emparée du sujet il y a un peu plus d’une trentaine d’années, mais sur le mode de la fiction. C’est un festival d’ironie féroce et de logique des conséquences. Mais oui, la liberté de chacun conduit à la responsabilité de chacun ! Il n’y a plus de papa ni de maman, une fois adulte, pour rattraper nos bourdes. En dix nouvelles, l’experte en polars fustige les travers de l’orgueil, de la bêtise contente d’elle-même et de la négligence.

C’est un cimetière bordant un hôpital où les médecins cultivent des tissus cancéreux de patients morts qui voit de curieux « champignons » pousser du sol et prendre des proportions inouïes. C’est une grosse baleine – un orque – qui devient tueuse parce que les hommes ont harponné sa compagne de décennies et veulent la tuer aussi ; elle se défend – et qu’importe si des ports sont minés et qu’elle entraîne les engins explosifs par les chaînes qui se sont prises dans les harpons fichés dans son lard, faisant exploser les navires qui la traquent. C’est une résidence haut de gamme où les très riches veulent vivre tranquilles, qui se voit envahie de cafards de plus en plus agressifs et de plus en plus gros sans que les « spécialistes » ne parviennent à les éradiquer. C’est un « pays africain » (n’importe lequel) dans lequel l’ONU déverse des millions de dollars sans résultat depuis des années et qui « absorbe » par absurdité la commission venue évaluer le bilan – rien ne fonctionne jamais semble-t-il en Afrique dans les années 1970 et 80, parce que personne ne sait faire et que tout le monde s’en fout.

C’est une guimauve de bonnes intentions qui fait relâcher les fous et les tarés dans les états américains, manière aussi de faire des économies ; mais si certains sont légèrement atteints, d’autres retombent dans leurs travers, comme ce violeur de jeunes filles à vélo qui dépasse son score, la dernière ayant à peine 13 ans. C’est le « problème » de l’enfouissement des déchets nucléaires qui se voit proposer une solution ingénieuse… jusqu’à ce qu’un invité de la commission soit enfermé dans l’une des casemates sans que personne n’en soit responsable ; pas plus que des fissures et des fuites de radioactivité qui se révèlent. C’est la horde des Ordre-et-rigueur – des culs bénis – menés par un pasteur télévangéliste qui s’oppose à tout droit des femmes d’avorter ou d’être mère porteuse au nom de Dieu, selon l’éternelle bêtise de ceux qui savent mieux que tout le monde ce qui est bon pour tout le monde au nom de leur Vérité relative. C’est le pape (fictif, Sixte VI) qui, d’une douleur à l’orteil droit, change de doctrine et se met du côté des pauvres et des opprimés, engendrant une révolution sociale sur la planète presque entière.

Et c’est encore ce petit bijou de stupidité américaine d’un président qui déclenche sans le vouloir la guerre nucléaire avec l’URSS (ce pourrait être aujourd’hui avec la Chine) par une suite de principes populistes, de rare inculture, de contentement de soi et de lâcheté envers sa femme. Il s’appelle « Buck » (Jones) – cherchez le vrai.

Il est rare que les Yankees parviennent à se moquer d’eux-mêmes mais Patricia Highsmith y réussit admirablement. La dernière bourde en date est celle du paon vaniteux aujourd’hui à la Maison blanche qui s’est moqué des masques et des gestes barrières, qui a croqué de la chloroquine comme des pastilles pour la toux (sans que cela protège du Covid malgré les « marseillais ») – et qui se voit désormais contaminé, essoufflé jusqu’à être hospitalisé un temps ; une vengeance divine (peuvent dire ceux qui y croient) pour avoir nommé une catho intégriste comme juge à la Cour suprême sans respecter la trêve électorale, engendrant embrassades empoisonnées, poignées de mains contaminantes et bavasseries postillonnantes en milieu confiné. Une « catastrophe » – une de plus – de qui l’a bien cherché !

Patricia Highsmith, Catastrophes (Tales of Natural and Unatural Catastrophes), 1988, Livre de poche 1992, 338 pages, €7.70 e-book Kindle €10.71

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Roger Martin du Gard, Vieille France

La France de province, la campagne avaricieuse, la population envieuse et malthusienne de nos écolos par dépit et de nos gilets jaunes dépités d’avoir raté leur vie – elle est déjà là au début des années trente : c’est la « vieille France » de Roger Martin du Gard. Ce « monde indéfendable » est archaïque, le sait et s’en vante. Il se dit « de gauche » parce que ça fait bien contre le curé et les punaises de sacristie qui se croient chez elles dans la maison de Dieu tout en marmottant des litanies contre leurs prochains. L’auteur épingle ce peuple étriqué non sans humour, comme par cette première phrase du chapitre XII : « Les Loutre habitent en bordure du marais ».

En 27 chapitres d’une ironie acerbe, l’auteur suit la tournée du facteur rural de l’aube au crépuscule d’un même jour. Monsieur Joigneau est un paysan roussâtre et hirsute tanné par le vent et le soleil, possesseur d’un képi officiel comme le garde champêtre, qu’il jalouse par concurrence. Il passe sa journée à aller chez l’un, chez l’autre, pour délivrer une lettre (qu’il a parfois lu après passage à la vapeur) ou un prospectus soigneusement mis de côté s’il n’en a pas. Il épie, s’informe, noue des intrigues qui tournent toutes autour de l’argent. Il touche son pourcentage pour les affaires dont il réussit la médiation, comme la mise en viager de la vieille malade ou l’aide au ménage du couple de Belges réfugiés de la Grande guerre et aujourd’hui bien décati.

Il sait tout, le facteur, plus que le curé qui se désole de l’athéisme égoïste de ses paroissiens. « C’est maintenant une race méfiante, envieuse, calculatrice, que la cupidité ravage comme un chancre », pense-t-il (ch. IX). Le facteur soutient le maire, celui qui peut lui donner de l’avancement, et pas la réaction, concurrente mais minoritaire par bêtise. On vote à gauche mais rien ne change jamais au village. Les jeunes récusent l’instruction mais ne songent qu’à le quitter, profitant du service militaire pour ne pas revenir ; même le fils du potard court en caleçon tout autour de la place pour s’entraîner car il ne veut pas être pharmacien comme son père. Les paysans triment, mais sans ordre ni connaissances, inutilement. Ils jalousent donc le Fritz, ce prisonnier allemand resté au village qui a amendé les marais de la femme Loutre et fait un fils blond et délié. Lorsque le mari Loutre rentre de captivité après cinquante-quatre mois, c’est pour trouver un domaine maraîcher drainé et florissant, des sous dans la huche et un gamin tout fait. Il se laisse vivre car lui n’a jamais su travailler ; il paraît qu’en Russie, depuis 1917, c’est l’Etat qui s’occupe de tout.

Quand les gens ne pensent pas à l’argent, ils pensent au sexe. C’est le cas de la Mélie, épouse du facteur, qui est en émoi devant l’apprenti, 16 ans et un léger duvet sur la lèvre, lorsqu’il s’éveille pieds nus et en chemise déboutonnée ou revient du travail dans son bleu ajusté. Elle se le ferait bien mais le gamin, immature comme souvent à la campagne, n’a aucune idée des désirs qu’il suscite. Joigneau, lui, se ferait bien la Mauriçotte, fille de 15 ans aux jambes nues et sans culotte sous sa robe, qui garde la chèvre sur les talus. Mais c’est son père qui n’en a plus pour longtemps qui se la fait depuis peu, et son épouse songe à attribuer la cloque aux jumeaux boulangers si cela commence à se voir.

Ceux qui font bien leur boulot ne sont pas récompensés par une Administration lointaine et tatillonne : le chef de gare qui va prendre sa retraite après trente ans, l’instituteur jamais inspecté pour mesurer ses progrès, le curé exilé dans ces friches d’âmes sans espoir. Seuls les intrigants comme le facteur, l’aubergiste ou le maire font illusion aux yeux des autres. Pour de pauvres grappilles mais qui leurs donnent l’impression d’être avisés. « Du matin au soir, les hommes s’agitent. C’est le rythme vital, inepte, séculaire. Inlassablement les mâles, un pli soucieux au front, courent sans trêve du comptoir à l’écurie, de la forge à la remise, de l’établi à la cave, du potager au grenier à foin ; et les femelles, pareilles à d’obstinées fourmis, font, elles aussi, inlassablement la navette, du berceau au poulailler, du fourneau à la lessive en accomplissant dix gestes vains pour un geste nécessaire, sans jamais se consacrer à un travail suivi, ni prendre délibérément une heure de pur loisir. Tous se hâtent comme si la grande affaire était de bouger pour vivre ; comme si, pour arriver au rendez-vous final, il n’y avait pas un instant à perdre ; comme si, littéralement, le pain ne s’acquérait qu’au prix de son poids de sueur » (ch. XV).

L’ornière de la routine dans laquelle retombent trop de Français loin de ces villes qui les tireraient pourtant de leur médiocrité méchante, de leur pauvreté d’âme due à leur inculture profonde, de leur sécheresse de cœur due à leur misère matérielle subie – sans aucune volonté de s’en sortir, enviant et conspuant tous ceux qui le tentent. Un régal de lecteur – qui découvre que la France « d’en bas » y est restée et s’y complait depuis plusieurs générations, cette France hargneuse qui réclame « l’égalité » pour que les autres n’aient pas plus qu’eux.

Roger Martin du Gard, Vieille France, 1933, Folio 1974, 160 pages, €5.00

Roger Martin du Gard, Œuvres complètes, tome 2, Gallimard Pléiade 1955, 1440 pages, €50.50

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Le Casse du siècle d’Adam McKay

La crise économique mondiale de 2008, préparée par la spéculation américaine sur les prêts immobiliers irremboursables de 2007, est racontée de façon à la fois pédagogique et déjantée, à l’américaine. C’est instructif et biaisé, comme toujours dans les films yankees à la gloire des yankees. Déjà les attentats de 2001 avaient rendu paranoïaques les Etasuniens, en 2007 ils sont carrément devenus incontrôlables et, avec Trump, ils ne se sentent plus, trop contents d’eux et xénophobes. De bonnes raisons pour prendre de la distance avec ce peuple infantile et vaniteux, d’un égoïsme forcené, qui ne comprend que la loi du plus fort. J’ai longtemps travaillé avec des Américains, et longtemps sur la bourse en tant que gérant, analyste et stratège ; je les connais bien. Ce qu’ils sont devenus depuis vingt ans m’écœure. Ce film est une pierre noire supplémentaire à leur tombeau. Il est tiré du livre paru en 2010 d’un des leurs, Michael Lewis, The Big Short : Inside the Doomsday Machine (Le grand pari à la baisse : dans la machine à Jugement dernier).

Il tourne autour de quatre personnages qui, par esprit de contradiction et par tempérament pionnier, osent aller contre les conventions de leur milieu d’affaires et contre les valeurs établies. Le premier, dès 2005, est le docteur Michael Burry (Christian Bale), un gestionnaire de fonds spéculatif qui tient au titre de « docteur ». Outre qu’il l’a brillamment obtenu comme neurologue et que, comme le dieu Odin, il ne voit que d’un œil, il l’oppose à sa propre apparence « californienne » : pieds nus au bureau, voix qui bafouille et air planant du syndrome d’Asperger, tee-shirt bleu uniforme tous les jours. Il se gave à fond de heavy metal et semble ne pas écouter ses interlocuteurs. Mais il découvre que le marché de l’immobilier résidentiel américain est un château de cartes fondé sur des prêts sans garanties consentis à des acheteurs insolvables, souvent immigrés et parfois au chômage.

Le vendeur en salle de marché de la Deutsche Bank de New York Jared Vennett (Ryan Gosling), entend parler de Burry par un banquier qui s’en gausse et trouve qu’il y a au contraire à creuser : si tout le monde pense dans le même sens, faire fortune consiste à prendre le pari inverse – même si cela peut prendre un certain temps : le balancier des excès revient toujours dans l’autre sens.

Le hasard d’un coup de téléphone au mauvais numéro fait réfléchir le gestionnaire de hedge fund Mark Baum (Steve Carell), juif psychotique qui en veut à la terre entière et qui cherchait déjà des incohérences dans le Talmud étant enfant, au grand dam de son rabbin. Il est convaincu par Vennett de la probabilité non négligeable d’un retournement et va sur place observer la situation du marché immobilier subprimes (à risques plus élevés que la norme), celle des bénéficiaires des prêts, la spéculation d’une strip-teaseuse qui a acheté à crédit cinq maisons plus un appartements sans avoir le premier sou, et des courtiers prêteurs qui font du bonus sans se préoccuper de la suite.

Charlie Geller (John Magaro) et Jamie Shipley (Finn Wittrock), jeunes créateurs d’un fonds de placement de mprovince qui est passé de 110 000 à 30 millions de dollars en quelques années découvrent par le bouche à oreille la prise de position baissière des iconoclastes et y croient. Ils ne sont pas assez gros pour avoir accès au ISDA Master Agreement, une autorégulation de l’International Swaps and Derivatives Association visant à canaliser les contrats d’échanges privés en bourse. Ils demandent au trader repenti Ben Rickert (Brad Pitt) de les épauler ; ils ont fait sa connaissance en promenant le chien.

L’opinion générale en 2005-2007 est que l’immobilier reste un placement sûr et que les prêts seront toujours remboursés, même par voie judiciaire et saisie du bien. Sauf que non seulement le risque est grand en cas de retournement économique à cause des taux variables dont les mensualités sont fondées sur la valeur de la maison, mais les prêts à peu près solvables deviennent de plus en plus rares, incitant les courtiers à prêter à n’importe qui et les banques à revendre ces prêts à faible espoir de remboursement (subprimes) aussitôt sans contrôle. Cela par le tour de passe-passe de la titrisation hypothécaire Mortgage Backed Securities (MBS). Dès 2006 la rentabilité s’effrite et le taux de défaut augmente. Les mauvais crédits notés B sont mélangés à d’excellents crédits notés AAA par les agences de notation devenues sociétés de commerce et qui ont donc un intérêt financier à « bien » noter le titre final pour plaire à leur client. Pire, avec deux titres, les banques en créent un troisième qui contient une part de chacun des deux et est vendu comme « synthétique », les Collateralized Debt Obligations (CDO). L’effet de levier des bénéfices est enclenché… mais aussi celui des pertes éventuelles.

En bref, tous les acteurs du marché boursier obligataire américain ont intérêt à voir perdurer le système de spéculation : les emprunteurs ont enfin leur rêve de maison réalisé, les courtiers en prêts s’en mettent plein les poches en bonus, les banques refourguent à leur clientèle de fonds de pension et d’investissement les titres risqués enjolivés d’un joli ruban de notation pour lesquelles les agences touchent une grasse commission, la Fed (banque centrale) ou la SEC (qui surveille la bourse) n’y voient rien d’inquiétant ou d’illégal. Mais l’appât du gain aveugle ceux qu’il veut perdre et la finance comportementale (citée dans le film) montre qu’une suite de gains réguliers ne préjuge jamais du futur. Les moutons de Panurge se précipitent tous d’un même élan à la baille sans réfléchir parce que le premier a sauté.

Nous sommes début 2007 et, dès que les taux variables vont varier à la hausse, le vélo spéculatif va ralentir sa course et précipiter de plus en plus de détenteurs de titres subprimes en pertes. Pour parier contre le marché, tous contractent des Credit Default Swap (CDS), options d’assurance qui montent quand les titres hypothécaires tombent. Au Forum de la Titrisation américaine à Las Vegas (ville du jeu et de la démesure), Baum déjeune avec un administrateur de CDO synthétiques qui avoue la pyramide de paris de plus en plus gros et risqués qui existe sur les prêts subprimes. Le marché atteint déjà vingt fois la taille de l’économie sous-jacente et l’explosion – inévitable – de la bulle risque d’entraîner toute l’économie.

Il faut attendre plusieurs mois, tandis que les clients sont inquiets de perdre les appels de marge tant que les subprimes montent ou restent à niveau, mais le marché finit par retrouver le réel : il s’effondre et le fonds de Michael Burry gagne 2,3 milliards de dollars, soit + 489 %. Mais huit millions de gens perdent leur emploi, six millions sont jetés à la rue après la saisie de leur maison, des retraités sont ruinés, des insolvables saisis, perdant souvent espoir et parfois la vie. Lehman Brothers fait faillite, Bear Stearns et Merrill Lynch sont absorbés par d’autres banques, Citicorp comme Deutsche Bank sont renflouées avec l’argent des contribuables et les activités de banque d’affaires séparées des activités de dépôts par décision du Congrès. Mais un seul banquier (suisse) sera mis en prison, tous les autres s’en tireront sans dommages, certains même entreront au Government Sachs composé en 2009 par Barack Obama… L’Islande, la Grèce, l’Irlande, sont en grave défaut de paiement et il faudra dix ans pour qu’ils réémergent.

Malgré un son mal mixé qui rend tonitruantes les musiques vulgaires du rap et du metal, les sons acculturés de l’Amérique contemporaine qui s’assourdit pour ne rien entendre du vrai, malgré les images parfois hachées, comme subliminales, faites pour zapper la trépidation spéculative et la fièvre du fric, le spectateur va apprécier quelques moments d’ironie assez lourde (le voyant qui n’a qu’un œil, la fille de l’agence de notation aux lunettes très noires qui « n’y voit rien ») et de bons moments de pédagogie, comme ce chef cuisinier qui prend l’exemple du flétan qu’il n’a pas venu à ses clients et qu’il remixe dans un consommé à la carte, donc apprécié comme « nouveauté ». Moins les produits vendus sont clairs et compréhensibles, plus il faut se méfier : aux Etats-Unis, l’arnaque est un sport national et faire du fric le but ultime de l’existence. Les lanceurs d’alerte sur les subprimes ne sont d’ailleurs pas philanthropes : ils ont gagné beaucoup d’argent en pariant à l’envers des cons qui suivent béatement le mouvement et s’en confortent dans les dîners arrosés et les boites à filles. Mais, fortune faite, Michael Burry investit sur une seule matière première : l’eau ; Beckett fait pousser des graines bio dans son potager ; Baum ne se vante plus de niquer les autres et se recentre sur sa famille ; les deux jeunes provinciaux jouissent de leur réputation sans plus spéculer. Aux Etats-Unis, pays brutal, il faut une baffe pour que vienne la sagesse !

Un bon film sur la finance, sur la folie tradeuse et sur la démesure vaniteuse yankee. Et si vous ne vous intéressez pas à la finance, vous avez tort – car elle commande à l’économie et à votre épargne retraite.

DVD Le Casse du siècle (The Big Short), Adam McKay, 2015, avec Christian Bale, Steve Carell, Ryan Gosling, Brad Pitt, Paramount Pictures 2016, 2h05, €6.99 blu-ray €10.98

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Tristan Bernard, Rires et sourires

Paul – dit Tristan – Bernard a traversé deux siècles, le XIX étant né en 1866, le XX étant mort en 1947. Il avait de l’esprit, c’est ce que l’on retient de lui. Avec sa barbe de dragon, il dirige une usine avant de se passionner pour le vélo et pour écrire. Tristan est le nom d’un cheval. Il voit la vie en drôle, collabo de L’Humanité, le journal de Jaurès, avant de faire les débuts du Canard enchaîné. Je le retiens personnellement pour avoir inventé le jeu des Petits chevaux qui a enchanté mon enfance. Mon grand-père a fabriqué plusieurs de ces plateaux de bois ornés de ronds, où jusqu’à quatre joueurs pouvaient jeter les dés dans leur compartiment et faire avancer leurs pions chevalins pour boucler la piste en « culbutant » le cheval précédent.

Auteur prolifique de romans, pièces de théâtres, mots croisés et autres bons mots, il fut souvent adapté au cinéma, la dernière fois en 2005 par Philipe Collin pour Aux abois. Pour en faire souvenir, Flammarion a dressé en 1963 une anthologie de ses talents, reprise par le Livre de poche dix ans plus tard. Le confinement permet de découvrir de tels vieux livres, souvent plus intéressants que les neufs. Une édition Omnibus plus récente de ses œuvres montre qu’il a été l’inspirateur de la fameuse Simone, le castor de Sartre, qui a repris son titre des Mémoires d’un jeune homme rangé en le féminisant !

Cet auteur dérangeant aimait les mots, comme on le dit d’un auteur spirituel. Il trouve cocasse les situations et joue avec les sens… dans tous les sens. Je préfère aujourd’hui ses contes à ses scénettes théâtrales mais c’est notre époque qui veut cela. Les quiproquos sur le baragouin pseudo-anglais d’un pseudo-interprète venu en remplacement n’est plus de mise avec la généralisation du globish jusque dans les écoles, pas plus que les imbroglios avec les demoiselles du téléphone, désormais remplacées par de la bonne et neutre électronique. Mais Le collectionneur des Contes de Pantruche reste désopilant : jouant sur les distinctions juridiques abstraites, un homme décide de collectionner les enfants. Il a désormais l’enfant adoptif, l’enfant naturel, l’enfant légitimé, l’enfant légitime, l’enfant adultérin, l’enfant incestueux. Mais, lui fait remarquer un comparse, il lui en manque un sixième : l’enfant posthume. Qu’à cela ne tienne, il s’organise !

La Lettre d’une jeune pharmacienne à sa maman, du recueil Sous toutes réserves, prouve aussi l’absurdité du commerce en ce qui concerne la santé. La potarde ne survit que des maux des autres et elle se réjouit de toute grippe contagieuse et infections virulentes. C’est la même chose pour les médecins qui soignent votre obésité qu’en vous abîmant les chevilles, et qui soignent les chevilles que par un autre mal, lui-même engendrant une autre consultation qui…

Le pire se trouve quand même dans les contes pour enfants. Le diable s’y niche dans les détails, tel Le Chat botté du « comte » de Perrault. On se souvient que le fils d’un meunier sans héritage se dit marquis de Carabas et braconne pour livrer du gibier au roi ; il se poste exprès en slip au bord du fleuve quand le roi passe avec sa fille – qui s’éprend de sa prestance – tandis que le monarque l’habille en prince. Le chat chausse alors ses bottes de sept lieues pour enjoindre aux paysans postés sur l’itinéraire royal de vanter les biens alentours du marquis imaginaire. Tout cela, dit l’auteur furieux, en contrevenant aux articles 305 et 307 du Code pénal, sans oublier l’article 405 sur le délit de faux noms et de manœuvres frauduleuses. « Ainsi donc, prendre un faux titre, filouter son prochain, persuader l’existence d’un crédit imaginaire, menacer les gens à main armée, cela s’appelle, pour M. Charles Perrault, avoir de l’industrie et du savoir-faire, et l’on en est brillamment récompensé ! Instruisez-vous, petits enfants ». L’auteur en a eu trois.

Dans Ce que parler veut dire, Tristan Bernard louange le métier de critique littéraire : « Vraiment, on n’est pas juste pour les critiques. Ils exercent un métier effrayant. Il faut que dans notre société polie ils disent des choses désagréables à leur prochain le plus susceptible, à un moment de sa vie où ce prochain est le plus excité, le plus aveuglé. C’est bien simple : un auteur ne supporte plus les réserves. Il lui semble impossible qu’elles viennent d’un esprit impartial ou judicieux. Alors, il prête au critique le plus intègre les plus mesquins partis pris » p.70. Pour exercer en amateur sur le blog ce dur métier qui exige de lire entièrement et sans a priori pour dire mon goût et combien le livre pourrait être amélioré, je reconnais en Tristan Bernard un confrère. Lui qui disait aussi : « Ce que nous aimons dans nos amis, c’est le cas qu’ils font de nous » p.373.

Tristan Bernard, Rires et sourires, 1887-1923, Livre de poche 1973, 383 pages, €5.98

Tristan Bernard, Mémoires d’un jeune homme rangé, Un mari pacifique, Nicolas Bergère, Aux abois, Les Pieds nickelés, Le fardeau de la liberté, l’Anglais tel qu’on le parle, Daisey, Monsieur Codomat, Le Danseur inconnu, Omnibus Presses de la Cité 1994, €11.49

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Philippe Sollers, Femmes

Ce roman est touffu, déjà daté lorsque je l’ai lu en l’an 2000, interminable. Mais l’auteur a eu la coquetterie de le terminer à la page 666 dans l’édition Folio – le chiffre de la Bête (il ne l’a probablement pas fait exprès). Dans ce livre, pas d’histoire ni de personnages mais le fil des jours, des rencontres. Il y a des pensées et un narrateur schizophrène, impliqué et extérieur, parisien et étranger, ici et ailleurs. L’atmosphère décrite est typiquement « fin de siècle », le XXe mais aussi celui de « la gauche » mythique, une nouvelle gauche déjà usée, décadente. La description est aiguë de tous ces intellos brusquement promus gonflés de leur importance, de l’agitation du microcosme. Rappelons que ce roman a été publié en 1983 lors du mitterrandisme triomphant. Tous les ego sont démesurés, ils couchent et cherchent le compliment d’abord et le pouvoir toujours.

Philippe Sollers écrit sec comme Simone de Beauvoir. Il entremêle un essai, un portrait, une baise, alternativement et en rythme. Ce n’est pas du Casanova, bien que le personnage soit invoqué. Femmes s’apparente plutôt aux Mandarins de Simone, actualisé Nouveau roman. Au début, l’auteur abuse des trois petits points en fin de phrase. Il expérimente une respiration à la Céline, le talent d’imprécateur en moins. Si l’esprit ne passe que par le verbe, Sollers est plus à l’aise dans les jeux de mots et les rapprochements inattendus que dans l’imprécation.

Face au vide mental qu’il constate chez ses congénères conformistes – intellos de gauche et féministes comme le veut la mode, mais surtout dépendants, vaniteux et frigides – l’auteur vante l’orgueil mâle, solitaire et butineur. Ni coupable, ni inverti, ni androgyne, mais juste un homme, blanc et catholique. De plus, il rend son héros marié et père d’un petit garçon. Cultivant l’entre deux ambigu, Il n’est ni vraiment père de famille, ni célibataire volage. Il aime sa femme, s’occupe de son enfant, mais pas 24 heures sur 24. Il s’isole, il voyage, il rencontre d’autres femmes (et couche complaisamment avec elles, souverain et libre – mais avec aucun garçon, restriction de goût).

Philippe Sollers se raconte sans se raconter, il se la joue en faisant parler un nègre, un journaliste américain qui est son double, miroir un peu barbare, un peu persan au sens de Montesquieu. « L’horizon européen se ferme », il est nécessaire de sortir de ce milieu parisien, si provincial au fond, si clanique, où « tout le monde se connaît » et pratique un genre de « prostitution éclairée » p.385. L’histoire mondiale, en 1983, se respire ailleurs : à New York, Venise, Rome. Le roman brasse beaucoup de thèmes qui travaillent l’époque. Les femmes sont émancipées, castratrices, mais au fond très seules. Elles sont des goules dont il faut user tout en s’en préservant. Le monde nouveau est « dur, cynique, analphabète, amnésique » p.22 – ce qui n’est pas si mal vu.

Les vedettes intellectuelles des années 1980 ont un côté cuistre, les « grands débats » sont vides et narcissiques. « La seule chose jamais discutée, c’est : pourquoi vous, bipède parlant, être là ? » p.27. Avec ce ton primaire, anti jargon, presque phonétique mais quasi incompréhensible pour ceux qui parlent en circuit fermé : les psys, les marxistes, les écri–vains, les universitaires. Comme ils sont pathétiques, aux pieds d’argile, ces colosses médiatiques, outres gonflées du vent admiratif des ignares : Fals (Lacan), Boris (Edern-Hallier), Lutz (Althusser), Baron (Aron), Werter (Barthes), Malmora (Moravia). A la question primordiale (voir ci-dessus les bipèdes), ils n’apportent aucune réponse, seulement des stéréotypes des poses théâtrales. Mode et dogmes, tel est le temps des masses, de « l’hommasse » p.230, « le collant et la laque » p.335 pour paraphraser La paille et le grain d’un certain président.

Le remède sollerien ? « Vivre ses passions sans se sentir coupable » p.35, une « longue et instinctive discipline de l’homme qui veut accomplir son projet, rien d’autre » p.93, un « guelfe blanc (…) c’est-à-dire pessimiste, casuistique, baroque, ayant appris à (ses) dépends qu’on peut seulement traiter le mal par le mal… jésuite » p.152. Un « sexy » p.622, ni prude ni obsédé du sexe, un joueur, un peu Casanova, tenté à la fois par le judaïsme et le matérialisme à la Démocrite p.210, un catholique en somme, pour la tradition, le décorum et la profondeur plus que pour la foi. Dandysme de l’affirmation dans une époque « anti ». Car « le totalitarisme (…) la pente inévitable humaine, ne sera vaincu que par (…) raffinement systématique, sauvage » p.336. Sollers le dandy exige protection de sa vie privée, repli sur soi et pudeur la plus stricte. Et l’admiration des œuvres, les vraies : « qu’est-ce que c’est gênant, n’est-ce pas, que le Concile de Trente ait produit des milliers de chefs-d’œuvre, et le Progressisme appliqué tant de croûtes ! » p.335. En 1983, en pleine gauche égalitariste triomphante qui subventionnait la culture avec prosélytisme militant au prétexte d’élévation des masses, il fallait oser.

Citant Schlegel : « L’ironie est la conscience claire de l’agilité éternelle, de la plénitude infinie du chaos » p.406. Sollers prend des accents nietzschéens mais sans presque le savoir (une seule allusion, via Lou Andréa Salomé, sur le retour possible du catholicisme). Comme s’il existait quand même un tabou à ne pas transgresser : de Maistre oui, Céline passe encore, mais Nietzsche non ! Allons, Philippe Sollers, encore un effort : bien que ni français (Sade), ni italien (Casanova), Nietzsche est très actuel – prophétique. Dommage de l’ignorer.

Philippe Sollers, Femmes, 1983, Folio 1985, 672 pages, €12.80 e-book Kindle €11.99

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Le tour du Monde de la politesse

Le quotidien Le Monde avait eu l’idée, en 2011, de demander à ses correspondants quelques articles sur les usages du savoir-vivre dans les différents pays qu’ils connaissaient bien. Ce sont 23 articles qui sont recueillis et édités, en collaboration avec Denoël. Parmi ces pays, le nôtre, en conclusion. Mais le maître du monde (évidemment les Etats-Unis) a droit à deux articles : c’est que l’est bostonien n’a rien à voir avec l’ouest californien.

Tout commence par l’ordre français, c’est-à-dire universitaire ou administratif : l’ordre alphabétique. Honneur à l’Allemagne, avant l’Autriche, puis le Brésil. Une autre façon, un peu moins technocratique, aurait été d’assembler les articles par continents, mais cela aurait pointé les manques – énormes ! – tels que la Suisse, l’Egypte, le Maroc, l’Indonésie, l’Islande, l’Arabie saoudite, le Nigeria et j’en passe. Car ce recueil est très incomplet, même s’il se lit avec bonheur.

Il ne manque en effet pas d’humour, y compris de cet humour particulier aux Français qu’est l’ironie. Je me permets de rappeler à ceux qui ont des doutes sur leur culture, que l’humour anglais contient une autodérision en même temps qu’une certaine tendresse pour ce dont on se moque, alors que l’ironie à la française, « voltairienne », contient une critique acerbe et argumentée en même temps qu’une certaine dose de méchanceté. Les pratiques de cour n’ont en effet pas été les mêmes d’un côté à l’autre de la Manche.

Ce qui explique aussi pourquoi le chapitre sur la politesse des Français commence par leur arrogance, leur radinerie et leur refus de parler une autre langue (par honte de leur accent et par misère de leur Education pourtant « nationale ») avant de terminer sur leur propreté et leur sens gourmet. Je l’ai souvent remarqué, à l’étranger les Français sont assez imbus d’eux-mêmes. Vaniteux, ils sont méfiants du regard des autres, ce qui les rend d’apparence arrogante – surtout quand ils ne font aucun effort pour dire bonjour ou merci dans la langue du pays, ce qui est un minimum.

A la lecture, les anecdotes tournent vite aux clichés : les Allemands sont ponctuels et exigent un regard franc et une poignée de main ferme ; les Espagnols sont systématiquement en retard et bordéliques et exigent l’abrazo viril sauf des dames. Les Japonais sont tout en nuances et courbettes mais veulent être écoutés et reconnus ; les Israéliens sont bruts de décoffrage comme dans l’égalitarisme des kibboutz et de l’armée où on ne s’embarrasse pas de fioritures. Les Russes ne sourient jamais à un inconnu, rançon de trois générations de socialisme où chacun surveillait tout le monde pour que l’Histoire s’accomplisse dans la Ligne. Les Polonais, en revanche, ont tout des mœurs inverses, russophobie ancestrale oblige. Quant aux Italiens, il suffit que vous portiez une cravate pour être honoré d’un sonore dottore, même si vous n’avez qu’un CAP. En Thaïlande et au Mexique, pas question de caresser la tête d’un enfant : cela porte malheur. En Grèce, se faire traiter de pousti (pédé) est une forme d’amitié entre hommes, sauf si c’est lors d’un accrochage en voiture où il s’agit d’une injure. En Mauritanie, les enfants sont bien élevés et prévenants, mais en Corée du sud, la complexité des rites et exigences fait que la jeunesse se comporte de plus en plus à l’américaine, c’est-à-dire de façon grossière et impolie.

Il manque beaucoup de peuples, même si ceux hantés par les touristes et hommes d’affaires ont été ici privilégiés. Mais 23 pays sur 195, avouons que c’est peu…

Le tour du Monde de la politesse, coédition Le Monde-Denoël, 2012, 140 pages, €13.00 occasion €2.98

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Manuel Vasquez Montalbán, Les thermes

A force de bouffer et de picoler le détective Pepe Carvalho, à la fin de la quarantaine, a le foie en surcharge et des triglycérides affolés. A la fin de l’enquête précédente il annonçait déjà partir en cure. Voilà qui est fait. Il se retrouve – volontairement – enfermé trois semaines dans un centre de remise en forme au sud de l’Espagne, un lieu clos où les grands souvent gros de la planète viennent se ressourcer dans l’infusion de persil et le jus de carotte.

La seule recette retenue par le gastronome en cure est celle d’aubergines coupées en morceaux avec des tomates, cuites une heure à l’étouffée sur feu très doux avec quelques olives noires coupées en morceaux et un brin de romarin haché, sans rien d’autre – surtout pas d’huile.

C’est plutôt l’occasion de brosser un portrait ironique de ces PDG allemands, entrepreneurs français, chefs d’entreprise basque, général belge, colonel ou écrivain espagnols qui prennent les eaux (sulfureuses) et les bains de jouvence (internes) des lavements et autres ingestions diététiques. Le centre est une filiale d’une maison suisse fondée par les frères Faber et Faber, d’après les géniales idées en avance sur leur temps de leur père médecin végétarien, et avec l’aide efficace d’une ex-polonaise, d’un tennisman allemand vieillissant et d’un médecin suisse.

Dans ce huis clos social auront lieu pas moins de sept meurtres. Dès le premier, Faber et Faber, arrivés en catastrophe, mandateront Carvalho en parallèle avec la police parce qu’il est immergé parmi les clients. Qui a tué et pourquoi ? On accuse une jalousie sexuelle, puis la convoitise du petit personnel, puis un tueur à gage venu d’ailleurs, puis un client… L’enquête sera longue, tortueuse, et la reductio at hitlerum finira par éclairer l’affaire – manière d’opérer quand on ne sait plus sur quel sein se dévouer, comme me disait il y a une quarantaine d’année un patron de banque autodidacte qui interprétait à sa manière les dictons célèbres qu’il entendait chez ceux qui savent. Des seins, il y en a toute une page de description savoureuse, minutieusement observés autour de la piscine avant les bides mâles (p.68 édition 10-18, 1993).

Mais nous sommes indulgent comme le détective : « Carvalho possédait encore cette pudeur prolétaire qui consistait à ne pas juger trop durement les perdants, mais il vivait dans un monde d’enfants gâtés où l’on jouait plusieurs fois par jour à demander à César de ne pas avoir pitié des gladiateurs vaincus » p.120. Sauf pour les Catalans, contre lesquels l’auteur a une certaine dent, bien que son détective – Galicien – vive à Barcelone : « catalans, c’est-à-dire très égoïstes et peu fiables dans un projet » p.74. L’actualité, 33 ans après, ne le dément pas.

La seule aventure érotique qu’il aura sera avec une Suissesse, ou du moins désignée telle, qui disparaîtra mystérieusement après que son mari ou compagnon ait fait une crise de démence épileptique. Le jeûne accentue le désir sexuel et l’épure, semble-t-il.

Plus sociologique que policier, largement ironique et jubilatoire, ce roman à la Agatha Christie se termine cependant moins logiquement que chez l’ancêtre anglaise. Il subsiste un mystère tragique tout espagnol…

Manuel Vasquez Montalbán, Les thermes (El Balneario), 1986, Points policier 2008, 320 pages, €7.10

Les romans policiers de Manuel Vaqsuez Montalbán chroniqués sur ce blog

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Comment tuer son boss de Seth Gordon

Nick (Jason Bateman), Dale (Charlie Day), Kurt (Jason Sudeikis) haïssent leurs patrons respectifs Harken (Kevin Spacey), Harris (Jennifer Aniston) et Pellitt (Colin Farrell). Le premier se voit promettre une promotion comme vice-president (sous-directeur) du service des ventes, mais elle ne vient jamais – elle est la carotte qui le rend soumis à son boss sadique. Le second est constamment sous la menace d’être violé par sa chef dentiste qui profite du patient endormi pour lui mouiller la bite, l’empoigner et opérer les préliminaires pour le sucer, l’excitant pour qu’il la baise – mais Dale a pour ambition « d’être un mari » et ne veut pas tromper son encore fiancée. Le troisième est heureux au travail jusqu’à ce que son vieux patron d’usine chimique meure d’une crise cardiaque et c’est alors le camé bambochard de fils qui reprend les rênes, ne désirant que pressurer la boite jusqu’à l’épuiser, virant les salariés un à un.

Les trois amis d’enfance se retrouvent le soir au bar et font état de leur désarroi. C’est la crise économique et les boulots sont précaires : Nick se verra refuser toute lettre de recommandation par son patron et devra changer de métier, recommencer des études, etc. ; Dale a été fiché comme délinquant sexuel pour avoir exhibé sa bite sur une aire de jeux pour enfants (sauf que c’était de nuit, sans personne alentour, et seulement pour uriner – mais la caméra automatique s’en fout) ; Kurt officie dans la chimie, secteur sinistré en déclin. L’exemple d’un ancien condisciple, licencié à New York et qui n’a pas retrouvé de travail depuis trente mois, est édifiant : il est revenu dans la ville de province et habite chez sa mère, il survit en tentant de gagner 40$ en faisant des pipes aux hommes dans les toilettes. Aucun des trois ne veut faire de même et se pose alors le dilemme suivant : ou bien se soumettre et avoir une vie de merde jusqu’à la fin, ou bien « éliminer » d’une façon quelconque le patron pour avoir de l’air.

Dans la blague, l’un d’eux dit qu’il suffit de les tuer. Effroi et répulsion ! Sauf que l’idée fait son chemin et que, finalement, ce ne serait pas si bête. Mais que faire ? comme disait Lénine dans un opuscule célèbre que 99.99% des Américains ne connaissent vraisemblablement pas. Se renseigner. Mais où ? Dans les petites annonces, Dale trouve pour 200$ un homme dont la spécialité est « d’éliminer ». Ils le convoquent – mais l’élimination est celle d’urine sur les consentants qui jouissent de s’humilier, une perversion sexuelle répandue dans l’univers impitoyable de l’entreprise outre-Atlantique. Sur le net ? Trop visible, on remonterait jusqu’à eux. Dans les bars louches ?

Pourquoi pas – et voilà nos trois compères qui interrogent « Gregory », la voix GPS de la voiture qui est un service humain à part entière pour 19$ par mois à ceux qui roulent beaucoup. Gregory ne s’appelle pas ainsi de son vrai nom mais Al Amane, un truc comme ça, un nom à consonance arabe imprononçable par une lèvre yankee pour tout un tas de raisons – mais il est « au service » et fait son boulot à l’américaine, c’est-à-dire pour votre argent. Il ne connait pas d’adresses de bars louches mais propose un quartier où les vols de voiture sont les plus fréquents. OK pour le quartier. Et, dans le bar forcément louche du quartier (pour preuve, il est remplis d’affreux Américains plus ou moins colorés et dénudés pour exhiber leurs muscles), les trois niais font connaissance de Nique-ta-mère Jones (Jamie Foxx), un Noir à barbiche qui a niqué sa mère saoule à 11 ans : profitant de son sommeil alors qu’elle était nue, il lui a mis la main dans… mais je vous laisse découvrir où.

Il réclame 5000 $ pour leur projet. Sauf que ce n’est pas lui le tueur, il n’a fait de la tôle que pour avoir illégalement filmé un film qui venait de sortir dans le but de faire de l’argent. Il est consultant – et donne cette idée intéressante que si chacun tue son boss, le mobile sera évident ; il faut donc que chacun tue le boss de l’autre pour évacuer les soupçons. C’est donc ce que projettent les trois amis, enquêtant d’abord sur leurs patrons pour savoir où ils habitent, quelles sont leurs habitudes et comment on pourrait les piéger ; il faut que cela ait l’air d’un accident.

D’explorations en gaffes, les gags s’enchaînent, dans le lourd sexuel le plus souvent. Car l’humour n’existe pas en Amérique, pas plus le noir que l’autre ; ne règne que l’ironie bien grasse sur laquelle appuyer grossièrement pour que le spectateur le plus con saisisse de suite sans surtout avoir à réfléchir une seule seconde. Et ça marche : qui peut le plus pouvant le moins, vous comprendrez aisément et vous rirez souvent, même si ce n’est pas vraiment subtil. Il s’avère que Kurt est mené avant tout par sa queue, Dale par l’excitation et Nick par le fait de ne pas oser. Avec ces handicaps, l’aventure ne sera pas simple.

Un téléphone piqué dans la maison Pellitt pendant que le camé est en train de s’envoyer en l’air en boite avec deux putes est tombé par inadvertance dans la maison Hacken et les images qu’il contient poussent ce dernier à croire que Pellitt baise sa femme. Il prend donc son flingue phallique et son monstrueux 4×4 pick-up 12 cylindres pour aller descendre le rival sur le pas de sa porte. Ce serait génial si Nick n’était pas justement en planque devant la maison Pellitt et, assistant à l’assassinat, roule trop vite et se fait flasher à trois cents mètres du lieu du crime par un radar automatique. Les flics le cueillent et le cuisine avec les deux passagers qu’il a repris entre temps pour faire le point. Ils seront libérés mais désormais suspects. Quant à ce con de Dale, il a sauvé Hacken, apparemment allergique aux cacahuètes en lui injectant avec obligeance son antidote au lieu de le laisser crever ni vu ni connu. Quant à la nymphomane aux seins nus sous sa veste, il ne suffit pas que Kurt se dévoue pour la niquer car elle en veut toujours ; il faut la piéger sur le vif pour qu’elle cesse le chantage qu’elle opère sur Dale en l’ayant photographié quasi nu en position équivoque avec elle lorsqu’elle l’a anesthésié pour traiter la première fois sa molaire avant de l’engager comme assistant.

Tout s’enchaîne et se déchaîne, en courtes séquences et sans temps mort comme dans la pub. Le spectateur passe un bon moment, à condition d’aimer le côté délirant de l’ironie yankee qui en rajoute sans cesse comme on augmente les doses. Le succès fut tel (dans les pays anglo-saxons) qu’un deuxième opus est né trois ans plus tard sous le même titre, flanqué du « 2 » de rigueur. Je ne l’ai pas vu mais le DVD initial se vend désormais avec son jumeau pour le même prix, alors autant faire d’une pierre deux coups.

DVD Comment tuer son boss 1 et 2 (Horrible Bosses), Seth Gordon, 2011 et 2014, avec Jason Bateman, Charlie Day, Jason Sudeikis, Jennifer Aniston, Kevin Spacey, Jamie Foxx, Colin Farrell, Warner Bross 2015, 3h20, standard €9.36 blu-ray €14.20

 

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Colin Dexter, Remords secrets

Cette treizième et dernière enquête de l’inspecteur Morse est un brin longue et retorse. La fin se fait attendre, même si le héros disparaît d’une crise cardiaque due à trop de bière et de whisky juste avant sa retraite.

Une infirmière bien roulée et qui aime le sexe est retrouvée chez elle morte, nue, menottée et bâillonnée ; elle n’a curieusement pas été « violée » – ou disons que les relations sexuelles usuelles n’ont pas cette fois été consommée. Son mari est gérant de fonds boursier à Londres et la trompe, leurs deux enfants sont adultes et travaillent, Sarah comme médecin spécialiste du diabète et Simon, sourd mais appareillé, dans une maison d’édition. Tout se sait dans ce village de l’Oxfordshire, et toutes les rumeurs vont au pub, où le patron sait tout – mais se tait.

Car trois autres crimes ont lieu presque aussitôt : Colin Dexter se déchaîne. Tous les cadavres sont liés mais qui est le coupable ? De témoignages en indices, l’inspecteur Morse, le sergent Lewis et le superintendant Strange vont aller d’hypothèse en hypothèse, croyant chaque fois capter la bonne… jusqu’à ce qu’un nouvel élément vienne tout remettre en  cause.

Le whisky Glenfidish aide-t-il à réfléchir ? Les neurones ont l’air un brin grillés car Morse devient lent, même s’il est plus intelligent que son sergent Lewis. Ironie plus qu’humour, désir sexuel plus que scènes de sexe, suggestions érotiques plus que causes – le roman reste dans la nuance, même si Roy, 14 ans (et demi) baise sa prof avec enthousiasme et ne peut avoir tué l’entrepreneur juché sur son échelle – bien qu’il le déclare on ne sait pourquoi. Et Morse amoureux de la victime a-t-il consommé le beau corps d’Yvonne après avoir été soigné par elle à l’hôpital ? Le sergent le soupçonne, Morse fait silence sur certaines preuves… le dieu des enquêteurs ne serait-il qu’humain ?

Tout le monde ment, presque tout le temps à presque tout le monde. Aller au-delà des apparences demande un talent que peu acquièrent.

En bref, rien n’est simple mais trouvera son agencement, réglé au millimètre, dans les ultimes pages de cette ultime enquête d’un inspecteur dans les ultimes heures encore de ce monde. Avant d’être repris à la télévision britannique dans une série de brillantes enquêtes sur sept saisons !

Colin Dexter, Remords secrets (The Remorseful Day), 1999, 10-18 2001, 415 pages, occasion €1.04

DVD Inspecteur Morse – L’intégrale – Saisons 1 à 7 + inédits – 33 épisodes, avec John Thaw, Kevin Whately, James Grout, Amanda Hillwood, Patricia Hodge, Elephant Films 2013, 56 h, €109.90

Déjà chroniqué sur ce blog : Colin Dexter, Mort d’une garce

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Donna Leon, Le garçon qui ne parlait pas

Le commissaire Brunetti est vénitien ; son patron sicilien. Bien plus qu’en France, la xénophobie régionale joue à plein, chacun parlant encore son dialecte couramment, en plus de l’italien. Ce qui intéresse le vice-questeur Patta est sa carrière, et le maire lui a demandé de protéger sa réputation en faisant enquêter sur un magasin de masques tenu par la fiancée de son fils sur le campo San Barnaba ; son « associé » pourrait bien n’avoir pas les autorisations nécessaires pour empiéter sur la voie publique et les vigili (police municipale) pourraient peut-être fermer les yeux contre rétribution. Ce qui pourrait être source d’ennui pour le maire qui se présente à sa réélection.

On voit combien les commissaires de police italiens peuvent être débordés de travail au service du public… Ce pourquoi Brunetti a largement le temps de s’intéresser à autre chose, l’une de ses enquêtes personnelles pour la morale dont le système bureaucratique de « la justice » se fout. Un jeune homme sourd et passablement handicapé vient de mourir : il avait avalé des somnifères avec la tasse de chocolat que lui avait portée sa mère mais s’était surtout étouffé dans son sommeil par le vomi. Brunetti qui connaissait, tout comme sa femme Paola, l’homme qui aidait au pressing, trouve qu’il y a quelque chose de bizarre dans ce décès – surtout lorsqu’il découvre qu’on ne peut le déclarer mort parce qu’il « n’existe pas » dans les références de l’administration. Ni carte d’identité, ni acte de naissance, ni acte de baptême, ni inscription à l’école, ni pension de handicap, ni… Le garçon qui ne parlait pas ne laisse pas plus parler les bases de données.

Voilà qui intrigue le commissaire qui estime qu’un être humain, même diminué, doit au moins avoir son nom enregistré. Dans une enquête, vénitienne en diable, Brunetti va aborder les liens complexes qui lient les individus entre eux dans ce pays – et cette province – où les liens de famille et de clientèle sont bien plus forts que dans les pays anglo-saxons. Donna Leon, d’origine italienne mais américaine depuis deux générations, bien que vivant à Venise depuis un quart de siècle, découvre avec surprise l’ampleur des à-côtés de l’administration officielle et l’omerta qui peut régner sur ordre des puissants.

La première partie du roman est un festival d’ironie où l’on retrouve les caractères de chacun des personnages habituels : Patta, Elettra, Vianello, Paola, Raffi et Chiara, plus la nouvelle commissaire Griffoni et le jeune policier Pucetti. Tous jouent un rôle, dérapant parfois dans l’ellipse ou le bizarre comme à la fin du chapitre 22, et abusant de l’ordinateur et du hacking des bases de données officielles. Comme si tout devait se passer sous le manteau en Italie. Seule « le clic » du téléphone portable qu’on raccroche p.197 me paraît curieux : l’auteur a-t-elle jamais usé dans sa vie d’un telefonino ?

La fin est édifiante – et terrible – l’avidité tenant lieu d’amour. Une bonne enquête qui prend le temps et fait pénétrer l’âme des vénitiens.

Donna Leon, Le garçon qui ne parlait pas (The Golden Egg), 2013, Points policier 2016, 329 pages, €7.70 e-book Kindle €7.99

Les romans de Donna Leon chroniqués sur ce blog

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Tendres cousines de David Hamilton

Jeune adulte, j’avais beaucoup aimé ce film, sorti en salle en 1980. Il est tiré directement du roman de Pascal Lainé paru l’année d’avant, lui-même inspiré d’Apollinaire avec Les exploits d’un jeune Don Juan. Le Pop club de José Artur en avait fait l’éloge, un soir après 22h sur France-Inter. Pudeur, tendresse et délicat libertinage font de ce film léger, à la française, une initiation érotique émouvante d’un adolescent, dépaysée dans le temps du passé.

Julien (Thierry Tevini) a « 14 ans et 5 mois » lorsqu’il revient à la ferme familiale en pleine Beauce, pour les vacances de l’été 1939. La puberté l’a grandi brutalement, en témoignent ses vêtements étriqués qui le serrent et qu’il porte déboutonnés. S’il a grandi, la pension de curés ne l’a pas musclé, comme lui dit gentiment une servante. Il a gardé sa bouille ronde d’enfant, sa « peau de fille » comme lui déclare une autre et surtout ses cheveux longs en casque. C’était la mode de la fin des années 1970, dans le courant androgyne et antimacho qui régnait alors, mais je ne suis pas certain qu’un adolescent en pension religieuse aurait eu le droit de porter la même coiffure en 1939. Cela le rend mignon, mais pas vraiment adulte. Or il est amoureux de sa cousine Julia (Anja Schüte), une blonde de 16 ans fort bien faite, mais qui elle-même est amoureuse de Charles (Jean-Yves Chatelais), fils à papa enrichi dans les sanitaires, à qui est destinée la sœur de Julien, 18 ans et voix croassante, qui ne rêve que crèmes et falbalas.

Maladroit et agissant comme un enfant, Julien offre à sa cousine un… couteau suisse, comme si elle était un copain scout. Sa grande sœur sera tout aussi maladroite avec son fiancé Charles lorsque celui-ci sera mobilisé, elle lui donnera… un gros ours en peluche « porte-bonheur » ! C’est dire combien l’ajustement entre garçons et filles n’est pas favorisé par la société catholique et bourgeoise où chacun se voit cantonné à son rôle immémorial.

Le lourd printemps de Beauce a mis la ferme en émoi et les multiples servantes, ne portent rien sous leur robe – Julia se met même nue dans les herbes hautes pour prendre le soleil (et aguicher Charles). Régisseur et palefrenier profitent du cheptel féminin, tout comme Charles, doté de son prestige de riche bourgeois. Le spectateur plonge peu à peu dans cette atmosphère électrique où l’érotisme est à fleur de peau, non sans cette ironie française qui fait le charme du film. Le père de Julien (Pierre Vernier) est peu intéressé par les filles, ses faveurs vont à Mathieu, aide palefrenier de 17 ans aux cheveux longs et à la chemise ouverte, un peu demeuré. On se demande si cette affection du maître n’est pas le signe d’un fils bâtard, mais la suite prouvera que ledit maître est plus attiré par les « jeunes ordonnances » que par la gent femelle.

Passe aussi le facteur Cheval, clin d’œil à la réalité, qui se bâtit un palais de galets de rivière et qui tombe de vélo lorsqu’il voit la blonde allemande Liselotte se baigner entièrement nue. Pendant ce temps, le vieux le professeur Unrath (Hannes Kaetner), un scientifique allemand un peu illuminé qui a fui le nazisme, attrape « des âmes » dont il gonfle les ballons. Il est un hôte payant, inoffensif à la jeunesse, et sait consoler les chagrins de maximes sages.

La guerre, déclarée durant l’été, laisse Julien quasi seul mâle au milieu du harem. Toute l’attention se reporte sur lui, adolescent tout neuf déjà initié un soir de punition par la femme de chambre (Anne Fontaine) qui « teste son lit » (elle sera virée par sa mère, Macha Méril). Elle sera suivie de la brune Mathilde (Gaëlle Legrand) dans le foin où il s’est endormi torse nu après l’avoir chargé toute la matinée, non sans prendre un coup de soleil. Rougissant et tout timide, il jouira pour la première fois, chevauché par sa tendre initiatrice. Une scène pudique, délicatement jouée, filmée sur les visages.

Désormais déniaisé il délaissera sa cousine qui ne veut pas de lui et s’arrangera par une fausse lettre par lui montrer la vérité : Charles est un baiseur de tout con qui passe. La scène dans le grenier où pendent les draps à sécher est hilarante, Charles déshabille la jeune servante de 16 ans qui a remplacé la femme de chambre trop hardie. Il descend les bretelles d’épaules et dégage ses seins, puis remonte sa robe pour la pénétrer. Surpris par Julia outrée, il ne se démonte pas et accroche simplement la robe relevée au fil avec une pince à linge, le temps de régler la question ; et la jeune servante patiente, ainsi offerte.

Le beau Julien qui prend de l’assurance passera entre les mains expertes d’Angela (Fanny Meunier), de Liselotte (Silke Rein), de Justine, de Madeleine… Candide est heureux comme au harem. Sa cousine veut quitter la ferme pour aller n’importe où avec Claire, ancienne actrice décavée, priée de déguerpir du domaine parce que sa chambre va être louée. Alors que Claire fait ses bagages, Julien surgit et se dispute avec Julia. Ils en viennent vite aux mains, comme des garçons, et Julien qui a pris de la force domine Julia. La maintenant sous lui, il lui ouvre la robe et dégage sa poitrine… ce qui se termine par un baiser fougueux de l’un vers l’autre, rencontre sensuelle exacerbée par la lutte. Désormais réconcilié avec la vie, Julien baise probablement Julia car la dernière image les montre tout nus dans les blés après l’amour. Julien traite Julia comme Charles en l’appelant « bébé ». Elle ne supporte pas et une nouvelle baffe (la troisième au moins) lui prouve qu’il ne faut pas mépriser les femmes.

Amour de la vie plus que de la bataille, amour des femmes et jeux libertins, toute la légèreté française est là, dans l’innocence de la jeunesse dans la campagne – ce qui fera perdre la guerre mais gagner la paix avec le baby-boom !

Le politiquement correct inhibe la réédition de ce film (mais laisse hypocritement le YouPorn des collégiens se déchaîner) et nous devons nous contenter de ce qui est proposé – d’autres pays européens sont moins prudes :

Tendres cousines de David Hamilton, 1980, avec Thierry Tevini, Anja Schüte, Valérie Dumas, Évelyne Dandry, Élisa Servier, Jean-Yves Chatelais, Macha Méril, Hannes Kaetner, Silke Rein, Laure Dechasnel, Pierre Vernier, Gaëlle Legrand, Anne Fontaine, Fanny Bastien, film en français avec sous-titres grecs €17.99 / ou Arrow 2007, audio français avec sous-titres anglais €57.60

Pack DVD David Hamilton : Les ombres de l’été, Premiers désirs, Tendres cousines, Un été à Saint-Tropez, Llamentol 2009, en audio français ou espagnol €24.34

Pascal Lainé, Tendres cousines, Folio, €8.90 e-book format Kindle €7.99

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Platon par François Chatelet

Admirable de clarté est le texte sur Platon de François Châtelet dans son Histoire de la philosophie (1979). Il dégage l’essentiel du message du philosophe, ce qui reste dans l’éternité humaine.

Platon nous avertit :

  • de nous défier de la perception, des pulsions, des attachements, des caprices du corps ;
  • de ne pas considérer la violence comme une solution durable au problème des relations entre les hommes ;
  • de ne pas estimer bon tout plaisir et mauvaise toute douleur ;
  • de ne pas considérer celui qui commande et qui jouit comme détenteur de la vérité ;
  • de penser que l’univers des sensations est éphémère et contingent, et que se profile un univers plus stable, peut-être plus authentique.

Il nous propose une expérience philosophique de conversion de notre existence, sans rupture avec l’expérience quotidienne, sans révélation extérieure – par la critique ironique jusqu’à la réflexion. Il s’agit – et c’est là sa grande leçon – de se mettre à distance de ce qu’on éprouve, pour réfléchir. Penser, ce n’est pas éprouver mais construire des concepts.

Socrate – qui n’est pas Platon et n’a pas été aussi loin que lui – réveille les consciences endormies dans le sommeil des idées reçues. Il montre le vide de l’opinion commune, du consensus. Il réduit cette opinion à ce qu’elle est (et ne sait pas ce qu’elle est) : l’expression de l’intérêt, de la passion, du caprice. La discussion n’est souvent que la juxtaposition de monologues où chacun affirme ses certitudes et n’écoute l’autre que pour le contrer. L’ironie socratique est questionnement. Elle fait passer la discussion du domaine empirique, où ne peuvent être exprimées que des préférences contingentes, au domaine du concept, où doit s’élaborer un savoir.

Il s’agit de questionner la certitude pour la remettre en cause, de « critiquer l’idéologie ». L’homme de la certitude s’enferme dans sa propre assurance, il pose comme vrai ce qu’il croit. S’il réfléchit, ce n’est pas pour se mettre à distance de sa croyance, mais pour trouver les exemples qui la confirment. Cette attitude est le propre des sociétés hiérarchisées, du clan antique aux « structures verticales » d’aujourd’hui, où les bien-nés imposent le certain. Mais elle est aussi le propre des démocraties où, sous couvert d’égalitarisme, chaque certitude est en droit de s’exprimer et de s’imposer, où les techniques des sophistes (aujourd’hui du marketing et de la vente) emportent le compromis et entraînent l’opinion, la Doxa.

Or, écrit François Châtelet, « comme il n’y a, entre ses diverses croyances, d’autres liens que celui de leur commune assurance et de leur commun antagonisme, comme n’existe aucun critère autre que contingent, permettant de trancher, l’ultime recours est la violence. Sera tenue pour bonne et juste la croyance qui, matériellement, s’impose sans qu’il soit possible d’y résister ».

L’objet de la réflexion philosophique est de connaître le vrai. Il lui faut pour cela refuser l’opinion courante et son ordre confortable. Seule une rupture critique permettra de construire une réflexion positive. Socrate se contente de la dénégation, sans rien construire ; il se contente de dire qu’il ne sait rien. Platon va plus loin, il construit, et c’est là son génie, même si son système est daté dans l’histoire. Sa méthode reste utile et elle est que son discours est intégralement justifié : il rend compte à chaque moment de son développement, du fait qu’il dit ceci plutôt que cela. Il s’agit là de ce que nous appelons désormais le « discours scientifique », la dialectique ascendante, de la simple opinion intuitive à la démonstration scientifique.

Imagine-t-on, aujourd’hui, comme cela était révolutionnaire pour l’époque ? Et comme une telle méthode, partout et toujours, est l’acide corrosif qui ronge le mythe et l’emballage pour atteindre le cœur des choses ? Tout pouvoir s’en méfie car une telle méthode de réflexion remet sans cesse en cause le pouvoir, d’où qu’il vienne.

Car connaître ce qui est, c’est appréhender ce qui vaut et agir selon l’ordre qui convient à l’homme, à la société, au cosmos.

Après François Châtelet, que j’ai eu l’honneur d’avoir eu pour professeur à la Sorbonne, il faut relire Platon.

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Y a-t-il un flic pour sauver la reine ? de David Zucker

Les gaffes et tendresses de l’équipe Police Academy, long métrage issu d’une série télévisée à succès outre-Atlantique – à l’époque. L’Amérique s’y montre telle qu’en elle-même, mais dans une période où tout va bien. D’où sa facilité à rire de tout, sa bienveillance envers les travers des hommes.

Tout commence par une réunion à Beyrouth des grands méchants de la planète, Khomeini l’ayatollah, Arafat le terroriste, Kadhafi le dictateur, Gorbachev le maître du Kremlin, Castro le leader maximo et Idi Amin Dada le cannibale. Le lieutenant Frank Drebin (Leslie Nielsen), déguisé en fatma voilée qui sert le thé à la menthe en tremblant, est policier dans la brigade spéciale de la police de Los Angeles. On ne voit pas vraiment ce qu’il vient faire ici. Premier décalage ironique. D’autant qu’il boxe, judokise et assomme tout ce beau monde pas gentil. De retour au pays, une tripotée de fans avec fleurs et flonflons attend son avion… mais ce n’est pas lui la vedette.

Après avoir embouti en marche arrière un train de chariots à bagages avec sa voiture de fonction, il ramène l’ensemble l’air de rien jusqu’à la brigade. Ce n’est que le premier gag à la voiture du comique de répétition. Son partenaire, l’afro-américain Nordberg (O. J. Simpson) est gravement blessé de douze balles dans la peau par un gang de trafiquants de drogue sur un bateau qu’il avait investi tout seul. Mais il n’est pas mort (!) et Vincent Ludwig (Ricardo Montalban), riche homme d’affaires qui possède une compagnie maritime craint pour ses fesses. « I love you », susurre Nordberg à l’oreille de Drebin – mais ce n’est pas une déclaration d’amour ; c’est le nom du bateau.

Le lieutenant qui n’a peur de rien demande rendez-vous à Ludwig qui lui montre ses poissons samouraïs japonais, son stylo-sabre, sa collection de vases précieux Ming et son véritable Gainsborough. Pour l’endormir un peu plus, il le confie à son assistante blonde et bien roulée Jane (Priscilla Presley), pour qu’elle lui donne tout ce qu’il veut (si ! si !). La fille monte un escabeau sous les yeux du lieutenant, qui déclare, admiratif : « belle fourrure ! » – mais il ne s’agit pas de son absence de culotte ; c’est un castor empaillé remisé sur l’armoire et qu’elle tend à Drebin pour saisir la liste demandée de tous les bateaux.

Tout est comme ça et les gags s’enchaînent, un peu lourds mais sans pitié. Drebin va tomber amoureux (on le serait à moins), va se voir confier la sécurité de la venue de la reine d’Angleterre et autres pays à Los Angeles, où elle doit notamment assister à un match de baseball. Mais le lieutenant gaffeur veut des preuves contre Ludwig et s’introduit dans son appartement (seule la carte American Express parvient à débloquer la serrure, parmi toutes les cartes plastiques de même format…). Là, il évolue avec précaution, replaçant tous les objets à leur exacte place pour ne pas signaler sa présence. Il va même tirer habilement une feuille de papier prise exprès sous un château de cartes. Jusque-là tout va bien mais, c’est à la lecture du griffonnage qui annonce l’assassinat programmé d’Elisabeth II lors du match que tout va basculer. Il éclaire la feuille de son briquet pour la lire, ce qui l’enflamme, il la jette à la poubelle, se prend le pied dedans, ce qui met le feu aux rideaux et qui entraîne la chute des porcelaines Ming en voulant les éteindre, puis le déchirement du Gainsborough en voulant le sauver… En bref tout un festival de gags qui s’enchaînent sans temps mort. Ludwig revenant, Drebin fuit par la fenêtre sur la corniche, où il s’accroche aux seins plantureux d’une cariatide (ce serait aujourd’hui  censuré par fesses-book), puis à la bite proéminente d’un atlante (là, fesses-book ne dirait rien), avant de faire invasion dans un appartement la bite arrachée à la main, faisant crier une femme en soutien-gorge qui croit qu’il veut la violer (fesse-book laisserait faire).

Après de multiples péripéties, dont un plongé sur la reine parce que Ludwig la vise avec un mousquet de l’Indépendance qu’il est censé lui offrir, Drebin finit par être exclu par la mairesse de Los Angeles au look thatchérien du match (Nancy Marchand). Ce qui va l’amener à se déguiser pour passer inaperçu. Mais il ne trouve rien de moins que prendre le rôle d’un illustre ténor qui doit chanter l’hymne national devant tout le monde – ce qu’il assure d’une voix de fausset. Puis d’un arbitre de baseball – où il multipliera les gaffes.

Ludwig a fait hypnotiser l’un des joueurs pour tuer la reine et déclenche la séquence avec sa montre-émetteur, dans une parodie d’Un espion de trop. Mais Drebin va neutraliser le robotisé puis l’homme d’affaires par un gadget à la James Bond, ses boutons de manchette qui projettent une fléchette paralysante. Ludwig n’est pas mort, seulement endormi trois minutes… affirme le lieutenant à une spectatrice affolée – le temps pour lui de s’affaler sur la rembarde du stade puis de plonger trois étages plus bas avant de s’écraser sur l’asphalte où passent sur lui un camion, un rouleau compresseur puis tout un défilé !

C’est gros, bourré de coups de feu, d’allusions sexuelles énormes, de bagarres, de chutes spectaculaires et d’explosions. C’est typiquement américain, beauf à la Trump, mais cela fait encore rire. Le divertissement dans toute sa splendeur : intrigue sans intérêt, situations impossibles, personnages de caricature. Nous sommes dans l’exagération de la farce, mais sans aucune agressivité : les choses se déroulent d’elles-mêmes jusqu’à l’absurde, comme cette tape sur l’épaule de Nordberg, sorti de l’hôpital en fauteuil roulant provisoire, qui va le faire dévaler les escaliers et basculer par-dessus une rambarde.

Ce n’est pas mauvais mais ce n’est pas un grand film. Le titre yankee The Naked Gun joue sur le mot gun, qui signifie flingue mais aussi chasser ou encore le tir rapide au baseball ; son of the gun veut aussi dire vieille fripouille. Ces coquins-là nous font rire.

DVD Y a-t-il un flic pour sauver la reine ? (The Naked Gun) et Y a-t-il un flic pour sauver le président ? de David Zucker, 1988, avec Leslie Nielsen, Priscilla Presley, Ricardo Montalban, George Kennedy, O. J. Simpson, Nancy Marchand, Paramount standard €10.02, blu-ray €27.98  

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Lupano et Cauuet, Les vieux fourneaux 1

Une bande dessinée originale, plusieurs fois primée avec raison et qui met en scène des vieux – ceux de la génération 68 qui ont voulu soit refaire le monde, soit le conquérir. D’où ce cri du cœur des auteurs : « Vous êtes la pire génération de l’humanité ! ».

Ce n’est pas faux. Aussi bien les « révolutionnaires » qui se saoulaient de paroles (de la génération Mao) et que les affairistes qui se remplissaient les poches (de la génération Tapie-Mitterrand) ont façonné le monde actuel. « Vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! » Au nom du Progrès, marxisme et capitalisme confondus.

Trois vieillards de plus de 75 ans se réunissent à la mort de l’épouse de l’un d’entre eux, Lucette, restée « au pays » pour travailler dans l’usine de médicaments de la multinationale Garan-Servier. Le premier a été foutu dehors pour avoir cassé volontairement une machine lorsqu’il avait 20 ans, le second a travaillé plus que quarante ans comme manutentionnaire et syndicaliste dans l’usine, sa femme Lucette à la comptabilité. La réunion a lieu pour la crémation de Lucette.

Elle avait plaqué l’usine pour monter un théâtre de marionnettes itinérant dans une vieille camionnette Peugeot rouge et sa petite-fille, qui lui ressemble, a tout plaqué dans la communication à Paris pour venir se mettre au vert, un polichinelle de père inconnu dans le tiroir. Mais le notaire, fils de l’ancien, a une lettre destinée au veuf. Lucette lui avoue une liaison avec le Garan-Servier, patron de l’usine, quarante ans auparavant. Elle a eu le choix de tout quitter pour épouser la fortune, ou rester fidèle à son amour de jeunesse. Le choix fut vite fait – au rebours du narcissisme égoïste de la génération d’aujourd’hui.

Car les vioques ont quand même des leçons à donner aux petits jeunes. Les auteurs font cela avec humour, mêlant passé et présent, rêves éternels et bouleversements du monde. Les trois vieux se souviennent qu’ils jouaient aux pirates enfants, dans un grand arbre détruit par la construction de l’usine. Ils poursuivent leur piraterie dans l’existence, l’un trublion syndicaliste durant la vie active, l’autre faiseur d’événement à la retraite pour « Ni yeux ni maître ».

Mais le sang du vieux veuf ne fait qu’un tour : il empoigne son fusil, saute dans sa 206 et file vers l’Italie, où l’ancêtre Garan-Servier coule dans une villa son Alzheimer à éclipse. Il veut se venger. Les deux autres et la petite-fille, enceinte jusqu’aux yeux, sautent dans la camionnette rouge pour ramener pépé à la raison avant qu’il passe le reste de sa vie en tôle. Je ne vous raconte pas le reste.

Sauf que c’est prenant, humain, et avec l’ironie nécessaire. Comme il s’agit du premier tome d’une série, le lecteur qui parvient à la fin de ce volume se doutera de la suite. Elle ouvre tant de perspectives…

C’est bien dessiné, bien raconté, les voitures font Vrrroooââârrrr ! et IiiiiiIIIIIiiii ! comme dans Gaston Lagaffe, la pompe à essence Tululuuut ! comme en vrai, et la conversation fait des bulles comme il se doit. J’aime toujours regarder les détails des scènes panoramique, les gens sont caricaturés à loisir et c’est le luxe de la bande dessinée de flâner ainsi dans une case en attendant la suivante sans s’y précipiter.

Un vrai bon album pour toutes les générations, qu’on se le dise !

Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessins et couleurs), Les vieux fourneaux – 1 Ceux qui restent, Dargaud Belelux 2015, 56 pages, €11.99

4 tomes sont parus : le 2, le 3, le 4

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Guillermo de La Roca, Un point lumineux suivi de Lettres andines

Pensée magique et fatalité s’emmêlent pour former sept nouvelles d’un Argentin à Paris. Elles forment la moitié du recueil et les Lettres andines le reste. Si les premières sont vite oubliées, laissant parfois juste ébloui, les secondes sont un petit bijou d’ironie voltairienne. Je regrette pour ma part que l’éditeur n’ai pas édité ces Lettres seules en demandant à l’auteur de les compléter, comprenant trop peu de pages, car elles méritent bien mieux que les nouvelles en préalable.

Sinijasto est un jeune Indien dans la ville, heureux comme un Argentin en France ; il écrit ses Lettres persanes à la manière de Montesquieu. Le style est actuel, rajeuni, mais le persifflage subsiste pour notre plus grand plaisir. Les intellos sont brocardés, les repentants vilipendés, les bonnes consciences de la gauche universelle renvoyées à leur appétit égoïste de pouvoir, les cartésiens douchés. Comment ne pas souscrire ? Comment ne pas sourire ?

C’est la France telle que nous la connaissons, le coq d’orgueil les pattes ancrées sur son tas de fumier, gallinacé faussement racé qui se croit : « Un écrivain des Caraïbes fait dire à l’un de ses personnages : ‘Le Gallinais est convaincu d’exister pour le plus grand bien de l’humanité’ » p.79. Il suffit d’écouter blatérer un Jack Lang ou équivalent pour s’en convaincre à l’envi.

Tous y passent de ces gourous des médias, des lettres et de la politique : les directeurs de conscience (p.62), les missionnaires du Grand Pardon (p.63), le bon sauvage en prolétaire ultime (p.66), les faux savants qui savent mieux que vous qui vous êtes et comment vous pensez (p.69), « le droit des minorités à gouverner la majorité » (p.75), les faux-culs sexuels de la culture (p.84), les théologiens de l’art (p.87), la « formidable dynamique des intolérances » (p.92), la mode impérative suivie par les individualistes rebelles (p.94)…

Dommage que « la générosité évangélique, le masque des utopies, le verbiage politique ne parviennent pas à générer l’amour et l’estime attendus en retour de la part des anciens dominés. Ce manque de considération est particulièrement remarquable chez les immigrés de toutes origines, installés ici pour survivre et fuir leurs maîtres tyranniques et irresponsables. Ils considèrent que les Gallinais leur doivent tout, n’ont rien à leur apprendre et sont à l’origine de leur mal. Les Gallinais eux-mêmes éprouvent un sentiment analogue envers les nations démocratiques et fortes dont l’hypocrisie est plus rentable que la leur » p.67. La dernière partie de ce paragraphe explique beaucoup : la jalousie envers les Etats-Unis qui ont réussi cette Révolution que les Français ont gâchée dans leurs sempiternelles querelles de religions et d’idéologies sert à façonner un bouc émissaire inversé, le Prolétaire en Victime suprême qu’il faut adorer parce que lui a le courage de combattre son dominateur. Dénions notre propre jalousie en la prêtant aux plus pauvres et en les louant de leur clairvoyance… Ainsi le brimé se venge sur plus brimé que lui, et le sublime pour une bataille que lui n’est pas capable de mener.

Coup de grâce donné aux pseudo-intellos qui se croient phénix de l’Humanité : « Peut-être aurez-vous du mal à me croire, mais dans ce pays situé au plus haut niveau de raffinement culturel universel, il y a encore des millions d’imbéciles pour croire n’importe quel coquin démagogue baptisé progressiste, réactionnaire, libéral ou nouveau philosophe. Ces petits maîtres enragés et méprisants ressassent inexorablement leurs synthèses originales, favorables aux bonnes gens et fondamentalement défavorables aux mauvaises personnes. Ils démoralisent l’ancienne morale et moralisent la nouvelle, évitant toute remise en question d’eux-mêmes et de leur clientèle… » p.71. Penser par soi-même ? Vous n’y pensez pas ! Il faudrait faire un effort plutôt que suivre la mode, se mettre à dos ses copains qui n’ont pas envie de se prendre la tête.

Et ces « millions d’imbéciles » vont très bientôt voter dans le brouillard pour un programme flou et un candidat tout d’apparence. « La liberté s’autodétruit quand elle sert de moyen à ceux qui veulent l’anéantir et de prétexte à la lâcheté de ceux qui prétendent la défendre. Bien à vous, Sinijasto » p.93.

Seul l’enfant dit que le roi est nu.

Guillermo de La Roca, Un point lumineux suivi de Lettres andines, 2017, PhB éditions, 103 pages, €9.00

Déjà chroniqué sur ce blog : Guillermo de La Roca, Connaître et apprécier

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Franz-Olivier Giesbert, L’Américain

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L’Américain c’est lui-même et c’est aussi son père. FOG, aux initiales de brouillard, est quelqu’un qui ne s’est jamais aimé et ce livre le montre à l’envi. Sa première phrase est « J’ai passé ma vie à essayer de me faire pardonner » – et la dernière « je me rappelle avoir prié longtemps sur le pas de la porte ». Franz-Olivier, au prénom d’origines mêlées allemande (lointainement juive), américaine et française, dit son écartèlement de fils aîné d’une fratrie cinq dont il ne parle quasiment pas. Car, enfant solitaire, son père battait sa mère – et lui à l’occasion.

Comme Pascal Bruckner, mais avec plus d’émotivité et moins de style, Giesbert raconte son duel entre son père et lui. Il déclare ne jamais lui adresser la parole mais ne cesse de relater des conversations ; il veut le tuer enfant, mais c’est pour l’admirer et se mesurer à lui à chaque instant. Ainsi va-t-il à 15 ans rencontrer Giacometti à Paris pour apprendre à peindre – pour faire mieux que son père peintre. Ainsi feint-il d’admirer l’Amérique, que son père déteste. Ainsi s’improvisera-t-il tueur des lapins, canards et poules parce que son père a en horreur d’ôter la vie (il les cuisine après en cocotte avec du chou et des petits oignons). Ainsi commercialisera-t-il les poulets et lapins qu’il élève, parce que son père méprise les marchands. Ainsi sera-t-il journaliste sans avoir fait d’études, engagé pigiste à 18 ans aux pages littéraires de Paris-Normandie, parce que son père dénigrait les pisseurs de copie. Et l’on pourrait multiplier les exemples…

Il n’a jamais pardonné à son père – c’est bien la peine de se dire chrétien ! Il ne se pardonne donc pas à lui-même, ce qui l’enfonce dans le masochisme et le ressentiment. Il avoue un viol vers dix ou onze ans : un beau jeune soldat ricain blond et bronzé, la chemise ouverte jusqu’au troisième bouton (tous les poncifs homos des années 2000 ?), lui a montré sa queue et demandé de le sucer avant d’user de lui. Dit-il. C’est aujourd’hui tendance de déclarer avoir été violé et, s’il déclare s’être évanoui, il ne manque pas de reconstruire soigneusement des souvenirs en tout un chapitre. Pour conclure par une pirouette : « Je dois à la vérité de dire que je n’étais pas si malheureux d’avoir été violé. Je devins du jour au lendemain un personnage important (…) Je sus aussi, pour la première fois de ma vie, que mon père m’aimait… » p.42.

Il ne manquera pas de se branler frénétiquement ensuite, jusqu’à devenir cave, ce qui a suscité un conseil attentif de son père. Qu’il n’a pas suivi, se vantant même d’avoir appris à se masturber avant même de savoir marcher, en levrette dans son berceau ! Provoquant, ce livre est un repentir, une confession en vue d’une absolution publique. Car FOG est catholique, ses deux grands amours à 14 ans étaient le pape Jean XXIII et le communiste Waldeck-Rochet. Sa mère croit, prof de philo plutôt social-démocrate adepte de Kant avant de virer socialiste ; son père est anticlérical hégélien et volontiers anarchiste de droite, « trotsko-nixonien » dit drôlement le fils. Lui se voue à Spinoza.

Si l’ouvrage se lit bien, l’autodénigrement constant met mal à l’aise, comme si avouer des turpitudes permettait de se rendre intéressant ou, pire, de s’absoudre de ce que l’on est devenu. Alors que le père a débarqué comme soldat à Omaha Beach le 6 juin 1944 et que la guerre l’a brisé. Le lecteur qui connait les biographies et anecdotes sur les autres faites par l’auteur (Mitterrand, Chirac, Sarkozy) ne manquera pas de voir, dans le cynisme des questions, la façon de creuser les secrets et l’ironie grinçante des jugements, combien Franz-Olivier Giesbert pâtit de son enfance. Malgré la Normandie et sa terre sensuelle au printemps, malgré les bêtes et leur attachement.

Meurtri, l’être humain accouche-t-il d’un écrivain pour autant ? Selon ce livre, pas vraiment.

Franz-Olivier Giesbert, L’Américain, 2004, Folio2006, 183 pages, €7.20

e-book format Kindle, €6.99

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L’effaceur

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A l’ère Bill Clinton, l’Irak refuse toujours aux inspecteurs de l’agence internationale de l’énergie atomique l’accès à ses sites, tandis que la Chine teste un missile de surface près des côtes taïwanaises, que l’ambassade américaine à Athènes est atteinte par un tir de mortier et que l’aviation militaire cubaine descend deux avions américains appartenant aux exilés cubains Brothers to the Rescue. L’époque est dangereuse et la trahison pour avidité croît.

C’est ce que veut dénoncer avec force ce film populaire où les gros muscles de Schwarzenegger sont cette fois laissés de côté au profit de son astuce et de sa fidélité. Le héros joue le marshal, ce super-shérif fédéral du FBI ; il est chargé de la protection des témoins, il « efface » leurs traces pour qu’ils vivent une seconde vie.

Malheur à celui qui « trahit » les consignes : il est vite retrouvé et risque d’avoir la langue coupée. C’est ainsi que débute le film, par une séquence d’action très réussie où la grosse artillerie vaut moins que la bricole pour faire exploser la maison avec les méchants dedans. Le film adore faire tout sauter…

Malheur à celui qui ment sur les conséquences d’un témoignage judiciaire et qui « trahit » ainsi la candeur du témoin : les inspecteurs du FBI ne voient que leur petit intérêt en termes de performances et se moquent de la vie des gens. Lee Cullen (Vanessa Williams), s’apercevant par hasard que sa firme veut vendre des armes derniers cri (des fusils à impulsion) à des terroristes internationaux un brin russes (Serguei Petrovsky), contacte une journaliste et le FBI. Mais elle est vite démasquée et ne doit qu’à John Kruger (Arnold Schwarzenegger) d’échapper aux griffes des tueurs mandatés par la firme.

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Malheur à celui qui trahit sa patrie : le chef du service de protection des témoins au FBI, le formateur même de John Kruger à l’effaçage, est un traître qui vend des renseignements aux plus offrants. Puisque tout le monde se sert, pourquoi pas lui ? puisque toutes les guerres ne servent à rien (Vietnam, Irak), pourquoi y croire ? Ainsi raisonne faussement le chef (James Caan) et Kruger n’aura de cesse de le démasquer. De même que le Secrétaire d’État impliqué dans l’affaire.

Car malheur à celui qui trahit la confiance des électeurs : quand la politique se mêle d’affairisme, c’est un devoir pour les simples citoyens de devenir lanceurs d’alerte pour les ramener à l’intérêt général. Schwarzenegger sera plus radical, « effaçant » à l’aide d’une limousine et d’un train qui passe le lot des traîtres qui utilisent déjà toutes les arguties juridiques pour se sortir du guêpier. C’est un brin populiste, mais diablement efficace.

Le spectateur non-américain jouira de l’action – constante – et des effets spéciaux – spectaculaires – sans oublier l’ironie à la Tontons flingueurs. La sortie d’un avion en vol à l’aide d’un parachute est un peu acrobatique (l’avion ne serait-il pas pressurisé ?), mais les caïmans du zoo sont une aide précieuse autant que bouffonnes, eux qui bouffent les affreux in extremis.

Non seulement c’est un bon film de divertissement encore aujourd’hui, mais c’est un film moral. Très rare en ces temps de corruption et de vulgarité où le peuple du melting-pot n’a le choix qu’entre une Clinton clinique et un Trump trompeur.

DVD L’effaceur (Eraser), film de Chuck Russell, 1996, avec Arnold Schwarzenegger, Vanessa Williams, James Caan, James Coburn, Warner Bros blu-ray, €9.86

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Chesterton, Hérétiques

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Le livre est ancien, et nous avons le plaisir de découvrir l’acuité anglaise dans la critique des idées du siècle. Dans ces articles qu’il a donnés au Daily News pendant trois ans, Chesterton s’attaque à la modernité anglaise 1905.

Le Bourgeois est naïveté et suffisance. Cela n’est jamais dit, mais prouvé plusieurs fois, page par page, par ces phrases courtes et précises qui martèlent l’ironie. Il y a du Swift et du Alain à la fois dans ce style. La critique fondée sur le bon sens et sur la logique est impitoyable aux faiblesses. Idéalisme et arrière-pensées n’ont qu’à bien se tenir.

Sommes-nous sortis du XIXe siècle, objet du livre ? A lire Chesterton, à le suivre lorsqu’il ferraille contre l’esprit négatif, les esthètes, le paganisme, les celtophiles, les gens du monde, les bas-fonds et autres sujets à la mode en son temps, nous en venons à douter. La cuistrerie est de toute époque ; c’est en quoi l’ouvrage reste actuel.

Ainsi le Marginal : aujourd’hui on est fier d’être hérétique, en marge. L’orthodoxie est haïe, le bon sens vilipendé. « Nos politiciens modernes réclament la licence colossale de César et du Surhomme, prétendent qu’ils sont trop pratiques pour être intègres et trop patriotes pour être moraux, mais la conclusion de tout cela est qu’une médiocrité est chancelier de l’Échiquier » p.15.

La philosophie est mal vue ; la morale est réactionnaire ; l’idéal est honni. Et pourtant quelle force en la certitude tranquille des Anciens. Quelle ardeur dans l’idéalisme romanesque de l’adolescence ! Poser que ‘tout égale tout’ n’incite ni à l’effort de réflexion, ni à l’effort de recherche. La sagesse n’est pas le juste milieu, elle n’est pas l’affectation d’originalité ; la sagesse est d’être soi, avec fierté mais tolérance.

L’esprit négatif procède de la même essence délétère. La vision religieuse du monde est peut-être un opium, mais elle est néanmoins plus saine que la vision athée, car cette dernière « n’a aucune perfection à contempler, tandis que le moine qui médite sur le Christ, sur Bouddha, a dans l’esprit l’image d’une santé parfaite, une vision de couleurs fraîches et d’air pur » p.22.

Il faut aimer la vie parce qu’elle est aimable, et non pas parce que cela ‘pose’ dans les salons. Oubliez un peu la société pour laisser en vous s’épanouir les désirs. Le ton de l’auteur devient presque gidien : « L’homme doit prendre de l’exercice, non parce qu’il a trop d’embonpoint, mais parce qu’il aime l’escrime, le cheval ou la montagne et qu’il les aime pour eux-mêmes. Et un homme doit se marier parce qu’il est amoureux et non pas du tout parce que le monde a besoin d’être peuplé (…) C’est la première loi de la santé que de ne pas accepter nos besoins comme des besoins, mais de les accepter comme un luxe » p.75.

Accueillir le monde tel qu’il est. Prendre les choses comme elles viennent. Faire de son jugement la mesure. Pour cela, point besoin de richesse ni d’exotisme. « Le passager du paquebot a vu toutes les races d’hommes et ne pense qu’aux choses qui les séparent : la nourriture, les vêtements, les convenances, les anneaux dans le nez, comme en Afrique, ou aux oreilles, comme en Europe. (…) L’homme, dans son carré de choux, n’a rien vu du tout, mais il songe aux choses qui unissent les hommes : la faim, les enfants, la beauté des femmes et les promesses ou les menaces du ciel » p.47.

Un siècle après, nous en sommes au même point.

Gilbert Keith Chesterton, Hérétiques, 1905, Flammarion collection Climats 2010, 271 pages, €20.30

e-Book format Kindle, €14.99

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Jim Harrison, Sorcier

jim harrison sorcier

Ce roman voit le retour des obsessions harrisonniennes : la baise, la picole, la sniffe. Il campe en John Lundgren un macho bouffon, un looser maladroit à en rire et qui finit par rire de lui-même et nous faire rire par la même occasion. Une sorte d’antiféminisme de connivence mâle, dans ce début des années 1980 américaines.

Johnny-Sorcier, appelé ainsi par son totem scout donné à 12 ans par un chef de troupe visionnaire (« moins d’un an plus tard (…) expulsé de la ville pour avoir été surpris en pleine frénésie sodomite près des latrines d’un camp d’été »), est flanqué d’une épouse féministe Diana au corps de rêve (« seule fille au milieu de quatre frères ; elle en gardait une profonde connaissance des hommes et de leurs besoins ») – et d’une bêtasse de chien airedale nommé Hudler. Huddle signifie confus, mêlé, et le nom prononcé en anglais sonne un peu comme Hitler. C’est en effet un chien fasciste qui n’obéit que lorsqu’on le secoue et n’obéit que lorsqu’on le frappe !

Sorcier a déjà traversé deux mariages de sept ans chacun et reste dépressif, en surpoids. Il ne réussit rien de ce qu’il entreprend : ni la gestion d’un fond de placement (il se fait virer), ni son mariage (il ne pense qu’à baiser), ni la cuisine (il flanque trop d’épices sur tout), ni sa drague (il tombe toujours sur des camées), ni sa reconversion en détective financier (il se laisse avoir à chaque fois par son patron).

Pourtant « ni bête, ni velléitaire », il se lance tête baissée dans n’importe quoi avec excès. Et tout ce qui lui arrive semble lui tomber dessus comme à nul autre. D’où les situations cocasses où il se fourre, décrites avec une ironie féroce, tout comme les fantasmes qui le traversent parfois (se faire sucer par une vieillarde en Espagne, sodomiser une nymphette de 13 ans qui bronze quasi nue sous sa caravane…) – bien loin du politiquement correct ! C’est ce décalage qui déclenche le rire.

Le docteur Rabun est un inventeur médical très riche, mais que sa femme et son fils adulte ont quitté. Patron de l’hôpital où travaille Diana comme infirmière, il teste ses produits mécaniques un peu particuliers sur les patientes et n’a pas le temps de s’occuper de sa fortune. Il a l’impression de se faire gruger sur ses placements et par les dépenses extravagantes de sa femme en Floride, comme de son fils – qu’il estime pédé jusqu’au trognon. Il engage Sorcier pour enquêter et celui-ci va tomber de Charybde en Scylla.

Lorsqu’il se baigne sur une plage, il voit tomber par hasard le fauteuil d’une belle femme paralysée des hanches ; il se précipite – et bande. Les deux ne tardent pas à baiser lorsque les enfants sont rentrés du bain. Laura est justement cette femme qui a eu un accident dans le centre de mise en forme tenue par Nancy Rabun, la femme du docteur, et qui a mandaté un avocat pour faire cracher le responsable.

Tout va dès lors s’enclencher comme par magie : la rencontre de Nancy dans sa galerie de peinture, puis « par hasard » dans une boite gai (renversement irrésistible), la levée de sa couverture par ladite Nancy après enquête discrète sur son compte, la daurade crue avec une fleur dans la bouche livrée à son hôtel (qui signifie la mort en langage mafia), son déguisement en local par lampe à bronzer, cheveux courts et chemisette hawaïenne (si bien qu’on le prend pour un pédé), la partie de pêche en mer ou, au retour il rencontre Ted Rabun, le fils du docteur paranoïaque, marié et papa (mais pas pédé du tout)…

Il a tout faux, Johnny Sorcier. Et, « comme il n’avait pas d’autre endroit où se rendre, il retourna chez lui ».

Désopilant, rocambolesque, speedé, le lecteur se laisse prendre malgré la première centaine de pages un peu poussives. Mais lorsque Johnny Sorcier sort de sa dépression pour se mettre à agir, ça dépote ! A croire que l’auteur a pris quelques-unes de ces pilules dont il parsème son roman, qu’il fait passer à doses massives de whisky.

Bien réjouissant pour les vacances !

Jim Harrison, Sorcier (Warlock), 1981, 10-18 1997, 281 pages, occasion

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

Les œuvres de Jim Harrison déjà chroniquées sur ce blog

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Badgad Café

bagdad cafe de percy adlon

Sur la mythique Route 66 qui traverse la Californie, Bagdad est une petite ville isolée à 280 km de Los Angeles. Le Bagdad Café ne s’y trouve pas, mais à Newberry Springs, quelques kilomètres à l’est de Barstow, au sud de l’Interstate 40. C’est un vrai café, même s’il ne fait plus motel : il a été rendu célèbre par le film allemand de Percy Adlon, tourné en 1987.

J’avais une certaine réticence à aller voir ce film qui connaissait un grand succès, à sa sortie en France en 1988. Mais je me suis laissé faire par ma copine d’alors et je m’en suis bien trouvé. Car l’histoire dépasse les scénarios habituels convenus, les caractères se révèlent dans leur profondeur humaine, le choc des cultures apparaît comme bénéfique pour chacun. Jusqu’à la musique de ‘I’m calling you’ qui reste dans la tête des décennies plus tard.

Douze ans après la guerre du Vietnam, les États-Unis sont assoupis, mal dans leur peau. Bagdad Café symbolise cette bordure du désert. Comme les Hébreux au bord de l’Égypte, vont-ils retrouver la foi et les verts pâturages ? Il faudrait peu de chose, surtout se prendre en main. Ce n’est pas par hasard si nous sommes sous la présidence Reagan qui dérégule l’économie et encourage une politique de l’offre. Le café-motel, qui végète sous la houlette d’une Noire hystérique un brin paranoïaque peut retrouver une nouvelle jeunesse si chacun prend un peu d’initiative…

Le déclencheur sera cette corpulente touriste allemande au prénom flower power (Jasmin) mais au nom imprononçable (Münchgstettner). Elle a été laissée en plan par son Bavarois de mari avec une valise à roulettes (qui est celle de son mari, identique). Non seulement l’actrice Marianne Sägebrecht réhabilite les grosses (elle fera la pub de Virgin Mégastore…), mais elle réhabilite l’effort. Louant une chambre au motel, elle va s’intéresser à chacun en particulier et, parce qu’elle s’ennuie, prendre l’initiative de remettre de l’ordre et de briquer motel, bureau et café.

Au grand dam de l’irascible Brenda (CCH Pounder), mais nom sans certaines scène ironiques à l’allemande : Jasmin briquant sa moquette, popotin ballottant devant le shérif ; Jasmin dévoilant un sein devant Rudi qui la peint ; Rudi qui approche sa chaise à petits coups bruyants, alors que Jasmin écoute religieusement les yeux fermés le piano d’un Salomo qui se surpasse ; Brenda qui découvre effarée que la valise de Jasmin ne contient que des affaires d’homme et la salle de bain un rasoir et un blaireau ; Phyllis découvrant la curieuse culotte de peau bavaroise qui tient debout tout seul dans la valise du mari…

bagdad cafe jasmin et brenda

Brenda est la Mère noire seule d’anthologie. Pourvue d’un mari flemmard et envolé qui la quitte (tout en se postant un peu plus loin pour observer aux jumelles comment marche le café), d’une fille adolescente qui ne pense qu’à faire la fête et à baiser avec de beaux jeunes gens, d’un garçon obsédé par le piano et la musique de Bach – et même d’un petit-fils bébé engendré par le garçon – Brenda ne sait plus où donner de la tête et veut tout régenter. Mais rien de va parce qu’elle ne laisse aucune initiative à personne.

Les doux marginaux qui vivent alentour ne lui sont d’aucune aide. Le serveur indien se contente de dormir et de servir le café allongé, sans aucune initiative de peur des foudres de la patronne. Rudi Cox est un ancien artiste d’Hollywood – en fait peintre de décors de films. La tatoueuse ne pipe pas un mot et se contente de piquer. Un jeune campeur a planté sa tente à côté et joue au boomerang. Tout ce monde plane :  leur devise semble être ‘vivre et laisser mourir’.

Jasmin a débarqué là sans voiture avec un drôle de chapeau emplumé ; sa valise à roulettes ne contient que des vêtements masculins. Brenda est aux cents coups, elle demande au shérif de vérifier cette bizarre personne. Sauf que Jasmin paye en travellers-chèques et que l’argent est roi aux États-Unis.

Une fois ce décor planté, image de l’Amérique angoissée et inhibée d’alors, l’Européenne va par petites touches redonner à chacun sa personnalité, par empathie. Elle écoute Salomo (Darron Flag) le joueur obsessionnel de piano, s’occupe de son bébé souvent criard, fait de l’essayage de vêtements avec l’adolescente Phyllis (Monica Calhoun), apprend le dosage du bon café au serveur Cahuenga (George Aguilar), lance le boomerang avec le jeune Éric (Alan S. Craig), se laisse peindre de plus en plus nue par Rudi Cox (Jack Palance)… Il n’est pas jusqu’aux routiers, camionneurs à gros bras un brin xénophobes mais qui aiment rigoler, qu’elle ne séduit par ses tours de magie. Car elle a trouvé dans la valise qui n’est pas la sienne une boite de ‘petit magicien’ et en apprend les tours.

Lorsque son visa de tourisme expire, au bout de trois mois, elle doit partir – sous les regrets de la communauté. Mais elle reviendra et tout recommencera…

Le charme de ce film est indéniable. Chacun se laisse prendre par sa lenteur, celle de la route qui borde le désert. Tout passe, comme les routiers, mais tout revient si l’on sait vivre le moment. Les règles allemandes et la quête d’harmonie californienne se rencontrent, l’âge ancien et le New Age. Ce choc des cultures ressource, comme une étincelle qui manquait, il rallume la Frontière. Celle-ci n’est plus dans l’espace (nous sommes au bout de nulle part et même le soleil diffracte dans le ciel halluciné) mais dans les personnes. Découvrir les gens, ce que chacun a à apporter à tous – voilà qui révèle. Car l’attention donnée engendre en retour de l’amour sous ses diverses formes, comme le suggère le boomerang qui revient dans la main de la jeunesse qui le lance.

J’en suis sorti enchanté et cela m’est resté. Bagdad Café est un film intemporel.

DVD Bagdad Café de Percy Adlon, avec Marianne Sägebrecht, Jack Palance, CCH Pounder, MK2 2001 €27.00 (occasion €2.99)

Il existe une version longue en Blu-ray remastérisé de StudioCanal en 2009, mais ses couleurs ripolinées et son sous-titrage intrusif ne font pas l’unanimité, €16.99 

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Christophe Bardyn, Montaigne

christophe bardyn montaigne
Michel Eyquem de Montaigne aimait fort la vie avec tout ce qu’elle offre ; le principal en était la liberté. Cette biographie nouvelle, par un agrégé docteur en philosophie est à la fois érudite, pleine de sel et de trouvailles, et fort bienvenue. « L’époque des guerres civiles a façonné sa pensée et son style au point qu’ils entreront toujours en résonance avec les périodes troublées, inventives et inquiètes. Tel est notre temps… » p.478.

Sa pensée de doute et de balance porte à juger par soi-même plutôt qu’obéir aux dogmes ou suivre l’opinion commune. Son style de beau langage allie la précision des mots à l’allusion, voire au cryptage pour érudits, afin de dissimuler ce qui choquerait trop les âmes faibles. Car il y a en tous temps des professionnels du choqué, dont la seule vertu est de dénoncer la paille dans l’œil du voisin. Particulièrement dans les périodes troublées et inquiètes où le recours à la « croyance » est reine au détriment du réel. Penser comme tout le monde rassure, en rajouter sur l’orthodoxie pose à bon compte et donne parfaite conscience. Mais de là à inventer le neuf, il n’y faut point compter !

« Il est manifeste que l’homme [Montaigne] est d’abord un amant, amoureux de la vie, d’un unique ami et de quelques femmes. De toutes ses passions, l’écriture est à la fois le médiateur et la substance, et c’est pourquoi les Essais sont consubstantiels à leur auteur » p.471. Presque tout est dit, hors l’aristocrate et le politique. Car Montaigne fut aussi engagé largement dans l’histoire de son siècle. Élu en son absence maire de Bordeaux malgré ses réticences, puis réélu pour un second mandat, il avait l’oreille à la fois de Catherine de Médicis et d’Henri de Navarre, jouant les médiateurs avec talent et discrétion entre les deux Henri, l’actuel III et le futur IV.

Bien que le grand homme fut de taille petit, « Montaigne a toujours fait, autant qu’il le pouvait, ce qu’il voulait, sans se préoccuper à l’excès des jugements moraux, sociaux ou religieux. L’absence de repentir qu’il revendique hautement signifie qu’il assume tous les aspects de sa vie, parce qu’il les a tous voulus, pour autant que cela dépendait de lui » p.473. Outre sa libre pensée, Montaigne valorisait l’expérience plus que le savoir, la vie se faisant – plus que les grands principes. En ce sens il était libéral. Sur l’exemplaire de la dernière édition des Essais qu’il a annoté de sa main juste avant sa mort, il a fait figurer cette citation de Virgile : « il prend des forces en allant de l’avant ». Il ne se réfère pas avant d’agir, il va et pense en chemin.

Ce pourquoi il est antithétique avec un certain esprit de cour français, hiérarchique, soumis, moraliste et langue de bois. Christophe Bardyn a fort raison d’affirmer : « Il est évident, ne serait-ce que pour des raisons de style, qui touchent ici au plus intime de la pensée, qu’un philosophe nourri exclusivement de Kant, de Hegel ou d’Auguste Comte n’est pas en mesure d’entrer dans la pensée de Montaigne » p.469. La plupart de nos intellos, perclus de grands principes et de dogmes idéologiques, ne peuvent saisir le sel de ce penseur du XVIe siècle qui ne se voulait pas philosophe. Ils sont bien trop enfermés dans leurs bornes mentales, leur morale étroite et leur idéal absolu placé au-dessus des hommes – ils sont bien trop contents d’eux. Ce pourquoi Montaigne fut plus célèbre en Angleterre qu’en son propre pays, plus pragmatique que dogmatique, plus accommodant que servile, plus utilitariste qu’idéaliste.

Lorsque Michel de Montaigne meurt le 13 septembre 1592 à 59 ans d’une amygdalite phlegmoneuse, ses héritiers spirituels sont immédiatement Pierre Charron et Marie de Gournay, jeune Picarde « transie d’admiration » devenue après plusieurs mois de rencontres « fille d’alliance ». Mais plus tard Descartes et Pascal, avant Hume et Voltaire, reprendront son flambeau. Tous penseurs qui pensent par eux-mêmes, maniant la langue précise autant que l’ironie, sceptiques et prudents. Le gisant de Montaigne repose ses pieds sur un lion de pierre à la langue bifide, signe de dissimulation comme de neutralité, de loyauté sans naïveté.

Les siècles XIX et XX en France ont réduit Montaigne à la sagesse rassise du personnage qui s’isole en sa librairie pour méditer au coin du feu. Les moraleux de ces temps idéologiques avaient peur de la verdeur charnelle de l’auteur du XVIe siècle, de son scepticisme en tout, de la relativité de sa morale. Ils ont caché ce sein qu’ils ne voulaient voir, alors que Montaigne avait pour ambition de se « dépeindre tout nu ». Libertin, libéral et libertaire, Montaigne aimait le sexe et la conversation, les libertés de croire, de penser et de dire, et surtout pas les conventions sociales au-delà de la civilité.

Christophe Bardyn relit Montaigne avec l’œil neuf du XXIe siècle et la documentation fournie des historiens. Il entend le latin et grec, ce qui lui facilite les choses… « Les Essais contiennent tout, absolument tout, du début à la fin et pour tous les aspects de son existence » p.15. D’où il peut déduire que Montaigne était (ou se sentait) un enfant illégitime, né à 11 mois de grossesse, peut-être fils du palefrenier ; que cette situation l’a rapproché d’Étienne de La Boétie, orphelin trop tôt, sans que cette passion d’amitié soit en rien homosexuelle – comme certains esprits trans, gais et lesbiens le voudraient aujourd’hui pour augmenter leur camp. Montaigne a énuméré, plus ou moins dissimulés, les noms de ses maitresses : Diane de Foix-Candale (dont il fut le père probable du premier enfant), Madame de Duras, Diane d’Andouins qui se fera appeler Corisandre et sera la maitresse du futur Henri IV, Madame d’Estissac et Marguerite de Valois qui épousa Henri de Navarre (p.296).

Né le 28 février 1533 aîné de 8 enfants, son père officiel est de noblesse récente, maire de Bordeaux, d’ancêtres enrichis dans le commerce de pastel et de harengs. Sa mère descendrait probablement de marranes montés d’Espagne en 1492. Comme Gargantua, livre qu’il affectionnait fort, le jeune Michel « confie qu’il ne se souvient même plus du début de sa vie sexuelle, tellement elle fut précoce » p.28. Il disait suivre la règle des moins de Thélème qui est de n’en suivre aucune !

De sa naissance à 3 ans il est confié en nourrice au village, revient au château de Montaigne jusqu’à 6 ans pour être élevé, avec son frère cadet d’un an Thomas (le préféré de son père) par un précepteur allemand assisté de deux autres qui lui parlaient latin et jouaient en grec. De 6 à 15 ans, il est envoyé au collège de Guyenne à Bordeaux où il lit les classiques, aidé de son précepteur Muret de 4 ans plus âgé que lui, un rien sodomite mais qui semble s’être contenté de caresses mutuelles avec le jeune Michel – comme le faisaient les Romains. De 16 à 21 ans, Montaigne se perfectionne à Paris, ville qu’il a tant aimée, auprès des humanistes et notamment de Turnèbe. Il déteste le droit mais en sera néanmoins licencié, son père lui obtiendra une charge à la cour des aides de Périgueux, avant de monter à Bordeaux.

Michel rencontre Étienne à 24 ans et La Boétie, qui mourra à 33 ans, écrit vers 16 ans un Discours de la servitude volontaire encore fameux quatre siècles après. « La rencontre entre les deux jeunes magistrats bordelais ressembla donc à un coup de foudre amoureux, parce que pour la première fois chacun d’eux sortait de sa solitude psychique et trouvait un interlocuteur à qui il n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il ressentait, mais qui le comprenait intuitivement parce qu’il avait vécu de son côté une épreuve similaire. Le bâtard reconnaît dans l’orphelin un compagnon d’infortune, et leurs sensibilités exacerbées les conduisent aussitôt à une entente qui, le plus souvent, n’eut même pas besoin de mots » p.129. Étienne mettra en garde Michel contre sa frénésie sexuelle avec des femmes mariées, ce qui présentait à tout moment le risque d’être découvert et tué. Nul que la tempérance de son ami n’influençât le jeune homme pour le reste de sa vie.

Montaigne se marie en 1565, 4 ans après la mort de son père, pour récupérer son héritage, dont le titre. C’est un mariage de raison qui donnera six enfants mais dont une seule fille survivra, Léonor, à laquelle Montaigne ne s’est guère attaché. Il n’aimait pas les « petits enfants » et préférait parler d’égal à égal sur les idées. Après 13 ans de vie parlementaire, il se retire à 37 ans sur son domaine, qu’il est soucieux de faire rendre. De sa tour librairie, il peut surveiller les alentours et les soins de ses gens à sa vigne.

C’est là qu’il commence à écrire ses Essais, à 39 ans. Christophe Bardyn nous révèle que leur plan est calqué sur Saint-Augustin, non pour le démarquer mais pour s’en inspirer – et prendre le plus souvent des opinions contraires, étayées par des citations d’auteurs latins. « En utilisant les thèmes de la Cité de Dieu comme canevas, et en brodant ses propres motifs par-dessus, Montaigne se donnait une structure invisible qui lui permettait d’échapper à l’emballement en tous sens de son ‘cheval échappé’ et lui fournissait un discret fil conducteur. Mais, en même temps, il saisissait l’opportunité d’affirmer ses propres thèses par contraste avec celles du plus célèbre et du plus influent père de l’Église d’Occident » p.257. Il procède de même avec le Livre III, qu’il écrit en miroir des Confessions.

Il ne publiera les Essais qu’en 1580 mais passera deux années à publier les œuvres de son ami La Boétie, en même temps qu’il écrit probablement le pamphlet le plus virulent et le plus intelligent sur Catherine de Médicis, appelé le Discours merveilleux. Il ne l’a pas signé, ni revendiqué jamais, mais l’on y découvre son style. Avec l’Apologie de Raymond Sebond, il exprime aussi sa conviction de « moyenneur », partisan du juste milieu sur l’interprétation des dogmes catholiques.

Femme et homme à chapeaux 17ème

Il est nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France en 1573, puis obtient le même titre auprès du roi de Navarre en 1577 grâce à Marguerite de Valois, l’une de ses maitresses. « En réalité, Montaigne fut un très grand séducteur. Certes il était petit, et ses attributs virils manquaient d’envergure, mais il avait bonne figure, était très vigoureux [six postes par nuit], et avait assez d’esprit pour faire oublier tout le reste » p.305. Le chapitre 5 du Livre III des Essais s’intitulera même Sur des vers de Virgile, dont l’innocence champêtre masque une érotique contrepèterie !

Il voyage en Italie 17 mois et 8 jours, où il apprécie la bonne chère mais moins les femmes, trop grasses pour son goût. Il apprend dans une ville près de Pise où il prend les eaux contre les calculs rénaux, que ses collègues l’ont nommé maire de Bordeaux et, après un premier refus et quelques tergiversations, un ordre du roi le fait accepter. Il rentre en France pour n’en plus repartir, lui qui a eu la tentation de Venise, s’y voyant volontiers ambassadeur sur la fin de sa vie.

Être maire n’est pas de tout repos lorsque la guerre civile menace, les dogmatiques des deux religions se haïssant comme communistes et capitalistes. Montaigne négocie, s’entremet, anticipe. Il se sortira de tous les mauvais pas, même de la peste, qui vida Bordeaux de la moitié de sa population. Il reçoit en son château de Montaigne le roi de Navarre le 19 décembre 1584, avant d’être obligé de fuir en roulotte avec sa famille jusque vers Paris, où Catherine de Médicis le renfloue pour ses talents politiques et lui confie quelques missions secrètes dont il ne peut parler en ses livres, mais dont les correspondances historiques font foi.

Dans le Livre III des Essais qu’il entreprend à ce moment, il fustige les catholiques zélés de la Ligue, aussi sûr de leur bonne foi que vantards : « Ils nomment ‘zèle’ leur propension vers la malignité et violence : ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt. Ils aiment la guerre, non parce qu’elle est juste, mais parce qu’elle est guerre » cité p.387. Il faut dire que huit guerres civiles en 25 ans peuvent rendre sceptique quiconque pense par soi-même sur le ‘bon droit’ d’une cause. Les choses n’ont guère changé depuis, les catholiques ont laissé la place aux jacobins puis aux communistes avant tous les avatars du gauchisme et de l’écologisme, mais le ‘zèle’ est toujours aussi borné…

Montaigne, lui, reste « le premier empiriste sceptique de notre histoire » p.404. Il adopte un point de vue raisonnable sur la vérité : « Il n’y a pas de science certaine, puisque tout est sujet au doute, mais nous devons nous faire une opinion sur tout ce qui concerne notre vie, sans quoi nous serons paralysés et inactifs » p.407. L’utilité pratique sur le moment est bien ce qui importe, ce à quoi jamais les dogmatiques ne pourront se soumettre, soumis à « la peste de l’homme, l’opinion de savoir ».

Lire et relire Montaigne est une cure de santé instinctive, affective, mentale et spirituelle. « Récapitulons : il est hédoniste dans sa vie privée (de tendance néocyrénaïque), néocynique dans sa vie publique (il s’inscrit dans le courant érasmien de dénonciation de la folie politique), empiriste sceptique du point de vue de la connaissance, naturaliste radical pour envelopper le tout, c’est-à-dire ne connaissant et ne suivant que la nature » p.410. Que voilà un homme séduisant que l’on peut prendre pour modèle ! Surtout en notre époque de vanité et d’ignorance, où faire le paon suffit à contenter une vie.

Une bonne et lourde biographie écrite avec gourmandise et beaucoup de savoir que tout homme libre goûtera – et où les femmes pourront reconnaître cette civilité française que l’obscurantisme méditerranéen conteste aujourd’hui.

Christophe Bardyn, Montaigne – La splendeur de la liberté, 2015, avec 16 illustrations en cahier central, Flammarion, 543 pages, €25.00
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Robert-Louis Stevenson, Les nouvelles Mille et Une Nuits

robert louis stevenson nouvelles mille et une nuits
Il n’y a pas mille et une histoire, comme dans le conte persan, mais onze. Elles sont nées de soirées de jeunesse enfumées avec son cousin Bob, brillant causeur, auquel ce recueil de nouvelles est dédié. Nous sommes entre Gaboriau et Novalis, dans la bohème d’Henri Murger.

Mystère, noblesse et imprévu donnent cette fantaisie des contes aux histoires imaginées. Les gens sont beaux et jeunes, certains poussés vers le crime, d’autres vers le désespoir, tous vers l’avenir incertain. On a noté la ressemblance entre le prince Florizel, héros des premiers contes, avec le comte de Monte-Cristo, mais les mauvais quartiers londoniens et parisiens rappellent plutôt les feuilletons d’Eugène Sue. La forme littéraire est en revanche bien celle de l’arabesque, entrelacement de figures de fantaisies, façon de s’essayer au rôle du Créateur.

Peut-on disposer de sa propre vie ? Peut-on impunément offrir son propre luxe à la convoitise d’autrui ? Ou s’excuser de sa faillite ? Que signifie vouloir « être » artiste – suffit-il de prendre des poses ? En quoi la poésie serait-elle liée au vol, au meurtre, à l’existence hors-la-loi – être artiste maudit et dans la dèche suffit-il à faire de vous un grand homme ? Comment peut-on rester noble et néanmoins défendre son honneur ?

En quelques cycles, l’auteur évoque toutes ces questions. Le Club du suicide est dérivé des clubs secrets d’étudiants aimant jouer avec l’étrange et le risqué. Les diamants du rajah disent tout le maléfice d’une fortune que tous vont vouloir acquérir. Le pavillon dans les dunes décrit l’innocence bafouée par le crime, une jeune fille immariable par la faillite de son banquier d’oncle. Un gîte pour la nuit met en scène François Villon, étudiant, poète, cambrioleur en sa misère physique et morale.

Le portrait que fait l’auteur de François Villon – « premier des grands poètes lyriques français de l’époque moderne » selon Larousse – le ramène à sa triste réalité : « Le poète était une loque humaine, sombre, petit et maigre, les joues creuses et les cheveux noirs bouclés et fins. Il portait ses vingt-quatre ans avec une animation fiévreuse. La cupidité avait formé des plis autour de ses yeux, et les sourires mauvais lui avaient tordu la bouche. Le loup et le porc se disputaient l’expression de son visage – un faciès éloquent, rusé, laid, terre-à-terre. Ses mains étaient petites et agiles ; ses doigts, noueux comme une corde, s’agitaient continuellement devant lui en une pantomime véhémente et expressive » p.416 Pléiade. Cela vaut-il le coup d’être « artiste » si c’est pour être maudit ?

La porte du sire de Malétroit expose le conflit du jeune homme entre l’héroïsme et l’honneur, une parodie ironique du Cid cornélien. Léon Berthelini et sa guitare évoque les démêlés de l’auteur même avec un commissaire dans une ville du nord française, lors de son voyage en canoë, tout en l’enrobant de fiction et de réflexion sur le statut d’artiste.

L’art, au fond, ne peut rien pour sauver votre âme, car il est illusion, chatoiement d’apparences qu’il ne faut en rien prendre au sérieux. On peut rêver, le temps d’une œuvre à lire, écouter ou contempler ; mais la réalité est là qui revient inexorablement et dont on doit tenir compte pour tout simplement vivre. Ce seront les leçons ironiques des œuvres en germe, L’île au trésor déjà chroniquée, comme l’Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde ou le Maître de Ballantrae – que nous lirons ultérieurement.

Robert-Louis Stevenson, Les nouvelles Mille et Une Nuits, 1882, CreateSpace Independent Publishing Platform, 180 pages, €11.55
Robert-Louis Stevenson, Œuvres 1, Gallimard Pléiade 2001, 1242 pages, €59.00

Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Joaquim Maria Machado de Assis, Un capitaine de volontaires

joaquim maria machado de assis un capitaine de volontaires
Vous ne connaissez pas Joachim (…) de Assis ? Moi non plus. Il est cependant très célèbre dans les lettres brésiliennes puisque fondateur de l’Académie du pays en 1897. Né en 1839 d’un père ouvrier noir, descendant d’esclaves, et d’une mère portugaise faisant profession de blanchisseuse, le petit Joachim fut autodidacte. Fin observateur de la société, dans laquelle il ne s’est jamais senti pleinement légitime de par ses origines mêlées et de par son éducation éclectique, il décrit les comportements de ses contemporains avec une acerbe ironie.

Notamment l’amour, l’Hâmour comme le ralliait Flaubert, qui est la grande occupation des mâles dès leur adolescence en société, jusqu’à ce qu’ils se « rangent » par le mariage. C’est donc l’histoire d’une conquête que le narrateur couche sur le papier, celle de Maria, femme épanouie au corps de danseuse qui ensorcelle les sens avivés des puceaux du temps. Nous sommes fin XIXe et le siècle est victorien, même sous les tropiques, surtout dans la « bonne » société.

Le conte est banal – et tragique. Le jeune homme tombe amoureux de l’ensorceleuse, qui se trouve malencontreusement la compagne d’un ami. Il trahit cet ami, puis son amour, Maria se repentant très vite de son écart de quelques semaines où les seules privautés torrides consenties étaient à peu près de se toucher les mains. Le narrateur raconte son chagrin à un autre ami, qui s’empresse de demander conseil à sa maitresse, laquelle va faire avouer Maria, dont elle est amie. Si vous suivez jusqu’ici, tout va bien. La tragédie commence lorsque l’ami marital de Maria entend par inadvertance la conversation des deux femmes. L’aveu de la trahison lui fait du mal, il s’engage pour la guerre, la grande guerre du continent sud-américain entre 1865 et 1870, celle de la Triple alliance contre le Paraguay du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay réunis.

Évidemment le capitaine meurt au combat, Maria le suit de peu, et la fille de 15 ans aussi. Il n’y a que le narrateur qui survit, lâchement, sans avoir été ni jusqu’au bout de son amour en l’enlevant, ni jusqu’au bout de son désespoir en mettant fin à ses jours, ni jusqu’au bout de sa maturité en s’engageant lui aussi. C’est en cela que réside la finesse psychologique de cette nouvelle, qui ferait un vrai roman s’il était plus développé. Mais Joachim de Assis voulait rester sec, n’étant en rien atteint par le baroque brésilien de son époque.

Ce pourquoi, comme Stendhal dont il s’efforce parfois à copier le style neutre et précis, il reste lisible aujourd’hui. Point de romantisme dans ce conte social, point de lyrisme larmoyant avec force théâtre – la simple réalité des passions remuées en société fermée, contente d’elle-même mais rarement capable de les surmonter. L’immaturité du jeu, les hommes en pleines hormones pariant sur les femmes pour les faire « tomber », comme aux cartes.

Une jolie édition sur papier ivoire à couverture cartonnée d’une alliance d’éditeurs de La Rochelle orientés vers le grand large, à un prix abordable.

Joaquim Maria Machado de Assis, Un capitaine de volontaires, fin XIXe brésilien, éditions française La Découvrance & Les Arêtes, traduit du portugais par Dorothée de Bruchard, 2015, 37 pages, €7.00

Attachée de presse : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 ou guilaine_depis@yahoo.com

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Moraline socialiste

Balles tragiques à Charlie Hebdo, 12 morts. Les événements de janvier bouleversent les postures politiques, mais l’unanimisme en réaction à la barbarie fanatique ne fait que masquer les clivages. Puisque tout le monde – ou presque – se sent Charlie (sans décider entre « être » et « suivre » dans le slogan « je suis »), faisons vivre ce ton libertin qui, de Molière et Voltaire à Cabu et Wolinski – en passant par Flaubert, Daumier, Desproges et quelques autres – est un trait de la culture française. L’ironie plus que l’humour, la satire politique plus que la dérision : se moquer, c’est considérer l’autre, donc aimer s’affronter à lui civilement – pas le mépriser, encore moins le tuer ! Le véritable mépris se manifeste par la plus complète indifférence : on ne rit jamais de ce qui n’existe pas à nos yeux.

Le rire, disait Bergson, nait du mécanique plaqué sur le vivant. C’est pourquoi tous les sectaires, les croyants ânonnant, ont toujours été la cible privilégiée des humoristes – religion ou pas.

Les événements l’ont prouvé, s’il en était besoin, coexistent deux postures de gauche : celle qui veut agir (au gouvernement mais parfois en région), et celle qui préfère rester dans le confort de l’opposition (« frondeurs » ou intellos sans mission). J’ai déjà parlé des intellos de la gauche bobo ; je parle aujourd’hui des politiciens. Manuel Valls, Premier ministre, a été parfait durant la crise, le ton juste, les mesures choc, l’équilibre du droit. D’autres ministres ont été reconnus et les Français sondés le manifestent sans réticence. Mais d’autres politiciens de gauche, rencognés dans leurs fiefs et jalousant peut-être ce pouvoir auquel ils ne sont pas directement conviés, préfèrent le rappel à la Morale.

Les Grands Principes (évidemment figés une fois pour toutes quelque part entre 1789 et 1917) sont leur Bible et leur Coran. Lorsque j’évoque par exemple des mots tabous comme « épuration ethnique » (réponse à une question d’un blogueur) ou « lobby juif » (institution légitime aux États-Unis) – même si ma conclusion est nuancée – je me vois accusé aussitôt de « blasphème ». Quand vous avez un interlocuteur face à vous, son œil perd de son brillant, son discours devient monocorde, il dérape en pilotage automatique comme ces appareils où il suffit de mettre une pièce pour que sorte encore et toujours la même chanson. Les ténors de la Gauche bien-pensante édictent des fatwas dans les médias pour stigmatiser et déconsidérer ces loups démoniaques (de droite ou « ultra-libéraux » pas moins) qui osent souiller leur onde pure… Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

J’aime la gauche pour son élan et quand elle est en mouvement ; je n’aime pas la gauche morale, figée dans son catéchisme. Ma génération a assez subi les curés, les cocos, les maos et les trotskistes (par ordre d’apparition à l’histoire). Nous subissons aujourd’hui la triste moraline socialiste. Ce mot de Nietzsche décrit cette glu édifiante qui se croit obligée d’enrober tout discours pour qu’il soit « acceptable » aux adeptes. La réalité toute crue ne saurait passer sans cette sauce – analogue au ketchup pour les ados (qui en mettent partout parce qu’ils craignent le vrai goût des choses).

Soyons donc impertinent et osons moquer les travers de ces « vaches sacrées » qui aiment à prendre trop souvent la position du missionnaire et s’affichent en précieuses ridicules.

La fin d’année 2014 a vu les grandes orgues du socialisme tonner sous les voûtes. La Charte des Socialistes pour le Progrès Humain rappelle les élans romantiques louis-philippards des proto-socialistes étrillés ensuite par Marx en termes « scientifiques » et par Lénine en termes « politiques ». La Charte fait ronfler les grands mots, ceux qui ne veulent rien dire et qui servent de réceptacles bien démagogiques à toutes les aspirations et fantasmes : émancipation, démocratie, égalité « réelle », progrès, justice « sociale », primat du politique, collectif. On voit combien la vraie vie fait voler en éclat ces grands principes, lorsque le droit tombe sous les kalachnikovs et combien l’émancipation promise toujours n’arrive pas à avancer sous la pression du victimisme (les assassins seraient de pauvres victimes de la société, la désintégration scolaire n’aurait rien à voir avec l’immigration, le collectif est forcément plus fort que les communautarismes…).

Le romantisme politique (qui a culminé en 1848) est caractérisé par le sens du spectacle (drame, héroïsme, sacrifice), par la sentimentalité et l’éloquence (appel à l’idéal, Lamartine, Hugo), par une insistance misérabiliste (les pauvres, les opprimés, Gavroche, Cosette, Michelet, Eugène Sue), enfin par l’appel ”religieux” (une vision morale étendue à l’univers, des dénonciations au nom de l’Infini, la mystique pédagogique et le Progrès comme justification). Ces thèmes viennent du catholicisme et le socialisme les a récupérés sous Jaurès, Blum et Mitterrand. Ils continuent à courir sous la surface soi-disant « laïque » des socialistes au pouvoir.

En décembre, Martine Aubry dénonce – contre son propre gouvernement qui voudrait desserrer les carcans sur l’emploi – « la promenade du dimanche au centre commercial et l’accumulation de biens de grande consommation ». Elle moralise brutalement, du haut de son impérium moral-socialiste : « Je me suis toujours engagée pour un dimanche réservé à la vie : vie personnelle, vie collective. » C’est oublier que la « vie collective » exige aussi des gens qui travaillent le dimanche : les conducteurs de train pour ne pas prendre sa voiture non-écologique, les cinoches pour projeter des films « culturels », les musées et leurs gardiens asservis à travailler quand les autres se baladent, les boulangers qui font le pain du matin, les marchés où les « producteurs » viennent présenter leurs récoltes, les policiers pour suivre les délinquants et sécuriser les lieux publics…

La consommation moralement acceptable de Martine Aubry apparaît comme celle des bobos urbains. Les autres, les prolos, campagnards ou banlieusards, en sont réduits à l’achat en ligne sur Internet, le dimanche – puisqu’ils travaillent toute la semaine. L’interdit sur le travail du dimanche a-t-il mis depuis des siècles « la culture au cœur de la vie » ? Il y a mis la messe, oui – la culture, non. Cette Culture aubryste serait-elle la nouvelle messe sociale à laquelle tous sont sommés d’assister ? Mieux ne vaudrait-il pas réformer le mammouth du conservatisme scolaire, ou ne pas faire payer (comme dans le Paris Hidalgo-socialiste) les musées de la Ville aux chômeurs, que d’énoncer ce genre de jugement moralisateur sur les activités des gens ? Ils sont censés en socialisme être libres, « émancipés », « égaux », ils font ce qui leur semble bon : de quoi l’État devrait-il se mêler ? La bonne conscience morale de classe est insupportable, édictée par ceux-là mêmes qui se parent de vertu populaire.

selfie nue

Même chose, le même mois, en plus immature. L’insupportable ado de Troisième, Cécile Duflot, pose avec Virginie Lemoine « pour lutter contre l’homophobie ». Est-ce cet « acte » qui va changer les comportements ? Si oui, on attend d’elle un selfie nue devant un HLM contre le mal-logement. Cela ferait encore plus ado et encore plus progressiste, les seins nus étant la transgression des normes bourgeoises qui fait causer dans le poste – et la posture féministe cette révolte anti-mecs qui fait tant jouir les anémiques intellos de gauche. Il est vrai que le bilan-logement du ministère Duflot n’est pas très flatteur… Détourner l’attention par un coup d’éclat ne rehausse pas le niveau de cette politicienne trop avide de célébrité médiatique pour être honnête.

C’est enfin l’ineffable président, François Hollande, qui lors de son « inauguration » de la Cité de l’immigration, a réduit la République à « l’adhésion à un projet commun ». Sans plus. « Parce que depuis 150 ans, la République n’est pas liée aux origines, c’est l’adhésion à un projet commun. » N’avez-vous qu’à venir et adhérer – comme au parti socialiste – pour devenir « français » ou « européen » ? « Vivre en France, c’est une somme de devoirs et de droits » : c’est un peu court, politicien ! On l’a vu juste un peu plus tard… avec les lamentables Kouachi et Coulibaly, « français » de ressentiment qui haïssaient la république, la civilité, la culture, la liberté… On l’a vu plus largement hors Hexagone après le printemps arabe : sans nation, pas de corps politique ni d’État qui fonctionne, pas de régulation organisée des intérêts particuliers mais une simple association d’ayants droit ou de mafias trafiquantes ou cléricales.

Tocqueville l’a bien montré, que Hollande n’a manifestement jamais lu : plus la démocratie avance, plus l’égoïsme croit et plus la solidarité recule. Plus les droits particuliers se multiplient, plus chacun se replie sur ses acquis, au détriment du collectif. C’est bien « de gauche morale » que de vouloir tout et son contraire, afin d’attraper le maximum de gogos dans les filets ! L’incantation au collectif est contradictoire avec les droits pointilleux des ultraminoritaires, l’élan progressiste commun est contradictoire avec les petits narcissismes qui rendent indifférent. Se sent-on français avec la simple « adhésion » par la carte d’identité ? On « adhère » à quoi ? Au système de copains du Moi-président ?

Moi president Hollande exemplaire

Les « racines » sont certes à critiquer et à renouveler pour les garder vivantes, mais ce n’est pas un projet aussi vague à la sauce hollandaise qui va rendre fier d’être français ! Ni donner envie de participer à la démocratie collective. Ni encourager la solidarité ou l’ouverture à l’autre. Il y a une rare maladresse chez Guimauve le conquérant – comme l’appelait Fabius (…avant d’être ministre).

La leçon socialiste apparaît donc comme un catéchisme : obéissez aux commandements ! Or ni le Bien ni le Mal ne sont fixés pour l’éternité (sauf dans la Bible et le Coran), ils dépendent d’une construction historique – variable selon les sociétés. Si les amours entre adolescents du même sexe sont une éducation chez les Baruyas, cela « ne se fait pas » en Europe et est clairement « haram » dans le monde musulman (même si des accommodements avec la réalité sont clairement avérés). Il n’y a pas que l’écologie ou le salafisme à vouloir être « punitifs », le socialisme moral aussi qui condamne les comportements du peuple (consommer le dimanche autre chose que « la » culture reconnue par les bobos), ou les sentiments envers les comportements minoritaires (on peut accepter que deux lesbiennes vivent ensemble, mais pourquoi remettre en question « le mariage », s’interrogent les gens – pour ma part, cela m’est indifférent mais le choc populaire est une réalité).

Nietzsche l’a exposé largement, « la » morale du temps est toujours la morale des Maîtres, de ceux qui dominent. Martine Aubry, Cécile Duflot, François Hollande, édictent « ce qu’il faut penser » – aussi ridicule ou courte-vue que cela puisse paraître. Car il s’agit dans ces trois faits de nier la réalité (acheter le dimanche, le mariage comme sacralité, les conditions réelles pour se sentir français) au profit d’arguments d’autorité qui abêtissent le citoyen, l’électeur, les gens du peuple.

Et ceux qui les profèrent impunément…

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Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome

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Neuvième roman d’un prof de philo licencié de la Sorbonne et né Corse en 1968, qui a obtenu en 2012 le prix Goncourt. Je retiens l’écriture envoûtante, mais la teinture philosophique appuyée, un rien prétentieuse. L’auteur n’aime pas notre monde, ni la société actuelle : il se venge en caricaturant les comportements français et le localisme corse. Il va même plus loin, effectuant un parallèle entre la chute de l’empire romain et le nôtre, via Saint-Augustin. Ferrari gronde que l’homme, du seul fait de naître, porte en lui sa destruction et que Leibniz est un méchant con avec son « meilleur des mondes possibles », de même que Dieu n’est pas « bon » mais indifférent (p.101).

Il le démontre par les échecs personnels répétés de ses personnages, par l’échec de la société d’aujourd’hui, réduite au commercial et qui monnaie toute culture, par l’échec de la culture elle-même qui, coloniale, a voulu s’imposer au monde entier. Mais ne considère-t-il pas lui-même être au-dessus de tout cela ? Ni Corse faisant commerce des touristes, ni colonisateur enseignant la haute culture aux ignares en Algérie ou à Abu Dhabi, ni bien dans sa peau, bon époux, bon père et bon citoyen ? Je ne connais pas l’auteur mais je connais l’expatriation ; l’exil volontaire est souvent une fuite qui permet d’être mieux considéré ailleurs que chez soi, pardonné d’être seul par la distance, missionné pour porter la bonne parole aux étrangers.

Reste que ce roman est lisible, malgré ses personnages pitoyables (Matthieu) ou grotesques (Annie la branleuse, Virgile obsédé de testicules, Aurélie la sœur amateur de baise exotique). Aux phrases parfois interminables sur une page entière avec incidentes, virgules et subordonnées, se voient parfois succéder une phrase courte, sèche et percutante. L’ironie acerbe pour ses contemporains est un plaisir de lecture qui ajoute à l’envoûtement. « Son professeur d’éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique qui traitait les textes avec une désinvolture brillante jusqu’à la nausée, assénant à ses étudiants des considérations définitives sur le mal absolu que n’auraient pas désavouées un curé de campagne, même s’il les agrémentait d’un nombre considérable de références et citations qui ne parvenaient pas à combler leur vide conceptuel ni à dissimuler leur absolue trivialité. (…) Il était absolument manifeste que l’Université n’était pour lui qu’une étape nécessaire mais insignifiante sur un chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision où il avilirait publiquement, en compagnie de ses semblables, le nom de la philosophie, sous l’œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée » p.60. Trop d’adjectifs, mais le ton y est.

Certes, l’écriture se sépare du langage parlé (ce qui fait bondir les zappeurs immatures contemporains), mais elle se comprend et se goûte. Faites un test : quittez ce livre après plusieurs chapitres, ne le reprenez que plusieurs jours après. Vous aurez oublié quelque peu les personnages (plutôt insignifiants) mais vous rentrerez immédiatement dans l’ambiance grâce à l’écriture ; elle vous enveloppe et vous entraîne.

Alors l’histoire importe peu au fond, tant le style possède. L’idée pessimiste qui sous-tend le roman est la critique que Nietzsche fait au platonisme repris par le christianisme puis le marxisme : « le monde persistait à contrarier ses rêves au moment même où ils devenaient réels » p.135. Croire au monde idéal est une contradiction dans les termes ; refuser d’accepter que ce monde-ci est irrémédiablement mêlé, bon et mauvais, amour et manque, rêves et comptabilité, est une lâcheté.

Mais l’auteur a-t-il compris la critique de l’idéalisme par Nietzsche, s’il l’a jamais étudié ? En quoi Saint-Augustin, évêque confit en Dieu après une jeunesse débauchée, répond-t-il à la question ? Est-il avéré qu’un travail lucratif déforme l’être, que le commerce contamine les mentalités ? « Un boulot qui rend con. Tu ne peux pas vivre de la connerie humaine ». Pourquoi ne peut-on pas ? « Parce que tu deviens toi-même encore plus con que la moyenne » p.184. Ah bon ?

C’est ne pas faire confiance aux êtres qui peuvent jouer avec la bêtise en conservant leur quant à soi, être efficaces au travail et gagner de l’argent sans vendre leur âme. Mais cette conception utilitariste de l’existence échappe au fonctionnaire français formaté Éducation nationale qui reste enplatonisé d’idéal, à ne réaliser que par et pour l’État qui sait tout mieux que vous, qui peut tout grâce aux « moyens » taxés de force aux citoyens, infantilisant un peu plus ces mêmes citoyens assistés et empêchés par une multitude de préceptes de la moraline « progressiste », de règlements minutieux et de contrôles tatillons.

L’auteur, malgré son exil, est contaminé par cette façon de voir le monde et les êtres – et c’est bien dommage car ses personnages auraient pu prendre une figure plus tragique, à la Camus, avec un zeste de contradictions et de complexité. Son roman aurait pu s’élever au présent éternel, sans la caution douteuse de Saint-Augustin.

Le roman se lit, mais se relit-il ?

Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome, 2012, Babel 2013, 207 pages, €7.70

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Louis Jossa, Malheur à la ville où les princes sont des salauds

louis jossa malheur a la ville ou les princes sont des salauds

Un beau titre biblique retourné pour un roman policier qui se lit très bien. Dommage qu’il se passe probablement vers les années soixante-dix, sans que le lecteur n’en sache rien, et que la fin soit présentée comme un récit sans aucun suspense. Années 70 que cette guerre civile entre bourgeoisie coincée de province et jeunesse en minijupe (apparue en France pas avant 1965), cheveux longs et fumant des pétards ; années 70 encore ce naturel que la femme est soumise au mari. Sans suspense les révélations d’un bloc d’un trio de salauds qui tuent comme on respire, avec l’excuse de faire le bien des ratés. Il est dit dans la présentation que l’auteur a vécu l’expérience d’une accusation et d’un procès. Mais un procès ne fait pas un suspense. C’est ce qui manque au fond, et c’est dommage, car l’histoire est rocambolesque et le livre est plutôt bien écrit.

Un jeune homme, fils de pasteur, baise régulièrement depuis ses 15 ans une jeune fille qu’il connait d’enfance. Un sale jour, trois flics l’attendent chez lui, devant ses parents : sa maitresse, désormais 19 ans, a été tuée, elle était enceinte et lui seul est soupçonné. C’est alors le début d’une descente aux enfers dans une province égoïste, face à une gent juridique haineuse et un jury d’assises aussi jaloux que moutonnier. La description de la faune dans la salle d’audience, page 50, est une réussite digne de Balzac. Celle des psys page 85 est d’une ironie presque digne de Desproges. Jusqu’au final laissant apparaître une vaste manipulation qui remonte loin. C’est dire le plaisir que prend le lecteur au déroulé de l’histoire.

Quelques dérapages culturels incongrus choquent l’esprit. Lorsqu’on a un doute, pourquoi ne pas consulter Internet, puisque le livre paraît en 2013 ? Ou le dictionnaire classique de la langue française Larousse ou Robert – outil minimal de tout écrivain ? Cela éviterait la curieuse façon d’écrire « patacaisse » au lieu de pataquès page 41. Ou « de Carrick en scylla » page 94, au lieu de Charybde en Scylla, du nom de deux rochers cités dans L’Odyssée d’Homère et qui existent vraiment dans le détroit de Messine, entre Italie et Sicile. Mais confondre Aristote avec Platon est plus ennuyeux ; c’est en effet au célèbre mythe des ombres dans la caverne à laquelle semble faire allusion la page 45. Enfin fixer l’âge de la puberté à 16 ans pour les filles et 18 pour les garçons est carrément archaïque : c’est confondre avec l’âge légal du mariage ; la puberté, phénomène naturel, serait plutôt vers 11-12 ans pour les filles et vers 13-14 ans pour les garçons…

croix sur pectoraux

Le lecteur se demande aussi pourquoi un jeune homme si doué en tout, dans les études, le judo et les relations amoureuses, a pu braquer à ce point un jury et une assemblée de magistrats de province. Comment, avec ses 22 ans avenants et musclés, il a pu échapper aux tabassages et viols inhérents à toute prison. A moins que « le Grec », au nom équivoque et dont il semble le favori, ne l’ait protégé ?… Mais de tout cela, nous n’en saurons rien. Jean-Louis apparaît comme superman empêtré dans les rets des méchants, au détriment quelque peu de la vraisemblance.

Malgré ces détails, c’est un bon roman, bien écrit, à l’histoire captivante, même si « le genre » policier aurait demandé plus de technique en suspense sur la fin. Nous ne savons pas qui a manipulé qui durant le procès bâclé. L’auteur, autodidacte, baroudeur et adepte des arts martiaux, a quand même bien réussi son histoire. Il lui reste à en imaginer d’autres !

Louis Jossa, Malheur à la ville où les princes sont des salauds, 2013, éditions Baudelaire, 209 pages, €18.05

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