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Barbara Chase-Riboud, La Virginienne

Les woke de la mairie de New York ont déboulonné en 2021 la statue de Thomas Jefferson de la salle du conseil municipal. Sans savoir que le rédacteur de la Déclaration d’indépendance, devenu le second vice-président du pays, puis le troisième président pour deux mandats de 1801 à 1809, a fait des enfants aussi bien à sa femme blanche Martha Wayles qu’à son esclave noire Sally Hemings, six pour la première et sept pour la seconde. Certes, c’était juridiquement « une esclave », mais aimée et mieux traitée que la plupart des ouvriers blancs. Thomas Jefferson a interdit la traite des Noirs en 1778 dans son État de Virginie dont il était gouverneur, avant d’interdire l’importation des esclaves sur tout le territoire des États-Unis en 1807 lorsqu’il était président. Il proposera en 1801 une abolition progressive de l’esclavage, qui fut rejetée par le Sénat. Thomas Jefferson était donc un homme de son temps, adepte des Lumières et de la raison, athée et moraliste, mais soumis aux contraintes de son époque. Le wokisme balaie ces nuances pour une position radicale aussi inepte que bornée.

L’autrice, d’origine afro-américaine et épouse du photographe français Marc Riboud, a voulu rétablir le souvenir de « l’une des plus grandes histoires d’amour de l’Amérique » : celle entre un maître puis président blanc et une femme esclave « noire ». Sally n’était d’ailleurs qu’une quarteronne, un quart de « sang noir » seulement, fille d’une mulâtresse, Elisabeth, accouplée avec le blanc John Waynes. Sa mère (donc la grand-mère de Sally) était une pure Africaine, accouplée avec le capitaine Hemings, un Blanc de pure souche. Sally paraissait blanche, le teint à peine caramel, ses cheveux n’étaient pas crépus. Tous les enfants qu’elle a eu dès l’âge de 15 ans avec Thomas Jefferson, veuf de son épouse blanche depuis 1782, sont des octavons, difficiles à distinguer de leurs cousins tout blanc. Certains ressemblaient même beaucoup à leur père, ce qui mettait mal à l’aise les visiteurs de la plantation. Les généticiens disent que leurs enfants après eux, autrement dit des 1/16e de « nègre » selon les critères du temps, sont considérés comme Blancs. Rien ne les distingue.

Mais toutes ces préoccupations génétiques importent peu au fond, parce que ce qui caractérise l’esclavage américain est autre. Hors la grande histoire d’amour-passion jusqu’à la mort entre ces deux êtres, séparés par trente ans d’âge, la réflexion sur l’esclavage mérite considération. Le planteur de Virginie, dit l’autrice, est comme Dieu en son jardin d’Éden. Il est le Créateur, le propriétaire et le géniteur de tout ce qui vit. Il est le Maître absolu qui donne la vie, a droit de vie et de mort, qui favorise qui il veut, qui émancipe selon son bon plaisir – plus les garçons que les filles, considérées à cette époque patriarcale comme de sreproductrices. Il vaut mieux ne pas être beaucoup aimé du Maître, si l’on vise l’émancipation. Car l’amour est absolu et exclusif, comme celui de Dieu. Le propriétaire veut conserver près de lui ceux qu’il aime, comme de beaux objets. Jefferson était un collectionneur, de livres, de peintures, de statues, d’enfants. C’est pourquoi il a été réticent à donner leur liberté à ses fils, seulement à 21 ans, et sur une promesse arrachée par leur mère parce qu’il ne pouvait vivre sans elle.

Sa propriété de Monticello, sise dans les montagnes de Virginie, était un paradis. On vivait en autarcie, sauf pour le luxe et la mode, et la tentation du Serpent avait peu d’adeptes. Le fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal était la liberté, mais qu’en faire, une fois obtenue ? Il faudrait travailler, être responsable de soi, répondre devant la justice impersonnelle, être sous le feu des regards de la société, généralement hostile. James, le frère de Sally, n’a jamais pu se résoudre à assumer sa liberté, une fois conquise. De désespoir, il s’est supprimé. Ce qu’il aurait voulu, c’est être reconnu comme fils, devant tous, ce qui était impossible au vu des mœurs de l’époque. Être « fils de Dieu » – du Maître – offrait la liberté de l’assistance perpétuelle. L’Ancien testament exige des humains qu’ils soient soumis au Père, comme l’esclavage au propriétaire. Rien de plus, rien de moins. Cette situation figée sera explosée par la guerre de Sécession, mettant en cause deux conceptions de la société : l’ancienne, fondée sur la Bible et la tradition « commandée » (par Dieu) une fois pour toute ; la nouvelle, fondée sur les Lumières et l’industrie, sommée de changer pour s’adapter.

La situation de concubinage de Thomas Jefferson était connue de tous ; elle aurait dû choquer et tomber sous le coup de la loi de ségrégation qui interdisait le métissage en Virginie. Cela choque le Français d’époque : « Que sang bleu et sang noir se mêlent était dans la nature des choses, rien de plus, mais que cela se poursuive à la génération suivante, et à une autre encore, voilà qui lui semblait au-delà de toute décence, même aristocratique ! Il voyait là quelque chose de barbare, de grossier, de brutal. D’un côté ils haïssent et méprisent les Noirs, d’un autre ils en font l’objet de leurs désirs les plus violents, de leurs obsessions les plus intimes. » Il était courant, chez les maîtres des plantations, que l’on envoie une négresse initier au sexe le jeune homme dès 14 ans. Les opposants politiques de Jefferson, comme autant d’hyènes prêtes à tout pour nuire dans la presse, ont répandu la rumeur. Mais Jefferson s’est tu. Il n’a pas nié, ni ne s’est défendu. Il était maître chez lui et faisait ce qu’il voulait. Une fois président, Sally ne vivait évidemment pas près de lui à Washington. Mais elle a vécu à Paris, durant sa mission d’ambassadeur auprès du roi Louis XVI de 1787 à 1789. Elle lui survivra de neuf ans, morte à 62 ans.

Le roman de Barbara Chase-Riboud, elle même en partie Noire comme Sally, présente comme un fait établi la liaison de Thomas Jefferson et de Sally Hemings. Les historiens doutaient, mais l’ADN a parlé : Eston Hemings, le derniers fils de Sally, est bien le fils de son père, Thomas Jefferson. L’autrice cite intégralement ses sources, ce qui tend à accréditer sa thèse, malgré les silences « de convenance » de la société blanche sur les relations avec les « nègres » (désolé, woke, c’était le vocabulaire du temps). Même si l’histoire est contée en version optimiste, la documentation rassemblée permet de brosser un portrait imagé et précis de l’Amérique des premiers temps de l’Indépendance, tout comme le tissu de contradictions hypocrites sur le sexe et les relations filiales des Pionniers maîtres du monde.

Barbara Chase-Riboud, La Virginienne (Sally Hemings), 1979, Archipoche 2018, 567 pages, occasion €3,13

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Patricia Cornwell, L’île des chiens

Pat Cornwell avait habitué ses lecteurs à des thrillers sérieux, avec crimes sordides de psychopathes et professionnels légistes et enquêteurs prêts à les arrêter. Cette fois-ci, elle se lance dans le délire de la satire, ce qui peut dérouter, voire rebuter. Son roman reste un « thriller » avec psychopathes et enquêteurs, mais sur le mode bouffon. Oh, il ne s’agit pas « d’humour » comme le dit l’illettrée critique de Elle citée en quatrième de couverture ! Il s’agit de l’ironie en gros sabots américaine, un brin lourde et basique comme la cuisine là-bas : du comique trooper. Jugez-en.

Un gros laid sale se fait appeler Major Trader (parce que major est un titre plus élevé que capitaine dans la marine à voile américaine). Il est secrétaire particulier d’un gouverneur d’Etat miraud et à courte vue intellectuelle appelé Bedford Crimm IV, au prénom de camionnette et au nom de criminel. Lequel est flanqué d’une épouse collectionneuse compulsive obsédée de « trépieds », dont on devine à la fin qu’il s’agit de dessous de plat (la traduction laisse souvent à désirer !) et de trois filles aussi grosses que moches et bêtes. Sauf la dernière, Regina (la reine !) qui est aussi lesbienne parce qu’elle ne s’aime pas. Il faut dire qu’elle est égoïste et centrée sur ses petits problèmes, véritable hérisson bardé de piques à l’égard de tous les autres ; le monde entier lui en veut.

Trader est un pervers manipulateur qui offre au gouverneur des chocolats et des cookies bourrés de laxatif, ce qui fait se gondoler et exploser le gros ponte – et laisse le secrétaire gouverner à sa place. Trader est aussi l’inspirateur et le maître secret des « pirates » de la route, une bande de jeunes cons camés et déjantés dont Smoke est le chef apparent, torse nu tatoué et sans cesse bourré, mais Unique la fille sadique qui règle au cutter ses haines pour tout le monde. Il y a « un nazi » en elle, c’est vous dire le niveau ! Trader a fait enlever par Smoke le petit chien de la chef de la police de l’Etat, une certaine Judy Hammer, laquelle entretient un « stagiaire » chargé d’une opération de communication secrète sous le nom d’Officier Vérité. Cet Andy Brazil est un mâle de braise blond, athlétique et intelligent, en bref une caricature en bien de ce que sont les autres en mal.

Tout ce petit monde va se manifester selon ses instincts – à l’américaine – et le bien va triompher à la fin. Le délire ne serait pas complet si n’était convoquée l’histoire américaine, le débarquement en 1607 sur l’île des Chiens sur les côtes de Virginie des premiers colons venus d’Angleterre. Massacrés par les Indiens parce qu’ils voulaient les dominer, le reste du petit groupe s’est installé sur l’île de Tanger avant de commencer une carrière de pirates au XVIIe siècle. Aujourd’hui, les Tangériens sont farouchement indépendants et veulent qu’on leur fiche la paix ; ils pêchent le crabe et n’acceptent les touristes que lorsqu’ils viennent acheter quelque chose. Ils ont une curieuse façon régionale de parler qui dit « Nan » pour signifier oui et tournent leurs phrases à l’envers. Cornwell se moque de ce provincialisme. Seul Fonny Boy, un blondasse de 14 ans qui rêve au trésor des pirates coulé au fond de la baie, trouve quelque grâce à ses yeux. Lorsqu’un dentiste qui exploite la crédulité des îliens et refait toutes les dents pour frauder les mutuelles est pris en otage, c’est Fonny Boy, dont les élastiques d’appareil dentaire sautent tout le temps, qui est chargé de le garder.

Je ne vous raconte pas tout ce qui se passe dans ces quelques 550 pages denses, mais c’est assez prenant. Le texte n’est pas fin mais finit par amuser – à condition d’oublier la Patricia Cornwell que vous avez déjà lue. L’histoire est invraisemblable mais dans le ton du feuilleton à rebondissements. Le docteur Kay Scarpetta apparaît dans un chapitre comme experte en médecine légale mais elle n’est pas le personnage principal – qui reste l’improbable beau Brazil.

Patricia Cornwell, L’île des chiens (Isle of Dogs), 2001, Livre de poche 2013, 554 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

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Alain Corbin, Les filles de rêve

alain corbin les filles de reve

Depuis toujours, les hommes ont chanté la nubilité. C’est le moment où la jeune fille se fait femme, dans l’enfance encore pour le cœur et l’esprit, déjà formée pour le corps. D’où cet attrait puissant qui trouble, la puberté créant pour quelques mois l’androgyne imaginaire. « Ces personnes étaient si belles, leurs traits si gracieux, et l’éclat de leur âme transparaissait si vivement à travers leurs formes délicates, qu’elles inspiraient toutes une sorte d’amour sans préférence et sans désir, résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse », écrit Gérard de Nerval dans Aurélia (p.148).

Le tout jeune homme rêve à la toute jeune fille, sans savoir encore que son désir n’est pas pur, éthéré, mais bien terrestre, émoi du printemps dans les corps, appel de la nature. Il garde le goût de l’absolu, la fascination pour l’inaccessible, l’angoisse d’être déçu. Cette tension fait le rêve et marque pour une vie.

artemis

Alain Corbin, historien du sensuel, décrit 19 filles qui ont hanté les rêves adolescents de l’antiquité à nos jours. Ou plutôt aux jours de la génération pré-1968 car après… rien n’a plus jamais été comme avant. Pilule, avortement, permissivité, féminisme, matérialisme hédoniste consommé, encouragement au sexe des médias, du cinéma, de la publicité – tout concourt à faire disparaître le rêve dans les fumées de l’avant. La schizophrénie chrétienne jusqu’alors coincée entre la maman et la putain, la Vierge et le bordel, est soignée par les journées de mai. Le rêve rejoint le réel et la fleur est déflorée avant même d’être épanouie.

fille nue caresse

Aujourd’hui, « les pédagogues commencent d’enjoindre les relations physiques dès la puberté », écrit Alain Corbin dans sa préface (p.23) ; l’ange fait la bête dès 9 ans parfois, bien avant les 17 ans (avoués) de « la moyenne statistique » – les profs de collège le savent bien. Il est vrai que, si cette pratique de nature était répandue, elle calmerait l’ivresse de pureté des fanatiques religieux frustrés, de quelques bords qu’ils soient !

nausicaa et ulysse nu paxton

L’imaginaire sentimental s’est créé de ces filles de légende, de papier, de peinture ou d’opéra jusqu’à l’âge récent du faire et l’abandon encore plus récent du lire. Aujourd’hui, l’imaginaire se nourrit des images, pas des fumées, et « la fille de rêve » ressemble fort aux gros seins et rauqueries du porno mal filmé. Mais jusqu’à la fin des années soixante, la beauté blanche aux yeux brillants et à l’abondante chevelure blonde du jeune corps souple élancé, au maintien réservé et tendre, remporte tous les suffrages. Elle ravit d’un « amour du commencement » (Chateaubriand), mystérieux de désir et d’innocence mêlés.

ophelie millais

Telles sont Artémis (Diane), « la grande beauté inaccessible à l’homme » (p.28) ; Daphné comme belle plante ; Ariane d’amour blessée ; Nausicaa aux bras blancs de pudeur qui sauva Ulysse naufragé tout nu ; Iseut, dame des pensées, inaccessible et enchanteresse par magie ; la Béatrice de Dante dans tout l’éclat vertueux de ses 9 ans ; la Laure de Pétrarque à 19 ans qui l’a saisi d’un éternel présent au souvenir ; la Dulcinée du Quichotte, robuste paysanne qu’il voit en noble dame éthérée ; la Juliette de Roméo qui ne peut accomplir son amour tragique ; l’Ophélie virginale abandonnée d’Hamlet et que la rivière engloutit ; la Belle au bois dormant réveillée par son Prince si charmant, avant d’avoir beaucoup d’enfants ; Pamela de Richardson, bien oubliée de nos jours mais que Diderot plaçait très haut ; Charlotte la tendre et bonne qui jamais ne se donna à Werther, qui en mourut ; Virginie dormant enlacée avec Paul au berceau, aussi naturellement nus que les firent la nature ; Atala, morte vierge dans l’imaginaire de Chateaubriand ; la sylphide du même, créée « par la puissance de mes vagues désirs » (p.129) ; Graziella de Lamartine, entrevue en Italie dans la pudeur de ses 16 ans ; Aurélia de Nerval, « assemblage de masques furtifs » (p.144) ; jusqu’à l’Yvonne de Galais du Grand Meaulnes, enfantine et grave à la fois…

atala girodet 1808

paul et virginie ados

yvonne de galais dans le grand meaulnes

paul et virginie enlaces tout nus nicolas rene jollain 1732 1804

Ces 19 figures de rêve résument les attentes, les espoirs, les idéaux des jeunes hommes ; ils désirent la pureté et l’union des âmes avant l’union des corps et des cœurs. Platonisme de l’idéal, amour courtois de la rétention, pudeur puritaine de l’abstention, élan maîtrisé de la sublimation… Mais le bouleversement anthropologique de la seconde moitié du XXe siècle a sévi : « elles sont donc évanouies, ces images féminines autrefois fascinantes », dit l’auteur (p.162). Ce livre est donc pour ceux de la génération d’avant 1960. Une nostalgie.

Alain Corbin, Les filles de rêve, 2014, Champs Flammarion 2016, 171 pages, €8.00

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Robert Goolrick, Féroces

Familles, je vous hais ! Ce cri de Gide pourrait être celui de l’auteur car « cela m’arriva une nuit de septembre, alors que mes parents étaient saouls, et je ne pus jamais l’oublier » p.206. Je ne dirai pas quoi, au lecteur de le découvrir. Car le roman a son tempo, il commence misérable, il revient sur le passé d’illusions, puis va crescendo du blanc au gris, puis du gris au noir. Sa construction même participe de la mise en scène. Il s’agit d’une autobiographie, mais en tension.

Robbie est un garçon du sud, le petit dernier d’une fratrie de trois. Ses parents son profs de fac et chroniqueurs littéraires à l’occasion. Nous sommes dans les années 50 où l’apparence compte plus que tout, les cocktails mondains plus que l’argent. Chez les intellos, tout est en avance, le mépris de la comptabilité comme la légèreté des mœurs. Certes, les gamins ne voient jamais leurs parents nus, mais ils les voient saouls, méprisables et déchus. Ils se disputent, tirent le diable par la queue. Leur cruauté morale est sans nom, forts de leur égoïsme content de soi, dans cette mentalité hiérarchique dans laquelle un enfant n’est qu’un être inférieur. De vrais profs, comme cette maitresse d’école primaire qui fait honte aux enfants de faire pipi sous eux alors qu’elle leur refuse – par caprice d’adulte arrogant – de les laisser aller aux toilettes.

La Virginie est d’une beauté poignante mais les Virginiens de l’époque sont d’un sadisme répugnant. Il suffit d’un écart pour que ce soit la fin du monde (titre américain du livre), celui d’un enfant pour qui tout bascule. Les parents sont sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, en vrais profs, en vrais sudistes imbus d’eux-mêmes, en adultes ratés amers de leurs désillusions. Ils font souffrir un enfant qui ne voulait qu’aimer. Leur inconscience ne voit rien qu’eux-mêmes. Ils sont égocentrés, talents avortés, apparences décrépites. « Je raconte cette histoire (…) parce que je me suis hissé tout seul à bout de bras depuis l’âge de quatre ans et que cet effort me laisse malade, épuisé, et dans une colère que vous ne sauriez imaginer. Je la raconte parce que j’ai dans le cœur une douleur poignante en imaginant la beauté d’une vie que je n’ai pas eue, de laquelle j’ai été exclu, et cette douleur ne s’estompe pas une seconde » p.246. Parents, profs, grands, se conjuguent pour infantiliser et torturer les plus faibles. Pour exister, pour compenser leur existence minable, pour nier leur déchéance. Et ce n’est pas beau…

« Comment ont-ils fait ? » s’interroge l’auteur. « Elle savait. Elle avait vu. Il savait. Il l’avait fait. Ma grand-mère savait. Cela avait mis un point final à la mélodie d’un jour heureux. Et moi je savais. J’étais assez grand et je pouvais raconter. Aussi avaient-ils peur de moi, et ils prirent leur revanche… » p.207. La famille américaine unie, aux trois beaux enfants et à l’existence sociale riche et remplie, n’est que carton-pâte. Les parents sont bornés, ivrognes, despotiques. Ils pratiquent le déni quand les choses ne vont pas comme ils veulent, ainsi que font toutes les personnalités autoritaires (qu’on connaît trop bien en France). Les enfants grandissent comme ils peuvent, avec la résilience de grands parents ou d’amis. Car les émotions positives existent, qui laissent entrevoir ce qu’aurait pu être une enfance heureuse. Cette panoplie de Romain aux pectoraux et abdos bien dessinés qui séduit le garçonnet et son frère, les batailles de boue, le quartier de la Crique « violemment érotique » puisqu’on peut ôter ses vêtements au risque d’être vu. Ou cette fille blonde complaisante d’un an plus âgée qui le prend en elle à 13 ans, par deux fois le même jour : une fois seuls, une autre fois devant son frère et son copain qui ne le croyaient pas.

Il aurait suffit d’un peu d’amour parental, pas grand-chose. Mais Robbie ne sera jamais ce jeune adulte « normal » dont il admire le modèle chez un autre : « il avait cette beauté que seuls ont les jeunes hommes de cet âge, totalement soumis à ses passions, maîtrisant totalement son corps et la grâce de ses mouvements » p.225. Jamais : a-t-on conscience de ce que cet arrêt du destin a d’inéluctable ?

L’auteur égrène ses souvenirs en apparence comme ils viennent, en réalité après une construction soigneuse. Il a travaillé longtemps dans la publicité. Son style doux et l’air de rien passe bien à la traduction. Le lecteur curieux peut en voir une page en anglais sur le site de l’auteur. Le grand secret n’est révélé que sur la fin, après de nombreux chapitres sur la déchéance et la mort des parents, les scènes d’enfance, l’automutilation adulte (qui est une jouissance d’être aimé selon Goolrick). Le chapitre 5, ‘L’été de nos suicides’, est particulièrement dur et découragera maints lecteurs. N’hésitez pas à le sauter et passez outre ! Vous serez récompensés par le vif du sujet, ce qui fait de cette autobiographie en apparence assez banale, un récit original qui vous restera en mémoire. Humour, tendresse, poésie répondent à rigidité, cruauté, tragédie. Un cocktail étonnant, bien pire que ceux tirés du bourbon dont les Virginiens sont friands !

Robert Goolrick, Féroces (The end of the world as we know it : Scenes from a life), 2007, traduit de l’américain par Marie de Prémonville, Pocket, mars 2012, €5.80 

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