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L’Accueil familial 1 : Les anges gardés

l accueil familial les anges gardes
Les « 5 A » sont une union d’associations au service de l’enfance dont l’Accueil familial fait partie. Ce premier pilier « défend l’idée qu’une famille – ou un climat de parentalité – est primordial pour qu’un enfant puisse rester un enfant et s’épanouir » p.13. Les quatre autre A après l’Accueil familial sont l’Attachement, l’Accompagnement psychoéducatif, l’Accès aux soins et l’Apprentissage. Chacun des 5 A fera l’objet d’un ouvrage de présentation : l’Accueil familial est le premier.

Il s’adresse aux professionnels de la protection de l’enfance, éducateurs et assistants familiaux diplômés, au grand public qui apprendra combien la famille éduque même sans le savoir, aux enfants eux-mêmes, assez grands pour comprendre ou devenus grands grâce à l’aide des familles d’accueil et des équipes d’accompagnement.

Le livre se présente sous la forme double d’une histoire romancée et d’un manuel pratique. Les chapitres alternent entre vécu et technique, ce qui est assez original et psychologiquement fort, car toute émotion qui monte se voit rationalisée par des encadrés et des décorticages. L’objet livre a l’apparence de cette pâtisserie qu’on appelle opéra, composée de plusieurs ganaches alternées chocolat et café entre deux biscuits. L’image me vient en hommage à Achille, premier personnage de 16 ans qui rêve de devenir pâtissier.

Car l’auteur de la partie romancée, Carole-Anne Eschenazi, a créé une bande des Trois mousquetaires (qui comme chacun sait sont quatre) à partir du patchwork des vies réelles des 217 gosses remerciés en-tête du volume. Achille, camerounais adolescent qui entre en seconde, a été sorti de sa famille biologique pour cause de frénésie sexuelle de son père et de sa belle-mère – cela l’a perturbé dès la puberté. Marie-Pierre et Fabien sont de faux-jumeaux blonds de 14 ans issus d’une famille de bobos riches parisiens, mais placés par lourde indifférence parentale. Samir, 10 ans, est un marocain battu par son père.

Sexe, violence, indifférence sont les trois chocs de ces gamins. Plus de garçons touchés que de filles, peut-être parce qu’ils sont plus fragiles dans la petite enfance comme au début de l’adolescence. Plus de minorités visibles, parce que le choc culturel de la vie occidentale laisse toute liberté aux parents sans aucun garde-fou traditionnel. Mais les riches bourgeois cultureux sont touchés aussi et Fabien a « la rage ».

Si les trois autres semblent réussir à poursuivre leur construction manquée dans les familles d’accueil (toutes « idéales » pour cette histoire, il faut le remarquer), seul Fabien y parvient mal. C’est lui le plus difficile, sorti trop tard peut-être de son père héroïnomane pris par ses affaires et de sa mère éternelle dépressive et démissionnaire. Carencé affectif grave, Fabien peut-il trouver en lui-même la force d’une résilience ? Peut-il s’attacher à un modèle adulte qui le tire vers le haut ? Peut-être… L’inverse absolu de sa virilité violente qui s’affirme est une fragile grand-mère qui lui dit tout net et calmement ce qu’elle pense : au garçon d’en faire son miel – s’il le veut. « Jusqu’où m’aime-t-on ? » s’interroge p.171 la partie technique après l’anecdote. Laisser provoquer mais rester toujours présent est la réponse théorique.

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Se construire une autonomie, vivre sa pleine enfance (un enfant a besoin d’insouciance et de jeu), restaurer l’image de soi, renvoyer chacun à sa propre humanité sont les quatre grands thèmes illustrés et expliqués d’une éducation réussie. Avec l’exemple des abîmés de la vie qui ont encore plus besoin que les autres de ces quatre piliers. Comment faire et comment faire avec.

Mais la peur hystérique de la perversion « invite l’adulte à établir une certaine distance entre lui et l’enfant par crainte de se voir accuser d’abus. Cette distanciation contrainte suppose notamment l’absence de manifestations de tendresse à l’égard de l’enfant (…) alors qu’il s’agit pourtant de la manifestation éducative la plus appropriée » dans certaines circonstances (encadré p.108). La société, au fond, ne sait pas ce qu’elle veut.

Pour qui s’intéresse aux enfants et à leur grandir, pour qui voudrait aider ceux en difficultés plutôt que d’adopter (qui est devenu très difficile aujourd’hui), pour qui voudrait connaître le schéma administratif quelque peu complexe de la Protection de l’enfance, ce livre emplis de renseignements et d’émotions apporte sa richesse.

Carole-Anne Eschenazi, Amandine Lagarde, Thierry Rombout, L’Accueil familial 1 : Les anges gardés, 2015, éditions Cent Mille Milliards – Union pour l’enfance, 218 pages, €10.00
e-book, €6.00 www.centmillemilliards.com

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Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien

boris cyrulnik sous le signe du lien
Neurologue et psychiatre, Boris Cyrulnik sait écrire simplement. Même lorsqu’il use du jargon de sa profession, il s’empresse de traduire pour faire comprendre. C’est un vrai pédagogue comme on en trouve chez ceux qui s’intéressent aux êtres – et comme on n’en trouve plus chez ceux qui en font profession – si l’on en croit la cuistrerie étalée dans « les programmes ».

S’intéresser aux êtres est s’intéresser aux liens entre les êtres car, pour l’humain plus que pour les animaux, la sociabilité est primordiale : comment un petit d’homme né nu et vulnérable, qui ne sait ni se nourrir, ni se vêtir, ni se protéger, n’est enfin à peu près adulte que vers 15 ou 16 ans (mais pas encore fini), pourrait-il être dans le monde en restant tout seul ? Boris Cyrulnik, enfant abandonné et immigré exilé, s’est reconstruit peu à peu. Ce pourquoi il est probablement plus sensible que les nantis affectifs sur l’importance du lien.

Il prend les petits d’homme quand ils ne sont pas encore sortis du ventre de leur mère. Il montre par expériences (reconductibles par tout scientifique) que le fœtus entend très bien les sons, qu’il réagit aux changements, qu’il épouse étroitement les humeurs de sa mère. Ce n’est que vers 6 mois après être né que l’empreinte du père peut se construire, lorsque le bébé reconnaît les visages. Non que le père soit absent auparavant mais la mère prime, soit qu’elle se sente bien avec l’homme auprès d’elle (père biologique ou non !), soit que le mâle qui s’occupe du bébé en l’absence de femme fasse fonction de « mère » pour le nourrisson.

maman et bébé

Les mêmes expériences montrent que la différence des sexes non seulement intervient très tôt, mais qu’elle est indispensable pour que l’être humain se construise une identité sociale. Ce n’est donc pas en « élevant une fille comme un garçon » qu’on la transforme en garçon… Ce serait plutôt la mutiler, puisque les observations fines effectuées par caméra et analysées par ordinateur montrent que (maman ou papa) les adultes traitent différemment les bébés-filles des bébés-garçon. « Les garçons s’engagent dans le monde d’une manière plus visuelle, plus spatiale, plus anxieuse, plus collective et plus compétitive. Les filles s’engagent dans la vie d’une manière plus sonore, plus verbale, plus paisible, plus intime et plus affiliative » p.164. Les filles sont plus touchées, caressées ; les garçons sont traités plus rudement, on leur montre plus qu’on leur parle. La vocalise contre le postural, disent les spécialistes.

Ce n’est que lorsqu’ils ont été sécurisés par les bras maternants, stimulés par les jeux paternels, que les enfants (des deux sexes) peuvent se fondre harmonieusement dans leur groupe de pairs. Ils y apprennent la relation sociale, fondée sur l’identité et la reconnaissance de l’autre. Mais il ne peut y avoir d’ouverture aux autres sans être assuré un minimum de soi. Les comportements des petits abandonnés très tôt sont révélateurs : ils se replient sur eux-mêmes, s’auto-caressent, ne parlent pas. Il leur faut des « objets d’attachement » stables (des adultes mieux que des peluches) pour que la « résilience » s’opère. Les manifestations de joie sont plus intenses que celles des enfants aimés lorsqu’un petit abandonné retrouve la personne qui s’occupe de lui après une courte séparation.

De même, les « enfants-poubelles », abandonnés par contrainte ou par volonté, se sentent sans histoire, donc sans liens ; ils ne vivent qu’au présent, sans morale ni sociabilité. A moins que l’histoire qu’on leur conte soit socialement valorisée : alors, même sans parents réels, ils se sentent réinscrits dans la société, améliorés, ce qui les pousse à réussir leur vie. En 1945, les communistes avaient accueilli des enfants sans famille à Arcueil. Malgré les éducateurs très jeunes et inexpérimentés, malgré les conditions de pauvreté et une hygiène douteuse, 42% des enfants ont réussi le concours d’une grande école ou suivi des études supérieures. Pourquoi ? Parce que les adultes ne cessaient de leur dire : « Tes parents sont morts pour la France, pour une idée… quelle noblesse ! Tu as souffert, tu as perdu ta famille, mais c’est grâce à eux aujourd’hui que nous sommes libres… quelle dignité ! » p.274. Si vous avez des enfants, dites-leurs de temps à autre qu’ils ont été désirés, que vous tenez à eux, que vous les aimez ; dites-leurs que vous avez apprécié ce qu’ils ont fait, que vous les félicitez pour la performance réussie. Rien que cela… est tout !

papa et bebe francesco scavullo 1968

L’éthologie – la science des comportements – s’applique à l’homme comme aux bêtes. Pour les humains, elle permet de comprendre les tabous comme l’évitement de l’inceste, ou les rituels sociaux comme la parade amoureuse. Certes, les hommes ne sont pas des animaux, ils ont un cerveau plus malléable et le langage en plus. Mais il est étonnant de constater combien les schémas bêtes imprègnent les conduites humaines malgré nous. Les gestes des adultes envers le bébé sont sexués dès la naissance, l’histoire d’amour est universelle mais se différencie bien vite entre émoi hormonal et attachement – qui reproduit celui du bébé à sa mère –, montrant combien l’empreinte tout petit organise le lien et détermine même les orientations sexuelles. L’excès d’attachement à sa mère, dû à l’enfance troublée de sa génitrice, empêche de jouer, de se socialiser, d’apprendre les rituels de son groupe et à connaître l’autre sexe. On ne naît pas homo ou hétéro, on le devient… sans le vouloir. Mais quand le lien se renforce, le désir s’éteint – et c’est bien ainsi, montre Cyrulnik.

Le beau aurait une fonction biologique, si l’on en croit la truite saumonée. La nature n’a pas en général besoin du mâle, mais c’est en apportant la différence génétique que les espèces peuvent survivre à des environnements qui changent. Ce pourquoi la différence sexuelle est « économiquement » efficace, ce pourquoi donc les parents, dès la naissance et poussés par la culture sociale (qui est une sorte de génétique augmentée), traitent différemment petits garçons et petites filles. Chacun, avant d’accéder à la conscience, a été façonné par les gènes, par les parents, la famille, le milieu, la société, la culture. On ne nait pas de rien ; le nier aveugle et empêche d’évoluer. Mais rien n’empêche, une fois adulte, autonome et responsable, de corriger ses propres comportements ; le fait de se donner un idéal ou une méthode emporte l’imitation.

amis gosses

Voici un bien grand livre qui nous ouvre l’esprit, sans asséner de vérités définitives. C’est tout l’objet de la conclusion de pointer ces « butées » à franchir, qui montrent que la recherche n’a jamais de fin et qu’il faut sans cesse décentrer son regard pour remettre en cause ses certitudes. Nous sommes bien loin des slogans idéologiques des uns et des autres ! Nous sommes dans l’intelligence et l’humilité, tout le contraire des dogmes et de l’arrogance dont le « débat » sur le genre fait trop souvent montre.

Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien, 1989, Livre de poche Pluriel 2012, 319 pages, €8.10

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Alexander Kent, Un seul vainqueur

alexander kent un seul vainqueur

L’histoire continue d’avancer jour après jour, la grande et la petite. Richard Bolitho, marin depuis l’âge de douze ans, poursuit son existence tout en la mettant au service de Sa Majesté.

Il aime sur terre, entre deux missions vitales sur mer, cette Catherine qu’il a sauvée des griffes d’un mari pédéraste qui non seulement ne l’aime pas, mais a dilapidé la fortune de son épouse au jeu. L’épouse officielle du vice-amiral sir Bolitho, lady Belinda, reste à Londres dans la « bonne » société, éprise de conventions et de paraître. Malgré leur petite fille en commun, elle ne l’aime plus, et c’est réciproque.

L’Angleterre défend toujours son empire et la liberté de son commerce contre l’Ogre corse, ce Napoléon qui veut dominer l’Europe et force au blocus continental. Les autres nations maritimes, l’Espagne, la Hollande et le Danemark, sont trop faibles pour résister ; la première est alliée, la seconde voudrait rester neutre malgré les pressions, la troisième craint pour sa flotte enserrée dans les détroits scandinaves.

Ce pourquoi cette année 1806 qui suit la victoire de Trafalgar est importante. Napoléon poursuit ses victoires sur le continent mais sa flotte a été réduite par les destructions et les prises. Dommage que les terroristes de 1793 aient coupé tant de têtes expérimentées d’officiers mariniers : si les bateaux français sont solides et bien construits, ils sont trop souvent mal commandés et trop peu exercés au tir à boulets.

Bolitho est envoyé rejoindre une escadre anglaise au Cap de Bonne espérance, point névralgique de la route vers l’Asie : le canal de Suez ne sera construit qu’à la fin du siècle et la route du Cap Horn est trop dangereuse aux navires à voiles, la proximité des glaces antarctiques y lève de constantes et violentes tempêtes. La ville du Cap est tenue par les Hollandais Boers, alliés plus ou moins à Napoléon qui les a délivrés du royaume espagnol. Bolitho va devoir détruire des bateaux qui risqueraient de contrer l’occupation anglaise du lieu.

Il est ensuite envoyé dans le nord, au Danemark, pour éloigner le scandale de sa liaison avec Catherine, afin d’accompagner une mission diplomatique destinée à convaincre le royaume de ne pas livrer sa flotte à Napoléon. Péripéties qui montrent combien les conseilleurs d’ambassade ne sont pas les payeurs, trop souvent ignorants des réalités du terrain malgré leur intelligence globale. Car le « secret » diplomatique n’en est jamais un, le temps passé à « négocier » étant mis à profit par une escadre française pour tenter de couler le bateau où se trouve cet autre Nelson qu’est l’amiral Bolitho à son retour – et affaiblir ainsi la flotte anglaise.

navire trois ponts france 18e

Ces aventures sont entrelardées de moments d’amour et même de sexe brûlant entre les amants, de relations d’amitié avec les anciens collaborateurs, de retrouvailles affectueuses avec le neveu Adam, 26 ans et capitaine de frégate. À bord, Bolitho reste attentif aux hommes, ce qui est sa gloire et sa force au combat. Il s’efforce de connaître chacun, de retenir les noms des plus marquants, de parler sans superbe au plus humble aspirant, pilote ou matelot. Ce pourquoi ils l’aiment, ce pourquoi ses ordres sont obéis lorsque vient le temps de l’action. Le lecteur en apprend beaucoup sur la psychologie du commandement dans les unités de combat en lisant Alexander Kent, lui-même engagé dès 16 ans dans la Navy en 1940 sous son vrai nom de Douglas Freeman.

Il montre la force des liens humains, entre hommes qui se battent, entre adultes et jeunes pour apprendre le métier, entre hommes et femmes lors des périodes à terre. Cette spécialité rend ses romans maritimes vivants et parfois poignants. Il raconte peu ou prou la même histoire, mais jamais au même endroit, ni avec les mêmes protagonistes, ni au même moment. Cette familiarité décalée est l’un des secrets des « sagas », ces romans qui se succèdent où l’on voit vivre, grandir et évoluer les personnages. Où l’on s’y attache comme s’ils étaient de sa propre famille.

Quelques nouveaux apparaissent, comme cet aspirant Seagrave, 16 ans en début du roman, qui vient d’un bâtiment amiral où il a été battu au sang, « bizuté » comme on dit aujourd’hui. Au point de se croire lâche, sans cesse sous le regard des autres qui jugent, alors qu’il est courageux, comme son réflexe l’a montré un instant. Bolitho le reconnaît, après son capitaine et après l’homme qu’il a sauvé. Bienveillant, l’amiral permet la résilience…

Dès les premières pages, vous êtes pris dans l’histoire, le monde alentour ne compte plus ; vous voilà au XIXe siècle. Et tant pis si les bateaux français n’ont pas souvent le dessus et si Napoléon (ce héros français) est vu de l’autre côté de la Manche comme un dictateur impérialiste. C’est l’autre face, aussi vraie que la nôtre, du même personnage – et il est bon de s’en rendre compte. Le « bonapartisme » politique continue d’être la plaie de la politique française, bien peu démocratique malgré les grands mots des politiciens.

Le charme d’Alexander Kent est qu’il ne prend pas au sérieux ces combats idéologiques. Ce qui compte est de bien faire son métier et d’aimer ceux qui vous entourent. Un bien beau programme, plus honnête que celui des professeurs de vertu !

Alexander Kent, Un seul vainqueur (The Only Victor), 1990, Phébus Libretto 2013, 494 pages, €12.80
Les romans d’Alexander Kent chroniqués sur ce blog

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Blaise Cendrars, L’homme foudroyé

blaise cendrars l homme foudroye

Blaise Cendrars, pseudonyme plumitif de Freddy Sauser, Suisse devenu français par la Légion étrangère durant la « grande » guerre patriotique imbécile 14-18 où il a perdu le bras droit, enfui de chez lui à 15 ans pour courir le monde, ne pouvait plus écrire depuis 1940. L’effondrement français l’avait déprimé au-delà de toute attente. L’apocalypse était pour demain, entre l’hystérie d’Hitler, la sénilité de Pétain, les bombardements anglo-américains et le nivellement totalitaire soviétique. Réfugié à Aix durant l’Occupation, il s’est aussi réfugié dans l’écriture, contant ses aventures – réelles et embellies – comme il savait le faire depuis tout petit. Cendrars est un conteur d’histoire.

Cendrars n’est pas Drieu : la fin du monde n’est pas la fin du sien. Il jouit des corps, des amitiés, de la bonne chère et du vin ; il jouit du paysage, des senteurs provençales et de la complicité du chien. Il se fait animal pour mieux être humain – puisque les humains sont devenus bêtes sous la Bête immonde. Animal, on est bien, l’inverse de la bluette sentimentale du temps de paix. Ce pourquoi ces « souvenirs » font fi de la chronologie et de l’espace. Ils montent comme des bulles de bonheur enclos dans un monde extérieur volontairement ignoré. La N10 se prolonge jusqu’au Brésil. Rien n’est plus beau que de prendre la route, rouler devant soi, à 160 à l’heure. Pas de limites, ni de vitesse, ni d’imaginaire ; le monde vous appartient.

« D’où me vient ce grand amour des simples, des humbles, des innocents, des fadas et des déclassés ? » Peut-être de la grande guerre patriotique imbécile, célébrée par notre temps ignorant. « Ça oui. La guerre, c’est la misère du peuple. Depuis, j’en suis… » (Pléiade p.464-465). La guerre qui foudroie, la guerre qui fait trouver foudre tout ce qui survient ensuite : l’amour coup de foudre, l’incendie déchaîné, la nuit d’écriture magique à Méréville, la loi gitane du talion… Tout est brutal, immense, immédiat. Le sommet de la guerre est la bombe atomique, foudre sans retour ; alors que la débâcle foudroyante de juin 40 peut entraîner la résilience. Blaise Cendrars doit désormais vivre entre deux coups de foudre.

L’auteur évoque Fernand Léger, Gustave Le Rouge, Édouard Peisson, André Gaillard. Il a connu les surréalistes à Paris, qu’il n’aime pas : « ces jeunes gens que je traitais d’affreux fils de famille à l’esprit bourgeois, donc arrivistes jusque dans leurs plus folles manifestations » p.277. Pas grand-chose n’a changé malgré le siècle qui a passé… Les petits intellos narcissiques continuent de se voir grands.

Cendrars revit dans la maison de l’Escarayol, au-dessus de la calanque de La Redonne près de Marseille. Il ne travaille pas, il assimile ; la nature travaille pour lui à accumuler les sensations avant d’en faire des mots. Et le lecteur d’aujourd’hui lira avec bonheur cette image bien ternie aujourd’hui des calanques désertes, réservées aux pêcheurs et aux rares initiés, ses auberges à poissons et au jeu de boules. Suivent quatre rhapsodies gitanes où l’exotisme aux portes de Paris se double de l’exotisme d’un peuple gitan hors du temps, éternel errant, dominé en tribu par une Mère, où les fils sont rois et où les filles baisent naturellement vers 12 ans. Une sorte de mythe du « bon » sauvage aux mœurs claniques et brutales, mais immuables. L’humain éternel, l’humain réel, l’auteur divague entre les deux, mêlant fortifs et pampa, France et Brésil, gitans de la zone et métis du Sertao.

« Écrire, c’est se consumer », écrit-il au début de l’œuvre (Pléiade p.171). Comme le Phénix : être foudroyé pour renaître neuf, tout entier. Ce « roman » tissé d’aventures personnelles, écrit durant l’occupation nazie d’une France débilitée, est un message de vie. La déprime ne dure jamais si vous laissez l’énergie vitale vous envahir, toute simple ; si vous laisser émerger ces joies sans cesse renouvelées des sensualités, des sentiments et du sublime en chaque jour.

Il est bon de relire Blaise Cendrars en ces temps de gris, parmi ces auteurs qui tournent en boucle dans leur abstraction, trop souvent secs de psychologie mal digérée, d’hégélianisme et autre pose intellectuelle rassise. Blaise Cendrars est vivant.

Blaise Cendrars, L’homme foudroyé, 1945, Folio 1973, 448 pages, €7.79

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 1, sous la direction de Claude Leroy, Gallimard Pléiade 2013, 974 pages, €57.00 

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Michael Connelly, Volte-face

michael connelly volte face

La énième description de la compétition entre avocat et procureur devant un juge américain. C’est intéressant, bien construit, découpé en séquences haletantes comme en film, mais plutôt ressassé. Comment s’intéresser à un crime rejugé il y a 24 ans, même s’il est horrible ?

Ce manque d’action au profit de l’habileté dialectique des parties nuit un peu au livre. Sauf que l’avocat défenseur est passé du côté de l’accusation : Michael Haller est devenu provisoirement procureur spécial. Et c’est bien la défense, sous la caricature du démagogue avocat Clive l’Astucieux, qui est la cible de l’auteur.

Ne sachant plus trop comment inventer de nouvelles intrigues, l’auteur adjoint à son nouveau héros Mickey Haller (dont le bureau est d’ordinaire à l’arrière de sa Lincoln), son ancien héros flic Hiéronymus Bosch, dont il fait un enquêteur au service du procureur spécial. Toute l’histoire va consister à démonter le storytelling de la défense, qui voudrait faire passer Jason Jessup, assassin d’une petite fille de 12 ans, en victime d’une erreur judiciaire par complot de la famille. Car, s’il n’a pas violé la gamine avant de l’étrangler d’une seule main dans son camion, une trace de sperme a cependant été découverte sur la robe…

Vous aurez, distillés d’une main de maître, tous les détails sordides sur ce qui arriva. Malgré une psychologie plutôt sommaire du présumé assassin et de son nouvel avocat, les personnages se tiennent et jouent bien leurs rôles. Le portrait de la sœur de la victime, longtemps traumatisée avant sa résilience, est particulièrement réussi.

La fin de ce nouveau roman policier de Michael Connelly est décevante. Après ses prouesses de prétoire, précises, argumentées et d’un grand talent d’écriture, le lecteur s’attendait à mieux qu’à ce qui arrive. Je vous laisse le suspense entier, mais j’ai été déçu. Au fond, pour les Américains version XXIe siècle, la force prime le droit, l’action prime la réflexion, le Colt l’emporte sur la langue. C’est bien dommage – mais en dit long sur la dérive des États-Unis par rapport à nos mentalités européennes.

Il est vrai que le mensonge, au cœur de tout marketing, storytelling et plaidoirie – est bel et bien en contradiction avec la vertu américaine par excellente : l’exigence de vérité et de transparence. Cet écart est sans doute le vrai sujet du livre et son intérêt le plus fort. Comment croire un Américain lorsqu’il discourt, puisque tout discours est prévu pour vendre, donc masquer la Vérité pourtant requise des Tables de la Loi, données à Moïse par Dieu lui-même ?

Michael Connelly, Volte-face (The Reversal), 2010, Livre de poche policier 2013, 521 pages, €7.70

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Pavlik et Natacha Schagall, A la nuit succède le jour

pavlik et natacha schagall a la nuit succede le jour

Mémoires croisées de deux Russes Blancs nés en 1897, rencontrés au front et mariés dans la foulée, avant de s’exiler en France via la Bulgarie en 1925. Ce livre de souvenirs, pieusement recueillis, traduits en français et en allemand et édités par leurs filles Irène et Tatiana, est destiné à l’édification des petits-enfants et arrière petits-enfants, Français depuis deux générations. Les éditions Atlantica en avaient édité une première version française en 2007, il s’agit ici d’une seconde édition.

Pavlik est né dans une bonne famille de Saint-Pétersbourg avec trois enfants. Son grand-père avait été serf avant de s’enfuir à la ville, où est devenu entrepreneur en construction. Natacha est née la même année dans la même ville, dans une famille de huit enfants originaire de vieille noblesse et au père officier. Tous deux ne se connaissent pas mais vivent une enfance heureuse, se souvenant des Noël glacials russes tout illuminés de bougies, de nourriture et de cadeaux, du printemps explosif qui donne envie de vivre, dans le nord russe, et des vacances d’été à la datcha de campagne où explorer la forêt, nager, et faire les foins avec les paysans.

Tout ce monde d’avant, immobile depuis des siècles, s’est écroulé de l’intérieur. Le tsar incapable et ses ministres comploteurs, le voyant Raspoutine et la guerre contre l’Allemagne, les soldats abandonnés faute de munitions et le peuple qui gronde de l’écart entre une élite corrompue vautrée dans les ors et la misère à la base. Lénine en profite pour faire son coup de main avant son coup d’État. Les grands mots de l’idéal se résolvent vite en grands maux pour la société. La racaille avinée se sert, à titre de revanche, et plus personne ne produit plus. Tout ce qui tenait la société s’écroule. Sauf le Parti, qui saura tout noyauter, voyant dans tout tiède un opposant comploteur.

Pris dans cette tourmente, sans idées politiques, Pavlik devenu capitaine au front, est chargé de l’instruction du premier bataillon féminin de volontaires, créé de femmes venues de toute la Russie et de tous âges entre 17 et 50 ans pour faire honte aux soldats déserteurs et à l’anarchie de fin de règne. C’est là que, dans l’honneur et le devoir, Pavlik rencontre Natacha. Ils fuiront ensemble, maladroitement et sans but, avant de s’exiler de façon définitive. Leur Russie a disparu à jamais.

C’est une belle histoire d’amour, récit croisés de souvenirs intimes écrits à deux mains, unies pour le meilleur comme pour le pire. Je me demande cependant ce qu’est devenu le petit Nikolaï, frère cadet de Pavlik de 13 ans plus jeune, abandonné à 11 ans à Sébastopol. A-t-il vécu jusqu’à l’âge adulte avec sa sœur Maroussia, mariée de fraîche date et qui disparaîtra dans les camps staliniens des années plus tard ?

C’est une vérité édifiante sur les soubresauts de l’histoire, comment un grand pays s’est brutalement effondré sur lui-même en quelques mois. Tsar faible, noblesse obnubilée par un mage fou, conduite de la guerre laissée sans organisation.

C’est une leçon sociale, combien le ressentiment attisé par les politicards idéologues pour accaparer le pouvoir à leur seul profit rejette de larges pans de la population, pas hostiles à l’origine. Craignez les Che Guevara, Chavez, Grillo et autres Mélenchon ! Leur baratin manipulateur engendre la haine, la jalousie, la violence, et tous ces sentiments bas du tréfonds.

C’est un exemple réussi de résilience, comment un officier valeureux et respecté se mue en entrepreneur du bâtiment en Bulgarie, avant de refaire une nouvelle fois sa vie en France avec sa femme, sous-officier du tsar puis institutrice de maternelle après des études d’agronomie.

Pavlik et Natacha Schagall, A la nuit succède le jour, 2012, éditions Baudelaire, 250 pages, €18.53

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Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer

Une Américaine d’origine japonaise écrit ici l’histoire romancée de ces femmes venues du Japon aux États-Unis pour se marier. Elles furent « achetées » par des Japonais travaillant aux États-Unis avant Pearl Harbor. De courts chapitres tentent de se mettre dans la peau de ces étrangères parfois très jeunes (13 ou 14 ans) venues dans un pays immense pensé comme un Eldorado, avec des coutumes différentes.

Julie Otsuka Certaines n avaient jamais vu la mer

La première nuit sur le bateau, les fantasmes battent leur plein et quelques idylles avec les marins du pont s’ébauchent ; le sexe a toujours été libre au Japon. Rencontre des Blancs mais, surtout, de leurs maris Japonais, travailleurs au bas de l’échelle dans les plantations, les laveries ou les restaurants. Le peuple xénophobe confronté à la xénophobie des autres, Blancs, Nègres et Latinos. On est toujours le nègre de quelqu’un, notamment lorsque la guerre menace et que l’on est désigné comme bouc émissaire, traître en puissance. Mais auparavant, naissances, enfants qui s’adaptent bien mieux, malheureux cependant d’être ostracisés à cause de la guerre mondiale. Enfin derniers jours, déportation dans les camps de l’intérieur, puis « disparition » des quartiers japonais sur la côte ouest.

Surprise des parents qui ne reconnaissent plus leurs enfants, nés en Amériques et devenus (presque) comme les autres : « Nous les reconnaissions à peine. Ils étaient plus grands que nous, plus massifs. Bruyants au-delà de toute mesure. Je me sens comme une cane qui a couvé les œufs d’une oie. (…) Nos filles marchaient à grands pas, à l’américaine, elles se déplaçaient avec une hâte dépourvue de dignité. Elles portaient leurs vêtements trop lâches. Roulaient des hanches comme des juments. Jacassaient comme des coolies dès qu’elles rentraient de l’école en disant tout ce qui leur passait par la tête. (…) Nos fils (…) refusaient d’utiliser des baguettes. Buvaient des litres et des litres de lait. Inondaient leur riz de ketchup. Ils parlaient un anglais parfait, comme à la radio, et chaque fois qu’ils voyaient nous incliner devant le dieu de la cuisine en frappant dans nos mains, ils roulaient des yeux et nous lançaient : « Maman, pitié ! ». » p.85. Où l’on voit que l’intégration réussie passe par une certaine acculturation. C’est la culture qui ramènera le goût des ancêtres, le retour du Japon. Pas question d’enfermer les adolescents en ghettos, leur souhait le plus cher est de se mesurer aux autres, d’être intégrés comme tout le monde. Avis aux « belles âmes » qui fondent de respect devant les mœurs archaïques des banlieues de l’Islam, en croyant qu’il suffit de laisser proliférer les entorses à la lois et aux mœurs pour que l’enfant né en France devienne un vrai Français.

Le style Otsuka est fait de litanies, mais ces incantations ne sont pas misérabilistes ni victimaires. Elles sont un chant, mais sur le mode très japonais du constat : voilà ce qui est arrivé, voilà comment nous l’avons pris, comme cela venait. Rien à voir avec l’obsession juive après les camps. Bien sûr ce n’était pas drôle, quel exilé trouve une vie rose quand il doit tout recommencer à zéro, le travail comme la langue ? Mais les Japonais-américains, après l’épisode (compréhensible) de la guerre mondiale et du choc de l’attaque surprise de Pearl Harbor sans déclaration de guerre, se sont fondus dans la population. Ils ne forment pas de ghettos, ne ravivent pas sans cesse la mémoire, ne s’enferment pas dans le ressentiment.

C’est pourquoi je trouve presque dommage que le prix Femina étranger 2012 ait été accordé à ce livre. La distinction française tord son message, ramené au victimaire, à l’éternelle revendication des ex : anciens esclaves, anciens déportés, anciens colonisés, anciens génocidés, anciens prolétaires, anciens prisonniers… La France s’est faite une spécialité de cette incantation des victimes, avec cette naïve croyance « de gauche » qu’il y a toujours plus prolétaire que le vrai et que seul le plus déshérité est la lumière du monde et le levier du « changement ». Changement pour quel pire possible pas prévu ? On l’a constaté dans le réalisé avec Khomeiny ou le Hamas, après l’avoir constaté avec Pol et ses potes. Les Japonais des États-Unis ne réclament pas cela. Ils savent ce qu’est la résilience, mot qui semble inconnu du dictionnaire de ceux qui sont toujours prêts à faire d’une victime une cause.

Ignorez les prix, toujours écœurants de politiquement correct, ignorez la bannière qu’on voudrait à Saint-Germain des Prés lui faire porter, lisez ce livre simplement pour ce qu’il est.

Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer (The Buddha in the Attic), 2011, Phébus 2012, 143 pages, €14.25

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Robert Goolrick, Féroces

Familles, je vous hais ! Ce cri de Gide pourrait être celui de l’auteur car « cela m’arriva une nuit de septembre, alors que mes parents étaient saouls, et je ne pus jamais l’oublier » p.206. Je ne dirai pas quoi, au lecteur de le découvrir. Car le roman a son tempo, il commence misérable, il revient sur le passé d’illusions, puis va crescendo du blanc au gris, puis du gris au noir. Sa construction même participe de la mise en scène. Il s’agit d’une autobiographie, mais en tension.

Robbie est un garçon du sud, le petit dernier d’une fratrie de trois. Ses parents son profs de fac et chroniqueurs littéraires à l’occasion. Nous sommes dans les années 50 où l’apparence compte plus que tout, les cocktails mondains plus que l’argent. Chez les intellos, tout est en avance, le mépris de la comptabilité comme la légèreté des mœurs. Certes, les gamins ne voient jamais leurs parents nus, mais ils les voient saouls, méprisables et déchus. Ils se disputent, tirent le diable par la queue. Leur cruauté morale est sans nom, forts de leur égoïsme content de soi, dans cette mentalité hiérarchique dans laquelle un enfant n’est qu’un être inférieur. De vrais profs, comme cette maitresse d’école primaire qui fait honte aux enfants de faire pipi sous eux alors qu’elle leur refuse – par caprice d’adulte arrogant – de les laisser aller aux toilettes.

La Virginie est d’une beauté poignante mais les Virginiens de l’époque sont d’un sadisme répugnant. Il suffit d’un écart pour que ce soit la fin du monde (titre américain du livre), celui d’un enfant pour qui tout bascule. Les parents sont sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, en vrais profs, en vrais sudistes imbus d’eux-mêmes, en adultes ratés amers de leurs désillusions. Ils font souffrir un enfant qui ne voulait qu’aimer. Leur inconscience ne voit rien qu’eux-mêmes. Ils sont égocentrés, talents avortés, apparences décrépites. « Je raconte cette histoire (…) parce que je me suis hissé tout seul à bout de bras depuis l’âge de quatre ans et que cet effort me laisse malade, épuisé, et dans une colère que vous ne sauriez imaginer. Je la raconte parce que j’ai dans le cœur une douleur poignante en imaginant la beauté d’une vie que je n’ai pas eue, de laquelle j’ai été exclu, et cette douleur ne s’estompe pas une seconde » p.246. Parents, profs, grands, se conjuguent pour infantiliser et torturer les plus faibles. Pour exister, pour compenser leur existence minable, pour nier leur déchéance. Et ce n’est pas beau…

« Comment ont-ils fait ? » s’interroge l’auteur. « Elle savait. Elle avait vu. Il savait. Il l’avait fait. Ma grand-mère savait. Cela avait mis un point final à la mélodie d’un jour heureux. Et moi je savais. J’étais assez grand et je pouvais raconter. Aussi avaient-ils peur de moi, et ils prirent leur revanche… » p.207. La famille américaine unie, aux trois beaux enfants et à l’existence sociale riche et remplie, n’est que carton-pâte. Les parents sont bornés, ivrognes, despotiques. Ils pratiquent le déni quand les choses ne vont pas comme ils veulent, ainsi que font toutes les personnalités autoritaires (qu’on connaît trop bien en France). Les enfants grandissent comme ils peuvent, avec la résilience de grands parents ou d’amis. Car les émotions positives existent, qui laissent entrevoir ce qu’aurait pu être une enfance heureuse. Cette panoplie de Romain aux pectoraux et abdos bien dessinés qui séduit le garçonnet et son frère, les batailles de boue, le quartier de la Crique « violemment érotique » puisqu’on peut ôter ses vêtements au risque d’être vu. Ou cette fille blonde complaisante d’un an plus âgée qui le prend en elle à 13 ans, par deux fois le même jour : une fois seuls, une autre fois devant son frère et son copain qui ne le croyaient pas.

Il aurait suffit d’un peu d’amour parental, pas grand-chose. Mais Robbie ne sera jamais ce jeune adulte « normal » dont il admire le modèle chez un autre : « il avait cette beauté que seuls ont les jeunes hommes de cet âge, totalement soumis à ses passions, maîtrisant totalement son corps et la grâce de ses mouvements » p.225. Jamais : a-t-on conscience de ce que cet arrêt du destin a d’inéluctable ?

L’auteur égrène ses souvenirs en apparence comme ils viennent, en réalité après une construction soigneuse. Il a travaillé longtemps dans la publicité. Son style doux et l’air de rien passe bien à la traduction. Le lecteur curieux peut en voir une page en anglais sur le site de l’auteur. Le grand secret n’est révélé que sur la fin, après de nombreux chapitres sur la déchéance et la mort des parents, les scènes d’enfance, l’automutilation adulte (qui est une jouissance d’être aimé selon Goolrick). Le chapitre 5, ‘L’été de nos suicides’, est particulièrement dur et découragera maints lecteurs. N’hésitez pas à le sauter et passez outre ! Vous serez récompensés par le vif du sujet, ce qui fait de cette autobiographie en apparence assez banale, un récit original qui vous restera en mémoire. Humour, tendresse, poésie répondent à rigidité, cruauté, tragédie. Un cocktail étonnant, bien pire que ceux tirés du bourbon dont les Virginiens sont friands !

Robert Goolrick, Féroces (The end of the world as we know it : Scenes from a life), 2007, traduit de l’américain par Marie de Prémonville, Pocket, mars 2012, €5.80 

Site de l’auteur 

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Elisabeth George, Le cortège de la mort

Voici un pavé bienvenu. Ce roman policier qui a le talent du roman psychologique à l’anglaise (bien qu’écrit par une Américaine) est en effet « un double », comme on le dit d’un whisky qu’on commande au barman. Son nombre de pages mêle deux intrigues, intriquées en chapitres distincts à caractères typographiques différents. Je ne vous en dirais pas plus, sinon que ce n’est pas par hasard.

Tout commence par un crime, un double crime comme il se doit. Les deux ont lieu à dates différentes mais à Londres, lieu de perdition comme Babylone pour les Américaines qui veulent se faire des frissons.

Le premier meurtre a pour cadre un cimetière et pour victime une femme, égorgée de face par quelqu’un qui la connaissait : tous les ingrédients de la terreur politiquement correcte, entre Bible et féminisme. Sauf que la victime vient de la campagne, orpheline très tôt, et qu’elle a cherché « depuis l’âge de douze ou treize ans » le garçon qui la contente. On apprendra en fait que c’était depuis l’âge de onze ans et avec tous ceux qui la sollicitaient… Encore une fois, l’Angleterre d’aujourd’hui est pour Elisabeth George, née dans l’Ohio et vivant à Washington, ce qu’était la Germanie pour le romain Tacite : un lieu mythique où tous les fantasmes peuvent se réaliser.

Le second crime est plus sordide, même s’il est inspiré d’une histoire vraie, le meurtre du petit James Bulger en 1993 : trois gamins de onze ans, racailles déstructurées (blanches) de banlieue, ont enlevé, dénudé, battu à la brique et à la barre de fer, violé au manche de brosse dans l’anus et tué dans des WC chimiques… un garçonnet de deux ans. Des vidéos de surveillance attestent de l’enlèvement et différents témoins des étapes suivies. Le titre américain du roman parle de « body » of death. Comme souvent le mot a plusieurs sens : le corps, mais aussi le corsage ou la coque, la force (au sens d’un vin qui a du corps), la collection ou même la forme (l’emboutissage). L’idée sous-jacente est que le morbide entraîne la mort qui, par enchaînement, se répand… Notre société moderne début XXIème siècle est mortifère, du moins sa caricature babylo-londonienne.

C’est ce qui arrive dans l’intrigue. Mais l’optimisme américain élève contre ce pessimisme les personnages positifs que sont la cohorte des flics. Nous avons comme toujours l’inspecteur comte Thomas Lynley, qui se remet peu à peu du meurtre de sa femme « pour rien », par un Noir déstructuré de onze ans ; le sergent Barbara Havers aux dents épouvantables et à la vêture banlieue ; son collègue méticuleux, ex-gangster rasta Nkata ; la commissaire par intérim divorcée Isabelle Ardery qui siffle des mignonettes de vodka pour contrer le stress d’un milieu machiste et d’une hiérarchie qui la met sous pression ; la petite Haddiyah, pakistanaise de 9 ans, qui finit par retrouver sa mère… Comme quoi la résilience est possible à ceux qui ont une base éducative. Pas aux autres. Leçon des Lumières américaines au laisser-faire anglais.

Les ingrédients sont nombreux et les fausses pistes ne manquent pas. Le lecteur ne devine rien – et tout ne se met en place que très tard, dans ce grand art du suspense qu’Elisabeth George possède à la perfection. Londres renvoie au Hampshire, l’existence urbaine close aux grands espaces de la New Forest près de l’île de Wight où les cottages ont encore le toit de chaume, réparés par des chaumiers aux outils forgés spécialement, et où les poneys paissent librement, surveillés par des agisters. Vous ne savez pas ce que c’est ? Moi non plus avant de lire. Eh bien (si vous avez cliqué sur le lien), vous voilà au courant maintenant. On apprend tous les jours.

L’enquête est faite non de rôles convenus comme à Hollywood, mais de personnes avec leurs propres vies et leur affectivité. Elle fera rencontrer des tranches de vies snob ou sordides, courriers du cœur ou cocktails mondains. J’aime le sens aigu d’observation de l’auteur, tels ces « adolescents en quête d’un refuge où traîner, envoyer des SMS et, le reste du temps, avoir l’air cool » p.313. Plus vrai que nature, ce raccourci ! Nous ferons connaissance de Yolanda la spirite au tailleur Chanel orange, d’un schizo japonais commandé par les anges, d’un patineur aux trois épouses et quatre enfants, d’un italo-baiseur aux deux métiers, d’une écolo-logeuse… Ou encore ce spécimen rare : « Il a fréquenté les écoles privées. Il porte des chemises roses. Il a cette voix… Il prononce toutes ses phrases si loin dans la gorge qu’il faut presque l’opérer des amygdales pour arriver à lui extraire les mots » p.900. Comment peut-on être persan ? Au fait, Lynley a changé de voiture, il a délaissé la Bentley pour rouler désormais en Healey Elliott 1948.

C’est ce patchwork qui fait la densité des romans d’Elisabeth George. Certes, celui-ci est long, mais il mérite d’être dégusté à petites doses, posé et repris jusqu’au final. Il ne perd rien à mûrir, comme le bon whisky !

Elisabeth George, Le cortège de la mort (This Body of Death), 2010, Pocket 2011, 1016 pages, €9.31

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Henry Bauchau, L’enfant bleu

Un psy qui poétise est une personnalité rare, d’ailleurs antique (Henry Bauchau est né en 1913). La psychanalyse, notamment freudo-lacanienne, se perd d’habitude avec délices dans le jargon pour initiés pour se poser en clercs d’une secte de pouvoir sur les gens. Ce n’est pas le cas ici, ce qui est digne d’être noté ! L’intérêt d’un poète est qu’il va droit aux personnes, sans passer par les clercs. L’enfant bleu est un roman d’une analyse.

Orion, garçon de 13 ans psychotique profond, est pris en charge par une psy-prof dans un hôpital de jour parisien où l’on tente d’éduquer les enfants perturbés. Elle passera treize ans à tenter de mettre de l’ordre dans ce chaos venu de l’enfance.

Inspiration délirante et conscience ordonnée : faut-il être « fou » pour être créateur ? C’est toute l’idée de Bauchau, venu du droit belge au journalisme, puis à la psychanalyse freudienne avant de poétiser et de romancer. Orion ne sait pas les mots, il communique mal, il a peur qu’on se moque de lui ou qu’on le méprise (ah ! sa mère qui sans arrêt pointe « que de fautes ! »). Opéré du cœur à quatre ans, il se sent meurtri, abandonné, persécuté. Il est dans la psychose paranoïaque où la réalité est menaçante (le démon de Paris rayonnisant), avec régression sur son petit moi encerclé qui explose parfois dans la violence, pris de délire. Sa psy-prof a le rôle de le mettre en confiance par la parole, jus d’orange et chocolat, puis de le confronter à la réalité via le dessin et la sculpture.

Vaste programme qui durera toute l’adolescence, non sans fatigue, pleurs et projets contrariés pour la psy qui est aussi une femme, épouse qui veut révéler le talent de son mari, aider une amie fragile et chanter la perte de son propre bébé mort-né. Bauchau charge la barque. Il crée un Paris indifférent où les métros anonymes sont autant de labyrinthes menant aux banlieues confinées, vaguement menaçantes. Des parents lassés qui se débarrassent volontiers du gamin psychotique dans « les institutions ». Certains psy sûrs d’eux-mêmes et dominateurs qui savent tout avant même d’écouter, et qui se trouvent parfois pris à la gorge (au sens littéral) par un patient impatient d’attendre leur impériale personne pour la séance prévue. Un Paris bizarre aussi, où existent des manifs « contre les dictateurs en Amérique latine »… en 2004 – alors que tous les pays sont devenus des démocraties dans les années 1990 ! Lesquelles manifs partent du Panthéon pour aboutir aux Tuileries en passant par les petites rues du bord de Seine – ce qui ne s’est jamais vu et ne serait jamais autorisé, faute de sécurité. Où l’on perçoit une sorte de délire démago…

L’enfant bleu, atteint de cardiopathie congénitale qui lui cyanose les lèvres, est ce 7 ans qui a aidé le petit Orion de 4 ans lorsqu’il était hospitalisé. Plutôt que de passer par les mots, que le gamin comprenait mal, il mimait et donnait l’exemple, redonnant confiance au petit. Le titre du livre est sur ce modèle de résilience qui va aider Orion à maîtrise son chaos pour le canaliser dans des œuvres picturales puissantes. L’enfant bleu est la part apollinienne de soi qui résiste à l’éruption dionysienne. Enfant mâle qui incite le psychotique à érotiser son semblable, embrassant son cousin à 14 ans durant les vacances, aimant toucher les épaules de Jean, autre psychotique qui résiste en lui disant « me colle pas ! ». Mais Orion qui se délivre de ses angoisses dans ses œuvres, mime aussi le protecteur enfant bleu avec le jeune Roland, 13 ans, puis avec Myla, sculptrice anorexique surprotégée par son père. Il devient ainsi lui-même, celui qui dit « je », capable d’offrir comme il reçoit, et de créer un monde où le public peut se reconnaître jusqu’à en faire un métier dans la société.

On peut lire ce roman à plusieurs degrés : une belle histoire de résilience et d’attachement personnel entre une femme et un adolescent ; la vie compliquée des psys avec prises de têtes, analyse perpétuelle du quoi et du pourquoi et constant épuisement de ne pas être dieu ; un délire romanesque sur l’apollinien et le dionysiaque, la raison et le chaos, médiatisée en chaque être par les émotions, dont l’inévitable obsession freudienne du sexe. Mais en tout cas, on peut le lire. Le style baroque avec inventions de mots aide l’histoire sympathique de ce couple improbable d’une adulte et d’un garçon, embarqués par profession dans l’existence.

Henry Bauchau, L’enfant bleu, 2004, J’ai Lu 2007, 317 pages, €6.36

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